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Title: Pierre et Jean
Author: Maupassant, Guy de, 1850-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pierre et Jean" ***

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available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



PIERRE & JEAN

GUY DE MAUPASSANT



«LE ROMAN»


Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit.
Tout au contraire les idées que je vais essayer de faire comprendre
entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude psychologique que
j'ai entrepris dans _Pierre et Jean_.

Je veux m'occuper du Roman en général.

Je ne suis pas le seul à qui le même reproche soit adressé par les mêmes
critiques, chaque fois que paraît un livre nouveau.

Au milieu de phrases élogieuses, je trouve régulièrement celle-ci, sous
les mêmes plumes:

--Le plus grand défaut de cette oeuvre c'est qu'elle n'est pas un roman
à proprement parler.

On pourrait répondre par le même argument.

--Le plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger,
c'est qu'il n'est pas un critique.

Quels sont en effet les caractères essentiels du critique?

Il faut que, sans parti pris, sans opinions préconçues, sans idées
d'école, sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne,
distingue et explique toutes les tendances les plus opposées, les
tempéraments les plus contraires, et admette les recherches d'art les
plus diverses.

Or, le critique qui, après _Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don
Quichotte, les Liaisons dangereuses, Werther, les Affinités électives,
Clarisse Harlowe, Émile, Candide, Cinq-Mars, René, les Trois
Mousquetaires, Mauprat, le Père Goriot, la Cousine Bette, Colomba, le
Rouge et le Noir, Mademoiselle de Maupin, Notre-Dame de Paris, Salammbô,
Madame Bovary, Adolphe, M. de Camors, l'Assommoir, Sapho_, etc., ose
encore écrire: «Ceci est un roman et cela n'en est pas un», me paraît
doué d'une perspicacité qui ressemble fort à de l'incompétence.

Généralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins
vraisemblable, arrangée à la façon d'une pièce de théâtre en trois
actes dont le premier contient l'exposition, le second l'action et le
troisième le dénouement.

Cette manière de composer est absolument admissible à la condition qu'on
acceptera également toutes les autres.

Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une
histoire écrite devrait porter un autre nom?

Si _Don Quichotte_ est un roman, le _Rouge et le Noir_ en
est-il un autre? Si _Monte-Cristo_ est un roman, _l'Assommoir_
en est-il un? Peut-on établir une comparaison entre les _Affinités
électives_ de Goethe, les _Trois Mousquetaires_ de Dumas,
_Madame Bovary_ de Flaubert, _M. de Camors_ de M.O. Feuillet
et _Germinal_ de M. Zola? Laquelle de ces oeuvres est un roman?
Quelles sont ces fameuses règles? D'où viennent-elles? Qui les a
établies? En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels
raisonnements?

Il semble cependant que ces critiques savent d'une façon certaine,
indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un
autre, qui n'en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans
être des producteurs, ils sont enrégimentés dans une école, et qu'ils
rejettent, à la façon des romanciers eux-mêmes, toutes les oeuvres
conçues et exécutées en dehors de leur esthétique.

Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui
ressemble le moins aux romans déjà faits, et pousser autant que possible
les jeunes gens à tenter des voies nouvelles.

Tous les écrivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont réclamé avec
persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer,
c'est-à-dire d'imaginer ou d'observer, suivant leur conception
personnelle de l'art. Le talent provient de l'originalité, qui est une
manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. Or, le
critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il s'en fait
d'après les romans qu'il aime, et établir certaines règles invariables
de composition, luttera toujours contre un tempérament d'artiste
apportant une manière nouvelle. Un critique, qui mériterait absolument
ce nom, ne devrait être qu'un analyste sans tendances, sans préférences,
sans passions, et, comme un expert en tableaux, n'apprécier que la
valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui soumet. Sa compréhension,
ouverte à tout, doit absorber assez complètement sa personnalité pour
qu'il puisse découvrir et vanter les livres même qu'il n'aime pas comme
homme et qu'il doit comprendre comme juge.

Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'où
il résulte qu'ils nous gourmandent presque toujours à faux ou qu'ils
nous complimentent sans réserve et sans mesure.

Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre à satisfaire la
tendance naturelle de son esprit, demande à l'écrivain de répondre à son
goût prédominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de
_bien écrit_, l'ouvrage ou le passage qui plaît à son imagination
idéaliste, gaie, grivoise, triste, rêveuse ou positive.

En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient:

--Consolez-moi.

--Amusez-moi.

--Attristez-moi.

--Attendrissez-moi.

--Faites-moi rêver.

--Faites-moi rire.

--Faites-moi frémir.

--Faites-moi pleurer.

--Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste:

--Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le
mieux, suivant votre tempérament.

L'artiste essaie, réussit ou échoue.

Le critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de
l'effort; et il n'a pas le droit de se préoccuper des tendances.

Cela a été écrit déjà mille fois. Il faudra toujours le répéter.

Donc, après les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision
déformée, surhumaine, poétique, attendrissante, charmante ou superbe de
la vie, est venue une école réaliste ou naturaliste qui a prétendu nous
montrer la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.

Il faut admettre avec un égal intérêt ces théories d'art si différentes
et juger les oeuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de
leur valeur artistique en acceptant _a priori_ les idées générales
d'où elles sont nées.

Contester le droit d'un écrivain de faire une oeuvre poétique ou une
oeuvre réaliste, c'est vouloir le forcer à modifier son tempérament,
récuser son originalité, ne pas lui permettre de se servir de l'oeil et
de l'intelligence que la nature lui a donnés.

Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou épiques,
gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'être conformé de telle ou
telle façon et de ne pas avoir une vision concordant avec la nôtre.

Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il lui
plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons poétiquement exaltés pour
juger un idéaliste et prouvons-lui que son rêve est médiocre, banal,
pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un naturaliste,
montrons-lui en quoi la vérité dans la vie diffère de la vérité dans son
livre.

Il est évident que des écoles si différentes ont dû employer des
procédés de composition absolument opposés.

Le romancier qui transforme la vérité constante, brutale et déplaisante,
pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans
souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements à son gré,
les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, l'émouvoir ou
l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une série de combinaisons
ingénieuses conduisant avec adresse au dénouement. Les incidents sont
disposés et gradués vers le point culminant et l'effet de la fin, qui
est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les curiosités
éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et terminant si
complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce que
deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants.

Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte
delà vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d'événements qui
paraîtrait exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une
histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à
penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. A force
d'avoir vu et médité il regarde l'univers, les choses, les faits et
les hommes d'une certaine façon qui lui est propre et qui résulte
de l'ensemble de ses observations réfléchies. C'est cette vision
personnelle du monde qu'il cherche à nous communiquer en la reproduisant
dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l'a été lui-même par le
spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une
scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son oeuvre d'une
manière si adroite, si dissimulée, et d'apparence si simple, qu'il soit
impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, de découvrir ses
intentions.

Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre
intéressante jusqu'au dénouement, il prendra son ou ses personnages
à une certaine période de leur existence et les conduira, par des
transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera de
cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence
des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les
sentiments et les passions, comment on s'aime, comment on se hait,
comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les
intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les
intérêts politiques.

L'habileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans
le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante,
mais dans le groupement adroit de petits faits constants d'où se
dégagera le sens définitif de l'oeuvre. S'il fait tenir dans trois cents
pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous
les êtres qui l'ont entourée, sa signification particulière et bien
caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi les menus événements
innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre
en lumière, d'une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés
inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre
sa portée, sa valeur d'ensemble.

On comprend qu'une semblable manière de composer, si différente de
l'ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques,
et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque
invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la
ficelle unique qui avait nom: l'Intrigue.

En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de
la vie, les états aigus de l'âme et du coeur, le Romancier d'aujourd'hui
écrit l'histoire du coeur, de l'âme et de l'intelligence à l'état
normal. Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion de
la simple réalité et pour dégager l'enseignement artistique qu'il en
veut tirer, c'est-à-dire la révélation de ce qu'est véritablement
l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits
d'une vérité irrécusable et constante.

Mais en se plaçant au point de vue même de ces artistes réalistes, on
doit discuter et contester leur théorie qui semble pouvoir être résumée
par ces mots: «Rien que la vérité et toute la vérité.»

Leur intention étant de dégager la philosophie de certains faits
constants et courants, ils devront souvent corriger les événements au
profit de la vraisemblance et au détriment de la vérité, car:

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la
photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus
complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même.

Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume
au moins par journée, pour énumérer les multitudes d'incidents
insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose
donc,--ce qui estime première atteinte à la théorie de toute la vérité.

La vie, en outre, est composée des choses les plus différentes, les plus
imprévues, les plus contraires, les plus disparates; elle est brutale,
sans suite, sans chaîne, pleine de catastrophes inexplicables,
illogiques et contradictoires qui doivent être classées au chapitre
_faits divers_.

Voilà pourquoi l'artiste, ayant choisi son thème, ne prendra dans
cette vie encombrée de hasards et de futilités que les détails
caractéristiques utiles à son sujet, et il rejettera tout le reste, tout
l'à-côté.

Un exemple entre mille:

Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable
sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un
personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au
milieu d'un récit, sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident?

La vie encore laisse tout au même plan, précipite les faits ou les
traîne indéfiniment. L'art, au contraire, consiste à user de précautions
et de préparations, à ménager des transitions savantes et dissimulées,
à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition, les
événements essentiels et à donner à tous les autres le degré de relief
qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation
profonde de la vérité spéciale qu'on veut montrer.

Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant
la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans
le pêle-mêle de leur succession.

J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des
Illusionnistes.

Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire à la réalité puisque nous
portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos yeux,
nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de
vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent
les instructions de ces organes, diversement impressionnés, comprennent,
analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à une autre
race.

Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion
poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant
sa nature. Et l'écrivain n'a d'autre mission que de reproduire
fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et
dont il peut disposer.

Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui
est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion
de l'ignoble qui attire tant d'êtres! Les grands artistes sont ceux qui
imposent à l'humanité leur illusion particulière.

Ne nous fâchons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est
simplement l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse.

Il en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une
à l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre, celle du roman
d'analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse
demandent que l'écrivain s'attache à indiquer les moindres évolutions
d'un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui déterminent
nos actions, en n'accordant au fait lui-même qu'une importance très
secondaire. Il est le point d'arrivée, une simple borne, le prétexte du
roman. Il faudrait donc, d'après eux, écrire ces oeuvres précises et
rêvées où l'imagination se confond avec l'observation, à la manière d'un
philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes en les
prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi de tous
les vouloirs et discerner toutes les réactions de l'âme agissant sous
l'impulsion des intérêts, des passions ou des instincts.

Les partisans de l'objectivité, (quel vilain mot!) prétendant, au
contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la
vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute dissertation
sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux les
personnages et les événements.

Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est
cachée en réalité sous les faits dans l'existence.

Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans
le récit, de la couleur, de la vie remuante.

Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage,
les écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état
d'âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation
déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d'un bout à
l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient
le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses
volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie
au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'oeuvre, comme
l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui
fait notre portrait ne montre pas notre squelette.

Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en
sincérité. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous
voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels
ils obéissent.

Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les
hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour
prévoir leur manière d'être dans presque toutes les circonstances, si
nous pouvons dire avec précision: «Tel homme de tel tempérament, dans
tel cas, fera ceci», il ne s'ensuit point que nous puissions déterminer,
une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée qui n'est pas la
nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses instincts qui ne
sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations confuses de sa
nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, sont différents
des nôtres.

Quel que soit le génie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant
uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter
assez complètement dans l'âme et dans le corps d'un gaillard exubérant,
sensuel, violent, soulevé par tous les désirs et même par tous les
vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les sensations les
plus intimes de cet être si différent, alors même qu'il peut fort bien
prévoir et raconter tous les actes de sa vie.

En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se
substituer à tous ses personnages dans les différentes situations où il
les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui sont
les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous, qui nous
imposent leurs perceptions, déterminent notre sensibilité, créent en
nous une âme essentiellement différente de toutes celles qui nous
entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le
secours de nos sens, nos idées sur la vie, nous ne pouvons que les
transporter en partie dans tous les personnages dont nous prétendons
dévoiler l'être intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous
montrons dans le corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un
honnête homme, d'une courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille ou
d'une marchande aux halles, car nous sommes obligés de nous poser ainsi
le problème: «Si _j'_étais roi, assassin, voleur, courtisane,
religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu'est-ce que
_je_ ferais, qu'est-ce que _je_ penserais, comment est-ce
que _j'_agirais?» Nous ne diversifions donc nos personnages
qu'en changeant l'âge, le sexe, la situation sociale et toutes les
circonstances de la vie de notre _moi_ que la nature a entouré
d'une barrière d'organes infranchissable.

L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce _moi_ par le
lecteur sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher.

Mais si, au seul point de vue de la complète exactitude, la pure analyse
psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner des
oeuvres d'art aussi belles que toutes les autres méthodes de travail.

Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rêve d'artistes
est respectable; et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils
savent et qu'ils proclament l'extrême difficulté de l'art.

Il faut être, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou
bien sot, pour écrire encore aujourd'hui! Après tant de maîtres aux
natures si variées, au génie si multiple, que reste-t-il à faire qui
n'ait été fait, que reste-t-il à dire qui n'ait été dit? Qui peut se
vanter, parmi nous, d'avoir écrit une page, une phrase qui ne se trouve
déjà, à peu près pareille, quelque part. Quand nous lisons, nous,
si saturés d'écriture française que notre corps entier nous donne
l'impression d'être une pâte faite avec des mots, trouvons-nous jamais
une ligne, une pensée qui ne nous soit familière, dont nous n'ayons eu,
au moins, le confus pressentiment?

L'homme qui cherche seulement à amuser son public par des moyens déjà
connus, écrit avec confiance, dans la candeur de sa médiocrité, des
oeuvres destinées à la foule ignorante et désoeuvrée. Mais ceux sur
qui pèsent tous les siècles de la littérature passée, ceux que rien
ne satisfait, que tout dégoûte, parce qu'ils rêvent mieux, à qui tout
semble défloré déjà, à qui leur oeuvre donne toujours l'impression d'un
travail inutile et commun, en arrivent à juger l'art littéraire une
chose insaisissable, mystérieuse, que nous dévoilent à peine quelques
pages des plus grands maîtres.

Vingt vers, vingt phrases, lus tout à coup nous font tressaillir
jusqu'au coeur comme une révélation surprenante; mais les vers suivants
ressemblent à tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble à
toutes les proses.

Les hommes de génie n'ont point, sans doute, ces angoisses et ces
tourments, parce qu'ils portent en eux une force créatrice irrésistible.
Ils ne se jugent pas eux-mêmes. Les autres, nous autres qui sommes
simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne pouvons
lutter contre l'invincible découragement que par la continuité de
l'effort.

Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné
cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert.

Si je parle ici d'eux et de moi c'est que leurs conseils, résumés en
peu de lignes, seront peut-être utiles à quelques jeunes gens moins
confiants en eux-mêmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on débute dans
les lettres.

Bouilhet, que je connus le premier d'une façon un peu intime, deux ans
environ avant de gagner l'amitié de Flaubert, à force de me répéter que
cent vers, peut-être moins, suffisent à la réputation d'un artiste,
s'ils sont irréprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et de
l'originalité d'un homme même de second ordre, me fît comprendre que le
travail continuel et la connaissance profonde du métier peuvent, un jour
de lucidité, de puissance et d'entraînement, par la rencontre heureuse
d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre esprit,
amener cette éclosion de l'oeuvre courte, unique et aussi parfaite que
nous la pouvons produire.

Je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque
jamais laissé plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette
chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des
matières qui se présentent à notre choix, celle qui absorbera toutes nos
facultés, toute notre valeur, toute notre puissance artiste.

Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection pour
moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté et me
répondit: «Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous m'avez
apporté prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci,
jeune homme, que le talent--suivant le mot de Chateaubriand--n'est
qu'une longue patience. Travaillez.»

Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui
plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant, son disciple.

Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le
maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait
ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes
qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. «Si on a une
originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n'en a pas,
il faut en acquérir une.»

--Le talent est une longue patience.--Il s'agit de regarder tout ce
qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en
découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne. Il y a, dans
tout, de l'inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de
nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce
que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu.
Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine,
demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu'à ce qu'ils ne
ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu.

C'est de cette façon qu'on devient original.

Ayant, en outre, posé cette vérité qu'il n'y a pas, de par le monde
entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez
absolument pareils, il me forçait à exprimer, en quelques phrases,
un être ou un objet de manière à le particulariser nettement, à le
distinguer de tous les autres êtres ou de tous les autres objets de même
race ou de même espèce.

«Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte,
devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence
physique contenant aussi, indiquée par l'adresse de l'image, toute leur
nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre
épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, par un seul
mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres
qui le suivent et le précèdent.»

J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. Elles ont de grands
rapports avec la théorie de l'observation que je viens d'exposer. Quelle
que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer,
qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut
donc chercher, jusqu'à ce qu'on les ait découverts, ce mot, ce verbe et
cet adjectif, et ne jamais se contenter de l'à peu près, ne jamais avoir
recours à des supercheries, même heureuses, à des clowneries de langage
pour éviter la difficulté.

On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant
ce vers de Boileau:

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et
chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste,
pour fixer toutes les nuances de la pensée; mais il faut discerner avec
une extrême lucidité toutes les modifications de la valeur d'un mot
suivant la place qu'il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et
d'adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases
différentes, diversement construites, ingénieusement coupées, pleines
de sonorités et de rythmes savants. Efforçons-nous d'être des stylistes
excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.

Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de
lui faire tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de
sous-entendus, d'intentions secrètes et non formulées, que d'inventer
des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux
livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la
signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts.

La langue française, d'ailleurs, est une eau pure que les écrivains
maniérés n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque siècle a
jeté dans ce courant limpide, ses modes, ses archaïsmes prétentieux et
ses préciosités, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de
ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'être claire,
logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou
corrompre.

Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux
termes abstraits, ceux qui font tomber la grêle ou la pluie sur la
_propreté_ des vitres, peuvent aussi jeter des pierres à la
simplicité de leurs confrères! Elles frapperont peut-être les confrères
qui ont un corps, mais n'atteindront jamais la simplicité qui n'en a
pas.


GUY DE MAUPASSANT.

La Guillette, Étretat, septembre 1887.



PIERRE ET JEAN



I


--Zut! s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure
demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, et soulevant par moments,
d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly
invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers
son mari:

--Eh bien!... eh bien!... Gérôme!

Le bonhomme furieux répondit:

--Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait
jamais pêcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours
trop tard.

Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à
tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même
temps et Jean répondit:

---Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa.

M. Roland fut confus et s'excusa:

--Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite
des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je
sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson.

Mme Roland s'était tout à fait réveillée et regardait d'un air attendri
le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:

--Vous avez cependant fait une belle pêche.

Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup
d'oeil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois
hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'écailles
gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et mous, et de
bâillements dans l'air mortel.

Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler
jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et
leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps,
une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.

Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des rosés, et déclara:

--Cristi! ils sont frais, ceux-là!

Puis il continua:

--Combien en as-tu pris, toi, docteur?

Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés
comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit:

--Oh! pas grand'chose, trois ou quatre.

Le père se tourna vers le cadet:

--Et toi, Jean?

Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son
frère, sourit et murmura:

--A peu près comme Pierre, quatre ou cinq.

Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père
Roland.

Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il
annonça:

--Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix heures
passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au
soleil.

Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de
propriétaire.

C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la
navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez
d'aisance pour vivre modestement de ses rentes.

Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur.
Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour continuer leurs
études et vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de
leur père.

A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean,
s'étant senti successivement de la vocation pour des professions
variées, en avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine,
et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles
espérances.

En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail
avec tant d'ardeur, qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez
courtes études et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il était
exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et d'idées
philosophiques.

Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère
était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait
tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en
même temps que Pierre obtenait celui de docteur.

Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous
les deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à
le faire dans des conditions satisfaisantes.

Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent
presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu'à la maturité et
qui éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un,
les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes
ils s'aimaient, mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la
naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée
cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et
de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.

Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de
caractère égal; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre vanter
sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la
mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement.
Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations
honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses
enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers
des idées généreuses et vers des professions décoratives.

Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et
imite-le!» mais chaque fois qu'il entendait répéter: «Jean a fait ceci,
Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l'allusion cachés sous
ces paroles.

Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu
sentimentale, douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse
les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de
tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d'ailleurs,
troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication,
car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses
enfants achevaient l'un et l'autre leurs éludes spéciales, d'une
voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la
mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois trois
ans, une maîtresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme
un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les
événements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, étroit et
bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie
et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une
tasse de thé.

Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse,
interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait
de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme
raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort.

Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans
la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de
lui plaire que par envie de se supplanter.

Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux
triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi
bien voulu que l'autre n'en eût point de chagrin.

Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux
follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi,
batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son
esprit.

Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de
nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque
insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore
qu'elle prenait quelquefois son avis.

Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne
propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement être
différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées
politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par
moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d'un regard froid de
magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces
pauvres êtres!

Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée à
ses parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car
il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un
long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et
devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomme Jean-Bart,
chargé delà garde du bateau.

Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait
dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» l'ancien
bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la
communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s'écria:

--Voulez-vous y venir?

--Mais oui.

--Mardi prochain?

--Oui, mardi prochain.

--Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin?

Elle poussa un cri de stupeur:

--Ah! mais non, par exemple.

Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.

Il demanda cependant:

--A quelle heure pourriez-vous partir?

--Mais ... à neuf heures!

--Pas avant?

--Non, pas avant, c'est déjà très tôt!

Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le soleil
chauffe, le poisson ne mord plus; mais les deux frères s'étaient
empressés d'arranger la partie, de tout organiser et de tout régler
séance tenante.

Donc, le mardi suivant, la _Perle_ avait été jeter l'ancre sous les
rochers blancs du cap de la Hève; et on avait péché jusqu'à midi,
puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland,
comprenant un peu tard que Mme Rosémilly n'aimait et n'appréciait
en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne
tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d'impatience
irraisonnée, un _zut_ énergique qui s'adressait autant à la veuve
indifférente qu'aux bêtes insaisissables. Maintenant il regardait le
poisson capturé, son poisson, avec une joie vibrante d'avare; puis il
leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait:

--Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu?

Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les
bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent.

Roland s'était levé pour interroger l'horizon à la façon d'un capitaine:

--Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars!

Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta:

--Tiens, tiens, le bateau de Southampton.

Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux
reflets d'or et de feu, s'élevait là-bas, dans la direction indiquée, un
nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire
qui semblait tout petit de si loin.

Vers le sud on voyait encore d'autres fumées, nombreuses, venant toutes
vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et
le phare, droit comme une corne sur le bout.

Roland demanda:

--N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la _Normandie_?

Jean répondit:

--Oui, papa.

--Donne-moi ma longue vue, je crois que c'est elle, là-bas.

Le père déploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le
point, et soudain, ravi d'avoir vu:

--Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux cheminées. Voulez-vous
regarder, madame Rosémilly?

Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans
parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne distinguait
rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout
rond, et puis des choses bizarres, des espèces d'éclipsés, qui lui
faisaient tourner le coeur.

Elle dit en rendant la longue-vue:

--D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça
mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à
regarder passer les navires.

Le père Roland, vexé, reprit:

--Ça doit tenir à un défaut de votre oeil, car ma lunette est
excellente.

Puis il l'offrit à sa femme:

--Veux-tu voir?

--Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas.

Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas,
semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette
fin de jour.

Ses cheveux châtains commençaient seulement à blanchir. Elle avait un
air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait à voir.
Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce
qui ne l'empêchait point de goûter le charme du rêve. Elle aimait les
lectures, les romans et les poésies, non pour leur valeur d'art, mais
pour la songerie mélancolique et tendre qu'ils éveillaient en elle. Un
vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde,
comme elle disait, lui donnait la sensation d'un désir mystérieux
presque réalisé. Et elle se complaisait à ces émotions légères qui
troublaient un peu son âme bien tenue comme un livre de comptes.

