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Title: La vie d'Ernest Psichari
Author: Massis, Henri
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La vie d'Ernest Psichari" ***

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[Illustration]



LA VIE D'ERNEST PSICHARI

Par Henri Massis



NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.

Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient
des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont été placées à
la fin du paragraphe ou le renvoi apparaît.



JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.


Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir
restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie
d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints,
c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement
soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
accomplie dans le sang de la plus belle mort.

De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les
troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit
sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé
de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en
se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
il les voulait mener.

Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat
était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race.
Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
sacrifiées pour la France et pour Dieu.

Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous
secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut
l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait
voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros
grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
désirée, ne cessera point de nous être fraternel.

On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aînés, quand on vit le
petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
de Sorbonne pour élire la carrière des armes, mener une action française
dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
vertus de la guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent dans
cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, le dégoût d'une
intelligence gorgée de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extrême
barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. Sous la prose fluide,
chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
où ce «revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste et primitive du
désert, ils ne voulurent entendre qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y
plurent comme à un «mystérieux recommencement».

Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et
l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
de toute son énergie tendue, c'était _prendre contre son père le parti
de ses pères_,--formule saisissante où se résume l'accablante obligation
de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
maison[2].»

Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge,
Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il,
notre génération--celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme
avec le siècle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la
France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de
grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à
travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il
prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos
vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils
d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce
soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de
posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise
de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si
pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui
seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique,
c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est
lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait
aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande
misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce
désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains
mots.

N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans
défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et
poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une
vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle
mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme
et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la
colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à
son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout
était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous
avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était
utile à son coeur.


LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
LE DÉSERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
COEUR--OSÉE, II, 14.


Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique,
qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest
Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les
routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].

Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette
grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar.
Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore
oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute
chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de
Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes,
glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour
remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour
retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une
âme qu'il s'était réservée.

A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement
épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de
silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici
les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne
jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des
plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont
hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un
autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend
à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches
et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire
du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel,
«aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le
récit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise,
c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues
préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt
habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le _Voyage du Centurion_
prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des
brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il
à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé;
des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes
attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces études, écrites
pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la
sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme
qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et
qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté,
de la retrouver[8]».

[Note a: Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette
préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne
ferons guère que le citer et le paraphraser.

E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui
prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il
lui répugnait de parler de lui-même.

Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et
ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.]

Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec
confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut,
avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est
pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse.
C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est
pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est
d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
France tout au long de son histoire.

Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré
à un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
saharien.

--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et
aussi puissants que les Français.

Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:

--Oui, vous autres Français, vous avez le Royaume de la Terre, mais
nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9].»

«Voilà une idée que les Maures ne devraient pas avoir, écrivait alors
Psichari à Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
cathédrale de Dakar[10]:

_«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce
qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés
à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction.
Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la
grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons
plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se
réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne
font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que
«Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur
ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»_

C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une
pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de
fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle,
rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de
l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à
lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je
leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait
comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»

Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait
point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à
construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de
s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe
spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait
point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable
héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout
une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne
pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom
jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui
n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux
qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne
connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale
et la signification de son nom béni.»

Ainsi peut-on dire que la France déposa dans cette âme le premier désir
de Dieu. La première prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard que le problème du
salut individuel se posa pour cet homme d'action. La première fois que
Psichari pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour l'instant il
se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille aînée la
France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-à-vis de l'Église,
l'indifférence n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
contre moi. Et je prends parti de toute mon âme[11].»

Voilà où en était Ernest Psichari au début de 1911. Tout en désirant la
lumière surnaturelle de la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
forces, il était loin encore de la vie et de la vérité chrétiennes [l2].
C'est à peu près l'état d'âme que traduisent quelques pages de l'_Appel
des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressée de
conclure devait prendre pour un témoignage décisif [l3]. Son oeil
n'était pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-même: il
n'allait que plus tard parvenir à son coeur et il lui fallait attendre
et souffrir pour connaître la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
devait venir le chercher pour le conduire vers elle.

En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès
l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix
fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour
toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
l'écouteras-tu point?»

Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait
avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que
l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité,
que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de
la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il
s'empressait de reconnaître:

_Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque,
bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des
croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi
de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
découle la fausse morale, comme aussi la fausse science._

Mais aussitôt il ajoutait:

_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi et assez
tristement en lisant cette belle page[14]: «Il semble qu'en ce temps
la vérité soit trop forte pour les âmes...» et je me demandais si tu
pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que
je déteste les gens que tu détestes et que j'aime ceux que tu aimes et
que je ne diffère guère de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu vas me dire de ne pas tomber
dans l'erreur janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grâce (je ne sais pas si je
dis bien). Mais non, je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», me dit Pascal,
mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abêtir que se donner de
l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaüs
n'ont pas cru après l'enseignement du Christ._ «Deum quem in Scripturae
Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt»,
_dit saint Grégoire, dans une phrase qui me fait rêver infiniment.
Et nullement semblable à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._

Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et
le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de
sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle
connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il
fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel
désir?

Son âme déjà avait gagné de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
évoquant ce passé, il dira [l6]: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible invasion de la
Grâce. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais.» Car
Ernest Psichari avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
et les exigences de Dieu lui étaient claires. De toutes ses forces,
il aspirait à la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
hiérarchie entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées viles pour les
coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles mais faciles, il y a
de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
ordinaires.» Et ce soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses ténèbres: «Quels sont
ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés
de la justice! Certes ils se sont gardés des chutes grossières. Mais
ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui
est l'entrée dans l'intelligence supérieure. Car tout est lié dans le
système intérieur de l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
manquera toujours à qui ne se sera point fait un coeur de cristal.»

Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait,
celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de
monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu,
pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce
coeur pressé par ses sanglots:

«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de
l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs,
avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font
violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de
tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté
qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur
force. Je ne m'arrêterai pas...»

Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la
possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à
lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui
désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la
vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse
et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre...
Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
préférence?»

Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce
cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui
est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour
en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est
seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission
devaient être prononcées.


SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE--SAINT PAUL


Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente,
Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont
il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme
était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs
fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous
faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous
nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne
pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité
des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient
servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité»,
et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas
pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment
divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin
que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà,
dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions
qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous
la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous
refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien
plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous
savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant
l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous
déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel
est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie
science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser,
dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit
ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».

[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest
Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons
nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.]

Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur
Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa
contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui
libèrent.

Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment
unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va
naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour
lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent,
parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande
détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre:
«Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles
d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène
vers la maison de son âme ...

Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.

Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle
pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que
d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle!
Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:

_Il me semble_, écrit-il au confident de son âme, _il me semble
impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette
adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été
aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas
s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère,
c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais
infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant
ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce
moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes
lectures [l7] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le
prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans
la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé[18]?_

Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se
refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de
France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert,
ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la préparation du
coeur terminée par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle
prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
feuillets débordants de piété et d'amour.

18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien._

21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt
à voir un prêtre._

23.--_Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à
la messe avec J... à la cathédrale[19]; il se fait expliquer la lecture
de la messe._

Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils
reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et
sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et
surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte
Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille
et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la
grand'messe. Le Père Clérissac[20] doit arriver dans huit jours._

Dimanche 2 février.--_Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm.
Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet._

3 février.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac
vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après
le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux
heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider.
Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui
nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt
possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de
grâces à Chartres.

Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune
résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»_

Mardi 4 février.--_Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux
cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de
Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique très ému--Ernest
Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père
est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux,
tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession
commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._

_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant
de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.--«Vous voyez, nous dit
le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh!
oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de
le croire.--On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et
profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._

_Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté
de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour
cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple._

Mercredi des Cendres, 5 février.--_Le Père avec Ernest assistent à la
bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest
a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu._

Jeudi 6 février.--_Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà
qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait
par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
illumination?»_

_Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des
outrages de Renan à saint Paul_.

Mardi 7 février.--_Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa
droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous
ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est
beau!»_

Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé par Mgr Gibier, dans
la chapelle du petit séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
d'ardeur contenue, il récita le _Credo_, dont il scanda une à une les
syllabes latines. Après la confirmation, l'évêque de Versailles lui
demanda son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu», répondit
notre ami. Et s'inclinant filialement sous la bénédiction du prélat, il
lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
«Monseigneur, il me semble que j'ai une autre âme[21]». Le lendemain,
Ernest Psichari fit sa première communion à la Chapelle des Soeurs de
la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pèlerinage. A son
retour, il confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai à Dieu
tout ce qu'il me demandera.»

Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables,
tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E.
Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque
chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine»
où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu
le prédestinait.

Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest
Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans
préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été
catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des
communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise
avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»

Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de vie surnaturelle qui
surgit en lui. Tout de suite, il s'était tourné vers le Christ et
c'est de lui qu'il attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].

