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Title: La Bretagne. Paysages et Récits.
Author: Loudun, Eugène
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Bretagne. Paysages et Récits." ***

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que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



LA
BRETAGNE

PAYSAGES ET RÉCITS


PAR

EUGÈNE LOUDUN



        La Bretagne, le pays des bons prêtres,
        des bons soldats et des bons serviteurs.



1861


       *       *       *       *       *



PRÉFACE


A une époque où les nations européennes se transforment si rapidement et
tendent à une unité qui leur imprimera une physionomie uniforme, c'est un
spectacle digne d'intérêt que celui d'un peuple qui a gardé son caractère
propre, et, au milieu d'un changement général, est demeuré le même. C'est
le spectacle que présente la Bretagne.

Non pas que la Bretagne ait été entièrement insensible au mouvement qui
emporte le reste du monde; depuis près d'un siècle déjà, elle a subi de
nombreuses altérations. Des cinq départements bretons, le Finistère presque
seul a conservé intacts ses costumes et sa langue; il est le plus éloigné,
le bout de la terre, comme le dit son nom; le progrès moderne ne l'a pas
encore atteint. Ailleurs, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, le
Morbihan même, le pays du combat des Trente, des pèlerinages et des
chouans, les hommes presque tous ont quitté la braie celtique pour le
pantalon des villes; il n'y a plus que les femmes qui portent encore
l'antique costume et la coiffure pittoresque. C'est que la femme, gardienne
du foyer, est aussi celle qui abandonne la dernière les anciens usages et
les traditions de la famille; dans le costume elle met du sentiment; le
quitter, c'est rompre avec le passé, avec sa race et ses aïeux quand toutes
les femmes d'un pays ne tiennent plus à leur costume, ce pays ne mérite
plus de nom particulier, il en change.

La langue s'est un peu mieux maintenue; on la parle encore dans les bourgs
et les villages; c'est en breton que se fait le prône le dimanche, en
breton l'allocution du recteur aux mariés. Déjà aussi, pourtant, la vieille
langue se perd: le bourgeois des villes ne la comprend plus; le paysan
parle le breton et entend le français; ses rapports journaliers avec
l'étranger lui ont appris la valeur de ce nouvel idiome. Chaque jour, s'en
va un de ces vieux Bretons qui ne parlaient que la vieille langue, et il
n'est pas remplacé. Il ne se reverra plus, ce temps où deux troupes de
Bretons ennemis, de la Grande et de la Petite-Bretagne, s'arrêtaient tout à
coup sur le champ de bataille, entendant résonner des deux côtés les mots
de la même langue, et se reconnaissaient et s'embrassaient; frères de la
même race, issus de la même terre[1]. Dans les cimetières qui ceignent
toutes les églises de campagne, on ne voit plus que rarement sur les tombes
nouvelles une inscription en langue bretonne; elle disparaît aussi, cette
coutume nationale qui distinguait le paysan breton jusque dans la mort, qui
l'isolait des étrangers indifférents et réservait pour ses enfants seuls la
connaissance de sa vie et de son nom. Bientôt cet âpre et poétique langage
sera devenu le domaine des savants et l'occupation des académies, et, déjà,
comme cédant à un fatal pressentiment, un pieux et noble fils de
l'Armorique s'est empressé de recueillir les poésies de ses bardes[2],
chants mélancoliques de prochaines funérailles, voix des ancêtres qui ne
sera plus comprise de leur postérité muette.

    [Note 1: C'est ce que l'on vit au XVIIIe siècle, dans un combat où
    se rencontrèrent face à face des Bretons armoricains et des Bretons
    du pays de Galles.]

    [Note 2: _Chants bretons_, publiés par M. H. de la Villemarqué.]

Ainsi se modifient ou s'effacent les traits extérieurs de ce vieux peuple,
et le chemin de fer qui s'avance, prêt à lancer ses wagons comme une flèche
au coeur de l'Armorique, consommera le changement: il ne faut pas s'en
étonner; les costumes, les villes, la langue, les institutions, formes
variables, peuvent être ou ne pas être; mais ce qui n'a pas changé en
Bretagne, c'est ce qu'il y a de plus intime dans un peuple, la religion, et
la religion est l'essence du génie breton. Les sauvages comme les Turcs,
dit Chateaubriand, n'étaient attentifs qu'à mes armes et à ma religion; les
armes, qui protègent le corps de l'homme, la religion qui est son âme même.
C'est à ce point de vue que la Bretagne a été peinte dans ce livre; la
Bretagne est religieuse, c'est ce qui fait qu'elle est encore la Bretagne.



LA BRETAGNE



I

Foi et poésie des Bretons.

=Le Grand-Bé.--Les croix.--Les églises.--Les clochers.=


La baie de Saint-Malo est toute parsemée de rochers sur lesquels on a
construit des forts qui protégent la ville de leurs feux croisés; le
Grand-Bé est un de ces îlots; naguère il était armé de canons; aujourd'hui,
le fort abandonné tombe en ruines, et, à l'extrémité de son cap, de loin on
aperçoit une croix se dessinant sur l'azur du ciel. Cette croix attire tous
les regards, et c'est vers cette croix, dès que la mer basse laisse à
découvert la grève de sable et de granit, que tendent les pas des
voyageurs.

Après avoir monté une pente raide et âpre, on atteint un plateau nu, aride,
où quelques moutons trouvent à peine à brouter une herbe rare; on tourne à
travers un défilé de rochers, et, sur la pointe la plus escarpée, tout à
coup on se trouve devant une pierre et une croix de granit. C'est le
tombeau de Chateaubriand.

Il n'est pas de plus poétique tombeau: adossé au vieux monde, il regarde le
nouveau; il a sous lui l'immense mer, et les vaisseaux passent à ses pieds;
point de fleurs, point d'herbe alentour, pas d'autre bruit que le bruit de
la mer incessamment remuante, qui, dans les tempêtes, couvre cette pierre
nue de l'écume de ses flots.

Là, il avait choisi sa dernière place, là, les discours s'échangent: on se
demande quelle pensée l'inspira quand il déclara ne vouloir même pas que
son nom fût inscrit sur sa tombe. Ceux-ci y voient un sentiment d'humilité,
ceux-là d'orgueil; il y a, ce me semble, l'un et l'autre, et cette humilité
et cet orgueil ont une même source, un grand désenchantement. Cet homme qui
avait vu tant de projets avortés, tant d'ambitions déçues; ce voyageur qui
avait parcouru l'univers, visité l'Orient, berceau de l'ancien monde, et
les déserts de l'Amérique où naît le monde nouveau; ce poëte qui pouvait
compter les cycles de sa vie par les révolutions, était envahi, à la fin de
ses jours, par une tristesse sans repos. Lui qui, dans sa jeunesse, avait
préludé par des Considérations sur les révolutions, il se complut, en ses
dernières années, à écrire la Vie du réformateur de la Trappe; le silence
et la solitude du cloître étaient en harmonie avec la tristesse de son âme.
Après avoir été chargé des plus importantes missions, avoir rempli les plus
hauts emplois, vu à l'oeuvre les hommes les plus habiles et les plus
puissants, une fois retiré du cercle tournoyant du monde, il avait été
pénétré d'une accablante vérité: combien peu vaut l'homme, combien peu il
fait, combien moins encore il réussit en ce qu'il tente. Ce qui cause la
joie, l'orgueil, l'enivrement du monde, le faisait sourire; il avait pour
tous les hommes un égal dédain, et ce dédain il ne s'en exceptait pas
lui-même; il savait, selon le mot d'un ancien, qu'il y a peu de différence
d'un homme à un autre homme[1].

    [Note 1: Thucydide.]

Par humilité donc, il ne veut pas sur son tombeau d'inscription, pas de
nom: qu'importe qui lira son nom! les hommes sont petits, et il est l'un
d'eux!--Mais, par orgueil aussi, il veut une pierre nue: cette pierre, elle
sera visitée des voyageurs de toutes contrées; ils viendront la regarder,
et diront: _Chateaubriand_! Ce nom, il sera prononcé sur les flots par ceux
qui arrivent et par ceux qui partent pour les régions lointaines; il
prétend obliger les hommes à savoir qui il est.

Ainsi, ô instabilité continue de l'âme humaine! en lui s'unissent les
sentiments les plus contraires, le désenchantement de la gloire, et la
croyance en l'immortalité d'un nom; le dédain du scepticisme, et la soif
des applaudissements; une impression d'humilité de chrétien, et un instinct
de souverain orgueil.

La vérité, pourtant, est là: cette croix, signe de l'éternité sur cette
pierre marque de la mort, est l'immuable témoignage de l'inanité de
l'orgueil humain. Mais elle a aussi une autre signification: Chateaubriand
ne voulut sur son tombeau qu'une croix, de même que Lamennais, son
compatriote, ordonna qu'elle ne fût pas plantée sur le sien, tous deux
obéissant à la même préoccupation, dans la négation comme dans la foi. La
croix, dominant la tombe où repose le poëte breton, est le symbole du génie
de sa patrie, de la catholique Bretagne.

La foi, en Bretagne, a un caractère particulier, elle s'allie à une poésie
propre au génie breton: les objets matériels parlent en ce pays, les
pierres s'animent, les campagnes ont une voix qui révèle l'âme de l'homme
conversant avec Dieu. Ce n'est pas une imagination, personne ne s'y peut
tromper: dès que l'on entre en Bretagne, la physionomie du pays change, et
le signe de ce changement est la croix. Sur les chemins, à tous les
carrefours, s'élève une croix. Il y en a de toutes les époques; depuis le
XIIe siècle jusqu'au XIXe; il y en a de toutes les formes; là, simples
croix de granit exhaussées de quelques marches; ici, croix portant sur
leurs deux faces l'image du Christ et de la Vierge, sculptures grossières,
mais toujours empreintes d'un sentiment sincère. La sainte Vierge, les
Bretons ne comprennent pas seulement sa tendresse, ils sentent sa douleur,
ils la partagent, ils l'expriment avec une énergique vérité. Voyez ce
tableau de la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux, dans l'église de
Saint-Michel, à Quimperlé; c'est une peinture primitive, par une main
inhabile qui ignorait les ressources de l'art; le dessin en est incorrect;
mais quelle expression de douleur! Le peintre voulait rendre la vive
souffrance de la mère: la bouche est tordue, les yeux sont fixes, la
prunelle est presque seule indiquée; cette fixité du regard est
saisissante, elle vous arrête, on reste là à regarder, on oublie que c'est
une représentation, on voit la Vierge elle-même, immobile dans sa douleur,
ne pouvant plus exprimer sa plainte, comme pétrifiée, et pourtant vivante.

A côté, appuyée contre le mur, est placée une statue de la Vierge, conçue
au contraire dans un sentiment délicat et tendre: elle a cette attitude
penchée, cette tête inclinée, ce doux regard de la mère qui appelle à soi
le pécheur. Sa robe tombe sur ses pieds en plis nombreux, le manteau
l'enveloppe avec une grâce harmonieuse; car ce n'est plus la Vierge de
douleur, c'est la consolatrice du genre humain, tenant son fils entre ses
bras, qu'elle présente à la terre pour la bénir, Notre-Dame de _Bot scao_,
la Vierge de Bonne-Nouvelle.

On connaît la foi des marins à la sainte Vierge, des marins bretons
particulièrement. A Brest, on cherche en vain un musée de tableaux: Brest
n'est pas une ville d'art; on y respire comme un souffle de guerre; le port
rempli de grands vaisseaux, l'arsenal et ses canons, ses boulets, ses
ancres gigantesques, les forts dressés sur les rochers, le mouvement animé
des rues où vont et viennent des soldats de toutes armes, des matelots
arrivant de tous les points du monde, tout a le caractère précis, positif
et puissant de la réalité du moment: l'homme a enfoncé dans le roc les
pieds de granit de sa demeure, on dirait qu'il y est inébranlablement fixé.

Mais, montez un des escaliers qui mènent de la ville basse à la ville
haute, et, sous une voûte, vous trouverez quatre tableaux appendus à la
muraille; c'est là le musée de Brest, des tableaux de marine dédiés à la
sainte Vierge: le départ du navire; les femmes et les enfants sur la grève,
à genoux, pendant la tempête; le vaisseau ballotté par les orages, et les
bras des matelots tendus vers le ciel; et, au retour, les marins sauvés
s'acheminant, un cierge à la main, vers la chapelle de Notre-Dame. Et,
au-dessous, des légendes touchantes, cris de l'âme qui implore, s'humilie
ou rend grâces: _Sainte Vierge, secourez-nous!--Sainte Vierge, secourez
ceux qui sont en mer_! Voilà l'homme avec sa faiblesse, son aspiration et
son espérance, l'homme vrai: le reste n'était qu'apparence.

Ils saisissent toutes les occasions, ils se servent de tous les prétextes
pour témoigner de leur foi: à Saint-Aubin d'Aubigné, entre Rennes et
Saint-Malo, vous longez une haie touffue, ils ont taillé une croix dans une
épine, une croix qui verdit au printemps, parmi les églantines et les
roses[1]. Vous revenez de visiter la lande de Carnac, cette lande pâle et
désolée où les pierres debout s'alignent par milliers à perte de vue,
sphinx gigantesques et silencieux qui gardent depuis vingt siècles leur
impénétrable secret; quelle est cette croix qui s'élève sur une éminence?
C'est une croix qu'ils ont plantée sur un dolmen isolé dans la lande, la
croix sur un autel druidique, en avant de cette armée de pierres qui
marquent peut-être le cimetière d'un grand peuple.

    [Note 1: On voit aussi, à Saint-Vincent-lès-Redon, un arbre taillé
    en forme de croix.]

Ailleurs, au carrefour d'une route, près de Beauport, une source jaillit et
s'écoule entre les rochers, à la fois fontaine et lavoir: sur les pierres
amoncelées, une niche dessine son arcade enserrant une Vierge couronnée de
fleurs: alentour, les liserons des champs, les pervenches et les églantiers
ont poussé dans la mousse et les herbes, et enlacent la rustique chapelle
de leurs festons fleuris qui retombent sur l'enfant Jésus. Vis-à-vis,
s'étendent les champs d'ajoncs verts; par-dessus leurs longues tiges raides
apparaissent les murs à demi détruits d'une vieille abbaye, sans toit,
ouverte au ciel, silencieuse, et, par ces ogives noircies, on aperçoit la
mer bleue qui s'enfonce à l'horizon, et dont on entend la rumeur prolongée,
incessante, qui emplit les champs et les airs.

