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Title: Histoire de France 1305-1364 (Volume 4 of 19)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France 1305-1364 (Volume 4 of 19)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Transcriber's note: Seules les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées.

La note 276 n'étant pas complète dans l'édition utilisée pour ce fichier:
"et s'en iroit en une église qui joignoit près de son hôtel [...] étoit
jà rompu et effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents...";
le texte manquant a été trouvé dans une édition différente: "de son
hôtel[. Mais son hôtel] étoit jà..."]



                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE



                           PAR

                       J. MICHELET



           NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE



                      TOME QUATRIÈME



                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1876

  Tout droit de traduction et de reproduction réservés.



                     HISTOIRE DE FRANCE



PRÉFACE DE 1837


L'ère nationale de la France est le XIVe siècle. Les États Généraux,
le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou se
régularisent. La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel, le
paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des
Anglais.

Cette locution: _Un bon Français_, date du quatorzième siècle.

Jusqu'ici la France était moins France que chrétienté. Dominée, ainsi
que tous les autres États, par la féodalité et par l'Église, elle
restait obscure et comme perdue dans ces grandes ombres... Le jour
venant peu à peu, elle commence à s'entrevoir elle-même.

Sortie à peine de cette nuit poétique du moyen âge, elle est déjà ce
que vous la voyez: peuple, prose, esprit critique, antisymbolique.

Aux prêtres, aux chevaliers, succèdent les légistes; après la foi, la
loi.

Le petit-fils de saint Louis met la main sur le pape et détruit le
Temple. La chevalerie, cette autre religion, meurt à Courtrai, à
Crécy, à Poitiers.

À l'épopée succède la chronique. Une littérature se forme, déjà
moderne et prosaïque, mais vraiment française: point de symboles, peu
d'images; ce n'est que grâce et mouvement.

Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules
poétiques. Cette poésie ne comparaît pas impunément au tribunal des
légistes. Le Parlement, ce grand prosateur, la traduit, l'interprète
et la tue.

Au reste, le droit français avait été de tout temps moins asservi au
symbolisme que celui d'aucun autre peuple. Cette vérité, pour être
négative dans la forme, n'en est pas moins féconde. Nous n'avons point
regret au long chemin par lequel nous y sommes arrivés. Pour apprécier
le génie austère et la maturité précoce de notre droit, il nous a
fallu mettre en face le droit poétique des nations diverses, opposer
la France et le monde.

Cette fois donc, la _symbolique_ du droit[1].--Nous en chercherons le
mouvement, la _dialectique_, lorsque notre drame national sera mieux
noué.

                   [Note 1: Ce volume fut publié, dans sa première
                   édition, en même temps que nos _Origines du droit
                   français, trouvées dans les symboles et
                   formules_.]



LIVRE V



CHAPITRE III

L'OR--LE FISC--LES TEMPLIERS


1305-1307


«L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce
monde. On fait même arriver les âmes en paradis[2].»

                   [Note 2: Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et
                   Isabelle, après son quatrième voyage. (Navarette.)]

L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme
l'avènement de l'or. C'est le Dieu du monde nouveau où nous
entrons.--Philippe le Bel, à peine monté sur le trône, exclut les
prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[3].

                   [Note 3: Philippe le Bel emploie pendant tout son
                   règne, comme ministres, les deux banquiers
                   florentins Biccio et Musciato, fils de Guido
                   Franzesi.]

Gardons-nous de dire du mal de l'or. Comparé à la propriété féodale, à
la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose,
mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher,
c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et
comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur
laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui, c'est tout le contraire: il
enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin,
rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les
métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au
commencement du XIVe siècle, crée un besoin subit, infini de l'argent
et de l'or.

Sous Philippe le Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré,
affamé, endenté. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
À manger, à boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tête du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
Parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
Dieu des Dieux. Et tous les Dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[4], Mercure quitte son métier de Dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

                   [Note 4: [Grec: Aph' hou gar ho Ploutos houtos
                                      êrxato blepein, Apolôl'
                                   hupo limou...]
                   Aristoph., Plut., v. 1174. Voyez aussi les vers
                   129, 133, 1152 et 1168-9.]

Cette intronisation de l'or à la place de Dieu se renouvelle au XIVe
siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des réduits
obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle du
_thesaurus_, depuis le temps où il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hespérides ou des Nibelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'éveillent et le secouent[5]. Au moyen âge, il est déjà rendormi dans
les églises, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée, croix,
chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là, assez
clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à s'enfouir?
Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui vaut toutes
choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

                   [Note 5: Chacune des grandes révolutions du monde
                   est aussi l'époque des grandes apparitions de l'or.
                   Les Phocéens le font sortir de Delphes, Alexandre
                   de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier
                   successeur d'Alexandre; Cortès l'enlève de
                   l'Amérique. Chacun de ces moments est marqué par un
                   changement subit, non-seulement dans les prix des
                   denrées, mais aussi dans les idées et dans les
                   moeurs.]

Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt cette grande idée moderne:
_l'homme sait créer la richesse_; il change une vile matière en objet
précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volonté intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur
cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité[6]. Mais,
malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset[7].

                   [Note 6: Le dernier but de l'alchimie n'était pas
                   tant de trouver l'or que d'obtenir l'or pur, l'or
                   potable, le breuvage d'immortalité. On racontait la
                   merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du
                   temps du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la
                   terre un flacon d'or, but la liqueur qu'il
                   renfermait et revint à la jeunesse. (Roger Bacon,
                   Opus majus.)]

                   [Note 7: Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point
                   soufflé pour rien. Raymond Lulle, dans leurs
                   traditions, passe en Angleterre, et, pour
                   encourager le roi à la croisade, lui fabrique dans
                   la Tour de Londres pour six millions d'or. On en
                   fit des Nobles à la rose, _qu'on appelle encore
                   aujourd'hui Nobles de Raymond_.

                   Il est dit dans l'Ultimum Testamentum, mis sous son
                   nom, qu'en une fois il convertit en or cinquante
                   milliers pesant de mercure, de plomb et
                   d'étain.--Le pape Jean XXII, à qui Pagi attribue un
                   traité sur l'_Art transmutatoire_, y disait qu'il
                   avait transmuté à Avignon deux cents lingots pesant
                   chacun un quintal, c'est-à-dire vingt mille livres
                   d'or. Était-ce une manière de rendre compte des
                   énormes richesses entassées dans ses caves?--Au
                   reste, ils étaient forcés de convenir entre eux que
                   cet or qu'ils obtenaient par quintaux n'avait de
                   l'or que la couleur.]

Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-même, abdiquait tout bien, âme et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute
le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
églises, la triste représentation du pauvre homme qui donne son âme
pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Bête, et
baise la griffe velue...

Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé,
comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, débris des
vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être un appel, non
pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà à la volonté, à
la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était un mauvais
industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volonté les trésors que
contient son alliance avec la nature, essayait de gagner, par la
violence et le crime, ce que le travail, la patience, l'intelligence,
peuvent seuls donner.

Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[8]. Le juif,
l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher ni denrée ni femme qu'on
ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache[9],
c'est à lui qu'il faut s'adresser.

                   [Note 8: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne
                   faisaient qu'imiter les Lombards, leurs
                   prédécesseurs. (Muratori.)]

                   [Note 9: À Toulouse, on les souffletait trois fois
                   par an, pour les punir d'avoir autrefois livré la
                   ville aux Sarrasins; sous Charles le Chauve, ils
                   réclamèrent inutilement.--À Béziers, on les
                   chassait à coups de pierres pendant toute la
                   Semaine sainte. Ils s'en rachetèrent en 1160.--Ils
                   commencèrent sous le règne de Philippe Auguste à
                   porter la rouelle jaune, et le concile de Latran en
                   fit une loi à tous les Juifs de la chrétienté
                   (canon 68).]

Prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la force
multipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les brebis
de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge,
persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable
intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, en le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[10]... Mais il leur en restait toujours quelque chose...
Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée[11]. Ils ont
résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par la
lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de
soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde[12].

                   [Note 10: Souvent ils firent l'objet de traités
                   entre les seigneurs. Dans l'ordonnance de 1230, il
                   est dit: «que personne dans notre royaume ne
                   retienne le juif d'un autre seigneur; partout où
                   quelqu'un retrouvera son juif, il pourra le
                   reprendre comme son esclave (tanquam proprium
                   servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les
                   terres d'un autre seigneur.» On voit en effet dans
                   les Établissements que les meubles des juifs
                   appartenaient aux barons. Peu à peu le juif passa
                   au roi, comme la monnaie et les autres droits
                   fiscaux.]

                   [Note 11: Patiens, quia æternus...--C'est l'usage
                   que les juifs se tiennent sur le passage de chaque
                   nouveau pape, et lui présentent leur loi. Est-ce un
                   hommage ou un reproche de la vieille loi à la
                   nouvelle, de la mère à la fille?...--«Le jour de
                   son couronnement, le pape Jean XXIII chevaucha avec
                   sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
                   Boulogne la Grasse, faisant le signe de la croix
                   jusques en la rue où demeuraient les Juifs,
                   lesquels offrirent par écrit leur loi, laquelle de
                   sa propre main il prit et reçut, et puis la
                   regarda, et tantôt la jeta derrière lui, en disant:
                   «Votre loi est bonne, mais d'icelle la nôtre est
                   meilleure.» Et lui parti de là, les juifs le
                   suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la
                   couverture de son cheval déchirée; et le pape
                   jetoit, par toutes les rues où il passoit, monnoie,
                   c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins et
                   mailles de Florence; et y avoit devant lui et
                   derrière lui deux cents hommes d'armes, et avoit
                   chacun en sa main une masse de cuir dont ils
                   frappoient les juifs, tellement que c'étoit
                   grand'joie à voir.» Monstrelet.]

                   [Note 12: Je lisais le ... octobre 1834, dans un
                   journal anglais: «Aujourd'hui, peu d'affaires à la
                   bourse; c'est jour férié pour les juifs.»--Mais ils
                   n'ont pas seulement la supériorité de richesses. On
                   serait tenté de leur en accorder une autre
                   lorsqu'on voit que la plupart des hommes qui font
                   aujourd'hui le plus d'honneur à l'Allemagne sont
                   des juifs (1837).--J'ai parlé dans les notes de la
                   Renaissance de tant de Juifs illustres, nos
                   contemporains (1860).]

Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison, si mal famée, pour qu'il parle à cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de
fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il
eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le
juif ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? «Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tué, ton Dieu!--Par pitié!--Quel chrétien a jamais
eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prête
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le
droit chrétien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[13].» L'or que prête le meurtrier du Fils de
l'Homme, ne peut être qu'un or meurtrier, antidivin, ou, comme on
disait dans ce temps-là _Anti-Christ_[14]. Voilà l'or _Anti-Christ_,
comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans Plutus
l'_Anti-Jupiter_.

                   [Note 13: Shakespeare, The Merchant of Venice, acte
                   I, sc. III: «Let the forfeit be nominated for an
                   equal pound _of your fair flesh_, to be cut and
                   taken, in what part of your body pleaseath me.»

                   Sir Thomas Mungo acquit à Calcutta, il y a trente
                   ans, un ms. où se trouve l'histoire originale de la
                   livre de chair, etc. Seulement, au lieu d'un
                   chrétien, c'est un musulman que le juif veut
                   dépecer. V. Asiatic Journal.--Orig. du droit, l.
                   IV, c. XIII; L'atrocité de la loi des Douze Tables,
                   déjà repoussée par les Romains eux-mêmes, ne
                   pouvait, à plus forte raison, prévaloir chez les
                   nations chrétiennes. Voyez cependant le droit
                   norvégien. Grimm, 617.

                   Dans les traditions populaires, le juif stipule une
                   livre de chair à couper sur le corps de son
                   débiteur, mais le juge le prévient que _s'il coupe
                   plus ou moins_, il sera lui-même mis à mort.--V. le
                   Pecorone (écrit vers 1378), les Gesta Romanorum
                   dans la forme allemande.--Voir aussi mon Histoire
                   romaine.]

                   [Note 14: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point
                   important: les juifs ne connurent pas l'usure aux
                   Xe et XIe siècles, c'est-à-dire aux époques où on
                   leur permit l'industrie (1860).]

       *       *       *       *       *

Cet Anti-Christ, cet antidieu, doit dépouiller Dieu, c'est-à-dire
l'Église; l'église séculière, les prêtres, le Pape; l'église
régulière, les moines, les Templiers.

La mort scandaleusement prompte de Benoît XI fit tomber l'Église dans
la main de Philippe le Bel; elle le mit à même de faire un pape, de
tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle,
la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.

Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient enfermés en conclave
à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l'antifrançais, se
balançaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre remède que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis désignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français à
choisir, et il désigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevêque de
Bordeaux. Bertrand s'était montré jusque-là ennemi du roi, mais on
savait qu'il était avant tout ami de son intérêt, et l'on espérait
bien le convertir.

Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean-d'Angély, dans une forêt.
Bertrand y court plein d'espérance. Villani parle de cette entrevue
secrète, comme s'il y était. Il faut lire ce récit d'une maligne
naïveté:

«Ils entendirent ensemble la messe, et se jurèrent le secret. Alors le
roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec
Charles de Valois. Ensuite il lui dit: «Vois, archevêque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir.» Alors il lui montra les lettres et délégations de
l'un et de l'autre collége. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout à coup qu'il dépendait entièrement du roi de le faire pape,
se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
«Monseigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi obéir, et toujours j'y serai disposé.» Le roi le
releva, le baisa à la bouche, et lui dit: «Les six grâces spéciales
que je te demande sont les suivantes: La première, que tu me
réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le
méfait que j'ai commis en arrêtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion à moi et à tous les miens; la troisième, que tu
m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que
tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que
tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur état, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je
me réserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrète.» L'archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frère et deux de ses neveux. Le
roi, de son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape[15].»

                   [Note 15: G. Villani, l. VIII, c. LXXX, p.
                   417.--L'opinion du temps est bien représentée dans
                   les vers burlesques cités par Walsingham:

                   Ecclesiæ navis titubat, regni quia clavis
                     Errat, Rex, Papa, facti sunt una cappa.
                   Hoc faciunt _do_, _des_, Pilatus hic, alter Herodes.

                                    Walsingh., p. 456, ann. 1306.]

Le pape de Philippe le Bel, avouant hautement sa dépendance, déclara
qu'il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commençait la captivité de l'Église, fût dignement solennisé. Au
moment où le cortége passait, un mur chargé de spectateurs s'écroule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la
tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.

Cependant la honte du marché devenait publique. Clément payait
comptant. Il donnait en payement ce qui n'était pas à lui, en exigeant
des décimes du clergé: décimes au roi de France, décimes au comte de
Flandre pour qu'il s'acquitte envers le roi, décimes à Charles de
Valois pour une croisade contre l'empire grec. Le motif de la croisade
était étrange; ce pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne
rassurait pas assez la chrétienté contre les infidèles.

Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir plus qu'à jouir en
acquéreur et propriétaire, _à user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauchée_ autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de
pourvoirie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché
en évêché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Partout où
s'abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevêque de Bordeaux, le rancuneux pontife ôta à Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi,
l'archevêque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[16], et il s'y hébergea de telle sorte, qu'il le laissa ruiné
de fond en comble; ce primat des Acquitaines serait mort de faim, s'il
n'était venu à la cathédrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclésiastiques la portion congrue[17].

                   [Note 16: Ces mots sont synonymes dans la langue de
                   ce temps.]

                   [Note 17: Contin. G. de Nangis.]

Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui
rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem
où allait l'argent de la croisade. La belle Brunissen de Talleyrand de
Périgord lui coûtait, dit-on, plus que la Terre sainte.

Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce
jouissance des biens de l'Église. Les décimes en perspective ne
répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir.
L'opération se fit en un même jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour titres de
créances, que l'écrit d'un juif faisait foi pour lui.

Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous même titre faisaient naître des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'était une Babel. La
seule chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a un
peuple), ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les eût amusés en chemin à piller la maison
d'Étienne Barbet, un financier à qui l'on attribuait l'altération des
monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des
légistes abdiquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force.
Triste et douteuse position, en législation comme en finances.
Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clergé.

Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, s'était son pape. S'il l'avait acheté,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'était point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.

Il avait un moyen infaillible de presser et pressurer le pape, un
tout-puissant épouvantail, savoir, le procès de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait à Clément, c'était précisément le suicide de la
papauté. Si Boniface était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus par
eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non-seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirmés dans les
dignités ecclésiastiques; non-seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans
fin. D'autre part, si Boniface avait été vrai pape, comme tel il était
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe le Bel restait
condamné.

À peine intronisé, Clément eût à entendre l'aigre et impérieuse
requête de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son
prédécesseur. Le marché à peine conclu, le Diable demandait son
payement. Le servage de l'homme vendu commençait; cette âme, une fois
garrottée des liens de l'injustice, ayant reçu le mors et le frein,
devait être misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.

Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément avait mieux aimé
la livrer en fait. Il avait créé d'un coup douze cardinaux dévoués au
roi, les deux Colonna, et dix Français ou Gascons. Ces douze, joints à
ce qui restait des douze du même parti, dont on avait surpris la
nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi l'élection des papes
futurs. Clément constituait ainsi la papauté entre les mains de
Philippe; concession énorme, et qui pourtant ne suffit point.

Il crut qu'il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il
révoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis laïcos_, qui fermait
au roi la bourse du clergé. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.

Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit. Philippe
le Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui fallait
une grande confiscation, celle du plus riche des ordres religieux, de
l'ordre du Temple. Le pape, serré entre deux périls, essaya de donner
le change à Philippe en le comblant de toutes les faveurs qui étaient
au pouvoir du saint-siége. Il aida son fils Louis Hutin à s'établir en
Navarre; il déclara son frère Charles de Valois chef de la croisade.
Il tâcha enfin de s'assurer la protection de la maison d'Anjou,
déchargeant le roi de Naples d'une dette énorme envers l'Église,
canonisant un de ses fils, adjugeant à l'autre le trône de Hongrie.

Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même
de Clément un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux
pape donne, pour ne pas le recevoir, la plus ridicule excuse: «De
l'avis des médecins, nous allons au commencement de septembre, prendre
quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les
susdits médecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous être fort
utile[18].»

                   [Note 18: Baluze, Acta vet. ad Pap. Av., p. 75-6...
                   «Quædam præparatoria sumere, et postmodum
                   purgationem accipere, quæ secundum prædictorum
                   physicorum judicium, auctore Domino, valde utilis
                   nobis erit.»]

Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré
toujours, si le pape n'eût appris tout à coup que le roi faisait
arrêter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procédait contre eux sans attendre
d'autorisation.

Qu'était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:

À Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peuplé, qui en a conservé le nom[19]. C'était un tiers
du Paris d'alors. À l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés, et aussi de
gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile. Philippe
le Bel lui-même en avait profité en 1306, lorsqu'il était poursuivi
par le peuple soulevé. Il restait encore, à l'époque de la Révolution,
un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour à quatre
tourelles, bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.

                   [Note 19: La Coulture du Temple, contiguë à celle
                   de Saint-Gervais, comprenait presque tout le
                   domaine des Templiers, qui s'étendait le long de la
                   rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les
                   environs de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des
                   murs, des fossés et de la porte du Temple.
                   (Sauval.)]

Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son trésor; les
chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Léon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le nord, l'ordre teutonique était sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris.
L'immense majorité des Templiers étaient Français, particulièrement
les grands maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les
chevaliers par leur nom français: _Frieri del Tempio_, [Grec:
phrerioi tou Templou.]

Le Temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le
réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait
le Cantique des Cantiques, donna aux chevaliers leur règle
enthousiaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre
sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, fût-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de rançon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austères.

«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrépide les ennemis de la croix de Christ, bien sûrs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors de l'amour de Dieu qui est
en Jésus. En tout péril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts,
nous sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les
martyrs!»

Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
«Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir
de hâle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du persécuteur Saul, il fait un saint Paul...» Puis, dans un
éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
périls et les abstinences. La grande affaire du moyen âge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idéal de la croisade
semblait réalisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue
fixe et permanente.

Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en
différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnaître la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres fournissaient
alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On mettait au milieu
les croisés nouveaux venus et peu habitués aux guerres d'Asie. Les
chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit fièrement un des
leurs, _comme une mère son enfant_[20]. Ces auxiliaires passagers
reconnaissaient ordinairement assez mal ce dévouement. Ils servaient
moins les chevaliers qu'ils ne les embarrassaient. Orgueilleux et
fervents à leur arrivée, bien sûrs qu'un miracle allait se faire
exprès pour eux, ils ne manquaient pas de rompre les trêves; ils
entraînaient les chevaliers dans des périls inutiles, se faisaient
battre, et partaient, leur laissant le poids de la guerre et les
accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers formaient
l'avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte d'Artois
s'obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta dans la
ville: ils le suivirent par honneur et furent tous tués.

                   [Note 20: «Sicut mater infantem.» Lettre de Jacques
                   Molay.]

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dévoué et si utile. Les priviléges les plus magnifiques furent
accordés. D'abord ils ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un
juge placé si loin et si haut n'était guère réclamé; ainsi les
Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y être
témoins, tant on avait foi dans leur loyauté! Il leur était défendu
d'accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.

Chacun désirait naturellement participer à de tels priviléges.
Innocent III lui-même voulut être affilié à l'ordre; Philippe le Bel
le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n'eût pas eu ces grands et magnifiques
priviléges, on s'y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions
avaient lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées.
Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de
France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti.

La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystères_ dont l'église antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord
comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[21], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de réhabiliter ce renégat, de l'élever d'autant plus que sa
chute était plus profonde. Ainsi dans la fête des fols ou idiots
(_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage même de son imbécillité, de
son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces comédies sacrées,
chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus dangereuses, plus
capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne voyait que la lettre
et perdait le sens du symbole.

                   [Note 21: Voyez plus loin les motifs qui nous ont
                   décidé à regarder ce point comme hors de doute.--Le
                   XIVe siècle ne voyait probablement qu'une
                   singularité suspecte dans la fidélité des Templiers
                   aux anciennes traditions symboliques de l'Église,
                   par exemple dans leur prédilection pour le nombre
                   trois. On interrogeait _trois_ fois le
                   récipiendaire avant de l'introduire dans le
                   chapitre. Il demandait par _trois_ fois le pain et
                   l'eau, et la société de l'ordre. Il faisait _trois_
                   voeux. Les chevaliers observaient _trois_ grands
                   jeûnes. Ils communiaient _trois_ fois l'an.
                   L'aumône se faisait dans toutes les maisons de
                   l'ordre _trois_ fois la semaine. Chacun des
                   chevaliers devait avoir _trois_ chevaux. On leur
                   disait la messe _trois_ fois la semaine. Ils
                   mangeaient de la viande _trois_ jours de la semaine
                   seulement. Dans les jours d'abstinence, on pouvait
                   leur servir _trois_ mets différents. Ils adoraient
                   la croix solennellement à _trois_ époques de
                   l'année. Ils juraient de ne pas fuir en présence de
                   _trois_ ennemis. On flagellait par _trois_ fois en
                   plein chapitre ceux qui avaient mérité cette
                   correction, etc., etc. Même remarque pour les
                   accusations dont ils furent l'objet. On leur
                   reprocha de renier _trois_ fois, de cracher _trois_
                   fois sur la croix. «_Ter abnegabant, et horribili
                   crudelitate ter in faciem spuebant ejus._» Circul.
                   de Philippe le Bel, du 14 septembre 1307. «Et li
                   fait renier par trois fois le prophète et par trois
                   fois crachier sur la croix.» Instruct. de
                   l'inquisiteur Guillaume de Paris. Rayn., p. 4.]

Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait laisser
dans ses formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait croire
qu'au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui révéler une
religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le sanctuaire.
Ce nom du Temple n'était pas sacré pour les seuls chrétiens. S'il
exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux juifs, aux
musulmans, le temple de Salomon[22]. L'idée du Temple, plus haute et
plus générale que celle même de l'Église, planait en quelque sorte
par-dessus toute religion. L'Église datait, et le Temple ne datait
pas. Contemporain de tous les âges, c'était comme un symbole de la
perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le Temple
subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements d'une foule
de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux Francs-Maçons[23].

                   [Note 22: Dans quelques monuments anglais, l'ordre
                   du Temple est appelé Militia Templi Salomonis.
                   (_Ms. Biblioth. Cottontanæ et Bodleianæ_.) Ils sont
                   aussi nommés Fratres militiæ Salomonis, dans une
                   charte de 1197. Ducange. Rayn., p. 2.]

                   [Note 23: Il est possible que les Templiers qui
                   échappèrent se soient fondus dans des sociétés
                   secrètes. En Écosse, ils disparaissent tous,
                   excepté deux. Or, on a remarqué que les plus
                   secrets mystères de la franc-maçonnerie sont
                   réputés émanés d'Écosse, et que les hauts grades y
                   sont nommés Écossais. V. Grouvelle et les écrivains
                   qu'il a suivis, Munter, Moldenhawer, Nicolaï.,
                   etc.]

L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient, pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques,
mais la Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel point
ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen âge? Les Templiers y
furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[24].

                   [Note 24: Voyez Hammer, Mémoire sur deux coffrets
                   gnostiques, p. 7. V. aussi le mémoire du même dans
                   les Mines d'Orient, et la réponse de M. Raynouard.
                   (Michaud, Hist. des croisades, éd. 1828, t. V. p.
                   572.)]

Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les emblèmes
étranges, sculptés au portail de quelques églises, soit dans le
dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poëmes où la chevalerie
épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes, ou
chevaliers du Graal[25].

                   [Note 25: Voyez mon _Histoire de France_, t. III,
                   chapitre VIII.]

Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal,
qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par
sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute
pratique. Le templiste resta dans les poëmes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité.

Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une présomption
d'innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gênes. S'il y eut des souillures, on est tenté de
ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui
considère sérieusement la situation de l'ordre dans ces derniers
temps.

Il était naturel que le relâchement s'introduisît parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
périls d'une guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la Terre sainte. Sachons-leur
gré d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur
attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition des Arabes
dans la plaine désolée. C'était toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats délaissés,
sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de cette bataille
de deux siècles, les bras leur tombèrent?

La chute est grave après les grands efforts. L'âme montée si haut dans
l'héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.

Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de
l'homme à Dieu, il tourna de Dieu[26] à la Bête. Les pieuses agapes,
les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines[27].
Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille ni
génération charnelle, recruté par l'élection et l'esprit, faisait
montre de son mépris pour la femme[28], se suffisant à lui-même et
n'aimant rien hors de soi.

                   [Note 26: Sans parler de notre dicton populaire
                   «Boire comme un Templier,» les Anglais en avaient
                   un autre: «Dum erat juvenis sæcularis, omnes pueri
                   clamabant publice et vulgariter unus ad alterum:
                   Custodiatis vobis ab osculo Templariorum.» Conc.
                   Britann.]

                   [Note 27: La règle austère que l'ordre reçut à son
                   origine semble à sa chute un acte d'accusation
                   terrible: «Domus hospitis non careat lumine, ne
                   tenebrosus hostis... Vestiti autem camisiis
                   dormiant, et cum femoralibus dormiant. Dormientibus
                   itaque fratribus usque mane nunquam deerit
                   lucerna...» Actes du concile de Troyes, 1128. Ap.
                   Dup. Templ. 92-102.]

                   [Note 28: Voyez cependant _Processus contra
                   Templarios, ms. de la Biblioth. royale_. Ce qu'on y
                   lit dans les Articles de l'interrogatoire sur leurs
                   relations avec les femmes (_Item, les maîtres
                   fesoient frères et suers du Temple... Proc. ms.
                   folio_ 10-11) doit s'entendre des affiliés de
                   l'ordre; il y en avait des deux sexes (V. Dup. 99,
                   102), mais il ne me souvient pas d'avoir lu aucun
                   aveu sur ce point, même dans les dépositions les
                   plus contraires à l'ordre. Ils avouent plutôt une
                   autre infamie bien plus honteuse (1837).--Depuis
                   j'ai publié les deux premiers volumes des pièces du
                   procès des Templiers, avec une introduction,
                   1841-1851. J'y renvoie le lecteur (1860).]

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres,
péchant et se confessant entre eux[29]. Et ils se passèrent de Dieu
encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint réel; ils
abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitèrent
comme un Dieu infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent
sur la croix.

                   [Note 29: «La manere de tenir chapitre et
                   d'assoudre. Après chapitre dira le mestre ou cely
                   que tendra le chapitre: Beaux seigneurs frères, le
                   pardon de nostre chapitre est tiels, que cil qui
                   ostast les almones de la meson à toute male resoun,
                   ou tenist aucune chose en noun de propre, ne
                   prendreit u tens ou pardon de nostre chapitre. Mes
                   toutes les choses qe _vous lessez à dire pour
                   hounte de la char_, ou poor de la justice de la
                   mesoun, qe lein ne la prenge requer Dieu pour la
                   requestre de la sue douce Mere le vous pardoint.»
                   Conciles d'Angleterre, édit. 1737, t. II, p. 383.]

Leur vrai Dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils adorèrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus
repoussantes le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours à
la torture, particulièrement en Angleterre[30].

                   [Note 30: Les dépositions les plus sales, et qui
                   paraîtraient avec le plus de vraisemblance dictées
                   par la question, sont celles des témoins anglais,
                   qui pourtant n'y furent pas soumis.

                   «Post redditas gratias capellanus ordinis Templi
                   increpavit fratres, dicens: «Diabolus comburet vos»
                   vel similia verba... Et vidit braccias unius
                   fratrum Templi et ipsum tenentem faciem versus
                   occidentem et posteriora versus altare...» 359,
                   «Ostendebatur imago crucifixi et dicebatur ei, quod
                   sicut antea honoraverat ipsum sic modo vituperaret,
                   et conspueret in eum: quod et fecit. Item dictum
                   fuit ei quod, depositis bracciis, verteret dorsum
                   ad crucifixum: quod lacrymando fecit...» Ibidem,
                   369.]

Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressément honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'écrivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprétation que personne n'avoue tout haut.

Mais quand même ces infamies, ces impiétés auraient été universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraîner sa
destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées[31], comme
tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.

                   [Note 31: V. entre autres le tome XII de cette
                   histoire, ch. XVI, XIX, XX, et le tome XIII, ch.
                   IX.]

À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à
mesure qu'on allait moins à la croisade, on donnait davantage au
Temple, pour s'en dispenser. Les affiliés de l'ordre étaient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes même.
Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son
royaume (Alphonse le Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par
celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou
nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient,
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté[32]. Dans une
seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept
places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre,
qu'ils ne purent, il est vrai, garder.

                   [Note 32: «Habent Templarii in christianitate novem
                   millia maneriorum...» Math. Pâris, p. 417. Plus
                   tard la chronique de Flandre leur attribue 10,500
                   manoirs. Dans la sénéchaussée de Beaucaire, l'ordre
                   avait acheté en quarante ans pour 10,000 livres de
                   rentes.--Le seul prieuré de Saint-Gilles avait 54
                   commanderies, Grouvelle, p. 196.]

Avec de tels priviléges, de telles richesses, de telles possessions,
il était bien difficile de rester humbles[33]. Richard Coeur-de-Lion
disait en mourant: «Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma
luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.»

                   [Note 33: Dans leurs anciens statuts on lit:
                   «Regula pauperum commilitonum templi Salomonis.»]

Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et indomptable
guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre
et au prince d'Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II
et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les
croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des
Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles[34]. Ils étaient
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[35]; le peuple
remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des
sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan
dans leurs maisons, permis le culte mahométan, averti les infidèles de
l'arrivée de Frédéric II[36]. Dans leurs rivalités furieuses contre
les Hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le
Saint-Sépulcre[37]. On assurait qu'ils avaient tué un chef musulman,
qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

                   [Note 34: «Et Acre une cité trahirent-ils par leur
                   grand mesprison.» Chron. de S. Denys.]

                   [Note 35: Voyez Hammer.]

                   [Note 36: Dupuy.]

                   [Note 37: En 1259, l'animosité fut poussée à un tel
                   excès, qu'ils se livrèrent une bataille dans
                   laquelle les Templiers furent taillés en pièces.
                   Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un
                   seul.]

La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des
Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient
refusé d'aider à la rançon de Saint-Louis[38]. En dernier lieu ils
s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.

                   [Note 38: Joinville, p. 81, ap. Dup., Pr., p.
                   163-164.--Lorsqu'on effectuait le payement de la
                   rançon, il manquait 30,000 livres. Joinville pria
                   les Templiers de les prêter au roi. Ils refusèrent
                   et dirent: «Vous savez que nous recevons les
                   commandes en tel manière que par nos serements nous
                   ne les poons délivrer, mès que à ceulz qui les nous
                   baillent.» Cependant ils dirent qu'on pouvait leur
                   prendre cet argent de force, que l'ordre avait dans
                   la ville d'Acre de quoi se dédommager. Joinville se
                   rendit alors sur leur «mestre galie,» et, descendu
                   dans la cale, demanda les clefs d'un coffre qu'il
                   voyait devant lui. On les lui refusa, il prit une
                   cognée, la leva et menaça de _faire la clef le
                   roy_. Alors le maréchal du Temple le prit à témoin
                   qu'il lui faisait violence, et lui donna la clef.
                   Joinville, p. 81, éd. 1761.]

Cependant la Terre sainte avait été définitivement perdue en 1191, et
la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,
odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les
yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille
florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[39].
Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de
richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté
dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en
Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les
Jésuites au Paraguay[40]. S'ils étaient unis aux Hospitaliers, aucun
roi du monde n'eût pu leur résister[41]. Il n'était point d'État où
ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les familles
nobles. Ils n'étaient guère en tout, il est vrai, plus de quinze mille
chevaliers; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu d'un peuple
qui ne l'était plus, depuis la cessation des guerres des seigneurs.
C'étaient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks, aussi
intelligents, lestes et rapides, que la pesante cavalerie féodale
était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement
chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un
écuyer, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves noirs. Ils ne
pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de précieuses armes
orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées richement.

                   [Note 39: Arch. du Vatican, Rayn.]

                   [Note 40: Ces ordres également puissants furent
                   également attaqués. Les évêques livoniens portèrent
                   contre les chevaliers Teutoniques des accusations
                   non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, les
                   Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques.
                   Les Jésuites y succombèrent.]

                   [Note 41: En Castille, les Templiers, les
                   Hospitaliers et les chevaliers de Saint-Jacques
                   avaient un traité de garantie contre le roi même.]

Ils sentaient bien leurs forces. Les Templiers d'Angleterre avaient
osé dire au roi Henri III: «Vous serez roi tant que vous serez juste.»
Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser
à Philippe le Bel.

Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel
contre Boniface qu'avec réserve, _sub protestationibus_. Ils avaient
refusé d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils
l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[42];
le Temple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent les
temples de l'antiquité[43]. Lorsque en 1306, il trouva un asile chez
eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion
d'admirer ces trésors de l'ordre; les chevaliers étaient trop
confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

                   [Note 42: Is magistrum ordinis exosum habuit,
                   propter importunam pecuniæ exactionem, quam, in
                   nuptiis filiæ suæ Isabellæ, ei mutua dederat.»
                   Thomas de la Moor, in Vitâ Eduardi, apud Baluze,
                   Pap. Aven., notæ, p. 189.--Le Temple avait, à
                   diverses époques, servi de dépôt aux trésors du
                   roi. Philippe-Auguste (1190) ordonne que tous ses
                   revenus, pendant son voyage d'outre-mer, soient
                   portés au Temple et enfermés dans des coffres, dont
                   ses agents auront une clef et les Templiers une
                   autre. Philippe le Hardi ordonne qu'on y dépose les
                   épargnes publiques.--Le trésorier des Templiers
                   s'intitulait Trésorier du Temple et du Roi, et même
                   Trésorier du Roi au Temple. Sauval, II, 37.]

                   [Note 43: Mitford.]

La tentation était forte pour le roi[44]. Sa victoire de
Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il
l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse
pécuniaire était extrême, et pourtant il lui fallut révoquer un impôt
contre lequel la Normandie s'était soulevée. Le peuple était si ému,
qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le roi ne
pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque grande
confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne pouvait
frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un ordre
qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même,
n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait
défendu par personne. Loin d'être défendus, les Templiers furent
plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les
poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,
donnèrent par écrit leur adhésion au procès.

                   [Note 44: V. dans Dupuy un pamphlet que Philippe le
                   Bel se fit probablement adresser: «Opinio cujusdam
                   prudentis regi Philippo, ut regnum Hieros, et Cypri
                   acquireret pro altero filiorum suorum, ac de
                   invasione regni Ægypti et de dispositione bonorum
                   ordinis Templariorum.»--V. aussi
                   Walsingham.--L'idée d'appliquer leurs biens au
                   service de la Terre sainte aurait été de Raymond
                   Lulle, Baluz. Pap. Aven.]

Philippe le Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour
confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des
Templiers, au point même qu'ils s'étaient engagés à solliciter de
chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[45]. Mais
peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains
avaient un ordre militaire à eux[46], les _Cavalieri gaudenti_, qui
ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle il faut ajouter
une cause fondamentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les
dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers,
quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laïcs illustres et
même des rois.

                   [Note 45: Statuts du chapitre général des
                   dominicains en 1243.]

                   [Note 46: Voyez l'histoire de cet ordre, par le
                   dominicain Federici, 1787. Ils profitèrent pourtant
                   des biens du Temple; plusieurs Templiers passèrent
                   dans leur ordre.]

Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de Philippe le
Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les chevaliers,
un fonds commun de malveillance, un levain de haine niveleuse. Les
légistes devaient haïr les Templiers comme moines; les dominicains les
détestaient comme gens d'armes, comme moines mondains, qui
réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de la vie
militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance,
pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des
mécréants doublement dangereux, et par l'importation des superstitions
sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques occidentaux, qui
ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le
temps de le voir venir[47]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent
toujours qu'on n'oserait.

                   [Note 47: Ils avaient de sombres pressentiments. Un
                   Templier anglais rencontrant un chevalier
                   nouvellement reçu: «Esne frater noster receptus in
                   ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes
                   super campanile Sancti Pauli Londini, non posses
                   videre majora infortunia quam tibi contingent
                   antequam moriaris.» Concil. Brit.]

Le roi hésitait en effet. Il avait d'abord essayé des moyens
indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l'ordre.
S'il eût réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme
fit Ferdinand le Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il
aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l'ordre eût été
conservé.

Depuis la perte de la Terre sainte, et même antérieurement, on avait
fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les réunir aux
Hospitaliers[48]. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût présenté
peu de résistance au roi.

                   [Note 48: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272,
                   et plusieurs autres assemblées ecclésiastiques,
                   avaient proposé cette réunion.]

Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître, Jacques
Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui
venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent
les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé
autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y
avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux
Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers
étaient plus exclusivement fondés pour la guerre[49]. Il finissait par
ces paroles hautaines: «On trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter
aux religieux leurs biens plutôt que de leur en donner... Mais si
l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte et
si puissante, qu'elle pourra bien défendre ses droits contre toute
personne au monde.»

                   [Note 49: «Si unio fieret, multum oporteret quod
                   Templarii lararentur, vel Hospitalarii
                   restringerentur in pluribus. Et ex, hoc possent
                   animarum pericula provenire... Religio
                   hospitalariorum super hospitalitate fundata est.
                   Templarii vero super militia proprie sunt fundati.»
                   Dupuy, Pr., p. 180.]

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession,
les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mêmes y contribuaient.
Un chevalier disait à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus
graves du temps, «que dans le chapitre général de l'ordre, il y avait
une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,
fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empêcherait ceux
du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[50].»

                   [Note 50: Dupuy.

                   Un autre disait: «Esto quod esses pater meus et
                   posses fieri summus magister totius ordinis, nollem
                   quod intrares, quia habemus tres articulos inter
                   nos in ordine nostro quos nunquam aliquis sciet
                   nisi Deus et diabolus, et nos, fratres illius
                   ordinis (51 test., p. 361).»--V. les histoires qui
                   couraient sur des gens qui auraient été tués pour
                   avoir vu les cérémonies secrètes du Temple. Concil.
                   Brit., II, 361.]

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de
réception devant l'official de Paris[51]. Un autre s'en était confessé
à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous les
vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de la
maison du pape, «lui avait ingénument confessé tout le mal qu'il avait
reconnu en son ordre, en présence d'un cardinal, son cousin, qui
écrivit à l'instant cette déposition.»

                   [Note 51: C'est le premier des cent quarante
                   déposants. Dupuy a tronqué le passage. V. le ms.
                   aux archives du royaume. K. 413.]

On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons
terribles où les chefs de l'ordre plongeaient les membres
récalcitrants. Un des chevaliers déclara «qu'un de ses oncles était
entré dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de
trois jours, il était mort.»

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers
trop riches[52] et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses
interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs portés
contre cette opulente corporation, c'est «que les aumônes ne s'y
faisaient pas comme il convenait[53].»

                   [Note 52:

                      Tosjors achetaient sans vendre...
                      Tant va pot à eau qu'il brise.

                        Chron. en vers, citée par Rayn.]

                   [Note 53: En Écosse, on leur reprochait, outre leur
                   cupidité, de n'être pas hospitaliers. «Item
                   dixerunt quod pauperes ad hospitalitatem libenter
                   non recipiebant, sed, timoris causa, divites et
                   potentes solos; et quod multum erant cupidi aliena
                   bona per fas et nefas pro suo ordine adquirere.»
                   Concil. Brit., 40e témoin d'Écosse, p. 382.]

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les
chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire
prendre au filet comme les protestants à la Saint-Barthélemy.

Il venait d'augmenter leurs priviléges[54]. Il avait prié le grand
maître d'être le parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques
Molay, désigné par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le
poêle à l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut
arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris.

                   [Note 54: Il est curieux de voir par quelle
                   prodigalité d'éloges et de faveurs il les attirait
                   dans son royaume dès 1304: «Philippus, Dei gratia
                   Francorum Rex, opera misericordiæ, magnifica
                   plenitudo quæ in sancta domo militiæ Templi,
                   divinitus instituta, longe lateque per orbem
                   terrarum exercentur... merito nos inducunt ut dictæ
                   domui Templi et fratribus ejusdem in regno nostro
                   ubilibet constitutis, quos sincere diligimus et
                   prosequi favore cupimus speciali, regiam
                   liberalitatis dextram extendimus.» Rayn., p. 44.]

Le même jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d'autres
par toute la France.

On s'assura de l'assentiment du peuple et de l'Université[55]. Le jour
même de l'arrestation, les bourgeois furent appelés par paroisses et
par confréries au jardin du roi dans la Cité; des moines y prêchèrent.
On peut juger de la violence de ces prédications populaires par celle
de la lettre royale, qui courut par toute la France: «Une chose amère,
une chose déplorable, une chose horrible à penser, terrible à
entendre! chose exécrable de scélératesse, détestable d'infamie!... Un
esprit, doué de raison, compatit et se trouble dans sa compassion, en
voyant une nature qui s'exile elle-même hors des bornes de la nature,
qui oublie son principe, qui méconnaît sa dignité, qui prodigue de
soi, s'assimile aux bêtes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse
la brutalité des bêtes elles-mêmes!...» On juge de la terreur et du
saisissement avec lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme
chrétienne. C'était comme un coup de trompette du jugement dernier.

                   [Note 55: Le roi s'étudia toujours à lui faire
                   partager l'examen et aussi la responsabilité de
                   cette affaire. Nogaret lut l'acte d'accusation
                   devant la première assemblée de l'Université, tenue
                   dès le lendemain de l'arrestation. Une autre
                   assemblée de tous les maîtres et de tous les
                   écoliers de chaque faculté fut tenue au Temple: on
                   y interrogea le grand maître et quelques autres.
                   Ils le furent encore dans une seconde assemblée.]

Suivant l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de
la chrétienté au profit des infidèles, initiation dégoûtante,
prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la
croix[56]!

                   [Note 56: Voyez les nombreux articles de l'acte
                   d'accusation (Dup.). Il est curieux de le comparer
                   à une autre pièce du même genre, à la bulle du pape
                   Grégoire IX aux électeurs d'Hildesheim, Lubeck,
                   etc., contre les Stadhinghiens (Rayn., ann. 1234,
                   XIII, p. 446-7). C'est avec plus d'ensemble
                   l'accusation contre les Templiers.

                   Cette conformité prouverait-elle, comme le veut M.
                   de Hammer, l'affiliation des Templiers à ces
                   sectaires?]

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un
Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient,
disait-on, révélé tous les secrets de l'ordre.

Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les bruits qui
couraient sur une idole qu'auraient adorée les Templiers.

Les rapports variaient. Selon les uns, c'était une tête barbue;
d'autres disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on
encore, des yeux étincelants. Selon quelques-uns, c'était un crâne
d'homme. D'autres y substituaient un chat[57].

                   [Note 57: Selon les plus nombreux témoignages,
                   c'était une tête effrayante à la longue barbe
                   blanche, aux yeux étincelants (Rayn., p. 261) qu'on
                   les accusait d'adorer. Dans les instructions que
                   Guillaume de Paris envoyait aux provinces, il
                   ordonnait de les interroger sur «une ydole qui est
                   en forme d'une teste d'homme à grant barbe.» Et
                   l'acte d'accusation que publia la cour de Rome
                   portait, art. 16: «Que dans toutes les provinces
                   ils avaient des idoles, c'est-à-dire des têtes dont
                   quelques-unes avaient trois faces et d'autres une
                   seule et qu'il s'en trouvait qui avaient un crâne
                   d'homme.» Art. 47 et suivants: «Que dans les
                   assemblées et surtout dans les grands chapitres,
                   ils adoraient l'idole comme un Dieu, comme leur
                   sauveur, disant que cette tête pouvait les sauver,
                   qu'elle accordait à l'ordre toutes les richesses et
                   qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les
                   plantes de la terre.» Rayn. p. 287. Les nombreuses
                   dépositions des Templiers en France, en Italie,
                   plusieurs témoignages indirects en Angleterre,
                   répondirent à ce chef d'accusation et ajoutèrent
                   quelques circonstances. On adorait cette tête comme
                   celle d'un Sauveur, «quoddam caput cum barba, quod
                   adorant et vocant Salvatorem suum.» (Rayn., p.
                   288.) Deodat Jaffet, reçu à Pedenat, dépose que
                   celui qui le recevait lui montra une tête ou idole
                   qui lui parut avoir trois faces, en lui disant: Tu
                   dois l'adorer comme ton Sauveur et le Sauveur de
                   l'ordre du Temple, et que lui témoin adora l'idole
                   disant: «Béni soit celui qui sauvera mon âme.» (P.
                   247 et 293.) Cettus Ragonis, reçu à Rome dans une
                   chambre du palais de Latran, dépose qu'on lui dit
                   en lui montrant l'idole: Recommande-toi à elle, et
                   prie-la qu'elle te donne la santé (p. 293). Selon
                   le premier témoin de Florence, les frères lui
                   disaient les paroles chrétiennes: «Deus, adjuva
                   me.» Et il ajoutait que cette adoration était un
                   rit observé dans tout l'ordre (p. 294). Et en effet
                   en Angleterre un frère mineur dépose avoir appris
                   d'un Templier anglais qu'il y existait quatre
                   principales idoles, une dans la sacristie du temple
                   de Londres, une à Bristelham, la troisième _apud
                   Brueriam_ et la quatrième au delà de l'Humber (p.
                   297). Le second témoin de Florence ajoute une
                   circonstance nouvelle; il déclare que dans un
                   chapitre un frère dit aux autres: «Adorez cette
                   tête... Istud caput vester Deus est, et vester
                   Mahumet» (p. 295). Gauserand de Montpesant dit
                   qu'elle était faite in figuram Baffometi, et
                   Raymond Rubei déposant qu'on lui avait montré une
                   tête de bois où était peinte _figura Baphometi_,
                   ajoute: «Et illam adoravit obsculando sibi pedes,
                   dicens _yalla_, verbum Saracenorum.»

                   M. Raynouard (p. 301) regarde le mot Baphomet, dans
                   ces deux dépositions, comme une altération du mot
                   Mahomet donné par le premier témoin; il y voit une
                   tendance des inquisiteurs à confirmer ces
                   accusations de bonne intelligence avec les
                   Sarrasins, si répandues contre les Templiers. Alors
                   il faudrait admettre que toutes ces dépositions
                   sont complètement fausses et arrachées par les
                   tortures, car rien de plus absurde sans doute que
                   de faire les Templiers plus mahométans que les
                   mahométans, qui n'adorent point Mahomet. Mais ces
                   témoignages sont trop nombreux, trop unanimes et
                   trop divers à la fois (Rayn., p. 232, 337 et
                   286-302). D'ailleurs ils sont loin d'être
                   accablants pour l'ordre. Tout ce que les Templiers
                   disent de plus grave, c'est qu'ils ont eu peur,
                   c'est qu'ils ont cru y voir une tête de diable, de
                   _mauffe_ (p. 290), c'est qu'ils ont vu le diable
                   lui-même dans ces cérémonies, sous la figure d'un
                   chat ou d'une femme (p. 293-294). Sans vouloir
                   faire des Templiers en tout point un secte de
                   gnostiques, j'aimerais mieux voir ici avec M. de
                   Hammer une influence de ces doctrines orientales.
                   Baphomet, en grec (selon une étymologie, il est
                   vrai, assez douteuse), c'est le dieu qui baptise
                   l'esprit, celui dont il est écrit: Ipse vos
                   baptizavit in Spiritu Sancto et igni (Math., 3,
                   11), etc. C'était pour les gnostiques le Paraclet
                   descendu sur les apôtres en forme de langues de
                   feu. Le baptême gnostique était en effet un baptême
                   de feu. Peut-être faut-il voir une allusion à
                   quelque cérémonie de ce genre dans ces bruits qui
                   couraient dans le peuple contre les Templiers
                   «qu'un enfant nouveau engendré d'un Templier et une
                   pucelle estoit cuit et rosty au feu, et toute la
                   graisse ostée et de celle estoit sacrée et ointe
                   leur idole» (Chron. de Saint-Denis, p. 28). Cette
                   prétendue idole ne serait-elle pas une
                   représentation du Paraclet dont la fête (la
                   Pentecôte) était la plus grande solennité du
                   Temple? Ces têtes, dont une devait se trouver dans
                   chaque chapitre, ne furent point retrouvées, il est
                   vrai, sauf une seule, mais elle portait
                   l'inscription LIII. La publicité et l'importance
                   qu'on donnait à ce chef d'accusation décidèrent
                   sans doute les Templiers à en faire au plus tôt
                   disparaître la preuve. Quant à la tête saisie au
                   chapitre de Paris, ils la firent passer pour un
                   reliquaire, la tête de l'une des onze mille vierges
                   (Rayn. p. 299).--Elle avait une grande barbe
                   d'argent.]

Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le Bel n'avait pas perdu de
temps. Le jour même de l'arrestation, il vint de sa personne
s'établir au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec
une armée de gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle
saisie l'avait fait riche tout d'un coup.



CHAPITRE IV

--SUITE--

DESTRUCTION DE L'ORDRE DU TEMPLE


1307-1314


L'étonnement du pape fut extrême quand il apprit que le roi se passait
de lui dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait être jugé que par
le Saint-Siége. La colère lui fit oublier sa servilité ordinaire, sa
position précaire et dépendante au milieu des États du roi. Il
suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevêques et évêques,
ceux même des inquisiteurs.

La réponse du roi est rude. Il écrit au pape: Que Dieu déteste les
tièdes; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes
des accusés; que le pape devrait plutôt exciter les évêques. Ce
serait une grave injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils
tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans violer son
serment... Saint Père, quel est le sacrilége qui osera vous conseiller
de mépriser ceux que Jésus-Christ envoie, ou plutôt Jésus lui-même?...
Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira jamais... Le roi
n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais comme champion de
la foi et défenseur de l'Église, dont il doit rendre compte à
Dieu[58].»

                   [Note 58: Dupuy ne donne point cette lettre en
                   entier; probablement elle ne fut point envoyée,
                   mais plutôt répandue dans le peuple. Nous en avons
                   une au contraire du pape (1er décembre 1308), selon
                   laquelle le roi aurait écrit à Clément V, _que des
                   gens de la cour pontificale avaient fait croire aux
                   gens du roi_ que le pape le chargeait de
                   poursuivre; le roi se serait empressé _de décharger
                   sa conscience d'un tel fardeau_, et de remettre
                   toute l'affaire au pape qui l'en remercie beaucoup.
                   Cette lettre de Clément me paraît, comme l'autre,
                   moins adressée au roi qu'au public; il est probable
                   qu'elle répond à une lettre qui ne fut jamais
                   écrite.]

Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les
prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les
biens pour les appliquer au service de la Terre sainte (25 décembre
1307). Son but était d'obtenir que le pape rendît aux évêques et aux
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya
soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit partir de Paris les
principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que
Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de
Poitiers. En même temps, il leva la suspension des juges ordinaires,
se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.

Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose eût
été traînée ainsi à petit bruit, et pardonnée, comme au confessionnal,
il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi, pendant que le pape
s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter à
Paris par son confesseur, inquisiteur général de France. On obtint
sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y
furent employés[59]. Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait
plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon demander aux
chefs, au grand maître, si tout cela était vrai; les cardinaux leur
persuadèrent d'avouer, et ils s'y résignèrent[60]. Le pape en effet
les réconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvés.

                   [Note 59: _Archives du royaume_, I, 413. Ces
                   dépositions existent dans un gros rouleau de
                   parchemin, elles ont été fort négligemment
                   extraites par Dupuy, p. 207-212.]

                   [Note 60: «Confessus est abnegationem prædictam,
                   nobis supplicans quatenus quemdam fratrem
                   servientem et familiarem suum, quem secum habebat,
                   volentem confiteri, audiremus.» Lettre des
                   cardinaux. Dupuy, 241.]

Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de
1308, il fit arrêter par son cousin le roi de Naples, tous les
Templiers de Provence[61]. À Pâques, les États du royaume furent
assemblés à Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulièrement
violent contre le clergé: «Le peuple du royaume de France adresse au
roi d'instantes supplications..... Qu'il se rappelle que le prince des
fils d'Israël, Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à
face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun
prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela
demander le consentement de son frère Aaron, constitué grand prêtre
par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi très-chrétien ne
procéderait-il pas de même, _même contre tout le clergé_, si le clergé
errait ainsi, ou soutenait ceux qui errent[62].»

                   [Note 61: Charles le Boiteux écrit à ses officiers
                   en leur adressant des _lettres encloses_: «À ce
                   jour que je vous marque, avant qu'il soit clair,
                   voire plutôt en pleine nuict, vous les ouvrirez, 13
                   janvier 1308.»]

                   [Note 62: Raynouard.]

À l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se
constituèrent accusateurs, et donnèrent procuration pour agir contre
les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signée
des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers
et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte de Talleyrand de
Périgord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[63].

                   [Note 63: Dupuy.]

Armé de ces adhésions, «le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné
d'une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que
le roi avait retenus près de lui, pour prendre avis sur les
difficultés qui pourraient survenir[64].

                   [Note 64: Id.]

En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui-ci vit
bientôt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à
aucun ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes
pour pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de
la ville, échapper à son tyran; qui sait même s'il n'aurait pas fui
hors de France? Mais il n'était pas homme à partir sans son argent.
Quand il se présenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses
sacs, il ne put passer; il vit qu'il était prisonnier du roi, non
moins que les Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours
inutilement. Il semblait que son tout-puissant maître s'amusât des
tortures de cette âme misérable, qui se débattait encore.

Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308,
une bulle adressée aux archevêques et aux évêques. Cette pièce est
singulièrement brève et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il
est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main.
Quelques évêques, selon cette bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient
comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et
ceux qui rétracteraient leurs aveux. «Ces choses, dit le pape,
n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons
que plusieurs d'entre nous ont pleine connaissance; nous n'entendons
pour le présent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous
voulons que vous procédiez selon que le droit exige.»

Il y avait ici une dangereuse équivoque, _ura scripta_ s'entendait-il
du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de
l'inquisition?

Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne se dessaisissait pas
des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait
espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,
pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient être
réunis à ceux que le pape désignerait. C'était le prendre par son
faible; Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient
devenir[65].

                   [Note 65: Il avait même écrit déjà au roi
                   d'Angleterre, pour lui assurer que Philippe les
                   remettait aux agents pontificaux, et pour l'engager
                   à imiter ce bon exemple. Dupuy, p. 204. Lettre du 4
                   octobre 1307. Toutefois l'ordonnance de mainlevée
                   par laquelle Philippe faisait remettre les biens
                   des Templiers aux délégués du pape n'est que du 15
                   janvier 1309. Encore, à ces délégués du pape il
                   avait adjoint quelques siens agents qui veillaient
                   à ses intérêts en France, et qui, à l'ombre de la
                   commission pontificale, empiétaient sur le domaine
                   voisin. C'est ce que nous apprenons par une
                   réclamation du sénéchal de Gascogne, qui se plaint,
                   au nom d'Édouard II, de ces envahissements du roi
                   de France. Dupuy, p. 312.

                   Ailleurs il loue magnifiquement le désintéressement
                   de son cher fils, qui n'agit point par avarice, et
                   ne veut rien garder sur ces biens: «Deinde vero,
                   tu, cui, eadem fuerant facinora nuntiata, non typo
                   avaritiæ, cum de bonis Templariorum nihil tibi
                   appropriare... immo ea nobis administranda,
                   gubernanda, conservanda et custodienda liberaliter
                   et devote dimisisti...» 12 août 1308. Dupuy, p.
                   240.]

Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques
et évêques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er août encore,
il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il
remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient
instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, évêché
dépendant de Sens. D'autres commissaires étaient nommés pour en faire
autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre
l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de
Cologne et de Trêves. Le jugement devait être prononcé d'alors en deux
ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne en Dauphiné,
sur terre d'Empire.

La commission, composée principalement d'évêques[66], était présidée
par Gilles d'Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible,
de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de
leur côté, croyaient cet homme tout à eux. Le pape crut calmer plus
sûrement encore le mécontentement de Philippe, en adjoignant à la
commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur
de France, celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et
d'audace.

                   [Note 66: Dupuy, p. 240-242. La commission se
                   composait de l'archevêque de Narbonne, des évêques
                   de Bayeux, de Mende, de Limoges, des trois
                   archidiacres de Rouen, de Trente et de Maguelonne,
                   et du prévôt de l'église d'Aix. Les méridionaux,
                   plus dévoués au pape, étaient, comme on le voit, en
                   majorité.]

Le roi ne réclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur
Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait à la maison de France une
haute perspective. Le frère de Philippe, Charles de Valois, dont la
destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour
candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pape devenait à jamais
serviteur et serf de la maison de France, Clément écrivit pour Charles
de Valois ostensiblement, secrètement contre lui.

Dès lors, il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du
roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars
1309). Il s'était engagé à ne pas quitter la France, et de cette façon
il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la France,
et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une position
mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin, Ferney pour
Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne. C'était terre
d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux rois. Le roi de
Naples comme comte de Provence, le roi de France comme comte de
Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moitié d'Avignon. Mais le
pape allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont le séjour attirerait
tant d'argent dans cette petite ville.

Clément se croyait libre, mais tramait sa chaîne. Le roi le tenait
toujours par le procès de Boniface. À peine établi dans Avignon, il
apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de
témoins. À leur tête marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo
de Supino, qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras droit de
Nogaret. À trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une
embuscade, qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand'peine
à Nîmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce
guet-apens[67].

                   [Note 67: Dupuy.]

Le pape écrivit bien vite à Charles de Valois pour le prier de calmer
son frère. Il écrivit au roi lui-même (23 août 1309), que si les
témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'était pas sa faute,
mais celle des gens du roi, qui devaient pourvoir à leur sûreté.
Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'examen des témoins,
vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de
Boniface avaient, disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci
avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond qu'il ne sait rien
de tout cela, ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procès, les
affaires des rois, des prélats, du monde entier, dorment et attendent.
Un des témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve précisément en France
et chez Nogaret.

Le roi avait dénoncé au pape certaines lettres injurieuses. Le pape
répond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement
indignes de la cour de Rome. Il les a fait brûler. Quant à en
poursuivre les auteurs, _une expérience récente a prouvé que ces
procès subits contre des personnages importants, ont une triste et
dangereuse issue_[68].

                   [Note 68: Passant ensuite à une autre affaire, le
                   pape déclare avoir supprimé comme inutile un
                   article de la convention avec les Flamands, qu'il
                   avait, par préoccupation ou négligence, signé à
                   Poitiers, savoir, que si les Flamands encouraient
                   la sentence pontificale en violant cette
                   convention, ils ne pourraient être absous qu'à la
                   requête du roi. Ladite clause pourrait faire taxer
                   le pape de simplicité. Tout excommunié qui
                   satisfait peut se faire absoudre, même sans le
                   consentement de la partie adverse. Le pape ne peut
                   abdiquer le pouvoir d'absoudre.]

Cette lettre du pape était une humble et timide profession
d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à genoux. L'allusion aux
Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaçait le pape
dans les embarras où ce procès devait jeter Philippe le Bel.

La commission pontificale, rassemblée le 7 août 1309, à l'évêché de
Paris, avait été entravée longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de
voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les
témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à Avignon, les
témoins à décharge dans l'affaire des Templiers étaient torturés à
Paris. Les évêques n'obéissaient point à la commission pontificale, et
ne lui envoyaient point les prisonniers[69]. Chaque jour la commission
assistait à une messe, puis siégeait; un huissier criait à la porte de
la salle: «Si quelqu'un veut défendre l'ordre de la milice du Temple,
il n'a qu'à se présenter.» Mais personne ne se présentait. La
commission revenait le lendemain, toujours inutilement.

