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Title: La mer
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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J. MICHELET

LA MER

CINQUIÈME ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction réservés



TABLE DES MATIÈRES


LIVRE Ier.--UN REGARD SUR LES MERS.

    I. La mer vue du rivage
    II. Plages, grèves et falaises
    III. Plages, grèves et falaises (suite)
    IV. Cercle des eaux, cercles de feux. Fleuves de la mer
    V. Le pouls de la mer
    VI. Les tempêtes
    VII. La tempête d'octobre 1859
    VIII. Les phares

LIVRE II.--LA GENÈSE DE LA MER.

    I. Fécondité
    II. La mer de lait
    III. L'atome
    IV. Fleur de sang
    V. Les faiseurs de mondes
    VI. Fille des mers
    VII. Le piqueur de pierres
    VIII. Coquilles, nacre, perles
    IX. L'écumeur de mer (poulpe, etc.)
    X. Crustacés. La guerre et l'intrigue
    XI. Le poisson
    XII. La baleine
    XIII. Les sirènes

LIVRE III.--CONQUÊTE DE LA MER.

    I. Le harpon
    II. Découverte des trois océans
    III. La loi des tempêtes
    IV. Les mers des pôles
    V. La guerre aux races de la mer
    VI. Le droit de la mer

LIVRE IV.--LA RENAISSANCE PAR LA MER.

    I. L'origine des bains de mer
    II. Choix du rivage
    III. L'habitation
    IV. Première aspiration de la mer
    V. Bains.--Renaissance de la beauté
    VI. La renaissance du cœur et de la fraternité
    VII. _Vita nuova_ des nations
    NOTES

FIN DE LA TABLE



LIVRE PREMIER

UN REGARD SUR LES MERS



I

LA MER VUE DU RIVAGE


Un brave marin hollandais, ferme et froid observateur, qui passe sa vie
sur la mer, dit franchement que la première impression qu'on en reçoit,
c'est la crainte. L'eau, pour tout être terrestre, est l'élément non
respirable, l'élément de l'asphyxie. Barrière fatale, éternelle, qui
sépare irrémédiablement les deux mondes. Ne nous étonnons pas si
l'énorme masse d'eau qu'on appelle la mer, inconnue et ténébreuse dans
sa profonde épaisseur, apparut toujours redoutable à l'imagination
humaine.

Les Orientaux n'y voient que le gouffre amer, la _nuit de l'abîme_. Dans
toutes les anciennes langues, de l'Inde à l'Irlande, le nom de la mer a
pour synonyme ou analogue le _désert_ et la _nuit_.

Grande tristesse de voir tous les soirs le soleil, cette joie du monde
et ce père de toute vie, sombrer, s'abîmer dans les flots. C'est le
deuil quotidien du monde, et spécialement de l'Ouest. Nous avons beau
voir chaque jour ce spectacle, il a sur nous même puissance, même effet
de mélancolie.

Si l'on plonge dans la mer à une certaine profondeur, on perd bientôt la
lumière; on entre dans un crépuscule où persiste une seule couleur, un
rouge sinistre; puis cela même disparaît et la nuit complète se fait,
c'est l'obscurité absolue, sauf peut-être des accidents de
phosphorescence effrayante. La masse, immense d'étendue, énorme de
profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde
de ténèbres. Voilà surtout ce qui saisit, intimida les premiers hommes.
On supposait que la vie cesse partout où manque la lumière, et
qu'excepté les premières couches, toute l'épaisseur insondable, le fond
(si l'abîme a un fond), était une noire solitude, rien que sable aride
et cailloux, sauf des ossements et des débris, tant de biens perdus que
l'élément avare prend toujours et ne rend jamais, les cachant
jalousement au trésor profond des naufrages.

L'eau de mer ne nous rassure aucunement par la transparence. Ce n'est
point l'engageante nymphe des sources, des limpides fontaines. Celle-ci
est opaque et lourde; elle frappe fort. Qui s'y hasarde, se sent
fortement soulevé. Elle aide, il est vrai, le nageur, mais elle le
maîtrise; il se sent comme un faible enfant, bercé d'une puissante main,
qui peut aussi bien le briser.

La barque une fois déliée, qui sait où un vent subit, un courant
irrésistible, pourront la porter? Ainsi nos pêcheurs du Nord, malgré
eux, trouvèrent l'Amérique polaire et rapportèrent la terreur du funèbre
Groënland. Toute nation a ses récits, ses contes sur la mer. Homère, les
_Mille et une Nuits_, nous ont gardé un bon nombre de ces traditions
effrayantes, les écueils et les tempêtes, les calmes non moins
meurtriers où l'on meurt de soif au milieu des eaux, les mangeurs
d'hommes, les monstres, le léviathan, le kraken et le grand serpent de
mer, etc. Le nom qu'on donne au désert, «_le pays de la peur_,» on
aurait pu le donner au grand désert maritime. Les plus hardis
navigateurs, Phéniciens et Carthaginois, les Arabes conquérants qui
voulaient englober le monde, attirés par les récits du pays de l'or et
des Hespérides, dépassent la Méditerranée, se lancent sur la grande mer,
mais s'y arrêtent bientôt. La ligne sombre, éternellement couverte de
nuages, qu'on rencontre avant l'équateur, leur impose. Ils s'arrêtent.
Ils disent: «C'est _la mer des Ténèbres_.» Et ils retournent chez eux.

«Il y aurait de l'impiété à violer ce sanctuaire. Malheur à celui qui
suivrait sa curiosité sacrilège! On a vu, aux dernières îles, un
colosse, une menaçante figure qui disait: «N'allez pas plus loin.»

* * *

Ces terreurs, un peu enfantines, du vieux monde ne diffèrent en rien de
ce qu'on peut voir toujours des émotions du novice, de la simple
personne qui, venue de l'intérieur, tout à coup aperçoit la mer. On peut
dire que tout être qui en a la surprise, ressent cette impression. Les
animaux, visiblement, se troublent. Même au reflux, lorsque, lasse et
débonnaire, l'eau traîne mollement au rivage, le cheval n'est pas
rassuré; il frémit et souvent refuse de passer le flot languissant. Le
chien recule et aboie, injurie à sa manière la lame dont il a peur.
Jamais il ne fait la paix avec l'élément douteux qui lui semble plutôt
hostile. Un voyageur nous raconte que les chiens du Kamtchatka, habitués
à ce spectacle, n'en sont pas moins effrayés, irrités. En grandes
bandes, par milliers, dans les longues nuits, ils hurlent contre la
vague hurlante, et font assaut de fureur avec l'océan du Nord.

* * *

L'introduction naturelle, le vestibule de l'Océan, qui prépare à le bien
sentir, c'est le cours mélancolique des fleuves du Nord-Ouest, les
vastes sables du Midi, ou les landes de Bretagne. Toute personne qui va
à la mer par ces voies est très-frappée de la région intermédiaire qui
l'annonce. Le long de ces fleuves, c'est un vague infini de joncs,
d'oseraies, de plantes diverses, qui, par les degrés des eaux mêlées et
peu à peu saumâtres, deviennent enfin marines. Dans les landes, c'est,
avant la mer, une mer préalable d'herbes rudes et basses, fougères et
bruyères. Étant encore à une lieue, deux lieues, vous remarquez les
arbres chétifs, souffreteux, rechignés, qui annoncent à leur manière par
des attitudes, j'allais dire par des gestes étranges, la proximité du
grand tyran, et l'oppression de son souffle. S'ils n'étaient pris par
les racines, ils fuiraient visiblement; ils regardent vers la terre,
tournent le dos à l'ennemi, semblent tout près de partir, en déroute,
échevelés. Ils ploient, se courbent jusqu'au sol, et ne pouvant mieux,
fixés là se tordent au vent des tempêtes. Ailleurs encore, le tronc se
fait petit et étend ses branches indéfiniment dans le sens horizontal.
Sur les plages où les coquilles, dissoutes, élèvent une fine poussière,
l'arbre en est envahi, englouti. Ses pores se fermant, l'air lui manque;
il est étouffé, mais conserve sa forme et reste là arbre de pierre,
spectre d'arbre, ombre lugubre qui ne peut disparaître, captive dans la
mort même.

Bien avant de voir la mer, on entend et on devine la redoutable
personne. D'abord, c'est un bruit lointain, sourd et uniforme. Et peu à
peu tous les bruits lui cèdent et en sont couverts. On en remarque
bientôt la solennelle alternative, le retour invariable de la même note,
forte et basse, qui de plus en plus roule, gronde. Moins régulière
l'oscillation du pendule qui nous mesure l'heure! Mais ici le balancier
n'a pas la monotonie des choses mécaniques. On y sent, on croit y sentir
la vibrante intonation de la vie. En effet, au moment du flux, quand la
vague monte sur la vague, immense, électrique, il se mêle au roulement
orageux des eaux le bruit des coquilles et de mille êtres divers qu'elle
apporte avec elle. Le reflux vient-il, un bruissement fait comprendre
qu'avec les sables elle remporte ce monde de tribus fidèles, et le
recueille en son sein.

Que d'autres voix elle a encore! Pour peu qu'elle soit émue, ses
plaintes et ses profonds soupirs contrastent avec le silence du morne
rivage. Il semble se recueillir pour écouter la menace de celle qui le
flattait hier d'un flot caressant. Que va-t-elle bientôt lui dire? Je ne
veux pas le prévoir. Je ne veux point parler ici des épouvantables
concerts qu'elle va donner peut-être, de ses duos avec les rocs, des
basses et des tonnerres sourds qu'elle fait au fond des cavernes, ni de
ces cris surprenants où l'on croit entendre: Au secours!... Non,
prenons-la dans ses jours graves, où elle est forte sans violence.

* * *

Si l'enfant et l'ignorant ont toujours devant ce sphinx une stupeur
admirative et moins de plaisir que de crainte, il ne faut pas s'en
étonner. Pour nous-mêmes, par bien des côtés, c'est encore une grande
énigme.

Quelle est son étendue réelle? Plus grande que celle de la terre, voilà
ce qu'on sait le mieux. Sur la surface du globe, l'eau est la
généralité, la terre est l'exception. Mais leur proportion relative:
l'eau fait les quatre cinquièmes, c'est le plus probable; d'autres ont
dit les deux tiers ou les trois quarts. Chose difficile à préciser. La
terre augmente et diminue; elle est toujours en travail; telle partie
s'abaisse, et telle monte. Certaines contrées polaires, découvertes et
notées du navigateur, ne se retrouvent plus au voyage suivant. Ailleurs,
des îles innombrables, des bancs immenses de madrépores, de coraux, se
forment, s'élèvent et troublent la géographie.

La profondeur de la mer est bien plus inconnue que son étendue. À peine
les premiers sondages, peu nombreux et peu certains, ont-ils été faits
encore.

Les petites libertés hardies que nous prenons à la surface de l'élément
indomptable, notre audace à courir sur ce profond inconnu, sont peu, et
ne peuvent rien faire au juste orgueil que garde la mer. Elle reste, en
réalité, fermée, impénétrable. Qu'un monde prodigieux de vie, de guerre
et d'amour, de productions de toute sorte, s'y meuve, on le devine bien
et déjà on le sait un peu. Mais à peine nous y entrons, nous avons hâte
de sortir de cet élément étranger. Si nous avons besoin de lui, lui, il
n'a pas besoin de nous. Il se passe de l'homme à merveille. La nature
semble tenir peu à avoir un tel témoin. Dieu est là tout seul chez lui.

L'élément que nous appelons fluide, mobile, capricieux, ne change pas
réellement; il est la régularité même. Ce qui change constamment, c'est
l'homme. Son corps (dont les quatre cinquièmes ne sont qu'eau, selon
Berzélius) sera demain évaporé. Cette apparition éphémère, en présence
des grandes puissances immuables de la nature, n'a que trop raison de
rêver. Quel que soit son très-juste espoir de vivre en son âme
immortelle, l'homme n'en est pas moins attristé de ces morts fréquentes,
des crises qui rompent à chaque instant la vie. La mer a l'air d'en
triompher. Chaque fois que nous approchons d'elle, il semble qu'elle
dise du fond de son immutabilité: «Demain tu passes, et moi jamais. Tes
os seront dans la terre, dissous même à force de siècles, que je
continuerai encore, majestueuse, indifférente, la grande vie équilibrée
qui m'harmonise, heure par heure, à la vie des mondes lointains.»

Opposition humiliante qui se révèle durement, et comme avec risée pour
nous, surtout aux violentes plages, où la mer arrache aux falaises des
cailloux qu'elle leur relance, qu'elle ramène deux fois par jour, les
traînant avec un bruit sinistre comme de chaînes et de boulets. Toute
jeune imagination y voit une image de guerre, un combat, et d'abord
s'effraye. Puis, observant que cette fureur a des bornes où elle
s'arrête, l'enfant rassuré hait plutôt qu'il ne craint la chose sauvage
qui semble lui en vouloir. Il lance à son tour des cailloux à la grande
ennemie rugissante.

J'observais ce duel au Havre, en juillet 1831. Une enfant que j'amenais
là en présence de la mer sentit son jeune courage et s'indigna de ces
défis. Elle rendait guerre pour guerre. Lutte inégale, à faire sourire,
entre la main délicate de la fragile créature et l'épouvantable force
qui en tenait si peu de compte. Mais on ne riait pas longtemps, lorsque
venait la pensée du peu que vivrait l'être aimé, de son impuissance
éphémère, en présence de l'infatigable éternité qui nous reprend.--Tel
fut l'un de mes premiers regards sur la mer. Telles mes rêveries,
assombries du trop juste augure que m'inspirait ce combat entre la mer
que je revois et l'enfant que je ne vois plus.



II

PLAGES, GRÈVES ET FALAISES


On peut voir l'Océan partout. Partout il apparaîtra imposant et
redoutable. Tel il est autour des caps qui regardent de tous côtés. Tel,
et parfois plus terrible, aux lieux vastes, mais circonscrits, où
l'encadrement des rivages le gêne et l'indigne, où il entre violent avec
des courants rapides qui souvent heurtent aux écueils. On ne le voit pas
infini, mais on le sent, on l'entend, on le devine infini, et
l'impression n'en est que plus profonde.

C'est celle que j'avais à Granville, sur cette plage tumultueuse de
grand flot et de grand vent, qui finit la Normandie et va commencer la
Bretagne. La gaieté riche et aimable, quelquefois un peu vulgaire, des
belles campagnes normandes, disparaît, et par Granville, par le
dangereux Saint-Michel-en-Grève, on se trouve entré dans un monde tout
autre. Granville est normand de race, breton d'aspect. Il oppose
fièrement son rocher à l'assaut épouvantable des vagues, qui tantôt
apportent du Nord les fureurs discordantes des courants de la Manche,
tantôt roulent de l'Ouest un long flot toujours grossi dans sa course de
mille lieues, qui frappe de toute la force accumulée de l'Atlantique.

J'aimais cette petite ville singulière et un peu triste qui vit de la
pêche lointaine la plus dangereuse. La famille sait qu'elle est nourrie
des hasards de cette loterie, de la vie, de la mort de l'homme. Cela met
en tout un sérieux harmonique au caractère sévère de cette côte. J'y ai
bien souvent goûté la mélancolie du soir, soit que je me promenasse en
bas sur la grève déjà obscurcie, soit que, de la haute ville qui
couronne le rocher, je visse le soleil descendre dans l'horizon un peu
brumeux. Son énorme mappemonde, souvent rayée durement de raies noires
et de raies rouges, s'abîmait, sans s'arrêter à faire au ciel les
fantaisies, les paysages de lumière, qui souvent ailleurs égayent la
vue. En août, c'était, déjà l'automne. Il n'y avait guère de crépuscule.
Le soleil à peine disparu, le vent fraîchissait, les vagues couraient
rapides, vertes et sombres. On ne voyait guère que quelques ombres de
femmes dans leurs capes noires doublées de blanc. Les moutons attardés
aux maigres pâturages des glacis, qui surplombent la grève de
quatre-vingts ou de cent pieds, l'attristaient de bêlements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord bâtie à pic sur le bord
de l'abîme, noire, froide, battue d'un vent éternel, faisant front à la
grande mer. Il n'y a là que de pauvres logis. On m'y mena chez un
bonhomme dont l'art était de faire des tableaux de coquilles. Monté par
une sorte d'échelle dans une obscure petite chambre, je vis, encadrée
dans l'étroite fenêtre, cette vue tragique. Elle me fut aussi
saisissante que l'avait été en Suisse, prise aussi dans une fenêtre, et
par une vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le glacier me
fit voir un monstre énorme de glaces pointues qui marchaient à moi. Et
cette mer de Granville, une armée de flots ennemis qui venaient
d'ensemble à l'assaut.

Mon homme, sans être vieux, était souffreteux, fiévreux. Il tenait, en
ce mois d'août, sa fenêtre calfeutrée. En regardant ses ouvrages et
causant, je vis qu'il avait la tête un peu faible. Elle avait été
ébranlée par un événement de famille. Son frère avait péri sur cette
grève dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui
semblait garder contre lui une mauvaise volonté. L'hiver,
infatigablement, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacés.
Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans
trêve ni repos, dans les longues nuits. L'été, elle lui montrait
d'incommensurables orages, des éclairs d'un monde à l'autre. Aux grandes
marées, c'était bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son écume
furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui
frapper dans sa fenêtre. Il n'était pas même sûr que la mer s'en tînt
toujours là. Elle pouvait dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour.
Mais il n'avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être
aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel magnétisme. Il
n'eût pas osé se brouiller tout à fait avec la terrible fée. Il avait
pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la
désignait sans la nommer, comme l'Islandais en mer n'ose nommer
l'Ourque, de peur qu'elle n'entende et ne vienne. Je vois encore sa mine
pâle lorsqu'il regardait la grève, et disait: «Cela me fait peur.»

Était-ce un fou? Nullement, il parlait de fort bon sens. Il me parut
distingué et intéressant. C'était un être nerveux, très-finement
organisé, trop pour de telles impressions.

La mer fait beaucoup de fous. Livingstone avait emmené d'Afrique un
homme intelligent, courageux, qui bravait les lions. Mais il n'avait pas
vu la mer. Quand il monta sur un vaisseau, et qu'il eut à la fois cette
double surprise et du redoutable élément, et de tous les arts inconnus,
ce fut trop fort pour son cerveau. Il délira; quoi qu'on fît, il trouva
moyen d'échapper, et se jeta aveuglément dans ces flots qui
l'effrayaient et qui l'attiraient cependant.

D'autre part, la mer attache tellement les hommes qui se sont confiés
longtemps à elle, qui ont vécu avec elle et dans sa familiarité, qu'ils
ne peuvent la quitter jamais. J'ai vu, dans un petit port, de vieux
pilotes qui, devenus trop faibles, résignaient leur office. Mais ils ne
s'en consolaient point, ils traînaient misérablement, et leurs têtes
s'égaraient.

* * *

Au plus haut de Saint-Michel, on vous montre une plate-forme qu'on
appelle celle des _Fous_. Je ne connais aucun lieu plus propre à en
faire que cette maison de vertige. Représentez-vous tout autour une
grande plaine comme de cendre blanche, qui est toujours solitaire,
sable équivoque dont la fausse douceur est le piège le plus dangereux.
C'est et ce n'est pas la terre, c'est et ce n'est pas la mer, l'eau
douce non plus, quoiqu'en dessous des ruisseaux travaillent le sol
incessamment. Rarement, et pour de courts moments, un bateau s'y
hasarderait. Et, si l'on passe quand l'eau se retire, on risque d'être
englouti. J'en puis parler, je l'ai été presque moi-même. Une voiture
fort légère, dans laquelle j'étais, disparut en deux minutes avec le
cheval; par miracle, j'échappai. Mais, moi-même à pied, j'enfonçais. À
chaque pas, je sentais un affreux clapotement, comme un appel de l'abîme
qui me demandait doucement, m'invitait et m'attirait, et me prenait par
dessous. J'arrivai pourtant au roc, à la gigantesque abbaye, cloître,
forteresse et prison, d'une sublimité atroce, vraiment digne du paysage.
Ce n'est pas ici le lieu de décrire un tel monument. Sur un gros bloc de
granit, il se dresse, monte et monte encore indéfiniment, comme une
babel d'un titanique entassement, roc sur roc, siècle sur siècle, mais
toujours cachot sur cachot. Au plus bas, l'_in pace_ des moines; plus
haut, la cage de fer qu'y fit Louis XI; plus haut, celle de Louis XIV;
plus haut, la prison d'aujourd'hui. Tout cela dans un tourbillon, un
vent, un trouble éternel. C'est le sépulcre moins la paix.

Est-ce la faute de la mer si cette plage est perfide? point du tout.
Elle arrive là, comme ailleurs, bruyante et forte, mais loyale. La vraie
faute est à la terre, dont l'immobilité sournoise paraît toujours
innocente, et qui en dessous filtre sous la plage les eaux des
ruisseaux, un mélange douceâtre et blanchâtre qui ôte toute solidité. La
faute est surtout à l'homme, à son ignorance, à sa négligence. Dans les
longs âges barbares, pendant qu'il rêve à la légende et fonde le grand
pèlerinage de l'archange vainqueur du diable, le diable prit possession
de cette plaine délaissée. La mer en est fort innocente. Loin de faire
mal, au contraire, elle apporte, cette furieuse, dans ses flots si
menaçants, un trésor de sel fécond, meilleur que le limon du Nil, qui
enrichit toute culture et fait la charmante beauté des anciens marais de
Dol, de nos jours transformés en jardins. C'est une mère un peu
violente, mais enfin, c'est une mère. Riche en poissons, elle entasse
sur Cancale qui est en face, et sur d'autres bancs encore, des millions,
des milliards d'huîtres, et de leurs coquilles brisées elle donne cette
riche vie qui se change en herbe, en fruits, et couvre les prairies de
fleurs.

Il faut entrer dans la vraie intelligence de la mer, ne pas céder aux
idées fausses que peut donner la terre voisine, ni aux illusions
terribles qu'elle nous ferait elle-même par la simple grandeur de ses
phénomènes, par des fureurs apparentes qui souvent sont des bienfaits.



III

SUITE.--PLAGES, GRÈVES ET FALAISES


Les plages, les grèves et les falaises montrent la mer par trois aspects
et toujours utilement. Elles l'expliquent, la traduisent, la mettent en
rapport avec nous, cette grande puissance, sauvage au premier
aspect,--mais divine au fond, donc, amie.

* * *

L'avantage des falaises, c'est qu'au pied de ces hauts murs bien plus
sensiblement qu'ailleurs on apprécie la marée, la respiration,
disons-le, le pouls de la mer. Insensible sur la Méditerranée, il est
marqué dans l'Océan. L'Océan respire comme moi, il concorde à mon
mouvement intérieur, à celui d'en haut. Il m'oblige de compter sans
cesse avec lui, de supporter les jours, les heures, de regarder au
ciel. Il me rappelle et à moi et au monde.

Que je m'assoie aux falaises, à celle d'Antifer, par exemple, je vois ce
spectacle immense. La mer, qui semblait morte tout à l'heure, a
frissonné. Elle frémit. Signe premier du grand mouvement. La marée a
dépassé Cherbourg et Barfleur, tourné violemment la pointe du phare; ses
eaux divisées suivent le Calvados, s'exhaussent au Havre; voilà qu'elles
viennent à moi, vers Étretat, Fécamp, Dieppe, pour s'enfoncer dans le
canal, malgré les courants du Nord. À moi de me mettre en garde, et
d'observer bien son heure. Sa hauteur, presque indifférente aux dunes ou
collines de sable qu'on peut remonter partout, ici, au pied des
falaises, impose une grande attention. Ce long mur de trente lieues n'a
pas beaucoup d'escaliers. Ses étroites percées, qui font nos petits
ports, s'ouvrent à d'assez grandes distances.

D'autant plus curieusement, observe-t-on à la mer basse les assises
superposées où se lit l'histoire du globe, en gigantesques registres où
les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps. Chaque
année en mange une page. C'est un monde en démolition, que la mer mord
toujours en bas, mais que les pluies, les gelées, attaquent encore bien
plus d'en haut, Le flot en dissout le calcaire, emporte, rapporte,
roule incessamment le silex qu'il arrondit en galets.--Ce rude travail
fait de cette côte, si riche du côté de la terre, un vrai désert
maritime. Peu, très-peu de plantes de mer échappent au broiement éternel
du galet froissé, refroissé. Les mollusques et les coquilles en ont
peur. Les poissons mêmes se tiennent à distance. Grand contraste d'une
campagne douce et tellement humanisée et d'une mer si inhospitalière.

On ne la voit guère que d'en haut. En bas la nécessité dure de marcher
sur un sol croulant, roulant, de boulets, rend l'étroite plage
impossible, fait de la moindre promenade une violente gymnastique. Il
faut rester sur les sommets où les splendides villas, les beaux bois,
les cultures magnifiques, les blés, les jardins, avancent jusqu'aux
bords du grand mur, et regardent à plaisir cette majestueuse rue de la
Manche, pleine de barques et de vaisseaux, qui sépare les deux rivages
et les deux grands empires du monde.

* * *

La terre et la mer! quoi de plus! Toutes deux ont ici un charme.
Cependant celui qui aime la mer pour elle-même, son ami, son amant, ira
plutôt la chercher dans un lieu moins varié. Pour entrer en relation
suivie avec elle, les grandes plages sablonneuses (si le sable n'est
trop mou) sont bien plus commodes. Elles permettent des promenades
infinies. Elles laissent rêver. Elles souffrent, entre l'homme et la
mer, des épanchements mystérieux. Jamais je ne me suis plaint de ces
vastes et libres arènes où d'autres trouvent un grand ennui. Je ne m'y
trouve pas seul. Je vais, je viens, je le sens. Il est là le grand
compagnon. Pour peu qu'il ne soit pas trop ému, de mauvaise humeur, je
me hasarde à lui parler, et il ne dédaigne pas de répondre. Que de
choses nous nous sommes dites aux paisibles mois où la foule est absente
sur les plages illimitées de Scheveningen et d'Ostende, de Royan et de
Saint-Georges! C'est là qu'en un long tête-à-tête, quelque intimité
s'établit. On y prend comme un sens nouveau pour comprendre la grande
langue.

On trouve triste l'Océan, lorsque des tours d'Amsterdam, le Zuiderzée
apparaît terreux et d'un flot de plomb, lorsqu'aux dunes de Scheveningen
on voit ses eaux surplombantes, toujours prêtes à franchir la digue.
Moi, ce combat m'intéresse; cette terre m'attache, toute sérieuse
qu'elle peut être; c'est l'effort, la création, l'invention de l'homme.
Et la mer aussi me plaît, par les trésors de vie féconde que je lui sais
dans son sein. C'est, une des plus peuplées du monde. Vienne la nuit de
la Saint-Jean, où s'ouvre la pêche, vous allez voir surgir des
profondeurs l'ascension d'une autre mer, la mer des harengs. La plaine
indéfinie des eaux ne sera pas assez grande pour ce déluge vivant, une
des révélations les plus triomphantes de la fécondité sans bornes de la
nature. Voilà ce que je sens d'avance dans cette mer, et dans les
tableaux où le génie en a marqué le caractère profond. La sombre
_Estacade_ de Ruysdaël, plus qu'aucun tableau, m'a toujours attiré au
Louvre. Pourquoi? Dans les teintes roussâtres de ces eaux électrisées,
je ne sens aucunement le froid de la mer du Nord; au contraire, la
fermentation, le flot de la vie.

* * *

Si l'on me demandait néanmoins quelle côte de l'Océan donne la plus
haute impression, je dirais: celle de Bretagne, spécialement aux
sauvages et sublimes promontoires de granit qui finissent l'ancien
monde, à cette pointe hardie qui défie les tempêtes, domine
l'Atlantique. Nulle part, je n'ai mieux senti les nobles et hautes
tristesses, qui sont les meilleures impressions de la mer. J'ai besoin
d'expliquer ceci.

Il y a tristesse et tristesse,--celle des femmes, celle des
forts,--celle des âmes trop sensibles qui pleurent sur elles-mêmes, et
celle des cœurs désintéressés, qui pour eux acceptent le sort et
bénissent toujours la nature, mais sentent les maux du monde, et puisent
dans la tristesse même les forces pour agir ou créer.--Combien les
nôtres ont besoin de retremper souvent leur âme dans cet état qu'on peut
nommer la mélancolie héroïque!

Lorsqu'il y a près de trente ans je visitais ce pays, je ne me rendais
pas compte de l'attrait sérieux qu'il avait pour moi. Au fond, c'est sa
grande harmonie. Ailleurs, sans qu'on se l'explique, on sent une
discordance entre le sol et l'habitant. La très-belle race normande,
dans les cantons où elle est pure, où elle a gardé le rouge, le roux
singulier de la Scandinavie, n'a nul rapport avec la terre qu'elle
occupe par hasard. Au contraire, en Bretagne, sur le sol géologique le
plus ancien du globe, sur le granit et le silex, marche la race
primitive, un peuple aussi de granit. Race rude, de grande noblesse,
d'une finesse de caillou. Autant la Normandie progresse, autant la
Bretagne est en décadence. Imaginative et spirituelle, elle n'en aime
pas moins l'absurde, l'impossible, les causes perdues. Mais si elle perd
en tant de choses, une lui reste, la plus rare, c'est le caractère.

Si l'on veut sortir un peu de l'anglicisme insipide et de la vulgarité
qui se prétend positive, enfin des sottes joies si tristes, qu'on aille
s'asseoir sur ces rocs, à la baie de Douarnenez, au promontoire de
Penmark. Ou, si le vent est trop fort, qu'on se mette dans une barque
aux basses îles du Morbihan. La mer y apporte un flot tiède que l'on
n'entend même pas. La Bretagne, où elle est douce, est très-douce. Dans
ses archipels vous diriez l'onde de la mort. Où elle est forte, elle est
sublime.

Je n'en sentis que les tristesses en 1831; elles ont passé dans mon
histoire. Je ne connaissais pas alors le vrai caractère de cette mer.
C'est aux anses les plus solitaires, entre ses rocs les plus sauvages,
qu'elle est vraiment gaie, je veux dire vivante et joyeuse d'une grande
vie. Ces rocs, vous les voyez couverts comme d'une couche d'aspérités
grises, mais ce sont des êtres animés, c'est tout un monde établi là,
qui, au reflux, laissé à sec, se clôt et s'enferme. Il ouvre ses petites
fenêtres quand la bonne mer, sa nourrice, lui rapporte ses aliments. Là
travaille encore en foule cette population estimable des petits piqueurs
de pierre, les oursins, observés et si bien décrits par M. Caillaud.
Tout ce monde juge exactement au rebours de nous. La belle Normandie les
effraye; ils ont horreur et terreur des rudes galets des falaises, sous
lesquels ils seraient broyés. Les calcaires croulants de Saintonge,
avec leurs plages aimables, ne les rassurent pas davantage. Ils n'ont
garde de s'établir sur ce qui doit tomber demain. Au contraire, ils sont
heureux de sentir sous eux le sol immuable des rochers bretons.

Apprenons d'eux à n'en pas croire l'apparence, mais la vérité. Les
rivages enchanteurs de la Flore la plus séduisante sont ceux que fuit la
vie marine; ils sont riches, mais en fossiles; curieux pour le géologue,
ils l'instruisent par les os des morts. L'âpre granit au contraire voit
sous lui la mer poissonneuse, sur lui une autre vie encore, le peuple
intéressant, modeste, des mollusques travailleurs, pauvres petits
ouvriers dont la vie laborieuse fait le charme sérieux, la moralité de
la mer.

«Profond silence pourtant. Ce peuple infini est muet, il ne me dit rien.
Sa vie est de lui à lui, sans rapport à moi, et pour moi elle vaut la
mort. Solitude! (dit un cœur de femme) grande et triste solitude!... Je
ne suis pas rassurée...»

A tort. Tout est ami ici. Ces petits êtres ne parlent pas au monde, mais
ils travaillent pour lui. Ils se remettent du discours à leur sublime
père, l'Océan, qui parle à leur place. Ils s'expliquent par sa grande
voix.

Entre la terre silencieuse et les tribus muettes de la mer, il fait
aussi le dialogue, grand, fort et grave, sympathique,--l'harmonique
concordance du grand Moi avec lui-même, ce beau débat qui n'est
qu'Amour.



IV

CERCLE DES EAUX, CERCLE DE FEUX.--FLEUVES DE LA MER


La terre a jeté à peine un regard sur elle-même qu'elle s'est comparée,
préférée au ciel. La géologie, toute jeune, contre son aînée
l'astronomie, reine orgueilleuse des sciences, a poussé un cri de Titan.
«Nos montagnes, a-t-elle dit, ne sont pas jetées _au hasard, comme les
étoiles dans le ciel_; elles forment des systèmes où l'on trouve les
éléments d'une ordonnance générale _dont les constellations célestes ne
présentent aucune trace_.» Ce mot hardi, passionné, a échappé à un homme
aussi modeste qu'illustre, M. Élie de Beaumont.

Sans doute, on n'a pas démêlé encore l'ordre (probablement très-grand)
qui règne dans le pêle-mêle apparent de la Voie lactée; mais
l'ordonnance plus visible de la superficie du globe, résultant des
révolutions insondables de son intérieur, garde cependant, gardera pour
la plus ingénieuse science des ombres et des mystères.

Les formes de la grande montagne émergée des eaux qu'on appelle
proprement la terre, offrent plusieurs dispositions assez symétriques
sans pouvoir être ramenées encore à ce qui semblerait un système total.
Ces parties sèches et élevées apparaissent plus ou moins, selon ce que
l'eau en découvre. C'est la mer, comme limite, qui trace, en réalité, la
forme des continents. C'est par la mer qu'il convient de commencer toute
géographie.

Ajoutez une grande chose, révélée depuis peu d'années. Tandis que la
terre nous offre tels traits qui semblent discordants (exemple, _le
Nouveau monde étendu du nord au sud et l'Ancien d'est en ouest_), la mer
au contraire présente une très-grande harmonie, une correspondance
exacte entre les deux hémisphères. C'est dans la partie fluide, qu'on
croyait si capricieuse, qu'existe la régularité. Ce que ce globe a de
plus ordonné, de plus symétrique, c'est ce qui paraît le plus libre, le
jeu de la circulation. L'ossature et les vertèbres du grand animal ont
leurs singularités dont nous ne pouvons encore bien, nous rendre compte.
Mais son mouvement vital qui fait les courants de la mer, qui de l'eau
salée fait l'eau douce, bientôt convertie en vapeur pour retourner à
l'eau salée, cet admirable mécanisme est aussi parfait que celui de la
circulation sanguine dans les animaux les plus élevés. Rien qui
ressemble davantage à la transformation constante de notre sang veineux
et artériel.

* * *

La face du globe paraît bien autrement compréhensible, si l'on en classe
les régions, non par chaînes de montagnes, mais _par bassins maritimes_.

L'Espagne du Sud ressemble au Maroc plus qu'à la Navarre, la Provence à
l'Algérie plus qu'au Dauphiné; la Sénégambie aux régions de l'Amazone
plus qu'à la mer Rouge, et l'Amazone a plus d'analogie avec les régions
humides de l'Afrique qu'avec ses voisins qui lui sont adossés, le Chili
et le Pérou, etc.

La symétrie de l'Atlantique est encore bien plus, frappante dans les
courants en dessous, dans les vents et brises en dessus. Leur action
aide puissamment à créer ces analogies et à former ce qu'on peut dire:
la fraternité des rivages.

Le principe d'unité géographique, l'élément classificateur sera de plus
en plus cherché dans le _bassin maritime_, où les eaux, les vents
messagers fidèles créent la relation, l'assimilation des bords opposés.
On demandera moins cette idée d'unité géographique aux montagnes, dont
les deux versants, souvent en contradiction, vous offrent sous même
latitude des flores et des populations absolument opposées, ici
l'invariable été, à deux pas l'éternel hiver selon les expositions. La
montagne donne rarement l'unité de la contrée, plus souvent sa dualité,
son divorce et ses discordances.

Cette vue de génie appartient à Bory de Saint-Vincent. Les découvertes
récentes de Maury et les lois qu'il a posées la confirment de mille
manières.

* * *

Dans l'immense vallée de la mer, sous la double montagne des deux
continents, il n'y a, à proprement parler, que deux bassins:

1º _Le bassin de l'Atlantique_;

2º _Le grand bassin de la mer Indienne et Pacifique_.

On ne peut appeler bassin la ceinture indéterminée de l'énorme océan
Austral, qui n'a ni borne, ni rivage, qui vers le nord seulement vient
envelopper la mer de l'Inde, la Mer de Corail et le Pacifique.

L'océan Austral, à lui seul, est plus grand que toutes les mers. Il
couvre presque la moitié de la surface du globe. Selon toute apparence,
à l'étendue répond la profondeur. Tandis que les sondages récents de
l'Atlantique indiquent 10 ou 12,000 pieds, dans l'océan Austral, Ross et
Denham ont trouvé 14,000, 27,000, et jusqu'à 46,000 pieds. Ajoutez-y la
masse des glaces antarctiques, infiniment plus vastes que nos glaces
boréales. On n'est pas loin du vrai, si l'on simplifie en disant:
L'hémisphère Austral est le monde des eaux, et le Boréal celui de la
terre.

* * *

Celui qui part d'Europe et veut traverser l'Atlantique, étant sorti
heureusement de nos ports, trop souvent fermés par le vent d'Ouest,
après avoir franchi la zone variable de nos changeantes mers, entre
bientôt dans le beau temps, la sérénité éternelle que les vents de
N.-E., les doux vents alizés mettent sur la mer et dans le ciel. Tout
sourit; nulle inquiétude. Mais en avançant vers la Ligne; la brise
vivifiante cesse, l'air devient étouffant. On entre dans la zone des
calmes qui dominent sous l'équateur, et séparent immuablement les
Alizés de notre hémisphère boréal et les Alizés de l'hémisphère Sud. De
lourds nuages pèsent; de grandes pluies fondent à chaque instant. On
s'attriste, on se plaint, mais sans ce rideau sombre, de quelles flèches
de feu le soleil frapperait les têtes ébranlées sur le miroir de
l'Atlantique! Sans les déluges qui assaillent l'autre face du globe, la
mer Indienne et la Mer de corail, quelle serait leur fermentation aux
cratères de leurs vieux volcans! Cette masse noire de nuages, jadis la
terreur, la barrière de la navigation, cette nuit subite étendue sur les
eaux, c'est précisément le salut, la facilité protectrice qui nous
adoucit le passage, et nous fait bientôt retrouver au sud le beau soleil
et le ciel pur, la douceur des vents réguliers.

Tout naturellement la chaleur de la Ligne élève l'eau en vapeurs, et
forme cette bande sombre.

L'observateur qui, d'une autre planète, regarderait la nôtre, verrait
planer sur elle un anneau de nuages, à peu près comme on voit l'anneau
de Saturne. S'il en cherchait l'usage, on pourrait lui répondre: C'est
le régulateur qui, absorbant et rendant tour à tour, équilibre
l'évaporation, la précipitation des eaux, distribue les pluies, les
rosées, modifie la chaleur de chaque contrée, échange les vapeurs des
deux mondes, emprunte au monde Austral de quoi faire les rivières, les
fleuves de notre monde Boréal. Solidarité merveilleuse. L'Amérique du
sud, dans ses grandes forêts, de leur respiration, condensée en nuages,
abreuve fraternellement les fleurs et les fruits de l'Europe. L'air qui
nous renouvelle, c'est le tribut que cent îles d'Asie, que la puissante
flore de Java ou de Ceylan exhala, confia au grand messager des nuages
qui roule avec la terre et lui verse la vie.

