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Title: Jean-Jacques Rousseau
Author: Lemaître, Jules, 1853-1914
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Jean-Jacques Rousseau" ***

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(http://dp.rastko.net); produced from images of the
Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr



[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]



JULES LEMAÎTRE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

JEAN-JACQUES

ROUSSEAU

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour
tous pays, y compris la Hollande.

_Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act
approved March third, nineteen hundred and five, by_ Jules Lemaître.

IMPRIMERIE L. POOBY, 117, rue VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07



Au Lecteur,

1º J'ai pu me tromper sur quelques faits. Ceci n'est point une
«biographie critique» de Rousseau: mon principal objet a été l'histoire
de ses sentiments.

2º Ce ne sont que des «conférences». J'y ai cherché avant tout la
simplicité et la clarté; et le ton est le plus souvent celui d'une
causerie un peu surveillée.

                   J. L.



PREMIÈRE CONFÉRENCE

LES SIX PREMIERS LIVRES DES «CONFESSIONS»


Au risque d'être encore accusé de critique impressionniste, personnelle,
subjective, je dois vous faire un aveu. Lorsque je choisis pour sujet de
ce cours Jean-Jacques Rousseau, ce ne fut point d'abord dans une pensée
d'extrême bienveillance pour le citoyen de Genève.

Pourtant, je l'avais beaucoup aimé autrefois, quand j'avais plus
d'illusions que je n'en ai aujourd'hui. Mais j'ai fait des expériences,
j'ai vu de près des réalités que je n'avais aperçues que de loin; j'ai
touché du doigt les conséquences de certaines idées de Rousseau. Et
c'est pourquoi, quand je promis de parler de Jean-Jacques, je me
proposais d'étudier surtout en lui le père de quelques-unes des plus
fortes erreurs du XVIIIe et du XIXe siècle.

Mais il fallait d'abord le relire, ou, soyons sincère, le lire
sérieusement et complètement. Or il m'est arrivé une chose que je
n'avais pas prévue. Tandis que je cherchais dans cette longue lecture
des raisons de le condamner, oh! je les trouvais abondamment,
puisqu'elles y sont; mais en même temps je sentais trop bien comment ces
idées lui étaient venues, par quelle fatalité de tempérament ou de
circonstances, à la suite de quels souvenirs, de quelles déceptions, de
quels regrets, même de quels remords. Puis, ce qu'il eut de candeur et
de véritable piété me touchait malgré moi; et je connaissais de nouveau
que cet homme, de qui l'on peut croire que tant de maux publics ont
découlé (à son insu, il est vrai, et principalement après sa mort) fut
sans doute un pécheur, et finalement un fou, mais non point du tout un
méchant homme, et qu'il fut surtout un malheureux.

Et puis son cas est si singulier! Il est même unique dans notre
littérature et, je crois bien, dans toutes les littératures du monde. Ce
vagabond, ce fainéant, cet autodidacte qui, après trente ans de
rêvasserie, tombe un jour dans le plus brillant Paris du XVIIIe
siècle, et qui y fait l'effet d'un Huron, mais d'un Huron vrai et de
plus de conséquence que celui de Voltaire; qui commence à publier vers
la quarantaine; qui écrit en dix ans, péniblement et parmi des
souffrances physiques presque incessantes, trois ou quatre
livres,--lesquels ne sont pas autrement forts ni rares de pensée, mais
où il y a une nouvelle façon de sentir et comme une vibration jusque-là
inconnue; puis qui s'enfonce dans une lente folie,--et qui se trouve,
par ces trois ou quatre livres, transformer après sa mort une
littérature et une histoire et faire dévier toute la vie d'un peuple
dont il n'était pas: quelle prodigieuse aventure!

Donc, je résolus d'aborder l'oeuvre de Jean-Jacques d'une âme égale,
craignant de m'irriter inutilement contre un mystère.

Je dus ensuite me mettre au courant des dernières études publiées sur
Rousseau. J'eus alors le soupçon qu'une étude nouvelle était peut-être
superflue. Mais, à ce compte-là, on ne ferait jamais rien.

Là-dessus je cherchai un plan. Je voyais bien déjà les principales idées
à développer. Je pouvais montrer à ma manière soit l'unité, soit
l'incohérence de l'oeuvre de Rousseau;--expliquer, comme M. Lanson, que
tout, dans Rousseau et même le _Contrat social_, se rapporte à un seul
principe; ou, comme Faguet, que tout s'y rapporte en effet, excepté le
_Contrat social_;--suivre, à propos de chacun de ses livres, la
fructification posthume des erreurs qu'il y a déposées;--ou bien
démontrer que Jean-Jacques, quel qu'il soit d'ailleurs, est dans le
fond, avant et après tout, un protestant chez qui le protestantisme a
prématurément produit ses extrêmes conséquences;--ou bien encore
étudier, dans sa vie et dans ses livres, l'histoire d'une âme, d'une
pauvre âme, une très lente mais très véritable évolution morale... Et je
pouvais grouper, sous ces divers chefs, tout ce que m'aurait suggéré la
lecture de Rousseau.--Le plus simple était d'ailleurs, à première vue,
de présenter d'abord sa vie, puis ses ouvrages.

Mais j'ai vite senti que cette méthode usuelle, et qui convient à
presque tous les écrivains, ne convient peut-être pas à Rousseau, parce
que Rousseau n'est pas un écrivain comme un autre.

Les grands classiques sont pour nous tout entiers dans leurs oeuvres.
Cette oeuvre étant toute objective, quand nous l'avons définie, nous
avons tout dit sur eux; et la connaissance de leur vie, même agitée,
n'ajouterait pour nous rien d'essentiel à la connaissance de leurs
ouvrages. J'en dis autant des écrivains du XVIIIe siècle et des
encyclopédistes eux-mêmes. La vie des Diderot, des d'Alembert, des
Duclos est la vie commune aux gens de lettres de ce temps-là. La vie de
Voltaire est amusante; mais, quand nous ne la connaîtrions pas, son
oeuvre n'en serait pas moins facile à comprendre et à juger. Quant à
Montesquieu et à Buffon, leur biographie ne communique, pour ainsi
parler, avec leurs livres que par les loisirs et la sérénité qu'assurait
à leur pensée leur condition de gentilhommes riches...

Mais Rousseau est le plus «subjectif» de tous les écrivains. C'est un
homme qui n'a guère parlé que de lui, un homme qui a passé son temps à
«expliquer son caractère». Tous ses ouvrages étaient déjà des sortes de
confessions. Mais en outre, il a pris soin d'écrire lui-même ses
_Confessions_ expresses, et quelles confessions! Les plus sincères, je
ne sais, mais à coup sûr les plus détaillées, les plus complaisantes,
les plus impudentes sans doute, mais aussi les plus candides apparemment
et peut-être les plus courageuses, et en tout cas les plus singulières
et les plus passionnantes qui aient jamais été écrites.

Je crois donc qu'une étude sur Jean-Jacques pourrait être une biographie
morale continue, où l'histoire de ses livres se mêlerait intimement à
l'analyse de ses _Confessions_. Et c'est ce que j'essayerai de faire.

       *       *       *       *       *

Je voudrais aujourd'hui suivre les _Confessions_ de Jean-Jacques jusqu'à
son dernier départ des Charmettes. Il avait alors vingt-neuf ans. Ce
sont donc, proprement, ses «années d'apprentissage».

Que le plus beau livre de Rousseau ait été sa confession, c'est-à-dire
le récit de sa vie la plus intime et la description de son «moi» le plus
secret, c'est déjà très curieux. Si le romantisme est, comme on
l'affirme, l'étalage de l'individu dans la littérature, les
_Confessions_ de Jean-Jacques fondaient donc, du premier coup, le
romantisme et en donnaient un modèle qui n'a pu être dépassé. Et, en
outre, que Jean-Jacques ait eu l'idée d'écrire ce livre, et qu'il l'ait
écrit comme il l'a fait, et qu'il se soit jugé lui-même intéressant à ce
point pour les autres hommes, cela seul est une grande lueur sur son
caractère, puisque c'est le plus fort témoignage de l'orgueil maladif et
délirant qui en formait presque tout le fond. Les _Confessions_ sont,
dans leur essence même, un livre d'impudeur: ce livre est donc bien le
père de la moitié de la littérature du siècle dernier.

Il commence ainsi: «Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple
et dont l'exécution n'aura jamais d'imitateur.» Et notez qu'il a raison.
Rien de tel avant ni après lui. Je ne vous rappellerai pas le caractère
religieux et même théologique des pudiques confessions de
Saint-Augustin. Montaigne dans ses _Essais_, Retz dans ses _Mémoires_ ne
confessent que des faiblesses ou des fautes qui ont un certain air et
qui ne déshonorent point. Mais Rousseau confesse, et sans les atténuer,
des choses honteuses, des péchés, des péchés mortels. Et, comme il le
prédisait, son entreprise n'a pas eu d'imitateurs. Car sans doute, après
lui, la bonde est ouverte à ce genre immodeste des «confessions»: mais
ni Chateaubriand dans les _Mémoires d'outre-tombe_, ni Lamartine dans
les _Confidences_, ni George Sand dans l'_Histoire de ma vie_, ni Renan
dans les _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_ n'auront le courage de
nous confesser des secrets honteux ou simplement ridicules, (et si vous
en concluez que la matière leur en a fait défaut, c'est donc que vous
avez de très bonnes âmes).

C'est pourquoi je comprends l'exaltation de cette première page, et
cette invocation à Dieu qui se termine ainsi:

     Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes
     semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de
     mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux
     découvre à son tour son coeur au pied de ton trône _avec la même
     sincérité_: et puis qu'un seul te dise s'il l'ose: je fus meilleur
     que cet homme-là.

Qu'est-ce à dire? Ce cri veut nous étonner et sent son charlatan. Mais
songez d'où venait Rousseau, où il avait vécu, à qui il se comparait: et
vous verrez que ce qu'il exprime là, c'est, en somme,--retournée dans
l'expression,--la pensée de Joseph de Maistre: «Je ne sais pas ce qu'est
le coeur d'un coquin; je sais ce qu'est le coeur d'un honnête homme:
c'est affreux.»

Et d'ailleurs, je le dis parce que cela est vrai, Jean-Jacques, quand il
commença d'écrire les _Confessions_, à Motiers, en 1762, était devenu un
fort honnête homme. Les maladies, la persécution avaient développé ses
sentiments religieux. Il était déjà dans cette disposition d'esprit
presque mystique qui sera si sensible dans ses _Dialogues_. Il me semble
que les _Confessions_, oeuvre d'un pénitent superbe qui s'oppose à tous
les autres hommes et en appelle aux siècles futurs, ont tout de même
aussi, dans bien des pages, quelque chose d'une confession religieuse.

Cela seul me ferait assez croire à leur vérité, qui du reste a été peu
contestée, sauf sur des points de chronologie, et qui s'est vue
confirmée presque toutes les fois qu'on a pu contrôler les récits de
Jean-Jacques par des lettres de lui et de ses correspondants ou de ses
contemporains.

Il est certain cependant que les _Confessions_, qui sont surtout
psychologiques, sont encore en plus d'un endroit, et par la force des
choses, apologétiques (surtout la seconde rédaction). Puis, Rousseau
écrit ses confessions de mémoire; il en écrit les premiers livres
quarante, trente et vingt ans après les événements. Et nous savons comme
il il est difficile de se souvenir, et à quel point la mémoire déforme
les choses.

Mais, d'abord, lorsqu'il nous raconte des actes avilissants, il n'y a
pas apparence qu'il les invente (à moins que certains aveux pénibles ne
soient là pour faire croire à la vérité du reste); mais il y a
apparence, au contraire, qu'il s'en est nettement souvenu, justement à
cause de leur caractère humiliant. (Eh! n'avons-nous pas tous, ou
presque tous, dans notre passé, de ces choses dont on dit «qu'elles ne
s'oublient pas», de ces souvenirs affreusement désagréables,
qui nous reviennent presque tous les jours quand nous sommes
seuls un peu longtemps, ou bien que nous rappelons exprès pour nous
dégriser?...)--Pour l'ensemble, j'estime que, si la _véracité_ de
Jean-Jacques peut être en défaut, il faut croire du moins à sa
_sincérité_.

Joignez qu'il a, au plus haut point, le souvenir des lieux, qui l'aide à
garder celui des faits ou des sentiments. En voici un exemple (et où
nous trouvons aussi, dans la vision et dans l'accent, un je ne sais quoi
qu'on ne connaissait pas trop avant Jean-Jacques, et qui sera, si vous
voulez, le commencement de l'impressionnisme).

     Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu'ils
     sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des
     lieux. Je vois une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se
     poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon; je vois tout
     l'arrangement de la chambre où nous étions; le cabinet de M.
     Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes,
     un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un
     jardin fort élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le
     derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient quelquefois
     jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin
     de savoir tout cela, mais j'ai besoin de le lui dire... (Livre I).

«J'ai besoin de le lui dire.» Ô individualisme! ô romantisme!

Et encore (souvenir de la maîtrise d'Annecy, avec le bon M. le Maître
(M. Nicoloz)):

     ...Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les
     personnes, mais tous les objets environnants, la température de
     l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne
     s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de
     nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout
     ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et
     noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres
     des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux
     qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du
     violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée, M. le
     Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis
     fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur; l'orgueil
     avec lequel j'allais, tenant une petite flûte à bec, m'établir dans
     la tribune pour un petit bout de récit que M. le Maître avait fait
     exprès pour moi; le bon dîner qui nous attendait ensuite; le bon
     appétit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracé m'a
     cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la
     réalité. J'ai gardé toujours une affection tendre pour un certain
     air du _Conditor alme siderum_ qui marche par ïambes, parce qu'un
     dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cet hymne avant
     le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette
     église-là... etc. (Livre III).

Mais je ne puis vous lire ainsi toutes les _Confessions_ et je le
regrette. Je ne puis que les analyser; et combien de détails charmants,
étranges, émouvants ou irritants je laisserai de côté!--Pour plus de
clarté, et pour fixer vos propres souvenirs, il me paraît indispensable
de faire un sommaire très bref des faits principaux relatés dans ces six
premiers livres qui nous occuperont aujourd'hui.

LIVRE I.--Jean-Jacques naît à Genève le 28 juin 1712, d'un horloger. Sa
mère meurt en le mettant au monde.--Son père lui fait lire des romans à
sept ans. Il l'abandonne à huit ans, une affaire d'honneur l'obligeant à
s'expatrier.

On le met en pension, de huit à dix ans, à Bossey, chez le pasteur
Lambercier, qui lui apprend la religion. Ici se placent diverses
anecdotes, notamment celle de la fessée donnée par mademoiselle
Lambercier.

On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans, à Genève, chez son
oncle Bernard. Il va de temps en temps à Nyon, où est son père; est
amoureux de mademoiselle Vulson et polissonne avec mademoiselle Gothon.
Il est ensuite placé chez un greffier pour y apprendre le métier de
procureur. Il s'en fait renvoyer et entre chez un graveur, qui le
maltraite. Un soir, après une promenade dans la campagne, il trouve la
porte de la ville fermée. Et il quitte Genève le lendemain pour courir
fortune à travers le monde.

LIVRE II.--Il rôde autour de Genève, se présente au curé de Confignon,
qui l'adresse à madame de Warens, à Annecy. Cette dame, nouvelle
convertie, l'envoie à Turin dans l'hospice des Catéchumènes. Il se
laisse convertir, cherche sa vie dans Turin, passe quelques semaines
chez la jolie marchande madame Bazile, puis est laquais chez la comtesse
de Vercellis. Ici se place l'histoire du ruban.

LIVRE III.--Après cinq ou six semaines passées sans occupation et
signalées par de singulières fantaisies sensuelles, il entre chez le
comte de Gouvon, toujours comme laquais, mais pour qui on a des égards.
Il est amoureux de mademoiselle de Breil, une des filles de la maison.
Le fils du comte, l'abbé de Gouvon, s'intéresse à lui, et lui apprend
l'italien. On se chargeait de son avenir: mais un beau jour il décampe
avec un camarade des rues (à près de dix-huit ans), repris par son
besoin de vagabondage.

Il retourne à Annecy, près de madame de Warens; se laisse nourrir, mais
lit, travaille. On le met au séminaire; il n'y reste pas. Il reçoit des
leçons de musique du professeur des enfants de choeur de la cathédrale,
un M. Nicoloz, qu'il appelle «M. le Maître». Il s'engoue d'une espèce de
musicien bohème, Venture. Puis, M. le Maître étant obligé de quitter
Annecy, Jean-Jacques l'accompagne jusqu'à Lyon, où il l'abandonne au
coin d'une rue en peine crise d'épilepsie, ou peut-être de _delirium
tremens_. (Ce M. le Maître était bonhomme, mais fortement ivrogne.)

Là-dessus, Jean-Jacques revient à Annecy, et n'y retrouve plus madame de
Warens.

LIVRE IV.--Il attend des nouvelles de madame de Warens à Annecy. Ici se
place la partie de campagne avec mesdemoiselles Galley et de
Graffenried.

Chargé de conduire à Fribourg la Merceret, femme de chambre de madame de
Warens, il passe par Genève, voit son père à Nyon (pour la première
fois, je crois, depuis huit ou neuf ans), et se rend de Fribourg à
Lausanne, où, sous le nom de Vaussore, il montre la musique sans la
savoir et donne même un concert (chez M. de Treytorens). Il va à Vevey
(patrie de madame de Warens), passe l'hiver de 1731-1732 à Neuchâtel, où
il continue de donner des leçons de musique. (Il finissait par
l'apprendre en l'enseignant.) Vie pénible, détresse. Il fait la
connaissance d'un archimandrite qui quêtait pour le «rétablissement du
Saint-Sépulcre»; va à Fribourg, à Berne, à Soleure, où M. de Bonac,
ambassadeur de France, le retient. Puis M. de Bonac l'envoie à Paris
pour être précepteur. Jean-Jacques fait la route à pied; ne s'entend pas
avec le père de son élève, apprend que madame de Warens est retournée en
Savoie, et repart à pied de Paris. Après quelque séjour à Lyon, il
arrive chez madame de Warens, qui venait de se fixer à Chambéry. Elle
lui obtient un emploi dans le cadastre.

LIVRE V.--Il donne des leçons de musique à des jeunes filles. Pour le
mettre en garde contre les séductions de certaines de ses élèves, madame
de Warens devient elle-même son initiatrice. Il se laisse faire; il
accepte même le partage avec le jardinier Claude Anet.--Il fait un
voyage à Besançon pour prendre des leçons de composition de l'abbé
Blanchard; va voir un parent à Genève et son père à Nyon (deuxième
visite); revient à Chambéry; fait plusieurs voyages à Genève, à Lyon, à
Nyon, tantôt pour son plaisir, tantôt pour les affaires de madame de
Warens. Un accident le rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite il
tombe sérieusement malade. Madame de Warens le guérit, et tous deux vont
habiter les Charmettes, campagne près de Chambéry (fin de l'été 1736).

LIVRE VI.--Aux Charmettes. Maladie bizarre. Il retourne l'hiver à
Chambéry, puis, dès le printemps, aux Charmettes. Il lit beaucoup et
tâche d'y mettre de la méthode. Au mois d'avril 1738, il va à Genève
pour toucher enfin sa part de la succession de sa mère. Il la rapporte à
madame de Warens. Sa maladie s'aggrave. Il s'imagine avoir un polype au
coeur et va consulter à Montpellier. En route, aventure avec madame de
Larnage. Il reste deux mois à Montpellier, revient près de madame de
Warens, et trouve sa place prise par le coiffeur Wintzenried. Il
n'accepte pas ce nouveau partage; passe une année à Lyon, chez M. de
Mably, comme précepteur de ses deux enfants; revient en 1741 aux
Charmettes, y retrouve la même situation et madame de Warens refroidie.
Il invente un nouveau système pour noter la musique, croit sa fortune
faite, et se met en route pour Paris. Il a vingt-neuf ans.

       *       *       *       *       *

Ce simple canevas des faits, ce résumé des agitations extérieures de
Rousseau jusqu'à la trentaine nous présente déjà l'image d'un errant et
d'un déclassé. Mais pénétrons plus avant, et, sous les faits, et grâce,
en partie, à ses propres commentaires, voyons l'homme lui-même dans la
complexité de sa nature.

Rousseau (ceci n'est point inutile à rappeler), est d'origine française
et parisienne. Sa famille était établie à Genève depuis 1529. Son
bisaïeul et son trisaïeul avaient été libraires: profession à demi
libérale et proche des lettres.

Autre remarque, essentielle celle-là: Rousseau est né protestant. Son
grand-père maternel était pasteur. C'est le protestant pur, je veux dire
conséquent avec le principe de la Réformation, qui écrira le récit de la
mort de Julie, la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, les _Lettres
de la Montagne_.

Puis, nous trouvons chez Jean-Jacques un Genevois très imprégné des
moeurs et de l'esprit de sa petite république,--et qui se souviendra
avec tendresse, dans la _Lettre à d'Alembert_, d'avoir participé,
enfant, aux fêtes civiques de sa ville. C'est ce petit Genevois qui
écrira le _Contrat social_.

Notons encore, chez lui, le rejeton d'un sang aventureux. Sa mère,
jolie, vive, lettrée et musicienne, très entourée, semble avoir fait
innocemment scandale dans la ville de Calvin. Son père, horloger et
maître de danse, léger et romanesque, fut quelque temps (de 1705 à 1711)
horloger du sérail à Constantinople. Un frère de Jean-Jacques tourna mal
et disparut. Un de ses oncles était allé chercher fortune en Perse.

Il y a ensuite, dans Jean-Jacques, un pauvre enfant très
déraisonnablement élevé, passant des nuits à lire des romans avec son
père, nourri de d'Urfé et de La Calprenède (avec du Plutarque, il est
vrai, par-dessus), abandonné par son père à l'âge de huit ans, et qui, à
partir de dix ans, ne fut plus élevé du tout et devint, il le dit
lui-même, à plusieurs reprises, un polisson, un larron, un parfait
vaurien.

Il y a aussi un enfant, puis un adolescent, puis un homme d'une
sensibilité extraordinaire, et extraordinairement imaginative,--cette
sensibilité qui le fera se jeter dans les bras de ses amis en les
arrosant de larmes, et mouiller de pleurs tout le devant de son gilet le
jour où lui vint la première idée de son _Discours sur les Sciences et
les Arts_. Sensibilité étroitement jointe à un orgueil également
extraordinaire, par la conscience qu'il a de cette délicatesse de nature
et aussi de sa supériorité intellectuelle. Et, par un jeu naturel, les
blessures de sa sensibilité exaspèrent son orgueil, et son orgueil lui
rend plus douloureuses les blessures de sa sensibilité.--Et c'est
«l'homme sensible» qui fera du sentiment le fondement de la morale, et
qui écrira la plus grande partie de la _Nouvelle Héloïse_ et de
l'_Émile_.

C'est justement par cette sensibilité et cet orgueil que s'explique la
plus mauvaise action de son adolescence, «l'histoire du ruban». C'est à
Turin, après la mort de cette madame de Vercellis dont il était
laquais-secrétaire. Dans le désordre qui suit cette mort, Jean-Jacques
vole un «petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux». On le
trouve, on veut savoir où il l'a pris. On l'interroge devant la famille
assemblée. Il balbutie et dit enfin que c'est la jeune cuisinière Marion
qui lui a donné ce ruban. On les confronte; elle nie, Jean-Jacques
persiste; on les congédie tous les deux. «J'ignore, dit Rousseau, ce que
devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence
qu'elle ait après cela trouvé facilement à se placer... Qui sait, à son
âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter?» (Et,
là-dessus, libre à nous d'imaginer quelque historiette «en marge des
_Confessions_», où nous ferons rencontrer par Jean-Jacques, plus tard,
dans quelque rue mal famée de Paris, la petite Marion devenue fille
publique... Mais ce serait peut-être un peu trop prévu, et je ne
l'écrirai pas.)

Il reste que l'acte abominable de Jean-Jacques est extrêmement
significatif du fond même de sa nature,--sensibilité, imagination,
orgueil,--et cela, par l'explication même qu'il en donne et qui me
paraît, ici, toute la vérité:

     Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel
     moment (celui où il accusa faussement Marion); et, lorsque je
     chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai
     que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma
     pensée: je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit et je
     l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m'avoir donné
     le ruban, parce que mon intention était de le lui donner... Quand
     je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence
     de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je ne craignais
     pas la punition: _je ne craignais que la honte, mais je la
     craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au
     monde_. J'aurais voulu m'enfoncer dans le centre de la terre:
     l'invincible honte l'emporta sur tout; la honte seule fit mon
     impudence, et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en
     convenir me rendait intrépide. Je ne _voyais_ que l'horreur d'être
     reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur,
     calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment.

(Quelques difficultés subsistent sur cette anecdote. Il s'agit d'un
«petit ruban» et «vieux», qui par conséquent pouvait valoir quelques
sols. Le comte de la Roque, neveu de madame de Vercellis, attacha si peu
d'importance à l'histoire que, quelques semaines après, il procura à
Jean-Jacques une place excellente... Jean-Jacques aurait-il dramatisé?
C'est ennuyeux, avec lui on ne sait jamais. Ce qui est sûr, c'est qu'il
mène un terrible repentir... Il assure que le désir de se soulager par
cet aveu a beaucoup contribué à la résolution qu'il a prise d'écrire ses
confessions; et, dans un premier manuscrit de ces mêmes _Confessions_,
il va jusqu'à dire qu'il considère la calomnie de David Hume sur son
compte, trente ans après, comme le châtiment direct du mensonge qu'il
fit lui-même contre la pauvre Marion.)

Corollairement à cette sensibilité et à cet orgueil, il y a dans
Jean-Jacques un profond amour de la solitude, de la rêverie paresseuse,
de l'indépendance et, par suite, de la vie errante et, tranchons le mot,
du vagabondage. Le vagabondage est chez lui une passion. Il aime vivre
au hasard. Apprenti greffier, graveur, laquais, valet de chambre,
séminariste, employé au cadastre, maître de musique, on peut dire que,
dans les longs intervalles de ces diverses occupations, il redevient
volontairement, et autant qu'il peut, un errant, un chemineau. C'est son
goût dominant. Quand il s'enfuit de Genève, à seize ans: «L'indépendance
que je croyais avoir acquise, écrit-il, était le seul sentiment qui
m'affectait. J'entrais avec sérénité dans le vaste monde.» Ailleurs il
dit que ce qu'il aime dans ses courses solitaires, c'est «la vue de la
campagne, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui lui fait
sentir sa dépendance». C'est aussi la paresse et la rêverie. Il goûte
tellement cette vie-là que, pouvant espérer, par l'abbé de Gouvon, une
situation honorable dans la carrière des ambassades (et il n'a pas
dix-huit ans), il lâche tout pour suivre une espèce de voyou genevois,
nommé Bascle, dont il s'est épris, et avec qui il court le pays en
montrant une machine de physique amusante.

(Notons ici un autre trait de caractère: sa facilité à s'engouer. Il
s'éprend de Bascle, comme il s'éprendra de Venture, le musicien bohème,
comme il s'éprendra d'abord de Diderot, de Grimm et de tant d'autres.
Il a un grand besoin d'aimer et une crédulité qui le font se jeter à la
tête des gens; et ce premier mouvement de sensibilité confiante est peu
à peu suivi de sensibilité défiante; car il trouve bientôt chacune de
ses idoles inférieure à l'idée que son imagination s'en était formée; ou
bien son orgueil craint très vite que l'idole ne lui rende pas son
affection ou même ne se moque de lui.)

Reprenons. C'est à cette vie errante dans un des plus beaux pays du
monde, c'est à cette vie rêveuse et inquiète que Rousseau doit son
intelligence et son amour de la nature, et d'avoir inventé, ou peu s'en
faut, la poésie romantique. Ses _Confessions_ sont pleines de souvenirs
charmants de paysages, et en outre, au commencement du livre II, il
parle déjà comme parlera René: «... J'étais inquiet, distrait, rêveur;
je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas
d'idée, et dont je sentais pourtant la privation...»

C'est ce chemineau qui écrira les paysages et les morceaux lyriques de
la _Nouvelle Héloïse_, et les _Rêveries d'un promeneur solitaire_.

Ce que Jean-Jacques doit encore à ses années de bohème, c'est d'avoir vu
de tout près les vies humbles ou modestes,--et aussi (car il a été deux
fois laquais dans de grandes maisons) d'avoir connu et observé les vies
brillantes dans des conditions qui ont déposé en lui une amertume dont
il fera plus tard de l'éloquence. Sur cette souffrance intime, il
s'arrête peu, sans doute parce que ces souvenirs lui sont
particulièrement pénibles, plus pénibles encore, sans doute, que le
souvenir de ses actions honteuses: mais on devine ce que ce garçon
orgueilleux et d'un si beau génie, d'ailleurs de naissance libre,
petit-fils de libraires et de pasteurs, a dû ressentir sous la livrée,
même quand «on le dispensait d'y porter l'aiguillette» et que cette
livrée «faisait à peu près un habit bourgeois». Mais il a beau vouloir
se taire là-dessus, certains traits qui lui échappent révèlent sa
rancoeur:

     ...Sur la fin, dit-il, madame de Vercellis ne me parlait plus que
     pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce
     qu'elle m'avait fait, et à force de ne voir en moi qu'un laquais,
     elle m'empêcha de lui paraître autre chose... Je crois que
     j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts cachés qui m'a
     traversé toute ma vie et qui m'a donné une aversion naturelle pour
     _l'ordre apparent_ qui le produit.

(Cela, parce que, comme il le dit plus loin, «il y avait tant
d'empressés autour de madame de Vercellis proche de sa fin, qu'il était
difficile qu'elle eût du temps pour penser à lui Jean-Jacques».) Ainsi
il en veut à toute la société que madame de Vercellis ne l'ait pas
distingué davantage.--Ainsi encore, chez les Gouvon-Solar, lorsque,
servant à table et interrogé par le vieux comte, il explique la devise
des Solar («Tel fiert qui ne tue pas»), et recueille l'admiration de la
compagnie: «Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut
un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre
naturel et vengent le mérite avili des outrages de la fortune». Et je
rappelle aussi son cri, lorsqu'il entre chez le comte de Gouvon: «Encore
laquais!» Et il apparaît que, si c'est le vagabond qui écrira
l'admirable _Cinquième Rêverie_, c'est beaucoup l'ancien laquais qui
écrira le _Discours sur l'inégalité_ et qui fondera sur l'égalité la
théorie du _Contrat social_.

Par là-dessus, ou, pour mieux dire, sous tout cela, il y a un malade.

Il faut, ici, que j'insiste et que je précise. La pathologie d'un
Bossuet ou d'un Racine a peu à voir avec leurs sermons ou leurs
tragédies: mais la pathologie de Jean-Jacques, c'est presque tout
Jean-Jacques. (Son oeuvre elle-même apparaît dans la littérature comme
une éruption morbide.)

     Je naquis, dit Jean-Jacques, infirme et malade... Je suis né
     presque mourant... J'apportais le germe d'une incommodité que les
     ans ont renforcée.

Cette maladie congénitale était une rétention d'urine, dont il souffrit
toute sa vie et qui s'aggrava après trente ans.

Ajoutez une autre infirmité, que je ne sais comment définir, et que vous
devinerez par cet aveu qui se rapporte au temps où Jean-Jacques allait
de l'Ermitage à Eaubonne voir madame d'Houdetot:

     Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, à l'accueil
     caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon
     arrivée... Ce seul baiser... avant même de le recevoir, m'embrasait
     le sang... J'étais obligé de m'arrêter, de m'asseoir... De quelque
     façon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit
     jamais arrivé de faire seul ce trajet impunément.

Ajoutez encore un mal bizarre qui le prit un jour aux Charmettes, et
qu'il décrit ainsi:

     Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant
     une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une
     révolution subite... Mes artères se mirent à battre d'une si grande
     force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je
     l'entendais même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit
     d'oreilles se joignit à cela; et ce bruit était triple ou plutôt
     quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus
     clair comme d'une eau courante, un sifflement très aigu, et le
     battement que je viens de dire... Ce bruit était si grand, qu'il
     m'ôta la finesse d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit, non
     tout à fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce
     temps-là. (Livre V des _Confessions_)

Il dit que, depuis trente ans jusqu'au moment où il écrit, ses
battements d'artères et ses bourdonnements _ne l'ont pas quitté une
minute_. Il y revient au livre VI, où il parle aussi de «vapeurs», des
«pleurs qu'il versait souvent sans raison de pleurer», de ses «frayeurs
vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau».

Je passe ses autres maux: coliques néphrétiques (croit-il) à partir de
1750, esquinancies fréquentes, hernie à quarante-cinq ans, etc. (sans
compter un accident de laboratoire qui, aux Charmettes le rendit
aveugle, dit-il, pendant six semaines). En somme, et pour ne retenir que
ses maux durables: rétention d'urine (soit par vice de conformation,
soit par mouvements spasmodiques), neurasthénie profonde,
artério-sclérose, voilà son lot.

Il est aisé de voir la répercussion de ces misères physiques sur son
être moral.

D'abord sa neurasthénie nous fournit l'explication la plus indulgente
des menus vols de son enfance et de sa jeunesse, et aussi de certains
actes d'impudence et de hâblerie, comme lorsque, à Lausanne, il compose
et donne un concert sans savoir la musique, ou lorsque, pendant son
voyage de Montpellier, il se fait passer pour un Anglais jacobite sans
savoir un mot d'anglais. Sa neurasthénie permet de substituer aux mots
désobligeants de menteur et de voleur ceux de «simulateur» et de
«cleptomane».

Puis, il se peut que la première de ses infirmités ait contribué à son
goût de la solitude et notamment de la promenade à pied, et de la
promenade solitaire, et de la promenade dans la campagne et dans les
bois, où l'on n'est gêné par personne, où l'on peut s'arrêter quand on
veut. Il nous dira lui-même qu'après le succès du _Devin du Village_, ce
fut cette infirmité, plus que sa fierté d'homme libre, qui l'empêcha de
demander une audience au roi.

Mais surtout ses maux physiques ont profondément agi sur sa sensibilité,
sur sa vie passionnelle, et par conséquent sur ses livres eux-mêmes.

La vie passionnelle de Jean-Jacques est bien curieuse et bien triste. Sa
sensualité s'éveille à dix ans, sous la fessée qu'il reçoit de
mademoiselle Lambercier (une fille de trente ans). Je ne puis décidément
descendre dans les détails et dans ce qu'il appelle «le labyrinthe
obscur et fangeux de ses confessions». Mais il faut pourtant indiquer ce
qui est. Il a une enfance et une adolescence vicieuses: les jeux avec
mademoiselle Gothon, ses détestables habitudes, ses extravagances
exhibitionnistes à Turin, dans les allées sombres et près de ce puits où
les jeunes filles viennent chercher de l'eau. Et avec cela, corrompu et
d'une dépravation maladive, il garde jusqu'à vingt-deux ans ce que
j'appellerai son innocence. Pourquoi? Par une timidité qui est
évidemment un effet de son état pathologique. C'est pour cela qu'à
vingt-deux ans, à la fois vicieux et intact, il arrive aux bras de
madame de Warens pour y connaître l'amour dans des conditions qu'il
n'est guère possible de ne pas qualifier de déshonorantes. C'est pour
cela aussi que, madame de Warens et Thérèse mises à part, Jean-Jacques
n'a eu de sa vie d'autre «aventure d'amour» que sa rencontre avec madame
de Larnage, laquelle, il est vrai, y mit beaucoup du sien, car il crut
d'abord qu'elle voulait se moquer de lui. (Le pauvre Jean-Jacques
raconte cette unique aventure avec orgueil, et il ajoute: «Je puis dire
que je dois à madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le
plaisir.»)--Et c'est pour cela encore que, plus tard, il se condamnera à
Thérèse. Et ces choses en expliquent d'autres, soit dans la _Nouvelle
Héloïse_, soit même dans l'_Émile_.

(Je n'oublie pas d'ailleurs qu'à cette timidité nous devons la grâce de
son idylle chez madame Basile, la petite marchande italienne.)

J'ai nommé plusieurs fois madame de Warens. Elle est assez singulière
pour qu'on dût s'arrêter sur elle. Mais vous la connaissez. Je n'ai pas
à vous rappeler sa naissance protestante, son mariage, sa fuite de
Vevey, à la suite d'on ne sait trop quel incident domestique, son
recours au roi de Sardaigne, sous les auspices de qui elle se convertit
au catholicisme et qui lui fait une pension de deux mille francs. Elle
travaillait elle-même dans les conversions (comme on le voit par sa
première rencontre avec Jean-Jacques), quoique son catholicisme fut
extrêmement latitudinaire. Elle était d'une activité brouillonne,
s'occupait de pharmacie et de chimie, désordonnée, chimérique, crédule
aux aventuriers et aux inventeurs, et toujours dans les entreprises.--En
amour, un vieux monsieur lui avait appris dans sa jeunesse que l'acte
est chose indifférente en soi, et elle l'avait cru. Elle se donnait à
ses amis pour leur faire plaisir et pour se les attacher, et elle
n'était pas regardante sur leur condition sociale. Elle se disait, avec
cela, de tempérament froid. Bref, elle était en amour un homme,--un peu
comme notre George Sand, mais moins décemment: car madame de Warens ne
redoutait pas d'être indulgente à plusieurs à la fois.

Rousseau l'a aimée profondément; mais la nature de cette affection est
bien marquée par les noms qu'ils se donnaient: «maman» et «petit». La
première fois qu'il la voit, elle a vingt-huit ans, il en a seize. C'est
un petit vagabond totalement abandonné, très timide. Elle est la
première femme élégante et belle, et riche (à ses yeux) qu'il ait
rencontrée. Et tout de suite elle est bonne pour lui, et d'une bonté
simple et maternelle. Elle tire ce petit malheureux du gouffre. Son
premier sentiment pour elle, et qui durera longtemps,--c'est
l'adoration.

Il faut relire le récit de leur première rencontre, car cela est
délicieux:

     C'était un passage derrière sa maison... Prête à entrer dans
     l'église, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à
     cette vue! Je me figurais une vieille dévote bien réchignée; la
     bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon
     avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins
     de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge
     enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'oeil du jeune
     prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion
     prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au
     paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une
     main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de
     Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et
     qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il
     était temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me
     fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune, c'est
     dommage en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta:
     Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après
     la messe, j'irai causer avec vous.

Et un peu plus loin:

     Elle avait de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont
     plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne
     était-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air
     caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une
     bouche à la mesure de la mienne (Jean-Jacques avait la bouche
     petite), des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels
     elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante.

Et les lignes qui suivent nous font comprendre qu'elle était boulotte.

Les pages où Jean-Jacques nous raconte que madame de Warens lui propose
de se donner à lui pour le sauver des périls de son âge (il avait
vingt-deux ans et elle trente-quatre) et qu'elle lui explique cela
gravement et posément, et qu'elle lui laisse huit jours pour répondre,
et qu'il accepte sans grand plaisir et surtout par reconnaissance, en
continuant d'appeler sa maîtresse «maman», et qu'il découvre un jour
qu'il a le jardinier Claude Anet pour collaborateur, et qu'il l'admet
sans résistance, et que madame de Warens les bénit tous deux, et que
Jean-Jacques reste plein de respect pour Claude Anet; ces pages où il ne
cesse de parler de vertu, ces pages qui semblent une caricature
anticipée et violente de l'histoire, beaucoup plus convenable, de Sand
entre Musset et Pagello, nous paraissent aujourd'hui d'un énorme
comique. Et sans doute, dans tout cela, Rousseau n'est qu'à demi
responsable (nous remarquons souvent chez lui une étrange passivité), et
sans doute le récit de la vie aux Charmettes, où s'est formé son esprit,
est d'une neuve et franche saveur; et je sais bien que Rousseau essaye à
diverses reprises de gagner son pain; que, lorsqu'il a touché son petit
patrimoine, il en fait part à son amie, et que, à son troisième ou
quatrième retour, quand il trouve sa place prise par le perruquier,
madame de Warens lui proposant ingénument un nouveau ménage à trois
(«Elle me dit que je n'y perdrais rien») il n'accepte pas ce partage; et
je n'oublie pas enfin, que, quelques années après, quand la pauvre femme
est totalement déchue, il lui envoie de Paris un peu d'argent: il n'en
reste pas moins que le garçon a vécu, à peu près dix ans, presque
uniquement de madame de Warens, qu'il était trop son obligé pour pouvoir
ni se refuser à elle, ni exiger au moins d'elle la fidélité; qu'ainsi
son premier amour ne fut ni libre, ni fier, ni désintéressé, du moins
dans les apparences;--et que cela eut, sur sa conception de l'amour, des
conséquences que nous noterons dans ses ouvrages.

Enfin,--et pour achever l'énumération de tous les hommes qu'il porte en
lui,--s'il y a chez Jean-Jacques un protestant né, il ne faut pas
oublier qu'il y a aussi un catholique.

Il se convertit au catholicisme,--encore presque enfant, il est
vrai,--pour obéir à la belle dame d'Annecy et pour sortir de la misère.
Peut-être exagère-t-il après coup (mais je n'en sais rien) ses scrupules
et ses hésitations au moment de quitter sa religion natale. Peut-être
aussi, à propos de l'histoire de l'abominable Maure,--écrivant à
trente-cinq ans de distance,--exagère-t-il, par un retour d'antipapisme,
le cynisme de l'administrateur de l'hospice des Catéchumènes, et surtout
l'étrange placidité de l'ecclésiastique qui se trouve là. Mais après
tout je n'en sais rien. Ce qui m'étonne le plus, c'est que, une fois
converti, on le mette dehors avec vingt francs dans la main et sans plus
s'occuper de lui. Car quel intérêt avait le clergé à faire des
convertis, si ce n'était pour se faire des créatures et, par conséquent,
les suivre et les aider? Il est vrai que les plus pieuses institutions
peuvent devenir purement mécaniques et dégénérer jusqu'à oublier leur
objet.

Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est sûre: c'est que
Jean-Jacques a été catholique pendant vingt-six ans (de 1728 à 1754), et
qu'il a vécu, les dix premières années, dans une atmosphère purement
catholique. Il passe deux mois environ au grand séminaire d'Annecy pour
être prêtre. A Annecy, à Chambéry, aux Charmettes, il pratique sa
nouvelle religion. Il y connaît des prêtres ou des religieux, qu'il
déclare avoir été excellents pour lui. Après l'accident de laboratoire
qui faillit lui coûter les yeux, il écrit son testament avec tous les
termes et formules de la piété catholique, et il fait de petits legs à
des religieuses, à des capucins, à d'autres moines. Lorsque madame de
Warens entreprend de faire béatifier M. de Bernex, l'ancien évêque
d'Annecy, Jean-Jacques atteste par écrit un miracle de ce bon évêque (il
s'agit d'un incendie éteint par les prières de l'évêque et de madame de
Warens!)--«Alors sincèrement catholique, dit Jean-Jacques, j'étais de
bonne foi.» Il commence ainsi le récit d'une promenade avec «maman»:

     Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, _après la messe_
     qu'un carme était venu nous dire dans une chapelle attenante à la
     maison.

Il écrit dans le même livre VI:

     Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire, étant ceux que je lisais
     le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste.

Il avait la terreur de l'enfer:

     Mais _mon confesseur_ qui était aussi celui de maman, contribua à
     me maintenir dans une bonne assiette.

Et, parlant du Père Hémet et du Père Coppier:

     Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre à
     leurs âmes!

Enfin, nous verrons que Jean-Jacques, de son propre aveu, n'eut jamais à
se plaindre du clergé catholique (le mandement contre l'_Émile_
excepté), mais qu'il eut fort à se plaindre des ministres protestants.

Tout ce que je veux dire ici, c'est que, chez lui, l'empreinte
catholique est superposée à l'empreinte protestante; que sa sensibilité
même est plutôt catholique. Nous expliquerons cela en son lieu: mais
pourquoi ne dirai-je pas dès maintenant qu'il y a, dans sa facilité à se
confesser, et à se confesser d'une certaine manière, et à l'espèce de
plaisir qu'il y prend, quelque chose au moins comme la dépravation d'une
sensibilité catholique,--disposition qui n'est pas rare, dit-on, chez
certaines pénitentes à qui la confession auriculaire permet de goûter
une seconde fois leur péché, jusque dans la honte de l'aveu?

       *       *       *       *       *

Tel est l'homme,--oh! avec de la candeur, de la bonté, et même déjà
des velléités de réforme morale,--et aussi avec cette singulière
atténuation que c'est par lui seul que nous savons ses hontes,--mais
enfin tel est l'homme, enfant et adolescent vicieux, vagabond
indiscipliné,--paresseux, faible et chimérique,--menteur et larron, la
dernière fois voleur de vin à vingt-huit ans, chez M. de
Mably,--protestant compliqué d'un catholique,--transfuge excusable, mais
transfuge de sa patrie et de sa religion,--longtemps amant tolérant
d'une femme excellente et déconsidérée dont il est l'obligé--d'ailleurs
profondément malade, perdu de névrose, candidat à la folie,--tel est
l'homme qui, à vingt-neuf ans, s'en va chercher fortune à Paris et qui,
quelques années plus tard, entreprendra la réforme de la société et
s'établira professeur de vertu.



DEUXIÈME CONFÉRENCE

ROUSSEAU À PARIS.--THÉRÈSE.


J'ai décrit l'étrange garçon, plein de bizarreries, de souillures et
d'orgueil, qui à vingt-neuf ans vient à Paris, pour y chercher
simplement fortune (dans la musique ou dans les lettres), en attendant
qu'il s'établisse, huit ans plus tard, réformateur des moeurs et
professeur de vertu. Mais il faut bien dire que, pendant ces huit
années, il n'y songe pas du tout.

Quel était ce monde des lettres où le vagabond de Genève, des bords du
lac Léman, de la Savoie, du Piémont et de Turin, le rêveur des
Charmettes et l'amant de madame de Warens allait entrer?--Si l'on met à
part le seigneur de Ferney, et Montesquieu et Buffon, gentilshommes un
peu dédaigneux qui, la plupart du temps, travaillaient enfermés dans
leur retraite,--ce monde-là, c'était alors une vingtaine d'écrivains qui
se rencontraient dans trois ou quatre cafés et qui étaient familiers
chez une douzaine, au plus, soit de fermiers généraux, soit de grands
seigneurs et de grandes dames, de ceux et de celles qui se piquaient de
liberté d'esprit, et qui se plaisaient à protéger les gens de lettres
parce qu'ils les trouvaient amusants, et aussi par un sentiment assez
proche de ce que nous appelons aujourd'hui le «snobisme». Ce qui est
sûr, c'est qu'un écrivain de ce temps-là, qui voulait arriver, était
condamné aux relations aristocratiques.

Le futur auteur du _Discours sur l'inégalité_ et du _Contrat social_
n'échappe point à cette obligation, et d'ailleurs ne cherche point à y
échapper. Et pourtant, nul n'est moins fait que lui pour cette vie de
salon, de conversation, et de plaisirs à la fois raffinés et
futiles.--Il était plébéien de goûts et d'esprit, réellement ami de la
simplicité, d'ailleurs extrêmement timide. Il nous parle des balourdises
qu'il fait dans les premiers dîners élégants où il est admis. Il nous
répète à satiété, dans cinquante passages de ses _Confessions_ et de ses
lettres (ce qui prouve peut-être qu'au fond il en souffrait) qu'il est
timide et gauche, qu'il manque de conversation et d'à-propos, et que,
pour parler quand même, il dit souvent des sottises...

Mais, d'autre part, il a une figure intéressante, des yeux d'un éclat
extraordinaire; et de temps en temps, quand les choses le touchent, il
lui arrive d'être éloquent pendant quelques minutes, avec un effort qui
donne alors plus d'accent à sa parole. On le considère avec curiosité.
Et lui, qui s'en aperçoit, il s'y prête, et, sentant qu'il ne sera
jamais «comme les autres», un causeur étourdissant comme Diderot ou fin
et froid comme Grimm ou d'une brusquerie savoureuse comme Duclos, il se
résoudra à paraître de plus en plus singulier et «à part», car cela
aussi est un succès. Mais avec cela, je le répète, jusqu'en 1749, ses
ambitions sont purement musicales et littéraires.

     J'arrivai, dit-il, à Paris dans l'automne de 1741, avec quinze
     louis d'argent comptant, ma comédie de _Narcisse_, et mon projet de
     musique pour toute ressource.

Ce «projet de musique» est un nouveau système de notation par les
chiffres (le même système, je crois, qui a été repris et perfectionné
par Galin-Paris-Chevé, et recommandé maintes fois par Francisque
Sarcey).--Il lit son projet, le 22 août 1742, à l'Académie des sciences,
sans succès. Il semble porter assez bien cette déception; et, comme il
manque un peu de ressort, il partage son temps entre la lecture et le
jeu d'échecs.

Mais les personnes auxquelles il était recommandé, et aussi ses visites
aux académiciens, lui ont fait faire des connaissances.--Au reste il dit
lui-même: «Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable et
qui s'annonce par des talents est toujours sûr d'être accueilli.» (C'est
aujourd'hui un peu changé.) Donc il rencontre et fréquente Fontenelle,
Mably, Marivaux, Bernis, l'abbé de Saint-Pierre, Diderot et, un peu plus
tard, Grimm.