_C'est une découverte adorable, écrivait-il au P. Clérissac[23],
que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
reconnaissance et il n'est point d'office où je ne verse d'abondantes
larmes devant le Maître que j'ai si longtemps crucifié, que la France
elle-même crucifie à toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
la miséricorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
entièrement à elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour
l'Eucharistie et, quant à moi, c'est à ces heures-là que je me tourne
avec le plus de confiance vers le Maître à qui je suis désormais[24]._

Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage
le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était
prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour
et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite
de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la
douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même
de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune
d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a
accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie
de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la
Croix, uniquement attentif à vos ordres[25].» Et l'oraison s'achevait
dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance
éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien
plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place
sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
souci de ce soldat chrétien.

Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la
terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges
reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour
tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant
à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de
Jean qui habitait son coeur.

Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la
volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son
sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point
où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette
vocation.

Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari
n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son
grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il
s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre
à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des
siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous
lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui
sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été
le Dieu de leurs pères.

Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils
se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie,
qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette
toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à
l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde
de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut
jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en
cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus
fervente tendresse.

Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait
peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite,
par les larmes de quelque contemplatif très humble...

Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas
sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui
sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est
pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si
ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
qu'il a pu faire aux âmes[26]?»

Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il
n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la
maison de tous ses désirs[27]!

Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de
la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la
perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il
tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y
prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il
attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest
Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes,
qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.

_J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends
simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et
viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai
peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit
l'adorable parole toujours présente:_ «Alius te cinget et ducet quo
tu non vis.» _Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la
mienne_.

Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dût être quelque
jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» lui convenait si
bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonté
d'apostolat qui l'empêchait d'être purement contemplatif. Dans le
premier moment de sa conversion, il avait commencé par réciter l'office
bénédictin. «Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
suis dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique qui l'avait
confessé, puis qui l'avait reçu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
qu'il devait à l'intercession de saint Dominique «ce renouvellement de
son âme[29]».

Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables
que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:

_Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier 1914 à propos
du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
qui sans doute devrait se borner à l'humble étude des maîtres. Mais je
ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans
le domaine de la pure littérature, un livre vraiment_ dominicain,
_autant que ce livre peut être écrit par un laïc et un écrivain.
Pourquoi n'écrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière_ continue,
_obtenir cet esprit de foi et de vérité, et surtout ce véritable esprit
d'apostolat qui fait considérer, à chaque phrase que l'on écrit,
l'utilité spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?_[30]

Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour
un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé,
Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul
ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct
à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y
consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin
1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait
parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude
de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la
ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de
retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
vie de militaire et de chrétien.

_J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, le milieu sain
et réconfortant que j'avais quitté, il y a plus de trois ans, et revu
avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
tracée. Ils sont loin de bien des compromissions de l'époque. C'est un
grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. Beaucoup
d'entre eux, la plupart, seraient près peut-être de la mériter, s'ils
avaient seulement quelques mouvements de bonne volonté. Que notre Divin
Maître daigne les éclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
bon exemple, de faire un peu de bien à ces braves gens_[31].

Chargé de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
privé de bien des secours. Il se rappelait avec une triste émotion le
temps où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
dire tout entier le _Diurnal_: «Il me faut faire une bien petite place
au Bon Dieu, s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
actions et mes pensées, faisant confiance pour le reste à sa divine
miséricorde[32].»

Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg,
Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte
le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire
partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé
dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où
il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet,
les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les
répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait
indigne.

Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: le bonheur rayonnait
dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce
que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se
répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact
discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme
confiance, pour mon humble prière.»

A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut
pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des
canonniers de sa batterie!

Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:

_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est
et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui
portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce
qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant
d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au
fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._

Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la
piété de nos prêtres:

_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles
vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été.
Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se
réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment
de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de
toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit
qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._

Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à
l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à
nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur,
et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec
un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui
voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques
l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère
et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la
messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée.
Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.»
Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un
débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son
grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de
basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies
abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
vocation exacte, aller au séminaire...

C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient
intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième,
les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il
vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.

Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand
Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la
visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble
bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest
Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours
est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:

_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette
existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il
alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_

Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir
longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune
homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut
convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il
irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège
Angélique, et comme auditeur libre.


NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN


Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et
le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait
ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari
allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de
réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la
terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un
témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti
et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari
partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie
coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à
cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»

Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de
grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de
la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait.
Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
magnifique aventure[39]!»

Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté
douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net
d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures,
j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces,
soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers
l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À
ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le
lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les
Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et
glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme
de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il
avait pu saisir.