* * *

Posez-vous (j'entends en esprit) sur une des îles volcaniques que la mer
Pacifique offre en si grand nombre et regardez au sud. Derrière la
Nouvelle-Hollande, vous verrez l'océan Austral assiéger d'un flot
circulaire les deux pointes extrêmes de l'ancien et du nouveau
continent. Point de terre au monde Antarctique, ou de petites îles, ou
de prétendues terres polaires que les découvreurs ne marquent que pour
les voir disparaître, et qui peut-être ne sont que des glaces. Des eaux
sans fin, toujours des eaux.

Du même observatoire où je vous place, en contraste avec le cercle des
eaux Antarctiques, vous pouvez voir vers l'est, vers l'hémisphère
Arctique, ce que Ritter nomme le cercle de feu. Pour parler plus
exactement, c'est un anneau détendu, une chaîne lâche que forment les
volcans, d'abord aux Cordillères, puis sur les hauteurs de l'Asie; enfin
dans ces groupes innombrables d'îles basaltiques dont fourmille l'océan
Oriental. Les premiers volcans, ceux de l'Amérique, offrent sur mille
lieues de long une succession de soixante phares gigantesques dont les
éruptions constantes dominent la côte abrupte et les eaux lointaines.
Les autres, de la Nouvelle-Zélande jusqu'au nord des Philippines, en ont
quatre-vingts qui brûlent, d'innombrables qui sont éteints. Si l'on
pousse vers le nord (du Japon au Kamtchatka), cinquante cratères qui
flamboient, illuminent de leurs lueurs jusqu'aux îles Aléoutiennes, et
les sombres mers arctiques (Léopold de Buch, Ritter, Humboldt). Au
total, trois cents volcans actifs dominent circulairement le monde
oriental.

Sur l'autre face du globe, notre océan Atlantique offrait un aspect
analogue avant les révolutions qui éteignirent la plupart des volcans
d'Europe, et d'autre part anéantirent le continent de l'Atlantide.
Humboldt croit que cette grande ruine, si fortement attestée par la
tradition, n'a été que trop réelle. J'ose ajouter que l'existence de ce
continent fut logique dans la symétrie générale du monde, pour que
cette face du globe fût harmonique à l'autre. Là s'élevaient avec le
volcan de Ténériffe qui en est resté, avec nos volcans éteints
d'Auvergne, du Rhin, d'Hereford, etc., ceux qui durent miner
l'Atlantide. Tous ensemble ils constituaient le vis-à-vis des volcans
des Antilles et autres cratères américains.

* * *

De ces volcans enflammés ou éteints, de l'Inde et des Antilles, de la
mer de Cuba, de la mer de Java, partent deux énormes fleuves d'eau
chaude, qui s'en vont réchauffer le nord, et qu'on pourrait appeler les
deux aortes du globe. Ils sont munis, ou de côté ou en dessous, de leurs
contre-courants qui, venant du nord, amènent l'eau froide, compensent
l'effusion d'eau chaude et font l'équilibre. Aux deux courants chauds,
très-salés, les courants froids administrent une masse d'eau plus douce,
qui retourne à l'équateur, au grand foyer électrique qui doit la
chauffer, la saler.

Ces fleuves d'eau chaude, d'abord étroits, de quelque vingt lieues de
large, gardant longtemps leur vigueur et leur puissante identité, peu à
peu cependant se coupent, s'attiédissent, mais s'étendent et prennent
une largeur de mille lieues. Maury estime que celui qui part des
Antilles et qui pousse au nord vers nous déplace et modifie le quart des
eaux de l'Atlantique.

Ces grands traits de la vie des mers, observés récemment, étaient
pourtant visibles autant que les continents mêmes. Notre grosse artère
Atlantique, sa sœur, l'artère Indienne, s'annoncent assez par leur
couleur. Des deux côtés également, c'est un grand torrent bleu qui court
sur les eaux vertes, très-bleu, d'un indigo si sombre, que les Japonais
appellent le leur: le _fleuve noir_.

On voit très-bien sourdre le nôtre, entre Cuba et la Floride; il sort
brûlant de sa chaudière, le golfe du Mexique. Il court, chaud, salé,
très-distinct entre ses deux murs verts. L'Océan a beau faire; il le
serre, il le comprime, mais il ne peut le pénétrer. Je ne sais quelle
densité intrinsèque, quelle attraction moléculaire tient ces eaux bleues
liées ensemble, si bien que, plutôt que d'admettre l'eau verte, elles
s'accumulent, forment un dos, une voûte, qui a sa pente à droite et à
gauche; tout objet qu'on y jette en dérive et en glisse, étant plus haut
que l'Océan.

Rapide et fort, il court d'abord au nord, en suivant les États-Unis;
mais quand il arrive à la pointe du grand banc de Terre-Neuve, son bras
droit pousse à l'Est, son bras gauche se subordonne, comme courant
sous-marin, s'en va consoler le pôle, y créer la mer tiède (je veux dire
non glacée) qu'on vient de découvrir. Quant au bras droit, épandu dans
une largeur immense, lorsque affaibli, fatigué, il arrive enfin en
Europe, il trouve l'Irlande et l'Angleterre qui divisent encore ses eaux
divisées à Terre-Neuve. Défaillant, perdu dans la mer, il tiédit
pourtant un peu la Norvège, et trouve moyen encore d'apporter aux côtes
d'Islande des bois américains, sans lesquels cette pauvre île, neigeuse
sous son volcan, mourrait.

* * *

Ces deux frères, l'Indien, l'Américain, ont ceci de commun que, partis
de la Ligne, du foyer électrique du globe, ils emportent des puissances
prodigieuses de création, d'agitation. D'une part, ils semblent la
matrice profonde d'un monde d'êtres vivants, leur tiède et doux berceau.
D'autre part, ils sont le centre et le véhicule des tempêtes; les vents,
les trombes voyagent à la surface. Tant de douceur, tant de fureur,
n'est-ce pas une contradiction? Non, ceci prouve seulement que la fureur
ne trouble que le dehors, les couches extérieures, peu profondes. Dans
l'épaisseur, on n'en sait rien. Les plus faibles des créatures, les
atomes à coquille, les méduses microscopiques, êtres fluides qu'un rien
dissout, profitant du même courant, naviguent en pleine paix sous
l'orage.

Peu arrivent jusqu'à nous; ils vont jusqu'à Terre-Neuve, où le froid
courant du pôle les atteint, les saisit, les tue. Terre-Neuve n'est
autre chose que le grand ossuaire de ces voyageurs frappés par le froid.
Les plus légers, quoique morts, restent en suspension, mais finissent
par pleuvoir, comme neige, au fond de l'Océan. Ils y déposent ces bancs
de coquilles microscopiques qui, de l'Irlande à l'Amérique, occupent ce
fond.

Maury appelle les deux fleuves d'eau chaude, l'Indien, l'Américain, les
_deux voies lactées de la mer_.

* * *

Semblables de chaleur, de couleur, de direction, décrivant précisément
la même courbe, ils n'ont pas même destinée. L'Américain tout d'abord
entre dans une rude mer, ouverte au nord, l'Atlantique, qui lâche et
envoie contre lui l'armée flottante des glaces du pôle. Il y dépense sa
chaleur. Au contraire, le courant indien, circulant d'abord par les
îles, arrive dans une mer fermée et mieux gardée du Nord. Il se
maintient longtemps le même, chaud, électrique et créateur, et trace sur
le globe une énorme traînée de vie.

Son centre est l'apogée de l'énergie terrestre en trésors végétaux, en
monstres, en épices, en poisons. Des courants secondaires qui s'en
échappent et vont au sud, résulte encore un autre monde, celui de la mer
de Corail. Là, sur un espace, dit Maury, _grand comme les quatre
continents_, les polypes consciencieusement bâtissent les milliers
d'îles, les bancs et les récifs qui coupent peu à peu cette mer; écueils
aujourd'hui dangereux et maudits du navigateur, mais qui montent, se
lient à la longue, feront un continent, et qui sait? dans un cataclysme,
le refuge de l'espèce humaine.



V

LE POULS DE LA MER


Notre terre n'est point solitaire, comme l'observe Jean Reynaud, dans le
bel article de l'_Encyclopédie_. La courbe infiniment compliquée qu'elle
décrit exprime les forces, les influences diverses qui agissent sur
elle, témoigne de ses rapports et de ses communications avec le grand
peuple des cieux.

Ses relations hiérarchiques sont particulièrement visibles avec son chef
le soleil, et la lune, qui, pour être sa servante, n'en a que plus de
puissance sur elle. De même que les fleurs de la terre se tournent vers
le soleil, la terre elle-même qui les porte le regarde, aspire vers lui.
En ce qu'elle a de plus mobile, sa masse fluide, elle se soulève et fait
signe qu'elle ressent son attraction. Elle déborde d'elle-même, elle
monte (selon qu'elle peut), et, vers les astres amis, deux fois par jour
gonfle son sein, leur adresse au moins un soupir.

* * *

Ne sent-elle pas l'attraction d'autres globes encore? ses marées ne
sont-elles gouvernées que par la lune et le soleil? Tout le monde savant
le disait, tout le monde marin le croyait. On s'en tenait aux résultats
très-incomplets de la Place. De là des erreurs terribles qui se
résolvaient en naufrages. Aux dangereux bas-fonds de Saint-Malo, on se
trompait de dix-huit pieds. C'est en 1839 que Chazallon, qui avait
failli périr par suite de ces erreurs, commença à découvrir et calculer
les ondulations secondaires, mais très-considérables, qui modifient la
marée générale sous des influences diverses. Des astres moins dominants
que le soleil et la lune ont sans doute aussi leur part d'action sur ce
balancement des eaux de la terre.

Sous quelle loi? Chazallon le dit: «L'ondulation de la marée dans un
port _suit la loi des cordes vibrantes_.» Mot grave et de grande portée
qui nous mène à comprendre que les rapports des astres entre eux sont
les rapports mathématiques de la musique céleste, comme l'avait dit
l'antiquité.

La terre, par sa grande marée et par les marées partielles, parle aux
planètes ses sœurs. Répondent-elles? On doit le penser. De leurs
éléments fluides, elles doivent aussi se soulever, sensibles à l'élan de
la terre. L'attraction mutuelle, la tendance de chaque astre à sortir de
son égoïsme, doit créer à travers les cieux de sublimes dialogues.
Malheureusement, l'oreille humaine en entend la moindre partie.

* * *

Autre point à considérer. Ce n'est point au moment du passage de l'astre
influent que la mer lui cède. Elle n'a pas l'empressement d'une
obéissance servile. Il lui faut du temps pour sentir et suivre
l'ébranlement. Il faut qu'elle appelle à elle les eaux paresseuses,
qu'elle vainque leur force d'inertie, qu'elle attire, entraîne les plus
éloignées. La rotation de la terre, si terriblement rapide, déplace
incessamment les points soumis à l'attraction. Ajoutez que l'armée des
flots, dans son mouvement d'ensemble, a toutes les contrariétés des
obstacles naturels, îles, caps, détroits, directions si variées des
rivages, les obstacles non moins résistants des vents, des courants, les
rivalités des fleuves de la terre, qui, tombés des monts, emportés par
leurs pentes rapides, selon les fontes de neige et cent accidents
imprévus, viennent se jeter au travers et changer le mouvement régulier
en luttes terribles. L'Océan ne cède pas. Le déploiement de forces que
font les grandes rivières n'est pas pour l'intimider. Les eaux qu'on
pousse sur lui, il les rembarre, les ramasse, les roule en montagne,
jusqu'à Rouen, jusqu'à Bordeaux, dans une si grande violence, qu'on
dirait qu'il va leur faire remonter les montagnes mêmes.

Des obstacles si divers créent aux marées d'apparentes irrégularités qui
frappent, embarrassent l'esprit. Rien ne surprend plus que leurs heures
contradictoires entre des ports très-voisins. Une marée du Havre, par
exemple, en vaut deux de Dieppe (Chazallon, Baude, etc.). C'est une
gloire du génie humain d'avoir soumis au calcul des phénomènes si
complexes.

* * *

Mais sous ce mouvement extérieur la mer en a d'autres au dedans, ceux
des courants qui la traversent à telle ou telle profondeur. Superposés
à des étages différents, ou coulant latéralement en sens opposés,
courants chauds, contre-courants froids, ils exécutent entre eux la
circulation de la mer, l'échange des eaux douces et salées, la
_pulsation_ alternative qui en est le résultat. Le chaud _bat_ de la
ligne au pôle, le froid du pôle à l'équateur.

Est-ce à dire que ces courants, assez distincts et peu mêlés, puissent
se comparer strictement, comme on l'a fait quelquefois, aux vaisseaux,
veines et artères, des animaux supérieurs? Non pas sans doute à la
rigueur. Mais ils ont quelque ressemblance avec la circulation moins
déterminée que les naturalistes ont trouvée récemment chez quelques
êtres inférieurs, mollusques, annélides. Cette circulation _lacunaire_
supplée, prépare la _vasculaire_; le sang s'épanche en courants avant de
se faire des canaux précis.

Telle est la mer. Elle semble un grand animal arrêté à ce premier degré
d'organisation.

* * *

Qui a révélé les courants, ces fluctuations régulières de l'abîme où
nous ne descendons jamais? qui nous a enseigné la géographie des eaux
ténébreuses? Ceux qui y vivent ou qui y flottent, des animaux, des
végétaux.

Nous verrons comment la baleine, comment les atomes à coquilles
(foraminifères), comment les bois américains, transportés jusqu'en
Islande, ont concouru à révéler le fleuve d'eaux chaudes qui va des
Antilles à l'Europe, et le contre-courant froid qui vient le joindre à
Terre-Neuve, et passe à côté ou dessous, résolvant ses glaces en vastes
brouillards.

Une nuée rouge d'animalcules, transportée par une tempête de l'Orénoque
à la France, a expliqué le grand courant aérien du Sud-Ouest qui
rafraîchit notre Europe avec les pluies des Cordillères.

Sans l'échange constant des eaux qui se fait par les courants dans les
profondeurs de la mer, elle se comblerait par place de sels et de
détritus. Il en serait comme de la mer Morte, qui, n'ayant ni écoulement
ni mouvement, voit ses bords chargés de sel, ses plantes incrustées de
cristaux. À passer seulement sur elle, les vents se font brûlants,
arides, portent la famine et la mort.

* * *

Tant d'observations dispersées sur les courants de l'air, de l'eau, les
saisons, les vents, les tempêtes, restaient dans la tradition, dans la
mémoire des pêcheurs, des marins, se perdaient souvent, mouraient avec
eux. Le guide de la navigation, la météorologie, non centralisée,
semblait vaine, et on en vint à la nier. L'illustre M. Biot lui
demandait un compte sévère du peu qu'elle avait fait encore. Cependant,
sur les deux rivages, européen, américain, des hommes persévérants
fondaient cette science niée sur la base de l'observation.

Le dernier et le plus célèbre, Maury, l'Américain, courageusement
entreprit ce qui eût fait reculer toute une administration, le
dépouillement et la mise en ordre de je ne sais combien de _livres de
bord_, de ces informes documents, souvent tronqués, que rapportent les
capitaines. Ces extraits, rédigés en tables où ressortent les faits
concordants, ont donné, en résultat, des règles, des généralités. Un
congrès des marins du globe, réuni à Bruxelles, a décidé que les
observations, désormais écrites avec soin, seraient centralisées dans un
même dépôt, l'Observatoire de Washington.

Noble hommage de l'Europe à la jeune Amérique, au patient et ingénieux
Maury, le savant poëte de la mer, qui en a résumé les lois, et qui a
fait plus encore; car par la force du cœur et par l'amour de la nature,
autant que par le positif de ses résultats, il a enlevé le monde. Ses
cartes et son premier ouvrage, tiré à cent cinquante mille, sont
libéralement donnés aux marins de toute nation par la république des
États-Unis. Nombre d'hommes éminents, en France et en Hollande, Jansen,
Tricaut, Julien, Margollé, Zurcher et autres, se sont faits les
interprètes, les éloquents missionnaires de cet apôtre de la mer.

Pourquoi l'Amérique, en cela, a-t-elle fait plus que nous? L'Amérique
c'est le désir. Elle est jeune, et elle brûle d'être en rapport avec le
globe. Sur son superbe continent, et au milieu de tant d'États, elle se
croit pourtant solitaire. Si loin de sa mère l'Europe, elle regarde vers
ce centre de la civilisation, comme la terre vers le soleil, et tout ce
qui la rapproche du grand luminaire la fait palpiter. Qu'on en juge par
l'ivresse, par les fêtes si touchantes auxquelles donna lieu là-bas le
télégraphe sous-marin qui mariait les deux rivages, promettait le
dialogue et la réplique par minutes, de sorte que les deux mondes
n'auraient plus qu'une pensée!

* * *

Maury nous a démontré avec un génie véritable l'harmonie de l'air et de
l'eau. Tel l'Océan maritime, tel l'Océan aérien. Ses mouvements
alternatifs, l'échange de ses éléments, sont tout à fait analogues. Il
distribue la chaleur sur le monde, et fait la sécheresse ou l'humidité.
Celle-ci, il la prend sur les mers, sur l'infini de l'océan Central, aux
tropiques surtout, aux grands bouilleurs de la chaudière universelle. Il
se fait sec, au contraire, en passant sur les déserts brûlés, les grands
continents, les glaciers (vrais pôles intermédiaires du globe) qui lui
pompent jusqu'à sa dernière goutte. L'échauffement de l'équateur et le
refroidissement du pôle, alternant la densité et la légèreté des
vapeurs, les font voyager en courants et contre-courants horizontaux qui
s'échangent. Sous la ligne, la chaleur qui allège les vapeurs et les
fait monter crée des courants de bas en haut. Avant de se distribuer,
elles planent en ce réservoir sombre qui (nous l'avons dit) fait autour
du globe comme un anneau de nuages.

Voilà donc des pulsations et maritimes et aériennes, autres que le pouls
de la marée. Celui-ci était extérieur, imprimé par d'autres astres au
nôtre. Mais ce pouls des courants divers est intrinsèque à la terre, il
est sa vie elle-même.

* * *

Dans le livre de Maury, le coup de génie, selon moi, est d'avoir dit:
«L'agent le plus apparent de la circulation maritime, la chaleur, n'y
suffirait pas. Il en est un autre, non moins important, et plus encore,
c'est le sel.»

Le sel est si abondant dans la mer, que, si on le réunissait sur
l'Amérique, il la couvrirait d'une montagne de 4,500 pieds d'épaisseur.

La salure de la mer, sans varier beaucoup, augmente ou diminue pourtant
selon les localités, les courants, le voisinage de l'équateur ou des
pôles. Dessalée ou ressalée, la mer est par cela même lourde, ou légère,
plus ou moins mobile. Ce mélange continuel, avec ses variations, fait
courir l'eau plus ou moins vite, c'est-à-dire _produit des
courants_,--et des courants _horizontaux_, au sein de la mer,--et des
courants _verticaux_ de la mer des eaux à celle de l'air.

* * *

Un Français, M. Lartigue, a ingénieusement relevé plusieurs des lacunes
et des inexactitudes que présente la géographie de Maury. (_Annales
marit_.) Mais l'auteur américain, le prévenant en cela, ne cache
nullement ce qu'il pense de l'incomplet de sa science. Sur quelques
points il déclare ne donner que des hypothèses. Parfois il est
manifestement incertain, rêveur, inquiet. Son livre, honnête et loyal,
laisse surprendre aisément le combat intérieur que s'y livrent deux
esprits: le _littéralisme biblique_, qui fait de la mer une chose, créée
de Dieu en une fois, une machine tournant sous sa main,--et le sentiment
moderne, la _sympathie de la nature_, pour qui la mer est animée, est
une force de vie et presque une personne, où l'âme aimante du monde
continue de créer toujours.

Il est curieux de voir, dans ce livre, l'auteur approcher peu à peu du
dernier point de vue par une invincible pente. Tout ce qu'il peut, il
l'explique d'abord mécaniquement, physiquement (par la pesanteur, la
chaleur, la densité, etc.). Mais cela ne suffit pas. Il ajoute, en
certains cas, telle attraction moléculaire, telle action magnétique.
Cela ne suffit pas encore. Alors franchement il a recours aux lois
physiologiques qui régissent la vie. Il donne à la mer un pouls, des
artères, un cœur même. Sont-ce de simples formes de style, des
comparaisons? Point du tout. Il a (et c'est son génie), il a en lui un
sentiment impérieux, invincible, de la personnalité de la mer.

Voilà le secret de sa puissance, voilà ce qui a ravi. Avant lui, c'était
une chose pour tant de marins qui traînaient sur ses eaux. Par lui,
c'est une personne; ils y sentent tous une violente et redoutable
maîtresse qu'on adore, qu'on veut dompter.

Il aime, il aime la mer. Mais, d'autre part, à chaque instant, il se
contient et s'arrête, craignant de dépasser le cadre où il voudrait
s'enfermer. Comme Swammerdam, Bonnet, et tant de savants illustres d'âme
religieuse, il craint qu'en expliquant trop là Nature par elle-même, on
ne fasse tort à Dieu. Timidité peu raisonnable. Plus on montre partout
la vie, plus on fait sentir la grande Âme, adorable unité des êtres par
qui ils s'engendrent et se créent. Où donc serait le péril si l'on
trouvait que la mer, dans son aspiration constante à l'existence
organisée, est la forme la plus énergique de l'éternel Désir qui jadis
évoqua ce globe et toujours enfante en lui?

Cette mer salée comme du sang, qui a sa circulation, qui a un pouls et
un cœur (Maury nomme ainsi l'équateur), où elle échange ses deux sangs,
un être qui a tout cela est-il sûr qu'il soit une chose, un élément
inorganique?

Voilà une grande horloge, une grande machine à vapeur qui imite à s'y
méprendre le mouvement des forces vitales. Est-ce un jeu de la nature?
ou bien ne faut-il pas croire qu'il y a dans ces masses un mélange
d'animalité?

Un fait énorme, qu'il pose, mais secondairement, de profil, c'est que
l'infini vivant de la mer, les milliards de milliards d'êtres qu'elle
fait et défait sans cesse, absorbent le lait de vie, l'écume mêlée à ses
eaux, leur ôtent leurs sels divers, dont ils se font, eux et leurs
coquilles, etc., etc. Par là, ils rendent cette eau dessalée, donc plus
légère, partant mobile et courante. Aux laboratoires puissants
d'organisation animale, comme celui de la mer des Indes, celui de la mer
de Corail, cette force, ailleurs moins remarquée, apparaît ce qu'elle
est, immense.

«Chacun de ces imperceptibles, dit Maury, change l'équilibre de l'Océan;
ils l'harmonisent, et sont ses compensateurs.»--Est-ce assez dire? ne
seraient-ils pas ses moteurs essentiels, qui ont créé ses grands
courants, mis la machine en mouvement? Qui sait si ce _circulus_ vital
de l'animalité marine n'est pas le point de départ de tout le _circulus_
physique, si la mer animalisée ne donne pas le branle éternel à la mer
animalisable, non organisée encore, mais ne demandant qu'à l'être et
fermentant de vie prochaine?



VI

LES TEMPÊTES


«Il se fait de temps en temps des commotions dans la mer qui semblent
avoir pour but d'assurer les époques de ses travaux. Ces phénomènes
peuvent être considérés comme les _spasmes_ de la mer.» (Maury.)

Il entend par là spécialement les brusques mouvements qui paraissent
venir du dessous, et qui, dans les mers d'Asie, équivalent à de
véritables tempêtes. Les causes qu'il leur assigne sont diverses: 1º la
rencontre violente de deux marées, de deux courants; 2º la surabondance
subite des eaux de pluie à la surface; 3º la rupture et la fonte rapide
des glaces, etc. D'autres ajoutent l'hypothèse des mouvements
électriques, des soulèvements volcaniques, qui peuvent se faire au
fond.

Il est pourtant vraisemblable que le fond et la grande masse des eaux
sont assez paisibles. Autrement, la mer serait impropre à remplir sa
grande fonction de mère et nourrice des êtres. Maury l'appelle quelque
part une grande _nourricerie_. Un monde d'êtres délicats, plus fragiles
que ceux de la terre, sont bercés, allaités de ses eaux. Cela donne de
son intérieur une idée très-douce, et porte à croire que ces agitations
si violentes ne sont pas communes.

* * *

De sa nature, elle est généralement régulière, soumise à de grands
mouvements uniformes, périodiques. Les tempêtes sont des violences
passagères que lui font les vents, les forces électriques ou certaines
crises violentes d'évaporation. Ce sont des accidents qui se passent à
la surface, et qui ne révèlent nullement la vraie, la mystérieuse
personnalité de la mer.

Juger d'un tempérament humain sur quelques accès de fièvre, ce serait
chose insensée. Combien plus de juger la mer sur ces mouvements
momentanés, extérieurs, qui paraissent n'affecter que des couches de
quelques centaines de pieds?

Partout où la mer est profonde, sa, vie continue équilibrée,
parfaitement balancée, calme et féconde, toute à ses enfantements. Elle
ne s'aperçoit pas de ces petits accidents qui ne se passent qu'en haut.
Les grandes légions de ses enfants qui vivent (quoi qu'on ait dit) au
fond de sa paisible nuit et ne remontent tout au plus qu'une fois par an
vers la lumière et les tempêtes doivent aimer leur grande nourrice comme
l'harmonie elle-même.

* * *

Quoi qu'il en soit, ces accidents intéressent trop la vie de l'homme
pour qu'il ne mette pas tous ses soins à les observer. Cela ne lui est
pas facile. Il y garde peu son sang-froid. Les descriptions les plus
sérieuses donnent des traits vagues et généraux, fort peu ce qui fait
pour chaque tempête son originalité, ce qui l'individualise comme
résultante imprévue de mille circonstances obscures, impossibles à
démêler. L'observateur en sûreté qui regarde du rivage voit mieux sans
doute, n'étant pas occupé de son péril. Mais peut-il juger de l'ensemble
autant que celui qui est au centre du tourbillon et qui jouit de tous
côtes du terrible panorama?

Nous devons aux navigateurs, nous autres hommes de terre, ce respect de
tenir grand compte des faits qu'ils attestent, de ce qu'ils ont vu et
souffert. Je trouve de très-mauvais goût la légèreté sceptique que des
savants de cabinet ont montrée relativement à ce que les marins nous
disent, par exemple de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les
navigateurs qui la portent à cent pieds. Des ingénieurs ont cru pouvoir
prendre mesure à la tempête, et calculer précisément que l'eau ne monte
guère à plus de vingt pieds. Un excellent observateur nous assure tout
au contraire avoir vu fort nettement, du rivage, en sécurité, des
entassements de vagues plus élevés que les tours de Notre-Dame et plus
que Montmartre même.

Il est trop évident qu'on parle de choses différentes. De là la
contradiction. S'il s'agit de ce qui fait comme le champ de la tempête,
son lit inférieur, si l'on parle des longues rangées de vagues qui
roulent en ligne et gardent dans leur fureur quelque régularité, le
rapport des ingénieurs est exact. Avec leurs crêtes arrondies et les
vallées alternatives qu'elles présentent tour à tour, elles déferlent au
plus dans une hauteur de vingt à vingt-cinq pieds. Mais les vagues qui
se contrarient et qui ne vont pas ensemble s'élèvent à bien d'autres
hauteurs. Dans leur choc elles prennent des forces prodigieuses
d'ascension, se lancent, et retombent d'un poids d'une incroyable
lourdeur, à assommer, enfoncer, briser le vaisseau. Rien de lourd comme
l'eau de mer. Ce sont ces jets de vagues en lutte, ces retombées
épouvantables dont les marins parlent, phénomènes dont on ne peut
nullement calculer la grandeur réelle.

Dans un jour, non de tempête, mais d'émotion, où l'Océan préludait par
des gaietés sauvages, j'étais tranquillement assis sur un beau
promontoire d'environ quatre-vingts pieds. Je m'amusais à le voir, sur
une ligne d'un quart de lieue, faire l'assaut de mon rocher, arrondir la
verte crinière de sa longue vague, la pousser comme à la course. Elle
frappait vaillamment, faisait trembler le promontoire; j'avais le
tonnerre sous mes pieds. Mais cette régularité se démentit tout à coup.
Je ne sais quelle vague d'ouest vint par le travers, frapper
outrageusement ma grande vague régulière qui me venait du midi. Dans le
conflit, tout à coup le soleil me fut caché; sur mon promontoire si
haut, ce fut, non une vapeur irisée d'écume légère, mais bien une grosse
lame noire, qui bondit, tomba lourdement, m'enveloppa, me baigna; j'en
restai fortement mouillé. J'aurais voulu avoir là MM. les académiciens
et MM. les ingénieurs qui mesurent si précisément les combats de
l'Océan.

* * *

Il ne faut pas, assis chez soi, mettre en doute légèrement la véracité
de tant d'hommes intrépides, endurcis et résignés, qui voient trop
souvent la mort pour avoir la vanité puérile d'exagérer leurs dangers.
Il ne faut pas non plus opposer les calmes récits des navigateurs
ordinaires, qui suivent les grandes routes connues, aux tableaux,
parfois émus, des audacieux découvreurs qui les visitèrent les premiers,
qui relevèrent, décrivirent les récifs, les écueils, attentifs à voir de
près et étudier le péril, autant que le vulgaire marin, le roulier de la
mer, cherche à l'éviter. Les Cook, les Perron, les d'Urville, et autres
chercheurs, coururent de très-réels dangers dans les eaux, moins
fréquentées alors, de la mer de Corail, de l'Australie, etc., obligés
d'affronter de près des bancs qui changent sans cesse, des courants
contrariés qui se croisent et qui produisent d'affreuses luttes
intérieures aux passages étroits.

«Sans tempête, par le roulis seul, le vent étant droit de l'arrière, une
lame qui vient de travers fait des secousses si dures, que la cloche du
vaisseau se met à tinter d'elle-même, et, si ces grands roulis duraient,
avec leurs mouvements à faux, il en serait détraqué, démembré et démoli.

«Aux Açores du banc des Aiguilles, dit encore d'Urville, les lames
atteignaient quatre-vingts, cent pieds de hauteur. Jamais je ne vis une
mer si monstrueuse. Ces vagues ne déferlaient sur nous heureusement que
de leurs sommités; autrement la corvette était engloutie... Dans cet
horrible combat, elle resta immobile, ne sachant à qui entendre. Par
moments, les marins, sur le pont, étaient submergés. Affreux chaos qui
ne dura pas moins de quatre heures de nuit... un siècle à blanchir les
cheveux!...--Telles sont les tempêtes australes, si terribles, que, même
sur terre, les naturels qui les pressentent en sont épouvantés d'avance
et se cachent dans leurs cavernes.»

* * *

Quelque exactes, intéressantes, que soient ces descriptions, je n'ai
garde de les copier. Encore moins m'enhardirais-je à imaginer, arranger
les choses que je n'aurais pas vues. Je ne dirai qu'un mot des tempêtes
que j'ai observées. J'y ai du moins saisi, je crois, les caractères
différents qui distinguent l'Océan et la Méditerranée.

Pendant la moitié d'une année passée à deux lieues de Gênes, sur la plus
jolie mer du monde, la plus abritée, à Nervi, je n'eus qu'une petite
tempête de caprice qui dura peu, mais, dans ce court moment, _ragea_
avec une furie singulière. La voyant mal de ma fenêtre, je sortis, et,
par des ruelles tortueuses, entre les hauts palazzi, je me hasardai à
descendre, non sur la plage (il n'y en a point), mais sur une corniche
de noires roches volcaniques qui bordent le rivage, étroit sentier qui
souvent n'a pas trois pieds de large, et qui, montant, descendant,
souvent surplombant la mer, la domine de trente pieds, parfois de
quarante ou soixante. On ne découvrait pas bien loin. Des tourbillons
continuels tiraient le rideau. On voyait peu; ce qu'on voyait était
borné et affreux. L'âpreté, les angles cassants de cette côte de
cailloux, ses pointes et ses pics, ses rentrées subites et dures,
imposaient à la tempête des sauts, des bonds, des efforts incroyables,
des tortures d'enfer. Elle grinçait d'écume blanche, et comme
d'exécrables sourires, à la férocité des laves qui, sans pitié, la
brisaient. C'étaient des bruits insensés, absurdes; jamais rien de
suivi; c'étaient des tonnerres discordants, de si aigres sifflements
comme ceux des machines à vapeur, qu'on se bouchait les oreilles.
Abasourdi d'un spectacle qui hébétait tous les sens, j'essayai de me
ravoir; m'appuyant bien à un mur qui rentrait et n'eût pas permis à la
furieuse de me prendre, je compris mieux ce tapage. Rude et courte était
la lame, et le plus dur du combat tenait à cette côte étrange, découpée
si sèchement, à ces angles cruels qui pointaient dans la tempête,
déchiraient le flot. La corniche par-dessous, ici et là, l'enfonçait
dans ses profondeurs tonnantes.

L'œil aussi était blessé autant que l'oreille au contraste diabolique de
cette neige éblouissante fouettant dans ces laves si noires.

Au total, je le sentis, la mer, bien moins que la terre, rendait la
chose terrible. C'est le contraire sur l'Océan.



VII

LA TEMPÊTE D'OCTOBRE 1859


La tempête que j'ai le mieux vue, c'est celle qui sévit dans l'Ouest, le
24 et le 25 octobre 1859, qui reprit plus furieuse et dans une horrible
grandeur, le vendredi 28 octobre, dura le 29, le 30 et le 31,
implacable, infatigable, six jours et six nuits, sauf un court moment de
repos. Toutes nos côtes occidentales furent semées de naufrages. Avant,
après, de très-graves perturbations barométriques eurent lieu; les fils
télégraphiques furent brisés ou pervertis, les communications rompues.
Des années chaudes avaient précédé. On entra par cette tempête dans une
série fort différente de temps froids et pluvieux. L'année 1860
elle-même, jusqu'au jour où j'écris ceci, est livrée à la noyade
obstinée des vents d'ouest et de sud, qui semblent vouloir nous jeter
toutes les pluies de l'Atlantique et du grand Océan austral.

* * *

J'observai cette tempête d'un lieu aimable et paisible, dont le
caractère très-doux ne faisait rien attendre de tel. C'est le petit port
de Saint-Georges, près Royan, à l'entrée de la Gironde. Je venais d'y
passer cinq mois en grande tranquillité, me recueillant, interrogeant
mon cœur, y cherchant de quoi répondre au sujet que j'ai traité en 1859,
sujet si délicat, si grave. Le lieu, le livre, se mêlent agréablement
dans mes souvenirs. Aurais-je pu l'écrire ailleurs? je ne sais. Ce qui
est sûr, c'est que le parfum sauvage du pays, sa douceur sévère, les
senteurs d'amertume vivifiante dont ses bruyères sont charmées, la flore
des landes, la flore des dunes, ont fait beaucoup pour ce livre et s'y
retrouveront toujours.

La population du lieu allait bien à cette nature. Rien de vulgaire,
nulle grossièreté. Les agriculteurs y sont graves, de mœurs sérieuses.
Les marins sont des pilotes, une petite tribu protestante, échappée aux
persécutions. Une honnêteté primitive (la serrure n'est pas encore
inventée dans ce village). Point de bruit. Une modestie rare chez les
hommes de mer, la discrétion et le tact qu'on ne trouve pas toujours
dans les classes les plus élevées. Bien vu, et bien voulu d'eux, je n'en
eus pas moins la solitude nécessaire au travail. D'autant plus
m'intéressais-je à ces hommes et à leurs périls. Sans leur parler,
chaque jour je les suivais de mes vœux dans leur métier héroïque.
J'étais inquiet du temps, et me demandais souvent, en observant le
dangereux passage, si la mer, longtemps belle et douce, n'aurait pas de
cruels retours.

Ce lieu de danger n'est point triste. Chaque matin, de ma fenêtre, je
voyais en face les voiles blanches, légèrement rosées de l'aurore, d'une
foule de vaisseaux de commerce qui attendent le vent pour sortir. La
Gironde, à cet endroit, n'a pas moins de trois lieues de large. Avec la
solennité des grandes rivières d'Amérique, elle a la gaieté de Bordeaux.
Royan est un lieu de plaisir où l'on vient de tous ces pays de Gascogne.
Sa baie et celle de Saint-Georges sont gratuitement régalées du
spectacle des jeux folâtres auxquels les marsouins se livrent dans la
chasse aventureuse qu'ils viennent faire en pleine rivière et jusqu'au
milieu des baigneurs. Ils bondissent et se jettent en l'air à cinq ou
six pieds de l'eau. Il semble qu'ils sachent à merveille que personne,
en ce pays, ne se livre à la pèche, qu'à ce lieu de grand combat où il
s'agit à chaque heure de diriger et sauver les vaisseaux, on ne songe
guère à convoiter l'huile d'un marsouin.

À cette gaieté des eaux joignez la belle et unique harmonie des deux
rivages. Les riches vignes du Médoc regardent les moissons de la
Saintonge, son agriculture variée. Le ciel n'a pas la beauté fixe,
quelquefois un peu monotone, de la Méditerranée. Celui-ci est
très-changeant. Des eaux de mer et des eaux douces s'élèvent des nuages
irisés qui projettent, sur le miroir d'où ils viennent, d'étranges
couleurs, verts clairs, roses et violets. Des créations fantastiques,
qu'on ne voit un moment que pour les regretter, décorent de monuments
bizarres, d'arcades hardies, de ponts sublimes, parfois d'arcs de
triomphe, la porte de l'Océan.

Les deux plages demi-circulaires, de Royan et de Saint-Georges, sur leur
sable fin, donnent aux pieds les plus délicats la plus douce promenade
qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la
dune de leur jeune verdure. Les beaux promontoires qui séparent ces
plages, et les landes de l'intérieur vous envoient, même de loin, de
salubres émanations. Celle qui domine aux dunes est quelque peu
médicale, c'est l'odeur miellée des immortelles, où semblent se
concentrer tout le soleil et la chaleur des sables. Aux landes,
fleurissent les amers, avec un charme pénétrant qui réveille le cerveau,
ravive le cœur. C'est le thym et le serpolet, c'est la marjolaine
amoureuse, c'est la sauge bénie de nos pères pour ses grandes vertus. La
menthe poivrée, et surtout le petit œillet sauvage, ont les parfums les
plus fins des épices de l'Orient.

Il me semblait que, sur ces landes, les oiseaux chantaient mieux
qu'ailleurs. Jamais je ne trouvai une alouette comme celle que
j'entendis en juillet sur le promontoire de Vallière. Elle montait dans
l'esprit des fleurs, montait dorée du soleil qui se couchait sur
l'Océan. Sa voix qui venait de si haut (elle était peut-être à mille
pieds), pour être tellement puissante, n'était pas moins modeste et
douce. C'est au nid, à l'humble sillon, aux petits qui la regardaient,
qu'elle adressait visiblement ce chant agreste et sublime; on eût dit
qu'elle interprétait en harmonie ce beau soleil, cette gloire où elle
planait sans orgueil, les encourageant et disant: «Montez, mes petits!»

De tout cela, chants et parfums, air doux et mer adoucie par l'eau de la
belle rivière, se compose une harmonie infiniment agréable, toutefois
sans grand éclat. La lune m'y paraissait lumineuse sans vive clarté, les
étoiles très-visibles, mais peu seintillantes. Climat heureux tout
humain, et qui serait voluptueux, s'il ne s'y mêlait je ne sais quoi qui
fait réfléchir, éloigne de la rêverie et ramène à la pensée!

* * *

Pourquoi? Sont-ce les sables mouvants, les dunes changeantes, les
calcaires croulants et pleins de fossiles, qui vous avertissent de la
mobilité universelle? Est-ce le souvenir silencieux, mais nullement
effacé, des persécutions protestantes? C'est aussi, et bien plus encore,
la solennité du passage, la fréquence des naufrages, la proximité d'une
mer terrible entre toutes, qui rend l'intérieur sérieux.