Dans ce pays catholique par excellence, toutes les églises sont
remarquables: il n'est si petit village dont l'église n'ait quelque partie
intéressante, ou une de ces chaires extérieures, devenues si rares, et que
l'on voit encore à Guérande et à Vitré, engagées dans la muraille, et d'où
le prêtre, dans les temps de mission, en certaines circonstances
extraordinaires, parlait aux peuples assemblés sur la place; ou une voûte
entièrement peinte, comme à Carnac et à Kernascleden; ou des médaillons de
pierre et de bois encadrant l'autel de naïves sculptures dorées, à Roscoff,
à Crozon, etc.; ou un tabernacle composé comme un monument architectural,
une sorte de palais en miniature avec ses corps de logis, ses pavillons,
ses colonnes, ses dômes, ses galeries, ses statues (à Rosporden); un
confessionnal antique (dans une petite chapelle près de Châteaulin); un
baldaquin sculpté en bois ou même en cristal (à Landivisiau); ou bien
quelque objet particulier, tel que cet ornement bizarre qui n'existe plus
que dans une seule église, la _roue de bonne fortune_, de Notre-Dame de
Comfort, sur la route du bec du Raz. C'est une grande roue suspendue à la
voûte de l'église et tout entourée de clochettes; aux jours de fêtes
solennelles, pour les noces ou les baptêmes, on fait tourner la roue, et
toutes ces clochettes agitées forment un bruyant carillon qui règle la
marche de la procession, et accompagne de son timbre argentin et joyeux la
voix des jeunes filles, chantant des cantiques à la sainte Vierge. Ou bien,
enfin, c'est un de ces troncs, grossiers piliers équarris, ais de chêne
bardés de larges bandes de fer, placés au milieu de l'église, à côté du
catafalque de bois noir semé de larmes blanches; le tronc et le cercueil,
qui rendent sensibles à tous les yeux à la fois la fragilité de la vie, et
le principe chrétien par excellence, la charité.

Les églises des villes ont parfois de véritables chefs-d'oeuvre, les
cloîtres de Tréguier et de Pont-l'Abbé, par exemple, dont les arcades sont
si sveltes et si finement découpées; ou les bas-reliefs intérieurs du
portail de Sainte-Croix à Quimperlé, vaste page de pierre sculptée avec
cette délicatesse et cette richesse d'invention, qualités charmantes de la
jeunesse, qui furent celles de la Renaissance. Puis, dans toutes les
églises, près de l'autel, vous apercevez tout d'abord la statue peinte du
saint de la paroisse, un de ces saints bretons que l'on ne trouve pas
ailleurs: saint Cornély, saint Guénolé, saint Thromeur, saint Yves surtout.
Saint Yves a le privilége d'être représenté dans presque toutes les
églises, même celles dont il n'est pas le patron; le souvenir de ce grand
homme de bien, de ce savant prêtre, de ce juge incorruptible est resté
vivant dans le coeur des Bretons. Partout vous le voyez en robe de juge, la
toque sur la tête, entre deux plaideurs, le seigneur richement vêtu, en
habit de velours rouge, tout doré, avec la grande perruque, les bas de soie
et l'épée, et le pauvre paysan, tout déguenillé, des trous aux coudes et
aux genoux, et pieds nus dans ses sabots. Le grand seigneur, l'air fier,
suffisant, le chapeau sur la tête, présente au saint une bourse d'or; le
paysan, le regard et l'attitude timides, la tête basse, le bonnet à la
main, attend humblement la sentence. Il n'a rien à donner, mais la justice
ne lui fera pas défaut. Saint Yves se tourne vers lui avec un bon sourire,
et lui tendant l'arrêt écrit sur un parchemin, lui donne gain de cause.
C'est toute l'histoire du moyen âge, les trois ordres vis-à-vis l'un de
l'autre: l'Église protégeant le paysan, le faible, contre le noble et le
puissant.

Quant aux monuments proprement dits, nulle part on ne rencontre davantage
de ces belles églises du moyen âge, témoignage de la piété, de la science
et du goût de cette forte époque. Ici la cathédrale de Dol, du meilleur
temps de l'art gothique, du XIIIe siècle, imposante par sa masse, sa
grandeur, la noble simplicité de ses ornements, l'harmonie de ses
proportions; le granit de ses tours a pris, par la suite des siècles, à
l'air de la mer, une couleur de rouille, on les dirait bâties de fer; là,
Tréguier et ses boiseries exquises, bancs, autels, stalles, lutrin en chêne
noir et brillant, découpés d'un dessin net et fin, avec une inépuisable
variété; pas un balustre qui se ressemble; il y a de quoi fournir des
modèles à tous les sculpteurs de notre temps; plus loin, Saint-Pol de Léon
et sa flèche de granit, audacieuse et svelte, prodige d'équilibre,
inébranlable, ceinte de galeries à jour comme de gracieuses couronnes,
élançant au ciel ses clochetons aux pointes aiguës, toute découpée,
aérienne, un des joyaux de la Bretagne, et que les Bretons nomment avec un
légitime orgueil; et le Folgoat, un petit village inconnu, au nord de
Brest, perdu à l'extrémité de la presqu'île, il faut se détourner de toute
route pour le trouver; mais dans ce pauvre village, deux princes bretons,
le duc Jean III et la duchesse Anne, ont construit une église royale, y
accumulant tout ce que l'art gothique en sa floraison la plus riche, uni
aux caprices les plus ingénieux de la Renaissance, a imaginé de plus
délicat et de plus éclatant: portraits sculptés, statues d'un beau style,
où déjà se reflète l'antiquité, choeur ogival tout ciselé, et un jubé (on
sait combien sont devenus rares ces gracieux et originaux monuments du
catholicisme), un jubé de dentelle, où trèfles, rosaces, rinceaux, sont
taillés du ciseau le plus ferme dans un granit bleu indestructible. Le
marteau de la Révolution n'a détaché que des fragments insignifiants de ces
belles pierres si purement travaillées. Après avoir résisté aux folles
passions des hommes, elles semblent pouvoir défier le temps.

Il faudrait dire aussi les clochers de formes si variées, les clochers à
pans coupés de la Renaissance, de la Roche-Maurice-lès-Landerneau, de
Landivisiau, de Ploaré, de Pontcroix, de Roscoff, accostés de petits et
légers clochetons et ornés de balustrades à deux étages, comme les minarets
de l'Orient; les flèches élevées le long des côtes, celle de Tréguier, par
exemple, percée à jour pour laisser passer les grands vents de la mer,
constellée de croix, de roses, de petites fenêtres, de croisillons,
d'étoiles, comme un chapeau de magicien. Puis, les bénitiers exprimant
toujours le caractère de l'époque: à Dinan, dans une église du XIIe siècle,
une cuve massive, énorme, que quatre chevaliers armés de toutes pièces
supportent de leurs larges gantelets de fer; car le XIIe siècle est le
temps des croisades, de la chevalerie au service du Christ[1]. Dans une
église du XVe siècle, au contraire, à Quimper, une élégante petite
colonnette, autour de laquelle s'enroule une fine guirlande de pampres, et
au-dessus, un ange qui ploie ses ailes comme s'il descendait du ciel et se
venait poser au bord de la coupe d'eau consacrée. Ou bien, et inspirés par
un sentiment plus chrétien encore, les bénitiers extérieurs, si communs
dans toute la Bretagne, et dont les plus remarquables sont à Landivisiau, à
Morlaix, à Quimperlé; le bénitier intérieur n'est qu'un accessoire; le
bénitier extérieur, isolé en avant de la porte, a une signification plus
précise: il dit où l'on va entrer, il sollicite un premier mouvement de
l'âme: le chrétien, en avançant la main vers le vase bénit, s'arrête, son
coeur se recueille et se prépare. Les architectes bretons ont bien compris
cette grave pensée de la religion: les bénitiers extérieurs sont de
véritables monuments, des sortes de petites chaires, le bassin décoré
d'emblèmes, de symboles, de têtes d'anges enveloppées de leurs ailes; le
dais élancé, ciselé, d'où pendent les pointes effilées d'une broderie de
granit, et, sous le dais, debout, toujours la Vierge souriante, qui semble
inviter le fidèle à entrer dans la maison de la prière.

    [Note 1: Il y a un bénitier semblable à Corseul.]



II


Foi et poésie des Bretons (suite).

=Saint-Thégonec.--Les cimetières.--Les calvaires.--Cast.=


Il n'est pas besoin de parcourir toute la Bretagne pour avoir une idée de
ces oeuvres de l'architecture embellie par la foi: dans un petit bourg, à
Saint-Thégonec, entre Morlaix et Landerneau, église, chapelle funéraire,
sculptures, crypte, calvaire, tous les types de l'art chrétien de Bretagne,
se sont comme donné rendez-vous.

Les cimetières bretons se ressemblent tous; presque partout ils entourent
l'église; ceints d'un petit mur bas, souvent ils n'ont pas même de portes;
une grille de fer, posée à plat sur un petit fossé, suffit pour interdire
aux bestiaux l'accès de la demeure des morts[1]. Une croix, un calvaire où
sont représentées des scènes de la Passion, quelquefois la statue
agenouillée d'un pasteur regretté, image vénérée qui rappelle ses vertus à
ses fidèles paroissiens (à Goueznou), voilà les seuls monuments de ces
cimetières des villages bretons; les tombes sont marquées par de petits tas
de terre, serrés l'un contre l'autre avec une croix dessus. Une pierre
recouvre quelques-unes de ces tombes, et, dans la pierre, on a creusé comme
une petite coupe où s'amasse l'eau du ciel, et dont la mère, le fils,
l'ami, aspergent la tombe lorsqu'ils viennent s'agenouiller et prier pour
celui qui est couché dans la terre[2]. Ces cimetières, placés au milieu des
bourgs et des villages, ont peu d'étendue, il faut un petit nombre d'années
pour que ces champs de la mort soient comblés des corps des générations
éteintes; les morts bientôt sont exhumés pour faire place aux nouveaux
venus: dans quelques villages alors, à Plouha, les fils, après avoir
déterré les os de leurs pères, ont dressé, le long de la façade de
l'église, les pierres des tombes, pierres debout qui ne recouvrent plus
aucun corps, froids témoignages d'un souvenir qui de jour en jour va
s'effaçant. Ailleurs, et le plus souvent, on a construit, à côté de
l'église, une chapelle funéraire, et là on a recueilli les os des morts
exhumés: si l'on jette un regard à travers l'étroite ogive qui s'ouvre sur
ce charnier sombre, on aperçoit un énorme amas d'ossements, entassés et
mêlés comme des brins de paille; ce sont les hommes qui ont marché sur
terre, solitaires et délaissés jusqu'au jour de la résurrection éternelle.

    [Note 1: A Goueznou, à Plabennec, etc.]

    [Note 2: On voit aussi, en Algérie, de petites coupes creusées dans
    les pierres sépulcrales des musulmans; mais cette eau ne sert qu'à
    désaltérer les oiseaux ou à arroser les fleurs qui ornent la
    tombe.]

Mais, à Saint-Thégonec, un sentiment plus respectueux ou plus tendre a
voulu du moins conserver intacte une partie de ces corps arrachés à la
terre. Avant d'entrer dans l'église, on est frappé d'un spectacle
inattendu: à toutes les saillies du bâtiment, sous les porches, sur la
corniche antérieure, sont alignées, accrochées, suspendues l'une à l'autre,
une multitude de petites boites comme un chapelet; ces petites boîtes,
surmontées d'une croix, sont des cercueils, elles renferment le crâne des
ancêtres, la tête, ou, selon le mot expressif de la vieille langue, le
_chef_, ce qu'il y a de plus noble en l'homme et qui semble le résumer. Une
inscription indique la date et le nom:

_Ci gît le chef de_...

On le voit par une petite ouverture en forme de coeur, autre symbole
touchant. Ce sont les archives funèbres des familles, non renfermées dans
la maison où l'habitude les eût fait oublier, mais à l'ombre de l'église,
devant lesquelles les générations nouvelles passent et se découvrent, le
dimanche en venant prier[1].

    [Note 1: A Locmariaker, ce ne sont pas seulement des cercueils à
    têtes, mais des petits cercueils en miniature qui contiennent tous
    les os, et qui sont empilés l'un sur l'autre dans l'ossuaire, comme
    des ballots.]

Çà et là, sur la corniche, exposés à l'air, gisent quelques crânes de morts
qui n'ont pas eu de famille et à qui l'on n'a pas donné de cercueil,
verdis, les yeux pleins de gravier, à travers lesquels pointent des brins
d'herbe, souvent penchés l'un vers l'autre, celui-là appuyé peut-être sur
celui qui fut son ennemi en ce monde.

Après avoir passé entre ces deux rangs de cercueils suspendus, on entre
dans l'église, et cette église est comme un résumé de toutes les églises
bretonnes: tout s'y trouve, élégant bénitier, boiseries sculptées, chaire
en bois, d'un travail merveilleux, chef-d'oeuvre de la fin de la
Renaissance, une des plus belles chaires de Bretagne; tableaux en bois, à
fermoirs peints, pyramide de patriarches, de rois et de prophètes de
l'Ancien Testament, montant de la terre au ciel, jusqu'à la sainte Vierge;
voûte d'or et d'azur au fond tout étincelant; le choeur, l'autel et les
chapelles latérales, chargés de statues, colonnes torses, têtes d'anges,
fleurs, guirlandes, dorées et peintes de toutes couleurs, un ruissellement
d'or, de verdure, de rouge éclatant et d'azur.

De cet ensemble reluisant et vivant, une porte seule, sur le côté, se
détache haute et nue; pas de sculptures, pas d'ornement; les pierres
suintent l'humidité; les assises qui ont pris une teinte noire, séparées
par un ciment blanc, ont un aspect lugubre; c'est comme un grand voile de
deuil tendu dans un coin; et, en effet, c'est la porte des morts. Vous
l'ouvrez, et vous vous arrêtez ébloui: c'est là le cimetière, et, dans le
cimetière, devant vous, à droite, à gauche, une réunion inattendue de
monuments: sous le porche où vous êtes, des deux côtés, les statues
alignées des douze Apôtres; en face, une large porte à trois arcs, d'un
style imposant, la porte du cimetière, et l'on dirait d'une arche
triomphale, comme si ces Bretons avaient voulu marquer que celui qui passe
sous cette porte, couché dans le cercueil, entre non dans la terre, mais
dans la vie éternelle, le séjour de la joie et de la gloire; à droite, une
chapelle funéraire, du même temps que le Louvre de Henri IV, décorée,
sculptée du bas en haut, comme une châsse immense taillée en granit; enfin,
à gauche, monument capital entre tous ces monuments, le Calvaire, un de ces
calvaires compliqués, tels qu'on n'en trouve qu'en Bretagne, un peuple de
statues, quatre-vingts ou cent personnages en pierre, dans les attitudes
les plus naturelles et les plus naïves, disciples, prophètes, saintes
femmes, larrons sur leurs gibets, gardes sur leurs chevaux, et, dominant
toute cette foule, l'arbre de la croix, colossal, à plusieurs étages, croix
sur croix, aux branches chargées de statues, la Vierge, saint Jean, les
gardes, et, tout au faîte, le Christ, les bras étendus sur le monde et les
yeux au ciel; et les anges, suspendus dans les airs, recueillant dans des
coupes le sang précieux de ses mains[1].

    [Note 1: Les calvaires de Plougastel et de Pleyben, bourgs si
    remarquables du reste par leur belle église, sont plus compliqués
    et plus grands, mais non d'un effet plus saisissant.]

