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Title: Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1-6) - I. Les origines, les races et les langues
Author: Lenormant, François, 1837-1883
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1-6) - I. Les origines, les races et les langues" ***

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http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



[Note du transcripteur: Les renvois et les notes afférents au texte ont
été renumérotés séquentiellement. Les renvois et notes afférents aux
illustrations ne l'ont pas été, mais ces notes ont été placées
immédiatement après la légende de l'illustration.]



                          HISTOIRE ANCIENNE

                             DE L'ORIENT

                      JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES


                                 PAR

                         FRANÇOIS LENORMANT

        PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

              Ouvrage couronné par l'Académie Française



                          NEUVIÈME ÉDITION

           Revue, corrigée, considérablement augmentée et
           illustrée de nombreuses figures d'après les
           monuments antiques.



                           TOME PREMIER

             LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES


                               PARIS
          A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
                          (PRÈS L'OPÉRA)


                                1881

I



                              PRÉFACE
                      DE LA PREMIÈRE ÉDITION
                              (1868)



     Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre
     scientifique, a été certainement la rénovation des études de
     l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la
     critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière
     jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
     longtemps ensevelies dans l'oubli.

     Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de
     l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans
     ces deux grands peuples les représentants de la civilisation
     antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en
     dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu
     qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
     avait mis le pied sur le sol de l'Europe.

     On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend
     entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
     civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
II   d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos
     capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
     ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
     orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de
     leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie
     avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre.
     Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves,
     des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
     d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout
     ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées
     attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette
     grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits
     incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
     Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des
     proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que
     la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et
     dans les pages d'Hérodote.

     Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la
     science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
     jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.
     Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait
     connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et
     pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter
     des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des
     monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
     que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci
     qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
     monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
     chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale,
     de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée,
     constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
     a prodigieusement élargi l'horizon de la science.

     Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien
     à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos
     yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les
     Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous
III  initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus
     antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments,
     découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont
     demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
     connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne
     faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
     Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires
     entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes
     commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui
     livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
     hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les
     peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire
     de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un
     dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
     langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
     sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur
     les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
     L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges
     antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les
     nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment
     oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses
     rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a
     renouvelé la connaissance?

     Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.
     Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est
     maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
     et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la
     lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de
     prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans
     l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude.
     La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus.

     C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières
     époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
     déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte,
     illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce
     siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
     les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous
IV   avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement
     conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux
     qui l'ont précédé.

     La découverte de Champollion a été le point de départ des
     recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la
     restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la
     vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont
     raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les
     temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres
     nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces
     nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
     écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au
     commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés
     les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
     rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la
     crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.
     Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série
     des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans.

     L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,
     architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les
     inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été
     étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a
     été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui
     consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie
     savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
     fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu.
     Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez
     cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
     les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style
     et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot,
     l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire
     positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après
     les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
     celle d'une nation moderne.

     La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus
     extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme
     Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes
V    amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les
     voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
     vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri
     pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
     ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
     rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut
     admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables
     débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de
     Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus
     étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans
     toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.

     Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
     leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières
     en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles
     dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a
     retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les
     peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si
     merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
     d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille
     tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies
     religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux,
     leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des
     villes, les machines ébranlant les remparts.

     D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de
     l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées
     avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est
     si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des
     interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse
     résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de
     Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après
     celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du
     docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système
     graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
     d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
     de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile
     pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont
VI   eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs
     cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des
     événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
     Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
     ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre
     saint.

     La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les
     lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les
     origines et la marche de la civilisation. Il était impossible
     qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de
     l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
     assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants
     ninivites.

     A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse,
     où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens
     sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de
     Persépolis.

     L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en
     Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne
     pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la
     Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
     au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers
     sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les
     enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
     jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles
     les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de
     Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens
     et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
     où elle servit de base au développement de la civilisation
     étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive
     grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
     ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps
     les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus.

       *       *       *       *       *

     Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
     lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais
     accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
     comme les seules garanties d'études historiques sérieuses,
VII  c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents
     originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les
     notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités
     de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
     ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était
     déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à
     l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui
     encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote
     a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec
     sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les
     recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans
     l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.

     Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
     comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire
     d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
     idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes
     esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits
     d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus
     une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
     supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance;
     qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de
     Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
     financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
     Pavie.

     «Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.
     Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections
     empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute
     il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès
     de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point
     où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples
     orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et
     fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
     origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
     supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser
     de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt,
     pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs
VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.»

     Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous
     dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
     ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux
     annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
     civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer
     dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer
     dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
     à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation
     sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
     impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le
     bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
     professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
     éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec
     Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont
     aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande
     majorité de nos livres d'histoire.

     La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du
     reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science
     qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en
     devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les
     sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit
     en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce
     qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la
     société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du
     prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie
     orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la
     portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des
     ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil
     d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien
     petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
     monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
     les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
     primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de
     toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle,
     qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé,
IX   l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer.

     C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre
     que nous publions aujourd'hui.

     Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder
     cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
     du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches
     modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,
     recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur
     d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public
     l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
     et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime,
     qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres
     nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
     traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru
     répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves
     lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils
     ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
     auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
     enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé
     qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les
     résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
     seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources.
     D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La
     science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
     trouvent en arrière.

       *       *       *       *       *

     Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
     livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure
     présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul
     homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter.
     La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un
     père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
     formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
     de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle
     je n'aie consacré une étude directe et approfondie.

     Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
X    autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
     dans le monde savant.

     Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et
     celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des
     inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
     lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk,
     enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le
     maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits
     duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la
     poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et
     téméraires.

     Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des
     continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en
     France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
     je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M.
     Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M.
     Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de
     sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente
     et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des
     pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de
     l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce
     que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
     égyptien, et je n'aurais pu mieux dire.

     Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
     m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des
     annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé
     un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé.

     Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
     du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été
     les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
     antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse.

     Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de
     Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai
     complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc
     de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy,
     de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé.
XI
     Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de
     l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des
     antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en
     constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les
     miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie
     fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On
     trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches
     personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer
     entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris
     soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions
     personnelles.

       *       *       *       *       *

     Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se
     refléter à chaque page de ce livre.

     Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
     s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont
     vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires,
     je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté
     scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde
     comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la
     science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.

     En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les
     annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui
     se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des
     sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté
     des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
     libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour
     moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout
     entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du
     sacrifice divin du Golgotha.

     C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la
     passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela
     que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
     n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité
     qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire
     matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent
     Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou
     Napoléon.
XII
     C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à
     la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine
     que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et
     dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez
     parfaits, _estote perfecti_.»

XIII


                              PRÉFACE
                     DE LA TROISIÈME ÉDITION
                              (1869)



     Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas
     osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une
     contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il
     répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune
     assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois
     fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
     travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
     haute autorité dans les études historiques, ce sont les
     encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
     voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de
     faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux
     par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans,
     renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de
     l'histoire.

     De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
     et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
     de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de
     le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que
     j'ai tenté dans la présente édition.

     Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un
XIV  certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui
     l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir
     signaler ici les plus essentielles.

       *       *       *       *       *

     Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée
     par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles
     voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute
     indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
     documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
     qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés
     dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que
     pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
     perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_
     d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela
     donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait
     d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir
     satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si
     légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue
     bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées
     dans un ordre méthodique.

     Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus
     régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
     en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose
     successivement les annales.

     Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
     l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une
     destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien
     uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui
     des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
     chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop
     enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La
     plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop
     détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants.
     Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le
     réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement
     aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
     courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les
XV   écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette
     entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs
     surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se
     procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont
     nous donnons une nouvelle édition[1].

       [Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième
       édition.]

     La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une
     préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de
     données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité.
     Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine
     critique et les convictions les plus profondément enracinées dans
     mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai
     fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez
     d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des
     découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent
     sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous
     font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers
     hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
     générales sur les races humaines et sur les familles de langues,
     qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au
     récit historique.

     Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux
     annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je
     serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage
     entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
     pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots
     d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant
     l'histoire du peuple de Dieu.

     Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
     de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
     présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
     peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt
     de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur,
     puis les événements humains qui se déroulent sous cette action
     divine.
XVI
     Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après
     le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le
     côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un
     tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
     ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer
     principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour
     cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout
     exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné
     que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût
     bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par
     l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le
     miracle.

     J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits
     de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que
     ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits
     déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
     l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect
     pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans
     mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
     autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien
     établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix
     je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent
     effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique.

     Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et
     directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas
     d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature.
     L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
     production d'un fait naturel dans une circonstance donnée,
     conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de
     suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
     données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
     direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il
     chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait
     exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son
     essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai
     cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la
     Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
     voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de
XVII l'Église dans la question des miracles.

     L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été
     généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il
     importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
     politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
     restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée.
     Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de
     Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses
     successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
     considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la
     haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes
     civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
     laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai
     donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les
     autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de
     l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les
     travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
     des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des
     Weber.

     Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient
     exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les
     époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
     l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter
     ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
     été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle
     n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
     qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu
     dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe.
XIX



                               PRÉFACE
                       DE LA NEUVIÈME ÉDITION
                                (1881)



     Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je
     tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait
     de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes
     découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire
     de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
     qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu
     gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je
     poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait
     accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés,
     qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de
     vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de
     l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement
     d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à
     donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
     tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce
     terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre
XX   d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le
     premier à ouvrir la voie.

     Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée
     fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un
     véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux
     imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens
     livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
     activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins
     satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en
     même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en
     France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
     n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau
     des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une
     manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits
     qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné
     naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à
     rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
     des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
     professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs
     nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main,
     dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre
     un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser
     sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse,
     s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare
     habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de
     vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
     agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à
     l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui
     avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par
     le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà
     ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
     de Champollion et d'Emmanuel de Rougé.

     M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il
     s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
     antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
     chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette
     histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
XXI  vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse
     remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme
     commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de
     l'éminent professeur une différence complète de plan, une
     différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double
     emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage
     de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de
     lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle
     édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait
     constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il
     répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce
     genre.

     Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer
     sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des
     études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques
     d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits,
     je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions
     successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient
     en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière
     reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
     science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et
     mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure
     de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
     points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et
     devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut,
     répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par
     être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des
     connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le
     moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou
     bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le
     complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me
     suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
     été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre.

     C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
     me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser
     jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du
XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop
     imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la
     haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage
     dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix
     qu'elle lui avait décerné.

     Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le
     plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques
     parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les
     critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu.
     Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
     récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
     je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne
     l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des
     autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la
     conviction que je suis dans le véritable esprit de la science
     historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser,
     en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
     fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et
     pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande
     tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas
     spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous
     les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure.
     Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est
     pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de
     conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le
     supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des
     origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins
     large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science
     nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de
     certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent
     dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
     fortement développé les notions préliminaires sur les races
     humaines, sur les familles des langues et leurs caractères
     distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de
     l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions
     indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
     races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
     dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces
XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui
     ouvre désormais mon histoire de l'Orient.

     Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne
     seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la
     principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan
     primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux
     annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette
     histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je
     l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage,
     qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce
     n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
     classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement
     et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous
     l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple
     chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts
     entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
     contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien
     passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
     public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des
     fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours
     d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle
     mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà
     dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire
     sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à
     replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain
     dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère
     providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des
     autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à
     présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
     d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue
     proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands
     empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les
     rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si
     décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable
     manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale
     d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en
XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la
     présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
     résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
     que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
     Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
     monarchies les plus colossales de manière à les transformer en
     facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui
     n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait
     ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant
     tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité,
     car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
     conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour
     renouveler la face du monde.

     Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
     nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes
     études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
     dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
     revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis
     efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats
     des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les
     meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement
     dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir
     réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je
     m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une
     infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les
     pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
     bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
     l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte,
     largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
     cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de
     longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
     avait puisé dans mon livre.

     Ce que la présente édition présentera peut-être de plus neuf et de
     plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont
     flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
     alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire
     et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
     forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié
XXV  jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez
     moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles
     je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois
     avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_,
     et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les
     résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
     documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans
     cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
     caractère personnel.

     Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
     l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des
     traductions des documents originaux pour la partie relative à
     l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne
     pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans
     cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
     eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources
     et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment
     compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de
     confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques
     les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement
     et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments
     épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements,
     avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera
     peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la
     date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent
     des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement
     ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
     constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie
     antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à
     prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à
     l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
     aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les
     limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
     fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits
     n'eussent pas été suffisamment complets.

       *       *       *       *       *

     Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel.
     C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la
     monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
     Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre
     les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y
     joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques.
     Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa
     bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
     devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en
     effet, une riche illustration archéologique n'était plus
     naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière
     aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
     choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
     des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même
     était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir
     les événements, les moeurs et les religions sans excéder une
     proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout
     le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune
     part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre,
     et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
     valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des
     monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible
     contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues
     des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux
     meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon
     expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me
     donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
     exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées
     séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les
     plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul
     est une garantie.

     En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de
     l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur
     voudra bien m'en tenir compte.
2



                            LIVRE PREMIER

                             LES ORIGINES

3

       [Illustration 028]



                          CHAPITRE PREMIER

                        LE RÉCIT DE LA BIBLE


     § 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE.

     Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
     notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture
     Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une
     autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il
     se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction
     de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue
     purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
     premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été
     défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
     une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux
4    traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
     supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la
     Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
     choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des
     contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les
     habitants n'ont pas eu de communications historiquement
     appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
     au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés
     d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que
     l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
     caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur
     dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux
     éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui
     en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
     résultats des investigations humaines.

       [Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est
       parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans
       les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction
       définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa
       formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
       Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il
       sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état
       actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui
       l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux
       peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète
       et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
       Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
       Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
       Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
       la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés
       d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui
       sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
       ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
       dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer
       que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré
       par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de
       fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre,
       n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
       l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son
       auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une
       lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans
       l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les
       premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles
       elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
       rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à
       l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient
       les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
       ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
       faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux
       de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment
       que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et
       de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science,
       aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
       suite.]

     L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de
     graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les
     théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré
     de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura
     sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans
     quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
     langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la
     Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de
5    lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations
     scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder,
     par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce
     qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée
     de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
     la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de
     l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et
     des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à
     retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
     histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel
     il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement
     des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des
     siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire
     éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
     nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que
     l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant
     par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité
     de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre
     race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur,
     enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
     de ce monde.

     Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les
     découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
     entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où
     Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent,
     mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
     prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi
     nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que
     le livre débute par raconter la formation de l'univers[3].

       [Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les
       premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]

     «Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;
     qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
     sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
     à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le
     créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5]
6    Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
     narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].»

       [Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]

       [Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
       le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
       voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent
       au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
       plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de
       savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh;
       en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement
       admise dans la science.]

       [Note 6: _Genes._, II, 7.]

     Après le récit de la formation du premier couple humain, vient
     celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le
     nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence),
     créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur,
     désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de
     'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le
     condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.
     Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre
     inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
     pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton
     front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur
     tous les hommes.

     Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le
     poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.
     «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que
     Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous
     a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La
     femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
     sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
     milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
     nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
     mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne
     mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez
     mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
     connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre
     était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et
     délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
     elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
     s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des
     feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].»

       [Note 7: III, 1-7.]

       [Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la
       scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
       d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée
       au grand ouvrage de Perret.]

     «Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_
7    _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme
     perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop
     connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de
     Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la
     sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus
     qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte
     de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
     contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de
     l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus
     profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet
     arbre admirable et funeste.»

     La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre
     humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a
     pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de
     l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au
     Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les
     dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement
     arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent
     dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer
     plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les
     calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
     la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
     l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est
     récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de
     la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que
     certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens
     et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs
     traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.

     Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs
     sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui
     qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut
     le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de
     'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à
     cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus
     orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout
     nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à
     l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première
     famille humaine et le berceau de toute civilisation.

     Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain
8    sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils
     menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
     Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua
     son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le
     Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le
     désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient
     de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la
     première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11].
     Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
     devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et
     par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.
     C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la
     première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn,
     y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à
     son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent
     sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la
     musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
     les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
     biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
     rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
     en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la
     mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des
     troupeaux et en tissa des étoffes.

       [Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues
       sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux
       premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables
       épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation
       de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
       l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle
       a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn
       signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
       les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_,
       et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
       dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à
       ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]

       [Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]

       [Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]

       [Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]

     La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
     vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples
     antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma
     voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un
     homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il
     m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et
     Lemech septante fois sept fois[13].»

       [Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
9
     Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate),
     et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut
     neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
     que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les
     vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la
     révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle
     passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
     Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de
     Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant
     trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au
     ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf
     cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de
     Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
     dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
     d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse.

       [Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le
       chapitre V de la Genèse.]

       [Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].

       [Note 16: Noé.]

       [Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
       observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période
       antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth,
       est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
       également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
       comme point de départ, on trouve pendant six générations les
       mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de
       forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
       d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans
       celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement
       frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a
       là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en
       effet:

       _D'un côté_:                       _De l'autre_:

       Adam.                                Enosch.
         |                    |                 |
       Qaïn.                                 Qaïnan.
         |                    |                 |
       Hanoch.                              Mahalalel.
         |                    |                 |
       Yirad.                               Yared.
         |                    |                 |
       Metouschaël.                         'Hanoch.
         |                    |                 |
       Lemech.                              Methouschela'h.
         |
       ------------           |                 |
       Yabal.  Youbal.  Thoubalqaïn.        Lemech.
                                                |
                                            Noa'h.
                                                |
                                         -------------------------
                                            Schem.  'Ham.  Yapheth.

       La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races,
       fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
       petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté
       insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
       et la division de la famille en trois branches.]
10

     § 2.--LE DÉLUGE.

     «Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et
     eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_),
     voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour
     épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
     dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
     n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
     ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants
     (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
     aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros
     (_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que
     la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes
     les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout
     temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
     touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
     «J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].»

       [Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]

     Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant
     Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma
     avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
     puis le déluge commença.

     «Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le
     dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme
     jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
     tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour,
     Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
     femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
     suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la
     terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon
     son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de
     toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et
     femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite
     Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.

     Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux
     s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de
     dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient
     beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les
     eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les
11   montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de
     quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et
     toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et
     reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des
     hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,
     tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite
     toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme
     jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut
     anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec
     lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent
     cinquante jours[19].»

       [Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]

     Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce
     récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les
     espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux
     utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs
     domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez
     les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant
     lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait
     lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la
     physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici
     le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens
     catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:
     «Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle;
     mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la
     révélation en général, que la manifestation des vérités
     religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous
     pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à
     notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,
     accorder franchement que dans les sciences profanes, et
     conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont
     point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont
     partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la
     révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la
     science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,
     rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses
     réflexions personnelles.»

       [Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.]

     Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré
     doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large
     influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux
     mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est
12   susceptible à la fois de l'acception la plus large et de
     l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie
     toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;
     _adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la
     terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui
     est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent
     toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les
     interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique
     n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme
     s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée
     par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas
     possibilité de la restreindre davantage.

       [Illustration 037: Le mont Ararat.]

     «Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail
     qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la
     terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les
     cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du
     ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant,
     et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et
13   l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au
     dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième
     mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes
     furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la
     fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le
     corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût
     entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de
     voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva
     pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait
     encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit
     et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,
     et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers
     le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans
     son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la
     terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une
     dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.

       [Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]

       [Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.
       Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée
       comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le
       rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.]

     «Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier
     mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la
     toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était
     séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta
14   femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce
     d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant
     sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent
     et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa
     femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout
     oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon
     son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute
     espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les
     offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur
     agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois
     la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est
     mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce
     qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les
     semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour
     et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].»

     Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de
     l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].

     «Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il
     en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa
     tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter
     à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une
     couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons
     ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne
     pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le
     manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils
     Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le
     déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].

       [Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]

       [Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]

       [Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]

       [Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]


     § 3.--DISPERSION DES PEUPLES.

     La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de
     cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne
     dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et
     probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs
15   siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe
     chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au
     temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la
     vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains
     d'alors[26].

       [Note 25: Six cents ans.]

       [Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux
       patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham:

                       Texte hébreu.   Texte samaritain.   Version des
                                                           Septante.

       Arphakschad        338 ans.        438 ans.            538 ans.
       Qaïnan              "               "                  460
       Schéla'h.          433             433                 536
       'Eber              464             404                 567
       Pheleg             239             239                 339
       Re'ou              239             239                 342
       Seroug             230             230                 330
       Na'hor             148             148                 198
       Tera'h             205             145                 205]

     «Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes
     paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une
     plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se
     dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au
     feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur
     servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et
     une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom
     célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la
     terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que
     bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un
     seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première
     entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce
     qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y
     leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de
     l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de
     toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est
     pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh
     y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les
     dispersa sur toute la surface de la terre[27].»

       [Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]

     Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des
     commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé
     Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut
     divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette
     conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la
     Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des
16   peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h
     et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique
     aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de
     la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux
     branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où
     sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique
     enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque
     pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus,
     rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles
     s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants
     de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en
     dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles
     destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.

       [Note 28: _Genes._, X, 25.]
17



                             CHAPITRE II

             TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].


     § 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME.

     Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre
     précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les
     souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la
     plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons
     déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition
     primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a
     été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers,
     et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont
     emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré
     a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient
     conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de
     rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de
     l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop
     souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais,
     comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des
     Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en
     physique et en géologie.

       [Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons
       publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la
       Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).
       Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le
       développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui
       vont suivre.]

     Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de
     l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la
     narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en
     retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il
     est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où
     l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère
     allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils;
     il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique.
     Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques
     défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour
     des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière
18   frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une
     communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de
     ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser
     de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs
     desquels on puisse admettre une influence quelconque de
     prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de
     s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir
     l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits
     d'origine indigène.

     Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des
     premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le
     parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que
     contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.
     L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans
     les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église,
     qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de
     Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides,
     écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du
     monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science
     moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés
     jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à
     l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate
     et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible
     elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux
     Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit
     pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.
     Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre
     que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit
     traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de
     l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.
     De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre
     des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même
     ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des
     peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et
     cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire
     un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme
     exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions
     fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie
     biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme
     extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle
     organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre
     sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance
19   d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on
     faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau,
     pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel
     et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a
     suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant
     la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de
     la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement
     Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur
     spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le
     panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier
     principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient
     sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le
     temps.

     Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons
     établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit
     biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles
     pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions
     peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect
     dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à
     l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux
     exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent
     l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a
     jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on
     considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition
     chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit
     nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a
     soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du
     polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et
     dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du
     même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond
     commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples
     et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence
     ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie
     symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange
     impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous
     reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de
     l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le
     choix au lecteur.

       *       *       *       *       *

     En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est
     considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le
     plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première
     apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait
20   créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et
     distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de
     panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions
     savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de
     laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les
     regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance
     même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient
     spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non
     par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on
     s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique
     et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un
     véritable fait de génération spontanée.

       [Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur
       le tour à potier[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.]

     «Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des
     fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous
     sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain
     et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon
     inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants
     Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les
     chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil,
21   le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on
     exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes
     cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu
     de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la
     Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil
     Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du
     chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné
     par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons
     solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de
     cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les
     humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil.
     L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes
     n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour
     achever de les former et pour leur communiquer l'âme et
     l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les
     races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant
     aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les
     autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et
     c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant
     l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a
     formé l'oeuf primordial de l'univers.

       [Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la
       vie[1].]

       [Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh.

       Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le
       serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à
       potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête
       de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée,
       emblème de la vie.]
22
     Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière
     frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de
     la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen
     le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action
     du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi
     que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même
     notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur.
     Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la
     toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.»
     Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que
     le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et
     anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de
     _premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de
     Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks
     de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se
     racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec
     de la terre.

     N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de
     rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à
     ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples
     civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à
     Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce
     que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme
     est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge
     Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile,
     se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang
     qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela,
     sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et
     aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la
     différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement
     monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même
     ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du
     Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme
     est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le
23   souffle vital sont communiqués[33].

       [Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient,
       admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils
       descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie
       immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu
       Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont
       ils avaient en partie dévoré les membres.]

       [Note 31: _Genes_., II, 5.]

       [Note 32: _Genes_., II, 6.]

       [Note 33: II, 7.]

     Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui,
     dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a
     marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,
     George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
     d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de
     Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte
     d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était
     racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
     réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,
     un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du
     chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la
     suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont
     chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît
     être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
     écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
     territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa
     forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était
     partout le même, mais son expression mythologique variait
     sensiblement.

     Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
     compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse
     assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que
     celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de
     ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour
     être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence
     suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,
     directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le
     miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend
     une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée
     sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être
     partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les
     plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»
     il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
     et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa
     chose.»

       *       *       *       *       *

     Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant
24   l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en
     le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des
     choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction
     d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande
     popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois
     retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit
     d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de
     trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment
     antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais
     celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant
     le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la
     vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et
     c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,
     le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la
     naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de
     pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà
     des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du
     nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action
     volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté
     des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur
     attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
     dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même
     croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
     très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,
     et nous allons encore la trouver avec des particularités fort
     remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

       [Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]

       [Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée
       modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve
       assiste à son travail, comme déesse des arts et de
       l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du
       Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]

       [Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]

       [Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
25
       *       *       *       *       *

     La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
     religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
     la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la
     matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
     créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,
     au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,
     forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être
     par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti
     sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie
     mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète
     de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
     histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le
     livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une
     cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non
     plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en
     possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les
     Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont
     tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et
     nettement indigène.

     D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en
     produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,
     deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
     sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux
     jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais
     principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.
     Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
     sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à
     l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr
     sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,
     répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
     ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
     employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
     plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
     et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.
     Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,
     place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles
26   de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs
     dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent
     Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.

     La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a
     formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé
     ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve
     aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
     _Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la
     collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des
     hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens
     place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de
     femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»
     dans la création première, née au sein du chaos avant la production
     des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
     _Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
     primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que
     les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et
     fait connaître à la Grèce.


     §2.--LE PREMIER PÉCHÉ.

     L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une
     des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre
     du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de
     l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
     regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était
     supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne
     pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»

     Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta
     l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
     japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà
     antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis
     longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions
     se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des
     Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.
     Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à
     une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges
     successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
     conception à son état de plus complet développement.
27
     Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000
     années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette
     énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge
     de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,
     c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs
     religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement
     des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la
     perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera
     par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
     les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession
     d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en
     supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
     humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette
     succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique
     les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité
     présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
     commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la
     théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le
     _Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des
     Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante
     fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en
     quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu
     bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas
     encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des
     ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre
     à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
     qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous
     est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux
     principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte
     dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il
     doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra
     la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes
     rendus à la vie.

       [Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et
       Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette
       doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
       consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:
       _Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
       _Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]

     Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie
     générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre
     âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils
     n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
     étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en
28   contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent
     d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,
     d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
     tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou
     d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit
     «aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un
     héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché
     originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le
     noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
     abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère
     que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la
     déchéance et de la tache originelle est une de celles contre
     lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,
     celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,
     de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de
     l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que
     les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur
     inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le
     monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses
     qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se
     maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
     déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer
     avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?

     En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la
     doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des
     peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante
     conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle
     que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.
     C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le
     monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure
     que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer
     d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
     d'une destinée inexorable et de la force même de leur
     développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a
     plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle
     auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge
     marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète
     l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,
     chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur
     ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,
     en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,
29   enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le
     monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est
     soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées
     à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
     puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,
     astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui
     parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle
     dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du
     destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même
     temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
     de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en
     réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi
     d'évolution inéluctable.

     Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier
     abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
     incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle
     admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de
     son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu
     de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,
     c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,
     dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur
     descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant
     la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne
     pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le
     choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il
     se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de
     misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
     âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une
     dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,
     depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point
     de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de
     l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche
     est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
     L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
     générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
     développement de la civilisation matérielle, dont il indique
     cependant en passant les principales étapes d'une manière fort
     exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du
     développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la
     notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours
     davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que
     marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,
30   enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le
     dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;
     et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
     en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le
     terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la
     déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce
     divine et travaillant dans la limite de ses forces à
     l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
     montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit
     chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.
     Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès
     constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés
     modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons
     jamais l'oublier, est fille du christianisme.

       *       *       *       *       *

     Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de
     la Genèse.

     Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée
     traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
     effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,
     bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde
     physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus
     naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite
     parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du
     mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
     l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la
     mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.
     Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont
     l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle
     fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes
     relatives au premier homme finit même, dans les constructions
     mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
     singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à
     plusieurs générations successives dans les âges initiaux de
     l'humanité.

     Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
     solidement établis pour la science--originairement, dans les
     légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur
     séparation en deux branches, le premier homme était le personnage
     que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel
     et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse
     sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux
31   humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
     seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
     l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
     béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de
     premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches
     Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,
     lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
     paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
     Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles
     tourments.

     Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier
     roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la
     faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant
     au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.
     Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être
     attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est
     raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et
     Maschyâna.

     «L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à
     condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité
     l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses
     paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
     Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
     devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
     furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs
     actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.

     «D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné
     l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
     soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
     fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il
     renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a
     donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été
     nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les
     trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel
     n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux
     devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer
     jusqu'au renouvellement des corps.

     «Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
     Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre
     blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses
     mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
     plaisir.....
32
     «Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une
     seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par
     là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
     qu'un_.

     Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
     présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les
     Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le
     frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à
     l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent
     d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
     Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...
     Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
     cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des
     habits du poil des bêtes fauves.»

     Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale
     est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude
     et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
     animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après
     le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,
     que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].

       [Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]

       [Note 36: _Genes._, IX, 3.]

       [Note 37: _Genes._, III. 21.]

     Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les
     traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de
     Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes
     germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre
     des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
     avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,
     dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de
     parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes
     de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le
     représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes
     qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
     pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le
     bonheur ne fut plus dans Asgard.

     Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la
     tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres
     Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la
     Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
     plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce
     silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,
33   sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité
     si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous
     reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
     l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
     traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.
     Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux
     représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les
     bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des
     génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le
     sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que
     combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
     l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se
     méprendre sur la haute importance de cette représentation de la
     plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus
     élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce
     caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
     planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté
     ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
     assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les
     bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes
     conditions et en lui attribuant autant d'importance.

       [Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies
       ailés[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
       (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]

     Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
     mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
34   ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
     rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les
     traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui
     semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la
     science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,
     dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose
     quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin
     celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du
     milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,
     tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le
     plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
     antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»
     Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle
     des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie
     éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,
     appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après
     Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne
     Ourouk.

       [Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]

       [Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
       connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»

       Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous
       un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
       garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.
       Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de
       plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]

     L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens
     l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du
     monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»
     et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
     Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à
     l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
35   droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
     identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse
     observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
     de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le
     dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu
     céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème
     d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la
     fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions
     ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
     sur lequel il plane, une expression plastique du couple
     cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,
     personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa
     végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
     pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
     simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de
     la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si
     souvent parlé dans la Bible.

       *       *       *       *       *

     Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions
     cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
     de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
     étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est
     ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes
     écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au
     Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
     le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre
     aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux
     rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,
     chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour
     les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette
     représentation peut servir d'illustration directe à la narration de
     la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.

       [Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
       babylonien[1].]

       [Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée
       Britannique.]

     M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition
     chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
     traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à
     propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction
     de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
36   «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant
     académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de
     représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène
     pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on
     voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du
     grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
     voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs
     sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction
     d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de
     la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du
     Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui
     accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
     femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre
     dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à
     côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
     le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner
     dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des
     doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans
     le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère
     chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.
     Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
     possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès
     de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
     provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien
     que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.

       [Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]

       [Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient
       de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
       modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de
       lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà
       terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la
       tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le
       Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
       laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace
       avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
       l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme
       couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne
       d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est
       la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui
       s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le
       char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,
       tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait
       quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,
       à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.
       Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau
       le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous
       qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope
       est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À
       l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier
       homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
       l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de
       Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme
       est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie
       de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée
       dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,
       assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le
       sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la
       nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,
       sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la
       composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a
       cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À
       ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et
       accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer
       Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de
       flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la
       scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du
       supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]
37
     Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes
     indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
     présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou
     du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de
     Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans
     l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
     des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de
     fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
     se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

       [Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
       phénicien[1].]

       [Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum
       of art, de New-York.]

     Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte
     raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la
     déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement
     spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon
     morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
     zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de
38   la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.
     Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens
     leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion
     de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se
     retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres
     peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
     sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de
     philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème
     de l'origine du mal et du péché.

     Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable
     que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le
     fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
     cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race
     aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du
     plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du
     feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien
     dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le
     cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
     chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces
     mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
     formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les
     racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte
     du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
     l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses
     feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé
     la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
     foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.
     Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui
     permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
     autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit
     défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
     et sa race.

       [Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
       Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
       ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]

     L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est
     saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout
     autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu
     de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de
     plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le
     paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance
     redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.
     L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux
39   souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de
     l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme
     même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit
     sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
     solennel.

       *       *       *       *       *

     Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que
     revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui
     jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le
     montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.

       [Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]

     Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces
     de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique
     religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés
     avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à
     tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme
     l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si
     contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans
     les anciens mythes, de manière à en former un vaste système
     ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec
     la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un
40   caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
     mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la
     guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
     gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
     principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.

     Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
     Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
     c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta
     son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses
     compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
     lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante
     avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le
     calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne
     figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
     traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres
     XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.

     Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
     le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
     de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une
     signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
     d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
     l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du
     mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
     qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté
     sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
     du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
     vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde
     brûlé dans les métaux fondus.

       [Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme
       d'un serpent[1].]

       [Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]

     Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du
     serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit
     méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela
     dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,
     dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se
     présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de
     la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La
     donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des
41   Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat
     d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
     serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
     s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
     de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux
     fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans
     les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement
     physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments
     de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
     il est devenu l'expression dans le mazdéisme.

     Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre
     qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter
     la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
     peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et
     que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour
     point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
     n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de
     la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
     considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de
     l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui
     importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
     déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
     premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité
     éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.
     Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient
     toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
     philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la
     révélation.


     § 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.

     Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
     divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
     communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez
     toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les
     patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le
     récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus
     sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
     légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres
     primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À
     quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou
42   après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans
     leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.

     Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition
     chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,
     malheureusement sous une forme très altérée par les copistes
     successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
     regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches
     correspondants de la Genèse.

     Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine
     de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix
     générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement
     érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
     période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de
     vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et
     l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la
     donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant
     Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son
     nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les
     écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,
     l'historien national de l'Arménie.

     Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra
     (Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un
     caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme
     type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
     les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère
     plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les
     Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
     Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée
     par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de
     l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et
     qui gardaient la sainteté.»

     Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
     neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on
     appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix
     empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le
     souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
     l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se
     sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de
     la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
     pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
     Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les
     Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
     péninsule, dont le nom signifie «antique.»
43

                     LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES

    PATRIARCHES                           ROIS
    ANTÉDILUVIENS                         ANTÉDILUVIENS
    DE LA BIBLE                           DE LA TRADITION
                                          CHALDÉENNE.

  NOMS  Faits relatés                    NOMS            Faits relatés
        à leur occasion.                                 à leur occasion.
  ____  _______________    ______________________________ ______________
                           Dans les     Formes     Formes
                           fragments    orrigées. originales.
                           de Bérose.

1. Adam (homme).            1. Alôros.   Adôros.  Adiourou.   Première
                                                              révélation
                                                              divine.
2. Scheth (fondement).      2. Alaparos.

3. Enosch (homme).          3. Almélon ou                     Seconde
          On commence            Amillaros                    révélation
          alors à invoquer                                    divine.
          le nom de Yahveh.

4. Qenân (créature).        4. Amménon.           'Hammanou.  Troisième
                                                              révélation
                                                              divine.

5.  Mahalalel (louange de   5. Amegalaros ou                  Quatrième
Dieu).                            Megalaros.                  révélation
                                                              divine.

6. Yered (descente).        6. Daônos ou                      Ce roi est
                                   Daôs.                      qualifié de
                                                              «pasteur.»
                                                              Cinquième
                                                              révélation
                                                              divine.

7. 'Hanoch (initiateur)(8)  7. Edoranchos ou                  Sixième
           Il marche dans           Evedoreschos.             et
           les voies de                                       dernière
           l'Éternel                                          révélation
           et est enlevé au ciel.                             divine.

8. Methouschela'h           8. Amemphsinos.
 (l'homme au trait).

9. Lemech (jeune homme      9. Otiartès     Obartès.  Oubaratoutou.
robuste).                       ou Ardatès.

10. Noa'h (consolation).   10. Xisouthros             'Hasisatra.
           Sous lui arrive        ou                          Sous lui
           le déluge.            Sisithros.                   arrive le
                                                              déluge.
44
     En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont
     marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de
     Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans
     un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une
     manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes
     divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus
     historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties
     égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer
     formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux
     qui au commencement avaient gouverné les hommes.

     Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même
     nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus
     qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement
     choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse,
     au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les
     générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la
     donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus
     que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour
     les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de
     races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir
     d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les
     traditions chaldéennes, les dix premières générations après le
     déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement
     mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant
     on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à
     quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses
     du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas
     dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement
     humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa
     racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement
     primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous
     l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres,
     assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et
     ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la
     marche progressive des connaissances, est celle où dix était le
     nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre
45   indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer
     la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération
     quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la
     numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains,
     laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de
     départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent
     à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la
     division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément
     jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de
     nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une
     parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans
     ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

       [Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]

     On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de
     l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches
     antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui
     dérivent incontestablement de la même source.

     Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis
     Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et
     nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance
     d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail
     systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée
     qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la
     tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était
     originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement
     quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement
     analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et
     Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a
     admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement
     adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et
     Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la
     donnée de six révélations divines successives avant le déluge
     mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont
     elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que
     primitivement on devait en compter une par règne ou par génération
     jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

       [Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait
       qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté
       des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se
       répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du
       Qaïn.]
46
     Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald,
     que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond
     des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent
     quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est
     ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou
     «grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des
     créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre
     lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens
     a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de
     dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute
     particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne
     saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans
     le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée
     et de l'Assyrie.

       [Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges
       du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.]

     Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser
     de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,
     avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit
     biblique qui lie la construction de la première ville au premier
     meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une
     notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions
     primitives, antérieures à la dispersion des grandes races
     civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la
     tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et
     on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première
     ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus
     fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même
     s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère
     plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de
     toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en
     une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement
     d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses
     fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.

     Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était
     celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par
     leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était
     infiniment plus longue.

     Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers
47   hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie.
     L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie
     _Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants
     primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la
     terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à
     Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle
     prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les
     héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu
     commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par
     les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on
     prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition
     chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été
     d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait
     comme demeurant encore tels dans les premières générations après le
     déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi
     dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina
     puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de
     la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus
     terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien.
     Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des
     géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule
     arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une
     très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps
     et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de
     violence.

     On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits
     antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la
     généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut
     hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps
     où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore
     voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez
     étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui
     scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle
     est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les
     fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés
     confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par
     quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif.
     Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité,
     jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire
     à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la
48   taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours
     des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles.
     Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si
     profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers
     théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant
     que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques
     «n'avait pour but, comme la révélation en général, que la
     manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une
     science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains
     inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains,
     que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur
     nation.»

       [Note 42: IV, 4.]

     À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de
     violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel.
     «C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes
     forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des
     géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et
     leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient
     probablement que les premiers humains qui abusèrent de la
     supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs
     semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires
     parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation
     qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au
     ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités,
     soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de
     celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels
     avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et
     jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants
     impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient
     égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes
     qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la
     révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui
     appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme
     des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se
     répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus
     d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la
     généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des
     Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale
     puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à
49   sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de
     même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui
     au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres,
     dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit
     au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la
     science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne
     pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si
     générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs
     impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques,
     comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de
     corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique
     nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes,
     oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,»
     état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la
     conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en
     voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les
     populations chez lesquelles il s'était développé.

       [Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.]

       [Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette
       histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.]

     Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette
     catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par
     les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,
     sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des
     antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs
     moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la
     narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un
     texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de
     la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi
     aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les
     premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers
     hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur
     force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux
     et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété
     qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la
     confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre
     les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les
     données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait
     à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la
     surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient
     au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le
     glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour
     s'emparer de la domination.»
50
     La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs,
     mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre
     le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes
     aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans
     l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé
     aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes,
     cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une
     manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes
     qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les
     dieux célestes et les personnifications des forces telluriques.
     Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un
     certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un
     rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants
     antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie
     avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes,
     d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement
     naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux
     personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme
     habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne
     cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la
     nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de
     rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines
     de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras
     contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde
51   le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte
     y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle
     se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de
     souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne
     pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des
     Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population
     antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.

       [Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant
       sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du
       combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages
       52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures
       rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été
       découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du
       Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers
       à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de
       pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le
       bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui
       luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa
       foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit
       _Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un
       char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et
       brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et
       d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec
       l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide,
       armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de
       lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_,
       reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur
       l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même
       char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé
       _Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés
       du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des
       flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues
       robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand
       flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont
       été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments
       grecs publiés par l'Association des études grecques_.]

     La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les
     anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique
     fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien
     distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les
     dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de
     Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même
     temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le
     Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez
     Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion
     de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,
     qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour
     témoins, sans doute celle que les géologues appellent le
     _Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui
     ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du
     centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en
     effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en
     volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et
     l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète
     se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos,
     Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots
     bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette
     effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au
     milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre
     les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en
     conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se
     représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le
     sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant
     réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.
52
       [Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]
53
       [Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]
54
     Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la
     Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de
     la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les
     hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils
     d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous
     la trouvons exprimée avec son complet développement dans la
     _Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des
     personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments,
     forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal
     assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes,
     non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme
     stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des
     géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition
     chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas,
     Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de
     la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La
     tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que
     la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui
     conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme
     un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines,
     celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que
     s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios,
     que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un
     représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux,
     que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa
     violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée,
     est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à
     l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui
     le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar
     Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du
     Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race
     de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces
     faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement,
     amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de
     violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition
     divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés
     de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des
     luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la
     conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description
     épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.

     Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de
     la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
     Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument
55   humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le
     vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes
     naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
     de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une
     taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre
     le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions
     donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une
     personnification des premiers agriculteurs, et en même temps,
     enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
     leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux
     et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une
     empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où
     les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie
     pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations
     déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
     c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier
     meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
     que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les
     Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en
     même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à
     changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
     continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils
     ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet,
     doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
     nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel,
     telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le
     cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au
     milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés
     par les dieux et précipités dans le Tartare.

       [Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
       degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
       réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]


     § 4.--LE DÉLUGE.

     La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
     ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du
     Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
     peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
     l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
     race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit
56   parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
     l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
     événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
     autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
     peut en découler des conséquences importantes[47].

       [Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris,
       1858.]

     Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
     déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur
     concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir
     l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition
     est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
     peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et
     qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.

     Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires
     que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits
     essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
     sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une
     date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
     tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à
     en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit
     admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
     nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa
     physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper
     les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge,
     serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de
     tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.

     Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres
     historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune
     parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge
     biblique; c'est un événement purement local et dont on peut
     parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la
     chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle
     avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au
     début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
     Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
     ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
57   creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans
     toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans
     un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que
     c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la
     catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie
     sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses
     débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
     commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux,
     lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre
     inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du
     Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
     par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si
     elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.

       [Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_,
       les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation
       auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des
       «Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.]

     Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la
     légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
     habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique
     méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup
     plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y
     voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un
     dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à
     d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière
     Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les
     hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe,
     quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les
     plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
     rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour
     faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes
     dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
     Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le
     Cundinamarca.

     Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
     contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière
     incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
     l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se
     rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est
     bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû
     n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our
     pour gagner la Palestine.

     Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions
     inégalement développées, mais qui offrent entre elles un
     remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
     abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de
58   Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des
     Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le
     prêtre chaldéen continuait ainsi:

     «Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros
     ('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
     qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la
     manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut
     dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le
     mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les
     hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le
     commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par
     écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de
     construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
     plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la
     nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
     volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la
     navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait
     tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les
     dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.

     Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et
     large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et
     embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...

     Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha
     quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni
     lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après
     Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent
     encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une
     troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros
     comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit
     du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il
     descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
     Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il
     disparut avec ceux qui l'accompagnaient.

     Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas
     revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à
     le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
     Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
     d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
     récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au
     milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
     partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui
59   restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux
     décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les
     transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se
     trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix,
     sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau
     de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie
     subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les
     pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris;
     on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux
     compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les
     écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent
     des temples et reconstituèrent Babylone[49].»

       [Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius
       Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus
       abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à
       l'envoi des oiseaux.]

     A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est
     cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
     rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté
     George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes
     exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La
     narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième
     tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville
     d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse
     détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des
     Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la
     bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et
     transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une
     éternelle félicité.

     On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la
     comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que
     renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies
     furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi
     d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que
     possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée
     par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de
     préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
     assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet
     Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même
     probablement plus; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse)
     et presque contemporain d'Abraham. Les variantes que les trois
60   copies existantes présentent entre elles prouvent que l'exemplaire
     type était tracé au moyen de la forme primitive d'écriture désignée
     sous le nom d'_hiératique_, caractère qui était déjà devenu
     difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur
     l'interprétation à donner à certains signes et dans d'autres cas
     ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu'ils ne
     comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes
     variantes, que l'exemplaire transcrit par ordre
     d'Asschour-bani-abal était lui-même la copie d'un manuscrit plus
     ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques
     gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites
     dans le texte; les autres les ont omises.

     «Je veux te révéler, ô Izdhubar, l'histoire de ma conservation--et
     te dire la décision des dieux.

     La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est située
     sur l'Euphrate;--elle était antique et en elle [on n'honorait pas]
     les dieux.--[Moi seul, j'étais] leur serviteur, aux grands
     dieux.--[Les dieux tinrent conseil sur l'appel d']Anou.--[Un déluge
     fut proposé par] Bel--[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib.

       [Note 50: Schourippak, dont les copistes de Bérose, par une série
       de fautes successives, ont fait Larancha, était une ville de la
       Basse Chaldée, située près de la mer, car on nous parle des
       «vaisseaux de Schourippak.» Le nom religieux accadien de cette
       ville était mâ-uru, «la ville du vaisseau,» sans doute par
       allusion à la légende de la construction de celui de 'Hasisadra.

       Dans les traditions musulmanes, le lieu d'embarquement de Nou'h
       dans son vaisseau fut à Koufah, sur le bras occidental de
       l'Euphrate, ou bien à Babylone, ou bien à 'Aïnvardah dans la
       Mésopotamie.]

     Et le dieu [Êa], le seigneur immuable,--répéta leur commandement
     dans un songe.--J'écoutais l'arrêt du destin qu'il annonçait, et il
     me dit:--«Homme de Schourippak, fils d'Oubaratoutou,--toi, fais un
     vaisseau et achève-le [vite].--[Par un déluge] je détruirai la
     semence et la vie.--Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence
     de tout ce qui a vie.--Le vaisseau que tu construiras,--600 coudées
     le montant de sa largeur et de sa hauteur.--[Lance-le] aussi sur
     l'Océan et couvre-le d'un toit.»--Je compris et je dis à Êa, mon
     seigneur:--«[Le vaisseau] que tu me commandés de construire
     ainsi,--[quand] je le ferai--jeunes et vieux [se riront de
     moi].»--[Êa ouvrit sa bouche et] parla;--il dit à moi, son
     serviteur:--«[S'ils se rient de toi,] tu leur diras:--[Sera puni]
     celui qui m'a injurié,--[car la protection des dieux] existe sur
     moi[51].--.... comme des cavernes....
61
     j'exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en
     bas....--.... Ferme le vaisseau....--.... Au moment venu, que je te
     ferai connaître,--entre dedans et amène à toi la porte du
     navire.--A l'intérieur, ton grain, tes meubles, tes
     provisions,--tes richesses, tes serviteurs mâles et femelles, et
     les jeunes gens,--le bétail des champs et les animaux sauvages des
     campagnes que je rassemblerai--et que je t'enverrai, seront gardés
     derrière ta porte.»--'Hasisadra ouvrit sa bouche et parla;--il dit
     à Êa, son seigneur:--«Personne n'a fait [un tel] vaisseau.--Sur la
     carène je fixerai....--je verrai.... et le vaisseau....--le
     vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]--qui dans....»
     .............................................,,,,,,,,,,,,......[52]

       [Note 51: Mo'hammed dit dans le Qorân, évidemment d'après une
       tradition populaire des Juifs de son temps: «Il construisit un
       vaisseau, et chaque fois que les chefs de son peuple passaient
       auprès de lui, ils le raillaient.»--«Ne me raillez pas, dit
       Nou'h; car je vous raillerai à mon tour comme vous me raillez, et
       vous apprendrez sur qui tombera le châtiment qui le couvrira
       d'opprobre. Ce châtiment restera perpétuellement sur votre
       tête.»]

       [Note 52: Ici une lacune de quelques versets.]

     «Au cinquième jour [ses deux flancs[53]] étaient élevés.--Dans sa
     couverture quatorze en tout étaient ses fermes,--quatorze en tout
     on en comptait en dessus.--Je plaçai son toit et je le couvris.--Je
     naviguai dedans au sixième (jour); je divisai ses étages au
     septième;--je divisai les compartiments intérieurs au huitième.--Je
     bouchai les fentes par où l'eau entrait dedans;--je visitai les
     fissures et j'ajoutai ce qui manquait.--Je versai sur l'extérieur
     trois fois 3600 (mesures) de bitume,--et trois fois 3600 (mesures)
     de bitume à l'intérieur.--Trois fois 3600 hommes porte-faix
     apportèrent sur leurs têtes les caisses (de provisions).--Je gardai
     3600 caisses pour la nourriture de ma famille--et les mariniers se
     partagèrent deux fois 3600 caisses.--Pour [l'approvisionnement] je
     fis tuer des boeufs;--j'instituai [des distributions] pour chaque
     jour.--En [prévision des besoins de] boissons, des tonneaux et du
     vin--[je rassemblai en quantité] comme les eaux d'un fleuve
     et--[des provisions] en quantité pareille à la poussière de la
     terre;--[à les arranger dans] les caisses je mis la main.--.... du
     soleil.... le vaisseau était achevé.--.... fort, et--je fis porter
     en haut et en bas les apparaux du navire.--[Ce chargement] en
     remplit les deux tiers.

       [Note 53: Du navire.]

     Tout ce que je possédais, je le réunis; tout ce que je possédais
62   d'argent, je le réunis;--tout ce que je possédais d'or, je le
     réunis;--tout ce que je possédais de semences de vie de toute
     nature, je le réunis.--Je fis tout monter dans le vaisseau; mes
     serviteurs mâles et femelles,--le bétail des champs, les animaux
     sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous
     monter.

     «Schamasch (le Soleil) fit le moment déterminé, et--il l'annonça en
     ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel;--entre
     dans le vaisseau et ferme ta porte.»--Le moment fixé était
     arrivé,--qu'il annonçait en ces termes: «Au soir je ferai pleuvoir
     abondamment du ciel.»--Quand j'arrivai au soir de ce jour,--du jour
     où je devais me tenir sur mes gardes, j'eus peur;--j'entrai dans le
     vaisseau et je fermai ma porte.--En fermant le vaisseau, à
     Bouzour-schadi-rabi, le pilote,--je confiai (cette) demeure avec
     tout ce qu'elle comportait.

       [Illustration 087: Le dieu Raman[3].]

       [Note 3: D'après un cylindre assyrien.]

     Mou-scheri-ina-namari[54] s'éleva des fondements du ciel en un nuage
     noir;--Raman[55] tonnait au milieu de ce nuage,--et Nabou et
     Scharrou marchaient devant;--ils marchaient dévastant la montagne
     et la plaine;--Nergal[56] le puissant traîna (après lui) les
     châtiments;--Ninib[57] s'avança en renversant devant lui;--les
     Archanges de l'abîme apportèrent la destruction,--dans leurs
     épouvantements ils agitèrent la terre.--L'inondation de Raman se
     gonfla jusqu'au ciel,--et [la terre,] devenue sans éclat, fut
     changée en désert.

       [Note 54: «L'Eau du crépuscule au lever du jour,» une des
       personnifications de la pluie.]

       [Note 55: Dieu de la foudre et des orages.]

       [Note 56: Dieu de la guerre et de la destruction.]

       [Note 57: L'Hercule chaldéo-assyrien.]

     Ils brisèrent les.... de la surface de la terre comme....;--[ils
     détruisirent] les êtres vivants de la surface de la terre.--Le
     terrible [déluge] sur les hommes se gonfla jusqu'au [ciel.]--Le
     frère ne vit plus son frère; les hommes ne se reconnurent plus.
     Dans le ciel--les dieux prirent peur de la trombe et--cherchèrent
     un refuge; ils montèrent jusqu'au ciel d'Anou[58].--Les dieux
     étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme
     des chiens.--Ischtar parla comme un petit enfant,--la grande déesse
     prononça son discours:--«Voici que l'humanité est retournée en
     limon, et--c'est le malheur que j'ai annoncé en présence des
     dieux.--Tel que j'ai annoncé le malheur en présence des
63   dieux,--pour le mal j'ai annoncé le.... terrible des hommes qui
     sont à moi.--Je suis la mère qui a enfanté les hommes, et--comme la
     race des poissons les voilà qui remplissent la mer; et--les dieux,
     à cause de (ce que font) les Archanges de l'abîme, sont pleurant
     avec moi.»--Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes,--et
     ils tenaient leurs lèvres fermées, [méditant] les choses futures.

       [Note 58: Le ciel supérieur des étoiles fixes.]

     Six jours et autant de nuits--se passèrent; le vent, la trombe et
     la pluie diluvienne étaient dans toute leur force.--A l'approche du
     septième jour, la pluie diluvienne s'affaiblit, la trombe
     terrible--qui avait assailli à la façon d'un tremblement de
     terre--se calma. La mer tendit à se dessécher, et le vent et la
     trombe prirent fin.--Je regardai la mer en observant
     attentivement.--Et toute l'humanité était retournée en
     limon;--comme des algues les cadavres flottaient.--J'ouvris la
     fenêtre, et la lumière vint frapper ma face.--Je fus saisi de
     tristesse, je m'assis et je pleurai;--et mes larmes vinrent sur ma
     face.

       [Illustration 088: La déesse Ischtar[1].]

       [Note 1: D'après un cylindre assyrien.]

     Je regardai les régions qui bornaient la mer;--vers les douze
     points de l'horizon, pas de continent.--Le vaisseau fut porté
     au-dessus du pays de Nizir.--La montagne de Nizir arrêta le
     vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus.--Un jour et un
     second jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui
     permit pas de passer par-dessus;--le troisième et le quatrième
     jour, la montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas
     de passer par-dessus;--le cinquième et le sixième jour, la montagne
     de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas de passer
     par-dessus.--A l'approche du septième jour,--je fis sortir et
     lâchai une colombe. La colombe alla, tourna et--ne trouva pas
     d'endroit où se poser et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
     une hirondelle. L'hirondelle alla, tourna et--ne trouva pas
     d'endroit où se poser, et elle revint.--Je fis sortir et je lâchai
64   un corbeau.--Le corbeau alla et vit les charognes sur les eaux;--il
     mangea, se posa, tourna et ne revint pas.

     Je fis sortir alors (ce qui était dans le vaisseau) vers les quatre
     vents, et j'offris un sacrifice.--J'élevai le bûcher de
     l'holocauste sur le pic de la montagne;--sept par sept je disposai
     les vases mesurés[59],--et en dessous j'étendis des roseaux, du bois
     de cèdre et de genévrier.--Les dieux sentirent l'odeur; les dieux
     sentirent la bonne odeur;--et les dieux se rassemblèrent comme des
     mouches au-dessus du maître du sacrifice.--De loin, en
     s'approchant, la Grande Déesse--éleva les grandes zones que Anou a
     faites comme leur gloire (des dieux)[60].--Ces dieux, cristal
     lumineux devant moi, je ne les quitterai jamais;--en ce jour je
     priai pour qu'à toujours je pusse ne jamais les quitter:--«Que les
     dieux viennent à mon bûcher d'holocauste!--mais que jamais Bel ne
     vienne à mon bûcher d'holocauste! car il ne s'est pas maîtrisé et
     il a fait la trombe (du déluge),--et il a compté mes hommes pour le
     gouffre.»

       [Note 59: Il s'agit d'un détail de prescriptions rituelles du
       sacrifice.]

       [Note 60: Ces expressions métaphoriques paraissent bien désigner
       l'arc-en-ciel.]

       [Illustration 089: Le dieu Bel[3].]

       [Note 3: D'après un cylindre babylonien.]

     «De loin, en s'approchant, Bel--vit le vaisseau; et Bel s'arrêta;
     il fut rempli de colère contre les dieux et les Archanges
     célestes.--Personne ne doit sortir vivant! aucun homme ne sera
     préservé de l'abîme!»--Ninib ouvrit sa bouche et parla; il dit au
     guerrier Bel:--«Quel autre que Êa en aurait formé la
     résolution?--car Êa possède «la science et [il prévoit] tout.»--Êa
     ouvrit sa bouche et parla; il dit au guerrier Bel:--«O toi, héraut
     des dieux, guerrier,--comme tu «ne t'es pas maîtrisé, tu as fait la
     trombe (du déluge).--Laisse le «pécheur porter le poids de son
     péché, le blasphémateur le poids de «son blasphème.--Complais-toi
     dans ce bon plaisir et jamais il ne «sera enfreint; la foi jamais
     [n'en sera violée.]--Au lieu que tu fasses «un (nouveau) déluge,
     que les lions surviennent et qu'ils réduisent «le nombre des
     hommes;--au lieu que tu fasses un (nouveau) déluge, que les hyènes
     surviennent et qu'elles réduisent le nombre des hommes;--au lieu
     que tu fasses, un (nouveau) déluge, qu'il y ait famine et que la
     terre soit [dévastée;]--au lieu que tu fasses un (nouveau)
65   déluge, que Dibbarra (le dieu des épidémies) survienne et que les
     hommes soient [moissonnés][61].--Je n'ai pas révélé la décision des
     grands dieux;--c'est 'Hasisadra qui a interprété un songe et
     compris ce que les dieux avaient décidé.»

       [Note 61: Pour les Chaldéo-Babyloniens, comme pour les Hébreux, les
       famines et les épidémies étaient des visitations de la colère
       divine provoquées par les péchés des hommes. On racontait des
       légendes étendues sur certains de ces fléaux qui avaient désolé le
       monde d'une manière particulièrement terrible dans les temps
       antiques, mais depuis le déluge, conformément à l'arrêt de Êa,
       consenti par Bel, d'après lequel ce châtiment seul devait être
       désormais employé, au lieu d'un cataclysme, pour amener l'humanité
       à résipiscence.]

     «Alors quand sa résolution fut arrêtée, Bel entra dans le
     vaisseau,--il prit ma main et me fit lever.--Il fit lever aussi ma
     femme et la fit se placer à mon côté.--Il tourna autour de nous et
     s'arrêta fixe; il s'approcha de notre groupe.--«Jusqu'à présent
     'Hasisadra a fait partie de l'humanité périssable;--mais voici que
     'Hasisadra et sa femme vont être enlevés pour vivre comme les
     dieux,--et 'Hasisadra résidera au loin, à l'embouchure des
     fleuves.»--Ils m'emportèrent et m'établirent dans un lieu reculé, à
     l'embouchure des fleuves.»

     Ce récit suit très exactement la même marche que celui de la
     Genèse, et d'un côté à l'autre les analogies sont frappantes.
     Pourtant il faut aussi noter des divergences d'une certaine valeur,
     qui prouvent que les deux traditions ont bifurqué dès une époque
     fort antique, et que celle dont nous avons l'expression dans la
     Bible n'est pas seulement une édition de celle du sacerdoce
     chaldéen, expurgée au point de vue d'un sévère monothéisme.

     Le récit biblique porte l'empreinte d'un peuple qui vit au milieu
     des terres et ignore les choses de la navigation. Dans la _Genèse_
     le nom de l'arche, _tebah_, signifie «coffre» et non «vaisseau;» il
     n'y est pas question de la mise à l'eau de l'arche; aucune mention
     ni de la mer, ni de la navigation; point de pilote. Au contraire,
     dans l'épopée d'Ourouk, tout indique qu'elle a été composée chez un
     peuple maritime; chaque circonstance porte le reflet des moeurs et
     des coutumes des riverains du Golfe Persique. 'Hasisadra monte sur
     un navire formellement désigné par le mot propre; ce navire est mis
     à l'eau et éprouvé par une navigation d'essai; toutes ses fentes
     sont calfatées avec du bitume; il est confié à un pilote.

     La narration chaldéo-babylonienne représente 'Hasisadra comme un
     roi qui monte dans le vaisseau entouré de tout un peuple de
     serviteurs et de compagnons; dans la Bible il n'y a que la famille
66   de Noa'h qui soit sauvée[62]; la nouvelle humanité n'a pas d'autre
     souche que les trois fils du patriarche. Pas de trace dans le poème
     chaldéen de la distinction des animaux purs et impurs, et du nombre
     de sept couples pour chaque espèce des premiers, bien qu'en
     Babylonie le nombre sept eût un caractère tout à fait sacramentel.

       [Note 62: Dans le Qorân, qui a manifestement emprunté son récit du
       déluge à des sources populaires, Nou'h obtient d'Allah de faire
       entrer dans son vaisseau avec lui, non seulement sa famille, mais
       les rares hommes qui ont cru à ses prédications. Les interprètes
       orthodoxes musulmans disent qu'outre Nou'h, sa femme, ses trois
       fils et leurs femmes, il y avait en outre dans le vaisseau 72
       personnes, serviteurs et amis, en tout 80.]

     L'auteur du traité _Sur la Déesse Syrienne_, indûment attribué à
     Lucien, nous fait connaître la tradition diluvienne des Araméens,
     issue directement de celle de la Chaldée, telle qu'on la racontait
     dans le fameux sanctuaire d'Hiérapolis ou Bambyce.

     «La plupart des gens, dit-il, racontent que le fondateur du temple
     fut Deucalion-Sisythès, ce Deucalion sous lequel eut lieu la grande
     inondation. J'ai aussi entendu le récit que les Grecs font de leur
     côté sur Deucalion; le mythe est ainsi conçu: La race actuelle des
     hommes n'est pas la première; car il y en a eu une auparavant, dont
     tous les hommes ont péri. Nous sommes d'une deuxième race, qui
     descend de Deucalion et s'est multipliée avec la suite des temps.
     Quant aux premiers hommes, on dit qu'ils étaient pleins d'orgueil
     et d'insolence et qu'ils commettaient beaucoup de crimes, ne
     gardant pas leurs serments, n'exerçant pas les lois de
     l'hospitalité, n'épargnant pas les suppliants; aussi furent-ils
     châtiés par un immense désastre. Subitement d'énormes masses d'eau
     jaillirent de la terre et des pluies d'une abondance extraordinaire
     se mirent à tomber, les fleuves sortirent de leur lit et la mer
     franchit ses rivages; tout fut couvert d'eau, et tous les hommes
     périrent. Deucalion seul fut conservé vivant, pour donner naissance
     à une nouvelle race, à cause de sa vertu et de sa piété. Voici
     comment il se sauva. Il se mit avec ses enfants et ses femmes dans
     un grand coffre, qu'il avait, et où vinrent se réfugier auprès de
     lui des porcs, des chevaux, des lions, des serpents et de tous les
     animaux terrestres. Il les reçut tous avec lui, et tout le temps
     qu'ils furent dans le coffre Zeus inspira à ces animaux une amitié
     réciproque, qui les empêcha de s'entredévorer. De cette façon,
     enfermés dans un seul coffre, ils flottèrent tant que les eaux
67   furent dans leur force. Tel est le récit des Grecs sur Deucalion.

     «Mais à ceci qu'ils racontent également, les gens d'Hiérapolis
     ajoutent une narration merveilleuse: que dans leur pays s'ouvrit un
     vaste gouffre, où toute l'eau du déluge s'engloutit. Alors
     Deucalion éleva un hôtel et consacra un temple à Héra
     (Athar-'athè=Alargatis) près du gouffre même. J'ai vu ce gouffre,
     qui est très-étroit et situé sous le temple. S'il était plus grand
     autrefois et s'est maintenant rétréci, je ne sais; mais je l'ai vu,
     il est tout petit. En souvenir de l'événement que l'on raconte,
     voici le rite que l'on accomplit. Deux fois par an l'on amène de
     l'eau de la mer au temple. Ce ne sont pas les prêtres seuls qui en
     font venir, mais de nombreux pèlerins viennent de toute la Syrie,
     de l'Arabie et même d'au-delà de l'Euphrate, apportant de l'eau. On
     la verse dans le temple, et elle descend dans le gouffre, qui
     malgré son étroitesse en engloutit ainsi une quantité
     très-considérable. On dit que cela se fait en vertu d'une loi
     religieuse instituée par Deucalion, pour conserver le souvenir de
     la catastrophe et du bienfait qu'il reçut des dieux. Tel est
     l'antique tradition du temple.»

     L'Inde nous offre à son tour un récit du déluge, dont la parenté
     avec celui de la Bible et celui des Chaldéens est grande. La forme
     la plus ancienne et la plus simple s'en trouve dans le _Çatapata
     Brâhmana_, dont nous avons essayé plus haut d'indiquer la date
     approximative. Ce morceau a été traduit pour la première fois par
     M. Max Müller.

     «Un matin, l'on apporta à Manou[63] de l'eau pour se laver; et,
     quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il
     lui adressa ces mots: «Protège-moi et je te sauverai.»--«De quoi me
     sauveras-tu?»--«Un déluge emportera toutes les créatures; c'est là
     ce dont je te sauverai.»--«Comment te protégerai-je?» Le poisson
     répondit: «Tant que nous sommes petits, nous restons en grand
     péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d'abord dans un
     vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m'y mettre.
     Quand j'aurai grandi encore, porte-moi dans l'Océan. Alors je serai
     préservé de la destruction.» Bientôt il devint un gros poisson. Il
68   dit à Manou: «Dans l'année même où j'aurai atteint ma pleine
     croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et
     adore-moi. Quand les eaux s'élèveront, entre dans ce vaisseau et je
     te sauverai.»

       [Note 63: Manou Vaivasvata, le type et l'ancêtre de l'humanité
       dans les légendes indiennes.]

     «Après l'avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l'Océan.
     Dans l'année qu'il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et
     adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le
     vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha
     le câble du vaisseau à la corne du poisson, et, par ce moyen,
     celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du Nord. Le poisson
     dit: «Je t'ai sauvé; attache le vaisseau à un arbre, pour que l'eau
     ne l'entraîne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que
     les eaux baisseront, tu descendras.» Manou descendit avec les eaux,
     et c'est ce qu'on appelle _la descente de Manou_ sur la montagne du
     Nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta
     seul.»

     Vient ensuite par ordre de date et de complication du récit, qui va
     toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la
     version de l'énorme épopée du _Mahâbhârata_. Celle du poème
     intitulé _Bhâgavata-Pourâna_ est encore plus récente et plus
     fabuleuse. Enfin la même tradition fait le sujet d'un poème entier,
     de date fort basse, le _Matsya-Pourâna_, dont le grand indianiste
     anglais Wilson a donné l'analyse.

     Dans la préface du troisième volume de son édition du
     _Bhâgavata-Pourâna_; notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec
     soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du
     _Çatapatha-Brâhmana_ a été découvert depuis) pour éclairer la
     question de l'origine de la tradition indienne du déluge. Il y
     montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle
     d'érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait
     totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne trouve que
     des allusions lointaines à la donnée du déluge, et des allusions
     qui paraissent se rapporter à une forme de légende assez
     différente, et aussi que cette tradition a été primitivement
     étrangère au système, essentiellement indien, des _manvantaras_ ou
     destructions périodiques du monde. Il en conclut qu'elle doit avoir
     été importée dans l'Inde postérieurement à l'adoption de ce dernier
     système, fort ancien cependant, puisqu'il est commun au brahmanisme
     et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation
     sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas de la
     Genèse, dont il est difficile d'admettre l'action dans l'Inde à
69   une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition
     babylonienne.

     La découverte d'une rédaction originale de celle-ci confirme
     l'opinion du grand sanscritiste dont le nom restera l'une des plus
     hautes gloires scientifiques de notre pays. Le trait dominant du
     récit indien, celui qui y tient une place essentielle et en fait le
     caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la
     forme d'un poisson pour avertir Manou, guider son navire et le
     sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point
     fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la
     personne du dieu qui prend cette forme: le _Brâhmana_ ne précise
     rien; le _Mahâbhârata_ en fait Brâhma, et pour les rédacteurs des
     _Pourânas_ c'est Vischnou. Ceci est d'autant plus remarquable que
     la métamorphose en poisson, _matsyavatara_, demeure isolée dans la
     mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n'y
     donne naissance à aucun développement ultérieur; on ne trouve pas
     dans l'Inde d'autre trace du culte des poissons, qui avait pris
     tant d'importance et d'étendue chez d'autres peuples de
     l'antiquité. Burnouf y voyait avec raison une des marques
     d'importation de l'extérieur et le principal indice d'origine
     babylonienne, car les témoignages classiques, confirmés depuis par
     les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de
     Babylone un rôle plus capital que partout ailleurs, attribué à la
     conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. Le
     rôle que la légende conservée dans l'Inde fait tenir par le poisson
     divin auprès de Manou, est, en effet, rempli près de 'Hasisadra,
     dans la narration de l'épopée d'Ourouk, et dans celle de Bérose,
     par le dieu Êa, qualifié aussi de Schalman, «le sauveur.» Or, ce
     dieu, dont on connaît maintenant avec certitude le type de
     représentation sur les monuments assyriens et babyloniens, y est le
     dieu ichtyomorphe par essence; presque constamment son image
     consacrée combine les formes du poisson et celle de l'homme.

       [Illustration: Le _Matsyavatara_, incarnation de Vischnou en
       homme-poisson[1].]

       [Note 1: D'après une peinture indienne moderne.]
70
     Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux une même
     légende, avec une circonstance aussi _spéciale_, et qui ne ressort
     pas _nécessairement_ et _naturellement_ de la donnée fondamentale
     du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à
     l'ensemble des conceptions religieuses d'un des deux peuples, et
     chez l'autre reste isolée, en dehors des habitudes de sa
     symbolique, une règle absolue de critique impose de conclure que la
     légende a été transmise de l'un à l'autre avec une rédaction déjà
     fixée, et constitue une importation étrangère qui s'est superposée,
     sans s'y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour
     ainsi dire générales, du peuple qui l'a reçue sans l'avoir créée.

       [Illustration 095: Le dieu Êa[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
       (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]

     Il est encore à remarquer que dans les _Pourânas_ ce n'est plus
     Manou Vâivasvata que le poisson divin sauve du déluge; c'est un
     personnage différent, roi des Dâsas, c'est-à-dire des pêcheurs,
     Satyavrata, «l'homme qui aime la justice et la vérité,» ressemblant
     d'une manière frappante au 'Hasisadra de la tradition chaldéenne.
     Et la version pourânique de la légende du déluge n'est pas à
     dédaigner, malgré la date récente de sa rédaction, malgré les
     détails fantastiques et souvent presque enfantins dont elle
     surcharge le récit. Par certains côtés, elle est moins aryanisée
     que la version du _Brâhmana_ et que celle du _Mahâbhârata_; elle
     offre surtout quelques circonstances omises dans les rédactions
     antérieures et qui pourtant doivent appartenir au fonds primitifs,
     puisqu'elles se retrouvent dans la légende babylonienne,
     circonstances qui sans doute s'étaient conservées dans la tradition
     orale, populaire et non brahmanique, dont les _Pourânas_ se
     montrent si profondément pénétrés. C'est ce qu'a remarqué déjà
     Pictet; qui insiste avec raison sur le trait suivant de la
     rédaction du _Bhâgavata-Pourâna:_ «_Dans sept jours_, dit Yischnou
71   à Satyavatra, les trois mondes seront submergés par l'océan de la
     destruction.» Il n'y a rien de semblable dans le _Brâhmana_ ni dans
     le _Mahàbhârata_; mais nous voyons dans la Genèse[64] que l'Éternel
     dit à Noa'h: «_Dans sept jours_ je ferai pleuvoir sur toute la
     terre;» et un peu plus loin nous y voyons encore: «_Au bout de sept
     jours_, les eaux du déluge furent sur toute la terre[65].» Il ne
     faut pas accorder moins d'attention à ce que dit le
     _Bhâgavata-Pourâna_ des recommandations faites à Satyavrata par le
     dieu incarné en poisson, pour qu'il dépose les écritures sacrées en
     un lieu sûr, afin de le mettre à l'abri du Hayagrîva, cheval marin
     qui réside dans les abîmes, et de la lutte du dieu contre cet
     Hayagrîva qui a dérobé les _Vêdas_ et produit ainsi le cataclysme
     en troublant l'ordre du monde. C'est encore une circonstance qui
     manque aux rédactions plus anciennes, même au _Mahâbhârata_; mais
     elle est capitale et ne peut être considérée comme un produit
     spontané du sol de l'Inde, car il est difficile d'y méconnaître,
     sous un vêtement indien, le pendant exact de la tradition de
     l'enfouissement des écritures sacrées à Sippara par 'Hasisadra,
     telle qu'elle apparaît dans la version des fragments de Bérose.

       [Note 64: VII, 4.]

       [Note 65: _Genes._, VII, 10.]

     C'est donc la forme chaldéenne de la tradition du déluge que les
     Indiens ont adoptée, à la suite d'une communication que les
     rapports de commerce entre les deux contrées rendent historiquement
     toute naturelle, et qu'ils ont ensuite développée avec l'exubérance
     propre à leur imagination. Mais ils ont dû adopter d'autant plus
     facilement ce récit de la Chaldée qu'il s'accordait avec une
     tradition que, sous une forme un peu différente, leurs ancêtres
     avaient apportées du berceau primitif de la race aryenne. Que le
     souvenir du déluge ait fait partie du fond premier des légendes de
     cette grande race sur les origines du monde, c'est, en effet, ce
     dont il n'est pas possible de douter. Car si les Indiens ont
     accepté la forme du récit de la Chaldée, si voisine de celle du
     récit de la Genèse, tous les autres rameaux de la race aryenne se
     montrent à nous en possession de versions pleinement originales de
     l'histoire du cataclysme, que l'on ne saurait tenir pour empruntées
     à Babylone ou aux Hébreux.

     Chez les Iraniens, nous rencontrons dans les livres sacrés qui
72   constituent le fondement de la doctrine du zoroastrisme et
     remontent à une très-haute antiquité; une tradition dans laquelle
     il faut reconnaître bien certainement une variante de celle du
     déluge, mais qui prend un caractère bien spécial et s'écarte par
     certains traits essentiels de celles que nous avons jusqu'ici
     examinées. On y raconte comment Yima, qui dans sa conception
     originaire et primitive était le père de l'humanité, fut averti,
     par Ahouramazda, le dieu bon, de ce que la terre allait être
     dévastée par une inondation destructrice. Le dieu lui ordonna de
     construire un refuge, un jardin de forme carrée, _vara_, défendu
     par une enceinte, et d'y faire entrer les germes des hommes, des
     animaux et des plantes pour les préserver de l'anéantissement. En
     effet, quand l'inondation survint, le jardin de Yima fut seul
     épargné, avec tout ce qu'il contenait; et l'annonce du salut y fut
     apportée par l'oiseau Karschipta, envoyé d'Ahouramazda.

     Les Grecs avaient deux légendes principales et différentes sur le
     cataclysme qui détruisit l'humanité primitive. La première se
     rattachait au nom d'Ogygès, le plus ancien roi de Béotie ou de
     l'Attique, personnage tout a fait mythique et qui se perd dans la
     nuit des âges; son nom paraît dérivé de celui qui désignait
     primitivement le déluge dans les idiomes aryens, en sanscrit
     _âugha_. On racontait que, de son temps, tout le pays fut envahi
     par le déluge dont les eaux s'élevèrent jusqu'au ciel, et auquel il
     échappa dans un vaisseau avec quelques compagnons.

     La seconde tradition est la légende thessalienne de Deucalion. Zeus
     ayant résolu de détruire les hommes de l'âge de bronze, dont les
     crimes avaient excité sa colère, Deucalion, sur le conseil de
     Prométhée, son père, construit un coffre dans lequel il se réfugie
     avec sa femme Pyrrha. Le déluge arrive; le coffre flotte au gré des
     flots pendant neuf jours et neuf nuits, et est enfin déposé par les
     eaux au sommet du Parnasse. Deucalion et Pyrrha en sortent, offrent
     un sacrifice et repeuplent le monde, suivant l'ordre de Zeus, en
     jetant derrière eux «les os de la terre,» c'est-à-dire des pierres,
     qui se changent en hommes. Ce déluge de Deucalion est, dans la
     tradition grecque, celui qui a le plus le caractère de déluge
     universel. Beaucoup d'auteurs disent qu'il s'étendit à toute la
     terre et que l'humanité entière y périt. À Athènes, on célébrait en
     mémoire de cet événement, et pour apaiser les mânes des morts du
     cataclysme, une cérémonie appelé _Hydrophoria_, laquelle avait une
     analogie si étroite avec celle qui était en usage à Hiérapolis de
73   Syrie, qu'il est difficile de ne pas voir ici une importation
     syro-phénicienne et le résultat d'une assimilation établie dès une
     haute antiquité entre le déluge de Deucalion et le déluge de
     'Hasisadra, comme l'établit aussi l'auteur du traité _Sur la Déesse
     syrienne_[66]. Auprès du temple de Zeus Olympien, l'on montrait une
     fissure dans le sol, longue d'une coudée seulement, par laquelle on
     disait que les eaux du déluge avaient été englouties dans la terre.
     Là, chaque année, dans le troisième jour de la fête des
     Antesthéries, jour de deuil, consacré aux morts, c'est-à-dire le 13
     du mois d'anthestérion, vers le commencement de mars, on venait
     verser dans le gouffre de l'eau, comme à Bambyce, et de la farine
     mêlée de miel, ainsi qu'on faisait dans la fosse que l'on creusait
     à l'occident du tombeau, dans les sacrifices funèbres des
     Athéniens.