Un grand mystère se passe à ce point solennel, un traité, un mariage,
mais bien autrement important qu'aucun hymen royal. Mariage, il est
vrai, de raison entre époux peu assortis. La dame des eaux du Sud-Ouest,
doublée de Tarn et de Dordogne, poussée de ses violents frères les
torrents des Pyrénées, elle vient, cette aimable et souveraine Gironde,
s'offrir à son époux gigantesque, le vieil Océan. Mais nulle part il
n'est plus dur, plus rébarbatif. La triste barrière des boues de
Charente, puis la longue ligne des sables qui l'arrêtent cinquante
lieues, le mettent de mauvaise humeur. Quand il n'amoncelle pas sa
fureur contre Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, il bat la pauvre Gironde.
Elle ne sort pas, comme la Seine, abritée de plusieurs côtés. Elle tombe
tout droit en face de l'Océan illimité. Le plus souvent il la rembarre.
Elle recule; elle se jette à droite, à gauche. Elle se cache et dans les
marais de Saintonge, et jusque sous les vignes du Médoc, communiquant à
ses vins les qualités sobres et froides qui sont l'esprit de ses eaux.

Maintenant, imaginez des hommes assez hardis pour se jeter, au grand
débat, entre ces époux, pour aller dans une barque, affrontant les coups
qu'ils se portent, chercher le vaisseau timide qui attend à l'embouchure
et n'ose s'aventurer. C'est la vie de mes pilotes, modeste, mais si
glorieuse, quand on saura la raconter.

Il est facile à comprendre que le vieux roi des naufrages, l'antique
thésauriseur de tant de biens submergés, ne sait nul gré aux indiscrets
qui viennent lui disputer sa proie. Si parfois il les laisse faire,
souvent aussi, malicieux, sournois, il les atteint, se venge, charmé de
noyer un pilote plus que d'engloutir deux vaisseaux.

Il y avait pourtant quelque temps qu'on ne parlait point d'accident.
L'été, fort chaud, de 1859, ne présenta guère de sinistres en ces
parages qu'une barque brisée en juin. Mais je ne sais quelle agitation
faisait prévoir des malheurs. Septembre vint et octobre. Le monde
brillant des visiteurs, qui ne veut de la mer que ses sourires, déjà
s'était éclipsé. Je restai, attaché là par mon travail inachevé, et
aussi par l'attrait étrange qu'ont ces saisons intermédiaires.

On remarquait des vents changeants, bizarres, et qu'on ne voit guère:
exemple, un vent brûlant de l'est, un souffle d'orage venant du côté
toujours serein. Les nuits étaient parfois chaudes (et plus en septembre
qu'en août), sans sommeil, agitées, nerveuses; le pouls était fort, ému
sans cause apparente, l'humeur inégale.

Un jour que nous étions assis dans les pinadas, battus par le vent, un
peu garantis pourtant par la dune, nous entendîmes une jeune voix,
singulièrement claire et perçante; d'un fin et fort timbre d'acier.
C'était pourtant une très-jeune fille, fort petite, de profil austère.
Elle passait avec sa mère, et chantait de toutes ses forces des paroles
d'une vieille chanson. Nous les priâmes de s'asseoir et de la chanter
tout du long.

Ce petit poëme rustique disait merveilleusement le double esprit de la
contrée. La Saintonge est agricole, aime le foyer. Ce ne sont pas là les
Basques, leur esprit d'aventures. Mais, malgré ses goûts sédentaires,
elle se fait maritime, se lance dans les hasards. Pourquoi? La légende
l'explique:

La jolie fille d'un roi, qui s'amuse à laver son linge, comme la
Nausicaa de l'Odyssée, a laissé aller son anneau à la mer; le fils de la
côte s'y jette pour le chercher, mais se noie. Elle pleure et elle est
changée dans le romarin du rivage, si amer et si parfumé.

Cette ballade du naufrage, chantée à ce temps critique dans cette forêt
gémissante d'orage imminent, m'émut, me charma, mais en fortifiant mon
pressentiment intérieur.

* * *

Chaque fois que j'allais à Royan, je pouvais attendre qu'en ce petit
voyage, qui n'est que de quelques heures, l'orage me surprendrait sur la
route sans abri. Il pesait sur moi dans les vignes de Saint-Georges et
la lande du promontoire que je gravissais d'abord. Il pesait, plus lourd
encore, dans la grande plage circulaire de Royan que je suivais. La
lande, quoiqu'en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me
semblaient par moments plus pénétrants que jamais. Sur la plage, encore
paisible, le vent me soufflait au visage, tiède et doux, et, non moins
douce, de ses caresses suspectes, la mer venait lécher mes pieds. Je ne
m'y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux
préparaient.

Pour prélude, après des soirées fort belles, éclataient dans la nuit
d'effroyables coups de vent. Cela revint plusieurs fois, et spécialement
le 26. Cette nuit-là, je ne doutai pas qu'il n'y eût de grands
sinistres. Nos marins étaient sortis. Dans ces longues fluctuations de
la crise équinoxiale, on attend d'abord un peu; puis, les choses se
prolongeant, le devoir et le métier parlent; on passe outre et l'on se
hasarde, au risque d'un coup subit. J'en eus l'impression très-forte. Je
me dis: «Quelqu'un périt.»

Cela n'était que trop vrai.

Sur une barque de pilote qui allait, malgré le gros temps, tirer un
vaisseau du danger de la passe, un malheureux fut enlevé, et la barque,
près de périr elle-même, ne put jamais le reprendre. Il laissait trois
enfants et une femme enceinte. Ce qui le rendait encore particulièrement
regrettable, c'est que cet homme excellent, par un amour généreux qui
n'est pas rare chez les marins, avait justement épousé une pauvre fille
incapable de travail, qui par accident avait perdu plusieurs phalanges
des doigts. Terrible situation: elle est infirme, enceinte et veuve.

On faisait une collecte, et j'allai porter à Royan ma petite offrande.
Un pilote que je rencontrai parla de l'événement avec une vraie douleur:
«Tel est notre métier, monsieur; c'est surtout quand la mer est mauvaise
que nous devons sortir.» Le commissaire de la marine, qui a en main les
registres des vivants et des morts, et connaît mieux que personne la
destinée de ces familles, me parut aussi triste et inquiet. On sentait
bien que ceci n'était qu'un commencement.

Je me remis en route par la plage, et j'eus le loisir, dans ce trajet
assez long, d'observer, d'étudier, dans une zone de nuages qui, je
crois, pouvait s'étendre, en tous sens, à huit ou dix lieues. À ma
gauche, la Saintonge, dont je suivais le rivage, attendait morne et
passive. À ma droite, le Médoc, dont le fleuve me séparait, était dans
un calme sombre. Derrière moi, venant de l'ouest, de l'Océan, montait un
monde de nuages noirs. Mais, devant moi, un vent de terre soufflait
contre eux (de Bordeaux). Ce vent descendait la Gironde, et l'on eût pu
espérer que la puissante rivière, par ce grand courant protecteur,
repousserait le rideau lugubre que l'Océan élevait.

Encore dans l'incertitude, je regardai derrière moi, et consultai
Cordouan. Il me parut, sur son écueil, d'une pâleur fantastique. Sa tour
semblait un fantôme qui disait: «Malheur! malheur!»

* * *

Je calculai mieux la situation. Je vis très-bien que le vent de terre
non-seulement serait vaincu, mais qu'il était l'auxiliaire de son
ennemi. Ce vent de terre soufflait très-bas sur la Gironde, enfonçait,
abattait tout obstacle inférieur, aplanissait par-dessous la voie aux
hauts nuages sombres qui partaient de l'Océan; il leur faisait comme un
rail glissant, sur lequel montés ils venaient d'autant plus vite. En peu
de temps, tout fut fini du côté de la terre, tout souffle cessa, tout
s'éteignit en teintes grises; sans obstacle régnèrent les vents
supérieurs.

Quand j'arrivai dans les vignes de Vallière, près de Saint-Georges,
beaucoup de gens étaient aux champs, achevant en hâte ce qu'ils avaient
à faire, et pensant que de longtemps on ne pourrait travailler. Les
premières gouttes de pluie tombaient, mais en un moment il fallut fuir à
la maison.

J'avais bien vu des orages. J'avais lu mille descriptions de tempêtes,
et je m'attendais à tout. Mais rien ne faisait prévoir l'effet que
celle-ci eut par sa longue durée, sa violence soutenue, par son
implacable uniformité. Dès qu'il y a du plus ou du moins, une halte, un
_crescendo_ même, enfin une variation, l'âme et les sens y trouvent
quelque chose qui détend, distrait, qui répond à ses besoins impérieux
de changement. Mais ici, cinq jours et cinq nuits, sans trêve, sans
augmentation ni diminution, ce fut la même fureur et rien ne changea
dans l'horrible. Point de tonnerre, point de combats de nuages, point de
déchirement de la mer. Du premier coup, une grande tente grise ferma
l'horizon en tous sens; on se trouva enseveli dans ce linceul d'un morne
gris de cendre, qui n'ôtait pas toute lumière, et laissait découvrir une
mer de plomb et de plâtre, odieuse et désolante de monotonie furieuse.
Elle ne savait qu'une note. C'était toujours le hurlement d'une grande
chaudière qui bout. Aucune poésie de terreur n'eût agi comme cette
prose. Toujours, toujours le même son: _Heu! heu! heu!_ ou _Uh! uh! uh!_

Nous habitions sur la plage. Nous étions plus que spectateurs de cette
scène; nous y étions mêlés. La mer par moments venait à vingt pas. Elle
ne frappait pas un coup que la maison ne tremblât. Nos fenêtres
recevaient (heureusement un peu de côté) l'immense vent du sud-ouest qui
apportait un torrent, non, mais un déluge, l'Océan soulevé en pluie. Du
premier jour, en grande hâte, et non sans beaucoup de peine, il fallut
fermer les volets, allumer les bougies si l'on voulait voir en plein
jour. Dans les pièces qui regardaient la campagne, le bruit, la
commotion, étaient tout aussi sensibles. Je persistais à travailler,
curieux de voir si cette force sauvage réussirait à opprimer, entraver
un libre esprit. Je maintins ma pensée active, maîtresse d'elle-même.
J'écrivais et je m'observais. À la longue seulement la fatigue et la
privation de sommeil blessaient en moi une puissance, la plus délicate
de l'écrivain, je crois, le sens du rhythme. Ma phrase venait
inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva
cassée.

Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,
fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;
elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était
parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte; des
secousses, comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des
plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des
menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d'effrayantes
tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant
par le grand Heu! heu! Tant celui-ci était immense, puissant,
épouvantable! Le vent nous semblait secondaire. Cependant il réussissait
à faire pénétrer la pluie. Notre maison (j'allais dire notre vaisseau)
faisait eau. Le grenier, percé par places, versait des ondées.

Chose plus sérieuse! la furie de l'ouragan, par un effort désespéré
réussit à desceller le gond d'un volet, qui, dès lors, quoique fermé
encore, frémit, branla, s'agita. Il fallut le consolider en le liant
fortement par ses ferrures à celui qui tenait mieux, et pour cela on dut
hasarder d'ouvrir la fenêtre. Au moment où je l'ouvris, quoique abrité
par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demi sourd par
l'horrible force d'un bruit égal au canon, d'un coup de canon permanent
qu'on m'eût, sans interruption, tiré sous l'oreille. J'apercevais, par
les fentes, une chose qui donnait la mesure de ces forces incalculables.
C'est que les vagues, croisées et brisées contre elles-mêmes, souvent ne
pouvaient retomber. La rafale, par-dessous, les enlevait comme une
plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Qu'eût-ce
été si, nos volets s'arrachant, la fenêtre s'enfonçant, le vent eût
embarqué chez nous ces grosses lames qu'il soutenait, poussait avec la
roideur d'une trombe, qu'il portait à travers les champs, terribles et
toutes brandies?...

Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre. Notre maison,
si avancée, pouvait voir son toit emporté, ou tout un étage peut-être.
C'était l'inquiétude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur
pensée de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Mais nous
supposions toujours que cette tempête si longue aurait une fin pourtant,
et nous disions toujours: «Demain.»

Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages.
Tout près de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud
avec une trentaine d'hommes périt à la passe même. Après avoir évité les
rocs, les écueils, il était venu en face d'une petite plage de fin
sable, où les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plage, enlevé
par le tourbillon et sans doute à grande hauteur, il retomba d'un poids
épouvantable, fut assommé, éreinté, disloqué. Il resta là comme un corps
mort. Qu'étaient devenus les hommes? on n'en trouva aucune trace. On
supposa que peut-être tous avaient été balayés du pont.

Ce tragique événement en faisait supposer bien d'autres, et l'on ne
rêvait que malheurs. Mais la mer n'avait pas l'air d'en avoir encore
assez. Tout le monde était à bout; elle, non. Je voyais nos pilotes se
hasarder derrière un mur qui les couvrait du sud-ouest, observer
soucieusement, secouer la tête. Nul vaisseau, par bonheur pour eux,
n'osa entreprendre d'entrer et ne réclama leur secours. Autrement, ils
étaient là, prêts à donner leurs vies.

Moi aussi, je regardais insatiablement cette mer, je la regardais avec
haine. N'étant pas en danger réel, je n'en avais que davantage l'ennui
et la désolation. Elle était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait
les vains tableaux des poëtes. Seulement, par un contraste étrange,
moins je me sentais vivant, plus, elle, elle avait l'air de vivre.
Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris
une animation, et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale,
chacun avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique
contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la
faute de mes yeux et de mon cerveau fatigué? ou bien en était-il ainsi?
Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable _mob_, d'une horrible
populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard
de dogues acharnés, ou plutôt fous... Mais que dis-je? des chiens, des
dogues? ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables
et innomées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules
écumantes.

Monstres, que voulez-vous donc? n'êtes-vous pas soûls des naufrages que
j'apprends de tous côtés: que demandez-vous?--«Ta mort et la mort
universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos.»



VIII

LES PHARES


Impétueuse est la Manche, dans son détroit où s'engouffre le flux de
l'océan du Nord. Apre est la mer de Bretagne, dans les remous violents
de ses découpures basaltiques. Mais le golfe de Gascogne, de Cordouan à
Biarritz, est une mer de contradictions, une énigme de combats. En
allant vers le midi, elle devient tout à coup extraordinairement
profonde, un abîme où l'eau s'engouffre. Un ingénieux naturaliste la
compare à un gigantesque entonnoir qui absorberait brusquement. Le flot,
échappé de là sous une pression épouvantable, remonte à des hauteurs
dont nos mers ne donnent aucun autre exemple.

La houle du Nord-Ouest est le moteur de la machine. Si elle est un peu
plus nord, elle pousse au fond du golfe, va écraser Saint-Jean-de-Luz.
Et, si elle est plus ouest, elle refoule la Gironde; elle coiffe
d'horribles lames l'infortuné Cordouan.

On ne connaît pas assez ce respectable personnage, ce martyr des mers.
Il est, entre tous les phares, je crois, l'aîné de l'Europe. Un seul
peut disputer avec lui d'antiquité, la célèbre Lanterne de Gênes. Mais
la différence est grande. Celle-ci, qui couronne un fort, assise bien
tranquillement sur un bon et ferme roc, peut sourire de tous les orages.
Cordouan est sur un écueil que l'eau ne quitte jamais. L'audace, en
vérité, fut grande de bâtir dans le flot même, que dis-je? dans le flot
violent, dans le combat éternel d'un tel fleuve et d'une telle mer.

Il en reçoit à chaque instant ou de tranchants coups de fouet, ou de
lourds soufflets qui tonnent sur lui comme ferait le canon. C'est un
assaut éternel. Il n'est pas jusqu'à la Gironde, qui, poussée par le
vent de terre, par les torrents des Pyrénées ne vienne aussi par moments
battre ce portier du passage, comme s'il était responsable des obstacles
que lui oppose l'Océan qui est au delà.

Il est cependant lui seul la lumière de cette mer. Celui qui manque
Cordouan, poussé par le vent du Nord, a à craindre; il pourra manquer
encore Arcachon. Cette mer, la plus terrible, est aussi la mer
ténébreuse. La nuit, nul signe qui guide, nul point de repère.

Pendant six mois de séjour que nous fîmes sur cette plage, notre
contemplation ordinaire, je dirai presque notre société habituelle,
était Cordouan. Nous sentîmes combien cette position de gardien des
mers, de veilleur constant du détroit, en faisait une personne. Debout
sur le vaste horizon du couchant, il apparaissait sous cent aspects
variés. Parfois, dans une zone de gloire, il triomphait sous le soleil;
parfois, pâle et indistinct, il flottait dans le brouillard et ne disait
rien de bon. Au soir, quand il allumait brusquement sa rouge lumière et
lançait son regard de feu, il semblait un inspecteur zélé qui
surveillait les eaux, pénétré et inquiet de sa responsabilité. Quoi
qu'il arrivât de la mer, toujours on s'en prenait à lui. En éclairant la
tempête, il en préservait souvent, et on la lui attribuait. C'est ainsi
que l'ignorance traite trop souvent le génie, l'accusant des maux qu'il
révèle. Nous-mêmes, nous n'étions pas justes. S'il tardait à s'allumer,
s'il venait du mauvais temps, nous l'accusions, nous le grondions. «Ah!
Cordouan, Cordouan, ne sauras-tu donc, blanc fantôme, nous amener que
des orages?»

Ce fut lui pourtant, je crois, qui dans la tempête d'octobre sauva nos
trente hommes. Le vaisseau fut brisé, mais ils échappèrent.

C'est beaucoup de voir son naufrage, d'échouer en pleine lumière, en
connaissance du lieu, des circonstances et des ressources qui restent.
«Grand Dieu, s'il faut périr, fais-nous périr au jour!»

Quand le vaisseau, emporté de la haute mer par cette houle furieuse,
arriva la nuit près des côtes, il avait mille chances pour une de ne pas
entrer en Gironde. À sa droite, la pointe lumineuse de Grave lui dit
d'éviter le Médoc; à sa gauche, le petit phare de Saint-Palais lui fit
voir le dangereux roc de la Grand'Caute du côté de la Saintonge. Entre
ces feux blancs et fixes éclatait sur l'écueil central le rouge éclair
de Cordouan, qui, de minute en minute, montre le passage.

Par un effort désespéré, il passa, mais ce fut tout. Le vent, la lame,
le courant, l'accablèrent à Saint-Palais. La trinité secourable des
trois feux s'y réverbérait; les trente virent où ils étaient, qu'ils
allaient tomber sur le sable, et qu'ils avaient chance de vie s'ils
quittaient à temps le vaisseau. Ils se tinrent prêts à s'élancer, se
fièrent à l'ouragan, à la fureur même du vent. Il les traita en effet
précisément comme ces lames qu'il emporte dans les terres sans leur
permettre le retour. Heurtés, froissés, ils allèrent tomber je ne sais
où, mais enfin ils tombèrent vivants.

* * *

Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux sauvent les phares? La
lumière, vue dans ces nuits horribles de confusion, où les plus
vaillants se troublent, non-seulement montre la route, mais elle
soutient le courage, empêche l'esprit de s'égarer. C'est un grand appui
moral de se dire dans le danger suprême: «Persiste! encore un effort!...
Si le vent, la mer, sont contre, tu n'es pas seul; l'Humanité est là qui
veille pour toi.»

Les anciens qui suivaient les côtes et les regardaient sans cesse,
avaient, encore plus que nous, besoin de les éclairer. Les Étrusques,
dit-on, commencèrent à entretenir les feux de nuit sur les pierres
sacrées. Le phare était un autel, un temple, une colonne, une tour. Les
Celtes en élevèrent aussi; de très-importants dolmens existent
précisément aux points favorables d'où l'on peut le mieux voir des feux.
L'empire romain avait illuminé, de promontoire en promontoire, toute la
Méditerranée.

La grande terreur des pirates du Nord, la vie tremblante du sombre moyen
âge, font éteindre tout cela. On n'a garde d'aider aux descentes. La mer
est un objet de crainte. Tout vaisseau est un ennemi, et, s'il échoue,
une proie. Le pillage du naufragé est un revenu du seigneur: c'est le
noble _droit de bris_. On sait ce comte de Léon enrichi par son écueil,
«pierre précieuse, disait-il, plus que celles qu'on admire aux couronnes
des rois.»

* * *

De nos jours, innocemment, les pêcheurs ont souvent causé des naufrages
en allumant au rivage des feux qu'on voyait de la mer. Les phares mêmes
en ont causé tant qu'on put les confondre entre eux. Un feu pris pour un
feu voisin provoqua parfois d'horribles méprises.

C'est la France, après ses grandes guerres, qui prit l'initiative des
nouveaux arts de la lumière et de leur application au salut de la vie
humaine. Armée du rayon de Fresnel (une lampe forte comme quatre mille,
et qu'on voit à douze lieues), elle se fit une ceinture de ces
puissantes flammes qui entre-croisent leurs lueurs, les pénètrent l'une
par l'autre. Les ténèbres disparurent de la face de nos mers.

Pour le marin qui se dirige d'après les constellations, ce fut comme un
ciel de plus qu'elle fit descendre. Elle créa à la fois les planètes,
étoiles fixes et satellites, mit dans ces astres inventés les nuances et
les caractères différents de ceux de là-haut. Elle varia la couleur, la
durée, l'intensité de leur scintillation. Aux uns, elle donna la lumière
tranquille, qui suffit aux nuits sereines; aux autres, une lumière
mobile tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de
l'horizon. Ceux-ci, comme les mystérieux animaux qui illuminent la mer,
ont la palpitation vivante d'une flamme qui flamboie et pâlit, qui
jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de tempêtes, ils
s'émeuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Océan, et, sans
s'étonner, ils rendent feu pour feu aux éclairs du ciel.

* * *

Il faut songer qu'à cette époque (1826), et en 1830 encore, toute la mer
était ténébreuse. Très-peu de phares en Europe. Nul en Afrique que celui
du Cap. Nul en Asie que Bombay, Calcutta, Madras. Pas un dans l'énorme
étendue de l'Amérique du Sud. Depuis, toutes les nations ont suivi,
imité la France. Peu à peu la lumière se fait.

Je voudrais pouvoir ici accomplir avec vous en une nuit la
circumnavigation de notre Océan, entre Dunkerque et Biarritz, et la
revue des grands phares. Mais elle serait bien longue.

Calais, de ses quatre phares de feux de couleurs différentes, qu'on doit
voir de Douvres même, fait à l'Angleterre, au monde qui passe par
l'Angleterre, des signes hospitaliers. Le beau golfe de la Seine, entre
la Hève et Barfleur, illuminé de phares amis, ouvre le Havre à
l'Amérique et la reçoit directement au foyer, au cœur de la France.

Elle-même s'avance en mer pour recueillir les vaisseaux, éclairant d'un
soin admirable toutes les pointes de la Bretagne. À l'avant-garde de
Brest, à Saint-Matthieu, a Penmark, à l'île de Sen, tout est couronné de
feux,--tous différents, par éclairs de minutes ou de secondes,--qui
disent au navigateur: «Gare! Observe ce rocher... Fuis cet écueil...
Tourne ici... Bon! te voilà dans le port.»

* * *

Notez que toutes ces tours, élevées aux lieux dangereux, bâties souvent
sur les brisants et dans les tempêtes mêmes, posaient à l'art le
problème de l'absolue solidité. Plusieurs s'élèvent à des hauteurs
immenses. L'architecture du moyen âge, dont on parle tant, ne se
hasardait à bâtir si haut qu'en donnant à l'édifice des soutiens
extérieurs, contre-forts, arcs-boutants, et, vers la pointe des tours,
elle ne se fiait plus à la pierre, mais appelait le secours peu artiste
des crampons de fer qui reliaient les pierres entre elles. C'est ce
qu'on peut voir aisément à la flèche de Strasbourg. Nos constructeurs
méprisent ces moyens. Le phare des Héaux, récemment bâti par M. Reynaud
sur le dangereux écueil des Épées de Tréguier, a la simplicité sublime
d'une gigantesque plante de mer. Il n'a que faire des contre-forts. Il
enfonce dans la roche vive ses fondements taillés au ciseau. Sur une
base de soixante pieds en largeur, il dresse sa colonne de vingt-quatre
pieds de diamètre. Ses larges pierres de granit sont encastrées l'une
dans l'autre. De plus, pour les parties basses, les assises sont reliées
par des dés (aussi de granit) qui pénètrent à la fois dans des pierres
superposées. Le tout est taillé si juste, que le ciment est superflu. Du
bas au haut, toute pierre mordant ainsi dans sa voisine, le phare n'est
qu'un bloc unique, plus un que son rocher même. La lame ne sait où se
prendre. Elle bat, elle rage, elle glisse. Dans ses grands coups de
tonnerre, tout ce qu'elle gagne, c'est que le phare branle et s'incline
quelque peu. Mais cela n'a rien d'alarmant. On retrouve cette
ondulation dans les plus anciennes, les plus solides tours.

* * *

Donc, au lieu de tristes bastions qui jadis menaçaient la mer, comme
ceux que j'ai vus encore élevés contre les Barbaresques, la civilisation
moderne bâtit les tours de la paix, de la bienveillante hospitalité.
Beaux et nobles monuments, parfois sublimes aux yeux de l'art, et
toujours touchants pour le cœur. Leurs feux de toutes couleurs, où se
retrouvent l'or, l'argent des étoiles, offrent un firmament secourable
qu'une Providence humaine a organisé sur la terre. Lorsque nul astre ne
paraît, le marin voit encore ceux-ci et reprend courage, en y revoyant
son étoile, l'étoile de la Fraternité.

* * *

On aime à s'asseoir près des phares, sous ces feux amis, vrai foyer de
la vie marine. Tel d'entre eux, et des moins anciens, est vénérable déjà
pour les hommes qu'il a sauvés. Plus d'un souvenir s'y rattache; des
traditions les entourent, de belles légendes, mais vraies. Deux
générations sont assez pour qu'ils deviennent antiques, sacrés du temps.
La mère dira souvent à la jeune famille: «Celui-ci sauva votre aïeul,
et, sans lui, vous n'étiez pas nés.»

Que de visites ils reçoivent de la femme inquiète qui épie le retour! Le
soir, et même la nuit, vous la trouveriez là assise, attendant et
demandant que la secourable lumière qui brille là-haut ramène l'absent,
le mette au port.

Les anciens, fort justement, dans ces pierres sacrées, honoraient
l'autel des dieux sauveurs de l'homme. Pour le cœur en pleine tempête,
qui tremble et espère, la chose n'a pas changé, et dans l'obscurité des
nuits, celle qui pleure et qui prie y voit l'autel et le dieu même.



LIVRE DEUXIÈME

* * *

LA GENÈSE DE LA MER



I

FÉCONDITÉ


Dans la nuit de la Saint-Jean (du 24 au 25 juin), cinq minutes après
minuit, la grande pêche du hareng s'ouvre dans les mers du Nord. Des
lueurs phosphorescentes ondulent ou dansent sur les flots. «Voilà les
_éclairs_ du hareng,» c'est le signal consacré qui s'entend de toutes
les barques. Des profondeurs à la surface un monde vivant vient de
monter, suivant l'attrait de la chaleur, du désir et la lumière. Celle
de la lune, pâle et douce, plaît à la gent timide; elle est le rassurant
fanal qui semble les enhardir à leur grande fête d'amour. Ils montent,
ils montent tous d'ensemble, pas un ne reste en arrière. La sociabilité
est la loi de cette race; on ne les voit jamais qu'ensemble. Ensemble
ils vivent ensevelis aux ténébreuses profondeurs; ensemble ils viennent
au printemps prendre leur petite part du bonheur universel, voir le
jour, jouir et mourir. Serrés, pressés, ils ne sont jamais assez près
l'un de l'autre; ils naviguent en bancs compactes. «C'est (disaient les
Flamands) comme si nos dunes se mettaient à voguer.» Entre l'Écosse, la
Hollande et la Norvège, il semble qu'une île immense se soit soulevée,
et qu'un continent soit près d'émerger. Un bras s'en détache à l'est et
s'engage dans le Sund, emplit l'entrée de la Baltique. À certains
passages étroits, on ne peut ramer; la mer est solide. Millions de
millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le
nombre de ces légions? On conte que jadis, près du Havre, un seul
pêcheur en trouva un matin dans ses filets huit cent mille. Dans un port
d'Écosse, on en fit onze mille barils dans une nuit.

Ils vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les
décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voguent
toujours. Il ne faut pas s'en étonner: c'est qu'en naviguant ils aiment.
Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les
colonnes épaisses, profondes, dans l'électricité commune, flottent
livrées uniquement à la grande œuvre du bonheur. Le tout va à
l'impulsion du flot et du flot électrique. Prenez dans la masse au
hasard, vous en trouvez de féconds, vous en trouvez qui le furent et
d'autres qui voudraient l'être. Dans ce monde, qui ne connaît pas
l'union fixe, le plaisir est une aventure, l'amour une navigation. Sur
toute la route, ils épanchent des torrents de fécondité.

À deux ou trois brasses d'épaisseur, l'eau disparaît sous l'abondance
incroyable du flux maternel où nagent les œufs du hareng. C'est un
spectacle, au lever du soleil, de voir aussi loin qu'on peut voir, à
plusieurs lieues, la mer blanche de la laitance des mâles.

Épaisses, grasses et visqueuses ondes, où la vie fermente dans le levain
de la vie. Sur des centaines de lieues, en long et en large, c'est comme
un volcan de lait, et de lait fécond qui a fait son éruption, et qui a
noyé la mer.

* * *

Pleine de vie à la surface, la mer en serait comble si cette puissance
indicible de production n'était violemment combattue par l'âpre ligue de
toutes les destructions. Qu'on songe que chaque hareng a quarante,
cinquante, jusqu'à soixante-dix mille œufs! Si la mort violente n'y
portait remède, chacun d'eux se multipliant en moyenne par cinquante
mille, et chacun de ces cinquante mille se multipliant de même à son
tour, ils arriveraient en fort peu de générations à combler, solidifier
l'Océan, ou à le putréfier, à supprimer toute race et à faire du globe
un désert. La vie impérieusement réclame ici l'assistance,
l'indispensable secours de sa sœur, la mort. Elles se livrent un combat,
une lutte immense qui n'est qu'harmonie et fait le salut.

Dans la grande chasse universelle sur la race condamnée, ceux qui se
chargent de rabattre, d'empêcher la masse de se disperser, ceux qui la
poussent aux rivages, ce sont les géants de la mer. La baleine et les
cétacés ne dédaignent pas ce gibier; ils le suivent, plongent dans les
bancs, entrent dans l'épaisseur vivante; de leurs gueules immenses ils
absorbent par tonnes la proie infinie qui n'en est pas diminuée et fuit
vers les côtes. Là s'opère une bien autre et plus grande destruction.
D'abord les petits des petits, les moindres poissons avalent le frai et
les œufs du hareng, se gorgent de laite, mangent l'avenir. Pour le
présent, pour le hareng tout venu, la nature a fait un genre glouton
qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, qui n'est
qu'estomac, la gourmande tribu des gades (merlan, morue, etc.). Le
merlan s'emplit, se comble de harengs, et devient gras. La morue
s'emplit, se comble de merlans, et devient grasse. Si bien que le danger
des mers, l'excès de la fécondité, recommence ici, plus terrible. La
morue est bien autre chose que le hareng; elle a jusqu'à neuf millions
d'œufs! Une morue de cinquante livres en a quatorze livres pesant! le
tiers de son poids! Ajoutez que cette bête, de maternité redoutable, est
en amour neuf mois sur douze. C'est celle-ci qui mettrait le monde en
péril. Au secours! lançons des vaisseaux, équipons des flottes.
L'Angleterre seule y envoie vingt ou trente mille matelots. Combien
l'Amérique et combien la France, la Hollande, toute la terre? La morue,
à elle seule, a créé des colonies, fondé des comptoirs et des villes. Sa
préparation est un art. Et cet art a une langue, tout un idiome
technique propre aux pêcheurs de morue.

* * *

Mais qu'est-ce que l'homme peut faire? La nature sait que nos petits
efforts, nos flottes et nos pêcheries ne seraient rien pour son but, que
la morue vaincrait l'homme. Elle ne se fie point à lui. Elle appelle des
forces de mort bien autrement énergiques. Du fond des fleuves à la mer
arrive l'un des plus actifs, des plus déterminés mangeurs, l'esturgeon.
Venu aux fleuves pour faire paisiblement l'amour, il en sort maigri et
âpre; il rentre, d'un appétit immense, dans le banquet de la mer. Grande
douceur pour l'affamé de trouver la grasse morue qui a assimilé en elle
les légions du hareng. Bonheur infini pour lui de trouver là concentrée
la substance, de mordre en chair pleine. Ce vaillant mangeur de morue,
quoique moins fécond, l'est encore; il a quinze cent mille œufs. Un
esturgeon de quatorze cents livres a cent livres de laite, ou quatre
cent cinquante livres d'œufs. Le danger se représente. Le hareng a
menacé de sa fécondité terrible; la morue a menacé; l'esturgeon menace
encore.

Il faut que la nature invente un suprême dévorateur, mangeur admirable
et producteur pauvre, de digestion immense et de génération avare.
Monstre secourable et terrible qui coupe ce flot invincible de fécondité
renaissante par un grand effort d'absorption, qui avale toute espèce
indifféremment, les morts, les vivants, que dis-je? tout ce qu'il
rencontre. _Le beau mangeur_ de la nature, mangeur patenté: le requin.

Mais ces destructeurs terribles sont vaincus d'avance. Quelle que soit
leur furie de manger, ils produisent peu. L'esturgeon, comme on a vu,
est moins fécond que la morue, et le requin est stérile, si on le
compare à tout autre poisson. Il ne se verse pas comme eux en torrents
par toute la mer. Vivipare, il élabore dans son sein le jeune requin,
son héritier féodal, qui naît terrible et tout armé.

* * *

Dans ses fécondes ténèbres, la mer peut sourire elle-même des
destructeurs qu'elle suscite, bien sûre d'enfanter encore plus. Sa
richesse principale défie toutes les fureurs de ces êtres dévorants, est
inaccessible à leurs prises. Je parle du monde infini d'atomes vivants,
d'animaux microscopiques, véritable abîme de vie qui fermente dans son
sein.

On a dit que l'absence de la lumière solaire excluait la vie, et
cependant aux dernières profondeurs le sol est jonché d'étoiles de mer.
Les flots sont peuplés d'infusoires et de vers microscopiques. Des
mollusques innombrables y traînent leurs coquilles. Crabes bronzés,
actinies rayonnantes, porcelaines neigeuses, cyclostomes dorés, volutes
ondulées, tout vit et se meut. Là pullulent les animalcules lumineux
qui, par moments attirés à la surface, y apparaissent en traînées, en
serpents de feu, en guirlandes étincelantes. La mer, dans son épaisseur
transparente, doit en être, ici et là fortuitement illuminée. Elle-même
a un certain éclat, je ne sais quelle demi-lueur qu'on observe sur les
poissons et vivants et morts. Elle est sa propre lumière, son fanal à
elle-même, son ciel, sa lune et ses étoiles.

* * *

Chacun peut voir dans nos salines la fécondité de la mer. Les eaux que
l'on y concentre y laissent des dépôts violets qui ne sont rien
qu'infusoires. Tous les navigateurs racontent que, dans tel trajet assez
long, ils n'ont traversé que des eaux vivantes. Freycinet a vu soixante
millions de mètres carrés couverts d'un rouge écarlate qui n'est qu'un
animal plante, si petit qu'un mètre carré en contient quarante millions.
Dans le golfe du Bengale, en 1854, le capitaine Kingman navigua pendant
trente milles dans une énorme tache blanche qui donnait à la mer
l'aspect d'une plaine couverte de neige. Pas un nuage, et pourtant un
ciel gris de plomb, en contraste avec la mer brillante. Vue de près,
cette eau blanche était une gélatine, et, observée à la loupe, une masse
d'animalcules qui s'agitant produisaient de bizarres effets lumineux.

Péron raconte de même qu'il navigua, vingt lieues durant, à travers une
sorte de poudre grise. Vue au microscope, ce n'était qu'une couche
d'œufs d'espèce inconnue qui, sur cet espace immense, couvraient et
cachaient les eaux.

Aux côtes désolées du Groënland, où l'homme se figure que la nature
expire, la mer est énormément peuplée. On navigue jusqu'à deux cents
milles en longueur ou quinze en largeur sur des eaux d'un brun foncé,
qui sont ainsi colorées d'une méduse microscopique. Chaque pied cube de
cette eau en contient plus de cent dix mille (Schleiden).

Ces eaux nourrissantes sont denses de toutes sortes d'atomes gras,
appropriés à la molle nature du poisson, qui paresseusement ouvre la
bouche et aspire, nourri comme un embryon au sein de la mère commune.
Sait-il qu'il avale? À peine. La nourriture microscopique est comme un
lait qui vient à lui. La grande fatalité du monde, la faim, n'est que
pour la terre; ici, elle est prévenue, ignorée. Aucun effort de
mouvement, nulle recherche de nourriture. La vie doit flotter comme un
rêve. Que fera l'être de sa force? Toute dépense en est impossible. Elle
est réservée pour l'amour.

* * *

C'est l'œuvre réelle, le travail de ce grand monde des mers: aimer et
multiplier. L'amour emplit sa nuit féconde. Il plonge dans la
profondeur, et semble plus riche encore chez les infiniment petits. Mais
qui est vraiment l'atome? Lorsque vous croyez tenir le dernier,
l'indivisible, vous voyez qu'il aime encore et divise son existence pour
en tirer un autre être. Aux plus bas degrés de la vie où tout autre
organisme manque, vous trouvez déjà au complet toutes les formes de
générations.

* * *

Telle est la mer. Elle est, ce semble, la grande femelle du globe, dont
l'infatigable désir, la conception permanente, l'enfantement, ne finit
jamais.



II

LA MER DE LAIT


L'eau de mer, même la plus pure, prise au large, loin de tout mélange,
est légèrement blanchâtre et un peu visqueuse. Retenue entre les doigts,
elle _file_ et passe lentement. Les analyses chimiques n'expliquent pas
ce caractère. Il y a là une substance organique qu'elles n'atteignent
qu'en la détruisant, lui ôtant ce qu'elle a de spécial, et la ramenant
violemment aux éléments généraux.

Les plantes, les animaux marins, sont vêtus de cette substance, dont la
mucosité, consolidée autour d'eux, a un effet de gélatine, parfois fixe
et parfois tremblante. Ils apparaissent à travers comme sous un habit
diaphane. Et rien ne contribue davantage aux illusions fantastiques que
nous donne le monde des mers. Les reflets en sont singuliers, souvent
bizarrement irisés, sur les écailles des poissons, par exemple, sur les
mollusques, qui semblent en tirer tout le luxe de leurs coquilles
nacrées.

C'est ce qui saisit le plus l'enfant qui voit pour la première fois un
poisson. J'étais bien petit quand cela m'arriva, mais je m'en rappelle
parfaitement la vive impression. Cet être brillant, glissant, dans ses
écailles d'argent, me jeta dans un étonnement, un ravissement qu'on ne
peut dire. J'essayai de le saisir, mais je le trouvai aussi difficile à
prendre que l'eau qui fuyait dans mes petits doigts. Il me parut
identique à l'élément où il nageait. J'eus l'idée confuse qu'il n'était
rien autre chose que l'eau, l'eau animale, organisée.

Longtemps après, devenu homme, je ne fus guère moins frappé en voyant
sur une plage je ne sais quel rayonné. À travers son corps transparent,
je distinguais les cailloux, le sable. Incolore comme du verre,
légèrement consistant, tremblant dès qu'on le remuait, il m'apparut
comme aux anciens et comme à Réaumur encore, qui appelait simplement ces
êtres une _eau gélatinisée_.

Combien plus a-t-on cette impression quand on trouve en leur formation
première les rubans d'un blanc jaunâtre où la mer fait l'ébauche molle
de ses solides fucus, les laminaires, qui, brunissant, arriveront à la
solidité des peaux et des cuirs. Mais, tout jeunes, à l'état visqueux,
dans leur élasticité, ils ont comme la consistance d'un flot solidifié,
d'autant plus fort qu'il est plus mou.