Et ce n'est pas tout: entrez dans la crypte de la chapelle funéraire; et
là, vous vous trouverez en face d'un autre chef-d'oeuvre, l'ensevelissement
du Christ, exécuté dans des proportions colossales, cette scène qui a
inspiré de tout temps les plus grands artistes. Ces statues sont peintes,
et ici la peinture, au lieu de diminuer l'impression, la complète, en
donnant à ces personnages si vivement émus l'apparence même de la vie: vous
les entendez crier, vous voyez leurs larmes sur leurs visages pâlis; la
Vierge, les lèvres pressées sur les pieds livides de son divin Fils, la
Madeleine bouleversée par la douleur, belle encore au milieu des pleurs qui
inondent son visage: vous devenez acteur en cette scène passionnée, vous
êtes saisi, pour ainsi dire, par la réalité, le coup de leurs souffrances
vous frappe au coeur, et, ébranlé jusqu'au plus profond de l'âme, vous êtes
étonné de sentir des larmes qui coulent de vos yeux.

Et quand on songe que ces oeuvres d'art religieuses sont répandues avec la
même profusion dans toute la Bretagne; que, dans les bourgs les plus
éloignés de toute route et de tout centre, à Saint-Herbot, dans les
montagnes Noires, dans un pays de landes, à Saint-Fiacre, qui n'est qu'un
petit village voisin du Faouet, moins même qu'un village, un misérable
hameau de cinq ou six maisons, dans la chapelle de Rozegrand, près de
Quimperlé; modeste manoir qui mérite à peine, le nom de château, on
rencontre des jubés de bois sculpté, peints, dorés, chargés de centaines de
personnages, et dont s'enorgueilliraient les plus riches églises, oeuvres
admirables qui reproduisent avec une abondance infinie l'histoire, les
prodiges et les mystères de la religion, et conservent chez le peuple et
raniment et accroissent l'ardeur de la foi, on ne peut s'empêcher de se
demander: Quelle est donc la cause de cette multitude d'ouvrages d'art qui
ont surgi sur toute la surface de ce sol, et quelle force a donné aux
auteurs de ces oeuvres tant de qualités si rares: fécondité d'invention,
vérité du geste, expression de la physionomie, sentiment vrai et profond de
ces scènes divines? Dans tous ces monuments du moyen âge, c'est la même
vérité, la même puissance d'imagination; jamais l'artiste ne se répète, il
ne se lasse pas, il ne semble pas avoir cherché, comme un musicien qui a
une multitude d'airs dans la tête ne s'arrête sur un motif que le temps de
l'exprimer avec une vivacité rapide, et passe à un autre et vous entraîne
dans sa course inspirée.

Il y a une cause, en effet, à cette puissance de création: cette société,
comme un homme qui est parvenu à sa maturité, avait accompli tous les
travaux nécessaires au but qu'elle devait atteindre. Les premiers siècles
l'avaient préparée, elle s'était dégagée des langes de l'antiquité, sa
langue était faite, ses idées religieuses arrêtées; la république
chrétienne est logiquement constituée, elle a son unité. Ce peuple, alors,
est dans la complète possession de sa force; il ne lutte pas pour créer; il
n'est pas tiré en sens divers par plusieurs penchants contraires; il n'est
pas emporté par ce souffle capricieux et déréglé que l'on ne dirige pas,
mais qui vous pousse, qui naît du désordre des idées et que notre temps a
justement appelé d'un nom nouveau, la _fantaisie_. Les âges précédents ont
cherché, amassé, rapproché; tous les matériaux sont prêts sous sa main; il
n'a plus qu'à les prendre: c'est le génie même de l'époque qui, libre et
aisé, produit et se joue en mille formes, et, comme un vase rempli, n'a
qu'à s'épancher pour faire déborder ses trésors. Alors l'imagination
partout éclate, vive et colorée; un même esprit, dans les monuments d'art
comme dans la littérature, crée les ornements variés des églises, invente
les fabliaux et les contes, trouve à chaque instant des images nouvelles
pour représenter les opinions, les idées et les moeurs; et cette
imagination, loin de se fatiguer, féconde; car ce n'est pas une production
factice de serre chaude, c'est la floraison naturelle d'un arbre en son
printemps, toute une suite de siècles qui se couronnent dans le dernier. Et
voilà pourquoi les artistes, auteurs de toutes ces oeuvres, sont inconnus.
Ces oeuvres ne sont pas d'eux, elles sont du peuple entier; ce n'est pas
leur pensée qu'ils ont rendue, mais la pensée de tous, de leurs pères et de
leurs ancêtres, avec laquelle ils sont nés, ils ont été élevés et ont vécu,
qui a pénétré tout leur être, et est devenue comme une partie même de leur
âme. Ainsi, ils ont senti, compris, exprimé sans effort, et ces monuments
de l'art sont, non la marque de leur talent et de leur passage sur terre,
mais le témoignage de leur piété et de leur foi, de la piété et de la foi
de tout un peuple.

La même foi des anciens jours persiste encore dans la Bretagne: si l'on en
doutait, que signifient ces signes multipliés d'une piété qui ne
s'affaiblit pas, ces écharpes de cachemire, dons des femmes de
l'aristocratie, qui couvrent les autels de la cathédrale de Tréguier, et
ces offrandes du pauvre, ces faisceaux de béquilles appendues au Folgoat
par les infirmes guéris? et ces pèlerinages de milliers d'hommes qui,
chaque année, viennent, comme une armée, entourer de leurs longues lignes
aux cent replis l'église de Sainte-Anne d'Auray? et ces tableaux miraculeux
qui tapissent du haut en bas l'église de la mère de la Vierge, trop petite
pour ce musée chrétien incessamment renouvelé? A chaque pas s'élèvent des
chapelles et des églises neuves: à Saint-Brieuc, on en construit plusieurs
à la fois; Lorient, ville toute peuplée de marins et de soldats, vient
d'élever à ses portes une église dans le goût du XIVe siècle; Vitré donne à
son église un clocher neuf et une chaire sculptée; les petits villages
dressent, dans leur cimetière, des calvaires à personnages comme au moyen
âge; le calvaire de Ploezal, entre Tréguier et Guingamp, est daté de 1856;
Dinan restaure et agrandit sa belle église de Saint-Malo; Quimper lance
dans les airs deux flèches hardies sur les tours de sa cathédrale; la
chapelle de Saint-Ilan, modèle de grâce et d'élégance, s'élève toute
blanche, au bord de la mer, au milieu des toits calmes de sa colonie
pieuse; Nantes, en même temps qu'elle bâtit plusieurs églises nouvelles,
achève son immense cathédrale, dôme de Cologne de la Bretagne, auquel tous
les siècles ont mis la main, et construit cette église Saint-Nicolas,
reproduction presque parfaite de l'art religieux au temps de saint Louis,
oeuvre digne des plus beaux temps de l'art religieux, et qu'a suffi à
accomplir en moins de dix ans le zèle de son pasteur et la piété de ses
enfants, avec le produit de leurs aumônes et de leurs dons. Il y a quelques
années, à Guingamp, on dédia à la sainte Vierge une chapelle placée à
l'extérieur de l'église: statues peintes des douze Apôtres, autel
resplendissant, voûte azurée aux étoiles d'or, nulle dépense ne fut
épargnée, nulle décoration ne parut trop splendide pour orner le sanctuaire
de la Vierge; il s'y trouva cinquante mille personnes le jour de
l'inauguration. Ce sont là les fêtes nationales des Bretons; ailleurs, les
peuples se pressent au passage des princes ou aux anniversaires de
révolutions qui se succèdent; eux accourent de toutes les parties de la
Bretagne pour assister au couronnement de la Reine du ciel.

Et quelle piété, quel recueillement, quelle gravité dans le maintien de ces
hommes et de ces femmes agenouillés sur le pavé des églises! Ce n'est qu'à
la Trappe que j'ai vu une absorption aussi complète de l'être humain dans
une pensée qui le remplit: il semble que toutes les fonctions de leur vie
soient anéanties; immobiles dans leur prière, ils demeurent en cette
contemplation absolue où l'on se représente les saints, envahis par un
sentiment de vénération, de soumission et d'humilité, où l'homme disparaît
et où il ne reste plus que le chrétien. Voilà ce qui est plus expressif que
tous les monuments; ces actes journaliers d'une dévotion toujours égale
montrent l'état habituel de l'âme.

Traversez, un jour de marché, la place de quelque ville ou bourg du
Finistère: l'aspect en est varié et animé; ce marché, c'est une file de
petites voitures, et sur toutes ces petites voitures, toutes sortes de
marchandises, des rubans de velours et des boucles pour les chapeaux
d'hommes, des ornements de laine tressés sur des roseaux pour les
chaussures des femmes, des épingles bariolées, à dessins enroulés avec des
perles de verre, des porte-pipes de bois, de petites pipes microscopiques,
de petits instruments pour allumer la pipe, etc. Sous les tentes de ces
petits magasins roulants, une foule d'hommes et de femmes, les femmes avec
leurs coiffures de diverses formes, leurs grands fichus blancs arrondis sur
le dos et finissant en deux pointes sur la poitrine; les hommes avec leurs
braies étroitement serrées, tombant très-bas et attachées sur les hanches,
de manière à laisser passer la chemise entre la braie et la veste, le
chapeau aux grands bords recouvrant leurs longs cheveux souvent relevés
dessous et le bâton à la main, ne se pressant pas, marchant à pas comptés,
faisant leurs marchés sans hâte. Mais voilà midi: de la haute tour du
clocher de l'église voisine, tombe le coup retentissant de midi; les douze
coups lentement résonnent; aussitôt, à ce dernier coup, tout mouvement
cesse, tout le monde s'arrête, tout se tait, un grand silence plane sur la
place; tous ces hommes, d'un même mouvement, ôtent leurs grands chapeaux,
leurs longs cheveux tombent sur leurs épaules, et tous se mettent à genoux,
se signent et murmurent à voix basse l'_Angelus_. L'étranger, au milieu de
cette foule prosternée, s'étonne lui-même de rester debout, et s'incline
comme involontairement. Puis la prière de la Vierge finie, ils se relèvent,
le mouvement recommence, et l'on entend sur la place ce bruit sourd qui
ressemble au murmure de la mer éloignée.

Il me semble les voir encore dans l'église de Cast (Finistère). C'était un
dimanche, à l'heure des vêpres; la cloche sonnait dans le clocher à jour,
et, sur la route, devant l'église, était amassée une grande foule, hommes
et femmes, causant par groupes, doucement et sans bruit. La cloche cessa de
sonner; les groupes se rompirent aussitôt, se séparant en deux bandes, d'un
côté les femmes, de l'autre les hommes, se dirigeant vers l'église. Les
femmes entrèrent les premières; en un moment, la nef en fut remplie; au
milieu, les jeunes filles de la confrérie de la Vierge, toutes en blanc,
mais toutes les vêtements ornés de broderies d'or et d'argent, des rubans
d'or serrant le bras, des ceintures d'argent et d'or ceignant la taille et
retombant en quatre bandes par derrière sur la jupe plissée, le coeur d'or
et la croix sur la poitrine; dans les contre-allées, les femmes et les
mères, en costume plus varié, et vivement coloré, des coiffes à fonds bleus
et jaunes, des rubans bleus lamés d'argent sur le casaquin brun, des jupes
rouges, des bas à coins brodés d'or. Toutes étaient à genoux sur le pavé,
la tête inclinée, le chapelet entre les mains, dans un silence recueilli.

Puis, quand les femmes furent placées, une autre porte s'ouvrit par un côté
de l'église, c'était le tour des hommes; ils entrèrent, à la file, d'un pas
grave et lent, et c'était un spectacle étrange et imposant. Autant les
femmes, dans leur costume bariolé, étaient scintillantes de vives couleurs,
autant celui des hommes était simple et sévère, ce qui saisissait
l'attention, ce n'étaient pas leurs vêtements presque uniformes, leurs
longues vestes brunes, seulement bordées d'un galon rouge, leurs larges
braies bouffantes; c'était leur tête carrée, les longs traits de leur
physionomie, ces grands cheveux plats, couvrant entièrement leurs fronts
comme une toison épaisse, et descendant en longues nappes sur leurs épaules
et sur leur dos jusqu'au milieu des reins. Tous, enfants et hommes faits,
portaient le même costume, tous leurs longs cheveux noirs qui, à l'air,
prennent une teinte d'un roux sombre, et sous ces longs cheveux tombant sur
les sourcils épais, leurs yeux avaient une expression énergique et je ne
sais quelle fermeté dure. On eût dit que ce n'étaient point des hommes de
notre pays et de notre temps; ces visages graves et immobiles, les regards
brillants qu'ils attachaient sur l'étranger, comme pour pénétrer sa pensée,
ces chevelures incultes qui chargent leurs gosses têtes comme des crinières
de bêtes fauves, donnaient l'idée d'un peuple à part; on pensait à ces
tribus des déserts de l'Amérique qui errent encore sur les frontières, des
races modernes, et qui, avec leur parole brève et sentencieuse, leurs
gestes rares, leur démarche solennelle, semblent garder le mystérieux
secret des premiers jours du vieux monde.

Ils défilèrent un à un, s'inclinant profondément devant l'autel, et
s'agenouillèrent à leur tour sur la pierre, entourant entièrement la grille
du choeur. C'était là, la vraie assemblée des fidèles; les hommes, comme
une forte milice, en avant; les femmes derrière, foule plus humble; tous
ayant oublié tout le reste, ne vivant plus que d'une pensée, tout à Dieu.
Car Dieu n'est pas pour ces barbares ce qu'il est pour nous; nous,
habitants civilisés des villes, nous cherchons à expliquer Dieu; même à
genoux dans ses temples, nous l'analysons, nous commentons ses actes, nous
doutons peut-être s'il existe. Ils n'ont point, eux, ces vaines pensées,
méditations stériles: pour eux Dieu est, ils le savent, ils le croient; il
a fait le ciel sur leurs têtes, la terre qui produit leurs moissons, il les
a faits eux-mêmes, il les conserve ou les reprend; c'est l'Invisible qui
peut tout, au fond des cieux et partout à la fois, et, sous ce
Tout-Puissant, ils se voient bien petits, ils se prosternent et ils
adorent.

La prière, a-t-on dit, semblable aux battements du coeur, entretient la
vie. Le peuple breton croit et prie; une force est au dedans de lui, la
religion, source de sa virtualité, qui atteste que non-seulement il existe,
mais qu'il vit.



III

Les pierres.

=Le Morbihan.--La presqu'île de Rhuis.--Locmariaker.--Plouharnel.--Carnac.=


Le Morbihan n'a conservé ni la langue, ni l'ancien costume breton; au
premier aspect, il ressemble au reste de la France; mais ce n'est là que la
surface; pour les moeurs, le respect des traditions, le culte de la
famille, la piété et la foi inébranlable, il ne le cède à nulle autre
partie de la Bretagne. Nulle part le sentiment royaliste ne se montra plus
vif au moment de la révolution; c'est dans le Morbihan que la guerre des
chouans se perpétua avec une ardeur toujours renaissante; ce furent ses
côtes que choisirent les émigrés pour y débarquer et y recommencer la
lutte; c'est à Quiberon qu'ils combattirent, à Auray qu'ils succombèrent, à
la Chartreuse que sont entassés leurs os, et, pour tout dire en un mot, le
nom du Morbihan ne se sépare pas du nom de Cadoudal.