À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la
gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de
jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
jamais conduite.


NOTES ET DOCUMENTS



[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements
spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale
où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup
évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la
jeunesse d'Ernest Psichari.

Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux
lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers
subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle
d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
Spinoza et Bergson.

Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de
dispensé, accomplir une année de service militaire.

L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme
qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à
la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait
pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque
chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le
sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des
logis.

Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa
jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.

Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant
de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent
la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits
entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]

[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
reçut la médaille militaire (1908).]

En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je
ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je
suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa
destinée!

Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit
sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre
1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]

[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]

[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
(1913).

À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous
les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire
guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
détourner nos regards.»

Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce
serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire
fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux
entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand
on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection
qui domine toute son histoire...»]

[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce
_réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous
écrivions:

«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait
les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions
morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est
en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait
l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu
avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence
de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré
l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre
défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous
avertir.»[d]

[Note d: Charles Péguy.]

«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme
de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir
s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le
conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on
croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la
passe à notre génération.

«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq
ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour
mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la
France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera
jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la
barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des
paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des
vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:

«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais
nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est
un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits
où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières
consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité
tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la
guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est
la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême
civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire
humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ...
Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure
où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et
lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de
beauté.»[e]

[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais
que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]

Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans
ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons
toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour
exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous
faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour
de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et
de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète,
notre foi.»

«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les
pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme
de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
désir...»

Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait
cette passion ...]

5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie,
comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés,
au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à
ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les
Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table
de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique
bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui
n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.

Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari,
datée de Moudjeria:

«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de
ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de
brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues,
tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont
cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté
sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les
plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient
pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta
du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la
simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif
est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors
en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce
moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a
prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps
sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et
vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce
rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos
armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat,
où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour
nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
français.»

[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:

«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui
se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller
nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de
Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers
repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.

«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à
l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre
de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey
qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.

«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que
des troupes méharistes et cent hommes à pied.

«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous
les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués.
L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait
prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.

«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste
du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et
j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue
général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact
avec des marabouts fanatiques que je fais causer.

«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après
une journée éreintante, mais honorable.»

C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari
fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce
combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]

[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du
Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une
préface de Paul Bourget.]

[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]

[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est
rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]

[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari
écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre
l'_Action française et la religion catholique:_

«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant
de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé
l'Église avant d'y croire ne le dira.»]

[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]

[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]

[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles
dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le
Correspondant_, 25 novembre 1914).

Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre
livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en
rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».

La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en
volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac,
il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour
«montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme
encore fermée».]

[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
philosophie, 1910).]

[Note 15: Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
15 juin 1912.]

[Note 16: Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.]

[Note 17: Psichari lisait particulièrement alors l'_Action_, de
Blondel; et déjà la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
Dominique_, le Catéchisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
une véritable étude.]

[Note 18: Lettre inédite à M. Maritain.]

[Note 19: À la cathédrale de Versailles.]

[Note 20: Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en novembre
1914, quelques jours après avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]

[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cité.]

[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: «Maxence n'a d'autre raison
pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir
d'autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en même temps.»]

[Note 23: Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
1913.]

[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne: «Que sont,
écrit-il le jour de la Sainte-Trinité (1913), que sont les petites
misères du corps à côté de ce rayonnement d'espérance qui nous force de
tomber à genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si tout le
monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous ne verrions plus de
ces malheureux qui refusent obstinément le Paradis qui leur est offert.
Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il ajoutait: «Vous m'avez
appris, mon bien-aimé Père, qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle,
qu'un livre à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce
même livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant d'années
d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à Notre Seigneur de
m'envoyer.»

Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
disait à M. Paul Bourget: «C'est un tremblement que d'écrire en présence
de la Très Sainte Trinité.»]

[Note 25: Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi ce qu'il faut
que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
rendre une partie de ce qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne
rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le poids
de sa miséricorde.»]

[Note 26: Le R.P. Janvier.]

[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlât devant lui de
son grand-père sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
culpabilité a été sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu
peut connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
nourriture cléricale, aucune formation philosophique et théologique
vraiment sérieuse ne lui fut donnée.

La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle étaient, au
début du XIXe siècle, complètement abandonnées par l'enseignement des
séminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre
«philosophie de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis on lui
fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, qu'on mélangeait
avec le cartésianisme mitigé du cours. Il n'étudia jamais saint Thomas,
dont la scolastique lui apparaît barbare et «enfantine», au regard de la
«scolastique cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
direction philosophique.

Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien la raison est
nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, de le convaincre de ce
qu'a «_d'antichrétien la confiance en la raison_». Le jeune clerc était
passionné de recherche intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce
qu'il y a d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi les
légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
la science et la religion, où devait se désespérer tout le siècle, c'est
chez eux que Renan, dès l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science
qui sauve les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
allait retourner contre ceux-là mêmes qui le formulaient.

Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à elle-même et soumise aux
caprices instables du sens individuel, était exposée à toutes les
aventures. Déjà chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus imprécis, pour aboutir
à cette négation: «Le christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»

Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
philosophie chrétienne, une des causes des erreurs de Renan, atténuant
peut-être, dans une certaine mesure, sa responsabilité.]

[Note 28: À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.]

[Note 29: Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la Sainte-Trinité,
fête particulièrement dominicaine, il écrivait: «J'ai prié avec plus
d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà
tout mon coeur.»

Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à l'intercession de
saint Dominique ce renouvellement de mon âme que j'ai si bien senti,
il y a quelques jours. Car il a coïncidé avec le moment où vous m'avez
permis, pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
m'unir ainsi à vos prières.»

Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant être un jour le
bien humble et bien indigne serviteur.»]

[Note 30: Lettre inédite au P. Clérissac.--Chaque page du manuscrit
du _Voyage du Centurion_ est surmontée de la croix dominicaine.]

[Note 31: Lettre inédite au P. Clérissac.]

[Note 32; Lettre inédite au P. Clérissac.]

[Note 33: Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).]

[Note 34: M. l'abbé Tournebise.]

[Note 35: M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la
Sainte-Trinité à Cherbourg.]

[Note 36: Lettre inédite au P. Clérissac.]

[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]

[Note 38: Dans cette même lettre à sa mère, Ernest Psichari
écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards très
fiers de marcher à l'ennemi et très décidés à se conduire en braves
gens.»]

[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en effet: «Il
faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre complètement
sa place dans le monde.»]

[Note 40: Près de Neufchâteau (Belgique).

De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
Allemagne, a fait le beau récit que l'on va lire: «Engagés, ce jour-là,
avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment
exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour compter
sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un
ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement
notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. À sept heures du soir,
après être restés douze heures sous un feu épouvantable, il ne restait
plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
étaient hors de service, après avoir consommé toutes les munitions, les
chevaux étaient éventrés, la moitié du personnel était hors de
combat. Les survivants, à la nuit, étaient faits prisonniers par les
Allemands... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a
bronché. Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a flanché:
ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»]

[Note 41: Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
versions différentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
choisir. Le médecin-major B... la rapporte de manière assez différente:

«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais en train de
panser des blessés au poste de secours établi dans la première maison du
village de Rossignol. Cette maison, isolée des autres, était au centre
même des batteries.

«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
groupe. L'appel était si pressant, que je courus dans le couloir
au-devant du capitaine; à ce moment un fantassin allemand que je vis
agenouillé de l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. Or, mon infirmier
(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
fils soutenant le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient presque
jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, les servants tués à leur
poste, beaucoup de pièces s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de
notre beau régiment.

«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier venait de le voir.

«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
blessés à l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari à
ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
qu'il n'a pas souffert et est mort dans la sérénité absolue de sa foi
chrétienne.»

Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient sur la sérénité
du jeune héros à cette minute suprême:

«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
désespéré de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
recueillir de ses propres lèvres l'aveu de cet espoir certain: mais
cette foi dans le succès final avec laquelle nous étions tous partis, je
l'ai retrouvée le lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes,
ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eût douté, alors que
personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de ses traits;
autour de ses mains était enroulé un chapelet»[f]

[Note f: Citée par M. Maurice Barrés _(Écho de Paris_, 24
décembre).]

Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:

«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine.
Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait la
pièce où je me trouvais. Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la
pièce, il a été fauché par les mitrailleuses.»

Un autre de ses compagnons écrit:

«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique et
souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se précipita immédiatement pour
le relever, mais déjà il avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une
balle à la tempe.»

Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, près de la
route de Brévannes à Rossignol, aux côtés du capitaine Cherrier, de
l'aspirant Thiébaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
canonniers. Tous ont reçu les honneurs militaires.]



TABLE

DES

MATIÈRES



_Voici nos destinées..._

_Parce qu'il savait déjà..._

_Si l'Afrique avait été le lieu..._

_Mais Dieu..._

_Notes et Documents_





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La vie d'Ernest Psichari" ***

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