Ce que nous savons aujourd'hui de la génération et de l'organisation
compliquée des êtres inférieurs, végétaux ou animaux, nous interdit
l'explication des anciens et de Réaumur. Mais tout cela n'empêche pas de
revenir à la question que posa le premier Bory de Saint-Vincent:
«Qu'est-ce que le mucus de la mer? la viscosité que présente l'eau en
général? N'est-ce pas l'élément universel de la vie?»

* * *

Préoccupé de ces pensées, j'allai voir un chimiste illustre, esprit
positif et solide, novateur prudent autant que hardi, et, sans préface,
je lui posai _ex abrupto_ ma question: «Monsieur, qu'est-ce, à votre
avis, que cet élément visqueux, blanchâtre, qu'offre l'eau de la mer?

--Rien autre chose que la vie.»

Puis, revenant sur ce mot trop simple et trop absolu, il ajouta: «Je
veux dire une matière à demi organisée et déjà tout organisable. Elle
n'est en certaines eaux qu'une densité d'infusoires, en d'autres ce qui
va l'être, ce qui peut le devenir.--Du reste, cette étude est à faire;
elle n'a pas été encore commencée sérieusement.» (17 mai 1860.)

En le quittant, j'allai tout droit chez un grand physiologiste dont
l'opinion n'a pas moins d'autorité sur mon esprit. Je lui pose la même
question. Sa réponse fut très-longue, très-belle. En voici le sens: «On
ne sait pas plus la constitution de l'eau qu'on ne sait celle du sang.
Ce qu'on entrevoit le mieux pour le _mucus_ de l'eau de mer, c'est qu'il
est tout à la fois une fin et un commencement. Résulte-t-il des résidus
innombrables de la mort qui les céderait à la vie? Oui, sans doute,
c'est une loi; mais, en fait, dans ce monde marin, d'absorption rapide,
la plupart des êtres sont absorbés vivants; ne traînent pas à l'état de
mort comme il en advient sur la terre, où les destructions sont plus
lentes. La mer est l'élément très-pur; la guerre et la mort y pourvoient
et n'y laissent rien de rebutant.

«Mais la vie, sans arriver à sa dissolution suprême, mue sans cesse,
exsude de soi tout ce qui est de trop pour elle. Chez nous autres,
animaux terrestres, l'épiderme perd incessamment. Ces mues qu'on peut
appeler la mort quotidienne et partielle, remplissent le monde des mers
d'une richesse gélatineuse dont la vie naissante profite à l'instant.
Elle trouve en suspension la surabondance huileuse de cette exsudation
commune, les parcelles animées encore, les liquides encore vivants, qui
n'ont pas le temps de mourir. Tout cela ne retombe pas à l'état
inorganique, mais entre rapidement dans les organismes nouveaux. C'est,
de toutes les hypothèses, la plus vraisemblable; en sortir, c'est se
jeter dans d'extrêmes difficultés.»

* * *

Ces idées des hommes les plus avancés et les plus sérieux d'aujourd'hui
ne sont point inconciliables avec celles que professait, il y a près de
trente ans, Geoffroy Saint-Hilaire sur le _mucus_ général où il semble
que la nature puise toute vie. «C'est, dit-il, la substance
animalisable, le premier degré des corps organiques. Point d'êtres,
animaux, végétaux, qui n'en absorbent et n'en produisent au premier
temps de la vie, et quelque faibles qu'ils soient. Son abondance
augmente plutôt en raison de leur débilité.»

Ce dernier mot ouvre une vue profonde sur la vie de la mer. Ses enfants
pour la plupart semblent des fœtus à l'état gélatineux qui absorbent et
qui produisent la matière muqueuse, en comblent les eaux, leur donnent
la féconde douceur d'une matrice infime où sans cesse de nouveaux
enfants viennent nager comme en un lait tiède.

* * *

Assistons à l'œuvre divine. Prenons une goutte dans la mer. Nous y
verrons recommencer la primitive création. Dieu n'opère pas de telle
façon aujourd'hui, et d'autre demain. Ma goutte d'eau, je n'en fais pas
doute, va dans ses transformations me raconter l'univers. Attendons et
observons.

Qui peut prévoir, deviner l'histoire de cette goutte
d'eau?--Plante-animal, animal-plante, qui le premier doit en sortir?

Cette goutte, sera-ce l'infusoire, la _monade_ primitive qui, s'agitant
et vibrant, se fait bientôt _vibrion_? qui, montant de rang en rang,
polype, corail ou perle, arrivera peut-être en dix raille ans à la
dignité d'insecte?

Cette goutte, ce qui va en venir, sera-ce le fil végétal, le léger duvet
soyeux qu'on ne prendrait pas pour un être, et qui déjà n'est pas moins
que le cheveu premier-né d'une jeune déesse, cheveu sensible, amoureux,
dit si bien: _cheveu de Vénus_?

Ceci n'est point de la fable, c'est de l'histoire naturelle. Ce cheveu
de deux natures (végétale et animale) où s'épaissit la goutte d'eau,
c'est bien l'aîné de la vie.

* * *

Regardez au fond d'une source, vous ne voyez rien d'abord; puis, vous
distinguez des gouttes un peu troubles. Avec une bonne lunette, ce
trouble est un petit nuage, gélatineux, ou floconneux. Au microscope, ce
flocon devient multiple, comme un groupe de filaments, de petits
cheveux. On croit qu'ils sont mille fois plus fins que le plus fin
cheveu de femme. Voilà la première et timide tentative de la vie qui
voudrait s'organiser. Ces conferves, comme on les appelle, se trouvent
universellement dans l'eau douce, et dans l'eau salée quand elle est
tranquille. Elles commencent la double série des plantes originaires de
mer et de celles qui sont devenues terrestres quand la mer a émergé.
Hors de l'eau monte la famille des innombrables champignons, dans l'eau
celles des conferves, algues et autres plantes analogues.

C'est l'élément primitif, indispensable de la vie, et on le trouve déjà
où elle semble impossible. Dans les sombres eaux martiales chargées et
surchargées de fer, dans des eaux thermales très chaudes, vous trouvez
ce léger mucus et ces petites créatures qui ont l'air d'en être des
gouttes à peine fixées, mais qui oscillent et se meuvent. Peu importe
comme on les classe, que Candolle les honore du nom d'animaux, que
Dujardin les repousse au dernier rang des végétaux. Ils ne demandent
qu'à vivre, à commencer par leur modeste existence la longue série des
êtres qui ne deviennent possibles que par eux. Ces petits, vivants ou
morts, les nourrissent d'eux-mêmes et leur administrent d'en bas la
gélatine de vie qu'ils puisent incessamment dans l'eau maternelle.

* * *

C'est sans aucune vraisemblance qu'on montre comme spécimen de la
création première des fossiles ou des empreintes d'animaux, de végétaux
compliqués: des animaux (les trilobites) qui ont déjà des sens
supérieurs, des yeux, par exemple; des végétaux gigantesques de
puissante organisation. Il est infiniment probable que des êtres bien
plus simples précédèrent, préparèrent ceux-là, mais leur molle
consistance n'a pas laissé trace. Comment ces faibles auraient-ils pu ne
pas disparaître, lorsque les plus dures coquilles sont percées,
dissoutes? On a vu dans la mer du Sud des poissons à dents acérées
brouter le corail, comme un mouton broute l'herbe. Les molles ébauches
de la vie, les gélatines animées, mais à peine encore solides, ont fondu
des millions de fois avant que la nature pût faire son robuste
trilobite, son indestructible fougère.

Restituons à ces petits (conferves, algues microscopiques, êtres
flottants entre deux règnes, atomes indécis encore qui convolent par
moments du végétal à l'animal, de l'animal au végétal), restituons-leur
le droit d'aînesse, qui, selon toute apparence, doit leur revenir.

Sur eux et à leurs dépens, commence à s'élever l'immense, la
merveilleuse flore marine.

À ce point où elle commence, je ne puis m'empêcher de dire ma tendre
sympathie pour elle.

Pour trois raisons, je la bénis.

Petites ou grandes, ces plantes ont trois caractères aimables:

Leur innocence d'abord. Pas une ne donne la mort. Il n'y a nul poison
végétal dans la mer. Tout, dans les plantes marines, est santé et
salubrité, bénédiction de la vie.

Ces innocentes ne demandent qu'à nourrir l'animalité. Plusieurs (comme
les laminaires) ont un sucre doux. Plusieurs ont une amertume salutaire
(comme la belle céramie pourpre et violette, qu'on appelle mousse de
Corse). Toutes concentrent un mucilage nourrissant, spécialement
plusieurs fucus, la céramie des salanganes dont on mange les nids à la
Chine, le capillaire, ce sauveur des poitrines fatiguées. Pour tous les
cas où l'on ordonne l'iode aujourd'hui, jadis l'Angleterre faisait des
confitures de varech.

Le troisième caractère qui frappe dans cette végétation, c'est qu'elle
est la plus amoureuse. On est tenté de le croire quand on voit ses
étranges métamorphoses d'hymen. L'amour est l'effort de la vie pour être
au delà de son être et pouvoir plus que sa puissance. On le voit par les
lucioles et autres petits animaux qui s'exaltent jusqu'à la flamme, mais
on ne le voit pas moins dans les plantes par les conjuguées, les algues,
qui, au moment sacré, sortent de leur vie végétale, en usurpent une plus
haute et s'efforcent d'être animaux.

* * *

Où commencèrent ces merveilles? Où se firent les premières ébauches de
l'animalité? Quel dut être le théâtre primitif de l'organisation?

Jadis on en disputait fort. Aujourd'hui il y a sur ces choses un certain
accord dans l'Europe savante. Je puis prendre la réponse dans nombre de
livres acceptés, autorisés, mais j'aime mieux l'emprunter à un Mémoire
récemment couronné par l'Académie des sciences et couvert par conséquent
de sa haute autorité.

On trouve des êtres vivants dans les eaux chaudes de quatre-vingts à
quatre-vingt-dix degrés. C'est quand le globe refroidi descendit à cette
température que la vie devint possible. L'eau alors avait absorbé en
partie l'élément de mort, le gaz acide carbonique. On put respirer.

Les mers furent d'abord semblables à ces parties de l'océan Pacifique
qui n'ont que peu de profondeur et sont semées de petits îlots bas. Ces
îlots sont d'anciens volcans, des cratères éteints. Les voyageurs ne les
connaissent que par le sommet qu'ils montrent et que les travaux des
polypes exhaussent. Mais le fond, entre ces volcans, est probablement
non moins volcanique, et dut être, pour les essais de la création
primitive, un réceptacle de vie.

La tradition populaire a fait longtemps des volcans les _gardiens_ des
trésors souterrains qui, par moments, laissent échapper l'or caché dans
les profondeurs. Fausse poésie qui a du vrai. Les régions volcaniques
ont en elles le trésor du globe, de puissantes vertus de fécondité.
Elles douèrent la terre stérile. De la poussière de leurs laves, de
leurs cendres toujours tièdes, la vie dut s'épanouir.

On sait la richesse des flancs du Vésuve, des vals de l'Etna dans les
longues racines qu'il pousse à la mer. On sait le paradis que forme sous
l'Himalaya le beau cirque volcanique de la vallée de Cachemire. Cela se
répète à chaque pas pour les îles de la mer du Sud.

Dans les circonstances les moins favorables, le voisinage des volcans et
les courants chauds qui les accompagnent continuent la vie animale aux
lieux les plus désolés. Sous l'horreur du pôle antarctique, non loin du
volcan Érèbe, James Ross a trouvé des coraux vivants à mille brasses
sous la mer glacée.

* * *

Aux premiers âges du monde, les innombrables volcans avaient une action
sous-marine bien plus puissante qu'aujourd'hui. Leurs fissures, leurs
vallées intermédiaires permirent au mucus marin de s'accumuler par
places, de s'électriser des courants. Là sans doute prit la gélatine,
elle se fixa, s'affermit, se travailla et fermenta de toute sa jeune
puissance.

Le levain en fut l'attrait de la substance pour elle-même. Des éléments
créateurs, nativement dissous dans la mer, se firent des combinaisons,
j'allais dire des mariages. Des vies élémentaires parurent, d'abord pour
fondre et mourir. D'autres, enrichis de leurs débris, durèrent, êtres
préparatoires, lents et patients créateurs qui, dès lors, commencèrent
sous l'eau le travail éternel de fabrication et le continuent sous nos
yeux.

La mer, qui les nourrissait tous, distribuait à chacun ce qui lui allait
davantage. Chacun la décomposant à sa manière, à son profit, les uns
(polypes, madrépores, coquilles) absorbèrent du calcaire, d'autres
(comme les tuniciers du Tripoli, les prêles rugueuses, etc.)
concentrèrent de la silice. Leurs débris, leurs constructions, vêtirent
la sombre nudité des roches vierges, filles du feu, qui les avait
arrachées du noyau planétaire, les lançait brûlantes et stériles.

Quartz, basaltes et porphyres, cailloux demi-vitrifiés, tout cela reçut
de nos petits créateurs une enveloppe moins inhumaine, des éléments doux
et féconds qu'ils tiraient du lait maternel (j'appelle ainsi le mucus de
la mer), qu'ils élaboraient, déposaient, dont ils firent la terre
habitable. Dans ces milieux plus favorables put s'accomplir
l'amélioration, l'ascension des espèces primitives.

Ces travaux durent se faire d'abord entre les îles volcaniques, au fond
de leurs archipels, dans ces méandres sinueux, ces paisibles labyrinthes
où la vague ne pénètre que discrètement, tièdes berceaux pour les
premiers-nés.

Mais la fleur épanouie fleurit en toute plénitude dans les enfoncements
profonds, par exemple des golfes indiens. La mer fut là un grand
artiste. Elle donna à la terre les formes adorées, bénies, où se plaît à
créer l'amour. De ses caresses assidues, arrondissant le rivage, elle
lui donna les contours maternels, et j'allais dire la tendresse visible
du sein de la femme, ce que l'enfant trouve si doux, abri, tiédeur et
repos.



III

L'ATOME


Un pêcheur m'avait donné un jour le fond de son filet, trois créatures
presque mourantes, un oursin, une étoile de mer, et une autre étoile,
une jolie ophiure, qui agitait encore et perdit bientôt ses bras
délicats. Je leur donnai de l'eau de mer, et les oubliai deux jours,
occupé par d'autres soins. Quand j'y revins, tout était mort. Rien
n'était reconnaissable: la scène était renouvelée.

Une pellicule épaisse et gélatineuse s'était formée à la surface. J'en
pris un atome au bout d'une aiguille, et l'atome, sous le microscope, me
montra ceci:

Un tourbillon d'animaux, courts et forts, trapus, ardents (des
_kolpodes_), allaient, venaient, ivres de vie,--j'oserais dire, ravis
d'être nés, faisant leur fête de naissance par une étrange bacchanale.

Au second plan fourmillaient de tout petits serpentaux ou anguilles
microscopiques qui nageaient moins qu'ils ne vibraient pour se darder en
avant (on les nomme _vibrions_).

Las d'un si grand mouvement, l'œil pourtant remarquait bientôt que tout
n'était pas mobile. Il y avait des vibrions encore roides qui ne
vibraient pas. Il y en avait de liés entre eux, enlacés, groupés en
grappes, en essaims, qui ne s'étaient pas détachés et qui avaient l'air
d'attendre le moment de la délivrance.

Dans cette fermentation vivante d'êtres immobiles encore, se ruait,
_rageait_, fourrageait, la meute désordonnée de ces gros trapus (les
_kolpodes_), qui semblaient en faire pâture, s'en régaler, s'y
engraisser, vivre là à discrétion.

Notez que ce grand spectacle se déployait dans l'enceinte d'un atome
pris à la pointe d'une aiguille sur la pellicule. Combien de scènes
pareilles aurait offertes cet océan gélatineux, si promptement venu sur
le vase! Le temps avait été merveilleusement mis à profit. Les mourants
ou morts, de leur vie échappée, avaient sur-le-champ fait un monde. Pour
trois animaux perdus, j'en avais gagné des millions; ceux-ci si jeunes
et si vivants, emportés d'un mouvement si violent, si absorbant, d'une
vraie furie de vivre!

* * *

Ce monde infini, tellement mêlé au nôtre, qui est partout autour de
nous-mêmes, en nous, était à peu près inconnu jusqu'à ce temps.
Swammerdam et autres, qui jadis l'avaient entrevu, furent arrêtés au
premier pas. Bien tard, en 1830, le magicien Ehrenberg l'évoqua, le
révéla, le classa. Il étudia la figure de ces invisibles, leur
organisation, leurs mœurs, les vit absorber, digérer, naviguer, chasser,
combattre. Leur génération lui resta obscure. Quels sont leurs amours?
ont-ils des amours? Chez des êtres si élémentaires, la nature fait-elle
les frais d'une génération compliquée? Ou naîtraient-ils spontanément,
comme telle moisissure végétale? la foule dit «comme un champignon.»

Grande question où plus d'un savant sourit et secoue la tête. On est si
sûr de tenir dans sa main le mystère du monde, d'avoir invariablement
fixé les lois de la vie! C'est à la nature d'obéir. Lorsqu'on dit à
Réaumur, il y a cent ans, que la femelle du ver à soie pouvait produire
seule et sans mâle, il nia, dit: «Rien ne vient de rien.» Le fait,
toujours démenti, et toujours prouvé, vient de l'être enfin décidément
et admis, non-seulement pour le ver à soie, mais pour l'abeille et
certain papillon, pour d'autres animaux encore.

* * *

De tout temps, chez toute nation, chez les sages et dans le peuple, on
disait: «La mort fait la vie.» On supposait spécialement que la vie des
imperceptibles surgit immédiatement des débris que la mort lui lègue.
Harvey même, qui le premier formula la loi de génération, n'osa démentir
cette ancienne croyance. En disant: Tout vient de l'œuf, il ajouta: _ou
des éléments dissous de la vie précédente_.

C'est justement la théorie qui vient de renaître avec tant d'éclat par
les expériences de M. Pouchet. Il établit que des débris d'infusoires et
autres êtres se crée la gelée féconde, «la membrane prolifère,» d'où
naissent non pas de nouveaux êtres, mais les germes, les ovules d'où ils
pourront naître ensuite.

Nous sommes dans un temps de miracles. Il faut en prendre son parti.
Celui-ci n'a rien qui étonne.

On aurait ri autrefois si quelqu'un eût prétendu que des animaux,
indociles aux lois établies, se donnent la licence de respirer par la
patte. Les beaux travaux de Milne Edwards ont mis cela en lumière. De
même Cuvier et Blainville avaient, dit-on, observé que d'autres êtres,
qui n'ont pas d'organes réguliers de circulation, y suppléent par les
intestins; mais ces grands naturalistes trouvèrent la chose si énorme,
qu'ils n'osèrent la dire. Elle est établie aujourd'hui par le même Milne
Edwards, par M. de Quatrefages, etc.

* * *

Quoi qu'on pense de leur naissance, nos atomes nés une fois offrent un
monde infiniment, admirablement varié. Toutes les formes de vie y sont
déjà représentées honorablement. S'ils se connaissent, ils doivent
croire qu'ils composent entre eux une harmonie complète qui laisse peu à
désirer.

Ce ne sont pas des espèces dispersées, créées à part. C'est visiblement
un règne, où les genres divers ont organisé une grande division du
travail vital. Ils ont des êtres collectifs comme nos polypes et nos
coraux, engagés encore, subissant les servitudes d'une vie commune. Ils
ont de petits mollusques qui s'habillent déjà de mignonnes coquilles.
Ils ont des poissons agiles et de frétillants insectes, de fiers
crustacés, miniature des crabes futurs, comme eux, armés jusqu'aux
dents, guerriers atomes qui chassent des atomes inoffensifs.

Tout cela dans une richesse énorme et épouvantable qui humilie la
pauvreté du monde visible. Sans parler de ces rhizopodes qui de leurs
petits manteaux ont fait leur part des Apennins, surexhaussé les
Cordillères, les seuls foraminifères, cette tribu si nombreuse d'atomes
à coquilles, comptent jusqu'à deux mille espèces (Charles d'Orbigny). On
les trouve contemporains de tous les âges de la terre. Ils se
représentent toujours à diverses profondeurs dans nos trente crises du
globe, variant quelque peu de formes, mais persistant comme genre,
restant témoins identiques de la vie de la planète. Aujourd'hui le froid
courant du pôle austral que la pointe de l'Amérique divise entre ses
deux rivages en envoie impartialement quarante espèces vers la Plata,
quarante vers le Chili. Mais la grande manufacture où ils se créent et
s'organisent paraît être le fleuve chaud de la mer qui part des
Antilles. Les courants du Nord les tuent. Le grand torrent paternel les
charrie morts à Terre Neuve et dans tout notre océan, dont ils composent
le fond.

* * *

Quand l'illustre père des atomes, j'entends leur parrain, Ehrenberg,
les baptisa, les patrona, les introduisit dans la science, on l'accusa
de faiblesse pour eux, on dit qu'il faisait trop valoir ses petites
créatures. Il les déclarait compliqués, très-élevés d'organisation. Sa
libéralité était telle pour eux, qu'il allait jusqu'à leur donner cent
vingt estomacs. Le monde visible se piqua, et, par une réaction
violente, Dujardin les réduisit à la dernière simplicité. Ces organes
prétendus pour lui ne sont qu'apparence. Cependant, ne pouvant nier leur
puissance d'absorption, il leur accorde le don d'improviser, à chaque
instant, des estomacs d'à propos, à la mesure des morceaux qu'il s'agit
d'avaler. Cette opinion n'a gagné nullement M. Pouchet (qui penche pour
Ehrenberg).

* * *

Ce qui est incontestable et admirable chez eux, c'est la vigueur du
mouvement.

Plusieurs ont toute l'apparence d'une précoce individualité. Ils ne
restent pas longtemps asservis à la vie communiste et polypière où
traînent leurs supérieurs immédiats, les vrais polypes. Beaucoup de ces
invisibles, de prime saut, sont individus, c'est-à-dire des êtres
capables d'aller, venir seuls, à leur fantaisie, de libres citoyens du
monde qui ne dépendent que d'eux-mêmes dans la direction de leurs
mouvements.

Tout ce qui pourra s'imaginer de locomotions différentes, de manières
d'aller dans le monde supérieur, est égalé, surpassé d'avance par les
infusoires. Le tourbillon impétueux d'un astre puissant, d'un soleil qui
entraîne comme ses planètes les faibles qu'il a rencontrés, la course
moins régulière de la comète échevelée qui traverse ou qui disperse des
mondes vagues sur son passage, la gracieuse ondulation de la svelte
couleuvre qui suit l'eau ou nage à terre, la barque oscillante qui sait
tourner à propos, dériver pour passer plus loin; enfin la reptation
lente et circonspecte de nos tardigrades, qui s'appuient, s'attachent à
tout, toutes ces allures diverses se trouvent chez les imperceptibles.
Mais avec quelle merveilleuse simplicité de moyens! Tel n'est lui-même
qu'un fil qui, pour avancer, se darde, comme un tire-bouchon élastique.
Tel, pour rame et gouvernail, n'a qu'une queue ondulante ou de petits
cils qui vibrent. Les charmantes vorticelles comme des urnes de fleurs
s'amarrent ensemble sur une île (une petite plante, un petit crabe),
puis s'isolent en détachant leur délicat pédoncule.

* * *

Ce qui frappe bien plus encore que les organes de mouvement, c'est ce
qu'on pourrait appeler les expressions, les attitudes, les signes
originaux de l'humeur et du caractère. Il y a des êtres apathiques,
d'autres très-vifs et fantasques, d'autres agités pour la guerre,
d'autres empressés sans cause (ce semble) et dans une vaine agitation.
Parfois, à travers une masse de gens tranquilles et paisibles, un
étourdi, sourd et aveugle, renverse ou écarte tout.

Prodigieuse comédie! Ils ont l'air de faire entre eux la répétition du
drame que jouera notre monde, le noble et sérieux monde des gros animaux
visibles.

À la tête des infusoires, nommons avec quelque respect les géants
majestueux, les deux chefs d'ordre, le haut type du mouvement, celui de
la force, lente, mais redoutable, armée.

Prenez de la mousse d'un toit, mettez-la quelques jours dans l'eau,
regardez au microscope. Un puissant animal, qui est, faut-il dire,
l'éléphant, la baleine des infusoires, se meut avec une vigueur et une
grâce de jeune vie que n'ont pas toujours ces colosses. Respect! c'est
le roi des atomes, le rotifère, ainsi nommé, parce qu'aux deux côtés de
la tête il porte deux roues, organes de locomotion qui l'assimileraient
au bateau à vapeur, ou peut-être armes de chasse qui l'aident à
atteindre de petites proies.

Tout fuit, tout cède, un seul résiste, ne craint rien, se fie à ses
armes. C'est un monstre, mais déjà pourvu de sens supérieurs. Il a deux
grands yeux de pourpre. Peu mobile, et vrai _tardigrade_, en revanche,
il voit et il est armé. Il a, à ses fortes pattes, des ongles fort
accentués, qui lui servent à s'amarrer, au besoin, sans doute, à
combattre.

* * *

Puissant début de la nature, qui, dans cette économie de substance et de
matière, avec rien commence à créer de façon si majestueuse! Sublime
coup d'archet d'ouverture! Ceux-ci (qu'importe la taille!) ont une
puissance colossale d'absorption et de mouvement que seront bien loin
d'avoir les énormes animaux qu'on classe beaucoup plus haut dans la
série animale.

L'huître, fixée sur son rocher, la limace marchant sur le ventre, sont
au rotifère ce que me seraient, à moi, les Alpes, les Cordillères, des
êtres si disproportionnés, qu'on ne peut les mesurer du regard, à peine
du calcul et de la pensée.

Cependant qu'est devenue chez ces montagnes animales la prestesse et
l'ardeur de vie que déployait le rotifère? Quelle chute nous faisons en
montant!... Mes atomes étaient trop vivants, mobiles jusqu'à éblouir, et
ces gigantesques bêtes sont frappées de paralysie.

Que serait-ce si le rotifère pouvait concevoir l'être collectif où
sommeille un infini, par exemple, la superbe, la colossale éponge
étoilée que vous voyez au Muséum? Elle est à lui ce qu'est à l'homme le
globe même de la terre avec ses neuf mille lieues de tour. Eh bien, je
suis convaincu que dans cette comparaison, loin d'en être humilié,
l'atome aurait un accès d'orgueil et dirait: «Je suis grand.»

* * *

Ah! rotifère, rotifère! Il ne faut mépriser personne.

Je sens bien tes avantages et la supériorité.--Mais qui sait si cette
vie captive dont tu ris n'est pas un progrès? Ta liberté étourdie
d'agitation vertigineuse serait-elle le terme des choses? Pour prendre
son point de départ vers des destinées plus hautes, la nature aime mieux
subir un immobile enchantement. Elle entre au sépulcre obscur de ce
triste communisme où chaque élément compte peu. Elle apprend à dominer
l'inquiétude individuelle, à concentrer la substance au profit des vies
supérieures.

Elle sommeille là quelque temps, comme la _Belle au bois dormant_. Mais,
sommeil ou captivité, ensorcellement, quoi que ce soit, cet état n'est
pas la mort. Elle vit, cette âpre matière de l'éponge, feutrée de silex.
Sans se mouvoir, sans respirer, sans organes de circulation, sans aucun
appareil des sens, elle vit. Comment le sait-on?

Elle enfante deux fois par an. Elle a l'amour à sa manière, et même plus
richement que bien d'autres. Au jour venu, de petites sphères échappent
de la mère éponge, armées de faibles nageoires qui leur donnent quelques
moments de mouvement et de liberté. Bientôt fixées, elles se montrent
des spongilles délicates qui vont à leur tour grandir.

Ainsi, dans l'absence apparente des sens et de tout organisme, dans
cette mystérieuse énigme, au seuil douteux de la vie, la génération la
révèle et fait l'ouverture du monde visible par lequel nous allons
monter. Rien n'est encore, et dans ce rien apparaît déjà la maternité.
Comme chez les dieux d'Égypte, Isis, Osiris, qui engendrent avant leur
naissance, l'Amour ici naît avant l'être.



IV

FLEUR DE SANG


Au cœur du globe, dans les eaux chaudes de la ligne et sur leur fond
volcanique, la mer surabonde de vie à ce point de ne pouvoir, ce semble,
équilibrer ses créations. Elle dépasse la vie végétale. Ses enfantements
du premier coup vont jusqu'à la vie animée.

Mais ces animaux se parent d'un étrange luxe botanique, des livrées
splendides d'une flore excentrique et luxuriante. Vous voyez à perte de
vue des fleurs, des plantes et des arbustes; vous les jugez tels aux
formes, aux couleurs. Et ces plantes ont des mouvements, ces arbustes
sont irritables, ces fleurs frémissent d'une sensibilité naissante, où
va poindre la volonté.

Oscillation pleine de charme, équivoque toute gracieuse! Aux limites des
deux règnes, l'esprit, sous ces apparences flottantes d'une fantastique
féerie, témoigne de son premier réveil. C'est une aube, c'est une
aurore. Par les couleurs éclatantes, les nacres ou les émaux, il dit le
songe de la nuit et la pensée du jour qui vient.

Pensée! Osons-nous dire ce mot? Non, c'est un songe, un rêve encore,
mais qui peu à peu s'éclaircit, comme les rêves du matin.

* * *

Déjà au nord de l'Afrique, ou de l'autre côté sur le Cap, le végétal qui
régnait seul dans la zone tempérée se voit des rivaux animés qui
végètent aussi, fleurissent, l'égalent, le surpassent bientôt.

Le grand enchantement commence, et il va toujours augmenter, en
s'avançant vers l'équateur.

Des arbustes singuliers, élégants, les gorgones, les isis, étendent leur
riche éventail. Le corail rougit sous les flots.

À côté des brillants parterres d'une iris de toute couleur commencent
les plantes de pierres, les madrépores où toutes branches (faut-il dire
leurs mains et leurs doigts?) fleurissent d'une neige rosée comme celle
des pêchers, des pommiers. Sept cents lieues avant l'équateur, et sept
cents lieues au delà, continue cette magie d'illusion.

Il est des êtres incertains, les corallines, par exemple, que les trois
règnes se disputent. Elles tiennent de l'animal, elles tiennent du
minéral; finalement elles viennent d'être adjugées aux végétaux.
Peut-être est-ce le point réel où la vie obscurément se soulève du
sommeil de pierre, sans se détacher encore de ce rude point de départ,
comme pour nous avertir, nous si fiers et placés si haut, de la
fraternité terniaire, du droit que l'humble minéral a de monter et
s'animer, et de l'aspiration profonde qui est au sein de la Nature.

* * *

«Nos prairies, nos forêts de terre, dit Darwin, paraissent désertes et
vides, si on les compare à celles de la mer.» Et, en effet, tous ceux
qui courent sur les transparentes mers des Indes sont saisis de la
fantasmagorie que leur offre le fond. Elle est surtout surprenante par
l'échange singulier que les plantes et les animaux font de leurs
insignes naturels, de leur apparence. Les plantes molles et
gélatineuses, avec des organes arrondis qui ne semblent ni tiges ni
feuilles, affectant le gras, la douceur des courbes animales, semblent
vouloir qu'on s'y trompe, et qu'on les croie animaux. Les vrais animaux
ont l'air de s'ingénier pour être plantes et ressembler aux végétaux.
Ils imitent tout de l'autre règne. Les uns ont la solidité, la
quasi-éternité de l'arbre. Les autres sont épanouis, puis se fanent,
comme la fleur. Ainsi l'anémone de mer s'ouvre en pâle marguerite rose,
ou comme un aster grenat orné d'yeux d'azur. Mais, dès qu'elle a de sa
corolle laissé échapper une fille, une anémone nouvelle, vous la voyez
fondre et s'évanouir.

Bien autrement variable, le protée des eaux, l'alcyon, prend toute forme
et toute couleur. Il joue la plante, il joue le fruit; il se dresse en
éventail, devient une haie buissonneuse ou s'arrondit en gracieuse
corbeille. Mais tout cela fugitif, éphémère, de vie si craintive, qu'au
moindre frémissement tout disparaît, rien ne reste; tout en un moment
est rentré au sein de la mère commune. Vous retrouvez la sensitive dans
une de ces formes légères; la cornulaire, au toucher, se replie sur
elle-même, ferme son sein, comme la fleur sensible à la fraîcheur du
soir.

Lorsque d'en haut vous vous penchez au bord des récifs, des bancs de
coraux, vous voyez sous l'eau le fond du tapis, vert d'astrées et de
tubipores, les fungies moulées en boules de neige, les méandrines
historiées de leur labyrinthe, dont les vallées, les collines, se
marquent en vives couleurs. Les cariophylles (ou œillets) de velours
vert, nué d'orange, au bout de leur rameau calcaire, pèchent leurs
petits aliments en remuant doucement dans l'eau leurs riches étamines
d'or.

Sur la tête de ce monde d'en bas, comme pour l'abriter du soleil,
ondulant en saules, en lianes, ou se balançant en palmiers, les
majestueuses gorgones de plusieurs pieds font, avec les arbres nains de
l'isis, une forêt. D'un arbre à l'autre, la plumaria enroule sa spirale
qu'on croirait une vrille de vigne et les fait correspondre ensemble par
ses fins et légers rameaux, nuancés de brillants reflets.

Cela charme, cela trouble; c'est un vertige et comme un songe. La fée
aux mirages glissants, l'eau, ajoute à ces couleurs un prisme de teintes
fuyantes, une mobilité merveilleuse, une inconstance capricieuse, une
hésitation, un doute.

Ai-je vu? Non, ce n'était pas... Était-ce un être ou un reflet?... Oui
pourtant, ce sont bien des êtres! car je vois un monde réel qui s'y loge
et qui s'y joue. Les mollusques y ont confiance, y traînent leur
coquille nacrée. Les crabes y ont confiance, y courent, y chassent.
D'étranges poissons, ventrus et courts, vêtus d'or et de cent couleurs,
y promènent leur paresse. Des anélides pourpres, violettes, serpentent
et s'agitent près de la délicate étoile, l'ophiure, qui, sous le soleil,
tend, détend, roule et déroule tour à tour ses bras élégants.

Dans cette fantasmagorie, avec plus de gravité, le madrépore arborescent
montre ses couleurs moins vives. Sa beauté est dans la forme.

Elle est dans l'ensemble surtout, dans le noble aspect de la cité
commune; l'individu est modeste, et la république imposante. Ici, elle a
l'assise forte de l'aloès et du cactus. Ailleurs, c'est la tête du cerf,
sa superbe ramure. Ailleurs encore l'extension des vigoureux rameaux
d'un cèdre qui a d'abord tendu des bras horizontaux et qui va monter
toujours.

Ces formes, aujourd'hui dépouillées des milliers de fleurs vivantes qui
les animaient, les couvraient, ont peut-être, en cet état sévère, un
plus vif attrait pour l'esprit. J'aime à voir les arbres l'hiver, quand
leurs fins rameaux, dégagés du luxe encombrant des feuilles, nous disent
ce qu'ils sont en eux-mêmes, révèlent délicatement leur personnalité
cachée. Il en est ainsi de ces madrépores. Dans leur nudité actuelle, de
peintures devenus sculptures, plus abstraits pour ainsi dire, il semble
qu'ils vont nous apprendre le secret de ces petits peuples dont ils sont
le monument. Plusieurs ont l'air de nous parler par d'étranges
caractères. Ils ont des enlacements, des enroulements compliqués qui
visiblement diraient quelque chose. Qui saura les interpréter? et quel
mot pourrait les traduire?

On sent bien qu'aujourd'hui encore il y a une pensée là dedans. On ne
s'en détache pas aisément. On y revient, et l'on y reste. On épèle, on
croit comprendre. Puis, cette lueur vous fuit, et l'on se frappe le
front.

Combien les ruches d'abeilles dans leur froide géométrie sont moins
significatives! Elles sont un produit de la vie. Mais ceci, c'est la vie
même. La pierre ne fut pas simplement la base et l'abri de ce peuple;
elle fut un peuple antérieur, la génération primitive qui, peu à peu
supprimée par les jeunes qui venaient dessus, a pris cette consistance.
Donc, tout le mouvement d'alors, l'allure de la cité première, sont là
visibles et saisissants, d'une vérité flagrante, comme tel détail vivant
d'Herculanum ou Pompeï. Mais ici tout s'est fait sans violence et sans
catastrophe, par un progrès naturel; il y a une paix sereine, un attrait
singulier de douceur.

Tout sculpteur y admirerait les formes d'un art merveilleux qui, dans
les mêmes motifs, a trouvé d'infinies variantes, à changer et renouveler
tous nos arts d'ornementation.

Mais il y a à considérer bien autre chose que la forme. Les riches
arborescences où s'épancha l'activité de ces laborieuses tribus, les
ingénieux labyrinthes qui semblent chercher un fil, ce profond jeu
symbolique de vie végétale et de toute vie, c'est l'effort d'une pensée,
d'une libellé captive, ses tâtonnements timides vers la lumière
promise,--éclair charmant de la jeune âme engagée dans la vie commune,
mais qui doucement, sans violence, avec grâce s'en émancipait.

J'ai chez moi deux de ces petits arbres, d'espèce analogue, pourtant
différente. Nul végétal n'est comparable. L'un de blancheur immaculée,
comme d'un albâtre sans éclat, d'une richesse amoureuse qui de chaque
branche, elle-même ramifiée, donne à flot boutons, bourgeons, petites
fleurs, sans jamais pouvoir dire: Assez.--L'autre, moins blanc et plus
serré, dont tout rameau comprend un monde. Adorables tous les deux par
la ressemblance et la dissemblance, l'innocence, la fraternité. Oh! qui
me dirait le mystère de l'âme enfantine et charmante qui a fait cette
féerie! On la sent circuler encore, cette âme libre et captive, mais
d'une captivité aimée, qui rêve la liberté et n'en voudrait pas tout à
fait.

Les arts n'ont pas su jusqu'ici s'emparer de ces merveilles, qui les
auraient tant servis. Labelle statue de la Nature (à la porte du Jardin
des Plantes) eût dû en être entourée. On ne devait montrer la Nature que
dans la féerie triomphale qui ne la quitte jamais. Il fallait, sans
ménager, exhausser de tous ses dons à la hauteur d'une montagne le trône
majestueux où on la fait asseoir. Ses premiers-nés, les madrépores,
heureux de s'enterrer dessous, en auraient fourni les assises, y mettant
leurs rameaux d'albâtre, leurs méandres et leurs étoiles. Au-dessus
leurs sœurs onduleuses, de leurs corps, de leurs fins cheveux, auraient
fait un doux lit vivant pour embrasser mollement de leur caressant amour
la divine Mère en son rêve de l'éternel enfantement.

La peinture n'a pas réussi à ces choses mieux que la sculpture. Elle a
peint les fleurs animées comme elle aurait fait des fleurs. Ce sont, au
fond, des couleurs extraordinairement différentes. Les gravures
coloriées dont on se contente en donnent la plus pauvre idée. Leurs
teintes plates, pâles, quoi qu'on fasse, n'en rendent jamais l'onctueuse
douceur, la souplesse, la tiède émotion. Les émaux, si l'on s'en
servait, comme l'a essayé Palissy, y seraient toujours durs et froids;
admirables pour les reptiles, pour les écailles de poissons, ils sont
trop luisants pour rendre ces molles et tendres créatures qui n'ont pas
même de peau. Les petits poumons extérieurs que montrent les annélides,
les légers filets nuageux que font flotter certains polypes, les cheveux
mobiles et sensibles qui ondoient sous la méduse, sont des objets
non-seulement délicats mais attendrissants. Ils sont de toutes nuances,
fines et vagues, et pourtant chaudes. C'est comme une haleine devenue
visible. Vous y voyez une iris pour l'amusement des yeux. Pour eux,
c'est chose sérieuse, c'est leur sang, leur faible vie traduite en
teintes, en reflets, en lueurs changeantes qui s'animent ou pâlissent,
tour à tour aspirent, expirent.... Prenez garde. N'étouffez pas la
petite âme flottante, muette, qui pourtant vous dit tout, et livre son
mystère intime dans ces palpitantes couleurs.