       [Note 66: C'est encore en vertu de cette assimilation que
       Plutarque parle de la colombe envoyée par Deucalion pour voir si
       le déluge avait cessé, circonstance que ne mentionne aucun
       mythographe grec.]

       [Illustration 098: Libations et offrandes au tombeau, suivant
       l'usage attique[2].]

       [Note 2: Peinture d'un _léctyhos_ décoré au trait rouge sur fond
       blanc, découvert à Athènes et conservé au Musée Britannique.]

     D'autres, au contraire, limitaient l'étendue du déluge de Deucalion
     à la Grèce. Ils disaient même que cette catastrophe n'avait détruit
     que la majeure partie de la population de la contrée, mais que
74   beaucoup d'hommes avaient pu se sauver sur les plus hautes
     montagnes. Ainsi la légende de Delphes racontait que les habitants
     de cette ville, suivant les loups dans leur fuite, s'étaient
     réfugiés dans une grotte au sommet du Parnasse, où ils avaient bâti
     la ville de Lycorée. Cette idée qu'il y avait eu simultanément des
     sauvetages sur un certain nombre de points, fut inspirée
     nécessairement aux mythographes postérieurs par le désir de
     concilier entre elles les légendes locales de bon nombre d'endroits
     de la Grèce, qui nommaient comme le héros sauvé du déluge un autre
     que Deucalion. Tel était à Mégare l'éponyme de la ville, Mégaros,
     fils de Zeus et d'une des Nymphes Sithnides, qui, averti de
     l'imminence du déluge par les cris des grues, avait cherché un
     refuge sur le Mont Géranien. Tels étaient le Thessalien Cérambos,
     qui avait pu, disait-on, échapper au déluge en s'élevant dans les
     airs au moyen d'ailes que les Nymphes lui avaient données, ou bien
     Perirrhoos, fils d'Aiolos, que Zeus Naïos avait préservé du
     cataclysme à Dodone. Pour les gens de l'île de Cos, le héros sauvé
     du déluge était Mérops, fils d'Hyas, qui avait rassemblé sous sa
     loi dans leur île les débris de l'humanité, préservés avec lui. Les
     traditions de Rhodes faisaient échapper au cataclysme les seuls
     Telchines, celles de la Crète Jasion. A Samothrace, ce rôle de
     héros sauvé du déluge était attribué à Saon, que l'on disait fils
     de Zeus ou d'Hermès. Dardanos, que l'on fait arriver à Samothrace
     immédiatement après ces événements, vient de l'Arcadie, d'où il a
     été chassé par le déluge.

     Dans tous ces récits diluviens de la Grèce, on ne saurait douter
     qu'à l'antique tradition du cataclysme qui avait fait périr
     l'humanité, tradition commune à tous les peuples aryens, se mêlent
     le souvenir plus ou moins précis de catastrophes locales, produites
     par des débordements extraordinaires des lacs ou des rivières, par
     la rupture des digues naturelles de certains lacs, par des
     affaissements de portions de rivages de la mer, par des ras de
     marée à la suite de tremblements de terre ou de soulèvements
     partiels du fond de la mer. Les Grecs racontaient que dans les âges
     primitifs leur pays avait été le théâtre de plusieurs de ces
     catastrophes; Istros en comptait quatre principales, dont une avait
     ouvert les détroits du Bosphore et de l'Hellespont, précipitant les
     eaux du Pont-Euxin dans la Mer Égée et submergeant les îles et les
     côtes voisines. C'est là manifestement le déluge de Samothrace, où
     les habitants qui parvinrent à se sauver ne le firent qu'en gagnant
     le plus haut sommet de la montagne qui s'y élève, puis, en
75   reconnaissance de leur préservation, consacrèrent l'île toute
     entière, en entourant ses rivages d'une ceinture d'autels dédiés
     aux dieux. De même, la tradition du déluge d'Ogygès paraît bien se
     rapporter au souvenir d'une crue extraordinaire du lac Copaïs,
     inondant toute la grande vallée béotienne, souvenir que la légende
     a ensuite amplifiée, comme elle fait toujours, et qu'elle a surtout
     grossi par ce qu'elle a appliqué à ce désastre local les traits qui
     couraient dans les dires populaires sur le déluge primitif, qui
     s'était produit avant la dispersion et la séparation des ancêtres
     des deux races, sémitique et aryenne. Il est probable aussi que
     quelque événement survenu dans la Thessalie ou plutôt dans la
     région du Parnasse, a déterminé la localisation de la légende de
     Deucalion. Cependant celle-ci, comme nous l'avons déjà remarqué,
     garde toujours un caractère plus général que les autres, soit qu'on
     étende le déluge à toute la terre, soit qu'on ne parle que de la
     totalité de la Grèce.

     Quoiqu'il en soit, on concilia les différents récits en admettant
     trois déluges successifs, celui d'Ogygès, celui de Deucalion et
     celui de Dardanos. L'opinion générale faisait du déluge d'Ogygès le
     plus ancien de tous, et les chronographes le placèrent 600 ans ou
     250 environ avant celui de Deucalion. Mais cette chronologie était
     loin d'être universellement admise, et les habitants de Samothrace
     soutenaient que leur déluge avait précédé tous les autres. Les
     chronographes chrétiens du IIIe et du IVe siècle, comme Jules
     l'Africain et Eusèbe, adoptèrent les dates des chronographes
     hellènes pour les déluges d'Ogygès et de Deucalion, et les
     inscrivirent dans leurs tableaux comme des événements différents du
     déluge mosaïque, antérieur pour eux de mille ans à celui d'Ogygès.

     En Phrygie, la tradition diluvienne était nationale comme en Grèce.
     La ville d'Apamée en tirait son surnom de _Kibôtos_ ou «arche,»
     prétendant être le lieu où l'arche s'était arrêtée. Iconion, de son
     côté, avait la même prétention. C'est ainsi que les gens du pays de
     Milyas, en Arménie, montraient sur le sommet de la montagne appelée
     Baris les débris de l'arche, que l'on faisait aussi voir aux
     pèlerins sur l'Ararat, dans les premiers siècles du christianisme,
     comme Bérose raconte que sur les monts Gordyéens on visitait de son
     temps les restes du vaisseau de 'Hasisadra.

     Dans le IIe et le IIIe siècle de l'ère chrétienne, par suite de
     l'infiltration syncrétique de traditions juives et chrétiennes, qui
     pénétrait jusque dans les esprit encore attachés au paganisme, les
76   autorités sacerdotales d'Apamée de Phrygie firent frapper des
     monnaies qui ont pour type l'arche ouverte, dans laquelle sont le
     patriarche sauvé du déluge et sa femme, recevant la colombe qui
     apporte le rameau d'olivier, puis, à côté, les deux mêmes
     personnages sortis du coffre pour reprendre possession de la terre.
     Sur l'arche est écrit le nom [Grec: NOÉ], c'est-à-dire la forme
     même que revêt l'appellation de Noa'h dans la version grecque de la
     Bible, dite des Septante. Ainsi, à cette époque, le sacerdoce païen
     de la cité phrygienne avait adopté le récit biblique avec ses noms
     mêmes, et l'avait greffé sur l'ancienne tradition indigène. Il
     racontait aussi qu'un peu avant le déluge avait régné un saint
     homme, nommé Annacos, qui l'avait prédit et avait occupé le trône
     plus de 300 ans, reproduction manifeste du 'Hanoch de la Bible,
     avec ses 365 ans de vie dans les voies du Seigneur.

       [Illustration 101: La déluge de Noa'h sur une monnaie
       d'Apamée[1].]

       [Note 1: Le droit de cette monnaie porte l'effigie de Septime
       Sévère, empereur sous lequel elle a été frappée. Les inscriptions
       de la face ici gravée consistent d'abord, à l'exergue, dans le
       nom des _Apaméens_ pour qui elle était émise, puis, autour du
       type, dans la date, exprimée sous cette forme: _Artémas étant
       chargé de présider aux jeux pour la troisième fois_.]

     Pour le rameau des peuples celtiques, nous trouvons dans les
     poésies bardiques des Cymris du pays de Galles, une tradition du
     déluge qui, malgré la date récente de sa rédaction, résumée sous la
     forme concise de ce que l'on appelle les Triades, mérite à son tour
     d'attirer l'attention. Comme toujours, la légende est localisée
     dans le pays même, et le déluge est compté au nombre des trois
     catastrophes terribles de l'île de Prydain ou de Bretagne, les deux
     autres consistant en une dévastation par le feu et une sécheresse
     désastreuse. «Le premier de ces événements, est-il dit, fut
     l'éruption du Llyn-llion ou «lac des flots,» et la venue, sur toute
     la surface du pays, d'une inondation, par laquelle tous les hommes
     furent noyés, à l'exception de Dwyfan et Dwyfach, qui se sauvèrent
     dans un vaisseau sans agrès; et c'est par eux que l'île de Prydain
     fut repeuplée.» «Bien que les Triades, sous leur forme actuelle, ne
     datent guère que du XIIIe ou XIVe siècle, remarque ici Pictet[67],
     quelques-unes se rattachent sûrement à de très anciennes
     traditions, et, dans celle-ci, rien n'indique un emprunt fait à la
77   Genèse. Il n'en est peut-être pas de même d'une autre Triade, où il
     est parlé du vaisseau Nefydd-Naf-Neifion, qui portait un couple de
     toutes les créatures vivantes quand le lac Llyn-Ilion fit éruption,
     et qui ressemble un peu trop à l'arche de Noé. Le nom même du
     patriarche peut avoir suggéré cette triple épithète d'un sens
     obscur, mais formée évidemment sur le principe de l'allitération
     cymrique. Dans la même Triade figure l'histoire fort énigmatique
     des boeufs à cornes de Hu le puissant, qui ont tiré du Llyn-Ilion
     l'Avanc (castor ou crocodile?), pour que le lac ne fit plus
     éruption. La solution de ces énigmes ne peut s'espérer que si l'on
     parvient à débrouiller le chaos des monuments bardiques du moyen
     âge gallois; mais on ne saurait douter, en attendant, que les
     Cymris n'aient possédé une tradition indigène du déluge.»

       [Note 67: _Les origines indo-européennes_, t. II, p. 619.]

     Les Lithuaniens sont, parmi les peuples de l'Europe, celui qui a le
     dernier embrassé le christianisme et en même temps celui dont la
     langue est restée le plus près de l'origine aryaque. Ils possèdent
     une légende du déluge dont le fond paraît ancien, bien qu'elle ait
     pris le caractère naïf d'un conte populaire, et que certains
     détails puissent avoir été empruntés à la Genèse lors des premières
     prédications des missionnaires du christianisme. Suivant cette
     légende, le dieu Pramzimas, voyant la terre pleine de désordres,
     envoie deux géants Wandou et Wêjas, l'eau et le vent, pour la
     ravager. Ceux-ci bouleversent tout dans leur fureur, et quelques
     hommes seulement se sauvent sur une montagne. Alors, pris de
     compassion, Pramzimas, qui était en train de manger des noix
     célestes, en laisse tomber près de la montagne une coquille, dans
     laquelle les hommes se réfugient et que les géants respectent.
     Échappés au désastre, ils se dispersent ensuite, et un seul couple,
     très âgé, reste dans le pays, se désolant de ne pas avoir
     d'enfants. Pramzimas, pour les consoler, leur envoie son
     arc-en-ciel et leur prescrit de «sauter sur les os de la terre,» ce
     qui rappelle singulièrement l'oracle que reçoit Deucalion. Les deux
     vieux époux font neuf sauts, et il en résulte neuf couples qui
     deviennent les aïeux des neuf tribus lithuaniennes.

     Tandis que la tradition du déluge tient une si grande place dans
     les souvenirs légendaires de tous les rameaux de la race aryenne,
     les monuments et les textes originaux de l'Égypte, au milieu de
     leurs spéculations cosmogoniques, n'ont pas offert une seule
     allusion, même lointaine, à un souvenir de ce cataclysme. Quand les
     Grecs racontaient aux prêtres de l'Égypte le déluge de Deucalion,
78   ceux-ci leur répondaient que la vallée du Nil en avait été
     préservée, aussi bien que de la conflagration produite par
     Phaéthon; ils ajoutaient même que les Hellènes étaient des enfants
     d'attacher tant d'importance à cet événement, car il y avait eu
     bien d'autres catastrophes locales analogues.

     Cependant les Égyptiens admettaient une destruction des hommes
     primitifs par les dieux, à cause de leur rébellion et de leurs
     péchés. Cet événement était raconté dans un chapitre des livres
     sacrés de Tahout, des fameux Livres Hermétiques du sacerdoce
     égyptien, lequel a été gravé sur les parois d'une des salles les
     plus reculées de l'hypogée funéraire du roi Séti Ier, à Thèbes. Le
     texte en a été publié et traduit par M. Édouard Naville, de Genève.

     La scène se passe à la fin du règne du dieu Râ, le premier règne
     terrestre suivant le système des prêtres de Thèbes, second suivant
     le système des prêtres de Memphis, suivis par Manéthon, qui
     plaçaient à l'origine des choses le règne de Phia'h, avant celui de
     Râ. Irrité de l'impiété et des crimes des hommes qu'il a produits,
     le dieu rassemble les autres dieux pour tenir conseil avec eux,
     dans le plus grand secret, «afin que les hommes ne le voient point
     et que leur coeur ne s'effraie point.»

     «Dit par Râ à Noun[68]: «Toi, l'aîné des dieux, de qui je suis né,
     et vous, dieux antiques, voici les hommes qui sont nés de moi-même;
     ils prononcent des paroles contre moi; dites-moi ce que vous ferez
     à ce propos; voici, j'ai attendu et je ne les ai point tués avant
     d'avoir entendu vos paroles.»

       [Note 68: Personnification de l'Abîme primordial.]

     «Dit par la majesté de Noun: «Mon fils Râ, dieu plus grand que
     celui qui l'a fait et qui l'a créé, je demeure en grande crainte
     devant toi; que toi-même délibères en toi-même.»

     «Dit par la majesté de Râ: «Voici, ils s'enfuient dans le pays, et
     leurs coeurs sont effrayés...»

     «Dit par les dieux: «Que ta face le permette, et qu'on frappe ces
     hommes qui trament des choses mauvaises, tes ennemis, et que
     personne [ne subsiste parmi eux.]»

     Une déesse, dont malheureusement le nom a disparu, mais qui paraît
     être Tefnout, identifiée à Hat'hor et à Sekhet, est alors envoyée
79   pour accomplir la sentence de destruction. «Cette déesse partit, et
     elle tua les hommes sur la terre.--Dit par la majesté de ce dieu:
     «Viens en paix, Hat'hor, tu as fait [ce qui t'était ordonné.]»--Dit
     par cette déesse: «Tu es vivant, car j'ai été plus forte que les
     hommes, «et mon coeur est content.»--Dit par la majesté de Râ: «Je
     suis vivant, car je dominerai sur eux [et j'achèverai] leur
     ruine.»--Et voici que Sekhet, pendant plusieurs nuits, foula aux
     pieds leur sang jusqu'à la ville de Hâ-khnen-sou (Héracléopolis).»

       [Illustration 104a: La déesse Tefnout[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief égyptien de l'époque pharaonique.]

     Mais le massacre achevé, la colère de Râ s'appaise; il commence à
     se repentir de ce qu'il a fait. Un grand sacrifice expiatoire
     achève de le calmer. On recueille des fruits dans toute l'Égypte,
     on les broie et on les mêle au sang des hommes, dont on remplit
     7000 cruches, que l'on présente devant le dieu.

       [Illustration 104b: Le dieu Râ[2].]

       [Note 2: D'après un bas-relief égyptien.]

     «Voici que la majesté de Râ, le roi de la Haute et de la
     Basse-Égypte, vint avec les dieux en trois jours de navigation,
     pour voir ces vases de boisson, après qu'il eut ordonné à la déesse
     de tuer les hommes.--Dit par la majesté de Râ: «C'est bien, cela;
     je vais protéger les hommes à cause de cela.» Dit par Râ: «J'élève
     ma main à ce sujet, pour jurer que je ne tuerai plus les hommes.»

     «La majesté de Râ, le roi de la Haute et Basse-Égypte, ordonna au
     milieu de la nuit de verser le liquide des vases, et les champs
     furent complètement remplis d'eau, par la volonté de ce dieu. La
     déesse arriva au matin et trouva les champs pleins d'eau; son
     visage en fut joyeux, et elle but en abondance et elle s'en alla
     rassasiée. Elle n'aperçut plus d'hommes.

     «Dit par la majesté de Râ à cette déesse: «Viens en paix, gracieuse
     déesse.»--Et il fit naître les jeunes prêtresses d'Amou (le nome
     Libyque).--Dit par la majesté de Râ à la déesse: «On lui fera des
     libations à chacune des fêtes de la nouvelle année, sous
80   l'intendance de mes prêtresses.»--De là vient que des libations
     sont faites sous l'intendance des prêtresses de Hat'hor par tous
     les hommes depuis les jours anciens.»

     Cependant quelques hommes ont échappé à la destruction qui avait
     été ordonnée par Râ; ils renouvellent la population de la surface
     terrestre. Pour le dieu solaire qui règne sur le monde, il se sent
     vieux, malade, fatigué; il en a assez de vivre au milieu des
     hommes, qu'il regrette de ne pas avoir complètement anéantis, mais
     qu'il a juré d'épargner désormais.

     «Dit par la majesté de Râ: «Il y a une douleur cuisante qui me
     tourmente; qu'est-ce donc qui me fait mal?» Dit par la majesté de
     Râ: «Je suis vivant, mais mon coeur est lassé d'être avec eux (les
     hommes), et je ne les ai nullement détruits. Ce n'est pas là une
     destruction que j'aie faite moi-même.»

     «Dit par les dieux qui l'accompagnent: «Arrière avec ta lassitude,
     tu as obtenu tout ce que tu désirais.»

     Le dieu Râ se décide pourtant à accepter le secours des hommes de
     la nouvelle humanité, qui s'offrent à lui pour combattre ses
     ennemis et livrent une grande bataille, d'où ils sortent
     vainqueurs. Mais malgré ce succès, le dieu, dégoûté de la vie
     terrestre, se résout à la quitter pour toujours et se fait porter
     au ciel par la déesse Nout, qui prend la forme d'une vache. Là il
     crée un lieu de délices, les champs d'Aalou, l'Élysée de la
     mythologie égyptienne, qu'il peuple d'étoiles. Entrant dans le
     repos, il attribue aux différents dieux le gouvernement des
     différentes parties du monde. Schou, qui va lui succéder comme roi,
     administrera les choses célestes avec Nout; Seb et Noun reçoivent
     la garde des êtres de la terre et de l'eau. Enfin Râ, souverain
     descendu volontairement du pouvoir par une véritable abdication,
     s'en va faire sa demeure avec Tahout, son fils préféré, auquel il a
     donné l'intendance du monde inférieur.

     Tel est cet étrange récit, «dans lequel, a très bien dit M.
     Naville, au milieu d'inventions fantastiques et souvent puériles,
     nous trouvons cependant les deux termes de l'existence telle que la
     comprenaient les anciens Égyptiens. Râ commence par la terre, et,
     passant par le ciel, s'arrête dans la région de la profondeur,
     l'Ament, dans laquelle il paraît vouloir séjourner. C'est donc une
     représentation symbolique et religieuse de la vie, qui, pour chaque
     Égyptien, et surtout pour un roi conquérant, devait commencer et
     finir comme le soleil. Voilà ce qui explique que ce chapitre ait pu
81   être inscrit dans un tombeau.»

     C'est donc la dernière partie du récit, que nous nous sommes borné
     à analyser très brièvement, l'histoire de l'abdication de Râ et de
     sa retraite, d'abord dans le ciel, puis dans l'Ament, symbole de la
     mort, qui doit être suivie d'une résurrection comme le soleil
     ressortira des ténèbres, c'est cette conclusion du récit qui en
     faisait tout l'intérêt dans la conception d'enseignement religieux
     sur la vie future, qui se déroulait dans la décoration des parois
     intérieures du tombeau de Sétî Ier. Pour nous, au contraire,
     l'importance du morceau réside dans l'épisode qui en forme le
     début, dans cette destruction des premiers hommes par les dieux,
     dont on n'a jusqu'à présent trouvé la mention nulle part ailleurs.
     Bien que le moyen de destruction employé par Râ contre les hommes
     soit tout différent, bien qu'il ne procède pas par une submersion
     mais par un massacre dont la déesse Tefnout ou Sekhet, à tête de
     lionne, la forme terrible de Hat'hor, est l'exécutrice, ce récit
     offre par tous les autres côtés une analogie assez frappante avec
     celui du déluge mosaïque ou chaldéen, pour qu'il soit difficile de
     ne pas l'en rapprocher, de ne pas y voir la forme spéciale, et très
     individuelle, que la même tradition avait revêtue en Égypte. Des
     deux côtés, en effet, nous avons la même corruption des hommes, qui
     excite le courroux divin; cette corruption, de part et d'autre, est
     châtiée par un anéantissement de l'humanité, décidé dans le ciel,
     anéantissement dont le mode seul diffère, mais auquel n'échappent,
     dans une forme et dans l'autre de la tradition, qu'un très petit
     nombre d'individus, destinés à devenir la souche d'une humanité
     nouvelle. Enfin, la destruction des hommes accomplie, un sacrifice
     expiatoire achève de calmer le courroux céleste, et un pacte
     solennel est conclu entre la divinité et la nouvelle race des
     hommes, qu'elle fait serment de ne plus anéantir. La concordance de
     tous ces traits essentiels me paraît primer ici la divergence au
     sujet de la manière dont la première humanité créée a été détruite.
     Et il faut encore observer ici la singulière parenté du rôle et du
     caractère que le narrateur égyptien prête à Râ, avec le rôle et le
     caractère que l'épopée d'Ourouk assigne au dieu Bel, dans le déluge
     de 'Hasisadra. «Les Égyptiens, dit M. l'abbé Vigouroux, avaient
     conservé la mémoire de la destruction des hommes, mais comme
     l'inondation était pour eux la richesse et la vie, ils altérèrent
     la tradition primitive; le genre humain, au lieu de périr dans
     l'eau, fut exterminé d'une autre manière, et l'inondation,  ce
82   bienfait de la vallée du Nil, devint à leurs yeux la marque que la
     colère de Râ était apaisée.»

     «C'est un fait très digne de remarque, a dit M. Maury[69], de
     rencontrer en Amérique des traditions relatives au déluge
     infiniment plus rapprochées de celle de la Bible et de la religion
     chaldéenne, que chez aucun peuple de l'ancien monde. On conçoit
     difficilement que les émigrations qui eurent lieu très certainement
     de l'Asie dans l'Amérique septentrionale par les îles Kouriles et
     Aléoutiennes, et qui s'accomplissent encore de nos jours, aient
     apporté de semblables souvenirs, puisqu'on n'en trouve aucune trace
     chez les populations mongoles ou sibériennes[70], qui furent celles
     qui se mêlèrent aux races autochthones du Nouveau Monde.... Sans
     doute, certaines nations américaines, les Mexicains et les
     Péruviens, avaient atteint, au moment de la conquête espagnole, un
     état social fort avancé; mais cette civilisation porte un caractère
     qui lui est propre, et elle paraît s'être développée sur le sol où
     elle florissait. Plusieurs inventions très simples, telles que la
     pesée par exemple[71], étaient inconnues à ces peuples, et cette
     circonstance nous montre que ce n'était pas de l'Inde ou du Japon
     qu'ils tenaient leurs connaissances. Les tentatives que l'on a
     faites pour retrouver en Asie, dans la société bouddhique, les
     origines de la civilisation mexicaine, n'ont pu amener encore à un
     fait suffisamment concluant. D'ailleurs le Bouddhisme eût-il, ce
     qui nous paraît douteux, pénétré en Amérique, il n'eût pu y
     apporter un mythe qu'on ne rencontre pas dans ses livres[72]. La
     cause de ces ressemblances des traditions diluviennes des indigènes
     du Nouveau-Monde avec celle de la Bible, demeure donc un fait
     inexpliqué.» Je me plais à citer ces paroles d'un homme dont
     l'érudition est immense, précisément parce qu'il n'appartient pas
     aux écrivains catholiques et que, par conséquent, il ne saurait
     être suspect de se laisser aller dans son jugement à une opinion
     préconçue. D'autres, d'ailleurs, non moins rationalistes que lui,
     ont signalé de même cette parenté des traditions américaines, au
83   sujet du déluge avec celles de la Bible et des Chaldéens.

       [Note 69: Article _Déluge_ dans _l'Encyclopédie nouvelle_.]

       [Note 70: Cependant le déluge tient une place importante dans les
       traditions cosmogoniques, d'un caractère franchement original,
       que Réguly a recueillies chez les Vogouls. On signale aussi un
       récit diluvien chez les Eulets ou Kalmouks, où il semble avoir
       pénétré avec le Bouddhisme.]

       [Note 71: Ajoutons-y l'usage d'une lumière artificielle quelconque
       pour s'éclairer dans la nuit.]

       [Note 72: Il faut pourtant remarquer que les missionnaires
       bouddhistes paraissent avoir introduit en Chine la tradition
       diluvienne de l'Inde; Gutzlaff affirme en avoir vu l'épisode
       principal représenté dans une très belle peinture d'un temple de
       la déesse Kouan-yin.]

       [Illustration 108: Le déluge et les premières migrations
       humaines, suivant la tradition du Mexique[1].]

       [Note 1: Extrait de la gravure faite au siècle dernier (et
       reproduite par Humboldt dans ses _Vues des Cordillères_), d'après
       la copie d'un manuscrit indigène de Cholula, exécutée en 1566,
       par Pedro de los Rios, religieux dominicain qui, moins de
       cinquante ans après Cortez, s'adonna à la recherche des
       traditions des naturels comme étude nécessaire à ses travaux de
       missionnaire.

       On y voit d'abord Coxcox dans sa barque de cyprès, flottant sur
       les eaux du déluge. Du milieu de ces eaux émerge le pic de la
       montagne de Colhuacan. Sur l'arbre qui couronne ce pic est posé
       un aigle, distribuant des langues aux premiers hommes issus de
       Coxcox; car ils avaient été d'abord privés de la parole. Ensuite,
       les ancêtres des diverses tribus des Aztèques se mettent en
       marche pour leur migration; chacun porte sur la tête les symboles
       hiéroglyphiques du nom de sa tribu. Leur première station est
       marquée à Cholula, qu'indique sa fameuse pyramide à degrés,
       surmontée d'un autel; auprès est un palmier, et derrière cet
       arbre on voit l'expression du nom de la localité en hiéroglyphes
       aztèques.

       Le style de l'art barbare des Mexicains est très altéré dans
       cette reproduction d'une peinture dont l'original est
       malheureusement perdu. On peut s'en assurer en la comparant à la
       peinture originale du _Codex Vaticanus_, que nous plaçons à la p.
       85. Mais malgré cette altération de style, l'authenticité
       parfaite du document est reconnue par un critique de la valeur et
       de l'autorité de Humboldt.]

     Les plus importantes de ces légendes diluviennes de l'Amérique sont
     celles du Mexique, parce qu'elles paraissent avoir eu une forme
     définitivement fixée en peintures symboliques et mnémoniques avant
     tout contact des indigènes avec les Européens. D'après ces
     documents, le Noa'h du cataclysme mexicain serait Coxcox, appelé
     par certaines populations Teocipactli ou Tezpi. Il se serait sauvé,
     conjointement avec sa femme Xochiquetzal, dans une barque, ou,
     suivant d'autres traditions, sur un radeau de bois de cyprès chauve
     (_cupressus disticha_). Des peintures retraçant le déluge de Coxcox
     ont été retrouvées chez les Aztèques, les Miztèques, les
84   Zapotèques, les Tlascaltèques et les Méchoacanèses. La tradition de
     ces derniers, en particulier, offrirait une conformité plus
     frappante encore que chez les autres avec les récits de la Genèse
     et des sources chaldéennes. Il y serait dit que Tezpi s'embarqua
     dans un vaisseau spacieux avec sa femme, ses enfants, plusieurs
     animaux et des graines dont la conservation était nécessaire à la
     substance du genre humain. Lorsque le grand dieu Tezcatlipoca
     ordonna que les eaux se retirassent, Tezpi fit sortir de la barque
     un vautour. L'oiseau, qui se nourrit de chair morte, ne revint pas
     à cause du grand nombre de cadavres dont était jonchée la terre
     récemment desséchée. Tezpi envoya d'autres oiseaux, parmi lesquels
     le colibri seul revint, en tenant dans son bec une rameau de
     feuilles. Alors Tezpi, voyant que le sol commençait à se couvrir
     d'une verdure nouvelle, quitta son navire sur la montagne de
     Colhuacan.

     Le plus précieux document pour la connaissance du système
     cosmogonique des Mexicains est celui que l'on désigne sous le nom
     de _Codex Vaticanus_, d'après la Bibliothèque du Vatican, où il est
     conservé. Ce sont quatre tableaux symboliques, résumant les quatre
     âges du monde qui ont précédé l'âge actuel. Le premier y est appelé
     _Tlatonatiuh_, «soleil de terre.» C'est celui des géants ou
     Quinamés, premiers habitants de l'Anahuac, qui finissent par être
     détruits par une famine. Le second, nommé _Tlétonatiuh_, «soleil de
     feu,» se termine par la descente sur la terre de Xiuhteuctli, le
     dieu de l'élément igné. Les hommes sont tous transformés en oiseaux
     et n'échappent qu'ainsi à l'incendie. Toutefois un couple humain
     trouve asile dans une caverne et repeuple l'univers après cette
     destruction. Pour le troisième âge, _Ehécatonatiuh_, «soleil de
     vent,» la catastrophe qui le termine est un ouragan terrible
     suscité par Quetzalcohuatl, le dieu de l'air. À de rares exceptions
     près, les hommes, au milieu de cet ouragan, sont métamorphosés en
     singes. Vient ensuite, comme quatrième âge, celui qu'on appelle
     _Atonatiuh_, «soleil d'eau.» Il se termine par une grande
85   inondation, un véritable déluge. Tous les hommes sont changés en
     poissons, sauf un individu et sa femme, qui se sauvent dans un
     bateau fait du tronc d'un cyprès chauve. Le tableau figuratif
     représente Matlalcuéyé, déesse des eaux, et compagne de Tlaloc, le
     dieu de la pluie, s'élançant vers la terre. Coxcox et Xochiquetzal,
     les deux êtres humains préservés du désastre, apparaissent assis
     sur un tronc d'arbre et flottant au milieu des eaux. Ce déluge est
     représenté comme le dernier cataclysme qui ait bouleversé la face
     de la terre.

       [Illustration 110: Tableau du déluge dans le _Codex
       Vaticanus_[1].]

       [Note 1: A côté du tableau sont exprimés, en hiéroglyphes
       aztèques, le nom de cet âge du monde et les chiffres de sa durée:
       10 x 400 + 10, c'est-à-dire 4010 ans.]

     La conception que nous venons de résumer offre, avec celle des
     quatre âges ou _yougas_ de l'Inde, et celle des _manvantaras_, où
     alternent les destructions du monde et les renouvellements de
     l'humanité, une analogie singulière. Celle-ci est de telle nature
     qu'on est en droit de se demander si les Mexicains ont pu trouver
     de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, une
     conception aussi exactement pareille à celle des Indiens, ou s'ils
     ont dû la recevoir de l'Inde par une voie plus ou moins directe. La
     tradition diluvienne et le système des quatre âges, dont cette
     tradition est inséparable au Mexique, nous placent donc en face du
     problème auquel on revient toujours forcément quand il s'agit des
     civilisations américaines, le problème de l'originalité plus ou
     moins absolue, plus ou moins spontanée, de ces civilisations, et
86   des apports qu'elles ont pu recevoir de l'Asie, par des
     missionnaires bouddhistes ou d'autres, à une certaine époque. Dans
     l'état actuel des connaissances il est aussi impossible de résoudre
     ce problème négativement qu'affirmativement, et toutes les
     tentatives que l'on fait aujourd'hui pour le pénétrer sont beaucoup
     trop prématurées, ne peuvent conduire à aucun résultat solide.

     Quoi qu'il en soit, la doctrine des âges successifs et la
     destruction de l'humanité du premier de ces âges par un déluge, se
     retrouvent dans le singulier livre du _Popol-vuh_, ce recueil des
     traditions mythologiques des indigènes du Guatemala, rédigé en
     langue quiché, postérieurement à la conquête, par un adepte secret
     de l'ancienne religion, découvert, copié et traduit en espagnol au
     commencement du siècle dernier par le dominicain Francisco Ximenez,
     curé de Saint-Thomas de Chuila. On y lit qu'après la création, les
     dieux, ayant vu que les animaux n'étaient capables ni de parler ni
     de les adorer, voulurent former les hommes à leur propre image. Ils
     en façonnèrent d'abord en argile. Mais ces hommes étaient sans
     consistance; ils ne pouvaient tourner la tête; ils parlaient, mais
     ne comprenaient rien. Les dieux détruisirent alors par un déluge
     leur oeuvre imparfaite. S'y reprenant une deuxième fois, ils firent
     un homme de bois et une femme de résine. Ces créatures étaient bien
     supérieures aux précédentes; elles remuaient et vivaient, mais
     comme des animaux; elles parlaient, mais d'une façon
     inintelligible, et elles ne pensaient pas aux dieux. Alors
     Hourakan, «le coeur du ciel,» dieu de l'orage, fit pleuvoir sur la
     terre une résine enflammée, en même temps que le sol était secoué
     par un épouvantable tremblement de terre. Tous les hommes descendus
     du couple de bois et de résine périrent, à l'exception de
     quelques-uns, qui devinrent les singes des forêts. Enfin les dieux
     firent avec du maïs blanc et du maïs jaune quatre hommes parfaits:
     Balam-Quitzé, «le jaguar qui sourit,» Balam-Agab, «le jaguar de la
     nuit,» Mahuentah, «le nom distingué,» et Iqi-Balam, «le jaguar de
     la lune.» Ils étaient grands et forts, ils voyaient tout et
     connaissaient tout, et ils remercièrent les dieux. Mais ceux-ci
     furent effrayés du succès définitif de leur oeuvre et eurent peur
     pour leur suprématie; aussi jetèrent-ils un léger voile, comme un
     brouillard, sur la vue des quatre hommes, qui devint semblable à
     celle des hommes d'aujourd'hui. Pendant qu'ils dormaient les dieux
     leur créèrent quatre épouses d'une grande beauté, et de trois
87   naquirent les Quichés, Iqi-Balam et sa femme Cakixaha n'ayant pas
     eu d'enfants. Avec cette série d'essais maladroits des dieux pour
     créer les hommes, ce à quoi ils ne réussissent qu'après avoir été
     deux fois obligés de détruire leur oeuvre imparfaite, nous voici
     bien loin du récit biblique, assez loin pour écarter tout soupçon
     d'influence des prédications des missionnaires chrétiens sur cette
     narration indigène guatémalienne, où nous retrouvons toujours la
     croyance qu'une première race d'hommes a été détruite dans le
     commencement des temps par une grande inondation.

     De nombreuses légendes sur la grande inondation des premiers âges
     ont été aussi relevées chez les tribus américaines demeurées à
     l'état sauvage. Mais par leur nature même ces récits peuvent
     laisser une certaine place au doute. Ce ne sont pas les indigènes
     eux-mêmes qui les ont fixés par écrit; nous ne les connaissons que
     par des intermédiaires qui ont pu, de très bonne foi, leur faire
     subir des altérations considérables en les rapportant, forcer
     presque inconsciemment leur ressemblance avec les données
     bibliques. D'ailleurs, ils n'ont été recueillis qu'à des époques
     tardives, quand les tribus avaient eu déjà des contacts prolongés
     avec les Européens et avaient vu vivre au milieu d'elles plus d'un
     aventurier qui avait pu faire pénétrer des éléments nouveaux dans
     leurs traditions. Ces récits ne devraient donc avoir qu'une bien
     faible valeur sans les faits, autrement positifs, que nous avons
     constatés au Mexique, au Guatemala et au Nicaragua, et qui prouvent
     l'existence de la tradition diluvienne chez les populations de
     l'Amérique avant l'arrivée des conquérants européens. Appuyées sur
     ces faits, les narrations diluviennes des tribus illettrées du
     Nouveau-Monde méritent d'être mentionnées, mais avec la réserve que
     nous venons d'indiquer.

     La plus remarquable comme excluant, par sa forme même, l'idée d'une
     communication de la tradition par les Européens, est celle des
     Chéroquis. Elle semble une traduction enfantine du récit de l'Inde,
     avec cette différence, que c'est un chien qui s'y substitue au
     poisson, dans le rôle de sauveur de l'homme qui échappe au
     cataclysme.

     «Le chien ne cessait pas pendant plusieurs jours de parcourir avec
     une persistance singulière les bords de la rivière, regardant l'eau
     fixement et hurlant comme en détresse. Son maître s'étant irrité de
     ces manoeuvres, lui ordonna d'un ton rude de rentrer à la maison;
     alors il se mit à parler et révéla le malheur qui le menaçait. Il
     termina sa prédiction en disant que son maître, et la famille de
88   celui-ci, ne pourrait échapper à la submersion qu'en le jetant
     immédiatement à l'eau, lui chien, car il deviendrait alors leur
     sauveur. Qu'il s'en irait en nageant chercher un bateau pour se
     mettre à l'abri, avec ceux qu'il voulait faire échapper, mais qu'il
     n'y avait pas à perdre un moment, car il allait survenir une pluie
     terrible qui produirait une inondation générale, où tout périrait.
     L'homme obéit à ce que lui disait son chien; il fut ainsi sauvé
     avec sa famille, et ce furent eux qui repeuplèrent la terre.»

     On prétend que les Tamanakis, tribus caraïbes des bords de
     l'Orénoque, ont une légende diluvienne, d'après laquelle un homme
     et une femme auraient seuls échappé au cataclysme en gagnant le
     sommet du mont Tapanacu. Là, ils auraient jeté derrière eux
     par-dessus leurs têtes des fruits de cocotier, d'où serait sortie
     une nouvelle race d'hommes et de femmes. Si le rapport est exact,
     ce que nous n'oserions affirmer, il y aurait là un bien curieux
     accord avec un des traits essentiels de l'histoire hellénique de
     Deucalion et Pyrrha.

     Les explorateurs russes ont signalé l'existence d'une narration
     enfantine du déluge dans les îles Aléoutiennes, qui forment le
     chaînon géographique entre l'Asie et l'Amérique septentrionale, et
     à l'extrémité de la côte nord-ouest américaine, chez les Kolosches.
     Le voyageur Henry raconte cette tradition, qu'il avait recueillie
     chez les Indiens des grands lacs: «Autrefois le père des tribus
     indiennes habitait vers le soleil levant. Ayant été averti en songe
     qu'un déluge allait désoler la terre, il construisit un radeau, sur
     lequel il se sauva avec sa famille et tous les animaux. Il flotta
     ainsi plusieurs mois sur les eaux. Les animaux, qui parlaient
     alors, se plaignaient hautement et murmuraient contre lui. Une
     nouvelle terre apparut enfin; il y descendit avec toutes les
     créatures, qui perdirent dès lors l'usage de la parole, en punition
     de leurs murmures contre leur libérateur.» Selon le P. Charlevoix,
     les tribus du Canada et de la vallée du Mississipi rapportaient,
     dans leurs grossières légendes, que tous les humains avaient été
     détruits par un déluge, et qu'alors le Grand-Esprit, pour repeupler
     la terre, avait changé des animaux en hommes. Nous devons à J.-G.
     Kohl la connaissance de la version des Chippeways, pleine de traits
     bizarres et difficiles à expliquer, où l'homme sauvé du cataclysme
     est appelé Ménaboschu[73]. Pour savoir si la terre se dessèche, il
     envoie de son embarcation un oiseau, le plongeon; puis, une fois
89   revenu sur le sol débarrassé des eaux, il devient le restaurateur
     du genre humain et le fondateur de la société.

       [Note 73: Ceci semble une altération du sanscrit Manou
       Vaivasvata.]

     Il était question, dans les chants des habitants de la
     Nouvelle-Californie, d'une époque très reculée où la mer sortit de
     son lit et couvrit la terre. Tous les hommes et tous les animaux
     périrent à la suite de ce déluge, envoyé par le dieu suprême
     Chinigchinig, à l'exception de quelques-uns, qui s'étaient réfugiés
     sur une haute montagne où l'eau ne parvint pas. Les commissaires
     des États-Unis, chargés de l'exploration des territoires du
     Nouveau-Mexique, lors de leur prise de possession par la grande
     République américaine, ont constaté l'existence d'une tradition
     pareille chez diverses tribus des indigènes de cette vaste contrée.
     D'autres récits du même genre sont encore signalés par d'autres
     voyageurs en diverses parties de l'Amérique du nord, avec des
     ressemblances plus ou moins accusées avec la narration biblique.
     Mais ils sont généralement indiqués d'une manière trop vague pour
     que l'on puisse se fier absolument aux détails dont ceux qui les
     rapportent les ont accompagnés.

     Il n'est pas jusqu'à l'Océanie où l'on n'ait pensé retrouver, non
     dans la race des nègres pélagiens ou Papous[74], mais dans la race
     polynésienne, originaire des archipels de l'Australasie, la
     tradition diluvienne, mêlée à des traits empruntés aux ras de
     marée, qui sont un des fléaux les plus habituels de ces îles. Le
     récit le plus célèbre en ce genre est celui de Tahiti, que l'on a
     plus spécialement que les autres rattaché à la tradition des
     premiers âges. Mais ce récit, comme tous ceux de la même partie du
     monde où l'on a vu le souvenir du déluge, a revêtu le caractère
     enfantin qui est le propre des légendes des populations
     polynésiennes ou canaques, et d'ailleurs, comme l'a justement
     remarqué M. Maury, la narration de Tahiti pourrait s'expliquer très
     naturellement par le souvenir d'un de ces ras de marée si fréquents
     dans la Polynésie. Le trait le plus essentiel de tous les récits
     proprement diluviens fait défaut. «L'île de Toa-Marama, dans
     laquelle, suivant le récit de Tahiti, se réfugièrent les pêcheurs
     qui avaient excité la colère du dieu des eaux, Rouahatou, en jetant
     leur hameçon dans sa chevelure, n'a pas, dit M. Maury, de
90   ressemblance avec l'arche[75].» Il est vrai qu'une des versions de
     la légende tahitienne ajoute que les deux pêcheurs se rendirent à
     Toa-Marama, non-seulement avec leurs familles, mais avec un cochon,
     un chien et un couple de poules, circonstance qui se rapproche fort
     de l'entrée des animaux dans l'arche. D'un autre côté, certains
     traits du récit des Fidjiens, surtout celui que pendant de longues
     années après l'événement on tint constamment des pirogues toutes
     prêtes pour le cas où il se reproduirait, se rapportent bien plus à
     un phénomène local, à un ras de marée, qu'au déluge universel.

       [Note 74: Sauf à Fidji, point où les Polynésiens ont été quelque
       temps établis au milieu des Mélaniens, et où ils n'ont été
       détruits par ceux-ci qu'après avoir infusé dans la population un
       élément assez marqué pour avoir fait des Fidjiiens une race mixte
       plutôt que purement noire.]

       [Note 75: Remarquons cependant que, dans le mythe iranien de Yima,
       que nous avons rapporté plus haut, un enclos carré (_vara_),
       préservé miraculeusement du déluge, tient la place de l'arche de
       la Bible et du vaisseau de la tradition chaldéenne.]

     Cependant, si ces légendes se rattachaient exclusivement à des
     catastrophes locales, il serait singulier qu'elles se
     reproduisissent presque pareilles dans un certain nombre de
     localités fort éloignées les unes des autres, et que parmi les
     populations de l'Océanie elles n'existassent que là où se
     rencontre, ou du moins a pris pied pour quelque temps et laissé des
     vestiges incontestables de son passage, une seule race, la race
     polynésienne, originaire de l'archipel Malais, d'où ses premiers
     ancêtres n'émigrèrent que vers le IVe siècle de l'ère chrétienne,
     c'est-à-dire à une époque à laquelle, de proche en proche, par
     suite des rapports entre l'Inde et une partie de la Malaisie, la
     narration du déluge, sous sa forme indienne plus ou moins altérée,
     avait pu y pénétrer. Sans oser donc trancher d'une manière
     affirmative dans un sens ou dans l'autre cette question difficile,
     et peut-être à toujours insoluble, nous ne croyons pas que l'on
     puisse absolument rejeter l'opinion de ceux qui, dans les récits
     polynésiens, dont nous avons cité deux échantillons, veulent
     trouver un écho de la tradition du déluge, très affaibli, très
     altéré, plus inextricablement confondu que partout ailleurs avec le
     souvenir de désastres locaux d'une date peu éloignée.

     La longue revue à laquelle nous venons de nous livrer, nous permet
     d'affirmer que le récit du déluge est une tradition universelle
     dans tous les rameaux de l'humanité, à l'exception toutefois de la
     race noire. Mais un souvenir partout aussi précis et aussi
     concordant ne saurait être celui d'un mythe inventé à plaisir.
     Aucun mythe religieux ou cosmogonique ne présente ce caractère
     d'universalité. C'est nécessairement le souvenir d'un événement
     réel et terrible, qui frappa assez puissamment l'imagination des
91   premiers ancêtres de notre espèce, pour n'être jamais oublié de
     leur descendance. Ce cataclysme se produisit près du berceau
     premier de l'humanité, et avant que les familles-souches, d'où
     devaient descendre les principales races, ne fussent encore
     séparées; car il serait tout à fait contraire à la vraisemblance et
     aux saines lois de la critique d'admettre que, sur autant de points
     différents du globe qu'il faudrait le supposer, pour expliquer ces
     traditions partout répandues, des phénomènes locaux exactement
     semblables se seraient reproduits et que leur souvenir aurait
     toujours pris une forme identique, avec des circonstances qui ne
     devaient pas nécessairement se présenter à l'esprit en pareil cas.

     Notons cependant que la tradition diluvienne n'est peut-être pas
     primitive, mais importée, en Amérique, qu'elle a sûrement ce
     caractère d'importation chez les rares populations de race jaune où
     on la retrouve; enfin que son existence réelle en Océanie, chez les
     Polynésiens, est encore douteuse. Restent trois grandes races
     auxquelles elle appartient sûrement en propre, qui ne se la sont
     pas empruntées les unes aux autres, mais chez lesquelles, cette
     tradition est incontestablement primitive, remonte aux plus anciens
     souvenirs des ancêtres. Et ces trois races sont précisément les
     seules dont la Bible parle pour les rattacher à la descendance de
     Noa'h, celles dont elle donne la filiation ethnique dans le
     chapitre X de la Genèse. Cette observation, qu'il ne me paraît pas
     possible de révoquer en doute, donne une valeur singulièrement
     historique, et précise à la tradition qu'enregistre le livre sacré,
     et telle qu'il la présente, si d'un autre côté elle doit peut-être
     conduire à lui donner une signification plus resserrée
     géographiquement et ethnologiquement. Et l'on ne saurait hésiter à
     reconnaître que le déluge biblique, loin d'être un mythe, a été un
     fait historique et réel, qui a frappé à tout le moins les ancêtres
     des trois races aryenne ou indo-européenne, sémitique ou
     syro-arabe, chamitique ou kouschite, c'est-à-dire des trois grandes
     races civilisées du monde ancien, de celles qui constituent
     l'humanité vraiment supérieure, avant que les ancêtres de ces trois
     races ne se fussent encore séparés et dans la contrée de l'Asie
     qu'ils habitaient ensemble.
92

     § 5.--LE BERCEAU DE L'HUMANITÉ POSTDILUVIENNE[76].

     Le lieu où le récit biblique montre l'arche s'arrêtant après le
     déluge, le point de départ qu'elle assigne aux Noa'hides est «les
     montagnes d'Ararat.» À dater d'une certaine époque ce souvenir
     s'est appliqué à la plus haute montagne de la chaîne de l'Arménie,
     qui, dans le cours des migrations diverses dont ce pays a été le
     théâtre, a reçu en effet le nom d'Ararat, plus anciennement que le
     IXe siècle avant l'ère chrétienne, après avoir été désigné sous
     celui de Masis par les premiers habitants indigènes. La plupart des
     interprètes de l'Écriture Sainte ont adopté cette manière de voir,
     bien que d'autres, dans les premiers siècles du christianisme,
     préférassent suivre les données de la tradition chaldéenne
     rapportée par Bérose, laquelle mettait le lieu de la descente de
     Xisouthros ('Hasisadra) dans une partie plus méridionale de la même
     chaîne, aux monts Gordyéens, les montagnes du Kurdistan actuel, au
     nord-est de l'Assyrie. La montagne de Nizir, où la tradition de la
     sortie du vaisseau du patriarche sauvé du cataclysme est localisée
     par le récit déchiffré sur les tablettes cunéiformes de Ninive, que
     nous avons rapporté tout à l'heure, constituait la portion sud de
     ce massif. Sa situation par 36° de latitude est, en effet,
     déterminée formellement par les indications que fournit, dans ses
     inscriptions historiques, le monarque assyrien Asschour-naçir-abal
     au sujet d'une expédition militaire qu'il conduisit dans cette
     contrée. Il s'y rendit en partant d'une localité voisine d'Arbèles,
     en passant la rivière du Zab inférieur et en marchant toujours vers
     l'Orient.

       [Note 76: Sur cet ordre de traditions, voy. principalement
       d'Eckstein, _De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent
       au berceau de l'espèce humaine_, Paris, 1856.--Renan, _De
       l'origine du langage_, 2e édition, p. 218-235.--Obry, _Le berceau
       de l'espèce humaine selon les Indiens, les Perses et les
       Hébreux_. Amiens, 1858.]

     Si l'on examine attentivement le texte sacré, il est impossible
     d'admettre que dans la pensée de l'écrivain de la Genèse l'Ararat
     du déluge fût celui de l'Arménie. En effet, quelques versets plus
     loin[77], il est dit formellement que ce fut en marchant toujours de
     l'est à l'ouest que la postérité de Noa'h parvint dans les plaines
     de Schine'ar. Ceci s'accorde beaucoup mieux avec la donnée de la
     tradition chaldéo-babylonienne sur la montagne de Nizir comme point
     de départ de l'humanité renouvelée après le cataclysme. Mais il
     faut remarquer que si l'on prolonge davantage dans la direction de
93   l'Orient, par delà les monts Gordyéens, la recherche d'un très haut
     sommet, comme celui où l'arche se fixe, on arrive à la chaîne de
     l'Hindou-Kousch, ou plutôt, encore aux montagnes où l'Indus prend
     sa course. Or, c'est exactement sur ce dernier point que convergent
     les traditions sur le berceau de l'humanité chez deux des grands
     peuples du monde antique, qui ont conservé les souvenirs les plus
     nets et les plus circonstanciés des âges primitifs, les récits les
     plus analogues à ceux de la Bible et des livres sacrés de la
     Chaldée, je veux dire les Indiens et les Iraniens.

       [Note 77: _Genes._, XI, 2.]

       *       *       *       *       *

     Dans toutes les légendes de l'Inde, l'origine des humains est
     placée au mont Mêrou, résidence des dieux, colonne qui unit le ciel
     à la terre. Ce mont Mêrou a plus tard été déplacé à plusieurs
     reprises, par suite du progrès de la marche des Aryas dans l'Inde;
     les Brahmanes de l'Inde centrale ont voulu avoir dans leur
     voisinage la montagne sacrée, et ils en ont transporté le nom
     d'abord au Kailâsa, puis au Mahâpantha (surnommé Soumêrou), et plus
     tardivement encore la propagation des doctrines bouddhiques chez
     les Birmans, les Chinois et les Singhalais, fit revendiquer par
     chacun de ces peuples le Mêrou pour leur propre pays. C'est
     exactement de même que nous voyons l'Ararat diluvien se déplacer
     graduellement, en étant fixé d'abord dans les monts Gordyéens, puis
     à l'Ararat d'Arménie. Mais le Mêrou primitif était situé au nord,
     par rapport même à la première habitation des tribus aryennes sur
     le sol indien, dans le Pendjâb et sur le haut Indus. Et ce n'est
     pas là une montagne fabuleuse, étrangère à la géographie terrestre;
     le baron d'Eckstein a complètement démontré son existence réelle,
     sa situation vers la Sérique des anciens, c'est-à-dire la partie
     sud-est du Thibet.

     Mais les indications des Iraniens sont encore plus précises, encore
     plus concordantes avec celles qui résultent de la Bible, parce
     qu'ils se sont moins éloignés du berceau primitif, qui n'a pas pris
     par conséquent pour eux un caractère aussi nuageux. Les souvenirs
     si précieux sur les stations successives de la race, qui sont
     contenus dans un des plus antiques chapitres des livres attribués à
     Zoroastre[78], caractérisent l'Airyana Vaedja, point de départ
94   originaire des hommes et particulièrement des Iraniens, comme une
     contrée septentrionale, froide et alpestre, d'où la race des Perses
     descendit au sud vers la Sogdiane[79]. Là s'élève l'ombilic des
     eaux, la montagne sainte, le Harâ Berezaiti du Zend-Avesta,
     l'Albordj des Persans modernes, du flanc duquel découle le fleuve
     non moins sacré de l'Arvand, dont les premiers hommes burent les
     eaux. Notre illustre Eugène Burnouf a démontré, d'une manière qui
     ne laisse pas place au doute, que le Harâ Berezaiti est le Bolor,
     ou Belourtagh, et que l'Arvand est l'Iaxarte ou plutôt le Tarim[80].
     «Il est vrai, remarque M. Renan, que les noms de Berezaiti et
     d'Arvand ont servi plus tard à désigner des montagnes et des
     fleuves fort éloignés de la Bactriane: ou les trouve successivement
     appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la
     Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie-Mineure, et ce
     n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms
     classiques du Bérécynthe de Phrygie et de l'Oronte de Syrie.» Ce
     dernier est particulièrement curieux, car nous le lisons déjà dans
     les inscriptions égyptiennes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie,
     et il n'a certainement pas été apporté dans la Syrie septentrionale
     par des populations aryennes, mais par les Sémites. Les faits que
     nous venons de citer sont le produit du déplacement que subissent
     toutes les localités de la géographie légendaire des premiers âges.
     «Les races, dit encore M. Renan, portent avec elles dans leurs
     migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs
     souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux
     qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent.» C'est ce
     qui est arrivé aussi au nom d'Ararat. M. Obry a fait voir que la
     montagne que les tribus aryennes regardaient comme le berceau sacré
     de l'humanité, avait originairement porté dans leurs souvenirs le
     nom d'Aryâratha, char des vénérables, «parce qu'à sa cime était
     censé tourner le char des sept Mahârschis brahmaniques, des sept
     Amescha-Çpentas perses et des sept Kakkabi chaldéens, c'est-à-dire
     le char des sept astres de la Grande-Ourse.» Ce nom d'Aryâratha est
     la source de celui d'Ararat, et c'est seulement plus tard que les
     premières tribus aryennes, qui vinrent en Arménie, le
     transportèrent au mont appelé aussi Masis. Ainsi la donnée biblique
95   d'un Ararat primitif, situé très à l'est du pays de Schine'ar,
     coïncide exactement avec les traditions des peuples aryens.

       [Note 78: Voy. Ritter, _Erdkunde, Asien_, t. VIII, 1re partie, p.
       29-31, 50-69.--Haug, _Der erste Kapitel der Vendidâd_, dans le
       tome V de Bunsen, _Ægyptens Stelle_.--Kiepert, dans le _Bulletin
       de l'Académie de Berlin_, décembre 1856.--_Obry, Du berceau de
       l'espèce humaine_, p. 61 et suiv.--Spiegel, _Avesta_, t. I, p. 4
       et suiv.]

       [Note 79: Il a été ensuite transporté dans l'Atropatène des
       géographes classiques; Spiegel, _Erdnische Alterthumskunde_, t.
       I, p. 683.]

       [Note 80: _Commentaire sur le Yaçna_, t. I, p. 239 et suiv., CXI
       et suiv., CLXXXI et suiv.]

     Nous voici donc reportés, par l'accord de la tradition sacrée et
     des plus respectables parmi les traditions profanes, au massif
     montueux de la Petite-Boukharie et du Thibet occidental, comme au
     lieu d'où sortirent les races humaines. C'est là que quatre des
     plus grands fleuves de l'Asie, l'Indus, le Tarîm, l'Oxus et
     l'Iaxarte prennent leur source. Les points culminants en sont le
     Beloustagh et le vaste plateau de Pamir, si propre à nourrir des
     populations primitives encore à l'état pastoral, et dont le nom,
     sous sa forme première, était Oupa-Mêrou, «le pays sous le Mêrou,»
     ou peut-être Oupa-mîra, «le pays auprès du lac,» qui lui-même avait
     motivé l'appellation du Mêrou. C'est encore là que certains
     souvenirs des Grecs nous forcent à tourner nos regards,
     particulièrement l'expression sacrée [Grec: meropes anthrôpoi], qui
     ne peut avoir voulu dire originairement que «les hommes issus du
     Mêrou.» Les souvenirs d'autres peuples sur la patrie d'origine de
     leurs ancêtres convergent aussi dans la même direction, mais sans
     atteindre le point central, oblitérés qu'ils sont en partie par
     l'éloignement. Les Chinois se disent issus du Kouen-lun. «Les
     tribus mongoles, remarque M. Renan, rattachent leurs légendes les
     plus anciennes au Thian-Chan et à l'Altaï, les tribus finnoises à
     l'Oural, parce que ces deux chaînes leur dérobent la vue d'un plan
     de montagnes plus reculé. Mais prolongez les deux lignes de
     migration qu'indiquent ces souvenirs vers un berceau moins voisin,
     vous les verrez se rencontrer dans la Petite-Boukharie.»

       *       *       *       *       *

     Ces lieux ayant été le berceau de l'humanité postdiluvienne, les
     peuples qui en avaient gardé le souvenir furent amenés par une
     pente assez naturelle à y placer le berceau de l'humanité
     antédiluvienne. Chez les Indiens, les hommes d'avant le déluge,
     comme ceux d'après le déluge, descendent du mont Mêrou. C'est là
     que se trouve l'Outtara-Kourou, véritable paradis terrestre. C'est
     là aussi que nous ramène, chez les Grecs, le mythe paradisiaque des
     Méropes, les gens du Mêrou, mythe qui, transporté jusque dans la
     Grèce, s'y localisa dans l'île de Cos. Les Perses dépeignent
     l'Airyana Vaedja, situé sur le mont Harâ Berezaiti, comme un
     paradis exactement semblable à celui de la Genèse, jusqu'au jour où
     la déchéance des premiers pères et la méchanceté d'Angrômainyous le
     transforme en un séjour que le froid rend inhabitable. La croyance
96   à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta l'humanité,
     est en effet, nous l'avons déjà dit, une des plus positives et des
     plus importantes parmi les traditions communes aux Aryas et aux
     Sémites. Il n'est pas jusqu'au nom même de 'Eden qui n'ait été à
     une certaine époque appliqué à cette région, car il se retrouve
     clairement dans le nom du royaume d'Oudyâna ou du «jardin,» près de
     Kaschmyr, arrosé précisément par quatre fleuves comme le 'Eden
     biblique. Il est vrai qu'étymologiquement et au point de vue de la
     rigueur philologique, 'Eden et Oudyâna sont parfaitement distincts;
     de ces deux noms l'un a revêtu une forme purement sémitique et
     significative dans cette famille de langues, l'autre une forme
     purement sanscrite et également significative. Mais c'est le propre
     de ces quelques noms de la géographie tout à fait primitive des
     traditions communes aux Aryas et aux Sémites, dont l'origine
     remonte à une époque bien antérieure à celle où les deux familles
     d'idiomes se constituèrent telles que nous pouvons les étudier, et
     dont l'étymologie réelle serait actuellement impossible à
     restituer, de se retrouver à la fois chez les Aryas et chez les
     Sémites sous des formes assez voisines pour que le rapprochement
     s'en fasse avec toute vraisemblance, bien que ces formes aient été
     combinées de manière à avoir un sens dans les langues des uns et
     des autres. Les plus anciennes traditions religieuses et les
     vieilles légendes du brahmanisme se rattachent au pays d'Oudyâna,
     qui certainement a été un des points où se sont localisées les
     traditions paradisiaques de l'Inde. Mais ce n'a été que par un
     déplacement vers le sud de la position du 'Eden primitif, qui était
     d'abord plus au nord, quand les habitants de cette région
     prétendirent posséder le Mêrou dans leurs monts Nischadhas, d'où
     les compagnons d'Alexandre-le-Grand conclurent que c'était là le
     Mêros ([Grec: mêros] «cuisse») de Zeus, où Dionysos avait été
     recueilli après le foudroiement de sa mère Sémélé. Il est à
     remarquer que Josèphe et les plus anciens Pères de l'Église furent
     conduits, par des raisons fort différentes de celles qui amènent la
     science moderne au même résultat, à placer le paradis terrestre du
     récit biblique à l'est des possessions sémitiques et même au delà,
     dans les environs de la chaîne de l'Imaüs ou Himalaya.

     La description du jardin de 'Eden dans la Genèse est bien
     certainement un de ces documents primitifs, antérieurs à la
     migration des Hébreux vers la Syrie, que la famille d'Abraham
     apporta avec elle en quittant les bords de l'Euphrate, et que le
     rédacteur du Pentateuque inséra dans son texte, tels que la
97   tradition les avait conservés. Il a trait à des pays dont il n'est
     plus question dans le reste de la Bible, et tout, comme dans
     d'autres morceaux placés également au début de la Genèse, y est
     empreint de la couleur symbolique propre à l'esprit des premiers
     âges. Dans le pays de 'Eden est un jardin qui sert au premier
     couple humain de séjour; la tradition se le représente sur le
     modèle d'un de ces _paradis_ des monarques asiatiques, ayant au
     centre le cyprès pyramidal. Mais on ne saurait voir dans cette
     analogie un argument en faveur de l'opinion qui regarderait les
     récits relatifs au jardin de 'Eden comme empruntés par les Juifs
     aux Perses, vers le temps de la captivité. En effet, si le nom des
     paradis des rois de l'Asie est purement iranien, zend _paradâeçô_,
     le type de ces jardins, comme la plupart des détails de
     civilisation matérielle des empires de Médie et de Perse, tire son
     origine des usages des antiques monarchies de Babylone et de
     Ninive, aussi bien que la relation de ces paradis artificiels avec
     les données des traditions édéniques. Ce qui prouve, du reste,
     d'une manière à notre avis tout à fait définitive, la haute
     antiquité du récit de la Genèse sur le jardin de 'Eden et la
     connaissance qu'en avaient les Hébreux bien avant la captivité,
     c'est l'intention manifeste d'imiter les quatre fleuves édéniques,
     qui présida aux travaux de Schelomoh (Salomon) et de 'Hizqiahou
     (Ezéchias) pour la distribution des eaux de Yerouschalaïm,
     considérée à son tour comme le nombril de la terre[81], au double
     sens de centre du globe et de source des fleuves. Les quatre
     ruisseaux qui arrosaient la ville et le pied de ses remparts, et
     dont l'un s'appelait Gi'hon comme un des fleuves paradisiaques,
     étaient réputés sortir de la source d'eau vive qu'on supposait
     placée sous le temple. Et en présence de cette dernière
     circonstance nous n'hésitons pas à mettre, avec Wilford, le nom de
     la montagne sur laquelle avait été construit le temple, Moriah, nom
     qui n'a aucune étymologie naturelle dans les langues sémitiques, en
     rapprochement avec celui du Mêrou, le mont paradisiaque des
     Indiens, regardé aussi comme le point de départ de quatre fleuves.

       [Note 81: _Ezech._ V, 5.]

       *       *       *       *       *

     En effet, suivant la Genèse, du pays de 'Eden sort un fleuve qui
     arrose le jardin, puis se divise en quatre fleuves. Le nom du
     premier est Pischon; il entoure toute la terre de 'Havilah, où se
     trouve l'or; l'or de ce pays est excellent; là aussi se trouve le
98   _bedola'h_, le _budil'hu_ des textes cunéiformes, c'est-à-dire
     l'escarboucle, et la pierre _schoham_, dont les documents assyriens
     nous ont fait connaître la véritable nature et qui est le
     lapis-lazuli. Le nom du second fleuve est Gi'hon: il entoure toute
     la terre de Kousch. Le nom du troisième fleuve est 'Hid-Deqel; il
     coule devant le pays d'Asschour. Le quatrième fleuve est le
     Phrath[82]. Le _Boundehesch_ pehlevi contient une description toute
     pareille; et pourtant on ne saurait admettre ici un emprunt, ni de
     la Genèse aux traditions du zoroastrisme, ni du livre mazdéen à la
     Genèse; d'où il faut bien conclure que l'un et l'autre ont
99   également puisé à une vieille tradition qui remontait réellement
     aux âges voisins de la naissance de l'humanité. En combinant les
     données du _Boundehesch_ avec celles des livres zends, d'une
     rédaction beaucoup plus ancienne, on arrive à compléter les noms
     des quatre fleuves que les Iraniens admettaient comme sortant à la
     fois de l'Airyana Vaedja: l'Arang-roût, primitivement Rangha
     (l'Iaxarte), fleuve appelé aussi Frât; le Veh-roût, primitivement
     Vangouhi (l'Oxus); le Dei-roût ou antérieurement Arvand (le Tarîm)
     enfin le Mehrva ou Mehra-roût (l'Indus supérieur).

       [Note 82: _Genes._, II, 8-14.]

       [Illustration 123: Localisation des données géographiques de la
       Genèse sur le 'Eden et les contrées environnantes, dans la région
       du Pamir[1].]

       [Note 1: Cette carte et les suivantes ont été dressées par M.J.
       Hansen, d'après les documents les plus récents.]

       [Illustration 124: Géographie des traditions paradisiaques des
       peuples iraniens[1].]

       [Note 1: Les noms du mont _Mérou_, du plateau d'_Oupa-Mérou_ et
       de la source _Ganga_ sont empruntées à la tradition indienne.]

     Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte
     originairement à la même contrée que les autres traditions passées
100  par nous en revue, la grande majorité des savants sont aujourd'hui
     d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'établissent.
     C'est le lieu du monde où l'on peut dire avec le plus de vérité que
     quatre grands fleuves sortent d'une même source. Là se trouvent,
     comme autour du paradis de la Genèse, l'or et les pierres
     précieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves
     paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source
     dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et
     l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appelé encore aujourd'hui
     Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes
     sont unanimes à cet égard. Le nom de Gi'hon présente, du reste, la
     même particularité que presque tous ceux de la géographie des
     traditions primitives; sans que la forme s'en altère
     essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et
     pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie «le fleuve
     impétueux,» pour les seconds «le fleuve sinueux, tortueux.» Le pays
     de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait être ainsi le séjour
     primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaîtrait à côté
     de celui des Aryas et des Sémites. Dans le Pischon, où la tradition
     a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de méconnaître
     le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, paraît bien
     être le pays de Darada, vers Kaschmyr, célèbre dans la tradition
     grecque et indienne par sa richesse, et où l'on trouve une foule de
     noms géographiques apparentés à celui de 'Havilah.

     Mais, d'un autre côté, les deux derniers fleuves paradisiaques de
     la Genèse, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement
     les deux grands fleuves de la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate.
     Le nom du premier se présente dans le texte biblique avec sa forme
     de la langue non-sémitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous
     la lisons dans les documents cunéiformes, Hid-Diqla, «le fleuve
     Tigre;» et l'indication qu'il «coule devant le pays d'Asschour» ne
     laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques
     érudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le
     'Eden biblique avait une bien plus grande étendue que le paradis
     des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste région
     qui va des montagnes d'où sortent l'Oxus et l'Indus, à l'est, aux
     montagnes d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, à l'ouest, région
     fertile, tempérée, véritable séjour de délices situé entre des pays
     brûlés du soleil ou désolés par le froid. A ceci doit être objecté
     qu'en donnant une pareille étendue au sens géographique du nom de
     'Eden, on ne comprendrait plus comment il a été possible de
101  regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un
     de l'autre, comme sortant de la même source. D'ailleurs, il est
     encore une des indications du texte biblique sur un troisième des
     fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se
     rapportant à la Mésopotamie. C'est la mention de la terre de
     Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays
     des Cosséens ou des Cissiens de la géographie classique, des
     Kasschi des textes cunéiformes, c'est-à-dire la contrée de 'Elam.

       [Illustration 126: Localisation dos fleuves paradisiaques, dans
       la Mésopotamie[1].]

       [Note 1: Les noms écrits en lettres droites sont ceux de la
       tradition chaldéenne, les noms écrits en lettres penchées ceux de
       la Bible.]

     Il est positif que, comme nous l'avons déjà signalé tout à l'heure,
     qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est
     Tin-tir-kî, appellation accadienne qui veut dire «le lieu de
     l'arbre de la vie.» En même temps, le nom de Gan-Dounyasch, «le
     jardin du dieu Dounyasch,» donné à partir d'une certaine époque au
     district admirable de fertilité dont Babylone est le centre, offre
     une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou «jardin de
     'Eden.» C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres
     qui viennent les confirmer, que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich
     Delitzsch ont cherché à prouver que les Babyloniens avaient
     localisé la tradition édénique dans leur propre contrée, et que la
     narration biblique a aussi en vue la même donnée de situation. Et,
     en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la
     Chaldée quatre cours d'eau à qui l'on appliquera très bien les
     caractéristiques fournies par la Genèse pour ceux qui sortent du
     jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du
     Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choaspès
     (appelé Sourappi dans les textes cunéiformes), qui coule le long de
     la contrée de 'Elam où sont les Cosséens, et qui sera, par
     conséquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate
     (l'Ougni des documents indigènes), que l'on identifiera au Pischon,
     d'autant plus qu'il longe le désert de l'Arabie, auquel le nom de
102  'Havilah a pu être appliqué, en le prenant pour un terme sémitique
     signifiant un «pays de sables», et qu'il est un fleuve qui dort au
     milieu des roseaux (en assyrien _pisanni_).

     Tout ceci est très vraisemblable. J'admets pleinement cette
     localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la
     Chaldée, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du
     texte de la Genèse. Mais elle n'a été sûrement que le résultat d'un
     transport de la donnée consacrée par de bien plus antiques
     souvenirs, qui avait pris naissance dans une contrée beaucoup plus
     reculée vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves
     a pu être appliquée aux plaines voisines du golfe Persique; elle
     n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes
     de l'Arménie, où on l'a aussi naturalisée, trouvant les fleuves
     paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers
     différentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et
     Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqué le nom de
     Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation paraît
     reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le
     texte biblique pour y discerner, sous les données qui ont trait aux
     fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent
     s'appliquer à cette contrée et qui reportent forcément au même
     point de départ que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est
     avant tout la donnée fondamentale de la conception géographique du
     Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour
     l'arroser, et qui s'y divise de façon à sortir en quatre fleuves
     dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons
     exactement l'inverse, deux fleuves divisés en quatre rameaux qui
     entrent séparés dans le Gan-Dounyasch pour s'y réunir et en sortir
     en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des
     produits minéraux, métaux et pierres précieuses, du pays arrosé par
     le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contrée de 'Havilah du
     haut Indus que ceux de l'Arabie.

     Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald,
     que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate,
     aient été, à une époque postérieure au déplacement de la tradition
     des fleuves paradisiaques, substitués à deux noms plus anciens, que
     l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry,
     que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du
     nombre des appellations qui, appartenant à la géographie
     traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés
103  dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble
     probable qu'à l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate
     primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir.
     Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est
     confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de soupçonner l'existence
     antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue à celui de 'Hid-Deqel
     parallèlement du nom de Arvand. Plus positive est la présence du
     nom de Frât dans les livres mazdéens parmi les désignations des
     fleuves paradisiaques. Pour le rédacteur de basse époque du
     _Boundehesch_, peut-être influencé ici par la donnée biblique, ce
     Frât est l'Euphrate de la Mésopotamie. Mais des preuves nombreuses
     établissent que plus anciennement la même appellation a été
     attachée à l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de
     la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localisée dans la
     partie méridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouçadarena
     des livres zends, fameux comme le théâtre des révélations divines
     reçues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci étant, on peut encore
     avec certitude reporter le nom de Frât au point primitif où
     convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de
     l'humanité.

     Une dernière circonstance achève de fixer le site originaire du
     'Eden biblique dans la région que nous avons indiquée, d'accord
     avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de
     Nod ou d'exil, de nécessité, située à l'orient de 'Eden, où Qaïn se
     retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de
     'Hanoch[83], car elle paraît bien correspondre à la lisière du
     désert central de l'Asie, du désert de Gobi. C'est là que se trouve
     cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des
     chroniques indigènes, qui ont été connues des historiens chinois,
     remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cité de
     l'Asie intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute
     l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de
     ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, auquel nous
     renverrons le lecteur[84]. Le savant baron d'Eckstein a fait
     ressortir tout ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les
     renseignements qui y sont contenus; il a montré dans Khotan le
     centre d'un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un
     des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter
104  à cette ville les récits de la Genèse sur la 'Hanoch qaïnite.

       [Note 83: _Genes._, IV, 16-17.]

       [Note 84: _Histoire de la ville de Khotan_. Paris, 1820, in-8°.]

       *       *       *       *       *

     C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le
     récit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition
     iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves
     paradisiaques à ceux de cette contrée doit être faite de la manière
     suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarîm;
     Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme où nous possédons ce récit, au
     premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue
     cette région lointaine, se sont superposés certains traits
     empruntés à la Chaldée, lesquels se rattachent à une localisation
     postérieure de la donnée du paradis terrestre sur le cours
     inférieur du Tigre et de l'Euphrate.

     Du reste, les Chaldéens, s'ils paraissent bien avoir transplanté
     dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique
     tradition édénique, n'en avaient pas moins conservé, eux aussi,
     bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de
     celle qui les reportait à leur véritable berceau. La conception de
     la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que
     toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de
     laquelle tournent les sept étoiles de la Grande-Ourse, assimilées
     aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du
     Mêrou, du Harâ-Berezaiti et de l'Aryâratha primitif, a été
     certainement connue et admise des Chaldéens. C'est ce que prouve
     surabondamment l'admirable et si poétique morceau du prophète
     Yescha'yahou (Isaïe)[85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de
     Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet
     oppresseur des nations qui s'était vanté de ne pas descendre, à
     l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schéôl[86], mais
     d'aller s'asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre
     place à côté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée (_har
     moad_) dans le Septentrion. Théodoret, natif de Syrie et
     profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion:
     «On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute
     montagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et que
     cette chaîne est la plus haute de toutes les montagnes de la
     terre.» Il applique donc la notion de la montagne à laquelle le
     prophète fait allusion, précisément au sommet sur lequel les
105  Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs
     bien antérieurs sur la montagne sainte, le Harâ Berezaiti; car
     Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer
     Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait été
     connu des Assyriens dès le IXe siècle av. J.-C. sous son nom perse
     de Hâra-Barjat, altéré en Hâla-Barjat par la prononciation
     particulière aux Mèdes[87]. La donnée dont nous parlons a été
     conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de
     la Chaldée et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui
     mariaient le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres
     de la Grande-Ourse, dans leur célébration des mystères du Nord sur
     la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des
     lumières, du père des génies célestes.

       [Note 85: XIV, 4-20.]

       [Note 86: La demeure des morts.]

       [Note 87: Fr. Lenormant, _Lettres assyiologiques_, t. I, p. 36.]

     Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, de cette
     montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des
     eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On
     qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien _abu matâti_),
     preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de
     l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface
     de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en
     accadien _gharsak kalama_). Par rapport à la Chaldée et à
     l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du
     pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il
     produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la
     désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien
     _gharsak kurra_, en assyrien sémitique _schad schadî_). C'est à
     l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus
     anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation
     où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs
     temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant
     typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés,
     que surmontait un petit sanctuaire.

     Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés
     d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de
     hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux»
     (sanscrit _paradêças_, zend _paradâeçô_), et était déjà connu des
     populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le
     Cantique des cantiques[88], ces paradis étaient pour les rois
     iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une
106  imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ
     Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec
     l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux
     monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois
     d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les
     usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à
     remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans
     le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte,
     berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux
     jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une
     montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur
     des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur
     son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines
     hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de
     l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers
     et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les
     courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des
     jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car
     Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois
     une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa
     femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal,
     que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins
     fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On
     serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait
     transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu
     jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument
     assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection.
107  C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à
     Koyoundjik (première moitié du VIIe siècle av. J.-C.); on y voit un
     paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé
     au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que
     soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui
     se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le
     fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la
     Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou
     Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des
     Indiens.

       [Illustration 131: Un paradis artificiel assyrien{1}.]

       [Note 1: D'après un bas-relief du palais de Koyoundjik, conservé
       au Musée Britannique.]

       [Note 88: IV, 13.]


     § 6.--LE PATRIARCHE SAUVÉ DU DÉLUGE ET SES TROIS FILS.

     Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les narrations
     chaldéennes, telles que nous les connaissons par les fragments de
     Bérose et par le texte original déchiffré sur les tablettes
     cunéiformes du Musée Britannique, réunissaient, sur le personnage
     du juste sauvé du déluge, ce que la Bible raconte de Noa'h et de
     'Hanoch. Après être sorti de son vaisseau et avoir offert le
     sacrifice de la nouvelle alliance, 'Hasis-Adra est enlevé par les
     dieux et transporté dans un lieu retiré, où il jouit du privilège
     de l'immortalité, de même qu'après 365 ans de vie où «il marcha
     avec Dieu, 'Hanoch ne fut plus vu, car Dieu l'avait pris[89].»

       [Note 89: _Genes._, V, 24.]

     Le rénovateur de l'humanité après le cataclysme tient une place
     considérable dans les souvenirs traditionnels de la race
     aryenne[90], et le plus souvent il s'y confond avec le premier père
     du genre humain. La distinction des auteurs des deux humanités
     successives n'y apparaît un peu nettement que dans la formation du
     nom du Deucalion des Grecs, qui, étymologiquement, paraît avoir
     signifié «le second excellent, béni.» Dans le récit indien du
     déluge, le héros sauvé par la protection du poisson divin est
     Manou, dont le nom a été d'abord un terme désignant «l'homme» en
     général, en tant que «l'être intelligent, pensant,» avant de
     devenir l'appellation spéciale d'un personnage mythique. Ce Manou
     s'est modifié et multiplié plus tard sous diverses formes dans la
     mythologie indienne. Déjà le _Rig-Vêda_ en distingue plusieurs, et,
     dans la suite, on en a compté jusqu'à sept, dont chacun préside à
108  un _manvantara_ ou période du monde. Le principal, et le seul qui
     doive nous occuper ici, est le Manou, surnommé Vâivasvata, parce
     qu'on en fait le fils de Vivasvat, c'est-à-dire du Soleil, et le
     frère de Yama, le dieu des morts, qualifié aussi de Vâivasvata. Le
     _Rig-Vêda_ parle plusieurs fois de ce Manou comme du père des
     hommes, qui sont appelés _Manôr apatya_, «la descendance de Manou,»
     et lui-même y reçoit le titre de père par excellence,
     Manouschpitar. Il a donné aux humains la prospérité et le salut, et
     il leur a indiqué de bienfaisants remèdes. Le premier il a sacrifié
     aux dieux, et son sacrifice est devenu le prototype de tous ceux
     des générations postérieures. On a souvent signalé la remarquable
     coïncidence de cette tradition indienne avec celle des anciens
     Germains, qui, au témoignage de Tacite, se disaient issus de
     Mannus, fils de Tuiscon ou Tuiston, dieu issu de la Terre.

