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Title: Claire de Lune
Author: Maupassant, Guy de, 1850-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at
http://gallica.bnf.fr.



CLAIR DE LUNE

PAR

GUY DE MAUPASSANT


       *       *       *       *       *

PARIS

1884

       *       *       *       *       *


ILLUSTRATIONS DE

ARCOS--GAMBARD--GRASSET--JEANNIOT--LE NATUR--ADRIEN MARIE
MERWART--MYRBACH--RENOUARD--ROCHEGROSSE--ROY--TIRADO



CLAIR DE LUNE

[Illustration de GAMBARD]


Il portait bien son nom de bataille, l'abbé Marignan. C'était un grand
prêtre maigre, fanatique, d'âme toujours exaltée, mais droite. Toutes
ses croyances étaient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait
sincèrement connaître son Dieu, pénétrer ses desseins, ses volontés, ses
intentions.

Quand il se promenait à grands pas dans l'allée de son petit presbytère
de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit:
«Pourquoi Dieu a-t-il fait cela?» Et il cherchait obstinément, prenant
en sa pensée la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce
n'est pas lui qui eût murmuré dans un élan de pieuse humilité:
«Seigneur, vos desseins sont impénétrables!» ICI se disait: «Je suis le
serviteur de Dieu, je dois connaître ses raisons d'agir, et les deviner
si je ne les connais pas.»

Tout lui paraissait créé dans la nature avec une logique absolue et
admirable. Les «Pourquoi» et les «Parce que» se balançaient toujours.
Les aurores étaient faites pour rendre joyeux les réveils, les jours
pour mûrir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour
préparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.

Les quatre saisons correspondaient parfaitement à tous les besoins de
l'agriculture; et jamais le soupçon n'aurait pu venir au prêtre que la
nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est plié, au
contraire, aux dures nécessités des époques, des climats et de la
matière.

Mais il haïssait la femme, il la haïssait inconsciemment, et la
méprisait par instinct. Il répétait souvent la parole du Christ: «Femme,
qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» et il ajoutait: «On disait que
Dieu lui-même se sentait mécontent de cette oeuvre-là.» La femme était
bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le poète. Elle était
le tentateur qui avait entraîné le premier homme et qui continuait
toujours son oeuvre de damnation, l'être faible, dangereux,
mystérieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition,
il haïssait leur âme aimante.

Souvent il avait senti leur tendresse attachée à lui et, bien qu'il se
sût inattaquable, il s'exaspérait de ce besoin d'aimer qui frémissait
toujours en elles.

Dieu, à son avis, n'avait créé la femme que pour tenter l'homme et
l'éprouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des précautions
défensives, et les craintes qu'on a des pièges. Elle était, en effet,
toute pareille à un piège avec ses bras tendus et ses lèvres ouvertes
vers l'homme.

Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur voeu rendait
inoffensives; mais il les traitait durement quand même, parce qu'il la
sentait toujours vivante au fond de leur coeur enchaîné, de leur coeur
humilié, cette éternelle tendresse qui venait encore à lui, bien qu'il
fût un prêtre.

Il la sentait dans leurs regards plus mouillés de piété que les regards
des moines, dans leurs extases où leur sexe se mêlait, dans leurs élans
d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'était de l'amour
de femme, de l'amour charnel; il la sentait, cette tendresse maudite,
dans leur docilité même, dans la douceur de leur voix en lui parlant,
dans leurs yeux baissés, et dans leurs larmes résignées quand il les
reprenait avec rudesse.

Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en
allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger.

Il avait une nièce qui vivait avec sa mère dans une petite maison
voisine. Il s'acharnait à en faire une soeur de charité.

Elle était jolie, écervelée et moqueuse. Quand l'abbé sermonnait, elle
riait; et quand il se fâchait contre elle, elle l'embrassait avec
véhémence, le serrant contre son coeur, tandis qu'il cherchait
involontairement à se dégager de cette étreinte qui lui faisait goûter
cependant une joie douce, éveillant au fond de lui cette sensation de
paternité qui sommeille en tout homme.

Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant à côté d'elle
par les chemins des champs. Elle ne l'écoutait guère et regardait le
ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait
dans ses yeux. Quelquefois elle s'élançait pour attraper une bête
volante, et s'écriait en la rapportant: «Regarde, mon oncle, comme elle
est jolie; j'ai envie de l'embrasser.» Et ce besoin «d'embrasser des
mouches» ou des grains de lilas inquiétait, irritait, soulevait le
prêtre, qui retrouvait encore là cette indéracinable tendresse qui germe
toujours au coeur des femmes.

Puis, voilà qu'un jour l'épouse du sacristain, qui faisait le ménage de
l'abbé Marignan, lui apprit avec précaution que sa nièce avait un
amoureux.

Il en ressentit une émotion effroyable, et il demeura suffoqué, avec du
savon plein la figure, car il était en train de se raser.

Quand il se retrouva en état de réfléchir et de parler, il s'écria: «Ce
n'est pas vrai, vous mentez, Mélanie!»

Mais la paysanne posa la main sur son coeur: «Que notre Seigneur me juge
si je mens, monsieur le curé. J'vous dis qu'elle y va tous les soirs
sitôt qu' votre soeur est couchée. Ils se r'trouvent le long de la
rivière. Vous n'avez qu'à y aller voir entre dix heures et minuit.»

Il cessa de se gratter le menton, et il se mit à marcher violemment,
comme il faisait toujours en ses heures de grave méditation. Quand il
voulut recommencer à se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez
jusqu'à l'oreille.

Tout le jour, il demeura muet, gonflé d'indignation et de colère. A sa
fureur de prêtre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exaspération
de père moral, de tuteur, de chargé d'âme, trompé, volé, joué par une
enfant; cette suffocation égoïste des parents à qui leur fille annonce
qu'elle a fait, sans eux et malgré eux, choix d'un époux.

Après son dîner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir; et
il s'exaspérait de plus en plus. Quand dix heures sonnèrent, il prit sa
canne, un formidable bâton de chêne dont il se servait toujours en ses
courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en
souriant l'énorme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa poigne solide
de campagnard, en des moulinets menaçants. Puis, soudain, il le leva et,
grinçant des dents, l'abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba
sur le plancher.

Et il ouvrit sa porte pour sortir; mais il s'arrêta sur le seuil,
surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait
presque jamais.

Et comme il était doué d'un esprit exalté, un de ces esprits que
devaient avoir les Pères de l'Église, ces poètes rêveurs, il se sentit
soudain distrait, ému par la grandiose et sereine beauté de la nuit
pâle.

Dans son petit, jardin, tout baigné de douce lumière, ses arbres
fruitiers, rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l'allée leurs
grêles membres de bois à peine vêtus de verdure; tandis que le
chèvrefeuille géant, grimpé sur le mur de sa maison, exhalait des
souffles délicieux et comme sucrés, faisait flotter dans le soir tiède
et clair une espèce d'âme parfumée.

Il se mit à respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes
boivent du vin, et il allait à pas lents, ravi, émerveille, oubliant
presque sa nièce.

Dès qu'il fut dans la campagne, il s'arrêta pour contempler toute la
plaine inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme tendre et
languissant des nuits sereines. Les crapauds à tout instant jetaient par
l'espace leur note courte et métallique, et des rossignols lointains
mêlaient leur musique égrenée qui fait rêver sans faire penser, leur
musique légère et vibrante, faite pour les baisers, à la séduction du
clair de lune.

L'abbé se remit à marcher, le coeur défaillant, sans qu'il sût pourquoi.
Il se sentait comme affaibli, épuisé tout à coup; il avait une envie de
s'asseoir, de rester là, de contempler, d'admirer Dieu dans son oeuvre.

Là-bas, suivant les ondulations de la petite rivière, une grande ligne
de peupliers serpentait. Une buée fine, une vapeur blanche que les
rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait
suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours
tortueux de l'eau d'une sorte de ouate légère et transparente.

Le prêtre encore une fois s'arrêta, pénétré jusqu'au fond de l'âme par
un attendrissement grandissant, irrésistible.

Et un doute, une inquiétude vague l'envahissait; il sentait naître en
lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois. Pourquoi Dieu
avait-il fait cela? Puisque la nuit est destinée au sommeil, à
l'inconscience, au repos, à l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus
charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et
pourquoi cet astre lent et séduisant, plus poétique que le soleil et qui
semble destiné, tant il est discret, à éclairer des choses trop
délicates et mystérieuses pour la grande lumière, s'en venait-il faire
si transparentes les ténèbres?

Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas
comme les autres et se mettait-il à vocaliser dans l'ombre troublante?

Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde? Pourquoi ces frissons de
coeur, cette émotion de l'âme, cet alanguissement de la chair?

Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point,
puisqu'ils étaient couchés en leurs lits? A qui étaient destinés ce
spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre?

Et l'abbé ne comprenait point.

Mais voilà que là-bas, sur le bord de la prairie, sous la voûte des
arbres trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient
côte à côte.

L'homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en
temps, l'embrassait sur le front. Ils animèrent tout à coup ce paysage
immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils
semblaient, tous deux, un seul être, l'être à qui était destinée cette
nuit calme et silencieuse; et ils s'en venaient vers le prêtre comme une
réponse vivante, la réponse que son Maître jetait à son interrogation.

Il restait debout, le coeur battant, bouleversé, et il croyait voir
quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz,
l'accomplissement d'une volonté du Seigneur dans un de ces grands décors
dont parlent les livres saints. En sa tête se mirent à bourdonner les
versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur, les appels des
corps, toute la chaude poésie de ce poème brûlant de tendresse.

Et il se dit: «Dieu peut-être a fait ces nuits-là pour voiler d'idéal
les amours des hommes.»

Et il reculait devant le couple embrassé qui marchait toujours. C'était
sa nièce pourtant; mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas
désobéir à Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure
visiblement d'une splendeur pareille?

Et il s'enfuit, éperdu, presque honteux, comme s'il eût pénétré dans un
temple où il n'avait pas le droit d'entrer.


       *       *       *       *       *



UN COUP D'ÉTAT

[Illustration de JEANNIOT]


Paris venait d'apprendre le désastre de Sedan. La République était
proclamée. La France entière haletait au début de cette démence qui dura
jusqu'après la Commune. On jouait au soldat d'un bout à l'autre du
pays.

Des bonnetiers étaient colonels faisant fonctions de généraux; des
revolvers et des poignards s'étalaient autour de gros ventres pacifiques
enveloppés de ceintures rouges; des petits bourgeois devenus guerriers
d'occasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et
juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance.

Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils à systèmes
affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici manié que des balances, et les
rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On exécutait
des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait, en rôdant
par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les
vaches ruminant en paix, les chevaux malades pâturant dans les
herbages.

Chacun se croyait appelé à jouer un grand rôle militaire. Les cafés des
moindres villages, pleins de commerçants en uniforme, ressemblaient à
des casernes ou à des ambulances.

Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de
l'armée et de la capitale; mais une extrême agitation le remuait depuis
un mois, les partis adverses se trouvant face à face.

Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux déjà,
légitimiste rallié à l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir
un adversaire déterminé dans le docteur Massarel, gros homme sanguin,
chef du parti républicain dans l'arrondissement, vénérable de la loge
maçonnique du chef-lieu, président de la Société d'agriculture et du
banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait
sauver la contrée.

En quinze jours, il avait trouvé le moyen de décider à la défense du
pays soixante-trois volontaires mariés et pères de famille, paysans
prudents et marchands du bourg, et il les exerçait, chaque matin, sur la
place de la mairie.

Quand le maire, par hasard, venait au bâtiment communal, le commandant
Massarel, bardé de pistolets, passant fièrement, le sabre en main,
devant le front de sa troupe, faisait hurler à son monde: «Vive la
patrie!» Et ce cri, on l'avait remarqué, agitait le petit vicomte, qui
voyait là sans doute une menace, un défi, en même temps qu'un souvenir
odieux de la grande Révolution.

Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa
table, donnait une consultation à un couple de vieux campagnards, dont
l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa
femme en eût aussi pour venir trouver le médecin, quand le facteur
apporta le journal.

M. Massarel l'ouvrit, pâlit, se dressa brusquement, et, levant les deux
bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit à vociférer de toute
sa voix, devant les deux ruraux affolés:

--Vive la République! vive la République! vive la République!

Puis il retomba sur son fauteuil, défaillant d'émotion.

Et comme le paysan reprenait: «Ça a commencé par des fourmis qui me
couraient censément le long des jambes,» le docteur Massarel s'écria:

--Fichez-moi la paix; j'ai bien le temps de m'occuper de vos bêtises. La
République est proclamée, l'Empereur est prisonnier, la France est
sauvée. Vive la République!»

Et, courant à la porte, il beugla: Céleste, vite, Céleste!

La bonne épouvantée accourut; il bredouillait tant il parlait
rapidement.

--Mes bottes, mon sabre, ma cartouchière et le poignard espagnol qui est
sur ma table de nuit, dépêche-toi!