* * *

Les couleurs survivent peu. La plupart fondent et disparaissent.
Eux-mêmes, les madrépores, ne laissent d'eux que leur base, qu'on
croirait inorganique, et qui n'est pourtant que la vie condensée,
solidifiée.

Les femmes, qui ont ce sens bien plus fin que nous, ne s'y sont pas
trompées; elles ont senti confusément qu'un de ces arbres, le corail,
était une chose vivante. De là une juste préférence. La science eut
beau leur soutenir que ce n'était qu'une pierre; puis, que ce n'était
qu'un arbuste. Elles y sentaient autre chose.

«Madame, pourquoi préférez-vous à toutes les pierres précieuses cet
arbre d'un rouge douteux?--Monsieur, il va à mon teint. Les rubis
pâlissent. Celui-ci, mat et moins vif, relève plutôt la blancheur.»

Elle a raison. Les deux objets sont parents. Dans le corail, comme sur
sa lèvre et sur sa joue, c'est le fer qui fait la couleur (Vogel). Il
rougit l'un et rose l'autre.

«Mais, madame, ces pierres brillantes ont un poli incomparable.--Oui,
mais celui-ci est doux. Il a la douceur de la peau, et il en garde la
tiédeur. Dès que je l'ai deux minutes, c'est ma chair et c'est moi-même.
Et je ne m'en distingue plus.

«--Madame, il est de plus beaux rouges.--Docteur, laissez-moi celui-ci.
Je l'aime. Pourquoi? Je n'en sais rien... Ou, s'il y a une raison, celle
qui en vaut bien une autre, c'est que son nom oriental et le vrai,
c'est: «Fleur de sang.»



V

LES FAISEURS DE MONDES


Notre Muséum d'histoire naturelle, dans sa trop étroite enceinte, est un
palais de féerie. Le génie des métamorphoses, de Lamarck et de Geoffroy,
semble y résider partout. Dans la sombre salle d'en bas les madrépores,
en silence, fondent le monde de plus en plus vivant, qui s'élève
au-dessus d'eux. Plus haut le peuple des mers, ayant atteint sa complète
énergie d'organisation dans ses animaux supérieurs, prépare les vies de
la terre. Au sommet, les mammifères.--Sur lesquels la tribu divine des
oiseaux déploie ses ailes et semble chanter encore.

La foule ne regarde guère les premiers. Elle passe vite devant ces aînés
du globe. Il fait froid, humide chez eux. Elle monte vers la lumière,
vers tant de choses brillantes. Nacre, ailes de papillons, plumes
d'oiseaux, c'est ce qui la charme. Moi qui m'arrête plus en bas, je me
suis souvent vu seul dans l'obscure petite galerie.

J'aime cette crypte de la grande église. J'y sens mieux l'âme sacrée,
l'esprit présent de nos maîtres, leur grand, leur sublime effort, et
aussi l'audace immortelle des voyageurs partis de là. Quelque part que
soient leurs os, eux-mêmes restent au Muséum par les trésors qu'ils lui
donnèrent et qu'ils ont payés de leur vie.

* * *

L'autre jour, 1er octobre, m'y étant un peu attardé, j'y lisais non
sans peine l'étiquette de quelques madrépores. L'une, placée tout près
de la porte, me montra ce nom: «Lamarck.»

Une chaleur me passa au cœur, un mouvement religieux.

Grand nom et déjà antique! C'est comme si, aux tombeaux de Saint-Denis,
on voyait le nom de Clovis. La gloire de ses successeurs, leur royauté,
leurs débats, ont obscurci, reculé dans le temps celui par lequel
pourtant on passa d'un siècle à l'autre. C'est lui, cet aveugle Homère
du Muséum, qui, par l'instinct du génie, créa, organisa, nomma, ce
qu'on ne savait guère encore, la classe des _Invertébrés_.

Une classe? mais c'est un monde, c'est l'abîme de la vie molle et
demi-organisée à qui manque encore la vertèbre, la centralisation
osseuse, le soutien essentiel de la personnalité. Ils intéressent
d'autant plus, car visiblement ils commencent tout. Humbles tribus,
jusque-là négligées! Réaumur, dans les insectes, avait mis les
crocodiles. Le glorieux comte de Buffon ne daigna savoir les noms de
cette populace infime; il les laissa hors du Versailles olympien qu'il
élevait à la Nature. Ils attendirent jusqu'à Lamarck, ces grands peuples
obscurs, confus, ces exilés de la science, qui pourtant remplissent
tout, ont tout préparé. C'étaient justement les aînés qu'on avait
empêchés d'entrer. Les admis, à les compter, auraient été peu de chose.
Si l'on veut juger par le nombre, on pouvait dire que l'exclue, oubliée,
laissée à la porte, c'était la Nature elle-même.

* * *

Le génie des métamorphoses venait d'être émancipé par la botanique et
par la chimie. Ce fut une chose hardie, mais féconde, de prendre
Lamarck dans la botanique où il avait passé sa vie et de lui imposer
d'enseigner les animaux. Ce génie ardent et fait aux miracles pour les
transformations des plantes, plein de foi dans l'unité de là vie, fit
sortir et les animaux, et le grand animal, le globe, de l'état pétrifié
où on les tenait. Il rétablit de forme en forme la circulation de
l'esprit. Demi-aveugle, à tâtons, il toucha intrépidement mille choses
dont les clairvoyants n'osaient approcher encore. Du moins, il y mettait
sa flamme. Geoffroy, Cuvier et Blainville les ont trouvées chaudes et
vivantes. «Tout est vivant, disait-il, ou le fut. Tout est vie, présente
ou passée.» Grand effort révolutionnaire contre la matière inerte, et
qui irait jusqu'à supprimer l'inorganique. Rien ne serait mort tout à
fait. Ce qui a vécu peut dormir et garder la vie latente, une aptitude à
revivre. Qui est vraiment mort? personne.

Ce mot a enflé d'un souffle immense les voiles du dix-neuvième siècle.
Hasardé, ou non, il nous a poussés où nous n'aurions été jamais. Nous
nous sommes mis en quête, demandant à chaque chose, histoire ou histoire
naturelle: «Qui es-tu?--Je suis la vie.»--La mort a été fuyant sous le
regard des sciences. L'esprit va toujours vainqueur et la faisant
reculer.

* * *

Entre ces ressuscités, je vois d'abord mes madrépores. Jusque-là pierre
morte et calcaire grossier, ils prirent l'intérêt de la vie. Lorsque
Lamarck les réunit, les expliqua au Muséum, on venait de les surprendre
dans le mystère de leur activité, dans leurs immenses créations. On
avait appris d'eux comment se fait un monde. On commença à soupçonner
que, si la terre fait l'animal, l'animal aussi fait la terre, et que
tous deux accomplissent l'un pour l'autre l'office de création.

L'animalité est partout. Elle emplit tout et peuple tout. On en trouve
les restes ou l'empreinte jusque dans ces minéraux, comme le marbre
statuaire, l'albâtre, qui ont passé par le creuset des feux les plus
destructeurs. À chaque pas dans la connaissance de l'actuel, on découvre
un passé énorme de vie animale. Du jour où l'optique permit d'apercevoir
l'infusoire, on le vit faisant les montagnes, on le vit pavant l'Océan.
Le dur silex du tripoli est une masse d'animalcules, l'éponge un silex
animé. Nos calcaires tout animaux. Paris est bâti d'infusoires. Une
partie de l'Allemagne repose sur une mer de corail, aujourd'hui
ensevelie. Infusoires, coraux, testacés, c'est de la chaux, de la craie.
Sans cesse ils la tirent de la mer. Mais les poissons qui dévorent le
corail le rendent comme craie, et restituent celle-ci aux eaux d'où elle
est venue. Ainsi la mer de corail, dans son travail d'enfantement, de
soulèvements, de mouvements, dans ses constructions sans cesse
augmentées ou affaissées, bâties, ruinées, rebâties, est une fabrique
immense de calcaire, qui va alternant entre ses deux vies: vie
_agissante_ aujourd'hui, vie _disponible_ qui agira demain.

* * *

Forster a vu, et très-bien vu (ce qu'on a nié à tort) que ces îles
circulaires sont des cratères de volcans, exhaussés par les polypes.
Dans toute hypothèse contraire on ne peut expliquer cette identité de
forme. C'est toujours un petit anneau d'environ cent pas de diamètre,
fort bas, battu au dehors par les flots, mais renfermant au dedans un
bassin tranquille. Quelques plantes de trois ou quatre espèces font une
couronne de verdure clairsemée au bassin intérieur. L'eau est du plus
beau vert. L'anneau est de sable blanc (résidu de coraux dissous) en
contraste avec le bleu foncé de l'Océan. Sous l'eau salée, nos ouvriers
travaillent. Selon leurs espèces ou leurs caractères, les uns plus
hardis aux brisants, aux côtés paisibles les bonnes gens timides.

Voilà un monde peu varié. Attendez. Les vents les courants, travaillent
à l'enrichir. Il ne faut qu'une bonne tempête pour que les îles voisines
fassent la fortune de celle-ci. C'est là une des plus magnifiques
fonctions de la tempête. Plus elle est grande, violente,
tourbillonnante, enlevant tout, plus elle est féconde. Une trombe passe
sur une île: le torrent qu'elle y produit, chargé de limon, de débris,
de plantes mortes ou vivantes, parfois de forêts arrachées, flot noir,
bourbeux, perce la mer, et bientôt poussé des vagues ici et là,
distribue ces présents aux îles prochaines.

Un grand messager de la vie, et l'un des plus transportables, c'est la
solide noix de coco. Non-seulement elle voyage; mais, jetée sur les
récifs, si elle trouve un peu de sable blanc, où périraient d'autres
plantes, elle y prend et s'en contente. Si elle trouve une eau saumâtre
qu'aucun végétal n'aimerait, elle la compte pour eau douce, et vit là,
et s'enfonce là. Elle germe, elle pousse, et c'est un arbre, un robuste
cocotier. Un arbre, c'est bientôt de l'eau douce, et des débris, donc de
la terre. Cela invite d'autres arbres, et bientôt l'on voit des
palmiers. Des vapeurs arrêtées par eux se fait un ruisseau qui, coulant
du centre de l'île, maintient dans la blanche ceinture une percée que
respectent les polypes, habitants de l'eau salée.

* * *

On connaît maintenant la rapidité extrême de leur travail. À
Rio-Janeiro, en quarante jours de relâche, des canots disparaissaient
déjà sous les tubulaires qui s'en étaient emparés. Un détroit, près de
l'Australie, comptait naguère vingt-six îlots. Il en a déjà cent
cinquante bien reconnus; l'Amirauté anglaise annonce qu'il en a
davantage, et qu'en vingt ans, dans sa longueur de quarante lieues, il
sera impraticable.

Le récif oriental de l'Australie a trois cent soixante lieues (cent
vingt-sept sans interruption); celui de la Nouvelle-Calédonie, cent
quarante-cinq lieues. Des groupes d'îles, dans le Pacifique, ont quatre
cents lieues de long, sur cent cinquante de large. La seule chaîne des
Maldives a presque cinq cents milles de long. Ajoutez les bancs de l'île
de France, les bas-fonds de la mer Rouge, incessamment exhaussés.

Timor, avec ses environs, offre un monde tout animal. On ne foule que
choses vivantes. Les roches offrent tant de formes bizarres, et de
riches couleurs, qu'on en est saisi, ébloui. Vous les voyez dans un
espace de plusieurs lieues dans l'eau de mer, peu profonde (peut-être
d'un pied), qui travaillent tranquillement, mais activement continuent
leur métier de créateurs.

Le premier observateur intelligent fut Forster, compagnon de Cook, qui
les trouva à l'ouvrage, les prit sur le fait dans leur grande
conspiration pour faire à petit bruit des îles par milliers, des chaînes
d'îles, peu à peu un continent.

Cela se passait sous ses yeux comme aux premiers jours du monde. Des
profondeurs sous-marines le feu central pousse un dôme, un cône, qui,
s'entr'ouvrant, de sa lave pendant quelque temps fait un cratère
circulaire. Mais la force volcanique s'épuise. Et ce cratère tiède se
couronne de gelée vivante, animale et polypière, qui, rejetant toujours
de soi un mucus, va exhaussant ce cirque jusqu'à la basse mer; pas plus
haut; car, au-dessus, ils seraient toujours à sec; mais, d'autre part,
pas plus bas; car ils visent à la lumière. S'ils n'ont pas d'organe
spécial pour la percevoir, elle les pénètre. Le puissant soleil des
tropiques, qui traverse de part en part leur petit être transparent,
semble avoir sur eux l'attraction d'un invincible magnétisme. Quand la
mer baisse et les découvre, ils n'en restent pas moins ouverts et
boivent la vive lumière.

* * *

Dumont d'Urville, qui si souvent côtoyait leurs petites îles, dit:
«C'est un étrange supplice de voir de près la paix de ce bassin
intérieur, de voir tout autour sous l'eau peu profonde des bancs avancés
où s'étalent les coraux en parfaite sécurité, lorsqu'on est soi-même en
pleine tempête.» Ce monde aimable est un écueil. Touchez et vous êtes
brisé. La mer transparente vous montre un abîme à pic de cent brasses.
Ne vous fiez pas aux ancres. Nul câble qui, au frottement, ne soit usé,
bientôt coupé. L'anxiété est extrême dans les longues nuits où la houle
australe vous pousse sur ces tranchants rasoirs.

* * *

Les innocents faiseurs d'écueils ne manquent pourtant pas de réponse aux
accusations. Ils disent: «Donnez-nous le temps. Ces bords adoucis peu à
peu deviendront hospitaliers. Laissez-nous faire. Les bancs liés aux
bancs voisins n'auront plus ces remous terribles. Nous vous faisons un
monde de rechange pour le cas où périrait le vôtre. Vous nous bénirez
peut-être, s'il vous vient un cataclysme, si, comme l'a dit quelqu'un,
la mer verse d'un pôle à l'autre tous les dix mille ans. Vous vous
tiendrez fort heureux de trouver là nos îles australes où nous aurons
fait un refuge.

«Avouons-le, disent-ils encore, quand même malheureusement quelques
vaisseaux y périraient, ce que nous faisons ici est utile, est bon et
grand. Notre monde improvisé pourrait avoir quelque orgueil. Sans parler
de la beauté de ses triomphantes couleurs qui effacent celles de la
terre, sans parler des gracieux cercles, des courbes où nous nous
complaisons,--tant de problèmes obscurs qui vous arrêtent semblent chez
nous avoir trouvé solution. La distribution du travail, une charmante
variété dans une grande régularité, un ordre géométrique qui cependant a
les grâces d'une liberté naissante,--où trouver cela chez vous autres
hommes?

«Notre travail incessant pour alléger l'eau de ses sels y crée les
courants magnifiques qui en font la vie, la salubrité. Nous sommes les
esprits de la mer; nous lui donnons le mouvement.

«Elle n'est pas ingrate, il est vrai. Elle vient à point nommé nous
nourrir. Et, non moins exacte, la chaude lumière nous caresse, nous pare
de ses riches couleurs. Nous sommes les bien-aimés de Dieu, ses ouvriers
favoris. Il nous charge d'ébaucher ses mondes. Tous les puînés de ce
globe qui viennent ont besoin de nous. Notre ami, le cocotier, ce géant
qui sur notre île inaugure la vie terrestre, n'y parvient qu'en nous
demandant nos poussières pour y puiser. La vie végétale, au fond, est un
legs, un don, une aumône de nos libéralités. Riche de nous, elle
nourrira la création supérieure.

«Mais pourquoi d'autres animaux? Nous sommes un monde complet,
harmonique, et qui suffit. Le cercle de la création pourrait se fermer
ici. Dieu par nous couronna son île; sur son ancien volcan de feu, il a
fait un volcan de vie,--bien mieux, l'épanouissement de ce paradis
vivant. Il a ce qu'il a voulu, et maintenant va se reposer.»

Pas encore et pas encore. Une création doit monter par-dessus la vôtre,
une chose que vous ne craignez pas. Ce rival n'est pas la tempête, vous
la bravez; ni l'eau douce, vous bâtissez à côté. Ce n'est pas même la
terre qui peu à peu envahit et couvre vos constructions. Cette autre
puissance, où est-elle? En vous. Tout polype n'est pas résigné à rester
polype. Il y a dans votre république telle création inquiète, qui dit
que la perfection de cette vie végétative ce n'est pas la vie. Elle en
rêve une autre à part:--s'en aller et naviguer seule, voir l'inconnu, le
vaste monde, se créer, au hasard du naufrage, certaine chose qui va
poindre en elle et reste obscure en vous:

C'est l'âme.



VI

FILLE DES MERS


J'ai passé les premiers mois de 1858 dans l'agréable petite ville
d'Hyères, qui de loin regarde la mer, les îles et la presqu'île dont sa
côte est abritée. La mer, à cette distance, attire plus puissamment
peut-être que si l'on était au bord. Les sentiers qui y mènent invitent,
soit qu'on suive, entre les jardins, les haies de jasmin et de myrte,
soit qu'en montant quelque peu on traverse les oliviers et un petit bois
mêlé de lauriers et de pins. Le bois n'empêche nullement qu'on n'ait de
temps à autre quelques échappées de la mer. Ce lieu est, non sans
raison, nommé Coste-Belle. Nous y rencontrions souvent, dans les beaux
jours d'un doux hiver, une fort touchante malade, une jeune princesse
étrangère venue là de cinq cents lieues pour prolonger quelque peu sa
vie défaillante. Cette vie courte avait été triste et dure. À peine
heureuse, elle se voyait mourir. Elle se traînait appuyée, tendrement
enveloppée de celui qui vivait d'elle et comptait ne pas survivre. Si
les vœux et les prières pouvaient prolonger une vie, elle eût vécu; elle
avait pour elle ceux de tous, surtout des pauvres. Mais le printemps
arrivait et sa fin. Dans un jour d'avril où tout renaissait, nous vîmes
passer encore les deux ombres sous ce bois pâle, comme un Élysée de
Virgile.

* * *

Nous arrivâmes au golfe le cœur plein de cette pensée. Entre les rochers
assez âpres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux
trop lents qui n'avaient pu la suivre. Quelques coquilles étaient là
toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu
d'elles, sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l'ombrelle
vivante qu'on nomme assez mal _méduse_. Pourquoi ce terrible nom pour un
être si charmant? Jamais je n'avais arrêté mon attention sur ces
naufragées qu'on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était
petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances
douces et légères. Elle était d'un blanc d'opale où se perdait, comme
dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l'avait retournée.
Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la délicate ombrelle
(c'est-à-dire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le
rocher. Très-froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée
en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et même
aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d'aplomb le soleil
provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l'aridité du mistral
qui s'y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente
créature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant,
elle ne se cuirasse pas d'épiderme résistant, comme nous autres animaux
de la terre; elle reçoit tout à vif.

Près de sa lagune séchée, d'autres lagunes étaient pleines et
communiquaient à la mer. Le salut était à un pas. Mais, pour elle qui ne
se meut que par ses ondoyants cheveux, ce pas était infranchissable.
Sous ce soleil, on pouvait croire qu'elle serait bientôt dissoute,
absorbée, évanouie.

Rien de plus éphémère, de plus fugitif que ces filles de la mer. Il en
est de plus fluides, comme la légère bande d'azur qu'on appelle
_ceinture de Vénus_, et qui, à peine sortie de l'eau, se dissipe et
disparaît. La méduse, un peu plus fixée, a plus de peine à mourir.

Était-elle morte ou mourante? Je ne crois pas aisément à la mort; je
soutins qu'elle vivait. À tout hasard, il coûtait peu de l'ôter de là et
de la jeter dans la lagune d'à côté. S'il faut tout dire, à la toucher
j'avais un peu de répugnance. La délicieuse créature, avec son innocence
visible et l'iris de ses douces couleurs, était comme une gelée
tremblotante, glissait, échappait. Je passai outre cependant. Je glissai
la main dessous, soulevai avec précaution le corps immobile, d'où tous
les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont
quand elle nage. Telle je la mis dans l'eau voisine. Elle enfonça, ne
donnant aucun signe de vie.

Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j'allai revoir
ma méduse. Elle ondulait sous le vent. Réellement, elle remuait et se
remettait à flot. Avec une grâce singulière, ses cheveux fuyant sous
elle nageaient, doucement l'éloignaient du rocher. Elle n'allait pas
bien vite, mais enfin elle allait. Bientôt je la vis assez loin.

* * *

Elle n'aura peut-être pas tardé de chavirer encore. Il est impossible de
naviguer avec des moyens plus faibles et de façon plus dangereuse. Elles
craignent fort le rivage, où tant de choses dures les blessent, et, en
pleine mer, le vent à chaque instant les retourne. Alors leurs
cheveux-nageoires étant par-dessus, elles flottent à l'aventure, la
proie des poissons, la joie des oiseaux qui se font un jeu de les
enlever.

Pendant toute une saison passée aux bords de la Gironde, je les voyais
fatalement poussées par la passe, jetées à la côte par centaines, sécher
là misérablement. Celles-ci étaient grosses, blanches, fort belles à
leur arrivée, comme de grands lustres de cristal avec de riches
girandoles, où le soleil miroitant mettait des pierreries. Hélas! quel
état différent au bout de deux jours! le sable fort heureusement
s'affaissait dessous, les cachait.

Elles sont l'aliment de tous, et elles-mêmes n'ont guère d'aliment que
la vie peu organisée, vague encore, les atomes flottants de la mer.
Elles les engourdissent, les éthérisent, pour ainsi parler, et les
sucent sans les faire souffrir. Elles n'ont ni dents, ni armes. Nulle
défense. Seulement quelques espèces (et non pas toutes, dit Forbes)
peuvent, si on les attaque, sécréter une liqueur qui pique un peu, comme
l'ortie. Sensation si faible, au reste, que Dicquemare n'a pas craint de
la recevoir dans l'œil et l'a fait impunément.

* * *

Voilà une créature bien peu garantie, et en grand hasard. Elle est
supérieure déjà. Elle a des sens, et, si l'on en juge par les
contractions, une susceptibilité notable de souffrir. On ne peut, comme
le polype, la partager impunément. Dans ce cas, lui, il se double, elle,
elle meurt. Comme lui, gélatineuse, elle semble un embryon, mais
l'embryon trop tôt renvoyé du sein de la mère commune, tiré de la base
solide, de l'association qui fit la sécurité du polype, est lancé dans
l'aventure.

* * *

Comment est-elle partie, l'imprudente? comment sans voile, rame ni
gouvernail, avoir quitté le port? Quel est son point de départ?

Ellis, en 1750, avait vu sur un polype surgir une petite méduse. De nos
jours plusieurs observateurs ont vu et mis hors de doute qu'elle est une
forme de polype, sortie de l'association. La méduse, pour le dire
simplement, est un polype émancipé.

Quoi d'étonnant? dit très-bien le sage M. Forbes, qui les a tant
étudiées. Cela veut dire seulement qu'à ce degré l'animal suit encore la
loi végétale. De l'arbre, être collectif, sort l'individu, le fruit
détaché, lequel fruit fera un autre arbre. Un poirier, c'est comme une
sorte de polypier végétal, dont la poire (libre individu) peut nous
donner un poirier. De même, dit Forbes encore, que la branche d'une
plante qui allait se charger de feuilles s'arrête dans son
développement, se contracte, devient un organe d'amour, je veux dire une
fleur,--le polypier, contractant quelques-uns de ses polypes,
transformant leurs estomacs contractés, fait le placenta, les œufs d'où
sort sa fleur mobile, la jeune et gracieuse méduse. (_Ann. of the Nat.
hist._, t. XIV, 387.)

* * *

On aurait pu le deviner à cette grâce indécise, à cette faiblesse
désarmée qui ne craint rien, qui s'embarque sans instruments pour
naviguer, qui se confie trop à la vie. C'est la première et touchante
échappée de l'âme nouvelle, sortie, sans défense encore, des sûretés de
la vie commune, essayant d'être soi-même, d'agir et souffrir pour son
compte,--molle ébauche de la nature libre,--embryon de la liberté.

Être soi, être à soi seul un petit monde complet, grande tentation pour
tous! universelle séduction! belle folie qui fait l'effort et tout le
progrès du monde. Mais dans ces premiers essais, qu'elle semble peu
justifiée! On dirait que la méduse fut créée pour chavirer.

Chargée d'en haut, d'en bas mal assurée, elle est faite à l'opposé de la
physalie, sa parente. Celle-ci n'a au-dessus de l'eau qu'un petit
ballon, une vessie insubmersible, et laisse traîner au fond ses longs
tentacules, infiniment longs, de vingt pieds ou davantage, qui
l'assurent, balayent la mer, frappent le poisson de torpeur, le lui
livrent. Légère et insouciante, gonflant son ballon nacré, teinté de
bleu ou de pourpre, elle lance, par ses grands cheveux de sinistre azur,
un subtil venin dont la décharge foudroie.

Moins redoutables, les vélelles ne peuvent périr non plus. Elles ont la
forme de radeaux; leur petite organisation est déjà un peu solide; elles
savent se diriger, tourner au vent la voile oblique. Les porpites, qui
ne semblent qu'une fleur, une marguerite, ont pour elles leur légèreté;
elles flottent même après leur mort. Il en est de même de tant d'êtres
fantastiques et presque aériens, guirlandes à clochettes d'or ou
guirlandes de boutons de roses (physsophore, stéphanomie, etc.),
ceintures azurées de Vénus. Tout cela nage et surnage invinciblement, ne
craint que la terre, vogue au large, dans la grande mer, et, si violente
qu'elle semble y trouver toujours son salut. Les porpites et les
vélelles craignent si peu l'Océan que, pouvant toujours surnager, ils
font effort pour enfoncer, et, dès qu'il vient du gros temps, se cachent
dans la profondeur.

Telle n'est pas la pauvre méduse. Elle a à craindre le rivage, elle a à
craindre l'orage. Elle pourrait se faire pesante à volonté et descendre,
mais l'abîme lui est interdit; elle ne vit qu'à la surface, en pleine
lumière, en plein péril. Elle voit, elle entend, elle a le toucher fort
délicat, beaucoup trop pour son malheur. Elle ne peut se diriger. Ses
organes plus compliqués la surchargent et lui font perdre bien aisément
l'équilibre.

Aussi on est tenté de croire qu'elle se repent d'un essai de liberté si
hasardeuse, qu'elle regrette l'état inférieur, la sécurité de la vie
commune. Le polypier fit la méduse, la méduse fait le polypier. Elle
rentre à l'association. Mais cette vie végétative est si ennuyeuse, qu'à
la génération suivante, elle s'en émancipe encore et se relance au
hasard de sa vaine navigation. Alternative bizarre, où elle flotte
éternellement. Mobile, elle rêve le repos. Inerte, elle rêve le
mouvement.

* * *

Ces étranges métamorphoses, qui tour à tour élèvent, abaissent, l'être
indécis, et le font alterner entre deux vies si différentes, sont
vraisemblablement le fait des espèces inférieures, des méduses qui n'ont
pu entrer décidément encore dans la carrière irrévocable de
l'émancipation. Pour les autres, on croirait sans peine que leurs
variétés charmantes marquent des progrès intérieurs de vie, des degrés
de développement, les jeux, les grâces et les sourires de la liberté
nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thème si simple de disque
ou d'ombrelle qui flotte, d'un léger lustre de cristal où le soleil met
des lueurs, a fait une création infinie de jolies variantes, un déluge
de petites merveilles.

Toutes ces belles, à l'envi flottant sur le vert miroir dans leurs
couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d'une coquetterie
enfantine et qui s'ignore, ont embarrassé la science, qui, pour leur
trouver des noms, a dû appeler à son secours et les reines de l'histoire
et les déesses de la mythologie. Celle-ci, c'est l'ondoyante Bérénice
dont la riche chevelure traîne et fait un flot dans les flots. Celle-là
c'est la petite Orithye, épouse d'Éole, qui, au souffle de son époux,
promène son urne blanche et pure, incertaine, à peine affermie par
l'enchevêtrement délicat de ses cheveux, que souvent elle enlace
par-dessous. Là-bas, Dionée, la pleureuse, semble une pleine coupe
d'albâtre qui laisse, en filets cristallins, déborder de splendides
larmes. Telles, en Suisse, j'ai vu s'épancher des cascades lasses et
paresseuses, qui, ayant fait trop de détours, semblaient tomber de
sommeil, de langueur.

* * *

Dans la grande féerie d'illumination que la mer déploie aux nuits
orageuses, la méduse a un rôle à part. Plongée, comme tant d'autres
êtres, dans le phosphore électrique dont ils sont tous pénétrés, elle le
rend à sa manière avec un charme personnel.

Qu'elle est sombre, la nuit en mer, quand on n'y voit pas ce phosphore!
Qu'elles sont vastes et redoutables, ses ténèbres! Sur terre, l'ombre
est moins obscure; on se reconnaît toujours à la variété des objets
qu'on touche, ou dont on pressent les formes; ils vous donnent des
points de repère. Mais la vaste nuit marine, un noir infini! rien et
rien!... Mille dangers possibles, inconnus!

On sent tout cela sur la côte même, quand on vit devant la mer. C'est
une grande jouissance quand, l'air devenant électrique, on voit au loin
apparaître un léger ruban de feu pâle. Qu'est-ce cela! On l'a vu chez
soi sur le poisson mort, par exemple le hareng. Mais vivant, dans ses
grandes flottes, dans les grandes traînées visqueuses qu'il laisse
derrière, il est encore plus lumineux. Cet éclat n'est point du tout le
privilège de la mort.--Est-ce un effet de la chaleur? Non, vous le
trouvez aux deux pôles, et dans les mers Antarctiques, et dans les mers
de Sibérie. Il est dans les nôtres, et dans toutes.

C'est l'électricité commune dont ces eaux, demi-vivantes, se dégagent
aux temps orageux, innocente et pacifique foudre dont tous les êtres
marins sont alors les conducteurs. Ils l'aspirent et ils l'expirent, la
restituent largement à leur mort. La mer la donne et la reprend. Le long
des côtes et des détroits, les froissements et les remous la font
circuler puissamment. Chaque être en prend, s'en empare plus ou moins
selon sa nature. Ici, des surfaces immenses de paisibles infusoires font
comme une mer lactée, d'une douce et blanche lumière, qui ensuite plus
animée tourne au jaune du soufre embrasé. Ici, des cônes de lumière vont
pirouettant sur eux-mêmes, ou roulent en boulets rouges. Un grand disque
de feu se fait (pyrosome), qui part du jaune opalin, un moment frappé de
vert, puis s'irrite, éclate dans le rouge, l'orange, puis s'assombrit
d'azur. Ces changements ont quelque chose de régulier qui indiquerait
une fonction naturelle, la contraction et dilatation d'un être qui
souffle le feu.

Cependant, à l'horizon, des serpents enflammés s'agitent sur une infinie
longueur (parfois vingt-cinq ou trente lieues). Les biphores et les
salpas, êtres transparents qui traversent et la mer et le phosphore,
donnent cette comédie serpentine. Étonnante association qui mène ces
danses effrénées, puis se sépare. Séparés, ses membres libres font des
petits libres encore, qui, à leur tour, engendreront des républiques
dansantes, pour répandre sur la mer cette bacchanale de feu.

De grandes flottes, plus paisibles, promènent sur les flots des
lumières. Les vélelles allument la nuit leurs petites embarcations. Les
béroés vont triomphantes comme des flammes. Nulles plus magiques que
celles de nos méduses. Est-ce un pur effet physique, comme celui qui
fait serpenter les salpas injectés de feu? Est-ce un acte d'aspiration,
comme d'autres en donnent l'idée? Est-ce caprice, comme chez tant
d'êtres qui se jouent aux étincelles d'une vaine et inconstante joie?
Non, les nobles et belles méduses (comme l'Océanique à couronne, comme
la charmante Dionée) semblent exprimer des pensées graves. Sous elles,
leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des
lueurs mystérieuses d'émeraude et d'autres couleurs qui, jaillissant ou
pâlissant, révèlent un sentiment, et je ne sais quel mystère. On dirait
l'esprit de l'abîme qui en médite les secrets. On dirait l'âme qui vient
ou celle qui doit vivre un jour. Ou bien faudrait-il y voir le rêve
mélancolique d'une destinée impossible qui ne doit jamais atteindre son
but? Ou l'appel au bonheur d'amour qui seul nous console ici-bas?

On sait que, sur notre terre, chez nos lucioles, ce feu est le signal,
l'aveu de l'amante qui se désigne, dit sa retraite et se trahit. A-t-il
ce sens chez les méduses? On l'ignore. Ce qui est sûr, c'est qu'elles
versent ensemble leur flamme et leur vie. La sève féconde, chez elles,
la vertu de génération, y tient, et, à chaque éclair, échappe et va
diminuant.

Si l'on veut le plaisir cruel de redoubler cette féerie, on les expose à
la chaleur. Alors elles s'exaspèrent, rayonnent et deviennent si belles,
si belles!... que la scène est finie. Flamme, amour et vie, tout a fui,
tout s'est écoulé à la fois.



VII

LE PIQUEUR DE PIERRES


Lorsque l'excellent docteur Livingstone pénétra chez les pauvres
peuplades de l'Afrique qui ont peine à se défendre des marchands
d'esclaves et des lions, les femmes, le voyant armé de tous les arts
protecteurs de l'Europe et l'invoquant avec raison comme une providence
amie, lui disaient ce mot touchant: «Donne-nous le sommeil!»

C'est le mot que tous les êtres vivants, chacun dans sa langue,
adressent à la Nature. Tous désirent et rêvent la sécurité. On n'en peut
douter quand on voit les efforts ingénieux qu'ils font pour se la
donner. Ces efforts ont créé des arts. L'homme n'en invente pas un, sans
trouver que les animaux l'avaient inventé avant lui, inspiré de cet
instinct si fixe et si fort du salut.

Ils souffrent, ils craignent, ils veulent vivre. Il faut se garder de
croire que les êtres peu avancés, embryonnaires, soient peu sensibles.
Le contraire est certain. En tout embryon, ce qui est ébauché d'abord,
c'est le système nerveux, c'est-à-dire la capacité de sentir et de
souffrir. La douleur est l'aiguillon par lequel la prévoyance est peu à
peu stimulée, et l'être pressé, forcé de s'ingénier. Le plaisir y sert
aussi, et vous le voyez déjà dans ceux qu'on croirait les plus froids.
On a justement noté chez le limaçon le bonheur qu'il a, après des
recherches pénibles d'amour, de rencontrer l'objet aimé. Tous deux,
d'une grâce émue, ondulant de leurs cous de cygne, s'adressent de vives
caresses. Qui dit cela? le sévère, le très-exact Blainville. (_Moll._,
p. 181.)

Mais, hélas! combien la douleur est largement prodiguée! Qui n'a vu avec
tristesse les lents et pénibles efforts du mollusque sans coquille, qui
traîne sur le ventre? Choquante mais trop fidèle image du fœtus qu'un
hasard cruel aurait arraché de la mère, jeté sur le sol sans défense et
nu. La triste bête épaissit sa peau autant qu'elle peut, adoucit les
aspérités et rend sa route glissante. N'importe. Elle doit subir un à un
tous les obstacles, les chocs, les pointes de caillou. Elle est
endurcie, résignée, je le veux bien. Et pourtant, à tel contact, elle se
tord, elle se contracte, donne les signes d'une très-vive sensibilité.

* * *

Avec tout cela, elle aime, la grande Âme d'harmonie, qui est l'unité du
monde. Elle aime, et par l'alternative de plaisir et de douleur elle
cultive tous les êtres et les oblige à monter.

Mais, pour monter, pour passer à un degré supérieur, il faut qu'ils
aient épuisé tout ce que l'inférieur contient d'épreuves plus ou moins
pénibles, de stimulants d'invention et d'art instinctif. Il faut même
qu'ils aient exagéré leur genre, en aient rencontré l'excès, qui, par
contraste, fait sentir le besoin d'un genre opposé. Le progrès se fait
ainsi par une sorte d'oscillation entre les qualités contraires qui tour
à tour se dégagent et s'incarnent dans la vie.

Traduisons ces choses divines en langage humain, familier, peu digne de
leur grandeur, mais qui les fera comprendre:

La Nature, s'étant plu longtemps à faire et défaire la méduse, à varier
à l'infini ce thème gracieux de liberté naissante, un matin se frappa le
front, se dit: «J'ai fait un coup de tête. Cela est charmant. Mais j'ai
oublié d'assurer la vie de la pauvre créature. Elle ne pourra subsister
que par l'infini du nombre, l'excès de sa fécondité. Il me faut
maintenant un être plus prudent et mieux gardé. Qu'il soit craintif,
s'il le faut. Mais surtout, je le veux, qu'il vive!»

* * *

Ces craintifs, dès qu'ils apparurent, se jetèrent dans la prudence
jusqu'aux limites dernières. Ils fuirent le jour, s'enfermèrent. Pour se
sauver des contacts durs, secs, tranchants, de la pierre, ils
employèrent le moyen universel, celui de la mue. De leur mue
gélatineuse, ils sécrétèrent une enveloppe, un tube qui va s'allongeant
autant que leur chemin s'allonge. Misérable expédient qui tient ces
mineurs (les tarets) hors de la lumière et hors de l'air libre, qui leur
cause une dépense énorme de substance. Chaque pas leur coûte infiniment,
les frais d'une maison complète. Un être qui se ruine ainsi pour vivre
ne peut que végéter pauvre, incapable de progrès.

La ressource n'est guère meilleure, de s'ensevelir par moment, de se
cacher dans le sable à la mer basse, en remontant quand le flux revient.
C'est le manège que vous voyez chez les solens. Vie variable,
incertaine, fugitive deux fois par jour, et de constante inquiétude.

* * *

Chez des êtres bien inférieurs, une chose obscure encore, qui devait
changer le monde à la longue, avait commencé à poindre. Les simples
étoiles de mer, dans leurs cinq rayons, avaient un certain soutien,
quelque chose comme une charpente de pièces articulées, au dehors
quelques épines, des suçoirs qui avancent, reculent à volonté. Un animal
fort modeste, mais timide et sérieux, semble avoir fait son profit de
cette ébauche grossière. Il dit, je pense, à la Nature:

«Je suis né sans ambition. Je ne demande pas les dons brillants de
messieurs les mollusques. Je ne ferai nacre ni perle. Je ne veux pas de
couleur brillante, un luxe qui me désignerait. Je désire encore bien
moins la grâce de vos étourdies les méduses, le charme ondoyant de leurs
cheveux enflammés qui attirent, les font attaquer et leur servent à
faire naufrage. Ô mère! je ne veux qu'une chose, _être_... être un, et
sans appendices extérieurs et compromettants,--être ramassé, fort en
moi, arrondi, car c'est la forme qui donnera le moins de prise,--l'être
enfin centralisé.

«J'ai bien peu l'instinct des voyages. De la mer haute à la mer basse,
rouler quelquefois, c'est assez. Collé strictement sur mon roc, je
résoudrai là le problème que votre futur favori, l'homme, doit chercher
en vain, le problème de la sûreté: _exclure strictement l'ennemi, tout
en admettant l'ami_, surtout l'eau, l'air et la lumière. Il m'en
coûtera, je le sais, du travail, un constant effort. Couvert d'épines
mobiles, je me ferai éviter. Hérissé, seul comme un ours, on m'appelera
l'_oursin_.»