       [Note 90: Il faut sur ce sujet consulter avant tout Pictet, _Les
       origines indo-européennes_, t. II, p. 621 et suiv. C'est le
       savant genevois que nous avons ici principalement pris pour
       guide.]

       [Illustration 133: Les trois juges des enfers dans la mythologie
       grecque[1].]

       [Note 1: D'après les peintures d'un vase découvert à Canosa, dans
       l'ancienne Apulie. _Minos_ est celui qui siège sur un trône du
       centre de la composition; _Rhadamanthe_, en costume asiatique
       (comme juge spécial des morts de l'Asie), se tient debout à sa
       droite; enfin _Èaque_ est celui qui se voit assis à sa gauche.]

     Si de la Germanie nous passons à la Grèce, nous trouverons dans le
     personnage mythique de Minos un autre représentant du Manou indien,
     mais considérablement modifié par les traditions helléniques. Il ne
     s'agit plus ici, en effet, du premier homme ni du juste sauvé du
     déluge, mais d'un roi fabuleux des anciens âges, fils de Zeus, qui
     régnait sur l'île de Crète, et qui le premier donna de sages lois
     aux Hellènes. A ces divers égards, et sauf la localisation
     postérieure de sa légende, il rappelle certainement le Manou roi et
     législateur. Cela ne suffirait pas, toutefois, à autoriser un
     rapprochement, si Minos, comme juge des morts ne touchait pas par
     d'autres points aux traditions indo-iraniennes. Chez les Indiens,
     c'est Yama qui règne sur les morts, tandis que son corrélatif
     iranien Yima, fils de Vivanghvat (le Vivasvat indien), est comme
     Manou le premier roi législateur, l'ordonnateur de la société
     humaine. Les rôles se sont ainsi intervertis de plusieurs manières
     entre les deux frères Manou et Yama, ce qui s'explique par leur
109  identité primitive, que la science a établie d'une manière
     irréfragable. Tous deux représentent le premier homme, car il est
     dit de Yama que le premier il a passé par la mort pour entrer dans
     le royaume des Mânes. Minos aussi ne devient juge aux enfers
     qu'après sa mort, et il partage cet office avec Rhadamanthe, dont
     le nom signifie «celui qui brandit la verge,» épithète
     caractéristique du rôle de juge, que la poésie indienne donne à
     Yama. Il réunit ainsi dans sa personne les traits propres à ce
     dernier, et ceux du Manou de l'Inde et du Yima de l'Iran, rois et
     législateurs. En même temps, la transformation, que nous venons de
     saisir sur le fait, du premier homme qui a passé par la mort en un
     dieu qui règne sur le royaume des ombres, nous explique comment les
     Gaulois, au rapport de César, prétendaient tirer leur origine d'un
     dieu funèbre, que le Romain a traduit par Dis Pater ou Pluton.

       *       *       *       *       *

     Windischmann a encore retrouvé dans les traditions de l'Inde un
     autre personnage qui, par certains points, présente un remarquable
     parallélisme avec le Noa'h de la Bible. C'est Nahouscha qui, comme
     Manou, est une sorte de personnification symbolique de l'«homme,»
     idée exprimée par son nom même, et un ancêtre de l'humanité, que le
     _Rig-Vêda_ appelle souvent «race de Nahouscha.» On le représente
     comme fils de Manou, comme spécialement adonné au culte de Soma, le
     dieu de la boisson enivrante qui, pour les Aryas primitifs, était
     le succédané du vin; ses biens deviennent la conquête de ce dieu.
     Ceci rappelle bien étroitement Noa'h plantant la vigne et
     s'enivrant du jus de son fruit[91]; et il semble que dans la Bible
     le patriarche Noa'h réunisse sur sa tête deux traditions qui dans
     l'Inde se divisent entre Manou et Nahouscha. Quant à l'assonnance
     entre les noms de Noa'h et de Nahouscha, elle n'est peut-être pas
     seulement fortuite, bien que ces deux appellations aient, l'une en
     hébreu, l'autre en sanscrit, des significations parfaitement
     déterminées et absolument différentes. Il est, au contraire,
     probable, que nous avons ici un nouvel exemple de la façon dont les
     noms des traditions primitives, en étant adoptés par des peuples de
     race différente, gardent le même son, la même physionomie
     extérieure, mais se différencient pourtant de façon à prendre un
     sens dans la langue de chacun de ces peuples, un sens qui s'éloigne
110  du tout au tout d'une nation à l'autre, et qui n'est peut-être
     nulle part celui qu'avait réellement à l'origine le nom qui subit
     ces métamorphoses.

       [Note 91: _Genes._, IX, 20 et 21.]

     Je réserve pour le livre suivant l'étude du tableau des
     personnifications de peuples que la Genèse énumère comme descendues
     des trois fils de Noa'h, 'Ham, Schem et Vapheth, ainsi que de la
     signification ethnique qui en résulte pour chacun d'eux. Les trois
     fils de Noa'h sont, en effet, les ancêtres et les représentants des
     trois grandes races entre lesquelles se divise l'humanité
     postdiluvienne, la descendance du rénovateur de l'espèce humaine
     après le cataclysme. Mais sans entrer encore dans l'examen de cette
     question ethnographique, qui trouvera mieux sa place lorsque nous
     parlerons des principales races des hommes, de celles
     particulièrement qui ont leur place dans l'histoire ancienne de
     l'Orient, il importe de remarquer ici le parallélisme frappant
     qu'offrent, dans la façon dont elles se terminent, les deux
     généalogies bibliques des Schethites et des Qaïnites. Après Lemech,
     la lignée de Qaïn se divise entre trois chefs de races; celle de
     Scheth présente le même fait après Noa'h; et il est difficile de ne
     pas en voir encore un reflet dans la façon dont la généalogie
     biblique des descendants de Scheth par Arphakschad, à la fin de la
     période qui s'étend du déluge à Abraham, nous offre aussi la triple
     division des fils de Tera'h[92], chefs et pères des nations s'ils ne
     le sont plus de grandes races. La donnée fondamentale, plus nette
     que partout ailleurs dans les fils de Noa'h, est celle d'une
     répartition de l'humanité en trois familles ethniques. C'est aussi
     celle qu'admettaient les Égyptiens, pour qui les hommes formaient
     trois races, les 'Amou et les Tama'hou ou Ta'hennou, correspondant
     exactement aux familles de Schem et de Yapheth dans le récit
     biblique, et les Na'hasiou, c'est-à-dire les nègres. Il est vrai
     que les Égyptiens se mettaient à part de ces trois divisions de
     l'humanité, sous le nom de Rot, «la race» par excellence,
     s'attribuant une origine plus relevée que celle des autres hommes.

       [Note 92: _Genes._, XI, 26.]
111
       [Illustration 136: Les races humaines admis par les
       Égyptiens[1].]

       [Note 1: D'après les peintures du tombeau du roi Séti Ier, à
       Thèbes. Les types de ces races se succèdent dans l'ordre suivant,
       en commençant par la gauche: Rot ou égyptienne, au teint rouge;
       'Amou ou asiatique au teint jaune; Na'hasiou ou nègre; Tama'hou
       ou libyeo-européenne, au teint blanc et aux cheveux blonds.]

     Dans les antiques traditions iraniennes nous trouvons aussi la
     division tripartite des races humaines, personnifiées dans trois
     ancêtres issus d'un même père. Ce sont les fils de Thraetaona, l'un
     des premiers Paradhâtas, des héros des premiers jours de
     l'humanité, celui qui succède à la domination impie de Azhi-Dahâka,
112  personnification terrestre du principe mauvais. Les anciens livres
     zends nomment ces trois frères, chefs de races, Çairima, Toûra et
     Arya, qui deviennent Selm, Tour et Eradj dans l'épopée
     traditionnelle de la Perse moderne. Çairima correspond au Schem de
     la Bible, dont son nom n'est qu'une variante; celui d'Arya
     s'applique à la même famille ethnique que Yapheth dans la Genèse.
     Mais à 'Ham, père d'une race avec laquelle les Iraniens n'avaient
     plus depuis longtemps de contact direct à l'époque où furent
     composés les livres sacrés du mazdéisme, ces livres substituent
     Toûra, personnification des peuples turcs, qui n'ont pas de
     représentant dans le tableau ethnographique du chapitre X de la
     Genèse, non plus que les nègres, l'une des races essentielles du
     système égyptien.

     Nous sommes ainsi amenés à mettre en regard des trois fils de Noa'h
     les trois fils de Thraetaona, qui leur correspondent dans les
     traditions religieuses de l'Irân, et les grandes races humaines
     telles que les reconnaissaient les Égyptiens[93].

         BIBLE.       |       IRÂN.        |       ÉGYPTE.
                      |                    |
     1. Schem.        |    1. Çairima.     |     2. 'Amou.
     2. 'Ham          |                    |     1. Rotou
     3. Yapheth.      |    3. Arya.        |     4. Tama'hou
                      |    2. Toûra.       |
                      |                    |     3. Na'hasiou

       [Note 93: Le chiffre qui précède chaque nom dans ce tableau,
       marque l'ordre de primogéniture qui lui est attribué dans le
       système auquel il appartient.]

     Les Sabiens ou Mendaïtes, dans leurs livres sacrés, parlent des
     trois frères Schoum, Yamin et Yaphet, mais on ne saurait dire si la
     tradition leur en vient de source babylonienne ou bien est chez eux
     le résultat d'une infiltration juive ou chrétienne. En revanche,
     dans les fragments de Bérose, qui, eux, représentent exactement les
     récits qui se lisaient dans les livres des Chaldéens, il est
     question de trois frères à demi divins, qui ont régné presque
     aussitôt après le déluge, et que dès les premiers siècles chrétiens
     les Pères de l'Église comparaient à Schem, 'Ham et Yapheth. Ce sont
     Cronos, Titan et Prométhée, que l'auteur des _Chaldaïgues_
     représentait comme trois frères ennemis se faisant la guerre.
     Malheureusement on n'a pas encore jusqu'à présent retrouvé de
     rédaction cunéiforme originale de cette histoire, qui fasse
113  connaître quels étaient les noms assyriens que Bérose a ainsi
     traduits en grec, s'ils étaient identiques à ceux de la Genèse ou
     s'ils en différaient.

     Moïse de Khorène, l'historien national de l'Arménie, développe un
     peu davantage le récit de l'hostilité des trois frères, en disant
     qu'il l'emprunte à Bérose; mais en employant pour désigner ses
     personnages des noms différents de ceux que nous lisons dans les
     fragments grecs de l'historien de Babylone. «Avant la construction
     de la tour et la confusion du langage des hommes, dit-il, mais
     après la navigation de Xisouthros jusqu'à l'Ararat, les trois
     frères Zerovan, Titan et Yapedosthê se partagèrent la domination de
     la terre. Et ils me semblent les mêmes que Schem, 'Ham et Yapheth.
     Quand ils se furent partagés l'empire de toute la surface
     terrestre, Zerovan, enflammé d'orgueil, voulut dominer sur les deux
     autres. Titan et Yapedosthê résistèrent à sa violence et lui firent
     la guerre, parce qu'il voulait instituer ses fils comme rois sur
     tous les hommes. Et pendant cette guerre, Titan occupa une partie
     des limites héréditaires de Zerovan. Alors leur soeur Astlik[94]
     s'interposa entre eux, calma par ses séductions leur querelle et
     les amena à convenir que Zerovan aurait la primauté. Mais les deux
     autres frères arrêtèrent, en se liant par des serments, qu'ils
     tueraient désormais tous les enfants mâles de Zerovan, pour éviter
     que sa postérité ne continuât sa domination. Pour réaliser ce
     projet, ils chargèrent quelques-uns des plus actifs parmi les
     compagnons de Titan de surveiller les accouchements des femmes.
     C'est ainsi qu'ils mirent à mort, conformément à leur serment, deux
     des enfants de Zerovan. Mais enfin Astlik, après s'être concertée
     avec les femmes de Zerovan, parvint à persuader à quelques-uns des
     serviteurs de Titan de laisser vivre les autres enfants et de les
     transporter dans l'Orient, sur la montagne de l'assemblée des
     dieux.»

       [Note 94: Cette mention d'une soeur à côté des trois frères,
       rappelle les enfants de Lemech dans la Genèse.]

     Moïse de Khorène n'a certainement pas pris ceci dans un texte écrit
     en grec, dans les extraits directs de l'ouvrage de Bérose. Sa
     source était déjà arménienne, et les noms grecs qui désignaient les
     personnages du mythe dans le livre du prêtre chaldéen contemporain
     des Séleucides, y étaient traduits et déguisés sous une forme tout
     iranienne. Zerovan est bien évidemment le zend _zarvan_, «temps,»
     et cette appellation s'est formée sur le modèle du Zrvâna-akarana,
114  le Temps incréé, infini, des livres mazdéens. Yapedosthê est un
     superlatif (sanscrit _djâpatista_) du nom arien de Djâpati, «le
     chef de la race,» qui a été la source du biblique Yapheth; c'est
     donc «le chef de la race par excellence.» Cette formation confirme
     l'opinion d'Ewald et de Pictet, attribuant une origine aryenne au
     nom du personnage dont la Bible fait l'ancêtre des Aryas, nom connu
     du reste aussi dans la tradition grecque, tandis que ceux de Schem
     et de 'Ham sont purement sémitiques. Tout ceci doit être le
     résultat d'un travail, en partie basé sur des traditions encore
     existantes, que le récit traduit d'abord des tablettes chaldéennes
     en grec par Bérose aura subi à une certaine époque pour reprendre
     une forme orientale, en passant de nouveau du grec dans une des
     langues de l'Asie. Nous n'hésitons pas à rapporter un tel travail
     aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne et aux savants de
     l'école d'Édesse, à laquelle appartenait certainement--bien qu'il
     ait prétendu attribuer une antiquité apocryphe à son livre--le
     Mar-Abas Katina dont Moïse de Khorène a fait son guide pour les
     époques antiques de l'histoire d'Arménie. Des noms grecs que Bérose
     avait employés, Titan n'a pas été changé; Cronos, par suite des
     idées d'antiquité prodigieusement reculée qui s'attachent toujours
     à ce nom, a été très naturellement remplacé par Zerovan; quant à
     Prométhée, l'échange de son nom avec celui de Yapedosthê est tout
     naturel, si l'on se souvient des mythes helléniques qui font de
     Prométhée le fils de Iapétos. En traduisant sous une forme grecque
     les noms de la tradition ethnologique que lui offraient les
     documents babyloniens, Bérose la rapprochait de la très antique
     tradition hellénique d'après laquelle Cronos et Iapétos étaient
     également deux Titans, fils d'Ouranos et de Gaia, et Iapétos
     devenait le père d'Atlas, de Menoitios (Manou), de Prométhée et
     d'Épiméthée, c'est-à-dire la souche de l'humanité primitive.
     L'emploi du nom de Prométhée par Bérose semble indiquer
     positivement que celui de Yapheth existait dans les traditions
     chaldéennes comme dans la Bible. Et, d'un autre côté, l'importance
     du cycle des fables relatives à Iapétos a été depuis longtemps
     reconnue par la science comme un des points de contact les plus
     frappants entre les mythes helléniques relatifs aux premiers âges
     et la narration de la Genèse. Au reste, il faut remarquer que chez
     les Grecs les Titans, en général, sont représentés comme les
     premiers éducateurs du genre humain, ou que, suivant d'autres
     légendes, les hommes sont issus du sang des Titans.
115

     § 7.--LA TOUR DES LANGUES.

     Les traditions parallèles à celles de la Bible, que nous avons
     jusqu'à présent examinées, avaient un caractère véritablement
     universel; elles se retrouvaient dans tous les rameaux supérieurs
     de l'humanité Noa'hide; chez les peuples des races et des contrées
     les plus diverses. Il n'en est plus de même pour celle de la
     confusion des langues et de la Tour de Babel. Celle-ci a pour
     théâtre, dans la Bible, les plaines de Schine'ar ou de la Chaldée,
     et elle est particulière aux habitants de cette contrée ou aux
     peuples qui en sortirent à une époque historiquement appréciable.

     Le récit de la Tour des langues existait dans les plus anciens
     souvenirs des Chaldéens, et il faisait aussi partie des traditions
     nationales de l'Arménie, où il était venu des nations civilisées du
     bassin de l'Euphrate et du Tigre. Mais nous ne trouvons rien de
     semblable ni dans l'Inde, ni dans l'Iran. Chez les Grecs seuls,
     nous constatons un trait manifestement parallèle, venu on ne sait
     par quelle voie, dans la légende des Aloades, que nous avons déjà
     racontée plus haut (p. 55), en parlant des traditions relatives aux
     géants. On prétend, en effet, qu'ils ont commencé à élever une tour
     dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu'au ciel,
     lorsque les dieux, enfin las de leur arrogance et de leur audace,
     les foudroient et les précipitent dans le Tartare.

     Les extraits de Bérose offrent deux versions, très exactement
     concordantes entre elles, de l'histoire de la construction de la
     Tour et de la confusion des langues. Voici d'abord celle d'Abydène:
     «On raconte que les premiers hommes, enorgueillis outre mesure par
     leur force et leur haute taille, en vinrent à mépriser les dieux et
     à se croire supérieurs à eux; c'est dans cette pensée qu'ils
     élevèrent une tour d'une prodigieuse hauteur, qui est maintenant
     Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les vents vinrent au
     secours des dieux et bouleversèrent tout l'échafaudage, en le
     renversant sur les constructeurs. Les ruines en sont appelées
     Babylone, et les hommes, qui avaient jusqu'alors une seule langue,
     commencèrent, depuis lors à parler, par l'ordre des dieux, des
     idiomes différents.» La rédaction d'Alexandre Polyhistor dit:
     «Lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns
     d'entre eux entreprirent de construire une tour immense, afin de
     monter jusqu'au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les
     vents, renversa la tour, bouleversa ces hommes et donna  à chacun
116  une langue propre; d'où la ville fut appelée Babylone.» Parmi les
     fragments des tablettes cunéiformes provenant de Ninive et
     conservées au Musée Britannique, on a reconnu un lambeau d'une
     rédaction originale de ce récit. Il est déplorablement mutilé, mais
     cependant il en reste encore assez pour qu'on soit bien assuré du
     sujet, et même pour que l'on puisse constater que cette narration,
     dans les circonstances les plus essentielles, était en parfaite
     conformité avec les extraits de Bérose.

     Au reste, dans la Genèse, le récit relatif à la Tour de Babel n'a
     pas seulement la Chaldée pour théâtre; il porte dans sa rédaction
     même l'empreinte incontestable et manifeste d'une origine
     chaldéenne. On y trouve jusqu'à un jeu de mots qui ne peut
     s'expliquer que par l'analogie des mots _zikru_, «souvenir, nom,»
     et _zikurat_, «tour, pyramide à étages,» dans la langue assyrienne,
     et dont l'idiome hébraïque ne rendrait compte en aucune façon. Le
     déchiffrement des inscriptions cunéiformes, en nous faisant
     connaître le nom indigène de Babel ou Babylone sous sa forme
     authentique, lui assigne une toute autre étymologie que celle qui
     semblerait ressortir du texte de la Bible; c'est Bab-Ilou, «la
     porte du dieu Ilou.» L'explication par _babel_, «confusion,» est
     donc le résultat d'une allitération inspirée par les récits qui
     s'attachaient à ce lieu. Mais cette explication factice est
     d'origine chaldéo-babylonienne et non juive; car le mot _babel_,
     sur lequel elle repose, n'appartient pas à l'hébreu; c'est un
     vocable de l'idiome sémitique qui se parlait à Babylone et à
     Ninive.

     La tradition de la Tour et de la confusion des langues est, du
     reste, indépendante de cette étymologie et même de toute
     localisation de ce souvenir à Babylone. L'opinion des Chaldéens
     paraît avoir varié sur le lieu où les premiers habitants de leur
     pays avaient élevé ce monument fameux de leur orgueil. Il résulte
     d'une précieuse glose introduite dans le texte du prophète
     Yescha'yahou (Isaïe)[95] par la version des Septante et de nombreux
     passages des anciens Pères de l'Église, qu'une des formes du récit
     plaçait la Tour des langues dans la ville de la Chaldée
     méridionale, que la Bible appel Kalneh ou Kalno, et les documents
     cunéiformes Koul-ounou; c'était un souvenir des âges reculés où la
     civilisation de l'Euphrate et du Tigre avait eu pour foyer
     principal les provinces les plus voisines du golfe Persique, le
118  pays auquel appartient en propre le nom de Schoumer ou Schine'ar.
     Cette incertitude sur le site de la tour ou de la pyramide à
     étages, à la construction de laquelle était lié le châtiment divin
     de la confusion du langage des hommes, prouve que l'on considérait
     ce monument légendaire comme ayant été totalement renversé par la
     colère céleste, comme ayant disparu sans laisser de vestiges
     appréciables. Jusqu'aux premiers siècles chrétiens, en effet, on ne
     voit nulle part que l'on prétendît, ni à Babylone, ni dans aucune
     autre ville de la Chaldée, montrer les ruines de la Tour de Babel.
     Ce sont seulement les docteurs juifs des écoles mésopotamiennes où
     se forma le Talmud de Babylone, qui eurent l'idée d'en retrouver
     les restes dans les gigantesques ruines de la pyramide de Borsippa,
     appelées aujourd'hui Birs-Nimroud. Ce qui les y induisit fut
     seulement l'impression de désolation et de majestueuse grandeur
     qu'éveille la vue de cette énorme montagne de décombres, la plus
     imposante ruine de la contrée de Babylone. Mais en réalité aucune
     tradition ancienne ne justifiait le nom glorieux dont les docteurs
     juifs gratifièrent la pyramide de Borsippa. C'était un édifice
     religieux de date fort ancienne, consacré au dieu Nabou, que
     Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor), au VIe siècle avant notre
     ère, trouva en ruines, qu'il restaura et rebâtit en grande partie.
     Il a consacré des inscriptions pompeuses à léguer à la postérité le
     souvenir de cette reconstruction; il y parle des traditions qui se
     rattachaient à l'origine du monument, mais il ne souffle pas mot de
     celle de la confusion des langues, dont il n'aurait pas manqué de
     faire mention si elle y avait été appliquée. C'est donc à tort que
     beaucoup de modernes ont attaché foi à une prétendue tradition, qui
     est toute artificielle, de date récente, et ne repose sur rien de
     sérieux. Le vrai est qu'il faut renoncer à voir dans le
     Birs-Nimroud ou dans toute autre ruine subsistant aujourd'hui le
     long du cours inférieur de l'Euphrate, les restes de la Tour de
     Babel.
117
       [Illustration 142: Les ruines du Birs-Nimroud[1]]

       [Note 1: D'après un dessin de M. Thomas, architecte, publié dans
       l'_Expédition en Mésopotamie_, de M. Oppert.]

       [Note 95: IX, 10.]
119



                             CHAPITRE III

               VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE.


     § 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.

     Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité
     racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane,
     les souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous
     faut maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour
     essayer de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans
     l'état actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont
     désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches
     constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur
     sein; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a
     laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et
     nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par
     la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes,
     ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels.

     Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus
     d'un quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie
     préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs
     débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la
     bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en
     réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le
     problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies
     et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science
     nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a
     déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour
     pouvoir s'en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes
     de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de
     faits positifs, scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle
     doit faire un jour et ce qu'elle a déjà fait en partie.
     L'archéologie préhistorique, au reste, n'est encore
     qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des
120  problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution. L'esprit de
     système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se
     sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir mené assez
     loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne
     sont pas établis d'une manière parfaitement certaine.

     Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée
     depuis si peu d'années, la science des vestiges archéologiques de
     l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle
     a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains,
     dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait
     réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers
     hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut augurer ceux qui
     suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le
     genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la
     hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place aux
     résultats de cette étude. Comme de raison, les faits
     indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé
     tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le
     départ des choses certaines et des choses encore douteuses.

     Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont
     pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles
     ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale,
     et en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des
     lieux où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le
     couple de nos premiers pères. C'est en cela que la science présente
     une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour
     comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en
     Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument
     primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas
     de les passer ici sous silence.

     Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la
     paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part de
     l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays
     scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses
     investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de
     l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu
     de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La
     paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement
     haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une
121
     antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en
     années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait
     suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers
     des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs
     changements profonds des continents et des climats, et dans des
     conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle.

       *       *       *       *       *

     C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous
     le nom de _miocène_, c'est-à-dire dans les couches de sédiments
     déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée
     _époque tertiaire_, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus
     antiques vestiges de l'existence de l'homme.

     La flore et la faune des couches en question démontrent que la
     température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée
     qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale
     jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions
     les plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le
     Groënland lui-même, n'étaient pas encore envahis par les glaces.
     Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce
     côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses
     qu'aujourd'hui--étaient couvertes d'épaisses forêts, dont la riante
     végétation était alors, à peu de chose près, ce qu'est maintenant
     celle des climats tempérés. De grands singes anthropomorphes
     voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les
     paléontologistes ont appelé _acerotherium_, le dicrocère,
     l'amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d'ours et de grands
     félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours: tels
     étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels
     vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des
     proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les
     éléphants actuels ne sont que des diminutifs.

     Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on
     a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex
     éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas
     reconnaître les traces d'un travail intentionnel et intelligent,
     destiné à les transformer en armes et en instruments. De très
     hautes autorités n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières
     générations humaines. D'autres, au contraire, effrayés de
     l'antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien,
     dans une autre direction d'idées, influencés par les doctrines
122  transformistes, attribuent ces vestiges à un «précurseur de
     l'homme,» encore inconnu, qui aurait été déjà doué d'intelligence
     et capable d'industrie. D'autres enfin, mais le nombre en va
     toujours diminuant devant l'évidence de plus en plus grande des
     faits observés, y opposent une dénégation formelle et prétendent ne
     voir ici que de simples produits de circonstances fortuites.

       [Illustration 147: Silex éclaté en forme de grattoir, des
       terrains miocènes supérieurs[1].]

       [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy. La pièce a été extraite, par M. l'abbé Bourgeois,
       des marnes lacustres de Thenay (Loir-et-Cher).]

     Tant que l'on n'aura pas rencontré, dans les couches où s'observent
     ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant
     de discussions, des ossements de l'homme ou de son précurseur
     supposé, la question devra demeurer indécise. Il n'y aura pas moyen
     de la trancher d'une manière définitive. On doit cependant
     remarquer que, dans l'état actuel de la science, une grande
     objection contre l'opinion qui suppose dès cette époque l'existence
     de l'homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire
     du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où se
     déposèrent les terrains _pliocènes_ inférieurs et moyens, terrains
     où jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue.

     Le passage de l'époque miocène à celle où se formèrent les strates
     pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les
     mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un
     abaissement de température qui plaça l'Europe centrale environ dans
     les mêmes conditions qu'aujourd'hui. «Si, dit M. Schimper dans son
     _Traité de paléontologie végétale_, la période miocène offre un
     mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu
     desquelles les plantes des zones tempérées ne jouent qu'un rôle
     secondaire, il n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où
     celles-ci finissent par dominer exclusivement.» Cette flore
     européenne tempérée correspond assez exactement à celle des
     contrées dont la moyenne thermométrique est de 13 degrés environ. A
     la modification de la flore de nos pays correspond une modification
     parallèle de la faune, en rapport avec le changement du climat.

     Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en
     plus. La baisse de la température, par suite de causes qui restent
     encore absolument inconnues, en vint au point de produire les
     phénomènes, aujourd'hui parfaitement constatés, de la _première
     époque glaciaire_.
123
     Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-dessous de ce qu'il
     est aujourd'hui, donna naissance à d'immenses accumulations de
     glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l'Écosse et tout
     le plateau central de la France d'une calotte uniforme, pareille à
     celle qui enveloppe aujourd'hui le Groënland, et remplirent les
     vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu'à leurs débouchés
     dans les plaines inférieures. C'est alors que le grand glacier du
     Rhône descendit jusqu'au point que marque la ligne des anciennes
     moraines s'étendant de Bourg-en-Bresse à Lyon. Un refroidissement
     aussi considérable de la température, qui paraît s'être produit
     proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour
     résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions,
     et d'anéantir en grande partie la faune européenne. Les
     mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de carnassiers, de
     ruminants, etc., s'éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même,
     s'il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils
     durent forcément être détruits ou contraints à l'émigration; car le
     climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non
     plus que de la plupart des animaux de la faune vertébrée. C'est
     dans des contrées plus méridionales qu'on devra rechercher un jour,
     quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race
     humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins
     rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents,
     qui taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et
     dans les sables de l'Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors
     seulement on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur
     la question de savoir s'ils étaient les ancêtres des hommes
     actuels, des _préadamites_, c'est-à-dire, des humains d'une race
     disparue, ou bien encore des précurseurs de l'homme, des êtres se
     rapprochant de notre espèce mais en étant nettement distincts,
     sortes d'ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la
     formation définitive de l'homme.

     Quoiqu'il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent
     les terrains pliocènes supérieurs, la température de l'Europe
     redevint tempérée et probablement très voisine de ce qu'elle est
     aujourd'hui, car dès lors la flore fut à peu de chose près ce
     qu'elle n'a pas cessé d'être depuis. Sur nos pays débarrassés des
     glaces qui les avaient couverts, on vit revenir une faune très
     différente de celle qui l'avait précédée. À celle-ci appartenaient
     les derniers mastodontes; celle-là voit apparaître les premiers
     éléphants, _l'elephas meridionalis_. Aux rhinocéros et aux tapirs,
124  aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur, se substituent des
     cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d'espèces jusqu'alors
     inconnues. Les genres hippopotame (_hippopotamus major_) et cheval
     (_equus robustus_) jouent un rôle important dans cette population
     animale nouvelle; les félins, au contraire, y deviennent
     relativement rares. C'est le temps des alluvions de Saint-Prest
     auprès de Chartres, et du val d'Arno supérieur, si riches en débris
     d'éléphants.

     L'homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps que
     les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les monuments
     de sa présence se succèdent sans interruption jusqu'à nos jours. On
     a trouvé les traces non équivoques de son passage à Saint-Prest, où
     elles ont été constatées pour la première fois par M. Desnoyers;
     dans le val d'Arno, où elles ont été reconnues par M. Ramorino; et
     aussi dans les _oesar_ de la Scandinavie, dépôts de la même époque,
     étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flèche et des
     grattoirs en silex, taillés par éclatement d'une manière encore
     fort grossière; ce sont surtout des incisions produites
     manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les
     ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs pour
     les manger. Car les sauvages de l'époque pliocène supérieure
     chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur
     nourriture.

       [Illustration: Petite pointe de flèche en silex de
       Saint-Prest[1]]

       [Note 149: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M.
       Hamy.]

     Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup
     plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulèvement d'environ 180 mètres du
     fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme
     appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute
     l'étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise
     était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à
     l'Afrique septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet état des
     continents explique les migrations animales qui commencèrent
     presque aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l'époque de
     la transition entre l'âge tertiaire et l'âge quaternaire. En effet,
     tandis que la faune caractérisée par l'_elephas meridionalis_,
     l'_hippopotamus major_ et le _rhinoceros leptorhinus_ apparaissait
     dans l'Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais
     distinctes, caractérisées par des espèces différentes des mêmes
     genres, s'étaient montrées en même temps, l'une au nord et l'autre
125  au sud, l'une dans les régions hyperboréennes et l'autre en
     Afrique. La première était remarquable surtout par le mammouth ou
     éléphant à longs poils (_elephas primigenius_), par un rhinocéros à
     épaisse toison (_rhinoceros tichorinus_), animaux aujourd'hui
     disparus, par le renne, l'élan, le glouton, le boeuf musqué, qui
     habitent encore maintenant les environs du pôle; la seconde était
     la faune qui subsiste en Afrique avec son éléphant, son rhinocéros
     et son hippopotame.

     Or, tandis que la faune propre à nos contrées s'éteignait assez
     rapidement, sauf quelques espèces, comme l'ours des cavernes, sous
     l'influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un
     double courant de migration, dont la constatation est due aux
     travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de
     la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns
     descendant du nord, les autres remontant du sud par les
     communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir
     sur notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les
     Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de
     cette substitution d'une faune à une autre, qui sont marquées en
     Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de
     Suffolk, ainsi que par le «forest-bed» de Cromer, auprès de Paris
     par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile
     par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du
     même temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de
     Wookey, en Angleterre, où l'on a recueilli des objets de travail
     humain indiquant une industrie un peu plus avancée que celle à
     laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et
     des _oesar_ de la Suède.

     Mais, en même temps que la double migration des animaux
     hyperboréens et africains vers l'Europe centrale achevait ses
     premières étapes, une grande révolution s'accomplissait dans le
     relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle époque
     géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement
     qu'ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les
     eaux la plus grande partie du nord de l'Europe; où les glaces
     flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la
     Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage
     du pôle. Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de
     petits îlots formés seulement par les sommets les plus élevés. A la
     même date, l'Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile
     se séparait de l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe
126  aujourd'hui le Sahara. De tels changements dans la distribution des
     terres et des eaux amenaient forcément avec eux un changement
     profond dans le climat.

       *       *       *       *       *

     L'accomplissement des phénomènes d'immersion dont nous venons de
     parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d'intensité
     ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l'on appelle
     _quaternaire_. Ses débuts sont marqués par une extension des
     glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes,
     mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à
     méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des
     Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de
     nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes
     s'avancent jusqu'à l'entrée des plaines du Piémont et de la
     Lombardie; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura,
     remplissant le bassin du lac Léman. C'est la _seconde période
     glaciaire_.

     On n'est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette
     époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces,
     éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions
     circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid.
     Le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau
     fut en Sibérie à l'âge pliocène, et que leur épaisse fourrure
     révèle comme des animaux organisés pour vivre sous la température
     la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrénées et aux
     Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant
     relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque
     dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait
     impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqué, que l'on ne
     trouve plus que par delà le 60e parallèle, dans l'Amérique
     septentrionale, errait dans les campagnes du Périgord. Le renne,
     plus arctique encore, abondait dans toute la France, où le glouton
     l'attaquait, comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand
     ours des cavernes, espèce qui s'est graduellement éteinte, et qui
     avait disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement
     historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale.

     Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite,
     que le climat de nos pays fût alors identique à ce qu'est
     maintenant celui de la Sibérie. Par suite du double courant de
     migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons
     indiqué tout à l'heure, la faune des dépôts quaternaires de la
127  France présente le mélange le plus extraordinaire des espèces des
     zones chaudes et des zones froides. À côté des animaux des contrées
     circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent
     africain. Les débris de l'éléphant d'Afrique se rencontrent, en
     allant vers le nord, depuis l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le
     rhinocéros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap,
     a laissé ses ossements dans les alluvions quaternaires de la
     Grande-Bretagne. L'hippopotame amphibie des grands fleuves de
     l'Afrique habitait nos rivières et y était très abondant; on en
     rencontre fréquemment les vestiges dans les dépôts de l'ancienne
     Seine. Une énorme espèce de lion ou de tigre,--les naturalistes
     hésitent encore sur ses affinités,--le _felis spelæus_; vivait dans
     toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyène,
     la panthère et le léopard. Force est donc d'admettre qu'à l'époque
     quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux
     développement, si le froid était vif sur tous les plateaux un peu
     élevés, la température des vallées plus basses offrait un contraste
     marqué et était assez chaude pour convenir à des espèces animales
     dont l'habitat actuel est en Afrique.

     M. le docteur Hamy, dans son beau _Précis de paléontologie
     humaine_, a très bien expliqué, par des raisons simples et
     vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de
     faune.

     «Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d'îles
     moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la
     Finlande séparée du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, à
     travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l'Océan
     Glacial s'avançant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines
     de la Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie,
     de la Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, réunie à
     la Mer Noire et à la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan,
     entre l'Oural et le Volga, et s'étendant du Caucase jusqu'au delà
     de Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus
     vastes, une mer intérieure remplaçant l'immense désert de Gobi; au
     sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de
     notre Méditerranée: telles seraient les principales modifications
     qu'il faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour
     y représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de
     grandes presqu'îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer,
     et par là même presque partout le climat insulaire substitué au
     climat continental.
128
     «Dans les conditions où se trouvent aujourd'hui nos contrées, les
     températures moyennes des divers mois de l'année varient de plus en
     plus, quand de l'équateur on va vers les pôles. Circonscrites entre
     2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord, ces
     variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore de 20 à
     30 degrés, et s'accentuent de plus en plus dans les zones
     tempérées. À Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15 à 16
     degrés centigrades; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi; à
     Moscou, 35 ou 36 degrés. À Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de
     latitude nord, elle est de plus de 45 degrés.

     «Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans
     l'archipel de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s'étend aux
     antipodes à des latitudes égales à celles de l'Europe, les
     divergences sont beaucoup moins fortes de l'hiver à l'été, puisque,
     au lieu d'aller à 16, 20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7
     degrés.

     «Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent
     l'action du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara
     (_foehn_ des naturalistes suisses) établit une sorte de
     compensation à l'égard des vents froids qui ont soufflé du nord et
     de l'est, et les glaciers, dont quelques années froides se
     succédant abaisseraient, comme en 1816, la limite inférieure d'une
     manière notable, se maintiennent, ou peu s'en faut, à la même
     élévation. Les influences de latitude s'atténuant dans un climat
     insulaire, et l'altitude conservant toute sa force, on pourra voir
     de belles vallées, couvertes d'une splendide végétation
     méridionale, dominées de quelques centaines de mètres seulement par
     d'immenses glaciers.

     «Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie
     comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parlé
     avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la «terre des bois
     verts,» où l'élégant _areca sapida_ représente le groupe des
     palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées,
     des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la
     riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en
     abondance les _dracæna_, les cordylines, les _phormium tenax_, etc.
     Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont
     vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite
     des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de
     cette belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien
129  moins élevés que dans notre continent la limite inférieure des
     neiges perpétuelles.

     «Ce n'est plus, en effet, à 2,700 mètres, comme dans les Alpes
     d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est à 1,460 environ
     au glacier d'Hochstetter, à 1,450 pour celui d'Ashburton. Cette
     limite est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155
     mètres) et de la Grande-Clyde (1,140 mètres). Elle descend à 1,070
     mètres pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman,
     enfin à 115 mètres seulement d'altitude pour le glacier de
     François-Joseph. C'est à 1,000 mètres en moyenne au-dessus du
     niveau de l'Océan que s'arrêtent les glaces perpétuelles de la
     Nouvelle-Zélande. On remarquera que c'est précisément à cette même
     hauteur que se rencontrent les traces les plus inférieures des
     anciens glaciers alpestres.

     «Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause
     qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles
     de la Nouvelle-Zélande s'est certainement exercée sur une grande
     partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de
     ce rapprochement que l'ancien monde, réduit à former des groupes
     géographiques comparables à l'archipel zélandais, par des
     affaissements considérables dont sa surface présente de nombreuses
     traces, dut à ces conditions spéciales les manifestations
     glaciaires que nous avons rapidement décrites?

     «Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule
     sur la température, qui, en raison de l'état insulaire, varie peu
     d'une saison à l'autre à des niveaux également élevés, il serait
     facile de placer un grand nombre d'espèces d'animaux variées dans
     les conditions les plus favorables à leur développement. On
     pourrait, par exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal,
     dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage
     des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les
     régions basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la
     douce température qui leur est nécessaire.

     «En s'élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le
     zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau,
     comparable à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes.
     De même que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux,
     par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des
     plantes qui correspondent à celles des diverses latitudes de
     l'Europe, chaudes, tempérées, glaciales; de même le zoologiste
     rencontrerait l'un après l'autre les divers groupes d'animaux qui
130  peuvent se présenter à ses yeux de l'Algérie aux Alpes laponnes. En
     d'autres termes, l'élévation en altitude remplacerait l'élévation
     en latitude.»

     Tel était l'état de notre Europe à l'époque quaternaire. Et l'on
     peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le
     docteur Hamy, sur l'influence qu'exerçaient alors les conditions du
     climat insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant
     le développement prodigieux qu'avaient dans cet âge les phénomènes
     aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des
     presqu'îles entourées de tous côtés et pénétrées par l'Océan,
     l'atmosphère était saturée d'humidité, et partout les dépôts
     quaternaires en ont conservé l'empreinte. Presque toutes les hautes
     vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par
     des lacs, qui se sont successivement desséchés en rompant leurs
     barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses
     glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus,
     dans les phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les
     fleuves étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées
     de dénudation où coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces
     vallées ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément
     creusés par le passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer
     la Somme, le Rhin, le Rhône de cet âge, c'est à 100 mètres pour le
     premier de ces fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins
     pour le troisième, qu'il faut relever le niveau présenté par eux
     actuellement.

     Les traces de l'existence de l'homme sont très multipliées dans les
     dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les
     ossements des animaux que nous énumérions tout à l'heure se
     trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en
     pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort
     rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l'âge
     du pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles
     du comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de
     transport des vallées de la Somme et de l'Oise, dans les sablières
     du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général
     dans toutes les alluvions quaternaires de l'Europe occidentale,
     France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet
     âge également paraissent être celles des cavernes ossifères des
     Pyrénées, qui sont situées à une hauteur de 150 à 250 mètres
     au-dessus des vallées d'aujourd'hui, et certaines des grottes du
131  Périgord, celle de Moustier, par exemple, dont les silex travaillés
     sont pareils à ceux que l'on recueille à Saint-Acheul et à
     Abbeville.

       [Illustration 156: Hache lancéolée en silex de Saint-Acheul, près
       Amiens[1]]

       [Note 1: Cette figure et la suivante sont empruntées à la
       traduction française de l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de
       l'homme_.

       L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de
       face sous la lettre _a_, et vu par le bord tranchant sous la
       lettre _b_.]

     Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet
     âge de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à
     grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une
     patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité,
     étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand
     les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à
     plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des
     pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées
     avec assez d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi
     multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à
     Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui
     servaient sans doute à râcler intérieurement les peaux dont se
     couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le
     froid. C'est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la
     mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce,
     dont l'attribution à l'industrie de l'homme est encore incertaine.

     On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la
     vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève
     des animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans
     les forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des
     montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient
132  de habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons
     harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de
     l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient
     avec leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux
     observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os
     portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les
     chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à
     dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des
     solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très
     friands de la moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant
     de fracture des os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la
     plupart des barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé
     des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être
     adonnées à l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible
     habitude ne se montrent qu'exceptionnellement.

       [Illustration 157: Instruments en silex des terrains quaternaires
       d'Abbeville et de Saint Acheul[1].]

       [Note 1: Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de
       hachette ovale. Elle est figurée de face (_a_) et sur le
       tranchant (_b_); en _c_ on a dessiné une fracture voisine du
       sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non
       altéré et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du
       temps et de divers agents naturels qui ont transformé le silex en
       cacholong. L'objet est figuré à moitié de sa dimension.

       Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de
       perçoir provenant de Saint-Acheul. La partie _a-b_ est taillée
       par l'industrie humaine, ayant son bord tranchant en _a_; la
       partie _b-c_ est non travaillée.]

     Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires,
     et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc
133  des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des
     îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était
     profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même
     dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux.
     Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention
     primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les
     animaux les plus élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les
     inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le
     plus grand effort d'intelligence, car elles ont été les premières
     et rien ne les avait précédées. Au début de l'humanité il a fallu
     plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les
     haches grossières que nous restituent les sables des alluvions
     fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui pour combiner les plus
     savantes et les plus ingénieuses machines.

       [Illustration 158a: Lame de silex sablières de Levallois-Clichy,
       ayant servi de couteau[1].]

       [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 158b: Hache triangulaire de la grotte du Moustier
       (Dordogne)[2].]

       [Note 2: D'après les _Reliquiae aquitanicae_, de Lartet et
       Christy.]

     Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos
     musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes
     des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on
134  comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé,
     déployer toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue
     du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles
     conditions. L'imagination peut maintenant se représenter, avec
     exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les
     monstres encore subsistants des créations aujourd'hui disparues. À
     chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces
     carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge,
     ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves
     redoutables, ils en devenaient la proie.

            Unus enim tum quisque magis deprensus eorum
            Pabula viva feris praebebat dentibus haustus;
            Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat,
            Viva videns vivo sepeliri viscera busto.

     Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d'adresse, à vaincre
     ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si
     impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l'homme. Les
     sauvages européens de l'époque quaternaire savaient aussi, comme
     aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur
     servaient de piéges pour capturer les éléphants et les rhinocéros,
     et la viande de ces géants du règne animal entrait pour une part
     importante dans leur alimentation.

       *       *       *       *       *

     Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l'Europe
     occidentale, car c'est dans ces contrées seulement que l'étude des
     vestiges de l'humanité de l'âge quaternaire a pu être poursuivie
     d'une manière un peu complète; c'est là que les observations ont
     été les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres
     parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore,
     sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi à la même
     époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J'ai signalé la
     trouvaille de haches pareilles à celles des alluvions de la Somme,
     en compagnie d'ossements de grands mammifères éteints, dans les
     graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et
     depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à
     la partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis
     Lartet a fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des
     grottes ossifères où des silex taillés sont mêlés à des débris d'os
     de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont
     été aussi exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires
135  autour de Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un
     naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du
     Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des
     pointes de flèches et des haches en pierre, engagés dans des
     couches inférieures à celles qui renferment les restes des
     mastodontes[96], des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et
     des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi
     l'espèce humaine s'était déjà répandue sur la plus grande partie de
     la surface du globe à l'époque quaternaire.

       [Note 96: Les mastodontes se sont maintenus en Amérique beaucoup
       plus tard qu'en Europe.]

       *       *       *       *       *

     Nous avons dit qu'on n'avait pas encore découvert d'ossements
     humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont rencontrés
     les vestiges d'un travail que l'on hésite encore à attribuer à
     l'homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son
     précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez
     considérable de débris de squelettes d'hommes des temps
     quaternaires. L'étude en a été faite d'une manière toute spéciale
     et complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur
     grand ouvrage commun des _Crania ethnica_, et résumée par le
     premier dans quelques chapitres de son livre sur _l'Espèce
     humaine_.

     Toutefois les ossements humains de l'âge quaternaire appartiennent
     encore presque exclusivement à l'Europe. «Cette absence de fossiles
     humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables,
     remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise à regarder l'Europe
     comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de formation des
     races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les
     chercher. C'est là, sur les versants de l'Himalaya, au pied du
     grand massif central, que Falconer espérait trouver l'homme
     tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient
     seules vérifier les prévisions de l'éminent paléontologiste.»

     «Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt,
     continue le savant professeur du Muséum d'Histoire naturelle, se
     dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres
     européennes. Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires,
     l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait
     une origine récente. _L'espèce_ est déjà composée de plusieurs
     _races_ distinctes; ces races apparaissent successivement ou
     simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et
136  peut-être, comme l'a pensé M. Dupont, la guerre de races
     remonte-t-elle jusque là. La présence de ces groupes humains
     nettement caractérisés à l'époque quaternaire, est à elle seule une
     forte présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme.
     L'influence d'actions très diverses et longtemps continuées peut
     seule expliquer les différences qui séparent l'homme de la Vezère,
     en France, de celui de la Lesse, en Belgique.

     «Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science
     était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on
     peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre
     africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à
     l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type
     n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique
     actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans
     les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires
     pour qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois
     on voit que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu
     favorables à l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les
     races nègres comme ayant précédé toutes les autres.»

     «Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages,
     grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est
     toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que
     ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied,
     la main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a
     montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si
     haute importance, et dont Serres faisait l'attribut du _règne
     humain_, tel qu'il l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure
     que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus
     petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un
     certificat d'origine impossible à méconnaître... Nous pouvons donc
     avec certitude appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les
     paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la
     période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui
     sépare l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme
     serait aussi blâmable qu'absurde.»

     Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des
     résultats les plus certains, et historiquement le plus important
     des recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été
     exterminées par les catastrophes géologiques ou par les populations
     qui sont venues s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins
137  violentes, dans les contrées qu'elles ont habitées les premières.
     Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques
     successives, elles s'y sont fondues, et leur type reparaît
     sporadiquement jusqu'à nos jours, par un curieux effet d'atavisme,
     au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient. Ainsi
     les races d'hommes qui chassaient le mammouth et l'hippopotame dans
     les forêts do nos pays, avant la période géologique actuelle,
     comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les
     éléments constitutifs de la population de l'Europe occidentale.
     Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se
     perpétue leur type.

       [Illustration 162: Vue latérale de la portion de crâne humain
       trouvé dans la caverne de Neanderthal[1].]

       [Note 1: D'après le livre de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.
       Le fragment comprend toute la calotte supérieure du crâne depuis
       l'arcade sourcilière (_a_) jusqu'à la protubérance occipitale
       (_d_); la lettre _b_ marque la suture coronale, et _c_ le sommet
       de la suture lamdoïde.]

     Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore
     parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une
     manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute
     de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur
     celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde,
     ressemblant de très près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté
     beaucoup de partisans, considérait d abord comme ayant fourni les
     premiers habitants de l'Europe occidentale. Cette race
     brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu'à la
     fin de l'époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble
     alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve,
     établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui
     dans certains caractères de sa tête présente des traits
138  singulièrement rudes et bestiaux: le frontal bas, étroit et fuyant,
     s'appuyant sur des arcades sourcilières développées; le pariétal
     étendu, déprimé dans son quart postérieur; l'occiput saillant en
     arrière; un prognathisme tellement développé, qu'il rend le menton
     fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert
     à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de
     l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne
     de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.

     «À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés
     jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée,
     pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin
     et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans
     le Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale;
     jusqu'à Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France;
     probablement jusqu'à Gibraltar.

       [Illustration 163: Profils des crânes de Neanderthal et
       d'Engis[1] et du crâne d'un Australien de Port-Adélaïde[2].]

       [Note 1: Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis,
       près de Liège, appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous
       parlons dans le paragraphe suivant.]

       [Note 2: D'après l'ouvrage de Lyell sur _l'Ancienneté de l'homme_.

       Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour
       mieux comparer leurs proportions. La lettre _a_ marque la glabelle,
       _b_ la protubérance occipitale, _c_ la position du trou auditif.]

     «Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques.
     L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de
     Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont
     rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il
     semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il
     résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur,
139  parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve
     dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans
     ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la
     Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis
     l'Écosse et l'Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à
     Minsk, et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le
     voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire
     jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière. M. Hamy a justement
     fait remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations
     refoulées par l'invasion aryenne, des représentants du type de
     Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut
     aller jusqu'en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce
     point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette
     grande île, il en est une répandue surtout dans la province de
     Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière
     remarquable les caractères de la race de Canstadt.»

     Nous empruntons encore au même savant quelques observations d'une
     haute importance. «Les épithètes de bestial, de simien, souvent
     appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui ressemblent,
     les conjectures émises au sujet des individus auxquels ils ont
     appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infériorité
     intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme
     crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des
     plus mal fondées.

     Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l'exemple
     d'un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du
     Neanderthal, et qui n'en est pas moins un médecin aliéniste des
     plus distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus
     frappé des traits tout pareils que présentait un des crânes de la
     collection; il se trouva que c'était celui de Kay Lykke,
     gentilhomme danois qui a joué un certain rôle politique pendant le
     XVIIe siècle. M. Godron a publié le dessin de la tête de Saint
     Mansuy, évêque de Toul au IVe siècle, et cette tête exagère même
     quelques-uns des traits les plus saillants du crâne de Neanderthal.
     Le front est encore plus fuyant, la voûte crânienne plus
     surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros écossais, reproduisait
     aussi le type de Canstadt. En présence de ces faits, il faut bien
     reconnaître que même l'individu dont on a trouvé les restes dans la
     caverne de Neanderthal a pu posséder toutes les qualités morales et
     intellectuelles compatibles avec son état social inférieur.»
140

     § 2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'ÂGE DU RENNE.

     Un second âge du développement de l'humanité s'annonce par un
     progrès dans le travail des instruments de pierre; mais des
     caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier.
     Les débris datant de cette époque se trouvent surtout dans les
     cavernes, dans celles du pied des Pyrénées, du Périgord et de la
     Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers à l'étude de la
     science les vestiges d'une humanité sauvage encore, mais un peu
     plus avancée que celle qui vivait lors de la formation des dépôts
     des vallées de la Somme et de l'Oise. Pendant cet âge les grands
     carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique
     l'énorme multiplication des herbivores. Les mammouths et les
     rhinocéros existent encore, mais tendent graduellement à
     s'éteindre; le renne abonde dans le midi de la France, où il forme
     de grands troupeaux errant dans les pâturages des forêts.

       [Illustration 165a: Grattoir en silex des alluvions
       quaternaires[1].]

       [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 165b: Harpon en os décoré d'une tête de cheval[2].]

       [Note 2: Découvert à Laugerie-Basse (Dordogne). D'après le
       _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

     L'homme de cette seconde époque emploie à la fois pour son usage
     les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu'il façonne avec
     plus d'adresse. Tous les objets exhumés des grottes du Périgord et
     de l'Angoumois annoncent chez notre espèce de notables progrès dans
     la fabrication des engins et des ustensiles. Les flèches sont
     barbelées; certains silex sont ébréchés de manière à former de
     petites scies; on rencontre des ornements de pure parure exécutés
     avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On
     a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creusées
     et percées d'un trou, visiblement destinées à servir de sifflet,
     car ces pièces en rendent encore aujourd'hui le son. Mais l'homme
     qui menait alors dans les cavernes du Périgord, de l'Angoumois et
     du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la
     taille avec habileté; il réussissait avec ses outils de pierre à
     fouiller et à ciseler l'ivoire et le bois de renne, ainsi que
     l'établissent de nombreux spécimens. Enfin, chose plus remarquable,
     il avait déjà l'instinct du dessin, et il figurait sur le schiste,
     l'ivoire, l'os ou la corne, avec la pointe d'un silex, l'image des
     animaux dont il était entouré.
141
       [Illustration 166a: Grattoir de forme allongée, des cavernes du
       Périgord[1].]

       [Note 1: D'après le _Précis de paléontologie humaine_, de M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 166b: Petit harpon en os[2].]

       [Note 2: Provenant de la caverne de Massat (Ariège). D'après le
       _Précis de paléontologie humaine_, de M. le docteur Hamy.]

       [Illustration 166c: Gravure sur un morceau de schiste,
       représentant l'ours des cavernes[3].]

       [Note 3: Découverte dans la grotte du Bas-Massat (Ariège).
       D'après le _Bulletin de la Société d'anthropologie_, de Paris.]
142
     Les espèces qu'on a le plus souvent tenté de reproduire dans ces
     essais d'un art qu'on pourrait presque dire antédiluvien sont le
     bouquetin, l'urus ou boeuf sauvage, le cheval, alors à l'état de
     liberté dans nos contrées, et le renne, soit isolé, soit en troupe.
     Une plaque de schiste nous offre une excellente représentation de
     l'ours des cavernes; sur un os, nous avons celle du _felis
     spelaeus_. Mais, de tous ces dessins à la pointe, le plus
     surprenant, sans contredit, est celui qui a été découvert dans la
     grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de
     Sarlat): c'est une lame d'ivoire fossile où a été figurée, par une
     main fort inexpérimentée et qui s'y est reprise à plusieurs fois,
     l'image nettement caractérisée du mammouth, avec la longue crinière
     qui le distinguait de tous les éléphants actuellement vivants. Les
     troglodytes de cet âge se sont même quelquefois essayés à
     reproduire des scènes de chasse: un homme combattant un aurochs, un
     autre harponnant un cétacé, souvenir d'un passage de la tribu sur
     les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations
     nomades. Mais ils ont échoué d'une façon misérable dans ces
     tentatives pour dessiner la figure humaine.

     La plupart des représentations ainsi tracées par les hommes
     contemporains de l'énorme multiplication du renne dans nos contrées
     sont fort grossières; mais il en est d'autres qui sont de l'art
     véritable. À ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches
     de poignard en os exhumés des grottes de Laugerie-Basse, de
     Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les
     meilleurs dessins, si l'on excepte toutefois, parmi ces derniers,
     la représentation d'un renne broutant, qui a été découverte dans la
     caverne de Thaïngen auprès de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on
     n'eût cru pouvoir attendre, dans ces oeuvres de purs sauvages, une
     telle hardiesse et une telle sûreté de dessin, une si fière
     tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle
     propriété dans la reproduction des attitudes propres à chaque
     espèce animale. Ainsi, l'art a précédé les premiers développements
     de la civilisation matérielle. Dès cet âge primitif, alors qu'il
     n'était point encore sorti de la vie sauvage, déjà l'homme se
     montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette faculté
     sublime que Dieu avait déposée en lui en «le faisant à son image»
     s'était éveillée l'une des premières, avant qu'il eût senti encore
     le besoin d'améliorer les dures conditions de sa vie.
143
       [Illustration 168a: Manches de poignards sculptés en ivoire,
       représentant des rennes[1].]

       [Note 1: Provenant de la grotte de Montastruc. D'après M. le
       docteur Hamy.]

       [Illustration 168b: Lame d'ivoire de la grotte de la Madeleine,
       avec représentation du mammouth{2}.]

       [Note 2: D'après les _Beliquiae aquitanicae_ de Lartet et
       Garisty.]

       [Illustration 168c: Figures diverses sur un morceau de bois de
       renne[3].]

       [Note 3: On y voit un gros serpent nageant au milieu des roseaux,
       une figure humaine nue et deux têtes de cheval. Le morceau a été
       découvert dans la grotte de La Madeleine. D'après les _Beliquiae
       aquitanicae_.]
144
     Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l'âge du renne,
     connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de
     notation de certaines idées, au moyen de tablettes d'os marquées
     d'entailles, convenues, qui permettaient des communications à
     distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs
     grecs nous montrent employée très tard par les Scythes au moyen de
     bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être
     restée en usage chez les Tartares jusqu'au VIe siècle de notre ère.
     Enfin, l'homme de l'époque quaternaire, surtout dans la seconde
     partie, dans l'âge du renne, avait certainement des croyances
     religieuses, puisqu'il avait des rites funéraires dont l'origine se
     lie d'une façon nécessaire à des idées sur l'autre vie. À Aurignac,
     à Cro-Magnon et à Menton, l'on a trouvé des lieux de sépulture
     régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été
     soigneusement déposés; et à la porte de ces grottes sépulcrales
     étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de
     banquets en l'honneur des morts. Dès les premiers jours de son
     apparition, l'homme a porté la tête haute et regardé le ciel:

               Os homini sublime dedit, coelumque tueri.

     La race humaine, dont nous venons d'essayer de caractériser
     l'industrie, et qui vint s'établir dans nos pays à l'âge du renne,
     est très bien connue par les sépultures découvertes dans la France
     méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la
     vallée de la Vézère, en Périgord. C'est encore une race de haute
     taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous
     avons parlé dans le chapitre précédent, mais d'un type très
     différent et bien supérieur. «Au lieu d'un front bas et fuyant
     placé au-dessus de ces crête sourcilières qui ont fait penser au
145  singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d'une voûte surbaissée comme
     dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un
     front large, s'élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu
     accusés et une voûte présentant les plus belles proportions... Le
     crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très
     supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle
     l'est également à celle des autres races européennes modernes.
     Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore
     lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons
     réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés
     comme les signes d'un développement intellectuel.»

     [Illustration 170a: Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon
     (Dordogne)[1].]

     [Note 1: D'après la _Conférence_ de M. Broca _sur les troglodytes
     de la Vézère_.]

     «En somme, continue un peu plus loin l'éminent académicien, chez
     les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit
     et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter
     d'étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très
     forts, à des contours un peu en losange. À ces traits, dont le type
     n'a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette
     magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants,
     une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous
     égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie
     sauvage...

       [Illustration 170b: Tête de femme découverte à Cro-Magnon[2].]

       [Note 2: D'après la même source. L'os frontal porte la marque
       d'un coup de hache qui l'a percé.]

     «La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans
     l'ensemble de son développement, elle me semble présenter de
     grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font
146  connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant
     vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les
     qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les
     bords de la Vézère; nous en avons pour preuve le coup de hache qui
     a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les
     sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et
     d'hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des
     soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent
     honorée. Cette race a cru à une autre vie; et le contenu des tombes
     semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on
     comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du
     Mississipi.

     «Comme l'Algonquin, l'homme du Périgord ne s'est pas élevé
     au-dessus du degré le plus inférieur de l'état social; il est resté
     chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent
     apparaître dans nos montagnes. C'est donc à tort que l'on a
     prononcé à son sujet le mot de _civilisation_. Pourtant il était
     doué d'une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons
     progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve
     aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est
     vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres
     remarquables qu'il a laissées, lui assignent une place à part parmi
     les races sauvages de tous les temps.»

     Dans l'âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous
     voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l'état
     de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui
     sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs
     importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d'eux sur
     certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que
     sur d'autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux.
     Nous suivons après, au travers de la série complète des temps
     historiques et jusqu'à nos jours, la persistance et la réapparition
     fréquente du type de cette race à l'état d'individus isolés dans
     toutes les parties de l'Europe occidentale. Elle est un des
     éléments constitutifs originaires de la population de ces contrées,
     et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de
     Canstadt et de Neanderthal.

     «J'ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de
     Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient
     s'accorder qu'avec l'ossature crânienne et faciale de la race dont
147  nous parlons. Chez l'une d'elles, la dysharmonie de la face et du
     crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de
     Cro-Magnon: l'oeil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard
     dur; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu
     fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les
     cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse
     à la ceinture; des seins peu développés, des pieds et des mains
     relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M.
     Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouvé
     le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus,
     recueillie par MM. Broca et Velasco; il l'a suivi jusqu'en Afrique,
     dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe,
     et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais
     c'est principalement aux Canaries, dans la collection du
     Barranco-Hundo de Ténériffe, qu'il a rencontré des têtes dont la
     parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment
     indiscutable. D'autre part, différents termes de comparaison lui
     font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à
     la même souche...

     «Pendant l'époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en
     Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la
     France. Ses colonies s'étendaient jusqu'en Italie, dans le nord de
     notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient à
     une autre race. Mais peut-être elle-même n'était-elle qu'un rameau
     de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion,
     l'hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu'elle se
     retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l'Afrique et dans les
     îles où elle était plus à l'abri du croisement. Une partie de ses
     tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les
     Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint
     brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines; les
     autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi
     notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par
     des phénomènes d'atavisme, imprimant à quelques individus le cachet
     des antiques chasseurs du Périgord.»

       *       *       *       *       *

     C'est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute
     différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable
     dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les
     belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on
     constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était
     petite de taille, brachycéphâle, et présente tous les caractères
148  d'un étroite parenté avec les Lapons.

     Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la
     population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de
     points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Mâconnais, issus
     d'un autre sang. «Les monuments de leur industrie, dit encore M. de
     Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces
     derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques
     si remarquables chez l'homme de la Vézère. Ils le dépassent
     pourtant sur un point essentiel: ils avaient inventé ou reçu
     d'ailleurs l'art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a
     trouvé des débris dans toutes les stations qu'il a explorées, et a
     retiré du _Trou du frontal_ (sur la Lesse) des fragments en nombre
     suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait
     partie.....

     «Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de
     Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M.
     Dupont n'a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures
     aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des
     Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce
     qu'on entendait par la guerre....

     Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le
     corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu
     près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer
     parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque
     chose de singulier, car l'homme de la Lesse allait parfois chercher
     ses «bijoux,» aussi bien que la matière première de ses outils et
     de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle
     qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des
     hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes
     étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage; mais la
     plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et
     de Grignon près de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes
     faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut
     ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il
     en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu'en Touraine, sur
     les bords de la Loire. En jugeant d'après les provenances de ces
     divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes
149  de la Lesse s'élevait à peine de 30 à 40 kilomètres au nord de leur
     résidence, tandis qu'il s'étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le
     sud.

     [Note 97: Une tribu de cette race était établie sur les bords de la
     Seine, vers le site de Paris, et a laissé de nombreux vestiges de
     son séjour dans les sables de Grenelle.]

     «Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M.
     Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort
     plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être,
     auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s'agit, pendant
     l'époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines
     pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les
     Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l'ouest par
     leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse
     ne pouvaient s'étendre qu'au sud; et c'est par les Ardennes qu'ils
     communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.»

       [Illustration 174: Crâne d'homme provenant de la grotte du Trou
       du Frontal[1].]

       [Note 1: Ce remarquable type de la race laponoïde des Troglodytes
       de la Belgique, est emprunté au _Précis de paléontologie humaine_
       de M. le docteur Hamy.]

     C'est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires,
     vers le milieu de l'âge du renne, que la race petite, brachycéphale
     et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important
     a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur
     notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et
     d'origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les
     troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims
     dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers
     le sud, jusque dans la vallée de l'Aude. A Solutré, dans le
     Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de
     chevaux sauvages, née déjà d'une fusion entre les deux races
     dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D'un autre
     côté, l'on constate son existence à la même époque dans la Hongrie,
     comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite
     _néolithique_, cette même race, pressée par les immigrants qui
     arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s'est
150  en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses
     tribus au delà des Pyrénées, dans l'Espagne et le Portugal, jusqu'à
     Gibraltar.

     Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en
     elle la souche de nombreuses populations de type _laponoïde_,
     échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l'Europe
     entière. En particulier ce type est représenté presque à l'état de
     pureté encore aujourd'hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit
     l'éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si
     nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la
     dernière venue de l'époque quaternaire, s'est rencontrée pendant
     les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l'avaient
     précédée. Sur certains points elle s'est associée à elles; sur
     d'autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort.
     Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a
     porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de
     Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d'existence se
     transformer progressivement, et les conséquences de ces changements
     ont été les mêmes pour elle.

     «Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du
     renne et des autres espèces animales qu'elles étaient habituées à
     regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en
     latitude. D'autres, pour le même motif, ont émigré en altitude,
     accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de
     montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D'autres enfin sont
     restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus
     longtemps à l'abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le
     troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants
     brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été
     facilement subjuguées, absorbées par eux.»

     En effet, c'est pendant l'âge du renne que se produisirent les
     derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la
     fin de l'époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement
     fit émerger du sein des mers les pays qui s'étaient antérieurement
     affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d'amener les
     continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous
     leur voyons aujourd'hui. D'aussi grandes modifications dans la
     disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux,
     amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la
     température et dans les conditions atmosphériques. Le climat
     continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers
151  de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur
     fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut
     presque partout la conséquence, produisit les faits d'inondation
     brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt
     argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d'une origine
     évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l'Europe,
     et que les géologues parisiens ont appelé le _diluvium rouge_. La
     formation de ce dépôt fut suivie d'une longue période pendant
     laquelle les grands cours d'eau des contrées occidentales suivirent
     un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du
     Nil, de l'Euphrate, de l'Indus et du Gange, débordements étendus
     dans d'immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste
     manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de
     même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous
     le nom de _loess_ supérieur ou terre à briques. Les espèces
     africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà,
     disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était
     également éteint; quelques rares individus de l'espèce du mammouth
     subsistaient seuls, et l'on rencontre çà et là leurs restes dans le
     _loess_. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.

     Après cette période, de nouveaux phénomènes d'inondation subite,
     déchirèrent les dépôts, d'abord continus, du loess, et n'en
     laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les
     flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons
     aujourd'hui. Ce fut la dernière crise de l'âge quaternaire, celle
     qui marque la transition à l'époque géologique actuelle. A dater de
     ce moment, les conditions géographiques et climatériques de
     l'Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et
     depuis lors son sol n'a pas été sensiblement modifié.

     La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi
     ce qu'elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos
     pays, en fait d'espèces maintenant éteintes, que le grand cerf
     d'Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on
     trouve encore les ossements dans les tourbières; l'urus ou boeuf
     sauvage et l'aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent
     détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de
     l'époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu'au IXe et au
     Xe siècle de notre ère. On sait même qu'il s'en conserve des
     individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait
     d'achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils
     sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la
152  période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu
     des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns
     en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la
     marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes,
     fuyant devant l'élévation de la température. Le renne, qui ne
     pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers
     le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il
     avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le
     Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d'où
     plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans
     les régions polaires.

     Il paraît bien prouvé aujourd'hui qu'à cette aurore de la période
     géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent,
     dans l'archéologie préhistorique, les premières manifestations des
     temps _néolithiques_ ou de l'âge de la _pierre polie_, la majeure
     partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent
     dans sa migration l'animal utile auquel elles empruntaient les
     principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent,
     elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de
     faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées
     dans leur retraite que lorsqu'elles ont eu atteint les contrées
     arctiques. Il est probable qu'elles allaient ainsi chercher les
     climats qu'elles préféraient et qu'elles ne trouvaient plus dans
     notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de
     nouvelles populations qui s'emparaient de l'Europe occidentale. En
     effet, le passage de la période archéolithique à la période
     néolithique[98], de l'âge quaternaire à l'âge géologique actuel,
     correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à
     un changement dans le climat.

       [Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges
       successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun
       d'_époque archéolithique_, expression tirée du grec, qui
       caractérise l'époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi
       celles où l'homme, ne connaissant pas encore l'art de fondre les
       métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à
       faire ses armes et ses métaux. L'époque suivante, où on les
       faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le
       nom d'_époque néolithique_.]

     «Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui
     résume ainsi dans son _Précis de paléontologie humaine_ les
     observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des
     peuplades de l'âge du renne, les soumettent aisément. Cette période
     d'envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour
     l'Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont
153  suivi l'invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve
     siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui
     sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers
     dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au
     contact des populations moins sauvages qu'ils ont mises sous le
     joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous
     l'influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les
     dernières stations de l'âge du renne fournissaient de si
     remarquables échantillons, s'unira à la pierre polie, que les
     envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l'os
     se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de
     perfection qu'il possédait auparavant.

     «La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres
     brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce
     dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période
     néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés
     d'énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques
     piliers une grande table horizontale, en succéderont d'autres
     composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces
     architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant
     de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du
     progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de
     figures sculptées certaines _allées couvertes_, et ils élèveront à
     Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de
     ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M.
     Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de
     «temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance
     préhistorique dont _l'âge du bronze_ et le _premier âge du fer_
     représentent l'apogée.

     «Ainsi, le développement de l'humanité, momentanément ralenti dans
     sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra
     une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous
     sommes efforcé de faire connaître, l'homme s'élèvera lentement à
     une civilisation supérieure.»

     Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans
     des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques
     pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour
     d'autres régions, comme l'Égypte et la Chaldée. Nous n'avons plus
     affaire à l'homme fossile, mais à l'homme de la période géologique
     actuelle.

       *       *       *       *       *
154
     L'existence primitive d'une population de sauvages menant la vie de
     chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d'une singulière
     précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du
     monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99].
     C'est à tel point que l'on peut presque dire que les hommes des
     cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler
     _préhistoriques_, puisqu'ils ont une place incontestable dans la
     tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession
     ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis
     le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis
     si longtemps éteints.

       [Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d'Arbois de
       Jubainville, _Les premiers habitants de l'Europe_; nous n'avons
       fait ici que le résumer.]

     «Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au
     soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la
     terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des
     antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le
     sol européen. Prométhée, aïeul d'Hellen et personnification
     mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces
     contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de
     somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus
     durs.» Pour le grand tragique grec, l'état sauvage qui précéda
     Prométhée remonte à l'époque la plus reculée. Mais quelques siècles
     plus tôt, le chantre de l'_Odyssée_ représente certaines tribus de
     cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes
     sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est
     déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de
     Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant
     l'établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel
     remonte au moins à 2,000 ans avant l'ère chrétienne, les Cyclopes
     que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et
     représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur
     propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de
     l'_Odyssée_, «habitent des cavernes au sommet des hautes
     montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne
     cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques
     troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l'art de
     l'équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les
     dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les
     défient.

       [Note 100: _Prometh._, v. 450 et suiv.]

     Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias,
     Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée,
155  aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l'aurore des temps
     historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait
     pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à
     s'habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de
     feuilles, d'herbes et de racines, sans distinguer les saines des
     dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette
     nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d'une époque
     reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les
     hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans
     les cavernes des vallées; tel était l'état des choses jusqu'à
     l'arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent
     aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l'élève
     des troupeaux, la récolte du miel, l'emploi du métal pour faire des
     glaives et des casques, enfin la substitution d'une organisation
     sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.

     Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en
     Italie. C'est en parlant d'elle qu'Évandre, dans l'_Énéide_ de
     Virgile, commence son poétique résumé de l'histoire du Latium.
     «Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les
     Faunes et les Nymphes, race d'hommes née des troncs durs du chêne.
     Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient
     ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni
     épargner le bien acquis; des pousses d'arbres et les sauvages
     produits de la chasse étaient leur nourriture.»

     Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus
     exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des
     cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste
     conducteur de la charrue courbée n'avait pas encore paru; personne
     ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes
     arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la
     serpe..... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous
     les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant
     l'hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge..... Ils ne savaient
     pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux
     sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes;
     ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand
     ils voulaient éviter les vents et la pluie..... Leurs mains et
     leurs pieds étaient d'une admirable vigueur: ils poursuivaient dans
     les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les
     frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient
     que devant quelques-uns..... C'était en vain que la mer soulevait
     ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand
     au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle
156  ne pouvait séduire personne: l'art perfide de la navigation n'était
     pas encore inventé.»

     Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une
     véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des
     temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd'hui par
     leurs vestiges, la science contemporaine n'a presque rien à changer
     à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.


     § 3.--RESTES MATÉRIELS DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.

       [Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]

     Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l'homme
     antérieur à l'histoire écrite a laissés dans notre Europe, un
     nouvel âge, comme nous l'avons dit tout à l'heure, se marque par
     l'apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans
     l'époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de
     la pierre et de l'os, on n'a encore aperçu aucun spécimen d'arme ou
     d'outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne
     sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l'âge du
     renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en
     serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve
     dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort
     anciens, mais qui s'élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures
     d'une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre
     période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus
     tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque
     partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en
     Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.

     Il ne faudrait pas croire, du reste, qu'un changement brusque et
     subit sépare l'âge du renne de l'âge de la pierre polie. On passe
     de l'un à l'autre par des gradations successives, qui prouvent que
     si l'apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la
     prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de
     population, le changement s'est opéré par une action lente et
     prolongée. La géologie a également reconnu--fait exactement
157  parallèle--que la transition de la période quaternaire à la période
     présente n'avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle
     fut le résultat d'une série de phénomènes successifs et locaux, qui
     achevèrent de donner aux continents la forme qu'ils ont maintenant
     et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la
     disparition ou la retraite vers d'autres latitudes de certaines
     espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent
     aujourd'hui que nous sommes dans la continuation de l'époque
     quaternaire et qu'il ne faut pas établir de démarcation nettement
     définie entre celle-ci et les temps actuels.

       [Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]

       [Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement
       en bois et en corne de cerf[1].]

       [Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]

     Les haches de l'époque de la pierre polie diffèrent de celles de
     l'époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient
     par leur petite extrémité, tandis que celles de l'âge nouveau ont
     le tranchant à l'extrémité la plus large. Certaines haches de cette
     époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis
     que d'autres semblent avoir été tenues directement à la main et
     avoir servi de couteau ou de scie pour l'os, la corne et le bois. A
     cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux
     deux âges, avec la seule différence de l'habileté et de la
     perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des
     pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des
     pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains
     de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à
     l'époque précédente. Bien qu'on donne souvent le nom d'_âge de la
     pierre polie_ à la troisième phase de la période préhistorique, il
158  ne faudrait pas s'imaginer que ce soit toujours le poli de la
     matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l'exécution,
     peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis
     s'y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l'expression
     d'époque _néolithique_, qui dénote seulement le caractère
     relativement plus récent du dernier âge de l'emploi exclusif des
     instruments de pierre.

     On a observé sur divers points de l'Europe les vestiges
     incontestables d'ateliers où les instruments de pierre de cette
     époque étaient préparés, et dont l'emplacement est décelé par les
     nombreuses pièces inachevées qui s'y trouvent réunies, à côté
     d'armes de la même matière amenées à leur dernier degré de
     perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny
     (Indre-et-Loire), d'autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à
     Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui
     ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et
     moi-même j'en ai découvert à la porte d'Athènes et dans la montagne
     qui domine Thèbes d'Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).
     Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la
     carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en
     plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et
     auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres
     cochées,» d'après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées.

     Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux
     spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les
     peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les
     ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d'isolement
     complet, où elles n'auraient su que faire des produits de leur
     travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n'avaient pas
     chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les
     échangeaient contre d'autres produits du sol de ces dernières.
     C'est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses
     relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en
     fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans
     l'Auvergne et les environs de Lyon. De l'allée couverte
     d'Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement
     des carrières de Pressigny. A l'île d'Elbe, où l'on a recueilli un
     grand nombre d'instruments en pierre taillée, dont l'usage est
     certainement antérieur aux premières exploitations des mines de
     fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives
     sont faites d'un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a
159  été, par conséquent, apporté par mer. Dans l'Archipel grec, j'ai
     rencontré à Ios des couteaux et des _nuclei_[101] en obsidienne de
     Milo.

       [Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté
       après l'enlèvement d'un certain nombre de lames destinées à faire
       des couteaux.]

       [Illustration 184: Nucleus d'obsidienne, provenant de l'Archipel
       grec.]

     Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de
     grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus,
     par une série d'échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu
     d'origine, dans des conditions même où le point d'arrivée est
     souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les
     sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages
     et M. Hamy, admettent qu'il en existait déjà un semblable dans
     l'âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces
     savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l'humanité
     préhistorique, pensent qu'il faut attribuer à des échanges et à un
     véritable commerce, plutôt qu'à un état nomade qui aurait conduit
     des tribus à des migrations incessantes, l'importation des
     coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez
     les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles
     de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez
     ceux des bords de la Lesse.

     Les débris d'animaux que l'on trouve avec les objets de travail
     humain appartenant à l'âge néolithique, se joignent aux indications
     fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n'appartient
     plus à l'époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se
     trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands
     carnassiers et les grands pachydermes, comme l'éléphant et le
     rhinocéros, n'existaient plus alors. L'urus (_bos primigenius_),
     qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le
     seul animal de cet âge qui n'appartienne plus à la faune
     contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles
     de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la
     chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du
     blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées.
     En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui
160  manquent absolument dans les cavernes des derniers temps
     quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les
     compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n'est pas
     impossible que, vers la fin de l'époque précédente, les hommes des
     cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état
     de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en
     troupeaux pour fournir à l'alimentation leur lait et leur viande,
     mais sans savoir leur demander encore aucun autre service.
     Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement
     des temps néolithiques, ce qu'il est aujourd'hui.