Peu après l'échec de son mémoire sur la musique, comme il attendait
tranquillement la fin de son argent, un jésuite, le Père Castel lui dit
un jour: «Je suis fâché de vous voir vous consumer ainsi sans rien
faire. Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas à
votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez
peut-être mieux de ce côté-là.» Ainsi parla ce jésuite. C'est à lui que
Jean-Jacques dut la connaissance de madame de Beuzenval, de madame
Dupin, de M. de Francueil et, par celui-ci, de madame d'Épinay et de
madame d'Houdetot.

Jean-Jacques suit avec M. de Francueil un cours de chimie. Il tombe
dangereusement malade et, dans le transport de sa fièvre, compose des
chants et des choeurs. Ces idées lui reviennent dans sa convalescence;
il médite un plan et commence l'opéra des _Muses galantes_. Nous voilà
bien loin encore du _Discours sur l'inégalité_.

Naturellement il devient amoureux,--sans nul danger pour elle,--de
madame Dupin (l'aïeule de George Sand). Car il ne peut voir une grande
dame sans en tomber amoureux et sans bâtir là-dessus des projets. Il y a
dans Jean-Jacques comme un Julien Sorel _sans volonté_ (ce qui, à vrai
dire fait une différence notable.) Il écrit:

     Elle me permit de la venir voir. J'usai, j'abusai de la permission.
     J'y allais presque tous les jours, j'y dînais deux ou trois fois la
     semaine, je mourais d'envie de lui parler, je n'osai jamais.
     Plusieurs raisons renforçaient ma timidité naturelle. _L'entrée
     d'une maison opulente était une porte ouverte à la fortune_; je ne
     voulais pas risquer de me la fermer... Madame Dupin aimait avoir
     tous les gens qui jetaient de l'éclat, les grands, les gens de
     lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs,
     ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame
     la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignolé;
     milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. Monsieur de
     Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sollier, monsieur de
     Fourmont, monsieur de Bernis, monsieur de Buffon, monsieur de
     Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners...

Voilà donc Rousseau dans le plus grand monde, et, s'il faut le dire,
dans le plus voluptueux et le plus corrompu, et qui s'y trouve fort
bien. Oui, nous sommes loin de Jean-Jacques citoyen de Genève et
philosophe selon la nature.

Cependant, ces dames s'occupent de lui, lui cherchent une situation.
Vers avril ou mai 1743, il va rejoindre, en qualité de secrétaire, M. de
Montaigu, ambassadeur de France à Venise. Il y passe dix-huit mois.
Jean-Jacques s'étend avec complaisance sur cette période de sa vie.

A la vérité, il ne dit pas un mot de la beauté de Venise, tant célébrée
depuis un siècle par les écrivains, et avec des mots si pâmés!

Sébastien Mamerot, prêtre natif de Soissons, écrivait en 1454, dans les
_Passages d'outre mer faits par les Français_, livre publié en 1518:

     Venise est une belle cité grande comme la moitié de Paris, assise
     sur la mer, tout environnée d'eau qui court la plupart des rues de
     la ville; et vont les petits galiots et bateaux parmi les dites
     rues; et il y a des ponts, tant grands que petits, tant de bois que
     de pierre, environ de douze à quinze cents. Et c'est la ville la
     plus peuplée qu'on puisse guère voir, car on n'y voit point de
     jardins ni de places vides... Et il y a les plus belles boutiques
     de toutes marchandises qu'on puisse guère trouver, et la plupart
     des métiers sont faiseurs de soie et de velours. Et il y a quantité
     de belles maisons qu'on appelle palais;... et chaque seigneur a sa
     barque pour aller où il veut. Et dit-on qu'il y a plus de bateaux à
     Venise qu'il n'y a de chevaux ni de mulets à Paris. Et il y a au
     corps de la ville environ cent vingt églises, etc.

Et Sébastien Mamerot décrit ensuite sèchement et minutieusement les
mosaïques de Saint-Marc.

Or, Jean-Jacques, l'aïeul des romantiques dont Chateaubriand est le
père, ne nous en dit pas même autant. Justement parce qu'il est, comme
descriptif, un précurseur, il ne s'attache encore qu'aux objets simples:
lacs, forêts, montagnes modérées, et n'a pas eu le temps de raffiner et
de renchérir. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Venise, au milieu du
XVIIIe siècle était une ville extrêmement vivante, que ses palais
étaient neufs ou nettoyés et ne menaçaient pas ruine, et qu'elle n'avait
donc pas alors ce charme de l'agonie et de la déliquescence, sur lequel
nous avons appris à nous exciter.

Mais, surtout, au moment où il nous parle de son séjour à Venise,
Jean-Jacques est trop rempli du souvenir des fonctions qu'il y exerçait,
pour se soucier de Saint-Marc, du pont des Soupirs, des canaux et des
gondoles. Visiblement, il est fier d'avoir été secrétaire d'ambassade
(car il en faisait les fonctions), d'avoir un jour occupé un poste
honorable, officiel, dans la société régulière. Écoutez le ton,
l'accent:

     Il était temps que _je fusse une fois_ ce que le ciel, qui m'avait
     doué d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avais reçu de
     la meilleure des femmes (madame de Warens avait peut-être été
     quelque peu agent diplomatique secret du roi de Sardaigne), ce que
     celle que je m'étais donné à moi-même m'avait fait être, et je le
     fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseils, sans expérience,
     en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d'une
     foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale
     du bon exemple, me tentaient de les imiter: loin d'en rien faire,
     je servis bien la France, à qui je ne devais rien, et mieux
     l'ambassadeur, comme il était juste, en tout ce qui dépendait de
     moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai, j'obtins
     l'estime de la République, celle de tous les ambassadeurs avec qui
     nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français
     établis à Venise.

Et il énumère ses services. Le ton, le sérieux, l'air de satisfaction
profonde, rappellent Chateaubriand racontant son ambassade à Londres.
(Combien Chateaubriand, ce fils aristocrate de Jean-Jacques, lui
ressemble, c'est ce qui apparaît à mesure qu'on lit davantage l'un et
l'autre.)

Mais, si nous en croyons Jean-Jacques, son patron M. de Montaigu était
un homme grossier, avare, ignorant et un peu fou[1]. Il dut se séparer
de lui, sans pouvoir, dit-il, se faire payer ses appointements. De
retour à Paris, il demande inutilement justice de son ambassadeur. Les
refus qu'il éprouva (il faut dire que, tout en faisant fonction de
secrétaire d'ambassade, il n'était que secrétaire de l'ambassadeur)
laissèrent dans son âme, dit-il, «un germe d'indignation contre nos
sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable
justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent,
destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction
de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du
fort».

[Note 1: J'ai reçu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitulée:
_Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, avec son
secrétaire, J.-J. Rousseau_ (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y
démontre, par des pièces des archives de Venise, que Rousseau a chargé
injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrétaire
irréprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut
_congédié_ par le comte de Montaigu.]

C'est dommage. S'il avait pu s'entendre avec M. de Montaigu, si
Rousseau, content d'être quelqu'un de classé et d'officiel avait pu
poursuivre sa carrière diplomatique (et il est probable que ses
puissantes amies de Paris l'eussent fait avancer rapidement), il eût
pris goût de plus en plus à sa profession, il eût envoyé à son ministre
des rapports d'un style admirable; il se fût adonné à l'économie
politique pour laquelle il avait du penchant, mais il n'y eût pas cassé
les vitres; il n'eût pas écrit l'_Inégalité_, l'_Émile_ ni le _Contrat_,
et nous y aurions perdu au point de vue littéraire, mais nous y aurions
gagné à quelques autres égards, et il n'eût pas épousé Thérèse
Levasseur.

Mais achevons les souvenirs vénitiens de Jean-Jacques.

Dans cette ville d'amours et de plaisirs, dans cette Venise de Casanova
(qui s'y trouvait en même temps que Rousseau), la vie amoureuse de
Jean-Jacques se réduit à peu. Le malheureux nous dit lui-même qu'il
n'avait pas renoncé à ses habitudes honteuses. Sa seule rencontre
effective, pendant ces dix-huit mois, est avec une personne qu'on
appelait la Padoana. Une rencontre plus célèbre est avec Zulietta. Je
vous renvoie au texte du récit; mais je dois vous en citer du moins le
commencement:

     J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire
     de l'amour et de la beauté... A peine eus-je connu, dans les
     premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses,
     que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de
     le cueillir. (Nous retrouvons ici la névrose que j'ai signalée
     l'autre jour.) Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient,
     je sens un froid mortel couler dans mes veines, et, prêt à me
     trouver mal, je m'assieds, et _je pleure comme un enfant_.

Ne nous y trompons pas: bonnes ou mauvaises, c'est peut-être la première
fois qu'on ait écrit des paroles de ce sentiment, de cet accent, de
cette couleur. Et, si je ne m'abuse, pour obtenir ce ton, il a fallu
(Rousseau écrit cela à cinquante-cinq ans) toute une vie de timidité
douloureuse dans les choses de l'amour, et de sauvagerie, et de
sensibilité et d'imagination d'autant plus excitées; il a fallu un
demi-siècle de maladie, et de désir non contenté--et du génie par
là-dessus.

Rousseau continue:

     Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui me passait
     dans la tête en ce moment? Je me disais: Cet objet dont je dispose
     est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le
     corps, tout est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle
     est aimable et belle; les grands, les princes devraient être ses
     esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la
     voilà, misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de
     vaisseau marchand dispose d'elle, etc.

Sentez-vous que c'est là la première rédaction parfaite d'un des thèmes
sur lesquels les romantiques ont vécu: l'attendrissement, volontiers
solennel et mystique, sur la courtisane; le respect de la femme déchue,
plus touchante et même plus vénérable d'être déchue;--oh! mon Dieu, très
bon sentiment, si l'on n'avait tout de même un peu trop abusé de cette
substitution du sentiment à la raison. Thème romantique, ai-je dit: cela
est si vrai, et la page de Jean-Jacques sur Zulietta était si nouvelle
et parut si insensée quand les _Confessions_ furent connues, que La
Harpe y vit un des signes les plus probants de la folie de
Rousseau.--Thème romantique,--qui dévie dans le récit de, Jean-Jacques,
car il s'avise ensuite d'attribuer à quelque défaut physique secret la
vile condition où Zulietta est réduite,--mais thème essentiellement
romantique dans les lignes que j'ai citées. Jean-Jacques près de
Zulietta, n'est-ce pas déjà Rolla près du lit de Marion? et ne
saisissez-vous pas une ressemblance de sentiment et de ton entre la
méditation, encore tempérée, de Jean-Jacques, et les effusions
miséricordieuses et effrénées de Rolla:

    Ô Chaos éternel, prostituer l'enfance!...
    Pauvreté! Pauvreté! c'est toi la courtisane,
    C'est toi qui dans ce lit as poussé cet enfant
    Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane!...

Et plus loin:

    Jacque était immobile et regardait Marie...
    Il se sentait frémir d'un frisson inconnu.
    N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée?...

Oui, il me semble bien que l'emphase, la déraison et ce que j'appellerai
la disproportion romantique entre les sentiments et les choses est déjà
dans cet épisode de la Zulietta.

Nous arrivons à Thérèse.

De retour à Paris, Jean-Jacques, tombé de ses ambitions, était fort
triste et fort désemparé. Il s'installe de nouveau à l'hôtel
Saint-Quentin, rue des Cordiers, près de la Sorbonne. Les pensionnaires
mangeaient avec l'hôtesse et une jeune lingère de vingt-deux à
vingt-trois ans, Thérèse. La mère, madame Levasseur, avait tenu
boutique à Orléans, où son mari était «officier de monnaie.» Ayant mal
fait ses affaires, elle avait quitté le commerce et était venue à Paris
avec son mari et ses enfants. (Jean-Jacques nous dit qu'elle avait
«beaucoup d'enfants», sans préciser.) Et maintenant écoutons
Jean-Jacques:

     La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus
     frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et
     doux, qui pour _moi n'eut jamais son semblable_. La table était
     composée de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autre gens de
     pareille étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai: il
     n'y avait là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On
     agaça la petite, je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent
     sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun goût pour cette
     pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donné.
     J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les manières et dans les
     propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion, je
     la vis sensible à mes soins, et ses regards, animés par la
     reconnaissance qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devinrent
     que plus pénétrants.

Bref, il lui fait la cour... Il lui déclare d'avance que «jamais il ne
l'abandonnera et que jamais il ne l'épousera». Elle hésite. Un jour
enfin, «elle lui fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de
l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un séducteur». Il
s'écrie joyeusement: «Ce n'est que cela»? Ils «se mettent» ensemble.
Mais, jusqu'en 1749, il garde sa chambre à l'hôtel, et va passer ses
journées chez Thérèse et sa mère. «Sa demeure devint presque la mienne.»
En 1749 seulement, il s'installe avec elle dans un petit appartement à
l'hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, et y demeure pendant
sept ans, «jusqu'à son délogement pour l'Ermitage».

Arrêtons-nous sur Thérèse.

Je crois bien qu'aucun des critiques ou historiens de Rousseau n'a
manqué de déplorer sa rencontre avec Thérèse: «Liaison indigne de lui,
dit-on, et qui eut la plus triste influence sur son sort.» Il me semble
qu'on exagère. La famille de Thérèse a causé à Rousseau de grands
ennuis, sans doute. D'autre part, la fécondité de Thérèse a été pour lui
l'occasion de l'acte le plus coupable qu'il ait commis. Mais Thérèse
elle-même, malgré ses défauts, me paraît bien lui avoir été, pour le
moins, aussi douce, aussi consolante et utile que funeste. Et enfin,
qu'il ait formé cette liaison, cela s'explique aisément; et il aurait pu
tomber plus mal.

Jeune, Thérèse, dut être assez jolie fille. (Au reste, elle n'est pas
laide sur le seul portrait qu'on ait d'elle, et qui la représente à
cinquante ans environ.) Nous parlant une fois de Diderot, Jean-Jacques
nous dit, dans un esprit de rivalité assez divertissant:

     Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thérèse; c'était entre
     nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma
     Thérèse, _aussi bien de figure que sa Nanette_, avait une humeur
     douce et un caractère aimable..., au lieu que la sienne,
     pie-grièche et harengère, etc..

Il fallait bien que Thérèse ne fût pas si désagréable, puisque les
belles dames lui faisaient des caresses, que madame de Boufflers à
Montmorency allait goûter chez elle, et que la maréchale de Luxembourg
l'embrassait comme du pain.--Même plus tard, et quand Thérèse a dépassé
la cinquantaine, un jeune Marseillais, M. Eymar, venu à Paris en 1774
pour visiter Rousseau, nous dira: «Madame Rousseau était bien loin de
ressembler au portrait hideux qu'un poète célèbre a fait d'elle dans ses
satires (sans doute Voltaire dans la _Guerre de Genève_), je ne la
trouvai ni jeune ni belle, bien s'en faut; mais je la trouvai honnête,
polie, vêtue proprement dans sa simplicité, et ayant toute l'allure
d'une bonne ménagère.»

Thérèse, à vingt-trois ans, pouvait plaire. Ceci me paraît acquis.

Que cherchait Rousseau quand il la rencontra? Une infirmière et une
servante autant qu'une compagne.

Thérèse avait eu un malheur? Tant mieux! «Sitôt que je le compris, dit
Rousseau, je fis un cri de joie.» Pourquoi? C'est sans doute parce qu'il
avait craint une autre chose qu'il nous dit sans ambages. Mais c'est
aussi parce que, peu sûr de lui à cause de son infirmité et de sa
névrose, il ne tenait pas du tout à être le premier dans un coeur.--Et
selon moi, c'est ce qui explique que la jalousie en amour soit absente
de sa vie, et à peu près absente de son oeuvre.

Thérèse était une ouvrière en linge,--une grisette,--ignorante et
d'esprit fort simple:

     Je voulus, dit-il, d'abord former son esprit; j'y perdis ma
     peine... Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et
     les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a
     jamais bien su lire, quoiqu'elle écrivît passablement... Elle n'a
     jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne connaît
     pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les
     lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d'aucune
     chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de
     celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de
     ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos
     sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu.

Excellent, tout cela! et c'est bien ce qu'il lui fallait. Il avait alors
trente-trois ans. Or il nous dit qu'à partir de trente ans sa maladie
s'aggrava. Il lui fallait une infirmière. Il lui fallait une femme qui
lui fût inférieure socialement et de toutes façons; une fille du peuple,
et qui fût pauvre, et qui lui dût de la reconnaissance, et qui ne fît
pas la délicate et la renchérie, et devant qui il n'eût pas honte de ses
misères physiques ni de ses défaillances sexuelles, et qui lui donnât
les soins les plus intimes. Et voilà pourquoi il choisit Thérèse.

Et il la choisit aussi parce qu'elle était ignorante et «stupide», comme
il le dit lui-même. Il lui fallait une compagne avec qui il n'eût pas de
frais à faire; une femme aussi dont la simplicité d'esprit lui fût un
repos, et quelquefois un amusement... Au reste son cas, ici, n'est pas
extraordinaire: on a souvent vu des artistes rechercher une compagne
inculte et un peu bête,--pour être plus tranquilles...

Rousseau n'épouse pas Thérèse. Il en donne, en 1755, la raison (assez
vague) à madame de Francueil: «Que ne me suis-je marié, me direz-vous?
Demandez-le à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de
contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun
devoir m'y oblige.»--Il en donne, en 1761, une autre raison à madame de
Luxembourg: «Un mariage public nous eût été impossible à cause de la
différence de religion.» Mais en 1745 Rousseau était encore catholique:
cette raison ne vaut donc rien. En somme, il n'épouse pas Thérèse, pour
être plus libre, pour qu'elle dépende toujours de lui; peut-être pour
n'avoir pas à la mener quelquefois avec lui dans les maisons où il va.

Il n'épouse pas Thérèse. Mais certainement il l'aime.

Non d'amour. Il dit au livre IX:

     Que pensera le lecteur quand je lui dirai que, du premier moment
     que je la vis jusqu'à ce jour (environ 1769) je n'ai jamais senti
     la moindre étincelle d'amour pour elle, que je n'ai pas plus
     désiré la posséder que madame de Warens, et que les besoins des
     sens, que j'ai satisfaits auprès d'elle, ont uniquement été pour
     moi ceux du sexe, sans avoir rien de propre à l'individu?

Mais il l'aime, on n'en peut guère douter, d'une grande affection. Avant
de rappeler sa première rencontre avec elle, il nous dit: «Là
m'attendait la seule consolation réelle que le ciel m'ait fait goûter
dans ma misère, et qui seule me la rendit supportable.» Il écrit cela
après vingt-quatre ans d'union.--Il dit un peu plus loin: «Le coeur de
ma Thérèse était celui d'un ange.»--Dans vingt passages des
_Confessions_, dans cinquante passages peut-être de ses lettres, (et de
toutes les époques), il parle de ses bonnes qualités, de ses vertus,
notamment de «son bon coeur, de son affection, de son désintéressement
sans exemple, de sa fidélité sans tache».--Il dit bien, dans une note
écrite après 1768: «Elle est, il est vrai, plus bornée et plus facile à
tromper que je ne l'avais cru;» mais il ajoute aussitôt: «Mais pour son
caractère, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime
et l'aura tant que je vivrai.»--Il s'occupe beaucoup d'elle. Après sa
fuite de Montmorency, il la recommande tendrement à madame de Luxembourg
et à une supérieure de couvent. Une des raisons qui lui font choisir
pour séjour Motiers-Travers, c'est qu'il y a, aux environs, une église
catholique où Thérèse pourra aller à la messe. A Motiers même, quand il
se croit prêt à mourir, il assure l'avenir de Thérèse; il la recommande
à un curé qui avait été bon pour elle dans le voyage qu'elle avait fait
pour rejoindre Jean-Jacques en Suisse... Et l'on pourrait citer vingt
faits de cet ordre.

Il la voyait par ses meilleurs côtés. Il disait ce que disent souvent
des hommes supérieurs vivant avec une bête: «Elle est simple, mais elle
a beaucoup de bon sens, un instinct très sûr.» Jean-Jacques, adorateur
de la nature et de l'instinct, devait le dire d'autant plus.--Après
avoir parlé des pataquès de Thérèse, il ajoute:

     Mais cette personne si bornée et, si l'on veut, si stupide, est
     d'un conseil excellent dans les occasions difficiles... Devant les
     dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses
     sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite lui ont
     attiré l'estime universelle, et à moi, sur son mérite, des
     compliments dont je sentais la sincérité.

Il y a bien ce passage du livre IX:

     On connaîtra la force de mon attachement dans la suite, quand je
     découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon coeur
     dans le plus fort de mes misères, sans que jusqu'au moment où
     j'écris ceci, il m'en soit échappé un mot de plainte à personne.

Mais ces «plaies» et ces «déchirures», il ne nous en dit plus rien.--Ce
qui est sûr, c'est qu'il a conservé jusqu'au bout, jusqu'à la mort, ses
sentiments pour Thérèse.--Le prince de Ligne le visite à Paris vers 1770
et cause longtemps avec lui. «Sa vilaine femme ou servante, dit-il
(Thérèse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait
quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son
linge ou sur la soupe: il lui répondait avec douceur et aurait ennobli
un morceau de fromage s'il en avait parlé.»--Et Corancez, l'un des
fondateurs du _Journal de Paris_, Corancez, qui avait épousé la fille
d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement
Jean-Jacques dans ses dernières années, nous dit expressément: «Il
n'avait de confiance qu'en elle.»

D'autre part, Thérèse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgré elle.
D'abord elle avait sa mère, qui jouait à la dame, et qui était fort
rapace. Rousseau nous dit:

     Sitôt qu'elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir
     toute sa famille pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles,
     petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée mariée au directeur
     des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était
     détourné par sa mère en faveur de ses affamés.

Et plus loin:

     Il était singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur
     (Thérèse), la seule qui n'eût point été dotée, était la seule qui
     nourrissait son père et sa mère, et qu'après avoir été longtemps
     battue par ses frères, par ses soeurs, même par ses nièces, cette
     pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu'elle pût mieux se
     défendre de leurs vols que de leurs coups.

Il en faut conclure que Thérèse était une assez bonne bête. Seulement,
stylée par sa mère, elle acceptait, sans le dire à Jean-Jacques, des
cadeaux de ses riches amies.--Plus tard, à l'Ermitage, il paraît bien
que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde,
indiscrète.--Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit même où il
vante le bon sens de Thérèse, nous dit:

     Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes
     où je me trouvais, _elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même_;
     elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m'a tiré des
     dangers où je me précipitais aveuglément.

Aïe! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: «Tu
ne vois donc pas que madame d'Épinay te traite comme un valet?» ou: «Tu
ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi?» un autre
jour, à Motiers: «Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend
avec ceux de Genève?» un autre jour, s'ennuyant à Wootton: «Est-ce que
tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami?» enfin, qu'elle
entretenait volontiers sa défiance, par bêtise, pour le garder, pour se
faire valoir, ou parce que la tête de tel ou tel ne lui revenait pas, ou
parce que tel ou tel l'avait traitée avec trop peu d'égards.--Et, parce
que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait.

Oui, tout cela est possible; mais, avec tout cela, il me paraît certain
que Thérèse lui a été réellement dévouée. Et, si cela lui fut facile
dans les premières années, quand elle était son obligée, quand elle le
voyait devenir célèbre, quand les belles dames s'amusaient à causer avec
elle, je crois qu'elle y eut ensuite quelque mérite. A dater de sa
retraite en Suisse, il me semble bien que Rousseau fut à son tour
l'obligé de Thérèse. A partir de 1755, il ne la traite plus que comme sa
soeur. Elle pourrait le quitter; les amis de Rousseau ne la laisseraient
pas mourir de faim, et du reste elle a un métier et pourrait vivre de
son travail. Elle reste. Elle le suit à travers tous ses exils. Elle le
rejoint en Suisse; elle le rejoint en Angleterre; elle le rejoint à
Trye, à Bourgoin, à Monquin; elle le suit à Paris, à Ermenonville; elle
recueille son dernier soupir.--Un seul moment de refroidissement, au
bout de vingt-quatre ans d'union, en 1769. C'est à Monquin. Jean-Jacques
lui propose de se séparer, et lui promet d'assurer sa vie, dans une
lettre admirable. Thérèse refuse, Thérèse reste.

Ils demeurent en somme presque parfaitement unis, mieux unis que la
plupart des ménages réguliers, pendant trente-trois ans. La mort seule
de Rousseau délie Thérèse.

C'est peut-être qu'ils étaient unis par un crime, par un crime cinq fois
répété, et que cela est un lien sérieux.

Rousseau eut de Thérèse trois enfants de 1746 à 1750: il en eut deux
autres entre 1750 et 1755. Il les mit tous les cinq aux Enfants-Trouvés.

Qui nous l'a dit? Rousseau lui-même, et Rousseau tout seul. Ceux qui en
ont parlé ou écrit au XVIIIe siècle ne le savaient que par Rousseau.
Aucun témoignage qui ne soit fondé, directement ou indirectement, sur
les confidences de Jean-Jacques (aucun, sauf un témoignage anonyme dans
le _Journal encyclopédique_, en 1791. L'anonyme dit que, voisin de
Rousseau dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré,--donc entre 1749 et
1756,--il avait entendu dire à son barbier que M. Rousseau envoyait ses
enfants aux Enfants-Trouvés et que cela était connu dans le quartier. Ce
témoignage d'un anonyme, trente-cinq ou quarante ans après les faits, et
neuf ans après la publication des _Confessions_, ne paraît pas très
imposant).

Où je veux en venir? Voici.

Dans le fond, on sent que, _malgré tout_, Jean-Jacques fut plutôt
meilleur que beaucoup de ses confrères en littérature de ce temps-là. Il
y a, dans la vie de Voltaire, des méchancetés noires, des mensonges
odieux, des platitudes, même des actes d'improbité. Et il y a bien des
hontes dans la vie de quelques autres... Mais voilà! cinq enfants aux
Enfants-Trouvés, cela est monstrueux; de quelque côté qu'on le prenne;
cela semble pire,--à cause de la représentation précise qu'on s'en
fait,--que l'abandon même d'une fille séduite et enceinte. Bref, cela
paraît un des crimes par excellence contre la nature,--contre cette
nature dont Jean-Jacques est l'apôtre. Et alors les amis de Rousseau
voudraient bien que ce ne fût pas vrai.

Moi-même, jadis, je raisonnais ainsi:

--Nulle autre preuve que les aveux de Rousseau, aveux faits sans
nécessité, «pour que mes amis, dit-il, ne me crussent pas meilleur que
je n'étais».--«Je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons,
je le dis à Diderot, à Grimm, je l'appris dans la suite à madame
d'Épinay, et dans la suite encore à madame de Luxembourg, sans aucune
nécessité et pouvant aisément le cacher à tout le monde.»--Cela est un
peu étrange: car, qu'il l'ait dit «sans nécessité et pouvant le cacher»,
cela signifie que, de 1747 à 1755, aucun de ses amis, aucune de ses
belles amies qui s'amusaient à visiter Thérèse ne s'étaient aperçus
d'aucune des cinq grossesses. En somme, si l'on en croit Rousseau, il le
dit tout justement parce que, s'il ne l'avait pas dit, personne ne s'en
serait douté.

(Thérèse l'avait dit, raconte-t-il, à madame Dupin, et cela fait une
difficulté: mais on peut croire ici Thérèse stylée par lui, et que, par
suite, les aveux de Thérèse ne sont pas plus une preuve que les aveux de
Jean-Jacques.)

En 1761, madame de Luxembourg a l'idée de retrouver les enfants de
Rousseau. Elle lui demande quelles sont les dates et les marques de
reconnaissance. Il lui écrit à ce sujet:

     Ces cinq enfants ont été mis aux Enfants-Trouvés avec si peu de
     précautions pour les reconnaître un jour, que je n'ai pas même
     gardé la date de leur naissance.

Cela est-il bien possible? et Thérèse aussi l'a-t-elle oubliée?--Il se
souvient pourtant que le premier enfant est né «dans l'hiver de 1746 à
1747, ou à peu près». Celui-là avait une marque dans ses langes. (Il dit
dans les _Confessions_ que «cette marque était un chiffre qu'il avait
fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de
l'enfant».) Les autres enfants n'avaient aucune marque.

Laroche, homme de confiance de la maréchale, fait donc des démarches
pour retrouver l'aîné, celui qui avait une marque, et qui en 1761
devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont
infructueuses.

Rousseau écrit alors à la maréchale: «Le succès même de vos recherches
ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquiétude.» (Et
cela est vrai: où, dans quel état allait-il retrouver, s'il le
retrouvait, ce garçon de quatorze ans? et comment aurait-il été
absolument sûr que c'était bien lui? etc...)--«Il est trop tard,
ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point à l'effet de vos
premiers soins; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage.»

Rousseau, dans la partie de ses _Confessions_ écrite en 1769, nomme la
sage-femme Gouin. L'a-t-il indiquée en 1761 à madame de Luxembourg? Ou
cette sage-femme était-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien
qu'elle serait morte quand les _Confessions_ seraient rendues
publiques.

Oh! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de
Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la
même conduite que si ç'avait été une invention.

Et là-dessus on pourrait essayer une hypothèse:

--Affligé des infirmités que vous savez, à cause de cela timide avec les
femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais; sans autre liaison
que celle de Thérèse; abstinent dans un monde aux moeurs extrêmement
relâchées; devinant ce que sa conduite et le siège même de son infirmité
pouvait suggérer à la malignité des gens, le lisant peut-être dans les
yeux de ses amis, et surtout de ses amies,--ne se pourrait-il pas qu'une
de ses pires terreurs, et la plus obsédante, ait été de passer pour
impuissant?--De là, cette réplique qu'on peut appeler triomphante: la
fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et
que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la véracité,
l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvés. Peut-être Rousseau,
imaginatif et «simulateur» comme il était, a-t-il mieux aimé paraître
abominable que d'être soupçonné d'une des disgrâces les plus
mortifiantes pour l'orgueil masculin.

L'hypothèse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'après
madame Macdonald, Thérèse, cinq fois de suite, aurait fait croire à
Rousseau qu'elle était enceinte, qu'elle était accouchée chez une
sage-femme et qu'elle avait fait porter l'enfant aux Enfants-Trouvés.
Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue
qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants.--Cette machination se serait
faite d'accord avec Grimm et la mère Levasseur. Dans quel dessein? Pour
empêcher Jean-Jacques de quitter Thérèse.

Une telle hypothèse souffre d'étranges difficultés, et matérielles et
morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de
l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau
à l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout
pas.

Ici, se place naturellement une autre explication,--qui était celle de
Victor Cherbuliez:--Oui, Thérèse eut cinq enfants et qui furent tous mis
aux Enfants-Trouvés. Mais de ces enfants Rousseau n'était pas et ne
pouvait sans doute pas être le père. Et, dans ces conditions, la
conduite de Rousseau est assurément moins abominable.

Je ne repousse pas absolument cette hypothèse; mais elle soulève encore
bien des objections.--D'après Tronchin, Rousseau n'était pas impropre à
avoir des enfants; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il
trouvait auprès de Thérèse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des
doutes sur sa paternité.--Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thérèse
infidèle, nous aurait-il parlé de sa «fidélité sans tache»?--A moins de
supposer encore une fois qu'il aimait mieux paraître criminel que de
passer pour impuissant ou que d'être ridicule...

Tout bien examiné, mon hypothèse (qui d'ailleurs n'est pas à moi tout
seul) me plairait mieux.--Mais j'ai été aux Enfants-Trouvés. Dans le
dossier de l'année 1746, j'ai trouvé un papier[2] portant cette mention:
«2795. _Marie-Françoise Rousaux_» (ce dernier mot rayé et surchargé du
mot «Rousseau» correctement écrit). «_Un garçon le_ 19 novembre 1746.»
Puis, d'une autre écriture et d'une autre encre: «_Joseph Cathne a
été baptisé ce_ 20 novembre 1746. _Daguerre, prêtre_.»--Ce papier est
épinglé à un bulletin de dépôt imprimé. Et, dans le registre où sont
inscrits les dépôts de l'année 1746, j'ai lu ceci: «_Joseph Catherine
Rousseau, donné à Anne Chevalier, femme André Petitpas, à Guitry
(Andelys)_, 1er _mois_, 6 _francs, payés_ 22 _décembre_ 46; 21
_janvier_ 1747, 5 _f._ 2e (_mois_) _jusqu'au_ 14 _janvier_ 1747,
_jour du décès_, 1 _mois 23 jours_.»

[Note 2: Cette découverts est due à madame Macdonald. J'ignore ce
qu'elle en a conclu.]

Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la
date concorde avec l'indication de Rousseau. «Marie-Françoise». prénoms
de la déposante, sont aussi ceux de la mère Levasseur.--D'autre part,
pourquoi ce nom de «Joseph», et surtout pourquoi ce prénom féminin de
Catherine donné à un garçon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer
aussi que le nom de Rousseau est et était fort commun.--C'est égal: la
date, le nom de famille, les prénoms de la déposante, cela fait trois,
concordances singulières.

Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce
papier et ce registre, comment a-t-il déclaré n'avoir rien trouvé du
tout?... Faut-il voir là un mensonge charitable de madame de Luxembourg
qui n'a pas voulu dire à Rousseau que l'enfant était mort?

Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres,
c'est peut-être que la déposante ou l'administration leur avait donné,
comme cela se faisait, un faux nom de famille.--Je ne sais rien, vous ne
savez rien, nous ne savons rien.

Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire,--sur laquelle, au
surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au XVIIIe
siècle, excepté Sébastien Mercier, n'a jamais eu de doutes[3]. Voyons
maintenant comment il la raconte lui-même, et quelles explications et
excuses il nous donne successivement dans ses _Confessions_, dans ses
lettres et dans ses _Rêveries_. (Car il y revient très souvent, et cela
peut montrer également la préoccupation de soutenir l'imposture ou le
trouble d'une âme peu à peu envahie par le remords.)

[Note 3: Dans un _Recueil des airs, romances et duos_ de J.-J.
Rousseau publié par souscriptions en 1871, on lit cette note à la suite
de la liste des souscripteurs: «L'éditeur a cru devoir à sa délicatesse
de présenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et
bénéfice _qu'il a destiné à l'Hôpital des Enfants-Trouvés_.»]

La première fois qu'il en parle dans ses _Confessions_ (un peu plus de
vingt ans après l'acte), c'est d'un ton léger et presque avec
désinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il
rencontrait à la table d'hôte de madame La Selle:

     J'y apprenais des foules d'anecdotes très amusantes, et j'y pris
     aussi, peu à peu, non, grâce au ciel, jamais les moeurs, mais les
     maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des
     maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins,
     étaient là les textes les plus ordinaires; _et celui qui peuplait
     le mieux les Enfants Trouvés était toujours le plus applaudi_. Cela
     me gagna, je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en
     règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes
     gens, et je me dis: «Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit,
     on peut le suivre.» Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'y
     déterminai _gaillardemment sans le moindre scrupule_; et le seul
     que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les
     peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son
     honneur(!) Sa mère, _qui de plus craignait un nouvel embarras de
     marmaille_, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre.

On la mène chez une sage-femme prudente et sûre, la Gouin, où elle fait
ses couches.--«L'année suivante (1748), même inconvénient et même
expédient, au chiffre près qui fut négligé.» (Donc insouciance plus
grande encore.) «Pas plus de réflexion de ma part[4], pas plus
d'approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant.»

[Note 4: Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.--Un
«abonné du Temps» me présente ces observations: «...Dans les milieux les
plus honnêtes et les plus cultivés les rapports des parents et des
enfants étaient plus distants (au XVIIIe siècle) qu'ils ne le sont de
nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant
et plus de force que ceux que nous éprouvons, ils étaient aussi plus
simples, moins nuancés, et il s'y mêlait plus de rudesse... Il ne semble
pas que l'opinion se soit alors émue de faits qui révolteraient notre
conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de
Rousseau, après ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui
tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du
_Devin_ et des _Discours_.» (Mais quelques-uns seulement de ses amis
savaient sa faute, et la savaient _par lui_.) «... Il n'est pas juste ni
humain de le juger au nom d'_une morale qu'il a ignorée_.» (Alors, à
quoi se réduit son rôle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti?
Et «l'abonné du _Temps_» ne disait-il pas lui-même, tout à l'heure, que
«les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de
force qu'aujourd'hui?» Enfin, jugez vous-mêmes.)]

En 1760, troisième enfant, troisième dépôt (sans chiffre, donc sans
intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne
pour raison, qu'en livrant ses enfants à l'éducation publique, faute de
pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers ou
paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, «il crut faire un
acte de citoyen et de père et se regarda comme un membre de la
république de Platon».

Dans la lettre à madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons
qu'il donne: 1º sa misère; 2º il n'a pas voulu déshonorer Thérèse, (ce
qui est assez plaisant); 3º il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en
devenant fripon; 4º on est très bien aux Enfants-Trouvés. Les enfants ne
sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une
nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas élevés
délicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On
n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils
seront plus heureux que leur père.

Chemin faisant, il prévient une objection: «Il ne faut pas faire des
enfants quand on ne peut pas les nourrir.--Pardonnez-moi, madame, la
nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir
tout le monde: mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole
au mien le pain de mes enfants.» (Ceci est écrit après le _Discours sur
les sciences et les arts_.)

Enfin, cinquième raison, déjà donnée: il a cru agir comme un citoyen de
la république de Platon.

(Il aurait pu ajouter encore cette excuse,--qui est de M. Gustave
Lanson,--que, dans sa vie de vagabond, il avait appris à user sans
scrupule des établissements de charité.)

Madame de Francueil aurait pu lui répondre que ses raisons ne valaient
pas le diable. La misère? Rousseau, au moment de la naissance des deux
premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame
Dupin. Il eût pu gagner davantage s'il n'eût pas été paresseux. Ces
dames faisaient d'ailleurs des cadeaux à Thérèse, et auraient été
charmées de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas
fait élever en honnêtes gens? La raison est un peu faible.--Il est
célèbre en décembre 1750. Il a, peut-être avant 1752, une place
lucrative, celle de caissier du fermier-général Francueil. Et en 1753,
le _Devin du Village_ lui rapporte de cinq à six mille francs. Il
pouvait donc élever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute
le pli était pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice
envers les trois premiers. N'était-il donc pas devenu, dans
l'intervalle, l'apôtre de l'égalité?

Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvés... La
plaisanterie est lugubre.

Dans la _Neuvième Rêverie_ (1776, deux ans avant sa mort), autre
explication:

     La mère les aurait gâtés; sa famille en aurait fait des monstres...
     Je frémis d'y penser; ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès
     de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard.

Enfin, rappelons ce passage du livre IX des _Confessions_:

     Je n'avais point de famille; Thérèse en avait une, et cette
     famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se
     trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première
     cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donné pour me faire
     l'enfant de sa mère? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir
     à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts; cela me fut
     impossible. Elle s'en fit toujours un, différent du mien, contraire
     au mien et même à celui de sa fille, qui déjà n'en était plus
     séparé. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent
     autant de sangsues, dont _le moindre mal qu'ils fissent à Thérèse
     était de la voler_. La pauvre fille, _accoutumée à fléchir, même
     sous ses nièces_, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire;
     et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je
     ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la
     détacher de sa mère; elle y résista toujours. Je respectai sa
     résistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna
     pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux
     siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même. Leur
     avidité _lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent
     pernicieux_. Enfin, si, grâce à son bon naturel elle ne fut pas
     tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour _empêcher_ en
     grande partie, _l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de
     lui inspirer_... Les enfants vinrent; _ce fut encore pis_. Je
     frémis de les livrer à une famille si mal élevée pour en être
     élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des enfants
     trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je
     pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à
     madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire.
     _J'aimai mieux_ être moins disculpé d'un blâme aussi grave et
     ménager la famille d'une personne que j'aimais.

Sur quoi Émile Faguet, qui s'est occupé de la question dans le _Journal
des Débats_ du 18 juin 1906, conclut ainsi:

«Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire:
Absolument subjuguée par une famille de bandits qu'elle aima toujours
plus que moi, Thérèse se privait pour eux et me volait et dépouillait
pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que
Thérèse eût d'enfants, qui auraient pris part au gâteau et qui auraient,
d'autre part, peut-être détaché Thérèse de sa famille par l'affection
qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thérèse n'a pas voulu que
Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours, et craignant peut-être
que sa famille ne les assassinât, Thérèse m'ordonna de les abandonner.
Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui
obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire
que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice.»

Il reste que Rousseau aurait abandonné cinq enfants par peur de Thérèse
et surtout de la mère Levasseur, en somme par faiblesse, passivité,
_aboulie_. Il est possible.

Il a connu le remords, du moins à partir de 1769. Il écrit à Moultou (14
février 1769):

     C'est bien malgré elle (Thérèse), c'est bien malgré nous qu'elle et
     moi _n'avons pu remplir de grands devoirs_: mais elle en a rempli
     de bien respectables.

Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre:

     Que de choses qui devraient être sues vont être ensevelies avec
     moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages _de
     l'impossibilité où ils m'ont mis de parler_!(?)

Et dans l'admirable lettre à Thérèse, quand il songe à se séparer
d'elle: «_Nous avons des fautes à pleurer et à expier_.» Des mots comme
celui-là, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve
des enfants abandonnés que les récits des _Confessions_.

Et dans la lettre à madame de Chenonceaux (17 janvier 1770):

     Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du
     devoir pour exténuer (atténuer) mes fautes. J'aime mieux les expier
     que les excuser.

(Il est vrai qu'après cela il revient à ses mauvaises excuses.)

Enfin, dans sa lettre du 26 février 1770 à M. de Saint-Germain, qui est
une sorte de confession générale:

     L'exemple, la nécessité, l'honneur de celle qui m'était chère me
     firent confier mes enfants à l'établissement fait pour cela, et
     m'empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des
     devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je
     ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas
     passer à leurs yeux pour meilleur que je n'étais. Quel parti les
     barbares en ont tiré! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite)
     dans le jour le plus odieux!... Comme si pécher n'était point de
     l'homme, et même de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute,
     elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien
     expiée.

Il n'y a peut-être pas là «contrition parfaite», mais enfin, il y a
trouble et repentir,--comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait
publiquement à l'abandon de ses enfants, au livre Ier de
l'_Émile_.--Si l'histoire des cinq enfants abandonnés était une
«simulation», il faut avouer que Jean-Jacques l'aurait soutenue avec
une stupéfiante et miraculeuse vraisemblance.

Hélas, je vois bien qu'il faut le croire... Et alors, de quelque
indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il paraît tout de même
offensant à la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux
abandons de nouveau-nés, au retour du peu austère château de Chenonceaux
où il avait fait la petite comédie de l'_Engagement téméraire_ et les
petits vers de l'_Allée de Sylvie_ pour plaire aux belles dames;--que ce
soit dans sa chambre de la rue Plâtrière, dictant ses périodes à la mère
Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu;--que ce soit dans
ces conditions qu'il ait écrit son vertueux _Discours_,--ah! si
vertueux!--sur la corruption des moeurs par les sciences et les arts.



TROISIÈME CONFÉRENCE

LE «DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS» LA RÉFORME MORALE DE ROUSSEAU.


J'ai traité aussi complètement que j'ai pu la question de Thérèse et de
l'abandon des cinq enfants. J'ai présenté les diverses explications que
donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre,
d'ordre général, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie.

Nous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages) à Molé sur
Chateaubriand, écrite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille
d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique.

Nous y lisons vers la fin:

     Il y a dans le fond de ce coeur (le coeur de Chateaubriand) une
     sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre
     garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les
     sottises qu'il aura faites, parce que _à la conscience de sa
     conduite, gui exigerait des réflexions, il opposera toujours
     machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne_.

Il me semble que cela convient singulièrement aussi à Rousseau. Et voici
un passage des _Confessions_ qu'on dirait écrit exprès pour illustrer
par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand.

C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques à Genève en 1754. Il revoit
madame de Warens, tout à fait déchue:

     Ah! écrit-il, c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il
     fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa
     dernière heure, et partager son sort, quel qu'il fût. _Je n'en fis
     rien_. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le
     mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je
     gémis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai
     sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent.

(Là, décidément, il exagère, car enfin le remords de ses enfants
abandonnés a dû ou aurait dû être pire; mais il passe sa vie à
exagérer.)

     Je méritai par là, continue-t-il, les châtiments terribles qui
     depuis lors n'ont cessé de m'accabler. Puissent-ils avoir expié mon
     ingratitude! _Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop déchiré
     mon coeur pour que jamais ce coeur ait été celui d'un ingrat_.

Autrement dit: «J'ai pu agir comme si j'étais un ingrat; mais je n'ai pu
être un ingrat puisque j'ai un bon coeur». Ou bien encore: «J'ai
abandonné mes enfants, mais je n'ai pu être un mauvais père, parce que
je suis un homme plein de sensibilité.» C'est là de la psychologie
proprement vaudevillesque: car notez que c'est tout à fait la logique de
Jobelin dans _Le plus heureux des trois_: «Nous t'avons trompé,
Marjavel!... _Je n'ai pas de remords parce que je me repens_.» Ainsi
Jean-Jacques, pénétré de sa bonté intime, se juge toujours sur ses
sentiments, non sur ses actes. C'est extrêmement commode. C'est en somme
une déviation profane de la doctrine de l'«amour pur» de Molinos et de
madame Guyon, doctrine où les actes sont indifférents pourvu qu'on aime
Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laïques correspondent à
quelque forme d'hérésie!

Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans _Émile_ la
morale du sentiment et l'invocation à la conscience.

       *       *       *       *       *

En attendant, reprenons Jean-Jacques où nous l'avons laissé. Il vient
donc de se «mettre» avec Thérèse. Il mène une vie simple et toute
populaire, qu'il nous décrit de façon savoureuse:

     Si nos plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur
     simplicité; nos promenades tête à tête hors de la ville, où je
     dépensais magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette; nos
     petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur
     deux petites chaises posées sur une malle qui tenait la largeur de
     l'embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servant de
     table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les
     passants, et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout
     en mangeant. Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas
     composés, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques
     cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un demi-setier de vin
     que nous buvions à nous deux! Amitié, confiance, intimité, douceur
     d'âme, que vos assaisonnements sont délicieux! Quelquefois nous
     restions là jusqu'à minuit sans y songer et sans nous douter de
     l'heure, si la vieille maman ne nous en eût avertis.

(Ah! que vient faire cette vieille?...) C'est égal, cette simplicité de
goûts, très sincère chez Jean-Jacques, est un de ses charmes, et que
rien ne pourra lui enlever.

Cependant, à travers des découragements et des paresses, il cherche à se
faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littérature, et
particulièrement au théâtre; et c'est à cela qu'il songe entre 1741 et
1749.

Plus tard, il répétera à satiété que son cas est unique, qu'il n'a
jamais pensé à la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans,
et pour son malheur. Cela n'est pas vrai.--De bonne heure il a eu la
passion et le don de la musique, et il a rêvé d'être compositeur. De
bonne heure aussi, et malgré des études fort capricieuses et
incomplètes, il a écrivaillé en prose et en vers, et il a rêvé d'être
poète, et surtout auteur dramatique.

A son arrivée à Paris, il avait en portefeuille non seulement
_Narcisse_, petite comédie en prose dans le goût de Marivaux écrite à
vingt ans, mais des poésies, des élégies, des vers amoureux, et une
tragédie sur la _Découverte du Nouveau Monde_. Et, de 1741 à 1749, il
écrit des épitres en vers, la _Dissertation sur la musique moderne_, le
_Projet concernant de nouveaux signes pour la musique_, une petite
comédie intitulée les _Prisonniers de Guerre_, l'opéra des _Muses
galantes_, le _Persifleur_, premier numéro d'un écrit périodique qui
n'eut pas de second numéro, l'_Allée de Sylvie_, l'_Engagement
téméraire_, comédie en trois actes, en vers; et j'en passe.

En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la
_Princesse de Navarre_ qui reparaît à Versailles sous le titre de _Fêtes
de Ramire_.--En 1747, son père meurt; cela lui vaut un peu d'argent,
dont il envoie une partie à madame de Warens.--La même année, il
présente inutilement sa comédie de _Narcisse_ aux Italiens.

Ses dîners avec Thérèse, sur la malle, dans l'embrasure de la fenêtre,
ne l'empêchaient pas d'aller «dans le monde». Il devient, je l'ai dit,
secrétaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'Épinay.
Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille même du mariage
de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault.

Et sans doute il fréquente Grimm, Diderot, Condillac, dîne avec eux
toutes les semaines au _Panier Fleuri_ (restaurant du Palais-Royal),
connaît d'Alembert et l'abbé de Raynal, et est considéré comme du parti
des «philosophes»; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur
lui; et sans doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici
demi-protestant, demi-catholique, tourne au déisme pur,--à un déisme, il
est vrai très sincère, très pieux et même tendre: mais enfin, il n'y a
pas un brin ni de révolte sociale, ni même de paradoxe, dans les petits
vers de l'_Allée de Sylvie_ ni dans les vers un peu chétifs de
l'_Engagement téméraire_, écrit pendant un automne qu'il passa en très
brillante compagnie, au château de Chenonceaux, et joué en 1749, chez
madame d'Épinay à la Chevrette. Le futur citoyen de Genève y tint
lui-même un rôle. Le sujet est encore dans le goût de Marivaux.
L'«engagement» dont il s'agit est l'engagement que prend un amoureux de
ne montrer aucun amour pour sa maîtresse pendant un jour, moyennant quoi
elle l'épousera. Et quant à l'_Allée de Sylvie_, c'est à peu près, avec
moins de souplesse, du ton et de la force de la _Chartreuse_ de Gresset.

Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulière, il est vrai,
mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comédies
galantes,--la musique avec quelque originalité, les comédies comme tout
le monde, et plutôt un peu moins bien,--et qui paraît ne songer qu'à
l'Opéra, aux Italiens et à la Comédie-Française.--Cela, jusqu'en
novembre 1749.

Mais en octobre 1749, il arrive ceci.

Quelques mois auparavant, Diderot avait publié la _Lettre sur les
Aveugles à l'usage de ceux qui voient_. C'était à propos de l'opération
de la cataracte pratiquée par M. de Réaumur sur un aveugle-né. Réaumur,
malgré les demandes, n'avait invité presque personne à la séance où il
leva le premier appareil. De là, à la première page de la _Lettre_,
cette plaisanterie de Diderot: «M. de Réaumur n'a voulu laisser tomber
le voile que _devant quelques yeux sans conséquence_». Dans ces «yeux
sans conséquence», madame du Pré de Saint-Maur reconnut les siens. Cette
dame était l'amie de Réaumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de
la guerre. Elle fut ulcérée.

Il faut dire aussi que certaines idées de la _Lettre sur les Aveugles_
pouvaient paraître hardies. Bref, on fit des perquisitions chez Diderot,
sous prétexte de rechercher le manuscrit d'un conte, l'_Oiseau bleu_,
qui contenait, disait-on, des allusions à madame de Pompadour. En
réalité, c'était pour mettre l'embargo sur les matériaux de
l'_Encyclopédie_. Diderot est arrêté le 29 juillet et conduit au donjon
de Vincennes. Un mois après, on lui donna le château et le parc pour
prison, avec permission de voir ses amis. Il resta là jusqu'au 3
novembre.

Et maintenant, écoutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot.

Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations: car ce premier
ouvrage de Rousseau: le _Discours sur les sciences et les arts_, celui
qui a commencé sa gloire et déterminé l'esprit de ses autres ouvrages,
il s'agit de savoir dans quelles conditions, comment et pourquoi il l'a
écrit, et à combien peu il a tenu qu'il ne l'écrivît pas ou qu'il
l'écrivît autrement:

     ...Tous les deux jours, malgré des occupations très exigeantes,
     j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui (Diderot),
     l'après-midi (à Vincennes).

     Cette année 1749 l'été fut d'une chaleur excessive...

(La question du _Mercure_ est d'octobre, et octobre n'est pas l'été;
mais peu importe. Rousseau écrit cela vingt ans après les événements.)

     On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de paye des
     fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais
     seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la
     route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque
     aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je
     m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer
     mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le _Mercure de
     France_, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette
     question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année
     suivante: _Si le progrès des sciences et des arts a contribué à
     corrompre ou à épurer les moeurs_[5].

     [Note 5: Le vrai texte porte: _Si le rétablissement..._]

     A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins
     un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une
     agitation qui tenait du délire, Diderot l'aperçut, je lui en dis la
     cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon
     sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de
     concourir au prix. Je le fis et dès cet instant je fus perdu.

Il écrit cela en 1769. Il avait déjà raconté la chose en 1762, dans sa
_Deuxième Lettre à M. de Malesherbes_, et avec plus d'échauffement
encore:

«... Si jamais quelque chose a ressemblé à une _inspiration_ subite,
c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture...» Et il parle de
palpitations, d'éblouissements, d'un étourdissement semblable à
l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de
l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en
se relevant, il aperçoit tout le devant de sa veste mouillé de ses
larmes sans avoir senti qu'il en répandait.

Tout ça pour aboutir à la prosopopée de Fabricius!

Tel est le récit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses
_Mémoires_ (livre VII).

     Voici le fait dans sa simplicité tel que me l'avait raconté Diderot
     et tel que je le racontai à Voltaire.

     J'étais (c'est Diderot qui parle) prisonnier à Vincennes; Rousseau
     venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a
     dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que
     l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante,
     et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était: _Le
     rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer
     les moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. _Il me
     répondit_: _Le parti de l'affirmative_.--C'est le pont aux ânes,
     lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et
     vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti
     contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ
     nouveau, riche et fécond.--Vous avez raison, me dit-il après y
     avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi,
     dès ce moment, ajoute Marmontel, son rôle et son masque furent
     décidés.

Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait
d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte à un autre ennemi de
Jean-Jacques.

Enfin, dans l'_Essai sur les règnes de Claude et de Néron_, chap. 67, au
cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit
simplement ceci:

«Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il vint _me
consulter_ sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez,
lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.--Vous avez raison me
répliqua-t-il.»

Voilà les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif,
et sans doute l'incident s'est amplifié et embelli dans sa mémoire. Il a
voulu que son premier livre notable ait été conçu tragiquement et avec
fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de
seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois,
avait de la sincérité. Je ne me prononce point. Je remarque seulement
que la version de Jean-Jacques ne diffère pas radicalement de celle de
Diderot. Jean-Jacques dit lui-même: «Diderot M'EXHORTA _de donner
l'essor à mes idées et de concourir au prix_.» Cela semble indiquer que
Rousseau hésitait. Le parti auquel il s'arrêta, ce parti dont devait
dépendre le reste de son oeuvre et de sa vie, il serait vraiment
curieux que Rousseau ne l'eût pris que par un hasard et sur le conseil
d'un autre.

S'il avait pris l'autre parti, s'il avait répondu que les sciences et
les arts favorisent les moeurs, ou s'il avait adopté une thèse mitigée
(et pourquoi non? l'auteur de _Narcisse_ et des _Muses galantes_ ne
pouvait être alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le
prix tout de même à cause de son excellent style, mais sa vie eût été
aiguillée dans une autre direction...

Et s'il n'avait pas lu le numéro fatidique du _Mercure de France_?...

Je sais bien ce que ces déductions sur des hypothèses ont de futile.
Mais ici il s'agit à la fois d'un homme de génie et dont l'influence a
été prodigieuse, et d'un homme de peu de volonté, et d'un homme dont on
peut dire que ses oeuvres expriment sa vie individuelle et les incidents
de cette vie et sont à peu près toutes des «oeuvres de circonstances».
Et la grandeur des conséquences fait qu'il devient émouvant de les voir
sortir de si petites causes et si accidentelles,--et comme tout
s'enchaîne, et comme tout est fatal;--ou providentiel.

En tout cas cet écrit de cinquante pages, dont la première conception a
bouleversé l'auteur jusqu'à lui faire tremper de larmes le devant de son
gilet, paraît aujourd'hui assez peu de chose: une déclamation d'école.
En voici l'analyse.

Deux parties.

La première partie est une série d'affirmations. «Nos âmes se sont
corrompues à mesure que nos arts et nos sciences se sont avancés à la
perfection.» Cela est prouvé par l'histoire (l'histoire comme on
l'enseignait dans les collèges). Voyez l'Égypte, la Grèce, Rome,
l'Empire d'Orient, même la Chine.

Et voici la contre-épreuve «Opposons à ces tableaux celui des moeurs du
petit nombre des peuples qui, préservés de cette contagion des vaines
connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et
l'exemple des autres nations.» Tels furent les premiers Perses, tels
furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopopée: «Ô
Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme...»

«Voilà comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage
ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous
avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle
nous avait placés.»

La seconde partie est un essai d'explication de cette malfaisance des
sciences et des arts.

L'origine des sciences est impure. «L'astronomie est née de la
superstition (comment? il ne le dit pas); l'éloquence, de l'ambition, de
la haine, de la flatterie, du mensonge; la géométrie, de l'avarice
(allusion à un passage d'Hérodote); la physique, d'une vaine curiosité;
toutes, et la morale même, de l'orgueil humain.» (Ainsi parle cet homme
modeste.) Bref «les sciences et les arts doivent leur naissance à nos
vices.»

--Mais alors ce ne sont donc pas nos vices qui doivent naissance aux
sciences et aux arts?

--Si fait; car, à leur tour, les sciences et les arts ont pour effets:
la perte du temps, à cause de leur inutilité; le luxe qui amollit. (Les
peuples sans luxe ont été forts: ainsi la Perse de Cyrus, les Scythes,
l'ancienne Rome, les Francs, les Saxons, les Suisses contre Charles le
Téméraire, les Hollandais contre Philippe II.) Les sciences et les arts
ont encore pour effets: la corruption du goût par le désir de plaire
(ici, quelques remarques vraies), la diminution des vertus militaires,
enfin la frivole et dangereuse éducation donnée aux enfants (ici encore
de bonnes réflexions).

Les philosophes sont des charlatans. L'invention de l'imprimerie est une
chose bien regrettable.

Il finit par une contradiction. Car il exalte tout de même Bacon,
Descartes, Newton. Il distingue les faux savants ou philosophes et les
vrais, et souhaite que les vrais dirigent les États: mais à quoi les
reconnaîtra-t-on? et qui les désignera? Et puis, la science n'est donc
pas toujours et nécessairement funeste?

Ce premier discours est donc bien une déclamation pure, un morceau de
rhétorique, et où éclate déjà une grande déraison et quelque niaiserie.
Aucune précision. Rousseau paraît supposer que le «rétablissement des
sciences et des arts» (par la diffusion des débris de l'ancienne Grèce
après la prise de Constantinople), s'est opéré tout d'un coup et a
instantanément corrompu les moeurs, et il ne se demande même pas ce
qu'étaient «les moeurs» auparavant. Il ne pense pas à distinguer entre
les sciences et les arts, dont il semble pourtant que l'influence
corruptrice ne saurait être tout à fait la même. Il ne s'avise pas non
plus que la corruption par les sciences ou les arts ne peut guère être
que la corruption d'un petit nombre, d'autant que, par «corruption», il
paraît surtout entendre les conventions, préjugés et mensonges mondains,
le luxe, la mollesse, la frivolité et les artifices de la vie de salon,
bref les vices ou travers du monde très restreint où il vivait lui-même.
Il ne s'avise pas que dix-huit millions de paysans ou d'artisans de
France échappaient presque totalement à cette corruption-là, et que la
petite bourgeoisie n'en était que modérément atteinte; que d'ailleurs le
mal et le bien s'entremêlent si inextricablement dans les effets
attribuables aux arts et aux sciences qu'il est en tout cas impossible
de les démêler ou de démontrer que le mal l'emporte.--Bref la thèse de
Rousseau n'est qu'un vague lieu-commun, très fatigué déjà à cette
époque, presque aussi fatigué que le lieu-commun de la thèse contraire.

Le lieu-commun de Rousseau (l'innocence de l'état de nature opposée aux
vices de la civilisation) était déjà un peu partout (dans les _Lettres
Persanes_ par exemple, deuxième partie de l'_Histoire des Troglodytes_,
ou dans Marivaux: L'_Ile des Esclaves_, l'_Ile de la Raison_), et ne
tirait pas autrement à conséquence.

(Aujourd'hui, que nous sommes quelques milliers d'auteurs, dont deux ou
trois cents célèbres, il est clair qu'un morceau comme le premier
_Discours_ de Jean-Jacques passerait totalement inaperçu.--La question,
d'ailleurs, que Jean-Jacques y résout si facilement ressemble à ces
questions banales, inutiles et insolubles que les «reporters» posent aux
écrivains, justement parce qu'elles prêtent à un bavardage indéfini.)

Mais, si le lieu-commun est banal, on pouvait l'illustrer de peintures
précises et assez probantes, car le temps y prêtait; et peut-être
n'avait-on pas encore vu la haute société aussi pervertie, sinon par les
«sciences et les arts», du moins par les raffinements de l'esprit et par
une culture trop tournée vers le seul agrément.

Ce que Rousseau omet de faire, Duclos le fait, exactement à la même
époque, avec beaucoup de sagacité et quelque vigueur dans ses
_Considérations sur les moeurs_ (1751). D'abord Duclos distingue Paris
et la province et, dans Paris même, il considère seulement quelques
groupes. Et Duclos saisit et définit fort bien les vices ou défauts
caractéristiques de cette société restreinte: non pas tant encore le
dérèglement des moeurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crût
exempt) que la vanité, la frivolité, l'abus de l'esprit, le «persiflage»
(ce que nous appelons aujourd'hui la «blague»), la sécheresse et la
dureté du coeur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans _le Méchant_),
le tout mêlé a des prétentions «philosophiques».

Rien, ou presque rien de tout cela dans le _Discours_ de Jean-Jacques
qui, au surplus, n'est nullement un observateur.

D'où vient donc que l'effet du _Discours sur les sciences et les arts_
ait été tel que Garat, dans son _Mémoire sur M. Suard_, ait pu écrire:

     C'est à ce moment même qu'une voix qui n'était pas jeune et qui
     était pourtant tout à fait inconnue, s'éleva, non du fond des
     déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces
     académies et de cette philosophie où tant de lumières faisaient
     naître et nourrissaient tant d'espérances... Et, au nom de la
     vérité, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre
     humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société
     même... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut
     général, c'est l'admiration et _une sorte de terreur_ qui furent
     presque universelles.

Comment expliquer cela (à supposer que Garat n'exagère point)?

C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le
style.

Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas réussi, du malade
qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent
souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du
plébéien révolté; bref, l'accent d'un homme qui prend au sérieux le
lieu-commun auparavant inoffensif.--Au reste on peut dire que presque
toute son oeuvre,--et c'est par là qu'elle a séduit la bêtise
humaine,--est d'un homme de génie qui a pris, pour la première fois,
d'antiques plaisanteries ou fantaisies au sérieux.

D'autre part, le morceau assez banal où vibrait cet accent-là devait
être lu, d'abord, justement par cette petite minorité de privilégiés
pour laquelle la thèse de Rousseau se trouvait être partiellement vraie.
Et, en outre, il s'élevait du premier coup contre quelques-unes des
idoles les plus chères à cette élite: la «philosophie», la science, que
l'on commençait à «adorer», et la foi au progrès. Cette gravité et cette
véhémence de sermonnaire devaient à la fois secouer et séduire des gens
qui n'allaient plus guère au sermon... De là le scandale et l'espèce de
terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succès des premiers écrits
évangéliques de Tolstoï dans les salons parisiens.)

Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualités que
possédera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa
tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythmée. Il
s'opposait, avec un air de nouveauté, au style court et fin qui était
alors le plus à la mode.--J'ajoute qu'on y trouve déjà les apostrophes,
l'abus de certains mots comme «vertu» et «nature», l'emphase et la
fausse rudesse républicaine qui caractériseront si fâcheusement,
quarante ans plus tard, l'éloquence des jacobins et des sans-culottes.
C'est Jean-Jacques qui a fourni à la Révolution son vocabulaire.

Comment, dans la tête du fade versificateur de l'_Engagement téméraire_,
s'était secrètement formée cette prose-là, si pleine, si suivie, si
robuste, si grave?

Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte
Rousseau (je ne parle que de ses lectures françaises).

A six ans, il lisait avec son père l'_Astrée_ et les romans de La
Calprenède.--A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La
Bruyère, Molière et le _Discours sur l'Histoire universelle_.--De douze
à seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.--Plus tard, et
surtout aux Charmettes, en même temps qu'il apprend le latin, il lit Le
Sage, l'abbé Prévost, les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, mais
aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal,
Descartes Malebranche, etc...

En somme, peu de livres contemporains, mais à peu près tout le XVIIe
siècle dévoré dans la solitude, loin de Paris. C'est bien à ce siècle
que Rousseau doit sa formation littéraire. Et c'est pour cela,--et aussi
parce qu'il avait un don,--que, lorsqu'il se met à écrire en prose, il
retrouve la phrase et le ton des écrivains du XVIIe siècle. J'ai dit
que son style avait un air de nouveauté: c'est pour cela. Il remonte
plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, même que La
Bruyère. Il renoue une tradition.--Et il est vrai qu'il y ajoute quelque
chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une âme
neuve.

Donc, tel qu'il est, le _Discours_ de Rousseau, couronné par l'Académie
de Dijon le 23 août 1750, obtient du premier coup un succès inouï.

Des hommes considérables ou notables en publient des critiques: le roi
Stanislas (aidé d'un père jésuite), le professeur Gautier, Bordes,
académicien de Lyon, Lecat, académicien de Rouen, Formey, académicien de
Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frédéric II, qui, à
l'occasion en disent leur mot. Rousseau réplique successivement à
Stanislas, à Gautier et à Bordes. Toutes ces réfutations et répliques ne
prouvent pas grand chose ni d'un côté ni de l'autre, la question étant
posée en termes trop généraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais,
naturellement, dans cette polémique, Rousseau rétorque mieux qu'il n'est
rétorqué, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces
«lettres», dont il veut démontrer la malfaisance, il leur doit pourtant
d'être vainqueurs contre elles-mêmes.

Et alors il arrive que les répliques de Rousseau sont meilleures et plus
intéressantes que son _Discours_.--D'une part, obligé de mieux méditer
son sujet, de le serrer davantage, il atténue habilement et sans trop
en avoir l'air ce qu'il y avait tout de même d'un peu gros dans la
première expression de son facile paradoxe, et il le rend par là plus
acceptable. Ainsi, dans sa réponse au roi Stanislas, après avoir écrit:

     Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui,
     sans doute, répondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont
     inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage
     ne fait de bien;

il ajoute aussitôt:

     Arrêtons-nous un instant sur cette dernière conséquence, et
     gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brûler toutes
     les bibliothèques et détruire les universités et les académies.
     Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les
     moeurs n'y gagneraient rien.

On respire, on se dit: «Ah! bien, bien».

D'autre part, tandis qu'il défend et cherche à faire accepter son idée,
son idée le travaille, et d'elle-même fructifie en lui. Son futur
_Discours sur l'inégalité_ est déjà presque contenu dans ses réponses à
Stanislas et à Bordes.--Par exemple, dans sa réponse à Stanislas:

     Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses
     que sont nés de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas
     dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu'ils étaient
     nés ensemble et que l'un n'allait guère sans l'autre. Voici comment
     j'arrangeais cette généalogie. _La première source du mal est
     l'inégalité_: de l'inégalité sont venues les richesses... Des
     richesses sont nés le luxe et l'oisiveté. Du luxe sont venus les
     beaux-arts, et de l'oisiveté les sciences.

Autre exemple. La croyance à la bonté naturelle de l'homme était
impliquée, mais non formulée dans le _Discours_. C'est dans une note de
la _Réponse à Bordes_ que Rousseau dit pour la première fois: «Je pense
que l'homme est naturellement bon».

Troisièmement, à mesure qu'il essaye de préciser l'idée de son premier
_Discours_, les sentiments dont cette idée n'est que le produit et
l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend
l'offensive partout où il en trouve le joint. Le ton est plus frémissant
dans les _Réponses_ et surtout dans les _Notes_ que dans le _Discours_
lui-même. Voici une note de la _Réponse à Bordes_:

     Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait périr cent
     mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des
     riches et des artisans pour fournir à leurs superfluités est perdu
     pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit
     parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vérité il n'explique
     pas comment.) Le gaspillage des matières qui servent à la
     nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à
     l'humanité... Il faut des jus dans notre cuisine, voilà pourquoi
     tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos
     tables, voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de
     la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont
     point de pain.

Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyère, et vous n'aurez pas
besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais
ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton révolutionnaire, il y a,
malgré la tenue du style, ce que j'appellerai le «coup de gueule»; il y
a le terrible raccourci sophistique: «Voilà pourquoi...» Ce morceau-là
dut secouer délicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et
pareillement de la finance.

Enfin, le premier _Discours_ de Rousseau s'empare de Rousseau lui-même.
Par un phénomène connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se façonne d'après
son livre. Il veut ressembler à l'idée que ce livre donne de lui. Il
veut en réaliser l'épigraphe:

_Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis_.

Il entreprend sa réforme morale.

Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa
période de pratique catholique et le temps où il composait des prières
pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cessé d'être
préoccupé de «vie morale». Plusieurs fois il avait eu des velléités de
réforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens.

Par exemple, après son aventure avec madame de Larnage (l'unique
aventure agréable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette
dame chez elle à Saint-Andiol. Le moment venu, il hésite, et il nous en
apprend les raisons. Il s'était donné à madame de Larnage pour un
Anglais, et il craint d'être démasqué. Puis, il sait que madame de
Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber
amoureux, de la séduire, et de «mettre la dissension, le déshonneur et
l'enfer dans la maison». (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques
n'était pas en amour un tel foudre de guerre.)--Enfin, dit-il:

     A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à mon
     devoir, à cette maman si bonne[6], si généreuse, qui, déjà chargée
     de dettes, l'était encore de mes folles dépenses, qui s'épuisait
     pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si
     vif qu'il l'emporta à la fin. En approchant de Saint-Esprit, je
     pris la résolution de brûler l'étape du bourg Saint-Andiol et de
     passer tout droit. Je l'exécutai courageusement, avec quelques
     soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction
     intérieure... de me dire: Je mérite ma propre estime, je sais
     préférer mon devoir à mon plaisir.

[Note 6: Madame de Warens.]

Allons, la petite Larnage l'a échappé belle!--Et là-dessus Jean-Jacques
se met à méditer, jure de «régler désormais sa conduite sur les lois de
la vertu... et de n'écouter plus d'autre amour que celui de ses
devoirs».

En effet (car les actes vertueux s'enchaînent comme les autres) lorsque,
de retour à Chambéry, il trouve sa place occupée par le perruquier
Wintzenried et que madame de Warens lui assure que «tous ses droits
demeurent les mêmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera
pas privé pour cela», Jean-Jacques, qui avait accepté le jardinier,
n'accepte pas le coiffeur. Il se précipite aux pieds de madame de
Warens, il «embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes» et
lui tient ce discours étonnant: «Non, maman, je vous aime trop pour vous
avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager». Beau
mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais.

Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais,
jusque-là, cela avait peu de suite. Cette fois, après le _Discours sur
les sciences et les arts_, c'est tout à fait sérieux. Il veut décidément
être un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au
livre VIII des _Confessions_, mais mieux encore dans la _Troisième
Rêverie_, où il idéalise décidément son passé et se voit tel qu'il
aurait voulu être.--Il est déterminé, non seulement par les belles
phrases de son propre _Discours_, mais par son passé religieux qui lui
remonte au coeur:

     Né dans une famille où régnaient les moeurs et la piété, élevé
     ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de
     religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes,
     des maximes, d'autres diraient des préjugés qui ne m'ont jamais
     tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moi-même..., forcé
     par la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours
     chrétien (épigramme suggérée par son résidu protestant) et bientôt,
     gagné par l'habitude, _mon coeur s'attacha sincèrement à ma
     nouvelle religion_... Les instructions, les exemples de madame de
     Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre
     où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres...
     _me rendirent dévot presque à la manière de Fénélon_.

Et, plus loin, pour signifier sa réforme, il emploie des expressions
solennelles, presque toutes d'un caractère religieux:

     Tout contribuait à détacher mes affections de ce monde... Je
     quittai le monde et ses pompes... Une grande révolution venait de
     se faire en moi, un autre monde moral se dévoilait à mes yeux...
     C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au
     monde...

Et, de loin, il le croit.

En réalité, sa réforme fut, d'abord, surtout extérieure. Et on ne saura
jamais, et sans doute lui-même n'a jamais su pour quelle part y entrait
le désir de se distinguer et le désir d'être meilleur.

Il faut dire que c'est au sortir d'une «grave maladie» (mais chez
lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa
vie avec ses maximes «sans s'embarrasser aucunement du jugement des
hommes»,--«dessein le plus grand peut-être, dit-il, ou du moins le plus
utile à la vertu que mortel ait jamais conçu».

D'abord il renonce à la politesse. Mais il a la franchise de nous en
donner cette raison:

     Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour
     principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour
     m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique
     et cynique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je
     ne savais pas pratiquer.

Il y arrive à peu près, mais non entièrement. Madame d'Épinay dit de lui
dans ses _Mémoires_: «Il est complimenteur sans être poli». Combinaison
bâtarde. Le contraire serait plus digne d'un sage.

Il réforme son costume:

     Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une
     perruque ronde; je posai l'épée; je vendis ma montre en me disant
     avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure
     qu'il est.

Il ne veut plus de cadeaux et devient très ombrageux sur ce point. Cela
ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu'à la
susceptibilité la plus maladive. Il est vrai que Thérèse continuera à en
recevoir, mais à l'insu de Jean-Jacques.

Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le
fermier-général Francueil, moitié (car il explique loyalement les deux
motifs) parce que l'emploi était trop assujettissant et ne lui donnait
que du dégoût, moitié parce que «ses principes ne se pouvaient plus
accorder avec un état qui s'y rapportait si peu».

Et, pour gagner sa vie, il s'établit copiste de musique (à dix sous la
page, un peu plus que le tarif ordinaire).--Et il n'a pas fait ce métier
en passant, durant une seule saison, le temps d'étonner ses
contemporains. Il a vécu en partie de ce métier-là pendant des années
et, semble-t-il, le reste de sa vie, à l'exception des années passées en
Suisse, en Angleterre et en Dauphiné. Et le plaisir d'étonner est bien
évident: mais, très réellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs
ne l'assujettit point, est conforme à son goût. Il est paresseux et
calligraphe.

Remarquez que les poètes ont presque tous de magnifiques écritures et
s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle,
de Hérédia sont admirables. De même ceux de Rousseau. Il faisait
lui-même, pour ses amies, des copies calligraphiées de ses ouvrages. Il
a copié deux fois--pour madame d'Épinay, pour madame de Luxembourg,--les
douze cents pages de la _Nouvelle Héloïse_; il a copié au moins trois
fois, les cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_. Cet ancien
apprenti graveur aimait à tracer de beaux caractères, surtout quand ces
beaux caractères formaient des phrases dont il était l'auteur. Mais on
peut prendre plaisir aussi à dessiner de belles notes, avec de belles
clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dièzes... Le
jeune Marseillais Eymar s'émerveillera, en 1774, sur la perfection des
copies musicales de Rousseau.

Cette espèce de «conversion» de Jean-Jacques n'avait évidemment pas
grand rapport avec celle de Pascal ou de Rancé. Aussi jamais réforme
morale n'eut un tel succès mondain. Rousseau huron, Rousseau impoli,
Rousseau sans épée et sans montre, et surtout Rousseau copiste de
musique mit en l'air tout le Paris-élégant de ce temps-là. Toutes les
belles dames voulurent de la musique copiée de sa main.--Si Tolstoï
s'établissait cordonnier à Paris, toutes nos belles socialistes iraient
lui commander des bottines.

Rousseau jouit profondément de cette curiosité suscitée par sa
conversion.

     Ma chambre, dit-il, ne désemplissait pas de gens qui, sous divers
     prétextes, venaient s'emparer de mon temps... Je ne pouvais refuser
     tout le monde... Bientôt il aurait fallu me montrer comme
     Polichinelle, à tant par personne.

Or, au moment même où il obtient ce succès de vertu, nous sommes bien
forcés de croire (car ces choses se passent en 1750 et 1751) qu'il
venait de mettre ou qu'il allait mettre aux Enfants-Trouvés son
troisième ou quatrième enfant.

C'est que sa réforme n'est point intérieure, ou du moins ne l'est pas
encore. En dépit de son goût pour la solitude matérielle, il n'est
préoccupé que de l'impression qu'il fera sur les autres. Il dit qu'il
secoue le joug de l'opinion, qu'il la brave: mais la braver de cet air,
c'est toujours songer à elle. Une réforme morale aussi peu discrète,
aussi peu silencieuse, est bien suspecte.--Au moment où il tâche de
descendre en lui-même, l'opération est faussée par ce fait que, s'il
s'examine, c'est pour se confesser non à un seul, ni à un homme revêtu
d'un caractère sacré, mais à tout le monde, et qu'il est moins attentif
à recueillir le fruit moral de son examen qu'à saisir les effets publics
de sa confession. A cause de cela, et parce que, tandis qu'un de ses
yeux est tourné en dedans, l'autre louche vers l'extérieur, on peut dire
que ce solitaire qui s'est tant raconté ne s'est peut-être pas très bien
connu et s'est presque constamment illusionné sur son propre compte.
S'aimer à l'excès empêche de se connaître, et réciproquement. A peine
a-t-il résolu d'être meilleur qu'il se croit déjà meilleur.

Le grand ennemi des sciences et des lettres, des arts et du luxe est
plus que jamais répandu dans le monde du luxe, des lettres, des sciences
et des arts. Il grogne d'être envahi, mais il se laisse envahir. Il
continue à faire de la littérature et de la musique. Il fait jouer
_Narcisse_ (sans succès) à la Comédie-Française en 1752. Vers le même
temps, il compose le _Devin du Village_. Et la contradiction est si
flagrante entre ses maximes et ses occupations que lui-même s'en
aperçoit et qu'il écrit, pour s'en justifier, la curieuse préface de
_Narcisse_, imprimée en 1753.

Il y reprend d'abord sa thèse. Il affirme que le goût des lettres «ne
peut naître que de deux mauvaises sources, à savoir l'oisiveté et le
désir de se distinguer» (désir dont apparemment il était lui-même
exempt). Quant à la science, «elle n'est pas faite pour l'homme en
général, il s'égare sans cesse à sa recherche.» La philosophie est
destructrice des usages et des coutumes... Ici, lui échappe cette
magnifique affirmation traditionnaliste:

     Le moindre changement dans les coutumes, fût-il même avantageux à
     quelques égards, tourne toujours au préjudice des moeurs; car les
     _coutumes sont la morale du peuple_; et dès qu'il cesse de les
     respecter, il n'a plus de règle que ses passions ni de frein que
     les lois, qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais
     jamais les rendre bons.

Enfin, la philosophie rend l'homme orgueilleux et dur: «... La famille,
la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens: il n'est ni
parent, ni citoyen, ni homme: il est philosophe.»

Ainsi, de la partie saine de l'âme de Rousseau, de son vieux fond
héréditaire jaillissent parfois de belles lueurs.

     Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a été corrompu à un certain
     point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder...
     Car les sciences et les arts, après avoir fait éclore les vices,
     sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles
     détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui
     est toujours une belle chose; elles introduisent à la place la
     politesse et les bienséances; et à la crainte de paraître méchant
     elles substituent celle de paraître ridicule.

Et plus loin:

     Il ne s'agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut
     seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper à des
     niaiseries pour les détourner des mauvaises actions.

Et enfin:

     Il est très essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des
     lettres comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé, ou comme de
     ces animaux qu'il faut écraser sur la morsure.

Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sûreté de
conscience, continuer à faire de petites comédies et de petits opéras.

_Narcisse ou l'amoureux de soi-même_ est un marivaudage
insignifiant.--Le _Devin du Village_, beaucoup meilleur, et surtout par
la musique,--où l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier,
enseigner à Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa
jalousie,--est une paysannerie enrubannée à laquelle ressembleront
beaucoup les petits opéras comiques de Favart. On ne conçoit pas bien, à
la vérité, en quoi ce joli spectacle, à la fois très factice et assez
voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de
théâtre, peut remédier aux maux affreux causés par la science et les
arts. Mais il est certain que le succès du _Devin_ a été une des grandes
joies de Rousseau.

Le _Devin_ fut joué d'abord en 1752, à Fontainebleau, devant la cour.
Les huit ou dix pages des _Confessions_ où notre sauvage nous raconte
cette représentation respirent à chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un
auteur fieffé. Il avait gardé son costume d'ermite, et avait sa barbe et
sa perruque ronde «assez mal peignée», dit-il; le roi, la reine, la
famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames
le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! «...Je me livrais
pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu
cette représentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique.»

Et voici le revers,--lamentable, hélas!--Le duc d'Aumont lui fait dire
de se trouver au château le lendemain, et qu'il le présenterait au roi,
et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer
lui-même à l'auteur. Et maintenant écoutez:

     Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut
     une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi! Ma première idée,
     après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent
     besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même
     au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je
     serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous
     ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité
     était la _principale cause_ qui me tenait écarté des cercles et qui
     _m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes_. L'idée seule de
     l'état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner
     au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel
     j'aurais préféré la mort.

Puis, il craint d'être gauche, de manquer de présence d'esprit, de
laisser échapper quelque balourdise. «Je voulais, dit-il, _sans quitter
l'air et le ton sévère que j'avais pris_, me montrer sensible à
l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper
quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée.» Et
Jean-Jacques a peur de rater son affaire.--Enfin, il se souvient, à
propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, «adieu la vérité,
la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d'indépendance et
de désintéressement?» Bref, il se dérobe. Et nous ne saurons jamais, et
lui-même probablement n'a jamais su si c'est par fierté républicaine
qu'il a refusé l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin
de sortir pendant l'audience.

Quelques mois après, le _Devin_ est joué à Paris. Rousseau eut cent
louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de
l'Opéra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits
encore.--Peut-être ce succès eût-il décidément détourné Jean-Jacques
vers le théâtre et la musique. Peut-être fût-il devenu une sorte de
Grétry ou de Gossec. Peut-être se fût-il résigné à remédier toute sa vie
à la malfaisance des arts en faisant des comédies et des opéras. Tout le
poussait de ce côté, son goût et son intérêt. Il eût d'ailleurs gardé le
bénéfice de ses singularités extérieures: sa perruque ronde, sa barbe et
ses boutades eussent contribué à ses succès de joueur de flûte...

Mais l'Académie de Dijon le guettait.

L'Académie de Dijon le relance, en posant cette question dans le
_Mercure_ de novembre 1753:--_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi
les hommes? Et si elle est approuvée par la loi naturelle?_»

Évidemment l'Académie de Dijon, fière de son lauréat et du bruit qu'il
faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les
éléments de sa réponse prévue sont déjà épars dans ses répliques à
Stanislas et à Bordes. Jean-Jacques répondra. Il ne peut pas ne pas
répondre. C'est fini, il est prisonnier de son rôle.

L'Académie de Dijon était composée, j'imagine, de fort braves gens, et
très conservateurs, encore que touchés, peut-être, de l'esprit du temps;
de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux
ecclésiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant
Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire, à écrire le plus outré
et le plus révolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le
_Contrat Social_, de conséquences lointaines et funestes!...

A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benoîte Académie de Dijon, quelque
homme particulièrement pervers, et que nous ne connaîtrons jamais.

[Note 7: Buffon et Piron étaient membres de cette Académie, mais
n'assistaient presque jamais aux séances.]



QUATRIÈME CONFÉRENCE

LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ» ROUSSEAU À L'ERMITAGE.


La question de l'Académie de Dijon était celle-ci:

«_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est
autorisée par la loi naturelle_?»

La réponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement à la
question de l'Académie, est celle-ci:--1º L'origine de l'inégalité,
c'est la propriété, établie et maintenue par la vie sociale.--2º
L'inégalité est réprouvée par la loi naturelle, car les hommes, à l'état
de nature, sont égaux, isolés et bons: c'est la société qui les a
corrompus.

Mais le _Discours_ de Rousseau est simplement intitulé: _Discours sur
l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes_.--Ce titre
même indique qu'il ne répond pas méthodiquement aux deux questions de
l'Académie de Dijon. Il ne répond pas par des définitions ni par des
raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des
tableaux. Il répond en faisant, à sa façon, l'histoire de l'humanité
depuis les premiers âges, un peu comme Lucrèce au Livre V de son poème,
ou comme Buffon dans la _Septième époque de la Nature_, mais avec plus
de développement et dans un autre esprit. Son _Discours_ est, en somme,
un poème, c'est le roman de l'humanité innocente, puis pervertie.

     Commençons, dit Rousseau, par _écarter tous les faits_ (comme c'est
     rassurant!), car ils ne touchent point à la question. _Il ne faut
     pas prendre_ les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce
     sujet _pour des vérités historiques_ (à la bonne heure), mais
     seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels,
     plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la
     véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos
     physiciens sur la formation du monde.

Nous voilà prévenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire
ce qu'il rêve. Je disais bien:--«Lisons son _Discours_ comme un
roman.»--Il continue:

     Ô homme, voici ton histoire, telle que _j'ai cru_ la lire, non dans
     les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la
     _nature_ qui ne ment jamais.

C'est à merveille; mais qu'est-ce que la «nature»?--Je puis vous dire
dès maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donné nulle
part une définition précise, scientifique, de ce mot mystérieux dont il
a usé si frénétiquement. Il poursuit:

     Il y a un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter: tu
     chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût
     arrêtée!

Cherchons-le donc.--Rousseau entre alors dans sa «première partie»:
l'histoire de l'humanité primitive, jusqu'à l'établissement de la
propriété.

     En considérant, dit-il, l'homme tel qu'il _a dû_ sortir des mains
     de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins
     agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus
     avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chêne, se
     désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même
     arbre qui lui a fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits.

Il nous le montre ensuite:

     Imitant l'industrie des animaux... _s'élevant_ (le mot y est)
     jusqu'à l'instinct des bêtes... réunissant en lui les instincts
     propres à chaque espèce animale... se nourrissant également de la
     plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et
     trouvant par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut le
     faire aucun d'eux.

Ces premiers hommes sont nécessairement et héréditairement robustes. Sur
ce point déjà, ils ne peuvent que dégénérer:

     Le corps de l'homme sauvage, étant le seul instrument qu'il
     connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut
     d'exercice, les nôtres sont incapables; et _c'est notre industrie
     qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige
     d'acquérir_. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si
     fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main
     une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une échelle,
     grimperait-il si légèrement sur un arbre? S'il avait un cheval,
     serait-il si vite à la course?

Donc (et je ne force point la pensée de Rousseau, et je n'en tire que la
conséquence la plus proche), hache, fronde, échelle, domestication du
cheval, autant d'inventions tout à fait regrettables. L'homme naturel ne
peut pas faire un seul progrès sans déchoir.

Il plaît ensuite à Rousseau d'affirmer que l'homme à l'état sauvage n'a
pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmités, et que la mort lui
vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrèce n'est pas de cet
avis. Il dit que les premiers hommes «ne mouraient pas beaucoup plus que
les civilisés», _non nimio plus_. Donc, ils mouraient au moins autant.)

Jean-Jacques poursuit:

     La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les
     aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre
     simple, uniforme et _solitaire_ qui nous était prescrite par la
     _nature_.

«Solitaire», car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne
s'embarrasse pas d'une femelle à demeure, et que, lorsque ses petits
peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, il les laisse aller de leur
côté.--Rousseau reprend et redouble:

     Si la nature nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer
     que _l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme
     qui médite est un animal dépravé_.

Voilà une phrase qu'il a dû écrire avec délices, pour ennuyer les
philosophes et pour étonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs
qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en
quoi la réflexion et ce qui en découle empêche nécessairement l'homme
d'être en santé; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empêcher
de réfléchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit
lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.--Mais
Jean-Jacques est lancé: il va, il va! Il affirme que toute invention est
au moins inutile:

     Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement
     se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était
     passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu
     supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son
     enfance.

Donc, l'immobilité intellectuelle serait le souverain bien.--Rousseau
reconnaît qu'une qualité _distingue_ l'homme de l'animal: la faculté de
se perfectionner. Mais, si elle «distingue» l'homme de l'animal, c'est
donc qu'elle est «naturelle» à l'homme, qu'elle est conforme à la
«nature», donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection,
et poursuit intrépidement:

     Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que _cette
     faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les
     malheurs de l'homme_; que c'est elle qui le tire, à force de temps,
     de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours
     tranquilles et innocents.

(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore épuisé son
facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il
répond:--Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il inventé la
parole?--On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre
compte. Rousseau écrit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que
je trouve excellentes. Mais écoutez sa conclusion:

     On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher
     les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de
     la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité et combien
     elle a peu mis du sien pour en établir les liens.

Autrement dit:--L'homme, en inventant le langage, a été contre le voeu
de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donné un mal
de tous les diables.--Ainsi, après avoir regretté, dans le premier
_Discours_ l'invention de l'imprimerie, Rousseau déplore ici
l'invention du langage.

Ce point réglé, il affirme de nouveau que les hommes à l'état sauvage
étaient heureux.--N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations
morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient être ni bons ni méchants
et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la pitié, sentiment
naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne
l'avaient pas tous, il y avait donc déjà des bons et des méchants.)
Mais, rendons-lui la parole:

     C'est la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de
     moeurs et de vertu, avec cet avantage que _nul n'est tenté de
     désobéir_ à sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui détourne tout
     sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard
     infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère
     trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espère pas?)

Mais les souffrances, les violences et les désordres de l'amour?--C'est
bien simple: les premiers hommes en étaient exempts. Ce sont la société,
la civilisation et les lois qui ont créé ces désordres... N'ayant pas
d'idée de la beauté, le sauvage ne choisit pas:

     Il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et
     _non le goût qu'il n'a pu acquérir_, et toute femme est bonne pour
     lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y
     livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin
     satisfait, tout le désir est éteint.

Rousseau affirme ensuite que l'inégalité est beaucoup moindre dans
l'état de nature où les hommes vivent _épars_ et n'ont qu'un «minimum»
de besoins, et il conclut ainsi sa première partie:

     Après avoir montré que l'inégalité est à peine sensible dans l'état
     de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à
     montrer son origine et ses progrès... et à considérer les
     différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en
     détériorant l'espèce, et rendre un être méchant en le rendant
     sociable.

Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que
des «conjectures».

La deuxième partie est une large esquisse de l'histoire politique de
l'humanité. Elle commence par ce passage à effet:

     Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est
     à moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le
     vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de
     meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au
     genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé,
     eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur!
     etc.

Après ce coup de tam-tam, il revient en arrière, reprend l'histoire
humaine où il l'avait laissée, et poursuit la lamentable énumération des
odieux progrès de l'humanité.

Car chaque progrès amène sa misère:

     Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employèrent à se
     procurer plusieurs sortes de commodités... _Mais_ ensuite on était
     malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.

     ...Les hommes connaissent la préférence dans l'amour. _Mais_ la
     jalousie s'éveille avec l'amour, et la plus douce des passions
     reçoit des sacrifices de sang humain.

     ...On s'accoutume à s'assembler... Chacun commence à regarder les
     autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique a
     son prix... _Mais_ ensuite, chacun punissant le mépris qu'on lui
     avait témoigné, les vengeances devinrent terribles et les hommes
     sanguinaires et cruels.

Et ainsi de suite.--(Rousseau établit ici une distinction, sur laquelle
il reviendra très souvent, entre l'égoïsme de l'homme sauvage et
solitaire, égoïsme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes
vivant en société, et qui est funeste.)

Cependant, Rousseau arrive à l'étape du développement humain où il
aurait voulu que l'humanité se fût arrêtée. C'est après les
commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant
l'institution de la propriété individuelle. A vrai dire, on ne voit pas
du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanité,
puisqu'il nous a dit auparavant que les prétendus progrès qui l'avaient
amenée là étaient autant de désastres... Quoi qu'il en soit, voyons son
idéal:

     Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que
     la pitié naturelle eût déjà subi quelque altération, cette période
     de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu
     entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de
     notre amour-propre... dut être l'époque la plus heureuse et la plus
     durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le
     moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme, et qu'il n'a dû
     en sortir que par quelque funeste hasard... L'_exemple des
     sauvages_, qu'on a presque toujours trouvés à ce point, semble
     confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours,
     que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les
     progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la
     perfection de l'individu, _et, en effet, vers la décrépitude de
     l'espèce_.

Et Rousseau continue à nous raconter ce qu'il lui plaît.--De la culture
des terres s'ensuit nécessairement leur partage, et, par conséquent, la
propriété.--De la propriété naissent les concurrences, les rivalités. Il
y a bientôt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.--Alors
les riches et les habiles proposent d'établir un gouvernement et des
lois «dans l'intérêt de tous».--Alors naissent les cités et les
États.--Alors éclatent les guerres nationales.--Alors les peuples
choisissent des chefs pour défendre leur indépendance.--Alors le chef
devient tyran.--Déclamation sur la liberté (que l'homme n'a jamais le
droit d'aliéner).--Déclamation contre le despotisme.--Cependant
l'inégalité s'accroît et se multiplie, et avec elle tous les vices...

Et voici la conclusion et le résumé de l'ouvrage; conclusion
remarquable de lourdeur et, à un moment, d'obscurité:

     Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans
     l'état de nature, tire sa force et son accroissement du
     développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et
     devient enfin stable et légitime par l'établissement de la
     propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale
     autorisée par le seul droit positif est contraire au droit naturel
     toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec
     l'inégalité physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois
     qu'un individu puissant socialement se trouve être faible d'esprit
     ou de corps; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit
     penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi les
     peuples policés, puisqu'il est manifestement _contre la loi de
     nature_, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant
     commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et
     qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la
     multitude affamée manque du nécessaire.

Sur quoi l'on pourrait dire:--L'hérédité, dont vous citez un
inconvénient possible, et l'inégalité des biens peuvent être contre la
justice ou la raison, non contre la nature. Tantôt vous opposez la
nature à la raison; tantôt vous les identifiez. Alors on ne comprend
plus.

Le _Discours sur l'inégalité_ a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai
analysé fidèlement, et en me servant autant que possible des phrases
mêmes de Rousseau, que j'ai tronquées quelquefois, mais seulement pour
les abréger, jamais pour en altérer le sens.

Et là-dessus je songe:

--Voilà donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe siècle; celui
qui a définitivement fondé la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans
après, a peut-être le plus agi (avec le _Contrat social_) sur la
sensibilité et l'imagination des hommes.

Quelle pauvreté, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thèse
est fondée sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la
société, qui serait le mal: et l'auteur ne définit même pas ce mot de
«nature». Dieu sait pourtant s'il a besoin d'être défini! Pour Buffon,
la nature paraît être l'ensemble des forces dont se compose la vie de
l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athéisme, c'est le contraire
des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour
Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les
sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le désir de durer,
celui de ne pas souffrir, celui de vivre en société, celui même
d'étendre son être, de posséder, de se distinguer et de dominer sont
apparemment et ont été de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux
de Rousseau, l'invention même de la hache et de la fronde, celle de
l'agriculture et de la navigation sont autant de déchéances; le choix
dans l'amour est une déchéance; la formation de la famille est une
déchéance; la vie sociale est une déchéance; la notion du bien et du mal
est une déchéance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment
de l'humanité, ç'a été le commencement de la vie en tribu et de la
civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession même, ce
qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idéal
c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une
humanité composée de sauvages épars dans les forêts, sans habits, sans
armes, ni bons ni méchants, _solitaires_, _immuables_, et qui ne
réfléchissent point. Comme si cela était intéressant, et comme si cela
valait même la peine qu'il y eût une humanité sur la terre! C'est cette
stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire à la
«nature»!

Et pourquoi, dit-il, la préférer? Parce que, affirme-t-il, l'égalité est
mieux sauvegardée dans cet état primitif. D'abord, il n'en sait rien:
car l'inégalité des forces musculaires, en un temps où elle ne peut
guère être compensée par l'intelligence, pourrait bien être la plus dure
de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'égalité,--et l'égalité dans
l'ignorance et dans l'abrutissement,--était nécessairement le bien
suprême, auquel tous les autres devraient être sacrifiés! A vrai dire,
ce culte est bien étrange dans un livre qui prétend découvrir et honorer
les intentions de la «nature», laquelle apparaît si évidemment mère et
maîtresse d'inégalité à tous les degrés de l'être.

Notez qu'il n'est guère possible que cette niaise adoration de l'égalité
soit sincère chez un homme qui sent sa supériorité intellectuelle et qui
en jouit avec un orgueil démesuré.--A moins qu'il ne soit dans la
disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une réunion
politique, répliquait à un de mes amis: «Mais ce que nous voulons, ce
n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit
aussi malheureux que nous.»

Mais non, ce ne peut être cela, puisque Rousseau, au contraire, ne
s'intéresse qu'à notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rôle le
tient. C'est qu'il lui faut étonner les marquises, les fermiers généraux
et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchérir sur le _Discours des
sciences et des arts_. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce
n'est pas le paradoxe léger, si cher à son temps. C'est le défi à la
raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas
et qu'il est condamné au sérieux dans l'absurde.--Mais on est vraiment
étonné d'une pareille débilité de pensée, après les grands livres du
XVIIe siècle et ceux même de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre
ait eu un tel retentissement et une telle influence, voilà une des plus
fortes démonstrations qu'on ait vues de la bêtise humaine.

Mais on peut dire aussi:

--Oui, le _Discours sur l'inégalité_ pourrait être une chose assez
plate, sans le style, l'accent, le frémissement intérieur. Les
objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naïves et superflues
parce qu'elles sont trop faciles,--si faciles qu'on rougit de les
énoncer si on a l'esprit un peu délicat. Il faut prendre le livre
autrement. Il faut le considérer comme une sorte de poème, comme une
vision de _nabi_, de prophète en chambre, bien ordonnée et écrite en
style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrépidité, l'insolence
du paradoxe finit par avoir une espèce de grandeur. Les idoles du temps,
Science, Progrès, Philosophie, y sont méthodiquement souffletées.
L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volonté, des aspects
de récit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement
l'époque de la Chute. L'état de grâce, c'est l'état de nature; le péché
originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'inégalité, tue la
fraternité. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les
fruits de l'arbre de la science.