* * *

Combien ce sage animal est supérieur aux polypes, engagés dans leur
propre pierre qu'ils font de pure sécrétion, sans travail réel, mais qui
aussi ne leur donne nulle sûreté! Combien il paraît supérieur à ses
supérieurs eux-mêmes, je veux dire à tant de mollusques qui ont des sens
plus variés, mais n'ont pas la fixe unité de son ébauche vertébrale, ni
son persévérant travail, ni les ingénieux outils que ce travail a
suscités!

La merveille, c'est qu'il est à la fois lui, cette pauvre boule
roulante, qu'on croit une châtaigne épineuse; _il est un et il est
multiple;--il est fixe, et il est mobile_, fait de deux mille quatre
cents pièces qui se démontent à volonté.

Voyons comment il se créa.

C'était dans une anse étroite de la mer de Bretagne. Il n'avait pas là
un doux lit de polypes mous et d'algues comme les oursins de la mer des
Indes, qui sont dispensés d'industrie. Il était devant le péril, la
difficulté, comme l'Ulysse de l'Odyssée, qui, jeté, ramené par le flot,
essaye de s'amarrer au roc avec ses ongles ensanglantés. Chaque flux et
chaque reflux, c'était pour le petit Ulysse une grande tempête. Mais sa
grande volonté, son puissant désir, lui fit si bien baiser la roche, que
ce baiser constant créa une ventouse qui fit le vide et l'unit à la
roche même.

Ce n'est pus tout: de ses épines qui grattaient, voulaient saisir, une
se subdivisa, et devint une triple pince, véritable ancre de salut, qui
seconderait la ventouse si celle-ci s'appliquait mal à une surface peu
polie.

Quand il eut pincé, aspiré puissamment sa roche, se sentit assis, il
comprit de plus en plus qu'il avait tout à gagner si, de convexe qu'elle
était, il pouvait la faire concave, y creuser à sa mesure un petit trou,
se faire un nid. Car on n'est pas toujours jeune. On n'a pas les mêmes
forces. Quelle douceur ne serait-ce si, un jour, l'oursin émérite
pouvait relâcher quelque chose de l'effort de cet ancrage qui continue
jour et nuit?

Donc il creusa. C'est sa vie. Fait de pièces détachées, il agit par cinq
épines qui, toujours poussant d'ensemble, se soudèrent et lui firent un
pic admirable pour percer.

Ce pic de cinq dents du plus bel émail est porté par une charpente
délicate, quoique très-solide, formée de quarante pièces. Elles glissent
dans une sorte de gaîne, sortent, rentrent, ont un jeu parfait. Par
cette élasticité, elles évitent les chocs violents. Bien plus, elles se
réparent s'il survient des accidents.

C'est rarement dans la pierre, qu'il méprise, c'est dans le roc, le
granit, qu'il sculpte, ce héros du travail. Plus ce roc est dur,
résistant, mieux il s'y sent affermi. Que lui importe d'ailleurs? Le
temps ne fait rien à l'affaire, et tous les siècles sont à lui. Qu'il
meure demain, ayant usé sa vie et son instrument, un autre vient
s'établir là, continue à la même place. Ils communiquent peu dans leur
vie, ces solitaires; mais la fraternité existe pour eux par la mort, et
le jeune survenant qui trouve besogne demi-faite, en jouit, bénit la
mémoire du bon travailleur qui la prépara.

Ne croyez pas qu'il s'agisse de frapper, et frapper toujours. Il a son
art. Une fois qu'il a bien attaqué le ciment qui unit la roche, et bien
déchaussé celle-ci, il mord les aspérités comme avec de petites
tenailles, déracine le silex. Œuvre de grande patience, qui implique
d'assez longs chômages pour que l'eau agisse aussi sur les places
dénudées. On peut alors, de la première couche, aller à la seconde, et,
par ces procédés lents et sûrs, en venir à bout.

Dans cette vie uniforme, il y a des crises pourtant comme dans celle de
l'ouvrier. La mer fuit de certains rivages. L'été, telle roche devient
d'une insupportable chaleur. Il faut avoir deux maisons, une d'été, une
d'hiver.

Grand événement qu'un déménagement pareil pour un être sans pieds, qui,
de tous côtés, a des pointes. M. Caillaud l'a observé, admiré dans ces
moments. Les baguettes faibles et mobiles, qui jouent, avancent et
reculent, ne sont nullement insensibles, quoiqu'il les garantisse un peu
en sécrétant tout autour un peu de molle gélatine qui sans doute fait
matelas. Enfin, il le faut, il se lance, il s'affermit sur ses pointes,
comme sur autant de béquilles, roule son tonneau de Diogène, et, comme
il peut, atteint le port.

Là, renfermé de nouveau et dans sa coque hérissée, et dans le petit nid
qu'il trouve presque toujours commencé, il se renfonce en lui-même, en
sa jouissance solitaire de sécurité bienheureuse. Que mille ennemis
rôdent au dehors, que la vague tonne et mugisse; tout cela, c'est pour
son plaisir. Que le roc tremble aux coups de mer: il sait bien qu'il n'a
rien à craindre, que c'est sa bonne nourrice qui fait ce bruit. Il est
bercé, il sommeille et lui dit: «Bonsoir.»



VIII

COQUILLES, NACRE, PERLE


L'oursin a posé la borne du génie défensif. Sa cuirasse, ou, si l'on
veut, son fort de pièces mobiles, résistantes, cependant sensibles,
rétractiles, et réparables en cas d'accident, ce fort, appliqué et ancré
invinciblement au rocher, bien plus le rocher creusé longeant le tout,
de sorte que l'ennemi n'ait nul jour pour faire sauter la
citadelle,--c'est un système complet qui ne sera pas surpassé. Nulle
coquille n'est comparable, encore bien moins les ouvrages de l'industrie
humaine.

L'oursin est la fin des êtres circulaires et rayonnés. En lui ils ont
leur triomphe, leur plus haut développement. Le cercle a peu de
variantes. Il est la forme absolue. Dans le globe de l'oursin, si
simple, si compliqué, il atteint une perfection qui finit le premier
monde.

La beauté du monde qui vient sera l'harmonie des formes doubles, leur
équilibre, la grâce de leur oscillation. Des mollusques jusqu'à l'homme,
tout être est fait désormais de deux moitiés associées. En chaque animal
se trouve (mieux que l'unité) l'_union_.

Le chef-d'œuvre de l'oursin avait dépassé le but même; ce miracle de la
défense avait fait un prisonnier; il s'était non-seulement enfermé, mais
enseveli, s'était creusé une tombe. Sa perfection d'isolement l'avait
séquestré, mis à part, privé de toute relation qui fait le progrès.

Pour que le progrès reprenne par une ascension régulière, il faut
descendre très-bas, à l'embryon élémentaire, qui d'abord n'aura de
mouvement que celui des éléments. Le nouvel être est le serf de la
planète, à ce point que, dans son œuf, il tourne comme la terre,
décrivant sa double roue, sa rotation sur elle-même et sa rotation
générale.

Même émancipé de l'œuf, grandissant, devenant adulte, il restera
embryon; c'est son nom, _mou_ ou _mollusque_. Il représentera dans une
vague ébauche le progrès des vies supérieures. Il en sera le fœtus, la
larve ou nymphe, comme celle de l'insecte, en qui, repliés et cachés, se
trouvent pourtant les organes de l'être ailé qui doit venir.

* * *

J'ai peur pour un être si faible. Le polype, non moins mou, risquait
moins. Une vie égale étant dans toutes ses parties, la blessure, la
mutilation, ne le tuaient pas; il vivait, semblait même oublier la
partie détruite. Le mollusque centralisé est bien autrement vulnérable.
Quelle porte est ouverte à la mort!

Le mouvement incertain que possédait la méduse et qui parfois au hasard
pouvait encore la sauver, le mollusque l'a bien peu, au moins dans les
commencements. Tout ce qui lui est accordé, c'est de pouvoir, de sa mue,
de la gelée qu'il exude, se créer deux murs qui remplacent et la
cuirasse de l'oursin, et le roc où il s'appliquait. Le mollusque a
l'avantage de tirer de soi sa défense. Deux valves forment une maison.
Maison légère et fragile; ceux qui flottent l'ont transparente. À ceux
qui veulent s'attacher, le mucus filant, collant, procure un câble
d'ancrage qu'on appelle leur byssus. Il se forme précisément, comme la
soie, d'un élément d'abord tout gélatineux. La gigantesque tridacne (le
bénitier des églises) tient si ferme par ce câble, que les madrépores
s'y trompent. Ils la prennent pour une île, bâtissent dessus,
l'enveloppent, finissent par l'étouffer.

Vie passive, vie immobile. Elle n'a d'autre événement que la visite
périodique du soleil et de la lumière, d'autre action que d'absorber ce
qui vient et de sécréter la gelée qui fit la maison, et peu à peu fera
le reste. L'attraction de la lumière toujours dans le même sens
centralise la vue. Voilà l'œil. La sécrétion, fixée dans un effort
toujours le même, fait un appendice, un organe qui tout à l'heure était
le câble, et qui plus tard devient le pied, masse informe, inarticulée,
qui peut se prêter à tout. C'est la nageoire de ceux qui flottent, le
poinçon de ceux qui se cachent et veulent enfoncer dans le sable, enfin
le pied des rampants, un pied peu à peu contractile, qui leur permet de
se traîner. Quelques-uns se hasarderont à le bander comme un arc pour
sauter maladroitement.

Pauvre troupeau, bien exposé, poursuivi de toutes les tribus, heurté par
la vague et froissé des rocs. Ceux qui ne réussissent pas à se bâtir une
maison cherchent pour leur tente fragile un lit vivant. Ils demandent
abri aux polypes, se perdent dans la mollesse des alcyons flottants.
L'Avicule qui donne la perle cherche un peu de tranquillité dans la
coupe des éponges. La Pinne cassante n'ose habiter que l'herbe vaseuse.
La Pholade niche dans la pierre, recommence les arts de l'oursin, mais
dans quelle infériorité! au lieu du ciseau admirable qui peut faire
l'envie des tailleurs de pierre, elle n'a qu'une petite râpe, et pour
creuser un abri à sa coquille fragile, elle use cette coquille même.

Sauf très-peu d'exceptions, le mollusque est l'être craintif qui se sait
la pâture de tous. Le Cône sent si bien qu'on le guette, qu'il n'ose
sortir de chez lui, et y meurt de peur de mourir. La Volute, la
Porcelaine, traînent lentement leurs jolies maisons, et les cachent
autant qu'elles peuvent. Le Casque, pour mouvoir son palais, n'a qu'un
petit pied de Chinoise. Il renonce presque à marcher.

Telle vie et telle habitation. Dans nul autre genre, plus d'identité
entre l'habitant et le nid. Ici, tiré de sa substance, l'édifice est la
continuation de son manteau de chair. Il en suit les formes et les
teintes. L'architecte, sous l'édifice, en est lui-même la pierre vive.

Art fort simple pour les sédentaires. L'huître inerte, que la mer
viendra nourrir, ne veut qu'une bonne boîte à charnière, qu'on puisse
entre-baîller un peu quand l'ermite prendra son repas, mais qu'il
referme brusquement s'il craint d'être lui-même le repas de quelque
voisin avide.

La chose est plus compliquée pour le mollusque voyageur, qui se dit: «Je
possède un pied, un organe pour marcher; donc je dois marcher.» La chère
maison, il ne peut, à volonté, la quitter et la reprendre. En marche,
elle lui est nécessaire; c'est alors qu'on l'attaquera. Il faut qu'elle
abrite du moins le plus délicat de son être, l'arbre par lequel il
respire et celui qui puise la vie par ses petites racines, le nourrit et
le répare. La tête est bien moins importante; plusieurs la perdent
impunément; mais, si les viscères n'étaient toujours sous le bouclier,
s'ils étaient blessés, il mourrait.

Ainsi prudent, cuirassé, il cherche sa petite vie. Sa journée faite, la
nuit sera-t-il en sécurité dans un logis tout ouvert? Les indiscrets
n'iront-ils pas y mettre un regard curieux? qui sait, peut-être la
dent!... L'ermite y songe, il y emploie tout ce qu'il a d'industrie;
mais nul instrument que le pied, qui lui sert à toutes choses. De ce
pied, qui veut clore l'entrée, se développe à la longue un appendice
résistant qui tient lieu de porte. Il le met à l'ouverture, et le voilà
fermé chez lui.

* * *

La difficulté toutefois permanente, la contradiction qui reste encore
dans sa nature, c'est qu'il faut qu'il soit garanti, mais en même temps
en rapport avec le monde extérieur. Il ne peut, comme l'oursin,
s'isoler. Ses éducateurs, l'air, la lumière, peuvent seuls affermir ce
corps si mou, l'aider à se faire des organes. Il faut qu'il acquière des
sens, l'ouïe, l'odorat, guides de l'aveugle. Il faut qu'il acquière la
vue. Il faut surtout qu'il respire.

Grande fonction si impérieuse! nul n'y songe quand elle est facile.
Mais, si elle s'arrête un moment, quel trouble terrible! Que notre
poumon s'engorge, que le larynx seulement s'embarrasse pour une nuit,
l'agitation, l'anxiété, sont extrêmes; on n'y tient pas; souvent même, à
grand péril, on ouvre toutes les fenêtres. On sait que, chez les
asthmatiques, cette torture va si loin, que, ne pouvant se servir de
l'organe naturel, ils se créent un moyen supplémentaire de respirer.--De
l'air! de l'air! ou bien mourir!

La nature ainsi pressée est terriblement inventive. Il ne faut pas
s'étonner si ces pauvres enfermés, étouffant sous leur maison, ont
trouvé mille appareils, mille genres de soupapes qui les soulagent un
peu. Tel respire par des lamelles qui se rangent autour du pied, tel par
une sorte de peigne, tel par un disque, un bouclier, d'autres par des
fils allongés; quelques-uns ont sur le côté de jolis panaches, ou sur le
dos un mignon petit arbre qui tremble, va, vient, respire.

Ces organes si sensibles, qui craignent tant d'être blessés, affectent
des formes charmantes; on dirait qu'ils veulent plaire, attendrir,
qu'ils demandent grâce. Leur innocente comédie joue toute la nature,
prend toute forme et toute couleur. Ces petits enfants de la mer, les
mollusques, en grâce enfantine d'illusion, en riches nuances, lui font
sa fête éternelle, sa parure. Tant soit-elle austère, elle est forcée
de sourire.

* * *

Avec cela, la vie craintive est toute pleine de mélancolie. On ne peut
s'empêcher de croire qu'elle ne souffre, la belle des belles, la fée des
mers, l'Haliotide, de sa sévère réclusion. Elle a le pied, peut se
traîner, mais ne l'ose. «Qui t'en empêche?--J'ai peur... le crabe me
guette; que j'entr'ouvre, il est chez moi. Un monde de poissons voraces
flotte au-dessus de ma tête. L'homme, mon cruel admirateur, me punit de
ma beauté; poursuivie aux mers des Indes, jusque dans les eaux du pôle,
maintenant en Californie, on me charge par vaisseaux.»

L'infortunée, n'osant sortir, a trouvé un moyen subtil de faire arriver
l'air et l'eau. À sa maison elle fait de minimes fenêtres qui vont à ses
petits poumons. La faim cependant l'oblige de se hasarder. Vers le soir,
elle rampe un peu alentour et paît quelque plante, son unique
nourriture.

Remarquons ici en passant que ces merveilleuses coquilles, non-seulement
l'Haliotide, mais la Veuve (blanche et noire), mais Bouche-d'Or (à nacre
dorée), sont de pauvres herbivores, de la plus sobre
nourriture.--Vivante réfutation de ceux qui croient aujourd'hui la
beauté fille de la mort, du sang, du meurtre, d'une brutale
accumulation de substance.

Il ne faut à celles-ci presque rien pour vivre. Leur aliment, c'est
surtout la lumière qu'elles boivent, dont elles se pénètrent, dont elles
colorent et irisent leur appartement intérieur. C'est aussi l'amour
solitaire qu'elles cachent en cette retraite. Chacune est double; en une
seule se trouvent l'amante et l'amant. Comme les palais de l'Orient ne
montrent au dehors que de tristes murs et dissimulent leurs merveilles,
ici le dehors est rude et l'intérieur éblouit. L'hymen s'y fait aux
lueurs d'une petite mer de nacre, qui, multipliant ses miroirs, donne à
la maison, même close, l'enchantement d'un crépuscule féerique et
mystérieux.

C'est une grande consolation d'avoir, sinon le soleil, au moins une lune
à soi, un paradis de douces nuances, qui, changeant toujours sans
changer, donne à cette vie immobile ce peu de variété dont tout être a
le besoin.

Les enfants qui travaillent aux mines demandent aux visiteurs, non des
vivres, non de l'argent, mais «de quoi faire de la lumière.» Il en est
de même de ces enfants-ci, nos Haliotides. Chaque jour, quoique
aveugles, elle sentent la lumière revenir, s'ouvrent à elles avidement,
la reçoivent, la contemplent de tout leur corps transparent. Disparue,
elles la conservent en elles-mêmes, elles la couvent de leur amoureuse
pensée. Elles l'attendent, elles l'espèrent; elles se font leur petite
âme de cet espoir, de ce désir. Qui doutera qu'à son retour elles
n'aient bien autant que nous le ravissement du réveil? plus que nous,
distraits par la vie, si multiple et si variée?

Pour elles, l'éternité se passe à sentir et deviner, à rêver et
regretter le grand amant, le Soleil. Sans le voir à notre manière, elles
perçoivent certainement que cette chaleur, cette gloire lumineuse, leur
vient du dehors, d'un grand centre puissant et doux. Elles aiment cet
autre Moi, ce grand Moi qui les caresse, les illumine de joie, les
inonde de vie. Si elles pouvaient, sans doute, elles iraient au-devant
de ses rayons. Du moins, attachées à leur seuil, comme le brame méditant
aux portes de la pagode, elles lui offrent silencieusement... quoi? la
félicité qu'il donne, et ce doux mouvement vers lui.--Fleur première du
culte instinctif. C'est déjà aimer et prier, dire le petit mot qu'un
saint préférerait à toute prière, le: _Oh_! dont le ciel se contente.
Quand l'Indien le dit à l'aurore, il sait que ce monde innocent, nacre,
perle, humbles coquilles, s'unit à lui du fond des mers.

* * *

Je comprends très-bien ce que sent, en présence de la perle, le cœur
ignorant et charmant de la femme qui rêve, est émue, sans savoir
pourquoi. Cette perle n'est pas une personne, mais ce n'est pas une
chose. Il y a là une destinée.

Quelle adorable blancheur! non, c'est candeur que je veux
dire:--virginale? non; c'est bien mieux; les vierges et les petites
filles ont toujours, tant douces soient-elles, un peu de jeune verdeur.
La candeur de celle-ci serait plutôt celle de l'innocente épouse, si
pure, mais soumise à l'amour.

Nulle ambition de briller. Elle adoucit, presque éteint ses lueurs. On
n'y voit d'abord qu'un blanc mat. Ce n'est qu'au second regard qu'on
commence à découvrir son iris mystérieuse, et, comme on dit, _son
orient_.

Où vécut-elle? Demandez au profond Océan. De quoi? demandez au soleil.
Elle a vécu de lumière et d'amour de la lumière, comme eût fait un pur
esprit.

Grand mystère!... Mais elle-même, elle le fait assez comprendre. On sent
que cet être si doux a vécu longtemps immobile, résigné, dans la
quiétude qui fait «attendre en attendant,» ne veut rien faire et ne rien
vouloir que ce que voudra l'être aimé.

L'enfant de la mer avait mis son beau rêve dans sa coquille, et
celle-ci dans sa nacre, et cette nacre dans sa perle, qui n'est
qu'elle-même concentrée.

Mais cette dernière n'arrive, dit-on, que par une blessure, une
permanente souffrance, une douleur quasi-éternelle, qui attire, absorbe
tout l'être, anéantit sa vie vulgaire en cette divine poésie.

* * *

J'ai ouï dire que les grandes dames de l'Orient et du Nord, tout
autrement délicates que les lourdes enrichies, évitaient les feux du
diamant, et n'accordaient de toucher leur fine peau qu'à la douce perle.

En réalité, l'éclair du diamant fait tort à l'éclair de l'amour. Un
collier, deux bracelets de perles, c'est l'harmonie d'une femme[1],
l'ornement vraiment féminin, qui, au lieu d'amuser, émeut, attendrit
l'attendrissement. Cela dit: «Aimons! Point de bruit!»

[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]

La perle paraît amoureuse de la femme, elle de la perle. Ces dames du
Nord, dès qu'elles les ont une fois mises, ne les quittent plus. Elles
les portent jour et nuit, les cachent sous les vêtements. Dans de rares
occasions, à travers les riches fourrures, toujours doublées de satin
blanc, on aperçoit l'heureux bijou, l'inséparable collier.

C'est comme la tunique de soie que l'odalisque porte en dessous, qu'elle
aime tant. Elle ne quitte cette favorite qu'elle ne soit usée, déchirée
et sans remède hors de combat, sachant que c'est un talisman,
l'infatigable aiguillon d'amour.

Il en est ainsi de la perle. Comme la soie, elle s'imprègne du plus
intime et boit la vie. Une force inconnue y passe, une vertu de celle
qu'on aime. Quand elle a dormi tant de nuits sur son sein, dans sa
chaleur, quand elle s'est ambrée de sa peau et a pris ces teintes
blondes qui font délirer le cœur, le bijou n'est plus un bijou, c'est
une partie de la personne que ne doit plus voir l'œil indifférent. Un
seul a droit de le connaître, et, sur ce collier, de surprendre le
mystère de la femme aimée.



IX

L'ÉCUMEUR DE MER (POULPE, ETC.).


Les méduses et les mollusques ont été généralement d'innocentes
créatures, on pourrait dire des enfants, et j'ai vécu avec eux dans un
monde aimable de paix. Peu de carnassiers jusqu'ici. Ceux mêmes qui
étaient forcés de vivre ainsi ne détruisaient que pour le besoin, et
encore vivaient la plupart aux dépens de la vie commencée à peine,
d'atomes, de gelée animale, qui n'est pas même organisée. Donc, la
douleur était absente. Nulle cruauté et nulle colère. Leurs petites
âmes, si douces, n'en avaient pas moins un rayon, l'aspiration vers la
lumière, et vers celle qui nous vient du ciel, et vers celle de l'amour,
révélé en changeante flamme, qui, la nuit, fait la joie des mers.

Maintenant, il me faut entrer dans un monde bien autrement sombre: la
guerre, le meurtre. Je suis obligé d'avouer que, dès le commencement,
dès l'apparition de la vie, apparut la mort violente, épuration rapide,
utile purification, mais cruelle, de tout ce qui languissait, traînait
ou aurait langui, de la création lente et faible dont la fécondité eût
encombré le globe.

Dans les terrains les plus anciens, on trouve deux bêtes meurtrières, le
_Mangeur_ et le _Suceur_. Le premier nous est révélé par l'empreinte du
Trilobite, espèce aujourd'hui perdue, destructeur éteint des êtres
éteints. Le second subsiste en un reste effrayant, un bec presque de
deux pieds qui fut celui du grand suceur, seiche ou poulpe (Dujardin).
D'après un tel bec, ce monstre, s'il lui était proportionné, aurait eu
un corps énorme, des bras-suçoirs épouvantables de vingt, ou trente
pieds peut-être, comme une prodigieuse araignée.

Chose tragique! ces êtres de mort sont les premiers que l'on trouve au
fond de la terre. Est-ce donc à dire que la mort ait pu précéder la vie?
Non, mais les animaux mous qui alimentèrent ceux-ci ont fondu, n'ont pas
laissé trace ni même empreinte d'eux-mêmes.

* * *

Les mangeurs et les mangés étaient-ils deux nations de différente
origine? Le contraire est plus probable. Du mollusque, forme indécise,
matière encore propre à tout, la force surabondante du jeune monde, sa
riche pléthore, prodiguant l'alimentation, dut de bonne heure dégager
deux formes, contraires d'apparence, qui allaient au même but. Elle
enfla, souffla, sans mesure, le mollusque en un ballon, une vessie
absorbante, qui, de plus en plus gonflée et d'autant plus affamée,--mais
d'abord sans dents,--suça. D'autre part, la même force, développant le
mollusque en membres articulés dont chacun se fil sa coquille,
durcissant cet être encroûté, le durcit surtout aux pinces, aux
mandibules pour mordre, broyer les choses les plus dures.

Parlons seulement d'abord du premier dans ce chapitre.

* * *

Le suceur du monde mou, gélatineux, l'est lui-même. En faisant la guerre
aux mollusques, il reste mollusque aussi, c'est-à-dire toujours embryon.
Il offre l'aspect étrange, ridicule, caricatural, s'il n'était terrible,
de l'embryon allant en guerre, d'un fœtus cruel, furieux, mou,
transparent, mais tendu, soufflant d'un souffle meurtrier. Car ce n'est
pas pour se nourrir uniquement qu'il guerroie. Il a besoin de détruire.
Même rassasié, crevant, il détruit encore. Manquant d'armure défensive,
sous son ronflement menaçant, il n'en est pas moins inquiet; sa sûreté,
c'est d'attaquer. Il regarde toute créature comme un ennemi possible. Il
lui lance à tout hasard ses longs bras, ou plutôt ses fouets armés de
ventouses. Il lui lance, avant tout combat, ses effluves paralysantes,
engourdissantes, un magnétisme qui dispense du combat.

Double force. À la puissance mécanique de ses bras-ventouses qui
enlacent, immobilisent, ajoutez la force magique de cette foudre
mystérieuse; ajoutez l'ouïe très-fine, l'œil perçant. Vous êtes
effrayés.

Qu'était-ce donc, quand la richesse débordante du premier monde, où ils
n'avaient point à chercher, plongés qu'ils étaient toujours dans une mer
vivante d'alimentation, les gonflait indéfiniment, ces monstres
d'élastique enveloppe qui prêtait à volonté? Ils ont décru. Cependant
Rang atteste qu'il en a vu un de la grosseur d'un tonneau. Péron, dans
la mer du Sud, en a rencontré un autre, non moins gros. Il roulait,
ronflait, dans la vague, avec grand bruit. Ses bras de six ou sept
pieds, se déroulant en tout sens, simulaient une furieuse pantomime
d'horribles serpents.

D'après ces récits sérieux, on n'aurait pas dû, ce semble, repousser
avec risée celui de Denis de Monfort, qui atteste avoir vu un énorme
poulpe frapper de ses fouets électriques, enlacer, étouffer un dogue
malgré ses morsures, ses efforts, ses hurlements de douleur.

Le poulpe, cette machine terrible, peut, comme la machine à vapeur, se
charger, surcharger de force, et alors prendre une puissance
incalculable d'élasticité, un élan jusqu'à sauter de la mer sur un
vaisseau (d'Orbigny, article _Céphal_.). Ceci explique la merveille qui
fit accuser de mensonge les anciens navigateurs. Ils avaient eu,
disaient-ils, la rencontre d'un poulpe géant qui, sautant sur le tillac,
embrassant de ses prodigieux bras les mâts, les cordages, eût pris le
vaisseau, dévoré les hommes, si l'on n'eût à coups de hache tranché ses
bras. Mutilé, il retomba dans la mer.

Quelques-uns avaient cru lui voir des bras de soixante pieds. D'autres
soutenaient avoir vu dans les mers du Nord une île mouvante d'une
demi-lieue de tour, qui aurait été un poulpe, l'épouvantable kraken, le
monstre des monstres, capable de lier et d'absorber une baleine de cent
pieds de long.

Ces monstres, s'ils ont existé, eussent mis en danger la nature. Ils
auraient sucé le globe. Mais, d'une part, les oiseaux géante (peut-être
l'épiornis) purent leur faire la guerre. D'autre part, la terre, mieux
réglée, dut affaiblir, dégonfler l'affreuse chimère en réduisant la gent
mangeable, diminuant l'alimentation.

* * *

Grâce à Dieu, nos poulpes actuels sont un peu moins redoutables. Leurs
espèces élégantes, l'argonaute, gracieux nageur dans son onduleuse
coquille, le calmar, bon navigateur, la jolie seiche aux yeux d'azur, se
promènent sur l'Océan, n'attaquent que de petits êtres.

En eux apparaît une idée, une ombre du futur appareil vertébral (l'os de
seiche qu'on donne aux oiseaux). Ils brillent de toutes couleurs. Leur
peau en change à chaque instant. On pourrait les appeler les caméléons
de la mer. La seiche a le parfum exquis, l'ambre gris, qu'on ne trouve
dans la baleine que comme résidu des seiches en nombre infini qu'elle
absorbe. Les marsouins en font aussi une immense destruction. Les
seiches, qui sont sociables et vont par troupeaux, au mois de mai,
viennent toutes aux rivages pour y déposer des grappes qui sont leurs
œufs. Les marsouins les attendent là et en font des banquets splendides.
Ces seigneurs sont si délicats, qu'ils ne mangent que la tête, les huit
bras, morceau fort tendre et de facile digestion. Ils rejettent le plus
dur, l'arrière-corps. Toute la plage (exemple, à Royan) est couverte de
milliers de ces misérables seiches ainsi mutilées. Les marsouins en font
la fête avec des bonds inouïs, d'abord pour les effrayer, ensuite pour
leur donner la chasse; enfin, après le repas, ils se livrent aux
exercices salutaires de la gymnastique.

La seiche, avec l'air bizarre que le bec lui donne, n'en excite pas
moins l'intérêt. Toutes les nuances de l'iris la plus variée se
succèdent et se fondent sur sa peau transparente selon le jeu de la
lumière, le mouvement de la respiration. Mourante, elle vous regarde
encore de son œil d'azur et trahit les dernières émotions de la vie par
des lueurs fugitives qui montent du fond à la surface, apparaissent par
moments pour disparaître aussitôt.

* * *

La décadence générale de cette classe, si énormément importante aux
premiers âges, est moins frappante dans les navigateurs (seiches, etc.),
mais visible chez le poulpe proprement dit, triste habitant de nos
rivages. Il n'a pas, pour naviguer, la fermeté de la seiche, bâtie sur
un os intérieur. Il n'a pas, comme l'argonaute, un extérieur résistant,
une coquille qui garantit les organes les plus vulnérables. Il n'a pas
l'espèce de voile qui seconde la navigation et dispense de ramer. Il
barbote un peu sur la rive, ou, tout au plus, on pourrait le comparer au
caboteur qui serre la côte. Son infériorité lui donne des habitudes de
ruse perfide, d'embuscade, de craintive audace, si on ose dire. Il se
dissimule, se tient coi aux fentes des rochers. La proie passe, il lui
allonge prestement son coup de fouet. Les faibles sont engourdis, les
forts se dégagent. L'homme ainsi frappé en nageant ne peut se troubler
dans sa lutte avec un si misérable ennemi. Il doit, malgré son dégoût,
l'empoigner, et, chose aisée, le retourner comme un gant. Il s'affaisse
alors et retombe.

On est choqué, irrité, d'avoir eu un moment de peur, au moins de
saisissement. Il faut dire à ce guerrier qui vient soufflant, ronflant,
jurant: «Faux brave, tu n'as rien au dedans. Tu es un masque plus qu'un
être. Sans base, sans fixité, de la personnalité tu n'as que l'orgueil
encore. Tu ronfles, machine à vapeur, tu ronfles, et tu n'es qu'une
poche,--puis, retourné, une peau flasque et molle, vessie piquée, ballon
crevé, et demain un je ne sais quoi sans nom, une eau de mer évanouie.»



X

CRUSTACÉS.--LA GUERRE ET L'INTRIGUE


Si l'on visite d'abord notre riche collection des armures du moyen âge,
et qu'après avoir contemplé ces pesantes masses de fer dont
s'affublaient nos chevaliers, on aille immédiatement au Musée d'histoire
naturelle voir les armures des crustacés, on a pitié des arts de
l'homme. Les premières sont un carnaval de déguisements ridicules,
encombrants et assommants, bons pour étouffer les guerriers et les
rendre inoffensifs. Les autres, surtout les armes des terribles
décapodes, sont tellement effrayantes, que, si elles étaient grossies
seulement à la taille de l'homme, personne n'en soutiendrait la vue; les
plus braves en seraient troublés, magnétisés de terreur.

Ils sont là, tous en arrêt, dans leurs allures de combat, sous ce
redoutable arsenal, offensif et défensif, qu'ils portaient si
légèrement, fortes pinces, lances acérées, mandibules à trancher le fer,
cuirasses hérissées de dards qui n'ont qu'à vous embrasser pour vous
poignarder mille fois. On rend grâce à la nature qui les fit de cette
grosseur. Car qui aurait pu les combattre? Nulle arme à feu n'y eût
mordu. L'éléphant se fût caché; le tigre eût monté aux arbres; la peau
du rhinocéros ne l'eût pas mis en sûreté.

On sent que l'agent intérieur, le moteur de cette machine, centralisé
dans sa forme (presque toujours circulaire), eut par cela seul une force
énorme. La svelte élégance de l'homme, sa forme longitudinale, divisée
en trois parties, avec quatre grands appendices, divergents, éloignés du
centre, en font, quoi qu'on dise, un être très-faible. Dans ces armures
de chevaliers, les grands bras télégraphiques, les lourdes jambes
pendantes, donnent la triste impression d'un être décentralisé,
impuissant et chancelant, qu'un choc léger couchait par terre. Au
contraire, chez le crustacé, les appendices tiennent de si près et si
bien à la masse ronde, courte, ramassée, que le moindre coup qu'il donna
fut donné par toute la masse. Quand l'animal pinça, piqua, trancha, ce
fut de tout son être, qui, même au bout de son arme, avait sa complète
énergie.

Il a deux cerveaux (tête et tronc); mais, pour se serrer, obtenir cette
terrible centralisation, l'animal a pris un parti, c'est de n'avoir pas
de cou, d'avoir sa tête dans son ventre. Merveilleuse simplification.
Cette tête unit les yeux, les palpes, les pinces et les mâchoires. Dès
que l'œil perçant a vu, les palpes tâtent, les pinces serrent, les
mâchoires brisent, et derrière elles, sans intermédiaire, l'estomac, qui
lui-même a une machine pour broyer, triture et dissout. En un moment
tout est fini, la proie disparue, digérée.

Tout est supérieur en cet être:

Les yeux voient devant et derrière. Convexes, extérieurs, à facettes,
ils sont à même d'embrasser une grande partie de l'horizon.

Les palpes ou antennes, organes d'essai, d'avertissement, de triple
expérimentation, ont le tact au bout, à la base l'ouïe, l'odorat.
Avantage immense que nous n'avons pas. Que serait-ce si la main humaine
flairait, entendait? Combien notre observation serait rapide et
d'ensemble! Dispersée entre trois sens qui travaillent séparément,
l'impression par cela est souvent inexacte, ou s'évanouit.

Des dix pieds (du décapode), six sont des mains, des tenailles, et, de
plus, par l'extrémité, ce sont des organes de respiration. Le guerrier
se tire ici par un expédient révolutionnaire du problème qui a tant
embarrassé le pauvre mollusque: «Respirer, malgré la coquille.» Il a
répondu à cela: «Je respirerai par le pied, la main. Cet endroit faible
où je pourrais donner prise, je le mets dans l'arme de guerre. Et qu'on
vienne l'attaquer là!»

* * *

Leurs seuls ennemis redoutables sont la tempête et le rocher. Peu
voyagent en haute mer, peu au fond. Ils sont presque tous au rivage à
guetter des proies. Souvent, pendant qu'ils sont là à attendre que
l'huître bâille pour en faire leur déjeuner, la mer grossit, les prend,
les roule. Leur armure fait leur péril. Dure, sans élasticité, elle
reçoit tous les chocs à sec, rudement et de manière cassante. Leurs
pointes aux pointes du roc s'écachent, éclatent, se brisent. Ils ne s'en
tirent que mutilés. Heureusement, comme l'oursin, ils peuvent se
réparer, substituer au membre brisé un membre supplémentaire. Ils
comptent tellement là-dessus, que, pris, eux-mêmes ils se cassent un
membre pour se délivrer.

Il semble que la nature favorise spécialement des serviteurs si utiles.
Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini
d'absorption. Ils sont partout, sur toutes plages, aussi diversifiés que
la mer. Ses vautours goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la
fonction essentielle d'agents de la salubrité. Qu'un gros animal échoue,
à l'instant l'oiseau dessus, le crabe dessous et dedans travaillent à le
faire disparaître.

Le crabe minime et sauteur qu'on prendrait pour un insecte (le talitre)
occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu'un naufrage jette en
quantité les méduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se
mouvoir, puis se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs, qui
fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s'efforçant de
balayer tout entre deux marées.

Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple
de combat. Ils ont si bien l'instinct de guerre, qu'ils savent employer
jusqu'au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaçante, ils
vont au combat, les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces.
Avec cela, circonspects devant une force supérieure. Au moment de la
basse mer, du haut d'un roc, je les voyais. Mais, quoique je fusse bien
haut, dès qu'ils se sentaient regardés, l'assemblée battait en retraite,
les guerriers, courant de travers, comme ils font, en un moment,
rentraient chacun sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais
plutôt des Annibal. Dès qu'ils se sentent forts, ils attaquent. Ils
mangent les vivants et les morts. L'homme blessé a tout à craindre. On
conte qu'en une île déserte ils mangèrent plusieurs des marins de Drake,
assaillis, accablés de leurs grouillantes légions.

Nul être vivant ne peut les combattre à armes égales. Le poulpe géant
qui étouffe le plus petit crustacé y risque ses tentacules. Le poisson
le plus glouton hésite pour avaler un être si épineux.

* * *

Dès que le crustacé grossit, il est le tyran, l'effroi des deux
éléments. Son inattaquable armure est en état d'attaquer tout. Il
multiplierait à l'excès, romprait la balance des êtres, s'il n'avait
dans cette armure son entrave et son danger. Fixe et dure, ne prêtant
pas aux variations de la vie, elle est pour lui une prison.

Pour s'ouvrir, à travers ce mur, la voie de la respiration, il a dû en
placer la porte dans un membre casuel qu'il perd fréquemment, la patte.
Pour faire place à la croissance, à l'extension progressive de ses
organes intérieurs, il faut, chose si dangereuse! que la cuirasse,
amollie par moments et flasque, ne soit qu'une peau. Elle n'admet un
tel changement qu'en se dépouillant, se pelant, jetant une partie
d'elle-même. Mue complète. Les yeux, les branchies qui leur tiennent
lieu de poumons, la subissent, comme tout le reste.

C'est un spectacle de voir l'écrevisse se renverser, s'agiter, se
tourmenter, pour s'arracher d'elle-même. L'opération est si violente,
qu'elle y brise quelquefois ses pattes. Elle reste épuisée, faible,
molle. En deux ou trois jours, le calcaire reparaît, cuirasse la peau.
Le crabe n'en est pas quitte ainsi; il lui faut beaucoup de temps pour
reprendre sa carapace. Et jusque-là tous les êtres, les plus faibles, en
font curée. La justice et l'égalité reviennent ici terribles. Les
victimes ont leur revanche. Le fort subit la loi des faibles, tombe à
leur niveau, comme espèce, au grand balancement de la mort.

Si l'on ne mourait qu'une fois ici-bas, il y aurait moins de tristesse.
Mais tout être qui a vie doit mourir un peu tous les jours, c'est-à-dire
muer, subir la petite mort partielle qui renouvelle et fait vivre. De là
un état de faiblesse et aussi de mélancolie qu'on n'avoue pas
facilement. Mais que faire? L'oiseau, qui change de plumage par saison,
est triste. Plus triste la pauvre couleuvre à son grand changement de
peau. La personne humaine aussi mue de peau et de tout tissu, par mois,
par jour, par instants, elle perd un peu d'elle-même incessamment,
doucement. Elle n'en est pas abattue, elle est seulement affaiblie, dans
un moment vague et rêveur, où pâlit la flamme vitale pour revenir plus
lucide.

Combien la chose est plus terrible chez l'être où tout doit changer à la
fois, la charpente se disjoindre, l'inflexible enveloppe s'écarter,
s'arracher! Il est accablé, assommé, défaillant, absent de lui-même,
livré au premier venu.