       [Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).]

     Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu'un
     de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus
     sous le nom de _dolmens_ et d'_allées couvertes_, que l'on a
     regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques.
     L'exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique
     aujourd'hui la dénomination fort juste de _mégalithiques_, y a fait
     reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à
     l'origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes
     était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis
     des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles
     de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de
161  l'absence presque constante de tout objet de métal. On n'y
     découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments
     et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des
     poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du
     tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les
     haches en pierre dure, d'une exécution si précieuse et aux formes
     si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de
     Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les
     poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune
     n'a été façonnée à l'aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr'innis
     et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de
     granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des
     dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des
     tatouages, cette marque d'individualité qui, chez les peuples
     sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui,
     dans le tombeau, tenait lieu, en l'absence d'écriture, du nom du
     personnage déposé au pied de la dalle où on l'avait gravée.

       [Illustration 186: Allée couverte de la Pierre-Turquaise
       (Seine-et-Oise).]

     On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens
     que l'on a fouillés dans les dernières années. L'apparition de ce
     métal est d'une haute importance, car elle prouve que l'usage
     d'élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris
     naissance dans l'âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule
     quand l'emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre
     même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où
     les armes de pierre ne se montrent plus qu'exceptionnellement; mais
162  il est à noter qu'alors la disposition de la cavité destinée à
     recevoir le mort ou les morts n'est plus telle qu'on l'observe dans
     les tombeaux de la pure époque de la pierre: l'architecture
     funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l'emploi
     des outils en métal; l'intérieur des tombeaux se divise en galeries
     et en chambres souterraines.

     Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées
     couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l'on ne découvre que
     des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première
     apparition, sont les sépultures d'une race différente de celle des
     Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale
     et centrale, et s'étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie
     jusque dans l'Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les
     Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en
     s'amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour
     déterminer le rameau de l'humanité auquel pouvait appartenir cette
     race; mais toutes, jusqu'à présent, ont été prématurées et sans
     fondement assez solide. On n'est même pas parvenu à établir, d'une
     manière certaine, si son mouvement d'expansion s'est produit du
     nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la
     diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c'est que
     la race qui établit l'usage de cette architecture primitive dans la
     région dont nous avons sommairement indiqué l'aire, prolongée le
     long de l'Océan Atlantique, mais ne s'étendant pas vers l'Orient,
     dans l'intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était
     peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son
     influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers
     occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa
     domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des
     sangs tout à fait différents.

     Il n'y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette
     race qu'aient trait les traditions du monde classique, qui
     prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire
     des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans
     une partie de l'Europe à une date prodigieusement antique[102]. Sans
     doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse,
     où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et
     où particulièrement l'état de civilisation des Atlantes est exagéré
163  de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire
     qu'elles n'aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de
     bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la
     colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de
     l'établissement, dans l'Europe occidentale, de nombreux essaims
     d'une population brune et dolichocéphale, venue du nord de
     l'Afrique, spécialement de sa partie occidentale[103]. La venue de
     cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie,
     et où ses descendants sont restés un des principaux éléments
     constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour
     la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de
     Belloguet; les recherches récentes de l'anthropologie et de
     l'archéologie préhistorique ont achevé de l'établir, en rapportant
     d'une manière certaine cette immigration à la période néolithique.
     Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce
     groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer
     qu'en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom
     de Ligures, ce que conteste M. d'Arbois de Jubainville, lequel
     voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la
     race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être
     encore tranchée d'une manière définitive.

       [Note 102: Tous les témoignages relatifs aux Atlantes sont très
       bien coordonnés dans le chapitre II du livre de M. D'Arbois de
       Jubainville, sur _Les premiers habitants de l'Europe_.]

       [Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine réserve,
       le chapitre III du même ouvrage.]

     Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début
     de l'âge de la pierre polie n'appartenaient pas à une même race et
     venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les
     dolichocéphales d'origine libyque, on y constate un courant opposé
     qui amène du nord et de l'est des populations brachycéphales et
     mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les
     plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois
     éléments, des autochthones qui avaient été originairement dans un
     état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d'îles de l'Océan
     Atlantique et d'autres qui étaient venues d'au delà du Rhin[104]. Il
     est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l'Atlantide
     légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons
     aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa
     situation exactement la même incertitude que dans les appréciations
     de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a
     propagé dans ces mêmes contrées l'usage des dolmens. Pour Solon et
164  Platon[105], l'Atlantide était située en face du détroit des
     Colonnes d'Hercule et touchait à l'Afrique; pour Théopompe elle
     appartenait aux régions hyperboréennes.

       [Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.]

       [Note 105: Voy. les récits du _Timée_ et du _Critias_ de Platon.]

       [Illustration 189: Dolmen de l'Inde[1].]

       [Note 1: D'après Ferguson, _Rude stones monuments_.]

     Quoi qu'il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent
     pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si
     nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à
     l'Algérie, en embrassant dans son parcours l'Angleterre et la
     moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la
     Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple
     constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais
     aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de
     l'Asie-Mineure, dans le coeur de l'Arabie, et jusque dans le
     Turkestan, l'Afghanistan et l'Inde. Il n'est donc pas possible, en
     présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M.
     Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments
     mégalithiques comme l'oeuvre d'une seule race. Ce sont les
     monuments d'un âge de développement qu'ont dû traverser une grande
     partie des différents rameaux de l'espèce humaine, avant
     d'atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont
     demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d'autres, cet
     âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en
     Égypte, marque, comme nous l'avons déjà dit tout à l'heure, la
     transition du monument mégalithique à l'architecture proprement
     dite.

     Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes
     antérieures, les mêmes besoins et l'emploi des mêmes ressources ont
     produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les
     ustensiles de pays fort éloignés, qui n'avaient évidemment aucune
165  communication entre eux, et que devaient habiter des races
     différentes. Pour nous borner à l'Europe, sans aller chercher nos
     exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions
     cependant des points de comparaison dignes d'attention, les haches
     et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact,
     extraits des tumulus de l'Attique, de la Béotie, de l'Achaïe, de
     l'Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu'on
     recueille sur notre sol; celles que l'on a colligées au Caucase ou
     dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement
     dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l'avons dit, a ses
     dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une
     saisissante analogie. Les corps qu'ils renfermaient avaient été
     également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s'y
     montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en
     pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les
     plus variées et sont d'une exécution particulièrement délicate.
     Mais une notable portion des collections danoises provient non des
     dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les
     couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie
     décomposés, fait d'une haute importance pour établir l'antiquité à
     laquelle remontent les instruments de l'époque néolithique, car
     cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles;
     elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux
     circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute
     particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie;
     d'abord la période de l'emploi exclusif des instruments de pierre
     s'y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l'Europe, et
     par conséquent cette forme de l'industrie humaine eut le temps,
     plus que partout ailleurs, d'y perfectionner ses procédés; puis le
     silex y est d'une qualité supérieure et s'y prête à la taille mieux
     que dans notre pays.

       [Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].]

       [Note 1: Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de
       précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de
       silex, dans la dernière époque de l'âge de pierre de la
       Scandinavie.]
166
       [Illustration 191: Pointes de lames grossières des
       _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie.]

     Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l'étude de
     la science d'autres bien curieux dépôts de la même phase de
     l'histoire de l'homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie
     offrent, de distance en distance, des amas considérables de
     coquilles d'huîtres et d'autres mollusques comestibles. Ces dépôts
     n'ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations
     manifestes de débris de repas, d'où le nom de _kjoekkenmoeddinger_,
     ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays.
     Ils s'étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de
     mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu'à près de
     dix pieds. On n'a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de
     métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux
     d'os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à
     la main. L'imperfection du travail dans les objets qui en
     proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de
     l'époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles
     ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d'un dépôt
     de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération
167  la faune qui s'y révèle. Or, on n'a rencontré dans les
     _kjoekkenmoeddinger_ aucun débris d'espèces caractéristiques d'un
     autre âge géologique; sauf le lynx et l'urus, qui n'ont disparu que
     depuis l'époque historique, il ne s'y est trouvé aucun ossement
     d'animaux qui aient cessé d'habiter ces climats; on y a même trouvé
     des indices de l'existence du porc et du chien à l'état d'animaux
     domestiques. Les _kjoekkenmoeddinger_ se placent donc, dans l'ordre
     chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l'industrie s'y
     montre encore aussi rudimentaire, c'est seulement parce que les
     tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris
     de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs
     voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement
     plus avancés dans la voie de la civilisation.

     Des dépôts analogues aux _kjoekkenmoeddinger_ de la Scandinavie ont
     été signalés dans les derniers temps en d'autres contrées. On en
     connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l'Écosse, aux
     Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où
     leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les
     _terramare_ des bords du Pô, amas contenant des cendres, du
     charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d'animaux
     dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et
     d'autres restes de la vie des premiers âges offrent également une
     grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et
     appartiennent bien évidemment à la même période du développement de
     l'humanité; quelques-unes des _terramare_ ont même continué à se
     former après l'introduction des métaux. Ces dépôts de détritus
     marquent l'emplacement de villages établis au milieu des marais et
     analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des
     plus éminents archéologues de l'Allemagne, M. Helbig, rattachant
     ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races
     classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[106],
     que les _terramare_ sont dues aux populations de race aryenne
     auxquelles s'applique spécialement la dénomination d'Italiotes.
     Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation
     dans la Péninsule, alors qu'elles ne s'étaient pas encore étendues
     au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation
     n'avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner
     au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence
     serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans
168  un état de barbarie tel qu'ils ne connaissaient pas encore l'usage
     des métaux, et l'auraient appris seulement par des enseignements
     étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand
     fleuve. C'est là une question sur laquelle nous aurons à revenir
     avec quelque développement dans celui des livres de la présente
     histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.

       [Note 106: _Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur
       altitalischen Kultur--und Kunstgeschichte_, Leipzig, 1879.]

       [Illustration 193: Restitution d'un village lacustre de la
       Suisse.]

     Mais les restes les plus intéressants de l'âge néolithique, ceux
     qui révèlent l'état de société le plus avancé et marquent la
     dernière phase de progrès des populations de l'Europe occidentale,
     avant qu'elles ne connussent l'usage des métaux, sont les
     palafittes ou villages lacustres.

     En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit
     d'observer des vestiges d'habitations sur pilotis, qui paraissaient
     remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé
     l'attention sur cette découverte, on se mit à explorer d'autres
     lacs pour rechercher s'ils ne contenaient pas de semblables restes.
     Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon,
     furent couronnées d'un plein succès. Non-seulement un grand nombre
     de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en
     découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de
     l'Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du
     Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient
169  voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que
     composaient plusieurs couches croisées de troncs d'arbres et de
     perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par
     de l'argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des
     eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre
     qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine.
     Mais si l'on veut se faire une idée complète de ce qu'étaient les
     stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de
     Dumont d'Urville la planche qui représente le gros village de
     Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti
     dans ce système.

       [Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre
       de Doréi (Nouvelle-Guinée).]

     L'usage d'établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l'eau
     se continua dans l'Helvétie et les contrées voisines pendant bien
     des siècles, car les objets qui ont été retirés des palaffites
     appartiennent à des âges très différents. Tandis que dans les moins
     anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et même en fer,
     métal dont l'usage détermine encore une période nouvelle dans la
     marche des inventions humaines, dans d'autres, et c'était le plus
     grand nombre, on n'a découvert que des armes et des outils de
     pierre polie ou d'os. La forme et la nature du travail de ceux-ci
     se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les
     tourbières de la France, de la Grande-Bretagne, de la
170  Belgique et de la Scandinavie; seulement la variété des
     instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramené
     les ossements du milieu des palafittes sont ceux-là mêmes qui
     vivent encore aujourd'hui dans les montagnes de la Suisse: l'ours
     brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le
     renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la
     chèvre, le mouton. Seuls, l'élan, l'urus et l'aurochs manquent à la
     faune actuelle du pays; mais on sait, par des témoignages formels,
     qu'ils y habitaient encore au commencement de l'ère chrétienne.

       [Illustration 195a: Urne cinéraire en terre noire représentant un
       groupe d'habitations lacustres[1].]

       [Note 1: Cette urne, découverte dans un tumulus à Adersleben
       (Bavière), est aujourd'hui conservée au Musée de Munich. Elle
       copie l'apparence de sept huttes de forme circulaire groupées sur
       une même plateforme, portée par des pilotis. Il y a une
       singulière analogie entre cet objet et les urnes cinéraires des
       plus anciennes sépultures du Latium, imitant une cabane de forme
       ronde, urnes dont nous mettons un spécimen en regard de celle
       d'Adersleben.]

       [Illustration 195b: Urne cinéraire de terre noire du Latium, en
       forme de hutte ronde ou _tugurium_[2].]

       [Note 2: Provenant des sépultures les plus antiques de la
       nécropole d'Albano.]

       [Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations
       lacustres de la suisse.]

     Ainsi les villages lacustres caractérisent nettement dans notre
     Europe occidentale la fin de l'âge néolithique, et les populations
     qui les avaient établis continuèrent même à les habiter dans les
     premiers temps où elles se servirent des métaux, que leur avaient
     fait connaître des nations plus avancées. L'ensemble des objets que
     les savants de la Suisse ont retirés de leurs emplacements dénote,
     du reste, en bien des choses, même dans les plus anciens, une
171  véritable civilisation. La poterie est encore façonnée à la main,
     mais affecte une grande variété de formes et un certain goût
     d'ornementation. Les plus grands de ces vases servaient à conserver
     les céréales pour l'hiver. On y a recueilli du froment, de l'orge,
     de l'avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages
     lacustres s'adonnaient donc à l'agriculture, art absolument inconnu
     encore des hommes dont les cavernes du Périgord nous ont conservé
     les vestiges. Ils élevaient des bestiaux; ils connaissaient l'usage
     de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a
     rencontré des lambeaux d'étoffes qui prouvent que dès lors, au lieu
     de se contenter pour tout vêtement de peaux de bêtes, on savait
     tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de
     l'Andalousie, qui paraissent avoir été habitées vers la même
     époque, on a trouvé des vêtements presque complets en sparterie
     tressée, avec des armes et d'autres ustensiles de pierre polie.


     § 4.--RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES ÉPOQUES DES
     DÉVELOPPEMENTS INITIAUX DE L'INDUSTRIE HUMAINE.

     La succession chronologique des diverses périodes de l'âge d'emploi
     exclusif de la pierre éclatée, taillée ou polie, s'établit
     maintenant d'une manière positive et précise. Nous y retrouvons les
     premières étapes de la race humaine dans la voie de la
     civilisation, après lesquelles l'emploi du métal marque une
     évolution nouvelle et d'une importance capitale. Non toutefois
     qu'il faille s'exagérer l'état d'avancement auquel correspond le
     début du travail des métaux. Les anciens nous représentent les
     Massagètes, qui étaient pourtant plongés dans une très grande
     barbarie, comme étant en possession d'instruments de métal; et chez
     les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement
     pris naissance dans un état social peu avancé. On trouve dans
     l'Oural et dans l'Altaï des traces d'anciennes exploitations qui
     pénètrent quelquefois la terre à plus de 30 mètres de profondeur.
     Certaines populations nègres savent aussi travailler les métaux, et
     même fabriquer l'acier, sans que pour cela elles aient atteint la
     civilisation véritable. Elles fabriquent des houes, supérieures à
     celles que l'Angleterre veut leur envoyer de Sheffield, à l'aide
     d'une forge rudimentaire dont une enclume de grès, un marteau de
     silex et un soufflet composé d'un vase de terre fermé par une peau
     mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le
172  travail des métaux a été l'un des plus puissants agents de progrès,
     et c'est en effet précisément chez les populations les plus
     anciennement civilisées que nous voyons l'origine de cette
     invention remonter le plus haut.

     Au reste, excepté dans la Bible, qui nomme un personnage humain
     comme le premier qui pratiqua cet art,--encore le personnage en
     question a-t-il bien plus le caractère d'une personnification
     ethnique que d'un individu,--l'histoire de l'invention des métaux
     est entourée de fables chez tous les peuples de l'antiquité.
     L'invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que
     l'imagination populaire y voyait un présent des dieux. Aussi,
     presque toujours, le prétendu inventeur que l'on cite n'est que la
     personnification mythologique du feu, qui est l'agent naturel de ce
     travail: tel est le Tvachtri des Vêdas, l'Hêphaistos des Grecs, le
     Vulcain des Latins.

     Le premier métal employé pour faire des armes et des ustensiles fut
     le cuivre, dont le minerai est le plus facile à réduire à l'état
     métallique, et on apprit bientôt à le rendre plus résistant par un
     alliage d'étain, qui constitue le bronze. L'emploi du fer, dont le
     travail est plus difficile, marqua un nouveau progrès dans
     l'invention. C'est du moins ainsi que les choses se passèrent le
     plus généralement; car elles varièrent suivant les races et les
     localités, et la succession que nous venons d'indiquer compte
     d'importantes exceptions.

     Les nègres de l'Afrique centrale et méridionale n'ont jamais connu
     le bronze, et même pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En
     revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande échelle, et
     par des procédés à eux, qui ne leur ont pas été communiqués du
     dehors. Ils sont donc arrivés spontanément à la découverte du fer,
     et ils ont passé de l'usage exclusif de la pierre à la fabrication
     de ce métal, progrès différent dans sa marche de celui des
     populations de l'Asie et de l'Europe, et auquel a dû contribuer la
     nature particulière des minerais les plus répandus en Afrique,
     lesquels sont moins difficiles à traiter et à affiner que ceux
     d'autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les métaux
     et en sont encore à l'âge de la pierre, fabriquent cependant
     quelques outils de fer en détachant des fragments de blocs de fer
     météorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire
     passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord
     faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des
     bords du lac Supérieur et de la baie d'Hudson, par un procédé de
     simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu,
     c'est-à-dire sans véritable métallurgie.
173
     Au reste, le fer météorique, qui n'a besoin d'aucun affinage, et
     qu'il suffit de fondre pour qu'il soit propre à former tous les
     instruments, a dû être partout travaillé le premier et donner le
     type du métal que l'on a cherché ensuite à tirer de minerais moins
     purs. Le langage de plusieurs des peuples les plus considérables de
     l'antiquité par leur civilisation, a conservé des traces de ces
     débuts de la métallurgie du fer, tiré de blocs dont on avait
     observé l'origine météorique. En égyptien, le fer se nommait _ba en
     pe_, «matière du ciel,» mot qui est resté dans le copte _benipe_,
     «fer;» et des textes positifs prouvent que l'antique Égypte se
     représentait le firmament comme une voûte de fer, dont des
     fragments se détachaient quelquefois pour tomber sur la terre. Le
     nom grec du fer,[Grec: sidêros], nom tout à fait particulier, et
     qui n'a d'analogue dans aucune autre langue aryenne pour désigner
     le même métal, est évidemment apparenté d'une manière étroite,
     comme l'a reconnu M. Pott, au latin _sidus_, _sideris_, «astre;» il
     désigne donc le métal que l'on a d'abord connu avec une origine
     sidérale.

     Tous les rameaux de l'humanité, sans exception, ont traversé les
     diverses étapes de l'âge de la pierre, et partout on en découvre
     les traces. C'est par là que nous sommes justifiés d'avoir
     introduit dans la première partie d'une histoire de l'Orient
     antique tout un ensemble de faits qui n'ont été jusqu'ici constatés
     d'une manière complète et suivie que dans l'Europe occidentale. Car
     à ces faits seulement nous pouvions demander, dans l'état actuel de
     la science, les éléments d'un tableau des différents stages de
     développement de l'humanité primitive, stages qui ont été
     nécessairement les mêmes, en partant de la sauvagerie absolue des
     origines, chez les races les plus précoces de L'Asie, chez celles
     qui se sont éveillées les premières à la civilisation et dans cette
     voie ont donné l'exemple à toutes les autres.

     Mais de ce que chaque peuple et que chaque pays offrent aux regards
     de l'observateur la même succession de trois âges répondant à trois
     moments du développement social, on se tromperait grandement si
     l'on allait supposer que les différents peuples y sont parvenus
     dans le même temps. Il n'existe pas entre les trois phases
     successives, pour les diverses parties du globe, un synchronisme
     nécessaire; l'âge de la pierre n'est pas une époque déterminée dans
     le temps, c'est un état du progrès humain, et la date en varie
     énormément de contrée à contrée. On a découvert des populations
     entières qui n'étaient pas encore sorties, à la fin du siècle
174  dernier et même de nos jours, de l'âge de la pierre. Tel était le
     cas de la plupart des Polynésiens lorsque Cook explora l'Océan
     Pacifique. Les Esquimaux reçoivent quelques objets de métal des
     baleiniers qui vont à la pêche au milieu des glaces voisines du
     pôle; mais ils n'en fabriquent pas, et leurs râcloirs en ivoire
     fossile, leurs petites haches et leurs couteaux à forme de
     croissants en pierre sont pareils à ceux dont on se servait dans
     l'Europe préhistorique. Un voyageur français rencontrait encore en
     1854, sur les bords du Rio-Colorado de la Californie, une tribu
     indienne qui ne se servait que d'armes et d'ustensiles en pierre et
     en bois. Les races qui habitaient le nord de l'Europe n'ont reçu la
     civilisation que bien après celles de la Grèce et de l'Italie; les
     palafittes des lacs de la Suisse, de la Savoie et du Dauphiné
     continuaient certainement à subsister, du moins une partie, quand
     déjà Massalie et d'autres villes grecques étaient fondées sur le
     littoral de la Provence; toutes les vraisemblances paraissent
     indiquer que, lorsque les dolmens de l'âge de pierre commençaient à
     s'élever chez nous, les populations de l'Asie étaient déjà depuis
     des siècles en possession du bronze et du fer, et de tous les
     secrets d'une civilisation matérielle extrêmement avancée. En
     effet, l'emploi des métaux remonte, en Égypte, en Chaldée, chez les
     populations aryennes primitives des bords de l'Oxus et chez les
     nations touraniennes, qui remplissaient l'Asie antérieure avant les
     grandes migrations des Aryas, à l'antiquité la plus reculée.

     Ainsi que nous l'avons vu plus haut, la tradition biblique désigne
     un des fils de Lemech, Thoubal-qaïn, comme ayant le premier forgé
     le cuivre et le fer, donnée qui ferait remonter, pour certaines
     races, l'invention du travail des métaux à près de mille ans avant
     le déluge. Ce nom de Thoubal-qaïn est, du reste, extrêmement
     curieux, car il signifie «Thoubal le forgeron,» et, par conséquent,
     on ne peut manquer d'établir un rapprochement entre lui et le nom
     du peuple de Thoubal, dont la métallurgie prodigieusement antique
     est tant de fois citée par la Bible, et qui gardait encore cette
     réputation du temps des Grecs, quand, déchu de la puissance
     prépondérante sur le nord-est de l'Asie-Mineure que lui attribuent
     les monuments assyriens du XIIe siècle, il n'était plus que la
     petite nation des Tibaréniens. Une fois découvert, l'usage des
     procédés de la métallurgie ne se répandit d'abord que lentement, et
     resta longtemps concentré, comme un monopole exclusif, entre les
     mains de quelques populations dont le progrès, par suite de causes
     de natures diverses, avait devancé celui des autres. Les Chalybes,
175  qui paraissent un rameau du peuple de Thoubal, étaient déjà
     renommés pour les armes et les instruments de fer et de bronze,
     qu'ils fabriquaient dans leurs montagnes, quand certaines tribus
     nomades de l'Asie centrale en restaient encore aux engins de
     pierre.

     Bien plus, on a découvert partout des preuves positives de ce fait
     que l'invention du travail des métaux ne fit pas disparaître tout
     d'abord les armes et les instruments de pierre. Les objets de métal
     revenaient à un grand prix, et avant que l'usage ne s'en fût
     complètement généralisé, la majorité continua d'abord pendant un
     certain temps à préférer, par économie, les vieux ustensiles
     auxquels elle était habituée. Chez la plupart des tribus à
     demi-sauvages qui travaillent le métal, comme celles des nègres,
     cette industrie est, dans l'intérieur même de la tribu, une sorte
     d'arcane que certaines familles se transmettent traditionnellement
     de père en fils, sans le communiquer aux individus qui les
     entourent et leur demandent leurs produits. Tout donne lieu de
     penser qu'il dut en être de même pendant une longue suite de
     générations dans l'humanité primitive. Et par conséquent il put et
     dut arriver que certains essaims d'émigration qui se lançaient en
     avant dans les forêts du monde encore désert, bien que partant de
     centres où quelques familles travaillaient déjà les métaux, ne
     savaient encore fabriquer eux-mêmes que des instruments de pierre
     et n'emportèrent pas avec eux d'autre tradition d'industrie dans
     leurs établissements lointains. En tout cas, celui qui étudie les
     méthodes anciennes de travail des métaux, reconnaît à des indices
     matériels incontestables qu'elles rayonnèrent suivant les contrées
     de trois centres d'invention distincts; l'un, le plus ancien de
     tous, celui dont parle la Bible, situé en Asie, le second en
     Afrique, dans la race noire, où l'emploi du bronze ne paraît avoir
     jamais été connu et où la nature spéciale des minerais de la
     contrée permit d'arriver du premier coup à la production du fer, le
     troisième enfin en Amérique, dans la race rouge.

     Il y a même eu dans certains cas, et par suite de circonstances
     exceptionnelles, retour à l'âge de pierre de la part de populations
     qui au moment de leur émigration connaissaient le travail des
     métaux, mais n'avaient pas encore entièrement abandonné les usages
     de l'état de civilisation antérieur. C'est ce qui paraît être
     arrivé pour la race polynésienne. Elle est, les belles recherches
     de M. de Quatrefages l'ont démontré, originaire de la Malaisie, et
     autant que l'on peut arriver à déterminer approximativement la date
176  de son émigration première, le départ n'en eut lieu qu'à une époque
     peu ancienne, où nous savons par des monuments positifs que l'usage
     et la fabrication des métaux étaient déjà répandus généralement
     dans les îles malaises, mais sans avoir tout à fait déraciné
     l'emploi des ustensiles de pierre. Mais les îles où les ancêtres
     des Polynésiens s'établirent d'abord, dans le voisinage de Tahiti,
     et où ils se multiplièrent pendant plusieurs siècles avant de
     rayonner dans le reste des archipels océaniens, ne renfermaient
     dans leur sol aucun filon minier. Le secret de la métallurgie, à
     supposer que quelqu'un des individus de la migration le possédait,
     se perdit donc au bout de peu de générations, faute d'usage, et il
     ne se conserva pas d'autre tradition d'industrie que celle de la
     taille de la pierre, que l'on avait l'occasion d'exercer tous les
     jours. Aussi les essaims postérieurs de la race polynésienne en
     demeurèrent-ils à l'âge de la pierre, même lorsqu'ils allèrent
     s'établir dans des lieux riches en mines, comme la
     Nouvelle-Zélande.

     La Chine présente un autre phénomène non moins curieux. Au temps où
     «les Cent familles,» à peines sorties de leur berceau dans les
     monts Kouen-Lun, établirent les premiers rudiments de leur
     écriture, elles étaient encore à l'âge de la pierre. L'étude des
     deux cents hiéroglyphes primitifs qui servent de base au système
     graphique des Chinois montre qu'ils ne possédaient alors aucun
     métal, quoiqu'ils eussent déjà neuf à dix espèces d'armes, et
     encore aujourd'hui le nom de la hache s'écrit en chinois avec le
     caractère de la pierre, souvenir conservé de la matière avec
     laquelle se fabriquaient les haches quand on commença à écrire.
     Mais les populations tibétaines que l'on groupe sous le nom commun
     de Miao-Tseu, populations qui habitaient antérieurement le pays et
     que les Cent familles refoulaient devant elles, étaient armées de
     coutelas et de haches en fer, qu'elles forgeaient elles-mêmes
     d'après les traditions de leurs vainqueurs. Il y a donc eu là
     défaite et expulsion d'un peuple en possession de l'usage des
     métaux, par un autre peuple qui n'employait encore que la pierre. A
     ce triomphe d'une barbarie plus grande que celle des Miao-Tseu
     succéda bientôt le développement propre de la civilisation
     chinoise, qui paraît s'être fait sur lui-même, à part du reste du
     monde, et la métallurgie y suivit ses phases normales. Dès le temps
     de Yu, vingt siècles avant notre ère, les Chinois connaissaient
     déjà tous les métaux, mais ils ne travaillaient par eux-mêmes ni le
     fer ni l'étain; ils fondaient seulement le cuivre pur, l'or et
     l'argent. Les quelques objets de fer qu'ils possédaient étaient
     tirés par eux, à titre de tribut, des peuplades de la race des
177  Miao-Tseu, qui habitaient les montagnes de leur frontière du côté
     du Thibet, et qui y continuaient les traditions de la vieille
     métallurgie antérieure à l'invasion des Cent familles. Quant à
     l'étain, dont la Chine orientale renferme cependant de riches
     gisements, on n'avait pas encore commencé à l'exploiter et à l'unir
     au cuivre pour faire du bronze.

     Au contraire, sous la dynastie des Tchéou, qui régna de 1123 à 247
     avant J.-C. la Chine était en plein âge du bronze. On n'y
     fabriquait pas encore de fer, et l'on y faisait en bronze toutes
     les armes et tous les ustensiles. Les Chinois, pendant cette
     période, tiraient l'étain de leurs mines et l'alliaient au cuivre
     suivant six proportions diverses, pour les pointes de flèches, pour
     les épées, pour les lances, pour les haches, pour les cloches et
     les vases. «Ces proportions, remarque M. de Rougemont, sont fort
     curieuses, parce qu'il n'en est aucune qui soit celle du bronze de
     l'Asie antérieure et de l'Occident. La métallurgie des Chinois est
     donc entièrement indépendante de celle de notre monde ancien, et
     comme l'histoire de la civilisation pivote, en quelque sorte, sur
     celle de la métallurgie, la nation chinoise a grandi par elle-même
     dans une région complètement isolée du reste de l'Asie.»

     Cependant, au moins à la fin de l'époque des Tchéou, l'on
     commençait à travailler le fer dans un seul des petits royaumes
     entre lesquels l'empire chinois était alors divisé, le royaume
     méridional de Thsou; cette fabrication y était peut-être un
     héritage de traditions des plus anciens occupants du sol, car le
     pays de Thsou paraît avoir été l'un de ceux où la race chinoise
     était la moins pure, la plus mélangée à la population antérieure,
     conquise plutôt que refoulée. En tous cas, ce fut seulement dans
     les siècles avoisinant immédiatement le début de l'ère chrétienne,
     que la fabrication du fer se répandit dans toute la Chine et y prit
     les proportions qu'elle a gardées, avec les mêmes procédés, depuis
     cette époque jusqu'à nos jours.

     Les remarques que nous venons de faire sur l'impossibilité de
     considérer l'âge de la pierre comme une époque historique
     déterminée dans le temps et la même pour tous les pays,
     s'appliquent aux faits qui appartiennent à la période géologique
     actuelle, particulièrement à l'âge néolithique ou de la pierre
     polie, qui a été certainement très court, qui n'a peut-être même
     pas existé pour les populations chez lesquelles le travail des
     métaux commença d'abord, qui, au contraire, pour d'autres
178  populations a duré des milliers d'années. Mais il n'en est pas de
     même de l'âge archéolithique, correspondant à la période
     quaternaire. Là, les changements du climat du globe et du relief
     des continents marquent dans le temps des époques positives et
     synchroniques qui ont leurs limites déterminées, bien qu'on ne
     puisse pas les évaluer en années ou en siècles.

     La période glaciaire a été simultanée dans notre Europe
     occidentale, en Asie et en Amérique. Les conditions de climat et de
     surabondance des eaux qui lui ont succédé, et au milieu desquelles
     ont vécu les hommes dont on retrouve les traces dans les couches
     alluviales, ont été des conditions communes à tout l'hémisphère
     boréal, et elles avaient cessé d'être, elles étaient remplacées par
     les conditions actuelles aux temps les plus anciens où nous
     puissions remonter dans les civilisations de l'Égypte ou de la
     Chaldée. Les vestiges géologiques ne permettent pas de supposer--et
     le simple raisonnement y suffirait--que nos pays se soient encore
     trouvés dans l'état particulier de l'âge des grands pachydermes ou
     du renne, quand l'Asie était parvenue à l'état qui dure encore
     aujourd'hui. La période quaternaire est une dans ses conditions
     pour toute la surface du globe, et on ne saurait la scinder. Mais,
     nous le répétons, le changement du climat et de la faune, qui
     caractérise le passage d'une époque géologique à l'autre, est
     antérieur à tout monument des plus vieilles civilisations
     orientales, antérieur à toute histoire précise. Par conséquent les
     débris d'industrie humaine qu'on rencontre dans les couches du
     terrain quaternaire et dans les cavernes de la même époque, que ce
     soit en France, en Égypte ou dans l'Himalaya, appartiennent
     certainement à l'humanité primitive, aux siècles les plus anciens
     de l'existence de notre espèce sur la terre. Ils nous fournissent
     des renseignements directs sur la vie des premiers hommes, tandis
     que les vestiges de l'époque néolithique ne donnent sur les âges
     réellement primordiaux que des indications par analogie, du même
     genre que celles que l'on peut tirer de l'étude des populations qui
     encore aujourd'hui mènent la vie de sauvages.

     Le métal ne s'étant, comme on vient de le voir, substitué que
     graduellement, et non par une révolution brusque, aux instruments
     de pierre, il y eut un certain temps, plus ou moins prolongé
     suivant les contrées, où les deux matières furent concurremment
     employées. Nous avons déjà remarqué qu'une partie des dolmens de la
179  France datent de cette époque de transition. Il en est de même de
     certaines palafittes de la Suisse, où le bronze est associé à la
     pierre, et de quelques terramares de l'Émilie, celles de Campeggine
     et de Castelnovo, par exemple, où les silex et les os taillés se
     montrent avec des armes et des ustensiles de bronze. Diverses
     sépultures de l'Italie septentrionale ont offert pareille
     association. Il s'est même rencontré en Allemagne, à Minsleben, un
     tumulus où étaient réunies des armes de pierre et des armes de fer,
     ce qui montre que l'usage de la pierre taillée subsista chez
     quelques populations par delà l'âge du bronze. On a également
     trouvé dans le Jura des forges dont les scories accumulées
     renferment dans leurs monceaux quelques nstruments de pierre.
     Pendant longtemps, comme je l'ai déjà dit plus haut, le grand prix
     du métal a fait que les plus pauvres se contentaient d'armer leurs
     flèches et leurs lances de pointes de silex. Sur le champ de
     bataille de Marathon, l'on ramasse à la fois des bouts de flèches
     en bronze et en silex noir taillé par éclat; et, en effet, Hérodote
     signale, dans l'armée des Perses qui envahit la Grèce, la présence
     de contingents de certaines tribus africaines qui combattaient avec
     des flèches à la pointe de pierre. Le même fait a été observé dans
     plusieurs localités de la France, notamment au Camp de César, près
     de Périgueux.

     Au reste, les exemples de la continuation de l'usage habituel
     d'instruments de pierre dans les temps d'une métallurgie complète,
     abondent dans les pays les plus différents. Le fait est constant
     dans les civilisations développées tout à fait isolément du Mexique
     et du Pérou. Il s'est conservé après la conquête espagnole.
     Torquemada vit encore les barbiers mexicains se servant de rasoirs
     d'obsidienne. Même aujourd'hui, les dames de certaines parties de
     l'Amérique du Sud ont dans leur corbeille à ouvrage, à côté des
     ciseaux d'acier anglais, une lame tranchante d'obsidienne qui sert
     à raser la laine dans certaines broderies. Si nous laissons
     l'Amérique pour l'ancien monde, nous trouvons en Chaldée les
     instruments de pierre les plus variés dans les mêmes tombeaux et
     les mêmes ruines, remontant aux plus anciennes époques historiques,
     que les outils de bronze et même que les objets de fer; les
     collections formées dans les fouilles du colonel Taylor et
     conservées au Musée Britannique, sont là pour le prouver. En
     Égypte, l'emploi fréquent de certains outils de pierre, souvent
     extrêmement grossiers, à côté des métaux, pendant les siècles les
     plus florissants de la civilisation, et jusqu'à une date très
180  rapprochée de nous, est aujourd'hui parfaitement établi. C'est avec
     des outils de pierre que les Égyptiens exploitaient les mines de
     cuivre de la péninsule du Sinaï, comme l'ont établi les remarques
     de M. J. Keast Lord; c'est avec les mêmes outils qu'ils
     travaillaient dans les carrières de granit de Syène, comme j'ai pu
     le constater de mes propres yeux; et M. Mariette a reconnu des
     amoncellements de débris analogues, rejetés quand ils devenaient
     impropres au service, auprès de toutes les grandes excavations de
     l'Égypte, qu'ils avaient servi à creuser. Quant aux flèches à tête
     en silex, elles se rencontrent fréquemment dans les tombeaux de
     l'Égypte, et les pointes en abondent dans les anciens cantonnements
     des troupes égyptiennes au Sinaï. La Syrie a offert aussi de
     nombreux exemples d'armes et d'outils de pierre, même d'une
     exécution rudimentaire, appartenant évidemment aux âges pleinement
     historiques où les métaux étaient d'usage général; mais il est à
     remarquer qu'ils rentrent tous dans les types du couteau et de la
     pointe de la flèche.

     Ici nous croyons nécessaire d'insister sur un point que l'on
     néglige souvent, à tort suivant nous: c'est la distinction à
     établir entre certains instruments de pierre pour les conclusions à
     tirer de leur découverte. Toute arme ou tout outil en pierre, ainsi
     que le prouvent les faits que je viens de rappeler, n'est pas
     nécessairement de l'âge de la pierre.

     On ne peut attribuer avec une confiance absolue, à cette période du
     développement humain, que les stations qui présentent tout un
     ensemble d'outillage et de faits décelant d'une manière positive
     l'usage exclusif de la pierre. C'est seulement des observations
     faites dans ces conditions que l'on peut, en bonne critique,
     déduire des résultats positifs et de nature à s'imposer dans la
     science. Les trouvailles isolées et les dépôts qui ne renferment
     que certaines espèces d'armes ou d'instruments, réclament, au
     contraire, une grande réserve dans les appréciations, et c'est ici
     qu'il faut distinguer entre les objets. Je ne parle pas des outils
     de mineurs, dont le type est extrêmement particulier et toujours
     reconnaissable; il est trop évident que si l'on exploite une
     mine--n'y employât-on que des outils de pierre par économie ou pour
     pouvoir mieux attaquer une roche très dure, sur laquelle le bronze
     et le fer non aciéré s'émoussent--c'est que l'on connaît et
     travaille les métaux. Mais je n'hésite pas à dire que les
     découvertes exclusives de couteaux, de pointes de flèches et de
     lances, en quelques amas considérables qu'on les observe, n'ont
     aucune valeur décisive, rien qui permette d'en déterminer la date;
181  ces objets peuvent être de toutes les époques, aussi bien d'un
     temps fort récent que du véritable âge de la pierre, et par
     conséquent ils ne prouvent rien. Et quand je me sers du mot de
     «couteaux,» c'est pour me conformer à la désignation généralement
     usitée, car je doute très fort que la plupart de ces lames de silex
     grossièrement détachées du _nucleus_ aient réellement servi de
     couteaux, et beaucoup de celles que l'on rencontre doivent provenir
     des machines avec lesquelles on dépiquait le grain[107]. L'arme
     vraiment significative et que l'on n'a pas employée depuis la fin
     de l'âge de pierre, ou tout au moins depuis la période de
     transition de la pierre aux métaux, est la hache polie. Elle marque
     une période, du moins en Occident, car en Chaldée on l'a trouvée
     plusieurs fois dans les tombeaux de l'Ancien Empire et dans les
     décombres des édifices d'Abou-Schahreïn. De même en Asie-Mineure,
     les habitants de la ville très antique dont les ruines ont été
     fouillées par M. Schliemann à Hissarlik, en Troade, tout en
     connaissant déjà l'usage des métaux, en possédant des vases, des
     armes et des outils de bronze, employaient encore fréquemment des
     instruments de pierre polie, entre autres des hachettes, dont un
     grand nombre ont été rendues au jour par la pioche des excavateurs.
     Ces exceptions ne portent pas atteinte au fait que je viens
     d'énoncer, dans sa généralité. Aussi est-ce à la hache de pierre
     que se sont attachées plus tard le plus grand nombre de
182  superstitions, parce que son origine par le travail de l'homme
     était complètement oubliée.

       [Note 107: «Suivant M. Wilkinson, remarque M. Roulin, l'espèce de
       traîneau qu'emploient encore maintenant les fellahs égyptiens
       pour battre le grain, et qui, d'après deux passages de la Bible,
       était connu des Hébreux au temps d'Isaïe, aurait anciennement été
       armé en dessous de pointes de silex, pointes aujourd'hui
       remplacées par des lames de métal faisant saillie à la face
       inférieure et portées par des axes qui tournent à mesure que
       marche la machine. Ce qui est certain, c'est qu'en Italie, peu de
       temps avant le commencement de l'ère chrétienne, et probablement
       longtemps après, on avait en certaines provinces un appareil tout
       semblable appelé _tribulum. Id fit e tabula lapidibus aut ferro
       asperata_, c'est ainsi que le décrit Varron. Le savant agronome
       nous apprend de plus que dans l'Espagne citérieure on était mieux
       outillé, les lames tranchantes étant, dans cet appareil comme
       dans le traîneau égyptien, portées par des cylindres mobiles; le
       nom par lequel il le désigne, _plostellum poenicum_, semble
       indiquer que les Espagnols l'avaient reçu directement des
       Carthaginois, si supérieurs en agriculture à leurs vainqueurs,
       comme ceux-ci le confessèrent suffisamment quand ils firent
       traduire à leur usage le traité de Magnon.» (_Rapport à
       l'Académie des Sciences sur une collection d'instruments en
       pierre découverts dans l'île de Java_, dans le tome LXVII des
       _Comptes-rendus_.)

       Depuis que M. Roulin écrivait ceci, en 1868, M. le général Loysel
       a trouvé une machine pareille au _tribulum_ de Varron,
       généralement en usage à Madère. M. Émile Burnouf a signalé son
       emploi actuel dans plusieurs parties de la Grèce sous le nom
       d'[Grec: alônistra]. Enfin, le Musée Britannique, dans la
       collection Christy, en possède deux, l'une venant d'Alep et
       l'autre de Ténériffe. Dans tous ces exemples, la face inférieure
       du traîneau est armée de lames de pierre, ici en lave et là en
       silex.]

     La haute antiquité à laquelle remontaient les instruments de pierre
     leur fit prêter par la suite, chez un grand nombre de peuples, un
     caractère religieux. D'où l'usage s'en conserva dans le culte. Chez
     les Égyptiens, c'était avec un instrument de pierre que le
     paraschiste ouvrait le flanc de la momie avant de la soumettre aux
     opérations de l'embaumement. Chez les Juifs, la circoncision se
     pratiquait avec un couteau de silex. En Asie-Mineure, une pierre
     tranchante ou un tesson de poterie était l'outil avec lequel les
     Galles ou prêtres de Cybèle pratiquaient leur éviration. Dans la
     Chaldée, l'intention religieuse et rituelle qui faisait déposer des
     couteaux et des pointes de pierre dans les tombeaux de l'Ancien
     Empire, est attestée par les modèles de ces instruments de pierre
     en terre-cuite, moulés sur les originaux, qui les remplacent
     quelquefois. Chez les Romains on se servait, dans le culte de
     Jupiter Latialis, d'une hache de pierre (_scena pontificalis_), et
     il en était de même dans les rites des Féciaux. En Chine, où les
     métaux sont connus depuis tant de siècles, les armes en pierre, et
     surtout les couteaux de silex, se sont religieusement conservés.
     Encore de nos jours, chez les pallikares de l'Albanie, comme j'ai
     eu l'occasion de l'observer moi-même, c'est avec un caillou
     tranchant, et non avec un couteau de métal, que doit être dépouillé
     de ses chairs l'os de l'omoplate de mouton, dans les fibres duquel
     ils croient lire les secrets de l'avenir.

       [Illustration 207: Collier étrusque, avec pour pendant une pointe
       de flèche en silex[1].]

       [Note 1: Musée du Louvre, collection Campana.]
183
       [Illustration 208: Hache de pierre polie sur laquelle ont été
       gravées postérieurement des représentations mithriaques[1].]

       [Note 1: Musée d'Athènes.]

     A côté de cette conservation rituelle de l'usage de certains
     instruments de pierre dans les cérémonies religieuses, il faut
     signaler en terminant les idées superstitieuses qui s'appliquèrent
     aux pointes de flèches en pierre et aux haches polies qu'on
     découvrait dans le sol, une fois que la tradition de leur origine
     fut perdue. Chez la plupart des peuples du monde antique, dans les
     siècles voisins de l'ère chrétienne, on les recueillait
     précieusement, et on leur attribuait mille propriétés merveilleuses
     et magiques, croyant qu'elles tombaient du ciel avec la foudre. Au
     témoignage de Pline, on distinguait les _cerauniae_, qui, d'après
     sa description même, sont des pointes de flèches, et les _betuli_,
     qui sont des haches. On possède des colliers d'or étrusques
     auxquels sont appendues, en guise d'amulettes, des pointes de
     flèches en silex. Au même caractère talismanique attaché à cette
     classe d'objets doivent être attribuées les inscriptions gnostiques
     et cabalistiques du IIIe ou IVe siècle de notre ère, gravées sur
     quelques haches de pierre polie découvertes en Grèce; elles y ont
     été ajoutées quand ces haches ont servi d'amulettes portées pour se
     préserver des mauvaises influences ou ont été employées à des
     usages religieux. Ainsi, sur l'une des haches en question, l'on a
     gravé l'image consacrée du dieu Mithra frappant le taureau, d'où
     l'on doit conclure qu'elle était conservée dans quelque Mithræum
     pour y jouer le rôle de la pierre sainte, de laquelle on tirait
     chaque année, au solstice d'hiver, l'étincelle du feu nouveau,
     personnification du dieu lui-même. Les croyances superstitieuses
     sur les prétendues pierres de foudre sont demeurées en vigueur,
     même parmi les savants, jusqu'au XVIe siècle, et ce n'est qu'au
     XVIIIe siècle qu'elles ont été complètement déracinées dans
     l'Europe éclairée. Dans beaucoup de pays, comme en Italie, en
     Alsace et en Grèce, elles subsistent encore chez les habitants des
     campagnes.
184

     § 5.--LES INVENTEURS DE LA MÉTALLURGIE.

     Essayons maintenant de pénétrer dans le mystère des siècles
     antérieurs à toute histoire, et de chercher chez laquelle des races
     humaines a dû prendre naissance l'art de la métallurgie.
     Recherchons du moins le plus antique et le plus fécond des trois
     foyers que nous avons indiqués plus haut, celui dont l'influence a
     rayonné sur toute l'Asie antérieure et de là sur l'Europe, celui
     que la Bible personnifie dans la figure de Thoubalqaïn.

     Pour cette étude, les vestiges matériels qu'étudie l'archéologue ne
     peuvent plus nous guider. Du moins, nous ne pouvons leur demander
     que la constatation d'un fait, mais d'un fait capital par son
     importance, et qui détermine à la fois l'existence nécessaire d'un
     point de départ commun pour le travail des métaux dans toute la
     région qu'il embrasse, l'unité de la source où les races
     'hamitiques ou kouschites et sémitiques--si tant est qu'on ne doive
     pas les voir se réunir en un seul tronc quand on remonte dans une
     certaine antiquité--et la race aryenne, ont également puisé les
     principes de cet art indispensable à la civilisation, et les
     limites jusqu'où se sont étendus les courants partis de cette
     source, qui permet enfin d'établir où commence l'action des autres
     centres, absolument indépendants, de métallurgie primitive. Ce fait
     est celui de l'unité de composition du bronze, où l'étain entre,
     par rapport au cuivre, dans la proportion de 10 à 15 p. 100, unité
     trop absolue pour n'être pas le résultat d'une même invention,
     propagée de proche en proche sur un domaine dont M. de Rougemont a
     très bien établi les limites géographiques. «Vers l'orient, dit-il,
     elles passent à l'est du Tigre, ou plutôt des montagnes de la Médie
     et de la Perse propre. Du fond du Golfe Persique, elles se dirigent
     vers la presqu'île du Sinaï, et traversent l'Afrique de Syène par
     les oasis de la Libye et de la Mauritanie. L'Océan Atlantique borne
     à l'occident notre empire du bronze et l'Europe. Au nord, la
     frontière, partant des Orcades, passe par l'extrémité sud de la
     Norwége et le centre de la Suède. Plus loin commencent les
     hésitations et les incertitudes; nous laissons à notre gauche les
     peuples finnois, sauf ceux de la Livonie, connus par leurs ouvrages
     en cuivre, étain ou zinc, mais nous ne savons si nous devons faire
     entrer dans notre empire les races lithuanienne et slave, ou
     remonter l'Oder et gagner par les monts de la Hongrie et de la
185  Transylvanie les rives du Pont-Euxin, d'où nous reviendrions par le
     Caucase à notre point de départ, si les Tchoudes ne nous arrêtaient
     pas en chemin. Ils nous obligent, par leur métallurgie et par
     l'alliage de leurs bronzes, à faire passer nos frontières par le
     coeur de la Sibérie, où nous nous trouvons en présence de
     l'industrie chinoise.» Le tableau est cependant encore incomplet,
     car il faut ajouter à ce vaste empire l'Inde, dont l'histoire
     métallurgique reste encore à faire, mais où nous trouvons le double
     travail du fer et du bronze aux proportions d'alliage typiques,
     florissant dès une époque extrêmement ancienne et antérieure même à
     l'établissement des Aryas; car les hymnes védiques montrent les
     populations que conquéraient et refoulaient les tribus aryennes,
     comme en pleine possession de ces deux métaux, aussi bien que les
     Aryas eux-mêmes.

       [Illustration 210: Les trois types principaux de celts ou
       hachettes de bronze[1].]

       [Note 1: Nous complétons ici l'enseignement par les yeux,
       d'archéologie préhistorique, résultant des figures que nous avons
       données d'antiquités des principales époques de l'âge de pierre.
       Nous le faisons en insérant dans ce chapitre, qui traite des
       origines de la métallurgie, des représentations des principaux
       types d'armes, d'instruments et de parures caractéristiques de
       l'âge du bronze en Occident, représentations que nous empruntons
       à l'ouvrage de sir John Lubbock sur _L'homme préhistorique_.

       On a pris l'habitude d'appliquer le nom assez peu satisfaisant de
       celts--du mot douteux, de basse latinité, _celtis_ «ciseau»--aux
       hachettes de bronze qui se trouvent en grand nombre dans nos pays
       et qui ont dû servir à des usages assez variés, comme armes et
       comme instruments de métiers. Les spécimens que nous en plaçons
       sous les yeux du lecteur, de manière à lui faire connaître les
       trois types principaux que l'on rencontre d'ordinaire de ces
       objets, proviennent d'Angleterre et d'Irlande.]

     En attachant ainsi une importance de premier ordre au fait de
     l'unité de composition du bronze, et en le considérant comme le
     fait caractéristique du rayonnement du foyer de métallurgie auquel
     se rapporte la tradition de la Genèse, je n'ai en aucune façon
186  l'intention d'insister outre mesure sur la distinction
     chronologique de l'âge du bronze et de l'âge du fer. On l'a d'abord
     beaucoup trop exagérée, d'après les faits particuliers du nord
     scandinave, et elle tend plutôt à s'effacer. Dans le plus grand
     nombre des pays, les deux métaux furent connus en même temps, et ce
     furent les circonstances locales, facilitant davantage le travail
     du bronze, qui le firent d'abord prédominer chez certains peuples,
     tandis que la fabrication du fer se développait de préférence chez
     d'autres dès une extrême antiquité. Au foyer même, dans la race où
     nous serons conduits à placer les premiers forgerons du monde
     antique, les deux inventions du bronze et du fer durent se succéder
     très rapidement, naître presque en même temps chez des tribus
     voisines; et quand la tradition biblique les fait contemporaines,
     elle fournit un indice dont il faut tenir grand compte, que nous
     verrons d'ailleurs se rattacher à toute une série d'indices
     parallèles. Le travail des deux métaux découle de la même source;
     c'est seulement dans leur marche vers des régions lointaines que
     les courants en sont devenus divergents et ont présenté, par suite
     de circonstances qu'il nous est le plus souvent presque impossible
     d'apprécier, des phases de succession bien tranchées. Mais les
     faits relatifs à la métallurgie du fer ne nous offrent rien d'aussi
     positif, d'aussi palpable et d'aussi significatif, pour déterminer
     l'unité du premier foyer commun, que celui du même alliage pour
     former le bronze.

     C'est aux traditions en grande partie mythiques que les peuples de
     l'ancien monde ont conservées sur l'existence de leurs premiers
     ancêtres, que nous devons nous adresser pour essayer de remonter à
     ce centre primitif d'invention dont nous venons de mesurer l'action
     sur la carte. La recherche est périlleuse et pleine de difficultés;
     mais la voie a déjà été tracée par le regrettable baron d'Eckstein,
     dont l'esprit pénétrant et sagace a su projeter des vues hardies et
     ingénieuses dans les ténèbres qui environnent les origines de
     l'Asie avant le développement des nations aryennes et sémitiques,
     et reconnaître plus d'un vestige de ces civilisations
     prodigieusement antiques dont le problème attirait son imagination
     d'un attrait invincible. «On peut, disait-il, appliquer aux
     antiquités les plus reculées de l'espèce humaine le même genre de
     travaux que l'on applique aux antiquités du globe. Cuvier a pu
     exhumer les débris d'un monde animal, Brongniart a pu ressusciter
     une flore gigantesque, Élie de Beaumont a pu découvrir les assises
187  de la terre, tous ont pu signaler la succession des êtres
     organiques, leur conformité avec la succession des masses
     élémentaires, la série des catastrophes des premiers, leur
     conformité avec la série des révolutions des autres. Il est
     possible de révéler aussi la filiation des grandes races des
     peuples primitifs, d'exhumer leurs reliques, non pas dans l'état
     fossile de leurs ossements, mais en creusant jusqu'aux fondements
     d'un antique sol social, mais en découvrant les strates de leurs
     établissements religieux, les couches de leurs institutions civiles
     et politiques qui y correspondent. D'autres races d'hommes, de
     souche comparativement nouvelle, ont hérité de leurs travaux, ont
     profité de leur expérience, métamorphosant leur héritage, y versant
     la sève d'une vie nouvelle.»

     Il y a vingt-cinq ans, dès 1854, avant que les travaux et les
     découvertes de l'archéologie préhistorique l'eussent posé d'une
     manière impérieuse et eussent donné l'éveil à tous les esprits sur
     son importance, le baron d'Eckstein, à l'aide principalement des
     traditions aryennes, avait scruté le problème des origines de la
     métallurgie, et indiqué avec une sûreté divinatrice les lieux et la
     race où il fallait en chercher la solution. Voici ce qu'il écrivait
     alors[108]:

       [Note 108: _Athénæum français_ du 19 août 1854.]

     «Il y a des peuples qui adorent les dieux de l'abîme dans leur
     rapport avec la fécondité du sol, avec les produits de
     l'agriculture, comme les races pélasgiques, etc.; il y en a
     d'autres qui les adorent sous un point de vue différent, puisqu'ils
     rendent exclusivement hommage aux splendeurs d'un monde
     métallurgique, rattachent cette adoration à des cultes magiques, à
     des superstitions talismaniques; peuples et cultes sans parenté
     avec les Kouschites, avec les Phéniciens, avec les Égyptiens, avec
     les Kénânéens, avec les grandes branches des familles 'hamitiques.
     Faut-il les placer parmi les ancêtres mythiques des races aryennes,
     des familles de peuples indo-européens? Pas plus qu'on ne peut les
     incorporer aux croyances des tribus sémitiques. Le culte de ces
     dieux de la métallurgie, le cortége de génies, d'êtres
     fantastiques, souvent grotesques, où se dessinent les physionomies
     parfois très caractérisées de certaines races de peuples, tout cela
     se trouve fréquemment mêlé aux traditions d'un vieux monde, d'un
     monde dont les races aryenne et sémitique ont gardé le souvenir,
     mais partout de manière à faire voir que ces dieux redoutés, haïs
188  ou méprisés, ne sont pas de la même souche que les peuples qui ne
     leur vouent aucune adoration, qui les tiennent même en très mince
     estime. Il faut donc regarder autour de soi pour découvrir des
     tribus qui aient sincèrement adoré les dieux de la métallurgie, qui
     les aient considérés comme les grands dieux dont elles prétendaient
     tirer leur origine.

     «Sur cette route de nos investigations, nous abordons forcément une
     série importante de peuples; nous nous trouvons en face des
     traditions et des croyances particulières aux tribus turques,
     mongoles, tongouses, exploratrices de la chaîne de l'Altaï dans la
     nuit des âges; nous heurtons du même coup les tribus finnoises
     depuis les vallées de l'Oural jusqu'aux régions extrêmes du nord de
     la Scandinavie, races anciennement refoulées par les peuples
     d'origine aryenne, hordes peut-être originellement parentes
     d'autres peuples, de peuples postérieurement compris dans
     l'agglomération des tribus thibétaines, de tous les indigènes des
     vallées du Lahdac et du Baltistan, dont les traces se laissent
     poursuivre à travers les gorges du Paropanisus, vers les montagnes
     de l'Hazarajat. Il est probable que les indigènes des vallées, du
     Belour, que les tribus des coins reculés du Wakhan et du
     Tokharestan appartenaient, en principe, à la même famille d'hommes
     qui ont eu l'initiative des découvertes de tous les arts
     métallurgiques. Forcées de travailler pour le compte des Çoûdras ou
     des Kouschites du voisinage des régions aryennes, elles changèrent
     de tyrans en passant du joug kouschite sous le joug des races
     aryennes. De fortes analogies plaident en faveur de l'hypothèse que
     plusieurs des races établies dans le Caucase, que, notamment, les
     descendants de Meschech et de Thoubal, que les Chalybes, les
     Tibaréniens, les Mossynoeques de l'antiquité sont des tronçons
     dispersés de la même souche de peuples.»

     L'unité ethnique des peuples auxquels il est ici fait allusion est
     maintenant acquise à la science. Les admirables travaux
     philologiques des Rask, des Castrèn, des Max Müller et de leurs
     disciples, ont établi que toutes les populations diverses qui de la
     Finlande aux bords de l'Amour habitent le nord de l'Europe et de
     l'Asie, Finnois et Tchoudes, Turcs et Tartares, Mongols, Tongouses,
     appartiennent à une même souche et constituent une seule grande
     famille, dont l'unité originaire est attestée par la parenté des
     idiomes que parlent ces nations. Leur langage, ainsi que l'ont
     montré MM. Max Müller et de Bunsen, s'est immobilisé dans un état
     extrêmement primitif et représente une phase du développement de la
     parole humaine antérieure à la formation des langues à flexions,
189  telles que les langues sémitiques et aryennes. On est donc forcé
     d'admettre que cette famille de nations, dont le type
     anthropologique révèle un mélange du sang de deux des types
     fondamentaux de l'espèce humaine, le blanc et le jaune, où la
     proportion des deux sangs varie suivant les tribus et fait
     prédominer tantôt l'un et tantôt l'autre, que cette famille de
     nations s'est séparée avant les autres du tronc commun d'où sont
     sortis tous les peuples qui ont un nom dans l'histoire, et, se
     répandant au loin la première, s'est constituée en tribus ayant une
     existence ethnique et distincte, dès une antiquité tellement
     reculée qu'on ne saurait l'apprécier en nombres. C'est là ce que
     l'on désigne par le nom commun de race altaïque ou
     ougro-japonnaise.

       [Illustration 214: Modes d'emmanchement des trois types de haches
       de bronze.]

     Mais les Altaïques n'ont pas été toujours confinés dans les régions
     septentrionales où nous les trouvons aujourd'hui. Si quelques-uns
     des rameaux de la race ont dû se répandre tout de suite au nord, et
     s'établir dès l'époque de leur dispersion dans l'Altaï, sur les
     bords du lac d'Aral et dans les vallées de l'Oural, où viennent
     aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres avaient
     pris la route de plus heureuses régions, et n'ont été repoussés
     dans le nord que par le développement postérieur des races aryenne
     et sémitique. Les Finnois se souviennent encore, dans leurs
     légendes épiques, des pays méridionaux et favorisés du ciel où
     habitaient leurs ancêtres avant de reculer graduellement devant les
     nations aryennes jusqu'au fond de la Mer Baltique.

     Un passage célèbre de l'historien Justin[109] dit qu'antérieurement à
     la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie
190  antérieure, fut en entier possédée pendant quinze siècles par les
     Scythes, dont il fait le plus vieux peuple du monde, plus ancien
     même que les Égyptiens. Cette donnée, que Trogue-Pompée avait
     puisée dans les traditions asiatiques, est aujourd'hui confirmée
     par les découvertes de la science, et passe à l'état de vérité
     fondée sur des preuves solides. Le résultat le plus considérable et
     le plus inattendu des études assyriologiques a été la révélation du
     développement de populations que les anciens eussent qualifié de
     scythiques, et auxquelles on donne le nom un peu vague de
     touraniennes, populations apparentées de plus ou moins près à la
     race altaïque, dans toute l'Asie antérieure avant les Aryas et les
     Sémites, et de la part prépondérante qu'elles eurent à la naissance
     des premières civilisations de cette partie du monde. Les lueurs
     que ces études répandent sur un passé où tout était ignoré,
     jusqu'au déchiffrement des écritures cunéiformes, nous permettent,
     dès à présent d'entrevoir, par delà les migrations de Schem et de
     Yapheth, une vieille Asie déjà civilisée quand Aryens et Sémites
     menaient encore la vie de pasteurs, et une Asie exclusivement
     touranienne et kouschite. Nous reviendrons au chapitre suivant sur
     ce fait capital, et nous tenterons d'esquisser le tableau de la
     distribution des peuples de cette Asie primordiale.

       [Note 109: II, 3; cf. I, 1.]

     La parenté des langues n'est pas, du reste, le seul lien des
     populations dont nous parlons avec les Altaïques; elles ont en
     commun une civilisation étrange et incomplète, à la physionomie
     spéciale et encore mal équilibrée, civilisation qui présente les
     caractères de la plus extrême antiquité, et dont les traditions ont
     servi, aux peuples venus plus tard, de première initiation et de
     point de départ pour les progrès ultérieurs de leur culture. Elle
     se fait avant tout remarquer par le culte des esprits élémentaires,
     qui prend quelquefois la forme d'un grossier sabéisme, plus souvent
     celle de rites magiques et de l'adoration des puissances du monde
     souterrain, dispensatrices des richesses métalliques, par une
     tendance éminemment matérialiste, un défaut complet d'élévation
     morale, mais en même temps par un développement prématuré et
     vraiment surprenant de certaines connaissances, et par la
     disproportion qui y existe entre l'état d'avancement de certains
     côtés de la culture matérielle et l'état rudimentaire où demeurent
     certains autres.

     Avec la magie, et en liaison étroite avec elle, le trait dominant
     des populations altaïques d'aujourd'hui et des populations
     touraniennes dont nous ne retrouvons plus la trace que dans les
191  traditions et les monuments de l'Asie antique, est, comme l'a si
     bien indiqué le baron d'Eckstein, le développement de la
     métallurgie et l'existence d'un cycle de conceptions mythologiques
     qui se rattachent à cet art. Dans l'histoire et dans la tradition,
     dans la leur comme dans celle des autres peuples, ils sont par
     excellence les ouvriers des métaux, les adorateurs des dieux de la
     mine et de la forge. C'est sous leurs traits que l'imagination, des
     peuples qui les ont supplantés et refoulés se représentent ces
     dieux antiques qui président aux richesses cachées, devenus pour
     les nations nouvelles des génies malfaisants, gardiens jaloux de
     leurs trésors, comme les gnomes, les kobolds, ces peuples d'êtres
     souterrains à la petite taille que connaissent toutes les
     mythologies populaires.

     Les Turcs et les Mongols placent leur berceau et leur paradis dans
     une vallée inconnue de l'Altaï, fermée de tous côtés par
     d'infranchissables montagnes riches en fer; leurs ancêtres étaient
     sortis de cette prison par un défilé pratiqué au moyen d'un feu
     intense, qui avait mis en fusion les rochers ferrugineux. Le
     souvenir de cette découverte du fer était célébré chez les Mongols
     par une fête annuelle, et c'est de leur premier forgeron que se
     faisait descendre Gengis-Khan. Depuis l'époque la plus ancienne où
     les annales chinoises parlent des tribus turques, elles signalent
     leur habileté pour le travail du fer.

     Les Finnois, les Livoniens, les Esthoniens, et toutes les peuplades
     ouraliennes qui se rattachent au même groupe, ont pour industries
     primitives celles du forgeron et du tisserand. Les mythes
     métallurgiques tiennent une place très considérable dans leurs
     souvenirs religieux. Chez les Finnois, l'un des premiers mythes est
     celui de la naissance du fer; ils n'en ont pas pour le cuivre. Leur
     légende poétique ne mentionne à leurs origines que le fer et l'or.
     Leur Vulcain, Ilmarinen, fabrique d'or sa propre femme. C'est à eux
     que les Lithuaniens et les Slaves ont emprunté le nom du fer, et
     sans doute, aussi sa connaissance. Mais cette concentration des
     légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez eux
     un fait primitif; c'est le résultat des conditions propres à leur
     séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur
     offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion
     de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du
     bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de la Livonie.
192
       [Illustration 217: Épées de bronze[1].]

       [Note 1: Ces trois spécimens sont de France et de Danemark.

       La forme de ces épées et le style de leur ornementation que l'on
       retrouvera sur les autres objets du même âges figurés ci-après,
       restent invariablement les mêmes depuis l'Asie Mineure jusqu'au
       fond de la Scandinavie ou de l'Irlande. On a donc là les produits
       d'une métallurgie singulièrement une dans ses procédés, dans ses
       formes et dans son style, malgré la vaste étendue du territoire
       sur lequel elle s'est propagée. Elle représente une époque des
       débuts de la civilisation des peuples de l'Europe, époque où
       l'emploi du bronze était, sinon exclusif, du moins de beaucoup
       prédominant. Les débuts de cette civilisation de l'âge du bronze,
       importée de l'extérieur, des contrées orientales, par le commerce
       ou peut-être par des tribus qui faisaient le métier de
       métallurgistes ambulants, comme encore aujourd'hui les Tziganes
       dans les pays danubiens, les débuts de cette civilisation ont dû
       être à peu près synchroniques dans la majeure partie de l'Europe.
       Mais sa durée a été très variable suivant les pays. En Grèce elle
       finissait à l'époque de la composition des poèmes homériques. En
       Italie aussi, elle a fait place de bonne heure à une civilisation
       plus perfectionnée. Dans la Gaule, son abandon correspond à
       l'établissement des Gaulois proprement dits. Dans la Scandinavie,
       au contraire, l'âge du bronze et sa civilisation propre se sont
       prolongés jusque dans les environs de l'ère chrétienne.

       Tout semble indiquer actuellement à la science que le berceau et
       le point de départ de cette métallurgie doivent être cherchés
       dans le nord de l'Asie-Mineure, au voisinage du Caucase,
       c'est-à-dire dans le pays des Tibaréniens et des Chalybes.]

     En effet, c'est au groupe ougro-finnois qu'il faut rattacher cette
     population des Tchoudes, qui a laissé dans toute la région entre la
     chaîne de l'Oural et le bassin du Yénisséï les traces de son
     existence et de sa multiplication considérable, dans une multitude
     de tumulus, ainsi que de mines abandonnées depuis des siècles et de
     fourneaux en ruines. Cette population avait déjà disparu quand
     l'aurore de l'histoire, se lève pour les contrées où l'on découvre
     ses vestiges, et elle avait été remplacée par les Hakas, les Turcs
     et les Mongols, dont, les plus anciens monuments funéraires se
     superposent aux siens, en s'en distinguant facilement. Ses travaux
     de mines remontent à une haute antiquité, à en juger par l'état de
     pétrification des bois qu'on y trouve. Le fer se rencontre dans les
     tumulus et dans les anciennes galeries de mines des Tchoudes, mais
     il y est rare; les métaux prédominants sont le cuivre pur et le
     bronze à l'alliage caractéristique de 10 p. 100 d'étain. On y
     découvre aussi de nombreux objets en or, car les Tchoudes
     exploitaient également ce métal. C'est sans doute leur nom
     qu'Hérodote a transformé en Thyssagètes; et le père de l'histoire
     connaît les populations de mineurs et de métallurgistes de l'Oural,
     ces Arimaspes à qui la renommée populaire faisait disputer l'or aux
     griffons, et qui transmettaient leurs métaux précieux aux
     Argippéens, tribu d'un caractère sacré qui paraît avoir été en
     possession du privilège de fournir les chamans de tous leurs
     voisins de même race. Les marchands grecs, venus des colonies
     milésiennes du Pont-Euxin, fréquentaient le pays des Argippéens,
     d'où ils tiraient l'or des Arimaspes; ils s'avançaient même encore
193  plus loin vers l'est, dans la Sibérie méridionale, entre le Tobol
     et l'Irtysch, jusque chez les Issédons, peuple de marchands dont
     les caravanes allaient chercher l'or extrait des gisements de
     l'Altaï. Les exploitations minières et métallurgiques de la région
     qui va de l'Oural à l'Altaï, et où se rencontrent les antiquités
     tchoudes, étaient donc en pleine activité quand écrivait Hérodote,
     et les richesses qu'en amenait une ligne de commerce de caravanes
     aboutissant à la mer Noire faisaient alors la fortune de la cité
     grecque d'Olbia, comme un peu plus tard celle de Panticapée. Mais
     ces colonies helléniques avaient succédé elles-mêmes au rôle et à
     la prospérité de la Colchide, plus ancien terme de la route du même
     commerce pour atteindre la mer, de la Colchide où Hérodote place
     une antique colonie égyptienne ou plutôt éthiopienne, terre
     classique de la toison d'or, but de la navigation des Argonautes,
     que les Phéniciens avaient précédé dans la fréquentation des mêmes
     parages. Le cycle des légendes de la toison d'or et des richesses
     de la Colchide fait remonter bien haut l'existence de ce commerce
     et des exploitations minières qui l'alimentaient.

     Au sud de l'Altaï, dans le Thian-chan, toutes les traditions
     conservées par les Chinois et par les écrivains musulmans nous
     montrent les peuplades turco-tartares, qui l'habitent de temps
     immémorial, adonnées depuis la plus grande antiquité à la
     fabrication du fer, et en ayant poussé très loin les procédés.
     Elles touchent aux tribus tibétaines, dont font partie les
     Miao-tseu de la Chine et les Sères des écrivains grecs et latins.
     Les Miao-tseu, nous l'avons dit tout à l'heure, travaillaient le
     fer antérieurement à l'arrivée de la migration chinoise,
     c'est-à-dire au moins vingt-cinq siècles avant Jésus-Christ. Les
     Sères étaient célèbres à Rome par leur fer, qui passait pour
     supérieur à tout autre, et qui arrivait sur les bords de l'Océan
     Indien à travers les immenses plateaux du Tibet.
194
     Transportons-nous maintenant à l'extrémité méridionale de la
     diffusion des populations que nous appelons touraniennes, chez les
     Schoumers et les Akkads de la Chaldée primitive. Dans cette contrée
     qu'habitent deux populations d'origines différentes, dont la plus
     anciennement établie et civilisée est la touranienne, la
     non-sémitique, nous reconnaissons le siége d'une antique et
     florissante industrie des métaux, dont les produits, l'exemple et
     l'influence ont rayonné sur l'Assyrie, la Syrie et l'Arabie. Les
     tombeaux les plus vieux de la Chaldée, qui ne remontent pas moins
     haut que les sépultures égyptiennes de l'Ancien Empire, nous
     présentent des objets en or, en bronze et même en fer. A côté se
     rencontrent encore, et concurremment employés, des instruments et
     des armes en silex taillé et poli, têtes de flèches, haches et
     marteaux. Le métal le plus répandu est le bronze; c'est en bronze
     que sont tous les ustensiles et tous les instruments métalliques,
     et il restera toujours prédominant dans le bassin de l'Euphrate et
     du Tigre. Quant au fer, il est plus rare, et semble avoir encore le
     caractère d'un métal précieux par la difficulté de sa production;
     au lieu d'en faire des outils, on en forme des bracelets et
     d'autres parures grossières. Malgré cela, comme on le voit, la
     métallurgie est complète et ne se borne pas au bronze. Il n'en
     était pas de même au temps bien plus reculé, jusqu'auquel ne nous
     font pas remonter les monuments actuellement connus, où les
     Schoumers et les Akkads inventèrent les hiéroglyphes rudimentaires
     et primitifs d'où est sortie l'écriture cunéiforme. Parmi ces
     hiéroglyphes, il y a deux signes simples spéciaux pour désigner,
     d'une part les métaux nobles, comme l'or et l'argent, d'autre part
     le cuivre; mais le bronze et le fer, comme l'étain, ont leurs noms
     exprimés par des combinaisons complexes de caractères, de formation
     postérieure et secondaire. Mais si l'écriture cunéiforme paraît
     n'avoir reçu ses derniers développements et sa constitution
     définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des
     Schoumers et des Akkads dans les plaines où se réunissent
     l'Euphrate et le Tigre, une importante et féconde remarque de M.
     Oppert est de nature à faire penser qu'ils en avaient apporté les
     premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur
     migration. En effet, lorsqu'on étudie les signes constitutifs de
     cette écriture en essayant de remonter aux images d'objets
     matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi
     devenus des éléments graphiques semble conduire, comme lieu
     d'origine de l'écriture, à une autre région que la Chaldée, à une
195  région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient
     notablement différentes, où, par exemple, ni le lion, ni aucun des
     grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le
     palmier n'existait pas. Pour retrouver le berceau des premiers
     essais du système d'écriture des Schoumers et Akkads de la Chaldée,
     et de leur métallurgie, qui était déjà complète au temps de ces
     premiers essais, il faut donc remonter en partie la route de leur
     migration, la route que la Genèse fait suivre aux constructeurs de
     la tour de Babel, venus «de l'Orient» dans le pays de Schine'ar, la
     route qui aboutit à cette montagne du nord-est qui joue un si grand
     rôle dans les traditions chaldéennes et dans les textes
     cunéiformes, au double titre de point d'origine de la race humaine
     et de lieu de l'assemblée des dieux, et dont nous avons déjà
     longuement parlé dans le livre précédent[110].

       [Illustration 220: Dagues en bronze[1].]

       [Note 1: Provenant d'Irlande et du Danemark.]

       [Note 110: Plus haut, p. 104 et suiv.]
196
     Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads,
     c'est-à-dire à la primitive population touranienne, l'origine de la
     métallurgie de la Chaldée, et à en lier l'implantation dans cette
     partie du monde à celle de l'écriture cunéiforme. Il ne nous est
     possible, d'ailleurs, d'indiquer ici ces faits que d'une manière
     tout à fait sommaire, nous réservant d'y revenir avec tous les
     développements qu'ils réclament, dans le livre de cette histoire
     qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l'Assyrie. Nous
     avons encore à jeter un rapide coup-d'oeil sur un dernier rameau
     des vieilles populations touraniennes de l'Asie, celui de tous qui
     a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech
     et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les
     Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron
     d'Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette
     partie du sujet.

     «Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est
     l'équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons,
     au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s'applique à une race
     caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes,
     aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le
     fer, travaillant l'airain, fameux du temps des Argonautes. Chez
     Ézéchiel (Ye'hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du
     commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l'airan de leurs
     montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de
     _tibaréniennes_, chez Pline, témoignent encore de la gloire de
     Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre
     l'Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces
     Mossynoeques relèvent de l'antique souche de Meschech et de
     Thoubal, mentionnée dans plus d'un texte de l'Ancien Testament,
     chantée par les Grecs dès l'âge mythique du temps des Argonautes;
     telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s'est heurté lors
     de son expédition assyrienne.

     «Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d'Aia-Colchis, la
     terre classique de la toison d'or. Près de là s'élève la province
     arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines
     d'or et en mines d'airain, province d'Isber ou d'Iber, comme elle
     est appelée dans les annales de l'Arménie. Hérodote en parle deux
     fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les
     Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la
     Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du
     commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou
197  memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports
     de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu'aux rives du
     Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les
     Saspires sont les intermédiaires.

     «Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou
     les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont
     parle Théophraste, mais qui n'est pas notre saphir. C'est le
     lapis-lazuli, le _vaidoûrya_ des Indiens, ainsi appelé parce qu'il
     vient de «très loin» _vidoûra_, d'où le nom de Vidoûra donné au
     Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de
     l'Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans
     toute l'antiquité, célèbres en Chine, dans l'Inde, dans la Perse,
     dans le reste de l'Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour
     les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde
     souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans
     une contrée où elle ne se trouve pas, c'est qu'ils étaient les
     grands agents de son commerce et qu'ils constituaient l'anneau
     intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin
     les indigènes des régions supérieures de l'Indus et de l'Oxus. Là
     se trouve le 'Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays
     de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux
     d'une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage
     aux sources de l'Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état
     de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de
     lapis-lazuli n'y chômassent pas encore. Là est le berceau de la
     métallurgie et de son culte.»

     En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers
     des populations des deux races apparentées, altaïque et
     touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées
     septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles
     relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande
     partie de l'Asie occidentale et en étaient les premiers occupants,
     dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents
     rameaux de ces deux races que l'on venait sans doute se confondre à
     leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané
     du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la
     métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et
     dans leurs adorations, une place qu'aucune autre race n'accorde aux
     mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de
     rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons
     trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre,
198  ce point d'intersection où convergent tous les rayons venus du
     nord, du sud, de l'est et de l'ouest, n'est autre que la région
     montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la
     Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de
     Pamir, c'est-à-dire le point où la science, par la comparaison des
     traditions de l'Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints,
     détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes
     races de l'humanité, Toûra, comme l'appelle la tradition iranienne,
     aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et
     commencé à grandir côte à côte, d'où elles ont successivement
     envoyé leurs essaims à tous les points de l'horizon.

     D'autres raisons, d'une valeur non moins décisive, nous obligent
     encore à y chercher le foyer premier de l'invention du travail des
     métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et
     touraniennes.

       [Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]

       [Note 1: De Danemark et d'Irlande.]

     Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance
     capitale, comme lorsqu'il s'est agi de déterminer l'étendue sur
     laquelle s'est propagée l'influence de ce foyer. En effet, si
     l'unité de la composition de l'alliage du bronze est le trait
     palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude
     à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue
     à Thoubal-qaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous
     avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont
     l'alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le
     lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en
     abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu
     presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens
     de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais
     encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du
     cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l'introduction du
     bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal
     artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le
     travail du fer dans l'Afrique centrale, avant la communication des
     procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n'est qu'après
     celle-ci qu'a commencé le règne de la vraie et parfaite
199  métallurgie. Au contraire, l'étain ne se rencontre dans les couches
     du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et
     dont l'énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le
     bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une
     contrée où les gisements d'étain et de cuivre existaient à
     proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol
     fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir
     observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement
     l'idée d'essayer le résultat que fournirait l'alliage des métaux
     obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n'est que plus tard,
     quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les
     meilleures proportions de son alliage fixées, qu'on s'est mis à en
     fabriquer là où l'on ne trouvait que le cuivre et où il fallait
     faire venir l'étain de grandes distances.