Croyez bien que Rousseau se divertit à rêver. Mais, au surplus, voyez
comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans
l'esprit du temps. Être réactionnaire au point d'aspirer à un idéal
disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est être révolutionnaire,
puisqu'il faut, pour y retourner, démolir ce qui nous en a éloignés.
Qu'il s'agisse de faire l'âge d'or, ou de le refaire, c'est la même
action, vers la même chimère.--Aujourd'hui encore le rêve
révolutionnaire,--l'égalité des gamelles avec le moindre effort pour
chacun,--n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idéal régressif?

D'ailleurs (et nous l'avons déjà vu à propos de son premier _Discours_),
Jean-Jacques a bien soin,--dans sa correspondance, dans sa _Lettre à
d'Alembert_, même dans le _Contrat social_ et, plus tard, dans le
troisième _Dialogue_,--d'atténuer l'absurdité de son paradoxe. Déjà,
dans le _Discours sur l'inégalité_, en dépit des exigences de la
logique, il se garde de nous offrir comme idéal la vie solitaire de
l'homme orang-outang: il s'arrête à la vie pastorale, à l'«âge d'or» des
poètes classiques. Au fond, sa pensée est celle-ci (c'est Faguet qui la
résume avec une extrême clémence): «Conviction que l'homme est, au
moins, _trop_ social, qu'il faudrait au moins restreindre l'état social
à son _minimum_, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la
tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de
la tâche, et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre
les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire,
luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramené à
une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
reposée, affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état
de bonheur.»

Voilà qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, à vous, à moi, d'être
excédés de ce qu'il y a de factice dans nos moeurs, de penser que nous
nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science
appliquée, puisque nous nous en passions avant; que l'humanité tourne
probablement le dos à son bonheur; que la civilisation industrielle est
un mal, comme aussi ces amas démesurés d'hommes qui forment les grandes
villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir à la vie
naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont là que des impressions sans
conséquence et vite effacées. Joignez qu'on ne sait pas bien où finit la
nature et que les développements même de l'humanité que nous appelons
artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que
les sentiments primitifs d'où, au bout du compte, ils sont sortis.

Seulement, si Rousseau s'était contenté d'exhorter ses contemporains à
la simplicité des moeurs et de leur recommander la vie de la campagne ou
des petites cités, cela n'aurait pas semblé bien original et n'aurait
pas fait beaucoup de bruit. Sa pensée aurait paru assez humble s'il ne
l'avait pas follement outrée. Et c'est pourquoi il a d'abord donné son
coup de gong.--Mais il est tout de même fâcheux que les plus chauds amis
de Rousseau soient obligés, dans leurs commentaires, de distinguer entre
ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement
pensé. Ils semblent faire ce raisonnement: «La preuve que ce qu'il a dit
n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop
facile à réfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait
grossier.»--Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hélas,
des brutes le prendront au mot, (et non pour le réfuter), cette
différence entre la pensée et la parole, c'est du charlatanisme; et il
n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.--Et c'est, en
effet, le nom que lui donnait la partie la plus sensée de la société
d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.

Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus
déterminantes du succès de ce _Discours sur l'inégalité_.--En outre, ce
_Discours_ est un des ouvrages de Rousseau où il y a le plus d'âpreté et
d'amertume et où vibre le plus l'accent révolutionnaire. Cela est
beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'où lui venait donc ce ton?

Rousseau prend soin, dans les _Confessions_, de nous dire, à trois ou
quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa
jeunesse qui a éveillé en lui, pour toute sa vie, la haine de
l'injustice. Mais je crois bien que ce sont là des réflexions «après
coup». Les traits qu'il cite: la fessée injuste donnée par l'oncle
Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifié par le fisc, cache ses
provisions, ses démêlés avec M. de Montaigu, ce n'est peut-être pas de
quoi déterminer une vocation de révolutionnaire. Il y a bien ses
ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses
infirmités... Mais ce qui paraît plus vrai, ou aussi vrai, c'est que
cette âpreté lui a été soufflée par Diderot, que cela amusait.
Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des _Confessions_:

     Je ne sais pas comment toutes mes conférences avec Diderot
     tendaient toujours à me rendre satirique et mordant, plus que mon
     naturel ne me portait à l'être.

Et encore:

     Diderot abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce _ton
     dur_ et cet _air noir_ qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me
     diriger.

Quoi qu'il en soit, ce qui dans le _Discours sur l'inégalité_ a
probablement le plus secoué le beau monde, et ce qui a le plus agi
quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs
emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le début
et comme la première modulation):

Sur la liberté:

     Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du
     pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis
     qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon,
     l'homme barbare ne plie point la tête au joug que l'homme civilisé
     porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un
     assujettissement tranquille...

Sur les riches:

     ...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poignée de puissants
     et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la
     foule rampe dans l'obscurité et la misère, c'est que les premiers
     n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres
     en sont privés et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être
     heureux, si le peuple cessait d'être misérable...

Sur les tyrans:

     ...C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le
     despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce
     qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de
     l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le
     peuple, et à s'établir sur les ruines de la république...

Et enfin il y a, partout répandu dans ces pages d'où est absent
«l'esprit de finesse», ce culte stupide de l'égalité que nous
retrouverons dans le _Contrat social_, et qui porte en lui une grande
force de propagande parce qu'il répond moins au sentiment de la justice
qu'aux instincts envieux.--En somme, on voit déjà dans ce second
_Discours_ (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui
donnera le ton à la Révolution et qui approvisionnera les hommes de 93
de clichés et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces
lieux-communs sont brutaux et sommaires.

Cette fois, l'Académie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau.
Si «éclairée» qu'elle fût, ce n'est pas ce discours qu'elle avait
espéré.

       *       *       *       *       *

Les années qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de
la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,--et célèbre
par-dessus le marché. Il se souvient de sa petite patrie, de Genève, où
l'on commence à être fier de lui. Il dédie le _Discours sur l'inégalité_
à «la République de Genève». Il n'avait plus la foi catholique, si
jamais il l'avait eue intégralement. Jugeant qu'un homme doit croire en
Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va à
Genève pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y
reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en
triomphateur dans cette ville d'où il s'était échappé, vagabond de seize
ans, vingt-six années auparavant.

En allant à Genève, il avait passé par Chambéry et revu madame de
Warens:

     Je la revis. Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui
     restait-il de sa vertu première?... Je lui réitérai vivement et
     vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans
     mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais
     consacrer _mes jours et ceux de Thérèse_ à rendre les siens
     heureux.

Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il
apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:

     Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en
     Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent
     pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait
     pour cela; je le lui envoyai une heure après par _Thérèse_. Pauvre
     maman! Que je dise un trait de son coeur. Il ne lui restait pour
     dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la
     mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en
     baisant cette _noble_ main _qu'elle arrosa de larmes_.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique--attendu que je
n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la _Nouvelle Histoire_ ce
galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans
les situations équivoques.

A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il
retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il
revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à
traiter Thérèse comme une soeur; soit (car avec lui on ne sait jamais)
parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit
pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais
la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas
courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit
de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de
son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans
un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au
moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.

Écoutez ce morceau magnifique:

     Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins
     enivré de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont
mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami
de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)

     Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé
     dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la
     vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je
     parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence
     dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans
     un coeur d'homme dont je ne fusse capable _entre le ciel et moi_.
     Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans
     mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...

     J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me
     reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt
     honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un
     mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir.
     Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance
     d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme
     plus que dans mon maintien. Le mépris que _mes profondes
     méditations_ m'avaient inspiré pour les moeurs, les maximes et les
     préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de
     ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes
     sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel
     changement! _Tout Paris_ répétait les âcres et mordants sarcasmes
     de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a
     jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il
     devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux
_Discours_, ce contempteur les moeurs, des maximes et des préjugés de
la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance,
et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il
pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait
accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux
concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens,
l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables,
enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de
Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde
qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et
mordants sarcasmes».--Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de
la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est
charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une
maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres
deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne.
Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.

Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,--et
qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les moeurs et mènent la vie
qui lui sont le plus en horreur,--il y en a une, madame de la Live
d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort,
écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le
métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux
_Discours_. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il
rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est
arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'_Engagement
téméraire_. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle
dit de lui, dans ses _Mémoires_, après leurs premières rencontres:

     Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air
     (j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du
     monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a
     le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie.
     Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais
     lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai
     qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses _Mémoires_.) On dit
     qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il
     cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est
     apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche...
     On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce
     n'est pas peu.

Et plus loin:

     Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec
     lui.

Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout,
semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme».
Elle l'appelle déjà «mon ours».

Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au
réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où
était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on
appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation
délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait
pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant
avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une
petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile;
c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»--Je ne
crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus
délicieusement ému: je _mouillai de pleurs_ la main bienfaisante de mon
amie.

Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement
meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une
source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il
payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay
lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer
l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme
qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même
financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme
de traitant.

D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay
offrait,--comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,--le
spectacle des plus mauvaises moeurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque
fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que
celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de
Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-soeur, madame
d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle
d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité
de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le
dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts,
l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait
écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques,
voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»

Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère
Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il
s'installe.

Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce
qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté;
parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve
lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir
les réalités comme elles sont.

Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille
ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer
en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.

Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le
livre IX des _Confessions_, les _Mémoires_ de madame d'Épinay et les
_Mémoires_ de Marmontel _passim_, notamment le début du livre VIII, où
Marmontel est l'interprète de Diderot.

Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les
_Mémoires_ de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que
Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire
beaucoup de méfiance.

Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.

Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de
Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les
encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade,
très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le
ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais
ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de
Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:

     Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et
     Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous
     donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de
     garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont
     Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore
     pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition
     de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait
     sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse
     et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait
     de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une
     ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement
     accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet,
     chatouilleux, facile à blesser, il était _choyé, ménagé avec la
     même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard
     d'une jolie femme_ bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on
     aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du _Devin du
     Village_ et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait
     composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la
     manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en
     éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que
     notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses
     talents.

[Note 8: Chez d'Holbach, vers 1750.]

(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé
à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui
nous savions un sale caractère.)

Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque
Jean-Jacques vint à l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite après le _Devin_ ils avaient été jaloux
de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il
dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui
pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité
subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent
ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et
ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et
solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme
d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que
c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils
n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure
qu'ils se disaient simplement:--Voilà un homme bizarre, mais d'un beau
talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude.
Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le
détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!

Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils
imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme
à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils
pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau
viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son
cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux
«gouverneuses».

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des
conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se
montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut
vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis
(Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera
entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,--toujours pour
le décider à rentrer l'hiver à Paris,--Diderot lui écrit:

     Le Lettré[9] a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt
     pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous
     leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.

La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion
aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la
plus rogue et répondit fort lourdement:

     Il y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à
     travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours.
     _Ma conscience_ est plus contente des deux sous que je lui donne
     tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux
     gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir
     l'humanité: on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.

De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses _Entretiens sur le Fils
naturel_: «Il n'y a que le méchant qui soit seul», Rousseau prit cela
pour lui et cria comme un assassiné. Ah! ce n'était pas un monsieur
commode.

L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont ses amours avec
madame d'Houdetot.

[Note 9: C'était le surnom qu'on donnait au fils de madame
d'Épinay.] Les études sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le
livre précis et solide de M. Eugène Ritter: _J.-J. Rousseau et madame
d'Houdetot_. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir,
et ce qui me semble la vérité.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame
d'Houdetot, belle-soeur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup
de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela,
libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son
Ermitage--(la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à
son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première
fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son «tendre
délire», et de ses «érotiques transports». Il écrit à madame d'Houdetot
des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle
n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour
Saint-Lambert.

Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la
Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay
est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle
«potine» avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que
comme une soeur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette
aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les
montre à madame d'Épinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse,
ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm.
Saint-Lambert est un sage, un homme qui «ne se frappe pas». Il sait du
reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat
froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (détail
charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce
qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une
«descente» qui vient s'ajouter à ses autres maux.

Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin
(peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un
jour à Rousseau: «Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours?» Rousseau
n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes.
Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait
envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez
lui! Diderot, indiscret et impétueux comme toujours,--ce bourdonnant
Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses,--le
somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant.
Grimm,--l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame
d'Épinay,--l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue
lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage
délicieux:

     ...Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je
     lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu...
     Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme,
     pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison
     d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti
     sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par
     vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers,
     surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma
     gamelle...

Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait
partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame
d'Houdetot, qui craint des «histoires». Et il attend que, sous
l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà
à Genève, lui signifie son congé.

Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il
déménage,--beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où
l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue,
dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait
nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une
maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et
tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il
sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal
sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet
homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas se passer
de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons,--à Montmorency où il
continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.



CINQUIÈME CONFÉRENCE

LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.» ROUSSEAU À MONTMORENCY.


Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M.
Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins,
il payait un petit loyer:

     M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin
     de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et
     reconnaissance. Le marché fut fait.

Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours,
avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense,
une sorte de bravade et de coquetterie amère:

     A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et
     fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec
     l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis
     quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai
     bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon
     ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les
     bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10]
     rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le
     coeur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle
     saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année
     1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma
     carrière.

[Note 10: Il n'avait pourtant que quarante-six ans.]

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin
inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve
que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à
l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).

     L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant
     tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter
     aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le
     bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en
     ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je
     suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point
     une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui,
     _depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région_. Du
     reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus
     difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur
     d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de
     facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours
     presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela,
     persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en
     pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la
     médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne
     veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais
     seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par
     l'attente d'une meilleure.

[Note 11: Il dit ailleurs que c'en était une.]

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses
infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute
sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela
nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de
nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses
humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions
qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de
son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses
misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent;
le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments
religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son
parti-pris, son optimisme quand même.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le
soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter
l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et
s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à
ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il
faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une
petite pension, si on en croit madame d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de
l'_Encyclopédie_ qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans
cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où
Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un
théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous,
Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez
lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit
théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de
Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu,
quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de
défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa _Lettre à d'Alembert_.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous
en souvenez) où Rousseau arrangeait la _Princesse de Navarre_ sous le
titre de _Fêtes de Ramire_. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans
quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû
«s'accrocher».

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le
_Désastre de Lisbonne_ (la ville à moitié détruite en 1755 par un
tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou
brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers
élégants et fluides.--d'ailleurs convenablement spiritualistes,--où il
se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz
et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais:
«Un jour, tout sera bien».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors
(chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait
écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des
principaux éléments de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_,--et
où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait
pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans
l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature
elle-même».--Il soutenait même expressément que la destruction de
Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes,
puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce
n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons
de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus
également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et
peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus
le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était
arrivé.»

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et
garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette
réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des _Confessions_ où il raconte cet incident, Rousseau
nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

     Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de
     prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les
     misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je
     formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui
     prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire
     en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu
     prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de
     plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux
     yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de
     toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses
     semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités
     dont il est exempt.

[Note 12: Voltaire.]

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu
entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que
Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus
artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire,
aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et
aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger,
Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique,
Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de
réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire
impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,--mais
voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui
soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,--mais défendant le
sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans
la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à
l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec
simplicité.

Mais revenons à la _Lettre sur les spectacles_ ou _Lettre à d'Alembert_.
C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de
figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul
sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons
jeunes gens sur le «_paradoxe du Misanthrope_». Et c'est pourquoi je me
contenterai presque de résumer la _Lettre sur les spectacles_. Voici.

Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le
plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique
prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y
fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu
son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est
aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême
fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner,
mais il lui plaît d'entrer dans le détail.

La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa
provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances
réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux
horreurs.

La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas
être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les
conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du
monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de
galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les moeurs
et amollit les coeurs.

On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de
vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y
sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des
pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur
leurs serviteurs, etc.

Voyez le _Misanthrope_ même, son chef-d'oeuvre. Cette comédie nous
découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a
composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme,
mais un homme du monde:

     Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les
     vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un
     instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la
     risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme
     aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules,
     il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le
     ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le _Misanthrope_.

     Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette
     pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de
     bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule.
     (Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est
     assez pour rendre Molière inexcusable.

C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers
de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans)
qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un
personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il
est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères
sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais
ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette
idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations.
Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.

Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en
l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette
attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et
qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette
attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils
l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui
imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des
hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui.
Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste
soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas
ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.

Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements
humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même
reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et
avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,--du
moins verbalement!

Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans
son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète
Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne
sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de
l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à
fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute
bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le
diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le
savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas
plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait
bien dû songer un jour à te définir.

Continuons le résumé très sommaire de la _Lettre sur les spectacles_.

«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut
beaucoup pour les altérer.»

En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes
par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable,
et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne
physique.--Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas
toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était
rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation
dramatique des «passions de l'amour».

Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans
l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement
funeste pour les petites cités!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale,
patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons»,
qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.--Après quoi, il explique
en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social,
civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,--petite
ville de vingt mille âmes,--nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît
pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés»
ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes
(car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés
l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les
femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les
cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se
place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose
d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du
lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

--Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une
république?--Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas
encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des
jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des
revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la
navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.

     Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment
     tristement un petit nombre de gens dans un _antre_ obscur; qui les
     tiennent _craintifs_ et immobiles dans le silence et l'inaction;
     qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que
     soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de
     _l'inégalité_. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà
     bien une phrase de 93!)

     --Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en
     plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous
     livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne
     soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la
     contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et
     généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents
     spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il
     puisse éclairer.

Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares
de pompiers,--fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé
de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que
l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose
notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que
présiderait un magistrat nommé par le Conseil.

     Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et
     honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui,
     ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs
     petits enfants se préparer à le devenir.

Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:

     Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que
     tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur
     danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour
     s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute
     pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne
     donnât à cette assemblée un certain coup d'oeil attendrissant, et
     qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie
     et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible...
     Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne
     qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement
     et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne
     par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle
     porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même
     assemblée on la reconduisît en cortège, etc..

(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)

Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il
n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et
des scènes familiales!

Comme Rousseau, par ses deux premiers _Discours_ donnera son vocabulaire
à la Révolution, par la _Lettre sur les spectacles_ il donnera à la
Révolution ses fêtes,--de même qu'il lui donnera, par le _Contrat
social_, sa conception de l'État.

Sur le fond même de la _Lettre sur les spectacles_, je crois bien, comme
Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour
corriger les moeurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je
ne sais, personne ne sait. Oh! que de _distinguo_ il faudrait ici!
Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du
public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que
ce que vaut le public lui-même.--Rousseau, qui croit les choses
mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime
le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le
plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence
présumée de ce mystérieux «état de nature».

Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il
paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des
moeurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne
corrompt les moeurs ni ne les améliore.--On a dit cent fois ces choses,
et mieux que je ne saurais faire.

En tout cas la condamnation prononcée par Rousseau paraît bien stricte
si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758.
Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines
pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent
le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.--Mais
le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?--Je
ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard.
Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que
l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à
Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité
du _Légataire_. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de
Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de
Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon,
et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les
comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches,
de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et
la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...

Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le
théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de
la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de
la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites
satires de moeurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est
menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et
qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit
pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici
une de ses habituelles contradictions ou équivoques.

Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens,
avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la
comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour»,
ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de
quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au
théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous
éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont
dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs,
«combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens».
De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le
saurons.

(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est,
au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne
le théâtre.)

Avec tout cela, la _Lettre sur les spectacles_ se lit encore avec
plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois
presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération
folle et sombre du _Discours sur l'inégalité_. Tout n'y est pas
paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est
d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins
d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se
joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre
deux «parties» de la _Nouvelle Héloïse_.

L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une
de Marmontel et une de d'Alembert.

La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu
superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de
d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises
qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les
recueillir. J'en veux pourtant citer une,--atroce, celle-là, si, comme
je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et
ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît
que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement,
qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à
Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa _Lettre_, le préjugé du
temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie:

     Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est
     _à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur_ OU LE CHAGRIN D'ÊTRE
     PÈRES d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en
     donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres
     enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers,
     _par vanité ou par humeur_, heurter de front les idées de votre
     siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que
     _pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour
     rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous_?...

(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque
Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot,
à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)

Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne
pouvait manquer d'opposer l'auteur du _Devin_ à l'auteur de la _Lettre
sur les spectacles_; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:

     La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie,
     condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire
     étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets,
     le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous
     décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en
     avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles,
     selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que
     celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour
     ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre
     patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur,
     que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève
     dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez
     d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse
     n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains
     d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre
     lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du
     moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre
     éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point
     à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de
     voir le _Devin du Village_ détruire tout le bien que vos écrits
     contre la comédie auraient pu nous faire.

C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans
doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans
la préface de _Narcisse_: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait
plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en
fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il
m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste
que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et
précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il
reste qu'il a fait le _Devin_, qui, par sa musique, ses danses et ses
belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les
coeurs un peu plus peut-être que le _Misanthrope_; il reste qu'il a
écrit le _Discours_ contre les arts au moment où il faisait du théâtre;
la _Lettre à d'Alembert_ tout de suite après en avoir fait; le _Discours
sur l'inégalité_ au moment où il était le protégé des grands,--et son
traité de l'_Éducation_ quelques années après avoir abandonné son
cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie
humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre
soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est
donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».

       *       *       *       *       *

Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.

Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des
connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier,
oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon
prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son
propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.

Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité.
Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils
l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est
lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le
laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il
voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra
Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.

Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup
l'impression de la _Nouvelle Héloïse_ (parue en 1760 chez Rey, à
Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que
l'ouvrage ait libre cours en France.--Malesherbes lui offre une place de
rédacteur au _Journal des Savants_. Rousseau refuse. Il ne saurait pas
écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que
je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au
lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»

Il commence l'_Émile_ tout de suite après la _Nouvelle Héloïse_.

On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le
laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième
fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il
est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la
composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se
renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible
pour laquelle il se sentait né...»

Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se
souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à
Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise
amusante:

     Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais
     obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui
     n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses
     qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de
     ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes
     grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris,
     qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à
     force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je
     soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que
     j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre
     les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les
     vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au
     laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme
     m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant
     regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle
     me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage,
     et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien
     gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec
     elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours
     une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa
     nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que
     durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon
     loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je
     payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en
     coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je
     puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame
     d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois,
     et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant
     les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont
     inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de
     rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui
     grogne et qui vous sert en rechignant.

Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa
liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît
sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie
intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa
vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se
donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui
me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur
des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse
être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase
impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y
avait tant d'orgueil,--ou peut-être simplement de gageure,--dans le
commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé
à vivre dans son coin.

       *       *       *       *       *

Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg
arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis,
et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui
font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes.
Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette,
Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité;
on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que
monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets
avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà
plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la
désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de
récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette
servitude-là.

Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui
faisaient pas trop sentir.

Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et
cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il
l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait
toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang
du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce
rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant
Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs
n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:

     Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui
     augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on
     rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands
     qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je
     avec vous, monsieur, que mon coeur honore, avec vous que je
     rechercherais _si vous étiez mon égal_? N'ayant jamais voulu vivre
     qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la
     familiarité. Je n'ignore pas combien, de _mon état au vôtre_, il
     faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre
     personne ne me dispense pas de celui que je dois _à votre rang_...
     Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être
     familier ou rampant...

Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!--Dans
une autre lettre:

     Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux
     de voir que _l'inégalité_ n'est pas incompatible avec l'amitié, et
     qu'on peut avoir _plus grand que soi_ pour ami.

Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et
duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de
Voltaire avec les grands seigneurs.)

Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets
d'estampes pour la _Nouvelle Héloïse_, le maréchal le retint à dîner,
et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il
dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis;
nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là
rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques
ajoute: «Pour moi, j'avais le coeur si ému, que je ne pus dire un seul
mot. Je suivais par derrière, _pleurant comme un enfant, et mourant
d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal_.» Cela est d'un bon coeur;
mais c'est trop, décidément, c'est trop.

Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où
elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de
débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous
voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un
seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa
petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'oeuvre
d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au
maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).

La maréchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa
quasi-intimité. Elle avait eu publiquement le maréchal pour amant avant
de l'avoir pour mari. Elle était encore belle, très spirituelle, et d'un
esprit mordant, mais qui commençait à s'adoucir. Après la mort du
maréchal (1764) elle devint, paraît-il, tout à fait bonne, d'une bonté
faite d'une longue expérience. Sous Louis XVI, elle fut considérée comme
l'oracle du bon ton et de l'urbanité, comme celle qui maintenait les
règles de la «parfaitement bonne compagnie».--«Le genre de madame
Geoffrin était une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de
Luxembourg _pour le ton et l'usage du monde_.» Ainsi s'exprime le prince
de Ligne. La maréchale eut l'esprit de mourir en 1787.

Son rôle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup
de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine à prendre Jean-Jacques,
et elle lui fut bien meilleure que n'avait été l'inquiète et
tourmentante madame d'Épinay, d'ailleurs grande dame de second ordre.
Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la maréchale fut toute simplicité, toute
sérénité, toute tolérance, montra une admiration qui semblait absolument
involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.--L'agréable portrait
qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: «Je crus m'apercevoir, dès la
première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je
ne lui déplaisais pas.»

Il ne lui déplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa réputation
d'ours de génie, son étrange talent (et de tout temps les belles dames
ont aimé avoir chez elles leur homme célèbre). Mais en outre il faut
bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un
charme réel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres
ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,--ou que le
refroidissement n'est venu qu'à la longue.

Voilà donc, encore une fois, Rousseau captif et obligé d'un grand
seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un délicieux
petit château du parc de Montmorency pendant qu'on répare sa
maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le maréchal et
madame de Luxembourg. Il y va dès le matin; il y dîne; il y passe
l'après-midi; souvent il y soupe. «Je ne la quittais presque point»,
dit-il. Il lit tous les matins, à la maréchale couchée, le manuscrit de
la _Nouvelle Héloïse_; et ça dure longtemps. Il en écrit pour elle une
belle copie calligraphiée, «à tant la page». Quand la lecture de la
_Nouvelle Héloïse_ est terminée, il se met à lui lire l'_Émile_.

     Madame de Luxembourg s'engoua de la _Julie_ et de son auteur; elle
     ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des
     douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle
     voulut que j'eusse toujours ma place à côté d'elle; et quand
     quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait
     que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs.

La petite maison de Montlouis réparée, il y rentre, mais en gardant la
jouissance, à son gré, du délicieux petit château.--Soit au petit
château, soit à Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amènent
leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont
les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a été
infiniment plus choyé par ces gens-là que Voltaire. Et Thérèse leur
donne à goûter, et les grandes dames embrassent Thérèse, après avoir
mangé ses fraises à la crème.

Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient à nous faire savoir
que tout cet éclat ne l'éblouit point et qu'il garde, au milieu de tant
de gloire, sa simplicité. (La même note un peu niaise se retrouvera dans
Chateaubriand.)

     J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui
     m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet
     éclat m'ait un instant ébloui; que la vapeur de cet encens m'ait
     porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins
     simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins
     familier avec mes voisins, etc..

Et il se sait un gré extrême de souper quelquefois avec son voisin le
maçon Pilleu après avoir dîné chez les Luxembourg. Il trouve cela
admirable, il n'en revient pas.

Donc, jamais il n'a été plus heureux. Mais il va le payer, et bientôt.

Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et
l'embrassent, le paieront aussi,--plus tard.

       *       *       *       *       *

La _Nouvelle Héloïse_, imprimée à Amsterdam, paraît en France au début
de 1761 avec un succès prodigieux. _Émile_ est prêt quelques mois après.
Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la
_Julie_, seulement à l'étranger. Mais, prenant ses intérêts plus que
lui-même, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'_Émile_ soit
publié régulièrement en France en même temps qu'en Hollande.
Malesherbes propose lui-même les corrections nécessaires. Et, comme
l'impression traîne et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il
meurt d'inquiétude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie,
la maréchale et même le prince de Conti se sont chargés de tout, lui
répondent de tout.

Tout de même, cette impression traîne bien! Rousseau retombe malade.
Cette fois il croit avoir la pierre. Le maréchal lui amène le célèbre
frère Côme. Le frère Côme (Rousseau, je le répète, n'a jamais eu qu'à se
louer des prêtres ou religieux catholiques) parvient à le sonder, et
déclare «qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était
squirreuse et d'une grosseur _surnaturelle_, et que Rousseau souffrirait
beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps».

Et l'impression de l'_Émile_ traîne toujours!... Il paraît enfin, en mai
1762. Mais des bruits inquiétants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au
moment où Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de
s'endormir, il est averti qu'il est décrété de prise de corps. Il faut
qu'il file: il ne résiste pas. Adieux attendrissants. La maréchale,
madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent là, l'embrassent
en pleurant, et le bon maréchal le conduit lui-même jusqu'à une chaise
de poste déjà prête.

Pourquoi Rousseau était-il décrété? Par ce que le Parlement préparait
alors l'expulsion des Jésuites et qu'on voulait accorder aux dévots une
petite compensation en frappant un philosophe déiste. «Politique de
bascule.»

On n'avait pas alors la liberté de la presse. Nous avons la liberté de
la presse, mais nous n'avons pas la liberté de conscience, ni la liberté
d'association, ni la liberté d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.

Voilà donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner
à huit années nouvelles de vie errante, et à la folie définitive.

Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes étaient
responsables vis-à-vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais
ils durent être fort embarrassés. Évidemment il n'avait pas dépendu
d'eux d'empêcher le décret du Parlement.--Au moins, direz-vous,
auraient-ils dû le prévoir.--C'est bien mon avis. Mais, maintenant que
c'était chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller
à Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les
moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le
Parlement désirait.

Rousseau ne pouvait se défendre sans découvrir madame de Luxembourg, le
prince de Conti et Malesherbes. Il ne se défendit point. Il se conduisit
en fort honnête homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis
furent bien réellement ses obligés. Ils étaient tenus de lui rester
fidèles et même reconnaissants. Ils le furent, oui,--mais pas assez
peut-être, et pas assez longtemps. Mais l'éloignement, les années, la
défiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-être une excuse.

Au surplus, c'est bien sa faute!

Écoutez cette phrase, qu'on sent avoir été écrite avec un sensible
plaisir:

     ...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir
     monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy,
     monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentières,
     madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de
     Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de
     Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le
     prince de Conti) qui, du château, ne dédaignaient pas de faire,
     _par une montée très fatigante_, le pèlerinage de Montlouis.

Diable! c'est encore mieux qu'à l'Ermitage. Mais qu'est-ce que
Jean-Jacques va faire dans ce monde-là?

Ils ont des façons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux
qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs
et ces dames sont des privilégiés entre les privilégiés. Ils
représentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit
exécrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'inégalité
la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette «vie inimitable» ne
peut que rappeler à Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de
misères qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et
pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coûteux
aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'inégalité...
Il est permis à un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais à un
apôtre!

Nous sommes de faibles créatures, et nous devons tâcher de comprendre
toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop «voyantes», de
trop éhontées, et que, vraiment, un peu de probité et de bon goût
devrait faire éviter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg
que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou
un prêtre qui fait le badin et l'émancipé.

Mais eux, de leur côté, ces princes, ces ducs et duchesses, ces
comtesses et ces marquis,--dans un temps où ces noms signifiaient
quelque chose,--qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour
vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et
politique d'alors, et ils ont besoin de l'Église. Qu'ils se soucient du
bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec
Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce
détraqué les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus précieux;
il menace la vie élégante; il menace, de loin, la propriété même, et
tout l'ordre existant, et l'Église et l'éducation traditionnelles et
nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils
l'accablent de caresses.--Est-ce donc qu'ils poussent la générosité et
l'abnégation jusqu'à se vouloir détruire eux-mêmes? Non; mais, n'ayant
plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des _snobs_, et qu'on a revus.
Ils se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit. Ils croient
d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes, qui les brusquent
agréablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'années les plus
grossières de ces phrases, après avoir pénétré dans les cerveaux des
avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres,
descendront dans des têtes plus obscures et se traduiront par des actes
aveugles.

L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donné tant de
peine pour faire imprimer la _Julie_ et l'_Émile_, sera envoyé à
l'échafaud par des scélérats ivres de Jean-Jacques.

En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future
duchesse de Lauzun, avait onze ans. «Elle avait une figure, une douceur,
une timidité virginale...» Un jour Rousseau la rencontra seule dans
l'escalier du petit château... Faute de savoir que lui dire, il lui
proposa un baiser que, dans l'innocence de son coeur, elle ne refusa
pas.--Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la
plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe siècle, était condamnée
à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau.

Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des
effets et des causes, serait ce pure déclamation que de dire:--Ce
baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques,--qui, lui
non plus, ne savait pas,--c'était déjà le baiser de la guillotine?



SIXIÈME CONFÉRENCE

LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»


Ceux qui veulent absolument ramener à une seule et même théorie tous les
livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la _Nouvelle Héloïse_
est celui-ci: «Si nous ne pouvons revenir à l'état de nature, corrompu
par la société, chacun de nous peut, même dans l'état actuel de la
civilisation, refaire en lui l'homme naturel.» Et ils pensent que
Rousseau devait forcément, après le _Discours sur l'inégalité_ et la
_Lettre sur les spectacles_, écrire la _Nouvelle Héloïse_, comme il
devait nécessairement écrire ensuite l'_Émile_ et le _Contrat social_.

Je le veux bien, mais je n'en suis pas sûr. Il me semble (et nous
l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne découlent point d'un
même système préconçu (quoi qu'il en dise, après coup, dans ses
_Dialogues_), mais qu'ils sont tous des oeuvres de circonstances,
j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le même tempérament,
la même espèce de sensibilité et, en général, les mêmes sentiments et
les mêmes rêves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses
ouvrages; cela était inévitable. Ses livres sortent de la même source
profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent
logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai là-dessus dans mes
conclusions.)

Voyons comment est née _Julie_ ou la _Nouvelle Héloïse_. Il nous le
raconte au livre IX des _Confessions_, abondamment et un peu
confusément.

C'était au mois de juin. Il était à l'Ermitage. Il faisait de longues
promenades dans les bois. Il rêvait. Il lui semblait, dit-il, que «la
destinée lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donné». Quoi?
L'amitié et l'amour, surtout l'amour. «Comment se pouvait-il qu'avec des
sens si combustibles, avec un coeur tout pétri d'amour, je n'eusse pas
du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?» Il
revoyait toutes les femmes qui lui avaient donné de l'émotion dans sa
jeunesse, «mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried,
mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies
écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta». (Il oublie carrément madame
de Warens.)

Hélas! il a beau évoquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez
maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont à peine été des ébauches.
Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne
volonté... Mais ce n'a guère été qu'une rencontre d'auberge.--«J'ai
passé ma vie, dit-il quelque part, à convoiter et à me taire auprès des
personnes que j'aimais le plus.» Oh! avoir enfin un bel amour! Mais
Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne
voudrait pas faire de peine à Thérèse.

     Alors, dit-il, l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta
     dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût
     digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon
     imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon coeur...
     J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde,
     l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, _mais
     d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner_.
     (Parbleu!) Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fut la
     tendre amie, et même quelque chose de plus... Épris de mes deux
     charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus
     qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, _en lui
     donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais_.

Après quoi il leur cherche un séjour, songe pour eux aux Iles Borromées,
et finalement les place à Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit
alors, dit-il, à écrire au hasard, rien que pour «donner l'essor au
désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dévoré».
Il assure que les deux premières parties de _Julie_ ont été écrites de
cette manière, «_sans qu'il eût aucun plan bien formé_, et même sans
prévoir qu'un jour il serait tenté d'en faire un ouvrage en règle».

Il considère si peu son roman commencé comme un développement ou une
application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une
sorte de démenti à son rôle public:

     Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de
     fracas,... après tant d'invectives mordantes contre les livres
     efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien
     imaginer de plus inattendu, de plus _choquant_ que de me voir tout
     à coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si
     durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa
     force.

Cela paraît bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conçu que les deux
premières parties de _Julie_, qu'il ne les avait conçues que comme un
roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent
qu'après coup.

En attendant il revoit à la Chevrette, puis à l'Ermitage, madame
d'Houdetot. Immédiatement son idéal se concrète en elle. Il se figure
Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer à ces sentiments
exaltés qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous
mystérieux, dans leurs conversations brûlantes (du moins de sa part à
lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de
l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en réalité, travaille à son
roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consolé de l'échec de
cette grande passion. Ce n'était que de la littérature.

Cependant, ce qu'il a écrit jusqu'ici de la _Julie_, au hasard et sans
suite, ne fait même pas une histoire. Mais, «à force, nous dit-il, de
tourner et retourner mes rêveries dans ma tête, j'en formai enfin
l'espèce de plan dont on a vu l'exécution». Et alors il nous dit qu'il
se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer à
un siècle corrompu, en se mettant à sa portée, qu'on peut se relever
d'une chute, et que même une erreur d'un moment peut être la source
d'actes sublimes. «Si Julie eut été toujours sage, dira-t-il dans sa
_Seconde Préface_, elle instruirait beaucoup moins, car à qui
servirait-elle de modèle?»--Et son second objet, c'est de rapprocher les
croyants et les athées dans une estime réciproque; d'apprendre à ceux-ci
qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on
peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour
les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants.--Le
reste, et notamment le rappel à la vie simple, à la vie rurale et
familiale, et à la pureté du foyer domestique, ne serait donc venu que
subsidiairement.

Voilà ce que dit Rousseau au livre IX des _Confessions_. Cela est
plausible. Mais je crois que le roman de _Julie_ s'est formé dans son
esprit plus simplement encore.

Tout ce que je retiendrai de son récit, c'est qu'il a conçu _Julie_ au
printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rêverie
et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman
qu'il a rêvé.

Dans ces promenades à travers bois, il se souvient de sa jeunesse
vagabonde, qui se transfigure à ses yeux. Or, un des rêves qu'il avait
fait le plus souvent dans ce temps-là,--et qu'il a réalisé avec madame
d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, à quarante-cinq ans,--c'est
d'être aimé d'une belle aristocrate. Évadé de Genève, errant par la
Savoie et le Piémont, il ne pouvait presque rencontrer un château dans
la campagne sans faire ce rêve:

     J'entrais avec sécurité dans le vaste monde... Mon mérite allait le
     remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais
     il ne me fallait pas tant... Un seul château bornait mon ambition:
     favori du seigneur et de la dame, _amant de la demoiselle_, ami du
     père et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait
     pas davantage.

Un peu plus tard, à Turin:

     Mon hôtesse me dit qu'elle m'avait trouvé une place et _qu'une dame
     de condition_ voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans
     les hautes aventures, car _j'en revenais toujours là_.

Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon,
où il était laquais:

     Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de mon
     âge, bien faite, assez grande, très blanche, avec des cheveux très
     noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur
     des blondes auquel mon coeur n'a jamais résisté. L'habit de cour,
     si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille,
     dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore
     plus éblouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce
     n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là (phrase
     pénible)... A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de me
     faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à
     l'instant on m'y voyait établi: hors de là, je me tenais vis-à-vis
     d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander,
     j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point
     fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me
     dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'être nul
     pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là.

Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et
dans des conditions flatteuses pour lui: «Elle jeta les yeux sur moi. Ce
coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.» Et la
seconde fois:

     Ce moment fut court, mais délicieux, à tous égards... Quelques
     minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur
     moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui
     donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en
     approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli
     le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même
     sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si
     fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle
     de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.

Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa
première condition et non encore déguisé en don César... Mais sans doute
la mère avait remarqué quelque chose et elle parla à la petite.
Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans
l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque
d'attention de la part de la fille. Même, deux fois, madame de Breil lui
demanda d'un ton fort sec «s'il n'avait rien à faire»--«Il fallut,
dit-il, renoncer à cette chère antichambre.» Et il conclut: «Ici finit
le roman.»

Eh bien, il me paraît clair que les deux premières parties de la
_Nouvelle Héloïse_, c'est l'achèvement de ce roman, du roman de toute sa
jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conçoit et même
l'écrit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiéter de la suite.

Il faut que Jean-Jacques soit aimé de ce qu'il appelle dans les
_Confessions_ la «demoiselle du château»; et il faut qu'il la possède.
Après, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tête.

Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie
d'Étanges; le baron d'Étanges son père, gentilhomme plein de préjugés
(cela est impliqué par la donnée même de l'histoire); la baronne
d'Étanges, mère indolente et effacée (pour faciliter et expliquer
certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante
Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'énergique et froid lord
Édouard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.--Cadre: le
paysage que Jean-Jacques aime et connaît le mieux: les bords du lac
Léman.

Le roman sera par lettres, pour plus de commodité, pour que l'auteur y
puisse déborder à son gré, et parce que la forme oratoire ou lyrique
(discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le
roman procédera un peu de la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, et un
peu, très peu, de la _Marianne_ de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de
vagues et très indirects souvenirs des romans du XVIIe siècle qu'il
lisait, enfant, avec son père.

Mais, pour que la séduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur
prête à Saint-Preux une condition sociale un peu plus relevée que
n'était celle de Jean-Jacques à Turin. Saint-Preux est un jeune
bourgeois, d'état civil incertain,--instruit, intelligent,--d'ailleurs
seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frères romantiques;
plébéien juste assez pour que le préjugé social s'oppose à ce qu'il
épouse Julie.--D'autre part, Julie a été élevée par une servante qui
était une commère assez cynique.--En l'absence du baron, la baronne
d'Étanges, étrangement imprudente, a prié Saint-Preux de donner des
leçons à Julie. Saint-Preux à vingt ans, Julie en a dix-huit. On prévoit
ce qui arrivera.

Cela ne tarde pas beaucoup. Après quelques lettres fort longues et une
résistance assez courte, Julie, avec la complicité de son amie la
piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui
applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Après quoi (et ici je
copie simplement les titres de quelques chapitres) «elle exige que son
amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller
dans sa patrie vaquer à ses affaires.--L'amant obéit, et, par un motif
de fierté lui renvoie son argent.--Indignation de Julie sur le refus de
son amant. Elle lui fait tenir le double de la première somme.--Son
amant reçoit la somme, et part.» Eh bien, quoi? Les arguments de Julie
sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas
été jadis, sans nul embarras, l'obligé de madame de Warens?... Et
pourquoi soulève-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se
souvient?...

Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'Étanges revient à la
maison. On lui parle des mérites de Saint-Preux. Il déclare à ce propos
qu'il ne donnera jamais sa fille à un roturier, mais qu'il veut la
marier à un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle
secrètement Saint-Preux, et «elle perd son innocence».

Elle donne un second rendez-vous à son amant. Mais elle le remet ensuite
et oblige Saint-Preux à s'absenter deux jours pour une bonne action
qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les récompense
d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un
grave péril.

Et Julie à son tour le récompense de sa vertu par un rendez-vous
nocturne et tout à fait sérieux. Je passe quelques épisodes.--Puis Julie
est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela
secrètement.--Puis, mylord Édouard, l'ami de Saint-Preux, ayant
conseillé au père de Julie de la marier avec son maître d'étude, le
baron fait une scène terrible à sa femme et à sa fille; et la subtile
Claire parvient à faire filer Saint-Preux, qui se rend à Paris. Julie,
auparavant, lui a juré que sans doute elle ne l'épouserait pas sans le
consentement de son père, mais qu'elle ne sera jamais à un autre sans le
consentement de Saint-Preux.

Et voilà le roman,--tant refait depuis,--du maître d'étude et de la
jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette
surabondante _Julie_ qui contient douze cents pages, il n'y en a pas
quatre cents qui se rapportent à l' «histoire» elle-même; et je viens de
vous en analyser le premier tiers.

Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les
digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres
qu'il envoie de Paris).--Et pourtant c'est probablement la partie de son
livre que Rousseau a écrite avec le plus de fièvre. C'est de ce premier
volume de l'_Héloïse_ que madame d'Épinay a dit dans ses _Mémoires_:
«Après le dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si
j'étais mal disposée, mais je ne suis pas contente. C'est écrit à
merveille, mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans
chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire.
C'est toujours l'auteur qui parle.» Et madame du Deffand pensait à peu
près de même, et madame de Choiseul, et même Diderot (alors encore ami
de Jean-Jacques). Dans toute l'oeuvre de Rousseau ce volume est, avec
certains chapitres de l'_Émile_, celui sur lequel il est le plus facile
de s'égayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois
choses déplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'équivoque
continuelle sur ce mot; l'indélicatesse des sentiments; l'avènement
définitif du style déplorable des «hommes sensibles».

1º Il est inouï qu'un garçon et une fille qui font ce que font
Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu'à ça, parlent de vertu à ce
point.--Ils disent quelque part que, pour avoir eu une défaillance, ils
n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela
le droit d'aimer la vertu. Évidemment: mais leur faute n'est pas
seulement une faiblesse de la chair, à quoi nous pourrions être
indulgents; elle se complique d'un assez lâche abus de confiance,
Saint-Preux étant le précepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas
l'air de se douter. Cela rend plus fâcheuses encore leurs éternelles
invocations à la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit
d'inconscience, également regrettable... Oui, c'est vraiment
désobligeant, cette manière de fourrer la vertu où elle n'a que faire.
C'est chose de Rousseau et du XVIIIe siècle. _Rien de semblable au_
XVIIe _siècle_, ni dans l'antiquité.

En somme, c'est toujours la grande équivoque de toute la vie de
Rousseau, équivoque que j'ai déjà signalée. Saint-Preux et Julie se
croient vertueux parce qu'ils «adorent» la vertu et qu'ils se sentent un
bon coeur. Ils sont bien à l'image de leur père: de beaux sentiments, de
beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu'à quarante ans).

2º En second lieu, Julie manque étrangement de délicatesse morale. Elle
paraît d'abord beaucoup trop informée de ce qu'elle va faire; elle
appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: «Ma vertu,...
mon innocence,... mon déshonneur...» Elle parle de ses «désirs» vaincus,
des «plaisirs du vice». Elle dit à Saint-Preux (avant la chute): «Tâche,
cher ami, de calmer l'ivresse des vains désirs.» Elle dit, en parlant de
sa virginité: «Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons dès le
premier âge _chargées d'un si dangereux dépôt_!...» Il n'est pas non
plus délicieux de la voir écrire à son amant en lui donnant rendez-vous
dans un chalet: «Oh! la nature!... C'est là qu'on n'est que sous ses
auspices et qu'on peut _n'écouter que ses lois_». Et il est moins
délicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines
erreurs des sens:

     Je me souviens des réflexions que _nous_ faisions, en lisant ton
     Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces
     tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait
     assez, _disions-nous_, pour les rendre insipides et méprisables...
     Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir! Ces voluptés
     solitaires sont des voluptés mortes.

Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de
dix-huit ans![13]

[Note 13: Voir aussi la lettre où Saint-Preux raconte à Julie qu'il
a été entraîné chez les filles, et la réponse de Julie.]

Mais là encore elle est bien à l'image de son père. L'impudeur de Julie
nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'après
de longues souillures à l'amour normal et qu'il l'a connu pour la
première fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une
femme pour qui l'amour n'était qu'un geste comme un autre.

3º Enfin, dans les deux premières parties de la _Julie_, plus que
partout ailleurs, c'est l'affreux épanouissement de l'abominable style
des «hommes sensibles». Ce style implique cette convention, que
toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels,
affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale,
conjugale, amour, amitié, pitié, humanité ne peuvent être éprouvés
qu'avec une extrême intensité, ni exprimés que dans le style le plus
noble, le plus solennel, le plus emphatique, coupé quelquefois
d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frémissements, de
silences... Ce style, à vrai dire, préexistait à Jean-Jacques. Il se
trouvait un peu dans les romans de l'abbé Prévost, et surtout dans
Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la
_Julie_, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples
de ce style, pris véritablement au hasard, car on le trouve presque à
chaque page.

Julie vient de revoir son père (qu'elle ne doit pas aimer autrement,
d'après ce que nous savons):

     Ô toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours,
     écrit-elle à Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles
     viennent-elles contraster mon âme?... Tu voudrais que mon coeur
     s'occupât de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il
     aimer une fille dénaturée, à qui les feux de l'amour feraient
     oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant
     rendraient insensible aux caresses d'un père!

Et que dites-vous de ce délire de Saint-Preux:

     Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux légers contours... Ô
     spectacle de volupté!... La baleine a cédé à la force de
     l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille
     fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...

Et la phrase ne s'achève pas.--Du même Saint-Preux:

     Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être!... Si bientôt un gage
     adoré... Espoir trop tôt déçu, viendras-tu m'abuser encore?... Ô
     désirs! ô crainte! ô perplexités!...

De Julie (tableau de famille):

     ...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou
     de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et
     dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inondé de mes
     larmes; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était
     lui-même soulagé d'une grande peine; ma mère vint partager nos
     transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon
     coeur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux
     moment de ma vie!

Et cætera, et cætera.

Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincère chez
Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce
qu'il était malade, atteint d'une profonde névrose; parce qu'il avait,
au sens exact du mot, une sensibilité _morbide_; parce que lui-même
fondait réellement en larmes à la moindre occasion. Mais hélas! on
l'imita, et ce fut affreux.

Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Révolution, presque toute
la littérature fut infestée de cette sensibilité à la Rousseau. Elle
n'avait guère de la sensibilité que le nom: c'était surtout
l'application à paraître éprouver jusqu'à l'excès les émotions
altruistes, parce qu'on tenait cet excès pour honorable. Il y entrait
donc beaucoup d'artifice et de vanité et, par suite, très peu de bonté
réelle, puisque cette préoccupation d'être, aux yeux des autres et à ses
propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, était
contradictoire à la vraie bonté qui suppose justement l'oubli de soi ou
du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur «sensibilité»
n'empêcha nullement les hommes de la Révolution d'être sans
pitié.--Puis, cette sensibilité étant une mode et, par suite, étant
affectée par les êtres les plus médiocres, avait rapidement revêtu une
forme d'une exprimable sottise.--Et enfin, comme cette sensibilité
passait pour noble, elle entraîna la «noblesse du style», telle que la
concevaient les sots, c'est-à-dire la plus emphatique et la plus niaise
phraséologie, un charabia sans nom. Par là, quelques-uns des écrivains
de la seconde moitié du XVIIIe siècle nous paraissent plus éloignés
de nous, plus étrangers, plus iroquois que les «précieux» ou les
«burlesques» du XVIIe siècle ou les pédants du XVIe. Lisez un peu,
pour voir, le théâtre de Sébastien Mercier, ou la correspondance
amoureuse ou même familiale de certains Conventionnels, et certains
romans oubliés du temps de la Terreur.--Rousseau n'a pas seulement légué
à la Révolution son vocabulaire politique, ses fêtes et sa conception de
l'État: il lui a transmis le style bête.

       *       *       *       *       *

Voilà donc terminée la première période des amours du maître d'étude et
de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant écrit
qu'avec sa tête, et d'après l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il
avait conçu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et
cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en être sorti: car ce
qui viendra après sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais
toujours intéressant.

Les deux amants séparés, l'un à Paris, l'autre à Vevey, Rousseau se
demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, précisément à ce
moment-là, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort
calmée.--Je ne pense pas que l'idée lui soit venue un seul instant de
marier, après quelques péripéties, Saint-Preux et son élève: ce
dénouement serait par trop fade.--Non: mais, arrivé là, il se
ressouvient de son rôle de réformateur des moeurs et de professeur de
vertu. Et pourquoi disons-nous «son rôle»? Il n'était pas modeste, il se
connaissait lui-même très incomplètement, mais il avait fini par être
sincère dans son projet de réforme et de perfectionnement intérieur. Sa
propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparaîtra
comme une évolution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais
enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa
fange première, comme une montée que n'arrêtera point sa folie peu à peu
croissante; au contraire.

Et alors (j'en suis persuadé) il a l'idée de rapprocher la vie de Julie
de la sienne. Julie aussi est un être malheureux et faible, qui a mal
commencé. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire
d'une évolution morale, d'une «conversion» (c'est le vrai mot). Et même
il s'avisera (après coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord
coupable que pour la convertir.

«Je sens deux hommes en moi», dit Saint-Paul dans son Épitre aux
Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans
Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de désirs, l'amoureux qui n'a
jamais été rassasié, l'ancien laquais épris de la fille de la maison,
c'est cet homme-là qui a écrit les deux premières parties de la
_Julie_. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui décrira
la vie qu'on mène dans la maison de Clarens. C'est le rêveur
orgueilleux et romanesque qui nous racontera le ménage compliqué
Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.--Et, en attendant, c'est le Genevois,
c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondément
religieux qui «convertit» Julie d'Étanges.

Il la convertit en la mariant à M. de Wolmar.

Les faits sont assez habilement arrangés pour nous faire accepter ce
mariage. Madame d'Étanges meurt; elle meurt des duretés de son mari,
mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui
l'étouffe. Julie, désespérée, se fait rendre sa parole par Saint-Preux.
Après un temps convenable,--et avec l'assentiment de Saint-Preux absent,
qui à la vérité ne peut le lui refuser,--elle se résigne à épouser M. de
Wolmar, cet ami dont son père lui avait parlé. Ce qui la décide, c'est
que son père l'avait promise à Wolmar riche, et que maintenant Wolmar
est ruiné. Mais enfin elle va au mariage comme à un sacrifice.

C'est ici que Rousseau a une idée admirable (C'est peut-être l'endroit
de son oeuvre où émerge de la façon le plus inattendue son fond
traditionaliste, offusqué le plus souvent par son âme de révolte).--La
cérémonie du mariage opère sur l'âme sérieuse de Julie à la manière d'un
sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacré,
de nécessaire, de conforme aux destinées et aux intérêts de l'humanité.
La cérémonie du mariage fait comprendre à Julie le mariage.

Elle ne l'avait point prévu:

     Dans l'instant même, écrit-elle à Saint-Preux, où j'étais prête à
     jurer à un autre une éternelle fidélité, mon coeur vous jurait
     encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une
     victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.

Mais,--douloureuse comme elle est, et préparée par la douleur,--elle
sent, en entrant dans l'église, une sorte d'émotion qu'elle n'avait
jamais éprouvée... Puis, le jour sombre de l'église, le profond silence
des spectateurs, le cortège de ses parents... tout donne à ce qui va se
passer un air de solennité qui l'excite à l'attention et au respect:

     La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées
     dans les paroles de l'Écriture, ses chastes et sublimes devoirs, si
     importants au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre
     humain, si doux à remplir pour eux-mêmes: tout cela me fit une
     telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution
     subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le
     désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir
     et de la nature.

Et encore:

     Je crus me sentir renaître, je crus recommencer une autre vie.

Puis, rentrée à la maison:

     A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais
     délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais
     rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes
     mains suppliantes, j'invoquai l'Être qui soutient ou détruit, quand
     il lui plaît, par nos propres forces, la liberté qu'il nous donne.
     Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la
     source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être
     fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la
     société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui
     nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à
     l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison
     que je tiens de loi. Je remets mon coeur sous ta garde et mes
     désirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes à ta
     volonté constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment
     l'emporte sur le choix de toute ma vie.

--Mais, direz-vous, les théories de Rousseau?--Quelles?--L'opposition de
la nature et de la société, et que la société a corrompu la nature. Le
mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le
mariage épure Julie. Elle dit elle-même qu'une puissance inconnue a
rétabli ses affections «selon la loi du devoir et de la nature». «La
nature et le devoir», qui ne peut être ici qu'un devoir social: Rousseau
y songe-t-il? La nature et la société ne sont donc plus ennemies? Une
institution sociale peut donc être bienfaisante? La société ne corrompt
donc pas nécessairement la nature?--Eh bien, quoi? Rousseau se
contredit, c'est évident. Et c'est pour cela que cette troisième partie
de la _Nouvelle Héloïse_ est une si belle chose. Et elle renferme bien
d'autres contradictions encore aux théories habituelles de Jean-Jacques.

Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer.
Telle, la Pauline de _Polyeucte_. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se
rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-être
que de l'amitié et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens
éminent: «L'amour n'est pas nécessaire pour former un heureux mariage»,
et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la
«morale du sentiment», et qui condamne toute la vie de Rousseau
lui-même, et les trois quarts de son oeuvre:

     Malgré la sécurité de mon coeur, _je ne veux plus être juge en ma
     propre cause_, ni me livrer étant femme, à la même _présomption_
     qui me perdit, étant fille.

Et de quelle magnifique façon, dans cette troisième partie, les
sophismes et les impures sentimentalités du premier volume,--chères
pourtant à Jean-Jacques quand il les écrivit,--sont balayées comme par
un vent fort et salubre! Déjà, on voyait poindre, dans les premières
lettres de Saint-Preux et même de Julie, la théorie de la fatalité de
l'amour et presque du droit souverain de la passion: «N'as-tu pas,
disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu
qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis?» Et encore:
«Connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina
l'un pour l'autre: c'est la première loi qu'il faut écouter». Et, Julie
tombée, il recommençait à parler de vertu, et elle aussi.--Mais écoutez
Julie mariée:

     Je frémis quand je songe que nous osions parler de vertu.
     Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable
     et si profane, tandis que nous étions engagés dans un commerce
     criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un
     et l'autre qui déguisait nos transports sous ce saint enthousiasme,
     _pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus
     longtemps_... Il est temps que _l'illusion cesse_.

Et Julie dit encore à Saint-Preux:

     Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances
     que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de choisir
     un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.

Et elle lui dit même ce mot définitif: «Si le ciel m'ôtait cet époux, ma
ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre.»

Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup
à la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: «Soyez l'amant de
mon âme», parole dangereuse qui se répercutera dans des centaines et des
milliers de romans du XIXe siècle. Ce n'est pas tout. Quand elle
s'est laissée marier, n'ayant encore qu'une conscience hésitante et
divisée, elle avait juré à son père de ne pas avouer sa conduite passée
à M. de Wolmar. Maintenant qu'elle réfléchit et qu'elle a trouvé sa
lumière, ce secret lui pèse cruellement. «Car, dit-elle, une sincérité
sans réserve fait partie de la fidélité que je dois à mon mari.» Elle
croit devoir consulter là-dessus Saint-Preux lui-même. La question est
du plus haut intérêt. Elle est du même ordre (malgré les différences de
détail), que celle qui est agitée dans _Monsieur Alphonse_, dans le
_Jacques_ de George Sand, dans la _Dame de la Mer_ d'Ibsen, même dans la
_Princesse de Clèves_.

Saint-Preux déconseille à Julie l'aveu, pour des raisons spécieuses.
Elle répond, il réplique. La discussion est très serrée et fort belle.
Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner à
Saint-Preux un congé définitif: «Il est temps de devenir sage. Voilà la
dernière lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus
m'écrire.» Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il
s'embarque pour trois ans.

Julie a maintenant vingt-huit ans. Voilà six ans qu'elle est mariée. Son
secret lui pèse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la
crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend
du courage. Elle avoue tout à Wolmar. Mais la «scène de l'aveu», que
nous attendions, est malheureusement esquivée; et nous ne l'apprenons
que par cette étonnante lettre «de M. Wolmar à l'amant de Julie»:

     Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis chargé de
     vous écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient
     d'ouvrir son coeur à son heureux époux (c'est-à-dire de lui
     raconter, je pense, qu'elle a reçu Saint-Preux dans sa chambre et
     dans son lit de jeune fille, qu'elle a été enceinte de lui et
     qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux époux) vous croit
     digne d'avoir été aimé d'elle, et _il vous offre sa maison_.
     L'innocence et la _paix_ y règnent; vous y trouverez l'amitié,
     l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre coeur, et,
     s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne
     partirez point d'ici sans y laisser un ami.--_Post-scriptum de
     Julie_:--Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je
     n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus.

Et ainsi, après cent cinquante pages de lumière presque pure, de raison
émue et, somme toute, de vérité humaine, nous rentrons dans la chimère,
et dans la plus désobligeante.

Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-même faible,
passif, plaintif, incertain et passionné. Qu'est-ce qu'il va faire de
Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a
pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le guérir d'une
passion qui se doit à elle-même d'être incurable... Alors?--S'il le
ramenait à Clarens, près de Julie, près de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le
monde serait content. Nous n'avons pas affaire à des gens ordinaires.
Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que
Saint-Lambert, les premiers jours passés, se sentait gêné entre madame
d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques
et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame
d'Houdetot? Et lui-même, autrefois, s'est-il senti gêné entre madame de
Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou
madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode
pas de toutes les situations, quand on est sincère et vertueux?--Il
oublie que ni lui ni Anet n'était le mari de la dame des Charmettes. Il
oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'était pas et n'avait
pu être l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert était bien
rassuré sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un
Saint-Lambert supérieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu être?

C'est dit. Il réunira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur
bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son
amant,--et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et
tous ces gens vivront très bien ensemble, car tout est pur aux purs,
et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet délibérément la
fuite des tentations.

Et alors ce qui arrive est vraiment inouï.

Si M. de Wolmar a été si peu troublé par l'aveu de Julie, c'est qu'il
savait déjà tout,--tout--lorsqu'il l'a épousée. Dès qu'il apprend
d'elle-même qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu):
«Faisons-le venir.» Saint-Preux revient donc. A peine une nuance
d'embarras à la première entrevue. Mais bientôt Julie se remet à parler
de son passé avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant
se tient un peu sur la réserve: «Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la
Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous.»

Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un
exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux à mylord Édouard).
Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement à Julie:
«Madame, vous êtes épouse et mère, ce sont des plaisirs qu'il vous
appartient de connaître.»

     Aussitôt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me
     dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants;
     comment l'affection paternelle vous serait-elle étrangère? Je le
     regardai, je regardai Julie; tous deux se regardèrent, et me
     rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un après
     l'autre, je leur dis avec attendrissement: «Ils me sont aussi chers
     qu'à vous!»

Et, peu de temps après, Wolmar demande à Saint-Preux d'être le
précepteur de ses enfants.

Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les
Wolmar ont fait aménager: «Je n'ai qu'un reproche à faire à votre
Élysée, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'être un amusement
superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre
côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés?» (Vous vous
rappelez le baiser échangé jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de
Wolmar intervenant: «Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les
pieds dans les bosquets dont vous parlez. _J'en sais la raison_,
quoiqu'elle me l'ait toujours tue. _Vous qui ne l'ignorez pas_, apprenez
à respecter les lieux où vous êtes; ils sont plantés par les mains de la
vertu.»--Quelle «santé», ce Wolmar!

Wolmar en donne d'autres témoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va
s'absenter une semaine, et qu'il lui plaît qu'ils restent ensemble.

Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants
subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement.
A part cela, ils passent leur temps à déplorer ensemble l'incrédulité de
Wolmar, homme parfait, mais athée. Et ce souci commun de l'âme de Wolmar
est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui
pourrait devenir dangereux si, à ce moment-là, ils avaient des corps...

Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrième fois, assez embarrassé. Que
va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en
quatuor; créer une situation morale encore plus compliquée, et dont il
puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La
«piquante» Claire, qui avait épousé un monsieur d'Orbe, est devenue
veuve. Elle revient à Clarens. C'est d'abord toute une journée
d'effusions et de transports à quatre.

Cependant,--pour changer un peu,--Saint-Preux est parti pour Rome, où
l'appelle mylord Édouard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux désespéré au
moment de partir, lui donne de loin ces conseils délicats: «...Faites
votre soeur de _celle qui fut votre amante_... Pensez le jour à ce que
vous allez faire à Rome: vous songerez moins _la nuit à ce qui s'est
fait à Vevey_.»

Mais Saint-Preux est bientôt de retour. La piquante Claire, à force
d'avoir été la confidente et la complice des amours de Julie, s'est
brûlée à la flamme. Julie s'aperçoit que Claire aime Saint-Preux. Elle
veut les marier, car elle sent elle-même que «ça ne peut pas durer comme
ça». Elle en fait d'abord la proposition à Claire, qui fait des façons,
qui «ne veut pas d'un coeur usé par une autre passion».--Puis, elle tâte
Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'épouse pas Claire, il ne
se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se dérobe, alléguant
qu'il n'est pas encore assez sûr de lui: «La blessure guérit, mais la
marque reste.»

Vous avez remarqué que, dans toute la seconde moitié du roman (six cents
pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par
leur volonté: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie
finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne
maîtresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de
Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et
l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et
l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent
tous quatre, serrés les uns contre les autres, dans la plus étroite
intimité.

Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la
psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de même, tandis
qu'ils se promènent, mangent, conversent et s'attendrissent à journée
faite, inévitablement les mêmes images précises, concrètes, s'éveillent
sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'éveillent aussi
dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar,
qui recule les limites connues de l'excentricité philosophique: mais il
est bien à craindre que Saint-Preux, rappelé, ne redevint d'abord
l'amant de Julie, ou qu'il ne fût l'amant de Claire, ou qu'il ne
descendit aux servantes, comme le redoute la prévoyante Julie,--et
peut-être tout cela successivement,--si ces gens-là étaient dans
l'humanité moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a
voulu que ce fût leur marque à tous dans ce troisième volume); justement
ils s'en distinguent avec éclat; justement, dans leurs souffrances
mêmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'être follement
romanesques, et «tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement
d'imagination, à n'être pas comme les autres» (Faguet).

Bref, ils ressemblent à leur père Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme
eux, et pour eux comme pour lui-même, les situations bizarres...
D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant été souvent amoureux toléré
de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours
vu étrangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essayé de dire
pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliquées
donnent lieu à des sentiments rares, qui par là lui semblent sublimes.

Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse...
Arrivé à ce point, il ne sait décidément plus que faire d'eux. Les faire
faillir? Mais alors à quoi bon tout le sublime qui est avant?--Les
laisser vieillir, s'apaiser, se détendre? Fi!--«La situation ne comporte
pas de dénouement logique» (Faguet).

Julie donc se jette à l'eau pour sauver son petit garçon. Elle y gagne
un mal que l'auteur ne spécifie pas, et qui est apparemment une
pleurésie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur
son premier amour; elle débite d'avance l'essentiel de la _Profession de
foi du Vicaire Savoyard_, et elle meurt.

Voilà, je crois bien, comment cette histoire s'est formée et développée
dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de
Jean-Jacques lui-même, presque au jour le jour, et sans un plan bien
arrêté d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.

Je n'ai considéré que l'action même du roman,--«l'histoire». Elle serait
intéressante sans les déclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien
surannées, du premier volume. L'action est simple; les situations et les
faits y sont produits par les sentiments.--Wolmar paraît bien n'avoir
jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des
premiers types du héros romantique, faible, inquiet, plein de désirs et
d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple,
assez rare dans les romans, d'un personnage qui évolue, puisque c'est
une jeune fille passionnée et déraisonnable, lentement transformée par
sa fonction d'épouse et de mère. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si
la _Nouvelle Héloïse_ se réduisait à l'histoire passionnelle de Julie,
de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la _Nouvelle Héloïse_ aurait
quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus
classique en dépit d'une composition peu serrée.

Mais la _Nouvelle Héloïse_ a douze cents pages; la _Nouvelle Héloïse_
est un énorme livre, éloquent et désordonné, où l'auteur a déversé tout
ce qui lui est venu. Outre «l'histoire» elle-même, il y a les discours,
descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux
dans les montagnes du Valais; l'épisode du mariage de Fanchon; la
dissertation sur la musique française et la musique italienne; la
discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les moeurs
parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie
qu'on mène chez Wolmar, qui est un véritable traité d'économie
domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur
l'art des jardins; la description de vendanges; les considérations sur
l'éducation des enfants, sur le caractère des Genevois, sur la prière,
sur la liberté; la profession de foi spiritualiste de Julie à son lit de
mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits réellement extérieurs
à l'action elle-même)--et enfin le récit des _Amours de mylord Édouard_,
où l'on voit une fille galante refuser d'épouser son amant et se
racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de
relèvement,--et comme un premier crayon de toutes les «dames aux
camélias» qu'on a vues depuis.

Tout cela éloquent, harmonieux, et tout cela sincère et presque ingénu;
et dans tout cela bien des choses que nous remarquons à peine, à moins
d'être avertis, mais qui étaient neuves alors: un roman qui n'est pas
parisien; l'amour, le mariage, l'adultère pris au sérieux; un roman
plein de pensées (les personnages y étant tous des raisonneurs) et plein
de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein
de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent
passif, s'y complaisant à des effusions sur les thèmes de l'absence, du
désir, du regret, du souvenir, de la nature indifférente ou
consolatrice, etc.).

Et c'est pourquoi,--quelque tendresse qu'on ait pour la _Princesse de
Clèves_ ou _Manon Lescaut_,--il faut bien dire que, tout de même, la
_Nouvelle Héloïse_ est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman,
tant elle le hausse, l'élargit et le diversifie.

Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la _Julie_.
Comparez-la seulement aux _Égarements du coeur et de l'esprit_, ou même
à _Marianne_. La littérature du temps était, avouons-le, un peu
desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de
larges sources neuves.

De la _Julie_ se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la
nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la
sensibilité (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se
croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai
peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du
troisième que de la morale excellente et traditionnelle qui se
rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes
du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman
franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer)
cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au
cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et
le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou
morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des
préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le
langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et
ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la
morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent
des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous
ces romans où règne ce que j'appellerai «l'illusion sur la moralité des
actes», les _Indiana_, les _Lélia_, les _Jacques_ et leurs innombrables
petits... on peut dire que, directement ou non,--et sans que peut-être
ce soit «la faute à Rousseau»,--ils découlent de la _Nouvelle Héloïse_,
mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux.

Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire
sentir au bout d'un siècle et demi quel accent nouveau apportait la
_Julie_, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais «lyriques»,
une page qui semble un thème tout prêt pour les vers de quelque poète
de 1830,--qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans
la sixième partie, une lettre de Saint-Preux à madame de Wolmar, dans un
moment où il est amoureux à la fois de Julie et de Claire):

     Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour
     notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez
     quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également
     nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément!
     Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable,
     abîme de douleurs et de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels
     que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à
     son charme trompeur! C'est lui qui produit les tempêtes qui
     tourmentent le genre humain. Ô Julie! ô Claire! que vous me vendez
     cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai
     vécu, dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais
     quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon coeur!
     Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste
     océan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel
     tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de
     long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent
     élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque
     insensible; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au
     bout du monde.



SEPTIÈME CONFÉRENCE

ÉMILE.


Nous avons vu que, en 1758 probablement, Rousseau, ayant terminé la
_Nouvelle Héloïse_, se mit à écrire _Émile ou de l'Éducation_.

Qu'il l'ait écrit, on peut penser que cela était à peu près inévitable.

On s'occupait de plus en plus, depuis une soixantaine d'années, des
choses de l'éducation. Pour ne citer que les principaux livres écrits
sur ce sujet, il y avait eu l'_Éducation des filles_ de Fénelon;
_Télémaque_ (1699); le _Traité des Études_ du bon Rollin; les _Pensées
sur l'éducation_, de Locke (traduction française, 1728); les _Avis d'une
mère à son fils et les Avis d'une mère à sa fille_ de madame de Lambert
(1734). Les mères philosophes, comme madame d'Épinay et madame de
Chenonceaux, consultaient continuellement Jean-Jacques sur ces
questions.

Dans les _Mémoires_ de madame d'Épinay, il y a un chapitre amusant où
cette dame visite, avec Duclos, le précepteur de son fils, le doux et
paresseux M. Linant, et où l'on voit, par les propos de Duclos, que les
plus raisonnables «hardiesses» de l'_Émile_ étaient, comme on dit, «dans
l'air».

     --Monsieur, dit Duclos au précepteur, peu de latin, très peu de
     latin; point de grec, surtout... De quoi cela l'avancerait-il,
     votre grec?... Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un
     Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate,... mais un homme _à peu
     près bon à tout_.--Mais, monsieur, objecte le pauvre Linant, ce
     n'est pas là une éducation ordinaire... Il faut réformer et
     refondre, pour ainsi dire, un caractère...--Qui diable vous parle
     de cela? reprend Duclos... Gardez-vous-en bien, il ne faut pas
     vouloir changer le caractère d'un enfant; sans compter qu'on n'y
     réussit jamais, le plus grand succès qu'on puisse s'en promettre,
     c'est d'en faire un hypocrite... Non, monsieur, non; il faut tirer
     tout le parti possible du caractère que la nature lui a donné;
     voilà tout ce qu'on vous demande, etc.

Une autre fois, dans le temps que Rousseau habite l'Ermitage, madame
d'Épinay a avec lui un entretien où nous voyons déjà poindre l'idée de
l'_Émile_ (_Mémoires de madame d'Épinay_, tome III, lettre à Grimm.)

Joignez à cela, dans la _Nouvelle Héloïse_ (Partie V, lettre 3), à
propos des enfants de Julie, une quarantaine de pages, qui sont presque
une première version du premier volume de l'_Émile_ mise dans la bouche
de monsieur et de madame de Wolmar,--version moins systématique et plus
vraie. On y trouve déjà, toutefois, des axiomes tels que ceux-ci:

     Tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes, selon M. de
     Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreur dans la nature; tous les
     vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes
     qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchants mieux
     dirigés n'eussent produit de grandes vertus, etc.

Rousseau lui-même avait été précepteur (chez M. de Mably, à Lyon,
pendant une année environ). Il aimait enseigner. Depuis que la gloire
lui était venue, il était, aux yeux de tous les agités, le professeur
public de vertu, le réformateur de la société. Or la société peut être
réformée surtout par l'éducation. Rousseau devait donc faire son traité
de l'éducation; il n'y pouvait guère échapper. Et il devait
nécessairement concevoir l'éducation comme l'art de respecter chez
l'enfant la nature, de la laisser se développer à l'aise, en se
contentant de la défendre contre la pernicieuse influence des
conventions sociales. Il y était obligé par ses premiers livres.

Et il y était obligé aussi par sa propre expérience. Lui-même s'était
développé tout seul, non pas, il est vrai, tout à fait en dehors de la
société, mais un peu en marge et, dans tous les cas, en dehors de la
famille et en dehors du collège. Il n'avait reçu l'enseignement ni des
parents, ni des maîtres, sauf pendant les deux années passées chez le
pasteur Lambercier, et d'ailleurs en jeux et en promenades beaucoup
plus qu'en leçons. Depuis l'âge de dix ans, il n'avait lu que ce qui lui
plaisait. Il n'avait reçu de leçons que des choses. Ses propres sottises
l'avaient formé, lui avaient appris la morale et la vie. Et de cette
éducation sans famille, ni collège, ni précepteur, était sortie cette
merveille de sagesse, de vertu, de sensibilité: lui, Jean-Jacques. C'est
donc cette éducation-là qu'il donnera à son disciple imaginaire; mais,
ces leçons des choses que Rousseau enfant et adolescent a reçues du
hasard, c'est lui-même qui les ménagera méthodiquement à son élève. On
verra, pour ainsi dire, Jean-Jacques à cinquante ans précepteur de
Jean-Jacques à dix ans, à quinze ans, à vingt ans; et ce sera très beau;
et tout portera; et Jean-Jacques aura l'infini plaisir, là encore,
d'être toujours en scène, et à tous les âges, et de ne jamais sortir de
lui-même.

Entrons maintenant dans l'analyse de l'_Émile_.

(Je ne dois pas omettre que vers la trentième page du livre I,
Jean-Jacques a le courage de faire allusion à ses propres enfants.)

     Celui, dit-il, qui ne peut remplir les devoirs de père, n'a point
     le droit de le devenir. (Il avait écrit le contraire, en 1751, dans
     sa lettre à madame de Francueil.) Il n'y a ni pauvreté, ni travaux,
     ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de
     les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prédis à
     quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il
     versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et _n'en sera
     jamais consolé_.

Et là-dessus on peut également dire, selon qu'on lui est ennemi ou
indulgent, que c'est grande impudence à lui d'écrire un traité de
l'éducation après avoir abandonné ses cinq enfants,--ou qu'il l'écrit
dans une pensée d'expiation.

Commençons.--L'objet de l'éducation est de former non un citoyen, ni
l'homme de telle ou telle profession,--mais un homme. (Je ne sais pas
s'il ne serait pas plus simple et plus sûr de former d'abord l'homme
d'un pays, d'une religion, d'une profession, et si «l'homme» tout court
ne viendrait pas par surcroît: mais passons.)

     Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes étant tous égaux,
     leur vocation commune est l'état d'homme; et quiconque est bien
     élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent...
     Vivre est le métier que je veux apprendre à mon élève. En sortant
     de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat,
     ni prêtre; il sera premièrement homme: tout ce qu'un homme doit
     être, il saura l'être au besoin aussi bien que qui que ce soit; et
     la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à
     la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les
     biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé, d'où
     il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes
     qu'en exercices.

Mais cet objet de l'éducation, comment le réaliser?

Dans l'article: _Économie politique_ écrit pour l'Encyclopédie (en 1745,
je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'éducation est de former
des citoyens, et il réclamait l'éducation en commun, et l'éducation par
l'État. Mais il paraît qu'il a réfléchi. Dans une société corrompue,
l'éducation publique ne peut être que corruptrice. Rousseau décrira donc
l'éducation d'un seul enfant par un seul maître. Chose assez vaine, et
d'où il n'y aura pas grandes conclusions à tirer,--l'auteur, d'une part,
imaginant un cas exceptionnel, et l'éducation, d'autre part, devant
évidemment être applicable à des ensembles d'individus nombreux, réels
et divers.--Ici, encore, passons, et voyons l'éducation idéale selon
Rousseau.

Il y faut d'abord certaines conditions: 1º pour l'élève; 2º pour le
maître.

L'élève que Rousseau choisit, Émile, est né sous un climat tempéré. Il
est vigoureux et sain; riche («parce que nous serons sûrs au moins
d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours
devenir homme de lui-même»); noble (parce qu'Émile n'aura pas le préjugé
de la naissance et que ce sera toujours «une victime arrachée à ce
préjugé»); orphelin (Émile a encore son père et sa mère; mais il est
orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux
mains de son précepteur).

Sa mère doit le nourrir elle-même. Si sa santé ne le lui permet
absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice,
sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide.
L'enfant doit habiter la campagne: «Les hommes ne sont pas faits pour
être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent
cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espèce humaine.»

«Pour qu'un enfant pût être bien élevé, a dit Jean-Jacques dans le
passage des _Mémoires_ de madame d'Épinay que je rappelais tout à
l'heure, il _faudrait commencer par refondre la société_.» Or, on ne le
peut pas. Donc, pour empêcher que la société ne corrompe en lui la
nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la société,--et même
de ses parents, nécessairement imbus de préjugés sociaux,--et de le
confier totalement à un précepteur, avec qui il devra passer sa vie.

Ceci nous amène aux conditions requises pour le précepteur ou
«gouverneur».

     Un gouverneur! s'écrie Rousseau. Oh! quelle âme sublime!... En
     vérité, pour faire un homme, il faut être père ou _plus qu'homme_
     soi-même.

Le gouverneur doit être jeune, pour devenir, à l'occasion «le compagnon
de son élève». _Il ne sera pas appointé_. Ce sera un ami des parents,
célibataire et de loisir, qui, par goût, se chargera de l'éducation de
l'enfant, et consacrera à cette tâche la meilleure partie de son
existence.

Pour moi, je lis ces choses-là avec un peu d'inquiétude. On ne
peut pas dire ici: «C'est sans doute un système idéal d'éducation,
mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'éducation
de tous les enfants.» On ne peut pas le dire, puisque ce système
implique,--_essentiellement et pour commencer_,--l'isolement et la
richesse.--C'est donc un rêve pur. Mais quel rêve? Celui d'une éducation
plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y
aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants
qui pussent recevoir une éducation de cette sorte. Applicable seulement
à une si petite minorité, cette éducation, _si elle réussit_, donnera
une espèce de «surhommes»,--de surhommes sensibles et pleurards selon la
conception de Rousseau, mais guéris du mensonge social et fidèles à la
nature,--et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes,
arrivera peut-être lentement à réformer la société elle-même.--Est-ce là
la pensée de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Même, on s'aperçoit
dans la suite que ces conditions posées avec tant de rigueur et de
solennité (isolement complet, gouverneur volontaire et perpétuel), ne
sont pas indispensables aux parties les plus sensées de son plan. Mais
quoi! Il rêve, et cela l'amuse.

Donc, l'enfant ainsi isolé, il s'agit de laisser la nature agir sur lui,
et seulement d'en protéger le développement contre les influences
funestes.

Mais la nature, qu'est cela?--Nous l'avons souvent demandé à Rousseau.
Cette fois enfin il nous répond; et c'est, je crois, _la seule fois dans
toute son oeuvre_.

Mais peut-être, dit-il lui-même, ce mot de nature a-t-il un sens trop
vague; il faut tâcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, dès
notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les
objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la
conscience de nos sensations, _nous sommes disposés_ à rechercher ou à
fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont
agréables ou déplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que
nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que
nous en portons sur l'idée de bonheur ou de perfection que la raison
nous donne. Ces _dispositions_ s'étendent et s'affermissent à mesure que
nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos
habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. _Avant cette
altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature_.

       *       *       *       *       *

Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clarté et de précision,
mais enfin on en peut extraire ceci: «La nature, c'est la disposition à
rechercher ce qui nous est agréable, ce qui nous convient, et, ce que
nous croyons être le bonheur ou la perfection, et à fuir le contraire de
tout cela.»

Mais alors, pourquoi, après avoir dit (première ligne de l'_Émile_):
«Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses», Rousseau
ajoute-t-il: «Tout dégénère entre les mains de l'homme», entendez: de
l'homme vivant en société? Il est pourtant bien clair que l'homme est
naturellement _social_; que la vie en société s'explique elle-même (pour
reprendre la définition de Jean-Jacques) par une «disposition à
rechercher le bonheur» et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle.

C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction),
c'est que le désir de se conserver et d'être heureux, bref l'égoïsme
naturel à l'homme est forcément inoffensif quand l'homme vit isolé, dans
l'état sauvage. Mais cet innocent égoïsme devient malfaisant lorsque les
hommes vivent ensemble: car alors l'égoïsme de chacun se heurte à celui
des autres et se transforme en amour-propre, vanité, orgueil, cupidité,
haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la
société.

--Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la société est
dans la nature; que la société est la nature encore. Lorsque les
théologiens parlent des suites du péché originel; lorsque les moralistes
parlent des instincts égoïstes et de l'animalité qui est en nous; et
lorsque les uns déclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la
jugent fort mêlée, il est bien évident qu'ils ne parlent pas de l'homme
préhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vécu) dans un état
d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses
semblables, car c'est là seulement que nous pouvons observer la
«nature». Et, là, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est
bonne: mais nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle est plus ou
moins bonne ou mauvaise selon les individus,--et que, justement, l'objet
de l'éducation est et a toujours été de la combattre sur certains
points, de la réformer, de l'épurer.

Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est égal. J'appelle naturel ce
qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est
pas naturel. La nature est bonne; la société n'est pas naturelle
puisqu'elle n'est pas bonne; j'éléverai Émile selon la nature.--A quoi
l'on n'a plus rien à répondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et
abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plaît.

Reprenons l'histoire de l'éducation d'Émile; nous aurons peut-être
quelques surprises.

Pour que l'enfant se développe «selon la nature», c'est bien simple, il
ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'«éducation
négative».

Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser
jouir du bonheur propre à son âge. Mais il faut aussi, d'autre part, le
soumettre directement à la leçon des choses, en sorte qu'il apprenne
lui-même, à ses dépens, ce qu'il doit rechercher ou éviter. Les choses
sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en pâtisse, qu'il
s'habitue tout seul à resserrer sa vie, à distinguer ce qui dépend de
lui et ce qui n'en dépend pas, à accepter la nécessité. Ainsi, à
l'enfant élevé selon la nature, la première leçon muette est une leçon
de résignation.

     Ô homme, dit Rousseau, resserre ton existence au-dedans de toi, et
     tu ne seras pas misérable. Reste à la place que la nature t'assigne
     dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra faire sortir; ne
     regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n'épuise pas,
     à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données
     pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la
     conserver comme il lui plaît et autant qu'il lui plaît. Ta liberté,
     ton pouvoir ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles,
     et pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion,
     prestige...

Et il démontre, fort éloquemment, que les puissants et les souverains
eux-mêmes subissent cette condition sans qu'ils s'en doutent. Et pour
conclure:

     Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin pour la
     faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens... L'homme
     vraiment libre ne veut que ce qu'il peut... Voilà ma maxime
     fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à l'enfance.

Par suite:

     Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses... Ne lui
     commandez jamais rien... Qu'il sache seulement qu'il est faible et
     que vous êtes fort... Aucune leçon verbale. Aucun châtiment,
     puisqu'il ne comprendrait pas, n'ayant pas encore de sens moral.
     «Il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme un
     châtiment, mais il doit toujours leur arriver _comme une suite
     naturelle_ de leur mauvaise action.»

Le précepteur ne doit intervenir que de deux manières:

1º Pour protéger l'enfant contre lui-même quand il pourrait se blesser,
se faire mal. Alors, que le maître dise simplement «non», sans autre
explication.

2º Pour faire gagner du temps à l'enfant (qui a toute la vie à apprendre
tout seul, ce qui pourrait être long), le précepteur doit le placer
ingénieusement dans des circonstances telles, que la nécessité
l'instruise; et peut même préparer, aménager ces circonstances.

Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicité du
jardinier, tout un petit drame pour apprendre à Émile que le travail est
le fondement de la propriété.--Émile reçoit de temps en temps des
billets d'invitation pour un goûter, une partie sur l'eau, etc. Il
cherche quelqu'un qui les lui lise; on se dérobe; alors l'enfant se
décide à apprendre à lire.--Ou bien, Émile ayant le caprice de déranger
son maître à toute heure pour qu'il le conduise à la promenade, on
laisse un jour l'enfant sortir seul: mais, à peine a-t-il fait quelques
pas dans la rue du village, qu'il entend à gauche et à droite des propos
désobligeants: «Voisin, le joli monsieur! Où va-t-il ainsi tout seul? il
va se perdre.--Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin
qu'on a chassé de la maison de son père, etc.» C'est le gouverneur
lui-même qui a préparé cette comédie... (Que d'artifices, Seigneur! où
il ne fallait qu'une taloche!)

En dehors des interventions de ce genre, le précepteur laissera agir la
nature.--Pas de langues, pas de géographie, pas d'histoire. Pas de
livres, pas de lectures jusqu'à dix ans. Émile n'apprendra rien par
coeur, pas même les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable
de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir
l'air, l'éducation de ses sens. D'excellentes pages là-dessus. On
l'amènera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre) à vivre beaucoup en
plein air, à exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des légumes,
des fruits, le régime végétarien.

En somme, ne vous y trompez pas, cette éducation, où on laisse tant de
liberté à l'enfant, est des plus rudes. Il est très fâcheux pour Émile
qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.--Les leçons de
sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point
Émile à travailler: mais, s'il casse exprès une vitre de sa chambre, on
ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La
tendresse paraît singulièrement absente de cette pédagogie. On y
voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient
que Rousseau ne connut ni sa mère, ni ses enfants.

Cet homme est plein d'imprévu! Bien qu'il n'ait nulle part formulé
expressément cette sottise: «le droit au bonheur», il est certain
pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes.
Ici, son objet est le bonheur d'Émile. Et voilà que, chemin faisant, ce
bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'être heureux
est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience,
la résignation, même la passivité; une sorte de stoïcisme ou plus
exactement de fakirisme que Rousseau a toujours porté en lui: admirable
philosophie de malade, de solitaire replié sur soi; mais, en tout cas,
philosophie d'homme fait, et bien triste et bien désenchantée pour un
jeune enfant.

Rousseau mène ainsi son élève jusqu'à douze ans. Arrivé là, il contemple
son oeuvre avec admiration. Émile est bien portant, vigoureux, franc,
loyal. Il a du bon sens, de la fierté, de la volonté. Rousseau le voit
ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la «nature» fût
«bonne» chez Émile. Autrement ce beau système d'éducation eût pu tout
aussi bien donner un polisson ou un crétin.

Car enfin, ce qui réussit si bien pour Émile réussit fort mal pour
Victor et Victorine, dans _Bouvard_ et _Pécuchet_. Et pourtant les deux
bonshommes de Flaubert possèdent leur Rousseau. Même ils en font des
résumés:

     Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la
     conséquence naturelle de la faute. L'enfant a brisé un carreau, on
     n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim,
     il demande d'un plat, cédez-lui: une indigestion le fera vite se
     repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de
     soi-même l'y ramènera.

     Mais Victor ne souffre point du froid; son tempérament peut endurer
     les excès, et la fainéantise lui convient admirablement.

Alors?...

Au livre III, de douze à quinze ans, se fait l'éducation de
l'intelligence et de la réflexion,--toujours par les choses mêmes, par
l'expérience directe, sans livres,--avec le moindre effort possible pour
l'élève.

On lui apprend notamment l'astronomie, la géographie, la physique, la
chimie: ou plutôt on s'arrange de façon que les circonstances et le
besoin les lui apprennent. On feint de s'égarer dans une promenade, pour
qu'il essaye de s'orienter; et ainsi on lui glisse l'astronomie en
douceur.--Il y a toute une histoire compliquée et vraiment grotesque, où
le gouverneur s'entend secrètement avec un joueur de gobelets pour
apprendre la physique à Émile tout en corrigeant sa vanité. Ainsi, par
grand respect de la nature, on lui enseigne les choses sans les lui
enseigner tout en les lui enseignant par de subtils détours.

On met aux mains d'Émile _Robinson Crusoë_, et on lui fait réaliser ce
roman autant qu'il se peut. On lui persuade (fort bon, cela) d'apprendre
un métier manuel,--un métier honnête, bien entendu,--«non celui de
brodeur, par conséquent, ou de doreur, ou de tailleur, ou de musicien,
ou de comédien, ou de faiseur de livres»,--mais celui de menuisier.

Nous voilà au Livre IV, où Émile fait l'éducation de sa sensibilité, et
où son précepteur le forme aux sentiments sympathiques et sociaux.

Émile a quinze ans; âge dangereux. (Rousseau, insiste beaucoup sur
cette période délicate de la vie d'Émile. Peut-être y a-t-il là un
ressouvenir de sa propre adolescence.) Émile est encore ignorant. Il
faut prolonger cette ignorance. Mais si c'est impossible?... Rousseau
hésite... Puis il se reprend, et se fait fort de maintenir l'innocence
d'Émile jusqu'à vingt ans.

Par quels moyens? Rousseau songe un moment à montrer à Émile un hôpital
d'«avariés»... Mais le mieux, pour garder Émile pur (et ce souci est
beau, et il n'y a pas de quoi sourire), c'est encore d'éluder sa
sensualité par sa sensibilité, et de faire dériver celle-ci vers les
sentiments affectueux: reconnaissance, amitié, pitié, amour du peuple,
amour de l'humanité. Ici se placent des propos éloquents et généreux:

     C'est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n'est pas
     peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le
     compter... Fût-il plus malheureux que le pauvre même, le riche
     n'est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage,
     et qu'il ne tient qu'à lui d'être heureux. Mais la peine du
     misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui
     s'appesantit sur lui. Il n'y a point d'habitude qui lui puisse ôter
     le sentiment physique de la fatigue, de l'épuisement, de la faim;
     le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des
     maux de son état... Respectez votre espèce; songez qu'elle est
     composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand
     tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il n'y
     paraîtrait guère, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En
     un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même
     ceux qui les déprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans
     aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez-lui du
     genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais
     avec mépris. Homme, ne déshonore point l'homme.

Cependant, le moment est venu de faire connaître les hommes à Émile:
d'abord par l'histoire, et surtout par Plutarque.

Et le moment est venu aussi de lui faire connaître Dieu. C'est ici que
son gouverneur lui rapporte la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_.

Ici, le gouverneur _enseigne_ enfin, il n'y a pas à dire... Jamais
Émile, livré à la seule nature, n'aurait trouvé de lui-même une si belle
démonstration d'un Dieu personnel, de l'immortalité de l'âme et de la
vie future. Alors, pourquoi ne lui avoir pas enseigné cela plutôt? cela,
et quelques autres choses bonnes à connaître? Que de temps de gagné!

Rousseau répond:

     A quinze ans, Émile ne savait point s'il avait une âme, et
     peut-être à dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il
     l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-là plus
     tôt, il ne les aurait pas comprises.

Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le même Rousseau
écrit au livre II des _Confessions_:

     Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de
     religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils
     étaient incapables de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai
     tiré mon sentiment de mes observations, non de ma propre
     expérience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres.
     Trouvez des Jean-Jacques à six ans, et parlez-leur de Dieu à sept,
     je vous réponds que vous ne courez aucun risque.

Oui, nous savons que Jean-Jacques était un enfant de génie. Mais Émile,
ce cher Émile, est-il donc un petit idiot?

Mais laissons la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, que je
traiterai à part, et continuons de suivre Émile dans son développement.

Émile est de plus en plus tourmenté par la crise de la dix-huitième
année. Comment «étendre chez lui, jusqu'à vingt ans, l'ignorance des
désirs et la pureté des sens»?

«Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accablé de
sommeil, et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille.» Puis, il faut
l'emmener hors des villes, l'exercer à des travaux pénibles, l'envoyer à
la chasse, et lui parler éloquemment.

«Lui parler éloquemment?» Cela rappelle Bouvard et Pécuchet s'évertuant
à moraliser Victor: «Fénelon recommande de temps à autre une
«conversation innocente». Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard
et Pécuchet firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à
inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor...»
Etc.--Peut-être bien qu'en ces matières et dans la plupart des cas rien
ne vaut ni ne remplace le commandement catégorique d'une foi
religieuse. Mais c'est ce que la «nature» ne fournit pas: au contraire.

Reprenons. Si Émile continue d'être tourmenté, il n'y a plus qu'une
ressource: son gouverneur partira avec lui, à la recherche d'une
compagne, et fera durer la recherche.

De même qu'on avait combiné d'avance de petits drames pour apprendre à
Émile enfant ce que c'est que la propriété, ou pour lui ôter l'envie de
sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner à la fois la physique
et la modestie,--ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet
d'une machination longuement préparée par son maître.

Voici. Le gouverneur connaît depuis longtemps la jeune fille qui
convient à son élève et qu'il lui destine; il connaît ses parents, il
sait où elle demeure. Mais il la décrit d'abord à Émile comme un objet
imaginaire, dont la pensée combattra l'impression des objets réels. Il
dit négligemment: «Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle
Sophie». Et il part avec son élève à la recherche de la jeune personne
qui ressemblera le mieux à cette Sophie de ses rêves.

Émile et son précepteur vont donc à Paris. Émile voit le monde, la
société. Élevé comme il l'a été, la société et le monde n'ont plus de
danger pour lui. Il les voit comme ils sont, méprisables et ridicules.
Il est de plus en plus sensible à la vie simple et rurale. Et nous
rencontrons ici le «couplet» de la «maison blanche avec des contrevents
verts» et l'apostrophe à Paris:

     Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de
     boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur ni les hommes à la
     vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur,
     l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi!

Et, n'ayant pas trouvé à Paris même la plus faible représentation de la
Sophie idéale, ils s'en vont la chercher à la campagne.

Et maintenant, en attendant qu'Émile la rejoigne, transportons-nous
auprès de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison
rustique.

Rousseau nous dit quelle a été l'éducation de cette jeune personne et
quelle doit être l'éducation des filles. C'est l'éducation la plus
strictement traditionnelle, la plus différente qu'il se puisse de
l'éducation d'Émile.

La «nature» nous signifie assez qu'elle n'est pas «féministe». Rousseau
ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas même un peu.--Et
l'on peut s'étonner que sa turlutaine d'égalité ne lui ait pas soufflé
l'idée d'égaliser les deux sexes. Il semblait que pas une chimère ne dût
manquer à sa collection. Il a pourtant «raté» celle-là. Rousseau n'est
pas féministe. Il est même anti-féministe. C'est sans doute parce qu'il
a beaucoup aimé les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme
Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, très touchés du
féminin, auraient voulu, non pas atténuer, mais au contraire entretenir
et même accentuer les différences entre les deux sexes.

Rousseau pousse si loin ce sentiment (déjà exprimé dans la _Lettre sur
les spectacles_ et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument
aucun des procédés qu'il applique à l'éducation des garçons; comme si
les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si
rien de ce qui convient à l'un ne pouvait convenir à l'autre.

Tandis que le gouverneur d'Émile lui accordait toute la liberté possible
et voulait qu'il ne fût jamais puni que par les choses, et tandis qu'il
excitait son élève à penser par lui-même et à se mettre au-dessus du
jugement des hommes,--deux Muses sévères, la Contrainte, et le Respect
de l'Opinion, président à l'éducation des filles:

     Les filles doivent être gênées de bonne heure... La dépendance est
     un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour
     obéir... (On peut les punir, elles.)--...Il résulte de cette
     contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute
     leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un
     homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais
     permis de se mettre au-dessus de ces jugements.--Il n'importe pas
     seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée telle
     par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence
     même est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant
     bien, ne fait que la moitié de sa tâche, et ce qu'on pense d'elle
     ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute
     l'éducation des femmes est relative aux hommes.

Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette,
pratiquer les arts d'agrément...--Pour la religion:--«Toute fille doit
avoir la religion de sa mère, toute femme celle de son mari.»--«Puisque
_l'autorité doit régler la religion des femmes_, il ne s'agit pas tant
de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer
nettement ce qu'on croit.»--Pour la culture de leur esprit:--Pas de
livres abstraits, pas de sciences... «Leurs études doivent se rapporter
toutes à la pratique... Toutes leurs réflexions, en ce qui ne tient pas
immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l'étude des hommes ou
aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet.» etc.

Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale supérieur.
C'est là encore un réveil de son âme traditionnelle et ancestrale, comme
dans la troisième partie de la _Julie_. Mais je crois aussi qu'il le
fait un peu exprès pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles
amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes
émancipées, de ces femmes philosophes et athées et qui croient avoir
l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prétendu
distingué et respectable de la femme qui manque à la pudeur et au devoir
féminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnête homme. Il ne croit
pas à ces vertus: «Le grand frein de leur sexe ôté, dit Rousseau, que
reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas,
après avoir renoncé à celui qui leur est propre?» Et tant pis pour
madame d'Épinay, et pour madame d'Houdetot, et même pour madame de
Luxembourg!