Comme le paysan obstiné, profitant d'un instant de silence, continuait:

--Ça a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant.

Le médecin exaspéré hurla:

--Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous étiez lavé les
pieds, ça ne serait pas arrivé.

Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure:

--Tu ne sens donc pas que nous sommes en république, triple brute?

Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitôt, et il poussa
dehors le ménage abasourdi, en répétant:

--Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps
aujourd'hui.

Tout en s'équipant des pieds à la tête, il donna de nouveau une série
d'ordres urgents à sa bonne:

--Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel, et
dis-leur que je les attends ici immédiatement. Envoie-moi aussi
Torchebeuf avec son tambour, vite, vite.

Et quand Céleste fut sortie, il se recueillit, se préparant à surmonter
les difficultés de la situation.

Les trois hommes arrivèrent ensemble, en vêtements de travail. Le
commandant, qui s'attendait à les voir en tenue, eut un sursaut.

--Vous ne savez donc rien, sacre bleu? L'empereur est prisonnier, la
République est proclamée. Il faut agir. Ma position est délicate, je
dirai plus, périlleuse.

Il réfléchit quelques secondes devant les visages ahuris de ses
subordonnés, puis reprit:

--Il faut agir et ne pas hésiter; les minutes valent des heures dans des
instants pareils. Tout dépend de la promptitude des décisions. Vous,
Picart, allez trouver le curé et sommez-le de sonner le tocsin pour
réunir la population que je vais prévenir. Vous, Torchebeuf, battez le
rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie et de
Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous, Pommel,
revêtez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le képi. Nous
allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot de me
remettre ses pouvoirs. C'est compris?

--Oui.

--Exécutez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous, Pommel,
puisque nous opérons ensemble.

Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, armés jusqu'aux
dents, apparaissaient sur la place juste au moment où le petit vicomte
de Varnetot, les jambes guêtrées comme pour une partie de chasse, son
Lefaucheux sur l'épaule, débouchait à pas rapides par l'autre rue, suivi
de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur la cuisse et le
fusil en bandoulière.

Pendant que le docteur s'arrêtait, stupéfait, les quatre hommes
pénétrèrent dans la mairie dont la porte se referma derrière eux.

--Nous sommes devancés, murmura le médecin, il faut maintenant attendre
du renfort. Bien à faire pour le quart d'heure.

Le lieutenant Picart reparut:

--Le curé a refusé d'obéir, dit-il; il s'est même enfermé dans l'église
avec le bedeau et le suisse.

Et, de l'autre côté de la place, en face de la mairie blanche et close,
l'église, muette et noire, montrait sa grande porte de chêne garnie de
ferrures de fer.

Alors, comme les habitants intrigués mettaient le nez aux fenêtres ou
sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et
Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups précipités du
rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le
chemin des champs.

Le commandant tira son sabre, s'avança seul, à moitié distance environ
entre les deux bâtiments où s'était barricadé l'ennemi et, agitant son
arme au-dessus de sa tête, il mugit de toute la force de ses poumons:

«Vive la République! Mort aux traîtres!»

Puis, il se replia vers ses officiers.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrochèrent leurs
volets et fermèrent leurs boutiques. Seul l'épicier demeura ouvert.

Cependant les hommes de la milice arrivaient peu à peu, vêtus
diversement et tous coiffés d'un képi noir à galon rouge, le képi
constituant tout l'uniforme du corps. Ils étaient armés de leurs vieux
fusils rouilles, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les
cheminées des cuisines, et ils ressemblaient assez à un détachement de
gardes champêtres.

Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en quelques
mots, les mit au fait des événements; puis, se tournant vers son
état-major: «Maintenant, agissons,» dit-il.

Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient.

Le docteur eut vite arrêté son plan de campagne:

--Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fenêtres de cette
mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la République, de me remettre
la maison de ville.

Mais le lieutenant, un maître-maçon, refusa:

--Vous êtes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de
fusil, merci. Ils tirent bien ceux qui sont là-dedans, vous savez.
Faites vos commissions vous-même.

Le commandant devint rouge.

--Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline.

Le lieutenant se révolta:

--Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi.

Les notables, rassemblés en un groupe voisin, se mirent à rire. Un d'eux
cria:

--T'as raison, Picart, c'est pas l'moment!

Le docteur, alors, murmura:

--Lâches!

Et, déposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il
s'avança d'un pas lent, l'oeil fixé sur les fenêtres, s'attendant à en
voir sortir un canon de fusil braqué sur lui.

Comme il n'était qu'à quelques pas du bâtiment, les portes des deux
extrémités donnant entrée dans les deux écoles s'ouvrirent, et un flot
de petits êtres, garçons par ci, filles par là, s'en échappèrent et se
mirent à jouer sur la grande place vide, piaillant, comme un troupeau
d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre.

Aussitôt les derniers élèves sortis, les deux portes s'étaient
refermées.

Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une
voix forte:

--Monsieur de Varnetot?

Une fenêtre du premier étage s'ouvrit. M. de Varnetot parut. Le
commandant reprit:

--Monsieur, vous savez les grands événements qui viennent de changer la
face du gouvernement. Celui que vous représentiez n'est plus. Celui que
je représente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses, mais
décisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle République, de
remettre en mes mains les fonctions dont vous avez été investi par le
précédent pouvoir.

M. de Varnetot répondit:

--Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nommé par l'autorité
compétente, et je resterai maire de Canneville tant que je n'aurai pas
été révoqué et remplacé par un arrêté de mes supérieurs. Maire, je suis
chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus, essayez de m'en faire
sortir.

Et il referma la fenêtre.

Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer,
toisant du haut en bas le lieutenant Picart.

--Vous êtes un crâne, vous, un fameux lapin, la honte de l'armée. Je
vous casse de votre grade.

Le lieutenant répondit:

--Je m'en fiche un peu.

Et il alla se mêler au groupe murmurant des habitants.

Alors le docteur hésita. Que faire? Donner l'assaut? Mais ses hommes
marcheraient-ils? Et puis, en avait-il le droit?

Une idée l'illumina. Il courut au télégraphe dont le bureau faisait face
à la mairie, de l'autre côté de la place. Et il expédia trois dépêches:

A MM. les membres du gouvernement républicain, à Paris;

A M. le nouveau préfet républicain de la Seine-Inférieure, à Rouen;

A M. le nouveau sous-préfet républicain de Dieppe.

Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune demeurée
aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services dévoués,
demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de tous ses
titres.

Puis il revint vers son corps d'armée et, tirant dix francs de sa poche:
«Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup; laissez seulement ici
un détachement de dix hommes pour que personne ne sorte de la mairie.»

Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit; il
se mit à ricaner et prononça: «Pardi, s'ils sortent, ce sera une
occasion d'entrer. Sans ça, je ne vous vois pas encore là-dedans, moi!»

Le docteur ne répondit pas, et il alla déjeuner.

Dans l'après-midi, il disposa des postes tout autour de la commune,
comme si elle était menacée d'une surprise.

Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de
l'église sans rien remarquer de suspect; on aurait cru vides ces deux
bâtiments.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques.

On jasait beaucoup dans les logis. Si l'Empereur était prisonnier, il y
avait quelque traîtrise là-dessous. On ne savait pas au juste laquelle
des républiques était revenue.

La nuit tomba.

Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entrée du
bâtiment communal, persuadé que son adversaire était parti se coucher;
et, comme il se disposait à enfoncer la porte à coups de pioche, une
voix forte, celle d'un garde, demanda tout à coup:

--Qui va là?

Et M. Massarel battit en retraite à toutes jambes.

Le jour se leva sans que rien fût changé dans la situation.

La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'étaient
réunis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des villages
voisins arrivaient pour voir.

Alors le docteur, comprenant qu'il jouait sa réputation, résolut d'en
finir d'une manière ou d'une autre; et il allait prendre une résolution
quelconque, énergique assurément, quand la porte du télégraphe s'ouvrit
et la petite servante de la directrice parut, tenant à la main deux
papiers.

Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des
dépêches; puis, traversant le milieu désert de la place, intimidée par
tous les yeux fixés sur elle, baissant la tête et trottant menu, elle
alla frapper doucement à la maison barricadée, comme si elle eût ignoré
qu'un parti armé s'y cachait.

L'huis s'entrebâilla; une main d'homme reçut le message, et la fillette
revint, toute rouge, prête à pleurer, d'être dévisagée ainsi par le pays
entier.

Le docteur commanda d'une voix vibrante:

--Un peu de silence, s'il vous plaît.

Et comme le populaire s'était tu, il reprit fièrement:

--Voici la communication que je reçois du gouvernement. Et, élevant sa
dépêche, il lut:

«Ancien maire révoqué. Veuillez aviser au plus pressé. Recevrez
instructions ultérieures.

Pour le sous-préfet,

SAPIN, conseiller.»

Il triomphait; son coeur battait de joie; ses mains tremblaient, mais
Picart, son ancien subalterne, lui cria d'un groupe voisin:

--C'est bon, tout ça, mais si les autres ne sortent pas, ça vous fait
une belle jambe, votre papier.

Et M. Massarel pâlit. Si les autres ne sortaient pas, en effet, il
fallait aller de l'avant maintenant. C'était non seulement son droit,
mais aussi son devoir.

Et il regardait anxieusement la mairie espérant qu'il allait voir la
porte s'ouvrir et son adversaire se replier.

La porte restait fermée. Que faire? la foule augmentait, se serrait
autour de la milice. On riait.

Une réflexion surtout torturait le médecin. S'il donnait l'assaut, il
faudrait marcher à la tête de ses hommes; et comme, lui mort, toute
contestation cesserait, c'était sur lui, sur lui seul que tireraient M.
de Varnetot et ses trois gardes. Et ils tiraient bien, très bien; Picart
venait encore de le lui répéter. Mais une idée l'illumina et, se
tournant vers Pommel:

--Allez vite prier le pharmacien de me prêter une serviette et un bâton.

Le lieutenant se précipita.

Il allait faire un drapeau parlementaire, un drapeau blanc dont la vue
réjouirait peut-être le coeur légitimiste de l'ancien maire.

Pommel revint avec le linge demandé et un manche à balai. Au moyen de
ficelles, on organisa cet étendard que M. Massarel saisit à deux mains;
et il s'avança de nouveau vers la mairie en le tenant devant lui.
Lorsqu'il fut en face de la porte, il appela encore «Monsieur de
Varnetot». La porte s'ouvrit soudain, et M. de Varnetot apparut sur le
seuil avec ses trois gardes.

Le docteur recula par un mouvement instinctif; puis, il salua
courtoisement son ennemi et prononça, étranglé par l'émotion: «Je viens,
Monsieur, vous communiquer les instructions que j'ai reçues.»

Le gentilhomme, sans lui rendre son salut, répondit: «Je me retire,
Monsieur, mais sachez bien que ce n'est ni par crainte, ni par
obéissance à l'odieux gouvernement qui usurpe le pouvoir.» Et, appuyant
sur chaque mot, il déclara: «Je ne veux pas avoir l'air de servir un
seul jour la République. Voilà tout.»

Massarel, interdit, ne répondit rien; et M. de Varnetot, se mettant en
marche d'un pas rapide, disparut au coin de la place, suivi toujours de
son escorte.

Alors le docteur, éperdu d'orgueil, revint vers la foule. Dès qu'il fut
assez près pour se l'aire entendre, il cria: «Hurrah! hurrah! La
République triomphe sur toute la ligne.»

Aucune émotion ne se manifesta.

Le médecin reprit: «Le peuple est libre, vous êtes libres, indépendants.
Soyez fiers!»

Les villageois inertes le regardaient sans qu'aucune gloire illuminât
leurs yeux.

A son tour, il les contempla, indigné de leur indifférence, cherchant ce
qu'il pourrait dire, ce qu'il pourrait faire pour frapper un grand coup,
électriser ce pays placide, remplir sa mission d'initiateur.

Mais une inspiration l'envahit et, se tournant vers Pommel:
«Lieutenant, allez chercher le buste de l'ex-empereur qui est dans la
salle des délibérations du conseil municipal, et apportez-le avec une
chaise.»

Et bientôt l'homme reparut portant sur l'épaule droite le Bonaparte de
plâtre, et tenant de la main gauche une chaise de paille.

M. Massarel vint au-devant de lui, prit la chaise, la posa par terre,
plaça dessus le buste blanc, puis se reculant de quelques pas,
l'interpella d'une voix sonore:

«Tyran, tyran, te voici tombé, tombé dans la boue, tombé dans la fange.
La patrie expirante râlait sous ta botte. Le Destin vengeur t'a frappe.
La défaite et la honte se sont attachées à toi; tu tombes vaincu,
prisonnier du Prussien; et, sur les ruines de ton empire croulant, la
jeune et radieuse République se dresse, ramassant ton épée brisée...»