       [Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]

       [Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher
       cet objet, d'un travail très particulièrement fin de taille à
       petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement
       succédé.]

     Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l'étain? Nous devons
     d'abord écarter les riches gisements de la Chine et de
     l'Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d'action de la
     métallurgie de Thoubal-qaïn, en dehors du monde antique. Il en est
     de même de l'étain de Banca, qui n'était même pas connu dans l'Inde
     au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d'après le témoignage
     formel du Périple grec de la mer Érythrée, l'Inde, comme l'Arabie
     méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par
     l'intermédiaire d'Alexandrie. Qui d'ailleurs pourrait songer à
     chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de
     l'Asie occidentale et centrale et de l'Europe? Les mines des monts
     Mêwar, dans l'Inde centrale, sont aussi dans une situation trop
     excentrique et trop orientale; d'ailleurs le témoignage du Périple
     les exclut également, puisqu'il montre qu'elles n'étaient pas
     exploitées dans l'antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au
     nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine
     Burton, leur production n'a jamais eu qu'une importance secondaire.
     En réalité, l'antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de
     l'étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne,
     l'Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première
     de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère
     véritablement primitif pour l'exploitation de ses mines, et qui ne
200  les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté
     ses côtes. Restent les gisements de l'Ibérie caucasienne et du
     Paropanisus.

     Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien
     plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles
     Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces
     d'exploitations d'un caractère extrêmement primitif dans les filons
     de minerai d'étain, et le silence absolu que gardent au sujet de
     l'extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et
     latins de l'époque impériale et l'historien arménien Moïse de
     Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges
     attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient
     abandonnés déjà vers le temps de l'ère chrétienne. C'est de là,
     sans doute, que les gens de Thoubal, à l'époque de Ye'hezqêl, et
     les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l'étain nécessaire à
     la fabrication de leurs bronzes fameux. C'est de là aussi que
     devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation
     de l'Iran, de la Susiane et du bassin de l'Euphrate et du Tigre,
     puisque nous avons constaté tout à l'heure l'importance du
     commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d'Hérodote,
     chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d'un côté avec la
     mer Noire, de l'autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui,
     une fois ouvertes et fréquentées, n'ont jamais été oubliées au
     travers de toutes les révolutions de l'Asie. Quant à l'étain du
     Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de
     restes d'antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le
     pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l'Hindou-Kousch,
     auprès des sources de l'Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves
     paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait
     l'étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les
     âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de
     Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l'art de
     l'étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du
     Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l'Ibérie et du
     Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l'honneur d'avoir
     été les premières exploitées, et d'avoir vu naître dans leur
     voisinage l'art de travailler les métaux, comme la science a
     longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour
     reconnaître dans l'un ou dans l'autre la montagne qui abrita de son
     ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races
     humaines, si notre choix n'était pas fixé par les raisons mêmes qui
201  ont déterminé les maîtres de l'érudition moderne à saluer, dans le
     Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d'où nous
     descendons tous.

     En effet, si c'est à une autre race que celles de 'Ham, de Schem et
     de Yapheth qu'il faut attribuer les premières découvertes du
     travail des métaux, si ces découvertes ont été l'oeuvre d'un rameau
     de l'espèce humaine qui avait quitté plus tôt le berceau commun,
     elles ont dû avoir pour théâtre un pays encore très voisin des
     lieux où les pères des trois autres familles demeuraient réunis. Ni
     'Ham, ni Schem, ni Yapheth n'ont inventé la métallurgie; ils n'y
     prétendent même pas; mais ils ont reçu la communication de ses
     secrets avant de s'être encore dispersés dans le monde. Car, dès
     que les tribus de ces trois races entrent dans la période de leurs
     migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles
     savent les extraire du minerai et les travailler, et partout où
     elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de
     peuplades 'hamitiques qui, dans une antiquité impossible à évaluer,
     franchit l'isthme de Suez pour venir s'établir dans la vallée du
     Nil, et fut le noyau de la nation égyptienne, était certainement
     maître des procédés d'une métallurgie complète, car il ne l'aurait
     certainement pas inventée dans ce pays qui ne produit pas de
     métaux, et où le besoin de s'assurer du moins l'exploitation des
     mines de cuivre du Sinaï l'obligea dès les premières dynasties à
     entrer dans la voie des conquêtes étrangères. S'il y a eu
     réellement un âge de la pierre en Égypte,--ce que je persiste à
     penser malgré l'autorité des savants qui le contestent,--il a été
     antérieur à l'établissement des fils de Miçraïm; il appartient à la
     population mélanienne qui paraît les y avoir précédés et dont le
     sang se mêla au leur, fournissant l'élément africain dont la
     présence est incontestable dans la nation égyptienne telle que les
     monuments nous la font connaître. La plus ancienne tradition des
     Sémites, celle que la Bible nous a conservée, place la découverte
     des métaux presque aux origines de l'espèce humaine, mille ans
     avant le déluge et la formation des trois familles des Noa'hides.
     Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les
     langues de la race sémitique, ne nous fait remonter à un temps où
     elle n'aurait pas employé les métaux. Chez les Aryas, la philologie
     appliquée à cet ordre de recherches que Pictet a si ingénieusement
     appelé «la paléontologie linguistique,» nous fait voir la
     métallurgie déjà constituée avant la dispersion de la race ou du
     moins de ses principaux rameaux, avant la séparation des nations
     orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnées sur
     les bords de l'Oxus.
202
     Il n'est guère moins frappant de trouver chez les trois familles de
     'Ham, de Schem et de Yapheth la même notion symbolique, qui conduit
     à représenter le dieu démiurge, l'ouvrier des mondes, en sa qualité
     de dieu forgeron, sous les traits d'un nain grotesque et difforme.
     Qu'il s'agisse du Pta'h de Memphis quand il est envisagé sous le
     point de vue spécial de démiurge, des Patèques de la Phénicie ou de
     son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l'Hêphaistos
     homérique qui cache sa difformité dans l'île de Lemnos et dont la
     démarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien
     encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparaître le
     même type consacré, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et
     d'autres êtres analogues dans les mythologies populaires, et qui
     semble une caricature des races qui les premières ont travaillé les
     métaux. Il y a là une conception commune aux peuples de 'Ham, de
     Schem et de Yapheth, et qui doit être rangée parmi les souvenirs
     que ces peuples ont gardés d'avant leur séparation.

     C'est maintenant, après cette suite de remarques qui nous ont
     ramené au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprécier à sa
     juste valeur la tradition biblique sur l'invention des métaux, et
     en comprendre la signification. Thoubal-qaïn n'est pas un individu
     au sens où nous l'entendrions aujourd'hui; les traditions des
     premiers âges n'ont pas ce caractère précis, et c'est rapetisser la
     Bible, donner à ses récits un caractère puéril et en diminuer
     l'autorité, que d'envisager de cette façon les patriarches qu'elle
     place au début de la famille humaine. Ce n'est pas non plus un être
     mythique, une vieille divinité mal déguisée, une sorte de Vulcain,
     comme on aimerait à se le figurer dans certaine école. Thoubal-qaïn
     est une personnification ethnique; mais elle détermine avec une
     merveilleuse exactitude l'âge, la race et le lieu de l'invention
     placée sous son nom. Ce nom de Thoubal-qaïn établit un rapport
     saisissant entre lui et le rameau métallurgique par excellence
     parmi la race métallurgiste des Touraniens; en même temps, il est
     impossible de méconnaître la parenté qui le lie à celui des
     Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grèce.
     C'est encore dans le voisinage du 'Eden, c'est tout auprès des
     lieux où habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche
     de 'Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubal-qaïn, descendant de
     Qaïn, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les
     lieux mêmes où le premier meurtrier est venu habiter après son
     crime.
203
     Or, il n'est pas dans tout le début de la Genèse un passage d'une
     précision géographique plus remarquable que celui qui raconte la
     fuite de Qaïn sous la malédiction divine. Il se retire «à l'orient
     de Eden,» c'est-à-dire des hauteurs de Pamir, dans la terre de Nod
     ou de l'exil, de la nécessité, en dehors du sol jusque là cultivé
     et habité, _adamah_. La situation du 'Eden une fois déterminée,
     telle que l'impose la concordance des traditions indiennes et
     iraniennes avec celle de la Bible, on ne saurait douter qu'il ne
     s'agisse ici de la lisière du désert central de l'Asie, du désert
     de Gobi. Et l'on demeure stupéfait de la façon dont un souvenir
     aussi primitif a conservé avec exactitude le caractère distinctif,
     et la position réciproque de localités aussi éloignées de celles où
     vivaient les Israélites, de localités avec lesquelles depuis tant
     de siècles ils n'avaient plus aucune communication. C'est là que
     Qaïn bâtit la première ville, la ville de 'Hanoch. C'est là aussi
     que se trouve cette ville de Khotan (en sanscrit Koustana) dont les
     traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes qui ont été
     connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que
     celles d'aucune autre cité de l'Asie intérieure. Elle liait
     elle-même sa fondation aux mythes d'un antique dieu chthonien, à la
     sombre physionomie, maître des feux souterrains et des trésors
     métalliques, que les Musulmans n'ont pas manqué d'identifier à
     Qaïn. Nous en avons, d'ailleurs parlé plus haut[111], en
     l'envisageant déjà sous ce point de vue.

       [Note 111: P. 103.]

     Ainsi, d'un côté Thoubal-qaïn se rattache étroitement à l'un des
     rameaux de la race touranienne, de l'autre le lieu de la retraite
     de Qaïn, tel qu'il est indiqué par la Genèse, nous conduit dans la
     région même où cette race s'établit d'abord et commença à se
     développer, dans la région où tant d'autres indices ont concordé
     pour nous faire chercher à la fois son berceau et celui de sa
     métallurgie, la première en date dans le monde. Ne devons-nous pas
     en conclure que ce sont les Touraniens qu'avait en vue l'auteur du
     récit qui forme le chapitre IV de la Genèse, quand il faisait le
     tableau de la descendance de Qaïn? Il n'est pas, en effet, un des
     traits de ce morceau qui ne s'applique d'une manière curieuse aux
     tribus de cette race et à leur passé primitif, tel que nous
     commençons à l'entrevoir. Séparés avant tous les autres du tronc
     commun de la descendance d'Adam, constructeurs des premières
     villes, inventeurs de la métallurgie et des premiers rudiments des
204  principaux arts de la civilisation, adonnés à des rites que Yahveh
     réprouve, considérés avec autant de haine que de superstitieuse
     terreur par les populations encore à l'état pastoral qu'ils ont
     devancées dans la voie du progrès matériel et des inventions, mais
     qui restent moralement plus pures et plus élevées, tels sont les
     Qaïnites; tels aussi nous apparaissent à leur origine les
     Touraniens.

     Je n'ose pas pousser plus loin ce parallèle et en tirer une
     conclusion formelle et affirmative, car je viens me heurter ici à
     des questions d'une nature particulièrement délicate, et il serait
     téméraire de contredire d'une manière absolue toute
     l'interprétation traditionnelle de quelques-unes des parties les
     plus importantes de la Genèse, sans apporter des preuves décisives.
     Je sais que cette interprétation peut être modifiée sans
     inconvénient pour la foi dans tout ce qui n'est pas du domaine de
     celle-ci, et, par exemple, personne aujourd'hui ne voudrait plus
     entendre les jours de la création comme le faisaient les anciens
     interprètes. J'ai l'intime conviction que les exégètes les plus
     orthodoxes et les docteurs autorisés de l'Église en viendront
     également un jour à considérer, d'un tout autre point de vue qu'ils
     ne le font encore actuellement, la question du déluge et de son
     universalité, qui n'est point un dogme, que le texte biblique
     n'impose pas d'une manière absolue, et sur laquelle plusieurs Pères
     ont admis la discussion.

     Il est certain que les récits de la Bible débutent par des faits
     généraux à toute l'espèce humaine, pour se réduire ensuite aux
     annales d'une race particulièrement choisie par les desseins de la
     Providence. Ne peut-on pas faire commencer ce caractère restreint
     du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement, et le reconnaître
     dans ce qui a trait au déluge? C'est ce qu'ont déjà soutenu des
     savants du plus sérieux mérite, qui sont des fils respectueux et
     soumis de l'Église. Je reconnais, il est vrai, que les preuves, ou,
     pour parler plus exactement, les inductions sur lesquelles elle
     s'appuie, tout en étant considérables et en tendant chaque jour à
     le devenir davantage, n'ont pas jusqu'à présent le caractère de la
     certitude qui s'impose à tous. Mais j'ai la confiance que cette
     manière d'entendre le texte biblique sera un jour démontrée par une
     masse de faits suffisante à la faire universellement accepter.
     Jusque-là je ne la donne que pour une hypothèse individuelle, prêt
     à l'abandonner si l'on me prouve que je me suis trompé. Surtout, ce
     que je ne voudrais à aucun prix, serait de scandaliser ceux dont je
     partage les croyances, et de donner le change sur mes convictions
205  en laissant croire que je me range avec les adversaires de
     l'autorité des Livres Saints. Cette autorité, je la respecte, et je
     tiens au contraire à la défendre; mais je n'admets pas qu'elle
     puisse souffrir des doutes élevés, avec la réserve nécessaire en
     pareil cas, sur l'interprétation d'un fait historique.

       [Illustration 230: Bracelets de bronze[1].]

       [Note 1: Des habitations lacustres de la Suisse.]

     La question de l'universalité du déluge n'est pas encore
     suffisamment mûre, et d'ailleurs elle est trop grave pour pouvoir
     être traitée incidemment et à la légère. Je me bornerai donc à
     faire remarquer qu'il est extrêmement difficile de concilier avec
     la notion de l'universalité absolue les expressions de la
     généalogie de la famille de Qaïn contenue dans le chapitre IV de la
     Genèse. C'est un morceau tout à fait à part et dont la rédaction
     même porte l'empreinte d'une extrême antiquité. On ne saurait y
     méconnaître un des plus vieux documents mis en oeuvre et insérés
     dans sa composition par le rédacteur du premier livre du
     Pentateuque, un document anté-mosaïque. Il n'a aucun lien avec
     l'histoire du déluge et il semble ne tenir aucun compte de cette
     tradition. L'idée d'une destruction générale de l'humanité, à
     l'exception de la famille de Noa'h, est étrangère à sa rédaction,
     puisque, lorsqu'il est dit de Yabal, fils de Lemech et frère de
     Thoubal-qaïn, qu'il fut «le père des pasteurs et de ceux qui vivent
     sous les tentes,» la construction de la phrase est telle qu'elle
     implique le présent, «ceux qui vivent» au moment où l'auteur écrit.
     Et il n'est pas jusqu'à la dualité de Thoubal-qaïn le forgeron et
     de Yabal le pasteur, qui ne paraissent se rapporter à la division
     qui se produisit de très bonne heure entre les tribus touraniennes,
     les unes adoptant avant toutes les autres races la vie sédentaire
     et industrielle, les autres restant fidèles aux habitudes de la vie
206  nomade, que leurs descendants ont gardées jusqu'à nos jours dans
     l'Asie septentrionale.

       *       *       *       *       *

     Après cette recherche du foyer d'invention de la métallurgie et de
     la race qui la cultiva la première, il serait intéressant d'étudier
     comment les autres familles de l'humanité, particulièrement celles
     de Schem et de Yapheth, y furent initiées. Mais là encore il s'agit
     d'un sujet dont le développement et l'étude complète demanderait
     des volumes, sur lequel les documents et les recherches déjà faites
     sont trop insuffisants pour permettre autre chose qu'un demi-jour
     incertain et souvent trompeur. Je veux parler de l'histoire,
     enveloppée de fables, de ces corporations à la fois industrielles
     et sacrées, qui apparaissent dans les plus lointains souvenirs des
     populations aryennes et sémitiques comme les instituteurs, de
     nature à demi divine, qui leur ont communiqué les arts de la
     civilisation. Ne pouvant qu'indiquer ici cet ordre d'études à
     poursuivre, sans avoir la prétention de l'approfondir en quelques
     pages--qui n'ont pas même le caractère d'une dissertation purement
     scientifique--je laisserai une dernière fois la parole au baron
     d'Eckstein, qui a esquissé sous une forme rapide et ingénieuse les
     principaux traits de la physionomie et du rôle des antiques
     corporations civilisatrices, envisagées au point de vue spécial des
     traditions de la race aryenne.

     «D'une part sont les races au culte magique qui ont adoré les dieux
     de la métallurgie; d'autre part se trouvent certaines corporations
     au cachet mythique qui ont dirigé leurs travaux, qui ont fonctionné
     comme leurs pontifes, confréries sacerdotales traditionnellement
     illustres. Les Vêdas, le Zend-Avesta, la mythologie des Thraces,
     celle des Pélasges, celle des Celtes, celle des Germains, regorgent
     du souvenir de ces affiliations de dieux ouvriers, au caractère
     douteux, pareil au génie des [Grec: saimones] de l'antiquité
     classique. Inventeurs, instructeurs, magiciens, bienfaiteurs et
     malfaiteurs tout ensemble, quand l'image de ces corporations
     s'efface, elles demeurent gravées comme puissances néfastes dans la
     mémoire des hommes.

     Telles sont les confréries de dieux subalternes, de Telchines,
     d'Idéens, de Dactyles, etc., qui ressortent évidemment de peuples
     d'une culture avancée, quelquefois étrangers à la race des mineurs
     qu'elles disciplinent; elles ont dû puissamment influer sur les
     commencements de la civilisation des races aryennes. Étrangères aux
     Aryens et intermédiaires entre eux et les peuples de mineurs, elles
207  ont initié les premiers à la vie agricole; elles leur ont fait
     franchir le passage de la vie nomade ou pastorale; elles ont ainsi
     influé sur les croyances originelles des tribus aryennes. Il en est
     résulté que des conceptions tout à fait en dehors de l'esprit des
     races aryennes, que des conceptions qui ne furent pas le produit
     spontané de leur génie se trouvent néanmoins amalgamées avec le
     fond de leurs croyances. Par là le Tvaschtar des Aryens, le dieu
     «ouvrier» des mondes, se vit identifié à un dieu phallique, à un
     dieu «générateur» du monde, à un Savitar, qui lui était en principe
     radicalement étranger. Quoique dirigeant les travaux de l'industrie
     humaine, les confréries religieuses dont nous parlons n'adoraient
     pas un dieu personnel et libre, ne saluaient pas le dieu des pères
     de la race aryenne, ne reconnaissaient pas un ouvrier des mondes;
     leur divinité suprême était tout à fait impersonnelle,
     s'identifiant à la nature plastique et primordiale, nature en
     laquelle elle s'engendrait, en y opérant ses métamorphoses comme
     âme du monde.

       [Illustration 232: Épingles à cheveux en bronze[1].]

       [Note 1: Des palafittes des lacs de la Suisse.]

     «Il y eut une fin à cette primitive influence des confréries
     civilisatrices; il y eut une éclipse de ces races d'hommes plus
     avancés en culture que les pasteurs de la race aryenne et de la
     race sémitique: la haine succéda aux souvenirs de la
     reconnaissance. Ce sont surtout les Aryas de la Bactriane, ce sont
     tout autant les Aryas de souche brâhmanique, les envahisseurs de
     l'Inde, qui se reconnaissent à leur aversion pour les corporations
     néfastes, pour les soutiens des dieux serpents, pour les pontifes
     des rois qui ont le dragon enflammé pour emblème, cet Azdehak de
     l'Afghanistan et de la Médie anté-iranienne, ce type de la royauté
     des dragons, des mythiques Aztahaks, comme disent les Arméniens,
208  des Astyages, comme disent les Grecs. Partout où se présentent les
     dieux aryens, leurs héros, leurs pontifes, leurs guerriers, leurs
     pasteurs, leurs laboureurs, ils portent un défi aux dieux serpents
     et aux hommes serpents; ils combattent ces voleurs, ces marchands,
     ces fils de l'Hermès Chthonios, du dieu des routes, ils les
     poursuivent dans les trois mondes, ils les expulsent des cieux et
     de l'atmosphère; pour les exterminer, ils descendent jusqu'aux
     abîmes. La race noble des Aryens vient au secours de ses dieux, les
     nourrissant à l'autel pendant qu'ils luttent pour son bonheur. Les
     dieux aryens ouvrent à leur peuple la route des pays de la
     conquête, dérivent le cours des fleuves, les font librement
     traverser aux Aryas depuis leur issue des montagnes, fleuves qui
     sont les _sapta saindhavah_, les sept rivières de l'Indus, arrosant
     le territoire du même nom, le même que le _Hapta heanda_ de la
     géographie du Zend-Avesta. Tous les hymnes des Vêdas sont remplis
     par ce thème, qui se reproduit également dans les traditions du
     Zend-Avesta.

     «Veut-on approfondir le double aspect sous lequel se présentent ces
     corporations de Telchines, de Dactyles, etc., chez les races
     aryennes de l'Asie et chez celles de l'Occident sans exception? On
     doit consulter le beau travail de M. Kuhn, qui traite ce sujet à
     fond, et la savante monographie sur les Ribhous, de M. Nève, qui
     présente l'autre face du même sujet.»


     § 6.--L'ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE ET LA BIBLE.

     Existe-t-il accord ou contradiction entre les données de la
     tradition biblique, corroborée par les souvenirs universels de
     l'humanité, et les faits positifs qui se sont inscrits dans les
     couches supérieures de l'écorce du globe, ou qui résultent des
     observations sur les vestiges de l'âge de la pierre polie?

     Remarquons-le d'abord, car on n'y songe généralement pas assez, le
     récit biblique et les découvertes de la science moderne sur l'homme
     paléontologique n'ont et ne peuvent avoir que très peu de points de
     contact. L'histoire des âges primitifs de l'homme y est considérée
     par deux côtés tout à fait différents. La Bible a principalement en
     vue les faits de l'ordre moral, d'où peut sortir un enseignement
     religieux; la paléontologie humaine et l'archéologie préhistorique,
     par suite de la nature même des seuls documents qu'elles puissent
     interroger, embrassent exclusivement les faits de l'ordre matériel.
209  Les deux domaines de la foi et de la science, comme partout
     ailleurs, se côtoient sans se confondre. Il faut donc répéter les
     sages et judicieuses paroles de M. l'abbé Lambert dans son
     intéressante thèse sur _le Déluge mosaïque_:

     «La science ne doit pas demander à l'auteur inspiré raison de tout
     ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle croit découvrir dans l'univers
     matériel qu'elle étudie. Tout ce qu'on peut raisonnablement
     demander de lui, c'est que les faits avérés par la science ne
     soient pas en contradiction avec son récit. Aussi il n'est pas
     nécessaire de démontrer rigoureusement leur accord avec le texte
     sacré; il suffit de prouver que l'opposition et l'incompatibilité
     entre les faits et la parole divine n'existent pas, qu'il n'y a
     rien dans le récit de contraire à la vérité scientifique et à la
     raison, et que les découvertes de la science peuvent se placer sans
     danger dans les vides de la tradition mosaïque.»

     Eh bien, je le dis avec une profonde conviction, que chaque pas
     nouveau dans ces études n'a fait que corroborer, si l'on prend les
     faits établis scientifiquement par la paléontologie humaine en
     eux-mêmes, dans leur simplicité, en dehors des conclusions
     téméraires que certains savants en ont tirées d'après des systèmes
     préconçus, mais qui n'en découlent pas nécessairement; si l'on
     examine en même temps le récit de la Bible avec la largeur
     d'exégèse historique que la plus sévère orthodoxie admet sans
     hésiter et que repoussent seuls ceux qui veulent à tout prix
     détruire l'autorité des Livres Saints; la contradiction n'existe
     aucunement. Mais comme on a essayé de l'établir avec une
     persistance marquée dans la plupart des livres consacrés à l'exposé
     des découvertes de la nouvelle science de l'archéologie
     préhistorique, il est du devoir de l'historien de s'y arrêter et de
     consacrer un examen approfondi aux trois questions sur lesquelles
     pourraient exister des difficultés de quelque gravité, à celles où
     certaine école a prétendu trouver la Bible démentie par les
     découvertes sur l'homme fossile. Ces trois questions: l'antiquité
     de l'homme, la condition sauvage et misérable des premiers humains
     dont on découvre les vestiges, enfin l'absence de traces
     géologiques du déluge.

     _L'ancienneté de l'homme_. Sans doute, les faits actuellement
     acquis et certains prouvent une antiquité de l'homme sur la terre
     beaucoup plus grande que celle que pendant longtemps on avait cru
     pouvoir conclure d'une interprétation inexacte et trop étroite du
     récit biblique. Mais si l'interprétation historique, toujours
210  susceptible de modification et sur laquelle l'Église ne prononce
     pas doctrinalement, ne doit pas être maintenue telle qu'on
     l'admettait généralement, le récit lui-même en voit-il son autorité
     le moins du monde ébranlée? Se trouve-t-il contredit en quelque
     point? Aucunement, car la Bible ne donne point de date formelle
     pour la création de l'homme.

     Un des plus grands érudits de notre siècle dans les études
     orientales, qui était en même temps un grand chrétien. Silvestre de
     Sacy, avait l'habitude de dire: «Il n'y a pas de chronologie
     biblique.» Le savant et vénérable ecclésiastique qui était
     dernièrement encore l'oracle de l'exégèse sacrée dans notre pays,
     l'abbé Le Hir, disait aussi: «La chronologie biblique flotte
     indécise: c'est aux sciences humaines qu'il appartient de retrouver
     la date de la création de notre espèce.» Les calculs que l'on avait
     essayé de faire d'après la Bible reposent en effet uniquement sur
     la généalogie des Patriarches depuis Adam jusqu'à Abraham et sur
     les indications relatives à la durée de la vie de chacun d'eux.
     Mais d'abord le premier élément d'une chronologie réelle et
     scientifique fait absolument défaut; on n'a aucun élément pour
     déterminer la mesure du temps au moyen de laquelle est comptée la
     vie des Patriarches, et rien au monde n'est plus vague que le mot
     d'année, quand on n'en a pas l'explication précise.

     D'ailleurs, entre les différentes versions de la Bible, entre le
     texte hébreu et celui des Septante, dont l'autorité est égale, il y
     a dans les générations entre Adam et Noa'h et aussi entre Noa'h et
     Abraham, et dans les chiffres d'années de vie, de telles
     différences que les interprètes ont pu arriver à des calculs qui
     s'éloignent les uns des autres de deux mille ans, suivant la
     version qu'ils ont préféré prendre pour guide. Dans le texte tel
     qu'il est parvenu jusqu'à nous les chiffres n'ont donc aucun
     caractère certain; ils ont subi des altérations qui les ont rendus
     discordants et dont on ne peut pas apprécier l'étendue, altérations
     qui, du reste, ne doivent en rien troubler la conscience du
     chrétien, car on ne saurait confondre la copie plus ou moins exacte
     d'un chiffre avec l'inspiration divine qui a dicté la Sainte
     Écriture pour éclairer l'homme sur son origine, sa voie, ses
     devoirs et sa fin. Et même en dehors du manque de certitude sur la
     leçon première des chiffres donnés par la Bible pour l'existence de
     chacun des Patriarches antédiluviens et postdiluviens, la
     généalogie de ces Patriarches ne peut guère être considérée par une
     bonne critique comme présentant un autre caractère que les
     généalogies habituellement conservées dans les souvenirs des
211  peuples sémitiques, les généalogies arabes par exemple, qui
     s'attachent à établir la filiation directe au moyen de ses
     personnages les plus saillants, en omettant bien des degrés
     intermédiaires.

     C'est pour ces raisons décisives qu'il n'y a pas en réalité de
     chronologie biblique, partant point de contradiction entre cette
     chronologie et les découvertes de la science. Quelque haute que
     soit la date à laquelle les recherches sur l'homme fossile devront
     un jour faire remonter l'existence de l'espèce humaine,--aussi bien
     que les monuments égyptiens, impossibles à resserrer dès à présent
     dans le chiffre de quatre mille ans, autrefois généralement
     accepté--le récit des Livres Saints n'en sera ni ébranlé ni
     contredit, puisqu'il n'assigne pas d'époque positive à la création
     de l'homme. La seule chose que la Bible dise d'une manière
     formelle, c'est que l'homme est comparativement récent sur la
     terre, et ceci, les découvertes de la science, au lieu de le
     démentir, le confirment de la manière la plus éclatantes. Quelle
     que soit la durée du temps qui s'est écoulé depuis la formation des
     couches pliocènes jusqu'à nos jours, cette durée est bien courte à
     côté des immenses périodes qui la précèdent dans la formation de
     l'écorce terrestre. L'échelle des dépôts géologiques ne compte en
     effet, depuis lors, que _trois_ groupes de terrains, tandis qu'elle
     nous montre antérieurement _trente_ grands groupes de terrains
     fossilifères, dont chacun a demandé des milliers de siècles pour se
     former, et cela sans compter les roches primitives ignées, qui se
     sont constituées auparavant et ont servi de base aux terrains de
     sédiment.

     Mais, si nous reconnaissons que la foi n'apporte aucune entrave à
     la plus grande liberté des spéculations scientifiques sur
     l'antiquité de l'homme, ajoutons que la science, tout en
     grandissant de beaucoup cette antiquité, n'est pas encore en
     mesure, dans l'état actuel, de l'évaluer par des chiffres. Nous ne
     possédons aucun chronomètre pour déterminer, même
     approximativement, la durée des siècles et des milliers d'années
     qui se sont écoulés depuis les premiers hommes dont on retrouve les
     vestiges dans les couches tertiaires. Nous sommes, en effet, en
     présence de phénomènes d'affaissement et de soulèvement dont rien
     ne peut nous laisser même soupçonner le plus ou moins de lenteur;
     car on connaît des phénomènes du même genre qui se sont accomplis
     tout à fait brusquement, et d'autres qui se produisent d'une
     manière si graduelle et si insensible, que le changement n'est pas
     d'un mètre en plusieurs siècles. Quant aux dépôts de sédiment, leur
212  formation a pu être également précipitée ou ralentie par les causes
     les plus diverses, sans que nous puissions les apprécier. Rien,
     même dans l'état actuel du monde, n'est plus variable de sa nature,
     par une multitude d'influences extérieures, que la rapidité plus ou
     moins grande des alluvions fluviales, telles que sont les dépôts de
     l'époque quaternaire. Et, de plus, les faits de cette époque ou des
     temps antérieurs ne sauraient être mesurés à la même échelle que
     ceux de la période actuelle, car leurs causes avaient alors des
     proportions qu'elles n'ont plus. Aussi, les calculs chiffrés
     d'après un progrès d'alluvion supposé toujours égal et régulier, ou
     d'après d'autres données aussi incertaines, que des savants à
     l'imagination trop vive ont tenté de faire pour établir le temps
     écoulé entre l'enfouissement des plus anciens vestiges de l'homme
     fossile et notre époque ne sont-ils en réalité que des hypothèses
     sans base, des fantaisies capricieuses. La date de l'apparition de
     l'espèce humaine, d'après la géologie, est encore dans l'inconnu,
     et y demeurera probablement toujours.

     _État misérable de l'humanité primitive._ Ici encore la
     contradiction entre le récit mosaïque et les découvertes de
     l'archéologie préhistorique nous est impossible à trouver. Les
     écrivains qui ont prétendu l'établir étaient peu au courant des
     croyances chrétiennes et n'ont oublié qu'une chose, le dogme de la
     déchéance. Ils ont cru que l'état misérable de la vie des sauvages
     de l'époque quaternaire démentait la vie heureuse et sans nuages du
     'Eden, l'état de perfection absolue, dans lequel le premier homme
     était sorti des mains du Créateur. C'était ne pas tenir compte de
     l'abîme que creuse, entre la vie édénique de nos premiers pères et
     ces générations humaines, quelque antiques qu'elles soient, la
     première désobéissance, la faute originelle, qui changea la
     condition de l'homme, en le condamnant au travail pénible et à la
     douleur.

     Rien de plus instructif, au contraire, pour le chrétien qui le
     regarde à la lueur de la tradition sacrée, que le spectacle fourni
     par les découvertes de la géologie et de la paléontologie dans les
     terrains tertiaires et quaternaires. La condamnation prononcée par
     la colère divine est empreinte d'une manière saisissante dans la
     vie si dure et si difficile que menaient alors les premières tribus
     humaines éparses sur la surface de la terre, au milieu des
     dernières convulsions de la nature et à côté des formidables
     animaux contre lesquels il leur fallait à chaque instant défendre
     leur existence. Il semble que le poids de cette condamnation
213  pesât alors sur notre race plus lourdement qu'il n'a fait depuis.
     Et lorsque la science nous montre, bientôt après les premiers
     hommes qui vinrent dans nos contrées, des phénomènes sans exemple
     depuis, tels que ceux de la première période glaciaire, on est
     naturellement amené à se souvenir que la tradition antique de la
     Perse, pleinement conforme aux données bibliques au sujet de la
     déchéance de l'humanité par la faute de son premier auteur, range
     au premier rang, parmi les châtiments qui suivirent cette faute, en
     même temps que la mort et les maladies, l'apparition d'un froid
     intense et permanent que l'homme pouvait à peine supporter, et qui
     rendait une grande partie de la terre inhabitable[112]. Une tradition
     semblable existe aussi dans un des chants de l'_Edda_ des
     Scandinaves, la _Voluspa_.

       [Note 112: _Vendidâd-Sadé_, chap. Ier.]

     N'exagérons pas, du reste, les couleurs du tableau, comme on est
     trop souvent porté à le faire. Si les données paléontologiques
     révèlent de dures et misérables conditions d'existence, elles ne
     montrent pas l'espèce humaine dans un état d'abjection. Bien au
     contraire, l'homme des temps géologiques, et surtout celui de l'âge
     quaternaire, parce que c'est celui que nous connaissons le mieux,
     se montre en possession des facultés qui sont le privilège des fils
     d'Adam. Il a de hautes aspirations, des instincts de beau qui
     contrastent avec sa vie sauvage. Il croit à l'existence future.
     C'est déjà l'être pensant et créateur; et l'abîme infranchissable
     que l'essence immatérielle de son âme établit entre lui et les
     animaux qui s'en rapprochent le plus par leur organisation, est
     déjà aussi large qu'il sera jamais. Vainement on a cherché dans les
     couches de la terre l'homme pithécoïde, cette chimère caressée par
     certains esprits qu'un orgueil bizarre et étrangement placé égare
     au point de leur faire préférer admettre d'avoir eu un gorille ou
     un maki pour ancêtre, plutôt que d'accepter le dogme de la faute
     originelle. On ne l'a jamais trouvé et on ne le trouvera jamais.

     Aussi bien, n'oublions pas que l'on n'a encore retrouvé les traces
     que de tribus clair-semées, qui s'étaient lancées au milieu des
     déserts, vivant du produit de leur chasse et de leur pêche, à une
     énorme distance du berceau premier autour duquel devait se
     concentrer encore le noyau principal des descendants du couple
     originaire. Aussi, de ce que ces premiers coureurs aventureux des
     solitudes du vaste monde--_wide, wide world_, comme disent nos
214  voisins d'outre-Manche--ne pratiquaient pas l'agriculture et
     n'avaient pas avec eux d'animaux domestiques, on ne peut pas en
     conclure d'une manière absolue qu'un certain degré rudimentaire de
     vie agricole et pastorale n'existait pas déjà dans le groupe plus
     compacte et naturellement plus avancé qui n'avait pas quitté ses
     primitives demeures. Donc, pas de démenti formel du récit de la
     Bible, qui montre Qaïn et Habel, l'un agriculteur et l'autre
     pasteur, dans le voisinage du 'Eden, dès la seconde génération de
     l'humanité. Prétendre que ce démenti résulte des faits constatés
     dans l'Europe occidentale et en Amérique, serait commettre la même
     erreur que l'individu qui voudrait confondre la vie des coureurs
     des bois du Canada avec celle des agriculteurs qui entourent Québec
     et Montréal.

     Hors ce point, la vie des hommes dont les terrains quaternaires ont
     conservé les vestiges n'est-elle pas, même dans ses détails, celle
     que le récit de la Bible attribue aux premières générations
     humaines après la sortie du paradis terrestre? Ils n'avaient pour
     couvrir leur nudité contre les intempéries des saisons que les
     peaux des animaux qu'ils parvenaient à tuer; c'est ce que la
     _Genèse_ dit formellement d'Adam et de 'Havah. Ils n'avaient pour
     armes et pour instruments que des pierres grossièrement taillées;
     la Bible place celui qui, le premier, forgea les métaux, six
     générations après Adam, et l'on sait combien de siècles
     représentent dans le récit biblique ces générations
     antédiluviennes. Les faits colligés par l'archéologie préhistorique
     prouvent que le progrès de la civilisation matérielle est l'oeuvre
     propre de l'homme et le résultat d'inventions successives; notre
     tradition sacrée ne fait pas des arts de la civilisation, comme les
     cosmogonies du paganisme, un enseignement du ciel révélé à
     l'humanité par une voie surnaturelle; elle les présente comme des
     inventions purement humaines dont elle nomme les auteurs, et elle
     montre à nos regards le progrès graduel de notre espèce comme
     l'oeuvre des mains libres de l'homme, qui accomplissent, le plus
     souvent sans en avoir eux-mêmes conscience, le plan de la
     Providence divine.

     Mais quand la Bible décrit en termes si formels la vie des
     premières générations humaines comme celle de purs sauvages, d'où
     vient donc la répugnance qu'ont aujourd'hui tant de catholiques à
     admettre cette notion? D'où vient le préjugé si généralement
     répandu qu'elle est contraire à la religion et à l'Écriture? C'est
     qu'il a plu, dans les premières années de ce siècle, à un homme
     d'un immense talent, dont les doctrines exercent une influence
215  profonde, et à mon avis déplorable, sur une grande partie des
     générations catholiques depuis cinquante ans, à Joseph de Maistre,
     de déclarer la chose impossible et l'idée impie. Pour la trop
     nombreuse école qu'il a enfantée, s'écarter des théories de cet
     hiérophante, c'est nier la religion elle-même. Je n'appartiens
     point à cette école, et je m'en fais gloire; aussi, pour moi, les
     dires de l'auteur des _Soirées de Saint-Pétersbourg_ ne sont rien
     moins que parole d'Évangile. Appuyé sur les faits constatés par la
     science, je tiens ses rêveries sur la civilisation des premières
     générations humaines, au lendemain du jour où l'homme fut chassé du
     'Eden, pour radicalement fausses au point de vue historique, et,
     recourant à la Bible, je les trouve en contradiction formelle avec
     son témoignage.

     Non, la _loi du progrès continu_, qui ressort si lumineuse des
     recherches de la paléontologie humaine et de l'archéologie
     préhistorique, n'a rien de contraire aux croyances chrétiennes. Il
     me semble même, comme je l'ai déjà dit plus haut, qu'il n'est pas
     de doctrine historique qui s'harmonise mieux avec ces croyances, et
     que la contester est méconnaître la beauté du plan providentiel
     d'après lequel se sont déroulées les annales de l'humanité.

     Dieu, qui créa l'homme libre et responsable, a voulu qu'il fit
     lui-même ses destinées, réglées à l'avance par cette prescience
     divine qui sait se concilier avec notre libre arbitre. Dans l'état
     de déchéance où l'avait placé la faute de ses premiers auteurs,
     c'est par ces propres efforts qu'il a dû se relever graduellement
     jusqu'à arriver à être digne, aux temps prédestinés, de recevoir
     son Rédempteur. Ce progrès de l'humanité préparant le terrain pour
     la prédication de la bonne nouvelle, tout le monde est obligé de le
     reconnaître quand la brillante culture de la Grèce et de Rome
     succède aux civilisations immobiles et inférieures de l'Asie. Mais
     dès lors comment se refuser à l'admettre aussi pour les temps qui
     ont précédé la naissance de ces civilisations? Et dès que l'échelle
     ascendante est constatée, il faut bien convenir que le point de
     départ, le terme inférieur en a été la condition du sauvage,
     conséquence de la faute originelle et de la condamnation.

     Combien Ozanam est plus dans le vrai que Joseph de Maistre
     lorsqu'il revendique la doctrine du progrès continu comme une
     doctrine essentiellement chrétienne et la proclame hautement! «La
     pensée du progrès, dit-il, n'est pas une pensée païenne. Au
     contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence
     irréparable. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge
216  «la justice se maintient ferme sur ses quatre pieds; la vérité
     règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun des biens dont
     ils jouissent. Mais dans les âges suivants la justice perd
     successivement un pied, et les biens légitimes diminuent en même
     temps d'un quart.» Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre
     âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, «ne
     laissant aux mortels que les chagrins dévorants et les maux
     «irrémédiables.» Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient
     l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du
     siècle de Tibère, assis aux pieds des images de leurs aïeuls, se
     résignaient à leur déchéance, en répétant avec Horace:

            Aetas parentum, pejor avis, tulit
            Nos nequiores, mox daturos
            Progeniem vitiosiorem.

     «C'est avec l'Évangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès.
     L'Évangile n'enseigne pas seulement la perfectibilité humaine; il
     en fait une loi: «Soyez parfaits, _estote perfecti_;» et cette
     parole condamne l'homme à un progrès sans fin, puisqu'elle en met
     le terme dans l'infini.»

     _Le déluge_. C'est ici le seul point où la difficulté soit grave,
     nous devons l'avouer. Il n'y a pas contradiction radicale et à tout
     jamais insoluble entre le récit de la Bible et les faits résultant
     des recherches de la géologie; mais il y a un problème dont la clef
     n'est pas encore trouvée et sur lequel on ne peut proposer que des
     hypothèses, celui de la place qu'on doit assigner au déluge
     mosaïque parmi les phénomènes dont notre globe fut témoin pendant
     la période quaternaire.

     Il est aujourd'hui prouvé, d'une manière qui rend la discussion
     même impossible, qu'aucun des trois ordres de dépôts principaux
     constituant le terrain quaternaire n'est dû, comme une observation
     superficielle l'avait fait penser d'abord, à un cataclysme
     universel, tel qu'aurait été le déluge si l'on prenait au pied de
     la lettre les expressions de la Bible. Ces différents dépôts sont
     le résultat de phénomènes diluviens partiels et locaux, que les
     mêmes conditions de climat ont fait se reproduire successivement
     dans toutes les parties de la terre, mais qui n'en ont pas affecté
     toute la surface, et dont l'action ne s'est nulle part fait sentir
     à plus de trois cents mètres au-dessus du niveau actuel de la mer.
     Il est vrai qu'avec l'interprétation généralement acceptée
     aujourd'hui et formellement reconnue comme admissible par l'Église,
217  qui entend l'universalité du déluge par rapport aux hommes et aux
     régions qu'ils habitaient, non par rapport à la surface totale du
     globe, une constatation pareille de la science ne soulèverait pas
     d'insurmontables difficultés pour l'exégèse, puisqu'un des déluges
     partiels qui furent si multipliés pendant la période quaternaire,
     suffirait à remplir les conditions du cataclysme qui châtia les
     iniquités de l'espèce humaine.

     Mais voici où s'élève le difficile problème.

     D'un côté nous avons le récit de la Bible, appuyé sur une tradition
     universelle dans les plus nobles races de l'humanité, qui proclame
     le grand fait du déluge. De l'autre, les découvertes de la géologie
     montrent l'homme déjà répandu sur presque toute la surface de la
     terre, dès l'âge des grands carnassiers et des grands pachydermes
     d'espèces éteintes, depuis lequel on ne trouve pas de traces d'un
     cataclysme universel, comme il l'eût fallu pour détruire partout
     ces hommes. Aucune interruption violente ne se marque, d'ailleurs,
     depuis cette époque dans le cours du progrès de l'humanité, dont on
     voit l'industrie se perfectionner graduellement, par une marche
     continue, de même que les espèces animales d'alors, qui ne vivent
     plus aujourd'hui, disparaissent graduellement, sans brusque
     secousse. Et l'anthropologie vient encore confirmer ce point de
     vue, en montrant, comme nous l'avons déjà dit, dans la population
     actuelle de l'Europe des descendants des races quaternaires,
     qu'aucun cataclysme ne sépare donc de nous.

     Il n'y a pas moyen de nier ni l'un ni l'autre des termes du
     problème. Force est donc d'en chercher la conciliation. Mais ici,
     nous le répétons, la solution définitive n'est pas encore trouvée;
     on ne peut que proposer des hypothèses. Trois paraissent possibles.
     Nous allons les exposer fidèlement sans prononcer entre elles, et
     en nous gardant bien de leur donner un caractère de certitude
     qu'elles ne sauraient avoir.

     La première consisterait à reculer la date probable du déluge et à
     le regarder comme antérieur à l'époque quaternaire. L'absence de
     chronologie précise dans la Bible pour les temps de la création du
     monde à Abraham la rendrait possible. Cette hypothèse s'appuierait
     sur les vestiges d'existence de l'homme que plusieurs savants
     pensent avoir constatés dans la couche supérieure et même dans les
     couches moyennes des terrains tertiaires, mais qui, déjà probables,
     demandent cependant encore une plus ample confirmation. Si l'homme
     s'est déjà montré dans nos contrées vers le milieu de la période
218  géologique tertiaire, une interruption brusque, absolue et
     prolongée, sépare cette première humanité de celle de la période
     quaternaire, au moins dans nos pays. On pourrait alors assimiler au
     déluge mosaïque l'immense invasion des eaux sur une grande partie
     de l'Europe et de l'Asie, qui mit fin à la période tertiaire en
     produisant ce que les géologues ont appelé le _phénomène erratique
     du nord_, alors que les glaces flottantes de la mer apportèrent sur
     toutes les parties de l'Angleterre, sur les plaines de l'Allemagne
     et de la Russie, des blocs énormes de rochers arrachés aux régions
     du pôle.

     La seconde hypothèse est celle qu'a soutenue M. l'abbé Lambert[113].
     Elle consisterait à regarder l'universalité du déluge, par rapport
     à l'humanité répandue sur la surface de la terre, comme composée
     d'actes successifs, et à y englober tous les phénomènes diluviens
     partiels de la période quaternaire.

       [Note 113: _Le Déluge mosaïque, l'histoire et la géologie_. Paris,
       1868.]

     Enfin la dernière, limitant l'universalité du déluge en ce qui
     concerne l'humanité comme en ce qui concerne l'étendue de la
     surface terrestre, regarderait ce grand fait, qui a laissé de si
     vivants souvenirs dans la mémoire des hommes, comme ayant frappé
     seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son
     berceau premier, sans atteindre les peuplades qui s'étaient déjà
     répandues bien loin dans les espaces presque déserts, comme ayant
     frappé les races que la Bible groupe dans la descendance de Scheth,
     sans atteindre celles qu'elle rattache à la famille de Qaïn. Elle
     expliquerait ainsi l'absence absolue de toute tradition du déluge
     chez la race noire, ce fait que la tradition en commun n'est même
     sûrement un vieux souvenir ethnique que chez les différents rameaux
     de la race blanche, et que chez la race jaune et la rouge on peut
     voir en elle le fruit d'une importation relativement récente. Dans
     le livre suivant, en étudiant le tableau généalogique que donne la
     Genèse des peuples descendus des trois fils de Noa'h, nous
     constaterons qu'il ne comprend absolument que des nations de cette
     race blanche ou caucasique, qui constitue la véritable humanité
     supérieure. Aucun peuple d'un autre type n'y a sa place, et en
     particulier les nègres, qui pourtant ne pouvaient être inconnus aux
     écrivains sacrés, sont exclus de cet arbre généalogique de la
     famille noachide. Sans doute le rédacteur inspiré du livre de la
     Genèse ne pouvait parler aux hommes de leur temps que des nations
219  dont ils avaient connaissance, et cette raison expliquerait
     parfaitement le silence du livre sacré sur les Chinois et la race
     jaune en général ou sur la race rouge américaine. Mais il est
     impossible d'admettre que ce soit par ignorance ou par omission que
     l'écrivain n'a pas fait figurer les noirs dans son tableau de la
     descendance de Noa'h. C'est volontairement, systématiquement, avec
     une intention formelle qu'il a agi ainsi; et il n'est possible de
     deviner de sa part une autre raison d'un tel silence que celle
     qu'il les regardait comme étrangers à la souche du patriarche sauvé
     du déluge. Au moins en ce qui concerne les nègres, le rédacteur de
     la Genèse admettait donc l'existence, soit de Préadamites, soit de
     Qaïnites préservés jusqu'à son temps, c'est-à-dire de fractions de
     l'humanité sur lesquelles n'avait pas porté le cataclysme.

     Il me paraît bien difficile de se soustraire à ce fait, d'échapper
     aux conséquences de ce raisonnement. Aussi, sans prétendre encore
     l'imposer au lecteur, la présenter comme une vérité scientifique
     dès à présent démontrée, j'ai déjà fait voir plus haut, à plusieurs
     reprises, ma tendance personnelle pour la théorie qui limiterait
     les effets du déluge à une partie déterminée de l'humanité, tout en
     reconnaissant l'incontestable caractère historique de ce fait. Il
     est certain, nous l'avons déjà dit, que les récits de la Bible
     débutent par des faits généraux à toute l'espèce humaine, pour se
     réduire ensuite aux annales d'une race plus particulièrement
     choisie par les desseins de la Providence. L'opinion à laquelle
     nous inclinons, tendrait à faire commencer ce caractère restreint
     du récit plus tôt qu'on ne le fait généralement. Quelque hardie
     qu'elle puisse paraître encore, par suite de son désaccord avec les
     interprétations jusqu'ici les plus généralement reçues, des
     autorités théologiques considérables, sans aller jusqu'à l'adopter,
     ont reconnu qu'elle n'avait rien de contraire à l'orthodoxie et
     qu'on pouvait la soutenir sans s'écarter des renseignements de
     l'Église dans ce qu'ils ont d'essentiel et de nécessaire[114].

       [Note 114: Voy. ce qu'en a dit le R. P. Bellynek, dans les _Études
       religieuses_ de la Compagnie de Jésus, avril 1868.]

     Cette hypothèse sourit aux anthropologistes respectueux du livre
     sacré, car elle laisse plus de latitude pour expliquer les
     changements profonds qui se sont produits dans certaines races, en
     reculant la séparation de ces races d'avec le tronc principal de la
     descendance d'Adam, et en la plaçant dans une période où les
     influences de climat et de milieu étaient forcément bien plus
220  puissantes dans leur action qu'aujourd'hui, puisque les phénomènes
     terrestres et atmosphériques avaient une plus grande intensité.
     Elle n'est pas en contradiction formelle avec le sens que les
     habitudes du langage poétique de la Bible permettent d'attribuer
     aux expressions du récit du Déluge; car on a rassemblé bien des
     passages où les Livres Saints emploient les mots «tous les hommes,
     toute la terre,» sans qu'il soit possible de les prendre au pied de
     la lettre. Un examen attentif des premiers chapitres de la Genèse,
     dans lequel on pèse tous les mots avec soin, permet même de relever
     des indices, à mes yeux tout à fait formels, d'après lesquels on
     peut soutenir avec vraisemblance que l'auteur inspiré n'a pas voulu
     peindre le cataclysme comme absolument universel, mais qu'il
     admettait, au contraire, que certaines fractions de l'humanité
     auraient été préservées.

     J'ai déjà, dans ce qui précède, relevé quelques-uns de ces traits,
     et je n'y reviendrai pas. Mais il importe aussi de signaler à ce
     sujet un point de vue général, sur lequel M. Schoebel[115] a eu le
     mérite d'appeler le premier l'attention. L'auteur de la Genèse, en
     parlant des hommes qui furent engloutis par le Déluge, les désigne
     toujours par l'expression _haadam_, «l'humanité adamique.» Ceci
     semble indiquer qu'il parle d'une seule et même famille, non encore
     divisée en peuples différents, _goîm_. Et cependant, d'après son
     système même, cette division existait déjà dans la race humaine.
     Avant de parler du Déluge, il montre la descendance de Qaïn vivant
     et se propageant séparément de la race de Scheth, tant par l'espace
     que par la religion et les moeurs. Elle n'était donc plus dans
     l'unité adamique, de même qu'elle était, sortie du sol
     primitivement habité et adamique, _adamah_[116]; elle était donc
     vraiment un peuple différent du peuple de Scheth. Comment, s'il
     considérait ce peuple distinct comme ayant été compris dans le
     châtiment du Déluge, l'auteur ne l'aurait-il pas dit? Comment, du
     moins, ne l'aurait-il pas fait entendre de quelque manière? Au
     contraire, il nous montre, comme le crime qui attira le déluge sur
     les hommes, la corruption irrémédiable dans laquelle étaient tombés
     ceux qui connaissaient Yahveh, qui invoquaient son nom[117], plus
     coupables que les autres puisqu'ils n'ignoraient pas la vérité
     qu'ils méprisaient, qu'ils enfreignaient, puisqu'en se laissant
     entraîner aux passions de la chair ils se soustrayaient
221  volontairement à l'action de l'esprit de Dieu[118]. Les Qaïnites,
     eux, d'après le livre saint, ne connaissaient pas Yahveh, puisque
     Qaïn _était sorti de la présence de Yahveh_[119], en même temps que
     du territoire de la _adamah_.

       [Note 115: _De l'universalité du Déluge_, Paris, 1868.]

       [Note 116: _Genes._, IV, 14.]

       [Note 117: _Genes._, IV, 26.]

       [Note 118: _Genes._, VI, 3.]

       [Note 119: _Genes._, IV, 16.]

     Au reste, la question de savoir si, d'après la Bible même, quelques
     personnages n'auraient pas échappé au Déluge, bien que ne se
     trouvant pas dans l'arche avec Noa'h, a été déjà discutée
     anciennement parmi les Juifs et parmi les Chrétiens, et l'Église ne
     l'a jamais tranchée dogmatiquement d'une manière formelle. D'après
     le texte des Septante, Methouschela'h aurait encore vécu quatorze
     ans après le Déluge, tandis que le texte hébreu le fait mourir
     l'année même de cet événement. La donnée du texte grec a été suivie
     par beaucoup de docteurs israélites. Un certain nombre d'écrivains
     chrétiens des premiers siècles l'ont adoptée, entre autres les
     chronographes, tels qu'Eusèbe. Saint Jérôme, dans ses _Questions
     hébraïques sur la Genèse_, nous apprend que de son temps cette
     difficulté célèbre était l'objet de nombreuses controverses.
222



                               LIVRE II

                      LES RACES ET LES LANGUES

225
       [Illustration 248:]



                          CHAPITRE PREMIER

                      LES RACES HUMAINES[120].


       [Note 120: SOURCES PRINCIPALES DE CE CHAPITRE.--Les mémoires des
       Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--Les Bulletins
       des Sociétés Anthropologiques de Paris et de Berlin.--Camper,
       _Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la
       physionomie des hommes_, traduction française, Paris, 1791.--Ch.
       V. de Bonstetten, _L'homme du Midi et l'homme du Nord_, Genève,
       1824.--Edwards, _Des caractères physiologiques des races
       humaines_, Paris, 1829.--Foissac, _De l'influence des climats sur
       l'homme_, Paris, 1837.--J.-C. Prichard, _Histoire naturelle de
       l'homme_, traduction française, Paris, 1843.--D'Omalius d'Halloy,
       _Des races humaines_, Paris, 1845.--Rob. Knox, _The races of
       men_, Londres, 1850.--R.-G. Latham, _The natural history of the
       varieties of man_, Londres, 1850.--Ch. Pickering, _The races of
       man and their geographical distribution_, Londres,
       1851.--Hollard, _De l'homme et des races humaines_, Paris,
       1853.--Nott et Gliddon, _Types of mankind_, Boston, 1854.--A. de
       Gobineau, _Essai sur l'inégalité des races humaines_, Paris,
       1855.--Hotz, _The moral and intellectual diversity of races_,
       Philadelphie, 1856.--A. Maury, _La terre et l'homme_, 3e édition,
       Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, _Crania ethnica_, en
       cours de publication.--A. de Quatrefages, _Rapport sur les
       progrès de l'anthropologie_, Paris, 1868, _L'espèce humaine_, 2e
       édition, Paris, 1877.]


     § 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.

     La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans
     ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A
     la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière
     affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue
     religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse
     le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La
     science humaine ne saurait en pareille matière avoir des
     affirmations aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle
     ne peut remonter que par induction au couple primordial; le
226  résultat qu'il est donné à ses investigations d'atteindre est la
     démonstration de ce fait que toutes les variétés de races d'hommes
     appartiennent à une espèce unique, ce qui suppose presque
     nécessairement le couple unique des premiers auteurs.

     Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude
     de l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique;
     l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de
     l'espèce humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes
     apparues dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu
     s'accorder sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux
     à seize. C'est ce qu'on appelle les _monogénistes_ et les
     _polygénistes_. Entre les deux doctrines, les faits de l'ordre
     purement scientifique, ceux qui relèvent d'une manière exclusive de
     la méthode de l'histoire naturelle, les observations de l'anatomie
     et de la physiologie, ne permettent pas encore et ne permettront
     peut être jamais de trancher d'une manière définitive. Il s'agit,
     en effet, d'un problème que la nature particulière de l'homme rend
     nécessairement complexe comme elle-même. Les considérations
     philosophiques et même religieuses ne sauraient en être tenues à
     l'écart. Elles doivent forcément y intervenir, et l'on n'a pas le
     droit de les tenir en dehors. Elles exercent une influence décisive
     sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on
     en tire. Il n'est pas un monogéniste ou un polygéniste sur les
     théories duquel elles n'aient eu une action, qu'elles n'aient
     contribué puissamment à déterminer en faveur de l'un et de l'autre
     système.

     Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement
     cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de
     la doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde
     toute une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre
     supprimer et qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La
     nécessité d'une croyance philosophique et religieuse s'impose à
227  chaque homme, et c'est toujours une croyance de ce genre qui le
     dirige et l'inspire dans ses travaux, fût-elle le scepticisme ou
     même le nihilisme le plus absolu. C'est en vain qu'une école
     s'intitule aujourd'hui positiviste, elle n'est pas plus positive
     que les autres, en ceci que, malgré sa prétention, elle ne se borne
     pas plus qu'une autre à recueillir des faits formellement
     constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et elle ne
     peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ
     une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie
     philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en
     réalité elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à
     elle propre.

     Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des
     considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la
     pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme, ce
     seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre
     philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits
     à opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au
     point de vue de la science positive. L'histoire naturelle,
     l'anatomie et la physiologie ne le tranchent pas, non plus que la
     linguistique ou l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces
     sciences, c'est le définir exactement, que de dire qu'elles ont
     pour objet et pour mission de bien établir, sur des bases solides,
     les éléments du problème, mais non sa solution. Tout ce que la
     critique la plus rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui
     affirme sa croyance à l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la
     justifie comme n'étant en rien démentie par les faits que la
     science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que
     même sa doctrine, ou si l'on veut son hypothèse fondamentale, est
     celle qui explique le mieux l'ensemble de ces faits, en fournit la
     coordination la plus satisfaisante.

     Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure la
     thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une
     fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des
     anthropologistes français, et présentées à certains points de vue
     d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en
     profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous
     puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle
     démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la
     physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par
     l'histoire, sur les jugements et la méthode d'appréciation de
     laquelle la question de savoir si tous les hommes sont frères, ou
     si des différences d'espèces créent entre eux des barrières
228  infranchissables, ne saurait manquer d'avoir une grande influence.
     L'origine de l'homme, d'ailleurs, est nécessairement le premier
     chapitre de son histoire. Et c'est là notre justification pour
     avoir placé, en tête d'une esquisse des annales des plus anciennes
     civilisations de l'humanité historique, ce livre et le précédent.

       [Illustration 251: Crânes des quatre races fondamentales de
       l'humanité, vus de profil[1].]

       [Note 1: D'après l'_Histoire naturelle de l'homme_, de Prichard.
       Le n° 1 est le crâne d'un Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le
       n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le n° 4 enfin, le crâne d'un
       ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des Incas.]

     L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de
     phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et d'organisation.
     Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut par lui-même
     donner la solution, la marche à suivre est d'interroger sur ce
     point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure d'eux à
     lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier scientifiquement
     l'unité de l'espèce humaine.

     Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une _espèce_:
229  «L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables
     entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme
     descendus d'une paire primitive unique par une succession
     ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type
     général d'une manière prononcée sont des _variétés_. La race est
     une variété qui se transmet par génération.

       [Illustration 252: Crânes des quatre races fondamentales de
       l'humanité, vus par en haut[1].]

       [Note 1: Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil
       à la p. 228.]

     Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent pas
     être considérés comme des caractères d'espèces, car les variations
     qu'on observe dans une même espèce chez les animaux, surtout les
     animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les parties les
     plus essentielles du squelette, sont bien autrement considérables
     que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux types humains
     les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de séparation
     bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de l'une à
230  l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit
     d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive
     à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes,
     présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il
     n'en est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour
     ainsi dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a
     de la peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement.

     Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des
     différences fondamentales entre l'_espèce_ et la _race_. Le
     croisement entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il
     s'opère sous l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense
     majorité des cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or
     les unions entre les types les plus opposés de l'humanité
     présentent constamment ce dernier caractère; il arrive même
     quelquefois que la fécondité des races ainsi unies s'y augmente.

     La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à
     propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des
     conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal,
     est la principale des causes qui produisent dans une même espèce
     les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due
     au climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment
     celle qui détermina la naissance des différentes races de
     l'humanité. Sans doute nous ne la voyons plus produire des effets
     aussi puissants dans les émigrations européennes des siècles
     modernes. Mais cela tient à la manière intelligente dont l'homme
     civilisé se défend contre le milieu où il réside. Cette lutte, il
     la soutient sans cesse, dans le lieu même qui fut le berceau de la
     race à laquelle il appartient; émigrant, il agit de même avec plus
     de soin encore. L'habitant des zones tempérées qui arrive en
     Sibérie perfectionne ses moyens de chauffage; dans l'Inde ou au
     Sénégal il s'efforce d'échapper à la chaleur, et il y réussit en
     partie; partout il transporte avec lui des moeurs, des habitudes,
     des pratiques qui font aussi partie du milieu et tendent à diminuer
     l'influence du changement.

     Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans
     une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il
     fixe sa demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la
     lutte, être rapidement transformé au point de devenir
     méconnaissable pour ses compatriotes. La race anglaise qui, plus
     qu'aucune autre, emporte avec elle tout ce qui peut la protéger
231  contre les actions dont il s'agit, est attaquée dès la première
     génération en Australie, où pourtant elle prospère
     merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez transformée pour
     pouvoir être considérée comme ayant donné naissance à une race
     nouvelle.

       [Illustration 254: Indien de la caste brâhmanique[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa
       division aryo-asiatique. La tête de l'Apollon du Belvédère,
       placée en tête de ce chapitre (p. 225), est un exemple du type
       idéal des peuples aryo-européens.]

     S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les
     moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée,
     combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se
     soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les
     familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à
     l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité,
     l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur
     les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces
     animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas
232  moindres que les différences qui séparent entre elles les races
     humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une
     population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des
     faits analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque
     primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races.
     On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des
     guerres du XVIIe siècle. Des populations entières, refoulées dans
     les contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs
     générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi
     dire revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques,
     profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement
     distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve
     avec ses caractères primitifs dans les comtés voisins.

     Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de
     l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la production
     de la variété de ses races par des influences de milieu, que le
     spectacle de la distribution géographique des différents rameaux de
     l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de leurs types
     avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles ils sont
     placés.

     «Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à
     emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions
     concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire
     de la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui
     possède au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait
     équilibre des forces et de l'organisation physique, dans la partie
     septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale
     distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des
     peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques,
     s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située
     au pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et
     la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes
     de l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre
     race, plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent.
     C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne
     retrouve déjà plus dans les traits des populations européennes
     cette régularité parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent
     tant dans les figures des Orientaux, chez les habitants de
     l'Arménie, de la Perse, ou chez les femmes de la Géorgie et de la
     Circassie. Chez les Européens il y a, par contre, plus d'animation,
233  plus de mobilité, plus d'expression; la beauté est, en un mot,
     moins physique, mais plus morale.

       [Illustration 256: Arabe Bédouin[1].]

       [Note 1: D'après le _Tour du Monde_. Type de la race blanche dans
       sa division sémitique ou syro-arabe.]

     «Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre
     d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de
     Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer
     Rouge et s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits
     moins intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant,
     et sa tête plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris,
     ni la fermeté des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la
     fraîcheur de l'Européen; sa peau est jaunâtre et parfois bistrée.
     Avance-t-on au midi, au delà du tropique du Cancer, la couleur
234  prend une teinte encore plus sombre, en même temps que les cheveux
     deviennent crépus, les lèvres épaisses. Telle est la physionomie
     des Gallas de l'Abyssinie. Plus avant vers le sud, sur la côte
     orientale de l'Afrique, ce type s'enlaidit encore. Alors apparaît
     le Cafre à la chevelure laineuse, aux lèvres épaisses, et dont les
     mâchoires sont déjà légèrement proéminentes. Enfin, à l'extrémité
     même de l'Afrique, au point le plus éloigné de ce côté du monde où
     l'espèce humaine puisse atteindre, ses caractères physiques et
     moraux sont arrivés à leur point extrême de dégradation. Le
     Hottentot nous présente le type le plus enlaidi et le moins
     intelligent de l'humanité.

     «Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus
     éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence s'opère
     par une progression plus rapide. Les races berbères du Sahara se
     rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà on
     découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération
     profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la
     bouche forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal
     proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du
     Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire
     l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez
     le noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de
     laideur. Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa
     race: front déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure
     proéminente, lèvres épaisses, nez camus, chevelure laineuse,
     occiput développé, intelligence bornée et confinée presque tout
     entière dans l'adresse manuelle. Enfin, aux extrémités de cette
     côte occidentale d'Afrique, le Buschman ou Boschiman nous offre les
     traits enlaidis, s'il est possible, du Hottentot.

     «Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être
     constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer
     Caspienne au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins
     prononcée lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de
     l'est et du sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie
     Centrale, nous rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes,
     aux yeux petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face
     triangulaire, aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans
     les lignes a disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes
     de race blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans
     les montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme
     comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est
235  répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar,
     offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration
     plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,
     et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes
     grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.
     L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au
     brun foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes
     énormes, qui commence chez les populations malayennes les plus
     abruties. Enfin, au delà de la race alfourou qui les repousse
     devant elle, çà et là répandus, des îles Andaman aux Philippines, à
     l'intérieur desquelles ils habitent, les Australiens et les
     _Negritos_, dont la patrie s'avance jusque dans la terre de
     Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de la grossièreté et de
     la laideur, de la stupidité et de l'abjection.

       [Illustration 258: Chinois[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la race jaune.]

     «Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des
     Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une
     altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace ne
     s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre
236  espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son
     plus haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un
     champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui
     s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au
     pays des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs
     yeux sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une
     teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante,
     leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence.

     «L'Amérique, en excluant la partie septentrionale habitée par la
     race boréale, renferme une autre race dont le mode de distribution
     ne correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de
     constater. Dans l'Amérique du Nord, l'homme se présente avec un
     caractère d'énergie dans les traits tout particulier. Les lignes de
     la figure sont arquées, le front est extraordinairement fuyant,
     sans être pour cela déprimé à la façon de celui du nègre, la peau
     est rouge, la barbe est nulle ou rare, l'oeil est très légèrement
     relevé sur les bords, les pommettes sont proéminentes. Ce type
     atteint son point culminant de beauté et d'intelligence dans les
     régions équatoriales du Mexique et du Pérou. Au delà de ces
     régions, à mesure qu'on descend vers le sud, la peau se fonce ou
     plutôt se brunit, les traits s'enlaidissent, les lignes perdent de
     leur courbure et de leur régularité, les membres de leur bonne
     conformation. Tel est le caractère des Guaranis, des Rotocoudos,
     des Aymaras. Lorsqu'on arrive à l'extrémité méridionale de
     l'Amérique, on ne trouve plus que la plus difforme et la plus
     misérable des populations, la plus abrutie et la plus stupide, les
     Pécherais de la Terre de Feu.

     «Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du
     Nouveau Monde, loin d'être une exception à la loi qui nous présente
     le type humain d'autant plus parfait que les conditions
     climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la
     confirmer. L'Amérique a aussi sa contrée tempérée; cette contrée
     est située plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce
     continent est plus froid; la chaîne de montagnes qui lui sert comme
     d'arête, détermine une succession de plateaux élevés. C'est en
     effet au Mexique et au Pérou c'est-à-dire dans des contrées
     placées, à raison de leur altitude, dans des conditions plus
     favorables à la vie, que la civilisation indigène américaine avait
     atteint son plus haut degré de développement.

     La diffusion de l'humanité dans toutes les parties du globe et sous
237  tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est
     encore un des faits où la science de l'anthropologie, guidée par
     l'analogie des observations les plus modernes sur la distribution
     géographique des animaux, découvre la justification de l'unité de
     notre espèce, en constatant qu'elle a dû se répandre partout en
     partant d'un point unique et restreint, où elle avait fait sa
     première apparition à la vie.

       [Illustration 260: Nègre de la côte de Mozambique[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
       africaine.]

     Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribués au hasard
     sur le globe. L'observation nous apprend que chaque région a ses
     espèces, ses genres, ses types particuliers. L'expérience démontre
     que certaines espèces peuvent être transportées d'une région dans
     une autre, y vivre et y prospérer. Mais il n'existe pas une seule
     espèce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les
     animaux et les plantes, abandonner l'idée d'un centre de création
     unique et accepter celle des centres de création multiples.

     Ces centres de création multiples, les partisans des doctrines
     polygénistes sont obligés de les admettre pour les hommes, du
     moment qu'ils en distinguent plusieurs espèces. Mais là encore ils
     viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme
     ayant présidé à la répartition des êtres organisés. En effet, pour
238  étendue que les espèces, les genres n'en présentent pas moins des
     faits de cantonnement analogues, car, comme l'a si bien dit M. de
     Candolle, «les mêmes causes ont pesé sur les espèces et sur les
     genres.» Plus l'organisation d'un végétal ou d'un animal devient
     complète, plus son aire devient restreinte. Dans la série des
     mammifères particulièrement, on peut suivre pas à pas le
     rétrécissement de l'aire occupée à mesure qu'on s'élève dans
     l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes
     anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochés de nous
     au point de vue physique, nous constatons que presque chaque genre
     est représenté par une unique espèce, que pas un de ces genres
     n'est commun à l'Asie et à l'Afrique, pas un ne s'étend sur
     l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont
     remarquablement cantonnés. Supposer donc que le genre humain se
     subdivise en plusieurs espèces, issues d'origines distinctes,
     admettre que ce type, le plus perfectionné de tous, même au point
     de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres
     de création, qu'il n'en a caractérisé aucun, ce serait faire de
     l'homme une exception unique aux lois de la nature.

     Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent
     en état d'affirmer, suivant l'ingénieuse expression de M. de
     Quatrefages, que «tout est _comme si_ l'ensemble des hommes avait
     commencé par une paire primitive et unique.» Elles ne nous
     apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole
     divine pouvait seule nous instruire à ce sujet.


     § 2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES
     MIGRATIONS.

     «Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous
     venons de le faire et de chercher à déterminer la position
     géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder
     ce problème dans ses détails; je me bornerai à en préciser le sens
     et à indiquer les solutions probables d'après les données de la
     science actuelle.

     «Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou
     végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite,
     personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la
     première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque
     chose de très vague et est forcément approximative. L'on ne saurait
239  en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue
     aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au
     moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité.

     «La question se présente avec des caractères assez différents,
     selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte
     de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois les faits ramènent
     dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La
     vérité est peut-être entre eux deux.

       [Illustration 262: Papou de la Nouvelle-Guinée[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division
       pélagienne.]

     «On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et
     au sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor ou Belourtagh,
     au nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à
     l'est par le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le
     Kouenlun. A en juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif
     central pourrait être regardé comme ayant renfermé le berceau de
     l'espèce humaine.

     «En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races
     humaines sont représentés dans les populations groupées autour de
     ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont
     pourtant des stations maritimes où on les trouve pures ou métisses
     depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles
     ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes
     inférieures des deux presqu'îles gangétiques; elles se retrouvent
     encore pures dans toutes deux, remontent jusqu'au Népal et
     s'étendent à l'ouest jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh,
     d'après Elphinstone.

     «La race jaune, pure ou mélangée par places d'éléments blancs,
     paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le
     pourtour au nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se
240  mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément
     important de la population.

     «La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir
     disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé
     nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de nos
     jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé
     des îlots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les
     régions montagneuses de la Chine; les Siaposch résistent à toutes
     les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire,
     nous rencontrons à l'est les Aïnos et les Japonais des hautes
     castes, les Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au
     sud-ouest et à l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine
     entièrement.

     «Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable réunion
     des types humains extrêmes distribués autour d'un centre commun. A
     lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la conjecture
     que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer d'autres
     considérations.

     «Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois
     formes fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes
     contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de
     notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le
     chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibétain. Comme
     langues agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le
     groupe des ougro-japonaises ou altaïques, au sud celui des langues
     dravidiennes et des malaies, à l'ouest les langues turques. Enfin
     le sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes
     représentent au sud et au sud-ouest les langues à flexion.

     «C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central
     de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le
     vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues
     asiatiques touchent de très près à des langages parlés dans des
     régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par
     des langues fort différentes.

     «Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux
     domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy
     Saint-Hilaire s'accorde entièrement sur ce point avec Dureau de la
     Malle.

     «Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous
     ramène à ce plateau central ou mieux à cette grande enceinte. Là,
241  est-on tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les
     premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé
     comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains
     dans toutes les directions.»

       [Illustration 264: Indien Sauk, de l'Amérique du Nord[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la race rouge.]

     Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de
     frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondées
     uniquement sur des considérations anthropologiques, avec celles où
     nous a conduit, dans le livre précédent, l'étude des traditions
     antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de
     l'humanité primitive? Le lecteur aura certainement relevé cet
     accord et en aura apprécié toute l'importance, sans qu'il nous soit
     nécessaire de le lui signaler.

     «Mais, continue l'éminent anthropologiste que nous citons ici, les
     études paléontologiques ont conduit assez récemment à des résultats
     qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer et de
     Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le
     Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré.
     A la même époque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de
242  Verneuil, d'Archiac, les _barenlands_ de nos jours nourrissaient de
     grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines
     cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de
     l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls.

     «Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux
     l'existence en France de l'homme des âges tertiaires[121]. Mais tout
     semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares
     représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire,
     étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie
     de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque
     tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces
     que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir,
     comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement
     força les animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre
     pour chercher un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son
     gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats,
     l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi
     aisément.

       [Note 121: Nous avons fait plus haut par avance certaines réserves
       sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de
       l'existence de l'homme _dans nos contrées_ aux temps de la
       période tertiaire est encore douteuse.]

     «On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je
     parlais tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre
     d'apparition humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la
     paléontologie confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette
     conjecture.

     «Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour
     n'autorise à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce
     humaine. Aucun non plus ne conduit à chercher notre patrie
     originelle dans les régions chaudes, soit des continents actuels,
     soit d'un continent disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée,
     repose uniquement sur la croyance que le climat du globe, au moment
     de l'apparition de l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La
     science moderne nous a appris que c'est là une erreur. Dès lors
     rien ne s'oppose à ce que nos premiers ancêtres aient trouvé des
     conditions d'existence favorables jusque dans le nord de l'Asie, où
     nous ramènent tant de faits empruntés à l'histoire de l'homme, à
     celle des animaux et des plantes.»

     La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment
     l'unité spécifique du genre humain. La physiologie fournit des
243  éléments de démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une
     seule _espèce_ d'homme dont les différents groupes humains sont les
     _variétés_ et les _races_. La géographie zoologique conduit à
     admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement
     cantonnée dans un espace relativement très restreint. Si donc nous
     la voyons aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en
     irradiant en tous sens à partir de ce centre primitif. Le
     _peuplement du globe par voie de migrations_ est la conséquence
     nécessaire de ces prémisses.

       [Illustration 266: Galla de l'Abyssinie[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
       éthiopico-berbère.]

     Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races
     humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain
     nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme
     une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits
     historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle
     manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le _comment_ reste
     et restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle
     objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux
     faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe
     entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la
     faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater
     dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la
     possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues,
     de migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les
     conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues;
     comme absolument impossibles.

     «L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est
     possible dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais
244  qu'elle s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils
     appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son
     berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que
     nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains
     animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état
     sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que
     sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux
     États-Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en
     Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette
     acclimatation exige une véritable _lutte pour l'existence_, dans
     laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un
     ciel très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux
     et les plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent
     qu'au bout d'un certain nombre de générations leur fécondité
     native. Il y a d'ailleurs des races qui sont plus propres à
     s'acclimater que d'autres. Il y a des contrées malsaines où toutes
     les races dépérissent, comme la côte du Gabon; il en est, comme
     l'Australie, qui conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des
     conditions moyennes auxquelles les races les plus distinctes
     peuvent s'adapter. Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours
     réussi. L'influence délétère des agglomérations trop nombreuses,
     des vices qu'apporte aux sauvages le contact de la civilisation
     européenne, des guerres d'extermination et de bien autres causes de
     destruction ont amené l'anéantissement de certaines races qui
     avaient émigré. Malgré ces faits, n'en subsiste pas moins la loi
     générale qu'à quelque race qu'il appartienne l'homme peut se faire
     à tous les milieux auxquels s'est déjà accommodé son semblable,
     qu'il peut se reproduire sous tous les climats. Cette loi permet
     donc d'admettre que des migrations se sont opérées dans les sens
     les plus divers, que les races ont dû non-seulement se mêler, mais
     se substituer les unes aux autres, qu'aucune, en un mot, n'est
     irrévocablement attachée à une contrée déterminée.»

     Voilà pour ce qui est de la faculté spéciale d'acclimatation que
     possède l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de
     l'ensemble de son unité d'espèce, soit qu'on le considère
     séparément dans chacune de ses variétés et de ses races. Écoutons
     maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections élevées contre
     la possibilité matérielle du peuplement de la surface terrestre par
     des migrations ayant pour point de départ un centre d'origine
     commun et restreint.

     «Les migrations se montrent à peu près partout dans l'histoire,
245  dans les traditions et les légendes du nouveau comme de l'ancien
     monde. Nous les constatons chez les peuples les plus civilisés de
     nos jours et chez les tribus encore arrêtées aux plus bas échelons
     de la vie sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et
     dans quelque sens qu'elles s'étendent, elles nous font de plus en
     plus connaître les instincts voyageurs de l'homme. La paléontologie
     humaine, l'archéologie préhistorique ajoutent chaque jour leurs
     témoignages à ceux des sciences historiques.

       [Illustration 268: Kalmouk sibérien[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race altaïque dans ses
       variétés les plus rapprochées de la race jaune pure.]

     «A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement du
     globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparaît
     comme plus que probable. L'immobilité primordiale et ininterrompue
     d'une race humaine quelconque serait un fait en désaccord avec
     toutes les analogies. Sans doute, une fois constituée, elle
     laissera en place, à moins d'événements exceptionnels, un nombre
     plus ou moins considérable, et d'ordinaire la très grande majorité
     de ses représentants; mais, à coup sûr, dans le cours des âges,
     elle aura essaimé.