Mais venons à Sophie elle-même.

Son portrait est long, mais agréable. En voici un petit extrait:

     ...Sophie n'est pas belle, mais auprès d'elles les hommes oublient
     les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes
     d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus
     on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne où d'autres
     perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans éblouir
     elle intéresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi...
     Sophie aime la parure et s'y connaît... mais elle hait les riches
     habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est
     extrêmement propre. Cependant cette propreté ne dégénère pas en
     vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son
     appartement que de l'eau simple; elle ne connaît d'autres parfums
     que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus
     doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur
     ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des
     soins plus nobles; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté
     du corps qui souille l'âme; Sophie est bien plus que propre: elle
     est pure.

Délicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et
moral de Sophie. Je le résume ainsi: un ensemble de qualités _moyennes_
d'où se dégage un charme _supérieur_... Je ne vois Sophie qu'avec des
jupes rayées de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux
facilement humides.

Sa mère était pauvre, mais «de condition». Son père était riche; il est
à demi ruiné: mais il possède encore la jolie maison aux contrevents
verts, un beau jardin, des prés, des champs. Tous deux sont bons et
respectables. Sophie est élevée selon les principes exposés ci-dessus.
On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une
fille. Son père lui tient les discours les plus tendres et les plus
sensés du monde. Il y a là tout un tableau d'intérieur charmant et
cordial, un joli coin de roman bourgeois,--et qui était neuf alors.

Quelques indélicatesses de touche viennent le gâter un peu. Sophie
languit. Elle est malade d'être fille. L'auteur nous parle trop des
«sens» et des «désirs» de Sophie, et même de son «tempérament
combustible». Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir
des sens et des désirs, mais nous aimons à les supposer comme engourdis,
et il ne nous est pas très agréable qu'on nous en parle sans détour.

On s'inquiète, on interroge Sophie, et elle laisse échapper son secret.
On lui a donné à lire le roman de Fénelon, et elle aime Télémaque! Et
c'est cela qui la consume.

Or voici que Télémaque et Mentor, c'est-à-dire Émile et son gouverneur,
surpris et mouillés par un orage, viennent demander l'hospitalité aux
parents de Sophie. Tout cela a été combiné entre le gouverneur et le
père. Les voyageurs séchés, on se met à table. On cause; le père de
Sophie est amené à raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a
trouvées dans son épouse:

     Émile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à
     l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec plus de
     plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune
     voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de
     l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche
     avec transport en l'arrosant de ses pleurs...

(Tableau à la Diderot et à la Greuze. Vous connaissez, et nous avons
défini, à propos de la _Nouvelle Héloïse_, ce genre de sensibilité.)

     ...Sophie, le voyant pleurer, est prête de mêler ses larmes aux
     siennes... La mère voit sa contrainte, et l'en délivre en
     l'envoyant faire une commission.

Ici, écoutez bien, nous approchons d'un coup de théâtre:

     Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son
     désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec
     douceur:--Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous
     rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimère), à ce nom de
     Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d'un nom si cher,
     il se réveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui
     le porte, etc.

Vous pensez peut-être qu'arrivé là, le gouverneur du jeune homme va le
laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge à propos,
vu la «combustibilité» de leur tempérament, qu'Émile s'installe à deux
lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par
semaine. Puis, un jour, il tient à Émile un discours, fort beau en
vérité, admirable même et du plus pur stoïcisme, où il l'exhorte à
quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une épreuve leur
futur bonheur. Et il persuade Émile, et Émile persuade Sophie, parmi des
«torrents de pleurs».

Émile voyage donc «pour étudier les gouvernements et les moeurs». Il
rapporte de ses voyages un résumé du _Contrat social_--et cette pensée,
entre autres, qui est peut-être vraie, mais qui semble peu démontrable:
«La France serait bien plus puissante, si Paris était anéanti».

Et l'on marie enfin Émile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le
rôle du précepteur est terminé, et que c'est aux jeunes gens de
«gouverner» eux-mêmes leur bonheur conjugal? Non; et l'oeil de
l'inlassable précepteur est encore dans leur alcôve. L'impudeur
naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes
mariés, qu'il n'a pas été marié, lui; que son initiation par madame de
Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu à initier Thérèse, et
que, de par sa vie privée, il ne paraît guère mieux qualifié pour
l'éducation des époux que pour l'éducation des enfants. Mais passons! Ou
plutôt disons que, là encore, il rêve sa vie, qu'il se donne le
spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'étend peut-être sur les
jeunes amours d'Émile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de
revanche.

Donc, il les prend à part pour leur recommander d'être toujours amants,
même dans le mariage. «Obtiens tout de l'amour, dit-il à Émile, sans
rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour
vous des droits, mais des grâces.» Et il précise, et il insiste; et
Émile se récrie, et Sophie honteuse tient son éventail sur ses yeux. Et,
quelques jours après, comprenant, à la figure d'Émile, que ses conseils
ont été pris trop à la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la
délicate Sophie veut ménager son époux, il lui fait entendre que le
chaste Émile a des réserves, et vingt autres indécences en style
noble... De sorte que l'infortuné garçon,--que Rousseau a voulu si
libre, si indépendant des hommes, jamais puni, jamais réprimandé,--a
finalement son gouverneur pour belle-mère; et quelle belle mère!--et
qu'on ne sait quand il pourra s'en dépêtrer, et qu'il sera sans doute
élève toute sa vie.

(Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur
contient d'excellents conseils pour le temps où les époux seront calmés,
et que cela ressemble à certains chapitres de Michelet, et que Michelet,
dans l'_Amour_, a emprunté beaucoup, beaucoup, au livre V de l'_Émile_.
Michelet me paraît d'ailleurs, malgré la différence des génies, le plus
fidèle continuateur de Rousseau au XIXe siècle.)

Voilà ce livre célèbre... Oh! il renferme des idées excellentes.
L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est très bien.
Très bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il
est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une
machine, mais développer un être vivant. Les études progressives,
proportionnées au développement physique et moral de l'enfant;
l'enseignement expérimental, par la vue et le contact des choses; le pas
donné à l'éducation sur l'instruction; la réaction contre l'éducation
mondaine, et aussi contre l'éducation par les livres et surtout par les
manuels (à laquelle est présentement en proie notre société de
fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et armé pour la
vie... tout cela est louable et juste.

Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice,
c'était déjà prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'était déjà un
peu partout, et c'était notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais,
dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa
marque éloquente sur ces préceptes connus: mais, il reste, ici encore,
que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient
paraît d'une absurdité insolente.

Ce qui lui appartient, c'est l'idée antinaturelle d'une prétendue
éducation selon la nature, qui exigerait la dépossession des parents et
le sacrifice total de la vie du maître à un seul élève; et c'est l'idée
d'une éducation qui, si elle était réalisable, empêcherait chaque
génération de profiter du labeur et de la pensée des morts.

L'utilité de l'éducation, sinon son objet même, c'est précisément de
dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pères: et voilà que
Rousseau prétend l'obliger à refaire lui-même ce travail. Mais en même
temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul
enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit
respecter la nature. Le gouverneur en est réduit à «truquer» les choses
et la vie autour de son élève. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit
pas: mais en réalité il le mystifie et il l'asservit.--comme Fénelon le
duc de Bourgogne. Or, si l'élève _doit_ arriver finalement à penser
comme son gouverneur, ce n'était peut-être pas la peine de prendre tant
de détours. Toute cette éducation est mensonge. Le mensonge est l'âme
des trois quarts de l'oeuvre de Jean-Jacques.

Ou bien, si cette éducation n'est pas l'asservissement entier de l'élève
au maître, elle tend à la rupture de toute tradition. Or la tradition
économise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions
toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des
générations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pères.
Ils s'en déferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y
tiennent, quelle force la communauté humaine dont ils font partie ne
retire-t-elle pas de cette continuité! Que deviendrait un peuple, si
chaque enfant devait être laissé libre de juger la vie et de se faire
tout seul une religion et une morale? Émile est gentil, très gentil:
mais que dirait son maître si Émile, à dix-huit ans, l'envoyait promener
avec son déisme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel
vaurien pourrait devenir Émile s'il n'était pas si bien né, ou s'il
n'avait pas le plus impérieux, en réalité, des précepteurs?--Ou
anarchiste, ou séïde du maître: voilà la destinée d'un enfant élevé
strictement selon Rousseau.

Rien donc n'a pu être appliqué de l'_Émile_, hormis ce qui était indiqué
déjà dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la
partie propre à Rousseau, je le répète, on n'a rien pu retenir.

Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est resté cette
niaiserie: le respect de la liberté de l'enfant, la crainte d'attenter à
sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,--et pourquoi
n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?--jusqu'à ce qu'il soit
capable de choisir lui-même sa religion ou sa philosophie, ou de
s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la
neutralité et qui est en fait l'irréligion de l'école est bien en germe
dans l'_Émile_, est certainement impliqué par le système d'éducation de
Rousseau;--et nous commençons, je crois, à en entrevoir les
résultats,--résultats qu'on se garde bien d'atténuer en récitant du
moins aux adolescents,--comme Rousseau fait pour Émile,--la _Profession
de foi du Vicaire Savoyard_, devenue «cléricale».

_Émile_ eut un grand succès, moindre pourtant que celui de la _Nouvelle
Héloïse_. Mais _Émile_, plus austère, passa pour le chef-d'oeuvre de
l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement
maternel; et, à l'Opéra, les belles dames, ces années-là, se firent
apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnèrent à
téter pendant les entr'actes.--Quant aux hommes, ils virent dans _Émile_
ce qu'ils voulurent, car il y a de tout.

Je veux du moins vous faire connaître l'interprétation d'_Émile_ par ce
bon Musset-Pathay (le père d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une
histoire apologétique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le
coup d'oeil du génie; prévoyant toute la Révolution française, a voulu
élever Émile, jeune noble, de façon qu'il pût se tirer d'affaire, quels
que fussent les événements. Et c'est pourquoi il lui a appris,
notamment, le métier de menuisier. _Émile_ serait donc un traité
d'éducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe
révolutionnaire. Évidemment Musset-Pathay pensait au duc d'Orléans
(Louis-Philippe), formé autrefois par madame de Genlis selon
quelques-uns des préceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux.

Mais l'idée essentielle, originale et absurde de l'_Émile_ se plie si
mal à la pratique, que Jean-Jacques, consulté par des mères, des abbés
précepteurs, même des princes, fait ce qu'il avait déjà fait à propos du
_Discours sur les sciences_ et du _Discours sur l'inégalité_: il avoue
sa propre outrances ou bien il l'atténue, ou même il se contredit.--A
madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'éloigner et de
mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement
de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.--A l'abbé M... (28
février 1770) il écrit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie
sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en général,
très étranger):

     S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de tracer
     dans l'_Émile_, _j'admire votre courage_: car vous avez trop de
     lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout
     ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des
     éducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre à
     demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué... Vous ne pouvez
     ignorer quelle tâche immense vous vous donnez: vous voilà, pendant
     dix ans au moins, nul pour vous-même, et livré tout entier avec
     toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté,
     voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez _vous
     relâcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout
     perdre, entièrement tout_: un moment d'impatience, de négligence ou
     d'oubli peut vous ôter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il
     vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le
     recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a
     quelque chose qui mérite le nom d'héroïque et de grand parmi les
     hommes, c'est le succès d'une entreprise pareille à la vôtre. Etc.

Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'éducation d'un seul
petit bonhomme veut cette abnégation totale et ce travail herculéen de
dix années, l'abbé M... n'a qu'à y renoncer. Peut-on avouer plus
clairement qu'_Émile_ n'est que le roman de l'éducation?

Enfin, dans un journal sur le séjour de Jean-Jacques à Strasbourg en
1765, on lit ceci:

     Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;--Vous voyez,
     monsieur, un homme qui a élevé son fils selon les principes qu'il a
     eu le bonheur de puiser dans votre _Émile_.--Tant pis, monsieur,
     lui répondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils.

Mais Rousseau détruit encore mieux l'_Émile_ par un autre roman dont il
n'a écrit que deux chapitres et qui est intitulé: _Émile et Sophie ou
les Solitaires_.

Émile et Sophie sont mariés. Ils ont un fils. Vous pensez que, pétris
par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils
viennent à Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie
se refuse à son mari. Cela dure plusieurs mois. Pressée de questions,
elle finit par dire: «Arrêtez, Émile, et sachez que je ne vous suis plus
rien: un autre a souillé votre lit, je suis enceinte, vous ne me
toucherez de ma vie.»

Quoi! cette Sophie si charmante et si bien élevée... Oui, c'est une
manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souillée comme Julie, afin de
pouvoir remonter à la vertu comme Julie,--et comme Jean-Jacques
lui-même, dont je vous ai déjà dit que la vie est une évolution morale,
une purification achevée par la démence.

Émile s'enfuit désespéré. Puis il réfléchit, il se rappelle les leçons
de stoïcisme de son maître; il trouve des excuses à Sophie; il admire
même ce qu'elle a gardé de franchise et de vertu dans la faute. Il lui
pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils.

En attendant, il travaille, à quelques lieues de Paris, chez un
menuisier, pour fatiguer son corps et épuiser sa peine. Sophie l'y
retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'écrie à mi-voix, en
regardant l'enfant dont elle est accompagnée: «Non, jamais il ne voudra
t'ôter ta mère; viens, nous n'avons rien à faire ici.»

Et, en effet, Émile renonce à emmener l'enfant et part seul, à pied.
Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en
Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et
devient l'esclave du dey, qui a de la considération pour lui.

Ici s'arrête le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'éducation
si spéciale d'Émile, puisque, venu à Paris, il s'est mis à y vivre comme
tout le monde?--Elle lui a servi, dira Rousseau, à se ressaisir, à se
montrer juste et bon envers Sophie, à se conduire courageusement en
Alger.--Mais un homme bien né n'aurait-il pu faire exactement les mêmes
choses, quand même il eût été élevé au collège de Navarre et selon les
anciennes méthodes. Alors?...

Mais il y a de vraies beautés dans ce fragment de roman; mais l'adultère
y est pris très au sérieux dans un temps où il n'excitait d'ordinaire
que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais Émile
trompé pardonne à sa femme presque dans les termes et par les
considérants d'un mari de Dumas fils; mais, déjà, dans la _Nouvelle
Héloïse_, Jean-Jacques nous avait montré une courtisane encore plus
héroïque que la Dame aux camélias; mais, plusieurs années auparavant,
dans une note de la _Réponse à Bordes_ il avait déclaré que la trahison
du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari
se doivent une fidélité égale... Car cet homme, qui a écrit à lui tout
seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands
classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert à la littérature et au
sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi.



HUITIÈME CONFÉRENCE

LE «CONTRAT SOCIAL» LA «PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD»


A mon avis, le _Contrat social_ est, avec le premier _Discours_, le plus
médiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse,
le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a été, dans la suite, le
plus funeste.

C'est aussi l'ouvrage qui s'insère le moins facilement dans sa
biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'écrire.
Le _Contrat social_ ne s'explique pas, comme les deux _Discours_, comme
la _Julie_, comme l'_Émile_, comme les quelques autres ouvrages qui
suivront, par quelque circonstance impérieuse ou persuasive de la vie de
Jean-Jacques.

Le texte définitif du _Contrat social_ a dû être rédigé immédiatement
avant ou après l'_Émile_. Mais le _Contrat_ est un fragment d'un grand
ouvrage antérieur: les _Institutions politiques_, commencées par
Rousseau à Venise (1744). Le _Contrat_ est donc le seul ouvrage de
Rousseau (avec les _Rêveries_) qui n'ait pas été conçu et écrit sous le
coup de la passion.

Je crois simplement que Rousseau à Montmorency reprit et revit, vers
1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il était très touché de
la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du
_Contrat_). Puis, il était encore dans sa période d'adoration pour
Genève. Ce qu'il édifie dans le _Contrat social_, c'est le gouvernement
de Genève _idéalisé_.

Idéalisé? Comment?--Genève était un gouvernement démocratique, mais
atténué.--En dehors des «habitants», c'est-à-dire les étrangers
domiciliés dans la république, et des «natifs», ou fils d'«habitants»
(deux classes qui comptaient peu) il y avait les «citoyens», fils de
bourgeois et nés dans la ville, et les «bourgeois», fils de bourgeois ou
de citoyens, mais nés à l'étranger, ou étrangers ayant acquis le droit
de bourgeoisie. Ces deux classes: les «citoyens» et les «bourgeois»,
formaient ensemble le corps électoral: environ quinze cents votants (on
n'était électeur qu'à vingt-cinq ans). Mais, seuls, les «citoyens»
pouvaient être membres du gouvernement (appelé «Petit Conseil»).

Or, lorsque Rousseau avait publié le _Discours sur l'inégalité_, il
l'avait dédié à la République de Genève, et particulièrement aux membres
du Petit Conseil. Mais ils avaient, paraît-il, reçu froidement cette
dédicace; et, tandis que tout le peuple de Genève s'échauffait pour
Jean-Jacques, eux seuls avaient montré quelque réserve. Jean-Jacques,
nous le savons, leur en avait gardé rancune; et il est donc fort
possible qu'en poussant à la démocratie toute pure son tableau idéalisé
d'une petite république, il ait voulu ennuyer un peu ces membres
privilégiés du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traités dans sa
dédicace de «magnifiques et souverains seigneurs».

Ce n'est que par là, je crois, qu'on peut «insérer», comme je disais, le
_Contrat social_ dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques:
Jean-Jacques veut démocratiser Genève par rancune des sentiments trop
tièdes du gouvernement genevois à son égard.--Il n'est pas impossible.

D'autre part, il n'était pas nécessaire sans doute, mais il était assez
naturel que Rousseau, censeur des moeurs dans ses premiers livres,
précepteur d'amour dans la _Julie_, oracle de l'éducation dans
l'_Émile_, sentît le besoin d'être enfin législateur, pour achever sa
mission de bienfaiteur de l'humanité. Car tous ces emplois se
tiennent.--Lui-même avait dit dans l'_Émile_ (et l'on y peut voir une
amorce au _Contrat social_):

     Comment faire pour que l'homme, dans l'état civil, reste aussi
     libre que possible, ne subisse pas des volontés particulières et
     arbitraires, ne subisse que des volontés générales? Il faut
     substituer la loi à l'homme; armer les volontés générales d'une
     force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière.

Bref, c'est l'homme d'un rôle qui a écrit le _Contrat social_, et c'est
aussi l'homme froissé par les «magnifiques seigneurs» de Genève; et
c'est le Genevois, fils d'une très petite république; et c'est plus
encore le protestant. La «souveraineté du peuple» est un dogme
protestant, opposé par les pasteurs du XVIIe siècle au despotisme de
Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple
est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider
ses actes.»

Et, si c'est le protestant qui a écrit le _Contrat_, ce n'est donc point
l'apôtre de la nature; et il paraît en effet impossible de faire rentrer
ce livre dans la théorie exposée par les deux _Discours_. Car le
gouvernement «selon la nature», le gouvernement «naturel»,--de quelque
façon qu'on l'entende,--ce ne peut évidemment pas être la démocratie
absolue, tardif et artificiel produit des métaphysiques politiques, (et
qui n'a jamais été réalisée même dans les petites républiques de
l'antiquité, où il y avait les «esclaves»): le gouvernement selon «la
nature», ce serait le gouvernement le plus ressemblant à l'immémoriale
et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un
seul, ce serait la monarchie,--et cela de l'aveu même de Rousseau qui,
dans le _Discours sur l'inégalité_, considère comme le meilleur et le
plus heureux le régime patriarcal de la tribu.

Et maintenant voici le dessein du _Contrat social_, dégagé de toutes les
digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des
principes posés par l'auteur, et d'où le reste est déduit:

     L'homme est né libre, et partout il est dans les fers («né libre»
     ne me présente aucun sens; mais passons). Comment ce changement
     s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre légitime
     («le», c'est-à-dire ce changement de l'homme né libre en homme qui
     n'est plus libre, c'est-à-dire, au bout du compte, le gouvernement,
     l'institution sociale)? Je crois pouvoir résoudre cette question.

Il y a, à l'origine des sociétés, un pacte, connu ou supposé. Comment
doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent être les clauses,--et
ensuite le fonctionnement?

     ...La difficulté peut s'énoncer en ces termes:

     Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la
     force commune la personne et les biens de chaque associé, et par
     laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à
     lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème
     fondamental dont le contrat social donne la solution.

     ...Les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à
     une seule, savoir l'aliénation _totale_ de chaque associé avec tous
     ses droits à toute la communauté; car, premièrement, chacun se
     donnant tout entier, la condition est égale pour tous; et, la
     condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre
     onéreuse aux autres. (Rousseau en est sûr...) De plus, chacun, se
     donnant à tous, ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un
     associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur
     soi, on gagne l'équivalent de ce qu'on perd, et plus de force pour
     conserver ce qu'on a.

(Oh! c'est d'une excellente logique, et c'est très bien sur le papier.)

     ...A l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque
     contractant, cet acte d'association produit un corps moral et
     collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix;
     lequel reçoit de ce même acte son unité, son _moi_ commun, sa vie,
     sa volonté...

Cet être collectif est appelé _État_ quand il est passif, _souverain_
quand il est actif... A l'égard des associés, ils prennent
collectivement le nom de _peuple_, et s'appellent en particulier
_citoyens_, comme participant à l'autorité souveraine, et _sujets_,
comme soumis aux lois de l'_État_.

Et voici comment le système doit fonctionner, pour que les hommes soient
aussi heureux et, paraît-il, aussi libres que possible.

Le peuple fait la loi en tant que souverain.--Le peuple obéit à la loi
en tant que sujet.--Le peuple applique la loi en tant que prince ou
magistrat, en nommant, pour l'appliquer, non pas des «représentants»,
mais des «commissaires».

C'est le gouvernement direct et continu du peuple par le peuple.

Et voici ce qui est impliqué dans ce système:

1º L'égalité absolue des citoyens.--Pour que cette égalité demeure, il
ne faut pas que le citoyen fasse partie d'un autre groupe que l'État,
qu'il subisse une hiérarchie privée. Donc, aucune société partielle,
aucune association, aucune corporation. «Autrement, on pourrait dire
qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant
que d'associations.»

Quant à l'inégalité des fortunes... Le communisme est enveloppé dans
Rousseau. Il dit dans le _Contrat_ (L. 9):

     L'État, à l'égard de ses membres, est maître de leurs biens par le
     contrat social... Les possesseurs sont considérés comme
     _dépositaires_ du bien public.

Et il avait dit dans l'_Émile_ (V):

     Le souverain (c'est ici le peuple) peut légitimement s'emparer des
     biens de tous, comme cela se fit à Sparte, au temps de Lycurgue.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, il écrivait à la fois le poème
et le traité du gouvernement domestique; et cela supposait à la fois
l'inégalité assez grande des fortunes et une sévère hiérarchie, et il en
résultait un groupement naturel, économique et moral, qui formait
évidemment une «société partielle», interposée entre l'individu et
l'État. Et ce groupement semblait à Rousseau utile et délicieux.)

2º Le système implique la souveraineté du peuple. Cette souveraineté va
loin.

     On convient, dit Rousseau, que tout ce que chacun aliène, pour le
     pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est
     seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la
     communauté: _mais_ il faut convenir aussi que le souverain
     (c'est-à-dire le peuple en tant que souverain) est juge de cette
     importance.

Bref, c'est le peuple qui décidera ce qu'il convient de laisser de
liberté et de biens à chaque citoyen; et cela fait frémir.

(Et pourtant, dans ce même _Contrat social_, Rousseau refuse au peuple
la prévoyance et la clairvoyance, et l'appelle «une multitude _aveugle_,
qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui
lui est bon.»)

3º Troisièmement et corollairement, le système implique le droit
illimité du peuple souverain, même sur la conscience. Le peuple impose
sa loi, même en matière philosophique et théologique. Jean-Jacques
rétrograde jusqu'à Calvin. Il rétablit l'union du temporel et du
spirituel, dont la séparation avait été, selon Auguste Comte, le
chef-d'oeuvre du moyen âge.

     Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il
     appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les
     articles, non pas précisément comme dogmes de la religion, mais
     comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible
     d'être bon citoyen ni sujet fidèle.

Il indique les dogmes de cette religion civile: «l'existence de la
divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et
pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des
méchants, la sainteté du contrat social et des lois». Et il conclut
ainsi sur ce point:

     ...Sans pouvoir obliger personne à croire à ces dogmes, le peuple
     peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le
     bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable
     d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa
     vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu
     publiquement ces mêmes dogmes, SE CONDUIT COMME NE LES CROYANT PAS
     (formule terriblement ambiguë et inquisitoriale), _qu'il soit puni
     de mort_; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant
     les lois.

Quand on se rappelle que les «dogmes» en question, outre l'existence de
Dieu et la vie future, comprennent _la sainteté du contrat social et des
lois_, on croit entendre ici les considérants des arrêts qui, trente ans
plus tard, enverront tant de gens,--parmi lesquels Malesherbes, André
Chénier et Lavoisier,--à la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui
donne bien de la saveur à la phrase où Rousseau, tout de suite après,
condamne l'intolérance.

Remarquons en passant que ce ne sont pas les athées que les fils
politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi
varie la folie humaine.

Donc, Rousseau décrète la mort contre l'athée relaps.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, le vertueux Wolmar est athée,
et serait donc proscrit de la Genève idéale et condamné à mort s'il y
rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le
_Contrat_, Jean-Jacques n'est pas intolérant. Il prêche même la
tolérance avec une sincérité émue dans la _Profession de foi du Vicaire
Savoyard_. Et justement, lui qui condamne dans le _Contrat_ ceux dont la
croyance n'est pas conforme à son orthodoxie, il sera condamné, et à
cause du _Contrat_ et à cause de la _Profession de foi_, par deux autres
orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de
Genève. Si bien qu'il pourra se dire: _Patere quam fecisti legem_. Mais
assurément il ne se le dira pas.)

Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre à chaque citoyen que
la part de sa liberté «dont l'usage importe à la communauté», lui prend
finalement tout.--Et, comme sans doute Rousseau prévoit qu'il y aura de
mauvais esprits qui essayeront de résister ou de se dérober, il imagine
par surcroît un tas de magistratures imitées des républiques antiques
pour maintenir l'ordre:--la _dictature_, bien entendu, dans les grandes
crises; mais aussi la _censure_, pour surveiller les moeurs, dénoncer
les méchants et réglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux
malheureux citoyens,--et le _tribunat_, «conservateur des lois et du
pouvoir législatif» et qui «servira quelquefois à protéger le souverain
contre le gouvernement» (c'est-à-dire le peuple contre ses
commissaires), comme faisaient à Rome les tribuns du peuple, quelquefois
à soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait à Venise le
Conseil des Dix; et quelquefois à maintenir l'équilibre de part et
d'autre, comme faisaient les Éphores à Sparte. (Sentez-vous se dresser
ici, déjà, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)--Autant de
tyrannies ajoutées, et bientôt substituées, plus dures encore, à celle
de l'État.

Il est clair qu'après cela il ne peut rester une parcelle de liberté aux
citoyens, si ce n'est à ceux qui sont de la clientèle des magistratures
gouvernantes.

Quant à l'égalité, voilà longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la
démocratie pure inventée par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans
les deux _Discours_, l'égalité semble son suprême idéal. Pourquoi? je
n'en sais rien. Amour des symétries abstraites?... A moins de supposer
qu'il y eût dans son coeur plus d'envie, plus de rancune des
abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laissé paraître dans ses
livres: car, il faut le reconnaître, jamais ce sentiment d'envie n'y est
confessé. Pourquoi donc cette superstition de l'égalité?

L'égalité n'est pas un droit (quoique la Révolution en ait fait le
premier des «droits de l'homme»); et elle n'est pas un fait de nature, ô
Jean-Jacques, prêtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que
le désir de l'égalité coïncide, _dans certains cas_, avec le désir de la
justice).

Elle n'est pas un droit.--«Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en
venant au monde:--J'ai _droit_ à ce qu'aucun homme ne me soit supérieur,
n'ait plus de puissance que moi»! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui
est vrai, c'est ceci:--Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les
inégalités naturelles et fatales entre les hommes. Le mot _droit_ n'a
de sens qu'en corrélation avec le mot _devoir_.

L'égalité n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas
trouvée même chez les hommes primitifs, cela est trop évident. A moins
qu'on ne veuille simplement dire:--«Tous les hommes naissent en
pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont
soumis aux mêmes nécessités naturelles, etc..» Mais, de cela même, s'il
y a quelque chose à tirer pour le moraliste et pour le chrétien, il n'y
a rien à tirer pour l'État.

Je dirai toute ma pensée:--Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou
pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas être autrement?
Et enfin pourquoi l'égalité paraît-elle délicieuse et désirable à
Rousseau, et l'inégalité odieuse?--L'égalité réelle entre les hommes
n'existerait que par leur complète similitude. Et cela ne se conçoit
même pas. Les inégalités natives, sauf les cas extrêmes, ne sont pas
nécessairement intolérables. On est inégaux, mais on vit tout de même,
et on vit sans en souffrir. On est inégaux, mais on est surtout
_différents_.--La page de La Bruyère (_De l'homme_, § 131): «Il se fait
généralement dans tous les hommes des _combinaisons infinies_ de la
puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la
noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du
vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de
l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées
ensemble de mille manières différentes et compensées l'une par l'autre
en divers sujets, forment ainsi les divers états et les différentes
conditions, etc.», n'a pas cessé d'être vraie depuis la
Révolution.--Louis Veuillot a écrit: «Si je pouvais rétablir la
noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas.» Moi
non plus.

Tout ce que doit la société, ai-je dit, c'est, autant que
possible,--entendez: autant que le permet l'intérêt général,--de se
garder d'ajouter, à l'inégalité qui vient de la nature, un surcroît
d'inégalité qui viendrait des lois; c'est, autant que possible,
d'appliquer à ses membres un traitement égal.

Or cela est possible dans la vie civile. L'égalité devant le Code,
quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous paraît chose due. Voltaire ne
réclamait que cette égalité-là. Nous l'avons.--Au delà, c'est la
chimère. L'égalité politique (suffrage universel) crée des inégalités
pires. L'égalité économique, ou collectivisme, serait un
fonctionnarisme, donc une hiérarchie, et ramènerait à l'inégalité.

Le _Contrat social_ démontre avec éclat le premier point (que l'égalité
politique crée des inégalités pires).

Avant les premières sociétés, au temps des sauvages épars, l'inégalité
existe dès qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus
brutale des inégalités, celle de la force ou de l'adresse physique.

On peut sans doute supposer, à l'origine des sociétés, une sorte de
contrat tacite, mais qui, les apports étant inégaux, laisse inégaux les
contractants; où les forts et les habiles ont le commandement et la
puissance, et les autres seulement un peu de sécurité. (Au reste, sur
ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que
les hypothèses de Buffon dans la septième _Époque de la Nature_.)

Mais Rousseau, veut qu'un contrat où les forts auraient bénévolement
consenti à se considérer comme les égaux des faibles et n'auraient
réclamé aucun privilège, il veut qu'un tel pacte ait pu être conclu ou
sous-entendu.--ou (mettons tout au mieux) qu'une société puisse être
organisée comme si ce pacte avait été conclu. Soit.

Tous les citoyens, égaux entre eux, votent les lois (et élisent en outre
ceux qui sont chargés de les appliquer). C'est le régime du gouvernement
direct par le suffrage universel (qu'il est assez étonnant que Rousseau
ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre équivalent). Mais il est
évident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel,
c'est la toute-puissance de la moitié des citoyens plus un, et l'autre
moitié moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi
(je vous dis là des choses bien connues, mais il faut bien les répéter
ici), le suffrage universel,--déjà sous le régime parlementaire, mais à
beaucoup plus forte raison sous le régime du gouvernement direct par le
peuple,--aboutit nécessairement à la tyrannie d'un parti. (Sans compter
qu'il aboutit, d'une façon générale, à l'asservissement ou plutôt à la
submersion des capables par les incapables, qui sont les plus
nombreux.)--Et nous voudrions bien savoir, comment, dès lors, les
votants de la minorité pourraient bien demeurer les égaux des votants de
la majorité, lesquels peuvent littéralement tout contre les vaincus du
suffrage.

Rousseau connaît l'objection. Il la formule ainsi:

     Hors le contrat primitif (où l'unanimité est nécessaire) la voix du
     plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du
     contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et
     forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas la sienne.
     Comment les opposants sont-ils soumis à des lois auxquelles ils
     n'ont pas consenti?

Et voici sa réponse:

     Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à
     toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à
     celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La
     volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté
     générale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on
     propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande,
     ce n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition; mais si
     elle est conforme à la volonté générale qui est la leur: chacun en
     donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix
     se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis
     contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que
     je m'étais trompé et que ce que j'estimais être la volonté
     générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté,
     j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors
     que je n'aurais pas été libre (IV, 2). (C'est le «droit divin» de
     la majorité.)

Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la
«volonté générale»? Nous comprenons, par le chapitre précédent, que
c'est la volonté de ce qui est conforme à l'intérêt général, et que
chaque citoyen a toujours et nécessairement cette volonté-là. Soit. Mais
qui décidera ce qui est conforme, _sur tel point_, à la volonté générale
ainsi entendue? Ce sera forcément la majorité; et, comme elle n'est pas
infaillible, elle aura donc seulement signifié ce qui est conforme, sur
ce point-là, non à la volonté générale, mais à la volonté de la
majorité, et rien de plus; et la minorité n'en sera pas moins lésée.

Au reste Rousseau, après son énigmatique raisonnement, veut bien
ajouter:

     Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractères de la volonté
     générale (c'est-à-dire, d'après lui-même, la clairvoyance, la
     justice et le désintéressement) sont encore dans la pluralité.
     _Quand ils cessent d'y être, quelque parti qu'on prenne, il n'y a
     plus de liberté_.

Mais comment maintenir dans la pluralité «tous les caractères de la
volonté générale»? Autrement dit, comment faire que la majorité soit
toujours «clairvoyante, juste et désintéressée»? Rousseau ne répond pas
parce qu'il n'y a rien à répondre.

En somme, le régime rêvé par Rousseau est tellement horrible, que
lui-même, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un
seul jour.--Pourquoi donc l'a-t-il rêvé? Comment ce solitaire, cet homme
de tempérament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet _étatisme_
exorbitant?

Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit
Conseil; et aussi pour les mêmes raisons qui font que, de nos jours, les
anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont
sans doute cette pensée secrète qu'ils n'auront qu'à gagner dans une
société totalement égalisée, où nulle force, nul groupe traditionnel ne
s'opposera à l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, «le socialisme
de Rousseau n'est peut-être que le moyen de son individualisme»
(Brunetière). D'ailleurs Rousseau ne légifère pas pour lui, mais pour
les autres, ce qui le met bien à l'aise.

[Note 14: Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si
obscur encore, semble aller contre la démocratie absolue. Certains
syndicalistes traitent Rousseau de «théoricien de la servitude
démocratique».]

Et enfin il n'en est point, à une contradiction près. Le _Contrat
social_ est remarquable d'incohérence et d'obscurité.--Tantôt Rousseau
suppose le «Contrat», tantôt il paraît croire à sa réalité
historique.--On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il édicte, s'il
est Aristote ou s'il est Lycurgue.--C'est un mélange confus de théorie
et d'observation prétendue.--Il conseille aux citoyens, sitôt le pacte
social conclu, de choisir un législateur, à la manière de Lycurgue ou
de Solon; il est lui-même ce législateur: mais, si le peuple est
incompétent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite
si merveilleusement compétent pour faire ses lois?--Après avoir raillé
Montesquieu sur la division des pouvoirs (législatif, exécutif,
judiciaire), il y revient lui-même en séparant les pouvoirs délégués aux
commissaires de la nation, etc., etc.

Je vous avoue que je flaire dans le _Contrat social_ quelques traces de
dérangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme
ça,--et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de
son oeuvre,--parce qu'elles lui ont passé par la tête,--ou parce
qu'elles sont remontées en lui d'un vieux fond atavique. J'ai déjà noté
la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut
joindre un passage tout à fait odieux,--dont on retrouverait peut-être
l'origine chez quelque écrivain protestant,--un passage où tout
l'antipapisme de sa première éducation lui revient (avec le désir
peut-être de flatter ses coreligionnaires de Genève); où il refuse aux
«chrétiens romains» la possibilité d'être de bons citoyens parce que le
chef de leur religion ne réside pas dans leur patrie; où enfin, après
avoir explicitement banni les athées de sa république, il en bannit
implicitement les catholiques. Page homicide, génératrice et conseillère
de persécutions; page écrite pourtant par un futur persécuté, et de qui?
Des protestants.

Tel est le _Contrat social_. Entrepris «pour rendre les hommes libres et
heureux», il se trouve que c'est un des plus complets instruments
d'oppression qu'un maniaque ait jamais forgé.

       *       *       *       *       *

Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-même son utopie, et
dans le moment où il la construit, et après l'avoir édifiée.

Dans son livre même, il nous confesse qu'à l'heure actuelle, les hommes,
en général, sont trop corrompus par la société pour que le _Contrat
social_ leur convienne. Il conviendrait tout au plus à de très petites
cités: Genève, Berne. En réalité, il ne convient complètement qu'à des
peuples à la fois très petits et encore jeunes, et qui peuvent encore
supporter un législateur à la manière antique: la Corse, par exemple.
Rousseau le dit en propres termes:

     Il est encore en Europe un peuple capable de législation, c'est
     l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave
     peuple a su recouvrir et défendre sa liberté (avec Paoli)
     mériterait que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai
     quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera
     l'Europe.

(Elle l'a étonnée, mais pas du tout de la façon qu'avait pressentie
Jean-Jacques.)

Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du _Contrat social_ n'est fait que
pour les très petits États. Et encore, cette petitesse est-elle une
condition suffisante? Rousseau ne le croît pas.

Il écrit:

     Que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement!
     Premièrement un État très petit, où le peuple est facile à
     rassembler et où chaque citoyen peut aisément connaître tous les
     autres; secondement, une grande simplicité de moeurs qui prévienne
     la multitude d'affaires et de discussions épineuses; ensuite
     beaucoup d'égalité dans les rangs et les fortunes, sans quoi
     l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et
     l'autorité; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des
     richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le
     riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la
     convoitise...; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir
     les uns aux autres, et tous à l'opinion...

     ...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement _si sujet aux guerres
     civiles et aux agitations intestines_ que le démocratique ou
     populaire...

     ...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait
     démocratiquement. Un gouvernement si parfait _ne convient pas à des
     hommes_.

Ainsi, il ne convient pas même aux Corses. Alors à qui convient-il?
Et pourquoi avoir écrit le _Contrat social_?--Ici, comme pour la
_Julie_, comme pour l'Émile, les amis de Rousseau disent (en de
meilleurs termes): «Oui, cela paraît idiot, mais c'est très noble:
c'est un idéal que Rousseau propose et dont il serait beau de se
rapprocher.»--Pourquoi? Il y a des «idéaux» qui ne sont pas désirables
du tout. Tel idéal implique une telle méconnaissance des réalités, ou
des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conçu ou prôné, qu'il
peut être très dangereux même d'aspirer à un idéal de cette louche
espèce-là. «Idéal, idéal», cela est bientôt dit, et ce n'est pas du tout
synonyme de bon, de généreux ou d'utile.

Enfin, voilà le fait, Rousseau, même dans le _Contrat_, avoue que le
gouvernement du _Contrat_ est absolument inapplicable. Et il le
confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres.

Nous sommes habitués à ces palinodies. Nous l'avons toujours vu atténuer
ou même démentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou
trop déraisonnables qu'il avait mis dans ses livres.--En outre, il
devait être d'autant plus disposé à renier le _Contrat_, que, tout de
même et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le _Contrat_ est en
assez vif désaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a
coutume d'accorder le moins possible à l'institution sociale; dans
celui-là, il livre à l'institution sociale l'homme tout entier.)--Enfin,
quelques années ont passé. Ces Genevois, pour qui surtout il avait écrit
son livre, l'ont odieusement persécuté. C'est le moment où il écrit au
Corse Butta-Foco:

     J'aime naturellement autant votre clergé (le clergé catholique),
     que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clergé de
     France, et j'ai toujours très bien vécu avec eux.

[Note 15: Il ne faut pas oublier que la rédaction primitive du
_Contrat social_ est antérieure au premier _Discours_ de Rousseau et à
sa théorie de la bonté de la nature.]

Il écrit à d'Ivernois (13 janvier 1767):

     Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire,
     et dans le _Contrat social_ je n'ai jamais approuvé le gouvernement
     démocratique.

(Et il peut le soutenir et même le croire, le livre étant plein de
contradictions.)

Il écrit au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767).

     Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique,
     _que je compare à celui de la quadrature du cercle_ en géométrie:
     trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de
     l'homme.

(Et c'est bien, en effet, la quadrature du cercle, puisque la loi sera
toujours faite par des hommes et appliquée par des hommes).

     Si cette forme est trouvable, continue-t-il, cherchons-la... Si
     malheureusement elle n'est pas trouvable, _et j'avoue ingénument
     que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer à
     l'autre extrémité, et mettre tout d'un coup l'homme autant
     au-dessus des lois qu'il peut être; par conséquent établir le
     despotisme arbitraire et le plus arbitraire, qu'il est possible_.

(C'est peut-être aussi qu'à ce moment-là Rousseau venait d'éprouver la
bienfaisance du roi de Prusse.)

     Je voudrais, poursuit-il, _que le despote pût être Dieu_. En un
     mot, _je ne vois pas de milieu supportable entre la plus austère
     démocratie et le hobbisme le plus parfait; car le conflit des
     hommes et des lois, qui met l'État dans une guerre intestine
     continuelle, est le pire de tous les états politiques_.

Puis, comme effrayé d'avoir pu écrire ces choses:

     Mais les Caligula, les Néron, les Tibère!... Mon Dieu, je me roule
     par terre et je gémis d'être homme.

Il se roule par terre en pensant au lointain Néron, c'est très bien.
Mais enfin il ne tient plus du tout au _Contrat_.

Il y tient si peu que, six mois après (janvier-février 1768), dans de
longues lettres à son compatriote d'Ivernois, s'occupant des troubles de
Genève et de la réforme de sa Constitution, il cherche,--comme ferait
Montesquieu lui-même,--des combinaisons et des balances d'attributions
entre les divers pouvoirs politiques (Petit Conseil, Grand Conseil, et
Conseil général ou corps des électeurs); et que, finalement, désespérant
de voir les discordes civiles s'apaiser, il jette à ses amis de Genève
cette exhortation à l'antique, qui semble extraite d'un _Conciones_
extravagant:

     ...Oui, messieurs, il vous reste un dernier parti à prendre, et
     c'est, j'ose le dire, le seul qui soit digne de vous. C'est, au
     lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de
     leur abandonner ces murs qui devaient être l'asile de la liberté et
     _qui vont n'être plus qu'un repaire de tyrans_; c'est d'en sortir
     tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au
     milieu de vous, et, puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter
     du moins ceux de quelque grand prince, et non pas _l'insupportable
     et odieux joug de vos égaux_.

Ces dernières paroles sont fort belles. Elles résument vraiment toute
l'absurdité du _Contrat social_ et de la démocratie elle-même.

Ainsi, trois étapes: 1º Jean-Jacques, dans son livre même, déclare le
_Contrat_ applicable seulement à de petites cités; 2º il le déclare
inapplicable à de simples mortels; 3º cinq ou six ans après il le renie
totalement.

Or, cette forme de gouvernement que l'auteur avait décrite à l'usage
d'une cité de vingt mille âmes et de quinze cents électeurs,--qu'il
avait ensuite confessée impraticable même dans cette petite cité,--et
qu'enfin il avait reniée avec une sorte de fureur,--la Révolution,
trente ans après, s'en emparera comme d'un évangile, et voudra l'imposer
à un peuple de dix siècles et de vingt-cinq millions d'hommes. Et cet
essai s'appellera la Terreur.

--Ce n'est pas la faute de Rousseau, direz-vous.

Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les écrits de Rousseau aient
amené la Révolution (laquelle avait des raisons économiques profondes):
surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amenée. Mais il se trouve
que, plus qu'aucun autre écrivain, Rousseau a fourni, a légué aux plus
systématiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur,
et même aux têtes les plus illettrées de la canaille révolutionnaire, un
état sentimental, une phraséologie--et des formules.

D'autant mieux que, outre l'erreur essentielle qui en fait l'armature,
le _Contrat social_ fourmille de contre-vérités de détail.--On y lit que
«la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des
hommes éclairés et capables qui les remplissent avec honneur».--On y lit
que «le peuple se trompe bien moins sur ses choix que le
prince»;--«qu'un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le
ministère (d'un roi) qu'un sot à la tête d'un gouvernement républicain».
On y lit, à propos des rois, «que tout concourt à priver de justice et
de raison un homme élevé pour commander aux autres».--On y lit «que les
républiques vont à leurs fins par des voies plus constantes et mieux
suivies que la monarchie».--Le gouvernement féodal y est appelé «cet
inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est
dégradée, et où le nom d'homme est un déshonneur». Etc, etc.. Tous les
préjugés les plus ineptes et les plus meurtriers de la Révolution sont
hérités du _Contrat social_.

     J'ai entendu, écrit Mallet de Pan, j'ai entendu, en 1788, Marat
     lire et commenter le _Contrat social_ dans les promenades
     publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste.

Et, cinq ans après, la France connaissait les bienfaits des doctrines du
_Contrat social_, et de l'universelle égalité, et de la souveraineté du
peuple, et du droit absolu de l'État, et des magistratures d'exception
telles que le Comité de Salut public et le tribunal révolutionnaire. Du
chapitre 8 du livre IV sortait le préjugé anti-catholique, et la
Constitution civile du clergé, et la persécution religieuse. Et le
_Contrat social_ était codifié dans l'inapplicable Constitution de 1793.

Tout cela, parce qu'il avait plu à un demi fou, trente ans auparavant,
de rêver pour une ville de vingt mille habitants une législation qui «ne
convenait qu'à des dieux»,--et à laquelle, cinq ans plus tard il
déclarait préférer «le despotisme le plus arbitraire»!

Jamais, je crois, grâce à la crédulité et à la bêtise humaine, plus de
mal n'a été fait à des hommes par un écrivain, que par cet homme qui,
semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il écrivait, et qui aurait fui sa
cité s'il l'avait vue réalisée. Vraiment, il y a des cas où l'on est
tenté de dire que ce malheureux a été un misérable.

Et c'est parce que cette idée m'est pénible que j'ai voulu ramasser
d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son oeuvre, et n'arriver
qu'ensuite à la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. A partir de là,
en effet, nous n'aurons plus qu'à plaindre Jean-Jacques, quelquefois à
l'admirer; car, je le dis très sérieusement, son âme se purifie à mesure
que ses maux et sa folie augmentent.

       *       *       *       *       *

Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'Émile juge à
propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-même,
tout près jadis de perdre son âme, a eu le bonheur de rencontrer un bon
prêtre, un curé de campagne, un «vicaire savoyard», dont les discours
l'ont ramené dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce
bon prêtre ait commis autrefois une faute contre les moeurs: car
Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme
lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de
charité, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'était
resté pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une
sorte d'orthodoxie verbale.

Or ce prêtre emmène un matin son jeune ami dans la campagne, et, en
présence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les
appuie d'un magnifique témoignage, il expose à son disciple la doctrine
du plus pur et du plus émouvant spiritualisme.

Je crois utile de résumer sa très simple argumentation.

Visiblement une volonté meut l'univers. Et, si la matière mue nous
montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois nous montre
une intelligence. Voilà pour l'univers.

Et voici pour l'homme:--L'homme est _libre_ dans ses actions et, comme
tel, animé d'une substance immatérielle.

Or, si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps et, si elle
lui survit, la Providence est justifiée de l'existence du mal sur la
terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le
mal physique se réduit presque à rien pour l'homme naturel). Une preuve
de l'immortalité de l'âme, et d'une vie et d'une sanction future, c'est
le triomphe terrestre des méchants.

Et la création? faut-il y croire?--Le vicaire croit du moins à la
formation et à la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que
connaissons-nous de lui?--Je puis du moins entrevoir ses attributs:
intelligence, puissance, justice, bonté.

Reste à chercher quelle règle je dois me prescrire pour remplir ma
destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a placé. Ma
lumière, ici, c'est la conscience.

En cet endroit se place l'invocation:

     Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix,
     _guide assuré_ d'un être ignorant et borné, mais intelligent et
     libre, _juge infaillible_ du bien et du mal, qui rend l'homme
     semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et
     la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui
     m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège, de m'égarer
     d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une
     raison sans principe.

La conscience «guide assuré»? La conscience «juge infaillible»?
Infaillible toujours? et jamais abusé par l'«entendement sans
règle»?--Hélas, quel guide et quel juge était-elle à Rousseau lorsque,
ayant abandonné son troisième enfant, et cela, nous raconte-t-il, «après
un sérieux examen de _conscience_» (_Confessions_, VIII), il écrivait:

     Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que
     la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai.

Et un peu plus loin:

     Cet arrangement (le dépôt aux Enfants-Trouvés) me parut si bon, si
     sensé, si _légitime_!...