                   [Note 69: _Processus contra Templarios, ms._ Les
                   commissaires écrivirent une nouvelle lettre où ils
                   disaient qu'apparemment les prélats avaient cru que
                   la commission devait procéder contre l'ordre en
                   général, et non contre les membres; qu'il n'en
                   était pas ainsi: que le pape lui avait remis le
                   jugement des Templiers.]

Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert
l'instruction du procès contre Boniface, le roi permit, en novembre,
que le grand maître du Temple fût amené devant les commissaires[70].
Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il dit que
l'ordre était privilégié du Saint-Siége, et qu'il lui semblait bien
étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa
destruction, lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur
Frédéric II, pendant trente-deux ans.

                   [Note 70: «Le même jour, avant lui, le 22 novembre,
                   se présenta devant les évêques un homme en habit
                   séculier, lequel déclara s'appeler Jean de Melot
                   (et non Molay, comme disent Raynouard et Dupuy),
                   avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre,
                   quoique, disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il
                   déclarait venir pour faire et dire tout ce qu'on
                   voudrait. Les commissaires lui demandèrent s'il
                   voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à
                   l'entendre bénignement. Il répondit qu'il n'était
                   venu pour autre chose, mais qu'il voudrait bien
                   savoir auparavant ce qu'on voulait faire de
                   l'ordre. Et il ajoutait: «Ordonnez de moi ce que
                   vous voudrez; mais faites-moi donner mes
                   nécessités, car je suis bien pauvre.»--Les
                   commissaires voyant à sa figure, à ses gestes et à
                   ses paroles, que c'était un homme simple et un
                   esprit faible, ne procédèrent pas plus avant, mais
                   le renvoyèrent à l'évêque de Paris, qui,
                   disaient-ils, l'accueillerait avec bonté et lui
                   ferait donner de la nourriture.» Process. ms.]

Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir;
qu'il se regarderait lui-même comme un misérable, s'il ne défendait un
ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il
craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers à
dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant;
qu'au reste, la vérité paraîtrait, non-seulement par le témoignage des
Templiers, mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes et
barons, dans toutes les parties du monde.

Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de l'ordre, il
allait prêter une grande force à la défense, et sans doute
compromettre le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer
mûrement. Ils lui firent lire sa déposition devant les cardinaux;
cette déposition n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur ou
pour tout autre motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère
servant qu'il chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant
la commission, et que les gens d'église lui lurent à haute voix ces
tristes aveux, le vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de
telles choses dites en face. Il fit le signe de la croix, et dit que
si les seigneurs commissaires du pape[71] eussent été autres
personnes, il aurait eu quelque chose à leur dire. Les commissaires
répondirent qu'ils n'étaient pas gens à relever un gage de
bataille.--«Ce n'est pas là ce que j'entends, dit le grand maître,
mais plût à Dieu qu'en tel cas on observât contre les pervers la
coutume des Sarrasins et des Tartares; ils leur tranchent la tête ou
les coupent par le milieu.»

                   [Note 71: M. Raynouard dit les cardinaux, mais à
                   tort.]

Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.
Ils répondirent avec une froide dureté: «Ceux que l'Église trouve
hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au
tribunal séculier.»

L'homme de Philippe le Bel, Plasian, assistait à cette audience, sans
y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l'impression que ses
paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se
confier à un chevalier. Il demanda la permission de conférer avec
Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se perdre, et le décida
à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui
donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur[72].

                   [Note 72: «Quum idem Magister rogasset nobilem
                   virum dominum Guillelmum de Plasiano... qui ibidem
                   venerat, sed non de mandato dictorum dominorum
                   commissariorum, secundum quod dixerunt... et dictus
                   dominus Guillelmus fuisset ad partem locutus cum
                   eodem Magistro, quem sicut asserebat, diligebat et
                   dilexerat, quia uterque miles erat.» Dupuy, 319.

                   «Quam dilationem concesserunt eidem, majorem etiam
                   se datutos asserentes, si sibi placeret et
                   volebat.» Ibid., 320.]

Le vendredi, Jacques Molay reparut, mais tout changé. Sans doute
Plasian l'avait travaillé dans sa prison. Quand on lui demanda de
nouveau s'il voulait défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il
n'était qu'un pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire une
bulle apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de
l'ordre, que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.

On lui demanda expressément s'il voulait défendre l'ordre. Il dit que
non; il priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le
fît venir au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de
l'impatience et de la peur: «Je suis mortel, les autres aussi; nous
n'avons à nous que le moment présent.»

Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la
force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire
trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église
où le service divin se fît plus honorablement que dans celles des
Templiers. Deuxièmement, qu'il ne savait nulle Religion où il se fît
plus d'aumônes qu'en la Religion du Temple; qu'on y faisait trois fois
la semaine l'aumône à tout venant. Enfin, qu'il n'y avait, à sa
connaissance, nulle sorte de gens qui eussent tant versé de sang pour
la foi chrétienne, et qui fussent plus redoutés des infidèles; qu'à
Mansourah, le comte d'Artois les avait mis à l'avant-garde, et que
s'il les avait crus...

Alors une voix s'éleva: «Sans la Foi, tout cela ne sert de rien au
salut.»

Nogaret, qui se trouvait là, prit aussitôt la parole: «J'ai ouï dire
qu'en les chroniques qui sont à Saint-Denis, il était écrit qu'au
temps du sultan de Babylone, le Maître d'alors et les autres grands de
l'ordre avaient fait hommage à Saladin, et que le même Saladin,
apprenant un grand échec de ceux du Temple, avait dit publiquement que
cela leur était advenu en châtiment d'un vice infâme, et de leur
prévarication contre leur loi.»

Le grand maître répondit qu'il n'avait jamais ouï dire pareille chose;
qu'il savait seulement que le grand maître d'alors avait maintenu les
trêves, parce que autrement il n'aurait pu garder tel ou tel château.
Jacques Molay finit par prier humblement les commissaires et le
chancelier Nogaret, qu'on lui permît d'entendre la messe et d'avoir sa
chapelle et ses chapelains. Ils le lui promirent en louant sa
dévotion.

Ainsi commençaient en même temps les deux procès du Temple et de
Boniface VIII. Ils présentaient l'étrange spectacle d'une guerre
indirecte du roi et du pape. Celui-ci, forcé par le roi de poursuivre
Boniface, était vengé par les dépositions des Templiers contre la
barbarie avec laquelle les gens du roi avaient dirigé les premières
procédures. Le roi déshonorait la papauté, le pape déshonorait la
royauté. Mais le roi avait la force; il empêchait les évêques
d'envoyer aux commissaires du pape des Templiers prisonniers, et en
même temps il poussait sur Avignon des nuées de témoins qu'on lui
ramassait en Italie. Le pape, en quelque sorte assiégé par eux, était
condamné à entendre les plus effrayantes dépositions contre l'honneur
du pontificat.

Plusieurs des témoins s'avouaient infâmes, et détaillaient tout au
long dans quelles saletés ils avaient trempé en commun avec
Boniface[73]. L'une de leurs dépositions les moins dégoûtantes, de
celles qu'on peut traduire, c'est que Boniface avait fait tuer son
prédécesseur; il aurait dit à l'un de ces misérables: «Ne reparais pas
devant moi que tu n'aies tué Célestin.» Le même Boniface aurait fait
un sabbat, un sacrifice au diable. Ce qui est plus vraisemblable dans
ce vieux légiste italien, dans ce compatriote de l'Arétin et Machiavel,
c'est qu'il était incrédule, impie et cynique en ses paroles... Des
gens ayant peur dans un orage, et disant que c'était la fin du monde,
il aurait dit: «Le monde a toujours été et sera toujours.--Seigneur,
on assure qu'il y aura une résurrection?--Avez-vous jamais vu
ressusciter personne?»

                   [Note 73: Dupuy.]

Un homme lui apportant des figues de Sicile, lui disait: «Si j'étais
mort en mon voyage, Christ eût eu pitié de moi.» À quoi Boniface
aurait répondu: «Va, je suis bien plus puissant que ton Christ; moi,
je puis donner des royaumes.»

Il parlait de tous les mystères avec une effroyable impiété. Il disait
de la Vierge: «Non credo in Mariolâ, Mariolâ, Mariolâ!» Et ailleurs:
«Nous ne croyons plus ni l'ânesse, ni l'ânon[74].»

                   [Note 74: «Vade, vade, ego plus possum quam
                   Christus unquam potuerit, quia ego possum humiliare
                   et depauperare reges, et imperatores et principes,
                   et possum de uno parvo milite facere unum magnum
                   regem, et possum donare civitates et regna.» Ibid.,
                   p. 566.--«Tace, miser, non credimus in asinam nec
                   in pullum ejus.» Ibid., p. 6.]

Ces bouffonneries ne sont pas bien prouvées. Ce qui l'est mieux et ce
qui fut peut-être plus funeste à Boniface, c'est sa tolérance. Un
inquisiteur de Calabre avait dit: «Je crois que le pape favorise les
hérétiques, car il ne nous permet plus de remplir notre office.»
Ailleurs ce sont des moines qui font poursuivre leur abbé pour
hérésie; il est convaincu par l'inquisition. Mais le pape s'en moque:
«Vous êtes des idiots, leur dit-il; votre abbé est un savant homme, et
il pense mieux que vous: allez et croyez comme il croit.»

Après tous ces témoignages, il fallut que Clément V endurât face à
face l'insolence de Nogaret (16 mars 1310). Il vint en personne à
Avignon, mais accompagné de Plasian et d'une bonne escorte de gens
armés. Nogaret, ayant pour lui le roi et l'épée, était l'oppresseur de
son juge.

Dans les nombreux factums qu'il avait déjà lancés, on trouve la
substance de ce qu'il put dire au pape; c'est un mélange d'humilité et
d'insolence, de servilisme monarchique et de républicanisme classique,
d'érudition pédantesque et d'audace révolutionnaire. On aurait tort
d'y voir un petit Luther. L'amertume de Nogaret ne rappelle pas les
belles et naïves colères du bonhomme de Wittemberg, dans lequel il y
avait tout ensemble un enfant et un lion; c'est plutôt la bile amère
et recuite de Calvin, cette haine à la quatrième puissance...

Dans son premier factum, Nogaret avait déclaré ne pas lâcher prise.
L'action contre l'hérésie, dit-il, ne s'éteint point par la mort,
_morte non exstinguitur_. Il demandait que Boniface fût exhumé et
brûlé.

En 1310, il veut bien se justifier; mais c'est qu'il est d'une bonne
âme de craindre la faute, même où il n'y a pas faute; ainsi firent
Job, l'Apôtre, et saint Augustin... Ensuite, il sait des gens qui, par
ignorance, sont scandalisés à cause de lui; il craint, s'il ne se
justifie, que ces gens-là ne se damnent, en pensant mal de lui,
Nogaret. Voilà pourquoi il supplie, demande, postule et _requiert
comme droit_, avec larmes et gémissements, mains jointes, genoux en
terre... En cette humble posture, il prononce, en guise de
justification, une effroyable invective contre Boniface. Il n'y a pas
moins de soixante chefs d'accusation.

Boniface, dit-il encore, ayant décliné le jugement et repoussé la
convocation du concile, était, par cela seul, contumace et convaincu.
Nogaret n'avait pas une minute à perdre pour accomplir son mandat. À
défaut de la puissance ecclésiastique ou civile, il fallait bien que
le corps de l'Église fût défendu par un catholique quelconque; tout
catholique est tenu d'exposer sa vie pour l'Église. «Moi donc,
Guillaume Nogaret, homme privé, mais chevalier, tenu, par devoir de
chevalerie, à défendre la république, il m'était permis, il m'était
imposé de résister au susdit tyran pour la vérité du Seigneur.--Item,
comme ainsi soit que chacun est tenu de défendre sa patrie, _au point
qu'on mériterait récompense si, en cette défense, on tuait son
père_[75]; il m'était loisible, que dis-je? obligatoire, de défendre
ma patrie, le royaume de France, qui avait à craindre le ravage, le
glaive, etc.»

                   [Note 75: «Pro quâ defensione si patrem occidat,
                   meritum habet, nec poenas meretur.» Dupuy.]

Puis donc que Boniface sévissait contre l'Église et contre lui-même,
_more furiosi_, il fallait bien lui lier les pieds et les mains. Ce
n'était pas là acte d'ennemi, bien au contraire.

Mais voilà qui est plus fort. C'est Nogaret qui a sauvé la vie à
Boniface, et il a encore sauvé un de ses neveux. Il n'a laissé donner
à manger au pape que par gens à qui il se fiait. Aussi Boniface
délivré lui a donné l'absolution. À Anagni même, Boniface a prêché
devant une grande multitude, que tout ce qui lui était arrivé par
Nogaret ou ses gens lui était venu du Seigneur.

Cependant le procès du Temple avait commencé à grand bruit, malgré la
désertion du grand maître. Le 28 mars 1310, les commissaires se firent
amener dans le jardin de l'évêché les chevaliers qui déclaraient
vouloir défendre l'ordre; la salle n'eût pu les contenir: ils étaient
cinq cent quarante-six. On leur lut en latin les articles de
l'accusation. On voulait ensuite les leur lire en français. Mais ils
s'écrièrent que c'était bien assez de les avoir entendus en latin,
qu'ils ne se souciaient pas que l'on traduisît de telles turpitudes en
langue vulgaire. Comme ils étaient si nombreux, pour éviter le
tumulte, on leur dit de déléguer des procureurs, de nommer
quelques-uns d'entre eux qui parleraient pour les autres. Ils auraient
voulu parler tous, tant ils avait repris courage. «Nous aurions bien
dû aussi, s'écrièrent-ils, n'être torturés que par procureurs[76].»
Ils déléguèrent pourtant deux d'entre eux, un chevalier, frère Raynaud
de Pruin, et un prêtre, frère Pierre de Boulogne, procureur de l'ordre
près la cour pontificale. Quelques autres leur furent adjoints.

                   [Note 76: «Quod contenti erant de lectura facta in
                   latino, et quod non curabant quod tantæ
                   turpitudines, quas asserebant omnino esse falsas et
                   non nominandas, vulgariter exponerentur.» _Proc.
                   contra Templ., ms._--«Dicentes quod non petebatur
                   ab eis quando ponebantur in janiis, si procuratores
                   constituere volebant.» Ibidem.]

Les commissaires firent ensuite recueillir par toutes les maisons de
Paris, qui servaient de prison aux Templiers[77], les dépositions de
ceux qui voudraient défendre l'ordre. Ce fut un jour affreux qui
pénétra dans les prisons de Philippe le Bel. Il en sortit d'étranges
voix, les unes fières et rudes, d'autres pieuses, exaltées, plusieurs
naïvement douloureuses. Un des chevaliers dit seulement: «Je ne puis
pas plaider à moi seul contre le pape et le roi de France[78].»
Quelques-uns remettent pour toute disposition une prière à la sainte
Vierge: «Marie, étoile des mers, conduis-nous au port du salut[79].»
Mais la pièce la plus curieuse est une protestation en langue
vulgaire, où, après avoir soutenu l'innocence de l'ordre, les
chevaliers nous font connaître leur humiliante misère, le triste
calcul de leurs dépenses[80]. Étranges détails et qui font un cruel
contraste avec la fierté et la richesse tant célébrée de cet ordre!...
Les malheureux, sur leur pauvre paye de douze deniers par jour,
étaient obligés de payer le passage de l'eau pour aller subir leurs
interrogatoires dans la Cité, et de donner de l'argent à l'homme qui
ouvrait ou rivait leurs chaînes.

                   [Note 77: Les uns étaient gardés au Temple, les
                   autres à Saint-Martin-des-Champs, d'autres à
                   l'hôtel du comte de Savoie et dans diverses maisons
                   particulières. (Process. ms.)]

                   [Note 78: «Respondit quod nolebat litigare cum
                   Dominis papâ et rege Franciæ.» Process. ms.]

                   [Note 79: Le frère Élie, auteur de cette pièce
                   touchante, finit par prier les notaires de corriger
                   les locutions vicieuses qui peuvent s'être glissées
                   dans son latin. _Process. ms., folio_
                   31-32.--D'autres écrivent une apologie en langue
                   romane, altérée et fort mêlée de français du nord.
                   _Folio_ 36-8.]

                   [Note 80: Je donne cette pièce, telle qu'elle a été
                   transcrite par les notaires, dans son orthographe
                   barbare. «À homes honerables et sages, ordenés de
                   per notre père l'Apostelle (_le pape_) pour le fet
                   des Templiers li freres, liquies sunt en prisson à
                   Paris en la masson de Tiron... Honeur et
                   reverencie. Comes votre comandemans feut à nos ce
                   jeudi prochainement passé et nos feut demandé se
                   nos volens defendre la Religion deu Temple
                   desusdite, tuit disrent oil, et disons que ele est
                   bone et leal, et en tout sans mauvesté et traison
                   tout ce que nos l'en met sus, et somes prest de
                   nous defendre chacun pour soy ou tous ensemble, an
                   telle manière que droit et sante Église et vos an
                   regardarons, come cil qui sunt en prisson an nois
                   frès à cople II. Et somes en neire fosse oscure
                   toutes les nuits.--Item no vos fessons à savir que
                   les gages de XII deniers que nos avons ne nos
                   soufficent mie. Car nos convient paier nos lis. III
                   deniers par jour chascun lis. Loage du cuisine,
                   napes, touales pour tenelles et autres choses, II
                   sols VI denier la semaigne. Item pour nos ferger et
                   desferger (_ôter les fers_), puisque nos somes
                   devant les auditors, II sol. Item pour laver dras
                   et robes, linges, chacun XV jours XVIII denier.
                   Item pour buche et candole chascun jor IIII
                   deniers. Item passer et repasser les dis frères,
                   XVI deniers de asiles de Notre-Dame de l'altre part
                   de l'iau.» _Proc. ms. folio 39_.]

Enfin les défenseurs présentèrent un acte solennel au nom de l'ordre.
Dans cette protestation singulièrement forte et hardie, ils
déclarèrent ne pouvoir se défendre sans le grand maître, ni autrement
que devant le concile général. Ils soutiennent: «Que la religion du
Temple est sainte, pure et immaculée devant Dieu et son Père[81].
L'institution régulière, l'observance salutaire, y ont _toujours_ été,
y sont _encore_ en vigueur. Tous les frères n'ont qu'une profession de
foi qui dans tout l'univers a été, est _toujours observée de tous_,
depuis la fondation jusqu'au jour présent. Et qui dit ou croit
autrement, erre totalement, pèche mortellement.» C'était une
affirmation bien hardie de soutenir que _tous_ étaient restés fidèles
aux règles de la fondation primitive; qu'il n'y avait eu nulle
déviation, nulle corruption. Lorsque le juste pèche sept fois par
jour, cet ordre superbe se trouvait pur et sans péché. Un tel orgueil
faisait frémir.

                   [Note 81: «... Apud Deum et Patrem... Et hoc est
                   omnium fratrum Templi communiter una professio, quæ
                   per universum orbem servatur et servata fuit per
                   omnes fratres ejusdem ordinis, a fundamento
                   religionis usque ad diem præsentem. Et quicumque
                   aliud dicit vel aliter credit, errat totaliter,
                   peccat mortaliter...» Dup., 333.]

Ils ne s'en tenaient pas là. Ils demandaient que les frères apostats
fussent mis sous bonne garde jusqu'à ce qu'il apparût s'ils avaient
porté un vrai témoignage.

Ils auraient voulu encore qu'aucun laïque n'assistât aux
interrogatoires. Nul doute, en effet, que la présence d'un Plasian,
d'un Nogaret, n'intimidât les accusés et les juges.

Ils finissent par dire que la commission pontificale ne peut aller
plus avant: «Car enfin nous ne sommes pas en lieu sûr; nous sommes et
avons toujours été au pouvoir de ceux qui suggèrent des choses fausses
au seigneur roi. Tous les jours, par eux ou par d'autres, de vive
voix, par lettres ou messages, ils nous avertissent de ne pas
rétracter les fausses dépositions qui ont été arrachées par la
crainte; qu'autrement nous serons brûlés[82].»

                   [Note 82: «... Quia si recesserunt, prout dicunt,
                   comburentur omnino.»]

Quelques jours après nouvelle protestation, mais plus forte encore,
moins apologétique que menaçante et accusatrice. «Ce procès,
disent-ils, a été soudain, violent, inique et injuste; ce n'est que
violence atroce, intolérable erreur... Dans les prisons et les
tortures, beaucoup et beaucoup sont morts; d'autres en resteront
infirmes pour leur vie; plusieurs ont été contraints de mentir contre
eux-mêmes et contre leur ordre. Ces violences et ces tourments leur
ont totalement enlevé le libre arbitre, c'est-à-dire tout ce que
l'homme peut avoir de bon. Qui perd le libre arbitre, perd tout bien,
science, mémoire et intellect[83]... Pour les pousser au mensonge, au
faux témoignage, on leur montrait des lettres où pendait le sceau du
roi, et qui leur garantissaient la conservation de leurs membres, de
la vie, de la liberté; on promettait de pourvoir soigneusement à ce
qu'ils eussent de bons revenus pour leur vie; on leur assurait
d'ailleurs que l'ordre était condamné sans remède...»

                   [Note 83: Dupuy.]

Quelque habitué que l'on fût alors à la violence des procédures
inquisitoriales, à l'immoralité des moyens employés communément pour
faire parler les accusés, il était impossible que de telles paroles ne
soulevassent les coeurs! Mais ce qui en disait plus que toutes les
paroles, c'était le pitoyable aspect des prisonniers, leur face pâle
et amaigrie, les traces hideuses des tortures... L'un d'eux, Humbert
Dupuy, le quatorzième témoin, avait été torturé trois fois, retenu
trente-six semaines au fond d'une tour infecte, au pain et à l'eau. Un
autre avait été pendu par les parties génitales. Le chevalier Bernard
Dugué (de Vado), dont on avait tenu les pieds devant un feu ardent,
montrait deux os qui lui étaient tombés des talons.

C'étaient là de cruels spectacles. Les juges mêmes, tout légistes
qu'ils étaient, et sous leur sèche robe de prêtre, étaient émus et
souffraient. Combien plus le peuple, qui chaque jour voyait ces
malheureux passer l'eau en barque, pour se rendre dans la Cité, au
palais épiscopal, où siégeait la commission! L'indignation augmentait
contre les accusateurs, contre les Templiers apostats. Un jour, quatre
de ces derniers se présentent devant la commission, gardant encore la
barbe, mais portant leurs manteaux à la main. Ils les jettent aux
pieds des évêques, et déclarent qu'ils renoncent à l'habit du Temple.
Mais les juges ne les virent qu'avec dégoût; ils leur dirent qu'ils
fissent dehors ce qu'ils voudraient.

Le procès prenait une tournure fâcheuse pour ceux qui l'avaient
commencé avec tant de précipitation et de violence. Les accusateurs
tombaient peu à peu à la situation d'accusés. Chaque jour, les
dépositions de ceux-ci révélaient les barbaries, les turpitudes de la
première procédure. L'intention du procès devenait visible. On avait
tourmenté un accusé pour lui faire dire à combien montait le trésor
rapporté de la Terre sainte. Un trésor était-il un crime, un titre
d'accusation?

Quand on songe au grand nombre d'affiliés que le Temple avait dans le
peuple, aux relations des chevaliers avec la noblesse, dont ils
sortaient tous, on ne peut douter que le roi ne fût effrayé de se voir
engagé si avant. Le but honteux, les moyens atroces, tout avait été
démasqué. Le peuple, troublé et inquiet dans sa croyance depuis la
tragédie de Boniface VIII, n'allait-il pas se soulever? Dans l'émeute
des monnaies, le Temple avait été assez fort pour protéger Philippe le
Bel; aujourd'hui tous les amis du Temple étaient contre lui...

Ce qui aggravait encore le danger, c'est que dans les autres contrées
de l'Europe[84], les décisions des conciles étaient favorables aux
Templiers. Ils furent déclarés innocents, le 17 juin 1310 à Ravenne,
le 1er juillet à Mayence, le 21 octobre à Salamanque. Dès le
commencement de l'année, on pouvait prévoir ces jugements et la
dangereuse réaction qui s'ensuivrait à Paris. Il fallait la prévenir,
se réfugier dans l'audace. Il fallait à tout prix prendre en main le
procès, le brusquer, l'étouffer.

                   [Note 84: Le roi d'Angleterre s'était d'abord
                   déclaré assez hautement pour l'ordre; soit par
                   sentiment de justice, soit par opposition à
                   Philippe le Bel, il avait écrit, le 4 décembre
                   1307, aux rois de Portugal, de Castille, d'Aragon
                   et de Sicile, en faveur des Templiers, les
                   conjurant de ne point ajouter foi à tout ce que
                   l'on débitait contre eux en France. (Dupuy.)]

Au mois de février 1310, le roi s'était arrangé avec le pape. Il avait
déclaré s'en remettre à lui pour le jugement de Boniface VIII. En
avril, il exigea en retour que Clément nommât à l'archevêché de Sens
le jeune Marigni, frère du fameux Enguerrand, vrai roi de France sous
Philippe le Bel. Le 10 mai, l'archevêque de Sens assemble à Paris un
concile provincial, et y fait paraître les Templiers. Voilà deux
tribunaux qui jugent en même temps les mêmes accusés, en vertu de deux
bulles du pape. La commission alléguait la bulle qui lui attribuait le
jugement[85]. Le concile s'en rapportait à la bulle précédente, qui
avait rendu aux juges ordinaires leurs pouvoirs, d'abord suspendus. Il
ne reste point d'acte de ce concile, rien que le nom de ceux qui
siégèrent et le nombre de ceux qu'ils firent brûler.

                   [Note 85: Selon Dupuy, p. 45, les commissaires du
                   pape auraient répondu à l'appel des défenseurs:
                   «Que les conciles jugeaient les particuliers, et
                   eux informaient du général.»--La commission dit
                   tout le contraire.]

Le 10 mai, le dimanche, jour où la commission était assemblée, les
défenseurs de l'ordre s'étaient présentés devant l'archevêque de
Narbonne et les autres commissaires pontificaux pour porter appel.
L'archevêque de Narbonne répondit qu'un tel appel ne regardait ni lui
ni ses collègues; qu'ils n'avaient pas à s'en mêler, puisque ce
n'était pas de leur tribunal que l'on appelait; que s'ils voulaient
parler pour la défense de l'ordre, on les entendrait volontiers.

Les pauvres chevaliers supplièrent qu'au moins on les menât devant le
concile pour y porter leur appel, en leur donnant deux notaires qui en
dresseraient acte authentique; ils priaient la commission, ils
priaient même les notaires présents. Dans leur appel qu'ils lurent
ensuite, ils se mettaient sous la protection du pape, dans les termes
les plus pathétiques. «Nous réclamons les saints Apôtres, nous les
réclamons encore une fois, c'est avec la dernière instance que nous
les réclamons.» Les malheureuses victimes sentaient déjà les flammes
et se serraient à l'autel qui ne pouvait les protéger.

Tout le secours que leur avait ménagé ce pape sur lequel ils
comptaient, et dont ils se recommandaient comme de Dieu, fut une
timide et lâche consultation, où il avait essayé d'avance
d'interpréter le mot de _relaps_, dans le cas où l'on voudrait
appliquer ce nom à ceux qui avaient rétracté leurs aveux: «Il semble
en quelque sorte contraire à la raison de juger de tels hommes comme
relaps... En telles choses douteuses, il faut restreindre et modérer
les peines.»

Les commissaires pontificaux n'osèrent faire valoir cette
consultation. Ils répondirent, le dimanche soir, qu'ils éprouvaient
grande compassion pour les défenseurs de l'ordre et les autres frères;
mais que l'affaire dont s'occupaient l'archevêque de Sens et ses
suffragants était toute autre que la leur; qu'ils ne savaient ce qui
se faisait dans ce concile; que si la commission était autorisée par
le Saint-Siége, l'archevêque de Sens l'était aussi; que l'une n'avait
nulle autorité sur l'autre; qu'_au premier coup d'oeil_, ils ne
voyaient rien à objecter à l'archevêque de Sens; que toutefois ils
aviseraient.

Pendant que les commissaires avisaient, ils apprirent que
cinquante-quatre Templiers allaient être brûlés. Un jour avait suffi
pour éclairer suffisamment l'archevêque de Sens et ses suffragants.
Suivons pas à pas le récit des notaires de la commission pontificale,
dans sa simplicité terrible.

«Le mardi 12, pendant l'interrogatoire du frère Jean Bertaud[86], il
vint à la connaissance des commissaires que cinquante-quatre Templiers
allaient être brûlés[87]. Ils chargèrent le prévôt de l'église de
Poitiers et l'archidiacre d'Orléans, clerc du roi, d'aller dire à
l'archevêque de Sens et ses suffragants de délibérer mûrement et de
différer, attendu que les frères morts en prison affirmaient,
disait-on, sur le péril de leurs âmes, qu'ils étaient faussement
accusés. Si cette exécution avait lieu, elle empêcherait les
commissaires de procéder en leur office, les accusés étant tellement
effrayés qu'ils semblaient hors de sens. En outre l'un des
commissaires les chargea de signifier à l'archevêque que frère Raynaud
de Pruin, Pierre de Boulogne, prêtre, Guillaume de Chambonnet et
Bertrand de Sartiges, chevaliers, avaient interjeté certain appel
par-devant les commissaires.»

                   [Note 86: Nom presque illisible dans le texte. La
                   main tremble évidemment. Plus haut, le notaire a
                   bien écrit: Bertaldi.]

                   [Note 87: «Quod LIV ex Templariis... erant dicta
                   die comburendi...» Process. ms. folio 72 (feuille
                   coupée par la moitié).]

Il y avait là une grave question de juridiction. Si le concile et
l'archevêque de Sens reconnaissaient la validité d'un appel porté
devant la commission papale, ils avouaient la supériorité de ce
tribunal, et les libertés de l'Église gallicane étaient compromises.
D'ailleurs sans doute les ordres du roi pressaient; le jeune Marigni,
créé archevêque tout exprès, n'avait pas le temps de disputer. Il
s'absenta pour ne pas recevoir les envoyés de la commission; puis
quelqu'un (on ne sait qui) révoqua en doute qu'ils eussent parlé au
nom de la commission; Marigni douta aussi, et l'on passa outre[88].

                   [Note 88: «... Aquodam fuisse dictum coram domino
                   archiepiscopo Senonensi, ejus suffraganeis et
                   concilio... quod dicti præpositus... et
                   archidiaconus... (qui in dicta die martis...
                   præmissa intimasse dicebantur, et ipse iidem hoc
                   attestabantur, suffraganeis domini archiepiscopi
                   Senomensi... _tunc absente dicto domino,
                   archiepiscopo Senomensi_) prædicta _non
                   significaverant de mandato_ eorumdem dominorum
                   commissariorum.» _Process. ms. folio_, 71 _verso_.]

Les Templiers, amenés le dimanche devant le concile, avaient été jugés
le lundi; les uns, qui avouaient, mis en liberté; d'autres qui avaient
toujours nié, emprisonnés pour la vie; ceux qui rétractaient leurs
aveux, déclarés relaps. Ces derniers, au nombre de cinquante-quatre,
furent dégradés le même jour par l'évêque de Paris et livrés au bras
séculier. Le mardi, ils furent brûlés à la porte Saint-Antoine. Ces
malheureux avaient varié dans les prisons, mais ils ne varièrent point
dans les flammes; ils protestèrent jusqu'au bout de leur innocence. La
foule était muette et comme stupide d'étonnement[89].

                   [Note 89: «Constanter et perseveranter in
                   abnegatione communi perstiterunt... non absque
                   multa admiratione stuporeque vehementi.» Contin.
                   Guil. Nang.]

Qui croirait que la commission pontificale eut le coeur de s'assembler
le lendemain, de continuer cette inutile procédure, d'interroger
pendant qu'on brûlait?

«Le mardi 13 mai, par-devant les commissaires, fut amené frère Aimeri
de Villars-le-Duc, barbe rase, sans manteau ni habit du Temple, âgé,
comme il disait, de cinquante ans, ayant été environ huit années dans
l'ordre comme frère servant et vingt comme chevalier. Les seigneurs
commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être
interrogé. Mais ledit témoin, pâle et tout épouvanté[90], déposant
sous serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à mourir
subitement, et à être d'âme et de corps, en présence même de la
commission, soudain englouti en enfer, se frappant la poitrine des
poings, fléchissant les genoux et élevant les mains vers l'autel, dit
que toutes les erreurs imputées à l'ordre étaient de toute fausseté,
quoiqu'il en eût confessé quelques-unes au milieu des tortures
auxquelles l'avaient soumis Guillaume de Marcillac et Hugues de
Celles, chevaliers du roi. Il ajoutait pourtant qu'_ayant vu emmener
sur des charrettes, pour être brûlés, cinquante-quatre frères de
l'ordre_, qui n'avaient pas voulu confesser lesdites erreurs, et AYANT
ENTENDU DIRE QU'ILS AVAIENT ÉTÉ BRÛLÉS, lui qui craignait, s'il était
brûlé, de n'avoir pas assez de force et de patience, il était prêt à
confesser et jurer par crainte, devant les commissaires ou autres,
toutes les erreurs imputées à l'ordre, à dire même, si l'on voulait,
_qu'il avait tué Notre-Seigneur_... Il suppliait et conjurait lesdits
commissaires et nous, notaires présents, de ne point révéler aux gens
du roi ce qu'il venait de dire, craignant, disait-il, que s'ils en
avaient connaissance, il ne fût livré au même supplice que les
cinquante-quatre Templiers...--Les commissaires, voyant le péril qui
menaçait les déposants s'ils continuaient à les entendre pendant cette
terreur, et mus encore par d'autres causes, résolurent de surseoir
pour le présent.»

                   [Note 90: «Pallidus et multum exterritus...
                   impetrando sibi ipsi, si mentiebatur in hoc, mortem
                   subitaneam et quod statim in anima et corpore in
                   præsentia dominorum commissariorum absorberetur in
                   infernum, tondendo sibi pectus cum pugnis, et
                   elevando manus suas versus altare ad majorem
                   assertionem, flectendo genua... cum ipse testi
                   _vidisset... duci in quadrigis_ LIIII fratres dicti
                   ordinis _ad comburendum_... et AUDIVISSE EOS FUISSE
                   COMBUSTOS; quod ipse qui dubitabat quod non posset
                   habere bonam patientiam si combureretur, timore
                   mortis confiteretur... omnes errores... _et quidem
                   etiam interfecisse Dominum_, si peteretur ab eo...»
                   _Process. ms._, 70, _verso_.]

La commission semble avoir été émue de cette scène terrible. Quoique
affaibli par la désertion de son président, l'archevêque de Narbonne
et l'évêque de Bayeux, qui ne venaient plus aux séances, elle essaya
de sauver, s'il en était encore temps, les trois principaux
défenseurs.

«Le lundi 18 mai, les commissaires pontificaux chargèrent le prévôt de
l'église de Poitiers et l'archidiacre d'Orléans d'aller trouver de
leur part le vénérable père en Dieu, le seigneur archevêque de Sens et
ses suffragants, pour réclamer les défenseurs, Pierre de Boulogne,
Guillaume de Chambonnet et Bertrand de Sartiges, de sorte qu'ils
pussent être amenés sous bonne garde toutes les fois qu'ils le
demanderaient, pour la défense de l'ordre.» Les commissaires avaient
bien soin d'ajouter: «qu'ils ne voulaient faire aucun empêchement à
l'archevêque de Sens et à son concile, mais seulement décharger leur
conscience.»

«Le soir, les commissaires se réunirent à Sainte-Geneviève dans la
chapelle de Saint-Éloi, et reçurent des chanoines qui venaient de la
part de l'archevêque de Sens. L'archevêque répondait qu'il y avait
deux ans que le procès avait été commencé contre les chevaliers
ci-dessus nommés, comme membres particuliers de l'ordre, qu'il voulait
le terminer selon la forme du mandat apostolique. Que du reste il
n'entendait aucunement troubler les commissaires en leur office[91].»
Effroyable dérision!

                   [Note 91: «Non erat intentionis... in aliquo
                   impedire officium...» _Ibidem_.

                   «Comme on disait que le prévôt de l'église de
                   Poitiers et l'archidiacre d'Orléans n'avaient pas
                   parlé de la part des commissaires, ceux-ci
                   chargèrent les envoyés de l'archevêque de Sens de
                   lui dire que le prévôt et l'archidiacre avaient
                   effectivement parlé en leur nom. De plus, ils leur
                   dirent d'annoncer à l'archevêque de Sens que Pierre
                   de Boulogne, Chambonnet et Sartiges avaient appelé
                   de l'archevêque et de son concile, le dimanche 10
                   mai, et que cet appel avait dû être annoncé le
                   mardi, au concile, par le prévôt et l'archidiacre.»
                   _Process. ms. ibidem_.]

«Les envoyés de l'archevêque de Sens s'étant retirés, on amena devant
les commissaires Raynaud de Pruin, Chambonnet et Sartiges, lesquels
annoncèrent qu'on avait séparé d'eux Pierre de Boulogne sans qu'ils
sussent pourquoi, ajoutant qu'ils étaient gens simples, sans
expérience, d'ailleurs stupéfaits et troublés, en sorte qu'ils ne
pouvaient rien ordonner ni dicter pour la défense de l'ordre sans le
conseil dudit Pierre. C'est pourquoi ils suppliaient les commissaires
de le faire venir, de l'entendre, et de savoir comment et pourquoi il
avait été retiré d'eux, et s'il voulait persister dans la défense de
l'ordre ou l'abandonner. Les commissaires ordonnèrent au prévôt de
Poitiers et à Jehan de Teinville, que le lendemain au matin ils
amenassent ledit frère en leur présence.»

Le lendemain, on ne voit pas que Pierre de Boulogne ait comparu. Mais
une foule de Templiers vinrent déclarer qu'ils abandonnaient la
défense. Le samedi, la commission, délaissée encore par un de ses
membres, s'ajourna au 3 novembre suivant.

À cette époque, les commissaires étaient moins nombreux encore. Ils se
trouvaient réduits à trois. L'archevêque de Narbonne avait quitté
Paris _pour le service du roi_. L'évêque de Bayeux était près du pape
_de la part du roi_. L'archidiacre de Maguelonne était malade.
L'évêque de Limoges s'était mis en route pour venir, _mais le roi lui
avait fait dire_ qu'il fallait surseoir encore jusqu'au prochain
parlement[92]. Les membres présents firent pourtant demander à la
porte de la salle si quelqu'un avait quelque chose à dire pour l'ordre
du Temple. Personne ne se présenta.

                   [Note 92: «Intellecto per litteras regias quod non
                   expediebat.»]

Le 27 décembre, les commissaires reprirent les interrogatoires et
redemandèrent les deux principaux défenseurs de l'ordre. Mais le
premier de tous, Pierre de Boulogne, avait disparu. Son collègue,
Raynaud de Pruin, ne pouvait plus répondre, disait-on, ayant été
dégradé par l'archevêque de Sens. Vingt-six chevaliers, qui déjà
avaient fait serment comme devant déposer, furent retenus par les gens
du roi, et ne purent se présenter.

C'est une chose admirable qu'au milieu de ces violences, et dans un
tel péril, il se soit trouvé un certain nombre de chevaliers pour
soutenir l'innocence de l'ordre; mais ce courage fut rare. La plupart
étaient sous l'impression d'une profonde terreur[93].

                   [Note 93: On peut en juger par la déposition de
                   Jean de Pollencourt, le trente-septième déposant.
                   Il déclare d'abord s'en tenir à ses premiers aveux.
                   Les commissaires, le voyant tout pâle et tout
                   effrayé, lui disent de ne songer qu'à dire la
                   vérité, et à sauver son âme; qu'il ne court aucun
                   péril à dire la vérité devant eux; qu'ils ne
                   révéleront pas ses paroles, ni eux, ni les notaires
                   présents. Alors il révoque sa déposition, et
                   déclare même s'en être confessé à un frère mineur,
                   qui lui a enjoint de ne plus porter de faux
                   témoignages.]

La perte des Templiers était partout poursuivie avec acharnement dans
les conciles provinciaux[94]; neuf chevaliers venaient encore d'être
brûlés à Senlis. Les interrogatoires avaient lieu sous la terreur des
exécutions. Le procès était étouffé dans les flammes... La commission
continua ses séances jusqu'au 11 juin 1311. Le résultat de ses travaux
est consigné dans un registre[95], qui finit par ses paroles: «Pour
surcroît de précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée
par les notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de
Paris, pour n'être exhibée à personne que sur lettres spéciales de
Votre Sainteté.»

                   [Note 94: Aux conciles de Sens, Senlis, Reims,
                   Rouen, etc., et devant les évêques d'Amiens,
                   Cavaillon, Clermont, Chartres, Limoges, Puy, Mans,
                   Mâcon, Maguelonne, Nevers, Orléans, Périgord,
                   Poitiers, Rhodez, Saintes, Soissons, Toul, Tours,
                   etc.]

                   [Note 95: Ce registre, que j'ai souvent cité, est à
                   la Bibliothèque royale (fonds Harlay, nº 329). Il
                   contient l'instruction faite à Paris par les
                   commissaires du pape: _Processus contra Templarios_.
                   Ce ms. avait été déposé dans le trésor de
                   Notre-Dame. Il passa, on ne sait comment, dans la
                   bibliothèque du président Brisson, puis dans celle
                   de M. Servin, avocat général, enfin dans celle des
                   Harlay, dont il porte encore les armes. Au milieu
                   du XVIIIe siècle, M. de Harlay, ayant probablement
                   scrupule de rester détenteur d'un manuscrit de
                   cette importance, le légua à la bibliothèque de
                   Saint-Germain-des-Prés. Ayant heureusement échappé
                   à l'incendie de cette bibliothèque en 1793, il a
                   passé à la Bibliothèque royale. Il en existe un
                   double aux archives du Vatican. Voyez l'appendice
                   de M. Rayn., p. 309.--La plupart des pièces du
                   procès des Templiers sont aux archives du royaume.
                   Les plus curieuses sont: 1º le premier
                   _interrogatoire de cent quarante Templiers_ arrêtés
                   à Paris (en un gros rouleau de parchemin); Dupuy en
                   a donné quelques extraits fort négligés; 2º
                   plusieurs _interrogatoires_, faits en d'autres
                   villes; 3º la minute des _articles_ sur lesquels
                   ils furent interrogés; ces articles sont précédés
                   d'une minute de _lettre_, sans date, _du roi au
                   pape_, espèce de factum destiné évidemment à être
                   répandu dans le peuple. Ces minutes sont sur papier
                   de coton. Ce frêle et précieux chiffon, d'une
                   écriture fort difficile, a été déchiffré et
                   transcrit par un de mes prédécesseurs, le savant M.
                   Pavillet. Il est chargé de corrections que M.
                   Raynouard a relevées avec soin (p. 50) et qui ne
                   peuvent être que de la main d'un des ministres de
                   Philippe le Bel, de Marigni, de Plasian ou de
                   Nogaret; le pape a copié docilement les articles
                   sur le vélin qui est au Vatican. La lettre, malgré
                   ses divisions pédantesques, est écrite avec une
                   chaleur et une force remarquables: «In Dei nomine,
                   Amen. Christus vincit, Christus regnat, Christus
                   imperat. Post illam universalem victoriam quam ipse
                   Dominus fecit in ligno crucis contra hostem
                   antiquum... ita miram et magnam et strenuam, ita
                   utilem et necessariam... fecit novissimis his
                   diebus per inquisitores... in perfidorum
                   Templariorum negotio... Horrenda fuit domino
                   regi... propter conditionem personarum
                   denunciantium, _quia parvi status erant_ homines ad
                   tam grande promovendum negotium, etc.» _Archives,
                   Section hist._, J. 413.]

Dans tous les États de la chrétienté, on supprima l'ordre, comme
inutile ou dangereux. Les rois prirent les biens ou les donnèrent aux
autres ordres. Mais les individus furent ménagés. Le traitement le
plus sévère qu'ils éprouvèrent fut d'être emprisonnés dans des
monastères, souvent dans leurs propres couvents. C'est l'unique peine
à laquelle on condamna en Angleterre les chefs de l'ordre qui
s'obstinaient à nier.

Les Templiers furent condamnés en Lombardie et en Toscane, justifiés à
Ravenne et à Bologne[96]. En Castille, on les jugea innocents. Ceux
d'Aragon, qui avaient des places fortes, s'y jetèrent et firent
résistance, principalement dans leur fameux fort de Monçon[97]. Le roi
d'Aragon emporta ces forts, et ils n'en furent pas plus mal traités.
On créa l'ordre de Monteza, où ils entrèrent en foule. En Portugal,
ils recrutèrent les ordres d'Avis et du Christ. Ce n'était pas dans
l'Espagne, en face des Maures, sur la terre classique de la croisade,
qu'on pouvait songer à proscrire les vieux défenseurs de la
chrétienté[98].

                   [Note 96: Mayence, 1er juillet; Ravenne, 17 juin,
                   Salamanque, 21 octobre 1310. Les Templiers
                   d'Allemagne se justifièrent à la manière des
                   francs-juges westphaliens. Ils se présentèrent en
                   armes par-devant les archevêques de Mayence et de
                   Trêves, affirmèrent leur innocence, tournèrent le
                   dos au tribunal, et s'en allèrent
                   paisiblement.--Origines du droit, liv. IV, chap.
                   VI: «Si le franc-juge westphalien est accusé, il
                   prendra une épée, la placera devant lui, mettra
                   dessus deux doigts de la main droite, et parlera
                   ainsi: «Seigneurs francs-comtes, pour le point
                   principal, pour tout ce dont vous m'avez parlé et
                   dont l'accusateur me charge, j'en suis innocent:
                   ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints!»
                   Puis il prendra un pfenning marqué d'une croix
                   (kreutz-pfenning) et le jettera en preuve au
                   franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira son
                   chemin.» Grimm. 860.]

                   [Note 97: _Monsgaudii_, la Montagne de la joie.]

                   [Note 98: Collectio conciliorum Hispaniæ,
                   epistolarum, decretalium, etc., cura Jos. Saenz. de
                   Aguirre, bened. hisp. mag, generalis et cardinalis.
                   Romæ, 1694, c. III, p. 546. Concilium Tarraconense
                   omnes et singuli a cunctis delictis, erroribus
                   absoluti. 1312.--V. aussi Monarchia Lusitana, pars
                   6, 1, 19.]

La conduite des autres princes, à l'égard des Templiers, faisait la
satire de Philippe le Bel. Le pape blâma cette douceur; il reprocha
aux rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon, de Portugal, de n'avoir
pas employé les tortures. Philippe l'avait endurci, soit en lui
donnant part aux dépouilles, soit en lui abandonnant le jugement de
Boniface. Le roi de France s'était décidé à céder quelque peu sur ce
dernier point. Il voyait tout remuer autour de lui. Les États sur
lesquels il étendait son influence semblaient près d'y échapper. Les
barons anglais voulaient renverser le gouvernement des favoris
d'Édouard II, qui les tenait humiliés devant la France. Les Gibelins
d'Italie appelaient le nouvel empereur, Henri de Luxembourg, pour
détrôner le petit-fils de Charles d'Anjou, le roi Robert, grand clerc
et pauvre roi, qui n'était habile qu'en astrologie. La maison de
France risquait de perdre son ascendant dans la chrétienté. L'Empire,
qu'on avait cru mort, menaçait de revivre. Dominé par ces craintes,
Philippe permit à Clément de déclarer que Boniface n'était point
hérétique[99], en assurant toutefois que le roi avait agi sans
malignité, qu'il eût plutôt, comme un autre Sem, caché la honte, la
nudité paternelle... Nogaret lui-même est absous, à la condition qu'il
ira à la croisade (s'il y a croisade), et qu'il servira toute la vie à
la Terre sainte; en attendant, il fera tel et tel pèlerinage. Le
continuateur de Nangis ajoute malignement une autre condition, c'est
que Nogaret fera le pape son héritier.

                   [Note 99: Cette timide et incomplète réparation ne
                   semble pas suffisante à Villani. Il ajoute, sans
                   doute pour rendre la chose plus dramatique et plus
                   honteuse aux Français, que deux chevaliers catalans
                   jetèrent le gant, et s'offrirent pour défendre en
                   combat l'innocence de Boniface. Villani, l. IX, c.
                   XXII, p. 454.]

Il y eut ainsi compromis. Le roi cédant sur Boniface, le pape lui
abandonna les Templiers. Il livrait les vivants pour sauver un mort.
Mais ce mort était la papauté elle-même.

Ces arrangements faits en famille, il restait à les faire approuver
par l'Église. Le concile de Vienne s'ouvrit le 16 octobre 1312,
concile oecuménique, où siégèrent plus de trois cents évêques; mais il
fut plus solennel encore par la gravité des matières que par le nombre
des assistants.

D'abord on devait parler de la délivrance des saints lieux. Tout
concile en parlait; chaque prince prenait la croix, et tous restaient
chez eux. Ce n'était qu'un moyen de tirer de l'argent[100].

                   [Note 100: La pièce suivante, trouvée à l'abbaye
                   des dames de Longchamp, est un échantillon des
                   merveilleux récits par lesquels on tâchait de
                   réchauffer le zèle du peuple pour la croisade: «À
                   trez sainte dame de la réal lingniée des Françoiz,
                   Jehenne, Royne de Jerusalem et de Cécile, notre
                   trez honorable cousine, Hue roy de Cypre, tous ses
                   boz desirs emprospérité venir. Esjouissez vous et
                   elessiez avecquez nous et avecques les autrez
                   crestienz portans le singne de la croix, qui pour
                   la reverance de Dieu et la venjance du trez doulz
                   Jhesucrist qui pour nous sauver voult estre en
                   l'autel de la crois sacrefiez, se combatent contre
                   la trez mescréant gents des Turz. Eslevez au ciel
                   le cri de vous voiz au plus haut que vous pourrez
                   et criez ensemble et faitez crier en rendant gracez
                   et loangez sanz jamez cesser à la benoite Trinité
                   et à la très glorieuse Vierge Marie de si
                   sollempnel si grant et singullier bénéfice qui
                   onques maiz tel dus quez à hore, ne fu ouis, lequel
                   je faiz savoir. Quar le XXIIII jours de juing, nous
                   avecquez les autrez crestienz signés du singne de
                   la croiz, estions assemblez en un plain entre
                   Smirme et haut lieu, là ou estoit l'ost et
                   l'assemblée trez fort et trez puissant des Turz
                   prez de XII. C. mille, et nous crestiens environ
                   CC. mille, meuz et animez de la vertu divine,
                   comansamez à si vigreusement combattre et si grant
                   multitudez Turz mettre à mort, que environ de heure
                   de vesprez nous feusmez tant lassez et tant
                   afoibloiez que nous n'en poyons plus. Mais tous
                   cheux à terre atandions la mort et le loier de
                   notre martire, pour ce que dez Turz avait encore
                   moult deschiellez qui encore point ne sestoient
                   combatu ne sestoient de rienz travaillez et
                   venoient contre nous, aussi désiraux de boire notre
                   sanc comme chienz sont désiraux de boire le sanc
                   des lievrez. Et beu l'eussent, si la trez haute
                   doulceur du ciel ne eust aultrement pourveu. Maiz
                   quant les chevaliers de Jhesucrist se regarderent
                   que il estoient venuz à tel point de la bataille,
                   si commencierent de cuer ensemble à crier à voiz
                   enroueez de leur grant labeur et de leur grant
                   feblesce: Ô très doulz fils de la trèz doulze
                   Vierge Marie, qui pour nous racheter vousiz estre
                   crucifiez, donne nous ferme espérance et vieillez
                   noz cuers si en vous confermer que nous pussions
                   par l'amour de ton glorieux non le loier de martire
                   recevoir, que pluz ne nous poonz deffandre de cez
                   chiens mescreanz. Et ainsi comme nous estienz en
                   oraison en pleurs et en larmez, en criant alassez
                   vois enroueez, et la mort trez amere atendanz,
                   soudainement devant noz tentez apparut suz un trez
                   blanc cheval si trez haut que nulle beste de si
                   grant hauteur nest. Unz homs en sa main portant
                   baniere en champ plus blanche que nulle rienz à une
                   croiz merveille plus rouge que sanc, et estoit
                   vestu de peuz de chamel, et avoit trez grant et
                   trez longue barbe et de maigre face clere et
                   reluisant comme le soleil, qui cria a clere et
                   haute voiz: «Ô les genz de Jhesucrist, ne vous
                   doubtez. Veci la majesté divine qui vous a ouver
                   lez cielx et vouz envoie aide invisible; levez suz
                   et vouz reconfortez et prenez de la viande et venez
                   vigreusement avecquez moi combattre, ne ne vouz
                   doubtez de rienz. Quar des Turz vous aurez victoire
                   et peu mourronz de vouz et ceulz qui de vouz
                   mourront auront la vie perdurable.» Et adonc nous
                   nouz levamez touz, si reconfortez et aussi comme se
                   nous ne nous feussienz onquez combatuz et
                   soudainement nous assilemez (assaillimes) les Turz
                   de tres grand cuer et nous combatinez toutez nuit,
                   et si ne poons paz bien vraiement dire nuit, car la
                   lune non pas comme lune, maiz comme le soleil
                   resplandissant. Et le jour venu, les Turz qui
                   demourez estoient s'enfouirent si que pluz ne lez
                   veismez et aussi par l'aide de Dieu nous eumez
                   victoire de la bataille, et de matin nous nous
                   sentienz plus fors que nous ne faisienz au
                   commencement de la première bataille. Si feimez
                   chanter une messe en lonneur de la benoite Trinité
                   et de la benoite Vierge Marie, et devotement
                   priamez Dieu que il nous vousit octroier grace que
                   les corps des sainz martirs nous puissienz
                   reconnoistre des corps aux mescreanz. Et adonc
                   celui qui devant nous avoit aparut nous dit: «Vous
                   aurez ce que vous avez demandé et plus grant chose
                   fera Dieu pour vous, se fermement en vraie foy
                   perseverez.» Adonc de notre propre bouche li
                   demandamez: «Sire, di nous qui es tu, qui si granz
                   choses as fait pour nous, pourquoy nous puissionz
                   au pueple crestien ton non manifester.» Et il
                   respondi: «Je suis celui qui dist: Ecce agnus Dei,
                   Ecce qui tollit peccata mundi, Celui de cui
                   aujourduy vous celebrez la feste.» Et ce dit, plus
                   ne le veismez mais de lui nous demoura si
                   très-grant et si très-soueve oudeur que ce jour et
                   la nuit ensuivant nous en feumez parfaitement
                   soustenus recreez et repuez sans autre soutenance
                   de viande corporelle. Et en ceste si parfaite
                   recreation nous ordenemez de querre et denombrer
                   lez corps dez sainz martirs et quant nous veinmez
                   au lieu nous trouvasmes au chief de chaccun corps
                   dez crestienz un lonc fut sanz wranchez (branches)
                   qui avoit au coupel une trez blanche fleur ronde
                   comme une oiste (hostie) que l'on consacre, et en
                   celle fleur avoit escript de lettrez dor: Je suis
                   crestien. Et adonc nous lez separamez dez corps dez
                   mescreanz, en merciant le souverain Seingneur. Et
                   ainsi comme nous voulienz suz lez corps faire dire
                   l'office dez mors, cy comme lez crestienz ont
                   accoustume à faire, lez voix du ciel sanz nombre
                   entonnerent et leverent un chans de si tres doulce
                   melodie que il sembloit a chaccun de nous que nous
                   feussienz en possession de la vie perdurable, et
                   par III foiz chanterent ce verset: Venite,
                   benedicti Patris mei, etc. Venez lez benoiz filz de
                   mon Pere, et vous metez en possession du royaume
                   qui vouz est aplie dez le commencement du monde. Et
                   adonc nous ensevelismez lez corps, c'est a savoir
                   III mille et cinquante et II, jouste la cite de
                   Tesbayde qui fu jadiz une cite singuliere,
                   laquelle, avuecquez le pays dileuc environ, nous
                   tenonz pour nous et pour loiaux crestienz. Et est
                   ce pays tant plaisant et delitable et plantureux
                   que nul bon crestien qui soit la, ne se puet
                   doubter que il ne puist bien vivre et trouver sa
                   soustenance. Et les charoingnez des corps des
                   mescreanz cy, comme nous les poimez nombrer, furent
                   pluz de LXXIIIM. Si avonz esperance que le temps
                   est présent venu que la parole de l'Euvangele sera
                   verefiée qui dit qu'il sera une bergerie et un
                   pasteur, c'est-à-dire que toutez manières de gent
                   seront d'une foy emsemblez en la maison et
                   lobediance de Se église dont Jhesucrist sera
                   pasteur. Qui est benedictus in secula seculorum.
                   Amen. Et avint cedit miracle en lan de grace MIL
                   CCC. et XLVII.» _Archives, Section hist._, M.
                   105.]

Le concile avait à régler deux grandes affaires, celle de Boniface et
celle du Temple. Dès le mois de novembre, neuf chevaliers se
présentèrent aux prélats, s'offrant bravement à défendre l'ordre, et
déclarant que quinze cents ou deux mille des leurs étaient à Lyon ou
dans les montagnes voisines, tout prêts à les soutenir. Effrayé de
cette déclaration, ou plutôt de l'intérêt qu'inspirait le dévouement
des neuf, le pape les fit arrêter[101].

                   [Note 101: V. la lettre de Clément V au roi de
                   France, 11 nov. 1311.]

Dès lors, il n'osa plus rassembler le concile. Il tint les évêques
inactifs tout l'hiver dans cette ville étrangère, loin de leur pays et
de leurs affaires, espérant sans doute les vaincre par l'ennui, et les
pratiquant un à un.

Le concile avait encore un objet, la répression des mystiques,
béghards et franciscains _spirituels_. Ce fut une triste chose de voir
devant le pape de Philippe le Bel, aux genoux de Bertrand de Gott, le
pieux et enthousiaste Ubertino, le premier auteur connu d'une
Imitation de Jésus-Christ[102]. Toute la grâce qu'il demandait pour
lui et ses frères, les Franciscains réformés, c'était qu'on ne les
forçât pas de rentrer dans les couvents trop relâchés, trop riches, où
ils ne se trouvaient pas assez pauvres à leur gré.

                   [Note 102: L'_Imitation de Jésus-Christ_ est le
                   sujet commun d'une foule de livres au XIVe siècle.
                   Le livre que nous connaissons sous ce titre est
                   venu le dernier; c'est le plus raisonnable de tous,
                   mais non peut-être le plus éloquent. «Nihil in hoc
                   libro intendit nisi Jesus Christi notitia et
                   dilectio viscerosa et imitatoria vita.» Arbor Vitæ
                   crucifixi Jesu, Prolog. I, I.--Plusieurs passages
                   respirent un amour exalté: «Ô mon âme, fonds et
                   résous-toi toute en larmes, en songeant à la vie
                   dure du cher petit Jésus et de la tendre Vierge sa
                   mère. Vois comme ils se crucifient, et de leur
                   compassion mutuelle et de celle qu'ils ont pour
                   nous. Ah! si tu pouvais faire de toi un lit pour
                   Jésus fatigué qui couche sur la terre... Si tu
                   pouvais de tes larmes abondantes leur faire un
                   breuvage rafraîchissant; pèlerins altérés, ils ne
                   trouvent rien à boire.--Il y a deux saveurs dans
                   l'amour; l'une si douce dans la présence de l'objet
                   aimé: comme Jésus le fit goûter à sa mère tandis
                   qu'elle était avec lui, le serrait et le baisait.
                   L'autre saveur est amère, dans l'absence et le
                   regret. L'âme défaille en soi, passe en Lui; elle
                   erre autour, cherchant ce qu'elle aime et demandant
                   secours à toute créature. (Ainsi la Vierge
                   cherchait le petit Jésus lorsqu'il enseignait dans
                   le Temple.) Ubert. de Casali, Arbor Vitæ crucifixi
                   Jesu, lib. V, c. VI-VIII, in-4º.]

L'Imitation, pour ces mystiques, c'était la charité et la pauvreté.
Dans l'ouvrage le plus populaire de ce temps, dans la Légende dorée,
un saint donne tout ce qu'il a, sa chemise même; il ne garde que son
Évangile. Mais un pauvre survenant encore, le saint donne
l'Évangile[103]...

                   [Note 103: Selon quelques-uns, la Passion était
                   mieux représentée dans l'aumône que dans le
                   sacrifice: «Quod opus misericordiæ plus placet Deo,
                   quam sacrificium altaris. Quod in eleemosyna magis
                   repræsentatur Passio Christi quam in sacrificio
                   Christi.» Erreurs condamnées à Tarragone, ap.
                   d'Argentré, I, 271.]

La pauvreté, soeur de la charité, était alors l'idéal des
Franciscains[104]. Ils aspiraient à ne rien posséder. Mais cela n'est
pas si facile que l'on croit. Ils mendiaient, ils recevaient; le pain
même reçu pour un jour, n'est-ce pas une possession? Et quand les
aliments étaient assimilés, mêlés à leur chair, pouvait-on dire qu'ils
ne fussent à eux? Plusieurs s'obstinaient à le nier[105]. Bizarre
effort pour échapper vivant aux conditions de la vie.

                   [Note 104: Dante célèbre le mariage de la pauvreté
                   et de saint François. Ubertino dit ce mot: «La
                   lampe de la foi, la pauvreté...»]