     «Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manière spéciale
     sur deux ordres de considérations tirées les unes de l'état social
     des peuples dans l'enfance et dépourvus des moyens d'action que
     nous possédons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-là
     indomptée devait opposer à leur marche.

     «La première objection repose évidemment sur une appréciation
     inexacte des aptitudes et des tendances développées chez l'homme
     par ses divers genres de vie. L'imperfection même de l'état social,
     loin d'arrêter la dissémination de l'espèce humaine, ne pouvait que
246  la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcément sédentaires;
     les pasteurs, moins attachés au sol, ont besoin de rencontrer des
     conditions spéciales. Les chasseurs au contraire, entraînés par
     leur genre de vie, par les nécessités qu'il impose et les instincts
     qu'il développe, ne peuvent que se disséminer en tout sens. Il leur
     faut pour vivre de vastes espaces; dès que les populations
     s'accroissent, même dans d'assez faibles proportions, elles sont
     forcées de se séparer ou de s'entre-détruire, comme le montre si
     bien l'histoire des Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs
     sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les
     peuples cultivateurs seront plutôt colonisateurs.

     «L'histoire classique elle-même confirme de tout point ces
     inductions théoriques. On sait ce qu'étaient les envahisseurs du
     monde romain, les destructeurs du Bas-Empire, les conquérants
     arabes. Le même fait s'est produit au Mexique. Les Chichimèques
     représentent ici les Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si
     l'Asie a tant de fois débordé sur l'Europe, si le nord américain a
     envoyé tant de hordes dévastatrices dans les régions plus
     méridionales, c'est que dans ces deux contrées l'homme était resté
     barbare ou sauvage.

     «Les obstacles naturels étaient-ils vraiment infranchissables pour
     les populations dénuées de nos moyens perfectionnés de locomotion?
     Cette question doit être examinée à deux points de vue, selon qu'il
     s'agit de migrations par terre ou par mer.

     «Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop exagéré
     la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que pouvaient
     lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les faunes.
     L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les temps
     quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté
     par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui
     pouvait rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi
     les Alpes avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les
     hordes asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides,
     pas plus que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les
     déserts sont chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux
     fleuves, il n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un
     radeau ou une outre.

     «En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme
     seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne
     s'opposait à l'expansion de tribus ou de nations avançant
     lentement, à leur heure, se poussant ou se dépassant tour à tour,
247  constituant des centres secondaires d'où partaient plus tard de
     nouvelles migrations. Même sur une terre peuplée, une race
     supérieure envahissante ne procède pas autrement. C'est ainsi que
     les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins,
     qui, partis d'un centre encore inconnu, arrivent au Gabon sur un
     front de bandière d'environ 400 kilomètres.»

       [Illustration 270: Kanitchudale[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.]

     Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des
     trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y
     sont adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des
     conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait
     franchir pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur
     passage de difficultés beaucoup plus grandes que celles que
     présente le passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune
     migration terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit
     facilement comment des tribus qui ne possédaient encore que des
248  moyens de transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu
     cependant traverser de semblables bras de mer et passer du
     continent dans les îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement
     parler, des migrations maritimes.

     Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter,
     nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait
     quelques migrations de cette dernière catégorie, qui se sont
     produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le
     bassin de la Méditerranée et dans celui de la mer d'Oman: par
     exemple la migration d'une partie des populations pélasgiques
     d'Asie-Mineure en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre
     l'Inde, d'une part, et, de l'autre, l'Arabie méridionale et la côte
     africaine du pays des Somalis. Mais ce sont, d'après leurs
     proportions mêmes, des faits de colonisation plutôt que proprement
     de migration. D'ailleurs nous les voyons se produire dans des
     conditions qui les rendent aussi peu extraordinaires que celui de
     l'établissement et de la diffusion de la race blanche en Amérique
     depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Il s'agit de mouvements
     opérés, en prenant la mer pour grand chemin, par des populations
     habituées au métier de matelots, possédant des vaisseaux capables
     d'affronter des traversées d'une certaine étendue, connaissant les
     conditions d'une navigation hanturière qui, sans franchir encore de
     bien vastes espaces, ne craignait pas cependant de perdre pour
     quelques journées la vue des côtes, par des populations parvenues à
     un degré de civilisation déjà remarquable. Remarquons de plus
     qu'aucun de ces transports de tribus entières par la voie de mer ne
     dépasse l'aire du développement habituel de la navigation
     commerciale à l'époque où elles se sont produites. Tout cela est
     bien loin de ce que firent les Scandinaves, avec des vaisseaux qui
     n'étaient ni plus forts ni plus perfectionnés, lorsqu'au IXe siècle
     ils colonisèrent le Groenland, et que, du XIe au XIVe siècle, ils
     fréquentèrent habituellement le Vinland, c'est-à-dire le littoral
     de l'Amérique du Nord, en y fondant des établissements.

     La réalisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en
     réalité presque aucun rapport avec le problème, insoluble
     semble-t-il au premier abord, que présente le peuplement par
     migrations de certaines parties du globe qui se composent d'îles
     disséminées sur un immense espace, séparées entre elles par
     d'énormes distances, et que cependant les Européens ont trouvées
     habitées par des tribus sauvages qu'il était difficile de croire
     capables d'avoir franchi, avec les faibles moyens en leur
     possession, les effrayantes étendues de mer qui s'interposent entre
249  ces îles et le continent où tout nous induit à placer le berceau
     unique et commun de l'espèce humaine. Et pourtant ce problème a été
     résolu d'une manière certaine par la science contemporaine, et cela
     précisément pour la région où le fait exigé par la doctrine
     monogéniste paraissait le plus invraisemblable.

       [Illustration 272: Malay[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
       malayo-polynésienne, dans sa division malaye.]

     La plupart des défenseurs de la pluralité des espèces d'homme et de
     l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre
     n'avaient en elles-mêmes rien d'impossible; mais il en était tout
     autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier,
     ils soutenaient que le peuplement de la Polynésie, par des
     immigrants venus de notre grand continent, était au-dessus de tout
     ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de
250  connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de
     navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le
     régime des vents et des courants devaient opposer une barrière
     insurmontable à toute entreprise de ce genre.

     Or, les admirables études de l'anthropologiste américain, M.
     Horatio Hale, puis de M. de Quatrefages, fondées sur les traditions
     orales des différents peuples de la Polynésie, sur les chants
     historiques qui s'y répètent de génération en génération, ainsi que
     sur les généalogies soigneusement étudiées de leurs maisons
     princières, ont permis de reconstituer sans lacunes, avec une
     sûreté parfaite et en n'enregistrant que des faits positifs,
     l'itinéraire et les annales de la migration maritime des
     Polynésiens. Il est impossible de le contester aujourd'hui, la
     Polynésie, cette région que les conditions géographiques semblent
     au premier abord isoler du reste du monde, a été peuplée à une
     époque rapprochée de nous par voie de migration volontaire, et de
     dissémination accidentelle, procédant de l'ouest à l'est, au moins
     pour l'ensemble, et elle l'a été par une population qui ne
     possédait même pas l'usage des métaux, qui en était encore aux
     pratiques de l'âge de la pierre polie. Les Polynésiens venus de la
     Malaisie, et de l'île Bouro en particulier, se sont établis et
     constitués d'abord dans les archipels de Samoa et de Tonga; de là
     ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert devant eux;
     ils ont trouvé désertes, à bien peu près, toutes les terres où ils
     ont abordé et n'ont rencontré que sur trois ou quatre points
     quelques tribus peu nombreuses de sang plus ou moins noir. Il y a
     plus. On est parvenu à déterminer avec une approximation très
     rapprochée les dates des principales étapes de cette migration si
     extraordinaire. C'est vers l'époque de l'ère chrétienne que les
     ancêtres des Polynésiens sont sortis de l'île de Bouro, et dans les
     quatre premiers siècles de cette ère qu'a eu lieu leur première
     extension jusqu'aux îles Samoa et Tonga. Au Ve siècle ils
     occupaient les Marquises, au VIIIe les îles Sandwich, aux XIIIe,
     dans une autre direction, les îles Manaïa, d'où partirent les
     colons qui s'établirent à la Nouvelle-Zélande entre 1400 et 1450.
     Ainsi c'est au plus tôt dans les premières années du XVe siècle de
     notre ère qu'ont pris terre, dans cette dernière contrée, ces
     Maoris dont on a voulu faire les enfants du sol qui les porte.
251
       [Illustration 274: Tahitien[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race
       malayo-polynésienne dans sa division canaque ou polynésienne.]

     Les dates que nous venons d'indiquer prouvent que cette migration
     est étrangère à l'histoire ancienne, de même que le domaine où elle
     s'est développée est en dehors de l'aire géographique des
     civilisations dont les époques les plus antiques font le sujet du
     présent ouvrage. Il en est de même du peuplement de l'Amérique,
     dont l'époque et le mode ne sont pas aussi bien éclaircis, et où il
     faut sûrement admettre des époques différentes et des couches
     d'immigrations successives. La question se complique ici par le
     fait de l'existence sur le nouveau continent, dès l'époque
     quaternaire, d'une population humaine encore imparfaitement connue,
     qui n'a peut-être pas été étrangère à la formation de la race
     rouge, à laquelle appartient l'immense majorité des indigènes de
     l'Amérique. L'homme américain des temps géologiques a dû passer
     d'Asie en Amérique par le Nord, où les îles Aléoutiennes
     établissent entre l'extrémité orientale de l'Asie et le
     Nouveau-Monde une chaîne ininterrompue, dont les anneaux sont si
     rapprochés que le passage par cette voie rentrait plutôt dans la
     donnée des migrations terrestres que dans celle des migrations
     maritimes. Mais en dehors de la race rouge, le continent américain
     a présenté à ses premiers explorateurs des îlots de populations
     appartenant de la manière la plus formelle aux trois races, jaune,
     noire et blanche, isolés au milieu de la masse des indigènes, qui
252  est de race rouge. Et l'existence de ces îlots sporadiques ne peut
     s'expliquer que par des faits de dissémination accidentelle,
     produits des tempêtes et des grands courants marins, faits ayant
     pour théâtres le littoral de l'Océan Pacifique, de la Californie au
     Pérou, le long du trajet du vaste courant que les Japonais
     appellent Kouro-Sivo ou «fleuve noir,» ou bien le littoral de
     l'Atlantique, là où portent le Gulf-stream et son contre-courant.

     Je ne veux pas, du reste, m'appesantir plus longuement sur des
     ordres de faits qui n'intéressent pas directement le sujet spécial
     de l'histoire que j'ai entrepris de raconter. Il était cependant
     impossible de les passer absolument sous silence, en touchant d'une
     manière générale à la question de la diffusion, sur toutes les
     parties de la surface terrestre, de l'homme, sorti d'une source
     unique sur un point déterminé du globe. Mais il me suffit d'y avoir
     trouvé dans le passé la justification de ces belles paroles du
     grand géologue anglais Lyell, aussi fermement convaincu de l'unité
     de l'espèce humaine, et de la sortie de tous ses rameaux d'un
     centre commun, que de son antiquité géologique: «En supposant que
     le genre humain disparût en entier, à l'exception d'une seule
     famille, fût-elle placée sur l'Océan ou sur le nouveau continent,
     en Australie ou sur quelque îlot madréporique de l'Océan Pacifique,
     nous pouvons être certains que ses descendants finiraient dans le
     cours des âges par envahir la terre entière, alors même qu'ils
     n'atteindraient pas à un degré de civilisation plus élevé que les
     Esquimaux ou les insulaires de la mer du Sud.»


     § 3.--GRANDES DIVISIONS DES RACES HUMAINES, TYPES FONDAMENTAUX ET
     TYPES SECONDAIRES.

     Entre les nombreuses variétés de l'espèce humaine, dont nous avons
     indiqué un peu plus haut, à grands traits, la distribution
     géographique, on ne peut pas toujours distinguer les plus
     anciennes, celles qui sont pures ou du moins constituées depuis des
     milliers d'années, de celles qui résultent de croisements.
     «Toutefois, dit M. Maury, en s'appuyant sur ce fait fourni par la
     physiologie végétale que les espèces pures varient peu ou restent
     dans leurs variations soumises à des lois végétales, tandis que
     chez les hybrides la forme se dissout, d'une génération à l'autre,
     en variations individuelles, on peut admettre que les races
     humaines dont le type est le plus persistant, sont les moins
     mélangées. En tenant compte de toutes les variétés spécifiques, et
253  en rangeant les unes à côté des autres, par ordre d'affinités,
     toutes les races humaines, on arrive à reconnaître qu'elles se
     groupent autour de trois types principaux:

     «Un type blanc,

     «Un type jaune,

     «Et un type noir.

     «On passe de l'un à l'autre type par une série de types
     intermédiaires, qui représentent des races mixtes. Quoique à
     certains égards indépendant du climat et de latitude, quoique
     persistant un laps de temps fort long quand il est transporté en
     d'autres régions que celle où il est indigène, le type ne peut être
     considéré comme ayant une origine étrangère à la constitution du
     pays où il se produit. Au contraire, tout donne à penser
     aujourd'hui que la race, émigrée sous un autre ciel, revient peu à
     peu au type propre à ce nouveau climat. C'est ainsi que
     l'Anglo-Américain tend à se rapprocher du type indien, qu'il perd
     chaque jour davantage de sa physionomie européenne pour prendre
     celle des anciens indigènes, avec lesquels il évite pourtant de se
     croiser; de même le nègre établi dans les contrées froides perd,
     après plusieurs générations, en partie le pigment noir de sa peau
     et prend une couleur grisâtre. Ce phénomène nous explique comment
     les populations aryennes ont pu en Europe revêtir un type tout
     septentrional. Inversement, les Portugais établis depuis plusieurs
     générations dans l'Inde, sans se croiser avec les Hindous, ont pris
     peu à peu, par l'action du climat, la coloration et le type de
     ceux-ci. Ce phénomène tend donc à faire attribuer un caractère plus
     géographique que physiologique à la distinction des races.

     «Le type blanc semble avoir son berceau dans le plateau de l'Iran,
     d'où il a rayonné dans l'Inde, l'Arabie, la Syrie, l'Asie-Mineure
     et l'Europe, circonstance qui a fait donner à la race blanche le
     nom assez impropre de _caucasique_.

     «Le type jaune existe en Chine depuis la plus haute antiquité; il
     se présente dans toutes les contrées habitées par les populations
     mongoliennes; de là l'épithète de _mongolique_ appliquée à la race
     chez laquelle il s'observe. Cette race s'est répandue, au sud,
     jusque dans les deux presqu'îles de l'Inde et dans la Malaisie; au
     nord, elle confine aux régions polaires.

     «Le type noir répond à l'Afrique centrale et occidentale, et paraît
     s'être étendu sous la zone intertropicale, depuis la côte orientale
254  de l'Afrique jusqu'en Australie.» Son centre primitif de formation
     a peut-être été dans une partie de l'Inde ou vers l'Éthiopie
     asiatique des anciens, le Beloutchistan actuel. C'est ainsi qu'on
     s'expliquerait le mieux le double courant divergent de migration
     qui a répandu les populations de ce type, d'un côté en Afrique, de
     l'autre dans l'Inde méridionale, dont les traditions
     semi-historiques conservent le souvenir de peuples noirs, dans les
     Philippines, où nous rencontrons les Negritos, dans la Papuasie et
     dans une portion de l'Océanie, dans celle qu'on appelle
     spécialement la Mélanésie.

     Les nègres du type le plus caractérisé ont le crâne allongé,
     comprimé, étroit surtout aux tempes. L'os de la mâchoire supérieure
     se projette en avant, par cette disposition que les naturalistes
     appellent _prognathisme_; de là les traits les plus saillants du
     visage de la race noire, le peu de saillie du nez, son épatement à
     l'endroit des narines et le développement exagéré des lèvres. Les
     cheveux sont noirs, courts et crépus, le système pileux en général
     très peu développé, ce qui se remarque aussi chez les différents
     mammifères des pays qu'habite le nègre. Avec quelques
     particularités dans la forme du torse et une courbure sensible des
     jambes, ce sont là les caractères essentiels et distinctifs de la
     race noire, bien plus que la couleur, car il est tel peuple de race
     blanche, comme les Abyssins, à qui un long séjour dans l'Afrique
     équatoriale a donné une teinte de peau tout aussi foncée.

     Le crâne de la race jaune présente une forme arrondie; l'ovale de
     la tête est plus large que chez les Européens. Les pommettes sont
     fortement saillantes, les joues relevées vers les tempes; par
     suite, l'angle externe des yeux se trouve élevé, les paupières
     comme bridées et à demi-closes. Le front s'aplatit au-dessus des
     yeux. Le nez est écrasé vers le front, le menton court, les
     oreilles démesurément grandes et détachées de la tête. La couleur
     de la peau se montre généralement jaune et tourne au brun dans
     certains rameaux. Les poils sont durs et presque constamment noirs
     comme les yeux.

     Quant à notre race blanche, elle est avant tout caractérisée par la
     beauté de l'ovale que forme sa tête. Les yeux sont horizontaux et
     plus ou moins largement découverts par les paupières; le nez est
     plus saillant que large; la bouche est petite ou modérément fendue,
     les lèvres sont assez minces. La barbe est fournie, les cheveux
     longs, lisses ou bouclés, et de couleur variable. La peau, d'un
255  blanc rosé, a plus ou moins de transparence, selon le climat, les
     habitudes et le tempérament. Sous le rapport intellectuel et moral,
     la race blanche a une supériorité marquée sur les autres. C'est
     parmi les peuples qui y appartiennent que nous rencontrons, depuis
     une haute antiquité, le plus grand développement de civilisation et
     les tendances les plus progressives.

       [Illustration 278: Australien[1].]

       [Note 1: D'après Prichard.]

     Peut-être faut-il joindre à ces trois types, comme celui d'une
     quatrième race fondamentale de l'humanité, le type rouge, propre à
     l'Amérique, où il s'est certainement constitué. Nous avons indiqué
     déjà plus haut les principaux traits qui distinguent le visage de
     l'homme de ce type, très voisin dans sa construction osseuse du
     type blanc, mais s'en distinguant par la couleur, toujours d'un
     brun rouge ou cuivrée, avec plus ou moins d'intensité dans le ton,
     puis par la rareté du système pileux, car toutes les populations
     américaines ont les cheveux rares et courts, et sont imberbes.

     On ne saurait déterminer toutes les variétés sorties des
     innombrables mélanges opérés entre les trois races primordiales, ou
     dues à l'action combinée des influences sous lesquelles chacune de
     ces trois grandes races a pris naissance. Quelques-unes ont
     cependant des caractères spécifiques assez tranchés, assez
     permanents pour constituer des sous-races particulières.

     Ce sont:
256
     La race boréale, qui embrasse toutes les populations habitant au
     voisinage du cercle polaire arctique, et qui est intermédiaire
     entre les races blanche et jaune. C'est à cette race, nous l'avons
     vu plus haut, qu'appartenait une partie des habitants de notre
     contrée à l'époque quaternaire, les tribus qui ont laissé leurs
     vestiges bien caractérisés à Grenelle, sur les rives de la Seine,
     et à Furfooz en Belgique;

     La race altaïque ou ougro-japonaise, qui est sortie du même
     métissage de blancs et de jaunes et qui présente une série continue
     de transitions graduelles entre ces deux types extrêmes; la race
     boréale n'en est presque qu'une exagération, et par quelques-uns
     des peuples qui la constituent, comme les Lapons, la race altaïque
     arrive à la toucher d'une manière intime; les Samoyèdes, plus
     boréaux de type et de demeure, forment le lien et la transition
     entre les deux; ce sont surtout le langage et l'habitat qui
     constituent à la race altaïque une individualité pleinement
     distincte de celle de la race boréale; on serait assez disposé à
     les envisager comme deux branches d'une même famille humaine que
     des milieux divers ont différenciées[122], mais qui sortiraient
     originairement d'une seule souche;

       [Note 122: Il faut remarquer, en effet, combien le type des
       Yakoutes, qui sont pourtant de sang turc pur, c'est-à-dire
       altaïque, est devenu celui de la race boréale dans leur séjour
       sur les bords de la Léna, touchant à la mer Glaciale.]

     La race malayo-polynésienne, qui participe à la fois des types
     nègre, mongolique et blanc, et dont le domaine s'étend, de chaque
     côté de l'équateur, depuis Madagascar jusqu'en Polynésie;

     La race égypto-berbère, qui a peuplé le nord et le nord-est de
     l'Afrique; elle participe des races blanche et noire, et présente
     un grand nombre de variétés où l'un ou l'autre élément est
     prépondérant;

     La race hottentote, de l'extrémité méridionale de l'Afrique, qui se
     place entre la race nègre et la race jaune;

     La race noire pélagienne, dont les Papous, les Negritos et les
     Australiens sont les principales variétés; on peut la considérer
     comme une branche de la race nègre, distinguée par sa
     brachycéphalie, tandis que les noirs africains sont éminemment
     dolichocéphales.

     On est ainsi amené à reconnaître dix grandes familles d'hommes, dix
     types, tant secondaires que primaires, qui, dans leur distribution
     actuelle, répondent sensiblement à des régions zoologico-botaniques
     assez nettement tracées.

     Nous l'avons dit plus haut, l'influence des milieux et l'hérédité
257  rendant permanente une variété d'abord produite accidentellement,
     ont été, sans aucune contestation possible, les deux principaux
     facteurs de la formation des races humaines. C'est à eux seuls
     qu'il convient d'attribuer l'apparition des types fondamentaux
     autour desquels se groupent tous les autres, plus indécis, moins
     nettement définis et occupant une position intermédiaire.

       [Illustration 280: Femme hottentote[1].]

       [Note 1: D'après Prichard. Type de la sous-race hottentote.]

     Mais dans la formation des types secondaires, qui tous participent
     dans une certaine mesure à la fois de plusieurs des types
     primordiaux, et surtout des innombrables variétés qui les
     subdivisent à l'infini et font passer de l'un à l'autre par une
     série de transitions graduelles et presque insensibles, il n'est
     guères douteux qu'une autre action se soit aussi exercée, celle du
     métissage, c'est-à-dire des unions entre deux races différentes
     mises en contact, qui a produit des types nouveaux portant
     l'empreinte de leur double origine. Ici encore, c'est par
     l'analogie avec les faits qui se produisent sous nos yeux que nous
     pouvons juger ceux qui ont marqué les temps primitifs de l'espèce
     humaine et de sa diffusion sur la surface de la terre.

     La prodigieuse expansion de la race blanche européenne, comme
     commerçante, civilisatrice et conquérante, depuis le XVe siècle, a
     produit et produit encore de nos jours de très nombreux faits de
     métissage de cette race avec les races de couleur en Amérique, dans
     l'extrême Asie et en Océanie. On peut évaluer actuellement à 18
     millions, c'est-à-dire à 1/62 de la population totale du globe, le
     nombre des métis modernes de ce genre.

     Mais la plupart des croisements qui les produisent ne s'opérant que
     passagèrement, ils n'ont pu engendrer de véritables races, d'un
     caractère permanent. Le sang qui finit par prédominer davantage
     ramène peu à peu au type qu'il représente. C'est ainsi que dans
258  certaines parties de l'Amérique centrale et méridionale, l'infusion
     toujours de plus en plus grande du sang indien chez les créoles
     d'origine espagnole, tend à faire reparaître à l'état presque pur
     la vieille race, qui avait été d'abord repoussée dans les forêts et
     les savanes, et à rendre au Nouveau-Monde sa population indigène.
     Mais là où le métissage se reproduit sans cesse avec les mêmes
     éléments, une race croisée tend à se constituer, qui prend même
     parfois la place de la race indigène. En Polynésie, la population
     primitive est graduellement remplacée par un croisement d'Européens
     et de Polynésiens. Aux Philippines, notamment à Luçon, les métis de
     Tagals, de Chinois et d'Espagnols voient leur chiffre incessamment
     grossir, et ils se substituent peu à peu aux insulaires primitifs.
     Au Cap, le croisement des Hollandais et des Hottentots donna
     naissance à des métis appelés Basters, qui devinrent bientôt assez
     nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au delà de la
     Rivière Orange. Ils s'y sont constitués sous le nom de Griquas, et
     leur population s'accroît rapidement par elle-même. C'est
     certainement un phénomène tout semblable qui s'est produit en
     beaucoup de lieux dans le passé, et plusieurs des races qui
     tiennent déjà une place dans l'histoire ancienne n'ont pas d'autre
     origine. Il n'est que bien peu de peuples dans le monde que l'on
     puisse considérer comme appartenant à une race absolument pure.

     «Le milieu et l'hérédité, dit M. de Quatrefages, ont façonné les
     premières races humaines, dont un certain nombre a pu conserver
     pendant un temps indéterminé cette première empreinte, grâce à
     l'isolement.

     Peut-être est-ce pendant cette période, bien lointaine, que se sont
     caractérisés les trois grands types, nègre, jaune et blanc.

     Les instincts migrateurs et conquérants de l'homme ont amené la
     rencontre de ces races primaires, et par conséquent les croisements
     entre elles.

     Quand les races métisses ont pris naissance, le croisement même n'a
     fonctionné que sous la domination du milieu et de l'hérédité.

     Les grands mouvements de populations n'ont lieu qu'à intervalles
     éloignés et comme par crises. Dans l'intervalle d'une crise à
     l'autre, les races formées par croisement ont eu le temps de
     s'asseoir et de s'uniformiser.

     La consolidation des races métisses, l'uniformisation relative des
     caractères à la suite du croisement, ont été forcément très lentes
259  par suite du défaut absolu de sélection. Par conséquent, toute race
     métisse uniformisée est en même temps très ancienne.

     Les instincts de l'homme ont amené le mélange des races métisses,
     comme ils avaient produit celui des races primaires.

     Toute race métisse, uniformisée et assise, a pu jouer, dans de
     nouveaux croisements, le rôle d'une race primaire.

     L'humanité actuelle s'est ainsi formée, sans doute pour la plus
     grande partie, par le croisement successif d'un nombre encore
     indéterminé de races.

     Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races
     quaternaires, n'en sont pas moins représentées encore de nos jours,
     soit par des populations généralement peu nombreuses, soit par des
     individus isolés, chez lesquels l'atavisme reproduit les traits de
     ces ancêtres reculés.» C'est un fait que nous avons exposé déjà
     dans le livre précédent.


     § 4.--L'HOMME PRIMITIF.

     Il serait du plus haut intérêt, parmi les grands types primordiaux
     de l'humanité, que nous trouvons déjà complétement constitués et
     aussi distincts qu'aujourd'hui dès les temps les plus anciens où
     remontent l'histoire positive et les monuments de la civilisation,
     d'arriver à déterminer quel est le plus antique et s'il en est un
     qui représente encore avec un certain degré d'exactitude l'homme
     primitif. Malheureusement c'est là une question à laquelle la
     science est impuissante à donner une réponse formelle. Elle n'a pas
     d'éléments certains pour déterminer quel était le type primitif de
     notre espèce.

     Ce qui paraît bien probable, et même presque certain, c'est que ce
     type a dû, dans le cours des âges, s'effacer et disparaître, et
     qu'il n'était précisément celui d'aucune des races actuelles. Les
     conditions de milieu dans lesquelles l'homme est apparu sur la
     terre ont profondément changé, puisque c'étaient celles d'une autre
     époque géologique. Comment admettre que de tels changements aient
     permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand
     tout se transformait autour de lui, l'homme ne pouvait rester
     immuable. Et d'ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le
     métissage a eu aussi sa part dans cette modification.

     Cependant, d'autre part, nous avons constaté que la tête osseuse de
260  la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en
     Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes
     qui ont joué un rôle considérable parmi leurs compatriotes. Les
     autres races de la même époque, à en juger de même par la tête
     osseuse, ont parmi nous de nombreux représentants. Elles ont
     pourtant traversé une révolution géologique qui nous sépare de
     notre souche originelle. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que
     celle-ci ait transmis à un certain nombre d'hommes, peut-être
     dispersés dans le temps et dans l'espace, au moins une partie de
     ses caractères.

     Malheureusement on ne sait où chercher ces reproductions, plus ou
     moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements,
     il serait impossible de les reconnaître pour telles si on venait à
     les rencontrer. Ici l'observation seule ne peut donc fournir aucune
     donnée. Mais, éclairée par la physiologie, elle permet quelques
     conjectures.

     Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l'homme primitif
     dans les tribus placées aux derniers rangs de l'espèce humaine,
     comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion
     n'est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par
     leurs caractères physiques un état de dégradation qui indique un
     état antérieur plus élevé, et qui est le résultat des conditions
     d'existence au milieu desquelles les a conduits le passé de leur
     race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit
     combien elle s'altère quand elle retombe dans une vie presque
     sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un
     perfectionnement du type, dû aux conditions exceptionnellement
     favorables de climat dans lesquelles elle a vécu, et surtout à la
     longue pratique de la civilisation.

     On observe chez toutes les espèces animales qui présentent des
     variétés nombreuses, un genre de phénomènes que les naturalistes
     ont qualifié du nom à'_atavisme_. C'est l'apparition sporadique,
     dans toutes les variétés, d'individus qui reproduisent, au lieu du
     type de leurs auteurs directs, le type originaire de l'espèce,
     antérieur à la formation des variétés. Certains faits, qui se
     reproduisent de temps à autre dans les différentes races de
     l'humanité, paraissent devoir être regardés comme des faits
     d'atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de
     Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considèrent comme
     pouvant jeter quelque lumière sur ce qu'étaient les ancêtres
     primitifs de notre espèce. Deux points surtout paraissent en
261  ressortir: c'est que le visage des premiers hommes devait présenter
     un certain prognathisme et que leur teint n'était pas noir.

     Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la
     mâchoire supérieure, existe chez toutes les familles de la race
     noire; il n'est pas moins accusé chez une partie de la race jaune.
     On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des
     variétés groupées dans la sous-race boréale. Considérablement
     atténué chez les blancs, il y reparaît pourtant assez fréquemment
     chez des individus isolés, parfois à peu près aussi marqué que dans
     les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d'hommes
     de l'âge quaternaire qui nous sont jusqu'à présent connues. Tout
     semble donc indiquer que ce caractère devait être assez fortement
     prononcé chez nos premiers ancêtres.

     «Les phénomènes d'atavisme portant sur la coloration, dit M. de
     Quatrefages, sont fréquents chez les animaux. On les constate
     également dans l'espèce humaine. Cette considération me fait
     attacher une importance réelle à l'opinion d'Eusèbe de Salles, qui
     attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signalé, en
     effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les
     cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte.

     L'es expériences de Darwin sur les effets du croisement entre races
     très différentes de pigeons conduisent à la même conclusion. Il a
     vu, à la suite de ces croisements, reparaître dans les métis des
     particularités de coloration propres à l'_espèce_ souche et qui
     avaient disparu dans les deux _races_ parentes. Or, dans nos
     colonies, le tierceron, fils de mulâtre et de blanc, a souvent les
     cheveux rouges. En Europe même, selon la remarque de M. Hamy, il
     naît souvent des enfants à cheveux rouges, lorsque le père et la
     mère sont franchement, l'un brun et l'autre blond. Dans tous les
     cas de cette nature, on dirait que le caractère primitif se dégage
     par la neutralisation réciproque des caractères ethniques opposés
     accidentellement acquis.»

     Il est permis d'être plus affirmatif sur ce point que les auteurs
     de notre espèce n'étaient pas noirs. Le ton plus foncé de la peau,
     le développement exagéré de la matière noire ou pigmentum, qui se
     forme sous le derme, est très positivement un effet des climats
     brûlants et de l'ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la
     région intertropicale, où certainement le berceau primitif de
     l'humanité ne s'est pas trouvé. De plus, on voit assez fréquemment
262  apparaître, par un effet d'atavisme, des individus blancs ou jaunes
     dans les populations nègres; on ne voit jamais naître de nègres au
     sein des populations blanches ou jaunes.

     M. de Quatrefages est même d'avis qu'on pourrait aller encore plus
     loin, que d'après d'autres faits de même classe on serait dans une
     certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de
     l'humanité devait plutôt se rapprocher de celui de la race jaune,
     dont les langues sont aussi celles qui se sont conservées à l'état
     le plus primitif. Mais nous n'osons pas le suivre sur ce terrain
     encore bien peu assuré, et nous préférons nous borner aux données
     suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire
     actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance.
     Suivant toutes les apparences, l'homme du type originaire devait
     présenter un prognathisme accusé, et n'avait ni le teint noir ni
     les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu'à un
     degré qui approche moins de la certitude, que son teint, s'il
     n'était pas noir, n'était pas non plus absolument blanc, et qu'il
     accompagnait une chevelure tirant sur le roux.

     «L'homme, dit encore l'illustre anthropologiste auquel nous avons
     fait tant d'emprunts dans ce chapitre, l'homme a d'abord sans doute
     peuplé son centre d'apparition et les contrées immédiatement
     voisines. Puis il a commencé l'immense et multiple voyage qui date
     des temps tertiaires et dure encore aujourd'hui. Il a traversé deux
     époques géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth
     et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d'une riche
     faune; tout au moins, il les a vus chassés par le froid jusque dans
     le midi de l'Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard,
     lui-même a repris possession des _barenlands_; il a poussé ses
     colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu'au pôle
     lui-même, en même temps qu'il envahissait les sables et les forêts
     des tropiques, atteignait l'extrémité des deux grands continents et
     peuplait tous les archipels.

     Depuis bien des milliers d'années, l'homme a donc subi l'action de
     tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux
     dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers
     genres de vie auxquels il s'est livré, les différents degrés de
     civilisation auxquels il s'est arrêté ou élevé, ont encore
     diversifié pour lui les conditions d'existence. Était-il possible
     qu'il conservât partout et toujours ses caractères primitifs?
263
     L'expérience, l'observation, conduisent à une conclusion tout
     opposée.

     En voyant l'Anglo-Saxon de nos jours, bien que protégé par toutes
     les ressources d'une civilisation avancée, subir l'action du milieu
     américain et se transformer en Yankee, il nous faut admettre qu'à
     chacune de ses grandes étapes, l'homme, soumis à des conditions
     d'existence nouvelles, a dû s'harmoniser avec elles, et pour cela
     se modifier. Chacune de ces stations principales a nécessairement
     vu se former une race correspondante. Les caractères primitifs,
     ainsi atteints successivement, se sont inévitablement altérés de
     plus en plus, en raison de la longueur du voyage et de la
     différence des milieux. Parvenus au bout de leur course, les
     petits-fils des premiers émigrants n'avaient certainement conservé
     que bien peu des traits de leurs ancêtres.

     Le type humain primitif a probablement présenté, pendant un temps
     indéfini, ses caractères originels chez les tribus qui restèrent
     attachées au centre d'apparition de notre espèce. Quand vint
     l'époque glaciaire, qui, selon toute apparence, rendit inhabitable
     la première patrie de l'homme, ces tribus durent émigrer à leur
     tour. Dès lors, la terre n'eut plus d'_autochthones_; elle ne fut
     peuplée que de _colons_. En même temps, l'action modificatrice des
     milieux pesa sur les derniers venus, qui, eux aussi, se
     transformèrent.

     A partir de ce moment, le type primitif de l'homme a été perdu;
     l'_espèce humaine_ n'a plus été composée que de races, toutes plus
     ou moins différentes du premier modèle.»


     § 5.--LA DESCENDANCE DES FILS DE NOA'H DANS LA GENÈSE[123].

       [Note 123: Sur ce sujet, voyez principalement: Bochart, _Geographia
       sacra seu Phaleg et Chanaan_, Caen 1646 (et dans le tome Ier de
       ses OEuvres complètes, Leyde, 1792).--J.-D. Michaëlis,
       _Spicilegium geographiae Hebraeorum exterae_, Goettingue,
       1769-1780.--Forster, _Epistolae ad J.-D. Michaelem_, Goettingue,
       1772.--Volney, _Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne_,
       tome I, Paris, 1814.--Schulthess, _Das Paradies_, Zurich,
       1816.--Rosenmüller, _Handbuch der biblischen Alterthumskunde_,
       tome I, 1re et 2e partie, Leipzig, 1823.--Feldhoff, _Die
       Voelkertafel der Genesis_, Elberfurt,1837.--Krücke, _Erklærung
       der Voelkertafel im Buch Mose_, Bonn, 1837.--Ch. Lenormant,
       _Introduction à l'Histoire de l'Asie occidentale_, Paris,
       1838.--Tuch, _Commentar ueber die Genesis_, Halle, 1833.--Knobel,
       _Die Voelkertafel der Genesis_, Giessen, 1850.--Dillmann, _Die
       Genesis_, Leipzig, 1875.--Fr. Lenormant, _Les origines de
       l'histoire_, tome II, Paris, 1881.--Ewald, _Jahrbücher_, tomes IX
       et X.--Le _Realwoerterbuch_ de Winer et le _Bibellexikon_ de
       Schevkel.

       Pour la généalogie spéciale des enfants de Yapheth: J. von
       Goerres, _Die Jafetiten und ihre Heimath Armenien_, Munich,
       1844.--Bergmann, _Les peuples et la race de Jafête_, Strasbourg,
       1853.--Kiepert, _Ueber die geographische Stellung der noerdlichen
       Lænder in der phoenizischen-hebræischen Urkunde_, dans les
       _Monatsberitchte_ de l'Académie de Berlin, année 1859.--De
       Lagarde, _Gesammelte Abhandlungen_, Leipzig, 1866, p. 254 et
       suiv.--A. Maury, dans le _Journal des savants_, avril, mai et
       juin 1869.

       Pour la comparaison du tableau ethnographique de la Genèse avec
       les documents égyptiens: Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_,
       Leipzig, 1868.

       Pour sa comparaison avec les documents assyriens: E. Schrader,
       _Die Keilinschriften und das Alte Testament_, Giessen, 1872.]

     Noa'h, comme nous l'avons déjà dit, avait, suivant la Bible, trois
     fils, Schem, 'Ham et Yapheth. Dans le dixième chapitre de la
     Genèse, l'auteur inspiré donne le tableau des peuples connus de son
     temps, rattachés à la filiation de ces trois grands chefs de races
264  de l'humanité nouvelle, postérieure au déluge. C'est le document le
     plus ancien, le plus précieux et le plus complet sur la
     distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On
     est même en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de
     Moscheh (Moïse), car il présente un état des nations que les
     monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points
     importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est
     faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui
     est Babylone et la Chaldée, non l'Égypte ou la Palestine. Il est
     donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait
     partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec
     elle de la Chaldée, et qu'il représente la distribution des peuples
     connus dans le monde civilisé au moment où le patriarche abandonna
     les rives de l'Euphrate, c'est-à-dire 2,000 ans avant l'ère
     chrétienne.

     Depuis longtemps il a été reconnu que, malgré la forme généalogique
     donnée à ce tableau du chapitre X de la Genèse, tous les noms qui
     le composent sont des noms de peuples. On a soutenu, il est vrai,
     que c'étaient primitivement des noms d'hommes, et qu'il y avait là,
     non pas une liste de peuples, mais une généalogie proprement dite
     des premiers ancêtres dont ces peuples sortirent. La forme même des
     noms constituant la liste ne permet pas une semblable
     interprétation. Le plus grand nombre d'entre eux ne sont pas au
     singulier, comme c'est l'habitude constante pour les noms propres
     d'hommes; ils ont la forme du pluriel hébraïque en _im_. Ce sont
     donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité
     ethnique, et non le patriarche d'où on la regardait comme
     descendue. D'autres sont des noms de pays: Kena'an, par exemple, un
     des fils de 'Ham, signifie «le bas pays;» Miçraïm est un duel qui
     désigne la Haute et la Basse-Égypte. On trouve même dans la liste
     des noms de villes; par exemple, quand nous y lisons que Kena'an
     engendra Çidon, son premier-né, ceci veut dire que Sidon fut la
     première métropole des Phéniciens.

       [Illustration 288: ETHNOGRAPHIE DU CHAPITRE DIX DE LA GENÈSE]
265
     On a aussi beaucoup discuté sur la question de savoir si le
     principe de construction de la liste a été purement géographique ou
     bien ethnographique; en d'autres termes, comme le dit fort bien M.
     Philippe Berger, «si l'auteur a seulement décrit ce qu'il avait
     sous les yeux, ou bien s'il s'est inspiré de la tradition, et si
     cette table représente avec plus ou moins d'exactitude non pas
     seulement les relations géographiques, mais la filiation des
     peuples qui y figurent.» Les partisans de l'interprétation
     géographique prétendent que la classification des peuples est
     artificielle dans le document biblique, et que sous cette triple
     division l'on a compris tout le monde connu: Yapheth désignant tous
     les peuples situés à l'ouest ou au nord; 'Ham les habitants de la
     côte méridionale de l'Asie et de l'Afrique; enfin Schem, ceux qui
     habitaient la Syrie et les pays voisins, jusqu'à l'Arabie d'un côté
     et au golfe Persique de l'autre. On a prétendu aussi que, dans
     cette table, des peuples de races différentes ont été groupés
     ensemble; qu'ainsi les Kenânéens sont donnés comme frères des
     Égyptiens, qui appartiendraient à une autre race. Mais cette
     objection a été soulevée sous l'empire d'un préjugé, très répandu
     il y a quelques années encore, lequel consistait à voir dans le
     langage le critérium infaillible de la race. Ce préjugé est
     aujourd'hui déraciné dans la science, et nous ferons voir un peu
     plus loin à quel degré les faits le démentent. Bien souvent les
     divisions des langues ne correspondent pas à celles des races.
     Cette idée fausse écartée, toute base manque aux arguments qu'on en
     tirait contre le caractère réellement ethnographique du tableau de
     la descendance de Noa'h dans la Genèse. Mais la meilleure
     démonstration de l'exactitude de ce caractère ethnographique ou
     ethnogénique sera l'analyse même du tableau. Elle ne laissera pas,
     je crois, de doute dans l'esprit du lecteur sur ce que nous y avons
     une classification des peuples, non d'après leur position
     géographique, mais d'après leur parenté d'origine, telle qu'elle se
     déduisait de la tradition, et de la ressemblance de leur type
     physique.

     Ce document fournit donc une base d'un prix inestimable pour les
     recherches historiques de l'ethnographie, c'est-à-dire de la
     science qui s'occupe de rechercher les affinités des nations entre
     elles et leurs origines. L'étude attentive des traditions de
     l'histoire, la comparaison des langues et l'examen des caractères
266  physiologiques des diverses nations, fournissent des résultats
     pleinement d'accord sur cette matière avec le témoignage du livre
     inspiré. Nous allons exposer, aussi brièvement que possible, les
     faits qui ressortent des renseignements ethnographiques de la
     Genèse et les constatations de la science moderne, qui sont venues
     les compléter ou les éclaircir[124].

       [Note 124: Une carte, gravée hors texte, éclaircira pour le lecteur
       toute cette étude de l'ethnographie de la Genèse.]

     FAMILLE DE 'HAM.--'Ham, dont le nom veut dire «le noir, le brun,»
     est le père de la grande famille dont les peuples de la Phénicie,
     de l'Égypte et de l'Éthiopie étaient primitivement descendus. Ce
     groupe de populations, que représentent encore de nos jours les
     fellahs de l'Égypte, les Nubiens, les Abyssins et les Touaregs, et
     avec un mélange de sang blanc, probablement yaphétite ou
     indo-européen, dont on peut déterminer historiquement la date d'une
     manière approximative, les Berbères ou Amazigs, présente tous les
     traits anatomiques essentiels de la race blanche. Mais il se
     distingue par le teint toujours foncé, qui passe du brun clair à la
     couleur du bronze et presque au noir, par la taille peu élevée, le
     menton fuyant, les lèvres grosses sans être très proéminentes, la
     barbe clair-semée, les cheveux très frisés sans être jamais crépus.
     Les classifications de l'anthropologie, fondées uniquement sur les
     caractères physiques, le délimitent exactement de même que le texte
     sacré. C'est la sous-race que nous avons qualifiée plus haut
     d'_égypto-berbère_, et qui tient une place intermédiaire entre les
     deux races primordiales blanche et noire.

     Suivant la Genèse, 'Ham eut quatre fils: _Kousch, Miçraïm, Pout_ et
     _Kena'an_. Ce sont quatre divisions principales, ethniques et
     géographiques, de la famille.

     L'identité de la race de _Kousch_ et des Éthiopiens est certaine;
     les inscriptions hiéroglyphiques de l'Égypte désignent toujours les
     peuples du Haut-Nil[125], au sud de la Nubie, sous le nom de
     _Kousch_. Mais ce nom, dans la Genèse, comme celui d'Éthiopiens
     dans la géographie classique, possède un sens bien plus étendu.
     Avec les habitants non-nègres du Haut-Nil, il embrasse tout un
     vaste ensemble de populations, étroitement apparentées entre elles
     par le type physique, sinon par le langage, qui s'étendent le long
267  des rivages de la mer d'Oman, de la côte orientale de l'Afrique aux
     embouchures de l'Indus. Nous en avons la preuve par la liste que le
     texte biblique donne ensuite des fils de _Kousch_, c'est-à-dire des
     sous-familles que son auteur rattachait à la famille principale.
     Cette liste suit un ordre géographique parfaitement régulier
     d'ouest en est, de la manière suivante:

       [Note 125: Ces habitants non-nègres du pays de Kousch ou de
       l'Éthiopie nilotique, sont représentés sur les monuments
       exactement avec les mêmes traits que les Égyptiens, dont on ne
       les distingue pas. Aussi n'avons-nous pas cru nécessaire d'en
       donner ici une figure.]

     _Seba_, que d'autres textes bibliques représentent comme relégué au
     plus loin dans le sud et mettent en rapport avec l'Égypte et
     l'Éthiopie; il faut en rapprocher la grande ville de Sabæ et le
     port de Saba (Sabat chez Ptolémée), que Strabon place sur la rive
     occidentale de la Mer Rouge, au nord du détroit de Bab-el-Mandeb.

     _'Havilah_, que l'on ne doit pas confondre avec le peuple sémitique
     de même nom, classé dans la descendance de Yaqtan; dans celle de
     Kousch, 'Havilah représente la nation des Avalites, habitant les
     bords du golfe que forme la côte d'Afrique au sud du détroit
     donnant accès dans la Mer Rouge, du golfe de Zeïlah.

     _Sabtah_, dont le nom correspond manifestement à celui de la ville
     de Sabbatha ou Sabota, devenue plus tard la capitale des
     Chatramotites de la géographie classique, c'est-à-dire des
     habitants du 'Hadhramaut, et l'un des plus grands marchés de
     l'Arabie méridionale.

     _Ra'emah_, que les Septante et saint Jérôme transcrivent _Regma_,
     d'après la transformation fréquente du _'aïn_ sémitique en un gamma
     grec; on rapproche généralement _Ra'emah_ du port de Regma, situé
     sur la rive arabe du golfe Persique, bien qu'il y ait à cette
     assimilation une difficulté philologique, dans le fait que le nom
     arabe indigène correspondant à Regma est _Redjam_, et non _Re'am_
     ou _Regham_. Cependant les fils que la Genèse attribue à Ra'emah
     semblent la confirmer: car le premier, _Dedan_, correspond sûrement
     à l'appellation de _Daden_, donnée à l'une des îles Bahreïn. Le
     second, _Scheba_, est plus obscur; tout d'abord on serait tenté, et
     ç'a été l'avis de la majorité des commentateurs, d'y voir les
     fameux Sabéens de l'Arabie-Heureuse, qui reparaissent sous le même
     nom de _Scheba_ dans la descendance de Yaqtan, double emploi par
     lequel l'auteur inspiré aurait exprimé le fait d'une double couche
     ethnique, d'abord kouschite, puis yaqtanide, qui aurait contribué à
     la formation de ce peuple. Mais, sans s'éloigner autant du site de
     Ra'emah et de Dedan, le nom de _Scheba_ peut s'expliquer par le
     peuple des Asabes, que les géographes classiques placent sur la
     côte de l'Oman actuel, où l'on cite aussi la ville de
     _Batra-sabbes_, et un peuple de Sabéens mentionnés par Pline.
268
     _Sabteka_, dont l'appellation doit être mise en parallèle avec
     celles de la ville de Samydacê et du fleuve Samydacês, sur le
     littoral de la Carmanie, où la géographie classique place aussi un
     fleuve Sabis et un peuple de _Sabæ_.

     Cette liste nous conduit ainsi, pour l'extension des peuples de la
     souche de Kousch, jusqu'à la frontière de la Gédrosie, où les
     écrivains grecs placent leurs Éthiopiens orientaux ou asiatiques,
     semblables d'aspect aux Éthiopiens africains; et de là nous gagnons
     l'Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d'un peuple
     brun de _Kauçikas_, habitant le pays antérieurement à l'arrivée des
     Aryas et absorbé par eux, peuple dont le nom offre une bien
     remarquable coïncidence avec celui de _Kousch_.

     La Bible place encore des Kouschites dans la partie méridionale du
     bassin de l'Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch
     Nemrod, le fondateur légendaire de la puissance politique et de la
     civilisation des Chaldéo-Babyloniens. La tradition recueillie par
     les Grecs parle aussi de la dualité ethnique des Chaldéens et des
     Céphènes comme ayant formé originairement la population de cette
     contrée; et le nom de Céphènes est sûrement un synonyme de celui de
     Kousch; des bords de la Méditerranée jusqu'à ceux de l'Indus, il
     s'applique toujours aux mêmes populations. Les textes cunéiformes
     nous font connaître un peuple de _Kasschi_, répandu dans une partie
     de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de 'Élam; nous lui
     verrons jouer un grand rôle dans l'histoire de ces pays à une date
     reculée. Ce sont les Cissiens de la géographie classique, qui met
     aussi dans le nord de la Susiane des Cosséens, dont le nom paraît
     également un reste de celui de _Kousch_.

     Tout ceci nous montre que, pour l'auteur du document que fournit le
     chapitre X de la Genèse, _Kousch_ est une grande famille de peuples
     couvrant une zone méridionale de territoires depuis le Haut-Nil à
     l'ouest jusqu'au Bas-Indus à l'est, famille dont l'unité physique
     était encore plus accusée dans la haute antiquité que de nos jours,
     mais n'a cependant pas tout à fait disparu, malgré les migrations
     qui depuis ont superposé sur différents points d'autres races à ce
     substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans
     l'histoire la même unité linguistique, unité sans doute rompue de
     bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons,
     d'ailleurs, par d'autres exemples que dans le système de
269  classification des races qui a servi de base au tableau
     généalogique des descendants de Noa'h, ce ne sont pas d'après les
     affinités du langage que l'on s'est guidé, mais d'après le type et
     aussi d'après certaines données traditionnelles sur la filiation
     des peuples.

     Dans les Livres Saints, _Miçraïm_ est l'appellation constante de
     l'Égypte, qualifiée de _Mouçour_ ou _Miçir_ par les Assyriens, de
     _Moudrâya_ par les Perses. De nos jours encore les Arabes
     appliquent le nom de _Miçr_ soit à la capitale de l'Égype, soit à
     l'Égypte entière. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, _Miçraïm_ a
     la forme du duel, à cause de la fameuse division de l'Égypte en
     deux parties, haute et basse. De même qu'à Kousch, le texte sacré
     donne une série d'enfants, représentant autant de divisions
     ethniques secondaires, à Miçraïm.

     Les _Loudim_ sont sûrement les Égyptiens proprement dits, de la
     race dominante, qui s'intitulaient eux-mêmes, nous l'avons vu plus
     haut, _Rot_ ou _Lot_[126], «la race» par excellence[127].

       [Note 126: En égyptien les deux articulations _r_ et _l_
       permutaient avec une singulière facilité.]

       [Note 127: La gravure de la page 111 a déjà montré plus haut
       comment les Égyptiens représentaient eux-mêmes le type de ce
       peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d'y renvoyer le
       lecteur, sans donner ici d'autre figure monumentale des Égyptiens
       antiques. D'ailleurs l'illustration de notre livre III en offrira
       un peu plus loin de très nombreux exemples.]

     Les _'Anamim_, sont les _'Anou_ des monuments égyptiens, population
     qui apparaît aux âges historiques brisée en débris répandus un peu
     partout dans la vallée du Nil; elle a laissé son nom aux villes
     d'Héliopolis (en égyptien _'An_), Tentyris ou Dendérah (appellée
     aussi quelquefois _'An_) et Hermonthis (_'An-res_, la 'An du sud);
     deux de ses rameaux gardèrent pendant un certain temps après les
     autres une vie propre, l'un dans une portion de la péninsule du
     Sinaï, l'autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce
     dernier rameau, les _'Anou-Kens_ des inscriptions égyptiennes, que
     l'auteur du document ethnographique de la Genèse a eu en vue;

     Les _Naphtou'him_ sont les habitants du pays de Memphis, dont le
     nom sacerdotal indigène était _Nu-Phta'h_, «le domaine du dieu
     Phta'h.»

     Les _Pathrousim_ sont ceux de la Thébaïde, appelée en égyptien
     _p-to-res_ «le pays méridional.»

     Les _Kastou'him_ sont plus embarrassants; ils ont donné lieu à
     beaucoup de conjectures, dénuées de fondement suffisant. Ce qui
     complique ici la question, c'est que ni les documents égyptiens, ni
270  les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d'appellation
     analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici
     sous les yeux un texte différent de notre texte hébraïque, et que
     ce texte substituait au nom de _Kaslou'him_ celui de _'Hasmoniim_,
     «les gens du pays du natron,» en égyptien _'hesmen_. Ceci fournit
     une désignation certaine de la partie occidentale du Delta et du
     nome libyque des Grecs, synonyme de celle de _Milou'h'hi_ ou
     _Melou'h'hi_, par laquelle les textes cunéiformes désignent la même
     contrée, comme «le pays du sel,» en copte _mel'h_[128]; et
     l'appellation de Maréa, placée dans la même contrée par les
     géographes classiques, doit dériver du même prototype égyptien.
     Cependant les peuples que la Genèse fait sortir des Kaslou'him
     rendent difficile de croire que ce nom désigne seulement la partie
     occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pensée de
     l'auteur sacré il s'étendait à toute la partie maritime de
     l'Égypte, habitée par une population particulière et plus asiatique
     que celle du reste du pays, depuis la frontière de la Libye jusqu'à
     celle du pays des Philistins. On peut même conjecturer que ce nom
     doit être regardé comme embrassant en outre la couche la plus
     ancienne de la population du pays philistin, caractérisée comme
     Céphénienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En
     effet, le document biblique dit que des _Kaslou'him_ sortirent les
     _Pelischthim_, c'est-à-dire les Philistins. Ceux-ci nous
     apparaissent dans l'histoire comme une population de la souche
     pélasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, établie dans le
     XIVe siècle avant notre ère sur la côte palestinienne. Il est clair
     qu'en les faisant fils des _Kaslou'him_, l'auteur de la Genèse a
     voulu marquer la fusion qui s'était opérée sur ce terrain entre les
     envahisseurs venus du Nord et l'ancienne population, sortie de la
     souche de 'Ham, fusion qui avait donné naissance à un peuple mixte
     et nouveau. Et par un des éléments qui avaient contribué à sa
     formation, ce peuple pouvait être à bon droit qualifié de
     petit-fils de Miçraïm; car il est facile de remarquer que, dans sa
     construction sous forme généalogique, le tableau donné par la Bible
     multiplie les degrés de génération séparant de la souche
     fondamentale, à proportion des mélanges de sang étranger qui
     rendent un peuple de race moins pure. Quant aux _Kaphthorim_, que
     le texte biblique associe aux _Pelischthim_, comme sortis de la
271  même source, ce sont les habitants de l'île de _Kaphthor_, qui dans
     nombre d'autres passages de la Bible est certainement la Crète. La
     parenté ethnique des Crétois et des Philistins est attestée par le
     témoignage unanime de toute l'antiquité.

       [Note 128: On n'a pas encore trouvé la forme correspondante en
       égyptien antique.]

     Enfin, le dernier des fils de Miçraïm n'offre pas de doute pour ce
     qui est de sa signification ethnographique. Les _Lehabim_ sont
     sûrement les Libyens, les _Lebou_ des monuments égyptiens; mais
     l'appellation doit être ici entendue dans un sens restreint, comme
     s'appliquant seulement aux Libyens voisins de l'Égypte, chez qui
     pouvait s'être infusée une part de sang égyptien. Ces _Lehabim_
     pénétraient certainement jusque dans une partie du Delta
     occidental.

       [Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures du palais de Médinet-Abou, à
       Thèbes, exécutées sous Ramessou III, de la XXe dynastie.]

     _Pout_, troisième fils de 'Ham, est un peuple africain dans un
     grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait
     les habitants des côtes septentrionales de l'Afrique jusqu'à
     l'extrémité de la Mauritanie. Ceci est confirmé par l'appellation
     de _Phaiat_ donnée en copte à la Libye, ainsi que par l'existence
     d'un fleuve _Phthuth_ ou _Fut_, mentionné dans la Mauritanie par
     les géographes grecs et romains. Les inscriptions cunéiformes
     perses mentionnent un pays de _Poutiya_ parmi ceux qui étaient
     soumis à l'empire des Achéménides, et il ne peut être que la
     portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D'un autre côté,
     il est bien difficile de ne pas comparer, à la suite de M. Ebers,
     le nom de _Pout_ avec celui de _Pount_, qui désigne dans la
     géographie des anciens Égyptiens les pays au sud-est de la vallée
     du Nil, c'est-à-dire la côte africaine des Somâlis d'aujourd'hui et
     la côte opposée de l'Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs
     historiques de l'Égypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en
     Arabie le substratum 'hamitique auquel se sont superposés les
     Sabéens yaqtanides, sont représentés avec la même coloration que
     les Égyptiens, et des traits qui participent à la fois de ceux de
     ce peuple et de ceux des Sémites purs.
272
       [Illustration 296: Indigène du pays de Pount[1].]

       [Note 1: D'après les bas-reliefs égyptiens du temple de
       Deïr-el-Bahari, à Thèbes, élevé sous la minorité du roi Tahoutmès
       III.]

     Ceci correspond fort bien avec le type physique des Somâlis
     actuels, qui, dans leurs propres traditions, se disent apparentés à
     la population la plus antique du Yémen et du 'Hdhramaout. Il semble
     donc que, dans le tableau ethnographique de la Genèse, _Pout_ ait
     un sens géographiquement aussi étendu que _Kousch_. Il désigne tout
     le vaste ensemble des populations de race éthiopico-berbère
     répandues au sud de l'Éthiopie kouschite et à l'ouest du bassin du
     Nil. Ces populations forment deux groupes principaux, séparés par
     l'interposition d'éléments nègres: d'abord les peuples du _Pount_
     des Égyptiens, c'est-à-dire les Somâlis et leurs congénères et
     voisins de la côte orientale d'Afrique, à cheval, comme les
     Kouschites leurs proches parents, sur les deux rives du golfe
     d'Aden; puis la grande famille des peuples libyens et berbères,
     occupant tout le nord du continent africain, depuis le voisinage de
     l'Égypte jusqu'à l'Océan Atlantique et même ayant occupé les îles
     Canaries dans cet océan. Les peuples de cette dernière famille se
     donnent à eux-mêmes le nom générique d'Amazigs (les nobles), que
     l'antiquité nous offre déjà dans les appellations des Mazices et
     des Maxitains, que les Phéniciens, qui fondèrent Carthage,
     trouvèrent à leur arrivée et qui paraissent identiques aux Maxyes
     ou Libyens laboureurs, appelés Maschouasch dans les documents
     égyptiens. Entre ces deux groupes de populations, auxquelles
     s'applique en commun le nom biblique de _Pout_, la parenté
     ethnographique et linguistique est très grande. Mais le type
     primitif et 'hamitique de la famille paraît s'être mieux conservé
     qu'ailleurs chez les Somâlis et les autres peuples du même groupe.
     Les Berbères ou Amazigs ont reçu à une époque ancienne une forte
     infusion de sang de la race blanche pure, qui les a sensiblement
     modifiés. C'est le résultat de la grande invasion maritime des
273  _Ta'hennou_ ou _Tama'hou_ aux cheveux blonds et aux yeux bleus[129],
     que les monuments égyptiens du temps de la XVIIIe et de la XIXe
     dynastie nous montrent répandus dans la Libye, et rapportent à la
     même race que les _Ha-nebou_ ou habitants du continent et des îles
     de la Grèce, ainsi que du midi de l'Italie.

       [Note 129: Voy. plus haut, p. 111, le type que les monuments
       égyptiens donnent à ces Ta'hennou ou Tama'hou.]

       [Illustration 297: Un prince des Khétas[2].]

       [Note 2: D'après un bas-relief égyptien d'Ibsamboul en Nubie. Le
       prince ainsi représenté était devenu le beau-frère du Pharaon
       Ramessou II, de la XIXe dynastie.]

     Sous le nom de _Kena'an_ sont compris les Phéniciens et toutes les
     tribus étroitement apparentées à eux, qui, avant l'établissement
     des Hébreux, habitaient le pays compris entre la Méditerranée et le
     bassin de la mer Morte et du Jourdain, qui fut plus tard la
     Terre-Sainte. Le document biblique énumère de nombreux fils de
     Kena'an; il pousse ici la subdivision jusqu'à un degré très
     minutieux, à cause des rapports étroits entre l'histoire des
     Kenânéens et celle du peuple choisi de Dieu. Il compte donc comme
     issus de Kena'an:

     _Çidon_, «son premier-né,» c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà
     remarqué, la ville de Sidon (en phénicien _Çidon_), première
     métropole des Phéniciens; ce nom représente ici tout le peuple des
     Kenânéens maritimes ou Phéniciens, qui se donnaient à eux-mêmes le
     nom de _Çidonim_ ou Sidoniens.

     _'Heth_, qui représente le grand peuple des _Kheta_ des monuments
     égyptiens, des _'Hatti_ des Assyriens, établi entre l'Oronte,
     l'Euphrate et l'Amanus, peuple que nous verrons tenir une place de
     premier ordre dans l'histoire des contrées syriennes pendant six
     siècles au moins, depuis le temps où la XIXe dynastie monta sur le
     trône d'Égypte jusqu'à celui où les Sargonides régnèrent en
     Assyrie; une petite peuplade de _'Hittim_, colonie détachée de
     cette grande nation, est signalée auprès de 'Hébron.

     Le _Yebousi_ ou peuple de Yebous, localité qui devint ensuite
     Yerouschalaïm (Jérusalem).
274
     Le _Amori_, nation qu'à l'époque de la conquête de la Palestine par
     les Hébreux nous voyons habiter les montagnes d'Éphraïm et de
     Yehoudah (Juda) et se prolonger encore plus dans le sud; les
     monuments égyptiens nous montrent aussi une peuplade isolée
     d'_Amorim_ habitant plus au nord, auprès de Qadesch sur le haut
     Oronte.

     Le _Girgaschi_, peuple qui est encore nommé parmi ceux que
     dépossédèrent les Hébreux, mais dont on ne précise pas la situation
     dans le pays de Kena'an.

       [Illustration 298: Captif des Amorim de Qadesch[1].]

       [Note 1: Sculpture égyptienne de Medinet-Abou.]

     Le _'Hivi_, dont les récits bibliques de la conquête de la
     Terre-Promise mentionnent des tribus à Schechem (Sichem), à Gib'eon
     et dans le voisinage du mont 'Hermon.

     Le _'Arqi_, de Arca dans le Liban, un peu au nord de Tripolis.

     Le _Sini_ ou peuple de la ville de Sin, située un peu plus haut
     dans la même région, en remontant du sud au nord, direction que la
     liste suit désormais très exactement.

     Le _Arvadi_, de la ville insulaire d'_Arvad_, l'Aradus de la
     géographie classique.

     Le _Çemari_, dont la cité est appelée Simyra des Grecs et des
     Latins.

     Le _'Hamathi_, de la grande ville de 'Hamath dans la vallée de
     l'Oronte.

     L'inscription de Kena'an parmi les fils de 'Ham a été le principal
     argument dont on s'est servi pour attaquer l'exactitude et le
     caractère ethnographique du tableau des peuples dans le chapitre X
     de la Genèse. On y objectait qu'ils devaient appartenir à la
     famille syro-arabe ou au sang de Schem, puisqu'ils parlaient un
     idiome purement sémitique, le même que celui des Hébreux.
275  Aujourd'hui, dans le point de vue actuel de la science, cet
     argument linguistique a perdu beaucoup de sa force. Les érudits qui
     ont étudié le plus à fond les Phéniciens et les autres Kenânéens,
     comme M. Renan, reconnaissent qu'en dépit de leur langage sémitique
     et de la forte infiltration de sang syro-arabe qui dut
     nécessairement se produire parmi eux, une fois qu'ils furent
     établis dans la Palestine et dans la région du Liban, le fond
     premier de ces peuples était plus apparenté aux Égyptiens, avec
     lesquels ils ont tant de légendes religieuses communes, qu'aux
     nations de Schem. Ceci s'accorde avec la tradition, constante dans
     l'antiquité et chez les Phéniciens eux-mêmes, qui les faisait venir
     des bords du golfe Persique, c'est-à-dire d'un domaine qui
     appartient exclusivement aux peuples de 'Ham. Les Égyptiens, sur
     leurs monuments, donnent aux gens de _Kefta_, les Phéniciens, des
     traits et un costume qui se rapprochent beaucoup des leurs propres;
     ils les peignent en rouge comme eux-mêmes. Et c'est à cette couleur
     de teint rouge qu'a trait le nom de [Grec: phones], qui leur a été
     donné par les Grecs. En même temps, quand on voit ce nom de
     Phéniciens prendre en latin la forme _Poeni_, qui s'applique
     spécialement aux Kenânéens auxquels les Romains et les autres
     Italiotes ont eu le plus anciennement affaire, c'est-à-dire aux
     Carthaginois, on en arrive à soupçonner que les Grecs ont dû
     helléniser en [phoïnes], pour y donner un sens dans leur propre
     idiome, une appellation asiatique, dont _Poeni_ aura mieux conservé
     la forme indigène et dont la ressemblance avec le _Pount_ égyptien
     est à tout le moins digne d'attention.

       [Illustration 299: Phénicien du temps de la XVIIIe dynastie
       égyptienne[1].]

       [Note 1: Cette figure d'un homme du pays de Kefta, apportant en
       tribut des oeuvres de son industrie, est empruntée aux peintures
       du tombeau de Hekh-ma-Ra, à Thèbes, datant du règne de Tahoutmès
       III.]

     Au reste, la contradiction apparente que l'on a cru remarquer entre
     la place donnée à Kena'an dans le tableau ethnographique de la
     Genèse, et la nature de la langue que parlait ce peuple, tient
     surtout à l'habitude que l'on a prise, par suite de la confusion
     qui a longtemps régné entre les faits philologiques et les faits
     ethnographiques, d'appeler _langues sémitiques_ le rameau
276  syro-arabe des idiomes à flexion. Des savants de premier ordre, et
     dont l'opinion possède une autorité supérieure, ont déjà fait
     remarquer ce que cette expression a d'impropre. Une notable partie,
     sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la
     descendance de 'Ham, en particulier ceux du rameau de Kousch,
     parlaient des langues de cette classe. Le fait de Kena'an n'est pas
     isolé; il appartient, au contraire, à tout un ensemble. Le ghez est
     parlé par une population dont le fond--les caractères physiques des
     Abyssins l'attestent--est resté en très grande majorité kouschite,
     et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de
     manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté
     l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie
     méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou
     sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch
     et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et
     formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les
     Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur
     civilisation, un langage différent de celui des tribus de même
     souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule,
     n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à
     l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même,
     quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de
     l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite
     _assyrienne_, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue
     de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise
     ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple
     d'Asschour, de la pure race de Schem.

       [Illustration 300: Guerrier kenânéen de la Palestine[1].]

       [Note 1: Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville
       de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme
       située dans la Palestine méridionale, probablement sur le
       territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins.

       Représentation égyptienne du temps de la XIXe dynastie, empruntée
       à l'ouvrage de Wilkinson, _Manners and customs of ancient
       Egyptians_.]

     Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et
     même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux
     qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de
277  cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des
     sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du
     golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages
     du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de
     la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent
     les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette
     foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la
     civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour
     devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et
     d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants
     de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les
     autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une
     même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de
     nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer
     ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou
     syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou
     indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race
     blanche[130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière
     très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent
     dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à
     ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu
     superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale.

       [Note 130: Guigniaut, _Religions de l'antiquité_, t. II, p. 822.]

     Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans
     l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem
     et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui
     correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de
     'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus
     matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté
     de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable
     des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres,
     comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés
     à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité
     propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à
     part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces
     données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des
     faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait
     supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun,
     celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire
278  ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays
     où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en
     arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le
     métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au
     bout d'un certain temps de séparation, une race réellement
     différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités
     originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le
     mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère
     distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les
     mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé
     davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible
     dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de
     métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi
     rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par
     certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de
     la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement
     tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en
     envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des
     idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques
     coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples
     avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable
     d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger,
     autre que celui de la race blanche.

     Les observations que nous venons de faire au sujet du langage
     laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau
     ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à
     l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à
     la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les
     rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes
     radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres
     peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante
     pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique
     avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la
     façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon
     géographique de la Bible, se confondent par une série de
     transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que
     l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La
     côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une
     époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de
     deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou
     moins vers le noir pur.

     Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanité
279  Noa'hide que la Bible montre se séparant après la confusion des
     langues, ceux qui s'éloignèrent les premiers du centre commun, se
     répandirent d'abord sur la plus vaste étendue de territoire et
     fondèrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la
     civilisation matérielle fit d'abord les plus rapides progrès. Mais
     Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect
     dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité
     paternelle. «Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth,» lui
     avait-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude. Les
     empires fondés par les 'Hamites se trouvèrent bientôt en contact
     avec les deux autres races, qui entrèrent en lutte avec eux, les
     vainquirent et s'emparèrent des pays qu'ils occupaient. Les Sémites
     les remplacèrent dans la Chaldée, dans l'Assyrie, dans la Palestine
     et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les
     descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en
     Afrique et particulièrement en Égypte, où s'éleva la plus
     florissante de leurs colonies. Et même encore là, dans la suite des
     siècles, les effets de la malédiction paternelle ont fini par les
     atteindre. Si 'Ham y est resté libre et maître plus longtemps
     qu'ailleurs, il n'y est pas moins à la fin devenu le serviteur de
     Schem. Après avoir été conquis par les Grecs et les Romains,
     descendants de Yapheth, la Phénicie, l'Égypte et le nord de
     l'Afrique obéissent depuis des siècles à des Arabes; les Éthiopiens
     ont été conquis par des tribus sémitiques, qui se sont amalgamées
     avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain
     nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle
     part, depuis des centaines et des centaines d'années, elle n'a une
     vie propre et nationale et ne forme un État indépendant.

     Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanité
     Noa'hide, à marcher dans la vie de la civilisation matérielle,
     qu'ils poussèrent à un haut degré de développement. Mais s'ils
     avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda
     toujours l'empreinte des tendances dépravées et grossières qui
     avaient attiré sur 'Ham la malédiction paternelle. Les peuples
     'hamites ont été tous profondément corrompus, à part les Égyptiens,
     qui forment à cet égard parmi eux une éclatante exception. Leurs
     religions (en mettant aussi à part celle de l'Égypte) ne sortaient
     pas du matérialisme le plus absolu, exprimé sans pudeur, par des
     fables révoltantes et par des symboles d'une inconcevable
     obscénité. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth
280  a-t-il été partout la substitution d'une civilisation plus haute et
     plus épurée à celle que les 'Hamites avaient établie, l'avénement
     d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, même au
     milieu des erreurs de l'idolâtrie.

     FAMILLE DE SCHEM.--Les descendants de Schem furent les seconds à se
     répandre dans le monde, en quittant la contrée que les enfants de
     Noa'h avaient habitée à la suite du Déluge. Ils occupèrent les pays
     qui s'étendent depuis la haute Mésopotamie jusqu'à l'extrémité
     méridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Méditerranée
     jusqu'au delà du Tigre. L'énumération de leurs différentes
     branches, dans le chapitre X de la Genèse, suit un ordre
     géographique régulier, procédant d'est en ouest. Car on donne pour
     fils à Schem, _'Elam_, _Asschour_, _Arphakschad_, _Loud_ et _Aram_.

       [Illustration 304: Têtes d'Élamites de la classe inférieure, au
       type négroïde[2].]

       [Note 2: D'après les sculptures assyriennes du palais du roi
       Asschour-bani-abal, à Koyoundjik, l'ancienne Ninive.]

     Le premier-né est donc _'Elam_. Ce nom, d'origine sémitique et
     signifiant «le pays élevé,» le pays des montagnes par opposition
     aux plaines de la Chaldée[131], est celui par lequel les Assyriens,
     les Hébreux et les peuples congénères désignaient la Susiane ou
     Élymaïs de la géographie classique, la contrée située entre le
     Tigre et la Perse. Au premier abord on est surpris de voir la
     population de ce pays donnée comme sémitique, car linguistiquement
     le pays de 'Elam est absolument étranger au monde sémitique. La
     langue qu'on y parlait, et dont nous possédons un certain nombre de
     monuments écrits, était un idiome agglutinatif, tenant de très près
     à celui du vieux fond anté-aryen de la population de la Médie, et
     apparenté dans une certaine mesure aux langues altaïques,
     particulièrement à celles du rameau turc. Il ne paraît pas douteux
     aujourd'hui que la masse du peuple élamite ou susien ne se composât
     de tribus juxtaposées et en partie croisées, se rattachant les unes
     à la souche de 'Ham comme les Cissiens et les Cosséens, les autres
     à la souche touranienne comme les Susiens proprement dits, comme
     les Susiens (_Schouschinak_ dans leur propre langage), les
281  Apharséens ou Amardes (_Hafarti_) et les Uxiens (nom tiré par les
     Grecs du Perse _Ouvaja_). Les sculptures assyriennes représentant
     des scènes des guerres des monarques ninivites dans le pays de
     'Elam, montrent qu'un type négroïde très caractérisé prédominait
     dans cette population de sang extrêmement mélangé. Mais en même
     temps elles justifient l'écrivain biblique en attribuant à la
     plupart des chefs de tribus et des hauts fonctionnaires de la cour
     des rois de Suse un type de race tout à fait différent de celui des
     hommes du peuple, des traits qui sont, sans aucun doute possible,
     ceux des nations syro-arabes. Il y avait donc eu dans le pays de
     'Elam, à une époque qu'il nous est impossible de déterminer,
     introduction d'une aristocratie se rattachant à la race de Schem,
     aristocratie qui avait rapidement adopté le langage du peuple
     auquel elle s'était superposée, mais qui, ne se mélangeant pas avec
     les indigènes des classes inférieures, avait conservé fort intact
     son type ethnique particulier. C'est là ce que le document sacré
     désigne sous le nom de _'Elam_, fils de Schem.

       [Note 131: C'est aussi le sens du nom donné au même pays dans la
       langue accadienne, _Nima_.]

       [Illustration 305: Tête d'un Élamite de la classe aristocratique,
       au type sémitique[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures assyriennes de Koyoundjik.]

     _Asschour_, second fils de Schem, personnifie la nation des
     Assyriens, qui joua un si grand rôle dans l'histoire de l'Asie
     occidentale. La langue et la civilisation sont communes aux
     Assyriens proprement dits et aux Chaldéo-Babyloniens; mais les
     monuments figurés de ces peuples eux-mêmes montrent que leur type
     physique et anthropologique différait profondément. Les Assyriens
     ont tous les traits propres aux peuples syro-arabes; ils peuvent en
     passer pour une des nations caractéristiques et typiques au point
     de vue de l'apparence extérieure, ce qui s'applique très bien à la
     place donnée à _Asschour_ dans la descendance de Schem. Les
     Chaldéo-Babyloniens s'en distinguent d'une façon très accusée; il
     suffit de voir leur figure dans les bas-reliefs exécutés avec soin
     pour reconnaître que, malgré la communauté de langue, ce sont des
     hommes d'une autre race. Et en effet, nous verrons en étudiant leur
     histoire que leur nation s'est formée de la fusion de deux éléments
     ethniques: l'un à qui appartenait en propre à l'origine la langue
282  de la famille syro-arabe dit abusivement _assyrienne_, mais que la
     Genèse, en parlant de son héros légendaire Nimrod, range dans la
     descendance de Kousch; l'autre, parlant un idiome agglutinatif très
     particulier, est le peuple de Schoumer et d'Akkad, comme il
     s'intitulait lui-même, qui paraît devoir être rapporté à la souche
     touranienne. La distinction d'origine ethnique, que la Bible
     établit entre les Assyriens et les Chaldéo-Babyloniens, est donc
     parfaitement justifiée au point de vue scientifique.

       [Illustration 306: Types d'Assyriens[1].]

       [Note 1: D'après les bas-reliefs de l'Assyrie. La figure imberbe,
       placée entre les deux autres, est celle d'un eunuque.]

     Le texte sacré ajoute que c'est de la terre où Nimrod avait établi
     son empire kouschite et où se trouvaient les quatre villes de Babel
     (_Babilou_, Babylone), Érech (_Ourouk_, Orchoé), Akkàd et Kalneh
     (_Koulounou_), que sortit Asschour; après quoi il bâtit Ninive et
     les cités voisines. Ceci encore est de la plus merveilleuse
     exactitude. Nous verrons, en effet, dans le livre de cette histoire
     qui sera consacré aux Assyriens, que la civilisation
     chaldéo-babylonienne était déjà depuis longtemps constituée, et
     parvenue à un haut point de splendeur quand les tribus de race
     sémitique pure, riveraines du Tigre, qui formèrent ensuite la
     nation assyrienne, étaient encore à l'état de hordes confuses,
     nomades et à demi barbares, auxquelles on donnait le nom collectif
     de _Gouti_, en hébreu _Goim_. Une colonie babylonienne, prenant sa
     route vers le nord, s'établit sur la rive occidentale du Tigre, à
     l'entrée du territoire de ces tribus, dans le lieu qui s'appelle
     aujourd'hui Kalah-Scherghât. Elle y fonda une ville, consacrée au
     culte du dieu Asschour, un des dieux du panthéon
     chaldéo-babylonien. Cette ville devint le foyer d'où la
     civilisation et la langue de Babylone rayonnèrent sur les Gouti et
     les conquirent. Peu à peu ils se groupèrent autour de ce centre,
283  reconnurent sa suprématie et se formèrent en unité nationale sous
     le gouvernement de chefs, primitivement sacerdotaux, qui résidaient
     dans «la ville d'Asschour.» Le dieu Asschour, sous les auspices
     duquel ils s'étaient ainsi civilisés et constitués, devint leur
     grand dieu national, le peuple que forma leur groupement «le peuple
     d'Asschour» et leur territoire «le pays d'Asschour.»

       [Illustration 307: Les deux types de visages des Babyloniens[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures du palais de Koyoundjik,
       retraçant les campagnes du roi ninivite Asschour-bani-abal en
       Babylonie.]