Il est des crustacés d'eau douce qui doivent mourir ainsi vingt fois en
deux mois. D'autres (des crustacés suceurs) succombent à cette fatigue,
ne peuvent pas se refaire les mêmes, mais se déforment et perdent le
mouvement. Ils donnent, pour ainsi dire, leur démission d'êtres
chasseurs. Ils cherchent lâchement une vie paresseuse et parasitique, un
honteux abri aux viscères des grands animaux, qui, malgré eux, les
nourrissent, s'épuisent à leur profit, quêtent et travaillent pour eux.

* * *

L'insecte, dans sa chrysalide, paraît s'oublier, s'ignorer, rester
étranger aux souffrances, on dirait plutôt jouir de cette mort relative,
comme un nourrisson dans le berceau tiède. Mais le crustacé, dans la
mue, se voit, se sait tel qu'il est; précipité tout à coup de la vie la
plus énergique à une déplorable impuissance. Il semble effaré, éperdu.
Tout ce qu'il sait faire, c'est de passer sous une pierre, d'attendre
tremblant. N'ayant jamais rencontré d'ennemi sérieux ni d'obstacle,
dispensé de toute industrie par la supériorité de ses armes terribles,
au jour où elles lui manquent, il n'a nulle ressource. L'association
pourrait le protéger peut-être si la mue ne venait pour tous, et si
chacun à ce moment n'était également désarmé, hors d'état de protéger
les malades, l'étant lui-même. On dit pourtant qu'en certaines espèces
le mâle veut défendre sa femelle, la suit, et que, si on la prend, les
époux sont pris tous les deux.

* * *

Cette terrible servitude de la mue, l'âpre recherche de l'homme (de plus
en plus roi des rivages), enfin la disparition d'espèces antiques qui
les nourrissaient richement, ont dû amener pour eux une certaine
décadence. Le poulpe, qui n'est bon à rien, qu'on ne chasse ni ne mange,
a bien déchu de taille et de nombre. Combien plus le crustacé, dont la
chair est si excellente, et dont toute la nature a le goût et l'appétit!

Ils ont l'air de le savoir. Ceux d'entre eux qui sont les moins forts
imaginent, on ne peut dire des arts pour se protéger, mais de grossières
petites fraudes. Ils s'ingénient et s'intriguent. Ce dernier mot est le
vrai. Ils font l'effet d'intrigants, de gens déclassés, qui, sans métier
avouable, vivent d'expédients, de ressources peu choisies. Factotums
bâtards, ni chair, ni poisson, ils s'arrangent un peu de tout, des
morts, des mourants, des vivants, parfois d'animaux terrestres.
L'Oxystome se fait un masque, une visière et vole la nuit. Le Birgus, le
soir venu, quitte la mer, va à la maraude, monte même sur les cocotiers,
mange des fruits, ne trouvant mieux. Les Dromies se dissimulent en se
faisant un habit de corps étrangers. Le Bernard-l'ermite, qui ne peut
pas achever de durcir sa carapace, imagine, pour garder mieux la partie
qui reste molle, de se faire un faux mollusque. Il avise une coquille
bien à sa taille, mange l'habitant, s'accommode du logis volé, si bien
qu'il le porte avec lui. Le soir, dans ce déguisement, il va aux vivres:
on l'entend, on le reconnaît, le pèlerin, au bruit de sa coquille, qu'il
ne peut s'empêcher de faire en boitant et trébuchant.

D'autres enfin, plus honnêtes, découragés du mouvement et des combats
de la mer, se laissent gagner à la terre, moins guerrière et moins
agitée. L'hiver, et presque toujours, ils l'habitent, y font des
terriers. Peut-être ils changeraient tout à fait, et se constitueraient
insectes, si la mer ne leur restait chère, comme leur patrie d'amour. De
même qu'une fois par an les douze tribus d'Israël s'en allaient à
Jérusalem pour la fête des Tabernacles, on voit sur certaines plages ces
fidèles enfants de la mer qui s'en vont, en corps de peuple, lui
présenter leurs hommages, lui confier leurs tendres œufs, à cette grande
et bonne nourrice, et recommander leurs petits à celle qui berça leurs
aïeux.



XI

LE POISSON


Le libre élément, la mer, doit tôt ou tard nous créer un être à sa
ressemblance, un être éminemment libre, glissant, onduleux, fluide, qui
coule à l'image du flot, mais en qui la mobilité merveilleuse vienne
d'un miracle intérieur, plus grand encore, d'un organisme central, fin
et fort, très-élastique, tel que jusqu'ici nul être n'eut rien
d'approchant.

Le mollusque rampant sur le ventre fut le pauvre serf de la glèbe. Le
poulpe, avec son orgueil, son enflure, son ronflement, mauvais nageur et
point marcheur, n'est guère moins le serf du hasard; sans sa puissance
d'engourdir, il n'eût pas vécu. Le crustacé belliqueux, tour à tour si
haut et si bas, la terreur, la risée de tous, subit les morts
alternatives où il est l'esclave, la proie, le jouet même du plus
faible.

Grandes et terribles servitudes: comment nous en dégager?

* * *

La liberté est dans la force. Dès l'origine, à tâtons, la vie, en
cherchant la force, semblait confusément rêver la future création d'un
axe central qui ferait l'être un, et décuplerait la vigueur du
mouvement. Les rayonnés, les mollusques, en eurent des pressentiments,
en ébauchèrent quelques essais. Mais ils étaient trop distraits par le
problème accablant de la défense extérieure. L'enveloppe, toujours
l'enveloppe, c'est ce qui préoccupait obstinément ces pauvres êtres. En
ce genre, ils firent des chefs-d'œuvre: boule épineuse de l'oursin,
conque tout à la fois ouverte et fermée de l'haliotide, enfin l'armure
du crustacé à pièces articulées, perfection de la défense, et
terriblement offensive! Quoi de plus? qu'ajoutera-t-on? rien, ce semble.

Rien? non, tout. Qu'il vienne un être qui se fie au mouvement, un être
de libre audace, qui méprise tous ces gens comme infirmes ou
tardigrades, qui considère l'enveloppe comme chose subordonnée et
concentre la force en soi.

Le crustacé s'entourait comme d'un squelette extérieur. Le poisson se le
fait au centre, en son intime intérieur, sur l'axe où les nerfs, les
muscles, tout organe viendra s'attacher.

Fantasque invention, ce semble, et au rebours du bon sens: placer le
dur, le solide, précisément à l'endroit que garde si bien la chair!
L'os, si utile au dehors, le mettre à la place profonde où sa dureté
sert si peu!

Le crustacé dut en rire, quand il vit la première fois un être mou,
gros, trapu (les poissons de la mer des Indes), qui, s'essayant,
glissait, coulait, sans coquille, armure, ni défense; n'ayant sa force
qu'au dedans, protégé uniquement par sa fluidité gluante, par le mucus
exubérant qui l'entoure, et qui, peu à peu, se fixe en écailles
élastiques. Molle cuirasse qui prête et plie, qui cède sans céder tout à
fait.

* * *

C'était une révolution analogue à celle de Gustave-Adolphe quand il
allégea son soldat des pesantes armures de fer, ne lui couvrant plus la
poitrine que d'un justaucorps de chamois, d'une peau forte, légère et
souple.

Révolution hardie, mais sage. Notre poisson, n'étant plus, comme le
crabe, captif d'une armure, est du même coup délivré de la condition
cruelle à laquelle tenait cette armure, la mue, le danger, la faiblesse,
l'effort, la déperdition énorme de force qui se fait en ce moment. Il
mue peu et lentement, comme l'homme et les grands animaux. Il épargne,
amasse la vie, se crée le trésor d'un puissant système nerveux, à
nombreux fils télégraphiques qui vont sonner, retentir à l'épine et au
cerveau. Que l'os soit absent ou très-mou, que le poisson garde encore
l'apparence embryonnaire, il n'en a pas moins sa grande harmonie par ce
riche écheveau des filets nerveux.

Nous n'avons pas dans le poisson les faiblesses élégantes du reptile et
de l'insecte, si sveltes, qu'on peut, à telles places, couper comme un
fil. Il est segmenté comme eux, mais ces segments sont dessous, bien
cachés et bien gardés. Il s'en aide pour se contracter sans s'exposer,
comme ils font, à être aisément divisé.

Comme le crustacé, le poisson préfère la force à la beauté, et, pour
cela, il supprime le cou. Tête et tronc, tout est d'une masse. Principe
admirable de force, qui fait que pour couper l'eau, un élément si
divisible, il frappe énormément fort, s'il veut mille fois plus qu'il ne
faut. Alors c'est un trait, une flèche, la rapidité de la foudre.

L'os intérieur, qui dans la seiche apparut unique et informe, ici est un
grand système _un, mais très-multiple_,--un pour la force
d'unité,--multiple pour l'élasticité, pour s'approprier aux muscles,
qui, contractés, dilatés tour à tour, font le mouvement. Merveille,
véritable merveille que cette forme du poisson, si compacte (à voir du
dehors), et si contractable au dedans, cette carène de fines côtes si
flexibles (dans le hareng, dans l'alose, etc.), où s'attachent les
muscles moteurs qui poussent d'un choc alternatif. Aussi il n'expose au
dehors que des rames auxiliaires, courtes nageoires qui risquent peu,
qui, fortes, piquantes et gluantes, blessent, éludent, échappent. Que
tout cela est supérieur au poulpe ou à la méduse, qui présentent à tout
venant de molles tentacules de chair, friand morceau pour l'appétit des
crustacés ou des marsouins!

Au total, ce vrai fils de l'eau, mobile autant que sa mère, glisse à
travers par son mucus, fend de sa tête, choque des muscles (contractés
sur ses vertèbres, sur ses fines côtes onduleuses), enfin de ses fortes
nageoires il coupe, il rame, il dirige.

La moindre de ces puissances suffirait. Il les unit toutes,--type absolu
du mouvement.

L'oiseau même est moins mobile, en ce sens qu'il a besoin de _poser_. Il
est fixé pour la nuit. Le poisson jamais. Endormi il flotte encore.

Mobile à ce point, il est en même temps au plus haut degré robuste et
vivace. Partout où on voit de l'eau, on est sûr de le trouver; c'est
l'être universel du globe. Aux plus hauts lacs des Cordillères et des
montagnes d'Asie, où l'air est si raréfié, où nul être ne vit plus, là,
dans une grande solitude, le poisson seul s'obstine à vivre. C'est le
goujon, le poisson rouge, qui ont la gloire de voir ainsi toute la terre
au-dessous d'eux. De même, aux grandes profondeurs, sous des pesanteurs
effroyables, habitent les harengs, les morues. Forbes, qui divise la mer
en une dizaine de couches ou étages superposés, les a trouvés tous
habités, et au dernier, qu'on croit si sombre, il a trouvé un poisson
muni d'admirables yeux, qui y voit par conséquent et trouve assez de
lumière dans ce qui nous semble la nuit.

Autre liberté du poisson. Nombre d'espèces (saumons, aloses, anguilles,
esturgeons, etc.) supportent également l'eau douce et l'eau de mer,
alternent, et régulièrement vont de l'une à l'autre. Plusieurs familles
de poissons ont des espèces marines et d'autres fluviatiles (exemples,
les raies, les bars).

Toutefois tel degré de chaleur, telle nourriture, telle habitude,
semblent les fixer, les parquer, dans cet élément si libre. Les mers
chaudes sont comme un mur pour les espèces polaires, qui les trouvent
infranchissables. D'autre part, ceux des mers chaudes sont arrêtés aux
courants froids du cap de Bonne-Espérance. On ne connaît que deux ou
trois espèces de poissons cosmopolites. Peu fréquentent la haute mer. La
plupart sont littoraux et n'aiment que certains rivages. Ceux des
États-Unis ne sont point ceux de l'Europe. Ajoutez des spécialités de
goût, qui ne les enchaînent pas absolument, mais les retiennent. La raie
barbote sur la vase, et les soles aux fonds sablonneux, les cottes
rampent sur les hauts-fonds, la murène se plaît sur les roches, et la
perche sur les grèves, les balistes dans l'eau peu profonde sur un lit
de madrépores. La scorpène, tour à tour nage et vole; poursuivie par les
poissons, elle s'élance, se soutient dans l'air, et si les oiseaux la
chassent, elle plonge à l'instant dans les flots.

* * *

Le proverbe populaire: «Heureux comme un poisson dans l'eau,» exprime
une vérité. Dans les temps calmes, un ballon d'air, plus ou moins chargé
et qui lui permet de se faire plus ou moins pesant, le fait naviguer à
son aise suspendu entre deux eaux. Il va, paisible, bercé, caressé du
flot, dort, s'il veut, en route. Il est tout à la fois embrassé et isolé
par la substance onctueuse qui rend sa peau, ses écailles glissantes et
imperméables. Son milieu est peu variable, toujours à peu près le même,
pas trop froid et pas trop chaud. Quelle terrible différence entre une
vie si commode et celle qui nous est départie, à nous habitants de la
terre! Chaque pas que nous faisons nous fait rencontrer des aspérités,
des obstacles. La rude terre nous met des pierres au passage, nous
fatigue, nous épuise, à monter, descendre, remonter ses pentes. L'air
varie selon les saisons, et souvent très-cruellement. L'eau, la froide
pluie, pendant des nuits et des jours, tombe impitoyablement, nous
pénètre, nous morfond, parfois gèle à nos cheveux, et nous entoure
frissonnants des pointes aiguës de ses cristaux.

La félicité du poisson, sa bienheureuse plénitude de vie, s'expriment
sous les tropiques par le luxe de ses couleurs, et se traduit dans le
Nord par la vigueur du mouvement. Dans l'Océanie et la mer des Indes,
ils jouent, errent et vagabondent, sous les formes les plus bizarres,
les plus fantastiques parures; ils prennent leurs ébats joyeux entre les
coraux, sur les fleurs vivantes. Nos poissons des mers froides et
tempérées sont les grands voiliers, les rameurs puissants, les vrais
navigateurs. Leurs formes allongées et sveltes en font des flèches de
vitesse. Ils peuvent en remontrer à tout constructeur de vaisseaux;
quelques-uns ont jusqu'à dix nageoires, qui, à volonté rames et voiles,
peuvent être tenues toutes ouvertes, ou bien en partie pliées. La queue,
merveilleux gouvernail, est aussi la principale rame. Les meilleurs
nageurs l'ont fourchue; c'est l'épine entière qui aboutit là, et qui,
contractant ses muscles, fait avancer le poisson.

La raie a deux nageoires immenses, deux grandes ailes pour battre les
flots. Sa queue longue, souple et déliée, est une arme pour frapper, un
fouet pour fendre et diviser la densité de la lame. Mince et déplaçant
si peu d'eau, filant dans un sens oblique, elle est par cela même
aisément soulevée et n'a que faire de la vessie qui soutient les
poissons épais. Ainsi tous ont des appareils appropriés à leur milieu.
La sole est ovale, aplatie, pour se glisser dans le sable. L'anguille,
pour se rouler sur les vases, prend des formes serpentines et se fait un
long ruban. Les lophies, qui doivent vivre souvent accrochées aux
rochers, ont des nageoires-mains qui rappellent le poisson moins que la
grenouille.

* * *

La vue est le sens de l'oiseau, l'odorat celui du poisson. Le faucon
dans les nuages perce du regard l'espace profond, voit le gibier presque
invisible. De même, des profondeurs de l'eau, à l'odeur d'une proie
tentante, la raie est avertie, remonte. Dans ce monde demi-obscur, de
lueurs douteuses et trompeuses, on se fie à l'odorat, parfois au
toucher. Ceux qui, comme l'esturgeon, fouillent la vase, ont le tact
exquis. Le requin, la raie, la morue (avec ses gros yeux écartés),
voient mal, mais flairent et sentent. Chez la raie, l'odorat est si
sensible, qu'elle a un voile tout exprès pour le fermer par moment, et
en annuler la puissance, qui sans doute l'importunerait et la prendrait
au cerveau.

À ce puissant moyen de chasse, ajoutez des dents admirables, acérées,
parfois en scie, multipliées chez quelques-uns en plusieurs rangées, au
point de paver la bouche, le palais et le gosier. La langue même en est
armée. Ces dents, fines, partant fragiles, en ont d'autres, derrière,
toutes prêtes, si elles cassent, pour les remplacer.

Nous l'avons dit dès l'ouverture de ce second livre, il a fallu que la
mer produisît ces êtres terribles, ces tout-puissants destructeurs, pour
combattre, guérir elle-même l'étrange mal qui la travaille, l'excès de
la fécondité. La Mort, chirurgien secourable, par une saignée
persévérante, d'abondance immense, la soulage de cette pléthore dont
elle eût été noyée. L'épouvantable torrent de génération qui s'y fait,
le déluge du hareng, les milliards d'œufs de la morue, tant
d'effrayantes machines à multiplier, qui, décuplant, centuplant,
combleraient les océans, étoufferaient la nature, elle s'en défend
surtout par l'engouffrement rapide de la machine de mort, le nageur
armé, le poisson.

Beau spectacle, grand, saisissant. Le combat universel de la Mort et de
l'Amour ne semble rien sur la terre lorsqu'on oppose vis-à-vis ce qu'il
est au fond de la mer. Là, d'inconcevable grandeur, il effraye par sa
furie, mais en regardant de plus près on le voit très-harmonique et d'un
surprenant équilibre. Cette furie est nécessaire. Cet échange de la
substance, si rapide (à éblouir!), cette prodigalité de la mort, c'est
le salut.

Rien de triste; une joie sauvage semble régner dans tout cela. De cette
vie de la mer, âprement mêlée des deux forces qui semblent se détruire
l'une l'autre, ressort une santé merveilleuse, une pureté incomparable,
une beauté terrible et sublime. Dans les morts et dans les vivants, elle
triomphe également. Sans en faire grande différence, elle leur prête et
leur reprend l'électricité, la lumière, elle en tire ce jeu
d'étincelles, et cet infini d'éclairs pâles, qui, jusque sous la nuit du
pôle, fait sa sinistre féerie.

La mélancolie de la mer n'est pas dans son insouciance à multiplier la
mort. Elle est dans son impuissance de concilier le progrès avec l'excès
du mouvement.

Elle est cent fois et mille fois plus riche que la terre, plus
rapidement féconde. Elle édifie même et bâtit. Les accroissements que
prend la terre (on l'a vu par les coraux), elle les tient de la mer
encore; car la mer n'est pas autre chose que le globe en son travail, en
son plus actif enfantement. Elle a son obstacle unique dans cette
rapidité. Son infériorité paraît à la difficulté qu'elle a (elle si
riche de génération) pour organiser l'Amour.

On est triste quand on songe que les milliards et milliards des
habitants de la mer n'ont que l'amour vague encore, élémentaire,
impersonnel. Ces peuples qui, chacun à son tour, montent et viennent en
pèlerinage vers le bonheur et la lumière, donnent à flots le meilleur
d'eux-mêmes, leur vie, à la chance inconnue. Ils aiment, et ils ne
connaîtront jamais l'être aimé où leur rêve, leur désir se fût incarné.
Ils enfantent, sans avoir jamais cette félicité de renaissance qu'on
trouve en sa postérité.

Peu, très-peu, des plus vivants, des plus guerriers, des plus cruels,
ont l'amour à notre manière. Ces monstres si dangereux, le requin et sa
requine, sont forcés de s'approcher. La nature leur a imposé le péril
de s'embrasser. Baiser terrible et suspect. Habitués à dévorer,
engloutir tout à l'aveugle (animaux, bois, pierres, n'importe), cette
fois, chose admirable! ils s'abstiennent. Quelque appétissants qu'ils
puissent être l'un pour l'autre, impunément, ils s'approchent de leur
scie, de leurs dents mortelles. La femelle, intrépidement, se laisse
accrocher, maîtriser, par les terribles grappins qu'il lui jette. Et, en
effet, elle n'est pas dévorée. C'est elle qui l'absorbe et l'emporte.
Mêlés, les monstres furieux roulent ainsi des semaines entières, ne
pouvant, quoique affamés, se résigner au divorce, ni s'arracher l'un de
l'autre, et, même en pleine tempête, invincibles, invariables dans leur
farouche embrassement.

On prétend que, séparés même, ils se poursuivent encore d'amour, que le
fidèle requin, attaché à ce doux objet, la suit jusqu'à sa délivrance,
aime son héritier présomptif, unique fruit de ce mariage, et jamais,
jamais ne le mange. Il le suit et veille sur lui. Enfin, s'il vient un
péril, cet excellent père le ravale et l'abrite dans sa vaste gueule,
mais non pas pour le digérer.

* * *

Si la vie des mers a un rêve, un vœu, un désir confus, c'est celui de la
fixité. Le moyen violent, tyrannique, du requin, ces prises d'acier, ce
grappin sur la femelle, la fureur de leur union, donnent l'idée d'un
amour de désespérés. Qui sait en effet si dans d'autres espèces, douces
et propres à la famille, qui sait si cette impuissance d'union, cette
fluctuation sans fin d'un voyage éternel sans but, n'est pas une cause
de tristesse? Ils deviennent, ces enfants des mers, tout amoureux de la
terre. Beaucoup remontent dans les fleuves, acceptent la fadeur de l'eau
douce, si pauvre et si peu nourrissante, pour lui confier, loin des
tempêtes, l'espoir de leur postérité. Tout au moins ils se rapprochent
des rivages de la mer, cherchent quelque anse sinueuse. Ils deviennent
même industrieux, et, de sable, de limon, d'herbe, essayent de faire de
petits nids. Effort touchant. Ils n'ont nullement les instruments de
l'insecte, merveille d'industrie animale. Ils sont dépourvus bien plus
que l'oiseau. C'est à force de persévérance, sans mains, ni pattes, ni
bec, uniquement de leur pauvre corps, qu'ils rassemblent un paquet
d'herbes, le percent, y passent et repassent, jusqu'à obtenir une
certaine cohésion (voir Coste sur les épinoches). Mais que de choses les
entravent! La femelle, aveugle et gourmande, trouble le travail, menace
les œufs. Le mâle ne les quitte pas, les défend, les protège, plus mère
que la mère elle-même.

Cet instinct se trouve dans plusieurs espèces, spécialement chez les
plus humbles, les gobies, un petit poisson, ni beau, ni bon; si méprisé,
qu'on ne daigne pas le pêcher; ou, pêché, on le rejette. Eh bien, ce
dernier des derniers est un tendre père de famille, laborieux, qui, si
petit, si faible, si dépourvu, n'en est pas moins l'architecte
ingénieux, l'ouvrier du nid, et, de sa volonté seule, de sa tendresse,
vient à bout de construire le berceau protecteur.

C'est pitié, cependant, devoir qu'un tel effort de cœur n'atteigne pas
tout son but, que cet être soit arrêté à ce premier élan de l'art par la
fatalité de sa nature. On tombe dans la rêverie. On sent que ce monde
des eaux ne se suffit pas à lui-même.

* * *

Grande mère qui commenças la vie, tu ne peux la mener à bout. Permets
que ta fille, la Terre, continue l'œuvre commencée. Tu le vois, dans ton
sein même, au moment sacré, tes enfants rêvent la Terre et sa fixité;
ils l'abordent, lui rendent hommage.

À toi de commencer encore la série des êtres nouveaux par un prodige
inattendu, une ébauche grandiose de la chaude vie amoureuse, de sang, de
lait, de tendresse, qui dans les races terrestres aura son
développement.



XII

LA BALEINE


«Le pêcheur, attardé dans les nuits de la mer du Nord, voit une île, un
écueil, comme un dos de montagne, qui plane, énorme, sur les flots. Il y
enfonce l'ancre... L'île fuit et l'emporte. Léviathan fut cet écueil.»
(Milton.)

Erreur trop naturelle, Dumont Durville y fut trompé. Il voyait au loin
des brisants, un remous tout autour. En avançant, des taches blanches
semblaient désigner un rocher. Autour de ce banc l'hirondelle et
l'oiseau des tempêtes, le pétrel, se jouaient, s'ébattaient,
tournoyaient. Le rocher surnageait, vénérable d'antiquité, tout gris de
coronules, de coquilles et de madrépores. Mais la masse se meut. Deux
énormes jets d'eau, qui partent de son front, révèlent la baleine
éveillée.

L'habitant d'une autre planète qui descendrait sur la nôtre en ballon,
et, d'une grande hauteur observerait la surface du globe, voulant savoir
s'il est peuplé, dirait: «Les seuls êtres qu'il m'est donné de découvrir
ici sont d'assez belle taille, de cent à deux cents pieds de long; leurs
bras n'ont que vingt-quatre pieds, mais leur superbe queue, de trente,
bat royalement la mer, la maîtrise, les fait avancer avec une rapidité,
une aisance majestueuse, auxquelles on reconnaît très-bien les
souverains de la planète.»

Et il ajouterait: «Il est fâcheux que la partie solide de ce globe soit
déserte, ou n'ait que des animalcules trop petits pour qu'on les
distingue. La mer seule est habitée, et d'une race bonne et douce. La
famille y est en honneur, la mère allaite avec tendresse, et quoique ses
bras soient bien courts, elle trouve moyen, dans la tempête, de serrer
contre elle-même et de protéger son petit.»

* * *

Ils vont ensemble volontiers. On les voyait jadis naviguer deux à deux,
parfois en grandes familles de dix ou douze, dans les mers solitaires.
Rien n'était magnifique comme ces grandes flottes, parfois illuminées
de leur phosphorescence, lançant des colonnes d'eau de trente à quarante
pieds qui, dans les mers polaires, montaient fumantes. Ils approchaient
paisibles, curieux, regardant le vaisseau comme un frère d'espèce
nouvelle; ils y prenaient plaisir, faisaient fête au nouveau venu. Dans
leurs jeux ils se mettaient droits et retombaient de leur hauteur, à
grand fracas, faisant un gouffre bouillonnant. Leur familiarité allait
jusqu'à toucher le navire, les canots. Confiance imprudente, trompée si
cruellement! En moins d'un siècle, la grande espèce de la baleine a
presque disparu.

Leurs mœurs, leur organisation, sont celles de nos herbivores. Comme les
ruminants, ils ont une succession d'estomacs où s'élabore la nourriture;
les dents leur sont peu nécessaires, ils n'en ont pas. Ils paissent
aisément les vivantes prairies de la mer; j'entends les fucus
gigantesques, doux et gélatineux; j'entends des couches d'infusoires,
des bancs d'atomes imperceptibles. Pour de tels aliments, la chasse
n'est pas nécessaire. N'ayant nulle occasion de guerre, ils ont été
dispensés de se faire les affreuses mâchoires et les scies, ces
instruments de mort et de supplice, que le requin et tant de bêtes
faibles ont acquise à force de meurtres. Ils ne poursuivent point.
(Boitard.) C'est l'aliment plutôt qui va à eux, apporté par le flot.
Innocents et paisibles, ils engouffrent un monde à peine organisé qui
meurt avant d'avoir vécu, passe endormi à ce creuset de l'universel
changement.

* * *

Nul rapport entre cette douce race de mammifères qui ont, comme nous, le
sang rouge et le lait, et les monstres de l'âge précédent, horribles
avortons de la fange primitive. Les baleines, bien plus récentes,
trouvèrent une eau purifiée, la mer libre et le globe en paix.

Il avait rêvé son vieux rêve discordant des lézards-poissons, des
dragons volants, le règne effrayant du reptile; il sortait du brouillard
sinistre pour entrer dans l'aimable aurore des conceptions harmoniques.
Nos carnivores n'avaient pas pris naissance. Il y eut un petit moment
(quelque cent mille années peut-être) de grande douceur et d'innocence,
où sur terre parurent les êtres excellents (sarigues, etc.), qui aiment
tant leur famille, la portent sur eux et en eux, la font, s'il le faut,
rentrer dans leur sein. Sur l'eau parurent les bons géants.

Le lait de la mer, son huile, surabondaient; sa chaude graisse,
animalisée, fermentait dans une puissance inouïe, voulait vivre. Elle
gonfla, s'organisa en ces colosses, enfants gâtés de la nature, qu'elle
doua de force incomparable et de ce qui vaut plus, du beau sang rouge
ardent. Il parut pour la première fois.

* * *

Ceci est la vraie fleur du monde. Toute la création à sang pâle,
égoïste, languissante, végétante relativement, a l'air de n'avoir pas de
cœur, si on la compare à la vie généreuse qui bouillonne dans cette
pourpre, y roule la colère ou l'amour. La force du monde supérieur, son
charme, sa beauté, c'est le sang. Par lui commence une jeunesse toute
nouvelle dans la nature, par lui une flamme de désir, l'amour, et
l'amour de famille, de race, qui, étendu par l'homme, donnera le
couronnement divin de la vie, la Pitié.

Mais, avec ce don magnifique, augmente infiniment la sensibilité
nerveuse. On est plus vulnérable, bien plus capable de jouir, de
souffrir. La baleine n'ayant guère le sens du chasseur, l'odorat, ni
l'ouïe très-développée, tout en elle profite au toucher. La graisse, qui
la défend du froid ne la garde nullement d'aucun choc. Sa peau, finement
organisée, de six tissus distincts, frémit et vibre à tout. Les papilles
tendres qu'on y trouve sont des instruments de tact délicat. Tout cela
animé, vivifié d'un riche flot de sang rouge, qui, même en tenant compte
de la taille différente, surpasse infiniment en abondance celui des
mammifères terrestres. La baleine blessée en inonde la mer en un moment,
la rougit à grande distance. Le sang que nous avons par gouttes lui fut
prodigué par torrents.

La femelle porte neuf mois. Son agréable lait, un peu sucré, a la tiède
douceur du lait de femme. Mais, comme elle doit toujours fendre la
vague, des mamelles en avant, placées sur la poitrine, exposeraient
l'enfant à tous les chocs; elles ont fui un peu plus bas, dans un lieu
plus paisible, au ventre d'où il est sorti. Le petit s'y abrite, prote
du flot déjà brisé.

La forme de vaisseau, inhérente à une telle vie, resserre la mère à la
ceinturé et ne lui permet pas d'avoir la riche ceinture de la femme, ce
miracle adorable d'une vie posée, assise et harmonique, où tout se fond
dans la tendresse. Celle-ci, la grande femme de mer, quelque tendre
qu'elle soit, est forcée de faire tout dépendre de son combat contre les
flots. Du reste, l'organisme est le même sous cet étrange masque; même
forme, même sensibilité. Poisson dessus, femme dessous.

Elle est infiniment timide. Un oiseau parfois lui fait peur et la fait
plonger si brusquement, qu'elle se blesse au fond.

L'amour, chez eux, soumis à des conditions difficiles, veut un lieu de
profonde paix. Ainsi que le noble éléphant, qui craint les yeux
profanes, la baleine n'aime qu'au désert. Le rendez-vous est vers les
pôles, aux anses solitaires du Groënland, aux brouillards de Behring,
sans doute aussi dans la mer tiède qu'on a trouvée près du pôle même. La
retrouvera-t-on? On n'y va qu'à travers les défilés horribles que la
glace ouvre, ferme et change à chaque hiver, comme pour empêcher le
retour. Pour eux, on croit qu'ils passent sous les glaces, d'une mer à
l'autre, par la voie ténébreuse. Voyage téméraire. Forcés de venir
respirer de quart d'heure en quart d'heure, quoiqu'ils aient des
réserves d'air qui peuvent leur suffire un peu plus, ils s'exposent
beaucoup sous cette énorme croûte percée à peine de quelques soupiraux.
S'ils ne les trouvent à temps, elle est si dure et si épaisse, que nulle
force, nul coup de tête la briserait. Là on peut se noyer aussi bien que
Léandre dans l'Hellespont. Ne sachant cette histoire, ils s'engagent
hardiment et passent.

La solitude est grande. C'est un théâtre étrange de mort et de silence
pour cette fête de l'ardente vie. Un ours blanc, un phoque, un renard
bleu peut-être, témoins respectueux, prudents, observent à distance. Les
lustres et girandoles, les miroirs fantastiques, ne manquent pas.
Cristaux bleuâtres, pics, aigrettes de glace éblouissante, neiges
vierges, ce sont les témoins qui siègent tout autour et regardent.

Ce qui rend cet hymen touchant et grave, c'est qu'il y faut l'expresse
volonté. Ils n'ont pas l'arme tyrannique du requin, ces attaches qui
maîtrisent le plus faible. Au contraire, leurs fourreaux glissants les
séparent, les éloignent. Ils se fuient malgré eux, échappent, par ce
désespérant obstacle. Dans un si grand accord, on dirait un combat. Des
baleiniers prétendent avoir eu ce spectacle unique. Les amants, d'un
brûlant transport, par instant, dressés et debout, comme les deux tours
de Notre-Dame, gémissant de leurs bras trop courts, entreprenaient de
s'embrasser. Ils retombaient d'un poids immense... L'ours et l'homme
fuyaient épouvantés de leurs soupirs.

* * *

La solution est inconnue. Celles qu'on a données semblent absurdes. Ce
qui est sûr, c'est qu'en toute chose, pour l'amour, pour l'allaitement,
pour la défense même, l'infortunée baleine subit la double servitude et
de sa pesanteur et de la difficulté de respirer. Elle ne respire que
hors de l'eau, et si elle y reste elle étouffe. Donc elle est animal
terrestre, appartient à la terre? Point du tout. Si, par accident, elle
échoue à la côte, la pesanteur énorme de, ses chairs, de sa graisse,
l'accable; ses organes s'affaissent. Elle est également étouffée.

Dans le seul élément respirable pour elle, l'asphyxie lui vient aussi
bien que dans cette eau non respirable où elle vit.

Tranchons le mot. De la création grandiose du mammifère géant n'est
sorti qu'un être impossible, premier jet poétique de la force créatrice,
qui d'abord visa au sublime, puis revint par degrés au possible, au
durable. L'admirable animal avait tout, taille et force, sang chaud,
doux lait, bonté. Il ne lui manquait rien que le moyen de vivre. Il
avait été fait sans égard aux proportions générales de ce globe, sans
égard à la loi impérieuse de la pesanteur. Il eut beau par-dessous se
faire des os énormes. Ses côtes gigantesques ne sont pas assez
résistantes pour tenir sa poitrine suffisamment libre et ouverte. Dès
qu'il échappe à l'eau son ennemie, il trouve la terre son ennemie, et
son pesant poumon l'écrase.

Ses évents magnifiques, la superbe colonne d'eau qu'il lance à trente
pieds, ce sont les signes, les témoins d'une organisation enfantine et
barbare encore. En la lançant au ciel par ce puissant effort, le
_souffleur essoufflé_ (c'est le vrai nom du genre), semble dire: «Ô
nature! pourquoi m'avoir fait serf?»

* * *

Sa vie fut un problème, et il ne semblait pas que l'ébauche splendide,
mais manquée, pût durer. L'amour furtif, si difficile, l'allaitement au
roulis des tempêtes entre l'asphyxie et le naufrage, les deux grands
actes de la vie presque impossibles, se faisant par effort et par
volonté héroïques!--Quelles conditions d'existence!

La mère n'a jamais qu'un petit, et c'est beaucoup. Elle et lui sont
tiraillés par trois choses: le travail de la nage, l'allaitement et la
fatale nécessité de remonter! L'éducation, c'est un combat. Battu, roulé
de l'Océan, l'enfant prend le lait comme au vol, quand la mère peut se
coucher de côté. Elle est, dans ce devoir, admirable d'élan. Elle sait
qu'en son petit effort pour teter, il lâcherait prise. Dans cet acte où
la femme est passive, laisse faire l'enfant, la baleine est active.
Profitant du moment, par un puissant piston elle lui lance un tonneau de
lait.

Le mâle la quitte peu. Leur embarras est grand, quand le pêcheur féroce
les attaque dans leur enfant. On harponne le petit pour les faire
suivre, et en effet ils font d'incroyables efforts pour le sauver, pour
l'entraîner; ils remontent, s'exposent aux coups pour le ramener à la
surface et le faire respirer. Mort, ils le défendent encore. Pouvant
plonger et échapper, ils restent sur les eaux en plein péril pour suivre
le petit corps flottant.

* * *

Les naufrages sont communs chez eux, pour deux raisons. Ils ne peuvent,
comme les poissons, rester dans les tempêtes aux couches inférieures et
paisibles. Puis, ils ne veulent pas se quitter; les forts suivent le
destin du faible. Ils se noient en famille.

En décembre 1723, à l'embouchure de l'Elbe, huit femelles échouèrent, et
près de leurs cadavres on trouva leurs huit mâles. En mars 1784, en
Bretagne, à Audierne, même scène. D'abord des poissons, des marsouins,
vinrent à la côte effarés. Puis on entendit des mugissements étranges,
épouvantables. C'était une grande famille de baleines que poussait la
tempête, qui luttaient, gémissaient, ne voulaient point mourir. Ici
encore les mâles périssaient avec les femelles. Nombreuses, enceintes,
et sans défense contre l'impitoyable flot, elles furent (elles et eux)
lancées à terre assommées par le coup.

Deux accouchèrent sur le rivage, avec des cris perçants, comme auraient
fait des femmes, et aussi de navrantes lamentations de désespoir, comme
si elles pleuraient leurs enfants.



XIII

LES SIRÈNES


J'aborde, et me voici à terre. J'ai assez et trop de naufrages. Je
voudrais des races durables. Le cétacé disparaîtra. Réduisons nos
conceptions, et de cette poésie gigantesque des premiers-nés de la
mamelle, du lait et du sang chaud, conservons tout, moins le géant.

Conservons surtout la douceur, l'amour et la tendresse de famille. Ces
dons divins, gardons-les bien dans les races, plus humbles, mais bonnes,
où les deux éléments vont mettre en commun leur esprit.

Les bénédictions de la terre se font sentir déjà. En quittant la vie du
poisson, plusieurs choses, à lui impossibles vont s'harmoniser aisément.

Ainsi la baleine, mère tendre, connut l'étreinte et serra son enfant,
mais elle ne le serra pas sur la mamelle; son bras était trop haut, et
la mamelle, dans ce vaisseau vivant, ne pouvait être qu'à l'arrière.
Chez les êtres nouveaux qui nagent, mais qui rampent aussi sur la terre
(morses, lamantins, phoques, etc.), la mamelle, pour ne pas traîner,
heurter dessous, remonte à la poitrine. Nous voyons apparaître une ombre
de la femme, forme et attitude gracieuse qui fait illusion à distance.

En réalité, vue de près, avec moins de blancheur, de charme, c'est bien
pourtant la mamelle féminine, ce globe qui, gonflé d'amour et du doux
besoin d'allaiter, reproduit dans son mouvement tous les soupirs du cœur
qui est dessous. Il réclame l'enfant pour le porter, lui donner
l'aliment, le repos. Tout cela fut refusé à la mère qui nageait. Celle
qui pose, en a le bonheur. La fixité de la famille, la tendresse, à fond
ressentie, et approfondie chaque jour (disons plus, la Société), ces
grandes choses commencent, dès que l'enfant dort sur son sein.

* * *

Mais comment se fit le passage du cétacé à l'amphibie? Essayons de le
deviner.

Leur parenté d'abord est évidente. Maints amphibies traînent encore, à
leur très-grand dommage, la lourde queue de la baleine. Et celle-ci
(chez une espèce du moins) a caché dans sa queue l'ébauche et les
commencements distincts des deux pieds de derrière qu'auront les plus
hauts amphibies.

Dans les mers semées d'îles, coupées de terres à chaque instant, les
cétacés, constamment arrêtés, durent modifier leurs habitudes. Leur
effort moins rapide, leur vie captive, diminua leur taille, la réduisit
de la baleine à l'éléphant. L'éléphant de mer apparut. Gardant le
souvenir des superbes défenses qui avaient armé certains cétacés dans
leur grande vie marine, il montre encore de fortes dents en avant, mais
peu offensives. Même les dents de mastication ne sont bien nettement ni
herbivores, ni carnivores. Elle se prêtent mal aux deux régimes et
doivent opérer lentement.