                   [Note 105: Voyez Ubertino de Casali, dans son
                   chapitre: _Jesus pro nobis indigens_. «Habentes
                   dicit (apostolus) non quantum ad proprietatem
                   dominii sed quantum ad facultatem utendi, per quem
                   modum dicimur esse quod utimur, etiam si non sit
                   nobis proprium, sed gratis aliunde collatum.» Ubert.
                   de Casali, Arbor. Vitæ, l. II, c. XI.]

Cela pouvait paraître sublime ou risible; mais au premier coup d'oeil,
on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvreté absolue
la loi de l'homme, n'est-ce pas condamner la propriété? précisément
comme, à la même époque, les doctrines de fraternité idéale et d'amour
sans borne annulaient le mariage, cette autre base de la société
civile.

À mesure que l'autorité s'en allait, que le prêtre tombait dans
l'esprit des peuples, la religion, n'étant plus contenue dans les
formes, se répandait en mysticisme[106].

                   [Note 106: Ceux qu'on avait nommés les priants
                   (béghards) défendaient la prière comme inutile: «Où
                   est l'esprit, disaient-ils, là est la
                   liberté.»--«Non sunt humanæ subjecti obedientiæ,
                   nec ad aliqua præcepta Ecclesiæ obligantur, quia,
                   ut asserunt, ubi spiritus domini, ibi libertas.»
                   Clementin, l. V, tit. 3, c. III. D'Argentré, I,
                   276.]

Les _Petits Frères_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les
femmes. À l'aurore de l'âge de charité, disaient-ils, on ne pouvait
rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente,
au Piémont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur une
montagne[107] la première cité vraiment fraternelle. Ils y soutinrent
un siége sous leur chef, le brave et éloquent Dulcino. Sans doute, il
y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et déchiré avec
des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers
qui voulaient la sauver en l'épousant, et aima mieux partager cet
effroyable supplice.

                   [Note 107: Montagne appelée depuis Monte Gazari. Il
                   y vint beaucoup de croisés de Verceil et de
                   Novarre, de toute la Lombardie, de Vienne, de
                   Savoie, de Provence et de France. Des femmes se
                   cotisèrent et envoyèrent cinq cents Balistarii
                   contre ces hérétiques. (Benv. d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion à
cette époque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et
sainte Catherine de Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des
femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le continuateur de Nangis,
des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'âme anéantie
dans l'amour du Créateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en
soucier. Déjà (1300) une Anglaise était venue en France, persuadée
qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la rédemption des femmes;
on la croyait volontiers; elle était belle et de doux langage[108].

                   [Note 108: «Venit de Anglia virgo decora valde
                   pariterque facunda, dicens Spiritum sanctum
                   incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit
                   mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui.» Annal.
                   Dominican. Colmar. ap. Urstitium. P. 2, fo. 33.]

Le mysticisme des Franciscains n'était guère moins alarmant[109]. Le
pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charité, leur
pauvreté absolue. L'idéal devait être condamné, l'idéal des vertus
chrétiennes!

                   [Note 109: Eux aussi avaient prêché que l'âge
                   d'amour commençait. Depuis la venue du Christ
                   jusqu'à son retour devaient s'écouler sept âges,
                   «le sixième, âge de rénovation évangélique,
                   d'extirpation de la secte antichrétienne sous les
                   pauvres volontaires, ne possédant rien en cette
                   vie. Cet âge avait commencé à saint François,
                   l'homme séraphique, l'ange du sixième sceau de
                   l'Apocalypse.--Il semblait qu'il fût comme une
                   nouvelle incarnation de Jésus (Jesus Franciscum
                   generans), et sa règle comme un nouvel Évangile...
                   (Ubertino).]

Chose dure et odieuse à dire! combien plus choquante encore, quand la
condamnation partait de la bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXII.
Quelque morte que pût être la conscience de ces papes, ne devaient-ils
pas se troubler et souffrir en eux-mêmes, quand il leur fallait juger,
proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout
le crime était de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour,
de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comédiens,
le drame suranné de Jésus[110]?

                   [Note 110: Ubertino, dans son désir de
                   _représenter_ l'Évangile, assure qu'il en avait
                   senti et revêtu spirituellement tous les
                   personnages, qu'il se figurait être, tantôt le
                   serviteur ou le frère du Sauveur, tantôt le boeuf,
                   l'âne ou le foin, quelquefois le petit Jésus. Il
                   assistait au supplice, se croyant la pécheresse
                   Madeleine; puis il devenait Jésus sur la croix et
                   criant à son père. Enfin l'esprit l'enlevait dans
                   la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main
sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appelé contre leur
archevêque; cette ville impériale était délaissée de l'Empire, et elle
convenait trop bien au roi, non-seulement comme le noeud de la Saône
et du Rhône, la pointe de la France à l'Est, la tête de route vers les
Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mécontents, comme
nid d'hérétiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis il
vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortége de gens
armés; il siégea à côté du pape, un peu au-dessous.

Jusque-là, les évêques s'étaient montrés peu dociles: ils
s'obstinaient à vouloir entendre la défense des Templiers. Les prélats
d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de
Danemark; ceux d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande; les Français même,
sujets de Philippe (sauf les archevêques de Reims, de Sens et de
Rouen), déclarèrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[111].

                   [Note 111: Walsingham.]

Il fallut donc qu'après avoir assemblé le concile, le pape s'en
passât. Il assembla ses évêques les plus sûrs, et quelques cardinaux,
et dans ce Consistoire, il abolit l'ordre, de son autorité
pontificale[112]. L'abolition fut prononcée ensuite, en présence du
roi et du concile. Aucune réclamation ne s'éleva.

                   [Note 112: La plupart des historiens ont cru que
                   l'ordre avait été jugé par le concile; la bulle
                   d'abolition n'a été imprimée pour la première fois
                   que trois siècles après, en 1606.--«Multis vocatis
                   prælatis cum cardinalibus in privato consistorio,
                   ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die
                   aprilis 1312, fuit secunda sessio concilii, et
                   prædicta cassatio coram omnibus publicata est
                   (Quint. Vita Clem. V)... præsente rege Franciæ
                   Philippo cum tribus filiis suis, cui negotium erat
                   cordi.» (Tert. Vita Clem. V.)]

Il faut avouer que ce procès n'était pas de ceux qu'on peut juger. Il
embrassait l'Europe entière; les dépositions étaient par milliers, les
pièces innombrables; les procédures avaient différé dans les
différents États. La seule chose certaine, c'est que l'ordre était
désormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables
qu'aient été ses secrets motifs, le pape agit sensément. Il déclare
dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez
sûres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:
_ordinem valde suspectum_[113]. Clément XIV n'agit pas autrement à
l'égard des Jésuites.

                   [Note 113: «Quod ipsæ confessiones ordinem valde
                   suspectum reddebant... non per modum definitivæ
                   sententiæ, cum tam super hoc, secundum
                   inquisitiones et processus prædictos, non possemus
                   ferre de jure, sed per viam provisionis et
                   ordinationis apostolicæ...» Reg. anni VII Dom.
                   Clem. V, Rayn., 195. On ne peut nier toutefois
                   qu'il n'y eût aussi beaucoup de complaisance et de
                   servilité à l'égard du roi de France. C'était
                   l'opinion du temps... «Et sicut audivi ab uno qui
                   fuit examinator causæ et testium, destructus fuit
                   (ordo) contra justitiam. Et mihi dixit quod ipse
                   Clemens protulit hoc: Et si non per viam justitiæ
                   potest destrui, destruatur tamen per viam
                   expedientiæ, ne scandalizetur charus filius noster
                   rex Franciæ.» Albericus à Rosate.]

Clément V s'efforça ainsi de couvrir l'honneur de l'Église. Il
falsifia secrètement les registres de Boniface[114] mais il ne révoqua
par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis laïcos_),
celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empêchait le roi de
prendre l'argent du clergé.

                   [Note 114: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces
                   registres, les pages qui ont été raturées
                   très-adroitement.]

Ainsi, ces grandes querelles d'idées et de principes retombèrent aux
questions d'argent. Les biens du Temple devaient être employés à la
délivrance de la Terre sainte, et donnés aux Hospitaliers[115]. On
accusa même cet ordre d'avoir acheté l'abolition du Temple. S'il le
fit, il fut bien trompé. Un historien assure qu'il en fut plutôt
appauvri.

                   [Note 115: Cependant en Aragon, Jean XXII à la
                   prière du roi applique les biens du Temple non aux
                   Hospitaliers, mais au nouvel ordre de Monteza
                   (monastère fortifié du royaume de Valence,
                   dépendance de Calatrava).]

Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait de la garde
des Templiers, en saisissant les biens mêmes des Hospitaliers[116]. En
1317, ils furent trop heureux de donner quittance finale aux
administrateurs royaux des biens du Temple. Le pape s'affligeait, en
1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier, _pas même de quoi
couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement à se plaindre[117].

                   [Note 116: Per captionem bonorum quondum ordinis
                   templi jam miserunt per omnes domos ipsius
                   Hospitalis certos executores qui vendunt et
                   distrahunt pro libito bona Hospitalis...» Lettre de
                   Jean XXII, XV kal. jun. 1316, Rayn., 25.]

                   [Note 117: «Modica bona mobilia... quæ ad sumptus
                   et expensas... sufficere minime potuerunt.»
                   Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de Naples,
                   Charles II, lui avait cédé la moitié des meubles
                   que les Templiers possédaient en Provence.]

Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus
embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait à Paris,
particulièrement du grand maître. Écoutons, sur ce tragique événement,
le récit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de
Nangis:

«Le grand maître du ci-devant ordre du Temple et trois autres
Templiers, le Visitateur de France, les maîtres de Normandie et
d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'était réservé de prononcer
définitivement[118], comparurent par-devant l'archevêque de Sens, et
une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit
canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris sur l'ordre du pape,
par l'évêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme les
quatre susdits avouaient les crimes dont ils étaient chargés,
publiquement et solennellement, et qu'ils persévéraient dans cet aveu
et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, après mûre
délibération du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le
lundi après la Saint-Grégoire, ils furent condamnés à être emprisonnés
pour toujours et murés. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis
fin à l'affaire, voilà que tout à coup, sans qu'on pût s'y attendre,
deux des condamnés, le maître d'Outre-mer et le maître de Normandie,
se défendent opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et
contre l'archevêque de Sens, en reviennent à renier leur confession et
tous leurs aveux précédents, sans garder de mesure, au grand
étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris, qui
se trouvait présent, pour les garder jusqu'à ce qu'ils en eussent plus
pleinement délibéré le lendemain. Mais dès que le bruit en vint aux
oreilles du roi, qui était alors dans son palais royal, ayant
communiqué avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis
prudent, vers le soir du même jour, il les fit brûler tous deux sur le
même bûcher dans une petite île de la Seine, entre le Jardin royal et
l'Église des Frères Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir
les flammes avec tant de fermeté et de résolution, que la constance de
leur mort et leurs dénégations finales frappèrent la multitude
d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enfermés, comme le
portait leur sentence[119].»

                   [Note 118: «... Personas reservatas ut nosti,...
                   vivæ vocis oraculo...» 1310, nov. _Archives_.]

                   [Note 119: Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste
                   encore un acte authentique où cette exécution se
                   trouve indirectement constatée dans un registre du
                   parlement de l'année 1313: «Cum nuper Parisius in
                   insula existente in fluvio Sequanæ justa pointam
                   jardinii nostri, inter dictum jardinium nostrum ex
                   una parte dicti fluvii, et domum religiosorum
                   virorum nostrum S. Augustini Parisius ex alterâ
                   parte dicti fluvii, _executio facta fuerit de
                   duobus hominibus qui quondam templarii extitarunt,
                   in insula prædicta combustis_; et abbas et
                   conventus S. Germani de Pratis Parisius, dicentes
                   se esse in saisina habendia omnimodam altam et
                   bassam justitiam in insula prædicta... Nos
                   nolumus... quod juri prædictorum... præjudicium
                   aliquod generetur.» _Olim. Parliam, III, folio_
                   CXLVI, 13 mars 1313 (1314).]

Cette exécution, à l'insu des juges, fut évidemment un assassinat. Le
roi, qui, en 1310, avait au moins réuni un concile pour faire périr
les cinquante-quatre, dédaigna ici toute apparence de droit et
n'employa que la force. Il n'avait pas même ici l'excuse du danger, la
raison d'État, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses
monnaies[120]. Non, il considéra la dénégation du grand maître comme
un outrage personnel, une insulte à la royauté, tant compromise dans
cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum læsæ
majestatis[121]_.

                   [Note 120: Il y a des monnaies de Philippe le Bel
                   qui représentent la Salutation angélique, avec
                   cette légende: Salus populi.]

                   [Note 121: «Comment qualifier les paroles de Dupuy:
                   Les grands princes ont je ne scay quel malheur qui
                   accompagne leurs plus belles et généreuses actions,
                   qu'elles sont le plus souvent tirées à contre sens,
                   et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent
                   l'origine des choses, et qui se sont trouvez
                   intéressez dans les partis, puissants ennemis de la
                   vérité, en leur donnant des motifs et des fins
                   vitieuses, au lieu que le zèle à la vertu y prend
                   d'ordinaire la meilleure part.» Dupuy, n. 1.]

Maintenant comment expliquer les variations du grand maître et sa
dénégation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidélité chevaleresque,
par orgueil militaire, il ait couvert à tout prix l'orgueil de
l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit réveillée au dernier
moment? que le vieux chevalier, laissé sur la brèche comme dernier
défenseur, ait voulu, au péril de son âme, rendre à jamais impossible
le jugement de l'avenir sur cette obscure question?

On peut dire aussi que les crimes reprochés à l'ordre étaient
particuliers à telle province du Temple, à telle maison, que l'ordre
en était innocent; que Jacques Molay, après avoir avoué comme homme,
et par humilité, put nier comme grand maître.

Mais il y a autre chose à dire. Le principal chef d'accusation, le
reniement[122], reposait sur une équivoque. Ils pouvaient avouer
qu'ils avaient renié, sans être en effet apostats. Ce reniement,
plusieurs le déclarèrent, était symbolique; c'était une imitation du
reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comédies dont l'Église
antique entourait les actes les plus sérieux de la religion[123],
mais dont la tradition commençait à se perdre au XIVe siècle. Que
cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté
coupable, ou même avec une dérision impie, c'était le crime de
quelques-uns et non la règle de l'ordre.

                   [Note 122: Ce reniement fait penser au mot: Offrez
                   à Dieu votre incrédulité.--Dans toute initiation,
                   le récipiendaire est présenté comme un vaurien,
                   afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa
                   régénération morale. Voyez l'_initiation des
                   tonneliers allemands_ (notes de l'Introd. à l'hist.
                   univ.): «Tout à l'heure, dit le parrain de
                   l'apprenti, je vous amenais une _peau de chèvre_,
                   un meurtrier de cerceaux, un gâte-bois, un batteur
                   de pavés, traître aux maîtres et aux compagnons;
                   maintenant j'espère... etc.»--V. plus haut, t. II,
                   livre III et livre IV, ch. IX, les cérémonies
                   grotesques et la fête des idiots, _fatuorum_: «Le
                   peuple élevait la voix..., il entrait, innombrable,
                   tumultueux, par tous les vomitoires de la
                   cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant
                   enfant, comme le saint Christophe de la légende,
                   brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant
                   l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses
                   épaules colossales. Il entrait, amenant dans
                   l'Église le hideux dragon du péché, il le traînait,
                   soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le
                   coup de la prière qui doit l'immoler. Quelquefois
                   aussi, reconnaissant que la bestialité était en
                   lui-même, il exposait dans des extravagances
                   symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce
                   qu'on appelait la fête des idiots, _fatuorum_.
                   Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le
                   christianisme, comme l'adieu de l'homme à la
                   sensualité qu'il abjurait, se reproduisait aux
                   fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision,
                   aux Rois, aux Saints-Innocents.»]

                   [Note 123: Un des témoins dépose que, comme il se
                   refusait à renier Dieu et à cracher sur la croix,
                   Raynaud de Brignolles, qui le recevait, lui dit en
                   riant: «Sois tranquille, ce n'est qu'une farce. Non
                   cures, quia non est nisi quædam trufa.» (Rayn.) Le
                   précepteur d'Aquitaine dans son importante
                   déposition, que nous transcrirons en partie, nous a
                   conservé, avec le récit d'une cérémonie de ce
                   genre, une tradition sur son origine.--Celui qui le
                   recevait, l'ayant revêtu du manteau de l'Ordre, lui
                   montra sur un missel un crucifix et lui dit
                   d'abjurer le Christ, attaché en croix. Et lui tout
                   effrayé le refusa s'écriant: Hélas! mon Dieu,
                   pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai
                   aucunement.--Fais-le sans crainte, lui répondit
                   l'autre. Je jure sur mon âme que tu n'en éprouveras
                   aucun dommage en ton âme et ta conscience; car
                   c'est une cérémonie de l'Ordre, introduite par un
                   mauvais grand maître, qui se trouvait captif d'un
                   soudan, et ne put obtenir sa liberté qu'en jurant
                   de faire ainsi abjurer le Christ à tous ceux qui
                   seraient reçus à l'avenir; et cela fut toujours
                   observé, c'est pourquoi tu peux bien le faire. Et
                   alors le déposant ne le voulut faire, mais plutôt y
                   contredit, et il demanda où était son oncle et les
                   autres bonnes gens qui l'avaient conduit là. Mais
                   l'autre lui répondit: Ils sont partis, et il faut
                   que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le
                   voulut encore faire. Voyant sa résistance, le
                   chevalier lui dit encore: Si tu voulais me jurer
                   sur les saints Évangiles de Dieu que tu diras à
                   tous les frères de l'Ordre que tu as fait ce que je
                   t'ai prescrit, je t'en ferais grâce. Et le déposant
                   le promit et jura. Et alors il lui en fit grâce,
                   sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix,
                   il le fit cracher sur sa main... Interrogé s'il a
                   ordonné quelques frères, il dit qu'il en fit peu de
                   sa main, à cause de cette irrévérence qu'il fallait
                   commettre en leur réception... Il dit toutefois
                   qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrogé s'il
                   leur avait fait abjurer le Christ, il affirma sous
                   serment qu'il les avait ménagés de la même manière
                   qu'on l'avait ménagé... Et un jour qu'il était dans
                   la chapelle pour entendre la messe... le frère
                   Bernard lui dit: Seigneur, certaine trame s'ourdit
                   contre vous: on a déjà rédigé un écrit dans lequel
                   on mande au grand maître et aux autres que dans la
                   réception des frères de l'Ordre tous n'observez pas
                   les formes que tous devez observer... Et le
                   déposant pensa que c'était pour avoir usé de
                   ménagements envers ces chevaliers.--Adjuré de dire
                   d'où venait cet aveuglement étrange de renier le
                   Christ et de cracher sur la croix, il répondit sous
                   serment: «Certains de l'Ordre disent que ce fut un
                   ordre de ce grand maître captif du soudan comme on
                   l'a dit. D'autres, que c'est une des mauvaises
                   introductions et statuts de frère Procelin,
                   autrefois grand maître; d'autres, de détestables
                   statuts et doctrines de frère Thomas Bernard, jadis
                   grand maître; d'autres, _que c'est à l'imitation en
                   mémoire de saint Pierre, qui renia trois fois le
                   Christ_.» Dupuy, p. 314-316. Si l'absence de
                   torture, et les efforts de l'accusé pour atténuer
                   le fait, mettent ce fait hors de doute, ses
                   scrupules, ses ménagements, les traditions diverses
                   qu'il accumule avant d'arriver à l'origine
                   symbolique, prouvent non moins sûrement qu'on avait
                   perdu la signification du symbole.]

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas
seulement l'infamie des moeurs; elle n'était pas générale[124]. Ce ne
fut pas l'hérésie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les
chevaliers s'occupaient peu de dogme.

                   [Note 124: Pourtant mes études pour le 2e volume du
                   procès m'ont livré des actes accablants. C'étaient
                   les moeurs de l'Église, prêtres et moines. V. le
                   cartulaire de Saint-Bertin pour le XIe et le XIIe
                   siècles, Eudes Rigaud pour le XIIIe. (1860.)]

La vraie cause de leur ruine, celle qui mit tout le peuple contre eux,
qui ne leur laissa pas un défenseur parmi tant de familles nobles
auxquelles ils appartenaient, ce fut cette monstrueuse accusation
d'avoir renié et craché sur la croix. Cette accusation est justement
celle qui fut avouée du plus grand nombre. La simple énonciation du
fait éloignait d'eux tout le monde; chacun se signait et ne voulait
plus rien entendre.

       *       *       *       *       *

Ainsi l'ordre qui avait représenté au plus haut degré le génie
symbolique du moyen âge mourut d'un symbole non compris[125].

                   [Note 125: Origines du droit, page CXVIII:

                   «Le symbolisme féodal n'eut point en France la
                   riche efflorescence poétique qui le caractérise en
                   Allemagne. La France est une province romaine, une
                   terre d'église. Dans ses âges barbares, elle
                   conserve toujours des habitudes logiques. La poésie
                   féodale naquit au sein de la prose.

                   «Cette poésie trouvait dans l'élément primitif,
                   dans la race même, quelque chose de plus hostile
                   encore. Nos Gaulois, dans leurs invasions d'Italie
                   et de Grèce, apparaissent déjà comme un peuple
                   railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux
                   Romain siégeant sur sa chaise curule, le soldat de
                   Brennus trouva plaisant de lui toucher la barbe. La
                   France a touché ainsi familièrement toute poésie.

                   «Malgré l'abattement des misères, malgré la grande
                   tristesse que le christianisme répandait sur le
                   moyen âge, l'ironie perce de bonne heure. Dès le
                   XIIe siècle, Guilbert de Nogent nous montre les
                   gens d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se
                   mettant sur leur porte, quand leur comte, sur son
                   gros cheval, caracolait dans les rues, et tous
                   effarouchant de leurs risées la bête féodale.

                   «Le symbolisme armorial, ses riches couleurs, ses
                   belles devises, n'imposaient probablement pas
                   beaucoup à de telles gens. La pantomime juridique
                   des actes féodaux faisait rire le bourgeois sous
                   cape.

                   «Ne croyez pas trop à la simplesse du peuple de ces
                   temps-là, à la naïveté de cette _bonne vieille
                   langue_. Les renards royaux, qui s'affublèrent de
                   si blanche et si douce hermine pour surprendre les
                   lions, les aigles féodaux, tuaient, comme tuait le
                   sphinx, par l'énigme et par l'équivoque.»]

Cet événement n'est qu'un épisode de la guerre éternelle que
soutiennent l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la poésie et
la prose. Rien n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment où elle
méconnaît les vieilles et vénérables formes poétiques, dans lesquelles
elle a grandi.

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien à espérer au
moment où le symbolisme pontifical, jusque-là révéré du monde entier,
était lui-même sans pouvoir.

La poésie mystique de l'_Unam sanctam_, qui eût fait tressaillir tout
le XIIe siècle, ne disait plus rien aux contemporains de Pierre Flotte
et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni l'_arche_, ni la _tunique sans
couture_, tous ces innocents symboles ne pouvaient plus défendre la
papauté. Le glaive spirituel était émoussé. Un âge prosaïque et froid
commençait, qui n'en sentait plus le tranchant[126].

                   [Note 126: «Una est columba mea, perfecta mea, una
                   est matri suæ... Una nempe fuit diluvii tempore
                   arca Noë... Hæc est tunica illa Domini
                   inconsutilis... Dicentibus Apostolis: Ecce gladii
                   duo hic...» preuves du différend, p. 55.--«Qu'elle
                   est forte cette Église, et que redoutable est le
                   glaive...» Bossuet, Oraison funèbre de Le Tellier.]

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'Église est tuée par
l'Église.

Boniface est moins frappé par le gantelet de Colonna que par les
adhésions des gallicans à l'appel de Philippe le Bel.

Le Temple est poursuivi par les inquisiteurs, aboli par le pape; les
dépositions les plus graves contre les Templiers sont celles des
prêtres[127]. Nul doute que le pouvoir d'absoudre, qu'usurpaient les
chefs de l'ordre, ne leur ait fait des ecclésiastiques d'irréconciliables
ennemis[128].

                   [Note 127: Et aussi, je crois, des frères servants.
                   La plupart des deux cents témoins interrogés par la
                   commission pontificale sont qualifiés _servants_,
                   servientes.]

                   [Note 128: C'est un des faits qui par l'accord de
                   tous les témoignages avait été placé en Angleterre
                   dans la catégorie des points irrécusables.
                   «Articuli qui videbantur probati.»

                   Tantôt les chefs renvoyaient à absoudre au frère
                   chapelain, sans confession: «Præcipit fratri
                   capellano eum absolvere a peccatis suis quamvis
                   frater capellanus eam confessionem non audierat,»
                   p. 377, col. 2, 367.

                   Tantôt ils les absolvaient eux-mêmes, quoique
                   laïcs:... «Quod et credebant et licebatur eis quod
                   magnus magister ordinis poterat eos absolvere a
                   peccatis suis. Item quod visitator. Item quod
                   præceptores quorum multi erant laici,» 358, 22
                   test. «Quod... templarii laici suos homines
                   absolvebant.» Concil. Brit., II, 360.

                   «Quod facit generalem absolutionem de peccatis quæ
                   nolunt confiteri propter erubescentiam carnis...
                   quod credebant quod de peccatis capitulo
                   recognitis, de quibus ibidem fuerat absolutio non
                   oportebat confiteri sacerdoti... quod de mortalibus
                   non debebant confiteri nisi in capitulo, et de
                   venialibus tantum sacerdoti» (5 testes) 358, col.
                   1.

                   Même accord dans les dépositions des templiers
                   d'Écosse: «Inferiores clerici vel laïci possunt
                   absolvere fratres sibi subditos,» p. 381, col. 1,
                   premier témoin. De même le 41e témoin. Conc. Brit.
                   14, p. 382.]

Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'Église, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou révéré, papauté, chevalerie, croisade, tout
semblait finir.

Le moyen âge est déjà une seconde antiquité qu'il faut avec Dante
chercher chez les morts. Le dernier poète de l'âge symbolique[129]
vit assez pour pouvoir lire la prosaïque allégorie du Roman de la
Rose. L'allégorie tue le symbole, la prose la poésie.

                   [Note 129: M. Fauriel a fort bien établi que le
                   grand poète théologien ne fut jamais populaire en
                   Italie. Les Italiens du XIVe siècle, hommes
                   d'affaires, et qui succédaient aux Juifs, furent
                   antidantesques.]



CHAPITRE V

SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL

--SES TROIS FILS--PROCÈS--INSTITUTIONS


1314-1328


La fin du procès du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premières années du XIVe siècle ne sont qu'un long procès. Ces
hideuses tragédies avaient troublé les imaginations, effarouché les
âmes. Il y eut comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces,
obscènes, qui étaient eux-mêmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.

Mais les crimes eussent-ils manqué, ce gouvernement de robe longue,
de _jugeurs_, ne pouvait s'arrêter aisément, une fois en train de
juger. L'humeur militante des gens du roi, si terriblement éveillée
par leurs campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait
plus se passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'était un grand
procès, un grand et terrible procès, des crimes affreux, étranges,
punis dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le
coupable était un personnage. Le populaire apprenait alors à révérer
la robe; le bourgeois enseignait à ses enfants à ôter le chaperon
devant Messires, à s'écarter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cité, ils revenaient attardés de quelque fameux
jugement[130].

                   [Note 130: V. la mort du président Minart.]

Les accusations vinrent en foule; ils n'eurent point à se plaindre:
empoisonnements, adultères, faux, sorcellerie surtout. Cette dernière
était mêlée à toutes; elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son siége lorsqu'il apportait au tribunal les pièces
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
percées d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosité, un âcre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brûlait, plus il en venait.

On croirait volontiers que ce temps est le règne du Diable, n'étaient
les belles ordonnances, qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disputé par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jésus, le Diable demandeur, la Vierge défendeur. Le Diable réclame
l'homme comme sa chose, _alléguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[131].

                   [Note 131: Rien de plus fréquent dans les
                   hagiographes que cette lutte pour l'âme convertie,
                   ou plutôt ce procès simulé où le Diable vient
                   malgré lui rendre témoignage à la puissance du
                   repentir.--On connaît la fameuse légende de
                   Dagobert. César d'Heisterbach cite une pareille
                   histoire d'un usurier converti. Que le débat fût
                   visible ou non, c'était toujours la formule: «Si
                   quis decedat contritus et confessus, licet non
                   satisfecerit de peccatis confessis, tamen boni
                   angeli confortant ipsum contra incursum dæmonum,
                   dicentes... Quibus maligni spiritus... Mox advenit
                   Virgo Maria alloquens dæmones..., etc.» Herm. Corn.
                   chr. ap. Eccard. m. ævi, t. II, p. 11.]

La Vierge a forte partie à cette époque. Le Diable est lui-même du
siècle; il en réunit les caractères, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du légiste.

La diablerie, comme science, avait dès lors peu de progrès à faire.
Elle se formait comme art. La démonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des légions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempéraments[132];
il fallait apprendre à les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-là on avait étudié les moyens de les chasser; on chercha
désormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'Écosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrètes qu'on ne peut faire à Dieu,
écoutaient tout ce qu'on n'ose dire[133]... On les trouvait
partout[134]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allumés[135].

                   [Note 132: «Agnei, lucifugi, etc.» M. Psellus. Cet
                   auteur byzantin est du XIe siècle. Édid. Gaulminus.
                   1615, in-12.--Bodin, dans son livre De Præstigiis,
                   imprimé à Bâle, 1578, a dressé l'inventaire de la
                   monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
                   princes et de 7,405,926 diables.]

                   [Note 133: La sorcellerie naît surtout des misères
                   de ce temps si manichéen. Des monastères elle avait
                   passé dans les campagnes. Voir sur le Diable, l'An
                   1000, tome II; sur les sorcières, Renaissance,
                   Introduction; sur le sabbat au moyen âge, tome XI
                   de cette histoire, ch. XVII et XVIII. Le sabbat au
                   moyen âge est une révolte nocturne de serfs contre
                   le Dieu du prêtre et du seigneur, (1860.)]

                   [Note 134: Plusieurs furent accusés d'en avoir
                   vendu en bouteilles. «Plût à Dieu, dit sérieusement
                   Leloyer, que cette denrée fût moins commune dans le
                   commerce!»]

                   [Note 135: Mém. de Luther, t. III.]

Le premier de ces vilains procès de sorcelleries, où il n'y avait des
deux côtés que malhonnêtes gens, est celui de Guichard, évêque de
Troyes, accusé d'avoir, par engin et maléfice, procuré la mort de la
femme de Philippe le Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommandé
l'égorgement des Flamands (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus célèbre que sûre, se faisait amener, la nuit,
des étudiants à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l'eau quand
elle s'en était servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait à l'évêque, qui pour finance avait sauvé un
homme qu'elle haïssait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forcé de
résider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comté
de Champagne, ou lui son évêché. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord à une sorcière un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour maléficier la reine et
l'_envoûter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'évêque
revint plus d'une fois à l'ermitage, espérant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu après.
Mais soit qu'on ne pût rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis
en cour, son affaire traîna. On le retint en prison[136].

                   [Note 136: La dénonciation avait été d'autant mieux
                   accueillie que Guichard passait pour être fils d'un
                   démon, d'un incube. _Archives, section hist._ J.
                   433.]

Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe le Bel. Les trois princesses ses belles-filles, épouses de
ses trois fils, furent dénoncées et saisies[137]. On arrêta en même
temps deux frères, deux chevaliers normands qui étaient attachés au
service des princesses. Ces malheureux avouèrent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses «et
même dans les plus saints jours[138].» La pieuse confiance du moyen
âge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un château, d'une étroite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les
plus doux, était une dangereuse épreuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[139]. Le Petit Jehan de Saintré, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.

                   [Note 137: Marguerite, fille du duc de Bourgogne;
                   Jeanne et Blanche, filles du comte de Bourgogne
                   (Franche-Comté). «Mulierculis... adhuc ætate
                   juvenculis.» Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 138: «Pluribus locis et temporibus
                   sacrosanctis.»]

                   [Note 139: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par
                   ordre de Philippe le Bel, allongea de dix-huit
                   mille vers le trop long Roman de la Rose, exprime
                   brutalement ce qu'il pense des dames de ce siècle.
                   On conte que ces dames, pour venger leur réputation
                   d'honneur et de modestie, attendirent le poète,
                   verges en main, et qu'elles voulaient le fouetter.
                   Il aurait échappé en demandant pour grâce unique
                   que la plus outragée frappât la première.--«Prudes
                   femmes par saint Denis. Autant en est que de
                   Phénix, etc.»--Lui-même au reste avait pris soin de
                   les justifier par les doctrines qu'il prêche dans
                   son livre. Ce n'est pas moins que la communauté des
                   femmes:

                     Car nature n'est pas si sotte...
                     Ains vous a fait, beau fils, n'en doubtes,
                     Toutes pour tous, et tous pour toutes,
                     Chascune pour chascun commune
                     Et chascun commun pour chascune.

                   Roman de la Rose, V, 14, 653. Éd. 1725-7.

                   Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le
                   jargon de la galanterie du temps, et l'obscénité de
                   la fin, semble la profession de foi du sensualisme
                   grossier qui règne au XIVe siècle. Jean Molinet l'a
                   _moralisé_ et mis en prose.]

Que la faute fût réelle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amenés sur la place du Martroi, près l'orme Saint-Gervais,
y furent écorchés vifs, châtrés, décapités, pendus par les aisselles.
De même que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire à sa majesté outragée. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jetés à la Seine, les autres mis à mort
secrètement.

Des trois princesses, une seule échappa. Philippe le Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comté qu'elle lui avait apportée en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, épouses de Louis le Hutin et de Charles le Bel,
elles furent honteusement tondues et jetées dans un château fort.
Louis, à son avénement fit étrangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus
malheureuse[140].

                   [Note 140: Elle fut, dit brutalement le moine
                   historien, engrossée par son geôlier ou par
                   d'autres.--D'après ce qu'on sait des princes de ce
                   temps, on croirait aisément que la pauvre créature,
                   dont la première faiblesse n'était pas bien
                   prouvée, fut mise à la discrétion d'un homme chargé
                   de l'avilir.--«Blancha vero carcere remanens, a
                   serviente quodam ejus custodiæ deputato dicebatur
                   imprægnata fuisse quam a proprio comite diceretur,
                   vel ab aliis imprægnata.» Cont. G. de N., p. 70. Il
                   passe outre avec une cruelle insouciance; peut-être
                   aussi n'ose-t-il en dire davantage.--Cette horrible
                   aventure des belles-filles de Philippe le Bel a
                   peut-être donné lieu, par un malentendu, à la
                   tradition relative à la femme de ce prince, Jeanne
                   de Navarre, et à l'hôtel de Nesle. Aucun témoignage
                   ancien n'appuie cette tradition. Voyez Bayle,
                   article Buridan. La tradition serait toutefois
                   moins vraisemblable encore, si l'on voulait, comme
                   Bayle, l'appliquer à l'une des belles-filles du
                   roi. Jeunes comme elles l'étaient, elles n'avaient
                   pas besoin de tels moyens pour trouver des amants.
                   Quoi qu'il en soit, Jeanne de Navarre paraît avoir
                   été d'un caractère dur et sanguinaire. (Voyez plus
                   haut.) Elle était reine de son chef, et pouvait
                   moins ménager son époux.]

Une fois dans cette voie de crimes, l'essor étant donné aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou maléfice. La
femme du roi est empoisonnée, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'être par son fils.
Philippe le Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus à sa mort, et non-seulement Philippe, mais son père,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[141].

                   [Note 141: Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308,
                   1313, 1315, 1320, p. 58, 61, 67, 68, 70, 77, 78.]

Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pénitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pénitents tout nus, de flagellants obscènes; mauvaises dévotions qui
menaient au péché.

Tel était le triste état du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allèrent en l'autre chercher leur jugement.

Jacques Molay les avait, dit-on, de son bûcher, ajournés à un an pour
comparaître devant Dieu. Clément partit le premier. Il avait peu
auparavant vu en songe tout son palais en flamme. «Depuis, dit son
biographe, il ne fut plus gai et ne dura guère[142].»

                   [Note 142: À sa mort, il demeura quelque temps
                   comme abandonné.--«Gascones qui cum eo steterant,
                   intenti circa sarcinas, videbantur de sepultura
                   corporis non curare, quia diu remansit insepultum.»
                   Baluz., Vit. Pap. Aven., I, p. 22.]

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterré[143] dans la petite église d'Avon.

                   [Note 143: À côté de Monaldeschi.]

Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: «Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[144]!»

                   [Note 144: Dante, Paradiso, c. XIX:

                      Li si vedra in duol, che sopra Senna
                      Induce, falseggiando la moneta
                      Quel che morra di colpo di cotenna.

                   Suivant plusieurs auteurs, il aurait été en effet
                   tué à la chasse au cerf. «Il veit venir le cerf
                   vers luy, si sacqua son espée, et ferit son cheval
                   des esperons, et cuida férir le cerf, et son cheval
                   le porta encore contre un arbre, de si
                   grand'roideur, que le bon roy cheut à terre, et fut
                   moult durement blecé au cueur, et fut porté à
                   Corbeil. Là, luy agreva sa maladie moult fort...»
                   Chronique, trad. par Sauvage, p. 110, Lyon, 1572,
                   in-folio.

                   «Diuturnâ detentus infirmitate, cujus causa medicis
                   erat incognita, non solum ipsis, sed et aliis multi
                   stuporis materiam et admirationis induxit,
                   præsertim cum infirmitatis aut mortis periculum,
                   nec pulsus ostenderet nec urina.» Contin. G. de
                   Nangis, fol. 69.]

Mais l'historien français, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'éteignit, sans fièvre, sans mal
visible, au grand étonnement des médecins. Rien n'indiquait qu'il dût
mourir sitôt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'événements. Se
crut-il secrètement frappé par la malédiction de Boniface ou du grand
maître? ou bien plutôt le fut-il par la confédération des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'année même de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi à l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frères, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portées à
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des légistes, l'ennemi de la féodalité, n'avait pas
d'autre force militaire à lui opposer que la force féodale. C'était un
cercle vicieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.

Quelle part eut-il réellement aux grands événements de son règne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal, qu'il n'y soit en personne: à
Courtrai et à Mons-en-Puelle (1302, 1304), à Saint-Jean-d'Angély, à
Lyon (1305), à Poitiers et à Vienne (1308, 1313).

Ce prince paraît avoir été rangé et régulier. Nulle trace de dépense
privée. Il comptait avec son trésorier tous les vingt-cinq jours.

Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de saint
François. Egidio avait écrit pour son élève un livre _De regimine
principum_, et il n'eut pas de peine à lui inculquer le dogme du droit
illimité des rois[145].

                   [Note 145: V. S. Ægidii Romani, archiep.
                   Bituricensis questio De utraque potestate, edidit
                   Goldastus, Monarchia, II, 95. Un Colonna ne pouvait
                   qu'inspirer à son élève la haine des papes.]

Philippe s'était fait traduire la Consolation de Boèce, les livres de
Vegèce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Héloïse[146]. Les infortunes universitaires et amoureuses du célèbre
professeur, si maltraité des prêtres, étaient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. Philippe le
Bel s'appuyait sur l'Université de Paris[147]; il caressait cette
turbulente république, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait à s'attacher les Mendiants, l'Université les persécutait par
son fameux docteur Jean _Pique-Ane (Pungensasinum[148])_, champion du
roi contre le pape. Au moment où les Templiers furent arrêtés, Nogaret
réunit tout le peuple universitaire au Temple, maîtres et écoliers,
théologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte d'accusation. C'était
une force que d'avoir pour soi un tel corps, et dans la capitale.
Aussi le roi ne souffrit pas que Clément V érigeât les écoles
d'Orléans en université, et créât une rivale à son université de
Paris[149].

                   [Note 146: C'est l'auteur du Roman de la Rose, Jean
                   de Meung, qui lui avait traduit ces livres.--La
                   confiance que lui accordait le roi ne l'avait pas
                   empêché de tracer dans le Roman de la Rose ce rude
                   tableau de la royauté primitive:

                     Ung grant villain entre eux esleurent,
                     Le plus corsu de quanqu'ils furent,
                     Le plus ossu, et le greigneur,
                     Et le firent prince et seigneur.
                     Cil jura que droit leur tiendroit,
                     Se chacun en droit soy luy livre
                     Des biens dont il se puisse vivre...
                     De là vint le commencement
                     Aux rois et princes terriens
                     Selon les livres anciens.

                   Rom. de la Rose, v. 1064.

                   Il rappelle tous ses titres littéraires dans
                   l'_Épître liminaire_ qu'il a mise en tête du livre
                   de la Consolation. «À ta royale Majesté, très-noble
                   Prince par la Grâce de Dieu, Roy des François
                   Philippe le Quart; je Jehan de Meung qui jadis au
                   Romans de la Rose, puisque Jalousie ot mis en
                   prison Belacueil, ay enseigné la manière du Chastel
                   prendre, et de la Rose cueillir; et translaté de
                   latin en françois le livre de Vegèce de chevalerie,
                   et le livre des merveilles de Hirlande: et le livre
                   des Épistres de Pierre Abeillard et Héloïse sa
                   femme: et le livre d'Aclred, de spirituelle amitié:
                   envoyé ores Boëce de Consolation, que j'ai
                   translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien
                   latin.»]

                   [Note 147: «En celle année s'esmeut
                   grand'dissension en les Recteur, maistres et
                   escholiers de l'Université de Paris, et le prévost
                   dudit lieu; parce que ledit prévost avoit fait
                   pendre un clerc de ladite Université. Adonc cessa
                   la lecture de toutes facultez, jusques à tant que
                   ledit prévost l'amenda, et répara grandement
                   l'offense, et entre autres choses fut condamné
                   ledit prévost à le dépendre et le baiser. Et
                   convint que ledit prévost allast en Avignon vers le
                   pape, pour soy faire absoudre.» 1285. Nicolas
                   Gilles.]

                   [Note 148: Bulæus, IV, 70. Voyez dans Goldast., II,
                   108, Johannis de Parisiis Tractatus de potestate
                   regia et papali.]

                   [Note 149: Ord., I, 502. Le roi déclare qu'il n'y
                   aura pas de professeurs de théologie.]

Ce règne est une époque de fondation pour l'Université. Il s'y fonde
plus de colléges que dans tout le XIIIe siècle, et les plus célèbres
colléges[150]. La femme de Philippe le Bel, malgré sa mauvaise
réputation, fonde le collége de Navarre (1304), ce séminaire de
gallicans, d'où sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les conseillers
de Philippe le Bel, qui avaient aussi beaucoup à expier, font presque
tous de semblables fondations. L'archevêque Gilles d'Aiscelin, le
faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible collége, la
plus pauvre et la plus démocratique des écoles universitaires, ce
Mont-Aigu, où l'esprit et les dents, selon le proverbe, étaient
également aigus[151]. Là, s'élevaient, sous l'inspiration de la
famine, les _pauvres_ écoliers, les _pauvres_ maîtres[152], qui
rendirent illustres le nom de _Cappets_[153]; chétive nourriture, mais
amples priviléges; ils ne dépendaient pour la confession, ni de
l'évêque de Paris, ni même du pape.

                   [Note 150: Aux colléges de Navarre et de Montaigu,
                   il faut ajouter le collége d'Harcourt (1280); _la
                   Maison du cardinal_ (1303); le collége de Bayeux
                   (1308).--1314, collége de Laon; 1317, collége de
                   Narbonne; 1319, collége de Tréguier; 1317-1321,
                   collége de Cornouailles; 1326, collége du Plessis,
                   collége des Écossais; 1329, collége de Marmoutiers;
                   1332, un nouveau collége de Narbonne fondé en
                   exécution du testament de Jeanne de Bourgogne;
                   1334, collége des Lombards; 1334, collége de Tours;
                   1336, collége de Lizieux; 1337, collége d'Autun,
                   etc.]

                   [Note 151: Mons acutus, dentes acuti, ingenium
                   acutum.]

                   [Note 152: Le maître sera élu entre les pauvres
                   écoliers et par eux... L'élu sera appelé le
                   ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce
                   règlement de 84 pauvres écoliers fondés en
                   l'honneur des 12 apôtres et des 72 disciples.]

                   [Note 153: L'habit de cette société était une cape
                   fermée par devant comme en portaient les maîtres ès
                   arts de la rue de Fouarre, et un camail aussi fermé
                   par devant et par derrière, d'où leur nom de
                   Capètes. Les parents ne pouvaient menacer leurs
                   enfants d'un plus grand châtiment que de les faire
                   Capètes. Félibien, I, 526 sq.]

       *       *       *       *       *

Que Philippe le Bel ait été ou non un méchant homme ou un mauvais roi,
on ne peut méconnaître en son règne la grande ère de l'ordre civil en
France, la fondation de la monarchie moderne. Saint Louis est encore
un roi féodal. On peut mesurer d'un seul mot tout le chemin qui se fit
de l'un à l'autre. Saint Louis assembla les députés des villes du
Midi, Philippe le Bel ceux des États de France. Le premier fit des
établissements pour ses domaines, le second des ordonnances pour le
royaume. L'un posa en principe la suprématie de la justice royale sur
celles des seigneurs, l'appel au roi; il essaya de modérer les guerres
privées par la _quarantaine et l'assurement_. Sous Philippe le Bel,
l'appel au roi se trouve si bien établi, que le plus indépendant des
grands feudataires, le duc de Bretagne, demande, comme grâce
singulière, d'en être exempté[154]. Le Parlement de Paris écrit pour
le roi au plus éloigné des barons, au comte de Comminges, ce petit roi
des hautes Pyrénées, les paroles suivantes qui, un siècle plus tôt,
n'eussent pas même été comprises: «Dans tout le royaume, la
connaissance et la punition du port d'armes n'appartient qu'à
nous[155].»

                   [Note 154: Ord., I, 329.]

                   [Note 155: Olim Parliamenti.]

Au commencement de ce règne, la tendance nouvelle s'annonce fortement.
Le roi veut exclure les prêtres de la justice et des charges
municipales[156]. Il protége les juifs[157] et les hérétiques, il
augmente la taxe royale sur les amortissements, sur les acquisitions
d'immeubles par les églises[158]. Il défend les guerres privées, les
tournois. Cette défense motivée sur le besoin que le roi a de ses
hommes pour la guerre de Flandre, est souvent répétée; une fois même,
le roi ordonne à ses prévôts d'arrêter ceux qui vont aux tournois. À
chaque campagne, il lui fallait faire _la presse_, et réunir malgré
elle cette indolente chevalerie qui se souciait peu des affaires du
roi et du royaume[159].

                   [Note 156: «Omnes in regno Franciæ temperatam
                   juridictionem habentes, baillivum, præpositum et
                   servientes laicos et nullatenus clericos
                   instituant, ut, si ibi delinquant, superiores sui
                   possint animadvertere in eosdem. Et si aliqui
                   clerici sint in prædictis officiis, amoveantur.»
                   Ord., I, 316. Années 1287-1288.]

                   [Note 157: «Non capiantur aut incarcerentur ad
                   mandatum aliquorum patrum, fratrum alicujus ordinis
                   vel aliorum, quocunque fungantur officio.» Ord., I,
                   317.]

                   [Note 158: Ord., I, 322. On y distingue les fiefs
                   du roi, les arrière-fiefs, les aleux. Dans tous les
                   cas, la taxe royale pour les acquisitions à titre
                   onéreux est le double de la taxe des acquisitions à
                   titre gratuit. On craignait plus les achats que les
                   donations.]

                   [Note 159: «Ad instar sancti Ludovici, eximii
                   confessoris... guerras... bella..., provocationes
                   etiam ad duellum... durantibus guerris nostris,
                   expresse inhibemus.» Ord., I, 390, Conf. p. 328.
                   Ann. 1296, p. 344. Ann. 1302, p. 549. Ann. 1314,
                   juillet.--«Quatenus omnes et singulos nobiles...
                   capias et arrestes, capique et arrestari facias, et
                   tamdiu in arresto teneri, donec a nobis mandatum.»
                   Ord., I, 424 (Ann. 1304).

                   En 1302, ordre au bailli d'Amiens d'envoyer à la
                   guerre de Flandre, tous ceux qui auront plus de 100
                   livres en meubles et 200 en immeubles: les autres
                   devaient être épargnés. Ord., I, 345. Mais l'année
                   suivante (29 mai) il fut ordonné que tout roturier
                   qui aurait cinquante livres en meubles ou vingt en
                   immeubles, contribuerait de sa personne ou de son
                   argent. Ord., I, 373.]

Ce gouvernement ennemi de la féodalité et des prêtres, n'avait pas
d'autre force militaire que les seigneurs, ni guère d'argent que par
l'Église. De là plusieurs contradictions, plus d'un pas en arrière.

En 1287, le roi permet aux nobles de poursuivre leurs serfs fugitifs
dans les villes. Peut-être en effet était-il besoin de ralentir ce
grand mouvement du peuple vers les villes, d'empêcher la désertion des
campagnes[160]. Les villes auraient tout absorbé; la terre serait
restée déserte, comme il arriva dans l'empire romain.

                   [Note 160: C'étaient des formalités analogues à
                   celles qu'on impose aujourd'hui à l'étranger qui
                   veut devenir Français; autorisation du prévost ou
                   maire, domicile établi par l'achat «pour raison de
                   la bourgeoisie d'une maison dedenz an et jour, de
                   la value de soixante sols parisis au moins;
                   signification au seigneur dessoubs cui il iert
                   partis;» résidence obligatoire de la Toussaint à la
                   Saint-Jean, etc. Ord., I, 314.]

En 1290, le clergé arracha au roi une charte exorbitante,
inexécutable, qui eût tué la royauté. Les principaux articles étaient
que les prélats _jugeraient des testaments, des legs, des douaires_,
que les baillis et gens du roi ne demeureraient pas sur terres
d'église, que les évêques seuls pourraient arrêter les ecclésiastiques,
que les clercs ne plaideraient point en cour laïque pour les actions
personnelles, quand même ils y seraient obligés par lettres du roi
(c'était l'impunité des prêtres); que les prélats ne payeraient pas
pour les biens acquis à leurs églises; que les juges locaux ne
connaîtraient point des dîmes, c'est-à-dire que le clergé jugerait
seul les abus fiscaux du clergé.

En 1291, Philippe le Bel avait violemment attaqué la tyrannie de
l'inquisition dans le Midi. En 1298, au commencement de la guerre
contre le pape, il seconde l'intolérance des évêques, il ordonne aux
seigneurs et aux juges royaux, de leur livrer les hérétiques, pour
qu'ils les condamnent et les punissent sans appel. L'année suivante,
il promet que les baillis ne vexeront plus les églises de saisies
violentes; ils ne saisiront qu'un manoir à la fois, etc.[161].

                   [Note 161: Ord., I, p. 318... «Quod bona mobilia
                   clericorum capi vel justiciari non possint... per
                   justiciam secularem... Causæ ordinariæ prælatorum
                   in parliamentis tantummodo agitentur... nec ad
                   senescallos aut baillivos... liceat appellare...
                   Non impediantur a taillis..., etc.»

                   «Baillivis... injungimus... diocesanis episcopis,
                   et inquisitoribus... pareant, et intendant in
                   hæreticorum investigatione, captione... condemnatos
                   sibi relictos statim recipiant, indilate
                   animadversione debita puniendos... non obstantibus
                   appellationibus.» Ord., I, p. 330, ann. 1298.

                   Mandement adressé aux baillis de la Touraine et du
                   Maine pour leur commander le respect des
                   ecclésiastiques. Lettres accordées aux évêques de
                   Normandie contre les oppressions des baillis,
                   vicomtes, etc. Ord., I, 331, 334. Ordonnance
                   semblable en faveur des églises du Languedoc, 8 mai
                   1302, ibid., page 340.]

Il fallait aussi satisfaire les nobles. Il leur accorda une ordonnance
contre leurs créanciers, contre les usuriers juifs. Il garantit leur
droit de chasse. Les collecteurs royaux n'exploiteront plus les
successions des bâtards et des aubains sur les terres des seigneurs
haut-justiciers: «_À moins_, ajoute prudemment le roi, _qu'il ne soit
constaté par idoine personne que nous avons bon droit de
percevoir_[162].»

                   [Note 162: «Contra usurarum voraginem... volumus ut
                   debita quantum ad sortem primariam plenarie
                   persolvantur, quod vero ultra sortem fuerit
                   legaliter penitus remittendo.» Ord., I, 334.

                   «Nisi prius per aliquem idoneum virum, _quem ad hoc
                   specialiter deputaverimus_... constiterit, quod nos
                   sumus in bona saisina percipiendi...» Ord., I,
                   338-339.]

En 1302, après la défaite de Courtrai, le roi osa beaucoup. Il prit
pour la monnaie, la moitié de toute vaisselle d'argent[163] (les
baillis et gens du roi devaient donner tout); il saisit le temporel
des prélats partis pour Rome[164]; enfin il imposa les nobles battus
et humiliés à Courtrai: le moment était bon pour les faire payer[165].

                   [Note 163: «Signifiez à tous, par cri général, sans
                   faire mention de prélats ni de barons, c'est à
                   savoir que toutes manières de gens apportent la
                   moitié de leur vaissellement d'argent blanc.» Ord.,
                   I, 317.]

                   [Note 164: L'irritation semble avoir été grande
                   contre les prêtres; le roi est obligé de défendre
                   aux Normands de crier _Haro sur les clercs_. (Ord.,
                   I, 318.)--«Nonnulli prælati, abbates, priores...,
                   inhibitione nostra spreta... ab regno egredi...
                   Nolentes igitur ob ipsarum absentiam personarum
                   bona earum dissipari et potius ea cupientes
                   conservari... mandamus, etc.» Ord., I, 349.]

                   [Note 165: Ord., fin 1302.]

En 1303, pendant la crise, lorsque Nogaret eut accusé Boniface (12
mars), lorsque l'excommunication pouvait d'un moment à l'autre tomber
sur la tête du roi, il promit tout ce qu'on voulut. Dans son
ordonnance de réforme (fin mars), il s'engageait envers les nobles et
prélats, à _ne rien acquérir_ sur leurs terres[166]. Toutefois il y
mettait encore une réserve qui annulait tout: «_Sinon en cas qui
touche notre droit royal_[167].» Dans la même ordonnance, se trouvait
un règlement relatif au Parlement; parmi les priviléges,
l'organisation du corps qui devait détruire priviléges et
privilégiés[168].

                   [Note 166: Le roi déclare qu'en réformation de son
                   royaume, il prend les églises sous sa protection,
                   et entend les faire jouir de leurs franchises ou
                   priviléges comme au temps de son aïeul saint Louis.
                   En conséquence, s'il lui arrive de prononcer
                   quelque saisie sur un prêtre, son bailli ne devra y
                   procéder qu'après mûre enquête, et la saisie ne
                   dépassera jamais le taux de l'amende. On
                   recherchera par tout le royaume les bonnes coutumes
                   qui existaient au temps de saint Louis pour les
                   rétablir. Si les prélats ou barons ont au Parlement
                   quelque affaire, ils seront traités honnêtement,
                   expédiés promptement.» (Ord., I, 357.)]

                   [Note 167: «Nisi in casu pertinente ad jus nostrum
                   regium...» Il ajoutait pourtant que le fief acquis
                   ainsi par forfaiture serait dans l'an et jour remis
                   hors sa main à une personne convenable qui
                   desservît le fief. Mais il se réservait encore
                   cette alternative: «Ou nous donnerons au maître du
                   fief récompense suffisante et raisonnable.» Ord.,
                   I, 358.

                   La plus grande partie de cette ordonnance de
                   réforme concerne les baillis et autres officiers
                   royaux, et tend à prévenir les abus de pouvoir.
                   Nommés par le grand conseil (14), ils ne pourront
                   faire partie de cette assemblée (16). Ils ne
                   pourront avoir pour prévôts ou lieutenants leurs
                   parents ou alliés, ni remplir cette charge dans le
                   lieu de leur naissance (27), ni s'attacher par
                   mariage ou achat d'immeubles au pays de leur
                   juridiction, mesure de garantie imitée des Romains,
                   mais étendue aux enfants, soeurs, nièces et neveux
                   des officiers royaux (50-51). L'ordonnance réglait
                   le temps de leurs assises (26), dont chacune, en
                   finissant, devait préciser le commencement de la
                   suivante; elle posait les limites de leur ressort
                   entre eux (60), de leur compétence entre les
                   justices des prélats et des barons (25), et les
                   limites de leurs pouvoirs sur les justiciables. Ils
                   ne pouvaient tenir aucun en prison pour dettes, à
                   moins qu'il n'y eût sur lui _contrainte par corps_,
                   par lettres passées sous le scel royal (52).

                   La même ordonnance leur défendait de recevoir à
                   titre de don ou de prêt (40-43) ni pour eux ni pour
                   leurs enfants (41) (ils ne pourront recevoir de
                   vin, nisi in barillis, seu boutellis vel potis), et
                   ils ne pourront vendre le surplus, ni donner rien
                   aux membres du grand conseil, leurs juges (44), ni
                   prendre des baillis inférieurs leurs comptables
                   (48). La nomination à ces charges devait se faire
                   par eux avec les plus grandes précautions (56); le
                   roi continue à en exclure les clercs; il met
                   ceux-ci en assez mauvaise compagnie: «Non clerici,
                   non usurarii, non infames, nec suspecti circa
                   oppressiones subjectorum» (19). Ord., II,
                   357-367.]

                   [Note 168: Nul doute que le Parlement ne remonte
                   plus haut. On en trouve la première trace dans
                   l'ordonnance, dite testament de Philippe Auguste
                   (1190). Si pourtant l'on considère l'importance
                   toute nouvelle que le Parlement prit sous Philippe
                   le Bel, on ne s'étonnera pas que la plupart des
                   historiens l'en aient nommé le fondateur.--Voyez
                   l'important mémoire de M. Klimrath _Sur les Olim et
                   sur le Parlement_. V. aussi une dissertation ms.
                   sur l'origine du Parlement (_Archives du royaume_).
                   L'auteur anonyme, qui peut-être écrivait sous le
                   chancelier Maupeou, partage l'opinion de M.
                   Klimrath.]

Dans les années qui suivent, il laisse les évêques rentrer au
Parlement. Toulouse recouvre sa justice municipale; les nobles
d'Auvergne obtiennent qu'on respecte leurs justices, qu'on réprime les
officiers du roi, etc. Enfin en 1306, lorsque l'émeute des monnaies
force le roi de se réfugier au Temple, ne comptant plus sur les
bourgeois, il rend aux nobles le gage de bataille, la preuve par duel,
au défaut de témoins[169].

                   [Note 169: Ann. 1304. Ord., I, 547. Cette
                   ordonnance paraît être la mise à exécution de
                   l'art. 62 de l'édit que nous venons d'analyser.
                   C'est le règlement d'administration qui complète la
                   loi.

                   Origines du droit, livre IV, chap. VII: «Pendant
                   tout le moyen âge, la jurisprudence flotte entre le
                   duel et l'épreuve, selon que l'esprit militaire et
                   sacerdotal l'emporte alternativement.

                   «Le serment et les ordalies étant trop souvent
                   suspectes, les guerriers préféraient le duel. Saint
                   Louis et Frédéric II le défendirent dès le XIIIe
                   siècle.

                   «Une trop mauvese coustume souloit courre
                   enchiennement, si comme nous avons entendu des
                   seigneurs de lois, car li aucuns si louoient
                   campions, en tele manière que il se devoient
                   combatre par toutes les querelles que il aroient à
                   fere ou bonnes ou mauveses.» (Beaumanoir.)--«Quand
                   aucun a passé âge comme de soixante ans, ou qu'il
                   est débilité d'aucun membre, il n'est pas habile à
                   combattre. Et pour ce fut établi que s'il étoit
                   accusé d'aucun cas, qui par gage de bataille se
                   deut terminer, qu'il pourroit mettre champion qui
                   feroit le fait pour lui, à ses périls et dépends,
                   et pour ce fut constitué et établi homage de foy et
                   de service. Et en vouloit-on anciennement plus
                   user, que l'on ne fait, car on combattoit pour plus
                   de cas, qu'on ne fait pour le présent... Et doit
                   l'en savoir, que quand un champion faisoit gaige de
                   bataille pour aucun autre accusé d'aucun crime, se
                   le champion estoit desconfit, feust par soi rendant
                   en champ, ou autrement, cil pour qui il combattoit
                   estoit pendu, et forfaisoit tous ses biens et
                   meubles héritages, ainsi que la coutume déclaire,
                   aussi bien comme cil propre eust été déconfit en
                   champ; et le champion n'avoit nul mal et ne
                   forfaisoit rien.» (Vieille glose sur l'ancienne
                   coutume de Normandie.)]

La grande affaire des Templiers (1308-9) le força encore à lâcher la
main. Il renouvela les promesses de 1303, régla la comptabilité des
baillis, s'engagea à ne plus taxer les censiers des nobles, mit ordre
aux violences des seigneurs, promit aux Parisiens de modérer son droit
de prise et de pourvoierie, aux Bretons de faire de la bonne monnaie,
aux Poitevins d'abattre les fours des faux-monnayeurs. Il confirma les
priviléges de Rouen. Tout à coup charitable et aumônier, il voulait
employer le droit de chambellage à marier de pauvres filles nobles; il
donnait libéralement aux hôpitaux les pailles dont on jonchait les
logis royaux dans ses fréquents voyages.