--Oh! que Julie, régénérée et devenue dévote, avait raison d'écrire: «Je
ne veux plus être juge en ma propre cause»! La conscience, non appuyée
sur une règle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou
simplement le Décalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre
avec l'orgueil ou l'intérêt secret! La foi de Rousseau dans la
conscience,--c'est-à-dire dans _sa_ conscience, ce n'est pas autre chose
que l'«individualisme en morale» ce qui est une expression
contradictoire. Il n'y a pas _la_ conscience en général: il y a ma
conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a été
souvent bien incertaine et bien trouble...

Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques à une de ses meilleures
heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stoïciennes sur cette
idée, que combattre ses passions par goût de l'ordre, c'est obéir à la
nature. Puis il disserte sur la «prière»; il la veut limitée:

     La seule chose que je demande à Dieu c'est de redresser mon erreur
     si je m'égare.

Et il arrive à la révélation et aux miracles.

Cette dernière partie contient les passages qui ont fait condamner
l'Émile (j'ai dit en raison de quelles circonstances particulières).
Rousseau y montre pourtant une assez grande prudence. En deux mots, il
néglige le surnaturel, miracles, révélation, sans les nier expressément
et surtout parce que la constatation en est impossible. Il dit de la
révélation:

     Je ne l'admets ni ne la rejette: je rejette seulement l'obligation
     de la connaître.

Il dit des miracles que,--sans compter qu'ils sont incontrôlables,--ils
ne servent de rien, du moment que, tour à tour, la vérité de la doctrine
se prouve par les miracles, et la vérité des miracles par la doctrine.
Il dit de l'évangile:

     La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon coeur;

et vous connaissez le fameux passage qui se termine par ces mots, dont
je ne sais s'ils expriment une foi sérieuse où s'ils ne sont qu'une
façon de parler et un effet de rhétorique:

     Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la
     mort de Jésus sont d'un Dieu.

Il a d'ailleurs soin de dire sur chaque point délicat:

     Je ne me détermine qu'en tremblant, et je vous dis plutôt mes
     doutes que mon avis.

Il professe qu'il y a dans toutes les religions un même noyau solide:
croyance au Dieu personnel, à l'âme, à la vie future, et que, pour le
reste, chacun doit suivre la religion de son pays. Donc, soyons
tolérants.--Et je veux vous citer la vraie conclusion du vicaire:

     ...Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce
     scepticisme n'est nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux
     points essentiels de la pratique, et que je suis bien décidé sur
     les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité
     de mon coeur. Je cherche à savoir ce qui importe à ma conduite.
     Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale
     (mais y en a-t-il de tels?...) et dont tant de gens se tourmentent,
     je ne m'en mets nullement en peine... Je crois toutes les religions
     bonnes quand on y sert Dieu convenablement. _Le culte essentiel est
     celui du coeur_.

Cette profession de foi du vicaire savoyard reste, je crois, le plus
beau _Credo_ du spiritualisme qui ait été écrit.--Je crains que cette
doctrine ne paraisse un peu superficielle et surannée aux nouvelles
générations pensantes. Depuis, d'autres métaphysiques ont paru plus
savantes et plus fortes et ont été plus en faveur. Quel jeune professeur
de philosophie daignerait se dire simplement spiritualiste et
déiste?...--C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel,
insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des anciens manuels de
philosophie. Et pourtant... Les arguments du spiritualisme valent bien
ceux des métaphysiques qui passent pour plus distinguées; car, en ces
matières, il ne s'agit pas de démonstration proprement dite. «Les
preuves de Dieu métaphysiques, dit Pascal, sont si éloignées du
raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu; et
quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant
l'instant qu'ils voient cette démonstration; une heure après, ils
craignent de s'être trompés.»--Mais les «preuves de Dieu» retenues par
Rousseau, si elles ne sont certes pas sans réplique, sont les plus
simples, les plus accessibles, comme il convenait, à la moyenne des
intelligences et, pour ainsi parler, les plus «portatives»; ce sont les
plus unies parmi les preuves traditionnelles de Platon, de Descartes, de
Malebranche, de Bossuet, de Fénelon... Pensez qu'avant de devenir la
philosophie du baccalauréat (j'entends le baccalauréat de ma jeunesse),
le spiritualisme fut la philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle
du _Songe de Scipion_. Enfin songez que le spiritualisme, s'il n'est pas
la plus subtile explication de l'univers, en est la plus généreuse,
celle qui donne au monde de plus beau sens, celle qui contient le plus
d'amour et qui fait à la Cause première le plus magnanime crédit.

Et c'est bien ainsi que Rousseau l'entend. Son déisme n'est point, comme
celui de Voltaire, un déisme politique, un déisme de gendarme. Le déisme
de Voltaire n'oblige Voltaire à rien du tout. Celui de Rousseau
l'_oblige_. C'est bien véritablement pour lui une religion émouvante et
agissante, et qui influe sur la vie et sur les actes. Le déisme de
Jean-Jacques est si bien pour lui une religion, qu'il l'oppose nettement
à l'irréligion, c'est-à-dire à l'athéisme et au matérialisme des
«philosophes» (qui ne le lui pardonneront point).--Et le sentiment
religieux de Rousseau, et sa persuasion de l'absolue nécessité de la
croyance en Dieu et de l'amour de Dieu sont si profonds en lui, qu'il ne
craint pas, dans une _Note_, de préférer le fanatisme à l'irréligion. Il
faut toujours lire les _Notes_ de Rousseau, car elles sont souvent plus
significatives et plus hardies que son texte. Dans cette note, qui est
magnifique, il rompt décidément et énergiquement en visière au parti des
philosophes, et ose dire des choses comme celles-ci, qui seraient,
aujourd'hui encore, d'une si opportune application:

     Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est
     d'opposer un peuple supposé de vrais philosophes à un peuple de
     mauvais chrétiens: comme si un peuple de vrais philosophes était
     plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens...

     Le fanatisme (religieux), quoique sanguinaire et cruel, est
     pourtant une passion grande et forte, qui élève le coeur de
     l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort
     prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les
     plus sublimes vertus: au lieu que l'irréligion et, en général,
     l'esprit raisonneur et philosophique attache à la vie, effémine,
     avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de
     l'intérêt particulier, dans l'abjection du _moi_ humain, et sape
     ainsi petit à petit les fondements de toute société,...

     Le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que
     ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup
     moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de
     belles maximes dans les livres: mais la question est de savoir si
     elles tiennent bien à la doctrine... Reste à savoir encore si la
     philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la
     gloriole, à l'intérêt, à l'ambition, aux petites passions de
     l'homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu'elle
     nous vante la plume à la main.

     Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la
     religion ne fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que
     la philosophie ne saurait faire...

     Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au
     christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins
     fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires; cela se
     prouve par les faits en les comparant aux gouvernements anciens.

C'est bien Rousseau, ce n'est pas Joseph de Maistre, qui a écrit cela.
Toutes ces phrases durent faire hurler les Encyclopédistes. Rousseau,
dès lors, ne fut plus lui-même à leurs yeux qu'un dangereux fanatique.

Rousseau, cependant, n'avait pas changé sur ce point. Déjà, vers 1755,
je crois, à un souper chez mademoiselle Quinault raconté par madame
d'Épinay qui y assistait, Jean-Jacques, indigné par l'impiété des
propos, s'écriait:

     Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami
     absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son
     Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je
     sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis
     souffrir _cette rage de détruire sans édifier_... D'ailleurs l'idée
     de Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez
     heureux.

Il faut remarquer que, dans cette _Note de la Profession de foi_,
Rousseau ne dit point «le déisme»; il ne dit même plus «la religion
naturelle»: il dit «la religion» ou «le christianisme». Dans la
_Profession de foi_, il est peut-être aussi proche du catholicisme que
du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux
religions; et son accent serait plutôt catholique que protestant. Il est
d'ailleurs remarquable que, pour enseigner à Émile la religion vraie, il
ait choisi, non un pasteur (comme il eût été naturel qu'il le fît après
sa rentrée dans la religion de ses pères), mais un prêtre romain, formé
du souvenir de deux prêtres romains: l'abbé Gaime et l'abbé Gatier.

Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un
christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait
la solide armature: le dogme du péché originel et toutes ses
conséquences théologiques.

Jean-Jacques, à vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait
été quasi janséniste. Ce qui devait le séduire, c'est que le janséniste
est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus
tragiques et les plus passionnées. Jean-Jacques, à ce moment-là, avait
très peur de l'enfer. Un jour il lança une pierre contre un tronc
d'arbre en se disant: «Si je le touche, signe de salut; si je le
manque, signe de damnation.» Mais ses terreurs se calmèrent sous
l'influence de deux bons pères jésuites et de madame de Warens. Celle-ci
avait la religion la plus confiante. Elle était «quiétiste» (Aimez Dieu
et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conservé en Suisse
des partisans, avec lesquels madame de Warens était en relations. Et
c'est peut-être pourquoi il y a une sorte de quiétisme dans le
christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,--et un peu
aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fénelon et de l'ancien évêque
de Genève et prévôt de l'église d'Annecy, François de Sales.

Ce spiritualisme ému et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau
sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des
nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le _Jocelyn_
devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George
Sand, même de Michelet jeune, et de Victor Hugo.

Le spiritualisme pris de cette manière est si bien une religion capable
d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe siècle et jusque dans
la première moitié du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie
française et même parmi les paysans (j'en ai connus), des aïeux et des
pères--en très grand nombre,--dont l'âme vivait de cette religion-là, un
peu en marge, mais non tout à fait en dehors du catholicisme de leurs
femmes et de leurs filles. Il est fâcheux qu'elle ait décliné (faute,
peut-être, de consistance dogmatique): car, sans suffire à tout, elle
servait encore à quelque chose, et c'était encore un reflet de
christianisme.

Et sans doute ça été le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et
des théophilanthropes: mais, tout de même, en souvenir de tant de
grands-pères, grands-oncles ou bisaïeux qui, sous le premier Empire,
sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce
spiritualisme-là qu'ils n'eussent valu sans lui,--dans tout ce qui me
reste à dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'écouterai plus que
la pitié.



NEUVIÈME CONFÉRENCE

LA LETTRE À L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. LES LETTRES DE LA
MONTAGNE.--DERNIÈRES ANNÉES DE ROUSSEAU.--LES DIALOGUES.


Je n'ai point caché mon admiration pour la _Profession de foi du Vicaire
Savoyard_. Pourtant ce furent ces très généreuses pages qui causèrent
l'infortune définitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses.

Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgré la protection de
madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgré le patronage de M. de
Malesherbes, l'_Émile_ fut condamné par le Parlement de Paris, et
Rousseau décrété de prise de corps.

On ne tenait, du reste, nullement à s'embarrasser de lui. On lui laissa
le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargés de venir
l'arrêter, et qui le saluèrent.

Rousseau subit la nécessité avec cette passivité ou plutôt, il faut le
dire, avec cette résignation qui lui était coutumière et qu'il avait si
éloquemment enseignée à son Émile. Il avait eu tout de suite la pensée
d'aller s'établir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et
crayonne un poème en prose sur le _Lévite d'Ephraïm_. Il n'est point
trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son
génie fait honneur à Genève. Il avait Genève devant les yeux quand il a
écrit le _Contrat social_. Et comment les pasteurs genevois
prendraient-ils mal l'_Émile_, eux que d'Alembert (dans son article
GENÈVE, de l'Encyclopédie) soupçonnait de «socianisme», c'est-à-dire, en
somme, de rationalisme?

Oui, là-bas, en Suisse, il sera bien.

     En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrêter;
     je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et
     m'écriai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te
     loue, je touche une terre de liberté!

Il était loin de compte. C'était, pour le malheureux, le commencement de
réelles persécutions, de trois années d'une vie errante et lamentable,
traquée de refuge en refuge; et sa propre Église lui devait être plus
cruelle que l'Église de France.

Pourquoi? Vous en trouverez les raisons très clairement déduites dans le
livre excellent de M. Édouard Rod: _L'Affaire Jean-Jacques Rousseau_.

Donc, il arrive à Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami
Roguin. A peine arrivé, il apprend que l'_Émile_ a été condamné et
brûlé à Genève (à cause des pages sur les miracles et la révélation) et
lui-même décrété de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin
1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon où il
s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines après, le Sénat
de Berne l'expulse d'Iverdun.

Alors il traverse la montagne et s'en va à Motiers-Travers, du comté de
Neuchâtel. Une nièce de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une
maison qu'elle possède à Motiers. (Car il faut que Rousseau soit
toujours l'hôte de quelqu'un.)

Le comté de Neuchâtel appartenant au roi de Prusse (Frédéric II),
Rousseau se met sous sa protection par des lettres où il se conjouit (on
le sent) de montrer à l'univers comment un homme libre sait parler à un
monarque, avec une fierté toute civique et lacédémonienne. Mais déjà il
a renié le _Contrat social_ dans son coeur.

Thérèse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit,
maréchal d'Écosse (mylord Maréchal) gouverneur de Neuchâtel pour le roi
de Prusse,--homme très bon, un de ceux qui ont été le meilleurs pour
Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aimés.--Jean-Jacques
respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promène; il fait de la
botanique; il s'amuse à fabriquer des lacets, qu'il offre à des jeunes
filles de ses amies, à condition que, mariées et devenues mères, elles
allaiteront elles-mêmes leurs enfants.

C'est à cette époque qu'il prend l'habit arménien.

     Ce n'était pas, nous dit-il, une idée nouvelle... Elle m'était
     souvent revenue à Montmorency, où le fréquent usage des sondes, me
     condamnant à rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir
     les avantages de l'habit long. La commodité d'un tailleur arménien,
     qui venait souvent voir un parent qu'il avait à Montmorency, me
     tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel équipage, au risque du
     qu'en dira-t-on, dont je me souciais très peu... Je me fis donc une
     petite garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi m'en
     fit remettre l'usage à des temps plus tranquilles, et ce ne fut que
     quelques mois après que, forcé par de nouvelles attaques de
     recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement
     à Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui me
     dit que je pouvais le porter au temple même sans scandale. Je pris
     donc la veste, le caftan, le bonnet fourré, la ceinture; et après
     avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vis point
     d'inconvénient à le porter chez mylord Maréchal. Son Excellence, me
     voyant ainsi vêtu, me dit pour tout compliment: _Salamaleki_; après
     quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit.

En réalité, son infirmité et même ses sondes n'exigeaient pas ce costume
excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long
aurait suffi.--Évidemment la fêlure gagne.--Goethe,--qui, lui, n'avait
jamais été menacé de folie,--écrit dans _Wilhelm Meister_ (livre V,
chap. XVI) à propos du vieux joueur de harpe: «Si je parviens, dit
Wilhelm, à lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai
beaucoup gagné; car rien ne nous dispose plus à la folie que de nous
distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de
vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage.»

C'est, je crois, vers le même temps, que Rousseau prend ce pli, de
substituer souvent au pronom «je» ou «moi» son nom et surtout son
prénom, de parler de lui-même à la troisième personne, de dire:
«Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...»; il ne convient pas à
Jean-Jacques...»; «que dirait-on de Jean-Jacques...». Ne vous y trompez
pas: cela aussi est signe de fêlure.

Revenons.--Le pasteur de Motiers, Montmollin, commença par être un chaud
partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit à la communion.
Jean-Jacques nous dit à ce propos:

     ...Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien
     triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de
     proscriptions et de persécutions, je trouvai une douceur extrême à
     pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frères; et j'allai
     communier avec une émotion de coeur et des larmes d'attendrissement
     qui étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on
     y pût porter.

(Vers le même temps, Voltaire à Ferney faisait ses pâques, et le faisait
constater par acte notarié. On pourrait mettre en regard la communion
sincère et pieuse du pauvre exilé Rousseau, et la communion sacrilège et
farce,--en même temps que prudente et conservatrice,--de l'opulent
seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de
ce parallèle,--sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux
hommes qui nous a été le plus funeste.)

Presque le même jour où Jean-Jacques communiait si dévotement,
l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont signait un _Mandement
portant condamnation de l'Émile_ (20 août 1762). L'archevêque faisait
son devoir. Il relevait dans ce livre une vingtaine de propositions
contraires à l'orthodoxie catholique. Le mandement débutait (ou presque)
par un portrait de Rousseau vraiment assez brillant,--et même assez
juste, surtout si l'on songe que le critique était un archevêque. Il
faut citer ce morceau.

     Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la
     philosophie sans être véritablement philosophe; esprit doué d'une
     multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé et qui ont
     répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux
     paradoxes d'opinion et de conduite; alliant la simplicité des
     moeurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec
     la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec
     le désir d'être connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre
     les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Évangile
     dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il
     éteignait dans l'âme de ses lecteurs... Dans un ouvrage sur
     l'inégalité des conditions il avait abaissé l'homme jusqu'au rang
     des bêtes; dans une autre production plus récente il avait insinué
     le poison de la volupté en paraissant le proscrire: dans celui-ci
     il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire
     de l'irréligion.

Le reste du mandement était ce qu'il pouvait et devait être,--avec,
peut-être, quelques inutiles accusations de mauvaise foi.

Jean-Jacques répondit par la lettre théâtralement intitulée:
_Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont,
archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de
l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne_, etc... Cette lettre
n'est pas le plus original de ses ouvrages, mais c'en est peut-être le
plus parfait. Naturellement, l'archevêque et le protestant latitudinaire
ne pouvaient s'entendre, puisque justement Rousseau nie ou conteste ce
que le prélat suppose acquis: la révélation et les miracles. On peut
dire que les deux adversaires manient des armes qui ne se rencontrent
pas.--D'autre part, la lettre à Christophe de Beaumont n'offre rien de
nouveau quant au fond; elle répète seulement, sous une forme adoucie et
persuasive, quelques-unes des théories de l'_Émile_ et du _Contrat_.
Mais la lettre est, dans son ensemble, un chef-d'oeuvre de polémique,
une merveille de discussion adroite, vigoureuse, émue, éloquente. Le
«citoyen de Genève» affecte d'abord le plus grand respect pour le
prélat; il se complait dans son attitude d'homme obscur, d'homme de
rien, de citoyen modeste,--mais qui porte en lui la vérité,--en face
d'un grand de la terre. Puis, monte peu à peu sa plainte d'opprimé;
puis sa colère éclate. C'est vraiment très bien fait. Et voici quelques
lignes de la fin:

     Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en
     dignité!... Vous accablez fièrement le faible, sans répondre de vos
     iniquités à personne... Sur les moindres convenances d'intérêt ou
     d'état, vous nous balayez devant vous comme la poussière. Les uns
     décrètent et brûlent, les autres diffament ou déshonorent, sans
     droit, sans raison, sans mépris, même sans colère, uniquement parce
     que cela les arrange, et que l'infortuné se trouve sur leur chemin.

     Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement (n'est-ce pas que
     cela a le ton et l'allure de quelque couplet d'un drame de Hugo où
     un plébéien riverait son clou à un prince?). Monseigneur vous
     m'avez insulté publiquement; je viens de prouver que vous m'avez
     calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous
     citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions
     tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y
     seriez certainement déclaré coupable et condamné à me faire une
     réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un
     rang où l'on est dispensé d'être juste, et je ne suis rien.
     Cependant vous qui professez l'Évangile, vous prélat fait pour
     apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vôtre en pareil
     cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et
     je me tais.

     Daignez, monseigneur, agréer mon profond respect (Motiers 18
     novembre 1762).

J'ai dit que, dans le fond, la _Lettre à M. de Beaumont_ n'offrait rien
que de déjà vu. J'en excepte une page intéressante. Dans le moment même
où il défend contre le prélat la religion naturelle, Rousseau continue
de se séparer des «philosophes». Une de leurs manies était de traiter
tous les fondateurs de religions de fourbes, d'imposteurs, de
charlatans, de jongleurs sacrés. Jean-Jacques qui a, lui, l'intelligence
des choses religieuses, en juge autrement:

     Honorez en général, dit-il, tous les fondateurs de vos cultes
     respectifs... Ils ont eu de grands génies et de grandes vertus:
     cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoyés de Dieu;
     cela peut être et n'être pas; c'est de quoi la pluralité ne saurait
     juger d'une manière uniforme, les preuves n'étant pas également à
     sa portée. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les
     traiter si légèrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'où les
     méditations continuelles sur la divinité, jusqu'où l'enthousiasme
     de la vertu ont pu, dans leurs sublimes âmes, troubler l'ordre
     didactique et rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande
     élévation la tête tourne, et l'on ne voit plus les choses comme
     elles sont...

Ici, Rousseau est autrement intelligent que Voltaire.

J'imagine qu'après sa magnifique réplique à l'archevêque de Paris,
Rousseau crut qu'il allait rentrer en grâce auprès de la partie
récalcitrante de ses compatriotes de Genève. Il y avait eu (je vous
renvoie là-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le décret
lancé par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrégularité de
procédure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait
contre cette infraction à la loi. Et, en effet, il avait à Genève des
amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti démocratique,--et
qui même l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres
et de leurs visites (deux eurent l'indiscrétion de tomber malades chez
lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Après
avoir attendu plus d'un an «que quelqu'un réclamât contre une procédure
illégale», Rousseau prit enfin un parti, renonça «à une ingrate patrie»,
abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie.

Il dut être très malheureux à ce moment-là. Nous le voyons dans sa
correspondance (qu'il faut toujours consulter en même temps que ses
_Confessions_). Seul, proscrit, se croyant abandonné de tous, ses
souffrances physiques ayant redoublé de violence, il écrit à Duclos (le
seul des «philosophes» avec qui il ne se soit jamais brouillé) qu'il est
décidé au suicide.

     ...Ma situation physique a tellement empiré... que mes douleurs,
     sans relâche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas
     de l'exception marquée par Mylord Édouard en répondant à
     Saint-Preux.

(Cette lettre de mylord Édouard est la vingt-deuxième de la troisième
partie de la _Nouvelle Héloïse_.)

Et Rousseau écrit en même temps à M. Martinet, «châtelain» de Motiers,
pour lui remettre son testament et lui recommander Thérèse, comme il
avait fait à Duclos.

     Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes, j'espèce y
     trouver peu d'évêques et de gens d'Église, mais beaucoup d'hommes
     comme vous et moi.

Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphiné, dans la lettre où
il propose à Thérèse la séparation, il lui promet de ne pas se suicider.
Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois.

Cependant il ne se tue pas. Il se rétablit pour de nouvelles douleurs.
L'hiver est dur à Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds
dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer
l'urine dont il a le corps ravagé, il médite sur l'universelle injustice
dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde.
Thérèse devient moins douce, car elle se déplaît en pays étranger--et
protestant, elle, commère catholique.

A Genève, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au
Conseil des «représentations», dont il ne tient compte. Pour défendre le
Conseil, le procureur général Tronchin écrit, sur le cas de Rousseau et
contre Rousseau, les _Lettres de la Campagne_. Rousseau, déchaîné cette
fois, répond par _les Lettres de la Montagne_ (neuf lettres en deux
parties; trois cents pages environ).

Dans la deuxième partie, il développe la constitution de Genève et le
mécanisme du «droit de représentation», et démontre l'illégalité de la
procédure dont on avait usé envers lui.

La première partie est restée intéressante. Elle est fort belle par
endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que
maintenir les idées du _Vicaire Savoyard_ et son droit de les exprimer
librement, même à Genève. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau
n'avait pas encore dites.

D'abord le passage où il ramène la Réformation à son vrai principe, qui
est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les
conclusions du «protestantisme libéral» (qui, vraiment, n'est plus une
religion confessionnelle). Rousseau réserve pourtant deux points:

     Pourvu, dit-il, qu'on _respecte toute la Bible_ et qu'on _s'accorde
     sur les points principaux_, on vit selon la réformation
     évangélique.

On ne voit pas, à vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrêterait
devant la sainteté de la Bible et devant certains points de son
interprétation. Le propre d'une religion fondée sur le libre examen
semble bien être de se détruire enfin elle-même; et c'est ce qui
arriverait sans doute à la Réforme, si, au bout du compte, le commun des
protestants n'étaient des hommes comme les autres, pliés, par sens
pratique, à une habitude et à une tradition, peu capables de critique,
et chez qui la liberté d'examen est un principe et une prétention
beaucoup plus qu'une réalité. Mais, ceci réservé, les déductions de
Rousseau sont irréprochables:

     Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-même (juge de la
     doctrine et des interprétations) et ne reconnaît en cela d'autre
     autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent
     moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en état
     de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la Réfomation, tel
     en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce..., et
     il est tellement de l'essence de la raison, d'être libre que, quand
     elle voudrait s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas
     d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout
     l'évangélisme croule à l'instant. _Qu'on me prouve aujourd'hui
     qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions
     de quelqu'un, dès demain je me fais catholique_, et tout homme
     conséquent et vrai fera comme moi.

Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau,
affectaient une extrême liberté d'esprit et passaient même pour
«sociniens»:

     Ce sont en vérité de singulière gens que messieurs vos ministres:
     _on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on
     ne sait même pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule
     manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres_...

Et il va plus avant. Il prête aux catholiques ce qu'ils auraient pu
répondre aux premiers réformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs
propres contradictions par un raisonnement que Bossuet eût avoué, et
d'un accent où Bossuet eût seulement mis plus de charité et de douceur.
Rousseau fait simplement, ici, le procès de la Réforme même et de son
principe. Le singulier homme! Toute cette seconde _Lettre de la
Montagne_ me paraît un chef-d'oeuvre, et un chef-d'oeuvre bien
inattendu. Ainsi la destinée de Jean-Jacques était d'être destructeur,
même du protestantisme, et cela en se conformant à ce qui est l'essence
même de la Réforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son
fond intime, conseille d'être: un individualiste forcené.

Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plaît extrêmement,
je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'âme de Rousseau, des
conséquences que nous verrons tout à l'heure.

Mais je ne puis quitter cette première partie des _Lettres de la
Montagne_ sans vous lire une page sur Jésus, qui prouve que ce n'est pas
seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils
qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi
Ernest Renan.

     Je ne puis m'empêcher de dire,--écrit Rousseau dans la troisième
     lettre,--qu'une des choses qui me charment dans le caractère de
     Jésus n'est pas seulement la douceur des moeurs, la simplicité,
     mais _la facilité, la grâce et même l'élégance_. Il ne fuyait ni
     les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les
     femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il
     mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point, son
     austérité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et
     juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait
     _quelque chose d'attrayant, de caressant_, _de tendre_; il avait
     le coeur sensible, _il était homme de bonne société_. Quand il
     n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus
     aimable.

Est-ce assez «Vie de Jésus»!

Naturellement, les _Lettres de la Montagne_ redoublèrent la fureur des
ennemis de Rousseau. Elles sont brûlées à Neuchâtel, à Berne, à La Haye,
à Paris.--Des morts contribuent à l'enfoncer dans sa mélancolie. Il perd
le maréchal de Luxembourg, «ce bon seigneur», le «seul ami vrai qu'il
eût en France», qui avait continué à lui écrire affectueusement depuis
son exil, et à qui Jean-Jacques avait envoyé de longues lettres sur les
moeurs du pays de Neuchâtel et sur le paysage du Val-Travers.--Vers le
même temps meurt madame de Warens, «déjà chargée d'ans et surchargée
d'infirmités et de misères». Rousseau, qui n'a jamais parlé d'elle
qu'avec tendresse et respect malgré tout, la place dans le ciel,--ce qui
est bien,--mais aux côtés de Fénelon,--ce qui paraît excessif:

     Allez, dit-il, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénélon, des
     Bernex (l'ancien évêque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui,
     dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur coeur à la
     charité véritable; allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à
     votre élève la place qu'il espère occuper près de vous.

Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le maréchal de Luxembourg) et
le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Maréchal, rappelé en
Angleterre, quitte Neuchâtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade,
triste, désemparé, la persécution continue et s'étend, attisée un moment
par un atroce pamphlet de Voltaire (_le Sentiment des citoyens_...). Le
pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui.
On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval
désigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse à
coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va à Neuchâtel
et, de là, à l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'île, fort
agréable, d'une lieue de tour, appartenait à l'hospice de Berne et
n'avait pour habitants que le «receveur» de l'hospice avec sa
famille,--de braves gens.

Rousseau passe dans cette île six semaines délicieuses; il herborise, il
se promène sur l'eau, et surtout il rêve... Vraiment on aurait bien dû
le laisser là tant qu'il eût voulu y vivre; car qui gênait-il? Mais un
décret du Sénat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affolé, il écrit au
Sénat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne
prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va à Bienne, où des zélés
lui assurent qu'il sera tranquille.

Il est encore expulsé de Bienne. Ah! les pasteurs ne le ménagent pas,
eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui.

Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement à se
réfugier en Écosse auprès de mylord Maréchal, à Venise, à Zurich, en
Silésie, à Berlin, en Savoie, à Jersey, en Italie, en Autriche, à
Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une
décision, il se rend à Strasbourg, où l'accueil très chaud qu'il reçoit
de toute la «société», le dédommage un peu.

Tant de malheurs achèvent de le rendre illustre,--commencent à le rendre
fou,--et le purifient.

Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considérer comme un
écrivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait
offert à temps (avant l'_Émile_) des honneurs et quelque sinécure... qui
sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait été
longtemps d'être «officiel», d'être un homme en place. Bien qu'il parle
souvent de son «inaptitude à supporter aucun joug», il a souvent,
d'autre part, le désir de s'insérer honorablement dans un ordre de
choses bien établi,--(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie
genevoise). Puis, incapable de défendre ses intérêts matériels, il avait
un peu le besoin d'être protégé, de sentir sa tranquillité assurée,
d'échapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens
de l'annihiler qu'en le faisant décréter de prise de corps.

Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-là; au contraire. Dès que
Rousseau est persécuté par le gouvernement de France, et plus durement
par les églises suisses, sa gloire devient unique, et sa réputation
européenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la
renommée d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un législateur
antique. Cela prenait déjà la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est
constamment dérangé par d'illustres visites. Il ne suffit pas à sa
correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de
grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prêtres, des
jeunes gens le consultent sur l'éducation, sur la religion, sur des cas
de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non
seulement éloquentes--ou fines,--mais pleines de bon sens et presque
toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a
presque toujours été sage pour les autres.

Mais aussi cette situation d'oracle européen exalte de plus en plus son
orgueil,--en même temps que ses malheurs trop réels, et l'inquiétude
continuelle où il vit, développent en lui la folie de la persécution.
Mais de ces malheurs même il jouit en quelque manière, tant il les voit
démesurés et exceptionnels.--Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la
première fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes)
Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps à
s'émerveiller de sa destinée, et se console de ses duretés par ce
qu'elle a d'unique,--Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le
temps qu'on le huait à Motiers, Rousseau obtint, par mylord Maréchal,
une place de conseiller d'État de Neuchâtel pour le colonel Pury, gendre
de Dupeyrou:

     C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou
     trop bas, continuait à me balloter d'une extrémité à l'autre: et,
     tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un
     conseiller d'État.

(Que de phrases de ce genre,--rappelez-vous,--dans _les Mémoires
d'outre-tombe_!)

Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de démence,
il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes
ne le détachent point de lui-même, mais le détachent de beaucoup de
choses contingentes et passagères. Il s'exerce à cette résignation qu'il
définit si bien dans l'_Émile_. Entre ses crises d'orgueil ou de délire,
il est patient et doux. Il est à noter que toutes les amitiés qu'il a
faites ou confirmées dans ce temps-là (mylord Maréchal, Dupeyrou,
Moultou, même l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est resté fidèle jusqu'à
sa mort, et les a à peu près exceptées de sa manie soupçonneuse.

Enfin, l'âme religieuse de Jean-Jacques devient plus purement
religieuse. Si les pasteurs genevois avaient été indulgents pour lui,
son spiritualisme eût assez facilement accepté la forme confessionnelle
de l'église genevoise. Mais, éclairé en même temps qu'irrité par
l'intolérance protestante, il se dégage de tout reste de protestantisme,
et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (où il passa, après tout,
vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincèrement pendant une
dizaine d'années); mais je dirai qu'il tend à une sorte de
_catholicité_. J'entends par là que son Dieu est le Dieu commun à toutes
les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de
Voltaire, ni le Dieu géomètre de ceux des Encyclopédistes qui ne sont
pas tout à fait athées, mais que c'est «Dieu sensible au coeur», et
aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que
Bossuet); quelque chose de plus, en vérité, que le Dieu des
déistes-rationalistes.

Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline
de _coeur_ au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides
les ministres de la religion du libre examen, lesquels le persécutent à
la fois par méchanceté et par ignorance du vrai principe de la
Réformation; considérant d'ailleurs et découvrant peut-être l'infirmité
d'esprit de la plupart des hommes, et même sentant quelquefois sa propre
tête faiblir, il n'est pas sans éprouver quelque sympathie pour l'esprit
de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne
l'ont pas traqué.

De très nombreux passages de ses lettres des années suivantes
manifestent les sentiments que je viens d'indiquer.

J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre:

A madame de B..., déc. 1763:

     Vous avez une religion qui dispense de tout examen: suivez-la en
     simplicité du coeur.

--A M. M..., curé d'Ambérier en Bugey, auquel il recommande Thérèse:

     ...Bonjour, monsieur, je suis plein de vous et de vos bontés, et je
     voudrais être un jour à portée de voir et d'embrasser un aussi
     digne officier de morale. Vous savez que c'est ainsi que l'abbé
     Saint-Pierre appelait ses collègues les gens d'église.

--A M. Marcel, maître de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha:

     ...Je n'ai jamais aspiré à devenir philosophe, je ne me suis jamais
     donné pour tel, je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l'être.

--A un abbé qui a des doutes sur divers points du dogme catholique et
qui songe à quitter son état:

     Quoi, monsieur..., dans un point de pure spéculation, dans lequel
     nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni à Dieu ni
     aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux préjugés
     de nos frères et de dire oui _où nul n'est en droit de dire non_?

--A M. Séguier de Saint-Brisson, un jeune homme inquiet, brouillé avec
sa mère sur des questions de religion (22 juillet 1764):

     ...Vous voulez secouer hautement le joug de la religion, où vous
     êtes né? Je vous déclare que, si j'étais né catholique, je
     demeurerais catholique, sachant bien que votre Église met un frein
     très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni
     fond ni rive quand elle veut sonder l'abîme des choses...

--De même à l'abbé de X..., autre prêtre troublé (11 nov. 1764):

     ...De quoi s'agit-il au fond de cette affaire? Du sincère désir de
     croire, d'une soumission du coeur plus que de la raison; car enfin
     la raison ne dépend pas de nous, mais la volonté en dépend, et
     c'est par la seule volonté qu'on peut être soumis ou rebelle à
     l'Église... Je commencerais donc par choisir pour confesseur un bon
     prêtre, un homme sage et sensé, tel qu'on en trouve partout quand
     on les cherche... Je lui dirais: Je sens que la docilité qu'exige
     l'Église est un état désirable pour être en paix avec soi; j'aime
     cet état, j'y veux vivre... Je ne crois pas, mais je veux croire,
     et je le veux de tout mon coeur. Soumis à la foi malgré mes
     lumières, quel argument puis-je avoir à craindre? Je suis plus
     fidèle que si j'étais convaincu.

Je ne sais pas bien, n'étant pas théologien, si tout cela est d'une
orthodoxie irréprochable; je ne vous dis pas non plus que les prêtres
troublés qui consultaient Rousseau fussent encore de très bons
prêtres... Mais toujours il leur conseille l'effort pour croire et la
soumission: voilà le fait. A tout mettre au pis, le catholicisme des
dernières années de Rousseau vaut bien celui de Lamartine, par exemple.

--Au chevalier d'Éon (Wootton, 31 mars 1766):

     ...Si mon principe (le libre examen) me paraît le plus vrai, le
     vôtre (l'autorité) me paraît le plus commode; et un grand avantage
     que vous avez est que votre clergé s'y tient bien, au lieu que le
     nôtre (le clergé protestant), composé de petits barbouillons à qui
     l'arrogance a tourné la tête, ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il
     dit, et n'ôte l'infaillibilité à l'Église qu'afin de l'usurper
     chacun pour soi.

--A M. Roustan (Wootton, 7 sept. 1766):

     ...Le clergé catholique, qui seul avait à se plaindre de moi, _ne
     m'a jamais fait ni voulu aucun mal_; et le clergé protestant, qui
     n'avait qu'à s'en louer, ne m'en a fait et voulu que parce qu'il
     est aussi stupide que courtisan.

--A Moultou, troublé lui aussi, quoique pasteur, une très belle lettre
de réconfort et d'exhortation à croire du moins à Dieu (Monquin, 14 fév.
1769).--Et je vous signale surtout la lettre à M. de M..., autre esprit
inquiet et travaillé de doutes, qui est un émouvant commentaire de la
_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. (Bourgoin, 15 janvier 1769.)
J'y relève ces mots:

     ...J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par
     sentiment; _maintenant je crois parce que j'ai toujours cru_.
     Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes
     raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus
     de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans
     toute leur force... et je m'y tiens en confiance et en conscience.

Et plus loin, sur ce qu'il y a un point, dans la recherche, où la raison
doit sentir ses limites:

     Alors, saisi de respect, l'homme s'arrête, et ne touche point au
     voile, content de savoir que l'Être immense est dessous.

Et sur la douceur de Jésus:

     ...Douceur qui tient plus de l'ange et du Dieu que de l'homme, qui
     ne l'abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait
     verser des torrents de larmes à qui sait lire sa vie comme il faut.

Il ne faut rien exagérer. Il est certain que, depuis les Charmettes,
Rousseau avait cessé d'être catholique au sens entier du mot,
c'est-à-dire de croire aux dogmes et à la hiérarchie du catholicisme. Il
est certain qu'à partir de 1754, l'antipapisme de son enfance lui était
revenu, notamment dans le _Contrat social_. Mais il est certain aussi
que, du jour où les protestants l'avaient persécuté, il avait cessé
d'être anti-catholique. Une partie du clergé de France avait pour lui
une sympathie secrète, d'abord en haine des Encyclopédistes, puis parce
que Rousseau ne fut jamais impie.

Sur la divinité du Christ, il n'a point de négation formelle. Dans un
fragment (_Morceau allégorique sur la Révélation_) qui est probablement
des dernières années de sa vie, et qui est écrit dans le goût et le ton
des _Paroles d'un Croyant_, il nous montre Socrate pénétrant dans le
temple des idoles,--puis Jésus. Au moment de l'entrée de Jésus:

     Une voix se fait entendre dans les airs, prononçant distinctement
     ces mots: C'est ici le Fils de l'homme; _les cieux se taisent
     devant lui_; terre, écoutez sa voix. Jésus monte sur l'autel de la
     principale idole et la renverse sans effort, et, montant sur le
     piédestal avec aussi peu d'agitation, il semblait _prendre sa
     place_ plutôt qu'usurper celle d'autrui.

Puis, il parle... et:

     On sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, _parce
     qu'il en avait la source en lui-même_.

Sur la messe même, le «vicaire savoyard», qui continue de la célébrer,
s'exprime ainsi dans la _Profession de foi_:

     ...Quand j'approche du moment de la consécration, je me recueille
     pour la faire avec toutes les dispositions qu'exige l'Église et la
     grandeur du sacrement; je tâche d'anéantir ma raison devant la
     suprême intelligence; je me dis: Qui es-tu pour mesurer la
     puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux,
     et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi qu'il
     en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas qu'au jour du
     jugement je sois puni pour l'avoir jamais profané dans mon coeur.

Tout cela n'est pas la foi entière, et n'est donc pas la foi. Mais ce
n'est pas non plus la négation. C'est d'un homme qui se souvient d'avoir
cru. Beaucoup de prêtres en France savaient du moins gré à Rousseau de
n'avoir jamais écrit une parole blasphématoire.

Retournons au Rousseau de 1762-1766.

Jamais il n'a été plus éloquent ni plus émouvant que dans ses
professions de foi religieuses de ce temps-là; jamais il n'a été plus
sage que dans ces consultations qu'il donnait aux âmes troublées:
jamais il n'a été plus grand écrivain... Et cependant il est déjà fou.

Fou sur un point. Il soupçonne tout le monde, même et surtout ses
anciens amis, de le haïr, de l'espionner, de le trahir, de le
persécuter, de former un vaste complot pour le rendre odieux et pour le
déshonorer.--Dès l'Ermitage, il montrait des signes de cette maladie
mentale. Mais elle le possède à présent, et presque sans relâche; et les
douze dernières années de sa vie ne sont plus que l'histoire d'un pauvre
animal poursuivi et traqué par une meute qu'il porte dans son
imagination, c'est-à-dire par lui-même.

Nous l'avons laissé à Strasbourg, cherchant encore où il s'établirait.
Il semble se décider pour Berlin. Puis, brusquement, pressé par la
comtesse de Boufflers, il se rend à Paris avec un sauf-conduit. Il loge
chez le prince de Conti, au Temple, qui est lieu d'asile, et où tout
Paris vient le voir et le fatigue. Et, le 4 janvier 1766, il se laisse
emmener en Angleterre par David Hume.

Hume avait la réputation d'un fort honnête homme, et certainement il
avait de la sympathie pour Rousseau et désirait lui rendre service. Dès
leur arrivée à Londres, Hume écrivait à la comtesse de Boufflers:

     _Mon pupille_ est arrivé en bonne santé; il est très aimable,
     toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable.

Et à la marquise de Barbentane:

     ...Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d'une
     sensibilité exquise... Il a dans ses manières une simplicité
     remarquable, et c'est un _véritable enfant_ dans le commerce
     ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que
     ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner avec la plus grande
     facilité..

Assurément ces phrases sont d'un ami. Mais elles impliquent tout de même
qu'aux yeux de Hume Rousseau est un être bizarre et faible. Elles le
jugent avec bienveillance, mais avec un sourire. Hume était de la
société de madame du Deffand et d'Horace Walpole, de d'Alembert et de
madame Geoffrin. Il aimait bien Jean-Jacques, oui; mais cela ne l'avait
pas empêché, un jour, chez madame Geoffrin, de collaborer à une
plaisanterie de Walpole sur Rousseau: une prétendue lettre du roi de
Prusse, où Jean-Jacques était raillé sur sa manie soupçonneuse et son
«besoin» de se croire persécuté. Comme, après tout, il l'avait été
réellement, la plaisanterie devenait assez cruelle, et c'est à quoi
David Hume n'avait pas pris garde.--Bref il aimait Rousseau, oui; mais
avec un peu de compassion ou de protection dans son amitié, et parfois
un peu d'ironie. Or, dès que Rousseau devinait ces sentiments-là chez un
ami, cela le rendait fou, simplement.

Et c'est pourquoi, transporté par Hume à Londres, puis envoyé par lui
dans une propriété de son ami Davenport (à Wootton, à 60 milles de
Londres) où Rousseau ne payait qu'un loyer fort modique,--c'est
pourquoi, dis-je, quelques mois plus tard, Rousseau rompt brusquement
avec Hume, l'accuse d'avoir conspiré son déshonneur avec d'Alembert et
le médecin Tronchin, et déclare Hume l'homme le plus fourbe et le plus
méchant de l'univers.

Ses griefs? Ils nous éclairent tristement sur son cas. Rousseau les
expose dans une longue lettre adressée à Hume lui-même, le 10 juillet
1766. Que lui reproche-t-il? Voici:--Hume n'a pas admis Thérèse à sa
table. A peine arrivé à Londres, les journaux, jusque-là bienveillants à
Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, évidemment, à l'instigation
de Hume. Hume a affecté de ménager l'argent de Rousseau, de le traiter
comme un pauvre. Hume, ayant commandé le portrait de Rousseau, lui a
fait donner par le peintre une expression sombre et méchante. Un jour
qu'ils étaient en tête à tête, Hume l'a fixé d'un regard sec et moqueur;
Rousseau est traversé par cette idée, que ce regard est celui d'un
scélérat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette à son cou en
s'écriant d'une voix entrecoupée: «Non, non, David Hume n'est pas un
traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût
le plus noir.» Sur quoi Hume, interloqué, rend poliment ses
embrassements à Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le
dos, lui répète plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme
nous aurions fait nous-mêmes à sa place): «Quoi, mon cher monsieur?...
Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...»--Et les
autres griefs de Jean-Jacques sont à l'avenant.

Il reste, je crois, que Hume, à l'origine, a manqué un peu de
délicatesse,--et qu'ensuite il a manqué d'indulgence. Mais il est vrai
qu'il en fallait beaucoup avec un si étrange malade.

       *       *       *       *       *

Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois années
encore,--inquiet, effaré, malade,--poussant la manie du soupçon jusqu'à
se croire visé par deux vers inoffensifs d'une tragédie de Du
Belloy;--quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de
président, après l'avoir accablé de politesses, lui avoue naïvement
qu'il ne connaît pas ses ouvrages;--inscrivant sur des portes d'auberge
les pensées de son orgueil;--entrevoyant quelquefois sa propre démence,
comme lorsqu'il écrit à M. de Saint-Germain: «Si j'avais trouvé plutôt
un coeur où le mien osât s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux»,
ou à d'Ivernois: «Je commence à craindre, après tant de malheurs réels,
d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28
mars 1768)»; puis ressaisi par ses visions habituelles;--n'ayant plus,
pour tous livres, que Plutarque, l'_Astrée_ et le Tasse;--incapable,
dit-il, de penser;--incapable de demeurer longtemps à la même place,--il
reprend, déjà vieux, la vie errante de son adolescence et de sa
jeunesse; se fait appeler «Renou» (du nom de famille de la mère
Levasseur); s'en va à Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau;
puis à Trye, chez le prince de Conti, d'où le délogent les tracasseries
des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les légumes du
jardin; puis à Lyon, puis à Grenoble, puis à Bourgoin, où il épouse
Thérèse en présence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux;
puis à Monquin, d'où le chasse la querelle de Thérèse avec une servante;
puis (de nouveau) à Lyon,--et enfin à Paris, où il s'installe rue
Plâtrière à son domicile d'autrefois, et reprend l'habit français.

C'est là que, pendant huit ans, il vit--enfin--comme un sage. Il n'est
plus--enfin--l'obligé de personne. Il paye--enfin--son loyer comme tout
le monde. Il a renoncé--enfin--aux grands seigneurs et aux grandes
dames. Il ne lit plus guère et n'écrit presque pas. Mais il s'amuse à la
botanique, il se promène, il herborise. Il a à peu près douze cents
livres de rente viagère; à quoi il ajoute environ cinq cents livres bon
an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six
ans, six mille pages de musique à dix sous).

Nous avons, sur ce Rousseau des dernières années, beaucoup de
témoignages, parmi lesquels l'_Essai_ (inachevé) _sur Jean-Jacques
Rousseau_, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez
dans le _Journal de Paris_, an VI; et _Mes visites à J.-J. Rousseau_ par
M. Eymar, fils d'un négociant de Marseille et venu à Paris pour voir son
idole.

Pour cette nouvelle génération, Rousseau est une espèce de saint laïque.
Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent
réelles et qui, au moment où ils connurent Rousseau, étaient à peu près
dégagées de tout mauvais alliage.

On a beaucoup accusé Rousseau d'avoir été ingrat. Ce n'est pas mon
avis,--deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis à
part.--Seulement, il se défend mal contre les bienfaiteurs qui
s'imposent à lui par vanité, et il paraît ingrat lorsqu'enfin, excédé,
il se dérobe brusquement. Mais il n'a été ingrat ni pour madame de
Warens, ni pour Thérèse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni
pour Malesherbes, ni pour mylord Maréchal, ni pour les Roguin, le
Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc..

Durant ses dernières années, il apparaît dans tout son beau. Rousseau,
il faut le dire, est extrêmement désintéressé. Tout autre que lui
aurait, avec ses livres (même à cette époque), fait une petite fortune.
Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement à une pension du roi
d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermédiaire de Hume.--Il
est très charitable, très bienfaisant, comme on disait alors. Il est
sobre. Il est d'une charmante simplicité de moeurs. Il est doux, poli,
aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de
personne,--(excepté, vers la fin, de ceux par qui il croit être
persécuté, et seulement en tant qu'ils le persécutent; et il est à
remarquer que, dans ses _Confessions_, il n'est pas méchant, excepté
pour Grimm et un peu pour madame d'Épinay). Il a quelquefois, il est
vrai, des accès de méfiance, de susceptibilité ombrageuse: mais ses amis
de la dernière heure le savent et le lui passent; et toujours il leur
revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et résigné, un
véritable sage, d'une sagesse passive, un peu à la manière d'un brahme.
Thérèse, racontant sa mort, dira naïvement: «Si mon mari n'est pas un
saint, qui est-ce qui le sera?»

Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de
temps en temps, quelques heures à déposer dans des cahiers sa folie, ses
visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle;
il écrit des _Dialogues_ où un Français converse sur Jean-Jacques avec
Rousseau qu'il ignore être Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues;
et cela s'étend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites
et de rabâchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et
tragique, et jamais Rousseau n'a été plus grand écrivain que dans
certains passages de ces sombres divagations.

Elles n'étonnent pas trop, lorsqu'on a suivi sa correspondance, surtout
depuis 1762. Il écrit, le 28 septembre 1762, à madame de
Latour-Franqueville (la plus entêtée de ses fidèles):

     Quiconque ne se passionne pas pour moi est indigne de moi...
     Quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon.