     Le troisième fils de Schem, dans le tableau ethnographique de la
     Genèse, est appelé _Arphakschad_. C'est une souche ethnique que
     l'auteur représente comme se divisant, au bout de quelques
     générations, en deux grands rameaux, les Tera'hites ou les Hébreux
     et les peuples qui leur sont intimement apparentés, les Yaqtanides
     ou populations sémitiques de l'Arabie méridionale. Les premiers
     noms de la généalogie de cette section de la race de Schem, à
     laquelle l'écrivain sacré donne un développement tout spécial,
     parce que c'était celle à laquelle appartenait le peuple choisi
     dont il racontait l'histoire, ont un caractère à part; ils ne sont
     évidemment ni personnels, ni ethnographiques; leur sens est à la
     fois géographique et historique. Ils représentent les premiers
     faits de la migration d'est en ouest, de ce groupe des descendants
     de Schem après la constitution de son individualité propre et avant
     sa division en deux courants divergents. _Arpha-Kschad_ signifie
     «limite du Chaldéen» ou plutôt «limitrophe du Chaldéen;» c'est
     l'indication du point où fut le berceau du groupe. _Schela'h_, nom
     donné comme celui de son fils, exprime «l'impulsion en avant,» la
     mise en marche de ce rameau de populations, sortant de son premier
     séjour pour se porter vers l'occident. A la génération suivante
     _'Eber_ représente le «passage au delà (de l'Euphrate),» qui dut,
     en effet, avoir lieu pour permettre aux Yaqtanides de gagner
     l'Arabie et aux Tera'hites de s'établir autour d'Our des Kaschdim
     ou Chaldéens, qui fut le point de départ de leur dernière
     migration. Il rappelle aussi que les populations de la Syrie, en
     vertu de ce même fait, donnèrent aux Tera'hites, quand ils vinrent
     s'établir au milieu d'elles, le nom de _'Ebrim_ ou _Beni 'Eber_,
     c'est-à-dire les gens venus d'au delà du fleuve, d'où l'on a fait
284  Hébreux. C'est à la génération après _'Eber_, autrement dit après
     le passage sur la rive droite de l'Euphrate, que s'opère la
     division du tronc ethnique en deux rameaux. Le représentant de
     celui d'où sortirent les Tera'hites est _Peleg_, dont le nom
     exprime l'idée de «division,» et le texte sacré insiste sur cette
     signification; le représentant du rameau qui prend dès lors sa
     route vers l'Arabie, a un nom ethnique, _Yaqtan_.

     _Yaqtan_ revêt dans la tradition arabe la forme _Qa'htan_, qui est
     le nom d'un canton situé dans le nord du Yémen, sans doute celui
     d'où rayonnèrent toutes les tribus de cette race, qui se
     superposèrent aux anciens habitants 'Hamites sur le littoral arabe
     de la mer d'Oman. Les peuples yaqtanides ou qa'htanides constituent
     dans la péninsule arabique la couche de populations que les
     traditions recueillies par les Musulmans appellent _Moute'arriba_.
     «Ils habitèrent, dit le texte, à partir de Mescha, en allant vers
     Sephar, jusqu'à la Montagne de l'Orient.» Ces points géographiques
     sont bien clairs: _Mescha_ est la Mésène de la géographie
     classique, le _Maisân_ des écrivains syriaques, auprès de
     l'embouchure commune de l'Euphrate et du Tigre, avec le _Mésalik_
     de nos jours, c'est-à-dire la partie de désert, actuellement
     habitée par la grande tribu arabe des Benou-Lam, qui s'étend
     immédiatement en arrière de la contrée fertile du 'Iraq-'Araby;
     _Sephur_ est le _Saphar_ des géographes grecs et latins, qui fut un
     temps la capitale des Sabéens, le _Zhafâr_ d'aujourd'hui; quant à
     la Montagne de l'Orient, cette désignation, par rapport à la
     péninsule arabique, a trait évidemment au massif montueux et
     fortement relevé du Nedjd. Ainsi les indications de la Genèse
     déterminent pour l'habitation des Yaqtanides une vaste zone qui
     traverse toute l'Arabie et comprend, à partir du Mésalik, le
     Djebel-Schommer, le Nedjd, le midi du 'Hedjâz, le Yémen, le
     'Hadhramaout et le Mahrah. Sur ce territoire, l'écrivain biblique
     compte treize fils de Yaqtan ou peuples principaux issus de cette
     souche:

     _Almodad_, dont le nom présente l'article arabe _al_; ce sont
     probablement les _Djor'hom_ de la tradition arabe, l'une des plus
     puissantes nations issues de Qa'htan, qui habitait une portion du
     'Hedjâz et dont les rois légendaires sont presque tous désignés par
     l'appellation de _Modhadh_.

     _Schaleph_ correspond bien manifestement aux _Salapeni_ de la
     géographie classique et au canton actuel de _Salfieh_, au sud-ouest
     de Çan'âa.

     _'Haçarmaveth_ est la forme que devait revêtir régulièrement en
     hébreu le nom du _'Hadhramaout_, le pays des Chatramotites des
     Grecs.
285
     _Yera'h_ ne peut être que la traduction hébraïque d'un nom de
     peuple, qui en arabe avait le sens de «peuple de la lune;» les
     commentateurs hésitent pour l'application de ce nom entre les
     _Benou-Helal_ ou «fils de la nouvelle lune,» ancien peuple du nord
     du Yémen, les Aliléens de la géographie classique, et la région du
     _Djebel Qamar_, «la montagne de la lune,» dans le 'Hadhramaout
     oriental.

     Pas de doute que _Hadoram_ ne corresponde aux Adramites des
     géographes classiques, donnés pour voisins des _Chatramotites_ mais
     distincts d'eux.

     _Ouzal_ représente le canton du Yémen où est située la ville de
     Çan'âa, que les traditions arabes affirment s'être appelée _Aouzâl_
     jusqu'à la conquête éthiopienne du Ve siècle de l'ère chrétienne.

     Avec _Diqlah_ nous sommes obligés de rentrer dans la voie des
     conjectures; aucun canton de l'Arabie ne nous offre d'appellation
     analogue; mais ce nom signifie «palme» en hébreu; il doit donc
     désigner une contrée particulièrement riche en palmiers, ou bien où
     l'on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les
     habitants de Nedjrân; la situation de ce dernier canton
     conviendrait fort au groupement de _Diqlah_ avec les noms voisins.

     _'Obal_, qui peut répondre à un protype arabe _Ghobal_, rappelle à
     l'esprit les _Gebanitae_ de Pline, qui habitaient à l'ouest du
     canton d'Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna,
     était une si grande ville qu'elle comptait jusqu'à 65 temples.

     _Abimaël_, «le père de Maël,» représente un des cantons du pays de
     Mahrah, la région principale de production de l'encens; le
     naturaliste grec Théophraste dit, en effet, que de son temps le
     meilleur encens venait du district de _Mali_, qu'on ne saurait
     manquer d'identifier avec Maël.

     Le sens de _Scheba_ est certain; ce sont les célèbres Sabéens, le
     peuple le plus considérable et le plus fameux de l'Arabie-Heureuse.

     Vient ensuite _Ophir_. Il ne saurait être ici question de l'Ophir
     indien, du pays d'Abhîra, près des bouches de l'Indus; mais la
     conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l'Ophir arabe, est
     que ce nom avait été appliqué dans l'usage à la région qui servait
     d'entrepôt ordinaire aux produits de l'Ophir indien, c'est-à-dire
     aux alentours du port de 'Aden, où les vaisseaux de l'Inde avaient
     l'habitude d'apporter leurs marchandises, qu'y prenaient d'autres
     vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous
286  voyons dans les géographes classiques la province du Yémen qui
     s'étend le long du détroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza
     (aujourd'hui Maouschid) jusqu'à 'Aden, appelée pays de _Maphar_,
     appellation qui reproduit celle d'Ophir, avec une préformante _m_,
     très fréquente dans les noms de lieux sémitiques.

     _'Havilah_ est le pays de _Khaoulân_ dans le nord du Yémen,
     touchant à la frontière du 'Hedjâz; c'est jusque là, est-il dit
     plus loin dans la Genèse[132], que s'étendirent au sud les tribus de
     la descendance de Yischmaël (Ismaël).

       [Note 132: XXV, 18.]

     Enfin le dernier des fils de Yaqtan est _Yobab_, dont le nom paraît
     être altéré et devoir se corriger en _Yobar_; car Ptolémée
     mentionne des _Iobaritæ_ dans l'Arabie méridionale, et les
     traditions arabes enregistrent un peuple _Wabar_, issu de Qa'htan,
     qui habitait à l'orient de 'Aden jusqu'à la frontière du
     'Hadhramaout.

     Pendant que la branche de _Yaqtan_ se divise ainsi, la descendance
     de _Peleg_ se continue par les générations successives de _Re'ou_
     (nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale),
     _Seroug_, _Na'hor_ et _Tera'h_. Après ce dernier personnage,
     l'ensemble des tribus tera'hites ou des _'Ebrim_, opère sa
     migration de la Chaldée occidentale en Syrie, où il a son premier
     établissement à 'Haran, et la Bible nous le montre subissant une
     division tripartite, qui semble calquée sur celle des fils de
     Noa'h. Les trois fils de Tera'h sont _Abraham_, _Na'hor_ et
     _'Haran_, tous trois chefs de divisions ethniques et pères de
     nombreuses tribus. Na'hor reste fixé dans le _Paddan Aram_ ou _Aram
     Naharaïm_, c'est-à-dire dans le vaste plateau de Damas, arrosé de
     deux rivières, tandis que son frère Abraham se dirige vers le sud.
     Là il a douze fils[133], qui représentent autant de peuplades, qui se
     mêlent aux Araméens et s'étendent vers le sud, le long de la
     lisière du désert. Lot, fils de 'Haran, suit la migration de son
     oncle Abraham; la Genèse fait sortir de lui les peuples de Moab et
     de 'Ammon, qui habitaient à l'Orient de la Mer Morte. Pour Abraham,
     il a comme fils, de sa femme légitime Sara, Yiçe'haq (Isaac), qui
     continue la lignée de la tribu aînée, et auparavant, de son esclave
     Hagar, Yischma'el (Ismaël), qui, s'unissant à une Égyptienne, donne
     à son tour naissance à douze fils, représentant les principales
     tribus de la dernière couche de population de l'Arabie, les Arabes
     proprement dits ou _Moust'ariba_ des écrivains musulmans. Les
287  tribus ismaélites, dont nous réservons l'examen détaillé pour une
     autre partie de notre histoire, sont désignées dans le texte
     biblique comme «habitant, les unes dans des villages et les autres
     sous des tentes, depuis le pays de 'Havilah jusqu'au désert de
     Schour à l'orient de l'Égypte, dans un sens, et de là jusqu'à la
     frontière d'Asschour, dans l'autre sens[134].» Enfin Abraham, après
     la mort de Sara, épouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six
     fils, représentant encore autant de peuplades, dont la liste
     généalogique[135] suit l'ordre de leur position respective du sud au
     nord. La plus importante est celle de _Midian_, fameuse dans
     l'histoire des Hébreux, par ses conflits avec ce peuple; et les
     autres appartiennent à son voisinage immédiat. L'auteur sacré
     indique même que, de ses concubines, Abraham a eu encore de
     nombreux fils, qu'il a envoyé au loin dans l'est, après les avoir
     dotés[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La
     dernière division des Tera'hites se produit après Yiçe'haq, quand
     de ses deux fils l'un, Yaqob (Jacob), surnommé _Yisraël_, devient
     le père des Beni Yisraël ou Israélites, et de leurs douze tribus
     (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na'hor et
     dans celle de Yischma'el, est évidemment artificiel et cherché),
     l'autre, 'Esav (Esaü), surnommé à son tour _Edom_, est l'auteur des
     Édomites ou Iduméens. La Genèse attribue à 'Esav cinq fils, nés de
     mères Kenânéennes ou Ismaélites[137]; ils représentent cinq tribus
     qui, dans les montagnes de Se'ir, s'associent et se mêlent aux sept
     tribus des 'Horim, habitants antérieurs du pays[138]. Ainsi la nation
     des Édomites se montre à son tour formée encore de douze tribus,
     issues de deux origines différentes.

       [Note 133: _Genes_., XXII, 20-24.]

       [Note 134: _Genes_., XXV, 12-18.]

       [Note 135: _Genes_., XXV, 1-4.]

       [Note 136: _Genes_., XXV, 6.]

       [Note 137: _Genes_., XXXVI, 9-19.]

       [Note 138: _Genes_., XXXVI, 20-30.]

       [Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades
       sémitiques du désert entre l'Égypte et la Syrie[4].]

       [Note 4: D'après les sculptures égyptiennes du Palais de
       Médinet-Abou.

       Le nom de Schasou, comme celui de Bédouins aujourd'hui, était une
       appellation générale que les Égyptiens donnaient à toutes les
       tribus nomades de Sémites habitant le désert, telles que les
       Édomites et les Ismaélites; il semble englober aussi les peuples
       de 'Amaleq.]
288
     Nous venons de suivre la vaste extension de la descendance
     d'_Arphakschad_ dans l'ouest et le sud-ouest, telle que le texte
     biblique la donne avec beaucoup plus de détails que celle d'aucun
     autre des rameaux congénères. Mais le rang de ce nom dans la liste
     des fils de Schem se rapporte à la position du berceau premier de
     tous ces peuples, et non au champ de leur développement postérieur.
     Les deux derniers fils de Schem sont _Loud_ et _Aram_. Ils
     représentent les deux divisions, septentrionale et méridionale, des
     peuples Araméens ou Syriens.

     On a cherché dans _Loud_ les Lydiens de l'Asie-Mineure, d'après une
     assonance de noms purement fortuite. Les Lydiens sont un peuple
     aryen de race et de langage; et leur position géographique ne
     correspond aucunement à celle du _Loud_, fils de Schem, qui,
     d'après son rang dans l'énumération, habitait entre _Asschour_ et
     _Arphakschad_, d'une part, et _Aram_, de l'autre. Sur ce qu'est ce
     dernier, pas de doute possible, son nom a gardé sa signification
     ethnographique et géographique dans toutes les langues orientales.
     Seulement, dans toute la Genèse, sa signification est beaucoup
     moins étendue que plus tard. Qu'on y emploie les noms d'_Aram_
     simplement, de _Paddan Aram_ ou de _Aram Naharaïn_, ces expressions
     ne désignent jamais (nous en donnerons la preuve dans le livre de
     cette histoire consacré aux Israélites) que le pays voisin de
     Dammeseq ou Damas, c'est-à-dire la Syrie méridionale. Et c'est
     aussi là que nous maintient la liste des fils d'_Aram_ dans le
     tableau ethnographique du chapitre X.

     Ces fils sont, en effet:

     _'Ouç_, le peuple auquel appartient le Patriarche Yiob (Job); le
     même nom reparaît dans les généalogies des descendants de Na'hor et
     de ceux des _'Horim_, ce qui indique que des éléments divers
     s'étaient mêlés dans le peuple qu'il désignait; parmi les fils de
     Na'hor, _'Ouç_ a pour frère _Bouz_, et les documents assyriens
     mentionnent, comme deux peuplades situées à côté l'une de l'autre
     dans le désert à l'est de la Syrie, _'Hazou_ et _Bazou_; le
     prophète Yirmiah (Jérémie) parle d'un pays de _'Ouç_ touchant à
     celui d'Edom, du côté du nord, et c'est bien là qu'est la scène de
289  l'histoire de Yiob; d'un autre côté, le _'Hazou_ des inscriptions
     cunéiformes assyriennes est plutôt voisin de la Trachonitide, où
     l'historien juif Josèphe place le _'Ouç_, fils d'_Aram_; enfin
     Ptolémée parle d'une peuplade de _Aisitæ_ ou _Ausitæ_, errant dans
     le désert à l'ouest de l'Euphrate; tout ceci donne l'idée d'un
     peuple qui s'est formé dans l'est de Damas et de la Trachonitide,
     et s'est ensuite brisé en plusieurs tronçons, répandus sur
     différents points du désert de Syrie;

     _'Houl_, dont le nom est celui du pays de _'Houl_ ou _'Houla_,
     placé par les géographes arabes entre les contrées antiques de
     _Baschan_ et de _Golan_; le territoire de la population désignée
     par ce nom devait s'étendre jusque là où est située _'Houleh_, sur
     le lac Merom;

     _Gether_ est représenté dans les généalogies traditionnelles des
     Arabes comme la source des peuples de _Themoud_ et de _Djadis_; on
     n'est pas en mesure de discuter la valeur de cette donnée; dans le
     document biblique, _Gether_ paraît correspondre au canton que la
     géographie classique appelle l'Iturée;

     Pour le quatrième fils d'Aram, _Masch_, les interprètes ont hésité
     entre la Mésène, que nous avons déjà vu désigner tout à l'heure
     sous la forme _Mescha_, et le Masius auprès de Nisibe; la question
     est tranchée en faveur de la Mésène par ce fait que les
     inscriptions cunéiformes assyriennes y placent un peuple d'_Arami_
     ou Araméens; cette fraction de la famille sémitique y avait établi
     de très bonne heure une de ses tribus; peut-être même avait-ce été
     là le berceau premier d'où sa majeure part avait émigré pour la
     Syrie.
290
     Ce dernier nom nous éloigne donc de la Syrie méridionale, mais non
     pour nous amener dans la Syrie du nord, qui reste absolument en
     dehors de la descendance d'_Aram_, dans le tableau du chapitre X de
     la Genèse. Pour cette dernière région, c'est _Loud_ qui l'y
     représente. C'est, en effet, de ce côté que la situation dans
     laquelle _Loud_ est mentionné entre les fils de Schem, nous oblige
     à le chercher; et les généalogies traditionnelles des Arabes nous
     confirment dans cette voie, en faisant, dans quelques-unes de leurs
     versions, de _Loud_ un fils d'_Aram_. Ces généalogies n'ont pas,
     sans doute, une bien grande autorité; cependant ici elles ne
     sauraient être absolument méprisées, car elles nomment _Pharis_
     comme un fils de _Loud_ ou _Laoud_, et dans le seul passage
     biblique où il soit encore question du peuple asiatique de
     _Loud_[139], il est associé à _Paras_ comme fournissant tous deux des
     mercenaires aux armées de Tyr. Mais ce qui est bien plus sérieux et
     qui doit entrer au premier rang en ligne de compte pour la solution
     du problème des deux derniers fils de Schem, c'est que les
     monuments égyptiens donnent le nom de _Routen_ à l'ensemble des
     peuples connus plus tard sous l'appellation générique d'Araméens.
     Ils distinguent, du reste, ces peuples en deux groupes sous leur
     nom commun: le _Routen_ inférieur ou _Khar_[140] qui correspond à
     l'_Aram_ du tableau ethnographique de la Genèse, en y joignant le
     pays de Kena'an ou la Palestine; le _Routen_ supérieur, auquel
     appartient, du reste, plus spécialement et plus en propre le nom de
     _Routen_, et que désigne ce nom quand il est employé absolument.
     C'est la Syrie du Nord, entre la vallée de l'Oronte et l'Euphrate,
     avec la partie ouest de la Mésopotamie septentrionale, jusqu'à la
     frontière des Assyriens. Voilà le _Loud_ de la Genèse, et il faut
     hésiter d'autant moins à l'y reconnaître que, dans la famille de
     Miçraïm, nous avons vu la forme biblique correspondre déjà à
     l'égyptien _Rot=Loud_; or, le _Loud_, fils de Schem, est exactement
     dans le même rapport philologique et phonétique avec le _Rout-en_,
     _Lout-en_ des documents hiéroglyphiques, sauf l'addition à ce
     dernier d'une désinence en _n_, qui n'appartient pas à la
     constitution philologique du nom. Dans les sculptures des monuments
     égyptiens dont l'exécution est la plus soignée, il y a une
     différence sensible de figure et de costume sous le type commun de
     race entre les gens du _Routen_ inférieur et du _Routen_ supérieur
     ou du _Khar_ et du _Routen_, différence qui justifie la distinction
     biblique entre _Aram_ et _Loud_.

       [Note 139: _Ezech._, XXVII, 10.]

       [Illustration 314: Guerriers du peuple de Khar ou des Araméens
       méridionaux[2].]

       [Note 2: Représentation égyptienne du temps de la XVIIIe
       dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson.]

       [Note 140: Ce nom égyptien de _Khar_ est bien évidemment une
       corruption du sémitique _A'har_, «l'Ouest, le pays de l'Ouest,»
       qui s'appliquait à l'ensemble de la Syrie et de la Palestine
       comme à la plus occidentale des possessions sémitiques.]
291
     Mais elle s'efface de bonne heure; en Égypte, _Routen_ devient une
     appellation traditionnelle des peuples syriens, qui perd tout sens
     plus précis; dans les livres hébreux le nom de Loud disparaît, et
     celui d'Aram s'étend sur son territoire. Les deux nations
     primitivement distinctes, se sont fondues et assimilées. Au VIIIe
     siècle avant notre ère, après la ruine de l'empire des _Hittim_,
     leur pays se fond aussi dans l'Aram. C'est qu'en effet, à ce
     moment, l'aramaïsme devient singulièrement envahissant. Grâce à des
     circonstances politiques et historiques que nous aurons à exposer
     plus tard, grâce à la faveur que lui témoignent les monarques
     assyriens, puis les Achéménides, il absorbe graduellement toutes
     les populations de la Palestine, de l'Arabie-Pétrée, de la Syrie et
     de la Mésopotamie. Il est pendant plusieurs siècles l'élément
     prédominant, qui tend à tout s'assimiler dans la race sémitique,
     jusqu'au moment où, avec la prédication de l'islamisme, c'est
     l'Arabe qui le supplante dans ce rôle et l'absorbe à son tour.

       [Illustration 315: Ambassadeur des Rotennon ou Araméens
       septentrionaux[1].]

       [Note 1: D'après les peintures d'un tombeau de Thèbes datant du
       règne de Toutankh-Amon (XVIIIe dynastie).]

     Le groupe des populations que l'ethnographie biblique rassemble
     sous le nom de Schem, groupe dont les représentants principaux sont
     de nos jours les Arabes et les Juifs, est remarquablement un au
     double point de vue physique et linguistique. Il présente un type
     de la race blanche plus pur et plus beau que celui des populations
     'hamitiques. La barbe est mieux fournie, le teint beaucoup plus
     clair, quoique déjà bistré, la taille plus élevée, la complexion
     particulièrement sèche. Le visage est généralement long et mince,
     le front peu élevé, le nez aquilin, la bouche et le menton fuyants,
     ce qui donne au profil un contour arrondi plutôt que droit; les
     yeux enfoncés, noirs et brillants.
292
     FAMILLE DE YAPHETH.--Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième
     des fils de Noa'h, connu aussi de la tradition arménienne et de la
     tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que
     parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais
     il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans
     cet idiome; _Yapheth_ veut dire «extension,» et cette forme a été
     adoptée pour exprimer la notion de l'immense étendue des pays
     couverts par cette division de l'humanité noa'hide.

     La Genèse donne sept fils à Yapheth: _Gomer_, _Magog_, _Madaï_,
     _Yavan_, _Thoubal_, _Meschech_ et _Thiras_.

     Pas de doute que _Gomer_ ne corresponde aux Cimmériens de
     l'antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la
     population de la Chersonèse taurique avant l'invasion des Scythes
     et comme s'étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens,
     aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle
     dans l'histoire de l'Asie-Mineure, qu'ils désolèrent par leurs
     incursions. Les documents assyriens les appellent _Gimirraï_. Ils
     appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les
     témoignages grecs nous le disent formellement. _Gomer_, dans le
     chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous
     les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui
     représentent une première grande division de sa race. On doit donc
     le prendre comme la personnification de l'ensemble des
     Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et
     en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils,
     _Aschkenaz_, _Riphath_ et _Thogarmah_, représentant une subdivision
     de la souche première entre les différents rameaux qu'elle
     présentait en avant du côté des Hébreux, c'est-à-dire en
     Asie-Mineure.

     _Aschkenaz_ est associé dans un autre endroit aux peuples de
     l'_Ararat_ et de _Minni_ en Arménie[141]. Il est impossible de
     méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la
     Phrygie, dont l'antique extension est attestée par les
     dénominations du canton bithynien de l'Ascanie, des deux lacs
     Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et
     des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port
     Ascanien en Éolie. C'est ce nom d'Ascanie et d'Ascaniens qui
     suggéra la création du personnage mythique d'Ascanios ou Ascagne,
     donné pour fils à Énée et à Créuse. _Aschkenaz_ représente donc la
293  nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux
     Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première
     station fut, dit-on, dans l'Ascanie, mais ayant laissé en arrière
     quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et
     la Thrace.

       [Note 141: _Jerem._, LI, 27.]

     _Riphath_, d'après l'ancienne tradition juive recueillie par
     Josèphe, est la Paphlagonie. Il n'y a rien de sérieux à objecter à
     cette donnée, qui s'accorde parfaitement avec la position de
     _Riphath_ entre _Aschkenaz_, c'est-à-dire la Phrygie
     septentrionale, et _Thagarmah_, l'Arménie occidentale. «On a
     rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de _Riphath_ de celui
     des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu'ils
     représentaient comme s'élevant aux extrémités boréales de
     l'univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté
     à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à
     mesure que leurs connaissances géographiques s'étendaient. Lorsque
     le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé
     de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au
     temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux
     montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s'avançait presque
     jusqu'au pied du Caucase, et d'où l'on apercevait ses cimes les
     plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y
     envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des
     Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»

     _Thogarmah_ est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le
     prophète Ye'hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de
     l'aquilon et en parle comme étant voisin de _Gomer_[142]. D'où il
     suit que le pays de _Thogarmah_ devait être situé au nord de
     l'Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que _Thogarmah_
     envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée
     de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée
     de la cité phénicienne, d'où l'on devait s'y rendre par terre. La
     tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre
     _Thargamoss_ ou _Thorgom_, père de Haigh, qui est visiblement
     _Thogarmah_. Josèphe, en avançant que, de ce même _Thogarmah_,
     était issue la nation des Phrygiens, s'éloigne peu de
     l'identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et
     avec lui l'unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les
     Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. _Thogarmah_ représente
294  donc l'Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à
     l'Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l'_Ararat_
     et de _Minni_ ou _Manni_ (la Minyade des auteurs classiques, du
     côté de l'actuel Van), que jusqu'au VIIe siècle avant J.-C.
     habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les
     _Ourarti_ des documents cunéiformes, Alarodiens d'Hérodote. C'est
     seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens
     proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la
     conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration
     lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en
     fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type
     physique, comme le sont les Arméniens modernes.

       [Note 142: _Ezech._, XXXVIII, 6.]

       [Note 143: XXVII, 14.]

     On donne généralement au nom de _Magog_ une étymologie aryenne qui
     le décomposerait en _Ma-gog_ et lui attribuerait le sens de «grande
     montagne,» que l'on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses
     objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de
     chercher la situation de _Magog_ sans s'occuper de l'origine,
     encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des
     interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement
     dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la
     race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant
     d'autres. Il n'est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux
     Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe
     siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de
     la vallée du fleuve Kour, au nord de l'Arménie, canton auquel leur
     séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain
     nombre d'années la dévastation sur toute l'Asie antérieure, comme
     nous le raconterons en traitant de l'histoire d'Assyrie, que font
     allusion deux des prophéties de Ye'hezqel[144]. Elles s'adressent à
     _Gog_, du pays de _Magog_, prince et chef de _Meschech_ et de
     _Thoubal_. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de
     bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de _Gog_
     et _Magog_. En réalité, il y est question d'un personnage
     parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les
     documents assyriens; car les inscriptions du roi
     Asschour-bani-abal, à très peu d'années de distance de la prophétie
     de Ye'hezqel, parlent de _Gagi_, roi des _Sakha_ ou Scythes
     habitant au nord de l'Ararat. Voilà bien le _Gog_ du prophète, qui
     reprend sa place légitime dans l'histoire, et s'il est dit «prince
     de Meschech et de Thoubal,» c'est qu'à ce moment les hordes
295  scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés
     par ces derniers noms. Mais _Magog_ est-il bien le nom de son
     peuple, des Scythes? Ceci n'est pas possible, car l'apparition des
     Scythes au sud du Caucase n'a été qu'un fait passager et récent.
     C'est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu'est leur
     habitation normale, et certainement son interposition les met en
     dehors de l'horizon du tableau ethnographique de la Genèse.
     _Magog_, les termes employés par Ye'hezqel sont formels à cet
     égard, est le pays où le roi _Gog_ et son peuple résidaient au
     temps du prophète, c'est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène.
     Ceci s'accorde parfaitement avec la place de _Magog_ dans le
     tableau ethnographique, où il occupe l'intervalle entre _Thogarmah_
     et _Madaï_, entre l'Arménie orientale et la Médie. Son territoire
     est donc, comme l'a très bien vu le grand géographe allemand, M.
     Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l'empire perse
     par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d'Hystaspe),
     laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en
     y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu'au pied du Caucase.
     Ethniquement, _Magog_ représente les habitants de cette contrée
     jusqu'au VIe siècle, c'est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent
     seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du
     Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre
     l'Ararat et le pays de _Manni_ ou _Minni_.

       [Note 144: XXXVIII et XXXIX.]

       [Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la
       robe médique[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

     La synonymie de _Madai_ avec les Mèdes est si évidente qu'elle n'a
     pas besoin de justification. Pour l'auteur du chapitre X de la
     Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir
     aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans
     le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou
     Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu'au VIIIe siècle. _Madai_ est
     dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et
     de toute la grande division orientale des Aryas.
296
     Les trois fils aînés de Yapheth forment une première série,
     énumérée d'ouest en est et reculée à l'extrême plan septentrional.
     Les quatre autres en composent une seconde, plus au sud, énumérée
     dans le même ordre géographique régulier; il est important de tenir
     grand compte de cette circonstance dans la recherche de leurs
     assimilations.

     _Yavan_ est le nom des Grecs[145] dans toutes les langues de
     l'Orient; il correspond à _Iones_, dont la forme primitive était
     _Iavones_. Dans le tableau ethnographique de la Genèse, ce nom
     constitue la désignation générique la plus étendue de l'ensemble
     des peuples helléno-pélasgiques avec leurs deux divisions
     primitives, européenne et asiatique, si bien définies par M. Ernest
     Curtius. «La migration aryenne qui s'était déversée dans
     l'Asie-Mineure, dit le savant berlinois, peupla le plateau de cette
     presqu'île de tribus de race phrygienne. Le peuple grec, en s'en
     séparant, constitua, par le développement de ses institutions et de
     sa langue, un rameau distinct, qui se subdivisa à son tour en deux
     branches. L'une traversa l'Hellespont et la Propontide,... l'autre
     demeura en Asie et s'avança graduellement du plateau de
     l'intérieur, en suivant les vallées fertiles que forment les
     rivières, jusque sur la côte, où elle s'établit à leur embouchure,
     rayonnant de là au nord et au sud. On n'observe nulle part plus
     qu'en Asie-Mineure le contraste de la région de l'intérieur et de
     celle du littoral. Sur la côte, c'est comme une terre d'une autre
     constitution et soumise à un autre régime. La côte de
     l'Asie-Mineure avait donc sa nature propre; elle eut aussi sa
     population et son histoire particulière. C'est sur le littoral que
     s'établit l'une des deux branches de la nation grecque, tandis que
     l'autre, s'avançant plus à l'ouest, traversait l'Hellespont et
     mettait définitivement le pied dans les vallées fermées et les
     plaines de l'intérieur de la Thrace et de la Macédoine, défendues
     par des montagnes. Ainsi déjà, sur la terre d'Asie, s'étaient
     séparées les deux races grecques, les Grecs orientaux et les Grecs
     occidentaux, autrement dit les Ioniens et les Hellènes, dans le
     sens strict du mot. Dès une époque fort reculée, ce peuple occupa
     la région environnant la mer Égée, qui devait devenir le théâtre de
     son histoire. Les Ioniens s'avancèrent dès le principe jusqu'au
     bord le plus extrême du continent asiatique, d'où ils se
     répandirent dans les îles; les Hellènes, au contraire, se
     cantonnèrent dans la vaste contrée montagneuse située plus avant en
297  Europe, et dans les vallées fermées où ils se fixèrent; ils
     adoptèrent, par suite du développement de leurs moeurs, un système
     de constitution cantonale. Plus tard, inquiétés dans leurs défilés
     par de nouvelles migrations, repoussés au sud, ils vinrent
     s'abattre par masses successives dans la presqu'île européenne,
     sous les noms d'Éoliens, d'Achéens et de Doriens.»

     [Note 145: Voy. plus haut, à la page 225, le type idéal de la race
     grecque.]

     _Yavan_, dans le chapitre X de la Genèse, a quatre fils,
     _Elischah_, _Tharschisch_, _Kittim_ et _Dodanim_ ou _Rodanim_. Ici
     encore nous avons un ordre géographique d'ouest en est.

     _Etischah_, d'après l'emploi de ce nom dans d'autres passages
     bibliques, est sûrement la Grèce européenne. Quelques commentateurs
     ont cherché à rapprocher cette appellation de celle des _Hellènes_
     ou de l'_Elis_; mais la philologie repousse l'un et l'autre
     rapprochement, car la forme la plus antique d'_Hellènes_ est
     _Selloi_ et celle d'_Éleioi_ est _Valeivoi_. Le nom grec qui a été
     ainsi transcrit dans le document sacré est celui des Éoliens, qui
     constituèrent, en effet, la plus ancienne couche des Grecs
     européens ou Hellènes, et à qui se rattachaient les Achéens, entre
     les mains desquels fut l'hégémonie des populations helléniques du
     Péloponnèse jusqu'à l'invasion dorienne. On doit noter que la
     transcription de _Aiolievs_ en _Elischah_ est tout à fait parallèle
     à celle du nom des Achéens dans les documents égyptiens de la
     XVIIIe dynastie, _Akaiouscha_, de _Achaivos_, forme primitive de ce
     nom grec.

     _Tharschisch_ est à partir d'une certaine époque le nom de
     l'Espagne, où les Tyriens allaient commercer à _Tartesse_, dans le
     pays des _Tardétans_. Mais il est impossible que ce nom ait un tel
     sens dans le tableau ethnographique de la Genèse. En effet,
     _Tharschisch_ y est un fils de _Yavan_, c'est-à-dire un pays
     colonisé par la race helléno-pélasgique, et de plus, sa position
     est entre _Elischah_ et les _Kittim_, entre la Grèce et Cypre, ce
     qui nous reporte vers l'Archipel. C'est là, d'ailleurs, un de ces
     noms de pays lointains qui ont successivement reculé à mesure que
     les connaissances géographiques s'étendaient. _Tharschisch_ est
     l'extrême ouest des navigations phéniciennes, comme _Ophir_ est
     leur extrême est. D'abord beaucoup plus voisin de la côte de
     Kena'an, il a été reporté toujours davantage dans l'occident,
     jusqu'en Espagne, en se localisant là où des assonances de noms le
     permettaient. Dans l'ethnographie de la Genèse, il n'y a pas moyen
     de ne pas assimiler _Tharschisch_ aux _Touirscha_ des inscriptions
     hiéroglyphiques, d'hésiter à y voir, avec Knobel, les _Tursanes_ ou
     Pélasges Tyrrhéniens. Et d'après la place que le document biblique
298  leur assigne, ils y occupent encore leurs premières demeures sur
     les côtes occidentales de l'Asie-Mineure et dans les îles de la mer
     Égée, où quelques-unes de leurs tribus, restées en arrière dans la
     migration générale du peuple vers l'Italie, subsistaient encore
     isolément à l'aurore des temps classiques. Ici donc les documents
     mis en oeuvre par le rédacteur de la Genèse remontaient
     certainement à une époque antérieure à la migration des Tyrrhéniens
     dans l'Occident, dont les monuments égyptiens nous permettront de
     déterminer la date.

       [Illustration 322: Guerriers des nations pélasgiques au temps de
       la XXe dynastie égyptienne[1].]

       [Note 1: Figures empruntées aux sculptures historiques de
       Médinet-Abou, à Thèbes, datant du règne de Ramessou III (XXe
       dynastie). Les premiers guerriers sur la droite, appartiennent à
       la nation des _T'akkaro_ ou Teucriens; ceux qui viennent ensuite,
       à la nation des _Touirscha_ ou Tyrrhéniens.]

     L'assimilation des _Kittim_ est tellement certaine qu'elle ne
     demande pas de commentaire. Ce sont les habitants de l'île de
     Cypre, désignés d'après la grande ville de _Kit_ ou _Cition_, qui
     était le principal port de communication des Phéniciens avec cette
     île. Les découvertes récentes de la science ont établi que la
     population de Cypre, où l'on a fait dans les quinze dernières
     années des fouilles si fructueuses pour l'histoire et
     l'archéologie, était dès la plus haute antiquité de la souche
     helléno-pélasgique, parlant un dialecte grec, qu'elle écrivait avec
     un système graphique particulier.

     Pour le quatrième fils de _Yavan_, au contraire, la question qu'il
     soulève reste fort douteuse, d'autant plus que l'on n'est même pas
     sûr de la forme exacte de son nom. Notre texte hébreu de la Genèse
     porte _Dodanim_; mais dans celui que les Septante et les auteurs de
299  la version samaritaine avaient sous les yeux, on trouvait
     _Rodanim_, et c'est la leçon que fournit le texte hébreu du livre
     des Chroniques (ou Paralipomènes, dans la Vulgate latine), à
     l'endroit où le tableau ethnographique de la Genèse y est
     reproduit. C'est donc _Rodanim_ qui a pour soi le plus d'autorités,
     et en même temps il se prête à une assimilation beaucoup plus
     vraisemblable que _Dodanim_. Les commentateurs qui ont adopté cette
     dernière leçon y ont vu Dodone d'Épire, ce qui est impossible
     historiquement et géographiquement reporte beaucoup trop loin dans
     le nord-ouest, ou bien les Dardaniens de la Troade, qui sont aussi
     trop au nord, d'autant plus que pour les retrouver ici il faudrait
     corriger arbitrairement _Dodanim_ en _Dardanim_. _Rodanim_, au
     contraire, nous fournit le nom de l'île de Rhodes, dont
     l'importance historique est si ancienne et dont la mention à côté
     de Cypre est toute naturelle. Il est probable, du reste, que sous
     ce nom sont aussi englobés les Cariens, au territoire desquels
     touchait Rhodes; car la population de l'île et celle du district
     continental voisin paraissent avoir été identiques.

     Les deux fils de Yapheth qui succèdent à _Yavan_, sont accouplés
     étroitement dans le tableau ethnographique, _Thoubal_ et
     _Meschech_, comme aussi dans presque tous les autres passages
     bibliques, assez nombreux, où ils sont nommés et où ils se
     présentent habituellement comme inséparables. Ce sont deux peuples
     de l'Asie-Mineure, guerriers et célèbres par leur métallurgie, qui
     habitaient côte à côte, vivant dans une intime alliance. Pas de
     doute qu'il ne faille, comme l'ont fait tous les commentateurs
     depuis Josèphe, reconnaître en eux les Tibaréniens et les Moschiens
     de la géographie classique. Seulement, au temps où les Grecs et les
     Romains nous en parlent, ces peuples avaient été refoulés dans
     d'étroits cantons des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, tandis
     qu'il est évident que dans la Genèse leur territoire a une
     extension bien plus grande et surtout est placé bien plus au sud.
     Ici encore, les documents cunéiformes assyriens sont venus apporter
     les plus heureux éclaircissements à l'ethnographie biblique. Ils
     nous montrent, en effet, dans les peuples de _Tabal_ et de
     _Mouschki_ deux nations puissantes, presque toujours associées, qui
     du XIIe au VIIe siècle avant notre ère habitaient la Cappadoce,
     venant toucher au pays de _Khilakki_, c'est-à-dire à la Cilicie, et
     au _Koummoukh_ ou Commagène, presque jusqu'au haut Euphrate. Au
     reste, l'ancienne extension des Moschiens dans la Cappadoce a été
     connue de Josèphe, qui affirme que la ville de Mazaca leur devait
300  son nom, et du temps de Cicéron il y avait encore des clans de
     Tibaréniens dans le voisinage de la Cilicie, de même que bien plus
     au nord, dans les pays Pontiques.

     Enfin, pour ce qui est du dernier des peuples de Yapheth, _Thiras_,
     la presque unanimité des commentateurs, à commencer par Josèphe, y
     a vu les Thraces. La chose est pourtant philologiquement
     impossible; les deux noms ne se correspondent aucunement. _Thiras_,
     avec un _i_ long entre le _th_ et le _r_ et une sifflante à la fin,
     au lieu d'une gutturale, ne saurait être la transcription hébraïque
     d'un nom dont le radical était _thrak_. En outre, la race
     thraco-phrygienne est déjà représentée dans la famille japhétique
     par _Gomer_. Enfin _Thiras_, géographiquement, n'est pas reculé
     dans le nord-ouest comme les Thraces; c'est un voisin de _Thoubal_
     et de _Meschech_, qui doit être plus oriental qu'eux ou un peu plus
     méridional. Ceci donné, c'est au nom de la grande chaîne du
     _Taurus_ que j'identifie le sien. Et de cette façon je vois en lui
     le représentant de la population de la Cilicie, vaste contrée qui
     ne pouvait manquer d'avoir sa place dans la géographie du chapitre
     X de la Genèse, et à laquelle pourtant ne correspond aucune des
     appellations que nous avons jusqu'ici passées en revue. Quelques
     érudits, frappés de cette lacune inexplicable, ont cru pouvoir
     chercher la Cilicie dans _Tharschisch_, dont ils rapprochaient le
     nom de celui de Tarse. Mais cette conjecture a été définitivement
     écartée une fois qu'on est parvenu à lire la véritable forme
     sémitique du nom de la ville de Tarse, _Tarz_ dans les légendes
     araméennes des monnaies qui y ont été frappées sous les
     Achéménides, _Tarzi_ dans les textes assyriens. La Cilicie n'est
     pourtant pas absente du tableau ethnographique de la Bible, mais on
     y a jusqu'ici méconnu le vrai nom qui la désigne et qui est Thiras.

     On le voit par ce qui précède, la grande majorité des peuples
     classés dans la descendance de Yapheth appartiennent à cette grande
     race, la plus pure du type blanc et la plus noble de toute
     l'humanité, que l'on connaît sous le nom d'_aryenne_ ou
     _indo-européenne_, et dont la science contemporaine, en se guidant
     sur les affinités physiologiques et linguistiques, est parvenue à
     reconstituer l'unité originaire. En Europe, les Grecs et les
     Romains, les Germains, les Celtes, les Scandinaves et les Slaves;
     en Asie, les Perses, l'aristocratie des Mèdes, les Bactriens et les
     castes supérieures de l'Inde; telles sont les principales nations
     de cette race, divisée depuis une très haute antiquité en deux
     grandes branches, l'une occidentale et l'autre orientale, les
     Européens, ainsi désignés d'après la partie du monde où ils
301  terminèrent leur migration et trouvèrent leur demeure définitive,
     et les Aryas, comme ils s'intitulaient eux-mêmes. Ces derniers,
     réunis d'abord sous ce nom commun, restèrent longtemps concentrés
     dans les contrées arrosées par l'Oxus et l'Iaxarte, c'est-à-dire
     dans la Bactriane et la Sogdiane, région qui avait été le berceau
     premier de la race. De là un de leurs rameaux se dirigea vers le
     midi, franchit l'Hindou-Kousch et pénétra dans l'Inde en
     détruisant, ou subjuguant les populations antérieures, de souche
     thibétaine, kouschite et dravidienne. L'autre s'établit dans le
     pays qui s'étend entre la mer Caspienne et le Tigre, et dans les
     montagnes de la Médie et de la Perse.

       [Illustration 325: Perse en costume national[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

     L'auteur inspiré du chapitre X de la Genèse n'a donc compris dans
     son énumération ethnographique qu'une faible partie du vaste
     développement de cette race et, sauf Madaï, tous les représentants
     qu'il en nomme appartiennent à la branche occidentale.
     Naturellement son tableau embrasse seulement ceux des peuples
     aryens qui pouvaient être connus des Hébreux de son temps, ceux
     qu'il connaissait lui-même; et il n'y a pas à hésiter pour
     reconnaître que ceux de ses commentateurs qui ont prétendu trop
     élargir son horizon géographique, l'étendre au même degré que celui
     des Grecs et des Romains, se sont absolument trompés. Mais pour ce
     qu'il a connu de peuples aryens, l'auteur sacré a discerné de
     l'oeil le plus sûr leur étroite parenté, et il leur a assigné une
     origine commune, ce qui est déjà merveilleux, car chez aucun ancien
     l'on ne rencontre une vue ethnographique de cette profondeur et de
     cette justesse. C'est bien la race aryenne ou indo-européenne dans
     son ensemble qu'il a voulu représenter comme issue de Yapheth, et
     si la science actuelle trouve ici à élargir son cadre, elle n'a pas
     à le modifier. Cette race est celle à laquelle nous appartenons.
     C'est la race noble par excellence, celle à qui a été confiée la
     mission providentielle de porter à un degré de perfection inconnu
     de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie.
     «Béni soit Yapheth, dit Noa'h suivant la Bible, que Dieu étende au
     loin sa postérité, qu'il habite dans les tentes de Schem et que
302  'Ham soit son serviteur!» Cette bénédiction et cette prophétie se
     sont accomplies, car la descendance de Yapheth n'est pas devenue
     seulement la plus nombreuse et la plus étendue; elle est aussi la
     race dominatrice du monde, celle qui chaque jour encore s'avance
     vers la souveraineté universelle.

     Avec les peuples aryens, l'auteur du tableau ethnographique de la
     Genèse a placé les populations caucasiennes et les peuples de
     Meschech et de Thoubal, qui certainement s'y rattachaient. Ce sont
     là ceux qui pouvaient être connus de lui parmi les peuples que l'on
     appelle «les blancs allophyles,» autrement dit ceux qui, sans
     différence notable et facilement appréciable dans le type physique
     avec les nations européennes, parlent des idiomes radicalement
     différents, qui semblent éloigner leur origine de la souche
     aryenne. Il est clair qu'ici c'est sur le type qu'il a basé son
     classement et non sur les idiomes, ce que le simple bon sens
     indique, du reste; car certainement, si la parenté des différentes
     langues de la famille sémitique ou syro-arabe était de nature à
     être appréciable pour la philologie si imparfaite des anciens, il
     n'en était pas de même de l'affinité des dialectes iraniens et du
     grec, de l'idiome de Madaï et de celui de Yavan; et personne ne
     prétendra, je pense, que les écrivains bibliques aient eu une
     révélation spéciale ou même simplement une inspiration divine en
     matière de linguistique. «Sans leur langue si spéciale, dit M. de
     Quatrefages, personne n'eût hésité avoir dans les Basques les
     frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie
     spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca,
     on n'aurait pas eu l'idée d'en faire des blancs allophyles. Il en
     est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés,
     précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche
     pure des populations blanches européennes.» Remarquons, du reste,
     que précisément ces peuples présentent pour l'anthropologiste et
     l'ethnographe un problème des plus obscurs et des plus complexes,
     par suite du contraste même qui existe entre les affinités
     d'origine que semblent indiquer leur type et l'isolement où les
     placent leurs idiomes. Mais le langage coïncidant mal avec les
     caractères physiques peut être chez eux le résultat de faits
     historiques qui resteront pour nous à jamais inconnus, par exemple
     un héritage de populations antérieures d'une toute autre race, dont
     le type aura fini par s'effacer sous l'afflux toujours prédominant
     du sang blanc qui devait s'y mêler. C'est ainsi que les Ottomans
     ont fini, à force de métissages, opérés surtout par le choix de
303  femmes européennes et caucasiennes, par devenir un peuple de race
     formellement blanche, tout en gardant la langue turque de leurs
     ancêtres d'un autre type. Bien téméraire serait donc celui qui
     oserait affirmer, sur la foi exclusive de la différence
     linguistique, qu'en classant les blancs allophyles du Caucase dans
     la famille de Yapheth, l'écrivain biblique n'a pas suivi des
     traditions formelles et autorisées, et que ce n'est pas lui qui est
     ici dans le vrai, aussi bien que Blumenbach et Cuvier en les
     classant avec les Aryens dans la même division de la race blanche,
     toutes réserves faites, d'ailleurs, sur le nom impropre qu'ils ont
     donné à cette grande division ethnique.

       [Illustration 327: Captif nègre, représentation égyptienne[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]

       *       *       *       *       *

     La descendance de Schem, de 'Ham et de Yapheth, telle qu'elle est
     si bien exposée et définie dans la Genèse, ne comprend, on vient de
     le voir, qu'une seule des races humaines, la race blanche, dont
     elle nous présente les deux divisions principales, sémitique ou
     syro-arabe et aryenne ou indo-européenne, avec la sous-race
     égypto-berbère, qui est certainement sortie de son métissage avec
     la race noire, et chez qui les caractères anatomiques, ainsi que
     tout ce qui, sauf la couleur, constitue le type physique extérieur,
     montre que c'est le sang blanc qui prédomine, qu'il s'agit en
     réalité de blancs modifiés par des alliances étrangères et des
     influences de milieu. Les trois autres races, jaune, noire et
     rouge, n'ont pas de place dans le tableau que donne la Bible des
     peuples issus de Noa'h. On ne saurait s'en étonner pour ce qui est
     de la première et de la troisième. Le rédacteur inspiré du livre de
     la Genèse ne pouvait parler aux hommes de son temps que des nations
     dont ils avaient connaissance.
304
       [Illustration 328: Captif nègre, représentation égyptienne[2].]

       [Note 2: D'après les sculptures de Médinet-Abou.]

     Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à
     Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race
     rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement
     connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de
     l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si
     sûres notions[146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état
     de captifs dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des
     grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les
     Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des
     représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les
     murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race,
     dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie
     politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en
     Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs
     navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par
     des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau
     ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations
     kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne
     pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs.
     Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le
     système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races
305  des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si
     exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses
     trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il
     n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le
     nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par
     ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans
     son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne
     saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec
     une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer
     avec certitude.

       [Note 146: J'évite ici de tirer un argument de la rédaction
       mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans
       la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh
       (Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on
       sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon
       très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une
       nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas
       imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les
       raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous
       l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des
       Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit
       la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en
       réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non
       plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est
       soulevée.]

       [Illustration 329: _J. Hansen_ Distribution géographique des
       races admises par les Égyptiens[1].]

       [Note 1: Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de
       celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.

       Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races
       humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques.
       Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens
       représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur
       propre race.]
306
     Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique
     de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu
     être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes
     divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan
     septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au
     nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour
     duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble
     opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher
     absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que
     tout indique comme ayant été sa principale source d'informations,
     entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les
     y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un
     nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre,
     touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il
     mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation
     prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est
     uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc
     qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était
     absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation
     de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était
     superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des
     habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne
     parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple
     de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant
     dans la création première de la civilisation de ces contrées.

     Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez
     l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son
     tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples
     situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race,
     dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part
     considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette
     race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins
     étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de
     commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes
     agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical
     offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des
     langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes.
     C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons
307  l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière
     formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état
     actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si
     leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec
     les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de
     transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur
     position géographique est intermédiaire entre les uns et les
     autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des
     origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de
     vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il
     importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans
     lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a
     tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des
     principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du
     rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a
     mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien
     connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites,
     et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de
     Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y
     ont été leurs institutrices.

       [Illustration 331: Types touraniens de la Médie[1].]

       [Note 1: Têtes de captifs des guerres de Médie, représentés dans
       les bas-reliefs du palais de Sinakhe irib, à Koyoundjik, comme
       employés aux travaux pénibles des grandes constructions du roi.]

     La Médie reste tout entière touranienne, habitée par une population
     dont la langue offre un des types les mieux étudiés jusqu'ici des
     idiomes du groupe, jusqu'au VIIIe siècle avant notre ère, date de
     l'établissement des Mèdes proprement dits, de race iranienne, dans
     la contrée dont Hangmatana (Ecbatane) est la capitale. Et même
308  après cette invasion, les Iraniens ne constituent qu'une caste
     dominante et peu nombreuse; du temps des Achéménides, la masse du
     peuple parle encore sa vieille langue, qui est admise à l'honneur
     de compter parmi les idiomes officiels de la chancellerie des rois
     de Perses. La Médie touranienne ne garde pas seulement sa langue,
     mais son génie propre, et elle ne cesse que très tard de lutter,
     avec des chances diverses, contre le dualisme de la religion de
     Zarathoustra; ses croyances particulières s'infiltrent jusque chez
     les conquérants de race iranienne et produisent, par leur amalgame
     avec les idées religieuses de ces conquérants, le système du
     magisme, qui balance pendant longtemps, jusque dans la Perse
     elle-même, la fortune du mazdéisme pur.

       [Illustration 332: Mède aryen en costume national[1].]

       [Note 1: D'après les sculptures de Persépolis.]

     Plus au sud, les Touraniens se montrent à nous comme formant une
     portion notable de la population de la Susiane ou pays de 'Elam,
     foyer d'une culture antérieure à celle de la Babylonie même, et
     assez puissant pour entreprendre de lointaines conquêtes
     vingt-trois siècles avant notre ère. Ce curieux pays, placé à la
     limite commune de toutes les races diverses de l'Asie occidentale,
     les voyait, comme nous l'avons déjà dit (p. 280 et suiv.),
     confondues et enchevêtrées sur son sol à l'époque historique. Mais
     depuis les temps les plus reculés, c'est à l'élément touranien qu'y
     appartenait la suprématie ethnique et morale; c'est lui qui avait
     imposé sa langue aux autres, du moins dans l'usage officiel et
     comme idiome commun.

     Dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, en Babylonie et en
     Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments et les
     traditions, nous nous trouvons en présence de deux populations
     juxtaposées et dans bien des endroits enchevêtrées, appartenant à
     deux races distinctes et parlant des idiomes divers, d'une part les
     Sémito-Kouschites, de l'autre le peuple de Schoumer et d'Akkad,
     apparenté aux Touraniens de la Médie et du 'Elam. Laquelle des deux
     précéda l'autre sur ce sol, c'est ce qu'il est impossible de dire,
     car aux périodes les plus reculées où puisse atteindre notre
     regard, nous constatons leur coexistence. Mais ce que l'on peut
     dire d'une manière positive, c'est que Schoumer et Akkad
309  constituaient un rameau particulier dans le groupe des Touraniens,
     rameau dont la langue s'était fixée et cristallisée à un état
     encore plus primitif de développement que celle des autres peuples
     de la même famille. Comme nous le ferons voir en traitant
     spécialement de l'histoire des Chaldéens et des Assyriens, c'est la
     fusion des génies et des institutions propres aux deux races
     opposées de Kousch et de Schoumer et Akkad, réunies sur le même
     territoire, qui donna naissance à la grande civilisation de
     Babylone et de la Chaldée, appelée à jouer un rôle si considérable
     sur toute l'Asie antérieure, qu'elle pénétra de son influence.

       [Illustration 333: Type touranien de la Chaldée[1].]

       [Note 1: Plaquette de terre-cuite découverte dans la Chaldée
       méridionale et conservée au Musée Britannique. «Le nez creux, et
       comme on dit vulgairement _en pied de marmite_, la bouche large
       et épaisse, la pommette saillante et représentée relativement
       haut et en dehors, dit M. le docteur Hamy, distinguent aussi
       profondément le personnage ici représenté de l'Assyrien de race
       sémitique que nos paysans du plateau central des Juifs et des
       Arabes. La tête est raccourcie dans ses diamètres postérieurs, et
       l'on sait que le crâne syro-arabe est, au contraire, très
       allongé.» Nous avons déjà donné plus haut côte à côte (p. 283)
       les deux types différents, l'un sémitique et l'autre touranien,
       que les monuments prêtent à la population de la Babylonie.]

     Que si nous tournons maintenant nos regards vers le massif montueux
     d'où descendent les deux grands fleuves de la Mésopotamie, nous y
     trouvons encore les Touraniens, établis en maîtres exclusifs
     jusqu'au IXe et au VIIIe siècle avant notre ère. La parenté des
     noms géographiques et des noms propres d'hommes, cités en très
     grand nombre dans les inscriptions assyriennes, nous permet de
     rétablir une chaîne de populations de même race que les premiers
     habitants de la Médie, qui, à partir de ce dernier pays, s'étend
     dans la direction de l'ouest jusqu'au coeur de l'Asie-Mineure. Ce
     sont d'abord les vieilles tribus touraniennes de l'Atropatène,
     rejetées plus tard par les Mèdes iraniens dans les montagnes qui
     bordent la mer Caspienne, et désignées dans cette retraite
     jusqu'aux temps classiques par l'appellation de non-aryens
     (_Anariacæ_). Viennent ensuite les nombreuses populations qui
310  habitent, au sud des Alarodiens et des gens de Minni ou Manni, le
     pays désigné par les Assyriens sous le nom de _Nahiri_,
     c'est-à-dire les montagnes où le Tigre prend sa source, et où leurs
     descendants, complètement aryanisés dans le cours des siècles,
     gardent du moins encore aujourd'hui le nom de Kurdes, qui témoigne
     de leur parenté primitive avec les Chaldéens de race touranienne,
     de même que le nom d'Akkad, appliqué quelquefois par les Assyriens
     à cette région aussi bien qu'à une partie de la Chaldée. De là,
     toujours en marchant vers l'occident, nous atteignons les peuples
     de Meschech et de Thoubal, chez lesquels on discerne un vieux fond
     touranien, auquel s'est superposé et mêlé une couche de blancs
     allophyles caucasiens, qui justifie l'inscription de ces deux noms
     dans la descendance de Yapheth, tandis que nous avons déjà
     soupçonné que le _substratum_ touranien des peuples en question
     était indiqué par le Thoubal-Qaïn de la lignée qaïnite.

     Dans le système de l'ethnographie des livres sacrés de l'Iran,
     exprimé par la division des trois fils de Thraetaona (voy. p. 110),
     ces Touraniens ont leur place; ils y sont associés au rameau turc
     des Altaïques proprement dits et personnifiés avec eux par Toura,
     tandis que Çairima correspond au Schem biblique et Arya à Yapheth.
     En même temps la population méridionale et brune des Pairikas, qui
     figure dans les mêmes récits mythologiques, mais n'est plus
     rattachée à la descendance des fils de Thraetaona, s'identifie avec
     certitude aux Kouschites orientaux de la Genèse, c'est-à-dire à la
     division ethnique de 'Ham.

     Voilà donc deux grandes classes de peuples que l'auteur biblique
     n'a pas pu ne pas connaître et qu'il a exclu systématiquement de la
     progéniture de Noa'h. Mais il faut encore pousser plus loin ces
     observations. Il est impossible de ne pas remarquer, en y attachant
     une véritable importance, qu'au milieu de tant de détails minutieux
     sur les populations de la Palestine et de l'Arabie, pas un nom du
     tableau ethnographique ne s'applique aux peuples primitifs qui
     habitaient ces contrées avant l'invasion kenânéenne, et dont tant
     de tronçons isolés subsistaient encore au milieu des nations de
     Kena'an à l'époque où les Benê-Yisraël firent la conquête de la
     Terre-Promise, 'Enaqim, Emim, Rephaïm, 'Horim, Zouzim, Zomzommim,
     peuples dont la stature était beaucoup plus grande que celle des
     Hébreux et des Kenânéens (on les représente comme des géants) et
     dont le langage, absolument différent de celui de ces derniers
     venus, leur paraissait une sorte de balbutiement barbare et
     inintelligible.
311
       [Illustration 335: _J. Hansen_ Système de l'ethnographie des
       livres sacrés iraniens.]

     Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque
     et dans le livre de Yehoschou'a (Josué), mais sans que jamais on
     les y relie à la généalogie d'un des fils de Noa'h; au contraire,
     ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et
     de celle de 'Ham. Il en est de même du grand peuple de 'Amaleq, que
     le livre des Nombres[147] appelle «l'origine des nations,»
     c'est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les
     Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l'Égypte et
     la Palestine, jusqu'au moment de son anéantissement par Schaoul
     (Saül); qui tient enfin, sous le nom de 'Amliq, une place si
     considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes,
     lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur
     péninsule. L'omission de son nom dans les généalogies du chapitre X
     de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer
     d'être significative, et cela d'autant plus que dans les noms,
     également fort nombreux, donnés pour l'Arabie méridionale par le
     tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et
     de Yaqtan, il n'en est pas un qui corresponde à celui du peuple
     prodigieusement antique, gigantesque et impie de 'Ad, frappé
312  par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles
     traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant
     comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un
     fils de 'Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de
     peuples, qui précéda ceux de 'Ham et de Schem dans la Palestine et
     l'Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le
     rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et
     réfléchie, d'assigner un rang dans son tableau e l'humanité
     Noa'hide.

       [Note 147: XXIV, 20.]

     Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment.
     Mais autre chose est d'en pénétrer la cause et l'intention. À ce
     sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les
     environnant de grandes réserves.

     Remarquons cependant qu'ici se pose de nouveau, presque
     nécessairement, un problème d'une gravité singulière, que nous
     avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent,
     et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière
     franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements
     qu'impose un sujet aussi délicat. C'est celui de savoir si, dans la
     pensée de l'auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu
     toute l'extension que l'on a jusqu'ici conclu de certaine de ses
     expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était
     obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue
     de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées
     par les hommes et de l'anéantissement complet de la primitive
     humanité adamique. Nous avons déjà dit que l'interprétation
     affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de
     l'unanimité de la tradition, n'était pas obligatoire _de foi_, et
     que des autorités religieuses considérables reconnaissaient
     aujourd'hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se
     mettre en dehors de l'orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre
     conviction personnelle, le fait du Déluge, en s'attachant même aux
     données de la Bible, devait être restreint, qu'à le bien peser et à
     le scruter jusqu'au fond, l'ensemble du texte de la Genèse, si l'on
     n'y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l'on y met en
     parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie
     des Qaïnites, donne l'impression que pour son auteur une partie des
     descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et
     était encore représentée par des populations existantes au temps où
     il écrivait.

     Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l'explication la plus
313  naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau
     ethnographique du chapitre X. L'écrivain sacré y aurait tenu
     certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la
     généalogie des fils de Noa'h, parce qu'il les aurait regardés comme
     n'en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure
     des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs
     voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et
     aussi distincts que ceux de Schem, 'Ham et Yapheth, qui sont ainsi
     omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite,
     parallèle à celle des fils de Noa'h dans la lignée de Scheth, est
     précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au
     simple hasard? Je ne le crois pas, et d'autres indices, d'une
     incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J'ai
     déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si
     naturel que l'on est induit à faire entre Thoubal-qaïn ou «Thoubal
     le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d'autant plus que
     c'est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la
     ville de 'Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D'un autre côté, les
     deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte
     biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d'une
     mère dont le nom, _'Adah_, n'est autre que la forme féminine de
     celui du peuple aborigène arabe de _'Ad_. Nous retrouvons encore
     une autre _'Adah_ dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes
     que 'Esav, le frère de Ya'aqob, épouse en s'établissant au milieu
     des 'Horim; et le petit-fils de cette _'Adah_ est appelé _'Amaleq_,
     autrement dit est le chef et la personnification d'une tribu qui
     participe du sang d'Edom et de 'Amaleq, et se confond dans le
     peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l'histoire de Moscheh (Moïse)
     nous offre une tribu, dont 'Hobab, le beau-père du législateur des
     Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de
     'Amaleq[149], bien qu'habitant au milieu de Midian; et son nom est
     _Qaini_ ou _Qeni_, c'est-à-dire «le Qaïnite.»

       [Note 148: XXXVI, 2 et 4.]

       [Note 149: _I Sam._, XV, 6.]

     Maintenant, pour ceux qu'effraierait la hardiesse de cette manière
     de voir et ce qu'elle a de contraire aux opinions jusqu'ici
     généralement reçues, ils n'auront qu'à constater que le texte de la
     Bible ne contient rien qui s'oppose à une autre hypothèse, celle-là
     d'accord avec la thèse de l'universalité du Déluge. C'est celle que
314  Noa'h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d'autres enfants
     que Schem, 'Ham et Yapheth, d'où seraient sorties les races qui ne
     figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne
     contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable,
     que certaines familles issues des trois patriarches Noa'hides aient
     pu s'éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la
     dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la
     Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races,
     lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris
     une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors
     de l'histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des
     manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles
     des esprits, la foi à l'unité de l'espèce humaine, descendue d'un
     seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé
     même jusqu'à en prendre toutes les expressions dans le sens
     littéral le plus étroit, et la croyance à l'universalité la plus
     absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le
     rédacteur de la Genèse n'a compris et voulu comprendre, dans son
     tableau généalogique de la postérité des fils de Noa'h, que les
     trois divisions fondamentales de la race blanche, la race
     supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la
     primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps
     méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous retenons
     pour l'histoire de l'antique Orient.
315



                              CHAPITRE II

                     LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.


     § 1.--ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE.

     La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa
     méthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'étude de
     l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours été
     considérée comme un des plus difficiles et des plus importants
     problèmes de la philologie. L'antiquité cependant, sauf un dialogue
     de Platon et quelques mots d'Aristote, ne paraît pas s'en être
     beaucoup préoccupée. L'opinion la plus généralement admise était
     celle des Épicuriens, qui appliquaient à l'origine et à la
     formation du langage leur hypothèse grossièrement matérialiste
     d'une humanité primitive vivant à l'état absolument bestial.
     D'après cette opinion, l'homme aurait d'abord été muet comme les
     animaux, _mutum et turpe pecus_, mais plus tard le besoin l'aurait
     amené à proférer des sons, d'abord inarticulés, vagissements de
     l'enfance de l'humanité, qui, peu a peu, par le temps, se seraient
     réglés, perfectionnés et auraient traversé toutes les phases d'un
     progrès lent et continu.

     C'est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher
     l'origine du langage. A la fin du XVIIe siècle, Locke plaçait dans
     son _Essai_ l'étude des mots à côté de l'étude des idées, et y
     consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose
     cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais
     l'enfermait dans des limites trop étroites pour qu'il pût arriver à
     une solution satisfaisante. Leibnitz, répondant à Locke et relevant
     avec toute la puissance et l'éclat de son génie la bannière du
     spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l'étude
     analytique du langage et de son origine. Là encore il l'écrasa par
     l'étendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la
     hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits
     principaux de la linguistique et en entrevit les applications.
316  Il repoussa la théorie qui ne voyait dans le langage qu'une
     convention arbitraire formée sous l'influence des causes
     extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l'esprit et
     dans les idées innées, le fondement nécessaire de l'institution des
     signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque
     avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse
     sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots
     et les idées qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie à des
     résultats souvent réels, souvent aussi contestables.

     Les philosophes du XVIIIe siècle voulurent à leur tour résoudre le
     problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de
     l'antiquité.

     Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder
     avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure
     conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la
     pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est
     certain qu'il n'y a pas de parole sans pensée, il l'est également à
     ses yeux qu'il n'y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments
     forment un ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se
     composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement
     l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant
     penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les
     origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme
     commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la
     pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée
     d'abord de _signes naturels_, puis de _signes arbitraires_ convenus
     entre les hommes.

     Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe siècle,
     un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui
     guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses _Recherches
     philosophiques_, aborda à son tour la question de l'origine du
     langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l'homme, ne croyait
     pas, comme Leibnitz, que les forces de l'intelligence humaine
     eussent été capables d'inventer par elles-mêmes le langage; il lui
     attribuait une origine plus haute; il y voyait l'oeuvre de Dieu.
     Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement
     opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être d'accord avec
     lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense actuellement
     qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n'a
     jamais pu se produire sans l'existence d'un langage articulé.
     Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la
317  pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la
     sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée,
     il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un
     vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité
     de l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut
     penser. Il n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est
     de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme
     fait directement à l'homme par Dieu.

     Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression
     de la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a
     reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas
     à l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire
     proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du
     langage, donnée par la tradition religieuse, est encore
     philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus
     vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a placé
     dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés
     intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles
     étaient frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et,
     par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces
     ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a
     frappé l'oreille de l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce
     langage, enseigné au premier homme d'une façon surnaturelle par le
     Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence
     une source de création et de vie.

     À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du
     christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui
     n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions
     inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont
     l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph
     de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même époque,
     un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à
     la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du
     sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une
     nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les
     idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage;
     il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la
     parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son
     opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est
     dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine
318  qu'il va chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une
     raison présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations
     successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui
     sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres
     hommes.

     Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps
     avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons
     d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences
     d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La
     _linguistique_, ou, comme on dit quelquefois, par une expression
     plus impropre, la _philologie comparée_, était créée par les
     travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf
     et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes
     les formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement
     dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait
     rechercher les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là
     tous les philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il
     fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été
     produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui
     avaient présidé à leur naissance et à leur formation.

     M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un
     ouvrage sur l'_Origine du langage_, publié en 1848 et réimprimé en
     1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob
     Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont
     abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur
     appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours
     d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines
     principales et opposées; mais la question, sortie du vague des
     spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n'en a
     pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès
     incontestables et très grands. Elle a pris un caractère
     scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont
     acquis d'une manière définitive, et l'on approche du moment où l'on
     pourra considérer le problème de l'origine et de la formation du
     langage comme résolu par l'observation et la méthode historique.

     Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse,
     désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une
     manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien
     à voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y
     est aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le
     langage comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon,
319  virtuellement et non formellement, comme une faculté dont
     l'exercice et le développement devait être l'oeuvre de son action
     propre.

     «Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité,
     proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours.
     Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement
     un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses
     caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole,
     non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de
     posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la
     terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession
     des deux actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a
     nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la
     limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la
     réflexion a eu part. Mais l'homme, usant des facultés qui lui
     avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait
     son langage par lui-même et par une opération libre; il ne l'a pas
     reçu de l'extérieur.

     Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en
     présence.

     La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan,
     que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas
     en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi
     de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors.
     «Il ne reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la
     création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur
     ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses
     sentiments est naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime
     intérieurement et extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans
     l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par
     une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des
     animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et
     communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui
     naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur
     expressive... Il serait absurde de regarder comme une découverte
     l'application que l'homme a faite de l'oeil à la vision, de
     l'oreille à l'audition; il ne l'est guère moins d'appeler invention
     l'emploi de la parole comme signe expressif... L'usage de
     l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que
     l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de
     l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est
     naturellement pensant.»
320
     Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable
     théorie.

     L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes,
     traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les
     facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont
     enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu
     intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la
     volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à
     l'oeil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets
     colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de
     toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de
     la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n'est plus
     qu'un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que
     le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à
     la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la
     pensée par la sensation.

     M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa
     théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de
     sages réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la
     même route; ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine
     de l'_organisme_, c'est-à-dire la production nécessaire et
     matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de
     l'Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière
     doctrine, en montrant que le langage a été créé par l'homme
     librement, puisque l'homme, en le créant, n'a obéi à aucune raison
     déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce
     qui n'a pas lieu dans les fonctions purement organiques.

     La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la
     volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le
     problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et
     l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne
     recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est
     pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation
     existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur?
     Par quelles opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi
     entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la
     diversité est incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car
     l'habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui
     produisent ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et
     indispensable. Le plus savant homme n'a point en parlant conscience
     des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces
321  mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils
     agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes
     primitifs. Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement
     analysés par le psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse,
     force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en
     sont deux des principaux ressorts. Et il n'a pas pu en être
     autrement dans la première création du langage.

     Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et
     de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où
     la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est
     dans le développement de toutes les langues les plus anciennes,
     développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a
     là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit
     de l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les
     connaissances et de toutes les industries humaines, et dont
     l'existence est aujourd'hui incontestable.

     M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa
     théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état
     synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et
     exubérant où les relations des idées sont exprimées par des
     flexions qui ne font qu'un avec le mot et sont d'autant plus
     nombreuses que la langue est plus ancienne, et l'état analytique,
     qui vient après, où le peuple, incapable d'observer une grammaire
     aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et, indiquant les
     rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère
     la juxtaposition des diverses parties de l'expression. Il comparait
     ces deux phases de développement à celles du langage des enfants,
     qui veulent d'abord tout exprimer à la fois et qui n'arrivent que
     par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C'était
     supprimer l'état réellement primitif, isolé et monosyllabique du
     langage, et renouveler un système qu'Abel Rémusat avait déjà
     antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style.

     Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant
     auteur de l'_Origine du langage_ voulût soutenir encore aujourd'hui
     cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré
     scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous
     ceux qui s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et
     successives marquent l'histoire primitive du langage: le
     monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que
     toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases,
322  mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque,
     celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus
     développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à
     l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une
     organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre
     les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le
     globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont
     arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le
     monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et
     l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces
     animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire,
     tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation,
     de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus
     élevée.

     Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine
     lumière, dans son _Mémoire sur l'origine du langage_[150], et qui l'a
     conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion
     presque exactement pareille à celle que le raisonnement
     philosophique avait inspirée à Maine de Biran.

       [Note 150: Publié en 1852, dans les _Mémoires de l'Académie de
       Berlin_.]

     C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce
     qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science.
     Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes
     qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par
     l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a
     reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais
     nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont
     marqué la première création du langage, une large part de
     spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés,
     d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son
     langage sans effort, sans conscience définie des opérations de
     réflexion qui l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et
     surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans
     son esprit. C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire,
     dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage
     d'une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts,
     qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du
     langage s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la
     raison consciente a substitué par degré ses règles et ses
323  opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité
     humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement
     grammatical des langues.

     À l'origine de l'humanité, comme l'a montré M. Steinthal, l'âme et
     le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre, que
     tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps,
     principalement dans les organes de la respiration et de la voix.
     Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans
     l'enfant et le sauvage, était intime et féconde; chaque intuition,
     chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion,
     chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se
     reflétèrent ainsi, dès l'origine, en une sorte d'interjection.
     Cette interjection, souvent imitée du son rendu par l'objet qui la
     provoquait, du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du
     cri de l'animal (c'est ce qu'on appelle l'_onomatopée_), devint le
     signe du mouvement de l'âme auquel il était dû et de l'idée qui est
     la trace que ce mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il
     faut faire intervenir la loi d'association des idées, si bien mise
     en lumière par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui
     accompagnait une intuition ou une idée s'associait dans l'âme avec
     l'intuition ou l'idée elle-même, si bien que tous deux se
     présentaient à la conscience comme inséparables, et furent
     également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un
     lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans
     la mémoire; en d'autres termes, il acquit une signification et
     devint élément du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image
     de la vision ne sont point tout à fait identiques: j'aperçois un
     cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble
     absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'idée générale
     représentée par le mot _cheval_ renferme uniquement les traits
     communs à tous les animaux de la même espèce. Ce quelque chose de
     commun est ce qui constitue la signification du son.

     De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non
     de la forme abstraite et générale qui ne s'obtient que par
     élimination et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est
     en un sens plus synthétique, en tant que renfermant et confondant
     une donnée accessoire avec la vérité absolue; de même le langage
     primitif dut ignorer presque entièrement l'abstraction
     métaphysique. Sans doute la raison pure s'y réfléchissait, comme
     dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus
324  humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées; la
     parole aussi, à son état le plus simple, supposait des moules
     absolus et éminemment purs; mais tout était engagé dans une forme
     concrète et sensible.

     Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatopée
     paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l'homme pour
     former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et
     son, il était naturel que l'on prît le son de la voix pour signe
     des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation
     n'est pas arbitraire et que jamais l'homme ne se décide à assembler
     des sons au hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut
     assurer que, de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas
     un seul qui n'ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou
     comme débris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû
     déterminer l'élection des mots est sans doute l'effort pour imiter
     l'objet qu'on voulait exprimer, surtout si l'on considère les
     instincts sensibles qui durent présider aux débuts de l'esprit
     humain.

     «L'homme émit donc, dit M. Maury, des sons d'abord monosyllabiques,
     dont il associa la production à l'idée de certains objets
     déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de la
     langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond,
     d'abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes
     n'exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes; mais de
     très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation,
     l'esprit humain les appliqua à certains ensembles d'objets, dont
     ils servirent alors à représenter la qualité commune la plus
     frappante. L'on observe, en effet, que les plus anciennes racines
     des langues indo-européennes, parlées par des peuples arrivés de
     bonne heure à un certain développement intellectuel, offrent toutes
     une signification générale et ne désignent jamais un objet
     particulier ou individuel; mais cette idée générale se rapporte
     constamment à quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne
     prend un sens abstrait que par l'effet de la dérivation, par une
     métaphore, un détournement du sens primitif. Les monosyllabes qui
     ont constitué la matière primordiale du langage, ses premiers
     rudiments, et dont un grand nombre furent éliminés par la
     prédominance d'autres, n'ont pas tardé à être soumis, dans leur
     association et leur emploi, à des lois qui s'offrent en grande
     partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu'elles découlent de la
     constitution de l'intelligence humaine, partout la même. La phrase
     est devenue plus complexe, à mesure que la pensée, dont elle est
325  le miroir, se compliquait. Quand les premières racines furent
     arrivées à cette période de sens général et indéterminé, d'autres
     racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spécial.»

     C'est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement
     dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimm
     s'est cru autorisé à tracer l'esquisse suivante de ce que dut être
     l'état primitif du langage: «À son apparition, la langue était
     simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement
     de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques,
     formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les
     mots se pressaient et s'aggloméraient dans le discours comme les
     brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d'une
     sensation, d'une intuition claire, constituant déjà une pensée et
     devenant le point de départ d'une foule d'autres pensées également
     simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient
     naïfs; mais ils furent bientôt déparés par l'addition de mots
     disposés sans ordre. À chaque pas qu'elle fit, la langue parlée
     revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se
     manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pensée n'avait
     rien de fixe et d'arrêté; et voilà pourquoi la langue primitive n'a
     pu laisser aucun monument de son existence.»

     Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la
     création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des
     racines prédicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation
     dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la
     distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrègent plus ou
     moins intimement entre elles et subissent plus ou moins
     d'altération par le fait de cette agrégation. La formation première
     des racines démonstratives, qui date ainsi d'une période
     préhistorique du langage, impossible à atteindre dans sa réalité,
     et qu'on ne reconstitue que par induction, est encore tout à fait
     obscure. Ici elles paraissent avoir dès le début une existence
     indépendante et une origine propre; là, au contraire, il semble
     qu'on doive y reconnaître des racines originairement prédicatives,
     auxquelles on a pris ensuite l'habitude d'attacher ce sens nouveau.

     Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la
     phase primordiale du langage; et l'emploi des démonstratifs prépara
     la création des catégories grammaticales. «De très bonne heure chez
     la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit
326  d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives.
     Le résultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F.
     Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se
     représentaient sans cesse. C'est à cette même époque que s'effectua
     ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale
     subsiste encore sans altération, mais sous l'influence de l'accent
     tonique qui donne l'unité aux éléments multiples du mot, la
     prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrégea et s'altéra,
     en même temps que leur signification indépendante s'oubliait. Dès
     lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa
     période synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D'abord,
     comme l'observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls
     altérés et la racine principale gardait son intégrité. Puis la
     racine principale et les accessoires se confondirent par une égale
     altération dans l'unité du mot. Ces deux phases constituent, la
     première, _l'état agglutinant_, la seconde, _l'état flexionnel_ ou
     _amalgamant_; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures
     par où les petites pierres ont été jointes ensemble, celui-là
     présentant les mots composés comme faits tout d'une pièce. Les deux
     divisions ne sont pas, au reste, nettement tranchées, et l'on passe
     de l'une à l'autre par une foule d'intermédiaires... Une nouvelle
     évolution amena les idiomes synthétiques à une forme analytique,
     dans laquelle les éléments composants se désagrégèrent, se
     séparèrent et se coordonnèrent suivant un ordre logique, né du
     besoin croissant de clarté. C'est le moment de l'emploi des
     prépositions pour indiquer avec plus de précision les rapports; les
     cas n'ayant plus d'utilité, on les brouilla, et l'on finit par les
     laisser tomber tout à fait; dans la conjugaison, l'emploi des
     verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux préfixes
     qui indiquaient les temps et les personnes.»