De même aussi, c'est à sainte Anne d'Auray que se fait le grand pèlerinage
de Bretagne: sainte Anne est la patronne de la Bretagne, comme saint Yves
le patron; mais saint Yves n'a que le respect des peuples, sainte Anne en a
l'amour; ils donnent à sainte Anne une part presque égale de l'affection
tendre et pour ainsi dire filiale qu'ils ont vouée à la sainte Vierge. Le
pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray n'attire pas seulement des habitants du
Morbihan; durant plus de quatre mois, des points les plus éloignés de la
Bretagne, par tous les chemins, on voit arriver des hommes, des femmes, des
enfants, des vieillards, qui ont quitté leurs champs, leurs maisons, leurs
travaux, pour vénérer en sa chapelle préférée la mère de celle qui enfanta
le Sauveur. Et quelle piété! quelle dévotion! Dès que, de loin, dans la
lande où ils marchent par groupes, le chapelet à la main, ils aperçoivent
le clocher de l'église, tous aussitôt se prosternent à genoux, le front
courbé, murmurant une prière à voix basse; puis ils se relèvent, s'alignent
sur deux rangs, et, la tête découverte, à pas mesurés, s'avancent vers
Sainte-Anne, où leurs cantiques, qui emplissent la campagne, annoncent
l'arrivée de nouveaux pèlerins.

Là, l'on rencontre alors tous les costumes, on entend tous les dialectes de
Bretagne; le centre de la Bretagne, ce n'est ni Rennes, ni Nantes, ni même
Quimper: c'est ce petit village du Morbihan, Sainte-Anne d'Auray.

Le sol même a un caractère particulier: il n'y a pas un étranger qui n'en
soit frappé; c'est la vraie terre celtique. A chaque pas, des menhirs, des
dolmens, des carneillous, des tumulus; les champs sont entourés de
quartiers de roc, débris de dolmens renversés; dans la lande, parmi les
verts ajoncs, surgit le cône gris d'un menhir isolé; sur le bord du chemin
est affaissée, semblable à un grand animal pétrifié, une pierre branlante,
masse énorme, qu'un enfant, en la poussant du doigt, met en mouvement;
partout la terre porte les indestructibles marques de son antiquité.

Et la configuration du pays est d'accord avec ce caractère si déterminé. Le
golfe du Morbihan, qui donne son nom à cette partie de la Bretagne, ne
communique avec l'Océan que par une passe étroite; s'avançant longuement
dans les terres où il découpe de profondes anses, semé d'îles que l'on
compte par centaines, qui s'élèvent blanches et sans arbres, au-dessus de
ses flots calmes, et entre lesquelles passent et disparaissent les barques
de pêche, c'est un lac presque fermé, une mer intérieure, la mer de
Bretagne. Au fond, la vieille ville de Vannes qui armait de grandes flottes
pour défendre l'indépendance gauloise contre les Romains, et, de chaque
côté, s'étendant comme des bras, la longue presqu'île de Rhuis et la langue
de terre au bout de laquelle est assis, regardant la mer, Locmariaker, qui
déjà existait au siècle de César.

Autour de ce vaste bassin du Morbihan, convergent et se sont comme donné
rendez-vous les monuments des vieux temps. Ici, dans la presqu'île de
Rhuis, d'abord le château à quatre faces de Sucinio, tout ruiné à
l'intérieur, les portes et les fenêtres ouvertes au vent, mais au dehors
solide et presque entier; gris, triste et inébranlable, il est resté debout
comme une sentinelle qui garderait l'entrée de la presqu'île. Plus loin, le
couvent de Saint-Gildas, au bord de l'Océan, où vécut quelque temps
Abailard; puis, tout au bout, un haut monticule au milieu de la campagne
plate, le tumulus de Tumiac, amas immense de couches de terres et de
pierres alternées: de son sommet, vous dominez deux mers, le Morbihan aux
côtes dentelées, et le vaste Océan, et dans l'Océan, les îles autrefois
détachées de la terre, Hédic, Houat, Dumet, Belle-Isle, qui ferment au loin
l'horizon. Dans l'intérieur de la pyramide armoricaine, sous vos pieds,
sont les chambres sépulcrales où ont été ensevelis les chefs des peuples.

Tel est le côté de la presqu'île de Rhuis; sur l'autre rivage, relié à
celui-ci par quelques pierres druidiques jetées çà et là dans les îles du
golfe, vous apercevez tout à la fois plusieurs hauts tumulus comme celui de
Tumiac; les dolmens et les grottes se succèdent, et les menhirs ne se
comptent pas. Tout autour de Locmariaker[1], dont le nom si parfaitement
breton étonne l'étranger, sont dispersés une quantité de monuments qui
attestent l'existence d'une cité puissante. C'est parmi ces monuments que
se trouvent la _Table de César_ et le _Grand Menhir_. La voilà, dans une
lande, cette fameuse table, dressée encore sur ses piliers qui, depuis deux
mille ans, n'ont pas bougé; épaisse et large tranche de roc qu'on dirait
coupée dans une montagne, elle est élevée en équilibre plus haut que la
taille d'un homme, et elle a paru si gigantesque aux peuples qu'ils n'ont
pas cru qu'elle pût porter un autre nom que celui de César, du géant qui
les avait vaincus.

    [Note 1: Le village du Loc consacré à Marie.]

Faites quelques pas encore dans la lande, à travers les ajoncs épineux,
vous êtes arrêté par une masse immense étendue sur le sol. C'est le _Grand
Menhir_, le plus grand que l'on connaisse: de la pointe à la base, il a
soixante-quatre pieds de long; obélisque colossal, il s'élevait jadis dans
la vaste solitude de ces champs, au-dessus de tous les menhirs d'alentour.
Depuis des siècles, il gît renversé à terre, et tel était son poids, qu'en
tombant il s'est brisé en quatre morceaux; ils sont là, à la suite l'un de
l'autre, à l'endroit où ils sont tombés; on dirait des tronçons d'un
formidable serpent antédiluvien. Nul n'a songé à les changer de place.
Comme soudés au sol, ils dureront autant que le sol même.

Trois ou quatre lieues au delà, vous rencontrez les grottes de Plouharnel.
En revenant de la presqu'île de Quiberon, au moment où l'on jette un regard
derrière soi pour regarder encore la mer, la mer qui tout à l'heure ne se
verra plus, on aperçoit, dans un champ, de grosses pierres peu élevées
au-dessus du sol; de loin, on les prendrait pour des dolmens renversés et
on est près de les dédaigner; mais entrez dans le champ, et le rocher qui
vous semblait couché à terre, vous reconnaîtrez que c'est le toit d'un
édifice enfoui dans le sol. Il faut, en effet, descendre de plusieurs pieds
pour pénétrer dans l'intérieur: alors vous avez devant vous une allée
droite, formée de larges rochers plantés en terre, comme une muraille; au
bout de cette allée, une chambre arrondie, et, sur le côté, une petite
chambre communiquant avec la grande et qui en est comme le cabinet[1].

    [Note 1: L'allée est large de trois pieds, la chambre longue de dix
    et le cabinet de six. Ces grottes ont été découvertes il y a peu
    d'années.]

Le tout est recouvert des rochers que vous voyiez de loin, et qui,
semblables à des dalles monstrueuses, scellent ces sépulcres vides. Trois
grottes s'alignent à côté l'une de l'autre, parallèles et de même longueur,
sépultures familiales où, près de la dernière demeure des parents, avait
été réservée la tombe du petit enfant.

Mais voici Carnac, et ses célèbres et indéchiffrables alignements: à mesure
qu'on approche de Carnac, à droite et à gauche, se dressent, dans les
champs, de hautes pierres par groupes de douze ou quinze; l'un de ces
groupes, le plus considérable et composé des plus gros blocs, s'appelle le
_Camp de César_; car c'est toujours ce vainqueur que l'on rencontre en
notre France, comme Alexandre et Sésostris en Asie, comme Napoléon en
Égypte, en Syrie, dans l'Europe entière: l'homme ne créant pas, ce sont les
destructeurs d'hommes qui saisissent le plus l'imagination des nations et
dont elles consacrent le nom.

Ces groupes de rocs isolés sont comme les avant-postes d'une armée. Bientôt
on se trouve au milieu de l'armée elle-même. Tout d'abord, on n'éprouve pas
cette stupeur dont parlent les voyageurs. C'est que là, comme en toutes les
recherches de sa vie, l'homme, au milieu des choses où il aspirait, les
possédant et les tenant en sa main, n'a qu'un étonnement, c'est qu'elles
soient si peu; dans les montagnes, touchant les pics que coupent en deux
les nuages, il se demande si ce sont là les Pyrénées ou les Alpes. De même
ici: entre ces milliers de rocs, vous ne saisissez pas leur énormité et
leur multitude. Mais si, du haut d'un de ces blocs couchés à terre comme un
monstrueux animal des premiers temps du monde, vous regardez devant vous,
vous voyez s'allonger jusqu'à l'horizon, immobiles et muettes, les longues
rangées de pierres levées sans nombre.

Elles s'étendent, en effet, en lignes droites, régulières, également
séparées l'une de l'autre comme si le commandement d'un général eût écarté
largement les rangs pour en passer la revue; dans ces rangs, chaque soldat
est un roc roide, le pied profondément enfoui dans le sol, les plus petits
au bas des files comme à la queue de l'armée, les plus grands en tête;
l'homme de nos jours qui les mesure, debout à côté de ces colosses, atteint
à peine leurs genoux. Pas une marque d'ailleurs, pas une inscription; blocs
informes, recouverts d'une teinte grise, ternes et sombres, ils semblent
refléter les images mornes d'un éternel ciel de décembre.

La lande où ils sont plantés, sèche, âpre, s'étend à l'entour déserte et
silencieuse. Ici, savants et ignorants admirent et interrogent. Qui a fait
cela? comment l'a-t-on fait? dans quel but l'a-t-on fait? Nul ne le sait,
nul ne l'explique. Quel peuple, pour laisser une trace ineffaçable de son
passage, a amassé, apporté ici ces lourdes masses et les a dressées vers le
ciel, comme les bras pétrifiés de géants ensevelis? Celtes? Gaulois?
Kymris? Nul ne répond: un peuple nombreux a été, on ignore même son nom! Ce
peuple connaissait-il les secrets d'une mécanique puissante pour avoir
soulevé ces rochers grands comme les assises de Balbeck et de Memphis? Ou
si, à force de bras, il les a arrachés de la terre, amenés et plantés en
rangs rigides, quelle pensée l'animait? Est-ce un temple? quelle foi!
Est-ce une sépulture? quel symbole caché! Une catastrophe sans précédents
a-t-elle couché dans cette lande une race entière? un choc soudain a-t-il
ouvert la terre? l'Océan, faisant un pas, a-t-il en un instant couvert une
nation de sa nappe remuante, puis, en se retirant, tout emporté? Et les
peuples voisins auront marqué la place de ce peuple évanoui par ces rocs
inébranlables, témoignage mystérieux d'un désastre qui ne sera jamais
raconté!

Il y a quelques années, le savant, le poëte qui a recueilli, annoté et
traduit les chants bretons, désira sauver de la destruction un dolmen
qu'une route nouvelle allait renverser, et obtint l'autorisation de le
transporter dans le parc de la belle habitation qu'il occupe près de
Quimperlé. L'entreprise semblait aisée. C'était un dolmen de moyenne
grandeur, et la distance à parcourir était seulement de quatre lieues. Mais
lorsque l'on se mit à l'oeuvre, on vit surgir les obstacles: hommes et
chevaux pouvaient à peine ébranler la table du dolmen, ce ne fut qu'en
augmentant hors de toute prévision le nombre des uns et des autres qu'on
parvint à la mettre en mouvement; on y employa dix-huit hommes, cinquante
chevaux et l'on mit dix-sept jours à l'amener à la place qui lui était
destinée; les treuils, les poulies, les leviers, les rouleaux, les levées
de terre, les moyens dont dispose l'industrie moderne et ceux dont on
suppose que se servaient les peuples celtiques, on usa de tout
successivement, et il arriva plus d'une fois que l'on ne fît que cent pas
dans une journée. Cette entreprise, si nouvelle dans cette vieille contrée
qui avait perdu les traditions des ancêtres, émut toutes les populations
des environs; on accourait de plusieurs lieues, on faisait haie le long des
routes pour voir marcher la _grande pierre_; beaucoup doutaient qu'elle fût
jamais rétablie sur ses piliers, et, quand elle s'enfonçait lentement dans
les chemins rompus, il semblait qu'elle y dût toujours demeurer. Elle
arriva enfin à la porte du parc; ce fut un jour de fête, elle entra comme
en triomphe, un enfant était monté dessus, portant des fleurs dans ses
mains, la foule poussait des acclamations; ce peuple célébrait le succès
d'avoir remué une pierre, lui dont les aïeux dressaient et alignaient les
rocs par milliers.



IV

Quiberon.

=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des
martyrs.=


Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens
du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte
armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,
une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces
bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont
entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux
compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois
chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à
Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux
sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains
commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris
de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la
Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà
les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments
sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui
envier.

C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que
débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les
armes à la main, reconquérir leur patrie.

On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:
c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,
Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et
Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,
poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés
aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de
retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on
entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y
attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient
franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie
des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés
croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de
l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais
non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à
Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une
expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés
en Bretagne.

Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et
Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la
Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la
remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient
une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche
contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup
devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur
le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait
favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on
souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris
de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait
de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le
pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;
l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée
populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés
jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans
tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince
apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à
grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.

Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de
ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent
dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu
qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de
l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un
plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.
Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,
sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes
et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:
les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours
pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la
Convention, à _plusieurs centaines de millions_.

Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait
partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier
qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de
l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la
marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents
épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand
nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du
moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont
plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;
l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de
Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup
d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,
nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,
spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de
vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le
mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent
vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait
soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui
animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car
l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais
eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé
entières ces vaillantes et généreuses vertus.

    [Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban
    de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]

Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès
le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout
échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que
Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour
qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,
l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se
trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,
diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,
officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil
arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est
le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent
que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de
partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,
ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois
semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15
juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,
attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois
plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter
leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en
Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne
songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au
moindre échec vont déserter.

Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les
vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de
Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de
la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français
mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit
leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des
cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent
dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des
transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;
les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des
vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux
dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris
incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se
retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons
d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les
allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.

    [Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]

Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le
terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer
sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la
Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les
bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,
dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de
combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.

Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée
au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui
accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du
chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son
dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se
mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir
formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En
vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du
commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments
républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,
murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre
française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et
ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles
aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend
celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre
le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu
de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre
serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été
étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne
dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la
ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au
débarquement.

Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne
voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait
un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux
émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et
le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient
là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues
de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des
flots.

Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;
ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on
va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la
jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec
magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.

Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première
tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé
pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques
lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière
attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée
sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux
par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).
Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les
plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de
hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut
perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un
contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son
chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre
qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et
les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui
devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.

    [Note 1: Des agents de l'intérieur.]

Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils
ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,
quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils
marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et
défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;
puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une
décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont
hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?
Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur
prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et
désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne
les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas
qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter
vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les
républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon
ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur
disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est
battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se
sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant
eux.»

C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient
toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne
savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en
périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux
vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par
terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des
feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance
du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des
républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour
cette fois[1].

    [Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»
    dit-il, et il continua à commander.]

Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les
premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20
juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre
désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les
émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée
presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui
livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du
dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader
les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une
armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,
depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient
devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous
fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la
tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.
Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule
éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et
on les emmena comme des troupeaux.

A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller
mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu
l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant
ses fautes par la mort du soldat.

Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment
débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens
soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces
sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,
près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre
la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,
n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre
que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et
il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,
secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous
nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du
moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une
mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»
mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée
d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la
pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas
fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les
généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de
Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!
Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et
quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.

    [Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le
    vicomte de la Villegourio).]

C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée
avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie
du massacre des émigrés.

J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de
chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment
solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard
des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le
biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et
conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la
Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les
pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à
Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses
du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours
enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en
Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la
conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas
capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient
pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on
imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.

    [Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent
    sur le fait qu'il y eut capitulation.]

Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la
relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues
années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:
«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont
déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser
rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui
répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre
bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les
émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,
dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son
nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,
répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je
mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»

    [Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,
    Londres, 1795.]

Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le
général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas
les armes.

    [Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui
    conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le
    général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]

Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme
sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de
meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites
cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du
jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant
son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que
signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à
fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais
non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et
là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,
envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister
entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la
vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas
que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se
rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand
l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la
douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant
la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant
Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les
émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats
présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est
vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire
se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et
tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est
obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut
que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge
qu'est donnée la mission de condamner ces Français!

    [Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de
    Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]

L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût
écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même
assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses
passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le
plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.
Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,
citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour
l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de
ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les
regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils
abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre
eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur
défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort
qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient
quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait
égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes
pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite
tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le
bourreau.

Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des
émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le
même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme
Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,
Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse
calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni
emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour
leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines
passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces
victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans
l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de
quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à
qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,
qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la
mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles
sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait
qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces
prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal
frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains
disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un
ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les
lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se
joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils
comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières
nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce
jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on
accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas
sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans
son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,
l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du
souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons
étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et
ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la
force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,
aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la
prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées
de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au
milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et
au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les
soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et
répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui
retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus
rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant
instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui
serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade
éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure
venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,
d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la
prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les
prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,
douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne
pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs
fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce
qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de
la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient
qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient
le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme
entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,
les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort
heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles
actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle
force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du
devoir et par la foi!

    [Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la
    Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,
    par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier
    de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par
    le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron
    Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par
    le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de
    Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.
    Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont
    surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de
    la Révolution.]

    [Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un
    officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui
    étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]

    [Note 3: Chaumereix.]

    [Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du
    peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les
    prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le
    Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait
    été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de
    l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et
    de Vendée_.]

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui
excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,
brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de
cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la
jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.
Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne
fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un
verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la
mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre
famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la
capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie
universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:
une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les
autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur
table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt
il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la
tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.

Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une
suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa
sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la
liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup
arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine
fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent
l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves
gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de
l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un
mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est
frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le
plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne
s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un
pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande
âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se
jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand
la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux
cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux
lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés
et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,
marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient
émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du
supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots
comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et
qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai
l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se
mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,
mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du
jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes
emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,
en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui
eût été grand pour la gloire de la patrie!»

Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis
le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit
Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à
Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de
_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le
soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt
par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et
obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et
s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine
recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les
corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.

Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on
les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été
élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces
inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce
champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie
longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et
silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription
au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est
une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française
est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la
Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme
que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers
de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand
Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous
d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes
familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les
noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de
notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,
d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La
Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de
Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils
des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,
Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de
l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était
au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine
de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps
de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,
d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la
Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,
Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement
résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,
Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la
capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate
anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de
ses compagnons, etc., etc.

«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean
IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre
recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»

    [Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]

Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à
secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près
eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à
terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,
Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,
s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les
marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près
d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba
au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de
Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].

    [Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]

«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la
main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur
roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient
pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des
larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»

    [Note 1: _Mémoires_.]

Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme
Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,
l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;
et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.



V

Les Rochers.--Combourg.

=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=


En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on
longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce
mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la
grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,
les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels
s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une
assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un
château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la
teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au
temps de madame de Sévigné.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus
que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent
somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme
qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point
ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit
pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si
gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et
réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque
lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un
monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce
et légitime royauté.

Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits
reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à
l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes
d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,
elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses
à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,
et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de
Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques
de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.
Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au
rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en
boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que
nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,
avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans
ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces
hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans
les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres
sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de
magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,
les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi
laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son
papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,
gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main
et dont on s'arrachait des copies.

Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à
grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des
arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son
temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.
Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le
plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme
un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à
l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et
landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:
tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se
retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme
par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la
tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous
envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le
pas.

Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent
toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus
«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues
couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»
C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit
livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de
saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le
plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle
ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont
elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon
pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant
un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de
dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en
temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands
et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où
il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et
la solitude.»

Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus
beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et
la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de
Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on
ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de
ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»
prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!
la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une
allée «où le couchant fait des merveilles!»

Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui
dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des
phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par
les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le
monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du
spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères
faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.

Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit
bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de
boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le
lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,
le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle
recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le
cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits
ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait
pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé
des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec
un grand feu.»

Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la
méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en
compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que
l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,
dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que
l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à
l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande
différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux
endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer
qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des
histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,
Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint
Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle
a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés
de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse
prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un
moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.

Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société
de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et
madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,
l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les
continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute
leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser
avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la
vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,
cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui
s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la
femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si
attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,
écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles
qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui
mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,
la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait
à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les
juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en
s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des
moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la
force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus
rares qualités des grands écrivains.

Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là
quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à
propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse
ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce
peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on
va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au
contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa
jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre
colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses
Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un
désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur
suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible
forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les
habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le
père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et
n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la
présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa
femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de
fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat
sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage
comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la
main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une
famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de
montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils
sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups
d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le
commencement.

A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à
Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les
marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que
l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des
_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on
le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non
pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux
maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées
l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de
Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de
l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château
est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait
partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.

Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,
ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut
perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le
même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,
étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits
entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient
grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands
châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que
chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on
cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les
a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite
n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes
y seraient gênées.

Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes
sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de
Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à
fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne
l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à
Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot
attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un
bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.
de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la
table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et
où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de
rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!
tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de
moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je
suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!
On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination
qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un
contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,
que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au
manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette
humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus
dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en
tient compte.

Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de
Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;
c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et
madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au
contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être
en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il
n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme
dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à
l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers
chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se
fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,
plus on la connaît, plus on désire la visiter.



VI

Saint-Ilan.

=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=


Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une
lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment
découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette
chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie
d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la
renaissance morale et au dévoûment.

Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les
ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui
descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres
plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout
une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers
sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes
garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue
régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les
disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,
le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la
réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et
sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se
figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les
enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du
vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de
l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques
successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les
champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques
prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],
ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère
féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de
leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,
l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le
signe de la croix.

    [Note 1: M. Ach. du Clésieux.]

Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf
manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la
mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne
l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite
il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence
sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des
flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur
écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,
lui qui change incessamment.

    [Note 1: M. Sainte-Beuve.]

On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la
famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous
l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,
le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,
quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du
prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre
de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent
inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et
sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce
_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils
conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en
leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,
ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se
change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les
transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.

    [Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]

Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on
médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur
vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.

Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps
des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti
jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de
sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il
instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,
sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où
l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue
des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans
bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,
avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,
l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des
filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus
naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître
respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure
bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil
de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale
qui semble protester et revendiquer son antique gloire.

Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,
nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de
guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps
à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:

  Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,
  S'apprête un combat, combat de renom.

Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le
pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait
suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune
Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre
accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,
s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:

  J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,
  Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;

ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:

  Treize combattants tombés sous ses coups!
  L'insolent Lorgnez, le premier de tous.
  Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,
  Et se délassait à les regarder[1].

    [Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]

Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et
cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la
Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant
d'héroïques morts.

Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas
qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère
vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de
Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une
place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine
la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table
hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La
tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de
l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,
en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se
recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.

Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers
l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis
longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de
guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous
les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le
dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se
trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,
où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,
Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au
haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui
accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et
soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la
France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer
par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à
travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,
entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord
heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de
la foudre.

Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui
combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se
fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il
écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine
d'une armée qui fuit dans les ombres.

Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc
Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se
sont passés,

  Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:
  Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Une larme brilla dans ton oeil expressif,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Et ton front devint fier comme un jour de combat.
  Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,
  D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.
  Le matin, le clairon annonçait le réveil;
  Je te vois, devançant le lever du soleil,
  Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,
  Et par des chants pieux ranimer leur courage.
  La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,
  Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,
  Le mien était d'ouvrir à ces intelligences
  Les régions de l'âme et des humbles sciences;
  Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,
  Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,
  Retenant mieux que lui le sens de la parole,
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,
  Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!
  Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].

    [Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]

Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a
saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant
_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la
grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,

  Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!

Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces
quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire
éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il
avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement
douées, il avait déjà oublié.

Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur
solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon
sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après
qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de
sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,
grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace
lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!

    [Note 1: Amédée Pommier.]

  Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un
irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec
eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux
éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la
brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau
vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:

  Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!
  La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,
  Fait naître sur ta joue un reflet de corail,
  Quand tu t'émeus de ce baptême[1].

    [Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]

Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la
famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et
d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons
des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie
de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps
déjà, idéalisa en ces beaux vers:

  . . . . Sur un rocher, devant l'éternité,
  Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
  Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,
  Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
  A prier pour renaître, à finir de mourir,
  A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,
  A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;
  Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;
  Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,
  Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie
  Chantant sur une lyre![1] . . . . . .

    [Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]

Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe
quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions
diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets
précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,
ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule
toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie
ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant
lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,
charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et
aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer
les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,
suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se
rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;
et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se
recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les
accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps
assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse
une flamme comme d'un foyer immortel!

Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de
la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses
grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,
parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du
_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard
et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de
fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent
mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en
l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les
huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,
ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une
large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait
suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

    [Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies
    intitulé: _Une voix dans la foule_.]

  De toutes les cités ô cité souveraine,
  Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,
  De sourds mugissements ou de vastes clameurs?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,
  Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,
  Animant les marteaux, la scie et les leviers,
  Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,
  Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris
  Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!

Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,
de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se
confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles
ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un
accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre
au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il
possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il
condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses
vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les
_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;
il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,
et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.



VII

La mer.

=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=


Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
à la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
l'arrêter et la fixer.

La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
semée de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.

De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
matelots et leur indique la route du port.

A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.

Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.

C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.

A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
le plus puissant arsenal de la France.

Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
sont invisibles.

    [Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
    pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]

Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
société dont ils étaient séparés comme des damnés.

Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
d'un brasier étincelant.

Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
deux cents ans.

Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
tempête de la guerre!

    [Note 1: Isaïe, XXI, 10.]

La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.

Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!

Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
étroite et frêle, comme des ombres.

Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.

Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
un menhir.

Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
mer nue, un navire perdu dans l'immensité.

Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.

Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
terreur secrète et d'une tristesse solennelle.

C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.

Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.

Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
cesse ses systèmes.

Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
était précipité dans un gouffre.

Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
dévora.

L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.

De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
plus qu'une surface de sable uni.

Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
amants d'une nuit de Dahut.

Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.



VIII

Saint-Florent.

=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=


La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées,
aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et
l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale
arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un
gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne
se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.

C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais
la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et
retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au
ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les
barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville
noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent
que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves
qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur
les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents
caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs
boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe,
chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des
branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à
l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.

Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui
m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que
je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue
à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes
incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et
Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu,
reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et
féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire
de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette
esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort,
d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un
autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre
les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent
et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve,
et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être
domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance
comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre
s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit
coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en
ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.

Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce
bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet
autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il
fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est
ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le
premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière:
c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.

Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de
trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au
haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à
la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur
avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les
ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas
partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement,
quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons
voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait
traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte,
menaçait la place et les rues.

On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné
de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée
générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les
bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule
d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le
feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut
déserte; personne n'avait été tué.

Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des
angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et
découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent
sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le
canon est pris.

Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin,
jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à
la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout,
debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour
ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du
foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et
focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a
appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été
vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les
champs de bataille de la Vendée.

Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine,
cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec
les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant,
se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant
d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé,
galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas,
Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le
bruit du canon lointain?

Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars,
Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé
enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et,
comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord,
pour y prolonger sa lutte et sa vie.

Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville,
Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient
de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de
mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel
repos.

Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans
un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.

La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que
quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des
prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y
avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule,
une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise,
qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en
défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri
général, la volonté du peuple.

Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en
entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp
alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à
quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la
souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la
dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je
demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»

C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici,
ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert
par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le
regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober
un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa
bouche entr'ouverte, va s'échapper!

    [Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de
    Saint-Florent.]

Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible
choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime
qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et
ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La
Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la
porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller,
s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!

Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule
qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes,
jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu;
il n'en resta pas un à Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces
prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs
libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens,
à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où
elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui
marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un
des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit
que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie?
demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande
partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y
conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans,
en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa
botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il
arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit
hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors,
de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple
vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient:
Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre
présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces
sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir
inoffensifs sur le sable.

Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans
l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces
détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et
loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus
n'avait pas souillé ces luttes fratricides.

J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là
s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le
couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux
républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les
confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements
extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le
pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on
l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts
américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue
pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de
Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il
avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa
foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son
épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent:
le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé
de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à
demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta
ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la
maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa
l'incendie dévorer le couvent.

Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer
l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été
brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est
l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui
emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans
ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en
laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs
vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il
reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés,
marqués que par des débris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été
mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en
face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce
paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier
rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute
naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en
chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par
lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le
plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le
conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le
faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que
Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand
il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces
simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui
la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse,
dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but
sublime où il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de
Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen
cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite
place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue
gît dans l'humble cimetière de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à
Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a
expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une
statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte
Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces
restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion:
dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le
tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme,
un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à
des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est
à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue
brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la
tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce
siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la
religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule
gardienne des généreux souvenirs.

    [Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]



IX

Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.

=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=


La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
petite chapelle, rendre grâces à Dieu.