L'hypocrisie de ce gouvernement n'est en rien plus remarquable que
dans les affaires des monnaies. Il est curieux de suivre d'année en
année les mensonges, les tergiversations du royal faux-monnayeur[170].
En 1295, il avertit le peuple qu'il va faire une monnaie «où il
manquera peut-être quelque chose pour le titre ou le poids, mais qu'il
dédommagera ceux qui en prendront; sa chère épouse, la reine Jeanne de
Navarre, veut bien qu'on y affecte les revenus de la Normandie.» En
1305, il fait crier par les rues à son de trompe, que sa nouvelle
monnaie est aussi bonne que celle de saint Louis. Il avait ordonné
plusieurs fois aux monnayeurs de tenir secrètes les falsifications.
Plus tard, il fait entendre que ses monnaies ont été altérées par
d'autres, et ordonne de détruire les fours où _l'on avait fait de la
fausse monnaie_. En 1310 et 1311, craignant la comparaison des
monnaies étrangères, il en défend l'importation. En 1312, il défend de
peser ou d'essayer les monnaies royales.

                   [Note 170: «Nos autem Johanna impertimus assensum.»
                   Ord., I, 326.--Ord., I, 429.--Ord., I, page 451.

                   «Que nul ne rachace, ne fasse rechacier, ne
                   trebucher, ne requeure nulle monnoye quele qu'ele
                   soit de nostre coing.» 20 janvier 1310. Ord., I,
                   475.--Ord., I, 481, 16 mai 1311.

                   «Que le Roi pourchace par devers ses Barons que ils
                   se sueffrent de faire ouvrer jusques à onze ans,
                   car autrement il ne peut pas remplir son pueble de
                   bonne monnoie, ne son royaume. Et furent à accort
                   que li Rois doint tant en or, en argent que il n'y
                   preigne nul profit.» Ord., I, 548-549. Cependant on
                   rencontra tant de résistance de la part des barons
                   et des prélats intéressés qu'il fallut se contenter
                   de leur prescrire l'aloi, le poids et la marque de
                   leurs monnaies. Leblanc, p. 229.]

Nul doute qu'en tout ceci le roi ne fût convaincu de son droit, qu'il
ne considérât comme un attribut de sa toute-puissance, d'augmenter à
volonté la valeur des monnaies. Le comique, c'est de voir cette
toute-puissance, cette divinité, obligée de ruser avec la méfiance du
peuple; la religion naissante de la royauté a déjà ses incrédules.

Enfin la royauté elle-même semble douter de soi. Cette fière
puissance, ayant été au bout de la violence et de la ruse, fait un
aveu implicite de sa faiblesse; elle en appelle à la liberté. On a vu
quelles paroles hardies le roi se fit adresser et dans la fameuse
_supplique du pueble de France_, et dans le discours des députés des
États de 1308. Mais rien n'est plus remarquable que les termes de
l'ordonnance par laquelle il confirme l'affranchissement des serfs du
Valois, accordé par son frère: «Attendu que toute créature humaine qui
est formée à l'image de nostre Seigneur, doit généralement estre
franche par droit naturel, et en aucuns pays de cette naturelle
liberté ou franchise, par le joug de la servitude qui tant est
haineuse, soit si effaciée et obscurcie que les hommes et les fames
qui habitent èz lieux et pays dessusditz, en leur vivant sont réputés
ainsi comme morts, et à la fin de leur douloureuse et chétive vie, si
estroitement liés et demenés, que des biens que Dieu leur a presté en
cest siècle, ils ne peuvent en leur darnière volonté, disposer ne
ordener[171]...»

                   [Note 171: Ord., ann. 1311.]

Ces paroles devaient sonner mal aux oreilles féodales. Elles
semblaient un réquisitoire contre le servage, contre la tyrannie des
seigneurs. La plainte qui jamais n'avait osé s'élever, pas même à voix
basse, voilà qu'elle éclatait et tombait d'en haut comme une
condamnation. Le roi étant venu à bout de tous ses ennemis, avec
l'aide des seigneurs, ne gardait plus de ménagement pour ceux-ci. Le
13 juin 1313, il leur défendit de faire aucune monnaie jusqu'à ce
qu'ils eussent lettres du roi qui les y autorisassent.

Cette ordonnance combla la mesure. Quelque terreur que dût inspirer le
roi après l'affaire du Temple, les grands se décidèrent à risquer tout
et à prendre un parti. La plupart des seigneurs du Nord et de l'Est
(Picardie, Artois, Ponthieu, Bourgogne et Forez) formèrent une
confédération contre le roi: «À tous ceux qui verront, orront
(ouïront) ces présentes lettres, li nobles et _li communs_ de
Champagne, pour nous, pour les pays de Vermandois et _pour nos alliés
et adjoints_ étant dedans les points du royaume de France; salut.
Sachent tuis que comme très-excellent et très-puissant prince, notre
très-cher et redouté sire, Philippe, par la grâce de Dieu, roi de
France, ait fait et relevé plusieurs tailles, subventions, exactions
non deus, changement de monnoyes, et plusieurs aultres choses qui ont
été faites, par quoi li nobles et li communs ont été moult grevés,
appauvris... Et il n'apert pas qu'ils soient tournez en l'honneur et
proufit du roy ne dou royalme, ne en deffension dou profit commun.
Desquels griefs nous avons plusieurs fois requis et supplié humblement
et dévotement ledit sir li roy, que ses choses voulist défaire et
délaisser, de quoy rien n'en ha fait. Et encore en cette présente
année courant, par l'an 1314, lidit nos sire le roi ha fait
impositions non deuement sur li nobles et li communs du royalme, et
subventions lesquelles il s'est efforcé de lever; laquelle chose ne
pouvons souffrir ne soûtenir en bonne conscience, car ainsi perdrions
nos honneurs, franchises et libertés; et nous et cis qui après nous
verront (_viendront_)... Avons juré et promis par nos serments,
leaument et en bonne foy, par (_pour_) nous et nos hoirs aux comtés
d'Auxerre et de Tonnerre, aux nobles et aux communs desdits comtés,
leurs alliés et adjoints, que nos, en la subvention de la présente
année, et tous autres griefs et novelletés non deuement faites et à
faire, au temps présent et avenir, que li roi de France, nos sires, ou
aultre, lor voudront faire, lor aiderions, et secourerons à nos
propres coustes et despens[172]...»

                   [Note 172: Boulainvilliers.]

Cet acte semblerait une réponse aux dangereuses paroles du roi sur le
servage. Le roi dénonçait les seigneurs, ceux-ci le roi.

Les deux forces qui s'étaient unies pour dépouiller l'Église,
s'accusaient maintenant l'une l'autre par-devant le peuple, qui
n'existait pas encore comme peuple, et qui ne pouvait répondre.

Le roi, sans défense contre cette confédération, s'adressa aux villes.
Il appela leurs députés à venir aviser avec lui sur le fait des
monnaies (1314). Ces députés, dociles aux influences royales,
demandèrent _que le roi empêchât pendant onze ans les barons de faire
de la monnaie_, pour en fabriquer lui-même de bonne, sur laquelle il
ne gagnerait rien.

       *       *       *       *       *

Philippe le Bel meurt au milieu de cette crise (1314). L'avénement de
son fils, Louis X, si bien nommé _Hutin_ (désordre, vacarme), est une
réaction violente de l'esprit féodal, local, provincial, qui veut
briser l'unité faible encore, une demande de démembrement, une
réclamation du chaos[173].

                   [Note 173: Voyez comme le continuateur de Nangis
                   change de langage tout à coup, comme il devient
                   hardi, comme il élève la voix. Fol. 69-70.--Ord.,
                   I, 551 et 592, 561-577 et 525, 572.--Ord., I, 559,
                   8º; 574, 5º; 554, 2º.--Ord., I, 562, 2º.

                   «Nous voullons et octroyons que en cas de murtre,
                   de larrecin, de rapt, de trahison et de roberie
                   gage de bataille soit ouvert, se les cas ne
                   pouvoient estre prouves par tesmoings.» Ord., I,
                   507. «Et quant au gage de bataille, nous voullons
                   que il en usent, si come l'en fesoit anciennement.»
                   Ibid., 558.

                   «Le quart article qui est tiel. _Item, que le Roy
                   n'acquiere, ne s'accroisse ès baronnies et
                   chastellenies, ès fiez et riere-fiez desdits nobles
                   et religieus, se n'est de leur volonté_, nous leur
                   octroyons.»--Ord., I, 572 (31); 576 (15); 564 (6).]

Le duc de Bretagne veut juger sans appel, l'échiquier de Rouen sans
appel. Amiens ne veut plus que les sergents du roi fassent
d'ajournement chez les seigneurs, ni que les prévôts tirent aucun
prisonnier de leur main. Bourgogne et Nevers exigent que le roi
respecte la justice féodale, «qu'il n'affige plus ses pannonceaux» aux
tours, aux barrières des seigneurs.

La demande commune des barons, c'est que le roi n'ait plus de rapport
avec leurs hommes. Les nobles de Bourgogne se chargent de punir
eux-mêmes leurs officiers. La Champagne et le Vermandois interdisent
au roi de faire assigner les vassaux inférieurs.

Les provinces les plus éloignées l'une de l'autre, le Périgord, Nîmes
et la Champagne, s'accordent pour se plaindre de ce que le roi veut
taxer les censiers des nobles.

Amiens voudrait que les baillis ne fissent ni emprisonnement, ni
saisie, qu'après condamnation. Bourgogne, Amiens, Champagne demandent
unanimement le rétablissement du gage de bataille, du combat
judiciaire.

Le roi n'acquerra plus ni fief, ni avouerie sur les terres des
seigneurs, en Bourgogne, Tours et Nevers, non plus qu'en Champagne
(sauf les cas de succession ou de confiscation).

Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points où
il hésite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne réclament
contre le roi la juridiction sur les _rivières, les chemins et les
lieux consacrés_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de
les mener à la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la
violence picarde, requièrent sans détour que _tous les gentilshommes
puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trêves, mais
chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfaire les uns
aux autres_... À ces demandes insolentes et absurdes, le roi répond
seulement: «_Nous ferons voir les registres de monseigneur saint Loys
et tailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous
nommerons de nostre conseil, pour savoir et enquérir diligemment la
vérité dudit article_...»

La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revînt _aux
bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis
s'était efforcé d'empêcher les guerres privées. Mais par ce nom de
saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indépendance
féodale, le contraire du gouvernement quasi-légal, vénal et tracassier
de Philippe le Bel.

Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gouvernement du feu
roi. Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait
périr son _Alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigny,
qui, dans les dernières années, avait été _coadjuteur et recteur du
royaume_, qui s'était laissé dresser une statue au Palais à côté de
celle du roi. Son vrai nom était Le Portier; mais il acheta avec une
terre le nom de Marigny. Ce Normand, personnage _gracieux et
cauteleux_[174], mais apparemment non moins silencieux que son maître,
n'a point laissé d'acte; il semble qu'il n'ait écrit ni parlé. Il fit
condamner les Templiers par son frère, qu'il avait fait tout exprès
archevêque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires
du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir
laissé Clément V échapper de Poitiers[175]. Le pape lui en sut gré
probablement; et, d'autre part, il put faire croire au roi que le pape
lui serait plus utile à Avignon, dans une apparente indépendance, que
dans une captivité qui eût révolté le monde chrétien.

                   [Note 174: «Gratiosus, cautus et sapiens.» Cont. G.
                   de Nangis.]

                   [Note 175: Ses ennemis l'en accusèrent.--On disait
                   encore qu'il avait, pour de l'argent, procuré une
                   trêve au comte de Flandre.]

Ce fut au Temple, au lieu même où Marigny avait installé son maître
pour dépouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre
l'accusation solennelle portée contre Marigny[176]. L'accusateur était
le frère de Philippe le Bel, ce violent Charles de Valois, homme
remuant et médiocre qui se portait pour chef des barons. Né si près
du trône de France, il avait couru toute la chrétienté pour en trouver
un autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie régnait à côté de
Philippe le Bel. Il ne faut pas s'étonner s'il était enragé d'envie.

                   [Note 176: Les modernes ont ajouté beaucoup de
                   circonstances sur la rupture de Charles de Valois
                   et de Marigny, un démenti, un soufflet, etc.]

Il n'eût pas été difficile à Marigny de se défendre, si l'on eût voulu
l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'être la pensée, la
conscience de Philippe le Bel. C'était pour le jeune roi comme s'il
eût jugé l'âme de son père. Aussi voulait-il seulement éloigner
Marigny, le reléguer dans l'île de Chypre, et le rappeler plus tard.
Pour le perdre, il fallut que Charles de Valois eût recours à la
grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On découvrit,
ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigny, pour provoquer
sa délivrance ou maléficier le roi, avait fait faire, par un Jacques
de Lor, certaines petites figures: «Ledit Jacques, jeté en prison, se
pend de désespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont
mises en prison; et Enguerrand lui-même, jugé en présence des
chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne
reconnut rien des susdits maléfices, et dit seulement que pour les
exactions et les altérations de monnaie, il n'en avait point été le
seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent
point entièrement les causes, fut matière à grande admiration et
stupeur.»

«Pierre de Latilly, évêque de Châlons, soupçonné de la mort du roi de
France Philippe et de son prédécesseur, fut, par ordre du roi, retenu
en prison au nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presles, avocat
général (advocatus præcipuus) au Parlement, également suspect et
retenu pour semblable soupçon, fut enfermé dans la prison de
Sainte-Geneviève à Paris, et torturé par divers supplices. Comme on ne
pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le
chargeait, quoiqu'il eût enduré les tourments les plus divers et les
plus douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses
biens, tant meubles qu'immeubles, ayant été ou donnés, ou perdus, ou
pillés[177].»

                   [Note 177: Il y eut trois Raoul de Presles; le
                   premier, qui déposa en 1309 contre les Templiers,
                   fut impliqué dans l'affaire de Pierre de Latilly,
                   et recouvra la liberté en perdant ses biens. Louis
                   le Hutin en eut des remords; par son testament, il
                   ordonna qu'on lui rendît _comme de raison_ tout ce
                   qu'on lui avait pris. Philippe le Long et Charles
                   le Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le
                   second Raoul n'est connu que par un faux, et aussi
                   par un bâtard qu'il eut en prison. Ce bâtard est le
                   plus illustre des Raoul. En 1365, il se fit
                   connaître de Charles V par une allégorie, intitulée
                   _la Muse_. Il fut chargé par ce prince de traduire
                   la Cité de Dieu, et paraît n'avoir pas été étranger
                   à la composition du Songe du Vergier.]

Ce n'était rien d'avoir pendu Marigny, emprisonné Raoul de Presles,
ruiné Nogaret, comme ils firent plus tard. Le légiste était plus
vivace que les barons ne supposaient. Marigny renaît à chaque règne,
et toujours on le tue en vain. Le vieux système, ébranlé par
secousses, écrase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.
Toute l'histoire de ce temps est dans le combat à mort du légiste et
du baron.

Chaque avénement se présente comme une restauration des _bons vieux_
us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau
roi, compagnon et ami des princes et des barons, commence comme
premier baron, comme _bon et rude justicier_, à faire pendre les
meilleurs serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est
dressée; le peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, l'homme du
roi, le pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la
royauté. Après saint Louis, le barbier La Brosse; après Philippe le
Bel, Marigny; après Philippe le Long, Gérard Guecte; après Charles le
Bel, le trésorier Remy... Il meurt illégalement, mais non injustement.
Il meurt souillé des violences d'un système imparfait où le mal domine
encore le bien. Mais en mourant il laisse à la royauté qui le frappe
ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions
d'ordre et de paix.

Peu d'années s'étaient écoulées, que le corps de Marigny fut
respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture
chrétienne. Louis le Hutin légua dix mille livres aux fils de Marigny.
Charles de Valois, dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le bien
de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de grandes
aumônes, en recommandant de dire aux pauvres: «Priez Dieu pour
Monseigneur Enguerrand de Marigny et pour Monseigneur Charles de
Valois».

La meilleure vengeance de Marigny, c'est que la royauté, si forte sous
lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis le
Hutin, ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme
d'égal à égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de
Picardie se hâtèrent de profiter du droit de guerre privée qu'ils
venaient de reconquérir, et firent la guerre à la comtesse d'Artois,
sans s'inquiéter du jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous
les barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles de Valois, oncle
du roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement
pour leurs terres, conformément aux ordonnances de Philippe le Hardi
et de Philippe le Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui
donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revînt au gouvernement
de Marigny et de Philippe le Bel. Il décria les monnaies des barons
(19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que chez
eux[178]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize
monnaies différentes que trente et un évêques ou barons avaient droit
de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce
droit du temps de saint Louis.

                   [Note 178: «Nous qui avons oie la grande complainte
                   de nostre pueble du royaume de France, qui nous a
                   montré comment par les monoies faites hors de
                   nostre royaume et contrefaites à nos coings, et aus
                   coings de nos barons, et par les monoies aussi de
                   nos dits barons lesquelles monoies toutes ne sont
                   pas du poids de la loy ne du coing anciens ne
                   convenables, nos subgiez et nostre pueble sont
                   domagiés en moult de manières et de ceuz souvent
                   grossement... Ordenons, etc.» Ord., I,
                   609-6.--Ord., I, 615 et suiv.]

Le jeune roi féodal, humanisé par le besoin d'argent, ne dédaigna pas
de traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de
Louis le Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est
entièrement conforme à celle de Philippe le Bel pour le Valois, que
nous avons citée. «Comme selon le droit de nature chacun doit naistre
franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont
esté entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par
avanture, pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de personnes de
nostre commun pueple, soient encheües en lien de servitudes et de
diverses conditions, qui moult nous desplaît: Nous considérants que
nostre royaume est dit, et nommé le royaume des Francs, et voullants
que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des
gents amende de nous et la venue de nostre nouvel gouvernement; par
délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que
generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à
franchises, et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté, ou de nouvel
par mariage, ou par residence de lieus de serve condition, sont
encheües, ou pourroient eschoir ou lien de servitudes, franchise soit
donnée à bonnes et convenables conditions[179].»

                   [Note 179: Ord., I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe le Bel vanter aux serfs la
liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et
grossir le mérite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent
pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers la
terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de
monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.
En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il
finit par ordonner aux commissaires, chargés de l'affranchissement,
d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la
chetivité de servitude,» et les taxent «si suffisamment et si
grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront
bonnement souffrir et la nécessité de notre guerre le requiert.»

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône
la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté.
Les serfs n'achètent pas, mais ils se souviendront et de cette leçon
royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les
seigneurs[180].

                   [Note 180: À la fin de son règne si court, Louis
                   semble devenu l'ennemi des barons. Jamais Philippe
                   le Bel ne leur fit réponse plus sèche et, ce
                   semble, plus dérisoire que celle de son fils aux
                   nobles de Champagne (1er décembre 1315). Ils
                   demandaient qu'on leur expliquât ce mot vague de
                   _Cas royaux_, au moyen duquel les juges du roi
                   appelaient à eux toute affaire qu'ils voulaient. Le
                   roi répond: «Nous les avons éclaircis en cette
                   manière. C'est assavoir que la Royal Majesté est
                   entendüe, ès cas qui de droit, ou de ancienne
                   coutume, püent et doient appartenir à souverain
                   Prince et à nul autre.» Ord., I, 606.]

       *       *       *       *       *

Le règne court et obscur de Philippe le Long n'est guère moins
important pour le droit public de la France que celui même de Philippe
le Bel.

D'abord son avénement à la couronne tranche une grande question. Louis
le Hutin laissant sa femme enceinte, son frère Philippe est régent et
curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait roi
au préjudice d'une fille de son frère. La chose semblait d'autant
plus surprenante que Philippe le Bel avait soutenu le droit des femmes
dans les successions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons auraient
voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles
succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles de Valois,
favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu[181].

                   [Note 181: «N'étant revenu à Paris qu'un mois après
                   la mort de Louis X, il trouva son oncle, le comte
                   de Valois, à la tête d'un parti prêt à lui disputer
                   la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes
                   sous la conduite de Gaucher de Châtillon, et chassa
                   les soldats du comte de Valois, qui s'étaient déjà
                   emparés du Louvre.» Félibien.]

Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui au fond était
bonne, par des raisons absurdes. Il allégua en sa faveur la vieille
loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre
salique_. Il soutint que la couronne de France était un trop noble
fief pour _tomber en quenouille_, argument féodal dont l'effet fut
pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que le progrès de l'équité
civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux
filles, que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en
famille, la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au
milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du
dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait
dans la série des mâles l'élément fixe de la famille, l'identité du
pater-familias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant
la demeure des aïeux, reproduisant leur nom, est porté à suivre leurs
errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne
masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois; elle a
balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il
triomphait peu à peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractère,
de recevoir toujours sans donner jamais. À la même époque, une
révocation hardie de toute donation depuis saint Louis[182], semble
contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. Malheureusement
l'esprit féodal, qui reprit force sous les Valois à la faveur des
guerres, provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit
des branches diverses de la famille royale une féodalité princière
aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait
été pour Philippe le Bel.

                   [Note 182: Le roi révoque spécialement les dons
                   faits à Guillaume Flotte, Nogaret, Plasian et
                   quelques autres. Ord., I, 667.]

Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette
Philippe le Long dans les voies de Philippe le Bel. Il flatte les
villes, Paris, l'Université surtout, la grande puissance de Paris. Il
se fait jurer fidélité par les nobles, _en présence des maîtres de
l'Université qui approuvent_[183]. Il veut que ses bonnes villes
soient _garnies d'armures_; que les bourgeois aient des armes _en lieu
sûr_; il leur nomme un capitaine _en chaque baillie ou contrée_ (1316,
12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le
Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes, sont
spécialement désignés.

                   [Note 183: Cont. G. de Nang.]

Philippe le Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)
établir l'uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne
pouvait pas se faire encore[184].

                   [Note 184: «Le roi avait commencé à régler qu'on ne
                   se servirait dans son royaume que d'une mesure
                   uniforme pour le vin, le blé et toutes
                   marchandises; mais, prévenu par une maladie, il ne
                   put accomplir l'oeuvre qu'il avait commencée. Ledit
                   roi proposa aussi que, dans tout le royaume, toutes
                   les monnaies fussent réduites à une seule; et comme
                   l'exécution d'un si grand projet exigeait de grands
                   frais, séduit, dit-on, par de faux conseils, il
                   avait résolu d'extorquer de tous ses sujets la
                   cinquième partie de leur bien. Il envoya donc pour
                   cette affaire des députés en différents pays; mais
                   les prélats et les grands, qui avaient depuis
                   longtemps le droit de faire différentes monnaies,
                   selon les diversités des lieux et l'exigence des
                   hommes, ainsi que les communautés des bonnes villes
                   du royaume, n'ayant pas consenti à ce projet, les
                   députés revinrent vers leur maître sans avoir
                   réussi dans leur négociation.» Cont. G. de Nang.,
                   79.]

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les
receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du
roi, mais secrètement, _et sans que personne sache l'heure ni le
jour_. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à
Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. L'on spécifiera en
quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes
jugeront de suite... _Et le roi saura combien il a à recevoir._

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article: «_Tous
gages des chastiaux_ qui ne sont en frontière, _cessent_ du tout
des-ores-en-avant[185].» Ce mot contient un fait immense. La paix
intérieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des
Anglais.

                   [Note 185: Ord., I, 713-4, 629, 639.--Ord., I, p.
                   660 (27).--Ord., I, 728-731.--Ord., I, 702.]

La garantie de cette paix intérieure, c'est l'organisation d'un fort
pouvoir judiciaire. Le Parlement se constitue. Une ordonnance
détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y
entrer; la majorité est assurée aux laïques.

Quant aux conseillers étrangers aux corps et appelés temporairement,
Philippe le Long répète l'exclusion déjà prononcée, contre les
prélats, par Philippe le Bel: «Il n'aura nulz Prélaz députez au
Parlement, _car le Roy fait conscience de eus empeschier au
gouvernement de leur experituautez_.»

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le Parlement de
Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de
Jordan de Lille, «seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais
ignoble par ses brigandages...» Il n'en avait pas moins obtenu la
nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que «pour
accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes
d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi». Il aurait peut-être
échappé encore.

Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du bâton même où il
portait les armes du roi, insigne de son ministère. Appelé en
jugement, il vint à Paris suivi d'un brillant cortége de comtes et de
barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas moins jeté dans
les prisons du Châtelet, condamné à mort par les Maîtres du Parlement,
et, la veille de la Trinité, traîné à la queue des chevaux et pendu
au commun patibulaire[186].»

                   [Note 186: Contin. G. de Nang.]

Le Parlement, qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est
lui-même un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume
royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il
semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa volonté
constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice
suive son cours: «Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et
lettres royaux à ce contraire.» Ainsi le roi se défie du roi; il se
reconnaît mieux en son Parlement qu'en lui-même. Il distingue en lui
un double caractère; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi
ordonne de désobéir à l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des
conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à
sa libéralité. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons
excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu'il dort ou
repose, le privilége et l'usurpation ne soient que trop bien
éveillés[187].

                   [Note 187: V. au 1er vol. de cette histoire, p. 264
                   et suiv., la concession de Clovis à saint
                   Remi.--Voy. aussi la Légende dorée, c.
                   142.--Origines du droit, p. 79-80: «En l'an 676,
                   Dagobert ayant donné à saint Florent la ville où il
                   demeurait et ses dépendances, le saint vint prier
                   le roi de lui faire savoir combien il avait en long
                   et en large. «Tout ce que tu auras chevauché sur
                   ton petit âne pendant que je me baignerai et que je
                   mettrai mes habits, tu l'auras en propre.» Or saint
                   Florent savait fort bien le temps que le roi
                   passait au bain: aussi il monta en toute hâte sur
                   son âne et trotta par monts et par vaux mieux et
                   plus rapidement que ne l'aurait fait à cheval le
                   meilleur cavalier, et il se trouva encore à l'heure
                   indiquée chez le roi.» Grimm. 87.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits féodaux: «... lesquels on
nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne
croyons_, nous devons être avisés, si quelqu'un nous les
demande[188].»

                   [Note 188: Ord., I, p. 661 (39).--Ord., I, 713
                   (9).]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des
recettes extraordinaires, ou «aventures qui nous échoiront, _à ce que
nous ne puissions être requis de les donner_.»

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui
faisaient faire, pour être si naïfs, n'en sont pas moins respectables.
Il semble que la royauté nouvelle, devenue tout d'un coup la
providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens et de ses
devoirs. Ce contraste se marque d'une manière bizarre dans
l'ordonnance de Philippe le Long: Sur le gouvernement de son hostel et
le bien de son royaume. Il établit d'abord dans un noble préambule que
Messire Dieu a institué les rois sur la terre, pour que bien ordonnés
en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dûment leur royaume.
Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et défend
qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des requêtes.
Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle: «Si ce n'estoit
notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui
toucheront notre conscience.» Il pourvoit ensuite à la garde de sa
personne royale: «Que nulle personne mescongüe, ne garçon de petit
estat, ne entrent en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à
nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers.» La
terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette
époque.

Après ces détails de ménage viennent des règlements sur le conseil, le
trésor, le domaine, etc. L'État apparaît ici comme un simple apanage
royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[189].--On sent
partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honnêteté
bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le
grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idéal de la
royauté, selon les gens de robe, le modèle qu'ils présentaient au roi
féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

                   [Note 189: «Que pour les dons outragens qui ont
                   esté faiz ça en arrières, par nos prédécesseurs, li
                   domaine dou royaume sont moult apetitié. Nous qui
                   désirons moult l'accroissement et le bon estat de
                   notre Royaume et de nos subgiez, nous entendons
                   dores en ayant garder de tels dons, au plus que
                   nous pourrons bonement, et défendons que nul ne
                   nous ose faire supplication de faire dons à
                   héritage, se ce n'est en la présence de notre grand
                   conseil.» Ord., I, 670 (6).]

       *       *       *       *       *

Ces essais estimables d'ordre et de gouvernement ne changeaient rien
aux souffrances du peuple. Sous Louis le Hutin, une horrible mortalité
avait enlevé, dit-on, le tiers de la population du Nord[190]. La
guerre de Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez à faire
chez elle. L'excès de la misère exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la Terre sainte.
Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils
entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrêta; mais ils forçaient les prisons, et délivraient
les leurs. Au Châtelet, ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui
voulait leur défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en
bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empêcher. Ils s'en allèrent vers le Midi,
égorgeant partout les juifs, que les gens du roi tâchaient en vain de
défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[191].

                   [Note 190: Cont. G. de Nang.]

                   [Note 191: «Cum solis pera et baculo sine pecunia,
                   dimissis in campis porcis et pecoribus, post ipsos
                   quasi pecora confluebant.» Cont. G. de Nangis, p.
                   77.--«Projectis innumerabilibus lignis et
                   lapidibus, propriis projectis pueris, se viriliter
                   et inhumaniter defensabant... Videntes autem dicti
                   judæi quod evadere non valebant... locaverunt unum
                   de suis... ut eos gladio jugularet.»
                   Ibidem.--«Illic viginti, illic triginta secundum
                   plus et minus suspendens in patibulis et
                   arboribus.» Ibid.]

Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises
monnaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; il n'était pas assez
osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt, et
massacrait les juifs. Ils étaient si détestés, que beaucoup de gens se
scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les
villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était
précisément l'époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur
adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'à
prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis le Débonnaire, l'évêque
Agobart avait écrit un traité: _De insolentia Judæorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les
chrétiens qui judaïsaient[192].

                   [Note 192: Voyez le Mémoire de M. Beugnot, sur les
                   juifs d'Occident, et la grande histoire de Jozt.]

Philippe le Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit
bruit. Louis le Hutin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs priviléges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues, leurs
cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont nommés
pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs dans
la précipitation de leur fuite. Le roi s'associe à eux pour le
recouvrement de leurs dettes, dont il doit avoir les deux
tiers[193].--Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir
de Philippe le Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des
juifs, se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se
venger, au nom du roi.

                   [Note 193: Ord., I, p. 595.]

La vieille haine étant ainsi irritée, enragée, par la crainte, on
était prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités
produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs
et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthenay
écrit au roi, qu'_un grand lépreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donné de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un
poids, était jeté dans les fontaines ou dans les puits. Déjà, en
Gascogne, plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi,
effrayé du nouveau mouvement qui se préparait, revint précipitamment
de Poitou en France, ordonnant que les lépreux fussent partout
arrêtés.

Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les
juifs. «Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta derrière elle
un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice, et l'on y trouva une
tête de couleuvre, des pattes de crapaud, et comme des cheveux de
femme enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible à voir
et à sentir. Le tout mis dans un grand feu, ne put brûler, preuve sûre
que c'était un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si
abjectes et comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre leurré
par de fausses promesses de royaumes, comtés, et autres biens
temporels, disait et croyait fermement que la chose se ferait
ainsi[194].»

                   [Note 194: «Fiebant de sanguine humano et urina de
                   tribus herbis... ponebatur etiam Corpus Christi, et
                   cum essent omnia dissicata, usque ad pulverem
                   terebantur, quæ missa in sacculis cum aliquo
                   ponderoso... in puteis... jactabantur.» Cont. G. de
                   Nang., ann. 1321, p. 78.--«Inventum est in panno
                   caput colubri, pedes bufonis et capilli quasi
                   mullieris, infecti quodam liquore nigerrimo... quod
                   totum in ignem copiosum... projectum, nullo modo
                   comburi potuit, habito manifesto experimento et hoc
                   itidem esse venenum fortissimum.» Ibidem.

                   «Suadente diabolo per ministerium Judæorum... ut
                   christiani omnes morerentur, vel omnes uniformiter
                   leprosi efficerentur, et sic, cum omnes essent
                   uniformes, nullus ab alio despiceretur.»
                   Ibidem.--Voyez sur les lépreux les Dictionnaires de
                   Bouchel et Brion et surtout le Dictionnaire de
                   police par Delamarre, I, p. 603. Voyez aussi les
                   _Olim du Parlement_, IV, _f._ LXXVI, etc.]

La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La
culpabilité des juifs est improbable; ils étaient alors favorisés du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation était du moins spécieuse. Les
juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était pas moins
mystérieuse et mal famée que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la
nuit, et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.

L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, ce sale résidu
des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien à faire pour la Terre sainte.
Les lépreux eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient dû
perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles précédents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les
condamnait ici-bas.

Les rituels pour la séquestration des lépreux différaient peu des
offices des morts. Sur deux tréteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lépreux dressé se tenait dessous agenouillé, et y
entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lépreux[195]. Puis il le
mettait hors de l'Église, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
défenses: «Je te défends que tu n'entres en l'église... ne en
compagnie de gens. Je te défends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc.» Et ensuite: «Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilité... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est défendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres...
Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous délaissera...» On lit encore dans un vieux rituel des
lépreux ces tristes paroles: «Quand il avendra que le mesel sera
trespassé de ce monde, il doit être enterré en la maisonnette, et non
pas au cimetière[196].»

                   [Note 195: «Leprosum aqua benedicta respersum ducat
                   ad ecclesiam cruce procedente... cantando. Libera
                   me Domine... In ecclesia, ante altare pannus niger.
                   Presbyter cum palla terram super quemlibet pedum
                   ejus perducit dicendo: Sis mortuus mundo, vivens
                   iterum Deo.» Rituel du Berri, Martène, II, p. 1010.
                   Plusieurs rituels défendirent plus tard ces
                   lugubres cérémonies, celui d'Angers, de Reims.
                   Ibid, p. 1005, 1006.]

                   [Note 196: Ce n'était point cependant un signe de
                   réprobation. Mort au monde, il semblait avoir fait
                   son purgatoire ici-bas; et en quelques lieux on
                   célébrait sur lui l'office du confesseur: «Os justi
                   meditabitur sapientiam.»]

D'abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L'Église
décida que le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est
vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du siècle précédent.

On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui seraient
convaincus fussent brûlés, sauf les lépreuses enceintes, dont on
attendrait l'accouchement; les autres lépreux devaient être enfermés
dans les léproseries.

Quant aux juifs, on les brûla sans distinction, surtout dans le Midi.
«À Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brûla cent soixante, hommes et femmes,
pêle-mêle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme à des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevât pour le baptiser. À Paris, on brûla
seulement les coupables. Les autres furent bannis à toujours,
quelques-uns plus riches réservés jusqu'à ce qu'on connût leurs
créances, et qu'on pût les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.»

«On assure qu'à Vitry, quarante juifs, en la prison du roi, voyant
bien qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains
des incirconcis, s'accordèrent unanimement à se faire tuer par un de
leurs vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et
qu'ils appelaient leur père. Il n'y consentit pas, à moins qu'on ne
lui adjoignît un jeune homme. Tous les autres étant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint à force de prières que le jeune le tuerait.
Alors le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva
sur les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser
du haut de la tour. Mais la corde était trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[197].»

                   [Note 197: Judæi... sine differentia combusti...
                   Facta quadam forea per maxima, igne copioso in eam
                   injecto, octies viginti sexies promiscui sunt
                   combusti; unde et multi illorum et illarum
                   cantantes quasique invitati ad nuptias, in foveam
                   saliebant.» Cont. G. de Nangis, p. 78.--«Ne ad
                   baptismum raperentur.» Ibid.

                   «Unius antiqui... sanctior et melior videbatur;
                   unde et ob ejus bonitatem et antiquitatem pater
                   vocabatur.» Ibid., p. 79.--«Cum funis esset
                   brevior... dimittens se deorsum cadere, tibiam sibi
                   fregit, auri et argenti præ maximo pondere
                   gravatus.» Ibidem.]

Philippe le Long ne profita pas de la dépouille des lépreux et des
juifs plus longtemps que son père n'avait fait de celle des Templiers.
La même année 1321, au mois d'août, la fièvre le prit, sans que les
médecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois, et
mourut. «Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frappé ainsi à cause des
malédictions de son peuple, pour tant d'extorsions inouïes, sans
parler de celles qu'il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entièrement.»

Son frère Charles lui succéda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe, que Philippe n'avait eu égard à ceux de la fille de
Louis.

L'époque de Charles le Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière, qui fait son rival prisonnier
à Muhldorf. Dans ce déchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles le Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
Empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'Édouard II.

Terrible histoire que celle des enfants de Philippe le Bel! Le fils
aîné fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.

Le roi d'Angleterre, Édouard II, né parmi les victoires de son père et
promis aux Gallois pour réaliser leur Arthur, n'en était pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il était malmené
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demandé au pape s'il pouvait sans péché se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutôt de ses mésaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par représailles, s'était livrée
au baron Mortimer. Les barons, qui détestaient les mignons du roi, lui
tuèrent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois à jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succéda à Gaveston, ne
fut pas moins haï.

L'Angleterre se trouvant désarmée par ses discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agénois[198]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils, pour réclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle réclama. Charles le Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, défendit à ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[199]. Il fit même croire qu'il voulait l'arrêter et
la renvoyer à son mari. En vrai fils de Philippe le Bel, il ne lui
donna pas d'armée, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prêté par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour réprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.

                   [Note 198: Voyez le Différend entre la France et
                   l'Angleterre sous Charles le Bel, par M. de
                   Bréquigny. La querelle, qui d'abord n'avait pour
                   objet que la possession d'une petite forteresse,
                   prit en peu de temps le caractère le plus grave par
                   la faiblesse d'Édouard et l'audace de ses
                   officiers. Tandis qu'Édouard excuse ses lenteurs à
                   venir rendre hommage, et prie le roi de France
                   d'arrêter les entreprises des Français sur ses
                   domaines, les officiers anglais en Guyenne ruinent
                   la forteresse disputée et rançonnent le grand
                   maître des arbalétriers de France, qui avait voulu
                   en tirer satisfaction. Édouard se hâta de désavouer
                   ces actes auprès de Charles, et en même temps il
                   donnait ordre à toutes personnes de prêter
                   assistance à Raoul Basset, auteur de l'insulte
                   faite au roi de France. Mais il recula bientôt
                   devant cette guerre et destitua Raoul Basset; ses
                   officiers, laissés sans secours, durent donner
                   satisfaction à Charles le Bel, qui ne s'arrêta pas
                   en si beau chemin: les ambassadeurs d'Édouard lui
                   écrivaient qu'on disait tout haut à la cour de
                   France: «Qu'on ne voulait mie être servi seulement
                   de parchemin et de parole comme on l'avait été.»
                   Édouard, qui d'abord avait eu recours au pape et
                   fait quelques préparatifs, s'alarma de cet orage
                   qui pouvait troubler ses plaisirs. Il donna pleins
                   pouvoirs pour tout terminer, et envoya à Charles un
                   Français nommé Sully avec son plénipotentiaire. Le
                   roi écouta le Français, chassa l'Anglais et fit
                   entrer ses troupes en Guyenne. Agen, après avoir
                   inutilement attendu le secours du comte de Kent,
                   ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent
                   d'Angleterre; ils eurent pour toute réponse qu'il
                   fallait «qu'on souffrît sans obstacle que le roi de
                   France mît en ses mains le reste de la Gascogne, et
                   qu'Édouard se rendît auprès de lui. Alors s'il lui
                   demandait droit, il lui ferait bon et hâtif; s'il
                   lui requérait grâce, il ferait ce que bon lui
                   semblerait.»]

                   [Note 199: «... Dont plusieurs chevaliers en furent
                   moult courroucés... et dirent que or et argent y
                   étoient efforciement accourus d'Angleterre.»
                   Froissart, éd. Dacier, I, 26.--«Si entendit-il
                   secrètement que Charles le Bel étoit en volonté de
                   faire prendre sa soeur, son fils, le comte de Kent
                   et messire Roger de Mortimer, et de eux remettre ès
                   mains du roi d'Angleterre et dudit Spencer; et
                   ainsi le vint-il dire de nuit à la reine
                   d'Angleterre et l'avisa du péril où elle étoit.»
                   Froissart, I, 29.]

Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frère du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait levée. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. Édouard était désarmé, livré d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais sa flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dépêcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se réunirent à
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci répondirent prudemment
«qu'ils avaient privilége de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'étrangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal.» Non moins prudemment, les gens d'église
accueillaient la reine à son arrivée. L'archevêque de Cantorbéry
prêcha sur ce texte: «La voix du peuple est la voix de Dieu.» L'évêque
d'Hereford sur cet autre: «C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum
doleo_[200].» Enfin, l'évêque d'Oxford prit le texte de la Genèse: «Je
mettrai l'inimitié entre toi et la femme, et elle t'écrasera la tête.»
Prophétie homicide qui se vérifia.

                   [Note 200: Il concluait que le seul moyen de guérir
                   le corps était de lui couper la tête.]

Cependant la reine s'avançait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement éloigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'était grande pitié de
la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était pour elle. Elle
eut bientôt entre ses mains Édouard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle haïssait tant: elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croisées de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscènes mutilations.

Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
tâtait le peuple, elle ménageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et régulièrement. Édouard était resté en possession de la
couronne royale; cela arrêtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
évêques et le procureur du Parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
château de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dépêchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutôt de faire perdre le trône à son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. Édouard
pleura, s'évanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comme bon précédent:
«Moi, Guillaume Trussel, procureur du Parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait»,
toi, Édouard. De ce temps en avant, je te défie, je te prive de tout
ton pouvoir royal. Désormais, je ne t'obéis plus comme à un roi.»
Édouard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tué de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi déposé est bien
embarrassant. D'un moment à l'autre, il pouvait être tiré de prison.
Dans leur anxiété, Isabeau et Mortimer demandèrent l'avis à l'évêque
d'Hereford. Ils n'en tirèrent qu'une parole équivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est_. C'était répondre sans répondre.
Selon que la virgule était placée, ici ou là, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari était en vie. On envoya à la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
était pire. Maltravers fit longuement goûter au prisonnier les affres
de la mort; il s'en joua pendant quelques jours, peut-être dans
l'espoir qu'il se tuerait lui-même. On lui faisait la barbe à l'eau
froide, on le couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait à vivre,
ils lui jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent dessus, et
l'empalèrent avec une broche toute rouge. Le fer était mis, dit-on,
dans un tuyau de corne, de manière à tuer sans laisser trace. Le
cadavre fut exposé aux regards du peuple, honorablement enterré, et
une messe fondée. Il n'y avait nulle trace de blessure, mais les cris
avaient été entendus; la contraction de la face dénonçait l'horrible
invention des assassins[201].

                   [Note 201: «Ut innotuit viri dejectio, plena dolore
                   (ut foris apparuit), fere mente alienata fuit...
                   Misit indumenta delicata et litteras blandientes.
                   Eodem tempore assignata fuit dos reginæ talis et
                   tanta, quod regi filio regni pars tertia vix
                   remansit.» Wals, p. 126-127.--«Ipso prostrato et
                   sub ostio ponderoso detento ne surgeret, dum
                   tortores imponerent cornu, et per foramen
                   immitterent ignitum veru in viscera sua.» Ibid.]

Charles le Bel ne profita pas de cette révolution. Lui-même il mourut
presque en même temps qu'Édouard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succéda. Toute cette belle famille de princes qui avaient siégé près
de leur père au concile de Vienne était éteinte, conformément à ce
qu'on racontait des malédictions de Boniface.



LIVRE VI



CHAPITRE PREMIER

L'ANGLETERRE--PHILIPPE DE VALOIS


1328-1349


Cette mémorable époque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, présente néanmoins dans les deux pays deux
événements analogues. En Angleterre, les barons ont renversé Édouard
II. En France, le parti féodal met sur le trône la branche féodale des
Valois.

Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère,
après avoir d'abord réclamé, vient faire hommage à Amiens. Mais
l'Angleterre humiliée n'en a pas moins en elle les éléments de succès
qui vont bientôt la faire prévaloir sur la France.

Le nouveau gouvernement anglais, intimement lié avec la Flandre,
appelle à lui les étrangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'Édouard Ier avait accordée aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande révolution. Elle explique seule les
événements qui vont suivre. Le secret des batailles de Créci, de
Poitiers est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.

En 1291, la Terre sainte est perdue, l'âge des croisades fini. En
1298, le Vénitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un séjour de vingt ans à la Chine et au
Japon[202]. Pour la première fois, on apprend qu'à douze mois de
marche au delà de Jérusalem, il y a des royaumes, des nations
policées. Jérusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pensée humaine. L'Europe perd la Terre sainte; mais elle voit la
terre.

                   [Note 202: Comme Christophe Colomb, il eut ses
                   contradicteurs. Mais le retour de Colomb mit fin à
                   tous les doutes: ils commencèrent au retour de
                   Polo. Son traducteur latin en appelle au témoignage
                   du père et de l'oncle de Polo, compagnons de son
                   voyage.]

En 1321 paraît le premier ouvrage d'économie politique commerciale:
_Secreta fidelium crucis_[203], par le Vénitien Sanuto.--Vieux titre,
pensée nouvelle. L'auteur propose contre l'Égypte, non pas une
croisade, mais plutôt un blocus commercial et maritime[204]. Ce livre
est bizarre dans la forme. Le passage des idées religieuses à celles
du commerce s'accomplit gauchement. Le Vénitien, qui peut-être ne veut
que rendre à Venise ce qu'elle a perdu par le retour des Grecs à
Constantinople, donne d'abord tous les textes sacrés qui recommandent
au bon chrétien la conquête de Jérusalem; puis le catalogue raisonné
des épices dont la Terre sainte est l'entrepôt: poivre, encens,
gingembre; il qualifie les denrées et les cotes article par article.
Il calcule avec une précision admirable les frais de transport[205],
etc.

                   [Note 203: Marco Polo, captif à Gênes, dictait aux
                   compatriotes de Christophe Colomb le livre qui
                   inspira à ce dernier sa grande entreprise.]

                   [Note 204: _Livre des secrets des fidèles de la
                   Croix._--«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
                   Amen. En l'an 1321, j'ai été introduit auprès de
                   notre seigneur le Pape et lui ai présenté deux
                   livres sur le recouvrement de la Terre sainte, et
                   le salut des fidèles; l'un était couvert en rouge,
                   l'autre en jaune. En même temps j'ai mis sous ses
                   yeux quatre cartes géographiques, l'une de la mer
                   Méditerranée, l'autre de la terre et de la mer, la
                   troisième de la Terre sainte, la quatrième de
                   l'Égypte.» À la suite de Bongars, Gesta Dei per
                   Francos.

                   S'il partage son livre en trois parties en
                   l'honneur de la Sainte-Trinité, la raison qu'il en
                   donne c'est qu'il y a trois choses principales pour
                   le rétablissement de la santé du corps, le sirop
                   préparatoire, la médecine et le bon régime:
                   «Partitur autem totale opus ad honorem Sanctæ
                   Trinitatis in tres libros. Nam sicut infirmanti
                   corpori... tria impertiri curamus: primo syrupum ad
                   præviam dispositionem... secundo congruam medicinam
                   quæ morbum expellat... tertio ad conservandam
                   sanitatem debitum vitæ regimen... Sic conformiter
                   continet liber primus dispositionem quasi syrupum,
                   etc. Secreta fidelium crucis, etc., p. 9.»]

                   [Note 205: Il montre la supériorité de la route
                   d'Égypte sur celle de Syrie. Puis il propose contre
                   le soudan d'Égypte, non pas une croisade, mais un
                   simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
                   suite le monde mahométan, dont l'Égypte est le
                   coeur. Dix galères suffiront. Il fixe avec une
                   prévoyance toute moderne ce qu'il faut d'hommes,
                   d'argent, de vivres. La flotte doit être armée à
                   Venise. «Les marins de Venise, dit-il, sauront
                   seuls se conduire sur les plages basses d'Égypte
                   qui ressemblent à leurs lagunes» (p. 35-36). Il
                   n'ose pas demander que l'amiral soit un Vénitien,
                   il se contente de dire qu'il doit être ami des
                   Vénitiens, pour agir de concert avec eux (p. 85).
                   «Il faut, dit-il nettement, ou que l'accès de
                   l'Égypte soit absolument interdit, ou qu'il soit
                   élargi et facilité de telle sorte que chacun puisse
                   aller, revenir, commercer par les terres du soudan,
                   en toute liberté, et qu'en ce dernier cas, on ne
                   parle plus de recouvrer la Terre sainte.»--«Mais,
                   dira-t-on, si le soudan détournait le Nil de la
                   Méditerranée dans la Mer Rouge? La chose est
                   impossible; et si elle avait lieu, l'Égypte serait
                   anéantie, elle deviendrait déserte... Le soudan
                   réduit, les forteresses de l'Égypte maritime
                   deviendront un sûr asile pour les nations
                   chrétiennes comme le furent pour les Vénitiens les
                   lagunes de l'Adriatique qui, dans les tempêtes des
                   invasions gauloises, africaines, lombardes et dans
                   celle d'Attila, sont restées inviolées.» (Part. 3,
                   ch. II.) Ces derniers mots font allusion aux
                   craintes récentes que les invasions des Mongols
                   avaient inspirées à toute la Chrétienté.]

Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins poétique, n'est pas en quête de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trébizonde. Si nous arrêtons
un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de France qui
cherche un royaume[206], mais plutôt quelque Génois ou Vénitien qui
nous débitera volontiers du sucre et de la cannelle. Voilà le héros du
monde moderne; non moins héros que l'autre; il risquera pour gagner un
sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour Saint-Jean-d'Acre. Le
croisé du commerce a sa croisade en tous sens, sa Jérusalem partout.

                   [Note 206: Dans la quatrième croisade.]

La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles années sur les routes périlleuses, dans les comptoirs
lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et célibataires,
enfermés dans des quartiers fortifiés, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues énormes[207]; presque toujours pillés
hors des villes, dans les villes souvent massacrés.

                   [Note 207: Sartorius.]

Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigué heureusement d'Alexandrie à Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre à bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'acheminât,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendît sans encombre entre les forêts sombres et
les sombres châteaux du Rhin; qu'elle parvînt à Cologne, la ville
sainte. C'était là que le marchand rendait grâce à Dieu[208]. Là se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vénitiens.--Ou bien encore, il appuyait à gauche. Il
pénétrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
déballait aux vieilles foires de Troyes, à celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[209]. De là, en peu de journées, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[210].

                   [Note 208: Ulmann.]

                   [Note 209: Grosley.]

                   [Note 210: Hallam.]

Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque Philippe le
Bel, devenu, par sa femme, maître de la Champagne, porta ses
ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mêla de
régler l'intérêt qu'on payait aux foires[211]. Puis vint Louis le
Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou se
vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il n'avait
pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic «avec les Flamands,
les Génois, les Italiens et les Provençaux.»

                   [Note 211: Les foires de Champagne étaient plus
                   anciennes que le comté même. Il en est fait mention
                   dès l'an 427, dans une lettre de Sidoine
                   Apollinaire à saint Loup. Elles se perpétuèrent
                   toujours florissantes, sans que personne gênât
                   leurs transactions. L'ordonnance de Philippe le Bel
                   est le titre royal le plus ancien qui les
                   concerne.]

Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[212]. Mais il
leur avait lui-même enseigné à prendre une autre route. Ils allèrent
désormais en Flandre par l'Allemagne ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Océan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.

                   [Note 212: Voyez les ordonnances de Charles le Bel
                   et de Philippe de Valois. Ce qui acheva la ruine
                   des foires de Champagne, ce fut la rivalité de
                   Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent
                   les alarmes et les pillages de la guerre
                   intérieure, Troyes fut désertée, et Lyon s'ouvrit
                   comme un asile au commerce. Il fallut abolir les
                   foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires
                   de Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon,
                   deux furent transférées à Bourges et deux à Troyes;
                   mais elles tombèrent dès que Lyon eut obtenu de
                   rouvrir ses marchés.]

Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, restait presque
impénétrable au commerce. Les routes étaient trop dangereuses, les
péages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était un mot
proverbial[213]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
guère que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'était par saisie
universelle. Le sel, l'eau, les rivières, les forêts, les gués, les
défilés, rien n'échappait à l'ubiquité fiscale.

                   [Note 213: «... Qu'ils en fissent leur profit comme
                   d'un marchand.» Commines.]

Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait échoué dans
l'entreprise d'établir l'uniformité des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
étrangers. Dans cette charte, le roi déclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Français, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provençaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabançons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort à
un marchand seront punis, même après l'avoir indemnisé. Les étrangers
auront un juge à Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes où ils seront intéressés, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[214].

                   [Note 214: Peu après, les priviléges des villes qui
                   auraient entravé ce libre commerce sont déclarés
                   nuls et sans force. Le roi et les barons ne
                   s'inquiétaient pas si la concurrence des étrangers
                   nuisait aux Anglais (Rymer). Le roi déclare qu'il
                   leur accorde à jamais, en son nom et au nom de ses
                   successeurs, 1º de pouvoir venir en sûreté sous la
                   protection royale, libres de divers droits qu'il
                   spécifie: _De muragio, pontagio et panagio liberi
                   et quieti_; 2º d'y vendre en gros à qui ils
                   voudront; les merceries et épices peuvent même être
                   vendues en détail par les étrangers; 3º d'importer
                   et exporter, en payant les droits, toute chose,
                   excepté les vins, qu'on ne peut exporter sans
                   licence spéciale du roi; 4º leurs marchandises
                   n'auront à craindre ni droit de prise ni saisie; 5º
                   on leur rendra bonne justice; car si un juge leur
                   fait tort, il sera puni même après que les
                   marchands auront été indemnisés; 6º en toute cause
                   où ils seront intéressés, le jury sera composé,
                   pour une moitié, de leurs compatriotes; 7º dans
                   tout le royaume il n'y aura qu'un poids et une
                   mesure; dans chaque ville ou lieu de foire, il y
                   aura un poids royal, la balance sera bien vide, et
                   celui qui pèse n'y portera pas les mains; 8º à
                   Londres, il y aura un juge desdits marchands, pour
                   leur rendre justice sommaire; 9º pour tous ces
                   droits ils paieront deux sous de plus qu'autrefois
                   sur chaque tonneau qu'ils amèneront; quarante
                   deniers de plus par sac de laine, etc., etc.; 10º
                   mais une fois ces droits payés, ils pourront aller
                   et commercer librement par tout le royaume.]

Même avant cette charte les étrangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris dès le XIIIe
siècle, on s'étonne peu qu'au XIVe un marchand anglais ait invité et
traité cinq rois[215]. Les historiens du moyen âge parlent du commerce
anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.

                   [Note 215: Hallam.]

«Ô Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés dans l'Écriture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le
saphir et l'émeraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les îles de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fécondité; les flancs des nations la
bénissent, réchauffés des toisons de tes brebis[216]!»

                   [Note 216: Mathieu de Westminster.]

La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'être pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a été une manufacture de viande.
C'est de temps immémorial un peuple _éleveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De là cette fraîcheur de teint, cette beauté, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.

Qu'on me permette, à cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.

J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'Écosse; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York à Manchester, coupant l'île dans sa largeur,
alors enfin j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus
seulement environnée, mais couverte, noyée de l'Océan. Un pâle soleil
colorait à peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques
rouges auraient tranché durement sur le gazon vert, si la brume
flottante n'eût pris soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les
pâturages, couverts de moutons, flambaient les rouges cheminées des
usines. Pâturage, labourage, industrie, tout était là dans un étroit
espace, l'un sur l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de
brouillard, le mouton d'herbe, l'homme de sang.

Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-même; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme effarouché.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tête et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et
nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.

Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri,
poussé à l'action, et guerrier faute d'industrie.

L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la
matière; d'autres l'employaient. La laine était d'un côté du détroit,
l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand, étaient
unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la liberté du commerce, du libre marché des laines
anglaises. Assemblées autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armées.

Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne à toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier Édouard III qui sur la Table ronde
a _juré le héron_ de conquérir la France[217], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[218], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à leur
frais. La simplicité des croisades n'est point de cet âge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Édouard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tâche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main à son compère, le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[219].

                   [Note 217:

                     Par devant la roïne Robert s'agenouilla,
                     Et dist que le hairon par temps départira,
                     Mes que chou ait voué que le cuer li dira.
                     «Vassal, dit la roïne, or ne me parles jà;
                     Dame ne peut vouer, puis qu'elle seigneur a,
                     Car s'elle veue riens, son mari pooir a.
                     Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera;
                     Et honnis soit li corps que jasi pensera,
                     Devant que mes chiers sires commandé le m'ara.»
                     Et dist le roy: «Voués, mes cors l'aquittera.
                     Mes que finer en puisse, mes cors s'en penera;
                     Voués hardiement, et Dieux vous aidera.»
                     «Adonc, dit la roïne, je sais bien, que piecha,
                     Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti là,
                     Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna,
                     Et je voue, et prometh a Dieu, qui me créa,
                     Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpira,
                     Et qui mourut en crois, on le crucifia,
                     Que jà li fruis de moi, de mon corps n'istera,
                     Si m'en arès menée ou païs par delà,
                     Pour avanchier le veu que vo corps voué a;
                     Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera,
                     D'un grand coutel d'achier li miens corps s'ochira:
                     Serai m'asme perdue, et li fruis perira.»
                     Et quand li rois l'entent, moult forment l'en passa.
                     Et dist: «Certainement nuls plus ne vouera.»
                     Li hairons fu partis, la roïne en mengna.
                     Adonc, quant che fu fait, li rois s'apareilla,
                     Et fit garnir les nés, la roïne i entra,
                     Et maint franc chevalier avecques lui mena.
                     De illoc en Anvers, li rois ne s'arrêta.
                     Quant outre sont venu, la dame délivra;
                     D'un beau fils gracieux la dame s'acouka,
                     _Lyon d'Anvers_ ot non, quant on le baptisa.
                     Ensi le franque Dame le sien veu acquitta;
                     Ainsque soient tout fait, main prudomme en morra,
                     Et maint bon chevalier dolent s'en clamera.
                     Et mainte prude femme pour lasse s'en tenra.
                     Adonc parti li cours des Englès par delà.

                     _Chi finent leus veus du hairon._

                   Ce petit poëme se trouve à la fin du t. I de
                   Froissart, éd. Dacier-Buchon, p. 420.]

                   [Note 218: «Il y avoit dans la suite de l'évêque de
                   Lincoln plusieurs bacheliers qui avoient chacun un
                   oeil couvert de drap vermeil, pourquoi il n'en put
                   voir; et disoit-on que ceux avoient voué entre
                   dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un
                   oeil jusqu'à ce qu'ils auroient fait aucunes
                   prouesses au royaume de France.» Froissart.]

                   [Note 219: Froissart.]

Les nobles tragédies du XIVe siècle ont leur partie comique. Dans les
plus fiers chevaliers, il y a du Falstaff. En France, en Italie, en
Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se montrent non
moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_. Ils
viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armées de dysenterie.

Lisez après cela Froissart, ce Walter Scott du moyen âge; suivez-le
dans ses éternels récits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos musées ces lourdes et brillantes armures du XIVe
siècle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dépouille de Renaud ou de
Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces forteresses mouvantes
d'acier, font surtout honneur à la prudence de ceux qui s'en
affublaient... Toutes les fois que la guerre devient métier et
marchandise, les armes défensives s'alourdissent ainsi. Les marchands
de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement à la
guerre[220].

                   [Note 220: Pour Carthage, V. Plutarque, Vie de
                   Timoléon. Pour Palmyre, ma Vie de Zénobie, Biogr.
                   Univ.]

Voilà l'étrange caractère de ce temps, guerrier et mercantile.
L'histoire d'alors est épopée et conte, roman d'Arthur, farce de
Patelin. Toute l'époque est double et louche. Les contrastes dominent;
partout prose et poésie se démentant, se raillant l'une l'autre. Les
deux siècles d'intervalle entre les songes de Dante et les songes de
Shakespeare, font eux-mêmes l'effet d'un songe. C'est le _Rêve d'une
nuit d'été_, où le poète mêle à plaisir les artisans et les héros; le
noble Thésée y figure à côté du menuisier Bottom, dont les belles
oreilles d'âne tournent la tête à Titania.

Pendant que le jeune Édouard III commence tristement son règne par un
hommage à la France, Philippe de Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme féodal, fils du féodal Charles de Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles de Valois lui-même avaient pourtant appuyé le
droit des femmes à la mort de Louis le Hutin; ils avaient désiré alors
que la couronne, traitée comme un fief féminin, passât par mariage à
diverses familles et qu'ainsi elle restât faible. Ils oublièrent cette
politique lorsque le droit des mâles amena au trône un des leurs, le
fils même de leur chef, de Charles de Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait réparer les injustes violences des règnes précédents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comté et l'Artois à ceux
qui les réclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'élévation de
Philippe.

Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commença par les dispenser de payer leurs dettes[221]. En signe de
gracieux avénement et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet
tout neuf le trésorier de son prédécesseur[222]. C'était, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligés, Philippe accueillit le
comte de Flandre, malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles le Bel avait consolé la bonne reine Isabeau.

                   [Note 221: «Ils prétendaient qu'il y avait une
                   conjuration des hommes du bas état pour ruiner la
                   noblesse française, et en conséquence ils obtinrent
                   d'abord un ordre du roi pour que tous leurs
                   créanciers fussent mis en prison et leurs biens
                   séquestrés; puis vint l'ordonnance qui réduisit
                   toutes leurs dettes aux trois quarts, à quatre mois
                   de terme, sans intérêt.» (Contin. G. de
                   Nangis.--Ord., t. II)]

                   [Note 222: Pierre Remy.]

C'était une fête d'étrenner la jeune royauté par une guerre contre ces
bourgeois. Le noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonnés de ceux de Gand, ne se
troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu'à Cassel, qu'ils voulaient défendre (23 août). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:

          Quand le coq icy chantera,
          Le roy trouvé cy entrera[223].

                   [Note 223: «Appelant ledict Roy Philippe _roi
                   trouvé_.» Oudegherst.]

Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la
persistance et la patience. Pendant que les deux armées étaient en
présence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires
étaient en souffrance, que les métiers d'Ypres ne battaient pas, que
les ballots attendaient sur le marché de Bruges. L'âme de ces
marchands était restée au comptoir. Chaque jour, à la fumée de leurs
villages incendiés, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce
qu'ils manquaient à gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en
finir par une bataille. Leur chef Zanekin (Petit Jean) s'habille en
marchand de poisson, et va voir le camp français. Personne n'y
songeait à l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se
conviaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque les
Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu'à la
tente royale[224]. Même précipitation des Flamands qu'à
Mons-en-Puelle, même imprévoyance du côté des Français. La chose ne
tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal
orgueil de leur force, soit prudence des marchands, ou ostentation de
richesse, s'étaient avisés de porter à pied de lourdes cuirasses de
cavaliers. Ils étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient
à peine. Leurs armures suffisaient pour les étouffer. On en jeta
treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses États, en fit
périr dix mille en trois jours.

                   [Note 224: «Oncques en l'ost du roy ne feit on
                   guet: et les grands seigneurs alèrent d'une tente
                   en l'autre, pour eux déduire, en leurs belles
                   robes. Or vous dirons des Flamans, qui sur le mont
                   étoient... Si feirent trois grosses batailles les
                   Flamans; et veindrent avalant le mont, au grand
                   pas, devers l'ost du roy: et passèrent tout outre,
                   sans cry ne noise: et fut à l'heure de vespres
                   sonnans... Et les Flamans ne s'atargèrent mie, ains
                   veindrent le grand pas, pour surprendre le roy en
                   sa tente.» Froissart, I, c. LXIX, p. 123.--V. aussi
                   Cont. G. de Nangis, p. 90. Oudegherst, c. CLIV, f.
                   259.--Je regrette de n'avoir pas eu entre les mains
                   l'important ouvrage de M. Warnkoenig, lorsque j'ai
                   imprimé le récit de la bataille de Courtrai:
                   Histoire de la Flandre et de ses institutions
                   civiles et politiques, jusqu'à l'année 1305, par M.
                   Warnkoenig, trad. de l'allemand, par M. Ghueldorf.
                   1835. Voyez particulièrement aux pages 305, 308, du
                   premier volume, quelques circonstances
                   intéressantes qui complètent mon récit.]

C'était certainement alors un grand roi que le roi de France. Il
venait de replacer la Flandre dans sa dépendance. Il avait reçu
l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces françaises. Ses
cousins régnaient à Naples et en Hongrie. Il protégeait le roi
d'Écosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de
Navarre, de Majorque, de Bohême, souvent celui d'Écosse. Le fameux
Jean de Bohême, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur
sous le nom de Charles IV, déclarait ne pouvoir vivre qu'à Paris, _le
séjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute
l'Europe, mais revenait toujours à la cour du grand roi de France. Il
y avait là une fête éternelle, toujours des joutes, des tournois, la
réalisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.

Pour se figurer cette royauté, il faut voir Vincennes, le Windsor des
Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui, à demi rasé;
mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,
vomissaient aux quatre vents[225] les escadrons panachés, blasonnés,
des grandes armées féodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,
joutaient par-devant le roi très-chrétien; lorsque cette noble scène
s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que des chênes séculaires
s'élevaient jusqu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au
pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor vinssent les
chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et
pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de
l'horloge qui n'a pas moins encore de onze étages d'ogives.

                   [Note 225: Les châteaux, comme les églises du moyen
                   âge, comme les cités antiques, sont, je crois,
                   généralement, _orientés_. Voyez mon Histoire
                   romaine, et ma Symbolique du droit.]

Au milieu de toute cette pompe féodale, qui charmait les seigneurs,
ils eurent bientôt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami
Charles de Valois ne régnerait pas autrement que les fils de Philippe
le Bel. Ce règne chevaleresque commença par un ignoble procès; le
château royal fut bientôt un greffe, où l'on comparait des écritures
et jugeait des faux. Le procès n'allait pas à moins qu'à perdre et
déshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui même qui
avait le plus contribué à l'élévation de Philippe, son cousin, son
beau-frère, Robert d'Artois. On vit en ce procès ce qu'il y avait de
plus humiliant pour les grand seigneurs, un des leurs faussaire et
sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement à ce siècle. Mais il
manquait jusque-là de les trouver dans un chevalier, dans un homme de
ce rang.

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été supplanté dans la
possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son père, femme du
comte de Bourgogne. Philippe le Bel avait soutenu Mahaut et les deux
filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils avec cette dot
magnifique de l'Artois et de la Franche-Comté[226]. À la mort de Louis
le Hutin, Robert, profitant de la réaction féodale, se jeta sur
l'Artois. Mais il fallut qu'il lâchât prise. Philippe le Long marchait
contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe le Bel
fussent morts, qu'un fils de Charles de Valois parvînt au trône.
Personne n'eut plus de part que Robert à ce dernier événement[227].
Philippe de Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de
l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie
à son comté de Beaumont. Il avait épousé la soeur du roi, Jeanne de
Valois; celle-ci ne se contentait pas d'être comtesse de Beaumont:
elle espérait que son frère rendrait l'Artois à son mari. Elle disait
que le roi ferait justice à Robert, s'il pouvait produire quelque
pièce nouvelle, _quelque petite qu'elle fût_.

                   [Note 226: Un arrêt de la cour de France, prononcé
                   en plein parlement, déboutait pour toujours Robert
                   et ses successeurs de leurs prétentions, et
                   ordonnait: «Que ledit Robert amast ladite comtesse
                   comme sa chière tante, et ladite comtesse ledit
                   Robert comme son bon nepveu.»]

                   [Note 227: L'ancienne chronique de Flandre allait
                   même jusqu'à lui en donner tout l'honneur: «Et
                   n'estoient mie les barons d'accord de faire le roy,
                   mais toutefois par le pourchas de messire Robert
                   d'Artois fut tant la chose démenée, que messire
                   Philippe... fut élu à roy de France.» Chron... ch.
                   LXVII, p. 131, Mém. Ac. Insc. X, 592.]

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir à Paris.
Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient à sa
fille, veuve de Philippe le Long. Elle mourut trois mois après sa
mère[228]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,
époux de Jeanne, fille de Philippe le Long et petite-fille de Mahaut.
Le duc était lui-même frère de la femme du roi. Le roi l'admit à la
jouissance du comté; mais en même temps il réservait à Robert le droit
de proposer ses raisons[229].

                   [Note 228: Le bruit commun était que Mahaut avait
                   été _enherbée_. Quant à Jeanne, sa fille, «si fut
                   une nuit avec ses dames en son déduit, et leur prit
                   talent de boire clarey, et elle avoit un bouteiller
                   qu'on appeloit Huppin, qui avoit esté avec la
                   comtesse sa mère... Tantost que la Royne fut en son
                   lict, si luy prit la maladie de la mort, et assez
                   tost rendit son esprit, et lui coula le venin par
                   les yeux, par la bouche, par le nez et par les
                   oreilles, et devint son corps tout taché de blanc
                   et de noir.» Chron. de Flandre.]

                   [Note 229: «Sur ce qu'il lui a esté donné à
                   entendre, que au traitté de mariage de Philippe
                   d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel traicté
                   furent faites deux paires de lettres rattiffiées
                   par Philippe le Bel... et furent enregistrées en
                   nostre Cour ès registre, lesquelles lettres, depuis
                   le deceds dudit comte, ont esté fortraites par
                   notre chière cousine Mahault d'Artois.» 1329.
                   Chron. de Flandre, p. 601.]

Ni les pièces, ni les témoins, ne manquèrent à Robert. La comtesse
Mahaut avait eu pour principal conseiller l'évêque d'Arras. L'évêque
étant mort, et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en
restitution la maîtresse de l'évêque, une certaine dame Divion, femme
d'un chevalier[230]. Celle-ci s'enfuit à Paris avec son mari. Elle y
était à peine, que Jeanne de Valois, qui savait qu'elle avait tous les
secrets de l'évêque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle
pouvait avoir gardés; la Divion prétendit même que la princesse la
menaçait de la faire noyer ou brûler. La Divion n'avait point de
pièces; elle en fit: d'abord une lettre de l'évêque d'Arras où il
demandait pardon à Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis
une charte de l'aïeul Robert, qui assurait l'Artois à son père. Ces
pièces et d'autres à l'appui furent fabriquées à la hâte par un clerc
de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin
d'envoyer demander à l'abbaye de Saint-Denis quels étaient les pairs
à l'époque des actes supposés. À cela près, on ne prit pas de grandes
précautions. Les pièces qui existent encore au Trésor des Chartes sont
visiblement fausses[231]. À cette époque de calligraphie, les actes
importants étaient écrits avec un tout autre soin.

                   [Note 230: «Quædam mulier nobilis et formosa, quæ
                   fuerat M. Theoderici concubina.» Gest. episc.,
                   Leod., p. 408.

                   Elle l'en menaçait même au nom du Roi. «J'ai voulu
                   vous excuser, disait-elle en luy représentant que
                   vous n'aviez nulle desdites lettres, et il m'a
                   répondu qu'il vous feroit ardoir se vous ne l'en
                   baillez.» Ibid. 600.

                   La Divion avait été envoyée tout exprès en Artois
                   pour se procurer le sceau du comte. Elle parvint
                   après quelque recherche à en trouver un entre les
                   mains d'Ourson le Borgne dit le beau Parisis. Il en
                   voulait trois cents livres. Comme elle ne les avait
                   pas, elle offrit d'abord en gage un cheval noir sur
                   lequel son mari avait joûté à Arras. Ourson refusa;
                   alors, autorisée de son mari, elle déposa des
                   joyaux, savoir deux couronnes, trois chapeaux, deux
                   affiches, deux anneaux, le tout d'or et prisé sept
                   cent vingt-quatre livres parisis.» Ibid.,
                   609-610.--«Ensuite elle prit un scel à une lettre
                   qui estoit scellée dudit évêque Thierry, et par
                   barat engigneur, l'osta de cette lettre vieille et
                   la plaça à la nouvelle. Et à ce faire furent
                   présens Jeanne et Marie, meschines (servantes) de
                   ladite Divion, laquelle Marie tenoit la chandelle,
                   et Jehanne li aidoit.» Ibid, 598. Déposition de
                   Martin de Nuesport. La Divion déclara qu'elle
                   assista seule avec la dame de Beaumont et Jeanne à
                   l'application des sceaux «et n'y avoit à faire que
                   elles trois tant seulement.» Ibid., p. 611.--De
                   plus «pour ce que le Roy Philippe avoit accoustumé
                   de faire ses lettres en latin,» on avait demandé à
                   un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner en cette
                   langue le commencement et la fin d'une lettre de
                   confirmation qui devait, disait-on, servir au
                   mariage de Jean d'Artois avec la demoiselle de
                   Leuze. Ibid., 612.

                   La Divion semble pourtant attacher grande
                   importance à son oeuvre; elle faisait passer les
                   pièces, à mesure qu'elle les fabriquait, à Robert
                   d'Artois, «Disant teles paroles, Sire vées ci copie
                   des lettres que nous avons, gardez si elle est
                   bonne; et il respondoit: Si je l'avoie de cette
                   forme, il me suffiroit.» Elle voulut même les
                   soumettre d'abord à des experts. Mém. Ac., X, ib.

                   _Archives, Sect. hist._, J., 439, _n_º 2.--Ils
                   avaient eu soin de ménager à ces témoignages un
                   commencement de preuve par écrit, dans la fausse
                   lettre de l'évêque d'Arras: «Desquelles lettres jou
                   en ay une, et les autres ou traictié du mariage
                   madame la Royne Jehanne furent par un de nos grands
                   seigneurs gettés au feu...» Ibid., p. 597.

                   «... Et jura au Roy, mains levées vers les saints,
                   que un homme vestu de noir aussi comme
                   l'archevesque de Rouen, il avoit baillé lesdites
                   lettres de confirmation.» Cet homme vêtu de noir
                   était son confesseur; Robert les lui avait données,
                   puis les avait reçues de ses mains; moyennant quoi
                   il jurait en toute sûreté de conscience. Ibid., p.
                   610.

                   Jacques Roudelle convint qu'on lui avait dit, que
                   s'il déposait «ce luy vaudroit un voyage à
                   Saint-Jacques en Gallice.» Gérard de Juvigny,
                   «qu'il avoit rendu faux témoignage à la requeste
                   dudit Monsieur Robert, qui venoit chiez luy si
                   souvent, qu'il en estoit tout ennuyé...» Ibid.,
                   599.

                   Déposition de la Divion: «... Item elle confesse
                   que Prot, sondit clerc, de son commandement,
                   escript toutes lesdites fausses lettres de sa main,
                   et escript celle ou pent le scel de ladite feu
                   comtesse _une penne d'airain_, pour sa main
                   desguizier... Item elle dit que mons. Robert assez
                   tost après en envoya ledit Prot elle ne scet où, en
                   quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit à
                   mons. Robert, Sire, je ne say que nous faciens de
                   cest clerc, je me doubt trop de sa contenance, car
                   il est si paoureus que c'est merveille et que à
                   chacune chose que il oyoit la nuit, il dit: Ay ma
                   damoiselle, Ay Jehanne, Ay Jehanne, les sergents me
                   viennent querre, en soy effreant et disant: Je en
                   ay trop grand paour. Et à moy mesme a il dit
                   plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour
                   qu'il en avoit, que se il est pris et mis en
                   prison, il dira tout sans rien espargnier. Et dit
                   que ledit mons. Robert li respondoit, Nous nous
                   enchevirons bien. Mes elle ne scet, ou il est, fors
                   que elle croit que il est en aucuns des
                   hébergements des terouere audit mons. Robert.»
                   _Archives, Section hist._, T. 440, nº 11. Item elle
                   dit que par trop de fois la dite dame Marie
                   sagenouilla devant elle, en li priant, en plorant
                   et adjointes mains, par telx mos: Pour dieux,
                   damoiselle, faites tant que Monseigneur aie ces
                   lettres que vous savez, qui li ont métier pour son
                   droit don comté d'Artoys, et je say bien que vous
                   le ferez bien se il vous plaist, car ce soit grand
                   meschief s'il estoit desherité par deffaut de
                   lettres, il ne li faut que trop peu de lettre. Le
                   roy a dit à Madame que sil li en puet monstrer
                   letre, ja si petite ne fet, que li delivrera la
                   conté, et pour Dieu pensez en et en mettez
                   Monseigneur et Madame hors de la mesaise ou il en
                   sont. Car il sont en si grant tristesse qu'il n'en
                   pucent boire, mengier, dormir ne reposer nuit ne
                   jour.» _Archives, Section hist._, J., 440, nº 11.]

                   [Note 231: _Archives_, Section hist., J. 439.]

Robert produisait à l'appui de ces pièces cinquante-cinq témoins.
Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigny allant à la potence, et
déjà dans la charrette, avait avoué sa complicité avec l'évêque
d'Arras dans la soustraction des titres.

Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procureur du roi, en
présence du roi même, de déclarer s'il comptait faire usage de ces
pièces équivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua
tout, ainsi que les témoins. Ces aveux sont extrêmement naïfs et
détaillés. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de
Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux, que la
charte qui fournit les sceaux fut achetée cent écus à un bourgeois;
que les pièces furent écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un
clerc qui avait grand'peur, et qui, pour déguiser son écriture, se
servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle
avait été forcée par madame Jeanne de Valois, elle n'en fut pas moins
brûlée, au marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré[232].
Robert, qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et sa
fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva à Bruxelles[233] puis à
Londres, près du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme
reléguée en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accusée
d'impudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au château
d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre de cette famille.
Robert en effet avait envoyé des assassins pour tuer le duc de
Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier et quelques autres de ses
ennemis[234]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais
que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoûter_ la reine
et son fils[235].

                   [Note 232: Jeannette sa servante y subit quatre ans
                   après le même supplice. Quant aux faux témoins, les
                   principaux furent attachés au pilori, vêtus de
                   chemises toutes parsemées de langues rouges.
                   _Archives._]

                   [Note 233: ... Il resta assez longtemps en Brabant;
                   le duc lui avait conseillé de quitter Bruxelles
                   pour Louvain, et avait promis dans le contrat de
                   mariage de son fils avec Marie de France que Robert
                   sortirait de ses États. Cependant il se tint encore
                   quelque temps sur ces frontières, allant de château
                   en château; «et bien le savoit le duc de Brabant.»
                   L'avoué de Huy lui avait donné son chapelain, frère
                   Henri, pour le guider et «aller à ses besognes en
                   ce sauvage pays.» Réfugié au château d'Argenteau et
                   forcé d'en sortir «pour la ribauderie de son
                   valet,» il se dirigea vers Namur, et dut
                   parlementer longtemps pour y être reçu; il lui
                   fallut attendre dans une pauvre maison, que le
                   comte, son cousin, fût parti pour aller rejoindre
                   le roi de Bohême.]

                   [Note 234: «Les assassins vinrent jusqu'à Reims, ou
                   ils cuidoient trouver le comte de Bar a une feste
                   qu'il y devoit tenir pour dames;» mais on était sur
                   leurs traces, ils durent revenir; ce coup manqué,
                   Robert d'Artois se décida à venir lui-même en
                   France. Il y passa quinze jours, et revint
                   convaincu par les insinuations de sa femme que tout
                   Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. Mém. de
                   l'Acad., X, p. 625-6.]

                   [Note 235: «Entre la Saint-Remy et la Toussaint de
                   la même année 1333, frère Henry fut mandé par
                   Robert, qui, après beaucoup de caresses, débuta par
                   luy faire derechef une fausse confidence, et luy
                   dit que ses amis luy avoient envoyé de France un
                   volt ou voust, que la Reine avoit fait contre luy.
                   Frère Henry lui demanda «que est ce que voust?
                   C'est une image de cire, répondit Robert, que l'en
                   fait pour baptiser, pour grever ceux que l'on welt
                   grever. L'en ne les appelle pas en ces pays voulz,
                   répliqua le moine, l'en les appelle manies.» Robert
                   ne soutint pas longtemps cette imposture: il avoua
                   à frère Henry que ce qu'il venoit de luy dire de la
                   Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un secret
                   important à luy communiquer; qu'il ne le lui diroit
                   qu'après qu'il auroit juré qu'il le prenoit sous le
                   sceau de la confession. Le moine jura, «la main
                   mise au piz.» Alors Robert ouvrit un petit ecrin et
                   en tira «une image de cire envelopée en un
                   quevre-chief crespé, laquelle image estoit à la
                   semblance d'une figure d'un jueune homme, et estoit
                   bien de la longueur d'un pied et demi, ce li
                   semble, et si le vit bien clerement par le
                   quevre-chief qui estoit moult deliez, et avoit
                   entour le chief semblance de cheveux aussi comme un
                   jeune homme qui porte chief.» Le moine voulut y
                   toucher. «N'y touchiez, frère Henry, luy dit
                   Robert, il est tout fait, icestuy est tout
                   baptisiez, l'en le m'a envoyé de France tout fait
                   et tout baptisé; il n'y faut rien à cestuy, et est
                   fait contre Jehan de France en son nom, et pour le
                   grever: Ce vous dis-je bien en confession, mais je
                   en vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il
                   fut baptisié. Et pour qui est-ce, dit frère Henry.
                   C'est contre une deablesse, dit Robert, c'est
                   contre la Royne, non pas Royne, c'est une
                   dyablesse; ja tant comme elle vive, elle ne fera
                   bien ne ne fera que moy grever, ne ja que elle vive
                   je n'auray ma paix, mais se elle estoit morte et
                   son fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy,
                   quar de luy ferois-je tout ce qu'il me plairoit, je
                   ne m'en doubte mie, si vous prie que vous me le
                   baptisiez, quar il est tout fait, il n'y faut que
                   le baptesme, je ay tout prest les parrains et les
                   maraines et quant que il y a mestier, fors de
                   baptisement... Il n'y fault à faire fors aussi
                   comme à un enfant baptiser, et dire les noms qui y
                   appartiennent.» Le moine refusa son ministère pour
                   de pareilles opérations, remontra «que c'étoit mal
                   fait d'y avoir créance, que cela ne convenoit point
                   à si hault homme comme il estoit, vous le voulez
                   faire sur le Roy et sur la Royne qui sont les
                   personnes du monde qui plus vous peuvent ramener à
                   honneur.» Monsieur Robert répondit: «Je ameroie
                   mieux estrangler le dyable que le diable
                   m'estranglast.» Ibid., p. 627.]

Cet acharnement du roi à poursuivre l'un des premiers barons du
royaume, à le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les
seigneurs, était de nature à affaiblir leurs bonnes dispositions pour
le fils de Charles de Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient
être encore bien plus mécontents. Le roi avait ordonné à ses baillis
de taxer dans les marchés les denrées et les salaires, de manière à
les faire baisser de moitié. Il voulait ainsi payer toutes choses à
moitié prix, tandis qu'il doublait l'impôt, refusant de rien recevoir
autrement qu'en forte monnaie[236].

                   [Note 236: Nov. 1330. Ord. II.]

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-être qui souffrait le
plus, c'était le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en
esclave. Il avait menacé Jean XXII de le faire poursuivre comme
hérétique par l'Université de Paris. Sa conduite à l'égard de
l'Empereur était singulièrement machiavélique: tout en négociant avec
lui, il forçait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait
voulu se faire lui-même Empereur. Benoît XII avoua en pleurant aux
ambassadeurs impériaux que le roi de France l'avait menacé de le
traiter plus mal que ne l'avait été Boniface VIII[237], s'il absolvait
l'Empereur. Le même pape se défendit avec peine contre une nouvelle
demande de Philippe, qui eût assuré sa toute-puissance et
l'abaissement de la papauté. Il voulait que le pape lui donnât pour
trois ans la disposition de tous les bénéfices de France, et pour dix
le droit de lever les décimes de la croisade par toute la
chrétienté[238]. Devenu collecteur de cet impôt universel, Philippe
eût partout envoyé ses agents, et peut-être enveloppé l'Europe dans le
réseau de l'administration et de la fiscalité française.

                   [Note 237: «In aurem nuntiis, quasi fiens
                   conquerebatur, quod ad principem esset inclinatus,
                   et quod rex Franciæ sibi scripserit certis
                   litteris, si Bavarum sine ejus voluntate
                   absolveret, pejora sibi fierent, quam papæ
                   Bonifacio a suis prædecessoribus essent facta.»
                   Albertus Argent., p. 127.]

                   [Note 238: Il attachait à son départ pour la
                   croisade vingt-sept conditions, entre autres le
                   rétablissement du royaume d'Arles en faveur de son
                   fils, la concession de la couronne d'Italie à
                   Charles, comte d'Alençon, son frère; la libre
                   disposition du fameux trésor de Jean XXII. Il
                   ajournait à trois ans son départ, et comme il
                   pouvait survenir dans l'intervalle quelque obstacle
                   qui le forçât à renoncer à son expédition, le droit
                   d'en juger la validité devait être remis à deux
                   prélats de son royaume. (Villani.) Après bien des
                   négociations, le pape lui accorda pour six ans les
                   décimes du royaume de France.]

Philippe de Valois, en quelques années, avait su mécontenter tout le
monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois
et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,
la chrétienté entière par sa duplicité à l'égard de l'Empereur et par
sa demande de lever dans tous les États les décimes de la croisade.

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-même,
l'Angleterre se relevait. Le jeune Édouard III avait vengé son père,
fait mourir Mortimer, enfermé sa mère Isabeau. Il avait accueilli
Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commençait à chicaner
sur l'hommage qu'il avait rendu à la France. Les deux puissances se
firent d'abord la guerre en Écosse. Philippe secourut les Écossais,
qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus
directe. Le sénéchal du roi de France expulsa les Anglais des
possessions contestées.

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand. Les
Flamands se trouvaient alors sous un comte tout français, Louis de
Nevers, qui n'était comte que par la bataille de Cassel et
l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu'à Paris, à la cour de
Philippe de Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les
Anglais fussent arrêtés dans toutes les villes de Flandre. Édouard fit
arrêter les Flamands en Angleterre[239]. Le commerce, sans lequel les
deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.

                   [Note 239: Mais en même temps il écrivit au comte
                   et aux bourgmestres des trois grandes villes pour
                   se plaindre de cette violence. (Oudegherst.)]

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'était les
blesser par leurs côtés les plus sensibles, leur ôter le drap et le
vin. Ils vendaient leurs laines à Bruges pour acheter du vin à
Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise, les Flamands ne savaient
que faire. Édouard, ayant défendu l'exportation des laines, réduisit
la Flandre au désespoir et la força de se jeter dans ses bras[240].

                   [Note 240: «Statutum fuit quod nulla lana crescens
                   in Anglia exeat, sed quod ex ea fierent panni in
                   Anglia.» Walsingh., Hist. Angl.--«Vidisses tum
                   multos per Flandriam textores, fullones, aliosque
                   qui lanificio vitam tolerant, aut inopia
                   mendicantes, aut præ pudore et gravamine æris
                   alieni solum vertentes.» Meyer, p. 137.

                   «Quod omnes operatores pannorum, undicumque in
                   Angliam venientes reciperentur, et quod loca
                   opportuna assignarentur eisdem, cum multis
                   libertatibus et privilegiis, et quod
                   haberent...»--On leur rendait la nécessité
                   d'émigrer plus pressante, non-seulement en leur
                   refusant les laines, mais de plus en prohibant les
                   produits de leur industrie... «Item statutum fuit
                   quod nullus uteretur panno extra Angliam operato.»
                   Walsingham. 1335, 1336.--Voyez Rymer, passim,
                   l'Hist. du commerce d'Anderson, etc.]

D'abord une foule d'ouvriers flamands passèrent en Angleterre. On les
y attirait à tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,
qu'on n'employât auprès d'eux. Il est curieux de voir dès ce temps-là
jusqu'où ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son
intérêt le demande. «Leurs habits seront beaux, écrivaient les Anglais
en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[241].» Ces
émigrations, qui continuent pendant tout le XIVe siècle, ont, je
crois, modifié singulièrement le génie anglais. Avant qu'elles aient
eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse
que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforçant de
séparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer
les émigrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.

                   [Note 241: Walsingham dit pourtant qu'on leur
                   interdit pendant trois ans encore l'entrée de
                   l'Angleterre. «Ut sic retunderetur superbia
                   Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_
                   venerabantur.» Anno 1337.]

Cependant la Flandre ne se résigna pas. Les villes éclatèrent. Elles
haïssaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les
campagnes contre le monopole des villes[242], soit parce qu'il
admettait les étrangers, les Français, au partage de leur
commerce[243].

                   [Note 242: Meyer, anno 1322.]

                   [Note 243: «Mercatoribus S. Joannis Angeliaci et
                   Rupellæ dedit ut liceret illis... frequentare
                   portum Flandrensem apud Slusam ad ferentes
                   quascumque mercaturas constituentesque stabilem
                   sibi sedem vinorum suorum in oppido Dummensi...
                   eaque in mercatura omne monopolium prohibens.»
                   Meyer, p. 135.]

Les Gantais, qui sans doute se repentaient de n'avoir pas soutenu ceux
d'Ypres et de Bruges à la bataille de Cassel, prirent pour chef, en
1337, le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de
métiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde
organisa une vigoureuse tyrannie[244]. Il fit assembler à Gand les
gens des trois grandes villes, «et leur montra que sans le roi
d'Angleterre ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fondée
sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit
qu'on teinst le roy d'Angleterre à amy.»

                   [Note 244: «Et avoit adonc à Gand un homme qui
                   avoit été brasseur de miel; celui étoit entré en si
                   grande fortune et en si grande grâce à tous les
                   Flamands, que c'étoit tout fait et bien fait quand
                   il vouloit deviser et commander partout Flandre, de
                   l'un des côtés jusques à l'autre; et n'y avoit
                   aucun, comme grand qu'il fut, qui de rien, osât
                   trépasser son commandement, ni contredire. Il avoit
                   toujours après lui allant aval (en bas) la ville de
                   Gand soixante ou quatre-vingts varlets armés, entre
                   lesquels il y en avoit deux ou trois qui savoient
                   aucuns de ses secret; et quand il encontroit un
                   homme qu'il heoit (haïssoit) ou qu'il avoit en
                   soupçon, il étoit tantôt tué; car il avoit commandé
                   à ses secrets varlets et dit: «Sitôt que
                   j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel
                   signe, si le tuez sans déport (délai), comme grand,
                   ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre
                   parole.» Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette
                   manière plusieurs grands maîtres tuer: par quoi il
                   étoit si douté (redouté) que nul n'osoit parler
                   contre chose qu'il voulut faire, ni à peine penser
                   de le contredire. Et tantôt que ces soixante
                   varlets l'avoient reconduit en son hôtel, chacun
                   alloit dîner en sa maison; et sitôt après dîner,
                   ils revenoient devant son hôtel, et béoient
                   (attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il
                   vouloit aller aval (en bas) la rue, jouer et ébatre
                   parmi la ville; et ainsi le conduisoient jusques au
                   souper. Et sachez que chacun de ces soudoyés
                   (soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou
                   gros de Flandre pour ses frais et pour ses gages;
                   et les faisoit bien payer de semaine en semaine. Et
                   aussi avoit-il par toutes les villes de Flandre et
                   les chatelleries sergents et soudoyés à ses gages,
                   pour faire tous ses commandemens et épier s'il
                   avoit nulle part personne qui fût rebelle à lui, ni
                   qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et
                   sitôt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne
                   cessoit jamais tant qu'il l'eut banni ou fait tuer
                   sans déport (délai); jacil (celui-ci) ne s'en put
                   garder. Et mêmement tous les plus puissants de
                   Flandre, chevaliers, écuyers et les bourgeois des
                   bonnes villes qu'il pensoit qui fussent favorables
                   au comte de Flandre en aucune manière, il les
                   bannissoit de Flandre et levoit la moitié de leurs
                   revenues, et laissoit l'autre moitié pour le
                   douaire et le gouvernement de leurs femmes et de
                   leurs enfants.» Froissart, t. I, c. LXV, p. 184.

                   Sauvage, p. 143. «Ejus foederis præcipui auctores
                   fuere Jacob Artevelda, et Sigerus Curtracensis
                   eques Flandrus nobilissimus. Sed hunc Ludovicus...
                   jussu Philippi regis, Brugis decollavit.» Meyer, p.
                   138, comp. Froissart, p. 187.]

Édouard était un bien petit prince pour s'opposer à cette grande
puissance de Philippe de Valois; mais il avait pour lui les voeux de
la Flandre et l'unanimité des Anglais. Les seigneurs vendeurs des
laines, et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la
guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les
paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre
Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la
paix[245].

                   [Note 245: Rymer, t. IV, p. 804. De même avant la
                   campagne qui se termina par la bataille de Crécy,
                   il écrivit aux deux chefs des Dominicains et des
                   Augustins, prédicateurs populaires: «Rex dilecto
                   sibi in Christo... ad informandum intelligentias et
                   animandum nostrorum corda fidelium... specialiter
                   vos quibus expedire videretis clero et populo
                   velitis patenter exponere...» Rymer, Acta public.,
                   V. 496.]

Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au
commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent
alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes
de seize ans à soixante. Pour mettre le pays à l'abri des flottes
françaises et des incursions écossaises, il organise des signaux sur
toutes les côtes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il
se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et
terrible invention. Il pourvoit à la marine, aux vivres. Il écrit des
menaces aux comtes qui doivent préparer le passage, à l'archevêque de
Cantorbéry des consolations et des flatteries pour le peuple: «Le
peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est chargé
jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La nécessité
de nos affaires nous empêche de le soulager. Que votre grâce soutienne
donc ce peuple dans la bénignité, l'humilité et la patience[246],
etc.»

                   [Note 246: Rymer, ann. 1338.]

Le roi de France n'a pas, à beaucoup près, autant de détails à
embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire féodale. Les
seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre
privée et qu'il respecte leurs justices[247]. Mais en même temps les
nobles veulent être payés pour servir le roi; ils demandent une solde,
ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret aura
vingt sols par jour, le chevalier dix[248], etc. C'était le pire des
systèmes, système tout à la fois féodal et mercenaire, et qui
réunissait les inconvénients des deux autres.

                   [Note 247: Ord. II, ann. 1338, ann. 1333.]

                   [Note 248: Ord. II, ann. 1338.]

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui
assure la liberté du négoce aux marchands étrangers, le roi de France
ordonne aux Lombards de venir à ses foires de Champagne et prétend
leur tracer la route par laquelle ils y viendront[249].

                   [Note 249: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire,
                   Mâcon.]

       *       *       *       *       *

Les Anglais partirent pleins d'espérance (1338). Ils se sentaient
appelés par toute la chrétienté. Leurs amis des Pays-Bas leur
promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur étaient
favorables, et Artevelde leur répondait des trois grandes villes. Les
Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de
l'argent, se montrèrent à leur arrivée magnifiques et prodigues. «Et
n'épargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plût des nues,
et donnaient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour
acquérir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;
et tant faisoient qu'ils l'avoient et étoient prisés de tous et de
toutes, et mêmement du commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour
le bel état qu'ils menoient[250].»

                   [Note 250: Froissart.]

Quelle que fût l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands
amis d'Angleterre, Édouard trouva chez eux plus d'hésitation qu'il ne
s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils étaient prêts à le
seconder, mais qu'il était juste que le plus considérable, le duc de
Brabant, se déclarât le premier. Le duc de Brabant demanda un délai,
et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre qu'il ne
leur fallait plus qu'une chose pour se décider: c'était que l'Empereur
défiât le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous sommes sujets
de l'Empire. Au reste, l'Empereur avait un trop juste sujet de guerre,
puisque le Cambrésis, terre d'Empire, était envahi par Philippe de
Valois.

L'empereur Louis de Bavière avait d'autres motifs plus personnels pour
se déclarer. Persécuté par les papes français, il ne parlait de rien
moins que d'aller avec une armée se faire absoudre à Avignon. Édouard
alla le trouver à la diète de Coblentz. Dans cette grande assemblée où
l'on voyait trois archevêques, quatre ducs, trente-sept comtes, une
foule de barons, l'Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la
morgue et la lenteur allemandes. L'Empereur voulait d'abord lui
accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,
par-devant ce suprême juge, se porta pour accusateur de Philippe de
Valois. L'Empereur, une main sur le globe, l'autre sur le sceptre,
tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tête une épée nue, défia le
roi de France, le déclara déchu de la protection de l'Empire, et donna
gracieusement à Édouard le diplôme de vicaire impérial sur la rive
gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en tirer.
L'Empereur réfléchit, eut des scrupules, et au lieu de s'engager dans
cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers l'Italie. Mais
Philippe de Valois le fit arrêter au passage des Alpes par un fils du
roi de Bohême.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplôme, demanda au duc de
Brabant où il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc
assigna pour l'assemblée la petite ville de Herck sur la frontière de
Brabant. «Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut
grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'écuyers et de toutes
autres manières de gens; et la halle de la ville où l'on vendoit pain
et chair, qui guères ne valoient, encourtinée de beaux draps comme la
chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult
riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des
autres, sur un banc d'un boucher, là où il tailloit et vendoit sa
chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur[251].»

                   [Note 251: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de
boucher au nouveau vicaire impérial, le duc de Brabant faisait dire au
roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.
Édouard défiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc
déclara qu'il aimait mieux faire porter à part son défi. Enfin, quand
Édouard le pria de le suivre devant Cambrai, il lui assura qu'aussitôt
qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze
cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opéra sur les seigneurs des
Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. Édouard ne put
les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se
trouva mieux défendu qu'on ne le croyait. La saison était avancée.
Édouard leva le siége et rentra en France. Mais, à la frontière, le
comte de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au delà, que
tenant des fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait
volontiers sur terre d'Empire; mais qu'arrivé sur terre de France, il
devait obéir au roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas
pour combattre les Anglais[252].

                   [Note 252: Froissart.]

Parmi ces tribulations, Édouard avançait lentement vers l'Oise,
ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses alliés mécontents
et affamés. Il lui fallait une belle bataille pour le dédommager de
tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de
France lui-même parut près de la Capelle avec une grande armée. «On y
comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannières, cinq cent et
soixante pennons, quatre rois (France, Bohême, Navarre, Écosse), six
ducs, et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des
communes de France plus de soixante mille.» Le roi de France lui-même
demandait la bataille. Édouard n'avait qu'à choisir pour le 2 octobre
un champ, une belle place où il n'y eût ni bois, ni marais, ni rivière
qui pût avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqué, lorsque déjà Édouard, monté sur un petit palefroi,
parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Français
avisèrent, disent les Chroniques de Saint-Denis, qu'il était
vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux
armées[253]. Selon Froissart: «Ils n'étoient pas d'accord, mais en
disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce
seroit grand'honte et grand défaut si le roi ne se combattoit, quand
il savoit que ses ennemis étoient si près de lui, en son pays, rangés
en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux.
Les aucuns des autres disoient à l'encontre que ce seroit grand'folie
s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point
trahison y avoit: car si fortune lui étoit contraire, il mettoit son
royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit ses ennemis, pour
ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des
seigneurs de l'Empire, qui avec le roi anglois étoient alliés. Ainsi
estrivant (dissertant) et débattant sur ces diverses opinions, le jour
passa jusques à grand midi. Environ petite nonne, un lièvre s'en vint
trépassant parmi les champs, et se bouta entre les Français, dont ceux
qui le virent commencèrent à crier et à huier (appeler) et à faire
grand haro; de quoi ceux qui étoient derrière cuidoient que ceux de
devant se combattissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs
batailles rangés fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs
leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut
fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spécial le comte de Hainaut
en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du Lièvre.--...
Avec tout ce et les estrifs (débats) qui étoient au conseil du roi de
France, furent apportées en l'ost lettres de par le roi Robert de
Sicile, lequel étoit un grand astronomien... si avoit par plusieurs
fois jeté ses sorts sur l'état et aventures du roi de France et du roi
d'Angleterre, et avoit trouvé en l'astrologie et par expérience que si
le roy de France se combattoit au roi d'Angleterre, il convenoit qu'il
fust déconfit... Jà de longtemps moult soigneusement avoit envoyé
lettres et épistres au roi Philippe, que nullement ils ne se
combattissent contre les Anglois là où le corps d'Édouard fut
présent[254].»

                   [Note 253: Chron. de Saint-Denis.]

                   [Note 254: Froissart.]

Cette triste expédition avait épuisé les finances d'Édouard. Ses amis,
fort découragés, lui conseillèrent de s'adresser à ces riches communes
de Flandre qui pouvaient l'aider à elles seules, mieux que tout
l'Empire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent par
déclarer que leur conscience ne leur permettait pas de déclarer la
guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule était d'autant
plus naturel qu'ils s'étaient engagés à payer deux millions de florins
au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_. Artevelde y trouva
remède. Pour les rassurer et sur le péché et sur l'argent, il imagina
de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre[255]. Celui-ci, qui
venait de prendre le titre de vicaire impérial, pour gagner les
seigneurs des Pays-Bas, se laissa faire roi de France, pour rassurer
la conscience des communes de Flandre. Philippe de Valois fit
interdire leurs prêtres par le pape; mais Édouard leur expédia des
prêtres anglais pour les confesser et les absoudre[256].

                   [Note 255: Froissart.]

                   [Note 256: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis équipèrent de grandes
flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Français,
fortifiée de galères génoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante
gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout commandé
par un chevalier et par le trésorier Bahuchet, «qui ne savait que
faire compte.» Cet étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait
toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain le Génois
Barbavara s'efforçait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du
champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les
accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers
anglais donnèrent la victoire à Édouard. L'apparition des Flamands,
qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout espoir aux vaincus.
Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, échappa seul.
Trente mille hommes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au
mât de son vaisseau[257]. L'Anglais, qui se disait roi de France,
traitait déjà l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver
trente mille hommes; mais le résultat moral n'était pas moins funeste
que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Français perdirent courage
du côté de la mer. Le passage du détroit resta libre pour les Anglais
pendant plusieurs siècles.

                   [Note 257: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser Édouard. Artevelde, dans son absence,
avait amené soixante mille Flamands au secours de son allié, le comte
de Hainaut[258]. Cette grosse armée lui donnait espoir de faire enfin
quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,
Brabançons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la
monarchie en a été plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu
le dévouement tant de fois prouvé de cette ville, en lui donnant pour
armes les armes mêmes de la France.

                   [Note 258: Après avoir quitté Édouard, qu'il
                   servait _en l'Empire_, pour défendre Philippe _au
                   royaume_, ce jeune seigneur, irrité des ravages que
                   le roi de France avait laissé commettre en ses
                   États, lui avait porté défi et s'était rallié au
                   roi d'Angleterre.]

Philippe de Valois vint au secours; la ville se défendit. Le siége
traîna. Cependant les Flamands, ne sachant que faire, allèrent piller
Arques à côté de Saint-Omer[259]. Mais voilà que tout à coup la
garnison de cette ville fond sur eux, lances baissées, bannières
déployées et à grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur
butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents
hommes, et rapportèrent leur épouvante dans l'armée. «Or avint une
merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands
dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que
tous se levèrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et
troussèrent tout sur leurs charriots, en si grande hâte que l'un
n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire
Robert d'Artois et Henri de Flandres s'en vinrent au-devant d'eux et
leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut
qui ainsi fuyez_... Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et
prit chacun le chemin vers sa maison au plus droit qu'il put. Quand
messire Robert d'Artois et Henri de Flandres virent qu'ils n'en
auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en
vinrent au siége devant Tournay. Et recordèrent l'aventure des
Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés[260].»

                   [Note 259: «Robert d'Artois les conduisait: Par un
                   mercredi matin il manda tous les chèvetaines de son
                   ost, et leur dit: Seigneurs, j'ay ouy nouvelles que
                   m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et que
                   tantost me sera rendue. Lesquels sans délay se
                   coururent armer, et disoient l'un à l'autre: Or
                   tost, compain: Nous bevrons encore en huy de ces
                   bons vins de Saint-Omer.» Chronique publiée par
                   Sauvage, p. 156.]

                   [Note 260: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont
il croyait accabler la France, vint à rien entre ses mains. Les
Flamands n'étaient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments
de colère brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'était de ne rien payer.
Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus être payés; ils l'étaient
des deux côtés et restaient chez eux.

Heureusement pour Édouard, au moment où la Flandre s'éteignait, la
Bretagne prit feu[261]. Le pays était tout autrement inflammable. On
peut à peine vraiment dire au moyen âge que les Bretons soient jamais
en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont loués
pour se battre ailleurs. Sous Philippe le Bel, et jusqu'à la bataille
de Cassel, ils suivaient volontiers les armées de nos rois dans les
Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la France,
au contraire, fut entamée par Édouard, quand les Bretons n'eurent plus
à faire qu'une guerre pauvre, ils restèrent chez eux et se battirent
entre eux.

                   [Note 261: Le comte de Montfort était venu lui
                   faire hommage. «Quand le roi anglois eut ouï ces
                   paroles, il y entendit volontiers, car il regarda
                   et imagina que la guerre du Roy de France en seroit
                   embellie, et qu'il ne pouvoit avoir une plus belle
                   entrée au royaume, ne plus profitable, que par
                   Bretagne; et tant qu'il avoit guerroyé par les
                   Allemands et les Flamands et les Brabançons, il
                   n'avoit fait fors que frayé et dépendu grandement
                   et grossement; et l'avoient mené et démené les
                   seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et
                   son argent, ainsi que l'avoient voulu, et rien
                   n'avoient fait.» Froissart, ann. 1341, II, p. 20.
                   Les lettres par lesquelles Louis de Bavière révoque
                   le titre de vicaire de l'Empire sont du 25 juin
                   1341.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'Écosse. De même que Philippe
le Bel avait encouragé contre Édouard Ier Wallace et Robert Bruce,
Édouard III soutint Montfort contre Philippe de Valois. Ce n'est pas
seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on sait, parenté
de race et de langue, ressemblance géographique entre les deux
contrées. En Écosse, comme en Bretagne, la partie la plus reculée est
occupée par un peuple celtique, la lisière par une population mixte,
chargée de garder le pays. Au triste border écossais répondent nos
landes de Maine et d'Anjou, nos forêts d'Ille-et-Vilaine. Mais le
border est plus désert encore. On peut y voyager des heures entières,
au train rapide d'une diligence anglaise, sans rencontrer ni arbre, ni
maison; à peine quelques plis de terrain où les petits moutons de
Northumberland cherchent patiemment leur vie. Il semble que tout ait
brûlé sous le cheval d'Hotspur[262]... On cherche, en traversant ce
pays des ballades, qui les a faites ou chantées. Il faut peu de chose
pour faire une poésie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de
l'Eurotas; il suffit d'un peu de bruyère de Bretagne, ou du chardon
national d'Écosse devant lequel se détournait la charrue de
Burns[263].

                   [Note 262: Voyez Shakespeare.]

                   [Note 263: Voyez l'Introd. de Walter Scott à son
                   recueil des ballades du border.]

L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un
outlaw invincible, un Robin Hood éternel... Les gens du border
vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernière
expédition était mangé, la dame de la maison servait dans un plat, à
son mari, une paire d'éperons, et il partait joyeux... C'étaient
d'étranges guerres; la difficulté pour les deux partis était de se
trouver. Dans sa grande expédition d'Écosse, Édouard II avança
plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir
autre armée que de daims et de biches[264]. Il lui fallut promettre
une grosse somme à qui lui dirait où était l'ennemi[265]. Les
Écossais réunis, dispersés, avec la légèreté d'un esprit, entraient
quand ils voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais
point de bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une
brique où le faire cuire.

                   [Note 264: «Et crioit-on moult ce jour alarme, et
                   disoit-on que les premiers se combattoient aux
                   ennemis; si que chacun cuidant que ce fut voir, se
                   hâtoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi
                   pierres et cailloux, parmi vallées et montagnes, le
                   heaume appareillé, l'écu au col, le glaive ou
                   l'épée au poing, sans attendre père ni frère, ni
                   compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie
                   lieue ou plus, et on en venoit au lieu d'où ce
                   hutin ou cri naissoit, on se trouvoit déçu; car ce
                   avoient été cerfs ou biches.» Froissart.]

                   [Note 265: «Et fit-on crier que qui se voudroit
                   tant travailler qu'il put rapporter certaines
                   nouvelles au roi, là où l'on pourroit trouver les
                   Écossois, le premier qui celui rapporteroit il
                   auroit cent livres de terre à héritage, et le
                   feroit le roi chevalier.» Froissart. On trouve en
                   effet dans Rymer: «Pro Thoma de Rokesby, qui regem
                   duxerat ante visum inimicorum Scotorum.»]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient
volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, chargé par
le roi mourant de porter son coeur à Jérusalem, s'en alla par
l'Espagne, et dans la bataille lança ce coeur contre les Maures. Mais
leur croisade naturelle était en France, c'est-à-dire où ils pouvaient
faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de Touraine.
Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border, comme l'Écosse, et aussi ses
ballades[266]. Peut-être la vie du soldat mercenaire, qui fut
longtemps celle des Bretons au moyen âge, étouffa-t-elle ce génie
poétique.

                   [Note 266: Voyez, entre autres ouvrages, le beau
                   livre de M. Émile Souvestre: Les Derniers Bretons.]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie. Il n'est point
mémoire d'une lutte si diverse et si obstinée. Cette race de béliers a
toujours été heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-même.
Elle a fait front tour à tour à la France et aux ennemis de la France.
Elle repoussa nos rois sous Noménoé, sous Montfort; elle repoussa les
Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert le Fort se
fit tuer par les Northmans, et gagna le trône aux Capets. Là encore,
les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Genêts. Ces
bruyères, comme celles de Macbeth, saluèrent les deux royautés.

Le long récit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la
Chronique de Froissart[267], ces aventures de toutes sortes, coupées
de romanesques incidents, font penser à certains paysages abruptes de
Bretagne, brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi le roc de
tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire dont
le chroniqueur élégant et chevaleresque ne représente pas la sauvage
horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâtre
même de ces événements, aux roches d'Auray, aux plages de Quiberon, de
Saint-Michel-en-Grève, où le duc fratricide rencontra le moine noir.

                   [Note 267: «Entrerons en la grand matière et
                   histoire de Bretagne, qui grandement renlumine ce
                   livre pour les beaux faits d'armes qui y sont
                   ramentués.»]

Les belles aventures d'amazones, où se plaît Froissart, ces
_apertises_ de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur
de lion_, ces braves discours de Jeanne Clisson, de Jeanne de Blois,
ne disent pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle
aussi de Clisson _le boucher_, du dévot et consciencieusement cruel
Charles de Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nièce et un frère. La
nièce, fille d'un frère aîné, avait épousé Charles de Blois, prince du
sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne
française lui était assez favorable[268]. Le frère cadet, Montfort,
avait pour lui les Bretons bretonnants[269], et il appela les Anglais.
Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,
soutint celui des mâles en Bretagne. Le roi de France fut inconséquent
en sens opposé.

                   [Note 268: Selon Froissart, Charles de Blois en eut
                   toujours de son côté _de sept les cinq_.]

                   [Note 269: Froissart, t. I, c. 314. «Si chevaucha
                   le connestable premièrement Bretagne bretonnant,
                   pourtant qu'il la sentoit tousjours plus incline au
                   duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot.»--«La
                   dame de Montfort tenoit plusieurs forteresses en
                   Bretagne bretonnant.»--Le comte de Montfort fut
                   enterré à Quimpercorentin. Sauvage, p. 175.]

Singulière destinée que celle des Montfort. Nous l'avons déjà
remarqué. Un Montfort avait conseillé à Louis le Gros d'armer les
communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois et
anéantit les libertés des villes du midi. Un Montfort introduisit dans
le parlement anglais les députés des communes. En voici un autre au
XIVe siècle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre contre la
France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'était pas moins qu'un
saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin
et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas
qu'il n'eût un aumônier qui portait dans un pot, du pain, du vin, de
l'eau et du feu, pour dire la messe en route[270]. Voyait-il passer un
prêtre, il se jetait à bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs
fois, pieds nus sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand
saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, défendait
qu'on ôtât la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes à
noeuds qui lui entraient dans la chair, _à faire pitié_, dit un
témoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,
jusqu'à pâlir et _devenir comme vert_.

                   [Note 270: Procès-verbal et informations sur la vie
                   et les miracles de Charles, duc de Bretagne, de la
                   maison de France, etc. _Ms. de la Bibl. du Roi, 2
                   vol. in-fol, nº 5, 381_. D. Morice, Preuves, t. II,
                   p. 1, en a donné l'extrait, d'après un autre
                   manuscrit.--24e témoin. Yves le Clerc, t. I, p.
                   147: «Non mutabat cilicem suum, dum fuisset tanto
                   plenum pediculis, quod mirum erat, et quando
                   cubicularius volebat amovere pediculis a dicto
                   cilice, ipse dominus Carolus dicebat: «Dimittatis,
                   nolo quod aliquem pediculum amoveatis,» «et dicebat
                   quod sibi malum non faciebant et quod, quando ipsum
                   pungebant, recordabatur de Deo»...

                   «In tantum quod adstantibus videbatur quod a sensu
                   alienatus erat, et color vultus ipsius mutabatur de
                   naturali colore in viridem.» 17e témoin, Pagan de
                   Quélen, t. I, p. 87.]

Un jour il s'arrêta à deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour
entendre la messe. Au siége de Quimper, ses soldats allaient être
surpris par la marée: Si c'est la volonté de Dieu, dit-il, la marée ne
nous fera rien. La ville, en effet, fut emportée, une foule
d'habitants égorgés. Charles de Blois avait d'abord couru à la
cathédrale remercier Dieu. Puis il arrêta le massacre.

Ce terrible saint n'avait pitié ni de lui ni des autres. Il se croyait
obligé de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il commença la
guerre en assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta dans la
ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut envoyé au
roi, et contre la capitulation, enfermé à la Tour du Louvre[271]. «La
comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme et coeur de lion,
et étoit en la cité de Rennes, quand elle entendit que son frère étoit
pris, en la manière que vous avez ouï, si elle en fut dolente et
courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser; car elle pensa
mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en prison; et combien
qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle mie comme femme
déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en reconfortant
vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit un petit fils
qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit:
«Ah! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez pour monseigneur
que nous avons perdu; ce n'étoit qu'un seul homme: véez ci mon petit
enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier (vengeur), et qui vous
fera des biens assez[272].» Assiégée dans Hennebon, par Charles de
Blois, elle brûla dans une sortie les tentes des Français, et ne
pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le château d'Auray; mais
bientôt réunissant cinq cents hommes d'armes, elle franchit de nouveau
le camp des Français et rentra dans Hennebon «à grand joie et à grand
son de trompettes et de nacaires!» Il était temps qu'elle arrivât; les
seigneurs parlementaient en face même de la comtesse, quand elle vit
arriver le secours qu'elle attendait depuis si longtemps d'Angleterre.
«Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel à grand' chère, et
baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns après les
autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c'étoit une vaillante
dame[273].»

                   [Note 271: La chronique en vers de Guillaume de
                   Saint-André, conseiller, ambassadeur et secrétaire
                   du duc Jean IV, notaire apostolique et impérial, ne
                   laisse aucun doute sur la duplicité dont on usa
                   envers lui. Roujoux, III, p. 178.]

                   [Note 272: Froissart.]

                   [Note 273: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-même vers la fin de cette année au
secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une armée;
il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la
grande. Il ne se fit rien d'important. La pénurie des deux rois les
condamna à une trêve, où leurs alliés étaient compris; les Bretons
seuls restaient libres de guerroyer.

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. Philippe prit soin
de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs bretons qu'il
croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson, prisonnier en
Angleterre, y avait été trop bien traité. On dit que le comte de
Salisbury, pour se venger d'Édouard qui lui avait débauché sa belle
comtesse, dénonça au roi de France le traité secret de son maître et
de Clisson[274]. Les Bretons, invités à un tournoi, furent saisis et
mis à mort sans jugement. Le frère de l'un d'eux ne fut pas supplicié,
mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida.

                   [Note 274: Chron. de Flandre.]

Peu après le roi fit encore mourir, sans jugement, trois seigneurs de
Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte
d'Harcourt. Mais il échappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que
Robert d'Artois.

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec
l'étranger. L'homme féodal se considérait encore comme un souverain
qui peut négocier à part. La parenté des deux noblesses française et
anglaise, communauté de langues (les nobles anglais parlaient encore
français), tout favorisait ces rapprochements. La mort de Clisson mit
une barrière entre les deux royaumes.

En une même année, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde
était devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui échapper, il voulait
la donner au prince de Galles. Déjà Édouard était à l'Écluse et
présentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.
Artevelde fut tué.

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était au fond que le
chef des grosses villes, le défenseur de leur monopole. Elles
interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut
lieu à ce sujet dans une de ces dernières. Artevelde la réprima et tua
un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand, les deux corps des
drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des tisseurs
ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci la
refusant, ils se livrèrent un furieux combat. Il n'y avait pas moyen
de séparer ces dogues. En vain les prêtres apportèrent sur la place le
corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par Artevelde,
écrasèrent les ouvriers (1345)[275]. Artevelde, qui ne se fiait ni aux
uns ni aux autres, voulait sortir de sa dangereuse position, céder ce
qu'il ne pouvait garder, ou régner encore sous un maître qui aurait
besoin de lui et qui le soutiendrait. De rappeler les Français, il n'y
avait pas à y songer. Il appelait donc l'Anglais, il courait Bruges et
Ypres pour négocier, haranguer. Pendant ce temps, Gand lui échappa.

                   [Note 275: «Malus dies lunæ (Den quaden maendah)...
                   Pugnabant textores contra fullones _ac parvum
                   quæstum_. Dux textorum Gerardus erat, quibus et
                   Artevelda accessit.» Meyer, p. 146. «Lesquels ayant
                   occis plus de quinze cents foullons, chassèrent les
                   autres dudict mestier hors de la ville, et
                   réduisirent ledict mestier de foullons à néant,
                   comme il est encoires pour le jourd'hui.» Oudegb.
                   f. 271.]

Quand il y entra, le peuple était déjà ameuté. On disait dans la foule
qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le
salua. Il se sauva à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de
fléchir le peuple. Les portes furent forcée, Artevelde fut tué
précisément comme le tribun Rienzi l'était à Rome deux ans après[276].

                   [Note 276: «Quand il eut fait son tour, il revint à
                   Gand et entra en la ville, ainsi comme à l'heure de
                   midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa
                   revenue, étoient assemblés sur la rue par où il
                   devoit chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le
                   virent, ils commencèrent à murmurer et à bouter
                   trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici celui
                   qui est trop grand maître et qui veut ordonner de
                   la comté de Flandre à sa volonté; ce ne fait mie à
                   souffrir.»... Ainsi que Jacques d'Artevelde
                   chevauchoit par la rue, il se aperçut tantôt qu'il
                   y avoit aucune chose de nouvel contre lui, car ceux
                   qui se souloient incliner et ôter leurs chaperons
                   contre lui, lui tournoient l'épaule, et rentraient
                   en leurs maisons. Si ce commença à douter; et sitôt
                   qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et
                   barrer portes et huis et fenêtres. À peine eurent
                   ses varlets ce fait, quand la rue où il demeuroit,
                   fut toute couverte, devant et derrière, de gens,
                   spécialement de menues de métier. Là fut son hôtel
                   environné et assailli devant et derrière, et rompu
                   par force. Bien est voir (vrai) que ceux de dedans
                   se défendirent moult longuement et en atterrèrent
                   et blessèrent plusieurs; mais finalement ils ne
                   purent durer, car ils estoient assaillis si roide
                   que presque les trois quarts de la ville étoient à
                   cet assaut. Quand Jacques d'Artevelde vit l'effort,
                   et comment il étoit oppressé, il vint à une fenêtre
                   sur la rue, se commença à humilier et dire, par
                   trop beau langage et à un chef: «Bonnes gens, que
                   vous faus? Que vous meut? Pourquoi êtes-vous si
                   troublés sur moi? En quelle manière vous puis-je
                   avoir courroucé? Dites-le moi, et je l'amenderai
                   pleinement à votre volonté.» Donc répondirent-ils,
                   à une voix, ceux qui ouï l'avoient: «Nous voulons
                   avoir compte du grand trésor de Flandre que vous
                   avez devoyé sans titre de raison.» Donc répondit
                   Artevelde moult doucement: «Certes, seigneurs, au
                   trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or
                   vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en
                   prie, et revenez demain au matin et je serai si
                   pourvu de vous faire et rendre bon compte que par
                   raison il vous devra suffire.» Donc
                   répondirent-ils, d'une voix: «Nennin, nennin, nous
                   le voulons tantôt avoir; vous ne nous échapperez
                   mie ainsi: nous savons de vérité que vous l'avez
                   vidé de piéça, et envoyé en Angleterre, sans notre
                   sçu, pour laquelle cause il vous faut mourir.»
                   Quand Artevelde ouit ce mot, il joignit ses mains
                   et commanca pleurer moult tendrement, et dit:
                   «Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et me
                   jurâtes jadis que contre tous hommes vous me
                   défendriez et garderiez; et maintenant vous me
                   voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si
                   vous voulez, car je ne suis que un seul homme
                   contre vous tous, à point de défense. Avisez pour
                   Dieu, et retournez au temps passé. Si considerez
                   les grâces et les grands courtoisies que jadis vous
                   a faites. Vous me voulez rendre petit guerredon
                   (récompense) des grands biens que au temps passé je
                   vous ai faits. Ne savez-vous comment toute
                   marchandise étoit périe en ce pays? je la vous
                   recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si
                   grande paix, que vous avez eu, du temps de mon
                   gouvernement, toutes choses à volonté, blé, laines,
                   avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes
                   recouvrés et en bon point.» Adonc commencèrent eux
                   à crier tous à une voix: «Descendez, et ne nous
                   sermonez plus de si haut; car nous voulons avoir
                   compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre
                   que vous avez gouverné trop longuement, sans rendre
                   compte; ce qui n'appartient mie à nul officier
                   qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
                   sans rendre compte.» Quand Artevelde vit que point
                   ne se refroidiroient ni refreneroient, il recloui
                   (referma) la fenêtre, et s'avisa qu'il videroit par
                   derrière, et s'en iroit en une église qui joignoit
                   près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et
                   effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents
                   personnes qui tous tiroient à l'avoir. Finalement
                   il fut pris entre eux et là occis sans merci, et lui
                   donna le coup de la mort un tellier (tisserand) qui
                   s'appeloit Thomas Denis. Ainsi fina Artevelde, qui
                   en son temps fut si grand maître en Flandre: poures
                   (pauvres) gens l'amontèrent (l'élevèrent)
                   premièrement, et méchants gens le tuèrent en la
                   parfin.» Froissart, II, 254-9.]

Édouard avait manqué la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses
attaques aux deux ailes ne réussissaient pas, il en fit une au centre.
Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus
fatale à la France.

Philippe de Valois avait réuni toutes ses forces en une grande armée
pour reprendre aux Anglais leurs conquêtes du midi. Cette armée forte,
dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulême, et alla se
consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y
défendirent d'autant mieux que le fils du roi qui conduisait les
Français, n'avait point fait de quartier aux autres places.

Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Froissart, le roi
d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramené par le
vent contraire, il aurait prêté l'oreille aux conseils de Godefroi
d'Harcourt, qui l'engageait à attaquer la Normandie sans
défense[277].

                   [Note 277: «Si singlèrent ce premier jour à
                   l'ordonnance de Dieu, du vent, et des mariniers, et
                   eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne
                   ou le roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent
                   les rebouta sur les marches de Cornouailles... En
                   ce termine eut le roi autre conseil par l'ennort et
                   l'information de messire Godefroy d'Harcourt qui
                   lui conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit
                   adonc au roi: Sire, le pays de Normandie est l'un
                   des plus gros du monde... et trouverez en Normandie
                   grosses villes et bastides qui point ne sont
                   fermées, ou vos gens auront si grand profit, qu'il
                   en vaudront mieux vingt ans après.» Froissart, II,
                   c. CCLIV, p. 296.]