Il attendait des applaudissements. Aucun cri, aucun battement de main
n'éclata. Les paysans effarés se taisaient; et le buste aux moustaches
pointues qui dépassaient les joues de chaque côté, le buste immobile et
bien peigné comme une enseigne de coiffeur, semblait regarder M.
Massarel avec son sourire de plâtre, un sourire ineffaçable et moqueur.

Ils demeuraient ainsi face à face, Napoléon sur sa chaise, le médecin
debout, à trois pas de lui. Une colère saisit le commandant. Mais que
faire? que faire pour émouvoir ce peuple et gagner définitivement cette
victoire de l'opinion?

Sa main, par hasard, se posa sur son ventre, et il rencontra, sous sa
ceinture rouge, la crosse de son revolver.

Aucune inspiration, aucune parole ne lui venaient plus. Alors il tira
son arme, fit deux pas et, à bout portant, foudroya l'ancien monarque.

La balle creusa dans le front un petit, trou noir, pareil à une tache,
presque rien. L'effet était manqué. M. Massarel tira un second coup, qui
fit un second trou, puis un troisième, puis, sans s'arrêter, il lâcha
les trois derniers. Le front de Napoléon volait en poussière blanche,
mais les yeux, le nez et les fines pointes des moustaches restaient
intacts.

Alors exaspéré, le docteur renversa la chaise d'un coup de poing et,
appuyant un pied sur le reste du buste, dans une posture de
triomphateur, il se tourna vers le public abasourdi en vociférant:
«Périssent ainsi tous les traîtres.»

Mais comme aucun enthousiasme ne se manifestait encore, comme les
spectateurs semblaient stupides d'étonnement, le commandant cria aux
hommes de la milice: «Vous pouvez maintenant regagner vos foyers.» Et il
se dirigea lui-même à grands pas vers sa maison, comme s'il eût fui.

Sa bonne, dès qu'il parut, lui dit que des malades l'attendaient depuis
plus de trois heures dans son cabinet. Il y courut. C'étaient les deux
paysans aux varices, revenus dès l'aube, obstinés et patients.

Et le vieux aussitôt reprit son explication: «Ça a commencé par des
fourmis qui me couraient censément le long des jambes...»


       *       *       *       *       *



LE LOUP

[Illustration de MERWART]


Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville à la fin du dîner
de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait forcé un cerf dans le jour. Le marquis était le seul des
convives qui n'eût point pris part à cette poursuite, car il ne chassait
jamais.

Pendant toute la durée du grand repas, on n'avait guère parlé que de
massacres d'animaux. Les femmes elles-mêmes s'intéressaient aux récits
sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les
attaques et les combats d'hommes contre les bêtes, levaient les bras,
contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poésie un peu ronflante,
mais pleine d'effet. Il avait dû répéter souvent cette histoire, car il
la disait couramment, n'hésitant pas sur les mots choisis avec habileté
pour faire image.

--Messieurs, je n'ai jamais chassé, mon père non plus, mon grand-père non
plus et, non plus, mon arrière-grand-père. Ce dernier était fils d'un
homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous dirai
comment.

Il se nommait Jean, était marié, père de cet enfant qui fut mon
trisaïeul, et il habitait avec son frère cadet, François d'Arville,
notre château de Lorraine, en pleine forêt.

François d'Arville était resté garçon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout à l'autre de l'année, sans repos,
sans arrêt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas
autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au coeur cette passion terrible, inexorable. Elle les
brûlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien
autre.

Ils avaient défendu qu'on les dérangeât jamais en chasse, pour aucune
raison. Mon trisaïeul naquit pendant que son père suivait un renard, et
Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: «Nom d'un
nom, ce gredin-là aurait bien pu attendre après l'hallali!»

Son frère François se montrait encore plus emporté que lui. Dès son
lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des
oiseaux autour du château jusqu'au moment de partir pour forcer quelque
grosse bête.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles
d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,
qui veut établir dans les titres une hiérarchie descendante; car le fils
d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le
fils d'un général n'est colonel de naissance. Mais la vanité mesquine du
jour trouve profit à cet arrangement.

Je reviens à mes ancêtres.

Ils étaient, paraît-il, démesurément grands, osseux, poilus, violents et
vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'aîné, avait une voix
tellement forte que, suivant une légende dont il était fier, toutes les
feuilles de la forêt s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce
devait être un spectacle superbe de voir ces deux géants enfourcher
leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette année 1764, les froids furent
excessifs et les loups devinrent féroces.

Ils attaquaient même les paysans attardés, rôdaient la nuit autour des
maisons, hurlaient du coucher du soleil à son lever et dépeuplaient les
étables.

Et bientôt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage
gris, presque blanc, qui avait mangé deux enfants, dévoré le bras d'une
femme, étranglé tous les chiens de garde du pays et qui pénétrait sans
peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les
habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la
flamme des lumières. Et bientôt une panique courut par toute la
province. Personne n'osait plus sortir dès que tombait le soir. Les
ténèbres semblaient hantées par l'image de cette bête.

Les frères d'Arville résolurent de la trouver et de la tuer, et ils
convièrent à de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forêts, fouiller les buissons,
on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-là. Et,
chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,
attaquait quelque voyageur ou dévorait quelque bétail, toujours loin du
lieu où on l'avait cherché.

Une nuit enfin, il pénétra dans l'étable aux porcs du château d'Arville
et mangea les deux plus beaux élèves.

Les deux frères furent enflammés de colère, considérant cette attaque
comme une bravade du monstre, une injure directe, un défi. Ils prirent
tous leurs forts limiers habitués à poursuivre les bêtes redoutables, et
ils se mirent en chasse, le coeur soulevé de fureur.

Depuis l'aurore jusqu'à l'heure où le soleil empourpré descendit
derrière les grands arbres nus, ils battirent les fourrés sans rien
trouver.

Tous deux enfin, furieux et désolés, revenaient au pas de leurs chevaux
par une allée bordée de broussailles, et s'étonnaient de leur science
déjouée par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystérieuse.

L'aîné disait:

--Cette bête-là n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un
homme.

Le cadet répondit:

--On devrait peut-être faire bénir une balle par notre cousin l'évêque,
ou prier quelque prêtre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque
malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra; celui de
François se mit à ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes
s'ouvrit devant eux, et une bête colossale, toute grise, surgit, qui
détala à travers le bois.

Tous deux poussèrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant
sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetèrent en avant d'une
poussée de tout leur corps, les lançant d'une telle allure, les
excitant, les entraînant, les affolant de la voix, du geste et de
l'éperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes bêtes
entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre à terre, crevant les fourrés, coupant les
ravins, grimpant les côtes, dévalant dans les gorges, et sonnant du cor
à pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voilà que soudain, dans cette course éperdue, mon aïeul heurta du
front une branche énorme qui lui fendit le crâne; et il tomba raide mort
sur le sol, tandis que son cheval affolé s'emportait, disparaissait dans
l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arrêta net, sauta par terre, saisit dans ses bras
son frère, et il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit auprès du corps, posa sur ses genoux la tête défigurée
et rouge et il attendit en contemplant cette face immobile de l'aîné.
Peu à peu une peur l'envahissait, une peur singulière qu'il n'avait
jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la
peur du bois désert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de
tuer son frère pour se venger d'eux.

Les ténèbres s'épaississaient, le froid aigu faisait craquer les
arbres. François se leva, frissonnant, incapable de rester là plus
longtemps, se sentant presque défaillir. On n'entendait plus rien, ni la
voix des chiens ni le son des cors, tout était muet par l'invisible
horizon; et ce silence morne du soir glacé avait quelque chose
d'effrayant et d'étrange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et
le coucha en travers sur sa selle pour le reporter au château; puis il
se remit en marche doucement, l'esprit troublé comme s'il était gris,
poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande
forme passa. C'était la bête. Une secousse d'épouvante agita le
chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le
long des reins, et il fît, ainsi qu'un moine hanté du diable, un grand
signe de croix, éperdu à ce retour brusque de l'effrayant rôdeur. Mais
ses yeux retombèrent sur le corps inerte couché devant lui, et soudain,
passant brusquement de la crainte à la colère, il frémit d'une rage
désordonnée.

Alors il piqua son cheval et s'élança derrière le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant
des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'oeil fixé sur la tache blanche
qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait animé d'une force et d'une ardeur inconnues.
Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux
rochers, la tête et les pieds du mort jetés en travers sur la selle. Les
ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs énormes,
les éclaboussait de sang; les éperons déchiraient des lambeaux d'écorce.

Et, soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la forêt et se ruèrent
dans un vallon, comme la lune rouge apparaissait au-dessus des monts. Ce
vallon était pierreux, fermé par des roches énormes, sans issue
possible; et le loup acculé se retourna.

François alors poussa un hurlement de joie que les échos répétèrent
comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas à la
main.

La bête hérissée, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme
deux étoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,
empoignant son frère, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des
pierres sa tête qui n'était plus qu'une tache de sang, il lui cria dans
les oreilles, comme s'il eût parlé à un sourd: «Regarde, Jean, regarde
ça!»

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une
montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bête le voulut mordre,
cherchant à lui fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou,
sans même se servir de son arme, et il l'étranglait doucement, écoutant
s'arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son coeur. Et il
riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa formidable
étreinte, criant, dans un délire de joie: «Regarde, Jean, regarde!»
Toute résistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il était mort.

Alors François, le prenant à pleins bras, l'emporta, et le vint jeter
aux pieds de l'aîné en répétant d'une voix attendrie: «Tiens, tiens,
tiens, mon petit Jean, le voilà!»

Puis il replaça sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il
se remit en route.

Il rentra au château, riant et pleurant, comme Gargantua à la naissance
de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trépignant d'allégresse
en racontant la mort de l'animal, et gémissant et s'arrachant la barbe
en disant celle de son frère.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononçait, les
larmes aux yeux: «Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir étrangler
l'autre, il serait mort content, j'en suis sûr!»

La veuve de mon aïeul inspira à son fils orphelin l'horreur de la
chasse, qui s'est transmise de père en fils jusqu'à moi.

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une légende, n'est-ce pas?

Et le conteur répondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout à l'autre. Alors une femme
déclara d'une petite voix douce:

--C'est égal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.


       *       *       *       *       *



L'ENFANT

[Illustration de LE NATUR]


Après avoir longtemps juré qu'il ne se marierait jamais, Jacques
Bourdillère avait soudain changé d'avis.

Cela était arrivé brusquement, un été, aux bains de mer.

Un matin, comme il était étendu sur le sable, tout occupé à regarder les
femmes sortir de l'eau, un petit pied l'avait frappé par sa gentillesse
et sa mignardise. Ayant levé les yeux plus haut, toute la personne le
séduisit. De toute cette personne, il ne voyait d'ailleurs que les
chevilles et la tête émergeant d'un peignoir de flanelle blanche, clos
avec soin. On le disait sensuel et viveur. C'est donc par la seule grâce
de la forme qu'il fut capté d'abord: puis il fut retenu par le charme
d'un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais comme les joues et
les lèvres.

Présenté à la famille, il plut et il devint bientôt fou d'amour. Quand
il apercevait Berthe Lannis de loin, sur la longue plage de sable jaune,
il frémissait jusqu'aux cheveux. Près d'elle, il devenait muet,
incapable de rien dire et même de penser, avec une espèce de
bouillonnement dans le coeur, de bourdonnement dans l'oreille,
d'effarement dans l'esprit. Était-ce donc de l'amour, cela?

Il ne le savait pas, n'y comprenait rien, mais demeurait, en tout cas,
bien décidé à faire sa femme de cette enfant.

Les parents hésitèrent longtemps, retenus par la mauvaise réputation du
jeune homme. Il avait une maîtresse, disait-on, une _vieille maîtresse,_
une ancienne et forte liaison, une de ces chaînes qu'on croit rompues et
qui tiennent toujours.

Outre cela, il aimait, pendant des périodes plus ou moins longues,
toutes les femmes qui passaient à portée de ses lèvres. Alors il se
rangea, sans consentir même à revoir une seule fois celle avec qui il
avait vécu longtemps. Un ami régla la pension de cette femme, assura son
existence. Jacques paya, mais ne voulut pas entendre parler d'elle,
prétendant désormais ignorer jusqu'à son nom. Elle écrivit des lettres
sans qu'il les ouvrît. Chaque semaine, il reconnaissait l'écriture
maladroite de l'abandonnée; et, chaque semaine, une colère plus grande
lui venait contre elle, et il déchirait brusquement l'enveloppe et le
papier, sans ouvrir, sans lire une ligne, une seule ligne, sachant
d'avance les reproches et les plaintes contenues là-dedans.

Comme on ne croyait guère à sa persévérance, on fit durer l'épreuve
tout l'hiver, et c'est seulement au printemps que sa demande fut agréée.

Le mariage eut lieu à Paris dans les premiers jours de mai.