La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
étonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.

Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
l'ornementation la plus fantastique.

Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
animées, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
drame, la vie en marche comme une armée.

Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
côté du passé comme à Cesson.

La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
haut!

Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
de notre temps.

Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.



X

Saint-Nazaire.

=Le nouveau port et la nouvelle ville.=


La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
Saint-Nazaire.

Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.

Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.

Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
seulement un port, il sera une ville forte.

Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
et les emporte.

Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
nous en vivons.

Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.

Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
Allons! allons! pressez-vous! avançons!



XI

Les lutteurs.

=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=


Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi
des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les
divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le
pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la
religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été
décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,
d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le
choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet
entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre
d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la
prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.

Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,
semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles
bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses
étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,
au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des
cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule
d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul
ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,
cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même
n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une
humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.

Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins
accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier
Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu
le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,
font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de
longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont
point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la
place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun
cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides
et les rendez-vous des jeux, déserts.

Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.

Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de
pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au
pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont
été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par
les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que
célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers
que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que
dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du
Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas
diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont
toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule
toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.

Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.
Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers
siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en
cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,
veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une
fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition
antique[1].

    [Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée
    par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la
    plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné
    dans la nation armoricaine.]

Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on
l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra
tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes
hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses
robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,
infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce
sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui
font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la
meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un
ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents
magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent
suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes
dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de
travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges
boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en
soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars
du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,
à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;
on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente
rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff
du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.
Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui
qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie
des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.
Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;
mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de
ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par
delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de
la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le
front dans la main.

    [Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]

Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de
celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.
Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,
aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite
rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,
bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète
l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les
deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de
moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou
à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie
vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,
le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui
ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.

    [Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze
    moulins.]

Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus
profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.

C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,
qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur
une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs
victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la
tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.
Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et
en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on
voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout
étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel
éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme
si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.
Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en
souvenir de Virgile et d'Homère.

La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus
opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs
costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe
leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui
s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et
haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au
vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de
la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli
des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie
et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:
nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs
coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,
appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs
cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des
ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au
poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de
mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour
du cou et des épaules une courbe gracieuse.

Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:
grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races
asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu
étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur
costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,
composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de
mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,
sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces
bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches
comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur
nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le
reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont
ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,
d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,
hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.
Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de
couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.

Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de
l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long
habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de
broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du
temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes
blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est
recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or
ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur
l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le
coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de
Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à
mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des
reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,
et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de
Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en
soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs
de Dieu.

Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se
forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à
plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,
s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux
femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.

Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:
plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant
lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière
le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,
tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre
sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines
fiançailles.

Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants
presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent
à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas
longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il
relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.
Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà
cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se
pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et
plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a
été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un
quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré
leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une
infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;
aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou
ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils
se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de
vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.
C'est le tour des hommes.

Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.
Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.
Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant
précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est
sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra
peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa
force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la
voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle
lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste
impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les
jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la
mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus
faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des
pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent
bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et
gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves
Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le
prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne
gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement
serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains
s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière
avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile
pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses
parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les
laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage
maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des
champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et
droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de
ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de
l'âge.

Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et
s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras
tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,
ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un
contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à
travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,
combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit
les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est
la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le
combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a
évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la
lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la
développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de
ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les
juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,
Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de
manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,
pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,
c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux
épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les
juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux
applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,
l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les
passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti
pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,
plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt
plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa
réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils
se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les
jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,
font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et
l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et
recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des
gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant
fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son
autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur
l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces
belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on
regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la
beauté et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent
leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le
spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,
comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils
excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!
Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup
habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils
n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et
suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de
place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le
monde a la fièvre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses
deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,
d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière
lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu
de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de
doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les
vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes
applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le
sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas
grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux
lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent
longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de
Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,
comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans
barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne
l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait
d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut
mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi
ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que
surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure
d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,
ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons
et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom
était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.

L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à
son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré
dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides
ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,
ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et
presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage
carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait
s'empêcher de le comparer à un taureau.

Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une
lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,
puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant
son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci
avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.
Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui
font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.
Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les
jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il
demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds
ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de
son rival, il résistait impassible comme une muraille.

Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le
Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen
de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur
Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin
énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable
à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le
porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier
Trolez d'une ligne.

Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la
chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le
sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup
renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,
mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient
impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et
admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,
voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le
prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule
empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa
résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;
Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour
remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans
rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même
village.

Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le
combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir
qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le
jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand
il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme
mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins
fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,
il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le
décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.

Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le
Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:
Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que
victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il
était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de
confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que
rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les
spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son
adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en
entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura
muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,
_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges
proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque
inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un
geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son
coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges
que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.



XII

Les monuments.

=Vanneau.--Les statues.--Colonne de Louis XVI.--Du Guesclin.=


Les grands caractères appellent la lutte: la Bretagne est le pays de France
le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne
société; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de
hauteur: sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces
calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de
planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les
marques de son triomphe: de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à
Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée; au Pin-en-Mauges, le
monument de Cathelineau renversé; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en
l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend
prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des
deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le
philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est
l'écrivain de la nouvelle; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a
introduit une nouvelle forme; l'un est haineux et amer, comme les révoltés
qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur
conscience; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit
parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus
culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du
Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la
vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une
statue, avec cette inscription:

  =A VANNEAU, A PAPU.=

Quels sont ces noms? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne?
L'inscription vous le dit:

  MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de
1830.--O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont
dressé un monument! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu? Papu
surtout, qu'était-il? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu,
est-elle si différente? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et
l'autre est-il si oublié? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et
d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du
faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld,
de Damas et de Beauffremont; mais qui jamais entendit parler de Papu? Il y
a un peu plus de trente ans qu'il est mort; personne ne sait qu'il a
vécu.--Ils sont morts pour la liberté! Pauvres gens encore! Cette liberté,
elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient
jeunes; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu
atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de
nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle?
Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements
donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous
à la postérité?

De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de
Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur
roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent
l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la
statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une
inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui
atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de
Louis XVI par ses sujets! et cette inscription, que personne n'a osé encore
enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis
séculaires de la Bretagne et de la France.

  ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
  ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
  LE 30 JUILLET 1830.
  DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
  ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
  DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
  LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.

Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne; ces monuments,
vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative
de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la
hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre,
mais à qui le sentiment national enseigna la victoire; à la Chartreuse,
près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon; dans
l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le coeur de du Couëdic, un de
ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle
l'esprit de la chevalerie antique; à Rennes, devant la façade du palais du
parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les
statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves
magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier; à Nantes, où, au pied, et comme
les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les
plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont,
la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français; les
gloires des deux peuples ici se confondent: Clisson et du Guesclin, les
vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons;
Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le
connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de
l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la
reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à
Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence,
du Guesclin. Du Guesclin! son souvenir domine toute la Bretagne; quand on
en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier;
bien d'autres l'ont été; non pas même parce que, Breton, il parvint aux
plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de
France; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait
plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui
la plupart des chevaliers bretons; c'est que, outre les qualités de son
pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté
inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand
ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil,
obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il
aurait agi ainsi; la libérale munificence: à plusieurs reprises il
distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes; la persistante
volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui
s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton; on sait
comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour
les Grandes Compagnies; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme:
il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa
rançon: il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille
somme? lui dit le prince de Galles.--Les rois, les princes, le pape la
payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne
filât sa quenouille pour me racheter! Magnanime confiance qui demande
autant qu'elle donne! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le
grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.

Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à
ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa
gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces
statues sur leurs places; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire,
de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles
de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la
Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à
élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française: le
dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la
religieuse cité; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux
pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France,
du coeur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme
douce, de la vieille Armorique.

La France, un jour, reconnaissante et repentante, élèvera un monument à
Louis XVI, le plus pur, le plus dévoué de tous ses rois, qui, au milieu
d'une corruption générale, dans une cour où ses frères mêmes continuaient
le doute philosophique et les débauches de Louis XV, demeura croyant et
chaste; qui apporta sur le trône «les deux qualités qui font les bons rois,
la crainte de Dieu et l'amour du peuple[1],» et à qui cet amour sincère
révéla les besoins de la chose publique; qui restaura la marine, aida les
États-Unis à s'affranchir, supprima les derniers vestiges de la féodalité,
abolit la torture et donna l'édit de tolérance; qui, le premier, eut la
pensée des réformes salutaires, les indiqua et les commença au prix de ses
droits, de sa liberté et de son sang; à ce roi honnête homme, enfin, dont
Napoléon Ier voulait réhabiliter solennellement la mémoire, que le pape Pie
VI songeait à faire canoniser[2], et que les peuples appelèrent le
_restaurateur de la liberté française_, avant qu'il eût mérité le titre de
_roi-martyr_!

    [Note 1: Mignet.]

    [Note 2: Allocution du 17 juin 1793.]



XIII

Quériolet.

=Un caractère breton.=


C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement
caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble
qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On
dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,
qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus
de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,
elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,
libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.
Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait
encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de
Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,
étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas
de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types
de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un
vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7
octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux
et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et
il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une
baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau
anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en
ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de
caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des
stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,
Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,
le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits
d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une
idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de
demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.

Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,
d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul
enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne
respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes
facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et
les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais
avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui
porte un heureux horoscope sur un tel garnement.

A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais
lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe
deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par
le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il
s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,
guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il
songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine
licence et à son caprice.

Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa
naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas
un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,
qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle
dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à
tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses
débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,
Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son
nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie
des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les
unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis
une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;
de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de
magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent
envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité
ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le
menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le
premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du
cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres
qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il
se battit contre quatorze.

Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque
en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il
fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte
sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux
religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les
séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de
magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don
Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage
dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;
il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de
la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à
l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur
fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire
l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que
don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne
l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas
_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut
dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.

Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule
au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui
le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax
défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la
foudre tombe sur son lit.

C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en
plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,
prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se
faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.

Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement
inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour
voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de
la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent
le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour
tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le
côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,
se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.

S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses
forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette
heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas
baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément
d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une
occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la
piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que
les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent
la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans
hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,
rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,
selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne
dans le sens contraire.

La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il
arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est
presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient
ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur
recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous
étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à
genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses
mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les
femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles
sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute
force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et
conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que
lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les
grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,
humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un
bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien
longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes
méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.
C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie
à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec
Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la
fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même
raison.

Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en
Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était
le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans
s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une
solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les
chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de
lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes
seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous
immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou
d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la
psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,
le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le
ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation
et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête
enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,
le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur
néant.

Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,
insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions
et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y
avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,
avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces
Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes
d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la
plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les
maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais
jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent
et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur
leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui
les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,
poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés
d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom
glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à
estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés
sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et
véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.

C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des
vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il
possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa
condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se
dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.

Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va
confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les
méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette
âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses
vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à
chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des
ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la
cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas
l'ennemi, il le va chercher.

D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,
l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un
mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à
cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de
troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,
les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute
autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des
cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de
brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se
défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses
habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint
à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met
en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un
porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui
prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant
prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se
jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se
retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement
de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,
il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène
jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne
faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de
bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son
âme qui avait essayé de se révolter.

    [Note 1: Saint Jean Climaque.]

Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la
plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,
tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les
hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait
plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il
accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous
regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à
l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»

Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des
rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie
à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et
adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il
passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix
heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois
jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de
temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il
avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme
ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa
jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais
une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une
vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une
toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par
terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,
il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments
dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les
clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend
ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce
supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le
plus de mal qu'il pourra_[1].

    [Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de
    Quériolet_.]

Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,
quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec
tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des
chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un
trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus
riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la
règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas
indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;
seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le
possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est
avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus
avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.

Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de
charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y
installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas
encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A
toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y
a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses
draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le
partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il
ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit
que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère
censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus
d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux
esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du
stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!

Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels
chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme
qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à
remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une
maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse
repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,
presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que
les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus
humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la
prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché
s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des
mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau
Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est
mis volontairement sur le fumier des autres.

Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de
l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie
tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,
en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et
avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de
Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de
force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.

C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de
l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement
caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,
saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont
adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage
qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.

Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes
oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car
les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa
fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la
Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque
dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien
et de Breton.



XIV

Du mouvement intellectuel en Bretagne.

=Archéologie.--Histoire.--Littérature.--Arts.--L'Association bretonne.=


Ce serait un lieu commun aujourd'hui de faire remarquer le développement
des études historiques en France; ce qu'il importe de constater, c'est le
caractère sérieux qu'elles ont pris depuis quelques années. Lors du
mouvement romantique de la Restauration, on s'éprit avec enthousiasme des
vieilles chroniques et des légendes; mais cette ardeur nouvelle tenait plus
au plaisir de découvrir des sujets et des tableaux curieux et pittoresques
qu'à un amour sincère et désintéressé de la vérité. Ce fut le temps des
romans historiques, des drames aux passions violentes, où l'imagination
suppléait à la demi-science des auteurs, et où la fantaisie était si
intimement mêlée à l'histoire, qu'il était difficile de faire la part de la
réalité et de la fiction. Le siècle était en sa jeunesse, il faisait de la
poésie, non de l'histoire.

Ce moment de première fièvre est passé: l'époque de la maturité est
arrivée, et, avec la maturité, la gravité des études et de la pensée. Les
hommes que nous voyons aujourd'hui à l'oeuvre, ont, dans leurs travaux, une
suite et une expérience qui les décèle hommes faits; ils ne se contentent
plus des premières impressions, il leur faut quelque chose de précis et
d'exact, le vrai; l'histoire de leur pays a pour eux un vif intérêt, ils
veulent connaître les moeurs du passé, ses usages, ses arts, ses grands
hommes, ses origines: de là, le développement des études archéologiques,
études qui appartiennent plus particulièrement à la province.



I

Archéologie et histoire.


L'archéologie, c'est l'histoire de détail. De même que l'histoire
naturelle, en grandissant, s'est divisée et subdivisée en une multitude de
branches: géologie, anatomie comparée, paléontologie, embryogénie, etc.,
l'histoire, à mesure qu'elle a étendu son domaine, a été obligée de le
répartir entre plusieurs mains: les époques ont été classées, et, dans
chaque époque, les faits, les institutions, les monuments, les usages, les
lois: architecture civile et religieuse, peinture et sculpture, vitraux et
boiseries, émaux, carreaux historiés, vieilles chartes, chroniques et
légendes, voilà l'archéologie, et chacun de ces sujets suffit à absorber la
vie de plusieurs savants.