Le prologue du livre XIIe des _Confessions_, la superbe lettre de
quarante-cinq pages à M. de Saint-Germain (Monquin, 26 février 1770) qui
est à la fois son apologie et son examen de conscience, rendent déjà, en
plein, le son de la folie. A partir du 9 février 1770, il adopte, on ne
sait pourquoi, une manière de dater inutilement bizarre, et il met à
toutes ses lettres, en épigraphe, ces quatre vers (je ne sais où il les
a pris; peut-être sont-ils de lui):

    Pauvres aveugles que nous sommes!
    Ciel, démasque les imposteurs,
    Et force leurs barbares coeurs
    A s'ouvrir aux regards des hommes.

Dans les _Dialogues_, c'est la folie définitive. J'aurais voulu
rechercher pour vous, dans certains raisonnements de ce livre, les
signes les plus remarquables de déraison. Mais je n'en ai plus le temps.
Je vous dirai seulement ce que Rousseau croit voir. Voici.

...On dispose autour de lui les murs, les planchers, les serrures pour
l'espionner... On l'enveloppe de mouchards, de filles, de mendiants
stylés... On ouvre toutes ses lettres... S'il entre dans un lieu public,
tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'écartant de lui et sans
lui parler... Au parterre on a soin de placer à côté de lui un garde ou
un sergent... On le signale partout aux facteurs, commis, gardes,
mouches, savoyards, colporteurs, libraires... S'il cherche un livre, un
almanach, il n'y en a plus dans Paris... Les décrotteurs refusent de le
décrotter... S'il veut passer l'eau vis-à-vis les Quatre-Nations, on ne
passe pas pour lui, même en payant le coche entier... On lui envoie tous
les jours des espions sous forme de solliciteurs... On dit aux mendiants
de lui rejeter son aumône au nez... On crache sur lui dans la rue toutes
les fois qu'on le peut sans être aperçu de lui... On lui donne tous les
signes de la haine, en l'accablant des plus fades compliments... En
Dauphiné, on écartait de lui toute encre lisible, et celle qu'on lui
laissait devenait blanche sur le papier... On ne lui dit que de fausses
nouvelles... Pendant huit ans on s'est amusé à le faire voyager à grands
frais, lui et sa compagne... On s'arrange pour que, chez les marchands,
il paye les denrées moins cher que les autres acheteurs, afin de lui
faire publiquement l'aumône malgré lui et de l'humilier... On cherche à
l'amener au suicide... On l'accuse de crimes dont il ne peut se
défendre, puisqu'il ne connaît pas les accusateurs. Quels crimes? Il ne
sait pas non plus, sinon qu'on raconte qu'il est débauché et atteint
d'une maladie honteuse, et qu'il trompe sur le prix de ses copies de
musique.--Pour le reste, il ne sait pas, mais il sait qu'on l'accuse,
etc., etc... (Et tout cela revient vingt fois dans les _Dialogues_ parce
qu'il les écrit sans se relire.)

Qui lui fait toutes ces misères? «On». Qui, on? Tout le monde, les
grands, les auteurs, les médecins, les hommes en place, les femmes
galantes,--l'Europe, l'univers entier,--et particulièrement Grimm,
madame d'Épinay, Diderot, Hume, d'Alembert, et tous les
philosophes,--Choiseul à leur tête.

(Dans la réalité, les philosophes avaient commencé par le traiter assez
bien, et même avec ménagement comme un «original» et comme un malade;
puis avaient commencé à le trouver insupportable et, quand il s'était
déclaré publiquement leur ennemi, avaient fini par le détester et par le
regarder comme un fou malfaisant: voilà tout; et il est vrai que c'était
déjà quelque chose, mais rien d'imprévu, d'extraordinaire ni de
mystérieux.

Quant aux persécutions prétendues qu'il énumère en les dramatisant, vous
remarquerez que presque toutes s'expliquent par la curiosité du public à
son endroit et le soin que prenait la police de le protéger contre cette
curiosité.--Les marchandises qu'on lui vend moins cher qu'aux autres,
c'est un souvenir déformé d'une attention délicate de madame de
Luxembourg qui, sachant Thérèse dépensière, avait recommandé à l'épicier
de Montmorency de lui diminuer ses mémoires, se chargeant de la
différence... Et ainsi, je crois, du reste.)

«On» conspire contre lui. Qui encore, «on»? «Ces messieurs»,
c'est-à-dire les philosophes, la «secte philosophique».--«Ces
messieurs»! Jean-Jacques traite les philosophes exactement comme les
«libéraux», plus tard, traiteront les jésuites. Il écrit dans le
deuxième _Dialogue_:

     Grands imitateurs de la marche des jésuites, ils (les philosophes)
     furent leurs plus ardents ennemis, sans doute par jalousie de
     métier et maintenant, gouvernant les esprits avec le même empire,
     la même dextérité que les autres gouvernaient les consciences... et
     substituant peu à peu l'_intolérance philosophique_ à l'autre, ils
     deviennent, sans qu'on s'en aperçoive, aussi dangereux que leurs
     prédécesseurs.

Et il y revient infatigablement dans le troisième _Dialogue_, parle de
l'«Inquisition philosophique» des «missionnaires du matérialisme et de
l'athéisme» et des complots de la secte philosophique contre toute
religion et toute morale. Et cela est à rapprocher d'un passage bien
curieux du livre IX des _Confessions_:

     ...Je me rappelai le sommaire de la morale de Grimm, que madame
     d'Épinay m'avait dit qu'elle avait adopté. Ce sommaire consistait
     en un seul article, savoir, que _l'unique devoir_ de l'homme est de
     suivre _en tout_ les penchants de son coeur. Cette morale, quand je
     l'appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse
     alors que pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientôt que ce principe
     était réellement la règle de sa conduite, et je n'en eus que trop,
     dans la suite, la preuve à mes dépens. C'est la _doctrine
     intérieure_ dont Diderot m'a tant parlé, mais qu'il ne m'a jamais
     expliquée...

Et voilà donc Jean-Jacques fournissant des arguments à quelque historien
catholique de la Franc-Maçonnerie.

Ces jugements de Rousseau sur les Encyclopédistes ne sont peut-être pas
d'un insensé. Où il délire, c'est sur le complot organisé et sur les
persécutions spéciales dont il se croit victime. Oui, il est bien fou
sur ce point.

Mais, au fait, n'a-t-il été fou que sur ce point-là?



DIXIÈME CONFÉRENCE

LES RÊVERIES.--RÉSUMÉS ET CONCLUSIONS.


Lorsque Rousseau eût terminé la rédaction désordonnée et douloureuse des
cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_, il se demanda comment il
ferait parvenir cette apologie à la connaissance des hommes.

Le plus simple eût été de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne
ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine.
Mais Jean-Jacques se méfiait du monde entier.--Les «coquilles» qui se
rencontraient dans ses livres imprimés, il les attribuait à la malice de
ses ennemis; et il criait qu'«on» défigurait ses ouvrages pour le
perdre.

Il était dans un état d'âme proprement mystique. Il se voyait comme le
saint homme Job sur son fumier, délaissé de tous, et n'ayant de recours
qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,--fils
du rêve,--ne faisait même pas à Dieu les objections de Job. Il semble
qu'à ce moment-là, les vertus dont il avait le germe se fussent
parachevées en lui et que les autres lui fussent venues: douceur,
charité, résignation, simplicité, désintéressement, goût de la sainte
pauvreté; toutes, dis-je, sauf l'humilité. Mais, du moins, sa soumission
à Dieu et son détachement du monde étaient complets.

     Je doute, écrit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement
     dit à Dieu: Que ta volonté soit faite, et ce n'est pas sans doute
     une résignation fort méritoire à qui ne voit plus rien sur la terre
     qui puisse flatter son coeur.

Et c'est pourquoi il eut la pensée de s'en remettre à Dieu du sort de
son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et
d'ouvrier graveur et résolut,--lui calviniste, mais qui communiquait
avec Dieu par-dessus les religions,--d'aller déposer le paquet sur le
grand autel de l'église de Notre-Dame, «espérant que le bruit de cette
action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi».

Le samedi, 24 février 1776, ayant enveloppé le manuscrit des _Dialogues_
et y ayant mis cette suscription: «Dépôt confié à la Providence», il se
rendit sur les deux heures à Notre-Dame et marcha vers le grand autel.

Mais toutes les grilles du choeur étaient fermées. Rousseau fut
bouleversé par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de
l'église, «résolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours».

Il copie ses cinq cent quarante pages une troisième fois, cherche des
mains sûres où il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive
alors à la résignation parfaite:

     J'ai donc pris enfin mon parti tout à fait; détaché de tout ce qui
     tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me
     résigne à être à jamais défiguré parmi eux... _Ma félicité doit
     être d'un autre ordre_; ce n'est plus chez eux que je dois la
     chercher... _Délivré même de l'inquiétude de l'espérance ici-bas_,
     je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler
     le repos de mon coeur.

Il vit ainsi deux ans encore, rêvant, herborisant, copiant de la
musique,--consolé un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux
physiques redoublent. Thérèse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas
assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents
francs de rente viagère (car il varie sur le chiffre) et ce que lui
rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec
Thérèse, dans quelque établissement décent. Mais ce serait trop
simple.--Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son
espèce, il avait écrit et fait distribuer deux circulaires «au peuple
français», l'une pour protester contre la falsification de ses livres
par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la
scélératesse de ses ennemis. Il en rédige une troisième, où il expose sa
détresse depuis la maladie de Thérèse et demande, pour lui et pour elle,
le vivre et le couvert à qui voudra les leur donner, offrant en retour
«ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes».

C'est alors qu'il accepte de s'installer à Ermenonville, chez le marquis
de Girardin,--homme excellent, qui obligeait ses enfants à aller
décrocher leur déjeuner au haut d'un mât, et qui finit dans le
mesmérisme. Et c'est à Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux
jours après. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicidé
ou s'il est mort naturellement; car les certificats de médecins, dans
ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs
amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses
mains le crâne de Jean-Jacques (le 18 décembre 1897) écarte bien sans
doute le suicide par un coup de pistolet dans la tête, mais non par le
poison, ou un coup de pistolet au coeur. La piété de Rousseau me ferait
croire à la mort naturelle; mais à cette époque, il n'était plus
toujours maître de ses actes... Donc, je ne sais pas.

Or, dans ses deux dernières années, c'est-à-dire dans un temps où il
donnait les signes les plus évidents de folie, il écrivait les dix
chapitres des _Rêveries d'un promeneur solitaire_, c'est-à-dire le plus
beau (avec les _Confessions_), le plus original, le plus immortellement
jeune de ses livres.

Ce sont des impressions, des souvenirs, des récits de promenade, des
descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de
soliloques d'un ton religieux:

     Livrons-nous tout entier, dit-il, à la douceur de converser avec
     mon âme, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne
     puissent m'ôter.

J'ai déjà, au cours de mes leçons, puisé plusieurs fois dans les
_Rêveries_. On y trouve, plus encore que dans les _Dialogues_, un
détachement parfait, l'abandon total à Dieu:

     Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni
     bien ni mal... et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre
     infortuné, mais _impassible comme Dieu même_.

«Comme Dieu même?» Réveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne
saura-t-il jamais que l'humilité n'est pas seulement la plus religieuse,
mais aussi la plus philosophique des vertus? Se résigner à n'être que le
peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point
l'achèvement de la sagesse?

Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour
lui-même.--Proche de la mort,--des fautes qui lui reviennent du fond de
son passé, il en retient deux seulement: et nous connaissons à cela que
ce sont à ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est
d'abord l'abandon de ses enfants,--et c'est aussi,--cinquante ans
après,--le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir volé
le ruban...

Et là-dessus vient une dissertation pénétrante et stricte sur le
mensonge, comme d'un pénitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui
en souffre. Et cela,--pour la première fois, et la seule,--l'amène à un
sentiment qui est bien, enfin, de l'humilité, ou qui en est bien proche:

     Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie
     (_Vitam impendere vero_). Cette devise m'obligeait plus que tout
     autre homme à une profession étroite de la vérité... Voilà ce que
     j'aurais dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter
     sans cesse tant que _j'osai_ la porter. Jamais la fausseté ne dicta
     mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela
     _m'excuse bien mal_. Avec une _âme faible_, on peut tout au plus se
     garantir du vice; mais c'est être arrogant et téméraire d'oser
     professer de grandes vertus.

Ici, vraiment, il commence à se connaître. Cependant, il ne voit encore
et ne condamne que les mensonges de sa vie,--non les mensonges, plus
funestes, de ses livres. Ceux-là, il mourra sans les connaître, car ils
sont toute son âme, où l'aveugle sensibilité est reine.

Enfin, c'est dans la cinquième _Promenade_, plus encore que dans le
voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (_Nouvelle Héloïse_, I,
lettre 23), plus encore que dans le pèlerinage de Saint-Preux et de
Julie à la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute
vérité, une façon nouvelle,--nouvelle par le degré, nouvelle par
l'insistance,--de voir, de sentir, d'aimer et de décrire la nature.

Sur quoi l'on se demande:--Comment peut-il être fou, et écrire en même
temps des choses si parfaites, si émouvantes et si belles? Je
réponds:--C'est peut-être qu'au fond il l'a toujours été,--par
intermittence, mais toujours de la même manière et à toutes les époques
de sa vie.

En quoi consiste, en effet, la folie avérée de ses années
déclinantes?--Il est sensible, tendre, crédule. Il se jette à la tête
d'un homme à qui il prête toutes les vertus et dont il croit être adoré.
Puis il s'aperçoit que son nouvel ami est inférieur à l'image qu'il s'en
formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aimé.
Douloureusement déçu, il se croit trahi; et de cette prétendue trahison
de quelques personnes, il conclut à une trahison universelle, à un vaste
complot organisé contre lui. Déformation des choses par la sensibilité
et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout
dans ses _Dialogues_.

Mais ne déforme-t-il pas la réalité de la même manière dans ses autres
écrits?

Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature,
c'est-à-dire en faisant tout ce qui lui plaît; croire la société
mauvaise parce qu'il a souffert de la société, et conclure de tout cela
que c'est la société qui a corrompu la nature;--ou bien, parce qu'il
aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a
pas les sens jaloux, et qu'il n'a guère connu, de la passion, qu'une
certaine langueur à la fois brûlante et inactive, croire qu'un mari,
une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront
vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de caché, trois
de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer,
ménager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-même sous le nom de
Saint-Preux;--ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la
cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et
parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion
civique avec ses chers Genevois retrouvés, croire que c'est assurer le
bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à
l'État;--ou bien, dans sa vie même, parce qu'il aime la vertu, se croire
vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des
hommes, et le croire au point où il le croit;--ou bien enfin, comme dans
les _Dialogues_, croire que l'univers le persécute parce qu'il a
rencontré quelques amis infidèles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la
même opération de l'esprit, le même triomphe exorbitant de l'imagination
et de la sensibilité sur la raison? Et, si Rousseau peut être qualifié
de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que,
sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres? Il l'était...
oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes à nos yeux, si nous
les connaissions, s'ils écrivaient des livres et si, parmi leur
déraison, ils avaient quelque génie.

Joignez à cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la
lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donné sa sensibilité:
mais elles l'ont faite plus aiguë et plus dominante en lui fournissant
plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamné à la
solitude. Elles l'ont forcé de vivre replié sur soi. Jamais écrivain
n'est moins sorti de lui-même, n'a plus constamment rapporté tout à
lui,--et n'a cru, du reste, à la perversité de plus d'individus que cet
ami de l'humanité et cet homme si persuadé de la bonté naturelle de
l'homme.

Cette déraison, cette subordination totale du jugement à la sensibilité,
lui fait une place unique dans notre littérature. Comparez-le, je ne dis
pas aux grands écrivains du XVIIe siècle, mais à Voltaire, à
Montesquieu, à Buffon, même à l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous
paraîtront sensés! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de
Rousseau éclatent d'une absurdité ingénument insolente. Je vous ai fait
remarquer que ses plus déterminés partisans sont souvent obligés
eux-mêmes de l'interpréter et d'avouer qu'ils l'interprètent: il ne faut
pas, assurent-ils, considérer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu
signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le
seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom)
qui ait besoin d'une interprétation aussi complaisante et aussi
radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper:
ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs
audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la
tradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau,
cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un
«monstre» (qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou
petits, du XIXe siècle).

De là, peut-être, son attrait. Outre qu'il avait du génie et, au plus
haut point, le don de l'expression, l'humanité est telle que c'est
peut-être la part d'absurdité qui est dans son oeuvre, qui a permis à
Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui à
cause de sa déraison brillante et émue de poète-dialecticien, à cause
des singularités et des contradictions même de sa personne et de sa vie,
à cause de la vibration délirante que son âme malade communiquait à ses
livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystérieux «attrait
de l'absurde». Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre à la
sensibilité l'image subite et grossière d'une facile revanche contre ce
qu'il y a de pénible dans la réalité.

       *       *       *       *       *

Résumerai-je maintenant son oeuvre, et ce qu'on appelle son système?
D'autres l'ont fait, et de telle façon que je ne l'essaierai point après
eux. Faguet d'abord, et avec quelle pénétration! dans son _XVIIIe
siècle_. Il avoue seulement n'avoir pu, malgré ses efforts, faire
logiquement rentrer le _Contrat social_ dans l'ensemble du système de
Jean-Jacques.

--M. Gustave Lanson a été plus heureux. Vous devez lire, dans son
histoire de la _Littérature française_, son chapitre sur Rousseau, si
vous aimez Rousseau avec intransigeance, et si vous désirez croire à la
cohérence et à l'unité de son oeuvre, et à sa bienfaisance inépuisée.
Cette étude est d'ailleurs un modèle d'interprétation subtile et
d'ingénieuse reconstruction.

Je ne puis vous la remettre sous les yeux; mais un manuel à l'usage des
lycées se trouve résumer ainsi le résumé de M. Lanson:

     Système de Rousseau.--1º L'état de nature est bon, l'état social
     est mauvais,--voilà la thèse.--2º Mais on ne peut revenir à l'état
     de nature, il faut donc se résigner à l'état social comme à un
     pis-aller nécessaire,--voilà l'antithèse.--3º D'ailleurs on peut
     améliorer l'état social en le rapprochant, par divers moyens, de
     l'état de nature,--voilà la synthèse.

     Dès lors on aperçoit comment le développement du premier et du
     troisième point se distribue entre ses oeuvres.--La bonté de l'état
     de nature et les vices de l'état social, voilà le sujet des deux
     _Discours_ et de la _Lettre à d'Alembert_.--Remédier aux maux de
     l'état social pour l'individu par une éducation conforme à la
     nature, voilà le sujet de l'_Émile_;--y remédier pour l'homme en
     famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature,
     qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes,
     voilà le sujet de la _Nouvelle Héloïse_;--y remédier enfin, pour
     les hommes soumis à un gouvernement, par l'observation loyale des
     conditions qu'ils mirent jadis à cette soumission et que leur dicta
     la nature (paraît-il), voilà le sujet du _Contrat social_.

Et ainsi:

     L'homme social sera réconcilié avec l'homme naturel comme individu,
     comme époux, comme citoyen.

Les écoliers qui liront cela, et qui s'en contenteront, considéreront
sans doute Rousseau comme l'esprit le plus rectiligne et le plus
géométrique entre les grands écrivains. Je crois que ces innocents
seront loin de compte.

D'abord, un système qui sous-entend ceci: «Mes instincts et mon bon
plaisir sont sacrés, et je les appelle nature», et qui tient en ces deux
lignes: «La nature est bonne, la société l'a corrompue; donc revenons le
plus possible à la nature» est un système assez pauvre, et qui repose,
en outre, sur le plus arbitraire et le plus imprécis des postulats. Ce
n'est pas un système, c'est un état sentimental. La répétition
continuelle d'un seul principe, et d'un principe aussi douteux, ne
suffit pas à faire un système ni une philosophie sociale. Un seul
principe, oui, mais dont Rousseau tire, selon son humeur, des
conséquences dont beaucoup se contredisent entre elles,--sans compter
les désaveux formels que sa correspondance inflige à tous ses
ouvrages,--(et sans compter encore les contradictions, excusables
peut-être, mais si fréquentes, de ses actes avec ses écrits).

Mais ce principe même (nature bonne, société mauvaise)--qui n'est au
fond qu'une commode formule de révolte,--l'aurait-il rencontré, si,
lorsqu'il était déjà dans sa trente-huitième année, tout occupé de
musique et de théâtre galant, la question de l'Académie de Dijon ne le
lui avait suggéré? Et la plus grande partie de son oeuvre n'est-elle pas
comme suspendue à ce hasard? Eût-il conçu la superstition de l'égalité,
sans une nouvelle question de cette fatale Académie? Eût-il écrit la
_Nouvelle Héloïse_ s'il n'avait pas connu mademoiselle de Breil, puis
madame d'Houdetot et Saint-Lambert? Etc., etc..--On peut, direz-vous, se
poser des questions de _ce genre_ sur tous les écrivains et à propos de
tous les livres.--Non pas, mais seulement à propos d'«ouvrages
d'imagination», d'ouvrages de poètes ou de romanciers: et Jean-Jacques
est toujours poète ou romancier.--Et je crois vous avoir montré, en
effet, que tous ses ouvrages lui ont été inspirés par des circonstances
privées, et qu'ils s'expliquent par là d'abord,--puis par son
tempérament, son état physique, par telle ou telle partie de son passé,
et, j'oserai dire, par celle de ses âmes qui, dans tel ou tel moment,
agissait en lui: âme de Genevois, âme de protestant, âme de catholique;
âme de vagabond et de révolté; âme d'amoureux impuissant, âme de
simulateur par soif d'émotion, âme de rêveur et presque de fakir, âme de
malade. Il n'est pas bien surprenant qu'une oeuvre écrite par des âmes
si diverses n'offre point une bien sévère unité; et l'on ne s'étonnera
donc ni des contrariétés intérieures de la _Julie_, de l'_Émile_ et du
_Contrat social_, ni des contradictions du _Contrat social_ avec la
_Julie_ ou l'_Émile_, ni des contradictions de tous ces livres avec ses
lettres.--Où donc est l'unité? Non point, à mon avis, dans le système,
mais dans ce fait que toutes ces âmes tourmentées dont se compose la
personne de Jean-Jacques ont en commun une sensibilité morbide et le
plus souvent exclusive du jugement et de l'esprit critique.--Ou plutôt
simplifions encore. Réunissons d'une part le vagabond, le déclassé, le
rêveur alangui, le plébéien, le malade, et aussi le protestant,
c'est-à-dire l'homme d'une religion fondée sur le libre examen (et tout
cela ensemble fait peut-être un anarchiste)--et d'autre part... quoi?
l'homme qui reste quand même un peu d'une patrie et d'une tradition, et
le protestant marqué de tendresse catholique; et concluons:--Un
individualisme outré, avec, çà et là, quelque vestige, de
traditionnalisme par la vertu du sentiment religieux: voilà où est
peut-être l'unité, trouble et secrète, des oeuvres de Rousseau, si elle
est quelque part. Et encore cette unité demeure-t-elle une dualité.

       *       *       *       *       *

Il me reste à indiquer les nouveautés de Rousseau et sa double
influence, politique et littéraire.

Parmi ses nouveautés, je vois d'abord son style. La nouveauté, ici, me
paraît celle d'une chose ancienne retrouvée et enrichie. J'ai déjà dit à
propos du premier _Discours_, que Rousseau prosateur renoue une
tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands écrivains du
XVIIe siècle, lorsqu'il se met à écrire, il en adopte la phrase
harmonieuse, complexe, périodique. On a dit qu'il avait retrouvé le
style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il
a moins d'images que Bossuet, et moins inventées; mais il en a de fort
belles et quelquefois empruntées à des objets nouveaux. Sa construction
est plus serrée, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus étroite
correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les
antithèses et les balancements de mots. Tout en conservant, à
l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage à la concision:
mais, comme il aime à répéter plusieurs fois la même idée avec des mots
différents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le
détail et prolixe dans l'ensemble.--Il a un extrême souci de l'oreille.
Une des singularités de son style, c'est le soin avec lequel il évite,
dans la même phrase, les répétitions de mots,--remplaçant le substantif,
autant qu'il le peut, par le pronom personnel, démonstratif ou possessif
selon les cas,--et cela, fréquemment, jusqu'à rendre la phrase difficile
à comprendre. Il préfère l'obscurité à l'apparence même de la
négligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paraître moi-même obscur,
un exemple, que je n'ai pas eu à chercher longtemps. C'est dans la
_Nouvelle Héloïse_ (deuxième partie, lettre 25), à propos du portrait de
Julie, que Saint-Preux trouve trop décolleté:

     Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton
     sein; on voit que l'un de ces deux _objets_ doit empêcher l'_autre_
     de paraître; il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les
     accorder; et quand _sa_ main ardente ose dévoiler _celui_ que la
     pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu
     _l_'oublies et non que tu _l_'exposes.

(Il faut mettre un peu à part les _Confessions_, où le style est plus
simple, moins constamment tendu, plus varié, plus libre, plus près des
choses, plus savoureux, plus «sensuel», et où le vocabulaire est plus
riche de mots familiers ou même de mots de terroir.)

En somme, ce style de Rousseau est un très beau style. Il contient celui
de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des
écrivains «à considérations» du XIXe siècle,--et, beaucoup plus qu'en
germe, le style de Chateaubriand.--Il contient malheureusement aussi
celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre
ennuyeux.--N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau
a relevé le ton de la prose française. Mais d'autres ont dit cela mieux
que moi.

Quelles nouveautés encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles
qui ont agi immédiatement sur ses contemporains.

On dit qu'il a été un grand réformateur des moeurs; qu'il a restauré la
morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience
(«Conscience... instinct divin... guide assuré...») et la morale
domestique par la réprobation de l'adultère et en prêchant le respect du
mariage et du devoir paternel et maternel.

Il y a du vrai, oui: mais, tout de même, on exagère un peu. On dirait
vraiment que la morale avait cessé d'exister en France, qu'il n'y avait
plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris
et des provinces étaient des épouses dévergondées et de mauvaises
mères... En réalité Rousseau (et cela après Marivaux, Destouches, La
Chaussée, qui sont des écrivains très amis de la morale) n'a agi, un
peu, que sur un petit monde très corrompu, mais très restreint. Parce
que Rousseau a déterminé quelques jeunes femmes du monde à allaiter
leurs enfants et à passer un peu plus de temps à la campagne, il ne
faut pas croire qu'il ait transformé et régénéré la société française.
La licence des moeurs dans les classes riches a continué, si je ne
me trompe, jusqu'à la Révolution; et aussi la littérature libertine.
Seulement on s'attendrit plus aisément et on fait plus de phrases
sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout développé chez ses
contemporains,--c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement
différente de la bonté. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a
fait, qu'il a «changé l'atmosphère morale de la France».

On a dit qu'il avait réappris aux femmes la «passion», la grande, la
vraie, tout à fait oubliée, à ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien
que les Lespinasse et les Aïssé,--et d'autres sans doute qui ne nous
ont pas fait de confidences--n'eurent pas besoin de ses leçons!

Il est plus vrai de dire qu'il a agi, même sur ses contemporains, par la
ferveur de son déisme. Il a été un homme vraiment religieux, je l'ai
montré avec abondance. Il s'est posé en adversaire déclaré des
Encyclopédistes athées, et c'est par là surtout qu'il s'est attiré leur
haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six années de
catholicisme n'est pas si éloigné du catholicisme sentimental de
Chateaubriand. Et à un moment, dans les premières années du XIXe
siècle, on peut dire que, «si l'action de Rousseau avait mené à la
république jacobine, elle a contribué, peu après, à la restauration
catholique» (Lanson).

Nouveauté encore, relativement à la doctrine des Encyclopédistes, la
façon dont Rousseau conçoit le progrès. Il n'a pas leur foi béate en
cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrès matériel et
intellectuel impliquât le progrès moral, ni qu'il assurât le bonheur des
hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.--Rousseau est,
d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points où il est
directement l'ennemi des Encyclopédistes. Il serait possible,--et
intéressant,--de composer tout un volume de maximes et de pensées
conservatrices et traditionnalistes tirées du «libertaire» Jean-Jacques
Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer à trouver des formules qui
le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de
chercher ses idées ou ses instincts dominants.

Mais où Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, où il l'est
avec plénitude, éclat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le
sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et
rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas
les poètes antiques ni ceux de la Renaissance française, ni Théophile ou
Tristan, ni madame de Sévigné ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant
Rousseau nos pères fussent incapables d'être vivement touchés des
aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup à
en jouir, et leurs sensations de cet ordre, même les plus vives, étaient
notées par eux soit avec un extrême artifice (comme chez Théophile, si
vous voulez) soit avec une extrême sobriété (comme chez La
Fontaine);--jusqu'à ce que les champs, les bois, les montagnes et les
lacs se fussent reflétés dans les yeux solitaires de Jean-Jacques.

C'est bien depuis Rousseau et à son exemple que nous nous sommes étudiés
à percevoir, à goûter, à savourer les images diverses de la terre
cultivée ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondément.
L'aspect général du roman et de la poésie lyrique en a été tout
transformé. J'oserai presque dire que l'homme civilisé est, depuis
Rousseau, plus ému par la terre qu'il ne l'avait été durant des milliers
d'années.

Et Rousseau est allé, du premier coup, extrêmement loin dans cet art de
voir la nature, d'en être touché et de la peindre. Depuis, on a raffiné
là-dessus; on a tenté des peintures plus minutieuses d'aspects naturels
plus rares; on a tourmenté les mots, quelquefois avec bonheur, pas
toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa façon à la
fois large et précise de peindre les ensembles, me suffit encore
aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pénétrés d'âme,
qu'ils traduisent toujours un sentiment en même temps qu'une vision. Et,
dans sa _Cinquième Promenade_, il a su exprimer, et complètement,
quelque chose de plus neuf encore, à ce moment-là, que ses paysages
eux-mêmes: la rêverie _dans_ la nature.

Cela, c'est sa grande originalité. C'est par là qu'il nous tient encore.
J'ai été tout surpris de découvrir dans une page que j'écrivais il y a
longtemps (plus de vingt ans à coup sûr) des souvenirs certains, mais
probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma
sensibilité, de ce Rousseau que je ne lisais guère alors:

     L'amour de la nature, disais-je, suscite une sorte de rêverie qui
     nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d'une vague et
     flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie
     universelle... Il nous fait éprouver que nous sommes entourés
     d'inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère, qui
     risquerait de se perdre par l'abus de la science et de la sotte
     confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de
     rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans
     pensée, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une sérénité
     fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la
     partie douloureuse de nous-même; et ce qui est charmant, c'est que
     nous la sentons qui s'endort, et que nous nous en souvenons sans en
     souffrir. Il serait beau de voir un jour l'humanité vieillie,
     dégoûtée des agitations stériles, excédée de sa propre
     civilisation, déserter les villes, revenir à la vie naturelle, et
     employer à en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la
     délicatesse et la sensibilité acquises par d'innombrables siècles
     de culture. L'humanité finirait ainsi à peu près comme elle a
     commencé. Les derniers hommes seraient, comme les premiers, des
     hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les
     membres de l'Institut, et aussi beaucoup plus philosophes... Au
     fait, le bonheur final où la race humaine aspire et vers lequel
     elle croit marcher se conçoit bien mieux sous cette forme que sous
     celle d'une civilisation industrielle et scientifique.

       *       *       *       *       *

Ce qui me revenait confusément ce jour-là, n'est-ce pas le songe qui est
au fond de l'absurde _Discours sur les Sciences et les Arts_ et du
ténébreux _Discours sur l'inégalité_! Ainsi il y a tel mouvement de
notre sensibilité par où nous sommes encore disciples de Rousseau sans
le savoir.

Outre l'amour des aspects de la terre, outre la rêverie, il apporte
(surtout dans les _Confessions_), une espèce de réalisme cordial et
souriant. Jean-Jacques n'est point, comme les autres écrivains de son
temps, un gentilhomme ou un bourgeois formé dans les collèges. Un
souffle frais et libre entre avec lui dans notre littérature. Son charme
est grand. Il dure, et, dans les intervalles de sa rhétorique, se fait
sentir encore.

       *       *       *       *       *

J'ai dit ses nouveautés heureuses. Je n'ai plus qu'à indiquer son
influence posthume.

Dans la politique d'abord. Ce n'est ni Voltaire, ni Montesquieu, et ses
disciples qui ont donné sa forme à la Révolution, c'est Rousseau. La
théorie de la démocratie absolue et du droit divin du nombre date de
lui. La Terreur, c'est (je vous l'ai fait voir) l'application à un grand
et vieux royaume d'une théorie de gouvernement rêvée par un sophiste
pour une bourgade... Et le bréviaire du jacobinisme, c'est toujours le
_Contrat Social_.

Rousseau fut le dieu de la Révolution. Elle le porte au Panthéon et lui
vote une statue; elle pensionne Thérèse remariée, après la cinquantaine,
à un palefrenier.--Vous vous rappelez que, dès 1788, Marat commentait le
_Contrat social_ dans les rues et sur les places. Le jargon
révolutionnaire, c'est la langue de Rousseau mal parlée. Rousseau
enchante le peuple par son affirmation de la bonté des pauvres et de la
méchanceté des riches et des grands. On lui rend un culte. Je possède un
recueil d'opuscules composés sur Rousseau de 1787 à 1793, qui montre à
quel point l'homme est un animal religieux. Il y a le compte rendu d'une
fête champêtre célébrée à Montmorency en l'honneur de Jean-Jacques.
Sept discours,--et quels discours!--et des chants, et des emblèmes, et
des allégories. Une de ces fêtes qu'il rêvait dans sa _Lettre sur les
Spectacles_.--Il y a aussi un _Éloge de Rousseau, qui a concouru pour le
prix de l'Académie française_ (1790); et l'_Éloge de Rousseau, citoyen
de Genève par Michel Edme Petit, citoyen français_ (1793). On y voit ce
que peuvent devenir les idées de Rousseau dans le cerveau d'un imbécile.
C'est d'une sottise extraordinaire, et d'une sottise toute prête à
devenir féroce. Et il y a enfin (car je ne puis tout mentionner) des
_Réflexions philosophiques et impartiales sur J.-J. Rousseau et madame
de Warens_, où Rousseau est non seulement excusé, mais glorifié pour
l'abandon de ses enfants, et comparé à Brutus et à Manlius sacrifiant
leurs fils à la patrie! Rousseau est simplement, pour les nigauds et les
coquins de ce temps-là, le sauveur, le rédempteur de l'humanité. Sans
lui, sans quelques phrases de cet étranger dans son _Discours sur
l'inégalité_, surtout sans son _Contrat social_ (auquel il tenait si
peu), il est possible qu'on n'eût pas songé, en 1792, à faire la
république.

En littérature, ce que Rousseau a légué aux générations qui l'ont suivi,
c'est le romantisme, c'est-à-dire (au fond et en somme, et quoique bien
des poèmes ou livres de romantiques semblent échapper à cette
définition) l'individualisme encore, l'individualisme littéraire,
l'étalage du «moi»,--et la rêverie inutile et solitaire, et le désir,
et l'orgueil, et l'esprit de révolte: tout cela exprimé, soit de façon
directe, soit par des masques transparents auxquels le poète prête son
âme. (Mais, au reste, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer au
beau livre de M. Pierre Lasserre: le _Romantisme français_.)

Au point où Rousseau l'a porté (surtout dans les _Confessions_ et les
_Rêveries_) cet individualisme littéraire était chose insolite, non
connue auparavant, et où l'on pouvait voir un emploi indécent et anormal
de la littérature. Car évidemment elle n'a pas été faite pour ça.--A
l'origine, le poète chante ou récite aux hommes assemblés des histoires,
ou des chansons ou des éloges de héros ou des préceptes de morale. Il
est clair qu'on ne lui demande pas de confidences intimes. Telle est la
littérature primitive et «naturelle», la seule qu'aurait dû admettre
Jean-Jacques, prêtre de la nature.--Plus tard, après l'invention de
l'écriture, après l'imprimerie, on a instinctivement senti qu'il ne
convenait d'exposer au public,--multipliés par la copie ou par la lettre
imprimée,--que des pensées, des récits, des images propres à intéresser
tout le monde; qu'il était peu probable que la personne intime et
secrète de l'écrivain importât aux autres hommes, et qu'il y aurait, du
reste, impudeur à l'exprimer publiquement.--L'individualisme en
littérature, l'antiquité l'a ignoré (sauf dans quelques strophes ou
distiques d'élégiaques). Le moyen âge, le XVIe siècle, le XVIIe et
le XVIIIe, jusqu'à Rousseau, ne l'ont presque pas connu. Montaigne
lui-même n'est indiscret qu'à la façon d'Horace, par exemple. Il ne se
confesse pas tout entier, ni toujours (il s'en faut de beaucoup); et
tous ses aveux se rapportent à des observations générales sur la nature
humaine.

Rousseau, par ses _Confessions_, a véritablement inauguré le genre et
l'a, du premier coup, réalisé totalement. Personne ne se confessera plus
comme s'est confessé Jean-Jacques.

Je vous ai, dans ma première leçon, parlé de ce livre unique. J'ajoute
une réflexion. Rousseau a commencé les _Confessions_ à Motiers en 1762,
sur l'exhortation d'un libraire et d'abord dans une pensée d'apologie.
S'il n'avait pas été persécuté, il ne les aurait peut-être pas écrites.
S'il ne les avait pas écrites, d'abord il serait moins illustre; puis,
nous le connaîtrions moins; nous ne saurions pas ses hontes, ni
l'abandon de ses enfants; ou du moins nous n'en serions nullement sûrs;
et enfin, son chef-d'oeuvre nous manquant et, par suite, l'étrange
attrait de sa renommée étant moindre, l'action de ses autres écrits
n'eût peut-être pas été aussi puissante.--Voilà, direz-vous, des
hypothèses bien vaines.--Attendez. Comme il y a beaucoup d'imprévu et
d'aventure dans la vie de Rousseau et que son oeuvre est liée à sa vie,
il y en a beaucoup aussi dans les causes qui l'ont déterminé à écrire
tel ou tel de ses livres (je vous l'ai fait remarquer vingt fois). Il
n'a tenu qu'à des hasards apparents que Rousseau n'eût pas écrit telle
chose funeste et redoutable,--et dont lui-même n'était pas très
persuadé. Il est surtout illustre et puissant par les deux livres qu'il
y avait le plus de chances qu'il n'écrivît pas: le _Contrat social_ et
les _Confessions_. Joseph de Maistre dirait là-dessus (je suppose) que
ce que nous appelons la part du hasard dans une vie humaine, c'est la
part de la volonté divine, et qu'ainsi la destinée de Rousseau, plus que
celle d'aucun autre écrivain célèbre, a été dirigée, a été voulue par
une Providence irritée dont il a été l'instrument aveugle.--Je dirai,
moi, simplement que, ce qu'il a écrit ayant si fort agi sur des
générations d'hommes,--et n'étant pas certain cependant qu'il ait pensé
tout ce qu'il a écrit, ni qu'il l'eût écrit, telle circonstance
accidentelle de sa vie venant à manquer,--Rousseau m'apparaît à cause de
cela, dans la suite de nos grands écrivains (entre lesquels il vient
brusquement s'inscrire du dehors), étrange, mystérieux, tragiquement
prédestiné et, bien mieux que celui à qui Renan applique cette formule,
«créé par un décret spécial et nominatif de l'Éternel».

Je ferme ma parenthèse. Donc, la descendance littéraire de Jean-Jacques,
c'est Chateaubriand, c'est madame de Staël, c'est Senancour, c'est
Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet... Sans Rousseau, ils n'auraient
pas été tout ce qu'ils sont.

Puis-je regretter, en énumérant de si grands écrivains,
l'individualisme romantique? Oh! non, car ils m'ont trop souvent charmé,
et trop profondément. Et puis, peut-on dire qu'il n'y ait que des
confidences personnelles dans les poètes et les écrivains romantiques?
Sont-ils romantiques tout entiers? Avez-vous rencontré, dans
Chateaubriand, Lamartine, Hugo ou Vigny, beaucoup de sentiments
personnels, qui ne soient en même temps généraux par quelque côté?--Ce
qui est peut-être vrai, c'est que le meilleur et le plus solide de la
littérature du XIXe siècle resterait, le romantisme ôté, et qu'en
effet la littérature la plus ancienne, la plus nécessaire et la plus
forte, c'est bien la littérature objective, impersonnelle (philosophie,
histoire, roman de moeurs et de caractères, théâtre même).

Mais que l'autre est souvent séduisante! et que les souffrances, les
fautes et les sentiments les plus intimes d'un homme qui a le génie de
l'expression agissent délicieusement sur notre sensibilité! Un individu
de cette sorte, lorsqu'il s'examine et se décrit, descend quelquefois
plus loin dans son âme qu'il ne descendrait dans celle des autres... Et
je sais que la littérature personnelle est forcément la glorification
d'un certain nombre de péchés capitaux: mais, sans elle, bien des choses
n'auraient pas été dites, qu'il eût été dommage qui ne fussent pas
dites. Avouons, si vous le voulez, que cette littérature-là est quelque
chose de déréglé, quelque chose qui n'est pas tout à fait dans
l'ordre... Mais, tout de même, il eût été triste que le romantisme,--qui
depuis cinquante ans décline,--ne fût pas né...

Suivrai-je l'influence de Rousseau chez les étrangers? Ici, je manque
par trop de compétence et de science; je ne puis,--après vous avoir
renvoyé au livre excellent de Joseph Texte[16],--que vous répéter ce
qu'on a coutume de dire: que l'influence de Rousseau s'est exercée sur
Goethe, Schiller, Byron; sur Kant, Fichte, Jacobi, Schleiermacher; et,
avec une évidence éclatante, sur Tolstoï.

[Note 16: _Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme
littéraire_.]

     J'ai lu Rousseau tout entier, disait Tolstoï à l'un de nos
     compatriotes; j'ai lu ses vingt volumes, y compris le dictionnaire
     de musique. Je l'admirais avec plus que de l'enthousiasme; j'avais
     un culte pour lui. A quinze ans je portais à mon cou, au lieu de la
     croix habituelle, un médaillon avec son portrait. Il y a des pages
     de lui qui me sont si familières qu'il me semble les avoir écrites.

Et enfin (et je l'ai souvent senti dans cette longue promenade à travers
son oeuvre), soit par lui-même, soit par les écrivains qui ont subi son
influence, il agit aujourd'hui encore sur beaucoup d'entre nous, même à
notre insu. Il agit encore sur la part la plus aveugle de nous-mêmes,
sur notre sensibilité: car lui-même est un être sensible
prodigieusement, et d'une sensibilité sans règle, c'est-à-dire très
distincte de la bonté, souvent ennemie de la raison, et souvent
maîtresse d'erreur et instigatrice de révolte.

       *       *       *       *       *

Avant de le quitter, je le considère dans le plus complaisant des
nombreux portraits qu'il a laissés de lui-même: ses quatre _Lettres à M.
de Malesherbes_. (Et cette manie d'«expliquer éternellement son
caractère» a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, déjà, de
faiblesse mentale.)--Lorsqu'il compose ces quatre _Lettres_, il est dans
son plus beau moment; il vient d'écrire la _Julie_, le _Contrat_ et
l'_Émile_; et sa folie n'est que commençante. Or, comment se voit-il? et
comment se définit-il?

Dans ce portrait,--qu'il veut pourtant aussi avantageux que
possible,--il oublie, ou néglige, ou dédaigne les parties les plus
saines de lui-même, celles où se seraient sans doute reconnus ses aïeux
parisiens et catholiques; il oublie le Jean-Jacques qui a écrit des
choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article
_Économie politique_), ou sur le naïf _Projet de paix perpétuelle_ de
l'abbé de Saint-Pierre; celui qui a écrit l'admirable troisième partie
de la _Nouvelle Héloïse_, et, dans l'_Émile_, la _Profession de foi du
Vicaire_ et les chapitres délicieux sur l'éducation de Sophie, et
certaines pages des _Lettres de la Montagne_ et, dans sa correspondance
privée, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le
public qu'il osait ses folies).

Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur; et voici comme il se peint.

Après avoir exprimé son «dégoût des hommes», il en cherche la cause.
«Elle n'est autre, dit-il, que cet _indomptable esprit de liberté que
rien n'a vaincu_» (car, naturellement, il donne aux choses de favorables
noms). Il continue en disant que «_personne au monde ne le connaît que
lui seul_». Il assure connaître ses défauts et ses vices, mais il ajoute
aussitôt: «Avec tout cela, je suis très persuadé que, de tous les hommes
que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi.»

Il se définit lui-même «une âme paresseuse qui s'effraie de tout soin,
un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter, et sensible à
l'excès à tout ce qui l'affecte». Il proclame son mépris absolu de
l'opinion. (Or l'«opinion», comme il l'entend, peut être le sentiment
des sots, mais peut être aussi la plus respectable et la plus nécessaire
des traditions.) Il écrit fièrement: «Je hais les grands», lui qui a si
longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux.--Son plus grand plaisir,
c'est de rêver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilité et
de son imagination à travers les bois de Montmorency:

     Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela, le _néant de mes
     chimères_ venait quelquefois me contrister tout à coup. Quand tous
     mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas
     suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un
     vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain
     élancement du coeur vers une autre sorte de jouissance dont je
     n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin.

Qu'est-ce que tout cela, sinon l'éclatant portrait d'un poète
lyrique--et d'un révolté? (Et c'est par ce second trait qu'il a séduit
beaucoup d'hommes, car la révolte plaît d'abord.)

Poète, grand poète, âme de désir, tempérament _du même ordre_ que celui
d'un Byron, d'un Léopardi ou d'un Musset,--mais dont la poésie tout
individuelle s'est, par une série de hasards, principalement exercée sur
des objets qui ne souffrent point la poésie, surtout celle-là, et qui
veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus
terrible, c'est que ces théories, qu'édifiaient son imagination et sa
sensibilité servies par une brillante et décevante dialectique, ces
théories qui devaient être si malfaisantes après lui,--de son propre
aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rêvait; et c'est
par des «chimères» dont il a confessé «le néant» qu'il devait ravager
l'avenir.

Car ce n'est pas seulement le poète lyrique dont il trace le portrait
dans ses _Lettres à M. de Malesherbes_: c'est encore,--avec le rêveur
ivre et engourdi de songes,--le solitaire orgueilleux, l'autodidacte
outrecuidant, l'indiscipliné, le révolutionnaire par instinct,
l'insociable qui réforme tous les jours la société, l'homme qui date
tout de lui, qui ramène tout à lui et subordonne tout à son rêve ou à
son caprice; qui fait à chaque instant table rase de toute l'oeuvre
humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuité
entre les générations; l'homme qui peut bien faire complices de ses
imaginations les anthropoïdes ou les Spartiates, mais qui, en réalité,
ne tient nul compte des morts de sa race, «plus nombreux que les
vivants»;--bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste
Comte.

J'ai adoré le romantisme, et j'ai cru à la Révolution. Et maintenant je
songe avec inquiétude que l'homme qui, non tout seul assurément, mais
plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé
la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade, et
finalement un fou.

Mais on l'a aimé. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est
un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde; les autres, parce qu'il
fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse,
de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après cette
longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le
quitter sans haine pour sa personne,--avec la plus vive réprobation pour
quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie
pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour
sa pauvre vie,--et une «horreur sacrée» (au sens latin) devant la
grandeur et le mystère de son action sur les hommes.

FIN

       *       *       *       *       *



TABLE


PREMIÈRE CONFÉRENCE
Les Six premiers livres des Confessions

DEUXIÈME CONFÉRENCE
Rousseau à Paris.--Thérèse

TROISIÈME CONFÉRENCE
Le Discours sur les sciences et les arts.--La réforme morale de Rousseau

QUATRIÈME CONFÉRENCE
Le Discours sur l'inégalité.--Rousseau à l'Ermitage

CINQUIÈME CONFÉRENCE
La Lettre sur les Spectacles

SIXIÈME CONFÉRENCE
La Nouvelle Héloïse

SEPTIÈME CONFÉRENCE
Émile

HUITIÈME CONFÉRENCE
Le Contrat social.--La Profession de foi du Vicaire Savoyard

NEUVIÈME CONFÉRENCE
La Lettre à l'archevêque de Paris.--Les Lettres de la Montagne.
--Dernières années de Rousseau.--Les Dialogues

DIXIÈME CONFÉRENCE
Les Rêveries.--Résumés et Conclusions

IMPRIMERIE L. POCHY, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07.

       *       *       *       *       *



DU MÊME AUTEUR


FORMAT GRAND IN-18

LES ROIS, ROMAN.......................1 VOL.

THÉÂTRE

L'AÎNÉE, comédie en quatre actes.
L'ÂGE DIFFICILE, comédie en trois actes.
LA BONNE HÉLÈNE, comédie en deux actes, en vers.
LE DÉPUTÉ LEVEAU, comédie en quatre actes.
FLIPOTE, comédie en trois actes.
MARIAGE BLANC, drame en trois actes.
LA MASSIÈRE, comédie en quatre actes.
LE PARDON, comédie en trois actes.
RÉVOLTÉE, pièce en quatre actes.
LES ROIS, drame en cinq actes.
BERTRADE, comédie en quatre actes.

_En cours de publication_:

THÉÂTRE COMPLET

Déjà parus, tomes I et II.............2 vol.





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