Il était décidé qu'ils ne feraient point le classique voyage de noces.
Après un petit bal, une sauterie de jeunes cousines qui ne se
prolongerait point au delà de onze heures, pour ne pas éterniser les
fatigues de cette journée de cérémonies, les jeunes époux devaient
passer leur première nuit commune dans la maison familiale, puis partir
seuls, le lendemain matin, pour la plage chère à leurs coeurs, où ils
s'étaient connus et aimés.

La nuit était venue, on dansait dans le grand salon. Ils s'étaient
retirés tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies
éclatantes, à peine éclairé, ce soir-là, par les rayons alanguis d'une
grosse lanterne de couleur, pendue au plafond comme un oeuf énorme. La
fenêtre entr'ouverte laissait entrer parfois des souffles frais du
dehors, des caresses d'air qui passaient sur les visages, car la soirée
était tiède et calme, pleine d'odeurs de printemps.

Ils ne disaient rien; ils se tenaient les mains en se les pressant
parfois de toute leur force. Elle demeurait, les yeux vagues, un peu
éperdue par ce grand changement dans sa vie, mais souriante, remuée,
prête à pleurer, souvent prête aussi à défaillir de joie, croyant le
monde entier changé par ce qui lui arrivait, inquiète sans savoir de
quoi, et sentant tout son corps, toute son âme envahis d'une
indéfinissable et délicieuse lassitude.

Lui la regardait obstinément, souriant d'un sourire fixe. Il voulait
parler, ne trouvait rien et restait là, mettant toute son ardeur en des
pressions de mains. De temps en temps, il murmurait: «Berthe!» et chaque
fois elle levait les yeux sur lui d'un mouvement doux et tendre; ils se
contemplaient une seconde, puis son regard à elle, pénétré et fasciné
par son regard à lui, retombait.

Ils ne découvraient aucune pensée à échanger. On les laissait seuls;
mais parfois, un couple de danseurs jetait sur eux, en passant, un coup
d'oeil furtif, comme s'il eût été témoin discret et confident d'un
mystère.

Une porte de côté s'ouvrit, un domestique entra, tenant sur un plateau
une lettre pressée qu'un commissionnaire venait l'apporter. Jacques prit
en tremblant ce papier, saisi d'une peur vague et soudaine, la peur
mystérieuse des brusques malheurs.

Il regarda longtemps l'enveloppe dont il ne connaissait point
l'écriture, n'osant pas l'ouvrir, désirant follement ne pas lire, ne pas
savoir, mettre en sa poche cela, et se dire: «A demain. Demain, je serai
loin, peu m'importe!» Mais, sur un coin, deux grands mots soulignés:
TRÈS URGENT, le retenaient et l'épouvantaient. Il demanda: «Vous
permettez, mon amie?» déchira la feuille collée et lut. Il lut le
papier, pâlissant affreusement, le parcourut d'un coup et, lentement,
sembla l'épeler.

Quand il releva la tête, toute sa face était bouleversée. Il balbutia:
«Ma chère petite, c'est... c'est mon meilleur ami à qui il arrive un
grand, un très grand malheur. Il a besoin de moi tout de suite... tout
de suite... pour une affaire de vie ou de mort. Me permettez-vous de
m'absenter vingt minutes? je reviens aussitôt.»

Elle bégaya, tremblante, effarée: «Allez, mon ami!» n'étant pas encore
assez sa femme pour oser l'interroger, pour exiger savoir. Et il
disparut. Elle resta seule, écoutant danser dans le salon voisin.

Il avait pris un chapeau, le premier trouvé, un pardessus quelconque, et
il descendit en courant l'escalier. Au moment de sauter dans la rue, il
s'arrêta encore sous le bec de gaz du vestibule et relut la lettre.

Voici ce qu'elle disait:

«Monsieur,

«Une fille Ravet, votre ancienne maîtresse, paraît-il, vient d'accoucher
d'un enfant qu'elle prétend être à vous. La mère va mourir et implore
votre visite. Je prends la liberté de vous écrire et de vous demander si
vous pouvez accorder ce dernier entretien à cette femme, qui semble être
très malheureuse et digne de pitié.

«Votre serviteur,

«Dr BONNARD.»

Quand il pénétra dans la chambre de la mourante, elle agonisait déjà.
Il ne la reconnut pas d'abord. Le médecin et deux gardes la soignaient,
et partout à terre traînaient des seaux pleins de glace et des linges
pleins de sang.

L'eau répandue inondait le parquet; deux bougies brûlaient sur un
meuble; derrière le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant criait,
et, à chacun de ses vagissements, la mère, torturée, essayait un
mouvement, grelottante sous les compresses gelées.

Elle saignait; elle saignait, blessée à mort, tuée par cette naissance.
Toute sa vie coulait; et, malgré la glace, malgré les soins,
l'invincible hémorragie continuait, précipitait son heure dernière.

Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras: elle ne put pas, tant
ils étaient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencèrent
à glisser.

Il s'abattit à genoux près du lit, saisit une main pendante et la baisa
frénétiquement: puis, peu à peu, il s'approcha tout près, tout près du
maigre visage qui tressaillait à son contact. Une des gardes, debout,
une bougie à la main, les éclairait, et le médecin, s'étant reculé,
regardait du fond de la chambre.

Alors d'une voix déjà lointaine, en haletant, elle dit: «Je vais mourir,
mon chéri; promets-moi de rester jusqu'à la fin. Oh! ne me quitte pas
maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!»

Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura:
«Sois tranquille, je vais rester.»

Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle
était oppressée et défaillante. Elle reprit: «C'est à toi, le petit. Je
te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon âme, je te le jure au
moment de mourir. Je n'ai pas aimé d'autre homme que toi... Promets-moi
de ne pas l'abandonner.» Il essayait de prendre encore dans ses bras ce
misérable corps déchiré, vidé de sang. Il balbutia, affolé de remords et
de chagrin: «Je te le jure, je l'élèverai et je l'aimerai. Il ne me
quittera pas.» Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante à lever
sa tête épuisée, elle tendait ses lèvres blanches dans un appel de
baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et
suppliante caresse.

Un peu calmée, elle murmura tout bas: «Apporte-le, que je voie si tu
l'aimes.»

Et il alla chercher l'enfant.

Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit être cessa de
pleurer. Elle murmura: «Ne bouge plus !» Et il ne remua plus. Il resta
là, tenant en sa main brûlante cette main que secouaient des frissons
d'agonie, comme il avait tenu, tout à l'heure, une autre main que
crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait
l'heure, d'un coup d'oeil furtif, guettant l'aiguille qui passait minuit,
puis une heure, puis deux heures.

Le médecin s'était retiré: les deux gardes, après avoir rôdé quelque
temps, d'un pas léger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des
chaises. L'enfant dormait, et la mère, les yeux fermés, semblait se
reposer aussi.

Tout à coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croisés,
elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle
faillit jeter à terre son enfant. Une espèce de râle se glissa dans sa
gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte.

Les gardes accourues déclarèrent: «C'est fini.»

Il regarda une dernière fois cette femme qu'il avait aimée, puis la
pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus,
en habit noir, avec l'enfant dans ses bras.

Après qu'il l'eut laissée seule, sa jeune femme avait attendu, assez
calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point
reparaître, elle était rentrée dans le salon, d'un air indifférent et
tranquille, mais inquiète horriblement. Sa mère, l'apercevant seule,
avait demandé: «Où donc est ton mari?» Et elle avait répondu: «Dans sa
chambre; il va revenir.»

Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua la
lettre et la figure bouleversée de Jacques, et ses craintes d'un
malheur.

On attendit encore. Les invités partirent; seuls, les parents les plus
proches demeuraient. A minuit, on coucha la mariée toute secouée de
sanglots. Sa mère et deux tantes, assises autour du lit, l'écoutaient
pleurer, muettes et désolées... Le père était parti chez le commissaire
de police pour chercher des renseignements.

A cinq heures, un bruit léger glissa dans le corridor; une porte
s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil à un
miaulement de chat courut dans la maison silencieuse.

Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la première,
s'élança, malgré sa mère et ses tantes, enveloppée de son peignoir de
nuit.

Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un
enfant dans ses bras.

Les quatre femmes le regardèrent, effarées; mais Berthe, devenue soudain
téméraire, le coeur crispé d'angoisse, courut à lui: «Qu'y a-t-il?
dites, qu'y a-t-il?»

Il avait l'air fou; il répondit d'une voix saccadée: «Il y a... il y a
... que j'ai un enfant, et que la mère vient de mourir...» Et il
présentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.

Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'étreignant
contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: «La
mère est morte, dites-vous?» Il répondit: «Oui, tout de suite... dans
mes bras... J'avais rompu depuis l'été... Je ne savais rien, moi...
c'est le médecin qui m'a fait venir...»

Alors Berthe murmura: «Eh bien, nous l'élèverons, ce petit.


       *       *       *       *       *



CONTE DE NOËL

[Illustration de ADRIEN MARIE]


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix: «Un
souvenir de Noël?... Un souvenir de Noël?...»

Et tout à coup, il s'écria:

--Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de
Noël.

Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à
rien. Et pourtant, j'ai vu un miracle! Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes
propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.

En ai-je été fort surpris? non pas; car si je ne crois point à vos
croyances, je crois à la foi, et je sais qu'elle transporte les
montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous indignerais
et je m'exposerais aussi à amoindrir l'effet de mon histoire.

Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas été convaincu et converti
par ce que j'ai vu, j'ai été du moins fort ému, et je vais tâcher de
vous dire la chose naïvement, comme si j'avais une crédulité
d'Auvergnat.

J'étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en
pleine Normandie.

L'hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les
neiges arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les
gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commença.

En une nuit, toute la pleine fut ensevelie.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
grands arbres poudrés de frimas, semblaient s'endormir sous
l'accumulation de cette mousse épaisse et légère.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux,
par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur
vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs livides et
piquant la neige de leurs grands becs.

On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette
poussière gelée tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arrêta. La terre avait
sur le dos un manteau épais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu
le jour, et, la nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre,
tant le vaste espace était rigoureux, s'étendit sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées
des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les
minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs
membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et, parfois, une grosse
branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant la sève
et cassant les fibres.

Les habitations semées ça et là par les champs semblaient éloignées de
cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul,
j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans
cesse à rester enseveli dans quelque creux.

Je m'aperçus bientôt qu'une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un
tel fléau, pensait-on, n'était point naturel. On prétendit qu'on
entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui
passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux
émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le
sud. Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une
épouvante envahissait les esprits et on s'attendait à un événement
extraordinaire.

La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d'Épivent, sur
la grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens
manquaient de pain, le forgeron résolut d'aller jusqu'au village. Il
resta quelques heures à causer dans les six maisons qui forment le
centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur
épandue sur la campagne.

Et il se remit en route avant la nuit.

Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf sur la neige;
oui, un oeuf, déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se
pencha, c'était un oeuf en effet. D'où venait-il? Quelle poule avait pu
sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron
s'étonna, ne comprit pas; mais il ramassa l'oeuf et le porta à sa femme.

--Tiens, la maîtresse, v'là un oeuf que j'ai trouvé sur la route!

La femme hocha la tête:--Un oeuf sur la route? Par ce temps-ci, t'es
soûl, bien sûr?

--Mais non, la maîtresse, même qu'il était au pied d'une haie, et encore
chaud, pas gelé. Le v'là, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui
n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dîner.

L'oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron se
mit à raconter ce qu'on disait par la contrée. La femme écoutait, toute
pâle.

--Pour sûr, que j'en ai entendu, des sifflets, l'autre nuit, même qu'ils
semblaient v'nir de la cheminée.

On se mit à table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le mari
étendait du beurre sur son pain, la femme prit l'oeuf et l'examina d'un
oeil méfiant.

--Si y avait qué que chose dans c't'oeuf?

--Que que tu veux qu'y ait?

--J'sais ti, mé?

--Allons, mange-le, et fais pas la bête.

Elle ouvrit l'oeuf. Il était comme tous les oeufs, et bien frais. Elle se
mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le reprenant. Le
mari disait:

--Eh bien! qué goût qu'il a, c't'oeuf?

Elle ne répondait pas, et elle acheva de l'avaler; puis, soudain elle
planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affolés; leva les bras,
les tordit et, convulsée de la tête aux pieds, roula par terre en
poussant des cris horribles.

Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée de
tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions. Le
forgeron, impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable:

--J'l'ai dans l'corps! J'l'ai dans l'corps!

Je fus appelé le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans
obtenir le moindre résultat. Elle était folle.

Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l'obstacle des hautes
neiges, la nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme: «La
femme au forgeron qu'est possédée!» Et on venait de partout, sans oser
pénétrer dans la maison; on écoutait de loin ses cris affreux poussés
d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une créature humaine.

Le curé du village fut prévenu. C'était un vieux prêtre naïf. Il
accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononça, en
étendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre hommes
maintenaient sur un lit la femme écumante et tordue.

Mais l'esprit ne fut point chassé.

Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.

La veille au matin, le prêtre vint me trouver:

--J'ai envie, dit-il, de faire assister à l'office de cette nuit cette
malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, à l'heure
même où il naquit d'une femme.