Elle prenait, depuis son arrivée au Havre, un embonpoint assez visible
qui alourdissait sa taille autrefois très souple et très mince.

Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans être méchant, la
rudoyait comme rudoient sans colère et sans haine les despotes en
boutique pour qui commander équivaut à jurer. Devant tout étranger il
se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs
terribles, bien qu'il eût peur de tout le monde. Elle, par horreur du
bruit, des scènes, des explications inutiles, cédait toujours et ne
demandait jamais rien; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps,
prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie
cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.

Depuis le départ elle s'abandonnait tout entière, tout son esprit et
toute sa chair, à ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point,
elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les espérances, il lui
semblait que son coeur flottait comme son corps sur quelque chose de
moelleux, de fluide, de délicieux, qui la berçait et l'engourdissait.

Quand le père commanda le retour: «Allons, en place pour la nage!» elle
sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ôter leurs jaquettes et
relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise.

Pierre, le plus rapproché des deux femmes, prit l'aviron de tribord,
Jean l'aviron de bâbord, et ils attendirent que le patron criât: «Avant
partout!» car il tenait à ce que les manoeuvres fussent exécutées
régulièrement.

Ensemble, d'un même effort, ils laissèrent tomber les rames puis se
couchèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces; et une lutte
commença pour montrer leur vigueur. Ils étaient venus à la voile tout
doucement, mais la brise était tombée et l'orgueil de mâles des deux
frères s'éveilla tout à coup à la perspective de se mesurer l'un contre
l'autre.

Quand ils allaient pêcher seuls avec le père, ils ramaient ainsi
sans que personne gouvernât, car Roland préparait les lignes tout en
surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou
d'un mot: «Jean, mollis.»--«A toi, Pierre, souque.» Ou bien il disait:
«Allons le _un_, allons le _deux_, un peu d'huile de bras.»
Celui qui rêvassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait
moins ardent, et le bateau se redressait.

Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre
étaient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et
blancs, un peu rosés, avec une bosse de muscles qui roulait sous la
peau.

Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serrées, le front plissé, les
jambes tendues, les mains crispées sur l'aviron, il le faisait plier
dans toute sa longueur à chacun de ses efforts; et la _Perle_ s'en
venait vers la côte. Le père Roland, assis à l'avant afin de laisser
tout le banc d'arrière aux deux femmes, s'époumonait à commander:
«Doucement, le _un_--souque le _deux_.» Le _un_ redoublait de rage
et le _deux_ ne pouvait répondre à cette nage désordonnée.

Le patron, enfin, ordonna: «Stop!» Les deux rames se levèrent ensemble,
et Jean, sur l'ordre do son père, tira seul quelques instants. Mais à
partir de ce moment l'avantage lui resta; il s'animait, s'échauffait,
tandis que Pierre, essoufflé, épuisé par sa crise de vigueur,
faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le père Roland fit
stopper pour permettre à l'aîné de reprendre haleine et de redresser la
barque dérivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues pâles,
humilié et rageur, balbutiait:

--Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur. J'étais très
bien parti, et cela m'a coupé les bras.

Jean demandait:

--Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple?

--Non, merci, cela passera.

La mère ennuyée disait:

--Voyons, Pierre, à quoi cela rime-t-il de se mettre dans un état
pareil, tu n'es pourtant pas un enfant.

Il haussait les épaules et recommençait à ramer.

Mme Rosémilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre.
Sa petite tête blonde, à chaque mouvement du bateau, faisait en arrière
un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins
cheveux.

Mais le père Roland cria: «Tenez, voici le _Prince-Albert_ qui nous
rattrape.» Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux cheminées
inclinées en arrière et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues,
le bateau de Southampton arrivait à toute vapeur, chargé de passagers et
d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui
retombait en écume, lui donnaient un air de hâte, un air de courrier
pressé; et l'avant tout droit coupait la mer en soulevant deux lames
minces et transparentes qui glissaient le long des bords.

Quand il fut tout près de la _Perle_, le père Roland leva son
chapeau, les deux femmes agitèrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine
d'ombrelles répondirent à ces saluts en se balançant vivement sur le
paquebot qui s'éloigna, laissant derrière lui, sur la surface paisible
et luisante de la mer, quelques lentes ondulations.

Et on voyait d'autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de tous
les points de l'horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait
comme une bouche, l'un après l'autre. Et les barques de pêche et les
grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par
d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers
cet ogre dévorant, qui de temps en temps, semblait repu, et rejetait
vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de
goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les steamers
hâtifs s'enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de l'Océan,
tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches qui les
avaient haies, demeuraient immobiles, tout en s'habillant, de la grande
hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait
rouge au soleil couchant.

Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura:

--Dieu! que c'est beau, cette mer!

Mme Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n'avait cependant
rien de triste:

--Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois.

Roland s'écria:

--Tenez, voici la _Normandie_ qui se présente à l'entrée. Est-elle
grande, hein?

Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l'autre côté de
l'embouchure de la Seine--vingt kilomètres, cette embouchure--disait-il.
Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivière
de Caen, et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse
jusqu'à Cherbourg. Puis il traita la question des bancs de sable de la
Seine, qui se déplacent à chaque marée et mettent en défaut les pilotes
de Quilleboeuf eux-mêmes, s'ils ne font pas tous les jours le parcours
du chenal. Il fit remarquer comment le Havre séparait la basse de
la haute Normandie. En basse Normandie, la côte plate descendait en
pâturages, en prairies et en champs jusqu'à la mer. Le rivage de
la haute Normandie, au contraire, était droit, une grande falaise,
découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu'à Dunkerque une immense
muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un village ou un
port: Etretat, Fécamp, Saint-Valery, Le Tréport, Dieppe, etc.

Les deux femmes ne l'écoutaient point, engourdies par le bien-être,
émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des
bêtes autour de leur tanière; et elles se taisaient, un peu écrasées par
ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de
soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans fin; il était
de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent
parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix inutile est
irritant comme une grossièreté.

Pierre et Jean, calmés, ramaient avec lenteur; et la _Perle_ s'en
allait vers le port, toute petite à côté des gros navires.

Quand elle toucha le quai, le matelot Papa-gris qui l'attendait, prit la
main des dames pour les faire descendre; et on pénétra dans la ville.
Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jetées
à l'heure de la pleine mer, rentrait aussi.

Mmes Roland et Rosémilly marchaient devant, suivies des trois hommes. En
montant la rue de Paris elles s'arrêtaient parfois devant un magasin de
modes ou d'orfèvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou; puis
elles repartaient après avoir échangé leurs idées.

Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque
jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolongé par d'autres
bassins, où les grosses coques, ventre à ventre, se touchaient sur
quatre ou cinq rangs. Tous les mâts innombrables; sur une étendue do
plusieurs kilomètres de quais, tous les mâts avec les vergues, les
flèches, les cordages, donnaient à cette ouverture au milieu de la ville
l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette forêt sans feuilles,
les goélands tournoyaient, épiant pour s'abattre, comme une pierre qui
tombe, tous les débris jetés à l'eau; et un mousse, qui rattachait une
poulie à l'extrémité d'un cacatois, semblait monté là pour chercher des
nids.

--Voulez-vous dîner avec nous sans cérémonie aucune, afin de finir
ensemble la journée? demanda Mme Roland à Mme Rosémilly.

--Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans cérémonie. Ce serait
triste de rentrer toute seule ce soir.

Pierre, qui avait entendu et que l'indifférence de la jeune femme
commençait à froisser, murmura: «Bon, voici la veuve qui s'incruste,
maintenant.» Depuis quelques jours il l'appelait «la veuve». Ce mot,
sans rien exprimer, agaçait Jean rien que par l'intonation, qui lui
paraissait méchante et blessante.

Et les trois hommes ne prononcèrent plus un mot jusqu'au seuil de leur
logis. C'était une maison étroite, composée d'un rez-de-chaussée et
de deux petits étages, rue Belle-Normande. La bonne, Joséphine, une
fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde à bon marché, qui
possédait à l'excès l'air étonné et bestial des paysans, vint ouvrir,
referma la porte, monta derrière ses maîtres jusqu'au salon qui était au
premier, puis elle dit:

--Il est v'nu un m'sieu trois fois.

Le père Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria:

--Qui ça est venu, nom d'un chien?

Elle ne se troublait jamais des éclats de voix de son maître, et elle
reprit:

--Un m'sieu d'chez l'notaire.

--Quel notaire?

--D'chez m'sieu Canu, donc.

--Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur?

--Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soirée.

Me Lecanu était le notaire et un peu l'ami du père Roland, dont il
faisait les affaires. Pour qu'il eût annoncé sa visite dans la soirée,
il fallait qu'il s'agît d'une chose urgente et importante; et les quatre
Roland se regardèrent, troublés par cette nouvelle comme le sont les
gens de fortune modeste à toute intervention d'un notaire, qui éveille
une foule d'idées de contrats, d'héritages, de procès, de choses
désirables ou redoutables. Le père, après quelques secondes de silence,
murmura:

--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?

Mme Rosémilly se mit à rire:

--Allez, c'est un héritage. J'en suis sûre. Je porte bonheur.

Mais ils n'espéraient la mort de personne qui pût leur laisser quelque
chose.

Mme Roland, douée d'une excellente mémoire pour les parentés, se mit
aussitôt à rechercher toutes les alliances du côté de son mari et du
sien, à remonter les filiations, à suivre les branches des cousinages.

Elle demandait, sans avoir même ôté son chapeau:

--Dis donc, père (elle appelait son mari «père» dans la maison, et
quelquefois «monsieur Roland» devant les étrangers), dis donc, père, te
rappelles-tu qui a épousé Joseph Lebru, en secondes noces?

--Oui, une petite Duménil, la fille d'un papetier.

--En a-t-il eu des enfants?

--Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.

--Non. Alors il n'y a rien par là.

Déjà elle s'animait à cette recherche, elle s'attachait à cette
espérance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui
aimait beaucoup sa mère, qui la savait un peu rêveuse, et qui craignait
une désillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la nouvelle,
au lieu d'être bonne, était mauvaise, l'arrêta.

--Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amérique! Moi, je
croirais bien plutôt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean.

Tout le monde fut surpris à cette idée, et Jean demeura un peu froissé
que son frère eût parlé de cela devant Mme Rosémilly.

--Pourquoi pour moi plutôt que pour toi? La supposition est très
contestable. Tu es l'aîné; c'est donc à toi qu'on aurait songé d'abord.
Et puis, moi, je ne veux pas me marier.

Pierre ricana:

--Tu es donc amoureux?

L'autre, mécontent, répondit:

--Est-il nécessaire d'être amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore
se marier?

--Ah! bon, le «encore» corrige tout; tu attends.

--Admets que j'attends, si tu veux.

Mais le père Roland, qui avait écouté et réfléchi, trouva tout à coup la
solution la plus vraisemblable.

--Parbleu! nous sommes bien bêtes de nous creuser la tête. Maître Lecanu
est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de médecin, et Jean
un cabinet d'avocat, il a trouvé à caser l'un de vous deux.

C'était tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord.

--C'est servi, dit la bonne.

Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre
à table.

Dix minutes plus tard, ils dînaient dans la petite salle à manger, au
rez-de-chaussée.

On ne parla guère tout d'abord; mais, au bout de quelques instants,
Roland s'étonna de nouveau de cette visite du notaire.

--En somme, pourquoi n'a-t-il pas écrit, pourquoi a-t-il envoyé trois
fois son clerc, pourquoi vient-il lui-même?

Pierre trouvait cela naturel.

--Il faut sans doute une réponse immédiate; et il a peut-être à nous
communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup
écrire.

Mais ils demeuraient préoccupés et un peu ennuyés tous les quatre
d'avoir invité cette étrangère qui gênerait leur discussion et les
résolutions à prendre.

Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annoncé.

Roland s'élança.

--Bonjour, cher maître.

Il donnait comme titre à M. Lecanu le «maître» qui précède le nom de
tous les notaires.

Mme Rosémilly se leva:

--Je m'en vais, je suis très fatiguée.

On tenta faiblement de la retenir; mais elle n'y consentit point et
elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduisît, comme on le
faisait toujours.

Mme Roland s'empressa près du nouveau venu:

--Une tasse de café, Monsieur?

--Non, merci, je sors de table.

--Une tasse de thé, alors?

--Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler
affaires.

Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le
mouvement rythmé de la pendule et, à l'étage au-dessous, le bruit des
casseroles lavées par la bonne trop bête même pour écouter aux portes.

Le notaire reprit:

--Avez-vous connu à Paris un certain M. Maréchal, Léon Maréchal?

M. et Mme Roland poussèrent la même exclamation: Je crois bien!

--C'était un de vos amis?

Roland déclara:

--Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enragé; il ne quitte pas le
boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu
depuis mon départ de la capitale. Et puis nous avons cessé de nous
écrire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre....

Le notaire reprit gravement:

--M. Maréchal est décédé!

L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise
triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces
nouvelles.

M. Lecanu continua:

--Mon confrère de Paris vient de me communiquer la principale
disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean,
M. Jean Roland, son légataire universel.

L'étonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot à dire.

Mme Roland, la première, dominant son émotion, balbutia:

--Mon Dieu, ce pauvre Léon ... notre pauvre ami ... mon Dieu ... mon
Dieu ... mort!...

Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes,
gouttes de chagrin venues de l'âme qui coulent sur les joues et semblent
si douloureuses, étant si claires.

Mais Roland songeait moins à la tristesse de cette perte qu'à
l'espérance annoncée. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur
les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il
demanda, pour arriver à la question intéressante:

--De quoi est-il mort, ce pauvre Maréchal?

M. Lecanu l'ignorait parfaitement.

--Je sais seulement, disait-il, que, décédé sans héritiers directs, il
laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en
obligations trois pour cent, à votre second fils, qu'il a vu naître,
grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A défaut d'acceptation de la
part de M. Jean, l'héritage irait aux enfants abandonnés.

Le père Roland déjà ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'écria:

--Sacristi! voilà une bonne pensée du coeur. Moi, si je n'avais pas eu
de descendant, je ne l'aurais certainement point oublié non plus, ce
brave ami!

Le notaire souriait:

--J'ai été bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-même la chose. Ça
fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle.

Il n'avait point du tout songé que cette bonne nouvelle était la mort
d'un ami, du meilleur ami du père Roland, qui venait lui-même d'oublier
subitement cette intimité annoncée tout à l'heure avec conviction.

Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle
pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle
appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.

Le docteur murmura:

--C'était un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent à
dîner, mon frère et moi.

Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier
sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser,
jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.

Il remua deux fois les lèvres pour prononcer aussi une phrase
convenable, et, après avoir longtemps cherché, il ne trouva que ceci:

--Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le
voir.

Mais la pensée du père galopait; elle galopait autour de cet héritage
annoncé, acquis déjà, de cet argent caché derrière la porte et qui
allait entrer tout à l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.

Il demanda:

--Il n'y a pas de difficultés possibles? ... pas de procès? ... pas de
contestations?...

Me Lecanu semblait tranquille:

--Non, mon confrère de Paris me signale la situation comme très nette.
Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean.

--Parfait, alors ... et la fortune est bien claire?

--Très claire.

--Toutes les formalités ont été remplies?

--Toutes.

Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague,
instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit:

--Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces
choses, c'est pour éviter à mon fils des désagréments qu'il pourrait ne
pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée,
est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable.
En somme, ce n'est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant
tout.

Dans la famille on appelait toujours Jean «le petit», bien qu'il fût
beaucoup plus grand que Pierre.

Mme Roland, tout à coup, parut sortir d'un rêve, se rappeler une chose
lointaine, presque oubliée, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle
n'était pas sûre d'ailleurs, et elle balbutia:

--Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune
à mon petit Jean?

--Oui, Madame.

Elle reprit alors simplement:

--Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait.

Roland s'était levé:

--Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite
l'acceptation?

--Non ... non ... monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux
heures, si cela vous convient.

--Mais oui, mais oui, je crois bien!

Alors, Mme Roland qui s'était levée aussi, et qui souriait, après les
larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son
fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mère reconnaissante,
elle demanda:

--Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu?

--Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.

La bonne appelée apporta d'abord des gâteaux secs en de profondes boîtes
de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent
cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal
pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des
serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu'on
ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une troisième
fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour faire
chauffer l'eau. Alors on attendit.

Personne ne pouvait parler; on avait trop à penser, et rien à dire.
Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie
de pêche, fit l'éloge de la _Perle_ et de Mme Rosémilly.

--Charmante, charmante, répétait le notaire.

Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver,
quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes
comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir
impérieux de laisser sortir toute sa joie.

Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de
la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient
fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions
différentes.

Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir
émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée; puis il
se leva, serra les mains et sortit.

--C'est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.

--C'est entendu, demain, deux heures. Jean n'avait pas dit un mot.

Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint
taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils
en criant:

--Eh bien! sacré veinard, tu ne m'embrasses pas?

Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant:

--Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable.

Mais le bonhomme ne se possédait plus d'allégresse. Il marchait, jouait
du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses
talons, et répétait:

--Quelle chance! quelle chance! En voilà une, de chance!

Pierre demanda:

--Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal?

Le père répondit:

--Parbleu, il passait toutes ses soirées à la maison; mais tu te
rappelles bien qu'il allait te prendre au collège, les jours de sortie,
et qu'il t'y reconduisait souvent après dîner. Tiens, justement, le
matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est allé chercher le
médecin! Il avait déjeuné chez nous quand ta mère s'est trouvée
souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et
il est parti en courant. Dans sa hâte il a pris mon chapeau au lieu du
sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus
tard. Il est même probable qu'il s'est souvenu de ce détail au moment de
mourir; et comme il n'avait aucun héritier il s'est dit: «Tiens,
j'ai contribué à la naissance de ce petit-là, je vais lui laisser ma
fortune.» Mme Roland, enfoncée dans une bergère, semblait partie en ses
souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut:

--Ah! c'était un brave ami, bien dévoué, bien fidèle, un homme rare, par
le temps qui court.

Jean s'était levé:

--Je vais faire un bout de promenade, dit-il.

Son père s'étonna, voulut le retenir, car ils avaient à causer, à faire
des projets, à arrêter des résolutions. Mais le jeune homme s'obstina,
prétextant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de
s'entendre bien avant d'être en possession de l'héritage.

Et il s'en alla, car il désirait être seul, pour réfléchir. Pierre, à
son tour, déclara qu'il sortait, et suivit son frère, après quelques
minutes.

Dès qu'il fut en tête à tête avec sa femme, le père Roland la saisit
dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour répondre à
un reproche qu'elle lui avait souvent adressé:

--Tu vois, ma chérie, que cela ne m'aurait servi à rien de rester à
Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir
ici refaire ma santé, puisque la fortune nous tombe du ciel.

Elle était devenue toute sérieuse:

--Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre?

--Pierre! mais il est docteur, il en gagnera ... de l'argent ... et puis
son frère fera bien quelque chose pour lui.

--Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet héritage est à Jean, rien qu'à
Jean. Pierre se trouve ainsi très désavantagé.

Le bonhomme semblait perplexe:

--Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.

--Non. Ce n'est pas très juste non plus.

I1 s'écria:

--Ah! bien alors, zut! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi? Tu vas
toujours chercher un tas d'idées désagréables. Il faut que tu gâtes tous
mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C'est égal, en voilà
une veine, une rude veine!

Et il s'en alla, enchanté, malgré tout, et sans un mot de regret pour
l'ami mort si généreusement.

Mme Roland se remit à songer devant la lampe qui charbonnait.



II


Dès qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la
principale rue du Havre, éclairée, animée, bruyante. L'air un peu frais
des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la
canne sous le bras, les mains derrière le dos.

Il se sentait mal à l'aise, alourdi, mécontent comme lorsqu'on a reçu
quelque fâcheuse nouvelle. Aucune pensée précise ne l'affligeait et il
n'aurait su dire tout d'abord d'où lui venait cette pesanteur de l'âme
et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir
où; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque
insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui
gênent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et
légère, quelque chose comme une graine de chagrin.

Lorsqu'il arriva place du Théâtre, il se sentit attiré par les lumières
du café Tortoni, et il s'en vint lentement vers la façade illuminée;
mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver là des amis, des
connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et une répugnance
brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des
petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue
principale qui le conduisait vers le port.

Il se demandait: «Où irais-je bien?» cherchant un endroit qui lui plût,
qui fût agréable à son état d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il
s'irritait d'être seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne.

En arrivant sur le grand quai, il hésita encore une fois, puis tourna
vers la jetée; il avait choisi la solitude.

Comme il frôlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, déjà las de
marcher et dégoûté de sa promenade avant même de l'avoir faite.

Il se demanda: «Qu'ai-je donc ce soir?» Et il se mit à chercher dans son
souvenir quelle contrariété avait pu l'atteindre, comme on interroge un
malade pour trouver la cause de sa fièvre.

Il avait l'esprit excitable et réfléchi en même temps, il s'emballait,
puis raisonnait, approuvait ou blâmait ses élans; mais chez lui la
nature première demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme
sensitif dominait toujours l'homme intelligent.

Donc il cherchait d'où lui venait cet énervement, ce besoin de mouvement
sans avoir envie de rien, ce désir de rencontrer quelqu'un pour n'être
pas du même avis, et aussi ce dégoût pour les gens qu'il pourrait voir
et pour les choses qu'ils pourraient lui dire.

Et il se posa cette question: «Serait-ce l'héritage de Jean?»

Oui, c'était possible, après tout. Quand le notaire avait annoncé cette
nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on
n'est pas toujours maître de soi, et on subit des émotions spontanées et
persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.

Il se mit à réfléchir profondément à ce problème physiologique de
l'impression produite par un fait sur l'être instinctif et créant en lui
un courant d'idées et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires
à celles que désire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'être
pensant, devenu supérieur à lui-même par la culture de son intelligence.

Il cherchait à concevoir l'état d'âme dû fils qui hérite d'une grosse
fortune, qui va goûter, grâce à elle, beaucoup de joies désirées depuis
longtemps et interdites par l'avarice d'un père, aimé pourtant, et
regretté.

Il se leva et se remit à marcher vers le bout de la jetée. Il se sentait
mieux, content d'avoir compris, de s'être surpris lui-même, d'avoir
dévoilé l'autre qui est en nous.

--Donc j'ai été jaloux de Jean, pensait-il.

C'est vraiment assez bas, cela! J'en suis sûr maintenant, car la
première idée qui m'est venue est celle de son mariage avec Mme
Rosémilly. Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien
faite pour dégoûter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la
jalousie gratuite, l'essence même de la jalousie, celle qui est parce
qu'elle est! Faut soigner cela!

Il arrivait devant le mât des signaux qui indique la hauteur de l'eau
dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires
signalés au large et devant entrer à la prochaine marée. On attendait
des steamers du Brésil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks
danois, une goélette norvégienne et un vapeur turc, ce qui surprit
Pierre autant que s'il avait lu «un vapeur suisse»; et il aperçut dans
une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en turban,
qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons.

--Que c'est bête, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple
marin.

Ayant fait encore quelques pas, il s'arrêta pour contempler la rade. Sur
sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques
du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux,
jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux
foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes
de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du
sommet de la côte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetées, deux
autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entrée du Havre;
et là-bas, de l'autre côté de la Seine, on en voyait d'autres encore,
beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses,
s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes,
rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux
vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement
mécanique invariable et régulier de leurs paupières: «C'est moi. Je suis
Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer.» Et
dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour
une planète, le phare aérien d'Étouville montrait la route de Rouen, à
travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.

Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le
ciel, on croyait voir, çà et là, des étoiles. Elles tremblotaient dans
la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes
ou rouges aussi. Presque toutes étaient immobiles, quelques-unes,
cependant, semblaient courir; c'étaient les feux des bâtiments à l'ancre
attendant la marée prochaine, ou des bâtiments en marche venant chercher
un mouillage.

Juste à ce moment la lune se leva derrière la ville; et elle avait l'air
du phare énorme et divin, allumé dans le firmament pour guider la flotte
infinie des vraies étoiles.

Pierre murmura, presque à haute voix: «Voilà, et nous nous faisons de la
bile pour quatre sous!»

Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre
les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S'étant
penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui
rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit
d'aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise
du large.

Il pensa: «Si on pouvait vivre là-dessus, comme on serait tranquille,
peut-être!» Puis ayant fait encore quelques pas, il aperçut un homme
assis à l'extrémité du môle.

Un rêveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui était-ce?
Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il
reconnut son frère.

--Tiens, c'est toi, Jean?

--Tiens ... Pierre ... Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Mais je prends l'air. Et toi?

Jean se mit à rire:

--Je prends l'air également.

Et Pierre s'assit à côté de son frère.

--Hein, c'est rudement beau?

--Mais oui.

Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regardé; il reprit:

--Moi, quand je viens ici, j'ai des désirs fous de partir, de m'en aller
avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits
feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux
grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux
oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de
tous les pays qui sont nos contes de fées à nous qui ne croyons plus à
la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic
de pouvoir s'offrir une promenade par là-bas; mais voilà, il faudrait de
l'argent, beaucoup....

Il se tut brusquement, songeant que son frère l'avait maintenant, cet
argent, et que délivré de tout souci, délivré du travail quotidien,
libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller où bon lui
semblerait, vers les blondes Suédoises ou les brunes Havanaises.

Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques,
si rapides qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les
modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et
violente, le traversa: «Bah! il est trop niais, il épousera la petite
Rosémilly.»

Il s'était levé.

--Je te laisse rêver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher.

Il serra la main de son frère, et reprit avec un accent très cordial:

--Eh bien, mon petit Jean, te voilà riche! Je suis bien content de
t'avoir rencontré tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait
plaisir, combien je te félicite, et combien je t'aime.

Jean d'une nature douce et tendre, très ému, balbutiait:

--Merci ... merci ... mon bon Pierre, merci.

Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les
mains derrière le dos.

Lorsqu'il fut rentré dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il
ferait, mécontent de cette promenade écourtée; d'avoir été privé de la
mer par la présence de son frère.

Il eut une inspiration: «Je vais boire un verre de liqueur chez le père
Marowsko»; et il remonta vers le quartier d'Ingouville.

Il avait connu le père Marowsko dans les hôpitaux, à Paris. C'était un
vieux Polonais, réfugié politique, disait-on, qui avait eu des histoires
terribles là-bas, et qui était venu exercer en France, après nouveaux
examens, son métier de pharmacien. On ne savait rien de sa vie passée;
aussi des légendes avaient-elles couru parmi les internes, les externes,
et plus tard parmi les voisins. Cette réputation de conspirateur
redoutable, de nihiliste, de régicide, de patriote prêt à tout, échappé
à la mort par miracle, avait séduit l'imagination aventureuse et vive de
Pierre Roland; et il était devenu l'ami du vieux Polonais, sans avoir
jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne.
C'était encore grâce au jeune médecin que le bonhomme était venu
s'établir au Havre, comptant sur une belle clientèle que le nouveau
docteur lui fournirait.

En attendant il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant
des remèdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son quartier.

Pierre allait souvent le voir après dîner et causer une heure avec lui,
car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont
il jugeait profonds les longs silences.

Un seul bec de gaz brûlait au-dessus du comptoir chargé de fioles. Ceux
de la devanture n'avaient point été allumés, par économie. Derrière
ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allongées l'une sur
l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui,
continuant son front dégarni, lui donnait un air triste de perroquet,
dormait profondément, le menton sur la poitrine.

Au bruit du timbre il s'éveilla, se leva, et reconnaissant le docteur,
vint au-devant de lui, les mains tendues.

Sa redingote noire, tigrée de taches d'acides et de sirops, beaucoup
trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique
soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait
à sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zézaiement et des
intonations de jeune être qui commence à prononcer.

Pierre s'assit et Marowsko demanda:

--Quoi de neuf, mon cher docteur?

--Rien. Toujours la même chose partout.

--Vous n'avez pas l'air gai, ce soir.

--Je ne le suis pas souvent.

--Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?

--Oui, je veux bien.

--Alors je vais vous faire goûter une préparation nouvelle. Voilà deux
mois que je cherche à tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a
fait jusqu'ici que du sirop ... eh bien! j'ai trouvé ... j'ai trouvé ...
une bonne liqueur, très bonne, très bonne.

Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il
apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets,
jamais il n'allongeait le bras tout à fait, n'ouvrait toutes grandes
les jambes, ne faisait un mouvement entier et définitif. Ses idées
semblaient pareilles à ses actes; il les indiquait, les promettait, les
esquissait, les suggérait, mais ne les énonçait pas.

Sa plus grande préoccupation dans la vie semblait être d'ailleurs la
préparation des sirops et des liqueurs. «Avec un bon sirop ou une bonne
liqueur, on fait fortune», disait-il souvent.

Il avait inventé des centaines de préparations sucrées sans parvenir à
en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser à
Marat.

Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés
sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en
l'élevant vers le gaz la coloration du liquide.

--Joli rubis! déclara Pierre.

--N'est-ce pas?

La vieille tête de perroquet du Polonais semblait ravie.

Le docteur goûta, savoura, réfléchit, goûta de nouveau, réfléchit encore
et se prononça:

--Très bon, très bon, et très neuf comme saveur; une trouvaille, mon
cher!

--Ah! vraiment, je suis bien content.

Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il
voulait l'appeler «essence de groseille», ou bien «fine groseille», ou
bien «grosélia», ou bien «groséline».

Pierre n'approuvait aucun de ces noms.

Le vieux eut une idée:

--Ce que vous avez dit tout à l'heure est très bon, très bon: «Joli
rubis.»

Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'eût
trouvé, et il conseilla simplement «groseillette», que Marowsko déclara
admirable.

Puis ils se turent et demeurèrent assis quelques minutes, sans prononcer
un mot, sous l'unique bec de gaz.

Pierre, enfin, presque malgré lui:

--Tiens, il nous est arrivé une chose assez bizarre, ce soir. Un des
amis de mon père, en mourant, a laissé sa fortune à mon frère.

Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, après avoir
songé, il espéra que le docteur héritait par moitié. Quand la chose eut
été bien expliquée, il parut surpris et fâché; et pour exprimer son
mécontentement de voir son jeune ami sacrifié, il répéta plusieurs fois:

--Ça ne fera pas un bon effet.

Pierre, que son énervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko
entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon
effet? Quel mauvais effet pouvait résulter de ce que son frère héritait
la fortune d'un ami de la famille?

Mais le bonhomme circonspect ne s'expliqua pas davantage.

--Dans ce cas-là on laisse aux deux frères également, je vous dis que ça
ne fera pas un bon effet.

Et le docteur, impatienté, s'en alla, rentra dans la maison paternelle
et se coucha.

Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la
chambre voisine, puis il s'endormit après avoir bu deux verres d'eau.



III


Le docteur se réveilla le lendemain avec la résolution bien arrêtée de
faire fortune.

Plusieurs fois déjà il avait pris cette détermination sans en poursuivre
la réalité. Au début de toutes ses tentatives de carrière nouvelle,
l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa
confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier échec qui le
jetait dans une voie nouvelle.

Enfoncé dans son lit entre les draps chauds, il méditait. Combien de
médecins étaient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait
d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses études, il avait
pu apprécier les plus célèbres professeurs, et il les jugeait des ânes.
Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen
quelconque à capter la clientèle élégante et riche du Havre, il pouvait
gagner cent mille francs par an avec facilité. Et il calculait, d'une
façon précise, les gains assurés. Le matin il sortirait, il irait chez
ses malades. En prenant la moyenne, bien faible, de dix par jour, à
vingt francs l'un, cela lui ferait, au minimum, soixante-douze mille
francs par an, même soixante-quinze mille, car le chiffre de dix malades
était inférieur à la réalisation certaine. Après midi, il recevrait
dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs à dix francs, soit
trente-six mille francs. Voilà donc cent vingt mille francs, chiffre
rond. Les clients anciens et les amis qu'il irait voir à dix francs et
qu'il recevrait à cinq francs feraient peut-être sur ce total une légère
diminution compensée par les consultations avec d'autres médecins et par
tous les petits bénéfices courants de la profession. Rien de plus
facile que d'arriver là avec de la réclame habile, des échos dans le
_Figaro_ indiquant que le corps scientifique parisien avait les
yeux sur lui, s'intéressait à des cures surprenantes entreprises par le
jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus riche que son frère,
plus riche et célèbre, et content de lui-même, car il ne devrait sa
fortune qu'à lui; et il se montrerait généreux pour ses vieux parents,
justement fiers de sa renommée. Il ne se marierait pas, ne voulant point
encombrer son existence d'une femme unique et gênante, mais il aurait
des maîtresses parmi ses clientes les plus jolies.

Il se sentait si sûr du succès, qu'il sauta hors du lit comme pour le
saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville
l'appartement qui lui convenait.

Alors, en rôdant à travers les rues, il songea combien sont légères les
causes déterminantes de nos actions. Depuis trois semaines il aurait pu,
il aurait dû prendre cette résolution née brusquement en lui, sans aucun
doute, à la suite de l'héritage de son frère.

Il s'arrêtait devant les portes où pendait un écriteau annonçant soit un
bel appartement, soit un riche appartement à louer, les indications sans
adjectif le laissant toujours plein de dédain. Alors il visitait avec
des façons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur
son calepin le plan du logis, les communications, la disposition des
issues, annonçait qu'il était médecin et qu'il recevait beaucoup. Il
fallait que l'escalier fût large et bien tenu; il ne pouvait monter
d'ailleurs au-dessus du premier étage.

Après avoir noté sept ou huit adresses et griffonné deux cents
renseignements, il rentra pour déjeuner avec un quart d'heure de retard.

Dès le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc
sans lui. Pourquoi? Jamais on n'était aussi exact dans la maison. Il fut
froissé, mécontent, car il était un peu susceptible. Dès qu'il entra,
Roland lui dit:

--Allons, Pierre, dépêche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons à deux
heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder.

Le docteur s'assit, sans répondre, après avoir embrassé sa mère et serré
la main de son père et de son frère; et il prit dans le plat creux, au
milieu de la table, la côtelette réservée pour lui. Elle était froide
et sèche. Ce devait être la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la
laisser dans le fourneau jusqu'à son arrivée, et ne pas perdre la
tête au point d'oublier complètement l'autre fils, le fils aîné. La
conversation, interrompue par son entrée, reprit au point où il l'avait
coupée.

--Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de
suite. Je m'installerais richement, de façon à frapper l'oeil, je me
montrerais dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou
deux causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au Palais.
Je voudrais être une sorte d'avocat amateur très recherché. Grâce à
Dieu, te voici à l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en
somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes études et parce qu'un
homme ne doit jamais rester à rien faire.

Le père Roland, qui pelait une poire, déclara:

--Cristi! à ta place, c'est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre
sur le modèle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sénégal, avec ça.

Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n'était pas la fortune
qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour
les médiocres elle n'était qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle
mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils étaient
rares d'ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme supérieur,
il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait à l'abri du besoin.
Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne l'aurait fait en
d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de plaider pour ou contre
la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'écus pour tout procès gagné
ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une lumière du
droit.

Et il ajouta comme conclusion:

--Si j'avais de l'argent, moi, j'en découperais, des cadavres!

Le père Roland haussa les épaules:

--Tra la la! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous
ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît pauvre,
il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand on a
des rentes, sacristi! il faudrait être jobard pour s'esquinter le
tempérament.

Pierre répondit avec hauteur:

--Nos tendances ne sont pas les mêmes! Moi je ne respecte au monde que
le savoir et l'intelligence, tout le reste est méprisable.

Mme Roland s'efforçait toujours d'amortir les heurts incessants entre
le père et le fils; elle détourna donc la conversation, et parla d'un
meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, à Bolbec-Nointot.
Les esprits aussitôt furent occupés par les circonstances environnant le
forfait, et attirés par l'horreur intéressante, par le mystère attrayant
des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants, exercent sur la
curiosité humaine une étrange et générale fascination.

De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre:

--Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route.

Pierre ricana:

--Il n'est pas encore une heure. Vrai, ça n'était point la peine de me
faire manger une côtelette froide.

--Viens-tu chez le notaire? demanda sa mère.

Il répondit sèchement:

--Moi, non, pour quoi faire? Ma présence est fort inutile.

Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand
on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, quelques
idées et développé quelques considérations sur les crimes et sur les
criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté de son
oeil, la rougeur animée de ses joues, jusqu'au luisant de sa barbe,
semblaient proclamer son bonheur.

Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau,
recommença ses investigations du matin à travers les appartements à
louer. Après deux ou trois heures d'escaliers montés et descendus, il
découvrit enfin, sur le boulevard François Ier, quelque chose de
joli: un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, deux
salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, se
promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger en
rotonde ayant vue sur la mer.

Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrêta, car il
fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou
devant lui.

La petite fortune amassée par son père s'élevait à peine à huit mille
francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent
ses parents dans l'embarras par ses longues hésitations dans le choix
d'une carrière, ses tentatives toujours abandonnées et ses continuels
recommencements d'études. Il partit donc en promettant une réponse
avant deux jours; et l'idée lui vint de demander à son frère ce premier
trimestre, ou même le semestre, soit quinze cents francs, dès que Jean
serait en possession de son héritage.

«Ce sera un prêt de quelques mois à peine, pensait-il. Je le
rembourserai peut-être même avant la fin de l'année. C'est tout simple,
d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.»

Comme il n'était pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien à
faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il
demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé
par une lassitude qui devenait de la détresse.

Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle,
il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de
l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son temps du
lever jusqu'au coucher?

Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues,
flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que,
tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait odieuse,
intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture
pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fossés de
ferme ombragés de hêtres et d'ormes; mais il devait compter le prix d'un
bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient point
permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente ans passés,
d'être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa mère, de temps en
temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne:

--Cristi! si j'avais de l'argent!

Et la pensée de l'héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la
façon d'une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne
voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie.

Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils
étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très
sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour
les écraser ensuite d'un coup de pied.

Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les
coins de son âme, où on en secoue tous les plis.

«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. Puis
il se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore d'engendrer
deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les regarder grandir
avec complaisance et curiosité. Et le désir du mariage l'effleura.
On n'est pas si perdu, n'étant plus seul. On entend au moins remuer
quelqu'un près de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est déjà
quelque chose de dire «tu» à une femme, quand on souffre.

Il se mit à songer aux femmes.

Il les connaissait très peu, n'ayant eu au quartier Latin que des
liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et
renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant,
des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère
n'avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il
aurait voulu connaître une femme, une vraie femme!

Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite
visite à Mme Rosémilly.

Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi?
Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle
pas lui préférer Jean? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon
nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour
l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait
s'abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur.

Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit; et, comme la
veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?»

Il se sentait maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être
embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais il
était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où la présence
d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le frôlement
d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables, et tout
de suite, à notre coeur.

Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir
chez elle et revue de temps en temps.

Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille.
Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe?
il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût
pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent?

Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie
presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables de
chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en manches de
chemise, dormait tout à fait sur la banquette.

Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui:

--Bonjour, comment allez-vous?

--Pas mal, et toi?

--Moi, très bien. Comme vous êtes rare?

--Oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin.

--Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante
la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu'est-ce que vous prenez?

--Un bock, et toi?

--Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes.

Et elle continua à le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en
avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils causèrent.
De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarité facile
des filles dont la caresse est à vendre, et le regardant avec des yeux
engageants elle lui disait:

--Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon
chéri.

Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le
peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve
ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité.

Elle lui demandait:

--Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce
ton frère?

--Oui, c'est mon frère.

--Il est rudement joli garçon.

--Tu trouves?

--Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant.

Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de
brasserie l'héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu'il rejetait de
lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble
apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et
pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de vider de
nouveau devant quelqu'un son coeur gonflé d'amertume?

Il dit en croisant ses jambes:

--Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt
mille francs de rente.

Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides:

--Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand'mère ou bien sa
tante?

--Non, un vieil ami de mes parents.

--Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laissé, à toi?

--Non. Moi je le connaissais très peu.

Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les
lèvres:

--Eh bien! il a de la chance ton frère d'avoir des amis de cette
espèce-là! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu!

Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda,
la bouche crispée:

--Qu'est-ce que tu entends par là?

Elle avait pris un air bête et naïf:

--Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi.

Il jeta vingt sous sur la table et sortit.

Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n'est pas étonnant qu'il te
ressemble si peu.»

Qu'avait-elle pensé, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes
il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille
avait dû croire que Jean était le fils du Maréchal.

L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère, fut
si violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour
s'asseoir.

Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise,
et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il.

Il sentait battre son coeur; des frissons lui couraient sur la peau. Et
tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille:
«Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même
soupçon que cette drôlesse?

La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller
et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu'on croie une chose
pareille?»

Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui
apparaissaient maintenant, l'une après l'autre, claires, évidentes,
exaspérantes. Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux
deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais
qu'il 1s donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde
s'étonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas
prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas senti, comment sa mère ne
l'avait-elle pas deviné? Non, ils s'étaient trouvés trop heureux de cet
argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis comment ces
honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie?

Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux
qui les connaissaient n'allaient-ils pas répéter cette chose abominable,
s'en amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa mère?

Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et
lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni de
tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous
les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: «Lequel, le
vrai ou le faux?»

Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre en
garde contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère.
Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser
l'héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et
connaissances informés de ce legs que le testament contenait des clauses
et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un
héritier, mais un dépositaire.

Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir
son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil
sujet.

Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le
salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine
Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne
nouvelle.

On avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre
en appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur. Le capitaine
Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la mer,
et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des
rivages, et qui riait avec des _r_ plein la gorge, jugeait la vie
une chose excellente dont tout était bon à prendre.

Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames
deux nouveaux verres pleins.

Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu
son époux, s'écria:

--Allons, allons, Madame, _bis repetita placent_, comme nous disons
en patois, ce qui signifie: «Deux vermouths ne font jamais mal.» Moi,
voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque
jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute
un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la
soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête par exemple, jamais,
jamais, car je crains les avaries.

Roland, dont le vieux long-courier flattait la manie nautique, riait de
tout son coeur, la face déjà rouge et l'oeil troublé par l'absinthe.
Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre où semblait
réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours
assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond
de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit.

Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un
oeuf et dur comme une balle.

Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, le
regard brillant, elle contemplait son fils Jean.

Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire
finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans
la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont
il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus
grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent.

Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à
Mme Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est
pour Jean.»

Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l'assiette de Jean,
assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de
soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme
pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide
de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème
fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en
biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans un sirop clair,
et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds.

--Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean le
Riche.

Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait
en même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait fait à
Saint-Domingue à la table d'un général nègre. Le père Roland l'écoutait,
tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit d'un autre repas
donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque convive avait été
quinze jours malade. Mme Rosémilly, Jean et sa mère faisaient
un projet d'excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils se
promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas
avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout ce
bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient.

Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son
frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée
déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour
lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la réputation de
leur mère étant menacée.

L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche.
Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de Madagascar
et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les poissons ont
des figures drôles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces
poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs
nageoires bizarres, pareilles à des éventails, leur queue coupée en
croissant de lune, en mimant d'une façon si plaisante que tout le monde
riait aux larmes en l'écoutant.

Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de
dire que les Normands sont les Gascons du Nord.»

Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade,
des haricots verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de
Mme Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec
le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première
bouteille de champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa
bouche le bruit de cette détonation, puis déclara:

--J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet.

Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant:

--Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi.

Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et
demanda:

--Pourquoi donc?

Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de vertiges,
de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit:

--Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi,
tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre.

--Et puis?

--Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux,
alourdit la circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous
les hommes de ton tempérament.

L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée comme une
fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et
fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas.

Mais Beausire s'écria:

--Ah! ces sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez
pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à
petite santé. Eh bien! j'ai pratiqué tout ça, moi, Monsieur, dans toutes
les parties du monde, partout où j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je
ne m'en porte pas plus mal.

Pierre répondit avec aigreur:

--D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis
tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où ... et ils ne
reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez raison,
docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et
de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prévienne. Je
serais un mauvais fils si j'agissais autrement.

Mme Roland désolée intervint à son tour:--Voyons, Pierre, qu'est-ce
que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera pas de mal. Songe quelle fête
pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et nous chagriner
tous. C'est vilain, ce que tu fais là!

Il murmura en haussant les épaules:

--Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu.

Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre
plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante
s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et
rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de
renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.

Il demanda, en hésitant:

--Tu crois que ça me ferait beaucoup de mal?

Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa
mauvaise humeur:

--Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et
n'en prends pas l'habitude.

Alors le père Roland leva son verre sans se décider encore à le porter
à sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec
crainte; puis il le flaira, le goûta, le but par petits coups, en les
savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise,
puis de regrets, dès qu'il eut absorbé la dernière goutte.

Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Rosémilly; il était fixé sur
lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pénétra, il
devina la pensée nette qui animait ce regard, la pensée irritée de cette
petite femme à l'esprit simple et droit, car ce regard disait: «Tu es
jaloux, toi. C'est honteux, cela.»

Il baissa la tête en se remettant à manger.

Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le
harcelait, une envie de n'être plus au milieu de ces gens, de ne plus
les entendre causer, plaisanter et rire.

Cependant le père Roland, que les fumées du vin recommençaient à
troubler, oubliait déjà les conseils de son fils et regardait d'un oeil
oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine encore à
côté de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte d'admonestation
nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par quelle adresse, il
pourrait s'en emparer sans éveiller les remarques de Pierre. Une
ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la bouteille avec
nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras à travers la table
pour emplir d'abord le verre du docteur qui était vide; puis il fit le
tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit à parler
très haut, et s'il versa quelque chose dedans on eût juré certainement
que c'était par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention.

Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agacé, il prenait à
tout instant, et portait à ses lèvres d'un geste inconscient la longue
flûte de cristal où l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant
et transparent. Il le faisait alors couler très lentement dans sa bouche
pour sentir la petite piqûre sucrée du gaz évaporé sur sa langue.

Peu à peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui
semblait en être le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les
membres, se répandait dans toute la chair, comme une onde tiède et
bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins
impatient, moins mécontent; et sa résolution de parler à son frère ce
soir-là même s'affaiblissait, non pas que la pensée d'y renoncer l'eût
effleuré, mais pour ne point troubler si vite le bien-être qu'il sentait
en lui.

Beausire se leva afin de porter un toast.

Ayant salué à la ronde il prononça:

--Très gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes réunis pour célébrer
un événement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On disait
autrefois que la fortune était aveugle, je crois qu'elle était
simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une
excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le
port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la
_Perle_.

Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains;
et Roland père se leva pour répondre.

Après avoir toussé, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu
lourde, il bégaya:

--Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais
votre conduite en cette circonstance. Je bois à vos désirs.

Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne
trouvant plus rien.

Jean, qui riait, prit la parole à son tour:

--C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dévoués, les amis
excellents (il regardait Mme Rosémilly), qui me donnent aujourd'hui
cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n'est point par
des paroles que je peux leur témoigner ma reconnaissance. Je la leur
prouverai demain, à tous les instants de ma vie, toujours, car notre
amitié n'est point de celles qui passent.

Sa mère, fort émue, murmura:

--Très bien, mon enfant. Mais Beausire s'écriait:

--Allons, madame Rosémilly, parlez au nom du beau sexe.

Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuancée de
tristesse:

--Moi, dit-elle, je bois à la mémoire bénie de M. Maréchal.

Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement décent, comme
après une prière; et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit
cette remarque:

--Il n'y a que les femmes pour trouver de ces délicatesses.

Puis se tournant vers Roland père:

--Au fond, qu'est-ce que c'était que ce Maréchal? Vous étiez donc bien
intimes avec lui?

Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit à pleurer, et d'une voix
bredouillante:

--Un frère ... vous savez ... un de ceux qu'on ne retrouve plus ... nous
ne nous quittions pas ... il dînait à la maison tous les soirs ... et il
nous payait de petites fêtes au théâtre ... je ne vous dis que ça ...
que ça ... que ça ... Un ami, un vrai ... un vrai.....n'est-ce pas,
Louise?

Sa femme répondit simplement:

--Oui, c'était un fidèle ami.