     § 2.--UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES.

     On vient de le voir, depuis que l'homme a commencé de parler,
     c'est-à-dire depuis qu'il a commencé d'exister, les langues des
     diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à
     la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des
     mélanges, à des influences réciproques d'idiomes les uns sur les
     autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive,
327  encore plus qu'il n'est impossible de remonter à la race primitive.
     Trop de révolutions se sont opérées depuis que l'humanité est
     sortie de son berceau.

     Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de
     la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un
     certain nombre de groupes ou de familles, composés chacun d'idiomes
     ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se
     ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la
     formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est
     obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument
     irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité
     primordiale reconstituable. C'est ce qu'a très bien défini M.
     Chavée. «Quand deux langues peuvent-elles être scientifiquement
     tenues, dit-il, pour deux créations radicalement séparées?
     Premièrement: quand leurs mots simples ou irréductibles à des
     formes antérieures n'offrent absolument rien de commun, soit dans
     leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique.
     Secondement: quand les lois qui président aux premières
     combinaisons de ces mots simples diffèrent absolument dans les deux
     systèmes comparés.»

     Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales
     de langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à
     tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas
     moyen de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le
     dernier terme où s'arrête la science.

     Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre
     certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et
     qui proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence
     imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts
     entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son
     dernier mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence
     radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des
     questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait
     outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner _a
     priori_ les travaux, sagement limités à des questions précises et
     spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre
     des entités irréductibles dans la classification des langues,
     d'établir une parenté et une origine commune entre certaines
     familles qui, aujourd'hui encore, paraissent foncièrement
     différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et
     même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d'une
328  même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions
     ou plutôt entre les langues sémitiques et 'hamitiques, d'une part,
     les langues aryennes, de l'autre, n'ont jusqu'à présent conduit à
     aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de
     tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien
     d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le
     problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui
     de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du _touranisme_
     de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la
     possibilité d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et
     les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un
     certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un
     autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la
     possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement
     irréductibles, une seule famille, d'y retrouver un rameau sorti
     très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux
     langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand
     philologue d'Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont
     point parvenus jusqu'à présent à une démonstration scientifique
     suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse
     ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n'y a que
     certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive
     et directe, et contre laquelle, en revanche, s'élèvent de très
     sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument
     condamnée, et j'admets pour un instant qu'elle pourra un jour
     arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une
     probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir
     l'unité fondamentale des langues? Non certes; on aura retrouvé
     quelques parentés d'abord méconnues, diminué le nombre des
     individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à
     côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes de
     ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore
     parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un
     bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement
     distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les
     unifier.

     En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons
     d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la
     spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec
     une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès,
     toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des
329  idiomes connus dans leur infinie variété, tout essai de
     reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères,
     doit être banni de la science. Ce n'est et ne peut être qu'une
     fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et
     en histoire, au titre de savant sérieux doit s'en abstenir, comme
     en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du
     cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif,
     l'aborder par les méthodes de l'analyse psychologique, se rendre
     même compte, par des inductions tirées de l'état le plus ancien des
     langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des
     caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà,
     essayer de le reconstituer, d'en retrouver les racines dans celles
     des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces
     racines à une unité, ce n'est plus affaire de la science
     linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux d'y
     parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses
     possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants
     en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer.

     La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de
     langues est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où
     elle s'arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant
     toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce
     fait, qui ne marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science
     peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la
     nécessité philosophique d'un langage primitif unique, conséquence
     de l'unité de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul
     couple.

     Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout
     observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce
     fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes
     polygénistes. L'existence de plusieurs familles irréductibles de
     langues n'emporte nullement, comme on l'a dit, la pluralité
     originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de
     langues.

     Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut
     parfaitement n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des
     éléments qu'elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns
     de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre
     résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les
     écoles de linguistique, c'est que les langues sont essentiellement
     variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à
330  contester, c'est que nous ne connaissons pas et que nous ne
     connaîtrons jamais toutes les langues mortes, surtout celles de la
     période primitive et préhistorique. Or, s'il manque un certain
     nombre d'anneaux à la chaîne de la filiation des langues--et il est
     certain qu'il en manque beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que
     des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perdus pour
     nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu'elle ne
     trouve aucune trace de ces rapports; elle en sortirait si on
     voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu exister.

     Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans
     les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de
     rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique
     n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations
     qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait
     faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et
     l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas
     être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que
     le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est
     d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point
     les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences
     radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique
     parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une
     époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour
     peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles
     entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci
     puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine
     monogéniste.

     Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de
     groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde
     différence des trois ou quatre grands types physiques de
     l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée
     des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance
     dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que,
     pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la
     séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait
     rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute
     première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à
     l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute
     grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage
     primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la
     diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La
331  merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune
     langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution
     perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste
     le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les
     mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que
     la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où
     l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une
     telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui
     sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez
     une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque
     rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller
     a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations
     absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque
     l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une
     pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de
     l'unité de l'espèce humaine.

     Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation
     des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre
     les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme
     religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même
     réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son
     progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que
     l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui
     résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique,
     il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les
     croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs
     conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se
     refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite
     et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse
     d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de
     vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont
     pris l'habitude.

     Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité
     des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les
     paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux
     mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la
     réduction et de l'identification des racines de toutes les familles
     de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières
     combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La
     linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races
     humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers
332  éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les
     développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une
     période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu
     se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la
     race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que
     les germes primitifs de chaque langue aient été produits
     indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc,
     l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la
     diversité des races humaines, paraît être complétement et
     irrévocablement démontrée.»

       *       *       *       *       *

     Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine
     polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques
     des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes
     ont été créés _par nations_, et chacune de celles-ci a reçu, en
     même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier,
     éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix
     d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles,
     pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus
     illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution
     géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou
     de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que
     peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles
     recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka
     est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des
     Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des
     Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont
     considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon
     hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races
     humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est
     encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards
     aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes
     harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni
     l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en
     _grivien_. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont
     pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils
     en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir
     confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la
     dérivation génétique.»

     «Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences
333  de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages.
     Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous
     ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.
     Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une
     espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à
     braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que
     le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois
     ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la
     réciproque est également vraie.»

     Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu
     à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie
     autant de développement que d'importance; il faut lui faire une
     place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine
     lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des
     premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science
     la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium
     infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage
     de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race
     à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans
     la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage
     au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des
     langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de
     foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le
     langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses
     sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé
     de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le
     voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont
     cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les
     Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur
     langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus
     tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez
     toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on
     a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe
     est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque
     et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait
     exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à
     l'anéantissement de races ou de populations en réalité
     florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les
     Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté
     l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où
334  Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la
     population dans tout cet archipel.

     «C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux
     faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un
     caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être,
     susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître
     et se transmettant intégralement; c'est un _caractère d'espèce_. La
     _langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement
     variable et se modifie de génération en génération; elle se
     transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une
     autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence
     et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère
     secondaire, un _caractère de race_.

     «Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme
     n'est pas la _langue spéciale_ qu'il emploie; c'est la _faculté
     d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de créer un premier
     langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à
     sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de
     circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des
     langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire
     de l'unité de l'espèce et de son origine.

     «Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour
     expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été
     virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a
     contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe
     formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments
     employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi
     de suite, c'est de la pure mythologie.»

       *       *       *       *       *

     Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution
     parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre
     des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre
     de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement
     humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et
     illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes
     internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois
     ordres, causes physiques, morales et historiques.

     On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole
     humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie
     le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort
335  volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue,
     des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties
     molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui
     l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément
     distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des
     animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a
     comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants,
     gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes.
     Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme.
     La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et
     infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les
     nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et
     de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite
     logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les
     variations physiques des races, produisant des modifications et des
     différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur
     jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à
     produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque
     chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres
     qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même
     ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont
     l'étude constitue dans la science du langage cette branche
     essentielle que l'on appelle la _phonétique_.

     Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces
     différences d'articulation, produites par une nécessité organique à
     laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période
     préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état
     monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi
     pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races
     dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente
     sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en
     constatons même historiquement les effets dans les langues les plus
     avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus
     solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous
     parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple
     auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant
     dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération
     sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois
     introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces
     deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des
     différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par
336  rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des
     idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le
     point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi
     que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage,
     voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres;
     et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la
     Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa
     prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux
     États-Unis.

     L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu
     logique, et c'est pour cela que les lois du développement du
     langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans
     toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans
     l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de
     races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle
     de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre
     les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit,
     dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les
     différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des
     langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme
     grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement
     puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale
     et préhistorique du langage, dans son passage de l'état
     monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à
     l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante
     des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour
     donner à leur développement naturel et logique une direction
     absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des
     familles de langues appartenant à ces différentes races.

     L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification,
     influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques
     dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les
     deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe
     historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de
     l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent
     chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état
     analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du
     XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus
     depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une
337  nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non
     seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de
     leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures
     abrégées, _standard phrases_, rappelant le génie des langues des
     races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils
     tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que
     l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où
     l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents.
     Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais
     qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les
     idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en
     commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au
     substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces
     langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la
     famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du
     groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul
     le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une
     aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une
     même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire
     géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la
     plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils
     ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome
     antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race
     thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants
     directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les
     couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en
     Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.

     Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de
     causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces
     causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà
     parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour
     adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très
     fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé
     une action décisive sur la marche des langues, que les faits
     extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur
     cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle
     aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût
     devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande.

     «Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur
     propre développement, passer par des organismes différents, elles
     sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de
     monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de
338  n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui
     les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère
     primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus
     qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les
     anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre
     lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement.
     Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore
     créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour
     pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires
     étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un
     ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des
     influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une
     puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été
     en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors
     longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés
     divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande
     homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes
     grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien
     notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles
     s'altèrent rapidement.»

     Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une
     manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez
     les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui
     sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout
     contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même
     race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à
     des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes
     qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la
     révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui
     étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas,
     qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois
     son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par
     rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de
     la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification
     des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie
     il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez
     les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser;
     chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante
     ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice
     d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié
339  rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans
     notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots
     français qui reviennent altérés par des bouches étrangères.

     Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus
     rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur
     l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent
     par produire, dans le tableau général des langues connues, un
     entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe
     entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur
     constitution physique.

     Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent
     trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie
     grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats
     auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet
     illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques
     n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans
     les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de
     mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire
     pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant
     appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la
     communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la
     probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a
     deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois.
     Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de
     plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de
     huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux
     langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage,
     et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils
     n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme
     importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une
     importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des
     indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à
     ses autres moyens d'investigation.

       *       *       *       *       *

     Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et
     l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir
     grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas
     une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.

     Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les
     langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que
     les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu
340  avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un
     langage. «Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant
     les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des
     flexions féminines et masculines y est marquée: rien ne le prouve
     mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les
     peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même
     inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en
     dehors des cas où il est question de l'homme et de la femme, et
     même alors on pourrait très bien s'en passer: l'anglais en est
     arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il
     est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus
     importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous
     parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer
     dans la création du langage une action distincte de celle des
     hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à
     rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à
     l'origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très
     différente, sous le rapport intellectuel, d'une réunion d'hommes.
     De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première
     personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le
     langage d'une femme ne diffère grammaticalement de celui d'un homme
     que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en
     parlant d'elle-même. Mais à l'origine la différence dut être bien
     plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de
     l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant à la femme ou en
     parlant de la femme, se soit cru obligé d'employer des flexions
     particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir
     certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout
     d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua
     ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles étaient
     plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments
     que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous
     les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si l'_a_ et
     l'_i_ sont les voyelles caractéristiques du féminin, c'est sans
     doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons
     virils _o_ et _ou_ à l'organe féminin. Un commentateur indien,
     expliquant le verset 10 du livre III de Manou, où il est commandé
     de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien
     que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces
     noms renferment beaucoup d'_a_. Cet exemple me paraît propre à
341  faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les
     divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de
     l'humanité ont eu leur part d'influence.»

     Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de
     nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il
     en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la
     distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des
     observations différentes, conduisant à une conclusion analogue.


     § 3.--CLASSIFICATION DES LANGUES.

     Les trois états successifs du développement du langage, tels que
     nous les avons indiqués, ont fourni la base d'une classification
     naturelle des langues, réparties d'abord en trois grandes classes
     suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées,
     puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'après les
     affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de
     rattacher un certain nombre d'entre elles à une souche primitive
     commune.

     D'après les données statistiques que l'on possède, les langues
     monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parlées par 449
     millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216
     millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier
     chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes
     européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation
     et s'imposent ainsi aux races les plus diverses.

       *       *       *       *       *

     Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore
     que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule
     émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le
     caractère de substantifs et de verbes; elles expriment la notion,
     l'idée, indépendamment de l'emploi du mot, et c'est la manière dont
     ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rôle et son
     sens catégorique dans la phrase. De là l'expression d'état
     _rhématique_ employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial
     de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot
     absolu, sans distinction de catégories grammaticales.

     La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut être
     qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dépit de tout
     changement de position dans la phrase, il demeure invariable,
342  toujours le même, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la
     phrase, dans la proposition logique, construite sur un type
     immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de
     régime, d'épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi
     de suite.

     Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule
     émission de la voix est nécessairement fort restreint; la langue
     chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les
     différences au moyen de l'accent, qui devient une sorte
     d'intonation chantante, appelée _ton_, qui permet à chaque syllabe
     de se faire entendre à l'oreille de plusieurs façons différentes.
     Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1,203 le
     nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire.
     Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout
     idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande
     quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se
     composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est
     susceptible représente un certain nombre d'acceptions sans rapport
     les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable
     résultant de ce fait ne peut être évitée qu'en recourant, pour
     distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une même
     syllabe, à des moyens d'éclaircissement plus ou moins ingénieux ou
     naïfs.

     C'est ainsi que l'on place après un mot, pour en déterminer le
     sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle
     dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois,
     _tao_ est susceptible de signifier: «ravir, atteindre, couvrir,
     drapeau, froment, mener, chemin;» _lu_ de vouloir dire: «détourner,
     véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin.» L'un ou l'autre
     de ces deux mots, employé isolément, laisserait l'esprit indécis
     entre un grand nombre de significations absolument différentes. On
     précise le sens de «chemin» par l'emploi de la locution
     pléonastique _tao lu_, qui accumule deux synonymes s'expliquant
     l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour
     but de rendre une idée qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi _fu_
     est «père,» _mu_ «mère» et _fu mu_ «parents;» _yuan_ est «éloigné,»
     _kin_ «près» et _yuan kin_ «distance.» Il n'y a pas là formation
     d'un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne
     se lient pas; ils restent indépendants et conservent leur tonalité,
     sans qu'un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l'autre.
343
     Le genre d'un mot ne peut être déterminé qu'à l'aide d'un second
     terme, rapproché de la même façon. En chinois l'on emploie pour cet
     objet _nan_ «mâle,» et _niu_ «femelle;» ainsi l'on a _nan tse_ pour
     dire «fils» et _niu tse_ pour «fille.» La plupart des relations
     grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de
     déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand
     la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer
     assez clairement, sont marquées par l'accession de mots, qui sont
     par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme
     les mots qu'ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent
     le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la
     syntaxe chinoise, on appelle les «mots vides,» par opposition aux
     «mots pleins,» c'est-à-dire aux racines dont la signification reste
     dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos
     traductions rendent par des noms ou des verbes.

     La plupart des langages de la race jaune et des populations qui,
     dans l'Asie transgangétique, paraissent issues d'un métissage des
     types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement
     monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en
     offre un spécimen d'une pureté complète.

     Les principaux idiomes de cette classe sont:

     Le chinois avec ses différents dialectes;

     L'annamite;

     Le cambodgien ou khmer;

     Le môn, parlé par les habitants du delta de l'Iraouaddy;

     Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux
     connu;

     Le thaï ou siamois;

     Le groupe des langues himalayennes, parlées par les descendants de
     quelques tribus primitives du nord de l'Inde, refoulées par
     l'invasion aryenne dans les vallées de l'Himalaya;

     Le thibétain.

     Malgré l'origine évidemment apparentée, et quelquefois de fort
     près, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se
     montrent absolument irréductibles dans leurs racines et dans le
     système de leur construction syntaxique, de l'ordre de position qui
     y assigne au mot invariable sa valeur catégorique dans la phrase.
     C'est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans
     cet état du langage les divergences individuelles du parler de tel
344  ou tel peuple arrivent vite à produire une diversité que la science
     est impuissante à ramener à une unité primitive.

     «Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique
     donnant naissance à un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de
     tels mots a dû rester invariable pour que le langage fût
     intelligible; c'est ce que montre le chinois. Il n'y a point de
     combinaisons phonétiques, ou, comme on dit, de _phonologie_. Le
     même caractère appartient plus ou moins à toutes les langues
     transgangétiques. Cependant, dans le siamois, commence à se
     manifester une disposition à appuyer ou à traîner sur la dernière
     partie du groupe composé de plusieurs mots juxtaposés. Ce
     prolongement du second des deux mots en composition est le point de
     départ du dissyllabisme; il est manifeste dans le cambodgien. Le
     barman forme le passage des langues monosyllabiques ou à sons non
     liés, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous
     ses mots sont monosyllabiques; mais ils sont susceptibles de se
     modifier dans leur prononciation, de façon à se lier aux autres
     mots et à rendre le langage plus harmonieux.» Nous saisissons là
     sur le fait la transition de l'état isolant à l'état
     d'agglutination.

       *       *       *       *       *

     Le système morphologique commun qui caractérise la classe des
     langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n'est plus composé
     de la racine seule, mais formé de l'union de plusieurs racines.
     Dans cette juxtaposition, arrivée jusqu'à une union intime, une
     seule des racines agglutinées ou agglomérées entre elles garde sa
     valeur réelle; les autres voient leur signification individuelle
     s'amoindrir, passer au second rang; elles ne servent plus qu'à
     préciser le mode d'être ou d'action de la racine principale, dont
     la signification primitive est conservée. Nous y avons ainsi une
     nombreuse série de particules monosyllabiques indiquant toutes les
     catégories du langage, toutes les notions de relation possibles
     entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au
     radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s'y postposant,
     mais aussi chez quelques idiomes en s'y préfixant; elles
     déterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot
     presque indéfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit
     entre elles, soit avec le radical primitif.

     Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au
     turc. Le radical _sev_ y exprime l'idée générale et abstraite d'
     «aimer» sans distinction de catégorie nominale ou verbale; _sev-gu_
345  et _sev-i_ sont le substantif «amour,» _sev-mek_ l'infinitif verbal
     «aimer,» _sev-er_ le participe «aimant.» Du participe se dérivent
     la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi,
     au présent, _sev-er-im_ «j'aime,» mot à mot «aim+ant+moi,»
     _sev-er-ler_ «ils aiment,» mot à mot «aim+ant+eux,» et à
     l'imparfait _sev-er-di-m_ «j'aimais,» _sev-er-di-ler_, «ils
     aimaient.» Maintenant, par l'addition d'une suite de particules
     postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt
     de voix verbales où l'idée est modifiée de diverses manières. Par
     exemple:

     _sev-mek_, «aimer,»

     _sev-dir-mek_, «faire aimer,»

     _sev-isch-mek_, «s'aimer réciproquement,»

     _sev-il-mek_, «être aimé,»

     _sev-me-mek_, «ne pas aimer.»

     Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite
     des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24
     façons différentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu'à des
     formes comme _sev-isch-dir-il-me-mek_ «ne pas être amené à s'aimer
     l'un l'autre;» et ces formes éminemment complexes se conjuguent à
     leur tour comme le verbe simple: _sev-isch-dir-il-me-r-ler_, «ils
     ne sont pas amenés à s'aimer l'un l'autre;»
     _sev-isch-dir-il-me-r-di-ler_, «ils n'étaient pas amenés à s'aimer
     l'un l'autre.» La déclinaison des noms suit le même système:
     _sev-gu_ «amour,» _sev-gu-nin_ «de l'amour,» _sev-gu-ler_ «les
     amours,» _sev-gu-ler-in_ «des amours,» _sev-gu-m_ «mon amour,»
     _sev-gu-m-un_ «de mon amour,» _sev-gu-ler-im_ «mes amours,»
     _sev-gu-ler-im-in_ «de mes amours.»

     Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées,
     et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité. On
     doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hémisphère seul,
     18 familles irréductibles dans l'état actuel de la science, mais
     entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir
     sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains
     linguistes:

     1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques.

     2° Les langues dravidiennes de l'Inde méridionale. Nous reviendrons
     un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes
     familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques
     de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui
     y tiennent même une place de premier ordre.
346
     3° Les langues malayo-polynésiennes, que l'on distingue en trois
     groupes: mélanésien, polynésien et malay, ce dernier se subdivisant
     dans les deux branches tagale et malayo-javanaise.

     4° Les langues des Papous ou Nègres Pélagiens, encore très
     imparfaitement connues.

     5° Les langues australiennes.

     6° Les langues hottentotes ou langues à _kliks_, caractérisées par
     l'aspiration bizarre ainsi désignée, qui se place au commencement
     d'une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en
     détachant rapidement la langue du palais et en imprimant à la
     bouche un mouvement de succion.

     7° Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d'une manière
     manifeste à une langue mère aujourd'hui perdue, et que M. Friedrich
     Müller divise en trois branches.

     8° Les langues nilotiques ou nubiennes, parlées dans la Nubie, le
     Darfour et le Kordofan.

     9° Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l'Afrique, de la
     région du Sénégal et de Sierra-Leone.

     10° Les langues mandingues, parlées dans l'ancien empire africain
     de Mali et répandues dans le nord-ouest du haut Soudan.

     11° Les langues de la haute Guinée.

     12° Les langues du delta du Niger.

     13° Les langues wolofes, parlées dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof
     et le Dakhar.

     14° Les langues du nord-est du haut Soudan.

     15° Les langues du Bornou, dans l'Afrique centrale.

     16° Les langues poules, propres à un peuple originaire de la côte
     orientale d'Afrique, qui occupe aujourd'hui dans le centre du
     continent un espace d'environ 750 lieues de long sur 125 de large,
     coupé au milieu par le Niger, entre les dixième et quinzième degrés
     de latitude nord.

     Toutes les familles de langues africaines que nous venons
     d'énumérer, appartenant à des peuples d'un type nègre plus ou moins
     prononcé, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie
     analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans
     l'état actuel de la science, les grouper d'une manière plus intime,
     bien qu'on puisse déjà soupçonner que la majorité d'entre elles
     pourront être rattachées à une même formation, s'étendant à travers
347  toute l'Afrique. Il est donc probable qu'une connaissance plus
     approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des
     familles irréductibles, en établissant des rapprochements qui ne
     sauraient être aujourd'hui scientifiquement possibles.

     17° Le basque, descendant direct de l'ancien idiome des Ibères, qui
     présente un type linguistique absolument isolé dans l'Europe
     occidentale, véritable phénomène de permanence et de conservation.
     Peut-être devra-t-on lui chercher des affinités avec les idiomes
     africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus récentes
     de l'anthropologie et de la linguistique semblent conduire à cette
     conclusion que le basque est le dernier débris des langues de cette
     grande race des Atlantes, qui, dans une antiquité extrêmement
     reculée, avant l'arrivée des populations libyeo-berbères dans le
     nord de l'Afrique et des premiers Aryens en Europe, s'étendit sur
     l'angle nord-ouest du continent africain et sur une partie de
     l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'aux Îles Britanniques,
     dans une direction, et jusqu'à la Sicile, dans une autre.

     18° Les langues caucasiennes, parlées comme le basque par des
     blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes,
     septentrional et méridional, occupant chacun l'un des versants de
     la chaîne du Caucase, groupes dont il serait peut-être plus sage de
     faire deux familles indépendantes. Le premier se subdivise à son
     tour en trois rameaux: lesghien, dont on peut citer comme types
     l'avare, le kasi-koumyk et le kourine; kiste, représenté par le
     thousch, le tchetchenze et l'oude, ainsi que d'autres dialectes qui
     leur sont étroitement apparentés; enfin tcherkesse ou circassien,
     qui à lui seul comprend presque autant d'idiomes que les autres
     subdivisions de la famille. Quant au groupe méridional, il comprend
     d'une part les langues kartwéliennes, telles que le géorgien, le
     plus grammaticalement développé des idiomes du Caucase et le seul
     qui ait une culture littéraire, l'iméréthien, le mingrélien et le
     grousien, de l'autre le laze et le souane. Ce groupe est d'une
     grande unité et les langues qui le composent remontent sûrement à
     une origine commune. L'alarodien des inscriptions cunéiformes des
     pays de Van et de l'Ararat devra, suivant toutes les probabilités,
     y être rattaché et en fournira un type dans l'antiquité.

     Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d'une
     tendance à l'exagération de l'agglutination qui peut s'étendre
348  jusqu'à comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle façon
     que le radical même du verbe est susceptible de s'unir, par voie
     d'agglomération, à quelques mots de signification indépendante. Ces
     deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans
     que ceci doive être pris comme un indice de parenté, une position
     intermédiaire entre les autres langues agglutinantes et la
     sous-classe des langues américaines, répartie en un certain nombre
     de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communauté de
     racines, bien que le mécanisme y reste toujours conforme aux mêmes
     principes.

     Les langues américaines sont _holophrastiques_ ou incorporantes et
     _polysynthétiques_. Elles sont holophrastiques en ce qu'elles
     ramènent toute une phrase à la forme d'un seul mot par
     l'incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont
     universellement susceptibles, car elles ne présentent pas toutes à
     un degré égal le développement de ce caractère; et il n'y a pas une
     d'entre elles où l'on n'observe, dans des proportions diverses,
     l'emploi simultané des procédés analytiques. Il n'y a pas, du
     reste, dans le procédé holophrastique des langues américaines, une
     simple synthèse qui rapproche en un seul mot de tous les éléments
     de l'idée la plus complète, il y a encore enchevêtrement des mots
     les uns dans les autres; c'est ce que M. F. Lieber a appelé
     l'_encapsulation_, comparant la manière dont les mots isolés
     rentrent dans le mot-phrase, à une boîte dans laquelle en serait
     contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisième, en
     contenant à son tour une quatrième, et ainsi de suite. Ainsi
     l'algonquin _nadholineen_, «amenez-nous le canot,» est formé de
     _naten_ «amener,» _amochol_ «canot» _i_ euphonique et _neen_ «à
     nous;» dans la composition du chippeway _sogininginitizoyan_, «si
     je ne prends pas la main,» entrent, avec des particules
     grammaticales notant les relations de modalité, _sogénât_ «prendre»
     et _oninjina_, «main.» «Les formations de cette espèce, remarque
     avec raison M. Hovelacque, ne sont qu'une simple extension du
     principe de l'incorporation au verbe de l'idée de régime. On a
     remarqué qu'un certain nombre de locutions des langues romanes
     modernes sont de véritables exemples d'une incorporation
     rudimentaire. Lorsque l'italien dit _portandovi_ «vous portant,»
     _portandovelo_ «vous le portant,» lorsque le gascon dit _deche-m
     droumi_ «laisse-moi dormir,» leur procédé nous rappelle
     l'incorporation du basque et des langues américaines.» Il y a
     cependant cette grande différence que, dans ces dernières,
349  l'incorporation des mots se pousse jusqu'à une telle exagération
     qu'elle amène la mutilation profonde des mots incorporés.

     C'est là une des applications du principe du polysynthétisme. On
     désigne ainsi la façon dont toutes les langues américaines
     réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul et même
     mot composé, holophrastique ou non. Ce mot, généralement fort long,
     est l'agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits
     à de simples lettres que l'on intercale. Ainsi l'algonquin
     _pilâpé_, «jeune homme non marié,» est formé de _pilsitt_ «chaste»
     et _lenâpé_ «homme.» _amanganachquiminchi_, «chêne à larges
     feuilles,» de _amangi_, «grand, gros,» _nachk_, «main,» _quim_,
     «fruit à coque,» et _achpansi_, «tronc d'arbre;» le chippeway
     _totochabo_, «vin,» est un composé de _toto_ «lait,» et
     _chominabo_, «grappe de raisin;» le nahuatl ou mexicain
     _nicalchihua_, «je construis une maison,» se décompose en _ni_,
     «je,» _cal_, «maison,» et _chihua_, «faire;» le nom de lieu de la
     même langue _Achichillacachocan_, qui veut dire «le lieu où les
     hommes pleurent parce que l'eau est rouge,» est formé par
     agglutination de _atl_, «eau,» _chichiltic_, «rouge,» _tlacatl_,
     «homme,» et _choca_, «pleurer.» Le polysynthétisme consiste donc en
     une composition par syncope, tels composants perdant leurs
     premières syllabes et tels autres leurs dernières.

     «La ténacité de ce caractère, dit M. Maury, est un des indices les
     moins équivoques que les populations américaines sont liées par une
     parenté originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont
     coulées, dénote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dépassé
     l'état intellectuel auquel correspond la période d'agglutination.
     Le grand développement du polysynthétisme n'empêche pas qu'on ne
     puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif.
     Mais ce radical n'a point la fixité qu'il garde dans les autres
     groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de
     la mobilité que le système de l'agglutination imprime aux sons
     vocaux. Comme l'on peut par un tel procédé former des mots à
     l'infini, il en résulte que deux langues d'abord soeurs arrivent à
     s'éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond
     primitif du vocabulaire est d'ailleurs très pauvre dans les idiomes
     du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les
     traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté
     originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi
350  facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle
     était sortie, un ensemble de mots tout à fait différents.»

     Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux
     idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner
     ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc
     d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail
     particulier des idiomes de l'Amérique et de leur classification par
     familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers
     au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne
     nous y intéressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble
     de la série morphologique des langages humains. C'est aussi pour
     cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des
     familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques
     et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces
     dernières.

     Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des
     régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak,
     le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les différents dialectes
     esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout
     à fait imparfait. D'un côté ils semblent donner la main aux langues
     altaïques de la Sibérie, de l'autre aux langues américaines. Ils
     fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu'à
     moitié l'importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des
     langues agglutinantes et à la sous-classe des langues
     holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste,
     que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus
     prononcés chez ceux du continent américain, chez l'esquimau que
     chez aucun autre. Ainsi l'esquimau groënlandais nous offre des
     formes comme _aulisariartorasuarpok_, «il s'est hâté d'aller à la
     pêche,» formé de _aulisar_, «pêcher,» _peartor_, «être à faire
     quelque chose,» et _pinnesuarpok_, «il se hâte;» ou bien
     _aglekkigiartorasuarniarpok_, «il s'en va rapidement et se hâte
     d'écrire.»

       *       *       *       *       *

     Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le
     classement naturel des variétés du langage, sont propres à la race
     blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que
     nous l'avons vu tout à l'heure, distingue dans l'humanité noa'hide.
     Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement.
351  Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée
     et de la civilisation.

     «Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à
     reproduire les excellentes définitions, le radical subit une
     altération phonétique, destinée à exprimer les modifications
     résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots.
     Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non
     modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans
     celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions
     représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se
     prête le mieux à l'expression et au développement des idées.

     «Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les
     langues d'agglutination des langues à flexions, que le
     rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison
     respectifs de ces deux classes d'idiomes.

     Dans la déclinaison des langues d'agglutination, la séparation
     entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple
     terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant
     la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont à
     peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes
     les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de
     relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le
     substantif même et en changent incessamment le son, la forme et
     l'accent.

     Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus
     profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues
     d'agglutination, la syllabe extérieurement accolée; c'est tout le
     corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes;
     quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et
     rappellent le sens originel modifié par celles-ci.»

     «La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[151],
     diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit
     d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernières
     langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe
     faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du
     pluriel du substantif. Il n'en saurait être autrement, puisque,
     dans les idiomes d'incorporation, la différence du substantif et du
     pronom ne fait que commencer.

       [Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. française, p.
       153.]
352
     Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe
     sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais
     les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de
     toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout
     indissoluble appelé _mot_, et on ne saurait se méprendre sur le
     caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce
     que l'unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on
     n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que
     les changements, les allongements démesurés que les langues
     agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne
     peuvent avoir lieu qu'aux dépens de l'unité du mot. Le verbe à
     flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.
     De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples
     les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent
     dans l'idiome à flexions les changements les plus considérables,
     seulement pour conserver l'unité du mot.»

     La classe des langues à flexions se partage en trois grandes
     familles:

     Les langues 'hamitiques ou égypto-berbères,

     Les langues sémitiques ou syro-arabes,

     Les langues aryennes ou indo-européennes.

     À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des
     grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de
     raconter l'histoire. Il est donc nécessaire d'entrer à leur égard
     dans certains détails et de consacrer à chacune d'elles un
     paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment
     à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées
     pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de
     la même classe.


     § 4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES.

     Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan.
     Le nom générique qu'on a pris l'habitude de leur donner est
     emprunté à celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira,
     comprenant les pays d'Orissa et de Madras où était parlée l'une des
     principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des
     idiomes dravidiens s'étend depuis les monts Vindhya et la rivière
     Narmadâ ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste région,
     peuplée d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques
     colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes
353  qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être
     évalué à plus de 35 millions.

     On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le
     télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le
     toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et
     assez développée.

     Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille
     dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et
     l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans
     l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties
     puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de
     Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions
     d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis
     le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur
     la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend
     entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à
     Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux
     millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une
     assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement
     aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de
     ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une
     langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux
     dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays
     dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié
     souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire
     de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le
     kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a
     conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes
     du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série
     géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de
     quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les
     formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi
     beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.

     Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est
     l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système
     grammatical est tout à fait conforme à celui des langues
     dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.
     Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les
     pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le
354  vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes
     qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à
     part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent
     à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial,
     qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et
     après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et
     divergente.

     L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus
     grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la
     région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un
     rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut
     de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double
     point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux
     idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole
     et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus
     ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré
     d'influences étrangères.

     Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit
     être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type
     d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension
     des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman,
     jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis
     longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et
     aryo-indiens.

     La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui
     les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune,
     et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau
     thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un
     métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux
     cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé
     les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la
     plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations
     chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le
     mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds,
     emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du
     brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que
     jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont
     superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les
     Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique
     comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes
     étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même
     souche.
355
     En général les radicaux verbaux et nominaux des langues
     dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent
     facilement par leur association des dissyllabes et des
     trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui
     est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de
     se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que
     presque toutes les langues des populations dépourvues de génie
     métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à
     exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse
     d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de
     sensations physiques.

     La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par
     la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on
     ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant
     l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le
     résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple,
     «tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir +
     présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical
     principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports
     grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en
     quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce
     qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans
     doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement
     altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais
     une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à
     différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans
     le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact,
     voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux
     agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre,
     ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La
     conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite.
     Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues
     phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le
     verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à
     celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc;
     en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se
     multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie
     avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms
     pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes
     les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel,
     dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au
356  nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul,
     par exemple, _têvarîr_, formé de _têvar_ «dieu,» pluriel
     honorifique, et de _îr_, suffixe de la 2e personne, signifie «vous
     êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,»
     peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il
     s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on
     rencontre des formes telles que _sârndayakku_, «à toi qui t'es
     approché,» qui s'analyse en _sârnday_ «tu t'es approché» (composé
     lui-même de _sâr_ «s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du passé,
     _ây_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_
     suffixe nominal du datif.

       *       *       *       *       *

     L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou
     altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de
     fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur
     de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome.
     Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de
     celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée.
     En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe
     ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision
     d'analyse de celle des langues aryennes.

     La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté
     certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une
     individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois,
     turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.

     Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus
     très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000
     individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan
     Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le
     littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le
     samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien.

     Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue
     le premier rôle dans l'étude des langues altaïques. M. O. Donner le
     subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes:

     Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parlé par la grande
     majorité de la population de la Finlande; le karélien, dont le
     domaine s'étend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au
     golfe de Finlande et au lac Ladoga, à l'est jusqu'à la mer Blanche
     et au lac Onéga; le vêpse et le vote, subdivision de l'ancienne
357  langue tchoude, répandue primitivement sur toute la Russie du nord,
     mais aujourd'hui resserrée sur un territoire étroit et très
     morcelé, au sud du lac Onéga; l'esthonien, divisé en deux
     dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la
     Livonie; le krévien et le live, actuellement restreints à d'étroits
     cantons de la Courlande;

     Lapon, occupant géographiquement l'extrême nord-ouest de la Russie,
     et l'extrême nord de la Suède et de la Norvège; on y distingue
     quatre dialectes;

     Permien, où se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque,
     parlés dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la
     Kama;

     Bulgare, représenté par le mordvine et le tchérémisse, qui sont
     encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la vallée du
     Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et à la place duquel
     les descendants des Bulgares établis dans la péninsule danubienne
     ont adopté une langue slave, appartenait à ce groupe;

     Ougrien, qui conserve son unité malgré l'énorme distance
     géographique séparant aujourd'hui les populations qui en emploient
     les idiomes, puisque ce rameau comprend à la fois le magyar,
     transplanté depuis dix siècles en Hongrie, puis le vogoul et
     l'ostiaque, langages de tribus singulièrement barbares et
     clair-semées, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la
     Sibérie. Car un des peuples les plus grands et les plus civilisés
     de l'Europe est, par la race et par la langue, le frère de
     peuplades qui, n'ayant pas été favorisées par les mêmes
     circonstances historiques, sont restées ou retombées dans la plus
     abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de
     trop absolu les systèmes de philosophie de l'histoire qui font tout
     dépendre de la race et de ses aptitudes géniales.

     Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus
     frappant peut-être des idiomes agglutinants, celui dont la
     structure grammaticale est restée le plus transparente.
     L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes
     ougro-finnois, à une sorte de semi-flexion par la corrodation des
     éléments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou
     turco-tartare, parlé par des populations intermédiaires entre les
     races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun
     dans l'Altaï et se sont dispersées depuis les bords de la
     Méditerranée jusqu'à ceux de la Léna, en Sibérie, mais en gardant
     leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq
358  rameaux ou en cinq grandes langues, présentant chacune un certain
     nombre de dialectes dérivés:

     Le yakoute, parlé par une population qui compte actuellement
     200,000 âmes et, d'émigrations en émigrations, a fini par s'établir
     au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibérie;

     L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le
     tatare de la vallée de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour
     proprement dit a atteint de bonne heure un haut degré de culture
     littéraire; il s'écrivait encore au Ve siècle de notre ère, au
     témoignage des écrivains chinois, avec un système graphique
     original, perdu depuis lors et remplacé, sous l'influence des
     missionnaires nestoriens, par un système dérivé de l'alphabet
     syriaque, et qui est devenu à son tour la source de ceux des
     Mandchous, des Kalmouks et des Mongols;

     Le djagataï ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat,
     dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et
     koman, idiome parlé par un peuple de ce nom, actuellement éteint,
     mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie;
     suivant Anne Comnène, ce dernier idiome était également parlé par
     les Petchénègues;

     Le kiptchak, se divisant en: nogaï ou turc de la Crimée et du
     Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen âge; baschkir, boukhare,
     turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg,
     barabint; le tchouvache, parlé par des îlots de population au
     milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte,
     mais il a pris dans son isolement une originalité plus prononcée;

     L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on réserve aussi la désignation
     absolue de turc, sans épithète.

     Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont été adoptés par des
     peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et
     les Barabints; en même temps les Osmanlis, par suite de leurs
     mélanges continus avec des peuples de race blanche, ont
     complètement perdu, malgré leur origine historique, le type
     physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus
     élaboré; mais comparé aux langues ougro-finnoises, il est
     généralement simple, se distingue par une idéologie plus générale
     et plus développée.

     Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande
     pauvreté de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les
     composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des
     personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce
     point de développement de la conjugaison.
359
     Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou
     oriental, parlé dans la Mongolie, c'est-à-dire dans la partie
     centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pénétré en
     Russie, par suite d'une émigration de nomades, jusque sur la rive
     gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le
     bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Baïkal.

     Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usité des peuplades de
     ce nom dans la Sibérie centrale; le lamoute, langage des tribus de
     même race qui habitent au bord de l'océan Pacifique, touchant aux
     Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrémité
     nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont séparés
     qu'après une assez longue période de développement grammatical
     commun.

     Le groupe japonais est peut-être celui dont la séparation du reste
     de la famille s'est le plus prononcée, à tel point qu'il est encore
     beaucoup de linguistes qui se refusent à l'y inscrire. En effet, le
     japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des
     caractères qui affirmaient le plus clairement son affinité avec les
     idiomes altaïques; mais ils se sont mieux conservés dans le yamato,
     langue sacrée qui est encore parlée devant le daïri. Le coréen est
     trop imparfaitement connu pour que l'on puisse déterminer avec
     certitude s'il doit être groupé avec les langues tongouses ou avec
     le japonais.

     Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaïque,
     ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usités par des
     peuples qui offrent dans toute leur pureté les caractères physiques
     de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous
     avons classés dans la sous-race altaïque, née d'un métissage de
     blanc et de jaune, et offrant toute la série des intermédiaires
     entre ces deux types extrêmes.

     Il y a de fortes différences pour le fond du vocabulaire entre les
     différents groupes de la famille, ou du moins on n'a encore fait
     que peu d'efforts vraiment scientifiques pour les ramener à un
     système de racines communes. Ils sont aussi parvenus à des degrés
     inégaux de développement. Malgré ces divergences, l'unité de la
     famille et sa descendance d'une même souche sont attestées par la
     communauté de caractères trop importants pour laisser place au
     doute. C'est d'abord l'identité du mécanisme grammatical
     agglutinatif, procédant d'après les mêmes procédés dans tous les
360  groupes, au moyen de postpositions ou de suffixes. Les idiomes des
     groupes mongol et mandchou séparent encore, en écrivant, les
     particules de relation postposées; mais ce n'est là qu'une question
     d'habitudes graphiques, influencée par le voisinage du chinois
     monosyllabique et isolant; les idiomes turcs n'usent que rarement
     de cette méthode; mais les ougro-finnois s'en abstiennent. Ces
     particules, en effet, forment dans la réalité des parties du mot
     composé et en sont inséparables; dans le groupe ougro-finnois elles
     tendent à se transformer en flexions. Comme principe syntaxique
     commun à la famille dans toutes ses divisions, nous devons noter
     que le mot régi, précède invariablement celui dont il dépend; ainsi
     le génitif a le pas sur son sujet, le régime a le pas sur son
     verbe.

     Mais le trait commun le plus capital et le plus caractéristique des
     langues altaïques appartient au domaine de la phonologie et
     constitue ce qu'on appelle l'_harmonie vocalique_. C'est un besoin
     d'homophonie dans la vocalisation, qui est particulier à ces
     langues, et qui conduit à imposer une harmonie dans les syllabes
     des radicaux auxquelles sont jointes des voyelles finales, ainsi
     qu'une transformation euphonique des voyelles chez les particules
     suffixes. Les différents sons vocaux sont répartis en trois
     classes: fortes, faibles et neutres, ces dernières susceptibles de
     s'harmoniser indifféremment avec les fortes et les faibles; toutes
     les voyelles d'un mot, qui suivent celle de la syllabe principale,
     doivent être ramenées à la même classe que la voyelle de cette
     syllabe. De là des règles de permutation qui varient avec chaque
     idiome, mais dont le principe et le fond restent les mêmes. Dans
     l'application de l'harmonie vocalique, il y a une certaine variété,
     qui la rend plus ou moins absolue. L'harmonie peut s'étendre au mot
     entier ou être restreinte aux suffixes; elle peut s'appliquer à
     tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont
     pas composés. En turc, par exemple, tout mot doit être harmonique,
     de même qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis
     qu'en mordvine et en zyriaine les seules voyelles sensibles sont
     les voyelles des désinences. En magyar, les mots composés
     conservent leurs voyelles originaires.

     La plupart des radicaux des langues altaïques sont dissyllabiques
     et portent l'accent sur la première syllabe. Mais sous ce
     dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme
     primordial des racines.
361
     Toutes les langues agglutinantes, même celles entre lesquelles il
     est impossible de supposer une parenté, présentent un même mode de
     formation grammaticale, qui caractérise un stage particulier dans
     le développement intellectuel de l'humanité et dans celui de son
     langage. Mais l'affinité morphologique, la parité de mécanisme est
     surtout étroite entre les deux familles dravidienne et altaïque.
     Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui
     n'est soumise à des règles fixes et constantes que dans la seconde,
     du moins une tendance générale à l'harmonisation euphonique de la
     vocalisation, avec une tendance non moins marquée à éviter les
     rencontres de deux consonnes, et à terminer toujours le mot
     fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile
     de ne pas les grouper ensemble dans une section particulière de la
     grande classe d'idiomes à laquelle elles appartiennent. Mais le
     lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie
     résultant de la conformité des procédés de l'esprit humain dans les
     différentes races de notre espèce, ou bien celui d'une parenté
     réelle, qui permette de les faire découler d'une commune origine,
     possible à restituer par la science? C'est là une question qui,
     ainsi que nous l'avons déjà dit, reste pendante, sans que l'on
     puisse encore prévoir dans quel sens le progrès des études la
     résoudra définitivement. La théorie _touranienne_, à laquelle M.
     Max Müller a attaché son nom, et que le grand linguiste d'Oxford
     persiste à maintenir, en dépit des dénégations d'un poids si
     considérable qu'elle a rencontrées de la part de Pott, de
     Schleicher et de M. Whitney, la théorie _touranienne_ admet la
     parenté formelle et la communauté d'origine. Mais elle n'est pas
     parvenue jusqu'à présent à la démontrer, à rapprocher d'une manière
     scientifiquement acceptable les éléments qui constituent le fonds
     même des deux familles en question. À plus forte raison la
     démonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui,
     outrant la théorie en question, vont jusqu'à vouloir rattacher à
     une même souche, sous le nom de _langues touraniennes_, non
     seulement les idiomes dravidiens et altaïques, mais ceux des
     familles malayo-polynésienne et caucasienne, et aussi le basque. À
     mesure que l'on élargit ainsi la donnée du _touranisme_, on la rend
     plus invraisemblable, plus difficile à accepter à une sévère
     critique. Elle échappe au domaine des réalités positives de la
     science pour passer dans celui des hypothèses, ingénieuses
     peut-être mais indémontrables. Le problème est plus sérieusement
     posé quand il se restreint à la parenté ou à la simple analogie des
362  langues dravidiennes et altaïques entre elles, puis de leur parenté
     commune ou de la parenté de chacune de ces familles séparément avec
     le thibétain, qui prête à certains rapprochements dignes
     d'attention avec elles, bien que demeuré à l'état monosyllabique et
     n'étant pas encore entré dans le stage de l'agglutination. Ici la
     thèse affirmative n'est aucunement prouvée, car il ne suffit pas
     d'une similitude morphologique pour établir la parenté réelle de
     deux langues, et dans l'état actuel des études le matériel phonique
     des idiomes dravidiens et altaïques, et leurs racines, demeurent
     irréductibles. Mais d'un autre côté, on ne saurait non plus écarter
     cette thèse par une dédaigneuse fin de recevoir et tenir son
     impossibilité pour prouvée; car elle a, au contraire, en sa faveur
     des présomptions d'une certaine valeur, et il faut nécessairement
     attacher une importance considérable à l'opinion de l'auteur de la
     _Grammaire comparative des langues dravidiennes_, de M. Caldwell,
     universellement reconnu pour le premier des dravidistes de
     l'Europe, lequel adopte énergiquement la théorie touranienne,
     limitée à ces données raisonnables. Le seul parti sage est donc de
     s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste
     indécise, et de se borner à enregistrer les deux théories de la
     parenté et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un
     caractère scientifique et des raisons sérieuses pour les appliquer.
     Lorsque les maîtres de la linguistique sont en désaccord, ce n'est
     pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et
     prétendre trancher le débat.

       *       *       *       *       *

     Suivant M. Maury, les vues de M. Max Müller sur l'existence d'un
     vaste ensemble de langues touraniennes, apparentées par une
     communauté d'origine quoique divisées en familles profondément
     différentes, seraient «corroborées par les recherches d'un
     ethnologiste éminent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues _horsok_,
     parlées par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues
     _si-fan_, parlées par les populations appelées Sokpa, répandues au
     nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui
     s'avancent jusque sur les frontières de la Chine, les Amdo, les
     Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant à la fois
     aux langues indo-chinoises, thibétaines, dravidiennes,
     ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant être regardés comme
     établissant le passage entre ces diverses familles linguistiques.
     L'étude de leurs grammaires y a fait même découvrir des affinités
     avec les langues tagales (de la famille malayo-polynésienne). Le
363  gyarung notamment, dont le verbe a conservé les formes les plus
     archaïques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et
     l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et
     par suite à toute la formation linguistique du sûd-est; par le
     thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe, à travers le
     Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibériennes. M.
     Hodgson a signalé dans le gyarung une tendance harmonique et un
     système analogue à celui des postpositions qui caractérise toute la
     famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par
     l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.»

     Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous
     bornerons à remarquer que ces observations, dont il faut tenir un
     compte très sérieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des
     analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de
     la comparaison des racines et de leur réductibilité.

       *       *       *       *       *

     Des éléments nouveaux et d'une grande importance seront très
     probablement introduits dans le débat de ce grand problème
     linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut
     l'être aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans
     ce livre l'appellation de _touraniennes_, faute d'une meilleure
     désignation à leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement
     agglutinants, morts depuis des siècles, qui se parlaient au temps
     de la haute antiquité dans la région à l'est de la Mésopotamie,
     c'est-à-dire dans la Médie et la Susiane, et aussi dans la
     Babylonie et la Chaldée, concurremment avec l'assyrien de la
     famille sémitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore
     imparfaite, mais dont les principaux caractères grammaticaux sont
     déjà sûrement établis, nous ont été révélés par le déchiffrement
     des inscriptions cunéiformes anariennes, dont une partie est
     rédigée dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille
     parfaitement définie, dont l'unité est assurée par une communauté
     de racines qui se discerne déjà clairement, et par une analogie
     sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise à son
     tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au même degré de
     développement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une
     position très semblable à la position réciproque des langues
     turques et tongouses dans la famille altaïque.

     Le premier est le groupe _médo-susien_, dont nous connaissons déjà
     quatre idiomes, assez étroitement apparentés entre eux pour que
364  l'on puisse hésiter sur la question de savoir si on ne devrait pas
     les définir comme quatre dialectes d'une même langue:

     Le proto-médique, langage de la population anté-aryenne de la
     Médie, qui se maintint dans l'usage même après la conquête du pays
     par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles
     de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des
     Achéménides, admis même à tenir le second rang dans leurs
     inscriptions cunéiformes trilingues;

     Le susien, dont l'étude est moins avancée, idiome des vieilles
     inscriptions indigènes de Suse et de son voisinage; on en possède
     quelques monuments d'une antiquité très reculée; mais la plupart de
     ceux qui ont été recueillis jusqu'ici appartiennent aux VIIIe et
     VIIe siècles avant l'ère chrétienne;

     L'amardien, dialecte très rapproché du susien, dans lequel sont
     conçues les inscriptions cunéiformes de Mal-Amir;

     Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit,
     près de vingt siècles avant notre ère, une dynastie royale assez
     longue à la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore
     apparentée de fort près au susien, que d'assez nombreux noms
     propres; une tablette cunéiforme du Musée Britannique en contient
     une liste, dans laquelle ils sont accompagnés de leur traduction en
     assyrien.

     De ces quatre idiomes, le proto-médique est le seul dont on
     connaisse le système grammatical d'une manière un peu complète; il
     a été définitivement élucidé par les récents travaux de M. Oppert.
     Sa structure offre une très frappante analogie avec celle des
     langues turques et se montre aussi régulière. Le langage est ici
     parvenu juste au même degré de développement de l'agglutination.

     L'idiome accadien ou sumérien, car les savants varient au sujet de
     l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait
     peut-être plus exact de l'appeler suméro-accadien, forme à lui seul
     la seconde division de la famille ou groupe _chaldéen_; on
     entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes
     qui en sont parvenus jusqu'à nous. C'est la langue du vieil élément
     non-sémitique de la population de la Babylonie et de la Chaldée.
     L'accadien ou suméro-accadien est un langage qui s'est fixé de très
     bonne heure, que l'adoption de l'écriture dès une très haute
     antiquité a comme cristallisé, de même que le chinois, à un état de
     grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de
365  l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de
     l'état isolant et rhématique. Les radicaux monosyllabiques y
     restent très nombreux, et une grande partie de ceux qui se
     présentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se
     laissent clairement reconnaître comme des composés de monosyllabes
     agglomérés. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les
     mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indifféremment ces
     deux formes de l'idée, et ils ne se déterminent dans telle ou telle
     catégorie du langage que par la déclinaison ou la conjugaison. Les
     suffixes des cas de déclinaison sont des radicaux attributifs, qui
     restent parallèlement en usage dans les textes avec leur
     signification propre. Le verbe développe de nombreuses voix
     dérivées par l'addition de particules monosyllabiques ou
     dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est
     particulier au suméro-accadien parmi toutes les langues connues et
     qui peut être considéré comme la marque certaine d'un état
     singulièrement ancien de grammaire, ce qui le caractérise comme une
     langue figée par l'écriture à une période encore imparfaite de sa
     formation morphologique, c'est l'incertitude du mode
     d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix
     ainsi que des pronoms sujets et régimes constituant la conjugaison.
     Celle-ci peut être, en effet, indifféremment prépositive ou
     postpositive. Cependant la conjugaison par voie de préfixation des
     pronoms et des particules formatives est la plus habituellement
     employée.

     En même temps que sa grammaire est restée à cet état primitif et
     imparfait, l'accadien ou suméro-accadien nous apparaît, dans les
     textes assez nombreux que nous en possédons, comme une langue déjà
     vieille, qui dans un long usage a subi d'une manière profonde
     l'action de tendances à l'altération phonétique. Ainsi ses mots
     radicaux, quand ils se montrent isolément et à l'état absolu, sans
     être munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a
     effacé la partie finale, la dernière consonne, quand ils étaient
     dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement
     suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complète, le
     suffixe ayant ici un rôle conservateur et nécessitant la
     réapparition de l'articulation qui se corrode et disparaît dans
     l'état absolu.

     Cet idiome est soumis à une loi d'harmonie vocalique incontestable,
     bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une façon marquée des
     langues de la famille altaïque.

     Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous
366  réservons ainsi spécialement le nom de _touraniennes_, offrent une
     analogie étroite avec les langues altaïques et les langues
     dravidiennes. Ceci coïncide avec le fait que l'aire géographique
     dans laquelle nous en constatons l'usage aux siècles de l'antiquité
     touchait d'un côté, au nord, vers la Caspienne, au domaine des
     idiomes altaïques, et de l'autre côté, au sud, par la Susiane, au
     domaine des langues dravidiennes, qui s'étendaient à cette époque
     reculée sur le littoral gédrosien et carmanien de la mer d'Oman.
     Mais de cette analogie de structure et de mécanisme peut-on
     conclure à une parenté réelle, impliquant une commune origine?
     Cette parenté existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre
     des deux familles à l'égard de qui il y a analogie? ou bien doit-on
     l'admettre avec les deux, de telle façon que les langues
     touraniennes formeraient le chaînon entre les altaïques et les
     dravidiennes, de même que leur habitat géographique était
     intermédiaire? Ce sont là autant de questions qui sont aujourd'hui
     posées, mais non résolues. La science linguistique est amenée à en
     aborder dès à présent l'examen, et le sera de plus en plus à mesure
     que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus
     d'éléments à sa disposition. Mais ce que l'on peut déjà dire, c'est
     que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les
     langues altaïques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est
     nécessaire et scientifiquement justifiée, à condition qu'on y
     procède avec une sage méthode. Elle est, du reste, tout
     spécialement délicate et difficile, puisqu'on est obligé d'y mettre
     en parallèle des idiomes dont les monuments les plus récents datent
     de plusieurs siècles avant notre ère, et d'autres que l'on ne
     connaît que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on
     n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le siècle
     actuel; des idiomes entre lesquels existe, par conséquent, un
     énorme hiatus dans le temps. Ce serait à faire croire, au premier
     abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait
     pas, pour celles des langues altaïques et dravidiennes dont on
     possède des monuments vieux de plusieurs siècles, qu'elles n'ont
     presque subi aucun changement sensible pendant cette période de
     temps, et qu'elles sont donc douées d'un privilège d'immobilité
     tout à fait à part, que l'on ne rencontre au même degré que chez
     les langues sémitiques ou syro-arabes. Et cette immobilité presque
     absolue est encore attestée par leur structure même, où se lit la
     certitude de leur fixation, presque absolument à l'état où nous les
     voyons encore aujourd'hui, dès une date assez reculée pour être
367  tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu'à nous, des
     antiques langues agglutinantes de la Médie, de la Susiane et de la
     Chaldée.

     Jusqu'à présent on a tenté de pousser aussi loin que le permettait
     l'état des connaissances les rapprochements entre ces langues
     touraniennes et les langues altaïques. On a pu constater ainsi, non
     seulement de frappantes similitudes dans la morphologie
     grammaticale, mais la communauté des pronoms et d'un certain nombre
     de racines. Mais en même temps on s'est heurté à des divergences
     d'une incontestable gravité, surtout en ce qui touche au mécanisme
     du verbe suméro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de
     conclusions définitives et formelles au sujet de la question de
     parenté. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prématurée,
     tant qu'on n'aura pas également abordé la voie des comparaisons
     avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore
     été fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir
     relevé des affinités considérables entre le proto-médique et les
     idiomes objets de ses constantes études, mais sans en fournir de
     preuves suffisantes.

     Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en présence d'un
     problème ouvert, mais non tranché jusqu'à ce jour, et qui ne le
     sera pas d'ici à longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point
     pour bien préciser ma pensée, de telle façon que le lecteur et la
     critique ne puissent pas s'y méprendre--toutes les fois que
     j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes,
     ce sera pour désigner _spécialement_ et _exclusivement_ ces langues
     agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antérieure, de même
     que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples
     qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prétendrai pas
     préjuger, au delà d'une simple probabilité, la question de leur
     parenté d'origine avec les Altaïques ou les Dravidiens, non plus
     que je ne prendrai parti pour ou contre la théorie touranienne de
     MM. Bunsen et Max Müller.


     § 5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES

     Abordons maintenant la classe des langues à flexions, dont nous
     avons indiqué déjà plus haut les caractères généraux et la division
     en trois grandes familles.

     En les classant par ordre de l'ancienneté de leurs formes, en
     commençant par celle dont le système grammatical est resté le plus
368  rudimentaire et le moins développé, le premier rang doit, sans
     aucune contestation possible, appartenir à la famille des idiomes
     'hamitiques ou égypto-berbères.

     Celle-ci se divise en trois groupes: égyptien, éthiopien et libyen.

     Le premier groupe a pour type fondamental l'égyptien antique,
     retrouvé dans le déchiffrement des hiéroglyphes, si longtemps
     enveloppés de mystères, par Champollion et ses successeurs. C'est
     de toutes les langues du monde celle dont on possède les monuments
     écrits les plus anciens. Quelques siècles avant l'ère chrétienne,
     la langue des âges classiques de la monarchie des Pharaons n'était
     plus qu'un idiome savant et littéraire, qu'on écrivait encore mais
     qu'on ne parlait plus. S'altérant par un effet forcé du temps, elle
     avait produit le dialecte populaire dans lequel sont rédigés les
     documents en écriture démotique, contemporains de la domination
     perse et de la monarchie grecque des Lagides. Un pas de plus dans
     la voie de l'altération donna, dans les premiers siècles de l'ère
     chrétienne, naissance au copte, que l'on prit l'habitude d'écrire
     avec des lettres grecques auxquelles furent joints quelques signes
     empruntés aux formes cursives de l'ancienne écriture nationale. Le
     copte, à son tour, se conserva en usage jusqu'au XVIIe siècle de
     notre ère, date où il a définitivement disparu devant l'arabe, ne
     restant plus qu'à l'état de langue liturgique pour les chrétiens
     indigènes de l'Égypte. Ce ne sont pas là, du reste, trois langues
     différentes qui se sont enfantées l'une l'autre, comme le latin a
     enfanté les langues néo-latines. Ce sont trois états successifs
     d'une même langue, dont on suit l'histoire pendant au moins six
     mille ans; et ce qui est vraiment surprenant, c'est de constater
     combien elle a peu changé dans la durée d'une aussi énorme période
     de temps.

     Le groupe éthiopien est constitué par les langues parlées entre le
     Nil Blanc et la mer, le galla et ses différents dialectes, le
     bedja, le saho, le dankâli, le somâli, qu'il importe de ne pas
     confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabes de
     l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri
     fait le lien entre ces langues et l'égyptien. Il paraît être le
     dernier débris de l'idiome antique dans lequel sont conçues les
     inscriptions hiéroglyphiques et démotiques des Éthiopiens de Méroé.
     Mais presque rien n'a encore été fait pour le déchiffrement et
     l'étude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives
     de la science du langage, le groupe n'est encore représenté que par
     des langues modernes.
369
     Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue
     des Libyens et des Numides, dont on possède dès à présent un
     certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne
     contiennent guères, pour la plupart, que des noms propres. Mais
     elles suffisent à montrer que c'est de cet idiome antique que
     dérive directement la langue berbère actuelle, avec ses nombreux
     dialectes répandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le
     kabyle-algérien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le zénatya de
     la province de Constantine, le temâscheq des Touaregs, le dialecte
     de l'oasis de Syouah et celui de Ghadamès. Une langue très voisine
     du berbère était jadis parlée par les Guanches dans les îles
     Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parlé à Kano,
     Katsina, Zanfara, et en général entre le Bornou et le Niger, ainsi
     que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au même groupe.
     C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale.

       *       *       *       *       *

     Parmi les traits essentiels qui sont communs à tous les idiomes de
     la famille 'hamitique ou égypto-berbère, notons la formation du
     féminin par un élément _ti_ ou _t_, que l'on peut indifféremment
     préfixer ou suffixer, et que même, dans quelques langues du groupe
     libyen, l'on attache deux fois, en préfixe et en suffixe, au même
     mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_;
     quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-être
     que secondaire de _an_. Quant à la flexion nominale proprement
     dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a
     recours à des particules distinctes, que l'on place avant ou après
     le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les
     formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues
     sémitiques. Quant au système des temps, il est tout élémentaire et
     très peu développé, également comme celui de la famille syro-arabe
     ou sémitique. Au reste, la conjugaison de l'égyptien, comme celle
     de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement
     agglutinante. Et n'était leur rapport étroit avec les idiomes
     sémitiques, qui oblige à les grouper avec eux, dans la même classe,
     on hésiterait à les compter parmi les langues à flexion.

     La parenté des langues 'hamitiques et sémitiques, ou
     égypto-berbères et syro-arabes, sorties d'une source commune et
     formant en réalité deux rameaux d'une même famille primordiale, est
370  un fait actuellement acquis à la science d'une manière
     inébranlable. De part et d'autre le système grammatical est
     foncièrement le même; il y a identité dans les racines des pronoms,
     dans la formation du féminin et dans celle du pluriel. L'organisme
     est seulement moins complet, moins perfectionné dans les langues
     'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moitié de ses racines
     pour le moins est commune aux deux familles. Les langues
     'hamitiques les présentent seulement dans un état plus ancien,
     antérieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui
     les amena dans les langues syro-arabes à une forme invariablement
     dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues
     'hamitiques, même en égyptien, provient des langues proprement
     africaines, de celles que parlent les peuples noirs.

     On peut, du reste, définir, avec M. Friedrich Müller, la parenté
     qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et
     sémitiques, comme étant plutôt dans l'identité de l'organisme que
     dans la coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont
     dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans
     une période fort peu avancée de développement. En même temps, la
     persistance des langues sémitiques dans leurs formes anciennes à
     travers toute la période historique, est un gage du grand
     éloignement de l'âge où langues sémitiques et langues 'hamitiques
     n'étaient pas encore nées, mais où existait un idiome à jamais
     disparu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Enfin,
     la famille 'hamitique parait s'être divisée de très bonne heure en
     différents rameaux; les idiomes qui la composent sont alliés de
     bien moins près les uns aux autres que ne le sont entre eux les
     idiomes sémitiques ou syro-arabes.

     Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces données
     linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu
     l'occasion de faire plus haut sur le caractère des peuples que la
     Genèse place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation
     ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacré fait les
     enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un
     certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait
     'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que
     faisant usage d'idiomes franchement sémitiques.
371

     § 6.--LES LANGUES SÉMITIQUES

     Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu'a de réellement
     impropre l'expression de langues _sémitiques_, très malheureusement
     introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut
     aujourd'hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par
     l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant
     beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez
     clairement l'aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle
     les définit d'après des types bien caractérisés des deux groupes
     entre lesquels se partage la famille.

     Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre méridional, et
     correspondent à une première division de la langue sémitique
     primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le
     dire, d'un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues
     sémitiques et 'hamitiques.

     Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux:
     _araméen_, _assyrien_ et _kenânéen_.

     Le premier rameau a pour type l'_araméen_, parlé jadis en Syrie,
     originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique
     désigne sous le nom d'Aram, étendu ensuite, par des circonstances
     historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non
     seulement à toute l'Assyrie, mais à l'ensemble de la Mésopotamie,
     jusqu'au golfe Persique, à la Palestine et à l'Arabie
     septentrionale. L'araméen, dans toutes ces régions, resta l'idiome
     prédominant et commun jusqu'à l'époque où l'arabe prit le dessus,
     avec l'islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même
     à le faire périr graduellement.

     Le caractère général de l'araméen est son peu de conservation des
     anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue
     plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates
     chronologiques dans l'histoire de cette langue:

     _L'araméen biblique_, autrefois appelé _chaldaïque_, désignation
     absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd'hui; c'est
     l'idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant
     notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme
     ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Néhémie); les
372  quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que
     nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent
     exactement le même état de la langue;

     L'_araméen targumique_, conservé par les _targoumin_ ou paraphrases
     de la Bible, composées au commencement de notre ère;

     L'_araméen talmudique_ ou _syro-chaldaïque_, langue vulgaire qui se
     forma chez les Juifs à la suite de l'altération et de l'abandon de
     l'hébreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui
     est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques
     appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone;

     Le _palmyrénien_, langue contemporaine de Palmyre et en général de
     la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie;

     Le _nabatéen_, dialecte des habitants de l'Arabie Pétrée, pénétré
     de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des
     inscriptions;

     Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu
     d'Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne,
     babylonienne et perse, et qui s'est conservé à l'état d'idiome
     littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.

     De l'ancien araméen sortent encore:

     Le _syriaque_, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et
     de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire
     s'étendirent du IIe au IXe siècle de l'ère chrétienne; le
     vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa
     littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit
     en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la
     science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque
     toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par
     des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre
     ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le
     syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il
     n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs
     du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire
     de ce dialecte survivant du syriaque;

     Le _çabien_, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du
     bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte
     particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme
     assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou
     chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se
373  présente profondément corrompue spécialement sous le rapport
     phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales,
     changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin
     nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et
     quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle,
     où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier,
     laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y
     étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées.

     L'_assyrien_ forme à lui seul un rameau à part dans le groupe
     septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de
     Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans
     lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux
     fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact
     l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner,
     car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau.
     À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par
     les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par
     l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui
     descendent jusqu'au Ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces
     derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est
     une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y
     occupe une position à égale distance des idiomes araméens et
     kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de
     la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de
     la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber.
     Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à
     fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux
     primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui
     offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels
     suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait
     un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son
     vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage
     suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un
     certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres
     idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation
     assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de
     langue, une certaine différence dialectique entre le parler de
     l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles
     avant l'ère chrétienne.

     Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est
     l'_hébreu_, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des
374  langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est
     la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière
     immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus
     différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le
     langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par
     l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du
     reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des
     nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens
     après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète
     Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.»
     Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en
     étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser
     que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens
     agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les
     Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la
     Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de
     ces Kenânéens, est purement hébraïque.

     Vers le VIe siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre
     comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées,
     l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu,
     mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue
     littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au
     travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut
     distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu
     post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au XIIe siècle
     et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions
     religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau
     fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire
     araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre
     une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs
     et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture
     arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs
     compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France
     méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de
     l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est
     encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs.

     Le _phénicien_, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant
     des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui,
     qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue
     distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à
375  présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement
     considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes:

     Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se
     rapproche le plus de l'hébreu;

     Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus répandu,
     que l'on peut considérer comme le type classique de la langue;

     Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les
     grands établissements phéniciens de la côte septentrionale
     d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la
     ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la
     décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux
     dialectes:

     Le _néo-punique_, dont les monuments appartiennent à la région
     nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi
     que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondément corrompu,
     qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes
     araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même
     caractère;

     Le _liby-phénicien_ de l'Espagne méridionale, dont nous ne savons
     que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à
     quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine.

     Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il
     se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons
     d'_ismaélite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_.

     L'_arabe_ constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la
     propagation de l'islamisme et à l'influence du Qoran, cet idiome
     qui était originairement propre aux tribus d'origine ismaélite,
     s'est répandu de la Babylonie à l'extrémité du Maroc, de la Syrie
     au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu'à
     Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse
     grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée
     des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du
     sanscrit dans l'étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une
     incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes
     de la vaste étendue de pays où il s'est imposé avec une religion
     nouvelle. On distingue l'_arabe littéral_ et l'_arabe vulgaire_. La
     première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour
     désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui
     avait été aussi employée par les poètes classiques de l'âge qui a
     précédé immédiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue
     telle qu'on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n'est, du reste,
376  pas autre chose que l'arabe littéral simplifié par l'effet du temps
     et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire
     trop savante. La principale différence entre les deux consiste en
     ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la
     langue littéraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit à
     prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire présente quatre
     dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_
     ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont
     fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine
     quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils
     diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là
     s'arrête leur diversité. Le _maghreby_ offre quelques divergences
     grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois,
     pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les
     pays où règnent les autres.

     Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon
     grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots
     d'origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du
     _mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achevé de s'éteindre qu'au
     siècle dernier.

     L'arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de
     l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres
     le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de
     l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas
     moins emprunté: quelques-unes des langues de l'Inde moderne
     possèdent également une quantité de vocables de la même origine.
     Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines,
     surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les
     uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons
     quelques mots d'origine arabe, tels que «coton» de _qoton_, «tasse»
     de _tass_, «chiffre» de _çifr_, «jarre» de _djarra_, «sirop» de
     _scharab_, «algèbre» de _al-djebr_, «cramoisi» de _qirmezy_,
     «mesquin» de _meskîn_, etc.

     Le _safaïte_, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l'est
     de Damas, et le _thémoudite_, dont on possède aussi quelques
     lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des
     dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à
     l'arabe. Ils s'écrivaient avec des alphabets d'origine sabéenne.

     Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste à
     parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Méridionale et
     celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie.

     Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore
377  de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces
     inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de
     D'Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une
     quantité considérable, qui a permis d'établir dès à présent les
     principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte,
     du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes
     épigraphiques que l'on possède jusqu'ici:

     Le _sabéen_ ou _'himyarite_, idiome du Yémen proprement dit; c'est
     celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la
     mieux connue, par conséquent, que l'on doit prendre comme le type
     du groupe;

     Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable
     par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien;

     Le _minéen_, dont la patrie était au nord-est du Yémen.

     L'_e'hkily_, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant
     actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le
     connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite.

     En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appelé quelquefois d'une
     manière tout à fait impropre _éthiopien_. C'est une langue qui a eu
     jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de
     la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu'au XVIe.
     Tombé complètement en désuétude dans l'usage populaire, le ghez
     reste une langue savante et liturgique; mais dans l'état
     d'abaissement où est tombé l'Église chrétienne d'Abyssinie, cet
     idiome n'y est plus sérieusement cultivé. C'était une langue fort
     développée; elle possédait, comme l'arabe, le mécanisme des
     pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines
     désinences terminales perdues par l'hébreu et l'araméen. Son verbe
     était plus riche en voix dérivées que celui d'aucune autre langue
     de la famille sémitique.

     Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés
     par un mélange considérable d'éléments africains indigènes, sont
     encore aujourd'hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont
     l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigré_ dans le nord,
     et le _hararî_ dans le sud-est.

       *       *       *       *       *

     Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue
     constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en
     ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles
378  linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux
     syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est
     ce qu'on appelle le système de la _trilitéralité_. Le
     monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous
     cette forme inflexible, qu'ont revêtue les éléments fondamentaux du
     langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux
     trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines
     originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n'est
     pas complètement éclairci, mais on commence à l'entrevoir, et le
     jour n'est peut-être pas éloigné où l'on pourra restituer avec
     certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on
     trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des
     racines 'hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des
     Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait
     transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques
     en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre
     que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de
     Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l'on trouve que «l'inventeur du
     système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ
     (_Kena'an_) qui est surnommé Phoenix.»

     Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement
     analytiques; au lieu de rendre dans son unité l'élément complexe du
     discours, ils préfèrent le disséquer et l'exprimer terme à terme.
     Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler
     l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce
     que l'on observe particulièrement en hébreu. Ces langues
     participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles
     soient déjà très nettement à l'état de langues à flexions. Le
     sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y
     forment qu'un seul mot avec l'idée même; l'idée principale se voit
     comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et
     qui forment alors des dépendances.

     Les mots du dictionnaire offrent une très intime ressemblance entre
     les différentes langues de la famille sémitique. Ce qui a beaucoup
     contribué au maintien de cette étroite homogénéité dans la famille,
     c'est que les idiomes qui la composent n'ont jamais eu la puissance
     de végétation propre, qui a porté les langues indo-européennes ou
     aryennes à se modifier sans cesse, par un développement continu.
     Leur moule est resté le même, et, suivant la juste expression de M.
     Renan, elles ont moins vécu que duré. Ce cachet d'immutabilité
379  distingue au plus haut degré les langues sémitiques; elles ont eu
     une grande puissance de conservation, qui tenait à la forme très
     arrêtée de la prononciation des consonnes, laquelle les a défendu
     contre les altérations résultant de l'adoucissement des
     articulations et des échanges qui s'opèrent bientôt entre elles. Il
     semble vraiment qu'une disposition spéciale de la Providence leur
     ait communiqué cette faculté de conservation immuable en vue du
     rôle particulier qu'avait à remplir l'une d'elles, en conservant
     sans altérations au travers des siècles le livre inspiré où étaient
     déposés les principes des vérités religieuses.


     § 7.--LES LANGUES ARYENNES

     La grande famille des langues indo-européennes ou aryennes a été
     aussi quelquefois qualifiée de _japhétique_, parce que tous les
     peuples qui en parlent ou en ont parlé les idiomes appartiennent
     foncièrement à ce rameau ethnique de la race blanche que la Genèse
     rattache à la descendance de Yapheth. Ces langues sont très
     nombreuses, car elles avaient une force interne de végétation qui
     leur a fait subir des développements, des progrès et des
     changements incessants, dans l'espace et dans le temps. Ce sont
     celles où le mécanisme des flexions est le plus complet, le plus
     développé, sans qu'il y reste aucun vestige actuel de
     l'agglutination originaire.

     L'organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison
     systématique des idiomes qui sont les représentants les plus
     anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille.
     Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du
     sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'état est demeuré
     le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l'est, plus on
     trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et
     noble famille, et celle que l'on peut considérer comme en
     constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus
     occidentales de toute la famille, sont celles qui s'éloignent
     davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la
     contrée qui s'étend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. Là
     fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se
     dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue
     première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne
     l'appelle _aryaque_, et parvient à en reconstituer en partie les
     traits les plus essentiels.

     Dès l'époque la plus haute où l'on puisse remonter dans leur
380  histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques;
     leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de
     construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans
     les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les
     formes nouvelles de la pensée, qu'on a vu sortir de cette souche
     des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes
     néo-latins et l'anglais. Dans l'état même le plus primitif, dans ce
     qu'on peut connaître de l'aryaque, le génie de la famille a un
     caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la
     famille sémitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de
     ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.

     Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les
     langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La
     question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits
     pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été
     jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une époque
     où la méthode et les principes de la linguistique n'étaient pas
     assez établis pour que l'on pût procéder à des comparaisons de ce
     genre d'une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les
     savants qui se prononcent en principe et _a priori_ pour ou contre
     l'idée d'une parenté possible, se guident surtout d'après des
     théories préconçues, plutôt que d'après des faits formels. Ni dans
     un sens ni dans un autre, on n'est parvenu à une démonstration
     formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d'origine
     des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher
     et M. Whitney la repoussent absolument.

     Voici les arguments de ces derniers.

     Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation
     des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres,
     point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore
     quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le
     sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c'est en
     leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens
     général. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la
     racine de l'hébreu _qâtal_, de l'arabe _qatula_ «il a tué,» de
     _qutila_ «il fut tué,» de l'hébreu _kiqtîl_ «il fit tuer,» de
     l'arabe _maqtûlun_ «tué.» Il en est tout différemment dans le
     système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe
     parfaitement prononçable.--_Deuxième différence_. La racine
     sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son
     sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle
381  qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit
     _manvê_ «je pense,» du grec _menos_ «pensée,» du latin _mens_,
     _moneo_, du gothique _gamunan_ «penser,» n'a pas indifféremment
     pour voyelle _a_, _e_, _o_, _u_, mais seulement et nécessairement
     _a_. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut
     d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre
     voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse
     linguistique.--_Troisième différence_. La racine sémitique est
     trilitère: _qtl_ «tuer,» _ktb_ «écrire,» _dbr_ «parler;» elle
     provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est
     ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne
     est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, _i_
     «aller,» _su_ «verser, arroser;» toutefois elle est
     monosyllabique.--Le système sémitique n'avait que trois cas et deux
     temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au
     moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et même forme,
     celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe
     dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe
     _qatalta_ «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme
     où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre
     deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore.

     La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement
     différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de
     faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un
     système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside
     dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de
     trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent
     s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant
     qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En
     arabe, par exemple, la racine _qtl_ présente l'idée de «tuer,» et
     _qatala_ veut dire «il tua,» _qutila_ «il fut tué,» _qatl_
     «meurtrier,» _qitl_ «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à
     l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots
     en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également
     d'infixes. Mais l'aggrégation d'affixes sur affixes, la formation
     de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la
     presque uniformité des langues sémitiques. La structure du