Je répondis au curé:

--Je vous approuve absolument, Monsieur l'abbé. Si elle a l'esprit
frappé par la cérémonie sacrée (et rien n'est plus propice à
l'émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède.

Le vieux prêtre murmura:

--Vous n'êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas? Vous
vous chargez de l'amener?

Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l'église se mit à sonner,
jetant sa voix plaintive à travers l'espace morne, sur l'étendue blanche
et glacée des neiges.

Des êtres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri
d'airain du clocher. La pleine lune éclairait d'une lueur vive et
blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la pâle désolation des
champs.

J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge.

La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit
proprement malgré sa résistance éperdue, et on l'emporta.

L'église était maintenant pleine de monde, illuminée et froide; les
chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la
petite sonnette de l'enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des
fidèles.

J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et
j'attendis le moment que je croyais favorable. Je choisis l'instant qui
suit la communion. Tous les paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur
Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le
prêtre achevait le mystère divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportèrent la
folle.

Dès qu'elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le choeur en feu et
le tabernacle doré, elle se débattit d'une telle vigueur qu'elle faillit
nous échapper, et elle poussa des clameurs si aiguës qu'un frisson
d'épouvante passa dans l'église; toutes les têtes se relevèrent; des
gens s'enfuirent.

Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispée et tordue en nos mains,
le visage contourné, les yeux fous.

On la traîna jusqu'aux marches du choeur et puis on la tint fortement
accroupie à terre.

Le prêtre s'était levé; il attendait. Dès qu'il la vit arrêtée, il prit
en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche au
milieu, et, s'avançant de quelques pas, il l'éleva de ses deux bras
tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards égarés de la
Démoniaque.

Elle hurlait toujours, l'oeil fixé, tendu sur cet objet rayonnant. Et le
prêtre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une statue.

Et cela dura longtemps, longtemps.

La femme semblait saisie de peur, fascinée; elle contemplait fixement
l'ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers,
et criant toujours, mais d'une voix moins déchirante.

Et cela dura encore longtemps.

On eût dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils étaient
rivés sur l'hostie; et elle ne faisait plus que gémir; et son corps
roidi s'amollissait, s'affaissait. Toute la foule était prosternée le
front par terre. La Possédée maintenant baissait rapidement les
paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante à supporter la
vue de son Dieu. Elle s'était tue. Et puis soudain, je m'aperçus que ses
yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules,
hypnotisée, pardon, vaincue par la contemplation persistante de
l'ostensoir aux rayons d'or, terrassée par le Christ victorieux.

On l'emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l'autel.

L'assistance bouleversée entonna un _Te Deum_ d'actions de grâces.

Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se
réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance.

Voilà, Mesdames, le miracle que j'ai vu. Le docteur Bonenfant se tut,
puis ajouta d'une voix contrariée:--Je n'ai pu refuser de l'attester
par écrit.


       *       *       *       *       *



LA REINE HORTENSE

[Illustration de MYRBACH]


On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un officier
qui commande? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse, impérieuse?
Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes domestiques,
poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes chères aux
vieilles filles? Mais elle n'avait pour ces animaux familiers ni
gâteries, ni mots mignards, ni ces puériles tendresses qui semblent
couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui ronronne.
Elle gouvernait ses bêtes avec autorité; elle régnait.

C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à la
voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait toujours
eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques
volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni réplique, ni
hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l'avait
entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier n'importe qui.
Elle disait «Chacun sa part» avec une conviction de fataliste. Elle
n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne croyait guère à
Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la «marchandise à
pleureurs».

Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un petit
jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses habitudes, ne
changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles prenaient vingt
et un ans.

Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses
oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une
petite boche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifférents.

Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d'employés
dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en temps, on
l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle s'endormait
inévitablement dans ces réunions, et il fallait la réveiller pour
qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.

Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant, jardinant,
coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison vieillie,
maçonnant même quand il le fallait.

Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an; les Cimme et
les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un herboriste, l'autre
un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants; les Colombel
en possédaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans,
Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, étant venu alors qu'il
semblait impossible que sa mère fût encore fécondée.

Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.

Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à
coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un prêtre
s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour le
jeter dehors.

La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.

Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le
tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.

Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les
Colombel ayant amené le petit Joseph.

Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.

Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée, sous une
brûlante tombée de soleil; deux chats, qu'on eût crus morts, étaient
allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les pattes et
la queue tout au long étendues.

Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vêtus de
duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit jardin; et une
grande cage accrochée au mur, couverte de mouron, contenait un peuple
d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de cette chaude matinée de
printemps.

Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient
bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.

M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours le
premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda:

--Eh bien, Céleste, ça ne va donc pas?

La petite bonne gémit à travers ses larmes:--Elle ne me reconnaît
seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.

Tout le monde se regarda.

Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire un
mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des bandeaux
plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants comme des
brasiers.

Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre, ravagé
par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il prononça
d'un ton sérieux:

--Bigre! il était temps.

Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante située au
rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut Colombel qui se
décida le premier, et il entra en se balançant comme un mât de navire,
faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.

Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.

Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.

Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se fermant sans cesse.
Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme s'ils
eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une intelligence.
Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La figure
anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient fermés.

Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder, sans
dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite bonne
les avait suivis et larmoyait toujours.

A la fin, Cimme demanda:--Qu'est-ce que dit au juste le médecin?

La servante balbutia:--Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a
plus rien à faire.

Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans
cette tête de mourante, et ses mains précitaient leur mouvement
singulier.

Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui connaissait
pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce coeur toujours
fermé peut-être?

Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce spectacle.
Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.

Les deux femmes restaient debout.

La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprit rien
à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms, appelait
tendrement des personnes imaginaires.

«Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien ta
maman, dis, mon enfant? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite soeur
pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends? Et je te défends de toucher aux allumettes.»

Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si
elle eût appelé: «Henriette!» Elle attendait un peu, et reprenait: «Dis
à ton père de venir me parler avant d'aller à son bureau.» Et soudain:
«Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon chéri; promets-moi de ne pas
revenir tard. Tu diras à ton chef que je suis malade. Tu comprends qu'il
est dangereux de laisser les enfants seuls quand je suis au lit. Je vais
te faire pour le dîner un plat de riz au sucre. Les petits aiment
beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente!»

Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle n'avait
jamais ri: «Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est barbouillé
avec les confitures, le petit sale. Regarde donc, mon chéri, comme il
est drôle!»

Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le
voyage, murmura:

--Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui
commence.

Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.

La petite bonne prononça:

--Faut retirer vos châles et vos chapeaux; voulez-vous passer dans la
salle?

Elles sortirent sans avoir prononcé une parole et Colombel les suivit en
boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.

Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le
caresser.

On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure
dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves
eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle.

Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.

Mais tout à coup il rentra, et, s'adressant à la bonne:

--Dis donc, ma fille, tu vas nous faire à déjeuner. Qu'est-ce que vous
allez manger, mesdames?

On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux-filet
avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café.

Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrêta; puis, se tournant vers la bonne:--Tu dois
avoir de l'argent? Elle répondit:

--Oui, Monsieur.

--Combien?

--Quinze francs.

--Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim.

Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de soleil,
et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air
navré:--C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste
circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.

Sa soeur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par la
pensée d'une marche:--Ma jambe me tracasse bougrement.

Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible: l'un poussant
des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à cache-cache
autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre comme deux
fous.

La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait à lire: «Allons! Simon, répète: ABCD. Tu ne dis pas bien,
voyons, D D D, m'entends-tu? Répète alors...»

Cimme prononça:--C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là.

Mme Colombel alors demanda:--Il vaudrait peut-être mieux retourner
auprès d'elle. Mais Cimme aussitôt l'en dissuada:--Pourquoi faire,
puisque vous ne pouvez rien changer à son état? Nous sommes aussi bien
ici.

Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts, dits
inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité singulière et
blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit à rire,
regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard: «Tra-la-la.
Tra-la-la-la», comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidélité, à lui, Cimme.

Colombel, pris maintenant de crampes d'estomac, frappait le pavé de sa
canne.

L'autre chat entra la queue en l'air.

On ne se mit à table qu'à une heure.

Dès qu'il eut goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne
boire que du bordeaux de choix, rappela la servante:

--Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans
la cave?

--Oui monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.

--Eh bien, va nous en chercher trois bouteilles.

On goûta ce vin qui parut excellent; non pas qu'il provint d'un cru
remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara:--C'est du
vrai vin de malade.

Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea
de nouveau la bonne:--Combien en reste-t-il, ma fille?

--Oh! presque tout, Monsieur, mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas
du fond.

Alors il se tourna vers son beau-frère:--Si vous vouliez, Cimme, je vous
reprendrais ce vin-là pour autre chose, il convient merveilleusement à
mon estomac.

La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins; les deux
femmes s'amusaient à lui jeter des miettes.

On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé.

La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de
sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.

Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la
malade. Elle semblait calme.

On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer.

Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute la
vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison.

Cimme s'endormit le ventre au soleil.

La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria.

Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce
qu'elle avait. Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces
choses-là.

Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper à la
poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi l'agonisante;
et, retranché derrière l'oreiller, il regardait son camarade de ses yeux
luisants, prêt à sauter de nouveau pour recommencer la partie. Il tenait
à la gueule une des pantoufles de sa maîtresse, déchirée à coups de
crocs, depuis une heure qu'il jouait avec.

L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait
immobile en face de la couche.

La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur une
chaise; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient,
effarés, entre les quatre jambes du siège.

La reine Hortense criait d'une voix déchirante: «Non, non, je ne veux
pas mourir, je ne veux pas! je ne veux pas! Qui est-ce qui élèvera mes
enfants? Qui les soignera? Qui les aimera? Non, je ne veux pas!... je
ne...»

Elle se renversa sur le dos. C'était fini.

Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant.

Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère:--Arrivez vite,
arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer.

Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre en
balbutiant:

--Ç'a été moins long que je n'aurais cru.


       *       *       *       *       *



LE PARDON

[Illustration de J. ROY]


Elle avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées en
elles-mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les
événements politiques, bien qu'on en cause à table; mais les changements
de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de cela comme
d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du débarquement
de Napoléon.

Les moeurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en aperçoit
guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le père
et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus, mais à mi-voix,
à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et, discrètement, le
père dit:

--Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil?

Et la mère répond:

--Qui aurait jamais cru cela? C'est affreux.

Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre à
leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans soupçonner
les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas comme on
parle, et qu'on ne parle point comme on agit; sans savoir qu'il faut
vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix armée, sans
deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué quand on est
sincère, maltraité quand on est bon.

Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de
loyauté, d'honneur; tellement intègres que rien ne leur ouvre les yeux.

Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus,
désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité
exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et
d'hommes particulièrement criminels.

Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle épousa un
jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires à la
Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors probes
qu'il fallait; mais au fond du coeur, il se moquait un peu de ses
beaux-parents attardés, qu'il appelait entre amis: «Mes chers fossiles».

Il appartenait à une bonne famille; et la jeune fille était riche. Il
l'emmena vivre à Paris.

Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est nombreuse.
Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde élégant, de ses
plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée ignorante de la
vie, de ses perfidies et de ses mystères.

Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et quand
elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un
voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle disait le soir:

--J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui.

Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre. C'étaient des
fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on reparlait sans
cesse.

Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à
rire, et s'écriait:

--Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant
du coq?

Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour
elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder
leur nom de l'article «les»--les Martinet et les Michelint.

Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour
levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que jamais un
soupçon n'effleurerait cette âme candide.

Mais un matin elle reçut une lettre anonyme.

Elle demeura éperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre l'infamie
des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur se disait
inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et l'amour de
la vérité.

On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse, une
jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées.

Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il
revint pour déjeuner elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.

Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla frapper
à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le regarder.
Il souriait; il s'assit, l'attira sur ses genoux; et d'une voix douce,
un peu moqueuse:

«Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais
depuis dix ans et que j'aime beaucoup, j'ajouterai que je connais vingt
autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que tu ne
recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles. Mais,
pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations infâmes, je te
prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons faire une visite
à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas.»

Elle embrassa à pleins bras son mari; et, par une de ces curiosités
féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout, un peu
suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est presque
évité.

Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots, orné
avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de cinq minutes
d'attente dans un salon assombri par des tentures, des portières, des
rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et une jeune femme
apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et souriante.

Georges fit les présentations.

--Ma femme, Madame Julie Rosset.

La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et s'élança,
les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle, avoir ce
bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne; mais elle était si
heureuse, si heureuse! Elle aimait tant Georges! (elle disait Georges
tout court avec une fraternelle familiarité), qu'elle avait une envie
folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi.

Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus. Elles
se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous les soirs
ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges maintenant ne
sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires, adorant, disait-il,
son coin du feu.

Enfin, un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée par
Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se
réunir encore davantage.

Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage, une
amitié de coeur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse. Berthe ne
pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie qui représentait pour
elle la perfection.

Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.

Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle
passait les nuits, se désolait; son mari lui-même était désespéré.

Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part Georges
et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état de leur
amie.

Dès qu'il fut parti, les jeunes gens atterrés, s'assirent l'un en face
de l'autre; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils veillèrent, la
nuit, tous les deux ensemble auprès du lit; et Berthe, à tout instant,
embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les
pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance
acharnée.

Le lendemain, elle allait plus mal encore.

Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et,
contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner.

Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger, quand
la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide
et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange: «Attends-moi, il
faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes.
Surtout ne sors pas.»

Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.

Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais, docile en
tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fût
revenu.

Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait
entrer quelque part.

Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé,
gisait, jeté là. Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait
de remettre à Georges.

Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire, de
savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une
curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une
écriture tremblée, au crayon. Elle lut: «Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir.»

Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout par
l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée; et ce
fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant toute
l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit
leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa confiance
trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil à
la fin des pages.

Et, son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans
un désespoir sans bornes.

Des pas retentirent; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.

Son mari, bientôt, l'appela.

--Viens vite. Mme Rosset va mourir.

Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante:

--Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi.

Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit:

--Vite, vite, elle meurt.

Berthe répondit:

--Vous aimeriez mieux que ce fût moi.

Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de
l'agonisante.

Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la douleur
de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait seule
murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait Dieu matin et
soir.

Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et
désespérés.

Puis il s'apaisa peu à peu; mais elle ne lui pardonnait point.

Et la vie continua, dure pour tous les deux.

Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils
ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.

Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit heures
portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses blanches,
toutes blanches.

Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler.

Il vint inquiet, troublé.

--Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle; prenez ces fleurs, elles
sont trop lourdes pour moi.

Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui
partit dès qu'ils furent montés.

Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les yeux
s'emplissaient de larmes, dit à Georges:--Conduisez-moi à sa tombe. Il
tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre
blanc et le désigna sans rien dire.

Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le déposa sur
les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière inconnue et
suppliante!

Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait.

Elle se releva et lui tendit les mains.

--Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.


       *       *       *       *       *



LA LÉGENDE DU MONT SAINT-MICHEL

[Illustration de GRASSET]


Je l'avais vu d'abord de Cancale ce château de fées planté dans la mer.
Je l'avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux.

Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensité des sables
était rouge, l'horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge;
seule, l'abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un
manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve,
invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les
pourpres du jour mourant.

J'allai vers elle le lendemain dès l'aube, à travers les sables, l'oeil
tendu sur ce bijoux monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme
un camée et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je
me sentais soulevé d'admiration, car rien au monde peut-être n'est plus
étonnant et plus parfait.

Et j'errai, surpris comme si j'avais découvert l'habitation d'un dieu à
travers ces salles portées par des colonnes légères ou pesantes, à
travers ces couloirs percés à jour, levant mes yeux émerveillés sur ces
clochetons qui semblent des fusées parties vers le ciel et sur tout cet
emmêlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements sveltes
et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit,
chef-d'oeuvre d'architecture colossale et délicate.

Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m'aborda et me raconta
l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.

Un sceptique de génie a dit: «Dieu a fait l'homme à son image, mais
l'homme le lui a bien rendu.»

Ce mot est d'une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire
dans chaque continent l'histoire de la divinité locale, ainsi que
l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a
des idoles féroces, mangeuses d'hommes; le mahométan polygame peuple son
paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé toutes
les passions.

Chaque village de France est placé sous l'invocation d'un saint
protecteur, modifié à l'image des habitants.

Or, saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange
radieux et victorieux, le porte-glaive, le héros du ciel, le triomphant,
le dominateur de Satan.

Mais voici comment le Bas-Normand, rusé, cauteleux, sournois et
chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable.

Pour se mettre à l'abri des méchancetés du démon, son voisin, saint
Michel construisit lui-même, en plein océan, cette habitation digne d'un
archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se créer une
semblable résidence.

Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son
domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.

Le diable habitait une humble chaumière sur la côte; mais il possédait
les prairies baignées d'eau salée, les belles terres grasses où poussent
les récoltes lourdes, les riches vallées et les coteaux féconds de tout
le pays; tandis que le saint ne régnait que sur les sables. De sorte que
Satan était riche, et saint Michel était pauvre comme un gueux.

Après quelques années de jeûne, le saint s'ennuya de cet état de choses
et pensa à passer un compromis avec le diable; mais la chose n'était
guère facile, Satan tenant à ses moissons.

Il réfléchit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la
terre. Le démon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperçut le
saint; aussitôt il se précipita à sa rencontre, baisa le bas de sa
manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraîchir.

Après avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole:

--Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.

Le diable, candide et sans défiance, répondit:

--Ça me va.

--Voici. Tu me céderas toutes tes terres.

Satan, inquiet, voulut parler:

--Mais...

Le saint reprit:

--Écoute d'abord. Tu me céderas toutes tes terres. Je me chargerai de
l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de
tout enfin, et nous partagerons la récolte par moitié. Est-ce dit?

Le diable, naturellement paresseux, accepta.

Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces délicieux surmulets
qu'on pêche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.

Ils se tapèrent dans la main, crachèrent de côté pour indiquer que
l'affaire était faite, et le saint reprit:

--Tiens, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi. Choisis ce que
tu préfères: la partie des récoltes qui sera sur terre ou celle qui
restera dans la terre.

Satan s'écria:

--Je prends celle qui sera sur terre.

--C'est entendu, dit le saint.

Et il s'en alla.

Or, six mois après, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que
des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes
dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille
inutile sert tout au plus à nourrir les bêtes.

Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de
«malicieux».

Mais le saint avait pris goût à la culture; il retourna retrouver le
diable:

--Je t'assure que je n'y ai point pensé du tout; ça s'est trouvé comme
ça; il n'y a point de ma faute. Et, pour te dédommager, je t'offre de
prendre, cette année, tout ce qui se trouvera sous terre.

--Ça me va, dit Satan.

Au printemps suivant, toute l'étendue des terres de l'Esprit du Mal
était couverte de blés épais, d'avoines grosses comme des clochetons, de
lins, de colzas magnifiques, de trèfles rouges, de pois, de choux,
d'artichauts, de tout ce qui s'épanouit au soleil en graines ou en
fruits.

Satan n'eut encore rien et se fâcha tout à fait.

Il reprit ses prés et ses labours et resta sourd à toutes les ouvertures
nouvelles de son voisin.

Une année entière s'écoula. Du haut de son manoir isolé, saint Michel
regardait la terre lointaine et féconde, et voyait le diable dirigeant
les travaux, rentrant les récoltes, battant ses grains. Et il rageait,
s'exaspérant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il résolut
de s'en venger, et il alla le prier à dîner pour le lundi suivant.

--Tu n'as pas été heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le
sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je
compte que tu viendras dîner avec moi. Je te ferai manger de bonnes
choses.

Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il
revêtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.

Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d'abord
un vol-au-vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes
de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une dinde
blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de
pré-salé, tendre comme du gâteau; puis des légumes qui fondaient dans la
bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un parfum
de beurre.

On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux, et,
après chaque plat, on faisait un trou avec de vieille eau-de-vie de
pommes.

Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva
gêné.

Alors saint Michel, se levant formidable, s'écria d'une voix de
tonnerre:

--Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... devant moi...

Satan éperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit.

Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers,
montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches,
sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre
l'âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la
dernière terrasse, tout en haut, d'où l'on découvre la baie immense avec
ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait
échapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de
pied furieux, le lança comme une balle à travers l'espace.

Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement
devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de
ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde pour
l'éternité les traces de cette chute de Satan.

Il se releva boiteux, estropié jusqu'à la fin des siècles; et, regardant
au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il
comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et
il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés,
abandonnant à son ennemi, ses champs, ses plaines, ses coteaux, ses
vallées et ses prés.

Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.

Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille.


       *       *       *       *       *



UNE VEUVE

[Illustration d'ARCOS]


C'était pendant la saison des chasses, dans le château de Banneville.
L'automne était pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de
craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornières, sous les
lourdes averses.

La forêt, presque dépouillée, était humide comme une salle de bains.
Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettés par les grains,
une odeur moisie, une buée d'eau tombée, d'herbes trempées, de terre
mouillée, vous enveloppait et les tireurs, courbés sous cette inondation
continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil collé sur les
côtes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et
traversée de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit.

Dans le grand salon, après dîner, on jouait au loto, sans plaisir,
tandis que le vent faisait sur les volets des poussées bruyantes et
lançait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On
voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres; mais
personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient des
aventures à coups de fusil, des boucheries de lapins; et les femmes se
creusaient la tête sans y découvrir jamais l'imagination de
Scheherazade.

On allait encore renoncer à ce divertissement, quand une jeune femme, en
jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante restée fille,
remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle avait
vue souvent sans jamais y réfléchir.

Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda:
«Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des
cheveux d'enfant...» La vieille demoiselle rougit, pâlit; puis, d'une
voix tremblante: «C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais
parler. Tout le malheur de ma vie vient de là. J'étais toute jeune
alors, et le souvenir m'est resté si douloureux que je pleure chaque
fois en y pensant.»

On voulut aussitôt connaître l'histoire, mais la tante refusait de la
dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se décida.

«Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santèze, éteinte
aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison. Ils
sont morts tous les trois de la même façon; voici les cheveux du
dernier. Il avait treize ans quand il s'est tué pour moi. Cela vous
parait étrange, n'est-ce pas?

«Oh! c'était une race singulière, des fous, si l'on veut, mais des fous
charmants, des fous par amour. Tous, de père en fils, avaient des
passions violentes, de grands élans de tout leur être qui les poussaient
aux choses les plus exaltées, aux dévouements fanatiques, même aux
crimes. C'était en eux, cela, ainsi que la dévotion ardente est dans
certaine âmes. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la même nature que
les coureurs de salon. On disait dans la parenté: «Amoureux comme un
Santèze.» Rien qu'à les voir, on le devinait. Ils avaient tous les
cheveux bouclés, bas sur le front, la barbe frisée, et des yeux larges,
larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu'on
sût pourquoi.

«Le grand-père de celui dont voici le seul souvenir, après beaucoup
d'aventures, et des duels et des enlèvements de femmes, devint
passionnément épris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son fermier.
Je les ai connus tous les deux. Elle était blonde, pâle, distinguée,
avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux, si doux, qu'on
l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut
bientôt si captivé qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute. Sa
fille et sa belle-fille, qui habitaient le château, trouvaient cela
naturel, tant l'amour était de tradition dans la maison. Quand il
s'agissait de passion, rien ne les étonnait, et, si l'on parlait devant
elles de penchants contrariés, d'amants désunis, même de vengeance après
des trahisons, elles disaient toutes les deux, du même ton désolé: «Oh!
comme il (ou elle) a dû souffrir pour en arriver là». Rien de plus.
Elles s'apitoyaient sur les drames du coeur et ne s'en indignaient
jamais, même quand ils étaient criminels.

«Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invité pour la chasse,
enleva la jeune fille.

«M. de Santèze resta calme, comme s'il ne s'était rien passé; mais, un
matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens.

«Son fils mourut de la même façon, dans un hôtel, à Paris, pendant un
voyage qu'il y fit en 1841, après avoir été trompé par une chanteuse de
l'Opéra.

«Il laissait un enfant âgé de douze ans, et une veuve, la soeur de ma
mère. Elle vint avec le petit habiter chez mon père, dans notre terre de
Bertillon. J'avais alors dix-sept ans.

«Vous ne pouvez vous figurer quel étonnant et précoce enfant était ce
petit Santèze. On eût dit que toutes les facultés de tendresse, que
toutes les exaltations de sa race étaient retombées sur celui-là, le
dernier. Il rêvait toujours et se promenait seul, pendant des heures,
dans une grande allée d'ormes allant du château jusqu'au bois. Je
regardais de ma fenêtre ce gamin sentimental, qui marchait à pas graves,
les mains derrière le dos, le front penché, et, parfois, s'arrêtait
pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et ressentait des
choses qui n'étaient point de son âge.

«Souvent, après le dîner, par les nuits claires, il me disait: «Allons
rêver, cousine...» Et nous partions ensemble dans le parc. Il s'arrêtait
brusquement devant les clairières où flottait cette vapeur blanche,
cette ouate dont la lune garnit les éclaircies des bois; et il me
disait, en me serrant la main: «Regarde ça, regarde ça. Mais tu ne me
comprends pas, je le sens. Si tu comprenais, nous serions heureux. Il
faut aimer pour savoir.» Je riais et je l'embrassais, ce gamin, qui
m'adorait à en mourir.

«Souvent aussi, après le dîner, il allait s'asseoir sur les genoux de ma
mère: «Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires
d'amour.» Et ma mère, par plaisanterie, lui disait toutes les légendes
de sa famille, toutes les aventures passionnées de ses pères; car on en
citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur
réputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tête
et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renommée de
leur maison.