Une véritable armée d'érudits s'est répandue sur le vaste champ de
l'histoire, le fouillant à l'envi, ne laissant rien de côté. Bientôt ils
n'ont plus travaillé séparément, ils se sont réunis; partout des sociétés
d'antiquaires se sont formées, et, tout d'abord, elles se sont signalées
par un éminent service, dont on ne saurait se montrer assez reconnaissant;
elles ont conservé nos vieux monuments. Il y avait une horde de
démolisseurs que l'opinion stigmatisait du nom de _bande noire_, mais qui
n'en continuait pas moins son oeuvre indigne, et faisait tomber
incessamment sur les églises et les châteaux le marteau de la destruction.
C'est contre cette horde qu'entreprirent de lutter les antiquaires; ils se
placèrent devant les monuments menacés, et déclarèrent qu'ils étaient là
pour les défendre. Le public était indifférent; ils le réveillèrent, en lui
expliquant ce qu'étaient ces vieux débris qu'il ne regardait même pas, ils
accumulèrent les recherches, répandirent la connaissance du moyen âge,
développèrent le goût; ils firent l'éducation de la bourgeoisie en art, en
histoire. L'argent manquait, ils contribuèrent de leur bourse; ils étaient
sans soutien, ils firent appel aux sympathies, au souvenir des gloires
nationales. Le gouvernement ne put se dispenser de leur venir en aide, il
leur donna une part de son budget; il mit son sceau sur les monuments,
comme on couvre d'un manteau un pauvre. Devant cette protection inattendue,
la _bande noire_ recula, et ainsi furent sauvés de la ruine, conservés et
restaurés, une foule de chefs-d'oeuvre dont le sol de la France est
couvert, que l'on dédaignait, que l'on ne connaissait pas, et qui font
aujourd'hui l'objet de l'admiration des artistes, et des études des
savants.

On ne croit pas être injuste envers les autres contrées de la France en
disant que la Bretagne se distingue entre toutes par son zèle pour les
études historiques. Dans toutes les villes importantes, il existe une
société archéologique; il n'est pas un bourg, pour ainsi dire, où ne vive
un de ces patients, modestes et infatigables _chercheurs de pistes_, qui
s'appliquent à une partie spéciale de l'histoire de leur pays et l'étudient
à fond: ainsi, M. Bizeul, de Blain, qui vient de mourir, a pris les voies
romaines, sur lesquelles il a émis parfois des hypothèses discutables,
mais, souvent aussi, des vues justes et perspicaces; M. Ramé, de Rennes,
les carreaux historiés; M. Etiennez, les archives de Nantes; M. du
Châtellier, de Quimperlé, les curiosités archéologiques de son pays; M.
Durocher, de Rennes, la carte géologique de Bretagne.

Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des
dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de
pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de
Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie,
cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à
en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare
perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins
probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le
sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le
secret.

La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée,
et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M.
Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du
christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des
archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines;
plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux
antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La
Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un
livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux
vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur
côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A
Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et
commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les
distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville
plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache
à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est
pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en
partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à
l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un
fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui
accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il
amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté
son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le
connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.

D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet,
recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:

  Si _Peau d'âne_ m'était conté,
  J'y prendrais un plaisir extrême.

Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent
les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où
sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la
terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans
pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux
attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas
nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant
la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant
citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments
du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier
atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique
qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne
sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus
littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille
pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de
réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces
moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de
pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et
l'on se plaît à l'écouter[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire;
elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille
province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un
profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de
témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne,
depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée
sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes
illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages
publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la
_Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un
savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à
Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes
instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de
famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou
méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations
de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de
la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne
et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été
publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_
n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches
représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire:
histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses
établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est
une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument
élevé à l'ancienne Bretagne.

A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis
que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie
de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la
Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et
Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de
saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_,
et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces
vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient,
comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres
approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A.
de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le
_Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de
l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle
édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_;
et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon,
petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque
déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire
héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures
(_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de
documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette
lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de
la lande de _Mi-Voie_.

Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent
d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M.
Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt
colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre,
depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables
synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M.
Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue
scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une
lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des
travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des
Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui
sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des
Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de
tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des
premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés,
leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un
rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit
l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies,
etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le
spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général
de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand
fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.

Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études
historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles
d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en
proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand
ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes,
attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout
historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à
Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement,
le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de
l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré
et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire
de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la
Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une
dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires,
silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a
montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère
noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche
pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide,
qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on
devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.

M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques,
est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive,
ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa
province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties
de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur
le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du
procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle
qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte
de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités,
courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne
pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre
plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du
Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze
cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la
langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement
propres à compléter la physionomie d'un peuple.

Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien
élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le
catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne
chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les
points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a
écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les
plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre
l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier
que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un
intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent
original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les
phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la
vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit
jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il
est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si
glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne
le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit
net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le
terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des
railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et
pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_.
Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus
habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente
les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec
lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne
d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que
puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette
histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est
supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres
et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition
large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de
la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M.
de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si
facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un
livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait
mieux louer un historien.



II

L'Association bretonne.


Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où
se réflète son génie, l'_Association bretonne_.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste
tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que
ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de
l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices
agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés
savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à
la fois une association agricole et une association littéraire. Aux
expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de
la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec
ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des
moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient
le sol et éclairaient les âmes.

Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux
qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux
propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions
sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un
_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des
travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes
scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,
distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et
d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans
chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre
fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.

A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,
éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des
recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront
pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient
oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à
leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.
D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à
Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à
Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est
un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens
d'études et d'amitié.

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre
national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent
les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le
clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant
la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le
plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une
communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus
familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la
dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont
soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le
propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se
communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue
des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles
traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au
plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du
congrès de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours
été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de
tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du
Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en
grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues
en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.
Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés
par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont
jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent
de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de
Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la
Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les
dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent
des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à
leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se
rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une
population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux
haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau
national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut
au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il
se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre
et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il
est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été
dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion
d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des
préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer
de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:
l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant
à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de
l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,
aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que
soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont
amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,
pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la
science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements
une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,
développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la
province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du
coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et
la vie.



III

Musées et collections.


Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes
les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu,
n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le
loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux
châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe
l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des
collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont
presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent
l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes
collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés
dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny,
et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que
l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un
soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne
un intérêt de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre
d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_,
de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de
Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions
originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de
Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la
composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la
bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis
qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de
l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques
manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été
peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante
et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et,
dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive
curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt,
merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant
qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les
manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne,
appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille
Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles
se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et
éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que
dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la
giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier
grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et
les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la
_duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?

Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les
cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité
d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de
Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle
dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_,
de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son
Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean
Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un
_Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi
délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un
des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres
anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de
Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des
peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold
Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les
_Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et
admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de
_Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle
profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et
comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du
dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.

Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à
former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous
côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique.
Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont
fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une
collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique
de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités
locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des
tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_,
des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de
l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux
cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes,
celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et
d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B.
Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et
en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient
d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de
Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot.
A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour
spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne,
entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de
Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est
des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités
égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant
d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants
documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de
France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la
Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du
roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province.
Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble
gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les
plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments
vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine;
l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans
l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.

Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection
de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et
une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les
capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du
conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de
son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux
usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs
de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur
lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats
et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du
Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de
lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses
et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard
dont elles peignaient leur visage.

Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares
collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont
ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les
maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces
châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes,
où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre,
de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle
plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée
français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est
entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles
et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.

Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en
province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à
la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette
production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris
debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses,
précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et
plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs
intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel
bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles
pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.



IV

Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.


Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des
milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa
Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées
d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues
neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans
les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés,
de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui
traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas
des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de
feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire,
reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres,
et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge,
violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour
arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur,
l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.

Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie,
préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des
navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle,
ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.

Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une
école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une
importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des
sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un
enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui
convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens
peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du
progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_,
une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin
et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une
_École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et
de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée,
bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y
sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être
partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de
peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée
et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de
paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de
Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_
et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M.
Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des
statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu
de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et
de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de
Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une
quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de
Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de
cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à
l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et
semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!

    [Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol,
    in-8°.]

Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa
population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le
centre d'un grand mouvement intellectuel.

La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux
sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs
hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas,
ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira
l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la
préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation
des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif,
une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la
Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations
départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a
heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà
cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de
l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des
savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M.
Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie;
M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de
l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.

Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas
seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte,
M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a
fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus
intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu
d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation
des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques
très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur
granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves
de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit,
près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss),
les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit
l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les
pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un
bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur
d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à
droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille
qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un
jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son
travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se
débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant,
attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur
patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la
polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que
leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le
frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie
qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et
ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec
lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle
enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à
briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer!
phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces
millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la
création!

Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue
des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une
spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la
Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon,
Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales
et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la
province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de
plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en
Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs
des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.

La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui
a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on
retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste
réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la
Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes
hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand
théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de
notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré
de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune,
qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont
l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques;
puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le
breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans
à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte
qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de
poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur
franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements
contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les
Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant
J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué
en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des
paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas
des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent
la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se
passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la
légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des
grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de
granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les
idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature
contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et
Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie,
s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de
la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie,
amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère
patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette
rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré,
l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt
ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord,
quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il
fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à
d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et,
ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs
inconnues_.

Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus
jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan,
mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui
aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de
Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre,
madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue
des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt
un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr
de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré,
comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la
doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de
mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue
n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas
maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas
besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de
notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de
caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des
passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur
est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux;
l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des
sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la
Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité,
les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation
et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une
femme.

Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux
recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle
Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés,
continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a
donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie
Waldor et Elisa Mercoeur.

M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs
bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de
Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est
la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer
que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et
qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes;
mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même;
il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il
passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de
crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le
brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine
nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et
coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse
et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste
population des paludiers du Croisic:

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

  ... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle,
  A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers,
  Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il
deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte
national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans
le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des
jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_,
contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées
mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas
tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le
sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la
campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille
attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus
belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois
en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant
l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins
couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du
printemps[1].

    [Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il
l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions
et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et
sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion
de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a
la foi ardente et fière de ses pères:

Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!

  Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits!
  Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!

_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:

  Il ne faut pas pêcher le jour des morts!

Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le
tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:

  Il n'a plus peur même des revenants!

Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout
à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête
de mort_!

Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:

  Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie?
  Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs,
  O terre de géants et de genêts en fleurs?

on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un
jour il serait lui-même ce poëte vendéen.

Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions
de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte
sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose
de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la
main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette,
la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au
supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.



V

Monuments.


Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand
nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à
Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y
devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En
Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a
conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle
(elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style
bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes
ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler
autrement que le style _catholique_.

Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des
cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes.
Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume,
construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du
XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M.
Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de
sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc
clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et
guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il
n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale,
_Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il
ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste
édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce
sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des
_Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes,
Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_,
etc.

Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail
caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement
colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de
l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et
harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des
missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières
exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de
Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air,
conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour
du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale,
d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de
moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe
siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une
petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette
inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:

  SOUS LA PROTECTION DE MARIE
  TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que
même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant
de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant
logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en
spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées,
fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant
le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et
coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade,
sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout
la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce
palais est consacré.

A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes
flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a
demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres,
ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et
au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la
ville de saint Corentin.

C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que
ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à
l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée
de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de
Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués,
tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante
personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité
d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre
ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation
aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de
Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan.
Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent
est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de
M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la
compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé
Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à
celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie.
Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est
posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.

«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les
points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable
prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage
ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que
l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus
incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une
preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes
supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé
Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M.
Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art
du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face
des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer
indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama
l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa
convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La
restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà
témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui
a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et
Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les
plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A
Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier,
un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent
donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas,
ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et
étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait
pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable.
Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une
subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son
église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la
charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et
le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien
ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux,
statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans
les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le
caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis.
L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent;
l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui
coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une
serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son
église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le
soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le
monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les
clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes
aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à
cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux,
comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de
Dieu, avec une église dans la main.

    [Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique
    de 1858.]



CONCLUSION.


Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une
activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on
le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en
voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit
de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque
fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une
collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de
l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche
des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre,
conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment
de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.

Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont
utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque
manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir
dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le
but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat
qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de
leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les
_pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de
l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol,
semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et
les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc
de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces
collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent,
ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles
souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés,
étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et
emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce
sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on
écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.

On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par
toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre
histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à
chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en
marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on
met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les
mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas
que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme,
il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces
oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait
entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit
qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il
a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses
aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme
et de leur vie!



XV

Paysages.

=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
Trente.=


Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
désenchantement.

Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
Napoléonville.

Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
cosmopolite.

Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.

Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?

Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.

Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.

Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.

A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
nom de Rohan.

La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
son coeur.

Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.

Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
fortes moeurs d'un vieux peuple.

Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
la durée.

Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
marquent le feuillage pour la mort.

Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
s'envole.

Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.

Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.

       *       *       *       *       *



=APPENDICE=



I


Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
Bretagne et de Vendée_.



=LA LANDE DE LANVAUX.=


Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
pelés de ce désert.

Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
glayeul.

Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
t'a appris.

«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.

«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.

«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
porte de la plus pauvre cabane.

«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
travailler.

«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
disparurent.

«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
cause de son avarice et de sa méchanceté.

«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»

«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.

Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
temps!»

«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
seul sur cette terre désolée!...»



=LA CATHÉDRALE.=


Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.

A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.

A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
sautoir.

Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.

O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
creuses et vides!...

Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
demeure.

Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
émotions.

«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
l'apparition qui vous a tant épouvanté.

--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
épreuve qui me tuerait...

--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»

Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
attendue avec impatience et pourtant redoutée.

Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.

«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
tout-puissant, dis... que veux-tu?

--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
lumineuses qui montaient au ciel...

Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
complétement rassérénée.



=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=


Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.

«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?

--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.

--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
forcés d'entrer dans mon sac.

--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»

Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»

    [Note 1: Le Maudit.]

Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:

    [Note 1: Que voulez-vous?]

    [Note 2: Le diable.]

    [Note 3: Ah! maudit diable!]

«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?

--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
désormais.

--Je le jure.

C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»

A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne
s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent
plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit
ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore
aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des
nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,
lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous
le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait
jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre
Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction
il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre
de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de
bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria
aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour
moi!»

Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du
paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait
encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus
possible:

«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!
Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du
dehors.»

Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais
aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus
en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On
lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le
ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.



=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=


En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse
de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de
_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à
l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux
regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de
Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.
Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de
l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la
chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la
barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que
le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait
_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;
mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus
rapidement.

    [Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]

«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix
suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»

Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait
insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...

Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.
Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des
spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:
c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au
poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un
cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au
détour de la rivière.

Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les
côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard
anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta
longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la
feuillée.

«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en
se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la
fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la
croix en y entrant.