Pierre regardait son père et sa mère, mais comme on parla d'autre chose,
il se remit à boire.

De la fin de cette soirée il n'eut guère de souvenir. On avait pris le
café, absorbé des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se
coucha, vers minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il dormit
comme une brute jusqu'à neuf heures le lendemain.



IV


Ce sommeil baigné de champagne et de chartreuse l'avait sans doute
adouci et calmé, car il s'éveilla en des dispositions d'âme très
bienveillantes. Il appréciait, pesait et résumait, en s'habillant, ses
émotions de la veille, cherchant à en dégager bien nettement et bien
complètement les causes réelles, secrètes, les causes personnelles en
même temps que les causes extérieures.

Il se pouvait en effet que la fille de brasserie eût eu une mauvaise
pensée, une vraie pensée de prostituée, en apprenant qu'un seul des fils
Roland héritait d'un inconnu; mais ces créatures-là n'ont-elles pas
toujours des soupçons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les
honnêtes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent,
injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent
irréprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne
inattaquable, elles se fâchent, comme si on les outrageait, et
s'écrient: «Ah! tu sais, je les connais tes femmes mariées, c'est du
propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent
parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!»

En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas même supposé
possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mère, si bonne,
si simple, si digne. Mais il avait l'âme troublée par ce levain de
jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcité, à l'affût pour
ainsi dire, et malgré lui, de tout ce qui pouvait nuire à son frère,
avait même peut-être prêté à cette vendeuse de bocks des intentions
odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination
seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui échappait sans
cesse à sa volonté, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise
dans l'univers infini des idées, et en rapportait parfois d'inavouables,
de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son âme, dans les
replis insondables, comme des choses volées; il se pouvait que cette
imagination seule eût créé, inventé cet affreux doute. Son coeur,
assurément, son propre coeur avait des secrets pour lui; et ce coeur
blessé n'avait-il pas trouvé dans ce doute abominable un moyen de priver
son frère de cet héritage qu'il jalousait. Il se suspectait lui-même,
à présent, interrogeant, comme les dévots leur conscience, tous les
mystères de sa pensée.

Certes, Mme Rosémilly, bien que son intelligence fût limitée, avait le
tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette idée ne lui était
pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicité parfaite, à la
mémoire bénie de feu Maréchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si
le moindre soupçon l'eût effleurée. Maintenant frère: «Mais défends-la
donc, jobard; tu as beau être riche, je t'éclipserai toujours quand il
me plaira.»

Au café, il dit à son père:

--Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui?

--Non, mon garçon.

--Je peux la prendre avec Jean-Bart?

--Mais oui, tant que tu voudras.

Il acheta un bon cigare, au premier débit de tabac rencontré, et il
descendit, d'un pied joyeux, vers le port.

Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu léger, rafraîchi, lavé
par la brise de la mer.

Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque
qu'il devait tenir prête à sortir tous les jours à midi, quand on
n'allait pas à la pêche le matin.

--A nous deux, patron! cria Pierre.

Il descendit l'échelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.

--Quel vent? dit-il.

--Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.

--Eh bien! mon père, en route.

Ils hissèrent la misaine, levèrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit
à glisser lentement vers la jetée sur l'eau calme du port. Le faible
souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si
doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait animée
d'une vie propre, de la vie des barques, poussée par une force
mystérieuse cachée en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare
aux dents, les jambes allongées sur le banc, les yeux mi-fermés sous les
rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses
pièces de bois goudronné du brise-lames.

Quand ils débouchèrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la
jetée nord qui les abritait, la brise, plus fraîche, glissa sur le
visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide,
entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la
boire, et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la
_Perle_ et la rendit plus alerte.

Jean-Bart tout à coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent,
semblait une aile, puis gagnant l'arrière en deux enjambées il dénoua le
tapecul amarré contre son mât.

Alors, sur le flanc de la barque couchée brusquement, et courant
maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui
bouillonne et qui fuit.

L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde
soulevée, souple et blanche d'écume, s'arrondissait et retombait, comme
retombe, brune et lourde, la terre labourée des champs.

A chaque vague rencontrée,--elles étaient courtes et rapprochées,--une
secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui
frémissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques
secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme
s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool
était à l'ancre attendant la marée; ils allèrent tourner par derrière,
puis ils visitèrent, l'un après l'autre, les navires en rade, puis ils
s'éloignèrent un peu plus pour voir se dérouler la côte.

Pendant trois heures, Pierre tranquille, calme et content, vagabonda sur
l'eau frémissante, gouvernant, comme une bête ailée, rapide et docile,
cette chose de bois et de toile qui allait et venait à son caprice, sous
une pression de ses doigts.

Il rêvassait, comme on rêvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont
d'un bateau, pensant à son avenir, qui serait beau, et à la douceur de
vivre avec intelligence. Dès le lendemain il demanderait à son frère de
lui prêter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer
tout de suite dans le joli appartement du boulevard François Ier.

Le matelot dit tout à coup:

--V'la d'la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer.

Il leva les yeux et aperçut vers le nord une ombre grise, profonde et
légère, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un
nuage tombé d'en haut.

Il vira de bord, et vent arrière fit route vers la jetée, suivi par la
brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_,
l'enveloppant dans son imperceptible épaisseur, un frisson de froid
courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fumée et de
moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la
bouche pour ne point goûter cette nuée humide et glacée. Quand la
barque reprit dans le port sa place accoutumée, la ville entière était
ensevelie déjà sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait
comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues à la façon d'un
fleuve qui coule.

Pierre, les pieds et les mains gelés, rentra vite, et se jeta sur son
lit pour sommeiller jusqu'au dîner. Lorsqu'il parut dans la salle à
manger, sa mère disait à Jean:

--La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras.
Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu
donneras des fêtes, ça aura un coup d'oeil féerique.

--De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur.

--D'un appartement délicieux que je viens de louer pour ton frère. Une
trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une
galerie vitrée et une petite salle à manger en rotonde, tout à fait
coquette pour un garçon.

Pierre pâlit. Une colère lui serrait le coeur.

--Où est-ce situé, cela? dit-il.

--Boulevard François Ier.

Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exaspéré qu'il avait envie
de crier: «C'est trop fort à la fin! Il n'y en a donc plus que pour
lui!»

Sa mère, radieuse, parlait toujours:

--Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. On
en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de
diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frère sera
parfaitement là dedans. Il suffit d'un intérieur élégant pour faire la
fortune d'un avocat. Cela attire le client, le séduit, le retient, lui
donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi logé fait
payer cher ses paroles.

Elle se tut quelques secondes, et reprit:

--Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus
modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de même. Je
t'assure que cela te servirait beaucoup.

Pierre répondit d'un ton dédaigneux:

--Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai.

Sa mère insista:

--Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout
de même.

Vers le milieu du repas il demanda tout à coup:

--Comment l'aviez-vous connu, ce Maréchal?

Le père Roland leva la tête et chercha dans ses souvenirs:

--Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y
suis. C'est ta mère qui a fait sa connaissance dans la boutique,
n'est-ce pas, Louise? Il était venu commander quelque chose, et puis
il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le
connaître comme ami.

Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un à un avec une
pointe de sa fourchette, comme s'il les eût embrochés, reprit:

--A quelle époque ça s'est-il fait, cette connaissance-là?

Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit
appel à la mémoire de sa femme:

--En quelle année, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oublié, toi qui
as un si bon souvenir? Voyons, c'était en ... en ... en cinquante-cinq
ou cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi?

Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sûre et tranquille:

--C'était en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je
suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'année où l'enfant
eut la fièvre scarlatine, et Maréchal, que nous connaissions encore très
peu, nous a été d'un grand secours.

Roland s'écria:

--C'est vrai, c'est vrai, il a été admirable, même! Comme ta mère n'en
pouvait plus de fatigue et que moi j'étais occupé à la boutique, il
allait chez le pharmacien chercher tes médicaments. Vraiment, c'était un
brave coeur. Et quand tu as été guéri, tu ne te figures pas comme il fut
content et comme il t'embrassait. C'est à partir de ce moment-là que
nous sommes devenus de grands amis.

Et cette pensée brusque, violente, entra dans l'âme de. Pierre comme une
balle qui troue et déchire: «Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut
si dévoué pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je
suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il
laissé toute sa fortune à mon frère et rien à moi?»

Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorbé plutôt que
songeur, gardant en lui une inquiétude nouvelle, encore indécise, le
germe secret d'un nouveau mal.

Il sortit de bonne heure et se remit à rôder par les rues. Elles étaient
ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et nauséabonde
la nuit. On eût dit une fumée pestilentielle abattue sur la terre. On
la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait éteindre par
moments. Les pavés des rues devenaient glissants comme par les soirs de
verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre
des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des égouts, des cuisines
pauvres, pour se mêler à l'affreuse senteur de cette brume errante.

Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point
rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.

Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait
toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien
fidèle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la
groseillette.

--Eh bien! demanda le docteur, où on êtes-vous avec votre liqueur?

Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafés de la ville
consentaient à la lancer dans la circulation, et comment le _Phare de
la Côte_ et le _Sémaphore havrais_ lui feraient de la réclame en
échange de quelques produits pharmaceutiques mis à la disposition des
rédacteurs.

Après un long silence, Marowsko demanda si Jean, décidément, était en
possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions
vagues sur le même sujet. Son dévouement ombrageux pour Pierre se
révoltait de cette préférence. Et Pierre croyait l'entendre penser,
devinait, comprenait, lisait dans ses yeux détournés, dans le ton
hésitant de sa voix, les phrases, qui lui venaient aux lèvres et qu'il
ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si
cauteleux.

Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: «Vous n'auriez pas dû
lui laisser accepter cet héritage qui fera mal parler de votre mère.»
Peut-être même croyait-il que Jean était le fils de Maréchal. Certes il
le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait paraître
vraisemblable, probable, évidente? Mais lui-même, lui Pierre, le fils,
depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes
les subtilités do son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas
contre ce soupçon terrible?

Et de nouveau, tout à coup, le besoin d'être seul pour songer, pour
discuter cela avec lui-même, pour envisager hardiment, sans scrupules,
sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si
dominateur qu'il se leva sans même boire son verre de groseillette,
serra la main du pharmacien stupéfait et se replongea dans le brouillard
de la rue.

Il se disait: «Pourquoi ce Maréchal a-t-il laissé toute sa fortune à
Jean?»

Ce n'était plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce
n'était plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cachée
en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une
chose épouvantable, la terreur de croire lui-même que Jean, que son
frère était le fils de cet homme!

Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait même se poser cette question
criminelle! Cependant il fallait que ce soupçon si léger, si
invraisemblable, fût rejeté de lui, complètement, pour toujours. Il lui
fallait la lumière, la certitude, il fallait dans son coeur la sécurité
complète, car il n'aimait que sa mère au monde.

Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs,
dans sa raison, l'enquête minutieuse d'où résulterait l'éclatante
vérité. Après cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais.
Il irait dormir.

Il songeait: «Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me
rappellerai tout ce que je sais de lui, de sou allure avec mon frère
et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette
préférence... Il a vu naître Jean?--oui, mais il me connaissait
auparavant.--S'il avait aimé ma mère d'un amour muet et réservé, c'est
moi qu'il aurait préféré puisque c'est grâce à moi, grâce à ma fièvre
scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc,
logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus
vive, à moins qu'il n'eût éprouvé pour mon frère, en le voyant grandir,
une attraction, une prédilection instinctives.»

Alors il chercha dans sa mémoire, avec une tension désespérée de toute
sa pensée, de toute sa puissance intellectuelle, à reconstituer, à
revoir, à reconnaître, à pénétrer l'homme, cet homme qui avait passé
devant lui, indifférent à son coeur, pendant toutes ses années de Paris.

Mais il sentit que la marche, le léger mouvement de ses pas, troublait
un peu ses idées, dérangeait leur fixité, affaiblissait leur portée,
voilait sa mémoire.

Pour jeter sur le passé et les événements inconnus ce regard aigu, à qui
rien ne devait échapper, il fallait qu'il fût immobile, dans un lieu
vaste et vide. Et il se décida à aller s'asseoir sur la jetée, comme
l'autre nuit.

En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte
lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus
longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des
navires perdus dans la brume.

Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans
son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse, qu'il croyait avoir jeté
lui-même. Une autre voix semblable gémit à son tour, un peu plus loin;
puis, tout près, la sirène du port, leur répondant, poussa une clameur
déchirante.

Pierre gagna la jetée à grands pas, ne pensant plus à rien, satisfait
d'entrer dans ces ténèbres lugubres et mugissantes.

Lorsqu'il se fut assis à l'extrémité du môle, il ferma les yeux pour ne
point voir les foyers électriques, voilés de brouillard, qui rendent
le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jetée sud,
qu'on distinguait à peine cependant. Puis se tournant à moitié, il posa
ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.

Sa pensée, sans qu'il prononçât ce mot avec ses lèvres, répétait comme
pour l'appeler, pour évoquer et provoquer son ombre: «Maréchal...
Maréchal.» Et dans le noir de ses paupières baissées, il le vit tout à
coup tel qu'il l'avait connu. C'était un homme de soixante ans, portant
en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi.
Il n'était ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et
doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave être, simple et tendre.
Il appelait Pierre et Jean «mes chers enfants», n'avait jamais paru
préférer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble à dîner.

Et Pierre, avec une ténacité de chien qui suit une piste évaporée, se
mit à rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards
de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu à peu, tout
entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait à
sa table, son frère et lui.

Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis
bien longtemps sans doute, l'habitude de dire «monsieur Pierre» et
«monsieur Jean».

Maréchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite à l'un, la
gauche à l'autre, au hasard de leur entrée.

--Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos
parents? Quant à moi, ils ne m'écrivent jamais.

On causait, doucement et familièrement, de choses ordinaires. Rien de
hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'aménité, de
charme et de grâce. C'était certainement pour eux un bon ami, un de ces
bons amis auxquels on ne songe guère parce qu'on les sent très sûrs.

Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le voyant
soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvreté d'étudiant, Maréchal
lui avait offert et prêté, spontanément, de l'argent, quelques centaines
de francs peut-être, oubliées par l'un et par l'autre et jamais rendues.
Donc cet homme l'aimait toujours, s'intéressait toujours à lui,
puisqu'il s'inquiétait de ses besoins. Alors ... alors pourquoi laisser
toute sa fortune à Jean? Non, il n'avait jamais été visiblement plus
affectueux pour le cadet que pour l'aîné, plus préoccupé de l'un que de
l'autre, moins tendre en-apparence avec celui-ci qu'avec celui-là. Alors
... alors ... il avait donc eu une raison puissante et secrète de tout
donner à Jean--tout--et rien à Pierre.

Plus il y songeait, plus il revivait le passé des dernières années, plus
le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette différence établie
entre eux.

Et une souffrance aiguë, une inexprimable angoisse entrée dans sa
poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agitée. Les ressorts
en paraissaient brisés, et le sang y passait à flots, librement, en le
secouant d'un ballottement tumultueux.

Alors, à mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: «Il
faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.»

Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens où ses
parents habitaient Paris. Mais les visages lui échappaient, ce qui
brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout à retrouver Maréchal
avec des cheveux blonds, châtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la
dernière figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effacé les
autres. Il se rappelait pourtant qu'il était plus mince, qu'il avait la
main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, très souvent, car son
père répétait sans cesse: «Encore des bouquets! mais c'est de la folie,
mon cher, vous vous ruinerez en roses.»

Maréchal répondait: «Laissez donc, cela me fait plaisir.»

Et soudain l'intonation de sa mère, de sa mère qui souriait et disait:
«Merci, mon ami,» lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre.
Elle les avait donc prononcés bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils
se fussent gravés ainsi dans la mémoire de son fils!

Donc Maréchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le
client, à cette petite boutiquière, à la femme de ce bijoutier modeste.
L'avait-il aimée? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il
n'avait pas aimé la femme? C'était un homme instruit, d'esprit assez
fin. Que de fois il avait parlé poètes et poésie avec Pierre! Il
n'appréciait point les écrivains en artiste, mais en bourgeois qui
vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements,
qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme
sentimental n'avait jamais pu, jamais, être l'ami de son père, de son
père si positif, si terre à terre, si lourd, pour qui le mot «poésie»
signifiait sottise.

Donc, ce Maréchal, jeune, libre, riche, prêt à toutes les tendresses,
était entré, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqué
peut-être la jolie marchande. Il avait acheté, était revenu, avait
causé, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions
fréquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire à la
jeune femme et de serrer la main du mari.

Et puis après... après... oh! mon Dieu... après?...

Il avait aimé et caressé le premier enfant, l'enfant du bijoutier,
jusqu'à la naissance de l'autre, puis il était demeuré impénétrable
jusqu'à la mort, puis, son tombeau fermé, sa chair décomposée, son nom
effacé des noms vivants, tout son être disparu pour toujours, n'ayant
plus rien à ménager, à redouter et à cacher, il avait donné toute
sa fortune au deuxième enfant!... Pourquoi?... Cet homme était
intelligent... il avait dû comprendre et prévoir qu'il pouvait, qu'il
allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant était à
lui.--Donc il déshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si Jean
n'était point son fils?

Et soudain un souvenir précis, terrible, traversa l'âme de Pierre.
Maréchal avait été blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant
un petit portrait miniature vu autrefois, à Paris, sur la cheminée de
leur salon, et disparu à présent. Où était-il? Perdu, ou caché! Oh! s'il
pouvait le tenir rien qu'une seconde? Sa mère l'avait gardé peut-être
dans le tiroir inconnu où l'on serre les reliques d'amour.

Sa détresse, à cette pensée, devint si déchirante qu'il poussa un
gémissement, une de ces courtes plaintes arrachées à la gorge par les
douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'eût entendu, comme si
elle l'eût compris et lui eût répondu, la sirène de la jetée hurla tout
près de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que le
tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les
voix du vent et des vagues, se répandit dans les ténèbres sur la mer
invisible ensevelie sous les brouillards.

Alors, à travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils
s'élevèrent de nouveau dans la nuit. Ils étaient effrayants, ces appels
poussés par les grands paquebots aveugles.

Puis tout se tut encore.

Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'être là, réveillé
de son cauchemar.

«Je suis fou, pensa-t-il, je soupçonne ma mère.» Et un flot d'amour et
d'attendrissement, de repentir, de prière et de désolation noya son
coeur. Sa mère! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il
pu la suspecter? Est-ce que l'âme, est-ce que la vie de cette femme
simple, chaste et loyale, n'étaient pas plus claires que l'eau? Quand
ou l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoupçonnable? Et
c'était lui, le fils, qui avait douté d'elle! Oh! s'il avait pu la
prendre en ses bras à ce moment, comme il l'eût embrassée, caressée,
comme il se fût agenouillé pour demander grâce!

Elle aurait trompé son père, elle?... Son père! Certes, c'était un brave
homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais
franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, fort jolie
autrefois, il le savait et on le voyait encore, douée d'une âme
délicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accepté comme fiancé et
comme mari un homme si différent d'elle?

Pourquoi chercher? Elle avait épousé comme les fillettes épousent le
garçon doté que présentent les parents. Ils s'étaient installés aussitôt
dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, régnant au
comptoir, animée par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et
sacré de l'intérêt commun qui remplace l'amour et même l'affection dans
la plupart des ménages commerçants de Paris, s'était mise à travailler
avec toute son intelligence active et fine à la fortune espérée de leur
maison. Et sa vie s'était écoulée ainsi, uniforme, tranquille, honnête,
sans tendresse!...

Sans tendresse?... Était-il possible qu'une femme n'aimât point? Une
femme jeune, jolie, vivant à Paris, lisant des livres, applaudissant
des actrices mourant de passion sur la scène, pouvait-elle aller de
l'adolescence à la vieillesse sans qu'une fois seulement, son coeur fût
touché? D'une autre il ne le croirait pas,--pourquoi le croirait-il de
sa mère?

Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle
différente d'une autre, bien qu'elle fût sa mère?

Elle avait été jeune, avec toutes les défaillances poétiques qui
troublent le coeur des jeunes êtres! Enfermée, emprisonnée dans la
boutique à côté d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle
avait rêvé de clairs de lune, de voyages, de baisers donnés dans l'ombre
des soirs. Et puis un homme, un jour, était entré comme entrent les
amoureux dans les livres, et il avait parlé comme eux.

Elle l'avait aimé. Pourquoi pas? C'était sa mère! Eh bien! fallait-il
être aveugle et stupide au point de rejeter l'évidence parce qu'il
s'agissait de sa mère?

S'était-elle donnée?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu
d'autre amie;--mais oui, puisqu'il était resté fidèle à la femme
éloignée et vieillie,--mais oui, puisqu'il avait laissé toute sa fortune
à son fils, à leur fils!...

Et Pierre se leva, frémissant d'une telle fureur qu'il eût voulu tuer
quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de
frapper, de meurtrir, de broyer, d'étrangler! Qui? tout le monde, son
père, son frère, le mort, sa mère!

Il s'élança pour rentrer. Qu'allait-il faire?

Comme il passait devant une tourelle auprès du mât des signaux, le cri
strident de la sirène lui partit dans la figure. Sa surprise fut si
violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il
s'y assit, n'ayant plus de force, brisé par cette commotion.

Le vapeur qui répondit le premier semblait tout proche et se présentait
à l'entrée, la marée étant haute.

Pierre se retourna et aperçut son oeil rouge, terni de brume. Puis, sous
la clarté diffuse des feux électriques du port, une grande ombre noire
se dessina entre les deux jetées. Derrière lui, la voix du veilleur,
voix enrouée de vieux capitaine en retraite, criait:

--Le nom du navire?

Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrouée
aussi, répondit.

--_Santa-Lucia._

--Le pays?

--Italie.

--Le port?

--Naples.

Et Pierre devant ses yeux troublés crut apercevoir le panache de feu du
Vésuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les
bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois il avait
rêvé de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages. Oh!
s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe où, et ne jamais revenir,
ne jamais écrire, ne jamais laisser savoir ce qu'il était devenu! Mais
non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison paternelle et se coucher
dans son lit.

Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des
sirènes lui plaisait. Il se releva et se mit à marcher comme un officier
qui fait le quart sur un pont.

Un autre navire s'approchait derrière le premier, énorme et mystérieux.
C'était un anglais qui revenait des Indes.

Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un après l'autre de l'ombre
impénétrable. Puis, comme l'humidité du brouillard devenait intolérable,
Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid qu'il entra
dans un café de matelots pour boire un grog; et quand l'eau-de-vie
poivrée et chaude lui eut brûlé le palais et la gorge, il sentit en lui
renaître un espoir.

Il s'était trompé, peut-être? Il la connaissait si bien, sa déraison
vagabonde! Il s'était trompé sans doute? Il avait accumulé les preuves
ainsi qu'on dresse un réquisitoire contre un innocent toujours facile à
condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il
penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et, à force
de volonté, il finit par s'assoupir.



V


Mais le corps du docteur s'engourdit à peine une heure ou deux dans
l'agitation d'un sommeil troublé. Quand il se réveilla, dans l'obscurité
de sa chambre chaude et fermée, il ressentit, avant même que la pensée
se fût rallumée en lui, cette oppression douloureuse, ce malaise de
l'âme que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. Il semble
que le malheur, dont le choc nous a seulement heurté la veille, se soit
glissé, durant notre repos, dans notre chair elle-même, qu'il meurtrit
et fatigue comme une fièvre. Brusquement le souvenir lui revint, et il
s'assit dans son lit.

Alors il recommença lentement, un à un, tous les raisonnements qui
avaient torturé son coeur sur la jetée pendant que criaient les sirènes.
Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait traîné par sa logique,
comme par une main qui attire et étrangle vers l'intolérable certitude.

Il avait soif, il avait chaud, son coeur battait. Il se leva pour ouvrir
sa fenêtre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit léger lui
parvint à travers le mur.

Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il
n'avait rien pressenti, rien deviné! Un homme qui avait connu leur mère
lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste
et naturel.

Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frère haletait de
souffrance et de détresse. Et une colère se levait en lui contre ce
ronfleur insouciant et content.