Le conseil n'était que trop bon. Tout le pays était désarmé. C'était
l'ouvrage des rois eux-mêmes, qui avaient défendu les guerres privées.
La population était devenue toute pacifique, toute occupée de la
culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits[278]. L'état
florissant et prospère où les Anglais trouvèrent le pays, doit nous
faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre
l'administration royale au XIVe siècle.

                   [Note 278: «Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si
                   n'étoit pas de merveille si ceux du pays étoient
                   effrayés et ébahis; car avant ce ils n'avoient
                   oncques vu hommes d'armes et ne savoient que
                   c'étoit de guerre ni de bataille. Si fuyoient
                   devant les Anglais d'aussi loin qu'ils en oyoient
                   parler.» Froissart.]

Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition
de la guerre dans une contrée paisible déjà riche et industrielle,
dont l'essor allait être arrêté pour plusieurs siècles. L'armée
mercenaire d'Édouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent au
milieu d'une population sans défense; ils trouvèrent les moutons dans
les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de
Caen, ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvèrent
Saint-Lô et Louviers toutes pleines de draps[279].

                   [Note 279: «Et fit messire Godefroy de Harcourt
                   conducteur de tout son ost, pourtant qu'il savoit
                   les entrées et les issues en Normandie... Si
                   trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes
                   choses, les granges pleines de toutes richesses,
                   riches bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis,
                   moutons, et les plus beaux boeufs du monde que on
                   nourrit en ce pays.» Froiss., II, p. 303.--«Ils
                   vinrent à Harfleur... la ville fut robée et pris
                   or, argent et riches joyaux; car ils en trouverent
                   si grand foison, que garçons n'avoient cure de
                   draps fourrés de vair.» Ibidem.--«Et furent les
                   Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours
                   et envoyèrent par barges tout leur gain, draps,
                   joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes autres
                   richesses dont ils avoient grand'foison jusques à
                   leur grosse navie; et eurent avis par
                   grand'delibération que leur navie à (avec) tout le
                   conquet et leurs prisonniers ils enverroient
                   arrière en Angleterre.» Ibid., 320.--«Et
                   trouva-t-on en ladite ville de Saint-Lo manants
                   huit ou neuf mille que bourgeois, que gens de
                   métier... on ne peut croire à la grand'foison de
                   draps qu'ils y trouverent.» Ibid., p.
                   311.--«Louviers adonc étoit une des villes de
                   Normandie ou l'on faisoit la plus grande plenté de
                   draperie et étoit grosse, riche et marchande mais
                   point fermée... et fut robée et pillée, sans déport
                   et conquirent les Anglois très grand avoir.» Ibid.,
                   p. 523.]

Pour animer encore ses gens, Édouard découvrit à Caen, tout à point,
un acte[280] par lequel les Normands offraient à Philippe de Valois
de conquérir à leurs frais l'Angleterre, à condition qu'elle serait
partagée entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de
Guillaume le Conquérant. Cet acte, écrit dans le pitoyable français
qu'on parlait alors à la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il
fut, par ordre d'Édouard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre
au prône des églises. Avant de partir, le roi avait chargé les
prêcheurs du peuple, les dominicains, de prêcher la guerre, d'en
exposer les causes. Peu après (1361), Édouard supprima le français
dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple
anglais. Les descendants des conquérants normands et ceux des Saxons
se trouvèrent réconciliés par la haine des nouveaux Normands.

                   [Note 280: Rymer, III, pars I, p. 76.--Ils auraient
                   promis de fournir 4,000 hommes d'armes, 20,000 de
                   pied dont 5,000 arbalétriers _tous pris dans la
                   province_ excepté 1,000 hommes d'armes que le duc
                   de Normandie pourrait choisir ailleurs, mais qui
                   seraient payés par les Normands. Ils s'obligeaient
                   à entretenir ces troupes pendant dix et même douze
                   semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme on
                   l'espère, la couronne appartiendra dès lors au duc
                   de Normandie. Les terres et droits des Anglais
                   nobles et roturiers, séculiers, appartiendront aux
                   églises, barons, nobles, et bonnes villes de
                   Normandie. Les biens appartenant au pape, à
                   l'église de Rome et à celle d'Angleterre, ne seront
                   point compris dans la conquête. Robert d'Avesbury
                   rapporte cet acte en entier d'après la copie
                   trouvée, dit-il, à Caen, 1346.--Ce langage
                   belliqueux, cette certitude de la conquête,
                   s'accorde mal avec l'état pacifique où Édouard
                   trouva le pays.]

Les Anglais ayant trouvé les ponts coupés à Rouen, remontèrent la rive
gauche, brûlant sur leur passage Vernon, Verneuil, et le
Pont-de-l'Arche. Édouard s'arrêta à Poissy pour y construire un pont
et fêter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler
Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et même Boulogne, si près
de Paris.

Tout le secours que le roi de France donna à la Normandie, ce fut
d'envoyer à Caen le connétable et le comte de Tancarville qui s'y
firent prendre. Son armée était dans le Midi à cent cinquante lieues.
Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses alliés d'Allemagne et
des Pays-Bas. Il venait de faire élire empereur le jeune Charles IV,
fils de Jean de Bohême. Mais les Allemands chassèrent l'empereur élu,
qui vint se mettre à la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de
Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands, fit déjà
réfléchir les Anglais.

C'était assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engagés au
coeur d'un grand royaume, parmi des villes brûlées, des provinces
ravagées, des populations désespérées. Les forces du roi de France
grossissaient chaque jour. Il avait hâte de punir les Anglais, qui lui
avaient manqué de respect jusqu'à approcher de sa capitale. Les
bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-là, commençaient à parler.
Le roi ayant voulu démolir les maisons qui touchaient à l'enceinte de
la ville, il y eut presque un soulèvement.

Édouard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des
Flamands qui venaient d'assiéger Béthune, de traverser le Ponthieu,
héritage de sa mère. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait
garder tous les ponts, et suivait de près l'ennemi; de si près, qu'à
Airaines il trouva la table d'Édouard toute servie et mangea son
dîner.

Édouard avait envoyé chercher un gué; ses gens cherchèrent et ne
trouvèrent rien. Il était fort pensif, lorsqu'un garçon de la
Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gué qui porte ce nom.
Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se
sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand effort et
passèrent. Philippe arriva peu après; il n'y avait plus moyen de les
poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protégea les Anglais.

La situation d'Édouard n'était pas bonne. Son armée était affamée,
mouillée, recrue. Les gens qui avaient pris et gâté tant de butin,
semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,
allait être aussi funeste qu'une bataille perdue. Édouard risqua la
bataille.

Arrivé d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comté
au moins était bien à lui: «Prenons ci place de terre, dit-il, car je
n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je
les attende; car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, qui
lui fut donné en mariage; si le veux défendre et calengier contre mon
adversaire Philippe de Valois[281].»

                   [Note 281: Froissart.]

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dévotement ses prières, se
coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son armée en
trois batailles, et fit mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les
Anglais mangèrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant
eux, en attendant l'ennemi.

Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue de l'armée
française[282]. On avait conseillé au roi de France de faire reposer
ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés
par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait au
premier rang.

                   [Note 282: «Il n'est nul homme qui put accorder la
                   vérité, spécialement de la partie des François,
                   tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs
                   conrois (dispositions), et ce que j'en sais, je
                   l'ai su le plus... par le gens messire Jean de
                   Hainaut, qui fut toujours de lez le roi de France.»
                   Froissart, III, 357.

                   Froiss., I, c. CLCXXXVIII, p. 363. Il y a là un
                   vieil usage barbare. Voyez la Germania de Tacite,
                   et les récits de la bataille de Las navas de
                   Tolosa.

                   Froissart, c. CCXCIII, p. 373.--Ibid., II, p.
                   375-380: «Si en eut morts sur les champs, que par
                   haies, que par buissons, ainsi qu'ils fuyoient,
                   plus de sept mille... Ainsi chevauchèrent cette
                   matinée les Anglois querants aventures et
                   rencontrerent plusieurs François qui s'étoient
                   fourvoyés le samedi, et mettoient tout à l'épée, et
                   me fut dit que des communautés et des gens de pied
                   des cités et des bonnes villes de France il y en
                   eut mort ce dimanche au matin, plus quatre fois que
                   le samedi que la grosse bataille fut... Les deux
                   chevaliers messire Regnault de Cobham et messire
                   Richard de Stanfort dirent que onze chefs de
                   princes étoient demeurés sur la place,
                   quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers
                   d'un écu, et environ 30,000 hommes d'autres gens.»]

Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les Anglais: «Le sang
lui mua, car il les haïssait... Et dit à ses maréchaux: Faites passer
nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de
Monseigneur saint Denis.»

Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entretenait depuis
longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les
archers génois indispensables contre les archers anglais. La prompte
retraite de Barbavara à la bataille de l'Écluse, avait naturellement
augmenté la défiance contre ces étrangers. Les mercenaires d'Italie
étaient habitués à se ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au
moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient
mouillées et ne pouvaient servir[283]. Ils auraient pu les cacher
sous leurs chaperons comme le firent les Anglais.

                   [Note 283: Contin, G. de Nangis.]

Le comte d'Alençon s'écria: «On se doit bien charger de cette
ribaudaille qui fallit au besoin.» Les Génois ne pouvaient pas faire
grand'chose, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de
fer, lancées par des bombardes. «On eût cru, dit un contemporain,
entendre Dieu tonner[284].» C'est le premier emploi de l'artillerie
dans une bataille[285].

                   [Note 284: Villani.]

                   [Note 285: Déjà elle servait à l'attaque et à la
                   défense des places. En 1340, on en fit usage au
                   siége du Quesnoy. En 1338, Barthélemy de Drach,
                   trésorier des guerres, porte en compte une somme
                   donnée à Henry de Famechon pour avoir poudre et
                   autres choses nécessaires aux canons qui étaient
                   devant Puy-Guillaume.]

Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'armes: «Or tôt, tuez
toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.»
Mais pour passer sur le corps aux Génois, les gendarmes rompaient
leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans cette foule, sans
craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,
s'emportaient. Le désordre augmentait à tout moment.

Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi
ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien
que la bataille était perdue. Ce brave prince qui avait passé toute sa
vie dans la domesticité de la maison de France, et qui avait du bien
au royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit
aux siens: «Je vous prie et requiers très-spécialement que vous me
meniez si avant que je puisse frapper un coup d'épée.» Ils lui
obéirent, lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent à
l'aveugle dans la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour
de leur maître, et liés encore.

Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte
d'Alençon, frère du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,
d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et
blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes ennemies. Ils
fendirent les rangs des archers, et poussèrent toujours, comme
dédaignant ces piétons, jusqu'à la petite troupe des gens d'armes
anglais. Là se tenait le fils d'Édouard, âgé de treize ans, que son
père avait mis à la tête d'une division. La seconde division vint le
soutenir et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,
faisait demander au roi d'envoyer la troisième au secours. Édouard
répondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la
journée fût sienne.

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un
moulin, voyait bien que les Français allaient être écrasés[286]. Les
uns avaient trébuché dans le premier désordre parmi les Génois, les
autres pénétrant au coeur de l'armée anglaise, se trouvaient entourés.
La pesante armure que l'on commençait à porter alors, ne permettait
pas aux cavaliers, une fois tombés, de se relever. Les coutilliers de
Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux, et les
tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent. Philippe
de Valois fut témoin de cette boucherie. Son cheval avait été tué. Il
n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne pouvait
s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, étonnés de leur
victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin,
Jean de Hénaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entraîna.

                   [Note 286: «Et lors, après la bataille, s'avala le
                   roi Édouard, qui encore tout ce jour n'avoit mis
                   son bassinet.» Froissart.]

Les Anglais faisant la revue du champ de bataille et le compte des
morts, trouvèrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,
douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils
comptaient, arrivèrent les communes de Rouen et de Beauvais, les
troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les
pauvres gens qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter
le nombre des morts.

Cet immense malheur ne fit qu'en préparer un plus grand. L'Anglais
s'établit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspérées par
nos corsaires de Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Édouard.
Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,
avaient fourni chacune vingt à trente vaisseaux, la seule Yarmouth,
quarante-trois[287]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,
avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en
possession du détroit. Édouard vint assiéger Calais, s'y établit à
poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Après les sacrifices qui avaient
été faits pour cette expédition, il ne pouvait reparaître devant les
communes qu'il ne fût venu à bout de son entreprise. Autour de la
ville, il bâtit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien
fermées, bien couvertes, pour y rester été et hiver[288]. «Et avoit en
cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à un
ost (armée), et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le
mercredi et le samedi; et là étoient merceries, boucheries, halles de
draps et de pain et de toutes autres nécessités, et en recouvroit-on
tout aisément pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,
par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...»

                   [Note 287: Quelques villes de l'intérieur
                   contribuèrent aussi, mais dans une proportion bien
                   différente. La puissante ville d'York donna un
                   vaisseau et neuf hommes. Anderson, I, 322.]

                   [Note 288: Froissart.]

L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux du dehors et du
dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas un
combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents
personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le
gouverneur, moururent de misère et de froid, entre la ville et le
camp. Tel est du moins le récit de l'historien anglais[289].

                   [Note 289: «Et fit bâtir entre la ville et la
                   rivière et le pont de Nieulai hôtels et maisons et
                   couvrir lesdites maisons qui étoient assises et
                   ordonnées par rues bien et facilement d'estrain
                   (paille) et de genêts, ainsi comme s'il dut là
                   demeurer dix ou douze ans, car telle étoit son
                   intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par
                   été, tant qu'il l'eut conquise.» Froiss., p. 385.

                   Knyghton, De event. Angl., l. IV. Froissart dit au
                   contraire que non-seulement il les laissa passer
                   parmi son ost, mais encore qu'il les fit dîner
                   copieusement. II, p. 387.]

Édouard avait pris racine devant Calais. La médiation du pape n'était
pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les Écossais
allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut
récompensée. Il apprit bientôt que ses troupes, encouragées par la
reine, avaient fait prisonnier le roi d'Écosse. L'année suivante,
Charles de Blois, fut pris de même en assiégeant la Roche-de-Rien.
Édouard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente nécessité à
secourir Calais[290]. Mais la pénurie était si grande, cette monarchie
demi-féodale si inerte et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre
en mouvement qu'au bout de dix mois de siége, lorsque les Anglais
étaient fortifiés, retranchés, couverts de palissades, de fossés
profonds. Ayant ramassé quelque argent par l'altération des
monnaies[291], par la gabelle, par les décimes ecclésiastiques, par la
confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une
grande et grosse armée, comme celle qui avait été battue à Crécy. On
ne pouvait arriver jusqu'à Calais, que par les marais ou les dunes.
S'enfoncer dans les marais, c'était périr; tous les passages étaient
coupés, gardés; pourtant les gens de Tournai emportèrent bravement une
tour, sans machines et à la force de leurs bras[292].

                   [Note 290: Les Anglais ayant donné la chasse à deux
                   vaisseaux qui essayaient de sortir du port,
                   interceptèrent cette lettre du gouverneur à
                   Philippe de Valois: «Si avoms pris accord entre
                   nous que si n'avoms en brief secour qe nous
                   issirome hors de la ville toutz a champs pour
                   combattre peur vivere ou pour morir; qar nous amons
                   meutz à morir as champs honourablement qe manger
                   l'un l'autre,...» Froiss. Le continuateur de Nangis
                   dit que le roi n'avait point cessé de leur envoyer
                   des vivres, par terre et par mer; mais qu'ils
                   avaient été détournés.]

                   [Note 291: Ord. II.]

                   [Note 292: «Si s'avancèrent ceux de Tournay, qui
                   bien étaient quinze cents et allèrent de grande
                   volonté cette part. Ceux de dedans la tour en
                   navrèrent aucuns. Quand les compagnons de Tournay
                   virent ce, ils furent tous courroucés, et se mirent
                   de grande volonté à assaillir ces Anglais. La eut
                   dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournay
                   blessés, mais ils firent tant que par force et
                   grand appertise de corps, ils conquirent cette
                   tour. De quoi les Français tinrent ce fait à grand
                   prousesses.» Froissart, II, p. 449.]

Les dunes du côté de Boulogne étaient sous le feu d'une flotte
anglaise. Du côté de Gravelines, elles étaient gardées par les
Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de
leur rendre Lille, Béthune, Douai; il voulait enrichir leurs
bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des
seigneurs[293]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de
leur comte, qui, après une fausse réconciliation, venait encore de se
sauver de leurs mains[294].

                   [Note 293: Il leur offrait encore de faire lever
                   l'interdit jeté sur la Flandre, d'y entretenir le
                   blé pendant six ans à un très-bas prix; de leur
                   faire porter des laines de France, qu'ils
                   manufactureraient avec le privilége de vendre en
                   France les draps fabriqués de ces laines,
                   exclusivement à tous autres, tant qu'ils en
                   pourraient fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]

                   [Note 294: Pour le forcer à épouser la fille du roi
                   d'Angleterre, les Flamands le retenaient en prison
                   courtoise. Il s'y ennuyait; il promit tout et en
                   sortit, mais sous bonne garde: «... Et un jour
                   qu'il était allé voler en rivière, il jeta son
                   faucon, le suivit à cheval, et quand il fut un
                   petit éloigné, il férit des éperons et s'en vint en
                   France.» Froiss.]

Philippe ne put rien faire. Il négocia, il défia, Édouard resta
paisible[295].

                   [Note 295: Froissart dit que le roi, venant au
                   secours de Calais, envoya défier Édouard, et que
                   celui-ci refusa. Édouard, dans une lettre à
                   l'archevêque d'York, annonce au contraire qu'il a
                   accepté le défi, et que le combat n'a pas eu lieu
                   parce que Philippe a décampé précipitamment avant
                   le jour après avoir mis le feu à son camp.]

Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, lorsqu'elle vit
toutes ces bannières de France, toute cette grande armée, qui
s'éloignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de
Calais qu'à se donner à l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les
Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, comme
corsaires[296]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les
hostilités quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et
haineux regard que les deux côtes se lancent l'une à l'autre, il faut
lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean Bart, la
lamentable démolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins
d'Anvers.

                   [Note 296: Villani, qui devait être très-bien
                   instruit des affaires de France par les marchands
                   florentins et lombards, dit expressément qu'Édouard
                   était résolu à faire pendre ceux de Calais _comme
                   pirates, parce qu'ils avaient causé beaucoup de
                   dommages aux Anglais sur mer_. Villani, l. 12, c.
                   95.--M. Dacier a comparé les récits divers des
                   historiens (Froissart, III, 466-7). Voyez aussi une
                   dissertation de M. Bolard, couronnée par la Société
                   des antiquaires de la Morinie.--Aucun critique, que
                   je sache, n'a senti toute la portée du passage de
                   Villani.]

Il était assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'était tant
ennuyé devant Calais, qui y était resté un an, qui, en une seule
campagne, avait dépensé la somme, énorme alors, de près de dix
millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les
habitants au fil de l'épée; en quoi certainement il eût fait plaisir
aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'Édouard lui dirent
nettement que, s'il traitait ainsi les assiégés, ses gens n'oseraient
plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des
représailles. Il céda et voulut bien recevoir la ville à merci, pourvu
que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui
présenter les clefs, tête nue, pieds nus, la corde au col.

Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi.
Mais ces populations des côtes, qui, tous les jours, bravent la colère
de l'Océan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva
sur-le-champ, dans cette petite ville dépeuplée par la famine, six
hommes de bonne volonté pour sauver les autres. Il s'en présente tous
les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un
vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sûr, se fit tout
simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme
l'imagine le chapelain Froissart[297].

                   [Note 297: C'est peut-être pour cela que les
                   historiens contemporains ne désignent point
                   Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons,
                   lorsqu'ils font mention de cette circonstance:
                   «Burgenses procedebant cum simili forma, habentes
                   funes singuli in manibus suis, in signum quod rex
                   eos laqueo suspenderet vel salvaret ad voluntatem
                   suam.» Knyghton. Le récit de Thomas de la Moor
                   s'accorde avec cet historien. Villani dit qu'ils
                   sortirent nus en chemises, et Robert d'Avesbury
                   qu'Édouard se contenta de retenir prisonniers les
                   plus considérables. Toutes ces données réunies
                   forment les éléments du dramatique récit de
                   Froissart.]

Il fallut pourtant les prières de la reine et des chevaliers, pour
empêcher Édouard de faire pendre ces braves gens. On lui fit
comprendre sans doute que ces gens-là s'étaient battus pour leur ville
et leur commerce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la
ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se
_tournèrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le
premier de ceux qui lui avaient apporté les clefs[298].

                   [Note 298: Froissart dit: «Et puis firent (les
                   Anglais) toutes manières de gens petits et grands,
                   partir (de Calais).» «Tout Français ne fut pas
                   exclu, dit M. de Bréquigny; j'ai vu au contraire
                   quantité de noms français parmi les noms des
                   personnes à qui Édouard accorda des maisons dans sa
                   nouvelle conquête. Eustache de Saint-Pierre fut de
                   ce nombre.»--Philippe fit ce qui était en son
                   pouvoir pour récompenser les habitants de Calais.
                   Il accorda tous les offices vacants (8 septembre,
                   un mois après la reddition) à ceux d'entre eux qui
                   voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette
                   ordonnance il est fait mention d'une autre par
                   laquelle il avait concédé aux Calaisiens chassés de
                   leur ville tous les biens et héritages qui lui
                   échoiraient pour quelque cause que ce fût. Le 10
                   septembre, il leur accorda de nouveau un grand
                   nombre de priviléges et franchises, etc., confirmés
                   sous les règnes suivants. Par des lettres du 8
                   octobre 1347, deux mois après la reddition de
                   Calais, Édouard donne à Eustache une pension
                   considérable en attendant qu'il ait pourvu plus
                   amplement à sa fortune. Les motifs de cette grâce
                   sont les services qu'il devait rendre soit en
                   maintenant le bon ordre dans Calais, soit en
                   veillant à la garde de cette place. D'autres
                   lettres du même jour lui accordent la plupart des
                   maisons et emplacements qu'il avait possédés dans
                   cette ville et en ajoutent quelques autres. V.
                   Frois., II, n. 473.]

Ces clefs étaient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut
pendant deux siècles une porte ouverte à l'étranger. L'Angleterre fut
comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de détroit.

Revenons sur ces tristes événements. Cherchons-en le vrai sens. Nous
y trouverons quelque consolation. La bataille de Crécy n'est pas
seulement une bataille, la prise de Calais n'est pas une simple prise
de ville; ces deux événements contiennent une grande révolution
sociale. La chevalerie tout entière du peuple le plus chevalier avait
été exterminée par une petite bande de fantassins. Les victoires des
Suisses sur la chevalerie autrichienne à Morgarten, à Laupen,
présentaient un fait analogue, mais elles n'eurent pas la même
importance, le même retentissement dans la chrétienté. Une tactique
nouvelle sortait d'un état nouveau de la société; ce n'était pas une
oeuvre de génie ni de réflexion. Édouard III n'était ni un
Gustave-Adolphe, ni un Frédéric. Il avait employé les fantassins,
faute de cavaliers. Dans les premières expéditions, ses armées se
composaient d'hommes d'armes, de nobles et de servants des nobles.
Mais les nobles s'étaient lassés de ces longues campagnes. On ne
pouvait tenir si longtemps sous le drapeau une armée féodale. Les
Anglais, avec leur goût d'émigration, aiment pourtant le _home_. Il
fallait que le baron revînt au bout de quelques mois au _baronial
hall_, qu'il revît ses bois, ses chiens, qu'il chassât le renard[299].
Le soldat mercenaire, tant qu'il n'était pas riche, tant qu'il était
sans bas ni chausses, comme ces Irlandais, ces Gallois que louait
Édouard, avait moins d'idées de retour. Son _home_, son foyer, c'était
le pays ennemi. Il persistait de grand coeur dans une bonne guerre qui
le nourrissait, l'habillait, sans compter les profits. Ceci explique
pourquoi l'armée anglaise se trouva peu à peu presque toute de
mercenaires, de fantassins.

                   [Note 299: Ce caractère du _fox-hunter_ anglais
                   n'est pas moderne. Voy. au t. VI, l'entrée d'Henri
                   V à Paris.]

La bataille de Crécy révéla un secret dont personne ne se doutait,
l'impuissance militaire de ce monde féodal, qui s'était cru le seul
monde militaire. Les guerres privées des barons, de canton à canton,
dans l'isolement primitif du moyen âge, n'avaient pu apprendre cela;
les gentilshommes n'étaient vaincus que par des gentilshommes. Deux
siècles de défaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort à
leur réputation. La chrétienté tout entière était intéressée à se
dissimuler les avantages des mécréants. D'ailleurs les guerres se
passaient trop loin, pour qu'il n'y eût pas toujours moyen d'excuser
les revers; l'héroïsme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le
reste. Au XIIIe siècle, lorsque les bannières féodales furent
habituées à suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours
seigneuriales, il s'en fit une seule, éclatante au delà de toutes les
fictions des romans, les nobles, diminués en puissance, crurent en
orgueil; abaissés en eux-mêmes, ils se sentirent grandis dans leur
roi. Ils s'estimèrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux
fêtes royales. Le plus applaudi dans les tournois était cru, se
croyait lui-même, le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,
regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus
qu'une vraie victoire.

L'enivrement fut tel, qu'ils abandonnèrent sans mot dire à Philippe le
Bel leurs frères, les Templiers; ces chevaliers étaient généralement
les cadets de la noblesse. Elle fit bon marché des moines chevaliers,
tout comme des autres moines ou prêtres. Toujours elle aida les rois
contre les papes. Ces décimes arrachés au clergé, sous semblant de
croisade ou autre prétexte, les nobles en avaient bonne part[300]. Le
temps venait pourtant où le noble, après avoir aidé le roi à manger le
prêtre, pourrait aussi avoir son tour.

                   [Note 300: «Illis autem diebus (1346) levabat
                   dominus rex decimas ecclesiarum de voluntate domini
                   papæ... et sic infinitæ pecuniæ per diversas
                   cautelas levabantur, sed revera quanto plures nummi
                   in Francia per tales extorquebantur, tanto magis
                   Dominus Rex depauperabatur; pecuniæ militibus
                   multis et nobilibus, ut patriam et regnum juvarent
                   et defensarent, contribuebantur, sed omnia ad usus
                   inutiles ludorum, ad taxillos et indecentes jocos
                   contumaciter exponebantur.» Contin. G. de Nangis,
                   p. 108.]

À Courtrai, les nobles alléguèrent leur héroïque étourderie, le fossé
des Flamands. À Mons-en-Puelle, à Cassel, deux faciles massacres
relevèrent leur réputation. Pendant plusieurs années, ils accusèrent
le roi qui leur défendait de vaincre. À Crécy, ils étaient à même;
toute la chevalerie était là réunie, toute bannière flottait au vent,
ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout
l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille
hommes d'armes, c'étaient les va-nu-pieds des communes anglaises, les
rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[301]; races
aveugles et sauvages, qui ne savaient ni français, ni anglais, ni
chevalerie. Ils n'en visèrent pas moins bien aux nobles bannières;
ils n'en tuèrent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour
prier ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron
renversé qui lui offrait de le faire riche: il ne répondait que du
couteau.

                   [Note 301: Sur trente-deux mille hommes dont se
                   composait l'armée d'Édouard, Froissart dit
                   expressément qu'il n'y avait que quatorze mille
                   Anglais (4,000 hommes d'armes, 10,000 archers). Les
                   autres dix-huit mille étaient Gallois et Irlandais
                   (12,000 Gallois, 6,000 Irlandais).]

Malgré la romanesque bravoure de Jean de Bohême et de maint autre, les
brillantes bannières furent tachées ce jour-là. D'avoir été traînées,
non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,
c'était difficile à laver. La religion de la noblesse eut dès lors
plus d'un incrédule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On
commença à douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie
vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles
semblèrent aussi de bonnes armoiries.

Pour que le peuple s'avisât de tout cela, il fallut bien du temps,
bien des défaites. Crécy ne suffit pas, pas même Poitiers. Cette
réprobation des nobles qui s'éleva hardiment après la bataille
d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous Philippe de
Valois. Il n'y a ni plainte, ni révolte; mais souffrance, langueur,
engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, guère ailleurs.
La foi est ébranlée; la féodalité, cette autre foi, l'est davantage.
Le moyen âge avait sa vie en deux idées, l'empereur et le pape.
L'empire est tombé aux mains d'un serviteur du roi de France; le pape
est dégradé, de Rome à Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la
noblesse humiliée.

Personne ne disait ces choses, ni même ne s'en rendait bien compte. La
pensée humaine était moins révoltée que découragée, abattue et
éteinte. On espérait la fin du monde; quelques-uns la fixaient à l'an
1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?

Les époques d'abattement moral sont celles de grande mortalité. Cela
doit être, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il
laisse la vie s'en aller, dès qu'elle cesse de lui paraître grande et
divine... «Vitamque perosi projecere animas...» La dépopulation fut
rapide dans les dernières années de Philippe de Valois. La misère, les
souffrances physiques ne suffiraient pas à l'expliquer; elles
n'étaient pas parvenues au point où elles arrivèrent plus tard.
Cependant, pour ne citer qu'un exemple, dès l'an 1339, la population
d'une seule ville, de Narbonne, avait diminué, en quatre ou cinq ans,
de cinq cents familles[302].

                   [Note 302: Narbonne demande qu'on lui allége les
                   contributions de guerre: «L'inondation de l'Aude
                   nous a extrêmement incommodés, et le nombre de feux
                   est diminué de cinq cents depuis quatre à cinq ans;
                   plusieurs habitants sont réduits à la mendicité,
                   etc.» D. Vaissette, Hist. de Lang., IV, 231.]

Par-dessus cette dépopulation trop lente, vint l'extermination, la
grande _peste noire_, qui d'un coup entassa les morts par toute la
chrétienté. Elle commença en Provence, à la Toussaint de l'an 1347.
Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il
en fut de même en Languedoc. À Montpellier, de douze consuls il en
mourut dix. À Narbonne, il périt trente mille personnes. En plusieurs
endroits, il ne resta qu'un dixième des habitants[303]. L'insouciant
Froissart ne dit qu'un mot de cette épouvantable calamité, et encore
par occasion. «... Car en ce temps par tout le monde généralement une
maladie que l'on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du
monde mourut.»

                   [Note 303: D. Vaissette.]

Le mal ne commença dans le Nord qu'au mois d'août 1348, d'abord à
Paris et à Saint-Denis. Il fut si terrible à Paris, qu'il y mourait
huit cents personnes par jour, selon d'autres cinq cents[304].
«C'était, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalité
d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,
au point qu'on pouvait à peine les ensevelir; ils étaient rarement
plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite
en pleine santé. Tel aujourd'hui était bien portant, qui demain était
porté dans la fosse: on voyait se former tout à coup un gonflement à
l'aine ou sous les aisselles; c'était signe infaillible de mort... La
maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.
Quand on visitait un malade, rarement on échappait à la mort. Aussi en
plusieurs villes, petites et grandes, les prêtres s'éloignaient,
laissant à quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les
malades... Les saintes soeurs de l'Hôtel-Dieu, rejetant la crainte de
la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilité, les
touchaient, les maniaient. Renouvelées nombre de fois par la mort,
elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du
Christ[305].»

                   [Note 304: Contin. G. de Nangis, p. 110, _et le
                   traducteur contemporain de la petite chronique de
                   Saint-Denis, ms. Coaslin, n. 110, Bibl. Reg._--«Ad
                   sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem
                   filius, et filius patrem in grabato relinquebat.»
                   _Contin. Can. de S. Victore, ms. Bibl. Reg., n._
                   818, _petit in-4º_.

                   V., entre autres ouvrages, la thèse remarquable de
                   M. Schmidt de Strasbourg, sur les mystiques du XIVe
                   siècle.]

                   [Note 305: Contin. G. de Nangis.]

«Comme il n'y avait alors ni famine, ni manque de vivres, mais au
contraire grande abondance, on disait que cette peste venait d'une
infection de l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le
monde se souleva cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua,
on massacra, on brûla des milliers de juifs sans distinction[306]...»

                   [Note 306: Contin. G. de Nangis.]

La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accès de
mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis
longtemps privée des sacrements de l'Église. Nos papes d'Avignon, pour
faire plaisir au roi de France, froidement et de gaieté de coeur,
avaient plongé l'Allemagne dans le désespoir. Tous les pays qui
reconnaissaient Louis de Bavière étaient frappés de l'interdit.
Plusieurs villes, particulièrement Strasbourg, restaient fidèles à
leur empereur, même après sa mort, et souffraient toujours les effets
de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La
peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damnés.
Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service
divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes
seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et
persistèrent à assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin
Thomas de Strasbourg, et le chartreux Ludolph. C'était la grande
époque des mystiques. Ludolph écrivait sa _Vie du Christ_, Tauler son
_Imitation de la pauvre vie de Jésus_, Suso son livre des _Neuf
rochers_. Tauler lui-même allait consulter dans la forêt de Soigne,
près Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.

Mais l'extase dans le peuple, c'était fureur. Dans l'abandon où les
laissait l'Église, dans leur mépris des prêtres[307], ils se passaient
de sacrements; ils mettaient à la place des mortifications sanglantes,
des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent
sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Ils
portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient
avec des fouets armés de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on
n'avait jamais entendus[308]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un
jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait
pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au
jour du baptême[309].

                   [Note 307: Johannes Vitoduranus.]

                   [Note 308: «Noviter adinventas.» Contin. G. de
                   Nangis, III.--M. Mazure, bibliothécaire de
                   Poitiers, a publié un cantique fort remarquable que
                   les frères de la Croix avaient coutume de chanter
                   dans leurs cérémonies:

                     Or avant, entre nous tous frères
                     Battons nos charognes bien fort
                     En remembrant la grant misère
                     De Dieu et de sa piteuse mort,
                     Qui fut pris en la gent amère
                     Et vendus et traïs à tort.
                     Et battu sa char vierge et dère...
                     Au nom de ce, battons plus fort, etc.]

                   [Note 309: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cité
                   par M. Mazure.]

Les flagellants allèrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette
fièvre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas
Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils
n'en furent pas moins, à Noël (1349), près de huit cent mille[310]. Et
ce n'était plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des
seigneurs. De nobles dames se mettaient à en faire autant[311].

                   [Note 310: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cité
                   par M. Mazure.]

                   [Note 311: Contin. G. de Nangis.]

Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de
l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre déclarée à la chair,
contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laissée des moeurs
italiennes à la même époque.

Le prologue du Décaméron est le principal témoignage historique que
nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prétend qu'à Florence
seulement, il y eut cent mille morts. La contagion était
effroyablement rapide. «J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui,
dans la rue, secouèrent du groin les haillons d'un mort; une petite
heure après, ils tournèrent, tournèrent et tombèrent; ils étaient
morts eux-mêmes... Ce n'étaient plus les amis qui portaient les corps
sur leurs épaules, à l'église indiquée par le mourant. De pauvres
compagnons, de misérables croque-morts portaient vite le corps à
l'église voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout
seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...
Souvent on mit sur le même brancard la femme et le mari, le fils et
le père... On avait fait de grandes fosses où l'on entassait les corps
par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun
portait à la main des herbes d'odeur forte. L'air n'était plus que
puanteur de morts et de malades, ou de médecines infectes... Oh! que
de belles maisons restèrent vides! que de fortunes sans héritiers! que
de belles dames, d'aimables jeunes gens, dînèrent le matin avec leurs
amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux!...»

Il y a dans tout le récit de Boccace quelque chose de plus triste que
la mort, c'est le glacial égoïsme qui y est avoué. «Plusieurs, dit-il,
s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des
aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre
aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres
choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que
la meilleure médecine, c'était de boire, d'aller chantant, et de se
moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et
nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisément, que chacun,
n'espérant plus vivre, laissait à l'abandon ce qu'il avait, aussi bien
que soi-même; les maisons étaient devenues communes. L'autorité des
lois divines et humaines était comme perdue et dissoute, n'y ayant
plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pensée
cruelle, _et peut-être plus prudente_[312], disaient qu'il n'y avait
remède que de fuir; ne s'inquiétant plus que d'eux-mêmes, ils
laissaient là leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en
allaient aux champs, comme si la colère de Dieu n'eût pu les
précéder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu
soucieux de l'avenir, s'efforçaient, s'ingéniaient à consommer tout ce
qu'ils avaient. Les boeufs, les ânes, les chèvres, les chiens même,
abandonnés, s'en allaient dans les champs où les fruits de la terre
restaient sur pied, et comme créatures raisonnables, quand ils étaient
repus, ils revenaient sans berger le soir à la maison... À la ville,
les parents ne se visitaient plus. L'épouvante était si forte au coeur
des hommes, que la soeur abandonnait le frère, la femme le mari; chose
presque incroyable, les pères et mères évitaient de soigner leurs
fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que
la pitié de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut guère), ou bien
l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci étaient-ils des gens
grossiers, peu habitués à un tel service, et qui n'étaient guère bons
qu'à voir quand le malade était mort. De cet abandon universel résulta
une chose jusque-là inouïe, c'est qu'une femme malade, tant belle,
noble et gracieuse fût-elle, ne craignait pas de se faire servir par
un homme, même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la
maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurait montré à une femme; ce
qui peut-être causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent.»

                   [Note 312: Matteo Villani blâme ceux qui se
                   retirèrent.]

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,
Boccace est le vrai frère de Froissart. Mais le conteur ici en dit
plus que l'historien. Le Décaméron, dans sa forme même, dans le
passage du tragique au plaisant, ne représente que trop les
jouissances égoïstes qui suivent les grandes calamités[313]. Son
prologue nous introduit par le funèbre vestibule de la peste de
Florence aux jolis jardins de Pampinea, à cette vie de rire, de _rien
faire_ et d'oubli calculé, que mènent ses conteurs, près de leurs
belles maîtresses, dans une sobre et discrète hygiène. Machiavel, dans
son livre sur la peste de 1527, a moins de ménagements. Nulle part
l'auteur du Prince ne me semble plus froidement cruel. Il se prend
d'amour et de galants propos dans une église en deuil. Ils se revoient
avec surprise, comme des revenants, se savent bon gré de vivre, et se
plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.

                   [Note 313: Thucydide nous a retracé le même effet
                   dans la description de la peste de l'Attique. Il
                   exprime aussi un remarquable progrès du
                   scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse
                   interprétation donnée aux paroles de l'oracle
                   ([Grec: limos], faim, pour [Grec: loimos],
                   peste).

                   «... Sed quod supra modum admirationem facit, est
                   quod dicti pueri nati post tempus illud
                   mortalitatis supradictæ, et deinceps dum ad ætatem
                   dentium devenerunt, non nisi vigenti vel viginti
                   duos in ore communiter habuerunt, cum ante dicta
                   tempora homines de communi cursu triginta duos
                   dentes et supra simul in mandibulis habuissent.»
                   Contin. G. de Nangis, p. 110.]

Selon le continuateur de Guillaume de Nangis: «Ceux qui restaient,
hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient
outre mesure. Il n'y en avait pas de stériles. On ne voyait d'ici et
de là que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois
enfants à la fois.» Ce fut, comme après tout grand fléau, comme après
la peste de Marseille, comme après la Terreur, une joie sauvage de
vivre[314], une orgie d'héritiers. Le roi, veuf et libre, allait
marier son fils à sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune
fille, il la trouva trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il
avait cinquante-huit ans, elle dix-huit. Le fils épousa une veuve qui
en avait vingt-quatre, l'héritière de Boulogne et d'Auvergne, qui de
plus lui donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration
des deux Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le
roi venait d'acheter Montpellier et le Dauphiné. Le petit-fils du roi
épousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de
Brabant. Ce n'était que noces et que fêtes.

                   [Note 314: Matteo Villani.]

Ces fêtes tiraient un bizarre éclat des modes nouvelles qui s'étaient
introduites depuis quelques années en France et en Angleterre. Les
gens de la cour, peut-être pour se distinguer davantage des
_chevaliers ès lois_, des hommes de robe longue, avaient adopté des
vêtements serrés, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux
serrés en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers à la
poulaine, qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air
bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes
chargeaient leur tête d'une mitre énorme, d'où flottaient des rubans,
comme les flammes d'un mât. Elles ne voulaient plus de palefrois; il
leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues à la
ceinture.--L'Église prêchait en vain contre ces modes orgueilleuses et
impudentes. Le sévère chroniqueur en parle rudement: «Ils s'étaient
mis, dit-il, à porter barbe longue, et robes courtes, si courtes
qu'ils montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une
dérision non petite; ils devinrent, comme l'événement le prouva
souvent, d'autant mieux en état de fuir devant l'ennemi[315].» Ces
changements en annonçaient d'autres. Le monde allait changer d'acteurs
comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces précipitées
le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs morts. Le vieux
Philippe de Valois ne tarda pas à languir près de sa jeune reine, et
laissa la couronne à son fils (1350).

                   [Note 315: Chaucer, 198. Gaguin, apud Spond. 488.
                   Lingard, ann. 1350, t. IV, p. 106-7 de la trad. «Ad
                   fugiendum coram inimicis magis apti.» C. G. de
                   Nangis, p. 105.]



CHAPITRE II

JEAN--BATAILLE DE POITIERS


1350-1356


La peste de 1348 enleva, entre autres personnages célèbres,
l'historien Jean Villani et la belle Laure de Sades, celle qui,
vivante ou morte, fut l'objet des chants de Pétrarque.

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, près
d'Avignon, avait épousé Hugues de Sades, d'une vieille famille
municipale de cette ville. Elle vécut honorablement à Avignon avec son
mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidèle, cette
belle image de la famille, au milieu d'une ville si décriée pour ses
moeurs, est sans doute ce qui toucha Pétrarque. Ce fut le 6 avril 1327
que Laure apparut pour la première fois au jeune exilé florentin, le
vendredi de la semaine sainte, dans une église, entourée, comme il est
probable, de son époux et de ses enfants. Dès lors cette noble image
de jeune femme lui resta devant l'esprit.

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons
d'une Française qui inspira une si durable passion au plus grand poète
du siècle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous
avons parlé d'Héloïse et de Béatrix. Laure n'est pas, comme Héloïse,
la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Béatrix de Dante,
dans laquelle l'idéal domine et qui finit par se confondre avec
l'éternelle beauté. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse
transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destinée sur la
terre. Elle est épouse, elle est mère, elle vieillit, toujours
adorée[316]. Une passion si fidèle et si désintéressée à cette époque
de sensualité grossière, méritait bien de rester parmi les plus
touchants souvenirs du XIVe siècle. On aime à voir dans ces temps de
mort une âme vivante, un amour vrai et pur, qui suffit à une
inspiration de trente années. On rajeunit, à regarder cette belle et
immortelle jeunesse d'âme.

                   [Note 316: «Non tam corpus amasse quam animam...
                   Quo illa magis in ætate progressa est... eo firmior
                   in opinione permansi; et si enim visibiliter in
                   vere flos tractu temporis languesceret, animi decus
                   augebatur...» Pétrar., p. 356. Il semble qu'il ait
                   reconnu plus tard la vanité de ses amours:
                   «Quotiens tu ipse... in hac civitate (quæ malorum
                   tuorum omnium non dicam causa, sed officina est),
                   postquam tibi convaluisse videbaris... per vicos
                   notos incedens ac sola locorum facie admonitus
                   veterum vanitatum, ad nullius occursum stupuisti,
                   suspirasti, substitisti, denique vix lacrymas
                   tenuisti, et mox semisaucius fugiens dixisti tecum:
                   Agnosco in his locis adhuc latere nescio quas
                   antiqui hostis insidias; reliquiæ mortis hic
                   habitant...» De Cont. mundi, p. 360, ed. Basileæ,
                   1581.--Voyez aussi, entre autres ouvrages relatifs
                   à Pétrarque, les Mémoires de l'abbé de Sades,
                   l'ouvrage récent, intitulé, Viaggi di Petrarcha,
                   l'article de la Biographie universelle, par M.
                   Foisset, etc.

                   «Laure, illustre par ses propres vertus, et
                   longtemps célébrée par mes vers, parut, pour la
                   première fois à mes yeux, au premier temps de mon
                   adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la
                   première heure du jour (six heures du matin), dans
                   l'église de Sainte-Claire d'Avignon, et dans la
                   même ville, au même mois d'avril, le même jour 6,
                   et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut
                   enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone, hélas!
                   ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle
                   m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis:
                   elle me trouva à Parme, la même année, le 19 mai,
                   au matin. Ce corps si chaste et si beau fut déposé
                   dans l'église des Frères-Mineurs, le soir du jour
                   même de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est
                   retournée au ciel, d'où elle était venue. Pour
                   conserver la mémoire douloureuse de cette perte,
                   j'éprouve un certain plaisir mêlé d'amertume à
                   écrire ceci; et je l'écris préférablement sur ce
                   livre, qui revient souvent à mes yeux, afin qu'il
                   n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et
                   que, mon lien le plus fort étant rompu, je sois
                   averti, par la vue fréquente de ces paroles, et par
                   la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est
                   temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le
                   secours de la grâce divine, me deviendra facile par
                   la contemplation mâle et courageuse des soins
                   superflus, des vaines espérances et des événements
                   inattendus qui m'ont agité pendant le temps que
                   j'ai passé sur la terre.» Trad. de M. Foisset,
                   Biogr. univ., XXXI, p. 457.]

Il la vit pour la dernière fois en septembre 1347. C'était au milieu
d'un cercle de femmes. Elle était sérieuse et pensive, sans perles,
sans guirlandes. Tout était déjà plein de la terreur de la contagion.
Le poète, ému, se retira, pour ne pas pleurer....... La nouvelle de sa
mort lui parvint, l'année suivante, à Vérone. Il y écrivit la note
touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est
morte au même mois, au même jour et à la même heure, où il l'avait vue
trente ans auparavant pour la première fois.

Le poète avait vu périr en quelques années toutes ses espérances, tous
les rêves de sa vie[317]. Jeune, il avait espéré que la chrétienté se
réconcilierait et trouverait la paix intérieure dans une belle guerre
contre les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzone: «Ô aspettata
in ciel beata e bella...» Mais quel pape prêchait la croisade? Jean
XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'être pape,
_cahorsin_ et usurier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait
ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvreté.

                   [Note 317: «Que faisons-nous maintenant, mon frère?
                   Nous avons tout éprouvé, et nulle part n'est le
                   repos. Quand viendra-t-il? où le chercher? Le temps
                   nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos
                   vieilles espérances dorment dans la tombe de nos
                   amis. L'an 1348 nous a isolés, appauvris, non point
                   de ces richesses que les mers des Indes ou de
                   Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une
                   seule consolation; nous suivrons ceux qui nous ont
                   devancés... Le désespoir me rend plus calme. Que
                   pourrait craindre celui qui tant de fois a lutté
                   contre la mort:

                      Una salus victis nullam sperare salutem.

                   Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'âme,
                   parler avec plus d'âme; et si quelque digne sujet
                   s'offre à ma plume, ma plume sera plus forte.»
                   Pétrarch., Épist. fam. Præf., p. 570.]

L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son espoir, n'y
répondit pas davantage. Les princes flattaient Pétrarque, se disaient
ses amis, mais aucun ne l'écoutait. Quels amis pour le crédule poète
que ces féroces et rusés Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce
semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-même à Pétrarque
la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert
n'était plus. La reine Jeanne lui avait succédé[318]. Le poète, à
peine arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvelés
dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prévit la catastrophe
du jeune époux de Jeanne, étranglé peu après par les amants de sa
femme... Il écrit lui-même de Naples: «Heu! fuge crudeles terras, fuge
littus avarum!»

                   [Note 318: «Ita me Reginæ junioris novique Regis
                   adolescentia, ita me Reginæ alterius ætas et
                   propositum; ita me tandem territant aulicorum
                   ingenia equos duos multorum custodiæ luporum
                   creditos video, regnumque sine rege...» p. 639.
                   «Neapolim veni, Reginas adii et reginarum consilio
                   interfui. Proh pudor! quale monstrum. Auferat ab
                   Italico coelo Deus genus hoc pestis...» Ibid., p.
                   640-1;--«Nocturnum iter hic non secus atque inter
                   densissimas silvas, anceps ac periculis plenum,
                   obsidentibus vias nobilibus adolescentulis
                   armatis... Quid miri est... cum luce media,
                   inspectantibus regibus ac populo, infamis ille
                   gladiatorius ludus in urbe itala celebretur,
                   plusquam barbarica feritate...» Ibid., p. 645-6.]

Cependant on parlait de la restauration de la liberté romaine par le
tribun Rienzi. Pétrarque ne douta point de la réunion prochaine de
l'Italie, du monde, sous le _bon état_. Il chanta d'avance les vertus
du libérateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi
menaçait de mort les amis de Pétrarque, les Colonna. Celui-ci refusa
longtemps d'y croire; il écrivit au tribun une lettre triste et
inquiète, où il le prie de démentir ces mauvais bruits[319].

                   [Note 319: «Cave, obsecro, speciosissimam famæ tuæ
                   frontem, propriis manibus deformare. Nulli fas
                   hominum est nisi tibi uni rerum tuarum fundamenta
                   convellere, tu potes evertere qui fundasti...
                   Mundus ergo te videbit de bonorum duce satellitem
                   reproborum... Examina tecum, nec te fallas, qui
                   sis, qui fueris, unde, quo veneris... quam personam
                   indueris, quod nomen assumpseris, quam spem tui
                   feceris, quid professus fueris, videbis te non
                   Dominum Reipublicæ, sed ministrum.» Ibid., p.
                   677-8.]

La chute du tribun lui ôtant l'espoir que l'Italie pût se relever
elle-même, il transporta son facile enthousiasme à l'empereur Charles
IV, qui alors entrait en Italie. Pétrarque se trouva sur son passage;
il lui présenta les médailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma
de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste, avait
passé les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre
les droits de l'empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne
dans sa bulle d'or. Le pacifique et économe empereur, avec son cortége
mal monté, était comparé par les Italiens à un marchand ambulant qui
va à la foire[320].

                   [Note 320: Il tira d'eux quelque argent, et s'en
                   retourna plus vite qu'il n'était venu. Les villes
                   fermaient toutes leurs portes; on lui permit avec
                   peine de reposer une nuit à Crémone.]

       *       *       *       *       *

Le triste Pétrarque, trompé tant de fois[321], se réfugia chaque jour
davantage dans la lointaine antiquité. Il se mit, déjà vieux, à
apprendre la langue d'Homère, à épeler l'Iliade. Il faut voir quels
furent ses transports quand, pour la première fois, il toucha le
précieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.

                   [Note 321: Ce qu'il y avait de plus humiliant,
                   c'est que le malicieux empereur avait donné la
                   couronne poétique à un autre que Pétrarque.]

Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, comme Dante, à
tout ce qu'il aimait. Ce n'était pas Dante, mais plutôt son ombre,
plus pâle et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant
de la poésie antique un Élysée. Vers la fin, inquiet pour les précieux
manuscrits qu'il traînait partout avec lui, il les légua à la
république de Venise, et déposa son Homère et son Virgile dans la
bibliothèque même de Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de
Corinthe, où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié perdus
de poussière. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, était
alors le seul lieu sûr auquel la main pieuse du poète pût confier en
mourant les dieux errants de l'antiquité.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps réchauffer sa
vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothèque et la
tête sur un livre[322].

                   [Note 322: Quelques jours auparavant, Boccace lui
                   avait envoyé le Décaméron. Le vieillard en retint
                   par coeur _la patiente Griselidis_, cette belle
                   histoire qui, à elle seule, purifie le reste du
                   livre.]

       *       *       *       *       *

Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, qui pendant toute
la vie du poète lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un
crédule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur
de Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France même, qui
semble avoir si rudement rompu avec le moyen âge par l'immolation des
Templiers et de Boniface, y revient malgré elle après cet effort, et
s'y engourdit. La défaite des armées féodales, la grande leçon de
Crécy, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commencé,
ne sert qu'à lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne
l'instruisent pas. Elle n'entend point le génie moderne qui l'a
foudroyée à Crécy par l'artillerie d'Édouard.

Le fils de Philippe de Valois, le roi Jean, est le roi des
gentilshommes. Plus chevaleureux encore et plus malencontreux que son
père, il prend pour modèle l'aveugle Jean de Bohême qui combattit lié
à Crécy. Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la bataille
de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des gens à cheval. Mais il
n'eut pas le bonheur d'être tué, comme Jean de Bohême.

Dès son avénement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de
surseoir au payement des dettes[323]. Il créa pour eux un ordre
nouveau, l'ordre de l'Étoile, qui assurait une retraite à ses membres.
C'était comme les Invalides de la chevalerie. Déjà une somptueuse
maison commençait à s'élever pour cette destination dans la plaine de
Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[324]. Les membres de cet ordre
faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient
tués ou pris. Ils furent pris en effet.

                   [Note 323: Ord., 30 mars 1351, et septembre.]

                   [Note 324: «En ce temps ordonna le roi Jean une
                   belle compagnie sur la manière de la Table ronde,
                   de laquelle devoient être trois cents chevaliers
                   des plus suffisans et eut en convent le roi Jean
                   aux compagnons de faire une belle maison et grande
                   à son coüt de lez Saint-Denis, là où tous les
                   compagnons devoient repairer à toutes les fêtes
                   solemnelles de l'an... et leur convenoit jurer que
                   jamais ils ne fuiroient en bataille plus loin de
                   quatre arpents, ainçois mourroient ou se rendroient
                   pris... Si fut la maison presque faite et encore
                   est elle assez près de Saint-Denis; et si elle
                   avenoit que aucuns des compagnons de l'Étoile en
                   vieillesse eussent mestier de être aidés et que ils
                   fussent affoiblis de corps et amoindris de
                   chevance, on lui devoit faire ses frais en la
                   maison bien et honorablement pour lui et pour deux
                   varlets, si en la maison vouloit demeurer.»
                   Froiss., III, 53-58.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un
soupçon, le connétable d'Eu, principal conseiller de son père. Il
jette tout à un favori, homme du midi, adroit et avide, Charles
d'Espagne, pour qui il avait «un amour désordonné[325].» Le favori se
fait connétable, et se fait encore donner un comté qui appartenait au
jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait déjà dépouillé de la
Champagne[326]. Charles, descendu d'une fille de Louis Hutin, se
croyait, comme Édouard III, dépouillé de la couronne de France. Il
assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui
fit demander pardon à genoux. Cet homme flétri sera le démon de la
France. Il est surnommé _le mauvais_. Jean tue le connétable, tue
d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean _le bon_.

                   [Note 325: C'était, dit Villani, le bruit public.]

                   [Note 326: Charles avait aussi à se plaindre de
                   l'insolence du connétable qui l'avait appelé
                   _billonneur monnoie_ (faux-monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici, le confiant, l'étourdi, le prodigue. Nul
prince en effet n'avait encore si noblement jeté l'argent du peuple.
Il allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus,
son blé en herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent,
engageant l'avenir. On eût dit qu'il prévoyait ne devoir pas rester
longtemps en France.

Sa grande ressource était l'altération des monnaies[327]. Philippe le
Bel et ses fils, Philippe de Valois, avaient usé largement de cette
forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa aussi
toute banqueroute royale ou nationale qui pût jamais venir. On croit
rêver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances que fit
ce prince en si peu d'années. C'est la loi en démence. À son
avénement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous, à la fin de
l'année onze livres. En février 1352, il était tombé à quatre livres
cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. En 1354, il
fut fixé à quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en
1355. On le remit à cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement
la monnaie, qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[328].

                   [Note 327: «Sur plusieurs de ces monnaies, le roi
                   d'Angleterre était représenté sous forme de lion ou
                   de dragon, foulé par le roi de France.» Leblanc.]

                   [Note 328: De 1351 à 1360, la livre tournois
                   changea soixante et onze fois de valeur. M. Natalis
                   de Wailly met ce régime en balance avec celui des
                   assignats. (Mémoire sur les variations de la livre
                   tournois.) _Note de 1860_. Leblanc, Traité des
                   monnaies, ibid., p. 261. Jean avait d'abord cherché
                   à tenir secrètes ces honteuses falsifications; il
                   mandait aux officiers des monnaies: «Sur le serment
                   que vous avez au Roy, tenez cette chose secrette le
                   mieux que vous pourrez... que par vous ne aucuns
                   d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne
                   sentir aucune chose; car si par vous est sçu en
                   serez punis par telle manière, que tous autres y
                   auront exemple.» (24 mars 1350)... «Si aucun
                   demande à combien les blancs sont de loy, feignez
                   qu'ils sont à six deniers.» Il leur enjoignait de
                   les frapper bien exactement aux anciens coins:
                   «Afin que les marchands ne puissent apercevoir
                   l'abaissement à peine d'estre déclarés traîtres.»
                   Philippe de Valois avait usé aussi autrefois de ces
                   précautions, mais à la longue il avait été plus
                   hardi et avait proclamé comme un droit ce qu'il
                   cachait d'abord comme une fraude. Jean ne pouvait
                   être moins hardi que son père. «Ja soit,» dit-il,
                   «ce que à nous seul, et pour le tout de nostre
                   droit royal, par tout nostre royaume appartiègne de
                   faire teles monnoyes comme il nous plaît, et de
                   leur donner cours.» Ord. III, p. 556. Et comme si
                   ce n'était pas le peuple qui en souffrait, il
                   donnait cette ressource pour un revenu privé qu'il
                   faisait servir aux dépenses publiques «desquelles
                   sans le trop grand grief du peuple dudit Royaume
                   nous ne pourrions bonnement finer, si n'estoit pas
                   le demaine et revenue du prouffit et émolument des
                   monnoyes. Préf., Ord. III.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les
bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assiégent le bon roi
et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche
avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait
à son profit leurs débiteurs par tout le royaume[329].

                   [Note 329: Les États de 1355 exigèrent qu'on
                   suspendît ces poursuites.]

La noblesse, commençant à vivre loin de ses châteaux, séjournant à
grands frais près du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne
voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour
défendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons
descendaient de bonne grâce à l'état de mercenaires[330],
paraissaient à leur rang dans les grandes _montres_ et revues royales,
et tendaient la main au payeur. Sous Philippe de Valois, le chevalier
s'était contenté de dix sous par jour. Sous Jean, il en exigea vingt,
et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dépense énorme obligea
le roi Jean d'assembler les États plus souvent qu'aucun de ses
prédécesseurs. Les nobles contribuèrent ainsi, indirectement et à leur
insu, à donner une importance toute nouvelle aux États, surtout au
tiers-état, à l'état qui payait.

                   [Note 330: En 1338, les nobles du Languedoc se
                   plaignirent de ce que les gages qu'on leur avait
                   payés pendant la guerre de Gascogne n'étaient pas
                   proportionnés à ceux qu'ils avaient reçus dans les
                   autres guerres qui avaient été faites en ce pays.
                   On était au moment de la reprise de la guerre
                   contre les Anglais. Le roi fit droit à la requête.]

Déjà, en 1343, la guerre avait forcé Philippe de Valois de demander
aux États un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,
lequel devait être perçu à chaque vente. Ce n'était pas seulement un
impôt, c'était une intolérable vexation, une guerre contre le
commerce. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et
acheteurs, mettait la main à toutes les poches, demandait (comme il
arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui
n'est autre que l'alcavala espagnol, alors récemment établi à
l'occasion des guerres des Maures, a tué l'industrie de l'Espagne.
Philippe de Valois promit en récompense de frapper de bonne monnaie,
_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi
promit aux États du nord de restreindre le droit de prise «aux
nécessités de son hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses
enfants.» Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions
opposées entre elles, retira les lettres de répit par lesquelles il
permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les
États du midi accordèrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur
fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux États son droit de joyeux avénement, se
montra facile à leurs réclamations, quelque diverses et
contradictoires qu'elles fussent[331]. Il promit aux nobles Picards de
tolérer les guerres privées, aux bourgeois normands de les interdire.
Les uns et les autres lui accordèrent six deniers par livre sur les
ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des
toiles étroites ou _couvre-chefs_, aux maîtres des métiers de Paris un
règlement qui fixait les salaires des ouvriers, élevés outre mesure
par suite de la dépopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,
consultés par eux-mêmes et non par députés, à leur assemblée du
_parloir aux bourgeois_, accordèrent la taxe des ventes. Le roi les
appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientôt sans lui.

                   [Note 331: Ord. II, p. 395, 15º et 447-8.--Ord. II,
                   p. 408, 27º.--Ord. II, p. 344.--Ord. II, p.
                   350.--Ibid., p. 422, 432, 434. «Lettres par
                   lesquelles le Roi deffend que ses gens n'emportent
                   les matelats et les coussins des maisons de Paris
                   où il ira loger.» Autre ord., 435-7.--Ord. III, p.
                   26-29.--Ord. III, p. 22 et seq. Froiss., III, c.
                   340, p. 450.]

En 1346, le roi avait promis des réformes; les États avaient cru, voté
docilement. Tout avait été fini en un jour. En 1351, les nobles
Picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont
eux-mêmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander
de l'argent. Les États du nord ou de la langue d'Oil, convoqués le 30
novembre, se montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre
l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol
indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi déclara que le nouvel
impôt s'étendrait à tous, clercs et nobles; qu'il le payerait
lui-même, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les États. Ils ne se fièrent pas
à la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir
eux-mêmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,
s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an après, à la
Saint-André.