«Il s'exaltait, le petit, à ces récits tendres ou terribles, et parfois
il battait des mains en répétant: «Moi aussi, moi aussi, je sais aimer
mieux qu'eux tous!»

«Alors il me fit la cour, une cour timide et profondément tendre dont on
riait, tant c'était drôle. Chaque matin, j'avais des fleurs cueillies
par lui, et, chaque soir, avant de remonter dans sa chambre, il me
baisait la main en murmurant: «Je t'aime!»

«Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse, et
j'en ai fait pénitence toute ma vie; et je suis restée vieille fille, ou
plutôt non, je suis restée comme fiancée-veuve, veuve de lui. Je
m'amusai de cette tendresse puérile, je l'excitais même; je fus
coquette, séduisante, comme auprès d'un homme, caressante et perfide.
J'affolai cet enfant. C'était un jeu pour moi, et un divertissement
joyeux pour sa mère et pour la mienne. Il avait douze ans! Songez! qui
donc aurait pris au sérieux cette passion d'atome? Je l'embrassais tant
qu'il voulait; je lui écrivis même des billets doux que lisaient nos
mères; et il me répondait des lettres, des lettres de feu, que j'ai
gardées. Il croyait secrète notre intimité d'amour, se jugeant un homme.
Nous avions oublié qu'il était un Santèze!

«Cela dura prés d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit à mes
genoux et, baisant le bas de ma robe avec un élan furieux, il répétait:
«Je t'aime, je t'aime, je t'aime à en mourir. Si tu me trompes jamais,
entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon
père...» Et il ajouta d'une voix profonde à donner un frisson: «Tu sais
ce qu'il a fait!»

«Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la
pointe des pieds pour arriver à mon oreille, car j'étais bien plus
grande que lui, il modula mon nom, mon petit nom: «Geneviève!» d'un ton
si doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds.

«Je balbutiais: «Rentrons, rentrons!» Il ne dit plus rien et me suivit;
mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il m'arrêta: «Tu
sais, si tu m'abandonnes, je me tue.»

«Je compris, cette fois, que j'avais été trop loin, et je devins
réservée. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je répondis:
«Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un
amour sérieux. J'attends.»

«Je m'en croyais quitte ainsi.

«On le mit en pension à l'automne. Quand il revint, l'été suivant,
j'avais un fiancé. Il comprit tout de suite et garda pendant huit jours
un air si réfléchi que je demeurais très inquiète.

«Le neuvième jour, au matin, j'aperçus, en me levant, un petit papier
glissé sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus. «Tu m'as
abandonné; et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as
ordonnée. Comme je ne veux pas être trouvé par un autre que par toi,
viens dans le parc, juste à la place où je t'ai dit, l'an dernier, que
je t'aimais, et regarde en l'air.»

«Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus,
je courus à tomber épuisée, jusqu'à l'endroit désigné.

Sa petite casquette de pension était par terre, dans la boue. Il avait
plu toute la nuit. Je levai les yeux et j'aperçus quelque chose qui se
berçait dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent.

«Je ne sais plus, après ça, ce que j'ai fait. J'ai dû hurler d'abord,
m'évanouir peut-être, et tomber, puis courir au château. Je repris ma
raison dans mon lit, avec ma mère à mon chevet.

«Je crus que j'avais rêvé tout cela dans un affreux délire. Je
balbutiai: «Et lui, lui, Gontran?...» On ne me répondit pas. C'était
vrai.

«Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue mèche de ses
cheveux blonds. La... la... voici...»

Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste
désespéré.

Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: «J'ai
rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis restée
toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans.» Puis sa tête
tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives.

Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont
elle avait troublé la quiétude souffla dans l'oreille de son voisin:

--N'est-ce pas malheureux d'être sentimental à ce point-là!


       *       *       *       *       *



MADEMOISELLE COCOTTE

[Illustration de RENOUARD]


Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un
chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre:
«Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle»,
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je
demandai au médecin:--Qu'est-ce que celui-là? Il me répondit:--Oh!
celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François, devenu
fou après avoir noyé son chien.

J'insistai:--Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples,
les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.

Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un
palefrenier, son camarade.

Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils
habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine.
Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon
coeur, niais, facile à duper.

Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre.
Il n'y prit point garde d'abord; mais l'obstination de la bête à marcher
sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il connaissait
ce chien.--Non, il ne l'avait jamais vu.

C'était une chienne d'une maigreur affreuse, avec de grandes mamelles
pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air lamentable et
affamé, la queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête,
et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait.

Il voulait chasser ce squelette de bête et cria: «Va-t'en. Veux-tu bien
te sauver.--Hou! hou!» Elle s'éloigna de quelques pas et se planta sur
son derrière, attendant; puis, dès que le cocher se remit en marche,
elle repartit derrière lui.

Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus
loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques; mais il revint
aussitôt que l'homme eut tourné le dos.

Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne s'approcha
timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant la
peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de
bête: «Allons, viens», dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant
accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son
nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.

Il l'installa sur la paille dans son écurie; puis il courut à la cuisine
chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s'endormit,
couchée en rond.

Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle,
intelligente et douce.

Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée
d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en quelque temps,
la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder
autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une
indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière
elle une vraie meute composée des modèles les plus différents de la race
aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des ânes.
Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand
elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe ils faisaient cercle autour
d'elle, et la contemplaient la langue tirée.

Les gens du pays la considéraient comme un phénomène; jamais on n'avait
vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.

Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens
faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les
issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les
corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entières
autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les décidât à
s'en aller.

Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une
invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres des petits roquets
jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des
loups-loups rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.

On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde,
venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient
ensuite.

Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans
malice, bien qu'elle méritât son nom; et il répétait sans cesse: «Cette
bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole.»

Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui
portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre: «Mademoiselle Cocotte,
au cocher François.»

Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle
était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses
longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout d'un coup et
elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des
gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt
qu'elle avait essayé de courir.

Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours pleine
presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an à un
chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race
canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour
«passer son lait,» ramassait les autres dans son tablier d'écurie et
allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.

Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier.
Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans
la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.

Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte.
L'homme désolé chercha à la placer. Personne n'en voulut. Alors il se
résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait
l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès de
Joinville-le-Pont.

Le soir même, Cocotte était revenue.

Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à
un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l'arrivée.

Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée,
efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus.

Le maître, apitoyé, n'insista pas.

Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que
jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde
truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa pas
la lui disputer.

Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François,
il lui dit avec colère: «Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau
avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous?»

L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,
préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait entrer
nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête incommode; il
songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri; il se
dit que vraiment un chien ne valait pas ça; il s'excita au nom de ses
propres intérêts; et il finit par prendre résolument le parti de se
débarrasser de Cocotte au point du jour.

Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une
forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se
secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.

Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec tendresse,
flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant
tous les noms tendres qu'il savait.

Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter.
Il ouvrit la porte: «Viens,» dit-il. La bête remua la queue, comprenant
qu'on allait sortir.

Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et
ramassant une grosse pierre, il l'attacha à l'autre bout. Puis il saisit
Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on
va quitter. Il la tenait serrée sur sa poitrine, la berçait, l'appelait
«ma belle Cocotte, ma petite Cocotte,» et elle se laissait faire en
grognant de plaisir.

Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.

Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus
loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait
coup sur coup; et elle jetait à sou maître des regards éperdus, des
regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière
s'agitaient follement hors de l'eau; puis elles disparurent aussi.

Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la
surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner; et François,
hagard, affolé, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans
la vase; et il se disait, dans sa simplicité de paysan: «Qu'est-ce
qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête?»

Il faillit devenir idiot; il fut malade pendant un mois; et, chaque
nuit, il rêvait de sa chienne; il la sentait qui léchait ses mains; il
l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux;
et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans leur propriété de
Biessard, près de Rouen.

Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains.
Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le
fleuve à la nage.

Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria
soudain à son camarade:

--Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.

C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes
en l'air en suivant le courant.

François s'en approcha en faisant des brasses; et, continuant ses
plaisanteries:

--Cristi! elle n'est pas fraîche. Quelle prise! mon vieux. Elle n'est
pas maigre non plus.

Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en
putréfaction.

Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière;
puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il
examinait fixement le collier; puis il avança le bras, saisit le cou,
fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur le cuivre
verdi qui restait adhérent au cuir décoloré: «Mademoiselle Cocotte, au
cocher François.»

La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur
maison!

Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force
vers la berge, en continuant à hurler; et, dès qu'il eut atteint la
terre, il se sauva éperdument, tout nu, par la campagne. Il était fou!


       *       *       *       *       *



LES BIJOUX

[Illustration de TIRADO]


M. Lantin ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs
années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la
jeune personne. Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à
laquelle le jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste
avait un charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses lèvres semblait un reflet de son coeur.

Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
répétaient sans fin: «Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux.»

M. Lantin, alors commis municipal au ministère de l'intérieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'épousa.

Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle n'eût
pour son mari; et la séduction de sa personne était si grande que, six
ans après leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.

Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et celui des
bijouteries fausses.

Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient à tous moments des loges pour les pièces en vogue, même
pour les premières représentations; et elle traînait bon gré, mal gré,
son mari à ces divertissements qui le fatiguaient affreusement après sa
journée de travail. Alors il la supplia de consentir à aller au
spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramènerait
ensuite. Elle fut longtemps à céder, trouvant peu convenable cette
manière d'agir. Elle s'y décida enfin par complaisance, et il lui en sut
un gré infini.

Or, ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
goût toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible,
humble et souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la
simplicité de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre à ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle
portait des colliers en perles fausses, des bracelets en similor, des
peignes agrémentés de verroteries variées jouant les pierres fines.

Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait souvent:
«Ma chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux véritables,
on ne se montre parée que de sa beauté et de sa grâce, voilà encore les
plus rares joyaux.»

Mais elle souriait doucement et répétait: «Que veux-tu? J'aime ça.
C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas.
J'aurais adoré les bijoux, moi!»

Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux taillés en répétant: «Mais regarde donc comme
c'est bien fait. On jurerait du vrai.»

Il souriait à son tour en déclarant: «Tu as des goûts de Bohémienne.»

Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête-à-tête au coin du
feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de
maroquin où elle enfermait la «pacotille», selon le mot de M. Lantin; et
elle se mettait à examiner ces bijoux imités avec une attention
passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et
profonde; et elle s'obstinait à passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son coeur en s'écriant: «Comme tu es drôle!»
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait éperdument.

Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.

Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au
soir, l'âme déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.

Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses
yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait à
sangloter.

Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait tous
les jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements mêmes
demeuraient à leur place, comme ils se trouvaient au dernier jour.

Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient à tous les besoins du ménage devenaient,
à présent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures délicates qu'il ne
pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources.

Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens
réduits aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entière avant la fin du mois, il songea à vendre
quelque chose; et tout de suite la pensée lui vint de se défaire de la
«pacotille» de sa femme, car il avait gardé au fond du coeur une sorte de
rancune contre ces «trompe-l'oeil» qui l'irritaient autrefois. Leur vue
même, chaque jour, lui gâtait un peu le souvenir de sa bien-aimée.

Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté obstinément,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se décida pour le
grand collier qu'elle semblait préférer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il était vraiment d'un travail très
soigné pour du faux.

Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât
confiance.

Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère et
de chercher à vendre une chose de si peu de prix.

--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.

L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.

M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour
déclarer: «Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur.»--quand le
bijoutier prononça:--Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs;
mais je ne pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaître
exactement la provenance.

Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin:--Vous dites?... Vous êtes sûr. L'autre se méprit sur son
étonnement, et, d'un ton sec:

--Vous pouvez chercher ailleurs si on vous en donne davantage. Pour moi
cela vaut, au plus, quinze mille. Vous reviendrez me trouver si vous ne
trouvez pas mieux.

M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obéissant
à un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir.

Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: «L'imbécile! oh! l'imbécile! Si je l'avais pris au mot tout de
même! En voilà un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!»

Et il pénétra chez un autre marchand, à l'entrée de la rue de la Paix.
Dès qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria:--Ah! parbleu; je le
connais bien, ce collier; il vient de chez moi.

M. Lantin, fort troublé, demanda:--Combien vaut-il?

--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir aux
prescriptions légales, comment vous en êtes détenteur. Cette fois M.
Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit:--Mais..., mais,
examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il
était en... en faux.

Le joaillier reprit:--Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur?

--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au Ministère de
l'Intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs.

Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça:--Ce collier a
été envoyé en effet à l'adresse de madame Lantin, 16, rue des Martyrs,
le 20 juillet 1876.

Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de
surprise, l'orfèvre flairant un voleur.

Celui-ci reprit:--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre
heures seulement, je vais vous en donner un reçu.

M. Lantin balbutia:--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le
papier qu'il mit dans sa poche.

Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il
s'efforçait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'était un
cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?

Il s'était arrêté, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
étaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé
de sentiment.

Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les passants
l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.

Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.

Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller à son
ministère. C'était dur de travailler après de pareilles secousses. Il
réfléchit alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son chef; et il lui
écrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier; et
une honte l'empourpra. Il demeura longtemps à réfléchir. Il ne pouvait
pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et sortit.

Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.

Lantin se dit, en les regardant passer: «Comme on est heureux quand on a
de la fortune. Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on
va où l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais riche!»

Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis l'avant-veille.
Mais sa poche était vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille
francs! Dix-huit-mille francs! c'était une somme, cela!

Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arrêtait toujours.

Il avait faim pourtant, grand faim, et pas un sou. Il se décida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de réfléchir, et il se précipita chez l'orfèvre.

Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec une
politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui regardaient de
côté Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les lèvres.

Le bijoutier déclara:--Je me suis renseigné, Monsieur, et si vous êtes
toujours dans les mêmes dispositions, je suis prêt à vous payer la somme
que je vous ai proposée.

L'employé balbutia:--Mais certainement.

L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit à Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante
l'argent dans sa poche.

Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me
viennent... qui me viennent... de la même succession. Vous
conviendrait-il de me les acheter aussi?

Le marchand s'inclina:--Mais certainement, monsieur. Un des commis
sortit pour rire à son aise; un autre se mouchait avec force.

Lantin impassible, rouge et grave, annonça:--Je vais vous les apporter.

Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.

Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets, pièce à pièce,
évaluant chacun. Presque tous venaient de la maison.

Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait
qu'on lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut à
mesure que s'élevait la somme.

Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize mille, une
parure d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu à
une chaîne d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.

Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse:--Cela vient d'une
personne qui mettait toutes ses économies en bijoux.

Lantin prononça gravement.--C'est une manière comme une autre de placer
son argent. Et il s'en alla après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une
contre-expertise aurait lieu le lendemain.

Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se sentait
léger à jouer à saute-mouton par dessus la statue de l'Empereur perché
là haut dans le ciel.

Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille.

Puis il prit un fiacre et fit un tour au bois. Il regardait les
équipages avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux
passants: «Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!»

Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra
délibérément chez son chef et annonça:--Je viens, Monsieur, vous donner
ma démission. J'ai fait un héritage de trois cent mille francs. Il alla
serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dîna au Café anglais.

Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne put
résister à la démangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hériter de quatre cent mille francs.

Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il
passa sa nuit avec des filles.

Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très honnête,
mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.


       *       *       *       *       *



APPARITION

[Illustration de ROCHEGROSSE]


On parlait de séquestration à propos d'un procès récent. C'était à la
fin d'une soirée intime, rue de Grenelle, dans un ancien hôtel, et
chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie.

Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-deux ans,
se leva et vint s'appuyer à la cheminée. Il dit de sa voix un peu
tremblante:

«--Moi aussi, je sais une chose étrange, tellement étrange, qu'elle a
été l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que cette
aventure m'est arrivée, et il ne se passe pas un mois sans que je la
revoie en rêve. Il m'est demeuré de ce jour-là une marque, une empreinte
de peur, me comprenez-vous? Oui, j'ai subi l'horrible épouvante, pendant
dix minutes, d'une telle façon que depuis cette heure une sorte de
terreur constante m'est restée dans l'âme. Les bruits inattendus me
font tressaillir jusqu'au coeur; les objets que je distingue mal dans
l'ombre du soir me donnent une envie folle de me sauver. J'ai peur la
nuit, enfin.

«Oh! je n'aurais pas avoué cela avant d'être arrivé à l'âge où je suis.
Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'être pas brave devant
les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les
dangers véritables, je n'ai jamais reculé, mesdames.

«Cette histoire m'a tellement bouleversé l'esprit, a jeté en moi un
trouble si profond, si mystérieux, si épouvantable, que je ne l'ai même
jamais racontée. Je l'ai gardée dans le fond intime de moi, dans ce fond
où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux, toutes les
inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.

«Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher à l'expliquer.
Il est bien certain qu'elle est explicable, à moins que je n'aie eu mon
heure de folie. Mais non, je n'ai pas été fou, et je vous en donnerai la
preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples.

«C'était en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais à Rouen en
garnison.

«Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que
je crus reconnaître sans me rappeler au juste qui c'était. Je fis, par
instinct, un mouvement pour m'arrêter. L'étranger aperçut ce geste, me
regarda et tomba dans mes bras.

«C'était un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aimé. Depuis cinq ans
que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-siècle. Ses cheveux
étaient tout blancs; et il marchait courbé, comme épuisé. Il comprit ma
surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait brisé.

«Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait épousée dans
une sorte d'extase de bonheur. Après un an d'une félicité surhumaine et
d'une passion inapaisée, elle était morte subitement d'une maladie de
coeur, tuée par l'amour lui-même, sans doute.

«Il avait quitté son château le jour même de l'enterrement, et il était
venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré,
rongé par la douleur, si misérable qu'il ne pensait qu'au suicide.

«--Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me
rendre un grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le
secrétaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j'ai
un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un
homme d'affaires, car il me faut une impénétrable discrétion et un
silence absolu. Quant à moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans
cette maison.

«Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai fermée moi-même en
partant, et la clef de mon secrétaire. Tu remettras en outre un mot de
moi à mon jardinier qui t'ouvrira le château.

«Mais viens déjeuner avec moi demain, et nous causerons de cela.

«Je lui promis de lui rendre ce léger service. Ce n'était d'ailleurs
qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situé à cinq lieues
de Rouen environ. J'en avais pour une heure à cheval.

«À dix heures, le lendemain, j'étais chez lui. Nous déjeunâmes en
tête-à-tête; mais il ne prononça pas vingt paroles. Il me pria de
l'excuser; la pensée de la visite que j'allais faire dans cette chambre,
où gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en
effet singulièrement agité, préoccupé, comme si un mystérieux combat se
fût livré dans son âme.

«Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'était bien
simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de
papiers enfermés dans le premier tiroir de droite du meuble dont j'avais
la clef. Il ajouta:

«--Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux.

«Je fus presque blessé de cette parole, et je le lui dis un peu
vivement. Il balbutia:

«--Pardonne-moi, je souffre trop.

«Et il se mit à pleurer.

«Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.

«Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot à travers les
prairies, écoutant des chants d'alouettes et le bruit rythmé de mon
sabre sur ma botte.

«Puis j'entrai dans la forêt et je mis au pas mon cheval. Des branches
d'arbres me caressaient le visage; et parfois j'attrapais une feuille
avec mes dents et je la mâchais avidement, dans une de ces joies de
vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un bonheur tumultueux
et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de force.

«En approchant du château, je cherchai dans ma poche la lettre que
j'avais pour le jardinier, et je m'aperçus avec étonnement qu'elle était
cachetée. Je fus tellement surpris et irrité que je faillis revenir sans
m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais montrer là
une susceptibilité de mauvais goût. Mon ami avait pu d'ailleurs fermer
ce mot sans y prendre garde, dans le trouble où il était.

«Le manoir semblait abandonné depuis vingt ans. La barrière, ouverte et
pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe emplissait les
allées; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon.

«Au bruit que je fis en tapant à coups de pied dans un volet, un vieil
homme sortit d'une porte de côté et parut stupéfait de me voir. Je
sautai à terre et je lui remis ma lettre. Il la lut, la relut, la
retourna, me considéra en dessous, mit le papier dans sa poche et
prononça:

«--Eh bien! qu'est-ce que vous désirez?

«Je répondis brusquement.

«--Vous devez le savoir, puisque vous avez reçu là-dedans les ordres de
votre maître; je veux entrer dans ce château.

«Il semblait atterré. Il déclara:

«--Alors, vous allez dans... dans sa chambre?

«Je commençais à m'impatienter.

«--Parbleu! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger, par
hasard?

«Il balbutia:

«--Non... monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas été
ouverte depuis... depuis la... la mort. Si vous voulez m'attendre cinq
minutes, je vais aller... aller voir si...

«Je l'interrompis avec colère:

«--Ah! çà, voyons, vous fichez-vous de moi? Vous n'y pouvez pas entrer,
puisque voici la clef.

«Il ne savait plus que dire.

«--Alors, monsieur, je vais vous montrer la route.

«--Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans
vous.

«--Mais..., monsieur..., cependant...

«Cette fois, je m'emportai tout à fait.

«--Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas? ou vous aurez affaire à moi.

«Je l'écartai violemment et je pénétrai dans la maison.

«Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pièces que cet homme
habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je
montai l'escalier et je reconnus la porte indiquée par mon ami.

«Je l'ouvris sans peine et j'entrai.

«L'appartement était tellement sombre que je n'y distinguai rien
d'abord. Je m'arrêtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pièces
inhabitées et condamnées, des chambres mortes. Puis, peu à peu, mes yeux
s'habituèrent à l'obscurité, et je vis assez nettement une grande pièce
en désordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses
oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou d'une
tête comme si on venait de se poser dessus.

«Les sièges semblaient en déroute. Je remarquai qu'une porte, celle
d'une armoire sans doute, était demeurée entr'ouverte.

«J'allai d'abord à la fenêtre pour donner du jour et je l'ouvris; mais
les ferrures du contrevent étaient tellement rouillées que je ne pus les
faire céder.

«J'essayai même de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je
m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'étaient enfin
parfaitement accoutumés à l'ombre, je renonçai à l'espoir d'y voir plus
clair et j'allai au secrétaire.

«Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir
indiqué. Il était plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois
paquets, que je savais comment reconnaître, et je me mis à les chercher.

«Je m'écarquillais les yeux à déchiffrer les suscriptions, quand je crus
entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris point
garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque étoffe.
Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me
fit passer sur la peau un singulier petit frisson désagréable. C'était
tellement bête d'être ému, même à peine, que je ne voulus pas me
retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais alors de découvrir la
seconde des liasses qu'il me fallait; et je trouvais justement la
troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé contre mon épaule,
me fit faire un bon de fou à deux mètres de là. Dans mon élan je m'étais
retourné, la main sur la poignée de mon sabre, et certes, si je ne
l'avais pas senti à mon côté, mon sabre, je me serais enfui comme un
lâche.

«Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière le
fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt.

«Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre
à la renverse! Oh! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir
ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond; on ne
sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une éponge; on
dirait que tout l'intérieur de nous s'écroule.

«Je ne crois pas aux fantômes; eh bien! j'ai défailli sous la hideuse
peur des morts; et j'ai souffert, oh! souffert en quelques instants plus
qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible des
épouvantes surnaturelles.

«Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être! Mais elle parla;
elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs.
Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je retrouvai
ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je faisais; mais
cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de
métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi, une contenance
honorable. Je posais pour moi, et pour elle sans doute, pour elle,
quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout
cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition,
je ne songeais à rien. J'avais peur.

«Elle dit:

«--Oh! monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!

«Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un
bruit vague sortit de ma gorge.

«Elle reprit:

«--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre
affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!

«Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:

«--Voulez-vous?

«Je fis: «Oui!» de la tête, ayant encore la voix paralysée.

«Alors elle me tendit un peigne de femme en écaille et elle murmura:

«--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me guérira; il faut qu'on me
peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils
me font mal!

«Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient
par dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.

«Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne,
et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent
à la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse manié des
serpents? Je n'en sais rien.

«Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y
songeant.

«Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace.
Je la tordis, je la renouai et la dénouai; je la tressai comme on tresse
la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête, semblait
heureuse.

«Soudain elle me dit: «Merci!» m'arracha le peigne des mains et s'enfuit
par la porte que j'avais remarquée entr'ouverte.

«Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré des
réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens; je courus à
la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée furieuse.

«Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être était
parti. Je la trouvai fermée et inébranlable.

«Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des
batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le
secrétaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai les
marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors je ne sais
par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l'enfourchai d'un
bond et partis au galop.

«Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à
mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m'enfermai pour
réfléchir.

Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas
été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces
incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau
qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa puissance.

«Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma
poitrine. Mon dolman était plein de cheveux, de longs cheveux de femme
qui s'étaient enroulés aux boutons!

«Je les saisis un à un, et je les jetai dehors avec des tremblements
dans les doigts.

«Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop troublé,
pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais mûrement
réfléchir à ce que je devais lui dire.

«Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que j'avais
reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.

«Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la
vérité. Il était sorti de la veille au soir et pas rentré.

«Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit
rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa
retraite.

«Une visite minutieuse fut faite du château abandonné. On n'y découvrit
rien de suspect.

«Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée.

«L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent interrompues.

«Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
plus.»


       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *


TABLE


Clair de Lune

Un Coup d'État

Le Loup

L'Enfant

Conte de Noël

La Reine Hortense

Le Pardon

La Légende du Mont Saint-Michel

Une Veuve

Mademoiselle Cocotte

Les Bijoux

Apparition


       *       *       *       *       *


BIBLIOTHÈQUE

NATIONALE

[Illustration]

CHÂTEAU de SABLÉ

1984





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Claire de Lune" ***

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