La veille il eût frappé contre sa porte, serait entré, et, assis près du
lit, lui aurait dit dans l'effarement de son réveil subit: «Jean, tu ne
dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre mère
et la déshonorer.» Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne
pouvait pas dire à Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur père.
Il fallait à présent garder, enterrer en lui cette honte découverte
par lui, cacher à tous la tache aperçue, et que personne ne devait
découvrir, pas même son frère, surtout son frère.

Il ne songeait plus guère maintenant au vain respect de l'opinion
publique. Il aurait voulu que tout le monde accusât sa mère pourvu qu'il
la sût innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter de vivre
près d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, qu'elle
avait enfanté son frère de la caresse d'un étranger? Comme elle était
calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sûre d'elle! Etait-il
possible qu'une femme comme elle, d'une âme pure et d'un coeur droit,
pût tomber, entraînée par la passion, sans que, plus tard, rien
n'apparût de ses remords, des souvenirs de sa conscience Troublée?

Ah! les remords! les remords! ils avaient dû, jadis, dans les premiers
temps, la torturer, puis ils s'étaient effacés, comme tout s'efface.
Certes, elle avait pleuré sa faute, et, peu à peu, l'avait presque
oubliée. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette faculté
d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnaître à peine, après quelques
années passées, l'homme à qui elles ont donné leur bouche et tout leur
corps à baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe comme un
orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence
ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage?

Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la maison
de son père l'écrasait. Il sentait peser le toit sur sa tête et les
murs l'étouffer. Et comme il avait très soif, il alluma sa bougie afin
d'aller boire un verre d'eau fraîche au filtre de la cuisine.

Il descendit les deux étages, puis, comme il remontait avec la carafe
pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier où circulait
un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorgées, comme un
coureur essoufflé. Quand il eut cessé de remuer, le silence de cette
demeure l'émut; puis, un à un, il en distingua les moindres bruits.
Ce fut d'abord l'horloge de la salle à manger dont le battement lui
paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un
ronflement, un ronflement de vieux, court, pénible et dur, celui de son
père sans aucun doute; et il fut crispé par celle idée, comme si elle
venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient
dans ce même logis, le père et le fils, n'étaient rien l'un à l'autre!
Aucun lien, même le plus léger, ne les unissait, et ils ne le
savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, se
réjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mêmes choses, comme si
le même sang eût coulé dans leurs veines. Et deux personnes nées aux
deux extrémités du monde ne pouvaient pas être plus étrangères l'une à
l'autre que ce père et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un
mensonge avait grandi entre eux. C'était un mensonge qui faisait cet
amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible à dévoiler et
que personne ne connaîtrait jamais que lui, le vrai fils.

Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si une
ressemblance, même légère, pouvait exister entre son père et Jean,
une de ces ressemblances mystérieuses qui vont de l'aïeul aux
arrière-petits-fils, montrant que toute une race descend directement
du même baiser. Il aurait fallu si peu de chose, à lui médecin,
pour reconnaître cela, la forme de la mâchoire, la courbure du nez,
l'écartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore,
un geste, une habitude, une manière d'être, un goût transmis, un signe
quelconque bien caractéristique pour un oeil exercé.

Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal
regardé, mal observé, n'ayant aucune raison pour découvrir ces
imperceptibles indications.

Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit à monter l'escalier, à
pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son frère,
il s'arrêta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un désir impérieux venait
de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement,
de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apaisée,
que les traits détendus se reposent, que toute la grimace de la vie a
disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie; et si
quelque ressemblance existait, appréciable, elle ne lui échapperait pas.

Mais si Jean s'éveillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?

Il demeurait debout, les doigts crispés sur la serrure et cherchant une
raison, un prétexte.

Il se rappela tout à coup que, huit jours plus tôt, il avait prêté à son
frère une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait
lui-même souffrir, cette nuit-là, et venir réclamer sa drogue. Donc il
entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur.

Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. Sa
barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge blanc.
Il ne s'éveilla point, mais il cessa de ronfler.

Pierre, penché vers lui, le contemplait d'un oeil avide. Non, ce
jeune homme-là ne ressemblait pas à Roland; et, pour la seconde fois,
s'éveilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de
Maréchal. Il fallait qu'il le trouvât! En le voyant, peut-être, il ne
douterait plus.

Son frère remua, gêné sans doute par sa présence, ou par la lueur de sa
bougie pénétrant ses paupières. Alors le docteur recula, sur la pointe
des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna
dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.

Le jour fut lent à venir. Les heures sonnaient, l'une après l'autre, à
la pendule de la salle à manger, dont le timbre avait un son profond et
grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie eût avalé une cloche de
cathédrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les
murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille
inerte des dormeurs. Pierre s'était mis à marcher de long en large, de
son lit à sa fenêtre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop bouleversé
pour passer ce jour-là dans sa famille. Il voulait encore rester seul,
au moins jusqu'au lendemain, pour réfléchir, se calmer, se fortifier
pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre.

Eh bien! il irait à Trouville, voir grouiller la foule sur la plage.
Cela le distrairait, changerait l'air de sa pensée, lui donnerait le
temps de se préparer à l'horrible chose qu'il avait découverte.

Dès que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard
s'était dissipé, il faisait beau, très beau. Comme le bateau de
Trouville ne quittait le port qu'à neuf heures, le docteur songea qu'il
lui faudrait embrasser sa mère avant de partir.

Il attendit le moment où elle se levait tous les jours, puis il
descendit. Son coeur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrêta
pour respirer. Sa main, posée sur la serrure, était molle et vibrante,
presque incapable du léger effort de tourner le bouton pour entrer. Il
frappa. La voix de sa mère demanda:

--Qui est-ce?

--Moi, Pierre.

--Qu'est-ce que tu veux?

--Te dire bonjour parce que je vais passer la journée à Trouville avec
des amis.

--C'est que je suis encore au lit.

--Bon, alors ne te dérange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir.

Il espéra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues
le baiser faux qui lui soulevait le coeur d'avance.

Mais elle répondit:

--Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouchée.

Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou
glissant. Elle cria:

--Entre.

Il entra. Elle était assise dans son lit tandis qu'à son côté, Roland,
un foulard sur la tête et tourné vers le mur, s'obstinait à dormir. Rien
ne l'éveillait tant qu'on ne l'avait pas secoué à lui arracher le bras.
Les jours de pêche, c'était la bonne, sonnée à l'heure convenue par le
matelot Papagris, qui venait tirer son maître de cet invincible repos.

Pierre, en allant vers elle, regardait sa mère; et il lui sembla tout à
coup qu'il ne l'avait jamais vue.

Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une
chaise basse.

--C'est hier soir que tu as décidé cette partie? dit-elle.

--Oui, hier soir.

--Tu reviens pour dîner?

--Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point.

Il l'examinait avec une curiosité stupéfaite. C'était sa mère, cette
femme! Toute cette figure, vue dès l'enfance, dès que son oeil avait
pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familière, lui
paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient été
jusque-là pour lui. Il comprenait à présent que, l'aimant, il ne l'avait
jamais regardée. C'était bien elle pourtant, et il n'ignorait rien
des plus petits détails de son visage; mais ces petits détails il les
apercevait nettement pour la première fois. Son attention anxieuse,
fouillant cette tête chérie, la lui révélait différente, avec une
physionomie qu'il n'avait jamais découverte.

Il se leva pour partir, puis, cédant soudain à l'invincible envie de
savoir qui lui mordait le coeur depuis la veille:

--Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, à Paris, un
petit portrait de Maréchal dans notre salon.

Elle hésita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle
hésitait; puis elle dit:

--Mais oui.

--Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait? Elle aurait pu encore
répondre plus vite:

--Ce portrait ... attends ... je ne sais pas trop ... Peut-être que je
l'ai dans mon secrétaire.

--Tu serais bien aimable de le retrouver.

--Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu?

--Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai songé qu'il serait tout naturel de le
donner à Jean, et que cela ferait plaisir à mon frère.

--Oui, tu as raison, c'est une bonne pensée. Je vais le chercher dès que
je serai levée.

Et il sortit.

C'était un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue
semblaient gais, les commerçants allant à leurs affaires, les employés
allant à leur bureau, les jeunes filles allant à leur magasin.
Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clarté.

Sur le bateau, de Trouville les passagers montaient déjà. Pierre
s'assit, tout à l'arrière, sur un banc de bois.

Il se demandait:

--A-t-elle été inquiétée par ma question sur le portrait, ou seulement
surprise? L'a-t-elle égaré ou caché? Sait-elle où il est, ou bien ne
sait-elle pas? Si elle l'a caché, pourquoi?

Et son esprit, suivant toujours la même marche, de déduction en
déduction, conclut ceci:

Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, était resté dans le salon
bien en vue, jusqu'au jour où la femme, où la mère s'était aperçue, la
première, avant tout le monde, que ce portrait ressemblait à son fils.
Sans doute, depuis longtemps, elle épiait cette ressemblance; puis,
l'ayant découverte, l'ayant vue naître et comprenant que chacun
pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, elle avait enlevé, un
soir, la petite peinture redoutable et l'avait cachée, n'osant pas la
détruire.

Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait
disparu longtemps, longtemps avant leur départ de Paris! Elle avait
disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant à pousser,
l'avait rendu tout à coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans
le cadre.

Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pensée et la dispersa!
Alors, s'étant levé, il regarda la mer.

Le petit paquebot sortit des jetées, tourna à gauche et soufflant,
haletant, frémissant, s'en alla vers la côte lointaine qu'on apercevait
dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd
bateau de pêche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher
sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large bras
de mer séparant deux terres voisines.

En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'était
le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.

De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs éclatantes.
Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu'aux
Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de
toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes
devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersés ça et
là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie
démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées dans
l'air léger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les rires
clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à la
brise insensible et qu'on aspirait avec elle.

Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus séparé d'eux,
plus isolé, plus noyé dans sa pensée torturante, que si on l'avait jeté
à la mer du pont d'un navire, à cent lieues au large. Il les frôlait,
entendait, sans écouter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder,
les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.

Mais tout à coup, comme s'il s'éveillait, il les aperçut distinctement;
et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et
contents.

Il allait maintenant frôlant les groupes, tournant autour, saisi par des
pensées nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient le
sable comme un bouquet, ces étoffes jolies, ces ombrelles voyantes,
la grâce factice des tailles emprisonnées, toutes ces inventions
ingénieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau
extravagant, la séduction du geste, de la voix et du sourire, la
coquetterie enfin étalée sur cette plage lui apparaissaient soudain
comme une immense floraison de la perversité féminine. Toutes ces femmes
parées voulaient plaire, séduire, et tenter quelqu'un. Elles s'étaient
faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, excepté pour
l'époux qu'elles n'avaient plus besoin de conquérir. Elles s'étaient
faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de demain, pour
l'inconnu rencontré, remarqué, attendu peut-être.

Et ces hommes, assis près d'elles, les yeux dans les yeux, parlant
la bouche près de la bouche, les appelaient et les désiraient, les
chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblât si
proche et si facile. Cette vaste plage n'était donc qu'une halle
d'amour où les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci
marchandaient leurs caresses et celles-là se promettaient seulement.
Toutes ces femmes ne pensaient qu'à la même chose, offrir et faire
désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d'autres
hommes. Et il songea que sur la terre entière c'était toujours la même
chose. Sa mère avait fait comme les autres, voilà tout! Comme les
autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles
qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses
d'amour, appartenaient en somme à la galanterie élégante et mondaine ou
même à la galanterie tarifée, car on ne rencontrait pas sur les plages
piétinées par la légion des désoeuvrées, le peuple des honnêtes femmes
enfermées dans la maison close.

La mer montait, chassant peu à peu vers la ville les premières lignes
des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en
emportant leurs sièges, devant le flot jaune qui s'en venait frangé
d'une petite dentelle d'écume. Les cabines roulantes, attelées d'un
cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui
borde la plage d'un bout à l'autre, c'était maintenant une coulée
continue, épaisse et lente, de foule élégante, formant deux courants
contraires qui se coudoyaient et se mêlaient. Pierre, nerveux, exaspéré
par ce frôlement, s'enfuit, s'enfonça dans la ville et s'arrêta pour
déjeuner chez un simple marchand de vins, à l'entrée des champs.

Quand il eut pris son café, il s'étendit sur deux chaises devant la
porte, et comme il n'avait guère dormi cette nuit-là, il s'assoupit à
l'ombre d'un tilleul.

Après quelques heures de repos, s'étant secoué, il s'aperçut qu'il
était temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en
route, accablé par une courbature subite tombée sur lui pendant son
assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si
sa mère avait retrouvé le portrait de Maréchal. En parlerait-elle la
première, ou faudrait-il qu'il le demandât de nouveau? Certes si elle
attendait qu'on l'interrogeât encore, elle avait une raison secrète de
ne point montrer ce portrait.

Mais lorsqu'il fut rentré dans sa chambre, il hésita à descendre pour
le dîner. Il souffrait trop. Son coeur soulevé n'avait pas encore eu le
temps de s'apaiser. Il se décida pourtant, et il parut dans la salle à
manger comme on se mettait à table.

Un air de joie animait les visages.

--Eh bien! dit Roland, ça avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux rien
voir avant que tout soit installé.

Sa femme répondit:

--Mais oui, ça va. Seulement il faut longtemps réfléchir pour ne pas
commettre d'impair. La question du mobilier nous préoccupe beaucoup.

Elle avait passé la journée à visiter avec Jean des boutiques de
tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des étoffes
riches, un peu pompeuses, pour frapper l'oeil. Son fils, au contraire,
désirait quelque chose de simple et de distingué. Alors, devant tous
les échantillons proposés ils avaient répété, l'un et l'autre, leurs
arguments. Elle prétendait que le client, le plaideur a besoin d'être
impressionné, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente,
l'émotion de la richesse.

Jean au contraire, désirant n'attirer que la clientèle élégante et
opulente, voulait conquérir l'esprit des gens fins par son goût modeste
et sûr.

Et la discussion, qui avait duré toute la journée, reprit dès le potage.

Roland n'avait pas d'opinion. Il répétait:

--Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera
fini.

Mme Roland fit appel au jugement de son fils aîné:

--Voyons, toi, Pierre, qu'eu penses-tu?

11 avait les nerfs tellement surexcités qu'il eut envie de répondre par
un juron. Il dit cependant sur un ton sec, où vibrait son irritation:

--Oh! moi, je suis tout à fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la
simplicité, qui est, quand il s'agit de goût, comparable à la droiture
quand il s'agit de caractère.

Sa mère reprit:

--Songe que nous habitons une ville de commerçants, où le bon goût ne
court pas les rues.

Pierre répondit:

--Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes
compatriotes sont bêtes ou malhonnêtes, ai-je besoin de suivre leur
exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses
voisines ont des amants.

Jean se mit à rire:

--Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les maximes
d'un moraliste.

Pierre ne répliqua point. Sa mère et son frère recommencèrent à parler
d'étoffes et de fauteuils.

Il les regardait comme il avait regardé sa mère, le matin, avant de
partir pour Trouville; il les regardait en étranger qui observe, et il
se croyait en effet entré tout à coup dans une famille inconnue.

Son père, surtout, étonnait son oeil et sa pensée. Ce gros homme
flasque, content et niais, c'était son père, à lui! Non, non, Jean ne
lui ressemblait en rien.

Sa famille! Depuis deux jours une main inconnue et malfaisante, la main
d'un mort, avait arraché et cassé, un à un, tous les liens qui tenaient
l'un à l'autre ces quatre êtres. C'était fini, c'était brisé. Plus de
mère, car il ne pourrait plus la chérir, ne la pouvant vénérer avec ce
respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le coeur des fils; plus
de frère, puisque ce frère était l'enfant d'un étranger; il ne lui
restait qu'un père, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgré lui.

Et tout à coup:

--Dis donc, maman, as-tu retrouvé ce portrait?

Elle ouvrit des yeux surpris:

--Quel portrait?

--Le portrait de Maréchal.

--Non ... c'est-à-dire oui ... je ne l'ai pas retrouvé, mais je crois
savoir où il est.

--Quoi donc? demanda Roland.

Pierre lui dit:

--Un petit portrait de Maréchal qui était autrefois dans notre salon à
Paris. J'ai pensé que Jean serait content de le posséder.

Roland s'écria:

--Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai même
vu encore à la fin de l'autre semaine. Ta mère l'avait tiré de son
secrétaire en rangeant ses papiers. C'était jeudi ou vendredi. Tu te
rappelles bien, Louise? J'étais en train de me raser quand tu l'as pris
dans un tiroir et posé sur une chaise à côté de toi, avec un tas de
lettres dont tu as brûlé la moitié. Hein? est-ce drôle que tu aies
touché à ce portrait deux ou trois jours à peine avant l'héritage de
Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un!

Mme Roland répondit avec tranquillité:

--Oui, oui, je sais où il est; j'irai le chercher tout à l'heure.

Donc elle avait menti! Elle avait menti en répondant, ce matin-là même,
à son fils qui lui demandait ce qu'était devenue cette miniature: «Je ne
sais pas trop ... peut-être que je l'ai dans mon secrétaire.»

Elle l'avait vue, touchée, maniée, contemplée quelques jours auparavant,
puis elle l'avait recachée dans le tiroir secret, avec des lettres, ses
lettres à lui.

Pierre regardait sa mère, qui avait menti! Il la regardait avec une
colère exaspérée de fils trompé, volé dans son affection sacrée, et avec
une jalousie d'homme longtemps aveugle qui découvre enfin une trahison
honteuse. S'il avait été le mari de cette femme, lui, son enfant, il
l'aurait saisie par les poignets, par les épaules ou par les cheveux, et
jetée à terre, frappée, meurtrie, écrasée! Et il ne pouvait rien dire,
rien faire, rien montrer, rien révéler. Il était son fils, il n'avait
rien à venger, lui, on ne l'avait pas trompé.

Mais oui, elle l'avait trompé dans sa tendresse, trompé dans son pieux
respect. Elle se devait à lui irréprochable, comme se doivent toutes
les mères à leurs enfants. Si la fureur dont il était soulevé arrivait
presque à de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers lui
qu'envers son père lui-même.

L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire où celui qui
faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue
mère, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si elle
succombe alors, elle est lâche, indigne et infâme!

--C'est égal, dit tout à coup Roland en allongeant ses jambes sous la
table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, ça
n'est pas mauvais de vivre à rien faire quand on a une petite aisance.
J'espère que Jean nous offrira des dîners extra, maintenant. Ma foi,
tant pis si j'attrape quelquefois mal à l'estomac.

Puis se tournant vers sa femme:

--Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de manger.
Ça me fera plaisir aussi de le revoir.

Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, après une absence qui
parut longue à Pierre, bien qu'elle n'eût pas duré trois minutes, Mme
Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre doré de forme
ancienne.

--Voilà, dit-elle, je l'ai retrouvé presque tout de suite.

Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reçut le portrait, et,
d'un peu loin, à bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que sa mère
le regardait, il leva lentement les yeux sur son frère, pour comparer.
Il faillit dire, emporté par sa violence: «Tiens, cela ressemble à
Jean.» S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta
sa pensée par la façon dont il comparait la figure vivante à la figure
peinte.

Elles avaient, certes, des signes communs: la même barbe et le même
front, mais rien d'assez précis pour permettre de déclarer: «Voilà le
père, et voilà le fils.» C'était plutôt un air de famille, une parenté
de physionomies qu'anime le même sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus
décisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mère s'était
levée, avait tourné le dos et feignait d'enfermer, avec trop de lenteur,
le sucre et le cassis dans un placard.

Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soupçonnait!

--Passe-moi donc ça, disait Roland.

Pierre tendit la miniature et son père attira la bougie pour bien voir;
puis il murmura d'une voix attendrie:

--Pauvre garçon! dire qu'il était comme ça quand nous l'avons connu.
Cristi! comme ça va vite! Il était joli homme, tout de même, à cette
époque, et si plaisant de manière, n'est-ce pas, Louise?

Comme sa femme ne répondait pas, il reprit:

--Et quel caractère égal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur.
Voilà, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laissé à
Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-là s'est montré bon ami et fidèle
jusqu'au bout. Même en mourant il ne nous a pas oubliés.

Jean, à son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le
contempla quelques instants, puis, avec regret:

--Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses
cheveux blancs.

Et il rendit la miniature à sa mère. Elle y jeta un regard rapide, vite
détourné, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle:

--Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son héritier.
Nous le porterons dans ton nouvel appartement.

Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la cheminée,
près de la pendule, où elle était autrefois.

Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumèrent des cigarettes. Ils
les fumaient ordinairement l'un en marchant à travers la pièce, l'autre
assis, enfoncé dans un fauteuil, et les jambes croisées. Le père se
mettait toujours à cheval sur une chaise et crachait de loin dans la
cheminée.

Mme Roland, sur un siège bas, près d'une petite table qui portait la
lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.

Elle commençait, ce soir-là, une tapisserie destinée à la chambre de
Jean. C'était un travail difficile et compliqué dont le début exigeait
toute son attention. De temps en temps cependant son oeil qui comptait
les points se levait et allait, prompt et furtif, vers le petit portrait
du mort appuyé contre la pendule. Et le docteur qui traversait l'étroit
salon en quatre ou cinq enjambées, les mains derrière le dos et la
cigarette aux lèvres, rencontrait chaque fois le regard de sa mère.

On eût dit qu'ils s'épiaient, qu'une lutte venait de se déclarer entre
eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le coeur
de Pierre. Il se disait, torturé et satisfait pourtant: «Doit-elle
souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devinée!» Et à chaque
retour vers le foyer, il s'arrêtait quelques secondes à contempler le
visage blond de Maréchal, pour bien montrer qu'une idée fixe le hantait.
Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, semblait une
personne vivante, méchante, redoutable, entrée soudain dans cette maison
et dans cette famille.

Tout à coup la sonnette de la rue tinta.

Mme Roland, toujours si calme, eut un sursaut qui révéla le trouble de
ses nerfs au docteur.

Puis elle dit: «Ça doit être Mme Rosémilly.» Et son oeil anxieux encore
une fois se leva vers la cheminée.

Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard
des femmes est perçant, leur esprit agile, et leur pensée soupçonneuse.
Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du
premier coup, peut-être, elle découvrirait la ressemblance entre cette
figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout! Il eut
peur, une peur brusque et horrible que cette honte fût dévoilée, et se
retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite peinture et la
glissa sous la pendule sans que son père et son frère l'eussent vu.

Rencontrant de nouveau les yeux de sa mère ils lui parurent changés,
troubles et hagards.

--Bonjour, disait Mme Rosémilly, je viens boire avec vous une tasse de
thé.

Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa santé,
Pierre disparut par la porte restée ouverte.

Quand on s'aperçut de son départ, on s'étonna. Jean mécontent, à cause
de la jeune veuve qu'il craignait blessée, murmurait:

--Quel ours!

Mme Roland répondit:

--Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et
fatigué d'ailleurs de sa promenade à Trouville.

--N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller
comme un sauvage.

Mme Rosémilly voulut arranger les choses en affirmant:

--Mais non, mais non, il est parti à l'anglaise; on se sauve toujours
ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure.

--Oh! répondit Jean, dans le monde c'est possible, mais on ne traite pas
sa famille à l'anglaise, et mon frère ne fait que cela, depuis quelque
temps.



VI


Rien ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le père
péchait, Jean s'installait aidé de sa mère, Pierre, très sombre, ne
paraissait plus qu'aux heures des repas.

Son père lui ayant demandé un soir:

--Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement? Ça n'est pas
d'aujourd'hui que je le remarque!

Le docteur répondit:

--C'est que je sens terriblement le poids de la vie.

Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air désolé:

--Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet
héritage, tout le monde semble malheureux. C'est comme s'il nous était
arrivé un accident, comme si nous pleurions quelqu'un!

--Je pleure quelqu'un en effet, dit Pierre.

--Toi? Qui donc?

--Oh! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop.

Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne légère
courtisée par son fils, et il demanda:

--Une femme, sans doute?

--Oui, une femme.

--Morte?

--Non, c'est pis, perdue.

--Ah!

Bien qu'il s'étonnât de cette confidence imprévue, faite devant sa
femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il
estimait que ces choses-là ne regardent pas les tiers.