--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»

Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en
peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.

A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses
parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa
les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons
de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,
trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,
sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,
qui lui adressa ces paroles:

«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la
jolie fille de Clohars-Carnoët?

--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des
nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié
de ménage_.

--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle
dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage
des morts_.

--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,
dussé-je!...

--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier
qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui
sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont
bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon
enfant!...

--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,
depuis que j'ai perdu Maharit.

--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.
Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au
diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit
au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le
_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle
de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer
l'eau.

--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?

--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en
arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au
trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la
branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier
tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»

Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille
mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,
il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le
batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son
chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa
fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors
du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans
l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la
barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.

Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,
et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa
fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le
sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les
rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.
Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la
rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au
rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le
vieux chêne de la Laita_.

Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la
barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le
malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous
les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,
pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait
l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous
récompensera!»

Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.



II


Si l'on veut se faire une idée de la variété et de l'importance des
questions traitées par l'Association bretonne, il suffit de parcourir le
programme d'un des derniers congrès. Voici celui de 1857, tenu à Redon:



=Première partie.--Archéologie.=


1. Compléter et rectifier, s'il y a lieu, la statistique monumentale
d'Ille-et-Vilaine:

  1° Monuments celtiques.

  2° Voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.).

  3° Monuments religieux du moyen âge et de la Renaissance.

  4° Monuments de l'architecture militaire des mêmes périodes.

  5° Monuments civils, tels que bâtiments claustraux, beffrois ou horloges,
     maisons anciennes, etc.

  6° Mobilier des églises.

  7° Meubles et objets anciens existants soit dans les collections
     publiques, soit chez des particuliers.

II. Signaler spécialement les maisons anciennes de la province qui portent
une date certaine, et en donner des descriptions ou des dessins.

III. Monographie historique et descriptive de l'abbaye et de l'église
Saint-Sauveur de Redon.

IV. Monographie du château de Blain.

V. Recueillir tous les documents relatifs à l'histoire de la ville de
Redon.

VI. Indiquer les meilleures mesures à prendre pour assurer la conservation
de la chapelle gallo-romaine de Langon.

VII. La marche de l'architecture ogivale en Bretagne à ses différentes
périodes d'origine, de développement et de décadence, concorde-t-elle, sous
le rapport des dates, avec le mouvement architectural qui s'est opéré dans
le centre et dans le nord de la France?

VIII. Quelles données peuvent fournir l'histoire, la tradition et les
monuments de toute sorte, statues, bas-reliefs, tableaux, gravures,
vitraux, etc., pour la représentation des principaux personnages de
l'histoire de la Bretagne?

IX. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons,
architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, etc., depuis les temps les
plus reculés jusqu'à nos jours.

X. Recueillir les inscriptions de l'antiquité, du moyen âge et de la
Renaissance, existant en Bretagne et particulièrement dans
l'Ille-et-Vilaine.



=Deuxième partie--Histoire.=


XI. Comparer les différents systèmes auxquels a donné lieu jusqu'à ce jour
l'émigration des Bretons insulaires dans l'Armorique.

XII. A quelle époque remonte l'origine des diocèses de Nantes, de Vannes et
de Rennes?

XIII. Déterminer, s'il est possible, le lieu précis de la naissance de
saint Hilaire; existe-t-il quelques traditions relatives à ce grand évêque
dans les environs de Redon, spécialement dans la paroisse de Blain?

XIV. Rechercher, à l'aide des textes, des dénominations topographiques et
des traditions, le lieu où se livra, en 845, la bataille de Ballon.

XV. Les principaux documents publiés ou mis en oeuvre dans l'_Histoire de
Bretagne_ de dom Morin et dom Taillandier, ont-ils été l'objet d'une
critique suffisante?

XVI. Quelle valeur historique faut-il attribuer aux vers de Marbode sur la
ville de Rennes et ses habitants?

XVII. Recueillir les documents relatifs à l'histoire de l'agriculture et du
commerce de la Bretagne.

XVIII. Recueillir les documents concernant l'histoire des chemins et canaux
de Bretagne.


_Nota_. La classe d'archéologie, consacrera l'une des journées à une
excursion monumentale, dont le but sera déterminé dans une des premières
séances du congrès.



III


Tout le monde connaît le _Barzaz-Breiz, chants populaires de la Bretagne_,
publiés par M. de la Villemarqué. Nous en détachons une seule pièce, les
_Fleurs de mai_, douce et touchante élégie, composée par deux jeunes soeurs
paysannes, et traduite avec naïveté et grâce en vers français par M. Émile
Grimaud.

«Un poétique et gracieux usage (dit M. de la Villemarqué), existe sur la
limite de la Cornouaille et du pays de Vannes: on sème de fleurs la couche
des jeunes filles qui meurent au mois de mai. Ces prémices du printemps
sont regardées comme un présage d'éternel bonheur pour celles qui en
peuvent jouir, et il n'est pas une jeune malade dont les voeux ne hâtent le
retour de la saison des fleurs, si les fleurs sont près d'éclore, ou
l'instant de sa délivrance, si elles doivent bientôt se flétrir.»



LES FLEURS DE MAI.


I.

  Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
  Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,

  Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
  Vous en auriez été réjoui dans le coeur.

  Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
  A voir la pauvre fille en son lit affaissée;

  Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
  Et sa joue était pâle, oh! pâle comme un lis.

  Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche;
  Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche:

  --«Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
  De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.

  «A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire:
  Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire!»


II

  A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
  Le rossignol de nuit chantait sur un rameau:

  --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes;

  «Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans:
  Heureuses celles-là qui meurent au printemps!

  «De même qu'une rose abandonne la branche,
  Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche;

  «Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
  Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,

  «Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
  Elles s'élèveront aux sphères éternelles.»


III

  Jeffik, le rossignol chantait hier au soir;
  Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir?

  --«Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
  Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes.»

  Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
  Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix:

  --«Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
  Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,

  «Je vais dire un _Ave_, pour que j'aille bientôt
  Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut.»

  La prière venait,--sur sa lèvre muette,--
  A peine de finir, qu'elle pencha la tête:

  Elle pencha la tête et puis ferma les yeux;
  Alors on entendit un son mélodieux:

  Dans le courtil c'était le rossignol encore:
  --«Heureuses, disait-il en sa langue sonore,

  «Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
  Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir!»



IV


A la pièce charmante que l'on vient de lire, et que signerait un vrai
poëte, nous en joindrons une autre d'un caractère différent, et où, à
défaut de l'élégance du langage, dit le P. A. Martin (_Pèlerinage de
Sainte-Anne d'Auray_), des marins bretons ont su laisser une empreinte de
la mâle énergie de leur foi. C'est un cantique composé par des matelots de
la paroisse d'Arzon qui eurent le bonheur d'échapper presque seuls au
massacre de l'équipage, grâce à leur confiance en sainte Anne.

«Ce cantique, dont l'air caractéristique est de ceux que les peuples
n'oublient jamais, est encore solennellement chanté par la paroisse
entière, lorsque au jour anniversaire de la délivrance de ses anciens
enfants, elle vient en pèlerinage renouveler à la sainte ses sentiments de
reconnaissance et d'amour.»



CANTIQUE D'ARZON.

    Sainte mère de Marie,
    Par un miraculeux sort,
    Vous nous conservez la vie
    Dans le danger de la mort.

    Avec actions de grâce,
  Nous venons en ce saint lieu
  Honorer en cette place
  La sainte Aïeule de Dieu.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Nous avons été de bande
  Quarante et deux Arzonnois,
  A la guerre de Hollande,
  Pour le plus grand de nos Rois.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Ce peuple de notre côte
  Vint ici à grand concours,
  Les fêtes de Pentecôte,
  Implorer votre secours.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Pendant que l'ordre nous mande
  Qu'il nous falloit faire état
  De voguer vers la Hollande,
  Pour leur livrer le combat.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Ce fut de Juin le septième,
  Mil six cent septante et trois,
  Que le combat fut extrême
  De nous et des Hollandois.

  Sainte mère de Marie, etc.

    Les boulets comme la grêle,
  Passoient parmi nos vaisseaux
  Brisant mâts, cordages, voile,
  En mettant tout en lambeaux.

    Sainte mère de Marie, etc.

    La merveille est toute sûre
  Que pas un homme d'Arzon
  Ne reçut la moindre injure,
  De mousquet, ni de canon.

    Sainte mère de marie, etc.

    Un d'Arzon changeant de place,
  Un boulet vint à passer,
  Brisant de celui la face
  Qui venoit de s'y placer.

    Sainte mère de Marie, etc.

    L'Arzonnois la sauvant belle,
  Eut l'épaule et les deux yeux
  Tout couverts de la cervelle
  De ce pauvre malheureux.

    Sainte mère de Marie, etc.

    De Jésus la sainte Aïeule,
  Par un bienfait singulier,
  Nous connaissons que vous seule
  Nous gardiez en ce danger.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Par humble reconnaissance,
  Nous fléchissons les genoux,
  Adorant votre puissance
  Qui a paru envers nous.

    Sainte mère de Marie, etc.

    Recevez toutes nos classes,
  Pour tout le temps à venir;
  Sous l'asile de vos grâces,
  Nul ne pourra mal finir.

    Sainte mère de Marie, etc.



V


Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous
citerons particulièrement les _Crêpes_ et _le Retour du Pardon_: on y
trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du
style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.



LES CRÊPES.

  Dans le seigle ou dans le froment
      Aux fleurs légères,
  Naissent tes fleurs, bleuet charmant,
  La paille ombrage obligeamment
      Ces étrangères.

  Des colzas jaunis au printemps,
      Moissons superbes,
  Les souffles d'avril palpitants
  Courbent en flots d'or éclatants
      Les hautes gerbes.

      Le trèfle a diverses couleurs,
      . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir,
  A l'automne, ce sont les grappes de blé noir
      Balançant leurs fleurettes blanches;
  Le paysan joyeux, contemplant son labour,
  Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg
      Pour les offices des dimanches.

  Il se plaît à compter le nombre de setiers
  Qui, la moisson battue, empliront ses greniers.
      Sous le vent du matin qui passe,
  Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons,
  Une senteur de miel, s'exhalant des sillons,
      Remplit sa poitrine et l'espace.

  C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis
  Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis,
      Et nourrir toute la famille.
  Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons,
  Comme le beau reflet de ces blanches moissons,
      L'espérance en ton âme brille.

  Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens
  Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens,
      Pourront piocher à la gamelle;
  Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent,
  Chacun prendra sa part au bassin reluisant
      Où la crêpe au caillé se mêle.

Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la
confection des crêpes:

  Je voyais près de moi la servante au bras nu
      Faisant fumer la poêle.

  La pâte s'étalait; son flot moins transparent
      S'arrondissait en crêpe;
  Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant
      Ainsi qu'un vol de guêpe.

  Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté,
      D'une batte légère
  Voici qu'un tour de main leste et précipité
      La tournait tout entière.

  Les crêpes se pliant, s'entassant à foison,
      La maie en était pleine;
  Car c'est là l'aliment de toute la maison
      Pour toute la semaine.

  L'orage s'éloignait vers Quimper reporté,
      Roulement monotone,
  Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai
      La chaumière bretonne.

  Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .

  Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir
      Au bord des eaux superbes,
  Voyant les sarrasins finissant de fleurir,
      Bientôt mûrs pour les gerbes,

  Je demandais au ciel. . . . . . . . . .

  ... Que la sombre nue aux funestes lueurs,
      Planant sur la campagne,
  Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs,
      Ce pain de la Bretagne!

Voici le début de la pièce _le Retour du Pardon_:


        LE VOYAGEUR.

  Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme;
  Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous;
  Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame,
  Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux.
  Bonjour! ménagez bien votre monture blanche,
  Car déjà vers la terre elle a le front courbé;
  Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche
  Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.


        LA FILLE.

  Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville,
  Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?


        LA MÈRE.

  Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile,
  Puisque c'était hier le jour de grand'merci,
  Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route
  Est couverte en entier de pèlerins lassés,
  Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte,
  Les pardons accordés à tous ces jours passés.


        LE VOYAGEUR.

  Savoir où vous allez est encor plus commode
  Les femmes de Quimper ont des fichus plissés
  Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode;
  Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez.
  Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille
  Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or;
  Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille,
  Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor.
  Un ruban pareil tourne au bas de votre robe,
  Et d'un rouge cordon relevés avec goût,
  Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe,
  Ressortent en arrière et chargent votre cou.
  Je reviens du pays dont c'est là la coiffure;
  Je reviens de Kersaint et Tremeané.
  Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:--
  Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?



V


Un fragment de la jolie pièce intitulée _Nos Buissons_ montrera avec
quelles fraîches et jeunes inspirations M. E. Grimaud a écrit le volume
de poésies qu'il a si justement appelées _Fleurs de Vendée_.

  Voici la saison chérie:
  L'épine noire est fleurie,
  Saluez le gai printemps!

  L'aubépine s'est couverte
  D'une robe blanche et verte
  Qui fait le vent embaumé,
  Comme la déesse antique
  Dont la robe balsamique
  Laisse un souffle parfumé.

  Que ton destin s'accomplisse,
  Fleur de la ronce, calice
  D'où sort ce fruit savoureux,
  La mûre, la noire perle,
  Pour qui l'enfant et le merle
  Ont des regards amoureux.

  O senteurs du chèvrefeuille,
  Sucs que l'abeille recueille,
  Que boivent les papillons!
  O l'arome qui s'épanche
  Du troëne à grappe blanche,
  Ce lilas de nos vallons!

  Le liseron court, s'enlace,
  Et jamais il ne se lasse
  De grimper, de festonner!
  A voir sa cloche argentine,
  Lorsque le zéphyr l'incline,
  On pense: elle va sonner!

  Le sureau dresse sa tige,
  La demoiselle y voltige,
  Sachant que son miel est doux;
  Le lézard vert dans la haie,
  Au moindre bruit qui l'effraye,
  Se glisse à travers les houx.

  L'araignée industrieuse
  Tend sa toile captieuse
  Entre deux brins d'églantier;
  Plus fine que la dentelle,
  D'un sylphe on dirait une aile
  Dont il perdit la moitié.

  Et plus bas maintes fleurettes
  Découpent leurs collerettes
  D'azur et d'argent et d'or:
  --La primevère hâtive,
  La violette craintive
  Qui dérobe son trésor,

  La véronique céleste,
  Et la bruyère modeste,
  Au calice délié;
  Le myosotis qu'on donne
  A l'ami qu'on abandonne,
  Pour n'en pas être oublié!

       *       *       *       *       *



  TABLE DES MATIÈRES.


  PRÉFACE

     I.   Foi et poésie des Bretons
    II.   Foi et poésie des Bretons (suite)
   III.   Les pierres
    IV.   Quiberon
     V.   Les Rochers--Combourg
    VI.   Saint-Ilan
   VII.   La mer
  VIII.   Saint-Florent
    IX.   Les vieilles villes--Les vieilles maisons
     X.   Saint-Nazaire
    XI.   Les lutteurs
   XII.   Les monuments
  XIII.   Quériolet
   XIV.   Du mouvement intellectuel en Bretagne
    XV.   Paysages


  APPENDICE





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