Voter et recevoir l'impôt, c'est régner. Personne alors ne sentit
toute la portée de cette demande hardie des États, pas même
probablement Marcel, le fameux prévôt des marchands, que nous voyons à
la tête des députés des villes[332].

                   [Note 332: «Protestèrent les bonnes villes par la
                   bouche de Étienne Marcel, lors prévost des
                   marchands à Paris, que ils estoient tous prests de
                   vivre, de mourir avec le roi.» Froiss.--Lire sur
                   Étienne Marcel et la révolution de 1356-58
                   l'excellent travail de M. Perrens. MM. H. Martin et
                   J. Quicherat (Plutarque Français) avaient déjà bien
                   indiqué le caractère des événements de cette grande
                   époque sur lesquels M. Perrens a concentré la plus
                   vive lumière en les racontant et les discutant avec
                   détail (1860).]

L'Assemblée achetait cette royauté par la concession énorme de six
millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet
argent devait être levé par deux impôts, sur le sel et sur les ventes;
mauvais impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer
dans un besoin pressant, lorsque tout le midi était en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyèrent point à ces États.
Les Normands étaient encouragés par le roi de Navarre, le comte
d'Harcourt et autres, qui déclarèrent que la gabelle ne serait point
levée sur leurs terres: «Qu'il ne se trouveroit point si hardi homme
de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui
enlevât amende, qui ne la payât de son corps[333].»

                   [Note 333: Froissart.]

Les États reculèrent. Ils supprimèrent les deux impôts, et y
substituèrent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,
4 pour 100 sur les biens médiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on
avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement blessé de la résistance du roi de Navarre et de
ses amis, avait dit «qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils
fussent en vie.» Il partit d'Orléans avec quelques cavaliers,
chevaucha trente heures, et les surprit au château de Rouen, où ils
étaient à table. Le dauphin les avait invités. Il fit couper la tête à
d'Harcourt et à trois autres; le roi de Navarre fut jeté en prison et
menacé de la mort. On répandit le bruit qu'ils avaient engagé le
dauphin à s'enfuir chez l'Empereur pour faire la guerre au roi son
père.

La résistance aux impôts votés par les États, livrait le royaume à
l'Anglais. Le prince de Galles se promenait à son aise dans nos
provinces du midi. Il lui suffisait d'une petite armée, composée cette
fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en
était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, gâtaient comme des
brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le
Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[334]. La
province fut ravagée, mise à sac, comme la Normandie en 1346. Ils
ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis
leur butin à couvert, ils reprirent méthodiquement leur cruel voyage,
par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup
férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte-balles, soûlés des
fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et
coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui
s'étaient jetés dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour
les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résistance. Le prince de
Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[335].

                   [Note 334: «Sachez que ce pays de Carcassonnois et
                   de Narbonnois et de Toulousain, où les Anglois
                   furent en cette saison, étoit en devant un des gras
                   pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne
                   savoient que c'étoit de guerre, car oncques ne
                   furent guerroyés, ni avoient été en devant ainçois
                   que le prince de Galles y conversast.» Froissart,
                   III, 104.--«Ni les Anglois ne faisoient compte de
                   peines (velours) fors de vaisselle d'argent ou de
                   bons florins.» Ibid., p. 103. XIX addit. «Si fut
                   tellement pararse (brûlée) et detruite des Anglois
                   que oncques n'y demeura de ville pour héberger un
                   cheval, ni à peine savoient les héritiers, ni les
                   manants de la ville rassener (assigner) ni dire de
                   voir (vrai): «Ci sits mon héritage.--Ainsi fut-elle
                   menée.» Ibid., p. 120.]

                   [Note 335: Il dut déployer contre ces trois
                   chevaliers tout un appareil de siége «canons,
                   carreaux, bombardes et feux grégeois.» Froissart.]

Le roi Jean, qui avait commencé la campagne par prendre en Normandie
les places du roi de Navarre où il aurait pu introduire l'Anglais,
vint enfin au-devant avec une grande armée, aussi nombreuse qu'aucune
qu'ait perdue la France. Toute la campagne était couverte de ses
coureurs; les Anglais ne trouvaient plus à vivre. Du reste, les deux
ennemis ne savaient trop où ils en étaient; Jean croyait avoir les
Anglais devant, et courait après, tandis qu'il les avait derrière. Le
prince de Galles, aussi bien informé, croyait les Français derrière
lui. C'était la seconde fois, et non la dernière, que les Anglais
s'engageaient à l'aveugle dans le pays ennemi. À moins d'un miracle,
ils étaient perdus. C'en fut un que l'étourderie de Jean.

L'armée du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, était
forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers, et de
deux mille _brigands_ qu'on louait dans le midi, troupes légères. Jean
était à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l'arrière-ban,
qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de
Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec
leurs bannières déployées; magnifique coup d'oeil, mais l'armée n'en
valait pas mieux.

Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent
pour empêcher l'effusion du sang chrétien. Le prince de Galles offrait
de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de
ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il
était naturel; il eût été honteux de laisser aller ces pillards. Il
exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent
chevaliers. Les Anglais s'étaient fortifiés sur le coteau de
Maupertuis près Poitiers, colline roide, plantée de vignes, fermées de
haies et de buissons d'épines. Le haut de la pente était hérissé
d'archers anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de
les tenir là; la soif et la faim les auraient apprivoisés au bout de
deux jours. Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un étroit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de
France y employa des cavaliers. Il en fut à peu près comme à la
bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,
criblèrent les chevaux, les effarouchèrent, les jetèrent l'un sur
l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[336]. Le
trouble se répandit dans cette grande armée. Trois fils du roi se
retirèrent du champ de bataille, par l'ordre de leur père, emmenant
pour escorte un corps de huit cents lances.

                   [Note 336: «Sitôt que ces gens d'armes furent là
                   embattus, archers commencèrent à traire à exploit,
                   et à mettre main en oeuvre à deux cotés de la haye,
                   et à verser chevaux et à enfiler tout dedans de ces
                   longues sajètes barbues. Ces chevaux qui traits
                   estoient et qui les fers de ces longues sajètes
                   sentoient, se ressoignoient, et ne vouloient avant
                   aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de
                   costé, ou ils cheoient et trébuchoient dessous
                   leurs maîtres.» Froiss., c. CCCLVI, p.
                   202-206.--Les archers d'Angleterre portèrent
                   très-grand avantage à leurs gens, et trop ébahirent
                   les François, car ils traioient si omniement et si
                   épaissement, que les François ne savoient de quel
                   costé entendre qu'ils ne fussent atteints du
                   trait.» Ibid., c. CCCLVII, p. 204.--Dit messire
                   Jean Chandos au prince: «Sire, sire, chevauchez
                   avant, la journée est vostre, Dieu sera huy en
                   vostre main; adressons-nous devers vostre
                   adversaire le roi de France; car cette part gît
                   tout le sort de la besogne. Bien sçais que par
                   vaillance, il ne fuira point; si vous demeurera,
                   s'il plaît à Dieu et à saint Georges...» Ces
                   paroles évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en
                   haut: «Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais
                   huy retourner, mais toujours chevaucher avant.»
                   Adoncques, dit à sa bannière: «Chevauchez avant,
                   bannière, au nom de Dieu et de saint Georges.»
                   Ibid., c. CCCLVIII, p. 205. Je suis ici le
                   continuateur de Guillaume de Nangis de préférence à
                   Froissart. Voyez l'importante lettre du comte
                   d'Armagnac, publiée par M. Lacabane, dans son
                   excellent article _Charles V_, Dictionnaire de la
                   Conversation. Froissart n'y voit que le côté
                   chevaleresque: «Et ne montra pas semblant de fuir
                   ni de reculer quand il dit à ses hommes: «À pied! à
                   pied!» «Et fit descendre tous ceux qui à cheval
                   estoient, et il mesme ce mit à pied devant tous les
                   siens, une hache de guerre en ses mains, et fit
                   passer avant ses bannières au nom de Dieu et de
                   saint Denys.» Ibid., c. CCCLX, p. 211.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employé des cavaliers pour
forcer la montagne; avec le même bon sens, il donna ordre aux siens de
mettre pied à terre, pour combattre les Anglais qui venaient à cheval.
La résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de
ses fils. Ses confrères de l'ordre de l'Étoile furent, comme lui,
fidèles à leur voeu; il ne reculèrent pas. «Et se combattoient par
troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et
recueilloient:» Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses
portes: «Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la porte si
grand'horribleté de gens occire, navrer et abattre, que merveille
seroit à penser; se rendoient les François de si loin qu'ils pouvoient
voir un Anglois.»

Cependant le champ de bataille était encore disputé: «Le roi Jean y
faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop
bien se défendoit et combattoit.» À ses côtés, son plus jeune fils,
qui mérita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant
à chaque nouvel assaut: Père, gardez-vous à droite, gardez-vous à
gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient à
cette riche proie: «Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes
parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la
bataille du roi de France et furent les François si entortillés entre
leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un
gentilhomme.» C'était autour du roi qu'on se pressait, «pour la
convoitise de le prendre; et lui crioient ceux qui le connoissoient et
qui le plus près de lui étoient: «Rendez-vous, rendez-vous, autrement
vous êtes mort. Là avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on
appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et à la force
des bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en
bon françois où le roi s'arrêta plus que aux autres: «Sire, sire,
rendez-vous.» Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la
défense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier: «À qui
me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le
véois, je parlerois.»--«Sire, répondit messire Denys, il n'est pas ci,
mais rendez-vous à moi, je vous mènerai devant lui.»--«Qui êtes vous?»
dit le roi.--«Sire, je suis Denys de Morbecque, un chevalier d'Artois,
mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de
France demeurer, et que je y ai forfait tout le mien.»--Adoncques,
répondit le roi de France: «Et je me rends à vous.» Et lui bailla son
destre gand. Le chevalier le prit qui en eut grand'joie. Là eut
grand'presse et grand tireis entour le Roi: car chacuns s'efforçoit de
dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvoit le roi aller avant,
ni messire Philippe son maisné (jeune) fils[337].»

                   [Note 337: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur à cette fortune inouïe qui lui avait
mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter
son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non _Jean
de Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui
importait trop qu'il fût roi en effet, pour que le royaume parût pris
lui-même en son roi, et se ruinât pour le racheter. Il servit Jean à
table après la bataille. Quand il fit son entrée à Londres, il le mit
sur un grand cheval blanc (signe de suzeraineté), tandis qu'il le
suivait lui-même sur une petite haquenée noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.
Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'étaient d'hommes pour les
garder. Ils les renvoyèrent pour la plupart sur parole, leur faisant
promettre de venir payer aux fêtes de Noël les rançons énormes
auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci étaient trop bons chevaliers pour
y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pût
arriver au vaincu était d'aller prendre sa part des fêtes des
vainqueurs, d'aller chasser, jouter en Angleterre, de jouir bonnement
de l'insolente courtoisie des Anglais[338], noble guerre, sans doute,
qui n'écrasait que le vilain.

                   [Note 338:--«Si étoit le roi de France monté sur un
                   grand blanc coursier, très-bien arréé et appareillé
                   de tout point, et le prince de Galles sur une
                   petite haquenée noire de lès lui. Ainsi fut-il
                   convoyé tout le long de la cité de Londres...»
                   Froiss., c. CCCLXXV, p. 267-8.--«Un peu après fut
                   le roi de France, translaté de l'hôtel de Savoie et
                   remis au chastel de Windsor, et tous ces hostels et
                   gens. Si alloit voler, chasser, déduire et prendre
                   tous ses esbattements environ Windsor, ainsi qu'il
                   lui plaisoit.» Ibid., p. 269.]

L'effroi fut grand à Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin
en tête, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en
France, que tout était tué ou pris. Les Anglais, un instant éloignés
pour mettre en sûreté leur capture, allaient sans doute revenir. On
devait s'attendre cette fois à ce qu'ils prissent non pas Calais, mais
Paris et le royaume même.



CHAPITRE III

--SUITE--

ÉTATS GÉNÉRAUX--PARIS--JACQUERIE--PESTE


1356-1364


Il n'y avait pas à espérer grand'chose du dauphin, ni de ses frères.
Le prince était faible, pâle, chétif; il n'avait que dix-neuf ans. On
ne le connaissait que pour avoir invité les amis du roi de Navarre au
funeste dîner de Rouen, et donné à la bataille le signal du
sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-même
en défense. Le prévôt des marchands, Étienne Marcel, mit ordre à tout.
D'abord, pour prévenir les surprises de nuit, on forgea et l'on
tendit des chaînes. Puis on exhaussa les murs de parapets; on y mit
des balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais
les vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait
débordé de toutes parts. On éleva d'autres murailles qui couvraient
l'université, et qui de l'autre côté, allaient de l'Ave-Maria à la
porte Saint-Denis, et de là au Louvre. L'île même fut fortifiée. On y
fixa sur les remparts sept cent cinquante guérites. Tout cet immense
travail fut terminé en quatre ans[339].

                   [Note 339: «Sur la rive gauche, les progrès de la
                   population n'ayant guère été sensibles, il n'y eut
                   qu'à réparer les murailles et à les reculer de deux
                   ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, où les
                   Parisiens se portaient de préférence, Marcel dut
                   ordonner qu'on construisît une muraille flanquée de
                   tours. Cette muraille, partant de la porte
                   Barbette, sur le quai des Ormes, passait par
                   l'Arsenal, les rues Saint-Antoine, du Temple, Saint
                   Martin, Saint-Denis, Montmartre, des
                   Fossés-Montmartre, la place des Victoires, l'Hôtel
                   de Toulouse (la Banque actuelle), le Jardin du
                   Palais-Royal, la rue Richelieu, et arrivait à la
                   porte Saint-Honoré par la rue de ce nom, et
                   jusqu'au bord de la Seine. Sur les deux rives du
                   fleuve, des bastilles furent construites pour
                   protéger les portes, et l'on fortifia d'un fossé
                   l'île Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-là
                   l'île Notre-Dame, afin qu'elle pût, dans le besoin,
                   devenir un lieu de refuge pour les habitants de
                   Paris.

                   «Ces travaux, poussés avec une activité extrême, se
                   continuèrent durant quatre années, et coûtèrent
                   cent quatre-vingt-deux mille cinq cent vingt livres
                   parisis, qui font huit cent mille livres de notre
                   monnaie, somme énorme pour ce temps-là. Tout
                   l'honneur en revient à Étienne Marcel; à une époque
                   où Paris était si souvent menacé, personne, avant
                   lui, n'avait pensé qu'il fût nécessaire de le
                   mettre en état de défense.» Perrens, Étienne
                   Marcel, page 80 (1860).]

Je ne puis faire comprendre la révolution qui va suivre, et le rôle
que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-même un
vaisseau, une île qui nage entre la Seine et la Marne, déjà réunies,
mais non confondues[340].

                   [Note 340: À l'île Louviers, on distingue souvent
                   les deux rivières à la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerçante[341]. Au centre
de la cité, la cathédrale, le palais, l'autorité.

                   [Note 341: De ce côté, dès le temps de Charles le
                   Chauve, nous trouvons la foire du Landit, entre
                   Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cité flottant entre deux villes diverses,
qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville
unique, la plus belle qui fut jamais. Rome, Londres, n'ont rien de
tel; elles sont jetées sur un seul côté de leur fleuve[342]. La forme
de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.
L'individualité primitive est dans la Cité, à quoi sont venues se
rattacher les deux universalités de la science et du commerce, le tout
constituant la vraie capitale de la sociabilité humaine.

                   [Note 342: Elles n'ont de l'autre côté qu'un
                   faubourg.]

L'autorité, la Cité, c'était l'île. Mais sur les deux rives, deux
asiles s'ouvraient à l'indépendance. L'Université avait sa juridiction
pour les écoliers, le Temple la sienne pour les artisans[343].

                   [Note 343: Cinq siècles après la chute des
                   Templiers, l'enclos du Temple, bien réduit il est
                   vrai, protégeait encore les petits commerçants
                   contre les règlements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux écoles de
Notre-Dame, alla se réfugier à l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible
argumentateur l'y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève. Cette
guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des
écoles de la montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour créer
une ville au désert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris
méridional. La ville éristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'étendre. Elle heurtait l'immuable
muraille de Saint-Germain-des-Prés. La vieille abbaye, qui avait vu la
ville toute petite, qui l'avait d'abord aidée à grandir, en était
entourée, assiégée. Mais elle résistait. Cette ville, née de la Seine,
s'étendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses
boucheries, son cimetière des Innocents. Mais une fois bornée de ce
côté entre le Louvre[344] et le Temple, elle enfla, ne pouvant
allonger, et prit ce ventre qui va du Châtelet à la porte
Saint-Denis[345].

                   [Note 344: «Luparam prope Parisios.»
                   Philippe-Auguste en acheva la construction vers
                   1204.]

                   [Note 345: Le _parloir aux bourgeois_, siége des
                   délibérations des échevins, était situé aux
                   environs du Châtelet. Marcel acheta aux frais de la
                   municipalité, en 1357, sur la place de Grève,
                   l'hôtel au Dauphin ou la _maison aux piliers_.
                   L'Hôtel de Ville actuel ne fut commencé qu'en
                   1525.]

Les juridictions ecclésiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,
trouvèrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine
Blanche força elle-même les prisons des chanoines pour en tirer leurs
débiteurs. Le premier prévôt royal (1032), un Étienne, avait aussi
voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du
roi, la riche croix de Childebert. Ces prévôts n'étaient guère, ce
semble, dévots qu'au roi. Un autre Étienne (Étienne Boileau) obtint le
consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.
Le prévôt de Charles V fut persécuté par le clergé, comme ami des
Juifs.

L'Université était souvent en guerre avec Notre-Dame et
Saint-Germain-des-Prés. Le roi la soutenait. Il donnait presque
toujours raison aux écoliers contre les bourgeois, contre son prévôt
même. Le prévôt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait
justice. Le roi avait besoin de l'Université: il s'appuyait volontiers
sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre
lui. Philippe le Bel appela au Temple les maîtres de l'Université pour
leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe le Long,
pour appuyer sa royauté contestée, les fit assister au serment qu'il
exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des
rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe de Valois la
fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Université
contre l'évêque de Paris, est menacé par elle de condamnation[346].
Tout à l'heure, l'orgueil de l'Université sera porté au comble par le
schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,
régenter le roi.

                   [Note 346: Rayn., Annal. Eccles., ann. 1331.]

L'Université seule était un peuple. Lorsque le recteur, à la tête des
facultés, des _nations_, conduisait l'Université à la foire du Landit,
entre Saint-Denis et la Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre
parchemins de l'Université juger despotiquement les parchemins de la
banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur était
arrivé à la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession était
aux Mathurins-Saint-Jacques.

Mais le Paris du Nord était encore plus peuplé. On peut en juger par
deux grandes revues qui se firent au XIVe siècle. L'Université,
composée de prêtres, d'écoliers, d'étrangers, n'y figurait pas. Dans
la première revue (1313), ordonnée par Philippe le Bel pour faire
honneur à son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait
vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais étaient
stupéfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui
revenait de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et se rangèrent
en bataille. Il y avait plusieurs corps d'armée, un d'arbalétriers, un
de paveschiens (portant des boucliers), un autre armé de maillets, qui
à lui seul comptait vingt mille hommes.

Cette population n'était pas seulement très-nombreuse, mais
très-intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler
du contact de cette grande Université, le commerce, la banque, les
lombards, devaient y importer des idées. Le Parlement, où se portaient
les appels de toutes les justices de France, attirait à Paris un monde
de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,
l'_empire de Galilée_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer
d'attirer beaucoup de gens, à cette époque fiscale. Les bourgeois
remplissaient les plus grandes charges. Barbet, maître de la monnaie
sous Philippe le Bel, Poilvilain, trésorier du roi Jean, étaient des
bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la
bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 1306, il les avait
appelés lui-même à son jardin royal, lors de l'affaire des
Templiers[347].

                   [Note 347: Allusion à la rue de Galilée, près de
                   laquelle siégeait la cour.]

Le chef naturel de ce grand peuple était, non le prévôt royal,
magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prévôt des
marchands[348], président naturel des échevins de Paris. Dans
l'abandon où le royaume se trouvait après la bataille de Poitiers,
Paris prit l'initiative, et dans Paris le prévôt des marchands.

                   [Note 348: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont
                   le privilége exclusif remontait à 1192.]

Les états du nord de la France, assemblés le 17 octobre, un mois après
la bataille, réunirent quatre cents députés des bonnes villes, et à
leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands. Les seigneurs, la
plupart prisonniers, n'y vinrent guère que par procureurs. Il en fut
de même des évêques. Toute l'influence fut aux députés des villes, et
surtout à ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, résultat mémorable
de ces états, on sent la verve révolutionnaire et en même temps le
génie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer
qu'ainsi la netteté, l'unité des vues qui caractérisent cet acte. La
France n'eût rien fait sans Paris.

Les états, assemblés d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,
nommèrent un comité de cinquante personnes pour prendre connaissance
de la situation du royaume. Ils voulurent «encore savoir plus avant
que le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps passé, en
dixièmes, en maltôtes, en subsides, et en forges de monnoies, et en
toute autre extorsion, dont leurs gens avoient été formenés et
triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et
défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre compte[349].»

                   [Note 349: Froissart.]

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalité monstrueuse,
malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la détresse
publique, avait donné cinquante mille écus à un seul de ses
chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les
commissaires firent savoir au dauphin que, dans la séance publique,
ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de délivrer le roi
de Navarre, et de permettre que trente-six députés des états, douze de
chaque ordre, l'aidassent à gouverner le royaume.

Le dauphin, qui n'était pas roi, ne pouvait guère mettre ainsi le
royaume entre les mains des états. Il ajourna la séance, sous prétexte
de lettres qu'il aurait reçues du roi et de l'empereur. Puis il invita
les députés à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs, tandis
qu'il consulterait aussi son père[350].

                   [Note 350: En les renvoyant ainsi à leurs
                   provinces, il comptait sans doute sur les
                   dissentiments infinis qui devaient s'élever entre
                   des intérêts si divers, sur la jalousie des nobles
                   contre les villes, des villes contre Paris, dont
                   l'influence avait décidé la dernière révolution.]

Les états du Midi, assemblés à Toulouse, et si près du danger, se
montrèrent plus dociles. Ils votèrent de l'argent et des troupes. Les
états provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordèrent aussi,
mais toujours en se réservant l'administration de ce qu'ils
accordaient. Le dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir
son oncle, l'empereur Charles VI; triste dauphin, triste empereur, qui
ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son côté, la reine-mère s'en
allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu
d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage
coûteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre à la France.
Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni dauphin?
Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs
familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,
les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs
racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les
campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur
parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs
rançons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats
licenciés, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait
plus rien pour le forcer à donner encore[351]. C'était dans toute la
campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Révolution.

                   [Note 351: «Une autre compagnie roboit tout le pays
                   entre Seine et Loire, parquoi nul n'osoit aller de
                   Paris à Vendôme, à Orléans, à Montargis; ni nul
                   n'osoit y demeurer, ainsi étoient tous les gens du
                   plat pays affuis à Paris ou à Orléans.»
                   Froissart.--«Duce Normandiæ, qui regnum jure
                   hæreditario... defendere et regere tenebatur, nulla
                   remedia apponente, magna pars populi rusticani...
                   ad civitatem Parisiensem... cum uxoribus et
                   liberis... accurrere... Nec parcebatur in hoc
                   Religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et
                   moniales... sorores de Poissiaco, de Longocampo,
                   etc.» Contin. G. de Nangis, p. 116.]

Les états étant de nouveau réunis le 5 février 1357, Marcel et Robert
le Coq, évêque de Laon, leur présentèrent le cahier des doléances, et
obtinrent que chaque député le communiquerait à sa province. Cette
communication, très-rapide pour ce temps-là et surtout en cette
saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reçut les doléances.
Elles lui furent présentées par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,
qui avait été successivement conseiller de Philippe de Valois,
président du Parlement, et qui, s'étant fait évêque-duc de Laon, avait
acquis l'indépendance des grands dignitaires de l'Église. Le Coq, tout
à la fois homme du roi, homme des communes, allait des uns aux autres,
et conseillait les deux partis. On le comparait à la _besaguë_ du
charpentier (bis-acuta), _qui taille des deux bouts_[352]. Après qu'il
eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un avocat de Bâville
pour les communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, déclarèrent
qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.

                   [Note 352: M. Perrens s'est attaché à réfuter les
                   calomnies qui ont obscurci ce caractère, p. 85 à
                   88, Étienne Marcel (1860). Voir aussi sur Le Coq,
                   la judicieuse appréciation qu'en fait M. Henri
                   Martin, t. V, p. 159 (1858).]

Cette remontrance des états[353] était tout à la fois une harangue
et un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de
l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il
devait éloigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,
simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les
états n'exprimassent la pensée du royaume, puisque les députés étaient
près de huit cents et qu'ils avaient consulté leurs provinces. Quant à
ce qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire tuer ses
conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un mensonge, une
calomnie.

                   [Note 353: Un document publié par M. Douet d'Arcq
                   en donne la liste, lorsqu'une nouvelle victoire de
                   la bourgeoisie modifie la composition de ce
                   conseil. Le clergé obtint d'y être représenté par
                   onze prélats, les nobles par six des leurs, le
                   tiers par dix-sept bourgeois. Bibliothèque de
                   l'École des Chartes, t. II, p. 360 et suiv. V.
                   Perrens, p. 60, Étienne Marcel (1860).

                   «Sans figure de jugement.» Commission des trois
                   élus des États pour les diocèses de Clermont et de
                   Saint-Flour. 3 mars 1356 (1359). Ordonn. IV, 181.

                   «Lesquels jureront aux saints évangiles de Dieu,
                   qu'ils ne donneront ni distribueront ledit argent à
                   notre seigneur le Roy, ni à nous, ni à d'autres, si
                   ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos
                   officiers vouloit le prendre, nous voulons que
                   lesdits receveurs puissent leur résister, et s'ils
                   ne sont pas assez forts qu'ils appellent leurs
                   voisins des bonnes villes (art. 2). Le duc de
                   Bourgogne, le comte de Flandre et autres nobles ou
                   députés des villes, qui ne sont pas venus aux
                   États, sont requis d'y venir à la Quasimodo, avec
                   intimation que s'ils ne viennent, ils seront tenus
                   à ce qu'auront ordonné ceux qui y viendront (art.
                   5).» Ordon., III, 126-7.

                   «Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et
                   du dauphin, leurs maîtres d'hôtel pourront, hors
                   des villes, faire prendre par les gens de la
                   justice du lieu, des tables, des coussins, de la
                   paille et des voitures, le tout en payant, et
                   seulement pour un jour.» Ibidem.

                   Défense aux conseillers et officiers de faire
                   marchandise. «Les denrées sont aucunes foiz par
                   leurs mauvaistiez grandement enchéries; et qui pis
                   est, pour leur gautesse, il est peu de personnes
                   qui osent mettre aux denrées que eulz ou leurs
                   facteurs pour eux bent avoir ou acheter...» Art.
                   31. Ibidem.

                   Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la
                   Remontrance déjà citée. On y dit aussi «que ceux
                   qui vouloient gouverner n'étant que deux ou trois,
                   les choses souffroient de longs délais; que ceux
                   qui poursuivoient la court, chevaliers, écuyers et
                   bourgeois, étoient si dommagés par ces délais,
                   qu'ils vendoient leurs chevaux, et partoient sans
                   réponse, mal contens, etc.» _Ms. de la Bibl.
                   royale, fonds Dupuys_, nº 646, _et Brienne_, nº
                   276.]

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assemblées il gouvernât avec
l'assistance de trente-six élus des états, douze de chaque ordre.
D'autres élus devaient être envoyés dans les provinces avec des
pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès,
emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier les agents
royaux, assembler des états provinciaux, etc.

Les états accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais
ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit levée ni
employée par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et
solvables, ordonnés par les trois états_[354]. Une nouvelle monnaie
devait être faite, mais conforme _à l'instruction et aux patrons qui
sont entre les mains du prévôt des marchands de Paris_. Nul changement
dans les monnaies sans le consentement des états.

                   [Note 354: L'aide n'est accordée que pour un an.
                   Les états, convoqués ou non, s'assembleront à la
                   Quasimodo.]

Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban sans leur autorisation.

Tout homme en France sera obligé de s'armer.

Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prétexte. Ils
suspendront toute guerre privée: «Que si aucun fait le contraire, la
justice du lieu, ou s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,
prennent tels guerriers_... et les contraignent sans délai par retenue
de corps et exploitement de leurs biens, à faire paix et à cesser de
guerroyer.» Voilà les nobles soumis à la surveillance des communes.

Le droit de prise cesse. On pourra résister aux procureurs, et
_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.

Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, en remontant jusqu'à
Philippe le Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui
toute dépense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer à tous ses
officiers de ne lui rien demander qu'en présence du grand conseil.

Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera
réduit.--Les prévôtés, vicomtés, ne seront plus données à ferme.--Les
prévôts, etc., ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés.

Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,
«mais il sera fait pleine justice.»

Quoique l'un des principaux rédacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit
un avocat, un président du Parlement, les magistrats y sont traités
sévèrement. On leur défend de faire le commerce; on leur interdit les
coalitions, les empiétements sur leurs juridictions respectives. On
leur reproche leur paresse. On réduit leurs salaires en certains cas.
Les réformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et
hostile. Il est évident que le Parlement se refusait à soutenir les
états et la commune.

Les présidents, ou autres membres du Parlement, commis aux enquêtes,
ne prendront que quarante sols par jour. «Plusieurs ont accoustumé de
prendre salaire trop excessif, et d'aller à quatre ou cinq chevaux,
quoique s'ils alloient à leurs dépens, il leur suffiroit bien d'aller
à deux chevaux ou à trois.»

Le grand conseil, le Parlement, la chambre des Comptes, sont accusés
de négligence. _Des arrêts qui devroient avoir été rendus, il y a
vingt ans, sont encore à rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs
dîners sont longs, leurs après-dîners _peu profitables_. Les gens de
la chambre des Comptes «jureront aux saints évangiles de Dieu, que
bien et loyalement ils délivreront la bonne gent et par ordre, _sans
eux faire muser_.» Le grand conseil, le Parlement, la chambre des
Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du grand
conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de la
journée.--Ces membres, malgré leur haute position, sont, comme on
voit, traités sans façon par les bourgeois législateurs.

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut obligé de signer,
était bien plus qu'une réforme. Elle changeait d'un coup le
gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des états,
substituait la république à la monarchie. Elle donnait le gouvernement
au peuple. Constituer un nouveau gouvernement au milieu d'une telle
guerre, c'était une opération singulièrement périlleuse, comme celle
d'une armée qui renverserait son ordre de bataille en présence de
l'ennemi. Il y avait à craindre que la France ne pérît dans ce
revirement.

L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté ne vivait guère que
d'abus[355].

                   [Note 355: Ceci n'excuse point la royauté, mais
                   l'incrimine au contraire de n'avoir voulu que les
                   perpétuer (1860).--M. Perrens dit très-bien, page
                   11: «Il n'est point vrai de dire que, pour faire
                   contrepoids à la noblesse, le pouvoir royal fit
                   alliance avec les classes populaires: il se servait
                   tantôt de l'une, tantôt des autres, et, à la faveur
                   de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin
                   ses empiétements et ses progrès. Si la nation s'est
                   affranchie à la longue, ce n'est point par son
                   concours, mais malgré les obstacles qu'il mettait
                   sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus
                   souvent, qu'une longue suite de conjurations qu'ils
                   croyaient légitimes, puisqu'ils se regardaient
                   comme investis d'un droit supérieur pour commander
                   aux autres hommes. Que fût-il arrivé si les
                   successeurs de Hugues Capet, si les Valois et les
                   Bourbons, eussent fait le personnage populaire
                   qu'on a cru voir dans leur histoire? Selon toute
                   apparence, la Révolution française en eût été
                   avancée de quelques siècles, et elle n'eût coûté ni
                   tant de sang ni tant de ruines.»]

Dans la réalité, la France existait-elle comme personne politique?
pouvait-on lui supposer une volonté commune? Ce qu'on peut affirmer,
c'est que l'autorité lui apparaissait tout entière dans la royauté.
Elle ne souhaitait que des réformes partielles. L'ordonnance approuvée
des états n'était, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une
commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du
royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre
les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,
poussaient leur maître à la résistance. Au mois de mars, il avait
signé l'ordonnance présentée aux états; le 6 avril, il défendit de
payer l'aide que les états avaient votée. Le 8, sur les
représentations du prévôt des marchands, il révoqua la défense. Le
jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une
aujourd'hui, demain l'autre, et peut-être de bonne foi. Il y avait
grandement à douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,
personne ne payait. Le dauphin restait désarmé, les états aussi. Il
n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni états.

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant
conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrène y était, les
vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,
navarrais. Toute cette pourriture isolait, détachait l'un de l'autre
les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait
plus d'états vraiment généraux, rien de général, plus de
communication, de route pour s'y rendre. Les routes étaient des
coupe-gorges. La campagne un champ de bataille; la guerre partout à la
fois, sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi.

Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[356].
Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays
qui l'environne? Paris, ne sachant à qui s'en prendre de sa détresse,
accusait les états. Le dauphin enhardi déclara qu'il voulait
gouverner, qu'il se passerait désormais de tuteur. Les commissaires
des états se séparèrent. Mais il n'en fut que plus embarrassé. Il
essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent
ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il
n'y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé par les
brigands. Il revint se blottir à Paris et se remettre aux mains des
états. Il les convoqua pour le 7 novembre.

                   [Note 356: «Étienne Marcel donnait tous ses soins à
                   l'organisation des milices bourgeoises, qui
                   existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de
                   discipline. Il donna à chaque quartier un chef
                   militaire qui, sous le nom de quartenier,
                   commandait aux cinquantainiers, lesquels
                   commandaient à cinquante hommes, et aux dizainiers
                   qui en commandaient dix. Ainsi, les ordres du
                   prévôt des marchands, communiqués directement aux
                   quarteniers, l'étaient par ceux-ci aux
                   cinquantainiers et par les cinquantainiers aux
                   dizainiers, qui pouvaient, en peu de temps, réunir
                   leurs hommes et se tenir prêts à tout événement. La
                   charge de quartenier avait pris par là une grande
                   importance; Marcel la releva encore en la rendant
                   élective...»

                   Marcel entrait en même temps dans les moindres
                   détails de l'administration municipale. Il enjoint
                   aux Parisiens, par une ordonnance, «de maintenir la
                   propreté dans les rues, chacun devant sa maison, et
                   de ne point laisser leurs pourceaux en liberté,
                   s'ils ne les voulaient voir tuer par les sergents.»

                   Ces règlements de police étaient d'autant plus
                   nécessaires qu'à cette époque la population de
                   Paris s'était accrue d'un grand nombre d'habitants
                   des campagnes, qui venaient y chercher un abri. V.
                   p. 315.

                   Marcel ne ferma jamais les portes à ces malheureux,
                   et préserva Paris jusqu'au dernier moment de la
                   famine et de la peste. (Perrens, Étienne Marcel, p.
                   139, 1860.)]

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de
Pecquigny, enleva par un coup de main Charles le Mauvais du fort où il
était enfermé. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule
menaçante de nobles, avait besoin d'une épée contre ces gens d'épée,
d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus
hardies tentatives de liberté, aimaient à suivre un prince. Il
semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se
conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de réparer cette
grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours
facile aux émotions généreuses, accueillit le prisonnier avec des
larmes de joie. Le retour de ce méchant homme, mais si malheureux,
leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par les communes
d'Amiens, reçu à Saint-Denis par la foule des bourgeois qui étaient
allés au-devant[357], il vint à Paris, mais d'abord seulement hors des
murs, à Saint-Germain-des-Prés. Le surlendemain il _prêcha_ le peuple
de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou
tribune, d'où les juges présidaient aux combats judiciaires qui se
faisaient au Pré-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de
là que parla le roi de Navarre. Le dauphin, à qui il avait demandé
l'entrée de la ville et qui n'avait pas osé refuser, était venu
l'entendre, peut-être dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la
harangue n'en fut que plus hardie. Il commença en latin, et continua
en langue vulgaire[358]. Il parla à merveille. Il était, disent les
contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.

                   [Note 357: «Et mesmement le duc de Normandie le
                   festa grandement. Mais faire le convenoit, car le
                   prévost des marchands et ceux de son accord le
                   ennortèrent à ce faire.» Froissart, III. p. 290.]

                   [Note 358: «In latino valde pulchro.» Contin. G. de
                   Nangis.]

Le texte du discours, tiré, selon l'usage du temps, de la sainte
Écriture, prêtait aux développements pathétiques: _Justus Dominus et
dilexit justitias; vidit æquitatem vultus ejus_. Le roi de Navarre,
s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-même, le
prenait à témoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien
tort de se défier de lui; n'était-il pas Français de père et de mère?
n'était-il pas plus près de la couronne que le roi d'Angleterre qui la
réclamait? il voudrait vivre et mourir en défendant le royaume de
France... Le discours fut si long, qu'_on avait soupé dans Paris quand
il cessa_[359]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas à se
_desheurer_[360], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce
fut à qui lui donnerait de l'argent.

                   [Note 359: Chroniques de Saint-Denis.]

                   [Note 360: Comme dit le cardinal de Retz.]

De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs avec la même
faconde[361]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui
avaient été mis à mort au terrible dîner de Rouen[362], et les suivit
à la cathédrale au son des cloches et à la lueur des cierges. C'était
le jour des Saints-Innocents (28 décembre); il parla sur ce texte:
«Des Innocents et des justes s'étaient attachés à moi, parce que je
tenais pour vous, ô Seigneur!»

                   [Note 361: «Miserias suas exposuit... eleganter.»
                   Cont. G. de Nangis.]

                   [Note 362: «Le corps du comte d'Harcourt avait déjà
                   été enlevé depuis longtemps. Les trois autres corps
                   furent ensevelis par trois rendus (frères convers)
                   de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut
                   ensuite mis dans un coffre, et il y eut un
                   quatrième coffre vide en représentation du comte
                   d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char
                   à dames.» Secousse, p. 165.--«Campanis pulsatis...
                   sermone per ipsum regem prius facto, ubi assumpsit
                   thema istud: Innocentes et recti adhæserunt mihi
                   (Ps. XXIV, 21).» Cont. G. de Nangis.]

Le dauphin _prêchait_ aussi à Paris. Il haranguait aux halles, Marcel
à Saint-Jacques[363]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple
n'aimait pas la mine chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu'il
pouvait être, c'était un froid harangueur, à côté du roi de Navarre.

                   [Note 363: Le dauphin voulait, disait-il, vivre et
                   mourir avec eux; les gendarmes qu'il réunissait
                   étaient pour défendre le royaume contre les ennemis
                   qui le ravageaient impunément par la faute de ceux
                   qui s'étaient emparés du gouvernement; il aurait
                   déjà chassé ces ennemis s'il avait eu
                   l'administration de la finance, mais il n'avait pas
                   touché un denier ni une maille de tout l'argent
                   levé par les états.--Marcel, averti de l'effet
                   produit par ce discours, fit à son tour assembler
                   le peuple à Saint-Jacques de l'Hôpital. Le duc y
                   vint, mais ne put se faire entendre. Consac,
                   partisan du prévôt, parla contre _les officiers_;
                   il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que
                   les bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean
                   de Saint-Onde, un des généraux des aides, déclara
                   qu'une partie de l'argent avait été mal employée,
                   et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient
                   reçu, par ordre du duc de Normandie, 40,000 ou
                   50,000 moutons d'or. «Si comme les rooles le
                   notoient.» Secousse, Hist. de Charles le Mauvais,
                   170.]

L'engouement de Paris pour celui-ci était étrange[364]. Que demandait
ce prince si populaire? Qu'on affaiblît encore le royaume, qu'on mît
en ses mains des provinces entières, les provinces les plus vitales de
la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la
frontière anglaise, le Limousin, une foule de places et de
forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures
provinces, c'eût été perdre d'un trait de plume autant qu'on avait
perdu par la bataille de Poitiers.

                   [Note 364: «Omnibus amabilis et dilectus,» dit le
                   second continuateur de Guillaume de Nangis.]

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre était
satisfait, il allait les délivrer des bandes de brigands qui
affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils
n'étaient ni au roi de Navarre, ni à personne. Il eût voulu rappeler
tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.

Cependant les bourgeois, le prévôt, l'Université, entouraient,
assiégeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice à ce pauvre
roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Université, lui
déclara qu'il était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait
toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur
le reste, la ville et l'Université aviseraient. Un moine de
Saint-Denis vint après le Jacobin: «Vous n'avez pas tout dit, maître,
s'écria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de
Navarre ne se tient à ce qui est décidé, nous nous déclarons contre
lui.»

Il n'y avait pas à dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis
il faisait répondre par les commandants et capitaines qu'ayant reçu
leurs places du roi ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du
dauphin.

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se
procurer quelque argent que par de nouvelles altérations de monnaies
(22, 23 janvier, 7 février). Les états, réunis le 11 février, lui
firent prendre le titre de régent du royaume, sans doute afin
d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-être aussi
la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,
mais composée en majorité de nobles et d'ecclésiastiques,
voulait-elle rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.

Un événement tragique avait porté au comble le mauvais vouloir de
ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nommé Perrin Marc, ayant
vendu, pour le compte de son maître, deux chevaux au dauphin et
n'étant pas payé, arrêta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,
trésorier des finances. Le trésorier refusait de payer, sans doute
sous prétexte du droit de prise. Une dispute s'éleva, Perrin tua
Baillet et se jeta à quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les
gens du dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, Jean de
Châlons et Guillaume Staise, prévôt de Paris, s'y rendirent, forcèrent
l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet, lui coupèrent les poings et le
firent pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette violation des
immunités ecclésiastiques, il obtint le corps de Perrin et l'enterra
honnêtement à Saint-Merry. Marcel assista au service tandis que le
dauphin suivait l'enterrement de Baillet.

Une collision était imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois
par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et
rouges, aux couleurs de la ville[365]. Il écrivit aux bonnes villes
pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y
manquèrent pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire autant.

                   [Note 365: «Dans la première semaine de janvier,
                   ceux de Paris ordonnèrent que ils auroient tous
                   chapperons my partis de drap rouge et pers.» _Ms._
                   «Outre ces chaperons, les partisans du prévôt
                   portèrent encore des fermeilles d'argent mi-partiz
                   d'esmail vermeil et asuré, au dessous avoit escript
                   _à bonne fin_, en signe d'alience de vivre et morir
                   avec ledit prévôt contre toutes personnes.» Lettres
                   d'abolition du 10 août 1358. Secousse, ibid., p.
                   163.]

Cependant la désolation des campagnes amenait, entassait dans Paris
tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les
bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'Île-de-France,
et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,
ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[366]. Le 22
février, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altérer encore
les monnaies.

                   [Note 366: «Admirantibus de hoc et dolentibus
                   præposito mercatorum et civibus, quod per regentem
                   et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,
                   ipsum pluries adierunt oxorantes... Qui optime eis
                   facere promittebat, sed... Quinimo magis gaudere de
                   malis insurgentibus in populis et afflictionibus,
                   et tunc et postea Nobiles videbantur.» Cont. G. de
                   Nangis, p. 116.]

Le lendemain, le prévôt des marchands assembla en armes à Saint-Éloi
tous les corps de métiers. À neuf heures, cette foule armée reconnut
dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, maître
Regnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, près Saint-Landry. Ils
se mirent à courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un pâtissier,
et y fut frappé à mort; il n'eut pas le temps de pousser un cri.
Cependant le prévôt, suivi d'une foule de bonnets rouges et bleus,
entra dans l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa chambre, et lui dit
aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que ce
royaume devant après tout lui revenir, c'était à lui à le garder des
compagnies qui gâtaient tout le pays. Le dauphin, qui était entre ses
conseillers ordinaires les maréchaux de Champagne et de Normandie,
répondit avec plus de hardiesse que de coutume: «Je le ferais
volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est à celui qui a les
droits et profits à avoir aussi la garde du royaume[367].» Il y eut
encore quelques paroles aigres, et le prévôt éclata: «Monseigneur,
dit-il au dauphin, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir;
il faut qu'il en soit ainsi.» Puis, se tournant vers les hommes aux
capuces rouges, il leur dit: «Faites-vite ce pourquoi vous êtes
venu[368].» À l'instant, ils se jetèrent sur le maréchal de Champagne
et le tuèrent près du lit du dauphin. Le maréchal de Normandie s'était
retiré dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le tuèrent aussi. Le
dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.
Tous ses officiers avaient fui. «Sauvez-moi la vie,» dit-il au prévôt.
Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,
le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journée, Marcel
porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait à la
Grève. Il le harangua d'une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués
étaient des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.
Plusieurs crièrent qu'ils l'avouaient de tout, et se dévouaient à lui
à la vie et à la mort.

                   [Note 367: Froissart.]

                   [Note 368: «Eia breviter facite hoc propter quod
                   huc venistis.» Cont. G. de Nangis.]

Marcel retourna au palais avec une foule de gens armés qu'il laissa
dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de
douleur. «Ne vous affligez pas, monseigneur, lui dit le prévôt. Ce qui
s'est fait, s'est fait pour éviter le plus grand péril, _et de la
volonté du peuple_[369]. Et il le priait de tout approuver.

                   [Note 369: Chronique de Saint-Denis.]

Il fallait que le dauphin approuvât, ne pouvant mieux. Il lui fallut
encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre jours
après. Marcel et Le Coq les avaient réconciliés, bon gré mal gré, et
les faisaient dîner ensemble tous les jours.

Ce retour du roi de Navarre, quatre jours après le meurtre des
conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de
cette tragédie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre
par la mort de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage, qui
le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout était fini entre
Marcel et le dauphin. Ce crime avait été probablement imposé au prévôt
par Charles le Mauvais, qui n'était pas neuf aux assassinats[370].»
Marcel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désormais à voir
ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage à l'aider ou à le
vendre.

                   [Note 370: M. Perrens objecte que le roi de Navarre
                   n'était pas à Paris, «il ne savait qu'à moitié ce
                   qui s'y passait, au lieu que Marcel et les autres
                   chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les
                   deux maréchaux à l'oeuvre, et leur opposition
                   constante à l'autorité des États, avaient de plus
                   pressantes raisons de se venger.» Perrens, Étienne
                   Marcel, page 188, note, 1860.--Ce qui est certain,
                   c'est que la mort des maréchaux fut résolue dans
                   l'assemblée des métiers à Saint-Éloi, et qu'on ne
                   voulut point surseoir à l'exécution.--«Quod utinam
                   nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit
                   istud prout iste præpositus _cum suis me et multis
                   audientibus_ confessus est.» Cont. G. de Nangis, p.
                   116.]

Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre, et il perdit les états.
C'est-à-dire que la légalité, violée par un crime, le délaissa pour
toujours. Ce qui restait des députés de la noblesse quitta Paris, sans
attendre la clôture. Plusieurs même des commissaires des états,
chargés du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent
plus gouverner, et laissèrent Marcel. Lui, sans se décourager, il les
remplaça par des bourgeois de Paris[371]. Paris se chargeait de
gouverner la France. Mais la France ne voulut pas[372].

                   [Note 371: «Or vous dis que les nobles du royaume
                   de France, et les prélats de la sainte Église se
                   commencèrent à tanner de l'emprise et ordonnance
                   des trois états. Si en laissoient le prévost des
                   marchands convenir et aucuns des bourgeois de
                   Paris.» Froissart, III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
                   Conf. Matt. Villani, l. VIII, ch. XXXVIII, 492.]

                   [Note 372: «Rien ne peut donner l'idée de l'esprit
                   d'opposition qui régnait dans les provinces: les
                   habitants relevaient avec aigreur des détails sans
                   importance, par exemple, le traitement que
                   recevaient les députés chargés de lever le
                   subside... On accusait Marcel et les siens de ne se
                   servir de leur pouvoir que pour piller le royaume
                   et amasser des richesses immenses.» Perrens,
                   Étienne Marcel, p. 141. 1860.]

La Picardie, qui avait si vivement pris parti en délivrant le roi de
Navarre, fut la première à refuser d'envoyer de l'argent à Paris. Les
états de Champagne s'assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort
pour empêcher le dauphin d'y aller. Dès lors, il devait périr tôt ou
tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise, pour ressaisir
tout. Le dauphin alla à ces états, accompagné des gens de Marcel; et
d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. Mais
les nobles de Champagne ne manquèrent pas de parler. Le comte de
Braîne lui demanda si les maréchaux de Champagne et de Normandie
avaient mérité la mort. Le dauphin répondit qu'ils l'avaient toujours
et bien loyalement servi. Même scène à Compiègne, aux états de
Vermandois[373]. Le dauphin, tout à fait rassuré, prit sur lui de
transférer à Compiègne les états de la Langue d'oil, qui étaient
convoqués pour le 1er mai à Paris. Peu de monde y vint. C'était
toutefois une représentation telle quelle du royaume contre Paris.

                   [Note 373: «Ut illos principales occidi faceret,
                   vel si non posset... expugnaret viriliter civitatem
                   et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
                   impedimentum suorum victualium_ molestaret.»
                   Contin. G. de Nangis, p. 117.]

Les états rendirent hommage aux réformes de la grande ordonnance, en
les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votèrent devait être
perçue par des députés des états. Cette affectation de popularité
effraya Marcel. Il engagea l'Université à implorer pour la ville la
clémence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le
prince insistait pour qu'on lui livrât dix ou douze des plus
coupables. Il se rabattit même à cinq ou six, assurant qu'il ne les
ferait pas mourir...

Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans
épargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[374]. Il
s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des
_brigands_[375].

                   [Note 374: En continuant ces travaux, on retrouva
                   la fondation de tours qu'on regarda comme des
                   constructions des Sarrasins. Là, selon les
                   anciennes chroniques, avait existé autrefois un
                   camp appelé Altum-Folium (rue _Hautefeuille_, rue
                   _Pierre-Sarrasin_).]

                   [Note 375: Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour
                   Avignon, portant à Pierre Maloisel 2,000 florins
                   d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui l'avait
                   chargé de lever des _brigands_, et pour y acheter
                   des armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit
                   Froissart, un grand nombre de gens d'armes et
                   soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
                   compagnons. Secousse, p. 224-5. V. aussi Perrens,
                   Étienne Marcel, p. 229. 1860: «Il envoyait de
                   toutes parts pour enrôler des hommes aguerris et
                   pour acheter des armes. Mais presque partout il
                   était victime des malversations de ses agents et de
                   la mauvaise foi des mercenaires... Marcel y vit,
                   non sans raison, combien il lui serait difficile de
                   se faire une armée, et par suite, de quelle
                   importance il était de gagner définitivement le roi
                   de Navarre, qui en avait une.»]

La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,
lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances
du paysan avaient passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme
une bête tombée sous la charge; la bête se releva enragée, et elle
mordit.

Nous l'avons déjà dit. Dans cette guerre chevaleresque que se
faisaient à armes courtoises[376] les nobles de France et
d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux
de la guerre; c'était le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était
épuisé pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces
belles armes, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se
firent prendre à Crécy et à Poitiers. Après, qui paya la rançon? ce
fut encore le paysan.

                   [Note 376: «Les chevaliers et les écuyers
                   rançonnoient-ils assez courtoisement, à mise
                   d'argent, ou à coursiers ou à roncins; ou d'un
                   pauvre gentilhomme qui n'avoit de quoi rien payer,
                   le prenoient bien le service un quartier d'an, ou
                   deux ou trois,» Froissart, III, 333.]

Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur leurs terres,
ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans
marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas
long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, charrue,
charrette, et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.
Nulle réserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,
que restait-il sur quoi le seigneur eût recours? le corps, la peau du
pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque chose.
Apparemment, le rustre avait quelque cachette où il enfouissait. Pour
le lui faire dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les
pieds. On n'y plaignait ni le fer ni le feu.

Il n'y a plus guère de châteaux; les édits de Richelieu, la
Révolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous
cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au
fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur
nos têtes l'oblique et louche fenêtre qui nous regarde passer, le
coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux
qui, tant de siècles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est
même pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.
Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs
oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu'il n'a plus.

Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. Ce fut le
caractère atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils
rançonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en détail. Il se
forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de
Navarrais. Le Gallois Griffith désolait tout le pays entre Seine et
Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul saccagea
Montargis, Étampes, Arpajon, Montlhéry, plus de quinze villes ou gros
bourgs[377]. Ailleurs, c'étaient l'Anglais Audley, les Allemands
Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on
appelait l'archiprêtre, parce qu'en effet, quoique séculier, il
possédait un archiprêtré, laissa les provinces déjà pillées, traversa
toute la France jusqu'en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin
pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reçut
comme un fils de France[378], le fit dîner avec lui, et lui donna
quarante mille écus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant
d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'où il alla en
Bourgogne pour en faire autant.

                   [Note 377: Froissart.]

                   [Note 378: Froissart.]

Ces chefs de bande n'étaient pas, comme on pourrait croire, des gens
de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.
Le frère du roi de Navarre pillait comme les autres[379]. Dans les
sauf-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient les
villes, ils exceptaient nommément les choses propres aux nobles, les
parures militaires: «Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fers de
glaive[380].»

                   [Note 379: Philippe le Hardi, duc de Bourgogne,
                   l'appelait son compère. Froissart l'appelle
                   Monseigneur.]

                   [Note 380: Froissart.]

Les chevaliers du XIVe siècle avaient une autre mission que ceux des
romans, c'était d'écraser le faible. Le sire d'Aubrécicourt volait et
tuait au hasard _pour bien mériter de sa dame_, Isabelle de Juliers,
nièce de la reine d'Angleterre: «Car il était jeune et amoureux
durement.» Il se faisait fort de devenir au moins comte de
Champagne[381]. La dissolution de la monarchie donnait à ces pillards
des espérances folles. C'était à qui entrerait par ruse ou par force
dans quelque château mal gardé. Les capitaines des places se croyaient
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,
échangeaient leurs places, leurs garnisons.

                   [Note 381: Froissart.]

Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'années d'obéissance
sous les rois, faisait la joie des nobles. C'était comme une échappée
d'écoliers, qui ne ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur
historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il
s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes: «Et
toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[382]» Il ne lui arrive
nulle part de douter de leur loyauté. À peine doute-t-il de leur
salut[383].

                   [Note 382: «Et toujours gagnoient pauvres brigands
                   à piller villes et châteaux... ils épioient une
                   bonne ville ou châtel, une journée ou deux loin, et
                   puis s'assembloient et entroient en cette ville
                   droit sur le point du jour, et boutoient le feu en
                   une maison ou deux; et ceux de la ville cuidoient
                   que ce fussent mille armures de fer;... si
                   s'enfuyoient.. et ces brigands brisoient maisons,
                   coffres et écrins.. Et gagnèrent ainsi plusieurs
                   châteaux et les revendirent. Entre les autres, eut
                   un brigand qui épia le fort châtel de Combourne en
                   Limosin, avec trente de ses compagnons et
                   l'échellèrent, et gagnèrent le seigneur dedans, et
                   le mirent en prison en son châtel même, et le
                   tinrent si longtemps, qu'il se rançonna atout
                   vingt-quatre mille écus, et encore détint ledit
                   brigand le châtel. Et par ses prouesses le roi de
                   France le voulut avoir de lez lui, et acheta son
                   châtel vingt mille écus et fut huissier d'armes du
                   roi de France. Et étoit appelé ce brigand Bacon.»]

                   [Note 383: «Le coursier de Croquard trébucha et
                   rompit à son maître le col. Je ne sais que son
                   avoir devint ni qui eut l'âme, mais je sais que
                   Croquard fina ainsi.» Froissart.]

L'effroi était tel à Paris, que les bourgeois avaient offert à
Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la
ville[384]. On n'osait plus sonner dans les églises, si ce n'est à
l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur
les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur
n'était-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne
dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans
les îles, ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En
Picardie, les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le
long de la Somme, de Péronne à l'embouchure, on comptait encore au
dernier siècle trente de ces souterrains[385]. C'est là qu'on pouvait
avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de
longues allées voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de
vingt ou trente chambres, avec puits au centre, pour avoir à la fois
de l'air et de l'eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les
bestiaux. Le soin et la solidité qu'on remarque dans ces constructions
indiquent assez que c'était une des demeures ordinaires de la triste
population de ces temps. Les familles s'y entassaient à l'approche de
l'ennemi. Les femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des
mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher voir si
les gens de guerre s'éloignaient de la campagne.

                   [Note 384: Chroniques de Saint-Denis.]

                   [Note 385: Ces souterrains paraissent avoir été
                   creusés dès l'époque des invasions normandes. Ils
                   furent probablement agrandis d'âge en âge. Une
                   partie du territoire de Santerre, qui à elle seule
                   possédait trois de ces souterrains, était appelée
                   Territorium sanctæ liberationis. Mém. de l'abbé
                   Leboeuf, dans les Mém. de l'Acad. des inscr.,
                   XXVII, 179.]

Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres
gens pussent semer ou récolter. Ils avaient beau se réfugier sous la
terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis
surtout, il n'y avait plus de ressources[386]. Tout était gâté,
détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan,
enragé de faim et de misère, força les châteaux, égorgea les nobles.

                   [Note 386: «Dont un si cher temps vint en France,
                   que on vendoit un tonnelet de harengs trente écus,
                   et toutes autres choses à l'avenant, et mouroient
                   les petites gens de faim, dont c'étoit grand'pitié;
                   et dura cette dureté et ce cher temps plus de
                   quatre ans.» Froissart.--Les ecclésiastiques
                   eux-mêmes souffrirent beaucoup: «Multi abbates et
                   monachi depauperati et etiam abbatissæ varia et
                   aliena loca per Parisios et alibi, divitiis
                   diminutis, quærere cogebantur. Tunc enim qui olim
                   cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant
                   incedere, nunc peditando unico famulo et monacho
                   cum victu sobrio poterant contentari.» Contin. G.
                   de Nangis, II, 122.--La misère et les insultes des
                   gens de guerre inspirèrent souvent aux
                   ecclésiastiques un courage extraordinaire. Nous
                   voyons dans une occasion le chanoine de Robesart
                   abattre trois Navarrais de son premier coup de
                   lance. Ensuite il fit merveille de sa hache.
                   L'évêque de Noyon faisait aussi une rude guerre à
                   ces brigands. Froissart, II, 353. Secousse, I,
                   340-1.]

Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire à une telle audace. Ils avaient
ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et
dociles, quand on les traînait à la guerre! On appelait par dérision
le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans, nos
conscrits[387]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient
si gauchement les armes? C'était un dicton entre les nobles: «Oignez
vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[388].»

                   [Note 387: Contin. G. de Nangis. Les autres
                   étymologies sont ridicules. Voyez Baluze, Pap.
                   Aven., I, 333, etc.]

                   [Note 388: «Quand on était dans les bons jours, que
                   l'on ne voulait pas tuer ou qu'on ne le voulait que
                   par hasard et par accident, il y avait une facétie
                   qui se reproduisait souvent et qui était devenue
                   traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche
                   où l'on pétrit le pain, et, jetant la femme dessus
                   comme sur un lit, on la violait. S'il y avait là
                   quelque enfant dont les cris importunaient, au
                   moyen d'un lien très-court on attachait à cet
                   enfant un chat retenu par un de ses membres.
                   Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme
                   sortant de sa huche, blémissant encore de rage sous
                   cette couche de farine qui le rend grotesque et lui
                   ôte jusqu'à la dignité de son désespoir; le
                   voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille
                   souillées, son enfant ensanglanté, dévisagé, tué
                   quelquefois par le chat en fureur?» Bonnemère,
                   Histoire des Paysans. _Note de_ 1860.]

Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs
siècles. Ce fut une vengeance de désespérés, de damnés. Dieu semblait
avoir si complétement délaissé ce monde!... Ils n'égorgeaient pas
seulement leurs seigneurs, mais tâchaient d'exterminer les familles,
tuant les jeunes héritiers, tuant l'honneur en violant les dames[389].
Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et leurs femmes,
se paraient de belles dépouilles sanglantes.

                   [Note 389: «Quærentes nobilis et eorum maneria cum
                   uxoribus et liberis exstirpare... Dominas nobiles
                   suas vili libidine opprimebant.» Cont. G. de
                   Nangis. 119.]

Et toutefois, ils n'étaient pas tellement sauvages, qu'ils n'allassent
avec une sorte d'ordre, par bannières, et sous un capitaine, un des
leurs, un rusé paysan qui s'appelait Guillaume Callet[390]: «Et en ces
assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches
hommes bourgeois et aultres[391].»--«Quand on leur demandoit, dit
Froissart, pourquoi ils faisoyent ainsi, ils répondoient qu'ils ne
savoient, mais qu'il faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;
et pensoyent qu'ils dussent en telle manière destruire tous les nobles
et gentilhommes du monde.»

                   [Note 390: Ou Caillet, dans les Chroniques de la
                   France; Karle, dans le Continuateur de Nangis;
                   Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur
                   anonyme de la première Vie d'Innocent VI: «Et
                   l'élurent le pire des mauvais, et ce roi on
                   appeloit Jacques Bonhomme.» Froissart.--V. sur
                   Calle, M. Perrens, page 247. 1860.]