Mme Roland semblait n'avoir point entendu; elle paraissait malade, étant
très pâle. Plusieurs fois déjà son mari, surpris de la voir s'asseoir
comme si elle tombait sur son siège, de l'entendre souffler comme si
elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit:

--Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute
à installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n'est pas pressé, le
gaillard, puisqu'il est riche.

Elle remuait la tête sans répondre.

Sa pâleur, ce jour-là, devint si grande que Roland, de nouveau, la
remarqua.

--Allons, dit-il, ça ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te
soigner.

Puis se tournant vers son fils:

--Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta mère. L'as-tu
examinée, au moins?

Pierre répondit:

--Non, je ne m'étais pas aperçu qu'elle eût quelque chose.

Alors Roland se fâcha:

--Mais ça crève les yeux, nom d'un chien! A quoi ça te sert-il d'être
docteur alors, si tu ne t'aperçois même pas que ta mère est indisposée?

Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce
médecin-là ne s'en douterait pas!

Mme Roland s'était mise à haleter, si blême que son mari s'écria:

--Mais elle va se trouver mal.

--Non ... non ... ce n'est rien ... ça va passer ... ce n'est rien.

Pierre s'était approché, et la regardant fixement:

--Voyons, qu'est-ce que tu as? dit-il.

Elle répétait, d'une voix basse, précipitée:

--Mais rien ... rien ... je t'assure ... rien.

Roland était parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la
bouteille à son fils:

--Tiens ... mais soulage-la donc, toi. As-tu tâté son coeur, au moins?

Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main
d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine.

--Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es
malade.

Alors elle souleva et lui tendit son bras.

Elle avait la peau brûlante, les battements du sang tumultueux et
saccadés. Il murmura:

--En effet, c'est assez sérieux. Il faudra prendre des calmants. Je vais
te faire une ordonnance.

Et comme il écrivait, courbé sur son papier, un bruit léger de soupirs
pressés, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se
retourner soudain.

Elle pleurait, les deux mains sur la face.

Roland, éperdu, demandait:

--Louise, Louise, qu'est-ce que tu as? mais qu'est-ce que tu as donc?

Elle ne répondait pas et semblait déchirée par un chagrin horrible et
profond.

Son mari voulut prendre ses mains et les ôter de son visage. Elle
résista, répétant:

--Non, non, non.

Il se tourna vers son fils.

--Mais qu'est-ce qu'elle a? Je ne l'ai jamais vue ainsi.

--Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs.

Et il lui semblait que son coeur à lui se soulageait à la voir ainsi
torturée, que cette douleur allégeait son ressentiment, diminuait la
dette d'opprobre de sa mère. Il la contemplait comme un juge satisfait
de sa besogne.

Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un élan si brusque
qu'on ne put ni le prévoir ni l'arrêter; et elle courut s'enfermer dans
sa chambre.

Roland et le docteur demeurèrent face à face.

--Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l'un.

--Oui, répondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux
qui se déclare souvent à l'âge de maman. Il est probable qu'elle aura
encore beaucoup de crises comme celle-là.

Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre
semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son
mal étrange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de
repos, et, avec des ruses de tortionnaire, réveillait par un seul mot la
douleur un instant calmée.

Et il souffrait autant qu'elle, lui! Il souffrait affreusement de ne
plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait
bien avivé la plaie saignante, ouverte par lui dans ce coeur de femme et
de mère, quand il sentait combien elle était misérable et désespérée, il
s'en allait seul, par la ville, si tenaillé par les remords, si meurtri
par la pitié, si désolé de l'avoir ainsi broyée sous son mépris de fils,
qu'il avait envie de se jeter à la mer, de se noyer pour en finir.

Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait
point, étant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la
faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours
lui-même. Il rentrait aux heures des repas, plein de résolutions
attendries, puis dès qu'il l'apercevait, dès qu'il voyait son oeil,
autrefois si droit et si franc, et fuyant à présent, craintif, éperdu,
il frappait malgré lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui
montait aux lèvres.

L'infâme secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. C'était
un venin qu'il portait à présent dans les veines et qui lui donnait des
envies de mordre à la façon d'un chien enragé.

Rien ne le gênait plus pour la déchirer sans cesse, car Jean habitait
maintenant presque tout à fait son nouvel appartement, et il revenait
seulement pour dîner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille.

Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son frère,
qu'il attribuait à la jalousie. Il se promettait bien de le remettre à
sa place, et de lui donner une leçon un jour ou l'autre, car la vie de
famille devenait fort pénible à la suite de ces scènes continuelles.
Mais comme il vivait à part maintenant, il souffrait moins de ces
brutalités; et son amour de la tranquillité le poussait à la patience.
La fortune, d'ailleurs, l'avait grisé, et sa pensée ne s'arrêtait plus
guère qu'aux choses ayant pour lui un intérêt direct. Il arrivait,
l'esprit plein de petits soucis nouveaux, préoccupé de la coupe d'une
jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable
pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les
détails de sa maison, de planches posées dans le placard de sa chambre
pour serrer le linge, de portemanteaux installés dans le vestibule,
de sonneries électriques disposées pour prévenir toute pénétration
clandestine dans le logis.

Il avait été décidé qu'à l'occasion de son installation, on ferait une
partie de campagne à Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le thé,
chez lui, après dîner. Roland voulait aller par mer, mais la distance
et l'incertitude où l'on était d'arriver par cette voie, si le vent
contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut loué
pour cette excursion.

On partit vers dix heures afin d'arriver pour le déjeuner. La
grand'route poudreuse se déployait à travers la campagne normande que
les ondulations des plaines et les fermes entourées d'arbres font
ressembler à un parc sans fin. Dans la voiture emportée au trot lent
de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Rosémilly et le capitaine
Beausire, se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient
les yeux dans un nuage de poussière.

C'était l'époque des récoltes mûres. A côté des trèfles d'un vert
sombre, et des betteraves d'un vert cru, les blés jaunes éclairaient la
campagne d'une lueur dorée et blonde. Ils semblaient avoir bu la lumière
du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans
les champs attaqués par les faux on voyait les hommes se balancer en
promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile.

Après deux heures de marche, le break prit un chemin à gauche, passa
près d'un moulin à vent qui tournait, mélancolique épave grise, à moitié
pourrie et condamnée, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra
dans une jolie cour et s'arrêta devant une maison coquette, auberge
célèbre dans le pays.

La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante,
sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hésitaient devant le
marchepied trop haut.

Sous une tente, au bord de l'herbage ombragé de pommiers, des étrangers
déjeunaient déjà, des Parisiens venus d'Étretat; et on entendait dans
l'intérieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle.

On dut manger dans une chambre, toutes les salles étant pleines. Soudain
Roland aperçut contre la muraille des filets à salicoques.

--Ah! ah! cria-t-il, on pêche du bouquet ici?

--Oui, répondit Beausire, c'est même l'endroit où on en prend le plus de
toute la côte.

--Bigre! si nous y allions après déjeuner?

Il se trouvait justement que la marée était basse à trois heures; et
on décida que tout le monde passerait l'après-midi dans les rochers, à
chercher des salicoques.

On mangea peu, pour éviter l'afflux de sang à la tête quand on aurait
les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se réserver pour le dîner,
qui fut commandé magnifique et qui devait être prêt dès six heures,
quand on rentrerait.

Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins
spéciaux employés pour cette pêche, et qui ressemblent beaucoup à ceux
dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies.

On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attachées sur un
cercle de bois, au bout d'un long bâton. Alphonsine, souriant toujours,
les lui prêta. Puis elle aida les deux femmes à faire une toilette
improvisée pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit des jupes,
de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes ôtèrent leurs
chaussettes et achetèrent chez le cordonnier du lieu des savates et des
sabots.

Puis on se mit en route, le lanet sur l'épaule et la hotte sur le dos.
Mme Rosémilly, dans ce costume, était tout à fait gentille, d'une
gentillesse imprévue, paysanne et hardie.

La jupe prêtée par Alphonsine, coquettement relevée et fermée par un
point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les
roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de
petite femme souple et forte. La taille était libre pour laisser aux
mouvements leur aisance; et elle avait trouvé, pour se couvrir la tête,
un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords démesurés,
à qui une branche de tamaris, tenant un côté retroussé, donnait un air
mousquetaire et crâne.

Jean, depuis son héritage, se demandait tous les jours s'il l'épouserait
ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait décidé à en faire
sa femme, puis, dès qu'il se trouvait seul, il songeait qu'en attendant
on a le temps de réfléchir. Elle était moins riche que lui maintenant,
car elle ne possédait qu'une douzaine de mille francs de revenu, mais en
biens-fonds, en fermes et en terrains dans le Havre, sur les bassins; et
cela, plus tard, pouvait valoir une grosse somme. La fortune était
donc à peu près équivalente, et la jeune veuve assurément lui plaisait
beaucoup.

En la regardant marcher devant lui ce jour-là, il pensait: «Allons, il
faut que je me décide. Certes, je ne trouverai pas mieux.»

Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers
la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de
quatre-vingts mètres. Dans l'encadrement des côtes vertes, s'abaissant à
droite et à gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent sous le
soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, avait l'air
d'un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait tellement
à l'eau qu'on ne distinguait point du tout où finissait l'un et où
commençait l'autre; et les deux femmes, qui précédaient les trois
hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans
leurs corsages.

Jean, l'oeil allumé, regardait fuir devant lui la cheville mince, la
jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de Mme
Rosémilly. Et cette fuite activait son désir, le poussait aux
résolutions décisives que prennent brusquement les hésitants et les
timides. L'air tiède, où se mêlait à l'odeur des côtes, des ajoncs,
des trèfles et des herbes, la senteur marine des roches découvertes,
l'animait encore en le grisant doucement, et il se décidait un peu plus
à chaque pas, à chaque seconde, à chaque regard jeté sur la silhouette
alerte de la jeune femme; il se décidait à ne plus hésiter, à lui dire
qu'il l'aimait et qu'il désirait l'épouser. La pêche lui servirait,
facilitant leur tête-à-tête; et ce serait en outre un joli cadre,
un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau
limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des
crevettes.

Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l'abîme, ils
aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et
sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu près,
un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, entassés
les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et mouvementée
qui courait à perte de vue vers le sud, formée par les éboulements
anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secouée,
eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombés semblaient les
ruines d'une grande cité disparue qui regardait autrefois l'Océan,
dominée elle-même par la muraille blanche et sans fin de la falaise.

--Ça, c'est beau, dit en s'arrêtant Mme Rosémilly.

Jean l'avait rejointe, et, le coeur ému, lui offrait la main pour
descendre l'étroit escalier taillé dans la roche.

Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses
courtes jambes, tendait son bras replié à Mme Roland étourdie par le
vide.

Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traîner son
père, tellement troublé par le vertige, qu'il se laissait glisser, de
marche en marche, sur son derrière.

Les jeunes gens, qui dévalaient en tête, allaient vite, et soudain ils
aperçurent à côté d'un banc de bois qui marquait un repos vers le milieu
de la valeuse, un filet d'eau claire jaillissant d'un petit trou de la
falaise. Il se répandait d'abord en un bassin grand comme une cuvette
qu'il s'était creusé lui-même, puis tombant en cascade haute de deux
pieds à peine, il s'enfuyait à travers le sentier, où avait poussé un
tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces et les herbes, à
travers la plaine soulevée où s'entassaient les éboulements.--Oh! que
j'ai soif, s'écria Mme Rosémilly. Mais comment boire? Elle essayait de
recueillir dans le fond de sa main l'eau qui lui fuyait à travers les
doigts. Jean eut une idée, mit une pierre dans le chemin; et elle
s'agenouilla dessus afin de puiser à la source même avec ses lèvres qui
se trouvaient ainsi à la même hauteur.

Quand elle releva sa tête, couverte de gouttelettes brillantes semées
par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le corsage,
Jean penché vers elle murmura:--Comme vous êtes jolie! Elle répondit,
sur le ton qu'on prend pour gronder un enfant:

--Voulez-vous bien vous taire? C'étaient les premières paroles un peu
galantes qu'ils échangeaient.

--Allons, dit Jean fort troublé, sauvons-nous avant qu'on nous rejoigne.

Il apercevait, en effet, tout près d'eux maintenant, le dos du capitaine
Beausire qui descendait à reculons afin de soutenir par les deux mains
Mme Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait toujours
glisser, calé sur son fond de culotte en se traînant sur les pieds et
sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le précédait
en surveillant ses mouvements.

Le sentier moins escarpé devenait une sorte de chemin en pente
contournant les blocs énormes tombés autrefois de la montagne. Mme
Rosémilly et Jean se mirent à courir et furent bientôt sur le galet. Ils
le traversèrent pour gagner les roches. Elles s'étendaient en une
longue et plate surface couverte d'herbes marines et où brillaient
d'innombrables flaques d'eau. La mer basse était là-bas, très loin,
derrière cette plaine gluante de varechs, d'un vert luisant et noir.

Jean releva son pantalon jusqu'au-dessus du mollet et ses manches
jusqu'au coude, afin de se mouiller 3ans crainte, puis il dit: «En
avant!» et sauta avec résolution dans la première mare rencontrée.

Plus prudente, bien que décidée aussi à entrer dans l'eau tout à
l'heure, la jeune femme tournait autour de l'étroit, bassin, à pas
craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses.

--Voyez-vous quelque chose? disait-elle.

--Oui, je vois votre visage qui se reflète dans l'eau.

--Si vous ne voyez que cela, vous n'aurez pas une fameuse pêche.

Il murmura d'une voix tendre:

--Oh! de toutes les pêches c'est encore celle que je préférerais faire.

Elle riait:

--Essayez donc, vous allez voir comme il passera à travers votre filet.

--Pourtant ... si vous vouliez?

--Je veux vous voir prendre des salicoques ... et rien de plus ... pour
le moment.

--Vous êtes méchante. Allons plus loin, il n'y a rien ici.

Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle
s'appuyait un peu craintive, et lui, tout à coup, se sentait envahi par
l'amour, soulevé de désirs, affamé d'elle, comme si le mal qui germait
en lui avait attendu ce jour-là pour éclore.

Ils arrivèrent bientôt auprès d'une crevasse plus profonde, où
flottaient sous l'eau frémissante et coulant vers la mer lointaine par
une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement colorées,
des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager.

Mme Rosémilly s'écria:

--Tenez, tenez, j'en vois une, une grosse, une très grosse là-bas!

Il l'aperçut à son tour, et descendit dans le trou résolument, bien
qu'il se mouillât jusqu'à la ceinture.

Mais la bête remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le
filet. Jean la poussait vers les varechs, sûr de l'y prendre. Quand elle
se sentit bloquée, elle glissa d'un brusque élan par-dessus le lanet,
traversa la mare et disparut.

La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put
retenir ce cri:--Oh! maladroit.

Il fut vexé, et d'un mouvement irréfléchi traîna son filet dans un fond
plein d'herbes. En le ramenant à la surface de l'eau, il vit dedans
trois grosses salicoques transparentes, cueillies à l'aveuglette dans
leur cachette invisible.

Il les présenta, triomphant, à Mme Rosémilly qui n'osait point les
prendre, par peur de la pointe aiguë et dentelée dont leur tête fine est
armée.

Elle s'y décida pourtant, et pinçant entre deux doigts le bout effilé de
leur barbe, elle les mit, l'une après l'autre, dans sa hotte, avec un
peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouvé une
flaque d'eau moins creuse, elle y entra, à pas hésitants, un peu
suffoquée par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit à
pêcher elle-même. Elle était adroite et rusée, ayant la main souple et
le flair de chasseur qu'il fallait. Presque à chaque coup, elle ramenait
des bêtes trompées et surprises par la lenteur ingénieuse de sa
poursuite.

Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas à pas, la
frôlait, se penchait sur elle, simulait un grand désespoir de sa
maladresse, voulait apprendre.

--Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi!

Puis, comme leurs deux visages se reflétaient, l'un contre l'autre, dans
l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace
limpide, Jean souriait à cette tête voisine qui le regardait d'en bas,
et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber
dessus.

--Ah! que vous êtes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne
faut jamais faire deux choses à la fois.

Il répondit:

--Je n'en fais qu'une. Je vous aime.

Elle se redressa, et d'un ton sérieux:

--Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu
la tête?

--Non, je n'ai pas perdu la tête. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous le
dire.

Ils étaient debout maintenant dans la mare salée qui les mouillait
jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyées sur leurs filets,
ils se regardaient au fond des yeux.

Elle reprit, d'un ton plaisant et contrarié:

--Que vous êtes malavisé de me parler de ça en ce moment. Ne
pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gâter ma pêche?

Il murmura:

--Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis
longtemps. Aujourd'hui vous m'avez grisé à me faire perdre la raison.

Alors, tout à coup, elle sembla en prendre son parti, se résigner à
parler d'affaires et à renoncer aux plaisirs.

--Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer
tranquillement.

Ils grimpèrent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installés
côte à côte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit:

--Mon cher ami, vous n'êtes plus un enfant et je ne suis pas une jeune
fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et nous
pouvons peser toutes les conséquences de nos actes. Si vous vous décidez
aujourd'hui à me déclarer votre amour, je suppose naturellement que vous
désirez m'épouser.

Il ne s'attendait guère à cet exposé net de la situation, et il répondit
niaisement:

--Mais oui.

--En avez-vous parlé à votre père et à votre mère?

--Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez.

Elle lui tendit sa main encore mouillée, et comme il y mettait la sienne
avec élan:

--Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais
n'oubliez point, que je ne voudrais pas déplaire à vos parents.

--Oh! pensez-vous que ma mère n'a rien prévu et qu'elle vous aimerait
comme elle vous aime si elle ne désirait pas un mariage entre nous?

--C'est vrai, je suis un peu troublée.

Ils se turent. Et il s'étonnait, lui, au contraire, qu'elle fût si peu
troublée, si raisonnable. Il s'attendait à des gentillesses galantes, à
des refus qui disent oui, à toute une coquette comédie d'amour mêlée à
la pêche, dans le clapotement de l'eau! Et c'était fini, il se sentait
lié, marié, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien à se dire
puisqu'ils étaient d'accord, et ils demeuraient maintenant un peu
embarrassés tous deux de ce qui s'était passé, si vite, entre eux, un
peu confus même, n'osant plus parler, n'osant plus pêcher, ne sachant
que faire.

La voix de Roland les sauva:

--Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, ce
gaillard-là.

Le capitaine, en effet, faisait une pêche merveilleuse. Mouillé
jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul coup
d'oeil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et sûr
de son lanet, toutes les cavités cachées sous les varechs.

Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frétillaient au
fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter dans
sa hotte.

Mme Rosémilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son
mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rêveur, pour se
donner tout entière à cette joie enfantine de ramasser des bêtes sous
les herbes flottantes.

Roland s'écria tout à coup:

--Tiens, Mme Roland qui nous rejoint.

Elle était restée d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils
n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser à courir dans les roches
et à barboter dans les flaques; et pourtant ils hésitaient à demeurer
ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de
lui-même, peur de sa cruauté qu'il ne maîtrisait point.

Ils s'assirent donc, l'un près de l'autre, sur le galet.

Et tous deux, sous la chaleur du soleil calmée par l'air marin, devant
le vaste et doux horizon d'eau bleue moirée d'argent, pensaient en même
temps: «Comme il aurait fait bon ici, autrefois.»

Elle n'osait point parler à Pierre, sachant bien qu'il répondrait une
dureté; et il n'osait pas parler à sa mère sachant aussi que, malgré
lui, il le ferait avec violence.

Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les
battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou
quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre,
d'un geste lent et machinal. Puis son regard indécis, qui errait devant
elle, aperçut, au milieu des varechs, son fils Jean qui péchait avec Mme
Rosémilly. Alors elle les suivit, épiant leurs mouvements, comprenant
confusément, avec son instinct de mère, qu'ils ne causaient point
comme tous les jours. Elle les vit se pencher côte à côte quand ils
se regardaient dans l'eau, demeurer debout face à face quand ils
interrogeaient leurs coeurs, puis grimper et, s'asseoir sur le rocher
pour s'engager l'un envers l'autre.

Leurs silhouettes se détachaient bien nettes, semblaient seules au
milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de
falaises, quelque chose de grand et de symbolique.

Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses
lèvres.

Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit:

--Qu'est-ce que tu as donc?

Il ricanait toujours:

--Je m'instruis. J'apprends comment on se prépare à être cocu.

Elle eut un sursaut de colère, de révolte, choquée du mot, exaspérée de
ce qu'elle croyait comprendre.

--Pour qui dis-tu ça?

--Pour Jean, parbleu! C'est très comique de les voir ainsi!

Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'émotion:

--Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture même. Ton
frère ne pourrait trouver mieux.

Il se mit à rire tout à fait, d'un rive voulu et saccadé:

--Ah! ah! ah! La droiture même! Toutes les femmes sont la droiture même
... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah!

Sans répondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et,
au risque de glisser, de tomber dans les trous cachés sous les herbes,
de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque,
marchant à travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers
son autre fils.

En la voyant approcher, Jean lui cria:

--Eh bien? maman, tu te décides?

Sans répondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: «Sauve-moi,
défends-moi.»

Il vit son trouble et, très surpris:

--Comme tu es pâle! Qu'est-ce que tu as?

Elle balbutia:

--J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches.

Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pêche pour qu'elle y
prît intérêt. Mais comme elle ne l'écoutait guère, et comme il éprouvait
un besoin violent de se confier à quelqu'un, il l'entraîna plus loin et,
à voix basse:

--Devine ce que j'ai fait?

--Mais ... mais ... je ne sais pas.

--Devine.

--Je ne ... je ne sais pas

--Eh bien, j'ai dit à Mme Rosémilly que je désirais l'épouser.

Elle ne répondit rien, ayant la tête bourdonnante, l'esprit en détresse
au point de ne plus comprendre qu'à peine. Elle répéta:

--L'épouser

--Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas?

--Oui ... charmante ... tu as bien fait.

--Alors tu m'approuves?

--Oui ... je t'approuve.

--Comme tu dis ça drôlement. On croirait que ... que ... tu n'es pas
contente.

--Mais oui ... je suis ... contente.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Et pour le lui prouver, elle le saisit à pleins bras et l'embrassa à
plein visage, par grands baisers de mère.

Puis, quand elle se fut essuyé les yeux, où des larmes étaient venues,
elle aperçut là-bas sur la plage un corps étendu sur le ventre, comme un
cadavre, la figure dans le galet: c'était l'autre, Pierre, qui songeait,
désespéré.

Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout près du flot, et
ils parlèrent longtemps de ce mariage où se rattachait son coeur.

La mer montant les chassa vers les pêcheurs qu'ils rejoignirent, puis
tout le monde regagna la côte. On réveilla Pierre qui feignait de
dormir; et le dîner fut très long, arrosé de beaucoup de vins.



VII


Dans le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, sommeillèrent.
Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq minutes, sur une épaule
voisine qui les repoussait d'une secousse. Ils se redressaient alors,
cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, murmuraient: «Bien beau
temps,» et retombaient, presque aussitôt, de l'autre côté.

Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement était si profond
qu'ils eurent beaucoup de peine à le secouer, et Beausire refusa même de
monter chez Jean où le thé les attendait. On dut le déposer devant sa
porte.

Le jeune avocat, pour la première fois, allait coucher dans son logis
nouveau; et une grande joie, un peu puérile, l'avait saisi tout à coup
de montrer, justement ce soir-là, à sa fiancée l'appartement qu'elle
habiterait bientôt.

La bonne était partie, Mme Roland ayant déclaré qu'elle ferait chauffer
l'eau et servirait elle-même, car elle n'aimait pas laisser veiller les
domestiques, par crainte du feu.

Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'était encore entré,
afin que la surprise fût complète quand on verrait combien c'était joli.

Dans le vestibule Jean pria qu'on attendît. Il voulait allumer les
bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurité Mme Rosémilly, son
père et son frère, puis il cria: «Arrivez!» en ouvrant toute grande la
porte à deux battants.

La galerie vitrée, éclairée par un lustre et des verres de couleur
cachés dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait
d'abord pareille à un décor de théâtre. Il y eut une seconde
d'étonnement. Roland, émerveillé de ce luxe, murmura: «Nom d'un chien,»
saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothéoses.