                   [Note 391: Chron. de Saint-Denis.--«Chaque village
                   voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre
                   parmi les plus forcenés, ces paysans, qui
                   paraissent dans l'histoire comme des bêtes fauves,
                   s'adressaient de préférence au plus honorable, au
                   plus considérable et souvent au plus modéré. Dans
                   le Valois, on trouve au nombre de ces chefs Denisot
                   Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert de
                   Hautefontaine, frère de Pierre de Demeuille, qui
                   était président au Parlement et conseiller du duc
                   de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy, «homme de
                   bonne fame et renommée,» disent les lettres de
                   rémission; Jean Nerenget, curé de Gélicourt;
                   Colart, le meunier, gros bourgeois de la comté de
                   Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur
                   de Saint-Martin le Guillart.» Perrens, Étienne
                   Marcel, page 245, d'après le _Trésor des Chartes_,
                   1860.]

Aussi les grands et les nobles se déclarèrent tous contre eux, sans
distinction de parti. Charles le Mauvais les flatta, invita leurs
principaux chefs[392] et pendant les pourparlers il fit main basse
sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge. Il
les surprit ensuite près de Montdidier, et en fit un grand carnage.
Les nobles se rassurèrent, prirent les armes, et se mirent à tuer et
brûler tout dans les campagnes, à tort ou à droit[393].

                   [Note 392: «Blanditiis advocavit.» Cont. G. de N.]

                   [Note 393: Chateaubriand, Études hist., édit. 1831,
                   t. IV, p. 170: «Nous avons encore les complaintes
                   latines que l'on chantait sur les malheurs de ces
                   temps, et ce couplet:

                            Jacques Bonhomme,
                        Cessez, cessez, gens d'armes et piétons,
                        De piller et manger le Bonhomme,
                        Qui de longtemps Jacques Bonhomme
                               Se nomme.»

                   Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les
                   complaintes latines, voyez Mém. collection Petitot,
                   t. V, p. 181.]

La guerre des Jacques avait fait une diversion utile à celle de Paris.
Marcel avait intérêt à les soutenir[394]. Les communes hésitaient.
Senlis et Meaux les reçurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais
les fit bientôt revenir. Marcel, qui avait profité du soulèvement pour
détruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda à leur
envoyer du monde pour les aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord
le prévôt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se
joignirent trois cents autres sous la conduite d'un épicier de Paris.

                   [Note 394: «Si Marcel était trop politique pour ne
                   pas profiter d'une diversion si opportune, il ne
                   pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne fut pas
                   concertée, ni la provoquer, puisque, malgré
                   l'alliance de quelques bonnes villes, il n'exerçait
                   directement aucune action hors de Paris. Tous ses
                   actes sont d'un homme que les événements ont
                   surpris et qui ne songe qu'après coup à en tirer
                   parti. «Plaise vous sçavoir, écrivait-il le 11
                   juillet (1358), que les dites choses furent en
                   Beauvoisis commencées et faictes sans nostre sceu
                   et volenté.» On objecte qu'il avait intérêt à nier
                   la part qu'il venait de prendre à la Jacquerie;
                   mais il ne la nie que pour les premiers jours.»
                   Perrens, page 239.--«... Et mieuls ameriens estre
                   mort que avoir apprové les fais par la manière
                   qu'ils furent commencié par aucuns des gens du plat
                   paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois
                   cens combatans de noz gens et lettres de credance
                   pour euls faire désister de grans mauls qu'il
                   faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent désister
                   des choses qu'il faisoient, ne encliner à nostre
                   requeste, nos gens se départirent d'euls et de
                   nostre commandement firent crier bien en soixante
                   villes sur paine de perdre la teste que nuls ne
                   tuast femmes, ne enfans de gentil homme, ne gentil
                   femme se il n'estoit ennemi de la bonne ville de
                   Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
                   maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en
                   la ville de Paris plus de mille que gentils hommes
                   que gentils femmes et y estoit ma dame de Flandres,
                   ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et à
                   tous on ne fit que bien et honneur et encores en y
                   a mil qui y sont venus à seurté, ne à bons gentils
                   hommes, ne à bonnes gentils femmes qui nul mal
                   n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne
                   voulons nul mal...» Lettre d'Étienne Marcel aux
                   bonnes villes de France et de Flandre (publiée par
                   M. Kervyn de Lettenhove, dans les Bulletins de
                   l'Acad. roy. de Belg., t. XX, nº 9).

                   «Quand Marcel vit les efforts intelligents de
                   Guillaume Calle pour former un faisceau de tant de
                   bandes dispersées, il comprit le parti qu'on
                   pouvait tirer de cette nouvelle force en la
                   réglant. C'est pourquoi, sur divers points, il
                   indiqua aux Jacques les chefs qu'ils devaient
                   choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec
                   ceux qu'ils avaient élus d'eux-mêmes... il leur
                   recommandait de raser tous les châteaux qui
                   pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les
                   ravages et les meurtres inutiles, il acceptait le
                   but de cette guerre, qui devait être l'abaissement
                   de la noblesse.

                   «Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne
                   suffisait pas de diriger de loin, par ses conseils,
                   des alliés indociles, et qu'il fallait tout
                   ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des
                   chefs qui leur donnassent l'exemple. Il organisa
                   une double expédition de Parisiens et de
                   mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de
                   l'épicier Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre
                   Desbarres, devait attaquer les châteaux,
                   principalement au sud de Paris... L'autre, dirigée
                   par Jean Vaillant, prévôt des monnaies, devait se
                   joindre à Guillaume Calle...»

                   La bourgeoisie parisienne, en prenant part à la
                   Jacquerie, communique sa modération aux chefs et
                   aux paysans. «C'est un fait certain que, partout où
                   elle parut, la vie même de ses plus cruels ennemis
                   fut respectée: il n'y a rien à sa charge dans le
                   volumineux recueil du Trésor des Chartes, ni dans
                   les chroniqueurs, si ce n'est la ruine de quelques
                   châteaux qui la menaçaient incessamment. On y voit
                   même que les colonnes bourgeoises parcouraient le
                   pays en annonçant, au nom du prévôt des marchands,
                   qu'il était défendu, sous peine de mort, de tuer
                   les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles
                   offraient en outre un asile aux familles de leurs
                   ennemis, lorsque ces familles ne portaient pas un
                   nom trop notoirement odieux aux Parisiens.»
                   Perrens, Ét. Marcel, p. 251, 254. (1860.)]

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles
dames, de demoiselles et d'enfants, s'étaient jetées dans le Marché de
Meaux, environné de la Marne. De là elles voyaient et entendaient les
Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un
moment à l'autre, elles pouvaient être forcées, massacrées.
Heureusement il leur vint un secours inespéré. Le comte de Foix et le
captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la
croisade de Prusse, avec quelques cavaliers. Ils apprirent à Châlons
le danger de ces dames, et chevauchèrent rapidement vers Meaux.
Arrivés dans le Marché: «Ils firent ouvrir tout arrière, et puis se
mirent au-devant de ces vilains, noirs et petits et très-mal armés, et
lancèrent à eux de leurs lances et de leurs épées. Ceux qui étoient
devant et qui sentoient les horions reculèrent de _hideur_ et
tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors
des barrières et les abattoient à grands monceaux et les tuoient ainsi
que bêtes et les reboutèrent hors de la ville. Ils en mirent à fin
plus de sept mille et boutèrent le feu en la désordonnée ville de
Meaux (9 juin 1358)[395].»

                   [Note 395: Froissart.--Lire en regard des
                   exagérations passionnées de Froissart le récit de
                   M. Perrens, fait ici d'après le Trésor des Chartes.
                   (1860.)]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer
de la part qu'ils avaient prise à la Jacquerie; et ils firent, dit un
contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les
Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais
pu faire ce que firent les nobles de France[396].»

                   [Note 396: Contin. G. de Nangis.--Marcel trace le
                   tableau de cette effroyable réaction dans la lettre
                   qu'il écrit, le 11 juillet 1358, «aux bonnes villes
                   de France et de Flandre:» «... Nous pensons que
                   vous ayez bien oy parler comment très-grant
                   multitude de nobles, tant de vostre paiis de
                   Flandres, d'Artois, de Boulonois, de Guinois, de
                   Ponthieu, de Haynault, de Corbiois, de Beauvoisis
                   et de Vermendois, comme de plusieurs autres lieux
                   par manière universele de nobles universaument
                   contre non nobles, sens faire distinction
                   quelconques de coulpables ou non coulpables, de
                   bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manière
                   d'ostilité, de murdre et de roberie, de ça l'yaue
                   de la Somme et aussi deçà l'yaue d'Oise, et combien
                   que à plusieurs d'euls rien ne leur ait esté
                   meffait, toutevoies il ont ars les villes, tué les
                   bonnes gens des paiis, sens pitié et miséricorde
                   quelconques, robé et pillié tout quanques il ont
                   trouvé, femmes, enfans, prestres, religieux, mis à
                   crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens, et
                   ycels prendre et rober, et plusieurs d'iceuls fait
                   morir ès gehines... les pucelles corrompues et les
                   femmes violées en présence de leurs maris, et
                   briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus
                   inhumainement que oncques ne firent les Wandres, ne
                   Sarrazins... et encore ès-dits mauls persévèrent de
                   jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent
                   mettent à mort en raençonnent et ostent leurs
                   marchandises, tout homme non noble de bonnes villes
                   ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent à
                   mort et robent et dérobent... Et bien savons que
                   monseigneur le duc (le régent), nous, noz biens et
                   de tout le plat paiis a mis en habandon aus nobles
                   et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a
                   advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il
                   peuvent rober, et combien que lidit noble, depuis
                   la prise du roy nostre sire, ne se soient volu
                   armer contre les ennemis du royaume, si comme
                   chascun a veu et sceu, ne aussi monseigneur le duc,
                   toutevoies contre nous se sont armé et contre le
                   commun, et pour la très-grant hayne qu'ils ont à
                   nous, et à tout le commun et les grant pilles et
                   roberies que il font sur le peuple, il en vient
                   grant et si grant quantité que c'est merveille.»
                   Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France
                   et de Flandre (publiée par M. Kervyn de
                   Lettenhove).--V. aussi Perrens, p. 263 et 401 et
                   seq.

                   Le régent, qui n'eut pas un mot de blâme pour les
                   gentilshommes qui s'étaient rendus coupables de ces
                   meurtres et de ces spoliations, nous apprend
                   lui-même qu'au mois d'août (1358) les nobles
                   continuaient «de piller, de voler, de violer dans
                   les environs de Reims (et ailleurs), malgré les
                   défenses par lui faites.» Les habitants de diverses
                   villes, entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le
                   Grand et le Petit-Pouillon, Villers-Sainte-Anne,
                   Chenay, Châlon-sur-Vesle, et Villers-Franqueux
                   voulurent s'opposer à ces indignes traitements; les
                   nobles en tuèrent plus de cinquante. Cependant le
                   prévôt forain de Laon accuse les bourgeois d'avoir
                   attaqué les gentilshommes au service du régent et
                   les veut condamner à l'amende, «et que pis est les
                   diz nobles accompaigniez de plusieurs autres se
                   soient depuis efforciez et s'efforcent encore de
                   jour en jour de chevauchier et chevauchent
                   continuellement ès dites villes de mettre à mort et
                   peurs genz et chevaux de harnais et autres, à
                   rançonner villes et genz, pour lesquelles choses il
                   a convenu tous les diz habitanz desdites villes
                   aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit
                   demouré, mais sont les maisons demourées vagues et
                   les biens qui sont au pais perissent aus champs et
                   aussi les autres heritages demeurent gastes,
                   incultives et inutiles, dont très-grant domage et
                   inconveniens se pourroient ensuir, car le pais en
                   pourroit estre desers, les villes despeupliees et
                   la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du
                   plat pais se gouverne par ycelle.» Lettres de
                   Rémission pour les habitans de Saint-Thierry, etc.
                   (_Trésor des Chartes, Reg. 86, fo. 130_).

                   V. Perrens, p. 265,--p. 267: «Le régent avoue, dans
                   les lettres de rémission, que les nobles
                   incendiaient et détruisaient les villes qui
                   n'avaient pris aucune part à la Jacquerie, par
                   exemple, dans la seule prévôté de Vitry,
                   Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et
                   Dully.» Lettres de Rémission pour les habitants de
                   Heislemarrois, etc. (_Trésor des Chartes, reg. 81,
                   fo. 122_).--«Les incendies qu'ils allumèrent, dit le
                   continuateur de Nangis, font encore verser des
                   larmes.»

                   Lire Perrens, chap. X, sur cette réaction
                   nobiliaire: «Les cruautés des nobles et de leurs
                   hommes d'armes surpassèrent celles des paysans par
                   le nombre et la durée.» Froissart parle de cent
                   mille hommes qui auraient pris part à la Jacquerie,
                   tandis que le continuateur de Nangis dit six mille
                   seulement.--La Jacquerie avait commencé le 21 mai
                   1358, et non en novembre 1357, comme le dit
                   Froissart. Le 9 juin, jour du départ de
                   l'expédition contre Meaux, elle était déjà
                   terminée: elle avait donc, en réalité, duré moins
                   de trois semaines. Les représailles des nobles
                   étaient déjà commencées le 9 juin, et au mois
                   d'août, quand le régent rentra dans Paris, elles
                   duraient encore: elles avaient eu pour théâtre à
                   peu près tout le pays de langue d'oil.»--Pages 240,
                   271, Étienne Marcel, 1860.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les
portes, disant venir de la part du régent, puis ils se mirent à crier:
«Ville prise! ville gagnée.» Mais ils trouvèrent tous les bourgeois en
armes, et même d'autres nobles qui défendaient la ville. On lança sur
eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les
renversèrent. L'eau bouillante pleuvait des fenêtres. «Les uns
s'enfuirent à Meaux conter leur déconfiture et se faire moquer; les
autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de
Senlis[397].»

                   [Note 397: «Qui vero mortui remanserunt, genti
                   Silvanectensi ampliùs non nocebunt.» Contin. G. de
                   Nangis.]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dévastation des campagnes,
Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur à l'habileté
du prévôt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande
et dévorante ville sans avoir pour lui la campagne; de là l'apparente
inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de
Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui était
indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le
dauphin tenait la rivière. Il fit donner à Charles le Mauvais le titre
de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-même n'était pas
libre. Il fut abandonné de plusieurs de ses gentilshommes, qui ne
voulaient pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cependant
les bourgeois mêmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient
d'avoir détruit les Jacques, et ils soupçonnaient bien que leur
capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchérissaient. Le dauphin, avec trois mille
lances, était à Charenton et arrêtait les arrivages de la Seine et de
la Marne. Les bourgeois sommèrent le roi de Navarre de les défendre,
de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.
Les deux princes eurent une longue et secrète entrevue, et se
séparèrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore osé rentrer dans
Paris, ses plus déterminés partisans et Marcel lui-même lui ôtèrent
le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;
Navarrais et bourgeois se querellèrent, et il y eut quelques hommes de
tués.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute
Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,
Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages étaient
impossibles. Paris allait étouffer. Le roi de Navarre, qui le voyait
bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et
beaucoup de _bonnes_ gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques,
s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre
quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel[398].
Le traité était déjà signé, et une messe dite, où les deux princes
devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu'il
ne pouvait, n'étant pas à jeûn[399].

                   [Note 398: Froissart.]

                   [Note 399: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes
les semaines il envoyait à Charles le Mauvais deux charges d'argent
pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait
voir à Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'étaient les
gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient
tué ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il
l'engageait: «À se bien pourvoir d'or et d'argent, et à l'envoyer
hardiment à Saint-Denis; qu'il leur en rendrait bon compte[400].»

                   [Note 400: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empêcher de
piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et
les vivres n'en venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la
route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait à
penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne
part? Déjà on avait épilogué sur les salaires que les commissaires des
états s'étaient libéralement attribués à eux-mêmes[401].

                   [Note 401: Ordonn. III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires, avaient suivi la plupart
le roi de Navarre à Saint-Denis. D'autres étaient restés à Paris pour
manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y
eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne
craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva
les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à
Saint-Denis[402]. Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas.

                   [Note 402: Chroniques de France.]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on
n'osait plus sortir. Les Parisiens se fâchèrent; ils déclarèrent au
prévôt qu'ils voulaient châtier ces brigands. Il fallut leur
complaire, les faire sortir, pour chercher les Navarrais. Ayant couru
tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'était le 22
juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs bassinets[403], se
plaignant fort de n'avoir rien trouvé, lorsqu'au fond d'un chemin ils
trouvent quatre cents hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Ils
s'enfuirent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes, il en
périt sept cents; d'autres encore furent tués le lendemain lorsqu'ils
allaient chercher les morts. Cette déconfiture acheva de les exaspérer
contre Marcel: c'était sa faute, disaient-ils; il était rentré avant
eux[404], il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti
l'ennemi.

                   [Note 403: «Et portoit l'un son bassinet en sa
                   main, l'autre à son col, les autres par lâcheté et
                   ennui traînoient leurs épées ou les portoient en
                   écharpe.» Froissart.]

                   [Note 404: V. dans Perrens la discussion de ce
                   fait, si Marcel rentra en ville avant ou après le
                   combat de la porte Saint-Honoré. «Il est probable
                   que si Marcel était rentré avant le combat, il n'en
                   eut la nouvelle que lorsque la lutte était
                   terminée.» Page 305, note. 1860.]

Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se livrer au roi de
Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles le Mauvais
touchait au but de son ambition[405]. Marcel aurait promis au roi de
Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendit maître
de la ville, et tuât tous ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes
étaient marquées d'avance[406].

                   [Note 405: «Ad hoc totis viribus anhelabat.»
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 406: Le plus grave historien de ce temps,
                   témoin oculaire de toute cette révolution, le
                   Continuateur de Guillaume de Nangis qui rapporte
                   ces bruits, semble les révoquer en doute. «On a du
                   moins, dit-il, accusé _depuis_ le prévôt et ses
                   amis de toutes ces choses.» V. Perrens, Étienne
                   Marcel. (1860.)]

La nuit du 31 juillet au 1er août, Étienne Marcel entreprit de livrer
la ville qu'il avait mise en défense, les murailles qu'il avait
bâties. Jusque-là, il semble avoir toujours consulté les échevins,
même sur le meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait
que les autres ne songeaient plus qu'à se sauver en le perdant.

Celui des échevins sur lequel il comptait le plus, qui s'était le plus
compromis, qui était son compère, Jean Maillart, lui avait cherché
querelle le jour même. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du
dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny; et tous trois, avec
leurs hommes, se trouvèrent à la bastille Saint-Denis, que Marcel
devait livrer.

«Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvèrent ledit prévôt des
marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que
Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda par son nom:
«Étienne, Étienne, que faites-vous ci à cette heure?» Le prévôt lui
répondit: «Jean, à vous qu'en monte de savoir? je suis ci pour prendre
garde de la ville dont j'ai le gouvernement.»--«Par Dieu, répondit
Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'êtes ci à cette heure pour
nul bien; et je le vous montre, dit-il à ceux qui étoient de-lez
(près) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains pour
trahir la ville.» Le prévôt des marchands s'avança et dit: «Vous
mentez.»--«Par Dieu! répondit Jean Maillart, traître, mais vous
mentez!» et tantôt férit à lui et dit à ses gens: «À la mort, à la
mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres.» Là eut grand
hutin et dur; et s'en fut volontiers le prévôt des marchands fui s'il
eût pu; mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillart le férit
d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fût son
compère, ni ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fut occis et six de
ceux qui là étoient, et le demeurant pris et envoyé en prison[407].»

                   [Note 407: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de
ses amis qui étaient venus avec lui tombèrent frappés par des gardes
obscurs de la porte Saint-Antoine[408].

                   [Note 408: V. Perrens, Étienne Marcel. 1860.]

Cependant les meurtriers s'en allèrent, criant par la ville et
éveillant le peuple. Le matin, tous étaient assemblés aux halles, où
Maillart les harangua. Il leur conta comment cette même nuit, la ville
devait être _courue_ et détruite, si Dieu ne l'eût éveillé lui et ses
amis, et ne leur eût révélé la trahison. La foule apprit avec
saisissement le péril où elle avait été sans le savoir; tous
joignaient les mains et remerciaient Dieu[409].

                   [Note 409: «Ceux qui le matin avaient pris les
                   armes pour «vivre et mourir avec les chefs du
                   peuple,» déclaraient, le soir, ne s'être armés que
                   pour ouvrir les portes de Paris au régent. En un
                   instant, tous les chaperons rouges et pers (bleu
                   foncé) avaient disparu, et chacun donnait des
                   marques bruyantes d'une joie qui n'était pas dans
                   les coeurs.»

                   Parmi ceux qui donnèrent l'exemple de la résistance
                   aux vainqueurs, il faut nommer surtout Nicolas de
                   la Courtneuve. «Garde de la Monnaie à Rouen, il
                   avait été nommé par Marcel aux mêmes fonctions à la
                   Monnaie de Paris. Il resta à son poste, et il sut
                   empêcher qu'aucun des ouvriers soumis à ses ordres
                   ne se prononçât pour Maillart et le régent. Le
                   lendemain de la mort du prévôt, Jean le Flament,
                   maître de la Monnaie du roi, s'étant présenté à
                   l'hôtel des Monnaies pour en prendre possession et
                   s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la
                   Courtneuve refusa d'obéir, attendu, dit-il, qu'on
                   ne savait pas encore qui était le seigneur....
                   Lorsque enfin il se fut assuré qu'il n'y avait plus
                   d'espérance, plutôt que de remettre les clefs à un
                   officier du régent, il les donna à Pierre le
                   maréchal, que Marcel avait nommé maître particulier
                   des monnaies.» Perrens, Ét. Marcel, p. 319. 1860.]

Telle fut la première impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le
peuple ait été ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le
parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et
éloquents[410], survécut à son chef. Quelques mois après, il y eut une
conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre à sa veuve tous
les meubles du prévôt qui n'avaient pas été donnés ou perdus, dans le
moment qui suivit sa mort[411].

                   [Note 410: «Multum solemnes et eloquentes quam
                   plurimum et docti.» Contin. G. de Nangis.--«Les
                   forces de cette opposition étaient sans doute
                   considérables, quoique les auteurs n'en parlent
                   point, puisque, avant de rentrer dans Paris, le
                   régent crut qu'il était nécessaire de nommer une
                   commission chargée d'admettre les turbulents à
                   composition moyennant finance.» Perrens, p. 320,
                   d'après _Trésor des Chartes, reg._ 86, p. 431.

                   _Trésor des Chartes, reg._ 90, p. 382.
                   Secousse.--V. dans Perrens le complot et la mort
                   héroïque de Martin Pisdoé, «changeur fort riche et
                   fort estimé.» Décembre 1359, chap. XV, pages 346 et
                   suiv. (1860.)]

                   [Note 411: «Marguerite des Essarts, veuve d'Étienne
                   Marcel, ne voulut point se remarier. Ce fut en
                   souvenir des services rendus par son père, Pierre
                   des Essarts, à Philippe de Valois, que le régent
                   lui fit restituer tous ses biens meubles et
                   accorder pour elle et ses six enfants en bas âge
                   une rente annuelle de soixante livres parisis,
                   faible compensation de la perte des trois mille
                   écus d'or qu'elle avait apportés en dot, et de tous
                   les biens de Marcel.» Perrens, chap. XIV, page 339.
                   (_Trésor des Chartes, reg._ 90, fo. 49.) 1860.]

La carrière de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve
Paris, il le met en défense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte
au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume
par l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens
violents. Marcel est poussé de proche en proche à une foule d'actes
irréguliers et funestes. Il tire de prison Charles le Mauvais pour
l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux
bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,
les ennemis du roi de Navarre.

Abandonné des états, il tue les états en les faisant comme il les
veut, en créant des députés, en remplaçant les députés des nobles par
des bourgeois de Paris[412]. Paris ne pouvait encore mener la France,
Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait
assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité des
approvisionnements le mettait dans la dépendance de la campagne. Il
s'allia aux Jacques, et, les Jacques échouant, au roi de Navarre.
Celui à qui il s'était donné, il essaya de lui donner le royaume; il y
périt.

                   [Note 412: Ce fut un des principaux griefs contre
                   Marcel qu'il ait peu à peu laissé convertir le
                   conseil en une réunion secrète de ses seuls amis
                   qu'il présidait lui-même et qui s'imposait aux
                   Parisiens comme la seule autorité. À cela l'on
                   répond qu'il était naturel que le prévôt s'appuyât
                   sur ses amis et ne mît pas ses adversaires dans le
                   secret de ses desseins. Ces conciliabules secrets
                   n'en excitèrent pas moins les accusations les plus
                   passionnées, et quand plus tard le dauphin accorda
                   des lettres de rémission à la ville de Paris, il
                   eut soin d'en excepter les membres du conseil
                   secret, comme coupables de haute trahison. (V.
                   Perrens, Étienne Marcel, p. 142.) (1860.)]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,
avait été attestée, au commencement du siècle, par le roi contre le
pape. Un demi-siècle est à peine écoulé; Marcel la tourne contre la
royauté elle-même, contre les serviteurs de la royauté.

Cette tache sanglante dont la mémoire d'Étienne Marcel est restée
souillée ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en
partie son ouvrage. Il dut périr, comme ami du Navarrais, dont le
succès eût démembré la France; mais dans l'ordonnance de 1357, il vit
et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la
Jacquerie est le premier élan du peuple des campagnes. Les réformes
indiquées dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos
rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre
l'Anglais. La nationalité, l'esprit militaire, naquirent peu à peu. Le
premier signe peut-être de ce nouvel esprit se trouve, dès l'an 1359,
dans un récit du continuateur de Nangis. Ce grave témoin, qui note
jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa sécheresse
ordinaire, pour conter tout au long une de ces rencontres où le peuple
des campagnes laissé à lui-même commença à s'enhardir contre
l'Anglais. Il s'y arrête avec complaisance: «C'est, dit-il naïvement,
que la chose s'est passée près de mon pays, et qu'elle a été menée
bravement par les paysans, _par Jacques Bonhomme_[413].

                   [Note 413: Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_,
                   strenuè expeditum.» Contin. G. de Nangis.]

Il y a un lieu assez fort au petit village près Compiègne, lequel
dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y
avait péril pour eux si les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent,
avec la permission du régent et de l'abbé, et s'y établirent avec des
armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour
être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de défendre ce
poste jusqu'à la mort. Ce capitaine, qu'ils s'étaient donné du
consentement du régent, était un des leurs, un grand et bel homme,
qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui pour le
servir un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une
corpulence et d'une taille énorme, plein de vigueur et d'audace, mais,
avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de
lui-même. On l'appelait le Grand-Ferré[414]. Le capitaine le tenait
près de lui _comme sous le frein_, pour le lâcher à propos. Ils
s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui
gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les
Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent
bientôt: «Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à
prendre.» On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les
portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient
aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le
capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors le
Grand-Ferré et les autres se disent: «Descendons, vendons bien notre
vie; il n'y a pas de merci à attendre.» Ils descendent en effet,
sortent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur les
Anglais, comme s'ils battaient leur blé dans l'aire[415]; les bras
s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand,
voyant son maître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis
il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait également
des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien
qu'il fit place nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendit le
casque ou n'abattit les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à
fuir; plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur
porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière
anglaise au fossé. L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule
d'ennemis entre lui et le fossé: «Suis-moi donc,» dit Le Grand. Et il
se mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche,
jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à l'eau... Il avait tué en ce
jour plus de quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux
Allouettes, il mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec bien
des larmes, car il était bon et sage... Les Anglais furent encore
battus une autre fois par Le Grand. Mais cette fois hors des murs.
Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes
rançons, si on les eût rançonnés, _comme font les nobles_[416]; mais
on les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand,
échauffé par cette besogne, but de l'eau froide en quantité, et fut
saisi de la fièvre. Il s'en alla à son village, regagna sa cabane et
se mit au lit, non toutefois sans garder près de lui sa hache de fer
qu'un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris
qu'il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa
femme les vit venir, et se mit à crier: «Ô mon pauvre Le Grand, voilà
les Anglais! que faire?...» Lui, oubliant à l'instant son mal, il se
lève, prend sa hache, et sort dans la petite cour: «Ah! brigands, vous
venez donc pour me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore...»
Alors s'adossant à un mur, il en tue cinq en un moment; les autres
s'enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but
encore de l'eau froide: la fièvre le reprit plus fort, et au bout de
quelques jours, ayant reçu les sacrements de l'Église, il sortit du
siècle, et fut enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré de
tous ses compagnons, de tout le pays; car, lui vivant, jamais les
Anglais n'y seraient venus[417].

                   [Note 414: «Et juxtà ejus corporis magnitudinem,
                   habebat in se humilitatem et reputationis
                   intrinsecæ parvitatem, nomine Magnus Ferratus.»
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 415: «Super Anglicos ita se habebant, ac si
                   blada in horreis more suo solito flagellassent.»
                   Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 416: «Sicut nobiles viri faciunt.» Idem.]

                   [Note 417: «Migravit de soeculo... Quandiu
                   vixisset, ad locum illum Anglici non venissent.»
                   Contin. G. de Nangis.]

Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans
qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission, cet homme
fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint
Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du
peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux,
aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses
portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu
l'ennemi comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de
sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il
boit froid, et se couche pour mourir. Patience; sous la rude éducation
des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.
Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle
échappera, cessant d'être elle-même, et se transfigurant; Jacques
deviendra Jeanne, Jeanne la Vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire, _un bon Français_, date de l'époque des Jacques et
des Marcel[418]. La Pucelle ne tardera pas à dire: «_Le coeur me
saigne quand je vois le sang d'un François._»

                   [Note 418: «Volo esse _bonus Gallicus_.» Contin. G.
                   de Nangis, ann. 1359.]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement
de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont des Français
que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple Français,
c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux ou laids,
sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous ne devez
pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des nobles, à
travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Froissart,
nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irions prendre dans cette
grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre des
chevaux. Souillé, défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de la
justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire, à ce vieux
peuple du XIVe siècle: «Vous êtes mon père, vous êtes ma mère. Vous
m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour
me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau! Dieu me
garde de vous renier jamais!»

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuyé sur le meurtrier, il y
eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des
acclamations. Ceux qui le matin s'étaient armés pour Marcel cachaient
leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[419].

                   [Note 419: «Illa rubea capucia, quæ anteâ pomposè
                   gerebantur, abscondita...» Cont. G. de Nangis.]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent
confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face pâle et son
_visage longuet_[420], n'avaient jamais plu au peuple. On n'en
attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des
confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[421]. Pour
lui, il n'aimait, il ne haïssait personne. Il n'était pas facile de
l'émouvoir. Au moment même de son entrée, un bourgeois s'avança
hardiment et dit tout haut: «Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous
n'y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous.» Le comte de
Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et répondit:
«On ne vous croira pas, beau sire[422].»

                   [Note 420: «De corsage estoit hault et bien formé,
                   droit et lé par les espaules, et haingre par les
                   flans; groz bras et beauls membres, visage un peu
                   longuet, grant front et large; la chière ot assez
                   pale, et croy que ce, et ce qu'il estoit moult
                   maigre, luy estoit venu par accident de maladie;
                   chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé.»
                   Christ. de Pisan.]

                   [Note 421: «Le régent ne se contenta pas de
                   dépouiller ceux dont il épargnait la vie: il
                   prenait les biens de ceux-là mêmes que la hache
                   avait frappés, en sorte que personne, en mourant,
                   ne pouvait se flatter d'avoir épuisé la vengeance
                   royale...--Ses rigueurs ne frappaient pas seulement
                   les citoyens qui étaient suspects d'avoir pris une
                   part active à la révolution populaire; la vengeance
                   royale s'acharnait jusque sur les boulangers qui
                   avaient fourni du pain, fût-ce par contrainte, à la
                   faction vaincue. Les personnes qu'on arrêtait pour
                   les mettre à mort étaient soumises à des tortures
                   affreuses, et on leur arrachait ainsi tous les
                   aveux qu'on voulait, même les moins véritables.»
                   Perrens, Étienne Marcel, c. XIV, 1860.]

                   [Note 422: «Pensa ce prudent prince, ajoute
                   Christine de Pisan, que si l'on tuoit cet homme, la
                   ville se fust bien pu émouvoir.»]

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait
rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il
ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se
chauffait qu'en coupant des arbres[423]. Le setier de blé qui se donne
ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend maintenant
trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux, nouveau chagrin
pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient enfermés dans
Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni tailler leurs
vignes[424].

                   [Note 423: «Unde arbores per itinera et vineas
                   incidebantur, et annulus lignorum, qui ante pro
                   duobus solidis dabatur, nunc pro unius floreni
                   pretio venditur.» Contin. G. de Nangis, p.
                   121.--«Quarta autem boni vini... viginti quatuor
                   solidi.» Ibid., p. 125, conf. 129.]

                   [Note 424: «Vineæ quæ amoenissimum illum
                   desideratum liquorem ministrant, qui lætificare
                   solet cor hominis... non cultivatæ.» Cont. G. de
                   Nangis.]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient
le pays. Les premiers s'étaient établis à Creil, qui les rendait
maîtres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiéter
des trêves. Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens de
Touraine, d'Anjou et de Poitou, leur achetaient des sauf-conduits,
leur payaient des tribus[425].

                   [Note 425: «Nullus salvus, nisi ab eis salvum
                   conductum litteratorie obtinebat.» Cont. G. de
                   Nangis, p. 122. «... Se eis tributarios
                   reddiderunt.» Ibid., p. 125.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du
royaume, finit par en être lui-même plus effrayé que le dauphin. Il
fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'être
_bon Français_[426]. Les Navarrais n'en continuèrent pas moins de
rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette
réconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait à penser aux
Anglais. En même temps des Normands, des Picards, des Flamands, firent
ensemble une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi Jean[427].
Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du moins les Anglais
surent aussi ce que c'étaient que les maux de la guerre.

                   [Note 426: «Volo esse bonus Gallicus de cætero.»
                   Ibid.]

                   [Note 427: «Posuerunt se in mare, ut ad Angliam
                   invadendum transfretarent.» Cont. G. de Nangis.]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer à la France étaient
monstrueuses, inexécutables. Ils demandaient non-seulement tout ce qui
est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu,
non-seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agénois, Quercy,
Périgord, Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la
Touraine, l'Anjou, et de plus la Normandie; c'est-à-dire qu'il ne leur
suffisait pas d'occuper le détroit, de fermer la Garonne; ils
voulaient aussi fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour
par où nous voyons l'Océan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait signé tout, et promis de plus quatre millions d'écus
d'or pour sa rançon. Le dauphin, qui ne pouvait se dépouiller ainsi,
fit refuser le traité par une assemblée de quelques députés des
provinces, qu'il appela états généraux. Ils répondirent: «Que le roi
Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoit à Dieu,
il y pourvoiroit de remède[428].»

                   [Note 428: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conquérir
la France. Il voulait d'abord aller à Reims, et s'y faire sacrer[429].
Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette
expédition. Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne
comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne
et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conquête, et
espérant un partage, comme celui d'Angleterre par les compagnons de
Guillaume le Conquérant, avaient voulu être aussi de la fête. Ils
croyaient déjà «tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[430].»
Ils attendirent Édouard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine à
s'en débarrasser. Il fallut qu'il les aidât à retourner chez eux,
qu'il leur prêtât de l'argent, à ne jamais rendre.

                   [Note 429: Cont. G. de Nangis.]

                   [Note 430: Froissart.]

Édouard avait amené avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,
son fils, ses trois frères, ses princes, ses grands seigneurs. C'était
comme une émigration des Anglais en France. Pour faire la guerre
confortablement, ils traînaient six mille chariots, des fours, des
moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient
poussé la précaution jusqu'à se munir de meutes pour chasser, et de
nacelles de cuir pour pêcher en carême[431]. Il n'y avait rien en
effet à attendre du pays, c'était un désert; depuis trois ans, on ne
semait plus[432]. Les villes, bien fermées, se gardaient elles-mêmes;
elles savaient qu'il n'y avait pas de merci à attendre des Anglais.

                   [Note 431: Froissart.]

                   [Note 432: Id.]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminèrent à travers la pluie et la
boue, de Calais à Reims. Ils avaient compté sur les vins. Mais il
pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines
à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout autour, mais Reims
ne bougea pas. De là ils passèrent devant Châlons, Bar-le-Duc, Troyes;
puis ils entrèrent dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux
pour deux cent mille écus d'or. Ce fut une bonne affaire pour
l'Anglais, qui autrement n'eût rien tiré de toute cette grande
expédition.

Il vint camper tout près de Paris, fit ses pâques à Chanteloup,
et approcha jusqu'à Bourg-la-Reine. «De la Seine jusqu'à Étampes,
dit le témoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est
réfugié aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et
Notre-Dame-des-Champs... Montlhéry et Lonjumeau sont en feu... On
distingue dans tous les alentours la fumée des villages, qui monte
jusqu'au ciel... Le saint jour de Pâques, j'ai vu aux Carmes
officier les prêtres de dix communes... Le lendemain, on a donné
ordre de brûler les trois faubourgs, et permis à tout homme d'y
prendre ce qu'il pourrait, bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas
manqué de gens pour le faire bien vite. Les uns pleuraient, les
autres riaient...--Près de Chanteloup, douze cents personnes,
hommes, femmes et enfants, s'étaient enfermés dans une église. Le
capitaine, craignant qu'ils ne se rendissent, a fait mettre le
feu... Toute l'église a brûlé. Il ne s'en est pas sauvé trois cents
personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres trouvaient en bas les
Anglais, qui les tuaient et se moquaient d'eux pour s'être brûlés
eux-mêmes. J'ai appris ce lamentable événement d'un homme qui avait
échappé, par la volonté de notre Seigneur, et qui en remerciait
Dieu[433].

                   [Note 433: Cont. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa pas attaquer Paris[434]. Il s'en alla vers
la Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait
les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux
vendanges. Mais ils étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver.
Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un terrible orage, qui mit
leur patience à bout. Édouard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix
aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne
touchant plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter à
tout prix. Le roi Jean sans doute pressait aussi son fils. Aux
conférences de Bretigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandèrent
d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets
(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin sur
ces quatre dernières provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme
libre souveraineté, et non plus comme fief. Ils acquirent au même
titre ce qui entourait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines, et
la vicomté de Montreuil. Le roi payait l'énorme rançon de trois
millions d'écus d'or, six cent mille écus sous quatre mois, avant de
sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six années
suivantes. L'Angleterre, après avoir tué et démembré la France,
continuait à peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et
de moelle, elle pût encore la sucer.

                   [Note 434: «Anglici... accesserunt... Nobiles qui
                   in urbe tunc erant, cum domino regente in bona
                   copia, armis protecti se extra muros posuerunt, non
                   multum elongantes a fortalitiis et forsatis... Non
                   fuit tunc præliatum.» Ibid.

                   «Maxima pars bigarum et curruum in viis et
                   itineribus imbre nimio madentibus remansit, equis
                   deficientibus.» Ibid.]

Ce déplorable traité excita à Paris une folle joie. Les Anglais qui
l'apportèrent pour le faire jurer au dauphin furent accueillis comme
des anges de Dieu. On leur donna en présent ce qu'on avait de plus
précieux, des épines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait à la
Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cède ici à
l'entraînement général. «À l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps
où le Sauveur, ayant remis la paix entre son Père et le genre humain,
montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple
de France demeurât affligé... Les conférences commencèrent le dimanche
où l'on chante à l'église: _Cantate_. Le dimanche où l'on chante:
_Vocem jucundidatis_, le régent et les Anglais allèrent jurer le
traité à Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans
cette église et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches, mises
en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clergé chantait en
toute joie et dévotion: _Te Deum laudamus_... Tous se réjouissaient,
excepté peut-être ceux qui avaient fait de gros gains dans les
guerres, par exemple les armuriers... Les faux traîtres, les brigands,
craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons plus[435].»

                   [Note 435: Cont. G. de Nangis.]

La joie ne dura guère. Cette paix, tant souhaitée, fit pleurer toute
la France. Les provinces que l'on cédait ne voulaient pas devenir
anglaises. Que l'administration des Anglais fût pire ou meilleure,
leur insupportable morgue les faisait partout détester. Les comtes de
Périgord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret, et beaucoup
d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de
donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus française que Bordeaux
était anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.
Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux être taillés tous les
ans _de la moitié de leur chevance_, et encore: «Nous nous soumettrons
aux Anglais des lèvres, mais de coeur jamais[436].»

                   [Note 436: «Et disoient bien les plus notables de
                   la ville: «Nous aouerons les Anglois des lèvres,
                   mais les cuers ne s'en mouvront jà.» Froiss., ch.
                   CCCCXII, p. 229-230.--Les regrets des gens de
                   Cahors ne sont pas moins touchants: «Responderunt
                   flendo et lamentando... quod ipsi non admittebant
                   dominum regem Angliæ, imo dominus noster, rex
                   Franciæ, ipsos derebinquebat tanquam orphanos.»
                   Note communiquée par M. Lacabane, d'après les
                   _Archives de Cahors_, et le _ms. de la Bibl.
                   royale_.]

Ceux qui restaient Français n'en étaient que plus misérables. La
France était devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait
plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi
s'était racheté. Nous avons encore, au Trésor des Chartes, les
quittances de ces payements. Ces parchemins font mal à voir; ce que
chacun de ces chiffons représente de sueur, de gémissements et de
larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la
quittance des _dépens de garde_ du roi Jean, à dix mille réaux par
mois[437]: cette noble hospitalité, tant vantée des historiens,
Édouard se la faisait payer; le geôlier, avant la rançon, se faisait
compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de quatre
cent mille écus d'or (même date). Puis, quittance de 200,000 écus d'or
(déc). Autre de 100,000 (1361, Toussaint); autre de 200,000 encore, et
de plus, de 57,000 moutons d'or, pour compléter les 200,000 promis par
la Bourgogne (21 février).--En 1362: 198,000; 30,000; 60,000;
200,000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais nous sommes
bien loin d'avoir toutes les quittances. Les rançons de la noblesse
montaient peut-être à une somme aussi considérable.

                   [Note 437: _Archives, section histor._, J,
                   639-640.--Voir la Rançon du roi Jean par M.
                   Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'eût trouvé une
honteuse ressource. En même temps qu'il donnait des provinces, il
donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,
avaient la fantaisie d'épouser une fille de France. Ils imaginaient
que cela les rendraient plus respectables en Italie. Ce féroce Galéas,
qui allait à la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jeté des
prêtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, âgé de dix
ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,
il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant pour
un comté en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani, vendit sa
chair et son sang[438]. La petite Isabelle fut échangée, en Savoie,
contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux Italiens de
meilleure grâce que La Rochelle aux Anglais.

                   [Note 438: Mat. Villani, XIV, 617.--«Le roi de
                   France, qui se veoit en danger, pour avoir l'argent
                   plus appareillé s'y accorda légèrement.» Froiss.
                   IV, ch. CCCCXLIX, p. 79.]

Ce malheureux argent d'Italie servit à faire sortir le roi de Calais.
Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, le 5 décembre (1360),
imposer une aide nouvelle à ce peuple ruiné. Les termes de
l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,
pardon à son peuple de parler d'argent. Il rappelle, en remontant
jusqu'à Philippe de Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et
son peuple; il a abandonné à l'aventure de la bataille son propre
corps et ses enfants_; il a traité à Bretigni, _non pas pour sa
délivrance tant seulement, mais pour éviter la perdition de son
royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et
loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau péage, qu'il fera bonne
et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on
pourra faire plus aisément des aumônes aux pauvres gens_. «Nous avons
ordonné et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue
d'oil ce qui nous est nécessaire, _et qui ne grèvera pas tant notre
peuple comme feroit la mutation de notre monnoie_, savoir: 12 deniers
par livres sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du
cinquième sur le sel, du treizième sur le vin et les autres breuvages.
Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de notre
peuple_, nous nous contenterons; et elle sera levée seulement jusqu'à
la perfection de l'entérinement de la paix.»

Quelque douce et paternelle que fût la demande, le peuple n'en était
pas plus en état de payer: tout argent avait disparu. Il fallut
s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un
établissement fixe. On leur assura un séjour de vingt années. Un
prince du sang était établi gardien de leurs priviléges et il se
chargeait spécialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces
priviléges étaient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les
acquérir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce
royaume, et de plus sept par an. Un Manassé, qui prenait en ferme
toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un énorme droit de deux
florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides années qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne
présentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la
cherté des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comète,
une grande et effroyable mortalité. Cette fois le mal atteignait les
hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes. Il
frappait de préférence la force et l'espoir des générations. On ne
voyait que mères en pleurs, que veuves, que femmes en noir[439].

                   [Note 439: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture était pour beaucoup dans l'épidémie. On
n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris à
Orléans, ni à Chartres, le pays était infesté de Gascons et de
Bretons[440].

                   [Note 440: Les brigands avaient surpris un fort
                   près de Corbeil. Beaucoup d'hommes d'armes se
                   chargèrent de le reprendre et firent encore plus de
                   mal au pays; les défenseurs nuisaient plus que les
                   ennemis; les chiens aidaient les loups à manger le
                   troupeau. Le Continuateur de Nangis raconte la
                   fable.]

Les nobles qui revenaient d'Angleterre, et qui se sentaient méprisés,
n'étaient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Péronne, qui
s'était bravement gardée elle-même, prit querelle avec Jean d'Artois.
Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,
soutenu par le frère du roi et par la noblesse, prit à sa solde des
Anglais; il assiégea Péronne, la prit, la brûla. Ils traitèrent de
même Chauny-sur-Oise et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles
servaient eux-mêmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[441].
Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi défendait de
les attaquer. Il pria Édouard d'en écrire à ses lieutenants[442].

                   [Note 441: «Ils avoient de leur accord aucuns
                   chevaliers et écuyers du pays, qui les menoient et
                   conduisoient.» Froissart.]

                   [Note 442: «Mais les pillards n'en tenoient compte,
                   et disoient qu'ils faisoient la guerre en l'ombre
                   et nom du roi de Navarre.» Ibid.]

Ces pillards s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus; venus après la
guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie
commença en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le
chef était un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprêtre, les mener voir
le pape à Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnois. Jacques de
Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, était intéressé à
défendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,
généralement aimé, réunit bientôt beaucoup de noblesse. Il avait avec
lui le fameux Archiprêtre, qui avait laissé le commandement des
compagnies. S'il eût suivi les conseils de cet homme, il les aurait
détruites. Étant venu en présence à Brignais, près Lyon, il donna dans
un piége grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'était, l'attaqua
sur une montagne, et fut tué avec son fils, son neveu, et nombre des
siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier
titre des Capets est la mort de Robert le Fort à Brisserte; celui des
Bourbons, la mort de Jacques à Brignais: tous deux tués en défendant
le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien à craindre, elles couraient les
deux rives du Rhône. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,
ennemi de tout le monde[443]. Le pape, tremblant dans Avignon,
prêchait la croisade contre eux. Mais les croisés se joignaient plutôt
aux compagnies[444]. Heureusement pour Avignon, le marquis de
Monferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit une
partie à sa solde, et les mena en Italie, où ils portèrent la peste.
Le pape[445], pour décider leur départ, leur donna 30,000 florins et
l'absolution.

                   [Note 443: Froissart.]

                   [Note 444: «Plusieurs s'en allèrent cette part,
                   chevaliers, écuyers et autres, qui cuidoient avoir
                   grands bienfaits du pape avecques les pardons
                   dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si
                   s'en partoient... et se mettoient en la mauvaise
                   compagnie qui toudis croissoit de jour en jour.»
                   Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142.]

                   [Note 445: «Dont le roi Jean et tout le royaume
                   furent grandement réjouis... mais encore en
                   retournèrent assez en Bourgogne.» Froissart.]

La mortalité qui dépeuplait le royaume lui donna au moins un bel
héritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la
première maison de Bourgogne se trouva éteinte: la succession
comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comtés d'Auvergne et de
Boulogne. Le plus proche héritier était le roi de Navarre. Il
demandait qu'on lui laissât prendre possession de la Bourgogne, ou au
moins de la Champagne qu'il réclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni
l'une ni l'autre. Il était impossible de remettre ces provinces à un
roi étranger, à un prince odieux. Jean les déclara réunies à son
domaine[446]; et partit pour en prendre possession, «cheminant à
petites journées et à grands dépens, et séjournant de ville en ville,
de cité en cité, en la duché de Bourgogne[447].»

                   [Note 446: Le roi de Navarre descendait d'une soeur
                   aînée, mais à un degré inférieur. Jean allégua:
                   «Que la loi écrite si dit que outre les fils des
                   frères, nul lien n'a représentation, mais l'emporte
                   le plus prochain du sang et du côté.» Secousse,
                   Preuves de l'Hist. de Ch. le M., t. II, p. 201.]

                   [Note 447: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers
la fin de l'année, il descendit à Avignon, et y passa six mois dans
les fêtes. Il espérait y faire une nouvelle conquête en pleine paix.
Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laissé tuer
son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prétendait être le
troisième. Il était veuf lui-même; il n'avait encore que
quarante-trois ans. Captif, mais après une belle résistance, ce roi
soldat[448] intéressait la chrétienté, comme François 1er après Pavie.
Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France maître de Naples et
de la Provence. Il donna à cette reine de trente-six ans un tout jeune
mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi
détrôné de Majorque.

                   [Note 448: V. la chronique en prose de Duguesclin.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait
insensé au premier coup d'oeil, mais qui eût effectivement relevé sa
fortune. Le roi de Chypre était venu à Avignon demander des secours,
proposer une croisade. Jean prit la croix et une foule de grands
seigneurs avec lui[449]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en
Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils donné en otage venait de
rentrer en France, au mépris des traités. Le retour de Jean à Londres
avait l'apparence la plus honorable. Il semblait réparer la faute de
son fils. Quelques uns prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des
misères de la France, ou pour revoir quelque belle maîtresse[450].
Cependant les rois d'Écosse et de Danemark devaient venir l'y trouver.
Comme roi de France, il présidait naturellement toute assemblée de
rois. Humilié par le nouveau système de guerre que les Anglais avaient
mis en pratique, le roi de France eût repris, par la croisade, sous
le vieux drapeau du moyen âge, le premier rang dans la chrétienté. Il
aurait entraîné les compagnies, il en aurait délivré la France[451].
Les Anglais mêmes et les Gascons, malgré la mauvaise volonté du roi
d'Angleterre qui alléguait son âge pour ne pas prendre la croix[452],
disaient hautement au roi de Chypre: «Que c'étoit vraiment un voyage
où tous gens de bien et d'honneur devoient entendre, et que s'il
plaisoit à Dieu que le passage fut ouvert, il ne le feroit pas seul.»
La mort de Jean détruisit ces espérances. Après un hiver passé à
Londres en fêtes et en grands repas, il tomba malade, et mourut
regretté, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-même, et auxquels il
s'était attaché, simple qu'il était et sans fiel, pendant sa longue
captivité. Édouard lui fit faire de somptueuses funérailles à
Saint-Paul de Londres. On y brûla, selon des témoins oculaires, quatre
mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille torches cierges
de dix livres pesant.

                   [Note 449: «Après la prédication faite, qui fut
                   moult humble et moult douce et dévote, le roi de
                   France par grand'dévotion emprit la croix..., et
                   pria doucement le pape qu'il lui vousist accorder.»
                   Froissart.]

                   [Note 450: «Causâ joci,» dit le sévère historien du
                   temps. Contin. G. de Nangis.]

                   [Note 451: «Pour traire hors du royaume toutes
                   manières de gens d'armes appelées compagnies... et
                   pour sauver leurs âmes.» Froissart.]

                   [Note 452: «Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne
                   leur débattrois jamais, si autres besognes ne me
                   sourdent, et à mon royaume dont je ne me donne
                   garde.--Onques le roi ne put autre chose impetrer
                   fors tant que toujours il fut liement et
                   honorablement traité en dîners et en grands
                   soupers.» Froiss., ch. CCCLXXVIII, p. 167.]

La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se retrouvait
encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de la chrétienté. C'est son
sort, à cette pauvre France, de voir de temps à autre l'Europe
envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils
croient l'avoir tuée; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;
ils tirent ses dépouilles au sort; ils arracheraient volontiers ses
membres sanglants. Elle s'obstine à vivre. Elle survécut en 1361, mal
défendue, trahie par sa noblesse; en 1709, vieillie de la vieillesse
de son roi; en 1815 encore, quand le monde entier l'attaquait... Cet
accord obstiné du monde contre la France prouve sa supériorité mieux
que des victoires. Celui contre lequel tous sont facilement d'accord,
c'est qu'apparemment il est le premier.


FIN DU QUATRIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES



LIVRE V


CHAPITRE III
                                                            Pages.
    L'or.--Le Fisc.--Les Templiers ............................ 3
          L'or ................................................ 3
          Le fisc ............................................. 4
          L'alchimie .......................................... 6
          La sorcellerie ...................................... 7
          Le juif ............................................. 7

    1305. Bertrand de Gott (Clément V) ....................... 11

    1306. Poursuites contre Boniface VIII .................... 16
          Le Temple .......................................... 18
          Puissance, priviléges du Temple .................... 19
          Cérémonies ......................................... 22
          Accusations dirigées contre cet ordre .............. 25
          Richesse des Templiers ............................. 29
          Ils font la guerre aux chrétiens ................... 30
          Griefs de la maison de France ...................... 31
          Philippe le Bel ruiné attaque les Templiers ........ 33
          Les moines et les nobles les abandonnent ........... 35
          Ils refusent de se réunir aux Hospitaliers ......... 36
          Les chefs de l'ordre arrêtés à Paris ............... 38

    1307. Instruction du procès .............................. 41


CHAPITRE IV

    Suite.--Destruction de l'Ordre du Temple. 1307-1314 ...... 44

    1307. Opposition du pape ................................. 44
          L'instruction continue ............................. 45

    1307. Aveux obtenus par les tortures ..................... 46

    1308. Adhésion des États du royaume aux poursuites ....... 47
          Difficultés suscitées par le pape .................. 49
          Le pape se réfugie à Avignon ....................... 50
          Concessions mutuelles .............................. 52

    1309. Commission pontificale. Faiblesse du grand-maître .. 53

    1310. Poursuites contre la mémoire de Boniface ........... 57
          Défense des Templiers entravée ..................... 62
          Protestation des Templiers ......................... 64
          Intérêt qu'ils excitent ............................ 66
          Consultation du pape en leur faveur ................ 69
          Concile provincial tenu à Paris .................... 70
          Supplice de cinquante-quatre Templiers ............. 71

    1311. L'ordre supprimé par toute la chrétienté ........... 78
          Compromis entre le pape et le roi .................. 79

    1312. Concile de Vienne .................................. 80
          Condamnation des mystiques béghards, franciscains .. 84
          Abolition du Temple ................................ 89
          Fin du procès de Boniface VIII ..................... 90

    1314. Exécution des chefs de l'ordre ..................... 92
          Causes de la chute du Temple ....................... 94


CHAPITRE V

    Suite du Règne de Philippe le Bel.--Ses trois Fils.
      --Procès.--Institutions. 1314-1328. ................... 101
          Le diable ......................................... 102
          Procès atroces .................................... 104

    1314. Mort de Philippe le Bel ........................... 108
          Activité, éducation de Philippe le Bel ............ 110
          Il ménage l'Université ............................ 112
          Institutions ...................................... 114
          Ordonnances contradictoires ....................... 115
          Hypocrisie de ce gouvernement ..................... 121
          Attaques contre la noblesse ....................... 123
          Confédération de la noblesse du nord et de l'est .. 124
          -- Louis X; réaction féodale ...................... 125
          Lutte des barons et des légistes .................. 129

    1315. Lois nouvelles sur les monnaies ................... 132
          Ordonnance pour l'affranchissement des serfs ...... 132

    1316. Philippe le Long .................................. 134
          Application de la loi Salique ..................... 135
          Les villes sont armées ............................ 136
          Tentative pour la réforme des poids et des mesures. 137
          Règlements de finances ............................ 137

    1316-1322. Le parlement se constitue .................... 138
          La royauté se constitue ........................... 140

    1320. Pastoureaux ....................................... 142
          Les Juifs et les lépreux .......................... 143

    1322-1328. Charles IV, le Bel ........................... 149
          Édouard II, roi d'Angleterre, renversé par sa femme,
            Isabelle de France .............................. 150

    1328. Mort de Charles IV ................................ 155



LIVRE VI


CHAPITRE PREMIER

    L'Angleterre.--Philippe de Valois. 1328-1349 ............ 156

    1328. Avénement de Philippe de Valois ................... 156
          L'Angleterre sous Édouard III ..................... 156
          Flandre, Angleterre; esprit commercial ............ 157
          Routes du commerce depuis les croisades ........... 159
          Commerce de l'Angleterre .......................... 164
          Caractère guerrier et mercantile du XIVe siècle ... 168
          Caractère opposé de la France ..................... 168
          Premières années du règne de Philippe VI .......... 169
          Guerre de Flandre. Bataille de Cassel ............. 170

    1329. Procès de Robert d'Artois ......................... 173

    1332. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre .... 178

    1333. Poursuites contre sa famille ...................... 179

    1336. Ordonnances sur les impôts et sur les marchandises. 180
          Rapports de Philippe VI avec le pape .............. 181
          Mécontentement général ............................ 182
          Édouard III relève son autorité ................... 182
          Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre .. 183
          Émigration des ouvriers flamands en Angleterre .... 184

    1337. Révolte des Gantais. Jacquemart Artevelde ......... 185
          Ordonnances et préparatifs d'Édouard III .......... 187
          Armée féodale et mercenaire de Philippe VI ........ 188

    1338. Les Anglais en Flandre ............................ 188
          Édouard III, vicaire impérial ..................... 189

    1339. Les Anglais en France ............................. 191
          Édouard III roi de France ......................... 193

    1340. Bataille de l'Écluse .............................. 194
          La guerre de Flandre sans résultats ............... 196

    1341. Guerre de Bretagne. Blois de Montfort ............. 197

    1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; Édouard III
            soutient Jean de Montfort ....................... 201

    1345. Édouard III perd à la fois Montfort et Artevelde .. 205

    1346. Édouard III attaque la Normandie .................. 208
          Les Anglais brûlent Saint-Germain, Saint-Cloud,
            Boulogne ........................................ 211
          Philippe VI les poursuit .......................... 212
          Bataille de Crécy ................................. 213
          Siége de Calais ................................... 217
          Persistance d'Édouard III; ses succès en Écosse et
            en Bretagne ..................................... 219
          Tentatives de Philippe pour faire lever le siége
            de Calais ....................................... 220

    1347. Prise de Calais: dévouement de six bourgeois ...... 222
          Calais peuplé d'Anglais ........................... 223
          Les mercenaires, les fantassins remplacent les
            troupes féodales ................................ 225
          Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, de la
            noblesse ........................................ 226
          Abattement moral; attente de la fin du monde;
            mortalité ....................................... 228

    1348. La _Peste noire_ .................................. 228
          Mysticisme de l'Allemagne; flagellants ............ 230
          Boccace; prologue du Décaméron .................... 232
          Suites de la peste ................................ 234

    1349-1350. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et
            le Dauphiné ..................................... 236
          Noces et fêtes .................................... 236

    1350. Mort de Philippe VI ............................... 237


CHAPITRE II

    Jean.--Bataille de Poitiers. 1350-1356 .................. 238
          Laure, Pétrarque .................................. 238
          Le XIVe siècle s'obstine dans sa fidélité au passé. 244

    1350. Avénement de Jean ................................. 245
          Création de l'ordre de l'Étoile ................... 245
          Charles d'Espagne, Charles de Navarre ............. 246

    1350-1359. Rapides variations de monnaies ............... 247
          États généraux, sous Philippe de Valois, sous Jean. 249

    1355. Gabelle votée par les États. Résistance de la
            Normandie et du comte d'Harcourt ................ 251
          Le comte d'Harcourt décapité ...................... 252

    1356. Le prince de Galles ravage le Midi ................ 253
          Bataille de Poitiers .............................. 254
          Le roi prisonnier ................................. 258


CHAPITRE III

    Suite. États généraux.--Paris.--Jacquerie. 1356-1364 .... 260

    1356. Le dauphin Charles. Le prévôt des marchands,
            Étienne Marcel .................................. 260
          Paris ............................................. 262

    1357. États généraux .................................... 266
          États provinciaux ................................. 268
          Robert le Coq et Étienne Marcel ................... 269
          Désastres de la France ............................ 275
          Charles le Mauvais à Paris ........................ 276

    1358. Nouveaux États; le dauphin régent du royaume ...... 280
          Révolte de Paris .................................. 282
          Meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie. 283
          Règne de Marcel ................................... 284
          La Champagne, le Vermandois pour le dauphin ....... 285
          États de la Langue d'oil à Compiègne .............. 286
          Souffrances du paysan ............................. 288
          Jacquerie ......................................... 292
          Charles le Mauvais, capitaine de Paris ............ 301
          Marcel s'appuie sur Charles le Mauvais et essaye de
            lui livrer Paris ................................ 304
          Marcel assassiné .................................. 305

    1359. Le dauphin rentre à Paris ......................... 314
          Négociations avec les Anglais ..................... 316
          Leurs propositions rejetées par les États ......... 317
          Édouard III en France ............................. 318
          Les Anglais aux portes de Paris ................... 319

    1360. Traité de Bretigny ................................ 320
          Désolation des provinces cédées ................... 321
          Rançon du roi ..................................... 322
          Le roi en liberté; ses premières ordonnances ...... 323
          Ordonnance en faveur des Juifs .................... 324

    1360-1363. Misère, ravage, mortalité .................... 325
          Les Tard-venus .................................... 326

    1362. Jean réunit au domaine la Bourgogne et la Champagne 327

    1363. Il va prêcher la croisade en Angleterre ........... 328

    1364. Mort du roi Jean à Londres ........................ 329


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France 1305-1364 (Volume 4 of 19)" ***

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