Puis on pénétra dans le premier salon, petit, tendu avec une étoffe
vieil or, pareille à celle des sièges. Le grand salon de consultation
très simple, d'un rouge saumon pâle, avait grand air.

Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau chargé de livres, et
d'une voix grave, un peu forcée:

--Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec
l'assentiment que je vous avais annoncé, l'absolue certitude qu'avant
trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une
heureuse solution.

Il regardait Mme Rosémilly qui se mit à sourire en regardant Mme Roland;
et Mme Roland, lui prenant la main, la serra.

Jean, radieux, fit une gambade de collégien et s'écria:

--Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce
salon.

Il se mit à déclamer:

--Si l'humanité seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle
que nous éprouvons pour toute souffrance devait être le mobile de
l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel à votre
pitié, messieurs les jurés, à votre coeur de père et d'homme; mais nous
avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous
allons soulever devant vous ...

Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s'irritait
des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et
pauvre d'esprit.

Mme Roland ouvrit une porte à droite.

--Voici la chambre à coucher, dit-elle.

Elle avait mis à la parer tout son amour de mère. La tenture était en
cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin Louis
XV--une bergère dans un médaillon que fermaient les becs unis de deux
colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un air
galant et champêtre tout à fait gentil.

--Oh! c'est charmant, dit Mme Rosémilly, devenue un peu sérieuse, en
entrant dans cette pièce.

--Cela vous plaît? demanda Jean.

--Enormément.

--Si vous saviez comme ça me fait plaisir.

Ils se regardèrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au
fond des yeux.

Elle était gênée un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre à
coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqué, en entrant,
que la couche était très large, une vraie couche de ménage, choisie par
Mme Roland qui avait prévu sans doute et désiré le prochain mariage de
son fils; et cette précaution de mère lui faisait plaisir cependant,
semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille.

Puis quand on fut rentré dans le salon, Jean ouvrit brusquement la
porte de gauche et on aperçut la salle à manger ronde, percée de trois
fenêtres, et décorée en lanterne japonaise. La mère et le fils avaient
mis là toute la fantaisie dont ils étaient capables. Cette pièce à
meubles de bambou, à magots, à potiches, à soieries pailletées d'or, à
stores transparents où des perles de verre semblaient des gouttes d'eau,
à éventails cloués aux murs pour maintenir les étoffes, avec ses écrans,
ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes véritables, tous ses
menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de nacre et
de bronze, avait l'aspect prétentieux et maniéré que donnent les mains
inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le plus de tact,
de goût et d'éducation artiste. Ce fut celle cependant qu'on admira le
plus. Pierre seul fit des réserves avec une ironie un peu amère dont son
frère se sentit blessé.

Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gâteaux
s'élevaient en monuments.

On n'avait guère faim; on suça les fruits et on grignota les pâtisseries
plutôt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme Rosémilly
demanda la permission de se retirer.

Il fut décidé que le père Roland l'accompagnerait à sa porte et
partirait immédiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence
de la bonne, jetterait son coup d'oeil de mère sur le logis afin que son
fils ne manquât de rien.

--Faut-il revenir te chercher? demanda Roland.

Elle hésita, puis répondit:

--Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramènera.

Dès qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gâteaux,
le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise à Jean;
puis elle passa dans la chambre à coucher, entr'ouvrit le lit, regarda
si la carafe était remplie d'eau fraîche et la fenêtre bien fermée.

Pierre et Jean étaient demeurés dans le petit salon, celui-ci encore
froissé de la critique faite sur son goût, et celui-là de plus en plus
agacé de voir son frère dans ce logis.

Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout à coup se
leva:

--Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vanné ce soir, les
excursions ne lui réussissent pas.

Jean se sentit soulevé soudain par une de ces promptes et furieuses
colères de débonnaires blessés au coeur.

Le souffle lui manquait tant son émotion était vive, et il balbutia:

--Je te défends désormais de dire «la veuve» quand tu parleras de Mme
Rosémilly.

Pierre se tourna vers lui, hautain:

--Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?

Jean aussitôt s'était dressé:

--Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manières envers moi.

Pierre ricana:

--Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosémilly?

--Sache que Mme Rosémilly va devenir ma femme.

L'autre rit plus fort:

--Ah! ah! très bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai
plus l'appeler «la veuve». Mais tu as pris une drôle de manière pour
m'annoncer ton mariage.

--Je te défends de plaisanter ... tu entends ... je te le défends.

Jean s'était approché, pâle, la voix tremblante, exaspéré de cette
ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie.

Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait eu lui
de colères impuissantes, de rancunes écrasées, de révoltes domptées
depuis quelque temps et de désespoir silencieux, lui montant à la tête,
l'étourdit comme un coup de sang.

--Tu oses? ... Tu oses? ... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends,
je te l'ordonne.

Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant,
dans ce trouble d'esprit où nous jette la fureur, la chose, la phrase,
le mot, qui pourrait blesser son frère jusqu'au coeur.

Il reprit, en s'efforçant de se maîtriser pour bien frapper, de ralentir
sa parole pour la rendre plus aiguë:

--Voilà longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour où tu as
commencé à dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me faisait
mal.

Pierre poussa un de ces rires stridents et méprisants qui lui étaient
familiers:

--Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi! ... moi? ... moi? ... moi? ... et de
quoi? ... de quoi, mon Dieu? ... do ta figure ou de ton esprit? ...

Mais Jean sentit bien qu'il avait touché la plaie de cette âme.

--Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu
furieux quand tu as vu que cette femme me préférait et qu'elle ne
voulait pas de toi.

Pierre bégayait, exaspéré de cette supposition:

--Moi ... moi... jaloux de toi? à cause de cette cruche, de cette dinde,
de cette oie grasse? ...

Jean qui voyait porter ses coups reprit:

--Et le jour où tu as essayé de ramer plus fort que moi, dans la
_Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir?
Mais tu crèves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrivée, tu
es devenu enragé, et tu m'as détesté, et tu l'as montré de toutes les
manières, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une heure
sans cracher la bile qui t'étouffe.

Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrésistible de sauter
sur son frère et de le prendre à la gorge:

--Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune.

Jean s'écria:

--Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot à mon
père, à ma mère ou à moi, où elle n'éclate. Tu feins de me mépriser
parce que tu es jaloux! tu cherches querelle à tout le monde parce que
tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus,
tu es devenu venimeux, tu tortures notre mère comme si c'était sa faute!
...

Pierre avait reculé jusqu'à la cheminée, la bouche entr'ouverte, l'oeil
dilaté, en proie à une de ces folies de rage qui font commettre des
crimes.

Il répéta d'une voix plus basse, mais haletante:

--Tais-toi, tais-toi donc!

--Non. Voilà longtemps que je voulais te dire ma pensée entière; tu m'en
donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le sais et tu
la railles devant moi, tu me pousses à bout; tant pis pour toi. Mais je
casserai tes dents de vipère, moi! Je te forcerai à me respecter.

--Te respecter, toi?

--Oui, moi!

--Te respecter ... toi ... qui nous as tous déshonorés, par ta cupidité!

--Tu dis? Répète ... répète? ...

--Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour
le fils d'un autre.

Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l'insinuation
qu'il pressentait:

--Comment? Tu dis ... répète encore?

--Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte,
que tu es le fils de l'homme qui t'a laissé sa fortune. Eh bien! un
garçon propre n'accepte pas l'argent qui déshonore sa mère.

--Pierre ... Pierre ... Pierre ... y songes-tu? ... Toi ... c'est toi
... toi ... qui prononces cette infamie?

--Oui ... moi ... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crève de
chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours
à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que
je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de
honte et de douleur, car j'ai deviné d'abord et je sais maintenant.

--Pierre ... Tais-toi ... Maman est dans la chambre à côté! Songe
qu'elle peut nous entendre ... qu'elle nous entend ...

Mais il fallait qu'il vidât son coeur! et il dit tout, ses soupçons,
ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait
encore une fois disparu.

Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases
d'halluciné.

Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce
voisine. Il parlait comme si personne ne l'écoutait, parce qu'il devait
parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa
plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de
crever, éclaboussant tout le monde. Il s'était mis à marcher comme il
faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant,
dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des
retours de haine contre lui-même, il parlait comme s'il eût confessé
sa misère et la misère des siens, comme s'il eût jeté sa peine à l'air
invisible et sourd où s'envolaient ses paroles.

Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l'énergie aveugle de son
frère, s'était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que
leur mère les avait entendus.

Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle
n'était point revenue; donc elle n'avait pas osé.

Pierre tout à coup frappant du pied, cria:

--Tiens, je suis un cochon d'avoir dit ça!

Et il s'enfuit, nu-tête, dans l'escalier.

Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, réveilla
Jean de la torpeur profonde où il était tombé. Quelques secondes
s'étaient écoulées, plus longues que des heures, et son âme s'était
engourdie dans un hébétement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui faudrait
penser tout à l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant même plus
comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lâcheté.
Il était de la race des temporiseurs qui remettent toujours au
lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une
résolution, il cherchait encore, par instinct, à gagner quelques
moments.

Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, après les
vociférations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec
cette lumière vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si fort
tout à coup qu'il eut envie de se sauver aussi.

Alors il secoua sa pensée, il secoua son coeur, et il essaya de
réfléchir.

Jamais il n'avait rencontré une difficulté dans sa vie. Il est des
hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses
classes avec soin, pour n'être pas puni, et terminé ses études de droit
avec régularité parce que son existence était calme. Toutes les choses
du monde lui paraissaient naturelles sans éveiller autrement son
attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par tempérament,
n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette
catastrophe, comme un homme qui tombe à l'eau sans avoir jamais nagé.

Il essaya de douter d'abord. Son frère avait menti par haine, et par
jalousie?

Et pourtant, comment aurait-il été assez misérable pour dire de leur
mère une chose pareille s'il n'avait pas été lui-même égaré par le
désespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, dans les
nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris
de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux
qu'ils étaient irrésistibles, aussi irrécusables que la certitude.

Il demeurait trop écrasé pour faire un mouvement ou pour avoir une
volonté. Sa détresse devenait intolérable; et il sentait que, derrière
la porte, sa mère était là qui avait tout entendu et qui attendait.

Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas
un soupir ne révélait la présence d'un être derrière cette planche. Se
serait-elle sauvée? Mais par où? Si elle s'était sauvée ... elle avait
donc sauté de la fenêtre dans la rue!

Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il
enfonça plutôt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.

Elle semblait vide. Une seule bougie l'éclairait, posée sur la commode.

Jean s'élança vers la fenêtre, elle était fermée, avec les volets clos.
Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il
s'aperçut que les rideaux du lit avaient été tirés. Il y courut et les
ouvrit. Sa mère était étendue sur sa couche, la figure enfouie dans
l'oreiller qu'elle avait ramené de ses deux mains crispées sur sa tête,
pour ne plus entendre.

Il la crut d'abord étouffée. Puis, l'ayant saisie par les épaules, il
la retourna sans qu'elle lâchât l'oreiller qui lui cachait le visage et
qu'elle mordait pour ne pas crier.

Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispés, lui communiqua
la secousse de son indicible torture. L'énergie et la force dont elle
retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflée de plumes,
sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vît
point et ne lui parlât pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il
reçut, jusqu'à quel point on peut souffrir. Et son coeur, son simple
coeur, fut déchiré de pitié. Il n'était pas un juge, lui, même un juge
miséricordieux, il était un homme plein de faiblesse et un fils plein de
tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il ne
raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains
le corps inerte de sa mère, et ne pouvant arracher l'oreiller de sa
figure, il cria, en baisant sa robe:

--Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!

Elle aurait semblé morte si tous ses membres n'eussent été parcourus
d'un frémissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue.
Il répétait:

--Maman, maman, écoute-moi. Ça n'est pas vrai. Je sais bien que ça n'est
pas vrai.

Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout à coup elle sanglota dans
l'oreiller. Alors tous ses nerfs se détendirent, ses muscles raidis
s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lâchèrent la toile; et il lui
découvrit la face.

Elle était toute pâle, toute blanche, et de ses paupières fermées on
voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlacée par le cou, il lui
baisa les yeux, lentement, par grands baisers désolés qui se mouillaient
à ses larmes, et il disait toujours:

--Maman, ma chère maman, je sais bien que ça n'est pas vrai. Ne pleure
pas, je le sais! Ça n'est pas vrai!

Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de
courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:

--Non, c'est vrai, mon enfant.

Et ils restèrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques
instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tête
pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit:

--C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me croirais
pas, si je mentais.

Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba à genoux près
du lit en murmurant:

--Tais-toi, maman, tais-toi.

Elle s'était levée, avec une résolution et une énergie effrayantes.

--Mais je n'ai plus rien à te dire, mon enfant, adieu.

Et elle marcha vers la porte.

Il la saisit à pleins bras, criant:

--Qu'est-ce que tu fais, maman, où vas-tu?

--Je ne sais pas ... est-ce que je sais ... je n'ai plus rien à faire
... puisque je suis toute seule.

Elle se débattait pour s'échapper. La retenant, il ne trouvait qu'un mot
à lui répéter:

--Maman ... maman ... maman...

Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette étreinte:

--Mais non, mais non, je ne suis plus la mère maintenant, je ne suis
plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus ni
père ni mère, mon pauvre enfant ... adieu.

Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait
jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force,
puis s'agenouillant et formant une chaîne de ses bras:

--Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je
te garde toujours, tu es à moi.

Elle murmura d'une voix accablée:

--Non, mon pauvre garçon, ça n'est plus possible. Ce soir tu pleures, et
demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus.

Il répondit avec un si grand élan de si sincère amour:--Oh! moi? moi?
Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tête
par les cheveux, à pleines mains, l'attira avec violence et le baisa
éperdument à travers la figure.

Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant,
à travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, tout bas,
dans l'oreille:

--Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et
tu te trompes. Tu m'as pardonné ce soir, et ce pardon-là m'a sauvé la
vie; mais il ne faut plus que tu me voies.

Il répéta, en l'étreignant:

--Maman, ne dis pas ça!

--Si, mon petit, il faut que je m'en aille.

Je ne sais pas où, ni comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais
il le faut. Je n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu?

Alors, à son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille:

--Ma petite mère, tu resteras, parce je le veux, parce que j'ai besoin
de toi. Et tu vas me jurer de m'obéir, tout de suite.

--Non, mon enfant.

--Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut.

--Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous à
l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-là, depuis un mois.
Tu es attendri, mais quand ce sera passé, quand tu me regarderas comme
me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit! ... Oh!
... mon petit Jean, songe ... songe que je suis ta mère! ...

--Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi.

--Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir
tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes yeux
fassent baisser les miens.

--Ça n'est pas vrai, maman.

--Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de
ton pauvre frère, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque
je devine son pas dans la maison, mon coeur saute à briser ma poitrine,
lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'évanouir. Je t'avais
encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu
que je pourrais vivre entre vous deux?

--Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus.

--Oh! oh! comme si c'était possible!

--Oui, c'est possible.

--Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frère et toi? Est-ce
que vous n'y penserez plus, vous?

--Moi. Je te le jure!

--Mais tu y penseras à toutes les heures du jour.

--Non, je te le jure. Et puis, écoute: si tu pars, je m'engage et je me
fais tuer.

Elle fut bouleversée par cette menace puérile et étreignit Jean en le
caressant avec une tendresse passionnée. Il reprit:

--Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, sois
raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me promettre
huit jours? Tu ne peux pas me refuser ça?

Elle posa ses deux mains sur les épaules de Jean, et le tenant à la
longueur de ses bras:

--Mon enfant ... tâchons d'être calmes et de ne pas nous attendrir.
Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur
tes lèvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frère,
si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les
siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je
te suis odieuse comme à lui ... une heure après, tu entends, une heure
après ... je serais partie pour toujours.

--Maman, je te jure ...

--Laisse-moi parler ... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une
créature peut souffrir. A partir du moment où j'ai compris que ton
frère, que mon autre fils me soupçonnait, et qu'il devinait, minute par
minute, la vérité, tous les instants de ma vie ont été un martyre qu'il
est impossible de t'exprimer.

Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture emplit
de larmes les yeux de Jean.

Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.

--Laisse-moi ... écoute ... j'ai encore tant de choses à te dire pour
que tu comprennes ... mais tu ne comprendras pas ... c'est que ... si je
devais rester ... il faudrait ... Non, je ne peux pas! ...

--Dis, maman, dis.

--Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas trompé ... Tu veux que je
reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions nous
voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journée dans la
maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver
ton frère derrière elle, pour cela il faut, non pas que tu me
pardonnes,--rien ne fait plus do mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en
veuilles pas de ce que j'ai fait ... Il faut que tu te sentes assez
fort, assez différent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le
fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mépriser! ... Moi j'ai
assez souffert ... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux
plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps ... Mais tu ne
pourras jamais comprendre ça, toi! Pour que nous puissions encore vivre
ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai
été la maîtresse de ton père, j'ai été encore plus sa femme, sa vraie
femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette
rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai
toujours, que je n'ai aimé que lui, qu'il a été toute ma vie, toute ma
joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi,
pendant si longtemps! Écoute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je
n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas
rencontré, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de
ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui dois
tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frère et toi.
Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais
aimé rien, rien connu, rien désiré, je n'aurais pas seulement pleuré,
car j'ai pleuré, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleuré, depuis que nous
sommes venus ici. Je m'étais donnée à lui tout entière, corps et âme,
pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai été sa
femme comme il a été mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour
l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il était toujours
bon et prévenant, mais je n'étais plus pour lui ce que j'avais été.
C'était fini! Oh! que j'ai pleuré! ... Comme c'est misérable et
trompeur, la vie!.. Il n'y a rien qui dure ... Et nous sommes arrivés
ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu ... Il
promettait dans toutes ses lettres! ... Je l'attendais toujours! ...
et je ne l'ai plus revu! ... et voilà qu'il est mort! ... Mais il nous
aimait encore puisqu'il a pensé à toi. Moi je l'aimerai jusqu'à mon
dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu
es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi!
Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que
tu acceptes d'être son fils et que nous parlions de lui quelquefois,
et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions à lui quand nous nous
regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il
est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que tu
décideras: Jean répondit d'une voix douce:

--Reste, maman.

Elle le serra dans ses bras et se remit à pleurer; puis elle reprit, la
joue contre sa joue:

--Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui?

Jean murmura:

--Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprès de lui.

Au souvenir de l'aîné elle fut crispée d'angoisse.

--Non, je ne puis plus, non! non!

Et se jetant sur le coeur de Jean, elle s'écria, l'âme en détresse:

--Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je ne
sais pas ... trouve ... sauve-moi!

--Oui, maman, je chercherai.

--Tout de suite ... il faut ... Tout de suite ... ne me quitte pas! J'ai
si peur de lui ... si peur!

--Oui, je trouverai. Je te promets.

--Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand
je le vois.

Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille:

--Garde-moi ici, chez toi.

Il hésita, réfléchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger de
cette combinaison.

Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments
précis son affolement et sa terreur.

--Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire
demain à Roland que je me suis trouvée malade.

--Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentré. Voyons, aie du
courage. J'arrangerai tout, je te le promets, dès demain. Je serai
à neuf heures à la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te
reconduire.

--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin,
craintif et reconnaissant.

Elle essaya de se lever; mais la secousse avait été trop forte; elle ne
pouvait encore se tenir sur ses jambes.

Alors il lui fit boire de l'eau sucrée, respirer de l'alcali, et il lui
lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brisée et
soulagée comme après un accouchement.

Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand
ils passèrent à l'hôtel de ville.

Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: «Adieu, maman,
bon courage.»

Elle monta, à pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa chambre,
se dévêtit bien vite, et se glissa, avec l'émotion retrouvée des
adultères anciens, auprès de Roland qui ronflait.

Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir.



VIII


Quand il fut rentré dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan,
car les chagrins et les soucis qui donnaient à son frère des envies de
courir et de fuir comme une bête chassée, agissant diversement sur sa
nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait
mou à ne plus faire un mouvement, à ne pouvoir gagner son lit, mou de
corps et d'esprit, écrasé et désolé. Il n'était point frappé, comme
l'avait été Pierre, dans la pureté de son amour filial, dans cette
dignité secrète qui est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accablé par
un coup du destin qui menaçait en même temps ses intérêts les plus
chers.

Quand son âme enfin se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie
ainsi qu'une eau battue et remuée, il envisagea la situation qu'on
venait de lui révéler. S'il eût appris de toute autre manière le secret
de sa naissance, il se serait assurément indigné et aurait ressenti un
profond chagrin; mais après sa querelle avec son frère, après cette
délation violente et brutale ébranlant ses nerfs, l'émotion poignante
de la confession de sa mère le laissa sans énergie pour se révolter. Le
choc reçu par sa sensibilité avait été assez fort pour emporter, dans un
irrésistible attendrissement, tous les préjugés et toutes les saintes
susceptibilités de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un
homme de résistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins
contre lui-même; il se résigna donc, et par un penchant instinctif, par
un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta
aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et
l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables, et, pour les
écarter, il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité.
Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût
tranchée, car il avait aussi par instants ce besoin impérieux des
solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles,
incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs
à démêler et à étudier les situations compliquées, les questions d'ordre
intime, dans les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les
conséquences prochaines de l'état d'âme de son frère. Malgré lui il en
envisageait les suites à un point de vue presque professionnel, comme
s'il eût réglé les relations futures de clients après une catastrophe
d'ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait
impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez lui, mais il était
encore inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit
que son fils aîné.

Et longtemps il médita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant
des combinaisons sans trouver rien qui pût le satisfaire.

Mais une idée soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reçue, un
honnête homme la garderait-il?

Il se répondit: «Non» d'abord, et se décida à la donner aux pauvres.
C'était dur, tant pis, il vendrait son mobilier et travaillerait comme
un autre, comme travaillent tous ceux qui débutent. Cette résolution
virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser
son front contre les vitres. Il avait été pauvre, il redeviendrait
pauvre. Il n'en mourrait pas, après tout. Ses yeux regardaient le bec de
gaz qui brûlait en face de lui de l'autre côté de la rue. Or, comme une
femme attardée passait sur le trottoir, il songea brusquement à Mme
Rosémilly, et il reçut au coeur la secousse des émotions profondes nées
en nous d'une pensée cruelle. Toutes les conséquences désespérantes de
sa décision lui apparurent en même temps. Il devrait renoncer à épouser
cette femme, renoncer au bonheur, renoncer à tout. Pouvait-il agir
ainsi, maintenant qu'il s'était engagé vis-à-vis d'elle? Elle l'avait
accepté le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; mais
avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne
valait-il pas mieux garder cet argent comme un dépôt qu'il restituerait
plus tard aux indigents?

Et dans son âme où l'égoïsme prenait des masques honnêtes, tous les
intérêts déguisés luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers
cédaient la place aux raisonnements ingénieux, puis reparaissaient, puis
s'effaçaient de nouveau.

Il revint s'asseoir, cherchant un motif décisif, un prétexte
tout-puissant pour fixer ses hésitations et convaincre sa droiture
native. Vingt fois déjà il s'était posé cette question: «Puisque je suis
le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas
naturel que j'accepte aussi son héritage?» Mais cet argument ne pouvait
empêcher le «non» murmuré par la conscience intime.

Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais
cru être mon père, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son
vivant, ni après sa mort. Ce ne serait ni digne ni équitable. Ce serait
voler mon frère.»

Cette nouvelle manière de voir l'ayant soulagé, ayant apaisé sa
conscience, il retourna vers la fenêtre.

«Oui, se disait-il, il faut que je renonce à l'héritage de ma famille,
que je le laisse à Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant
de son père. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je garde
l'argent de mon père à moi?»

Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s'étant
décidé à l'abandonner intégralement, il consentit donc et se résigna
à garder celle de Maréchal, car en repoussant l'une et l'autre il se
trouverait réduit à la pure mendicité.

Cette affaire délicate une fois réglée, il revint à la question de la
présence de Pierre dans la famille. Comment l'écarter? Il désespérait de
découvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur entrant au
port sembla lui jeter une réponse en lui suggérant une idée.

Alors il s'étendit tout habillé sur son lit et rêvassa jusqu'au jour.

Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'exécution de son projet
était possible. Puis, après quelques démarches et quelques visites, il
se rendit à la maison de ses parents. Sa mère l'attendait enfermée dans
sa chambre.

--Si tu n'étais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais osé descendre.

On entendit aussitôt Roland qui criait dans l'escalier:

--On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien!

On ne répondit pas, et il hurla:

--Joséphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites?

La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:

--V'la, M'sieu, qué qui faut?

--Où est Madame?

--Madame est en haut avec M'sieu Jean!

Alors il vociféra en levant la tête vers l'étage supérieur:

--Louise?

Mme Roland entr'ouvrit la porte et répondit:

--Quoi? mon ami.

--On ne mange donc pas, nom d'un chien!

--Voilà, mon ami, nous venons. Et elle descendit, suivie de Jean.

Roland s'écria en apercevant le jeune homme:

--Tiens, te voilà, toi! Tu t'embêtes déjà dans ton logis.

--Non, père, mais j'avais à causer avec maman ce matin.

Jean s'avança, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur
ses doigts l'étreinte paternelle du vieillard, une émotion bizarre et
imprévue le crispa, l'émotion des séparations et des adieux sans espoir
de retour.

Mme Roland demanda:

--Pierre n'est pas arrivé?

Son mari haussa les épaules:

--Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commençons sans lui.

Elle se tourna vers Jean:

--Tu devrais aller le chercher, mon enfant; ça le blesse quand on ne
l'attend pas.

--Oui, maman, j'y vais. Et le jeune homme sortit.

Il monta l'escalier, avec la résolution fiévreuse d'un craintif qui va
se battre.

Quand il eut heurté la porte, Pierre répondit:

--Entrez.

Il entra.

L'autre écrivait, penché sur sa table.

--Bonjour, dit Jean.

Pierre se leva.

--Bonjour.

Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'était passé.

--Tu ne descends pas déjeuner?

--Mais ... c'est que ... j'ai beaucoup à travailler.

La voix de l'aîné tremblait, et son oeil anxieux demandait au cadet ce
qu'il allait faire.

--On t'attend.

--Ah! est-ce que ... est-ce que notre mère est en bas? ...

--Oui. c'est même elle qui m'a envoyé te chercher.

--Ah! alors ... je descends.

Devant la porte de la salle il hésita à se montrer le premier; puis il
l'ouvrit d'un geste saccadé, et il aperçut son père et sa mère assis à
table, face à face.

Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un mot,
et s'étant penché il lui tendit son front à baiser comme il faisait
depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis.
Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les
lèvres sur sa peau, et il se redressa, le coeur battant, après ce
simulacre de caresse.

Il se demandait: «Que se sont-ils dit, après mon départ?»

Jean répétait avec tendresse «mère» et «chère maman», prenait soin
d'elle, la servait et lui versait à boire. Pierre alors comprit qu'ils
avaient pleuré ensemble, mais il ne put pénétrer leur pensée! Jean
croyait-il sa mère coupable ou son frère un misérable?

Et tous les reproches qu'il s'était faits d'avoir dit l'horrible chose
l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la
bouche, l'empêchant de manger et de parler.

Il était envahi maintenant par un besoin de fuir intolérable, de quitter
cette maison qui n'était plus sienne, ces gens qui ne tenaient plus
à lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir sur
l'heure, n'importe où, sentant que c'était fini, qu'il ne pouvait plus
rester près d'eux, qu'il les torturerait toujours malgré lui, rien
que par sa présence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un
insoutenable supplice.

Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'écoutant pas, n'entendait
point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frère
et prit garde au sens des paroles.

Jean disait:

--Ce sera, paraît-il, le plus beau bâtiment de leur flotte On parle
de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois
prochain.

Roland s'étonnait:

--Déjà! Je croyais qu'il ne serait pas en état de prendre la mer cet
été.

--Pardon; on a poussé les travaux avec ardeur pour que la première
traversée ait lieu avant l'automne. J'ai passé ce matin aux bureaux de
la Compagnie et j'ai causé avec un des administrateurs.

--Ah! ah! lequel?

--M. Marchand, l'ami particulier du président du conseil
d'administration.

--Tiens, tu le connais?

--Oui. Et puis j'avais un petit service à lui demander.

--Ah! alors tu me feras visiter en grand détail la _Lorraine_ dès
qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas?

--Certainement, c'est très facile!

Jean paraissait hésiter, chercher ses phrases, poursuivre une
introuvable transition. Il reprit:--En somme, c'est une vie très
acceptable qu'on mène sur ces grands transatlantiques. On passe plus de
la moitié des mois à terre dans deux villes superbes, New-York et le
Havre, et le reste en mer avec des gens charmants. On peut même faire
là des connaissances très agréables et très utiles pour plus tard, oui,
très utiles, parmi les passagers. Songe que le capitaine, avec les
économies sur le charbon, peut arriver à vingt-cinq mille francs par an,
sinon plus ...

Roland fit un «bigre!» suivi d'un sifflement, qui témoignaient d'un
profond respect pour la somme et pour le capitaine.

Jean reprit:

--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le médecin a
cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, éclairage,
chauffage, service, etc., etc. Ce qui équivaut à dix mille au moins,
c'est très beau.

Pierre, qui avait levé les yeux, rencontra ceux de son frère, et le
comprit.

Alors, après une hésitation, il demanda:

--Est-ce très difficile à obtenir, les places de médecin sur un
transatlantique?

--Oui et non. Tout dépend des circonstances et des protections.

Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:

--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_?

--Oui, le sept. Et ils se turent.

Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer
comme médecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait
peut-être. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien à sa
famille. Il avait dû, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant
il ne tendait plus la main devant sa mère! Il n'avait donc aucune
ressource, hors celle-là, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain
de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre
toit. Il dit alors, en hésitant un peu:

--Si je pouvais, je partirais volontiers là-dessus, moi.

Jean demanda:

--Pourquoi ne pourrais-tu pas?

--Parce que je ne connais personne à la Compagnie transatlantique.

Roland demeurait stupéfait:

--Et tous tes beaux projets de réussite, que deviennent-ils?

Pierre murmura:

--Il y a des jours où il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux
meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un début, un moyen d'amasser
quelques milliers de francs pour m'établir ensuite.

Son père, aussitôt, fut convaincu:

--Ça, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de côté six ou sept mille
francs, qui bien employés te mèneront loin. Qu'en penses-tu, Louise?

Elle répondit d'une voix basse, presque inintelligible:

--Je pense que Pierre a raison.

Roland s'écria:

--Mais je vais en parler à M. Poulin, que je connais beaucoup! Il
est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la
Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime avec un des
vice-présidents.

Jean demandait à son frère:

--Veux-tu que je tâte aujourd'hui même M. Marchand?

--Oui, je veux bien.

Pierre reprit, après avoir songé quelques instants:

--Le meilleur moyen serait peut-être encore d'écrire à mes maîtres de
l'Ecole de médecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent
sur ces bateaux-là des sujets médiocres. Des lettres très chaudes des
professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel enlèveraient la
chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il
suffirait de faire présenter ces lettres par ton ami M. Marchand au
conseil d'administration.

Jean approuvait tout à fait:

--Ton idée est excellente, excellente!

Et il souriait, rassuré, presque content, sûr du succès, étant incapable
de s'affliger longtemps.

--Tu vas leur écrire aujourd'hui même, dit-il.

--Tout à l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de café ce
matin, je suis trop nerveux.

Il se leva et sortit.

Alors Jean se tourna vers sa mère:

--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais?

--Rien ... Je ne sais pas.

--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosémilly?

--Mais ... oui ... oui ...

--Tu sais ... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui.

--Oui ... oui ... C'est vrai.

--Pourquoi ça, indispensable?--demanda Roland, habitué d'ailleurs à ne
jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.

--Parce que je lui ai promis d'y aller.

--Ah! très bien. C'est différent, alors.

Et il se mit à bourrer sa pipe, tandis que la mère et le fils montaient
l'escalier pour prendre leurs chapeaux.

Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:

--Veux-tu mon bras, maman?

Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher côte
à côte. Elle accepta et s'appuya sur lui.

Ils ne parlèrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:

--Tu vois que Pierre consent parfaitement à s'en aller.

Elle murmura:

--Le pauvre garçon!

--Pourquoi ça, le pauvre garçon? Il ne sera pas malheureux du tout sur
la _Lorraine_.

--Non ... je sais bien, mais je pense à tant de choses.

Longtemps elle songea, la tête baissée, marchant du même pas que son
fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure
une longue et secrète pensée:

--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on
est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard.

Il dit, très bas:

--Ne parle plus de ça, maman.

--Est-ce possible? j'y pense tout le temps.

--Tu oublieras.

Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:

--Ah! comme j'aurais pu être heureuse en épousant un autre homme!

A présent, elle s'exaspérait contre Roland, rejetant sur sa laideur, sur
sa bêtise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et l'aspect
commun de sa personne toute la responsabilité de sa faute et de son
malheur. C'était à cela, à la vulgarité de cet homme, qu'elle devait de
l'avoir trompé, d'avoir désespéré un de ses fils et fait à l'autre la
plus douloureuse confession dont pût saigner le coeur d'une mère.

Elle murmura: «C'est si affreux pour une jeune fille d'épouser un mari
comme le mien.» Jean ne répondait pas. Il pensait à celui dont il avait
cru jusqu'ici être le fils, et peut-être la notion confuse qu'il portait
depuis longtemps de la médiocrité paternelle, l'ironie constante de son
frère, l'indifférence dédaigneuse des autres et jusqu'au mépris de la
bonne pour Roland avaient-ils préparé son âme à l'aveu terrible de sa
mère. Il lui en coûtait moins d'être le fils d'un autre; et après
la grande secousse d'émotion de la veille, s'il n'avait pas eu le
contre-coup de révolte, d'indignation et de colère redouté par Mme
Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de
se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.

Ils étaient arrivés devant la maison de Mme Rosémilly.

Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxième étage d'une
grande construction qui lui appartenait. De ses fenêtres on découvrait
toute la rade du Havre.

En apercevant Mme Roland qui entrait la première, au lieu de lui tendre
les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle
devinait l'intention de sa démarche.

Le mobilier du salon, en velours frappé, était toujours recouvert
de housses. Les murs, tapissés de papier à fleurs, portaient
quatre gravures achetées par le premier mari, le capitaine. Elles
représentaient des scènes maritimes et sentimentales. On voyait sur la
première la femme d'un pêcheur agitant un mouchoir sur une côte, tandis
que disparaît à l'horizon la voile, qui emporte son homme. Sur la
seconde, la même femme, à genoux sur la même côte, se tord les bras en
regardant au loin, sous un ciel plein d'éclairs, sur une mer de vagues
invraisemblables, la barque de l'époux qui va sombrer.

Les deux autres gravures représentaient des scènes analogues dans une
classe supérieure de la société.

Une jeune femme blonde rêve, accoudée sur le bordage d'un grand paquebot
qui s'en va. Elle regarde la côte déjà lointaine d'un oeil mouillé de
larmes et de regrets.

Qui a-t-elle laissé derrière elle?

Puis, la même jeune femme assise près d'une fenêtre ouverte sur l'Océan
est évanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux
sur le tapis.

Il est donc mort, quel désespoir!

Les visiteurs, généralement, étaient émus et séduits par la tristesse
banale de ces sujets transparents et poétiques. On comprenait tout de
suite, sans explication, et sans recherche, et on plaignait les pauvres
femmes, bien qu'on ne sût pas au juste la nature du chagrin de la plus
distinguée. Mais ce doute même aidait à la rêverie. Elle avait dû perdre
son fiancé! L'oeil, dès l'entrée, était attiré invinciblement vers ces
quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en écartait
que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre
expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il
se dégageait surtout du dessin net, bien fini, soigné distingué à la
façon, d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une
sensation de propreté et de rectitude qu'accentuait encore le reste de
l'ameublement.

Les sièges demeuraient rangés suivant un ordre invariable, les uns
contre la muraille, les autres autour du guéridon. Les rideaux blancs,
immaculés, avaient des plis si droits et si réguliers qu'on avait envie
de les friper un peu; et jamais un grain de poussière ne ternissait le
globe où la pendule dorée, de style Empire, une mappemonde portée par
Atlas agenouillé, semblait mûrir comme un melon d'appartement.

Les deux femmes en s'asseyant modifièrent un peu la place normale de
leurs chaises.

--Vous n'êtes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland.

--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatiguée.

Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mère, tout le
plaisir qu'elle avait pris à cette excursion et à cette pêche.

--Vous savez, disait-elle, que j'ai mangé ce matin mes salicoques. Elles
étaient délicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour ou
l'autre cette partie-là ...

Le jeune homme l'interrompit:

--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la première?

--Comment ça? Mais il me semble qu'elle est finie.

--Oh! Madame, j'ai fait, de mon côté, dans ce rocher de Saint-Jouin, une
pêche que je veux aussi rapporter chez moi.

Elle prit un air naïf et malin:

--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouvé?

--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a pas
changé d'avis ce matin.

Elle se mit à sourire:

--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi.

Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, où elle fit tomber
la sienne d'un geste vif et résolu. Et il demanda:

--Le plus tôt possible, n'est-ce pas?

--Quand vous voudrez.

--Six semaines?

--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mère?

Mme Roland répondit avec un sourire un peu mélancolique:

--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien
voulu Jean, car vous le rendrez très heureux.

--On fera ce qu'on pourra, maman.

Un peu attendrie, pour la première fois, Mme Rosémilly se leva et,
prenant à pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant;
et sous cette caresse nouvelle une émotion puissante gonfla le coeur
malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle éprouvait.
C'était triste et doux en même temps. Elle avait perdu un fils, un grand
fils, et on lui rendait à la place une fille, une grande fille.

Quand elles se retrouvèrent face à face, sur leurs sièges, elles se
prirent les mains, et restèrent ainsi, se regardant et se souriant,
tandis que Jean semblait presque oublié d'elles.

Puis elles parlèrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer
pour ce prochain mariage, et quand tout fut décidé, réglé, Mme Rosémilly
parut soudain se souvenir d'un détail et demanda:

--Vous avez consulté M. Roland, n'est-ce pas?

La même rougeur couvrit soudain les joues de la mère et du fils. Ce fut
la mère qui répondit:

--Oh! non, c'est inutile!

Puis elle hésita, sentant qu'une explication était nécessaire, et elle
reprit:

--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce que
nous avons décidé.

Mme Rosémilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel,
car le bonhomme comptait si peu.

Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils:

--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.

Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'épouvante de sa maison.

Ils entrèrent chez Jean.

Dès qu'elle sentit la porte fermée derrière elle, elle poussa un gros
soupir comme si cette serrure l'avait mise en sûreté; puis, au lieu de
se reposer, comme elle l'avait dit, elle commença à ouvrir les
armoires, à vérifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et
des chaussettes. Elle changeait l'ordre établi pour chercher des
arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage à son oeil de
ménagère; et quand elle eut disposé les choses à son gré, aligné les
serviettes, les caleçons et les chemises sur leurs tablettes spéciales,
divisé tout le linge en trois classes principales, linge de corps, linge
de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son oeuvre,
et elle dit:

--Jean, viens donc voir comme c'est joli.

Il se leva et admira pour lui faire plaisir.

Soudain, comme il s'était rassis, elle s'approcha de son fauteuil à pas
légers, par derrière, et, lui enlaçant le cou de son bras droit, elle
l'embrassa en posant sur la cheminée un petit objet enveloppé dans un
papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.

Il demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Comme elle ne répondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du
cadre:

--Donne! dit-il.

Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires.
Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant
l'appartement, alla l'enfermer à double tour, dans le tiroir de son
bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses
yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante:

--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine.
Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me
rendre compte.



IX


Les lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot,
Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le
Mme Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au
conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge
au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au
maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.

Il se trouvait que le médecin de la _Lorraine_ n'était pas encore
désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours.

Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un
matin, comme il finissait sa toilette.

Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa
peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu
par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par
l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.

Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et
réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère
l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les
dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir
dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et
cependant il était soulagé d'avoir parlé.

Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son
frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante
et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se
demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié?
Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il
ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus
d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions.

Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la présenta,
le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande tendance à se
réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton sérieux, mais
l'âme pleine de joie:

--Je te félicite de tout mon coeur, car je sais qu'il y avait
beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes
professeurs.

Et sa mère baissa la tête en murmurant:

--Je suis bien heureuse que tu aies réussi.

Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se
renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la
_Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de
lui de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y
devait rencontrer.

Le Mme Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une
petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui
ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps.

On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une
grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises
entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des
machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la
rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine
rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros
navire.

Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la rue,
une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces
brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent
dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux et d'impur
comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines.

En ses heures de plus grande souffrance il ne s'était jamais senti
plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure
était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son coeur les
racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette
détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.

Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement
d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a plus
de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales
du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant
dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de l'homme qui
a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était révoltée
contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle
s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé dans la
terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même place, sous
le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver
dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une constante
souffrance.

Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et
engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se
perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher
comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de
jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans
cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il
faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner
aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler par terre. Les
jours de calme il entendrait la trépidation ronflante de l'hélice et
sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, régulière,
exaspérante.

Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement
parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme.

Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée
des gens qui vont s'expatrier.

Il ne se sentait plus au coeur ce mépris hautain, cette haine
dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur
parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté et
consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va
tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de
son départ.

Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour
ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout
de suite à l'aller voir.

Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres
au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa
besogne:

--On ne vous aperçoit plus jamais? dit-il.

Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches
nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant:

--Eh bien! les affaires vont-elles?

Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le
malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait
vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y ordonnaient
point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents
pour cent. Le bonhomme conclut:

--Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si
je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à
cirer des bottes.

Pierre sentit son coeur se serrer, et il se décida brusquement à porter
le coup, puisqu'il le fallait:

--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je
quitte le Havre au commencement du mois prochain.

Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive:

--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là?

--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami.

Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il se
révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui
il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi.

Il bredouilla:

--Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous?

Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser:

--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je
pars comme médecin sur un paquebot transatlantique.

--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre!

--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de
fortune.

Marowsko répétait:

--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de
faim, moi. À mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre
vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal.

Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il
n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté de
cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute à des
événements politiques:

--Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses.

Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut:

--Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait,
il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir.
J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable.

Et il sortit.

--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère.

Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il
avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant
dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait
soupçonner sa mère.

Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain,
se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta
pour retrouver sa rue.

La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de
fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour
de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait,
courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant
pleins de mousse.

Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit,
espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait.

Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'oeil, trottant
menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.

Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut:

--Que désirez-vous, Monsieur?

Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des
consommations servies.

--Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis?

Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée:

--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps
aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez?

--Oui, un bock.

Quand elle l'apporta, il reprit:

--Je viens te faire mes adieux. Je pars.

Elle répondit avec indifférence:

--Ah bah! Où allez-vous?

--En Amérique.

--On dit que c'est un beau pays.

Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler
ce jour-là. Il y avait trop de monde au café!

Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée il vit la
_Perle_ qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. Le
matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, fumaient
leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les
voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.»

Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de s'engourdir
dans une somnolence de brute.

Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever
les yeux sur lui:

--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu
embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé
chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de
choses que je ne connais pas, peut-être?

Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui
fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un ton
très calme qu'il répondit:

--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie.

Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa
mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois
depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si
humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui
demandent grâce.

Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au
port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de
New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine
flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.

Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère qui
l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible.

--Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau?

--Non, merci, tout est fini.

Elle murmura:

--Je désire tant voir ta chambrette.

--Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit.

Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.

Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-là même, ne parla
pendant le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que
sa femme n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait
s'embarquer dessus.

Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent.
Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter
tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain très
changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant
d'aller coucher à bord pour la première fois:

--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?

Roland s'écria:

--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise?

--Mais certainement, dit-elle tout bas.

Pierre reprit:

--Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures et
demie au plus tard.

--Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien
vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des
jetées et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise?

--Oui, certainement.

Roland reprit:

--De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre
le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais
reconnaître les siens dans le tas. Ça te va?

--Mais oui, ça me va. C'est entendu.

Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit et
long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant
à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et surtout
dans son âme. À force d'avoir souffert et fait souffrir les autres,
sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme une lame
émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à quelqu'un
et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à vau-l'eau à la
façon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las
de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et
tâchait d'engourdir son coeur dans l'oubli, comme on tombe dans le
sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du
navire, bruits légers, à peine perceptibles en cette nuit calme du port;
et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne sentait plus aussi que les
tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.

Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de
son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant
les voyageurs de Paris.

Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets,
cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant au
hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué le
capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, il
entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les
coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or
prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues
tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en
velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite où
devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son
luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des
lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'oeil des
millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire
réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué
la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans
l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde
d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écoeurante
que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de
souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut
des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches
superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point
les visages mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette
foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant avec
une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, où ils
espéraient ne point mourir de faim, peut-être.

Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, à
la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée
par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette
existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: «Mais
foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son coeur
fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant supporter
leur vue.

Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans sa
cabine.

--Si tôt, dit-il.

--Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le
temps de te voir un peu.

Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et
il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier,
devenaient tout blancs à présent.

Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite
demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait
passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car
tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient
envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les
salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre tandis
que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du docteur.»

Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les
siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait
leur gêne et leur silence.

Mme Rosémilly voulut enfin parler:

--Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle.

--C'est un hublot, répondit Pierre.

Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux
chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de
fermeture. Roland à son tour demanda:

--Tu as ici même la pharmacie?

Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles qui
portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc.

Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle
contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai cours
de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention.

Roland répétait en remuant la tête:

--Est-ce intéressant cela!

On frappa doucement contre la porte.

--Entrez! cria Pierre.

Et le capitaine Beausire parut.

Il dit, en tendant la main:

--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements.

Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença.

Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui
parvenaient à travers la cloison, et il annonça:

--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la
_Perle_ pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en
pleine mer.

Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la
_Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement:

--Allons, adieu, mon garçon.

Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.

Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle.

Sou mari lui toucha le bras:

--Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre.

Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après
l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot.
Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui
demandant:

--À quand ton mariage?

--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de
tes voyages.

Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré
de public, de porteurs de paquets et de marins.

La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir
d'impatience.

--Adieu, dit Roland toujours pressé.

--Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois
qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai.

Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna.

--Vite, vite, en voiture! criait le père.

Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris
tenait la _Perle_ toute prête à prendre le large.

Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et calmes
d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de l'acier.

Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à
ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets
de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la
_Lorraine_.

La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors
du môle.

Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et
il disait:

--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là,
juste.

Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin
possible. Tout à coup Roland s'écria:

--La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du
bassin.

--Hardi! les enfants, répétait Beausire.

Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.

Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait:

--En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus...
Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle
marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous la
foule qui crie... bravo!... c'est le _Neptune_ qui la tire... je
vois son avant maintenant... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel
bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...

Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent de
ramer; seule Mme Roland ne remua point.

L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air,
devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port.
Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres,
emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la
_Lorraine_!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet
enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus
belle fille.

Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux
murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et
elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau.

--La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit, sur
nous.

Et Beausire, radieux, répétait:

--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur
route?

Jean, tout bas, dit à sa mère:

--Regarde, maman, elle approche.

Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.

La _Lorraine_ arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du
port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée,
annonça:

--Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue.
Attention!

Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant,
passait presque à toucher la _Perle_.

Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit
son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui
jetait à deux mains des baisers d'adieu.

Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit,
effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle
s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.

Jean lui avait pris la main:

--Tu as vu? dit-il.

--Oui, j'ai vu. Comme il est bon!

Et on retourna vers la ville.

--Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.

Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût
fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer
à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce
bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait
plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait
que la moitié de son coeur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi
que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait
jamais plus son enfant.

--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant
un mois?

Elle balbutia:

--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal.

Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite
pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme
Rosémilly, et Roland dit à sa femme:

--Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.

--Oui, répondit la mère.

Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle disait,
elle ajouta:

--Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly.

Le bonhomme fut stupéfait:

--Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly?

--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même.

--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette
affaire-là?

--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d'être
agréé par elle avant de te consulter.

Roland se frottait les mains:

--Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument.

Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François Ier,
sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur
la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fumée grise, si
lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un peu de brume.


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Pierre et Jean" ***

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