Deux choses allégeaient la baleine, sa masse d'huile qui la faisait
flotter sur l'eau, et cette queue puissante dont le choc alternatif
frappant des deux côtés la poussait en avant. Mais tout cela accable
l'amphibie barbotant dans des eaux peu profondes, et rampant aux
rochers, comme un lourd limaçon. Le poisson, si agile, rit d'un tel être
qui n'en peut faire sa proie. Il n'atteint guère que les mollusques,
lents comme lui. Il se fait peu à peu à manger les fucus abondants,
gélatineux, qui nourrissent et engraissent, sans donner la vigueur de la
nourriture animale.

Tel on peut voir dans la mer Rouge, dans la mer des îles Malaises et
celles d'Australie, traîner, siéger ce rare colosse, le dugong, qui
domine l'eau de la poitrine et des mamelles. On le nomme parfois dugong
des tabernacles, inerte idole qui impose mais se défend à peine, et qui
disparaîtra bientôt, rentrera dans le domaine de la fable, parmi ces
légendes réelles dont nous rions étourdiment.

* * *

Qui a fait ce grand changement, créé ce cétacé terrestre, le dugong et
le morse, son frère? La douceur de la terre, vraiment pacifique avant
l'homme,--l'attrait d'aliments végétaux qui ne fuient pas comme la proie
marine,--l'amour aussi sans doute, si difficile à la baleine, si facile
dans la vie posée de l'amphibie.

L'amour n'est plus fuite et hasard. La femelle n'est plus ce fier géant
qu'il fallait suivre au bout du monde. Celle-ci est là soumise, sur les
algues onduleuses, pour obéir à son seigneur. Elle lui rend la vie douce
et molle. Peu de mystères. Les amphibies vivent bonnement au soleil. Les
femelles, étant fort nombreuses, s'empressent et font sérail. De la
sauvage poésie, on tombe aux mœurs bourgeoises, ou, si l'on veut,
patriarcales, des plaisirs trop faciles. Lui, le bon patriarche,
respectable par sa forte tête, ses moustaches et ses défenses, il trône
entre Agar et Sarah, Rebecca et Lia, qu'il aime fort, ainsi que ses
enfants qui lui font un petit troupeau. Dans sa vie immobile, la grande
force de cet être sanguin tourne toute aux tendresses de famille. Il
embrasse les siens d'un amour tendre, orgueilleux, colérique. Il est
vaillant, prêt à mourir pour eux. Hélas! sa force et sa fureur lui
servent peu. Sa masse énorme le livre à l'ennemi. Il rugit, il se
traîne, veut combattre et ne peut, gigantesque avorton, manqué entre
deux mondes, pauvre Caliban désarmé!

* * *

La pesanteur, fatale à la baleine, l'est bien plus à ceux-ci. Réduisons
donc la taille encore, allégeons l'embonpoint, assouplissons l'épine,
supprimons surtout cette queue, ou plutôt fendons-en la fourche en deux
appendices charnus qui vont être bien plus utiles. Le nouvel être, le
phoque, plus léger, bon nageur, bon pêcheur, vivant de la mer, mais
ayant son amour à terre (son petit paradis), emploiera sa vie dans
l'effort d'y revenir toujours, à cette terre, de gravir le rocher où sa
femme, ses enfants l'appellent, où il leur porte le poisson. Son gibier
à la bouche, n'ayant pas les défenses dont le morse s'aidait pour
gravir, il y met les quatre membres du haut, du bas, s'accrochant au
varech, distendant, divisant chacun d'eux selon son pouvoir, de sorte
qu'à la longue ramifié, il montre cinq doigts.

Ce qui est très-beau dans le phoque, ce qui émeut dès qu'on voit sa
ronde tête, c'est la capacité du cerveau. Nul être, sauf l'homme, ne l'a
développé à ce point (Boitard). L'impression est forte, et bien plus que
celle du singe, dont la grimace nous est antipathique. Je me souviendrai
toujours des phoques du Jardin d'Amsterdam, charmant musée, si riche, si
bien organisé, et l'un des beaux lieux de la terre. C'était le 12
juillet, après une pluie d'orage; l'air était lourd; deux phoques
cherchaient le frais au fond de l'eau, nageaient et bondissaient. Quand
ils se reposèrent, ils regardèrent le voyageur, intelligents et
sympathiques, posèrent sur moi leurs doux yeux de velours. Le regard
était un peu _Dict._l leur manquait, il me manquait aussi la langue
intermédiaire. On ne peut pas en détacher les yeux. On regrette, entre
l'âme et l'âme, d avoir cette éternelle barrière.

La terre est leur patrie de cœur: ils y naissent, ils y aiment;
blessés, ils y viennent mourir. Ils y mènent leurs femelles enceintes,
les couchent sur les algues et les nourrissent de poisson. Ils sont
doux, bons voisins, se défendent l'un l'autre. Seulement, au temps
d'amour, ils délirent et se battent. Chacun a trois ou quatre épouses,
qu'il établit à terre sur un rocher mousseux d'étendue suffisante. C'est
son quartier à lui, et il ne souffre pas qu'on empiète, fait respecter
son droit d'occupation. Les femelles sont douces et sans défense. Si on
leur fait du mal, elles pleurent, s'agitent douloureusement avec des
regards de désespoir.

Elles portent neuf mois, et élèvent l'enfant cinq ou six mois, lui
enseignant à nager, à pécher, à choisir les bons aliments. Elles le
garderaient bien plus, si le mari n'était jaloux. Il le chasse,
craignant que la trop faible mère ne lui donne un rival en lui.

* * *

Une si courte éducation a limité sans doute les progrès que le phoque
aurait faits. La maternité n'est complète que chez les Lamantins,
excellente tribu, où les parents n'ont pas le courage de renvoyer
l'enfant. La mère le garde très-longtemps. Enceinte de nouveau,
allaitant un second enfant, on la voit mener avec elle l'aîné, un jeune
mâle que le père ne maltraite pas, qu'il aime aussi, et qu'il laisse à
la mère.

Cette extrême tendresse, particulière aux Lamantins, s'est exprimée dans
l'organisation par un progrès physique. Chez le phoque, grand nageur,
chez l'éléphant marin, si lourd, le bras reste nageoire. Il est serré et
engagé au corps; il ne peut pas se délier. Enfin, le Lamantin femelle,
tendre femme amphibie, _mama di l'eau_, disent nos nègres, accomplit le
miracle. Tout se délie par un effort constant. La nature s'ingénie dans
l'idée fixe de caresser l'enfant, de le prendre et de l'approcher. Les
ligaments cèdent, s'étendent, laissent aller l'avant-bras, et de ce bras
rayonne un polype palmé.--C'est la main.

Donc celle-ci a ce bonheur suprême, elle embrasse son enfant de sa main
pour l'embrasser de sa poitrine. Elle le prend et le met sur son cœur.

Voilà deux grandes choses qui pouvaient mener loin ces amphibies:

Déjà chez eux, la main est née, l'organe d'industrie, l'essentiel
instrument du travail à venir Qu'elle s'assouplisse, aide les dents,
comme chez le Castor, et l'art commencera, d'abord l'art d'abriter la
famille.

D'autre part, l'éducation est devenue possible. L'enfant posé sur le
cœur de la mère et lentement s'imbibant de sa vie, restant longtemps
près d'elle et à l'âge où il peut apprendre, tout cela tient à la bonté
du père qui garde l'innocent rival. Et c'est ce qui permet le progrès.

* * *

Si l'on en croyait certaines traditions, le progrès eût continué. Les
amphibies développés, rapprochés de la forme humaine, seraient devenus
demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirènes. Seulement au rebours des
mélodieuses sirènes de la fable, ceux-ci seraient restés muets, dans
l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme,
d'obtenir sa pitié. Ces races auraient péri, comme nous voyons périr
l'infortuné Castor, qui ne peut parler, mais qui pleure.

On a dit fort légèrement que ces figures étranges étaient des phoques.
Mais, put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espèces, est connu
fort anciennement. Dès le septième siècle, au temps de saint Colomban,
on le pêchait, on l'apportait et l'on mangeait sa chair.

Les hommes et femmes de mer dont on parle au seizième siècle, ont été
vus non un moment sur l'eau, mais amenés sur terre, montrés, nourris
dans les grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et
Philippe II, donc, sous les yeux de Vésale et des premiers savants. On
mentionne une femme marine qui vécut longues années en habit de
religieuse, dans un couvent où tous pouvaient la voir. Elle ne parlait
pas, mais travaillait, filait. Seulement elle ne pouvait se corriger
d'aimer l'eau et de faire effort pour y revenir.

On dira: Si ces êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils si
rares? Hélas! nous n'avons pas à chercher bien loin la réponse. C'est
que généralement on les tuait. Il y avait péché à les laisser en vie,
«car ils étaient _des monstres_.» C'est ce que disent expressément les
vieux récits.

Tout ce qui n'était pas dans les formes connues de l'animalité, et tout
ce qui, au contraire, approchait de celles de l'homme, passait pour
_monstre_, et on le dépêchait. La mère qui avait le malheur de mettre au
monde un fils mal conformé ne pouvait le défendre; on l'étouffait entre
des matelas. On supposait qu'il était fils du Diable, une invention de
sa malice pour outrager la création, calomnier Dieu. D'autre part, ces
Sirénéens, trop analogues à l'homme, passaient d'autant plus pour une
illusion diabolique. Le moyen use en avait tant d'horreur, que leurs
apparitions étaient comptées dans les affreux prodiges que Dieu permet
dans sa colère pour terrifier le péché. À peine osait-on les nommer. On
avait hâte de les faire disparaître. Le hardi seizième siècle les crut
encore «des diables en fourrure d'hommes,» qu'on ne devait toucher que
du harpon. Ils devenaient très-rares, lorsque des mécréants firent la
spéculation de les garder, de les montrer. En reste-t-il au moins des
débris, des ossements? On le saura quand les Musées d'Europe
commenceront à faire l'exposition complète de leurs immenses dépôts. La
place manque, je le sais bien, et elle manquera toujours, s'il faut pour
cela des palais. Mais le plus simple abri, un toit vaste (et très peu
coûteux) permettrait d'étaler des choses aussi solides. Jusqu'ici, on
n'en voit que des échantillons et des pièces choisies.

* * *

Ajoutons que l'exposition des amphibies empaillés, pour être vraie, doit
présenter ces _monstres_ trop ressemblants à l'homme, par les côtés et
dans des poses où ils firent cette illusion. Laissez-leur cet honneur;
ils l'ont assez payé. Que la mère Phoque ou la mère Lamantine
m'apparaisse sur son rocher en sirène, dans le premier usage de la main
et de la mamelle, tenant son enfant sur son sein.

* * *

Est-ce à dire que ces êtres auraient pu monter jusqu'à nous? Est-ce à
dire qu'ils aient été les auteurs, les aïeux de l'homme? Mallet l'a cru.
Moi, je n'y vous aucune vraisemblance.

La mer commença tout, sans doute. Mais ce n'est pas des plus hauts
animaux de mer que sortit la série parallèle des formes terrestres dont
l'homme est le couronnement. Ils étaient trop fixés déjà, trop spéciaux,
pour donner l'ébauche molle d'une nature si différente. Ils avaient
poussé loin, presque épuisé, la fécondité de leurs genres. Dans ce cas,
les aînés périssent; et c'est très-bas, chez les cadets obscurs de
quelque classe parente, que surgit la série nouvelle qui montera plus
haut (V. nos notes.)

L'homme leur fut, non un fils, mais un frère--un frère cruellement
ennemi.

* * *

Le voilà arrivé, le fort des forts, l'ingénieux, l'actif, le cruel roi
du monde. Mon livre s'illumine. Mais aussi que va-t-il montrer? Et que
de choses tristes il me faut maintenant amener dans cette lumière!

Ce créateur, ce Dieu tyran, il a su faire une seconde nature dans la
nature. Mais qu'a-t-il fait de l'autre, la primitive, sa nourrice et sa
mère? Des dents qu'elle lui fit, il lui mordit le sein.

Tant d'animaux qui vivaient doucement, s'humanisaient et commençaient
des arts, aujourd'hui effarés, abrutis, ne sont que des bêtes. Les
singes, rois de Ceylan, dont la sagesse fut célébrée dans l'Inde, sont
devenus d'effroyables sauvages. Le brame de la création, l'Éléphant,
chassé, asservi, n'est plus qu'une bête de somme.

Les plus libres des êtres, qui naguère égayaient la mer, ces bons
phoques, ces douces baleines, le pacifique orgueil de l'Océan, tout cela
a fui aux mers des pôles, au monde affreux des glaces. Mais ils ne
peuvent tous supporter une vie si dure; encore un peu de temps, ils
disparaîtront tout à fait.

Une race infortunée, celle des paysans polonais, a trouvé dans son cœur
le sens, l'intelligence de l'exilé muet, réfugié aux lacs de la
Lithuanie. Ils disent: «Qui fait pleurer le Castor ne réussit jamais.»

L'artiste est devenu une bête craintive, qui ne sait plus, ne peut plus
rien. Ceux qui subsistent encore en Amérique, reculant et fuyant
toujours, n'ont le courage de rien faire. Un voyageur naguère en trouva
un qui, loin, très-loin vers les hauts lacs, timidement reprenait son
métier, voulait bâtir le foyer de famille, coupait du bois. Quand il
aperçut l'homme, le bois lui échappa; il n'osa même fuir, et il ne sut
que fondre en larmes.



LIVRE TROISIEME

CONQUÊTE DE LA MER



I

LE HARPON


«Le marin qui arrive en vue du Groënland n'a (dit naïvement John Ross)
aucun plaisir à voir cette terre.» Je le crois bien. C'est d'abord une
côte de fer, d'aspect impitoyable, où le noir granit escarpé ne garde
pas même la neige. Partout ailleurs, des glaces. Point de végétation.
Cette terre désolée, qui nous cache le pôle, semble un pays de mort et
de famine.

Pendant le temps très court où l'eau n'est pas gelée, on pourrait vivre
encore. Mais elle l'est neuf mois sur douze. Tout ce temps-là que faire?
et que manger? On ne peut guère chercher. La nuit dure plusieurs mois,
et parfois si profonde, que Kane, entouré de ses chiens,, ne les
retrouvait qu'à leur souffle, à leur haleine humide. Dans cette longue,
si longue obscurité, sur cette terre désespérée, stérile, vêtue
d'impénétrables glaces, errent cependant deux solitaires qui s'obstinent
à vivre là, dans l'horreur d'un monde impossible. L'un d'eux est l'ours
pêcheur, âpre rôdeur sous sa riche fourrure et dans sa graisse épaisse,
qui lui permet des intervalles de jeûne. L'autre, figure bizarre, fait
l'effet, à distance, d'un poisson dressé sur la queue, poisson mal
conformé et gauche, à longues nageoires pendantes. Ce faux poisson,
c'est l'homme. Ils se flairent et se cherchent. Ils ont faim l'un de
l'autre. L'ours fuit parfois pourtant, décline le combat, croyant
l'autre encore plus féroce et plus cruellement affamé.

L'homme qui a faim est terrible. Armé d'une simple arête de poisson, il
poursuit cette bête énorme. Mais il aurait péri cent fois, s'il n'avait
eu à manger que ce redoutable compagnon. Il ne vécut que par un crime.
La terre ne donnant rien, il chercha vers la mer, et comme elle était
close, il ne trouva à tuer que son ami le phoque. En lui il trouvait
concentrée la graisse de la mer, l'huile, sans laquelle il serait mort
de froid, encore plus que de faim.

Le rêve du Groënlandais, c'est, à sa mort, de passer dans la lune, où il
y aura du bois de chauffage, le feu, la lumière du foyer. L'huile
ici-bas tient lieu de tout cela. Bue largement, elle le i échauffe.

Grand contraste entre l'homme et les amphibies somnolents, qui, même en
ce climat, savent vivre sans grandes souffrances. L'œil doux du phoque
l'indique assez. Nourrisson de la mer, il est toujours en rapport avec
elle. Il y reste des interstices où l'excellent nageur sait se pourvoir.
Tout lourd qu'on le croirait, il monte adroitement sur un glaçon et se
fait voiturer. L'eau épaisse de mollusques, grasse d'atomes animés,
nourrit richement le poisson pour l'usage du phoque, qui, bien repu,
s'endort sur son rocher d'un lourd sommeil que rien ne rompt.

La vie de l'homme est toute contraire. Il semble être là malgré Dieu,
maudit, et tout lui fait la guerre. Sur les photographies que nous avons
de l'Esquimau, on lit sa destinée terrible dans la fixité du regard,
dans son œil dur et noir, sombre comme la nuit. Il semble pétrifié d'une
vision, du spectacle habituel d'un infini lugubre. Cette nature de
Terreur éternelle a caché d'un masque d'airain sa forte intelligence,
rapide cependant et pleine d'expédients dans une vie de dangers
imprévus.

* * *

Qu'aurait-il fait? Sa famille avait faim, et ses enfants criaient; sa
femme enceinte grelottait sur la neige. Le vent du pôle leur jetait
infatigablement ce déluge de givre, ce tourbillon de fines flèches qui
piquent et entrent, hébètent, font perdre la voix et le sens. La mer
fermée, plus de poisson. Mais le phoque était là. Et que de poissons
dans un phoque, quelle richesse d'huile accumulée! Il était là endormi,
sans défense. Même éveillé, il ne fuit guère. Il se laisse approcher,
toucher. Comme le lamantin, il faut le battre, si on veut l'éloigner.
Ceux qu'on prend jeunes, on a beau les rejeter à la mer, ils vous
suivent obstinément. Une telle facilité dut troubler l'homme et le faire
hésiter, combattre la tentation. Enfin, le froid vainquit, et il fit cet
assassinat. Dès lors, il fut riche et vécut.

La chair nourrit ces affamés. L'huile, absorbée à flots, les réchauffa.
Les os servirent à mille usages domestiques. Des fibres on fit des
cordes et des filets. La peau du phoque, coupée à la taille de la femme,
la couvrit frissonnante. Même habit pour les deux, sauf la pointe un peu
basse qu'elle allonge. Plus un petit ruban de cuir rouge qu'elle met
galamment en bordure pour lui plaire et pour être aimée. Mais ce qui fut
bien plus utile, c'est qu'industrieusement, de peaux cousues, ils firent
la machine légère, forte pourtant, où cet homme intrépide ose monter,
et qu'il nomme une barque.

Misérable petit véhicule long, mince et qui ne pèse rien. Il est
très-strictement fermé, sauf un trou, où le rameur se met, serrant la
peau à sa ceinture. On gagerait toujours que cela va chavirer... Mais
point. Il file comme une flèche sur le dos de la vague, disparaît,
reparaît, dans les remous durs, saccadés, que font les glaces autour,
entre les montagnes flottantes.

Homme et canot, c'est un. Le tout est un poisson artificiel. Mais qu'il
est inférieur au vrai! Il n'a pas l'appareil, la vessie natatoire qui
soutient l'autre, le fait à volonté lourd ou léger. Il n'a pas l'huile
qui, plus légère que l'eau, veut toujours surnager et remonter à la
surface. Il n'a pas surtout ce qui fait, chez le vrai poisson, la
vigueur du mouvement, sa vive contraction de l'épine pour frapper de
forts coups de queue. Ce qu'il imite seulement, faiblement, ce sont les
nageoires. Ses rames qui ne sont pas serrées au corps, mais mues au loin
par un long bras, sont bien molles en comparaison, et bien promptes à se
fatiguer. Qui répare tout cela? La terrible énergie de l'homme, et, sous
ce masque fixe, sa vive raison, qui, par éclairs, décide, invente et
trouve, de minute en minute, remédie sans cesse aux périls de cette peau
flottante qui seule le défend de la mort.

Très-souvent on ne peut passer; on trouve une barre de glace. Alors les
rôles changent. La barque portait l'homme, et maintenant il porte la
barque, la prend sur son épaule, traverse la glace craquante et se remet
à flot plus loin. Parfois des monts flottants, venant à sa rencontre,
n'offrent entre eux que détroits corridors qui s'ouvrent, se ferment
tout à coup. Il peut y disparaître, s'ensevelir vivant, il peut, de
moment en moment, voir les deux murs bleuâtres, s'approchant, peser sur
sa barque, sur lui, d'une si épouvantable pression, qu'il en soit aminci
jusqu'à l'épaisseur d'un cheveu. Un grand navire eut cette destinée. Il
fut coupé en deux, les deux moitiés écrasées, aplaties.

* * *

Ils assurent que leurs pères ont pêché la baleine. Moins misérables
alors, leur terre étant moins froide, ils s'ingéniaient mieux, avaient
du fer sans doute. Peut-être il leur venait de Norvège ou d'Islande. Les
baleines ont toujours surabondé aux mers du Groënland. Grand objet de
concupiscence pour ceux dont l'huile est le premier besoin. Le poisson
la donne par gouttes, et le phoque à flots; la baleine en montagne.

Ce fut un homme, celui qui le premier tenta un pareil coup, qui, mal
monté, mal armé, et la mer grondant sous ses pieds, dans les ténèbres,
dans les glaces, seul à seul, joignit le colosse.

Celui qui se fia tellement à sa force et à son courage, à la vigueur du
bras, à la roideur du coup, à la pesanteur du harpon. Celui qui crut
qu'il percerait et la peau et le mur de lard, la chair épaisse.

Celui qui crut qu'à son réveil terrible, dans la tempête que le blessé
fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n'allait pas l'engouffrer
avec lui. Comble d'audace! il ajoutait un câble à son harpon pour
poursuivre sa proie, bravait l'effroyable secousse, sans songer que la
bête effrayée pouvait descendre brusquement, s'enfuir en profondeur,
plonger la tête en bas.

Il y a un bien autre danger. C'est qu'au lieu de la baleine, on ne
trouve à sa place l'ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le
Cachalot. Il n'est pas grand, n'a guère que soixante ou quatre-vingts
pieds. Sa tête, à elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans
ce cas, malheur au pêcheur! c'est lui qui devient le poisson, il est la
proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents énormes et d'horribles
mâchoires, à tout dévorer, homme et barque. Il semble ivre de sang. Sa
rage aveugle épouvante tous les cétacés, qui fuient en mugissant,
s'échouent même au rivage, se cachent dans le sable ou la boue. Mort
même, ils le redoutent, n'osent approcher de son cadavre. La plus
sauvage espèce du Cachalot est l'Ourque, ou le Physétère des anciens,
tellement craint des Islandais qu'ils n'osaient le nommer en mer, de
peur qu'il n'entendît et n'arrivât. Ils croyaient au contraire qu'une
espèce de baleine (la Jubarte) les aimait et les protégeait, et
provoquait le monstre afin de les sauver.

* * *

Plusieurs disent que les premiers qui affrontèrent une si effrayante
aventure avaient besoin d'être exaltés, _excentriques et cerveaux
brûlés_. La chose, selon eux, n'aurait pas commencé par les sages hommes
du Nord, mais par nos Basques, les héros du vertige. Marcheurs
terribles, chasseurs du Mont Perdu, et pêcheurs effrénés, ils couraient
en batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. Ils y
péchaient le thon. Ils virent jouer des baleines, et se mirent à courir
après, comme ils s'acharnent après l'isard dans les fondrières, les
abîmes, et les plus affreux casse-cou. Cet énorme gibier, énormément
tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le péril, ils le
chassèrent à mort et n'importe où, quelque part qu'il les conduisît.
Sans s'en apercevoir, ils poussaient jusqu'au pôle.

Là, le pauvre colosse croyait eu être quitte, et, ne supposant pas, sans
doute, qu'on pût être si fou, il dormait tranquillement, quand nos
étourdis héroïques approchaient sans souffler.

Serrant sa ceinture rouge, le plus fort, le plus leste, s'élançait de la
barque, et, sur ce dos immense, sans souci de sa vie, d'un _han_!
enfonçait le harpon.



II

DECOUVERTE DES TROIS OCEANS


Qui a ouvert aux hommes la grande navigation? qui révéla la mer, en
marqua les zones et les voies? enfin, qui découvrit le globe? La baleine
et le baleinier.

Tout cela bien avant Colomb et les fameux chercheurs d'or, qui eurent
toute la gloire, retrouvant à grand bruit ce qu'avaient trouvé les
pêcheurs.

La traversée de l'Océan, que l'on célébra tant au quinzième siècle,
s'était faite souvent par le passage étroit d'Islande en Groënland, et
même par le large; car les Basques allaient à Terre-Neuve. Le moindre
danger était la traversée pour des gens qui cherchaient au bout du monde
ce suprême danger, le duel avec la baleine. S'en aller dans les mers du
Nord, se prendre corps à corps avec la montagne vivante, en pleine nuit,
et, on peut le dire, en plein naufrage, le pied sur elle et le gouffre
dessous, ceux qui faisaient cela étaient assez trempés de cœur pour
prendre en grande insouciance les événements ordinaires de la mer.

Noble guerre, grande école de courage. Cette pêche n'était pas comme
aujourd'hui un carnage facile qui se fait prudemment de loin avec une
machine: on frappait de sa main, on risquait vie pour vie. On tuait peu
de baleines, mais on gagnait infiniment en habileté maritime, en
patience, en sagacité, en intrépidité. On rapportait moins d'huile et
plus de gloire.

Chaque nation se montrait là dans son génie particulier. On les
reconnaissait à leurs allures. Il y a cent formes de courage, et leurs
variétés graduées étaient comme une gamme héroïque. Au Nord, les
Scandinaves, les races rousses (de la Norvège en Flandre), leur sanguine
fureur.--Au Midi, l'élan basque et la folie lucide qui se guida si bien
autour du monde.--Au centre, la fermeté bretonne, muette et patiente;
mais, à l'heure du danger, d'une excentricité sublime;--Enfin, la
sagesse normande, armée de l'association et de toute prévoyance, courage
calculé, bravant tout, mais pour le succès. Telle était la beauté de
l'homme, dans cette manifestation souveraine.

* * *

On doit beaucoup à la baleine: sans elle, les pêcheurs se seraient tenus
à la côte, car presque tout poisson est riverain; c'est elle qui les
émancipa, et les mena partout. Ils allèrent, entraînés, au large, et, de
proche en proche, si loin, qu'en la suivant toujours, ils se trouvèrent
avoir passé, à leur insu, d'un monde à l'autre.

Il y avait moins de glace alors, et ils assurent avoir touché le pôle (à
sept lieues seulement de distance). Le Groënland ne les séduisit pas: ce
n'est pas la terre qu'ils cherchaient, mais la mer seulement et les
routes de la baleine. L'Océan entier est son gîte, et elle s'y promène,
en large surtout. Chaque espèce habite de préférence une certaine
latitude, une zone d'eau plus ou moins froide; Voilà ce qui traça les
grandes divisions de l'Atlantique.

La populace des baleines inférieures qui ont une nageoire sur le dos
(baléinoptères) se trouve au plus chaud et au plus froid, sous la ligne
et aux mers polaires.

Dans la grande région intermédiaire, le cachalot féroce incline au sud,
dévaste les eaux tièdes.

Au contraire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutôt
(car elle est si rare aujourd'hui!). Nourrie spécialement de mollusques
et autres vies élémentaires, elle les cherchait dans les eaux tempérées,
un peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi;
c'est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette découverte
essentielle _de la vraie voie d'Amérique en Europe_. D'Europe en
Amérique, on est poussé par les vents alizés.

Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut passer
l'équateur, elle ne peut tourner l'Amérique. Comment donc se fait-il
qu'une baleine, blessée de notre côté dans l'Atlantique, se retrouve
parfois de l'autre, entre l'Amérique et l'Asie? _C'est qu'un passage
existe au Nord_. Seconde découverte. Vive lueur jetée sur la forme du
globe et la géographie des mers.

De proche en proche, la baleine nous a menés partout. Rare aujourd'hui,
elle nous fait fouiller les deux pôles, le dernier coin du Pacifique au
détroit de Behring, et l'infini des eaux antarctiques.

Il est même une région énorme qu'aucun vaisseau d'État ni de commerce
ne traverse jamais, à quelques degrés au delà des pointes d'Amérique et
d'Afrique. Nul n'y va que les baleiniers.

* * *

Si l'on avait voulu, on eût fait bien plus tôt les grandes découvertes
du quinzième siècle. Il fallait s'adresser aux rôdeurs de la mer, aux
Basques, aux Islandais ou Norvégiens, et à nos Normands. Pour des
raisons diverses, on s'en défiait. Les Portugais ne voulaient, employer
que des hommes à eux, et de l'école qu'ils avaient formée. Ils
craignaient nos Normands, qu'ils chassaient et dépossédaient de la côte
d'Afrique. D'autre part, les rois de Castille tinrent toujours pour
suspects leurs sujets, les Basques, qui, par leurs privilèges, étaient
comme une république, et de plus passaient pour des têtes dangereuses,
indomptables. C'est ce qui fit manquer à ces princes plus d'une
entreprise. Ne parlons que d'une seule, l'Invincible Armada. Philippe
II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fit commander par un
Castillan. On agit contre leur avis: de là le grand désastre.

* * *

Une maladie terrible avait éclaté au quinzième siècle, la faim, la soif
de l'or, le besoin absolu de l'or. Peuples et rois, tous pleuraient pour
l'or. Il n'y avait plus aucun moyen d'équilibrer les dépenses et les
recettes. Fausse monnaie, cruels procès et guerres atroces, on employait
tout, mais point d'or. Les alchimistes en promettaient, et on allait en
faire dans peu; mais il fallait attendre. Le fisc, comme un lion furieux
de faim, mangeait des Juifs, mangeait des Maures, et de cette riche
nourriture il ne lui restait rien aux dents.

Les peuples étaient de même. Maigres et sucés jusqu'à l'os, ils
demandaient, imploraient un miracle qui ferait venir l'or du ciel.

On connaît la très-belle histoire de Sindbad (_Mille et une Nuits_), son
début, d'histoire éternelle, qui se renouvelle toujours. Le pauvre
travailleur Hindbad, le dos chargé de bois, entend de la rue les
concerts, les galas qui se font au palais de Sindbad, le grand voyageur
enrichi. Il se compare, envie. Mais l'autre lui raconte tout ce qu'il a
souffert pour conquérir de l'or. Hindbad est effrayé du récit. L'effet
total du conte est d'exagérer les périls, mais aussi les profits de
cette grande loterie des voyages, et de décourager le travail
sédentaire.

La légende qui, au quinzième siècle, brouillait toutes les cervelles,
c'était un réchauffé de la fable des Hespérides, un _Eldorado_, terre de
l'or, qu'on plaçait dans les Indes et qu'on soupçonnait être le paradis
terrestre, subsistant toujours ici-bas. Il ne s'agissait que de le
trouver. On n'avait garde de le chercher au nord. Voilà pourquoi on fit
si peu d'usage de la découverte de Terre-Neuve et du Groënland. Au midi,
au contraire, on avait déjà trouvé en Afrique de la poudre d'or. Cela
encourageait.

Les rêveurs et les érudits d'un siècle pédantesque entassaient,
commentaient les textes. Et la découverte, peu difficile d'elle-même, le
devenait à force de lectures, de réflexions, d'utopies chimériques.
Cette terre de l'or était-elle, n'était-elle pas le paradis? Était-elle
à nos antipodes? et avions-nous des antipodes?... À ce mot, les
docteurs, les robes noires, arrêtaient les savants, leur rappelaient que
là-dessus la doctrine de l'Église était formelle, l'hérésie des
antipodes ayant été expressément condamnée.

Voilà une grave difficulté! On était là arrêté court.

Pourquoi l'Amérique, déjà découverte, se trouva-t-elle encore si
difficile à découvrir? C'est qu'on désirait à la fois et qu'on craignait
de la trouver.

* * *

Le savant libraire italien, Colomb, était bien sûr de son affaire. Il
avait été en Islande recueillir les traditions; et, d'autre part, les
Basques lui disaient tout ce qu'ils savaient de Terre-Neuve. Un
Gallicien y avait été jeté et y avait habité. Colomb prit pour associés
des pilotes établis en Andalousie, les Pinzon, qu'on croit être
identiques aux Pinçon de Dieppe.

Ce dernier point est vraisemblable. Nos Normands et les Basques, sujets
de la Castille, étaient en intime rapport. Ce sont ceux-ci, qu'on
nommait _Castillans_, qui, sous le Normand Béthencourt, firent la
célèbre expédition des Canaries (Navarrete). Nos rois donnèrent des
privilèges aux _Castillans_ établis à Honfleur et à Dieppe; et, par
contre, les Dieppois avaient des comptoirs à Séville. Il n'est pas sûr
qu'un Dieppois ait trouvé l'Amérique quatre ans avant Colomb; mais il
est presque sûr que ces Pinçon d'Andalousie étaient des armateurs
normands.

Ni Basques, ni Normands, n'auraient pu, en leur propre nom, se faire
autoriser par la Castille. Il y fallut un Italien habile et éloquent, un
Génois obstiné qui poursuivît quinze ans la chose, qui trouvât le moment
unique, empoignât l'occasion, sût lever le scrupule. Le moment fut celui
où la ruine des Maures coûta si cher à la Castille, où l'on criait de
plus en plus: «De l'or!» Le moment fut celui où l'Espagne victorieuse
frémissait de sa guerre de croisade et d'inquisition. L'Italien saisit
ce levier, fut plus dévot que les dévots. Il agit par l'Église même: on
fit scrupule à Isabelle de laisser tant de nations païennes dans les
ombres de la mort. On lui démontra clairement que découvrir la terre de
l'or, c'était se mettre à même d'exterminer le Turc et reprendre
Jérusalem.

On sait que, sur trois vaisseaux, les Pinçon en fournirent deux et les
menèrent eux-mêmes. Ils allèrent en avant. L'un d'eux, il est vrai, se
trompa; mais les autres, François Pinçon et son jeune frère Vincent,
pilote du vaisseau _la Nina_, firent signe à Colomb qu'il devait les
suivre au sud-ouest (12 octobre 1492). Colomb, qui allait droit à
l'ouest, eût rencontré dans sa plus grande force le courant chaud qui va
des Antilles à l'Europe. Il n'aurait traversé ce mur liquide qu'avec
grande difficulté. Il eût péri ou navigué si lentement, que son équipage
se fût révolté. Au contraire, les Pinçon, qui peut-être avaient
là-dessus des traditions, naviguèrent comme s'ils avaient connaissance
de ce courant; ils ne l'affrontèrent pas à sa sortie, mais, déclinant au
sud, passèrent sans peine, et abordèrent au lieu même où les vents
alizés poussent les eaux, d'Afrique cri Amérique, aux parages d'Haïti.

Ceci est constaté par le journal même de Colomb, qui, franchement, avoue
que les Pinçon le dirigèrent.

Qui vit le premier l'Amérique? Un matelot des Pinçon, si l'on en croît
l'enquête royale de 1513.

Il semblait d'après tout cela qu'une forte part du gain et de la gloire
eût dû leur revenir. Ils plaidèrent. Mais le roi jugea en faveur de
Colomb. Pourquoi? Parce que, vraisemblablement, les Pinçon étaient des
Normands, et que l'Espagne aima mieux reconnaître le droit d'un Génois
sans consistance et sans patrie que celui des Français, de la grande
nation rivale, des sujets de Louis XII et de François Ier, qui un
jour auraient pu transférer ce droit à leurs maîtres. Un des Pinçon
mourut de désespoir.

Du reste, qui avait levé le grand obstacle des répugnances religieuses?
fait décider l'expédition, avec tant d'éloquence, d'adresse et de
persévérance? Colomb, le seul Colomb. Il était le vrai créateur de
l'entreprise, et il en fut aussi l'exécuteur très-héroïque. Il mérite la
gloire qu'il garde dans la postérité.

* * *

Je crois, comme M. Jules de Blosseville (un noble cœur, bon juge des
grandes choses), je crois qu'il n'y eut réellement de difficile en ces
découvertes que le tour du monde, l'entreprise de Magellan et de son
pilote, le Basque Sébastien del Cano.

Le plus brillant, le plus facile, avait été la traversée de
l'Atlantique, sous le souffle des vents alizés, la rencontre de
l'Amérique, dès longtemps découverte au nord.

Les Portugais firent une chose bien moins extraordinaire encore en
mettant tout un siècle à découvrir la côte occidentale de l'Afrique. Nos
Normands, en peu de temps, en avaient trouvé la moitié. Malgré ce qu'on
a dit de l'école de Lisbonne et de la louable persévérance du prince
Henri qui la créa, le Vénitien Cadamosto témoigne dans sa relation du
peu d'habileté des pilotes portugais. Dès qu'ils en eurent un vraiment
hardi et de génie, Barthélemi Diaz, qui doubla le Cap, ils le
remplacèrent par Gama, un grand seigneur de la maison du roi, homme de
guerre surtout. Ils étaient plus préoccupés de conquêtes à faire et de
trésors à prendre que de découvertes proprement dites. Gama fut
admirable de courage; mais il ne fut que trop fidèle aux ordres qu'il
avait de ne souffrir personne dans les mêmes mers. Un vaisseau de
pèlerins de la Mecque, tout chargé de familles, qu'il égorgea
barbarement, exaspéra toutes les haines, augmenta dans tout l'Orient
l'horreur du nom chrétien, ferma de plus en plus l'Asie.

* * *

Est-il vrai que Magellan ait vu le Pacifique marqué d'avance sur un
globe par l'Allemand Bebaim? Non, ce globe qu'on a ne le montre pas.
Aurait-il vu chez son maître, le roi de Portugal, une carte qui
l'indiquait? On l'a dit, non prouvé. Il est bien plus probable que les
aventuriers qui déjà, depuis une vingtaine d'années, couraient le
continent américain, avaient vu, de leurs yeux vu, la mer Pacifique. Ce
bruit qui circulait s'accordait à merveille avec l'idée que donnait le
calcul d'un tel contre-poids, nécessaire à l'hémisphère que nous
habitons et à l'équilibre du globe.

Il n'y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan. Tout est
combat, navigations lointaines, fuites et procès, naufrages, assassinat
manqué, enfin la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique. Il se bat
dans les Indes. Il se marie chez les Malais, si braves et si féroces.
Lui-même semble avoir été tel.

Dans son long séjour en Asie, il recueille toutes les lumières, prépare
sa grande expédition, sa tentative d'aller par l'Amérique aux îles mêmes
des épices, aux Moluques. Les prenant à la source, on était sûr de les
avoir à meilleur prix qu'on n'avait pu encore, en les tirant de
l'occident de l'Inde. L'entreprise, dans son idée originaire, fut ainsi
toute commerciale. (Voy. Navarete, F. Denis, Charton.) Un rabais sur le
poivre fut l'inspiration primitive du voyage le plus héroïque qu'on ait
fait sur cette planète.

L'esprit de cour, l'intrigue, dominait tout alors en Portugal. Magellan,
maltraité, passa en Espagne, et magnifiquement Charles-Quint lui donna
cinq vaisseaux. Mais il n'osa se fier tout à fait au transfuge
portugais; il lui imposa un associé castillan. Magellan partit entre
deux dangers, la malveillance castillane et la vengeance portugaise, qui
le cherchait pour l'assassiner. Il eut bientôt révolte sur la flotte, et
déploya un terrible héroïsme, indomptable et barbare. Il mit aux fers
l'associé, se fit seul chef. Il fit poignarder, égorger, écorcher les
récalcitrants.--À travers tout cela, naufrage! et des vaisseaux
perdus.--personne ne voulait plus le suivre, quand on vit l'effrayant
aspect de la pointe de l'Amérique, la désolée Terre de Feu, et le
funèbre cap Forward. Cette contrée arrachée du continent par de
violentes convulsions, par la furieuse ébullition de mille volcans,
semble une tourmente de granit. Boursouflée, crevassée par un
refroidissement subit, elle fait horreur. Ce sont des pics aigus, des
clochers excentriques, d'affreuses et noires mamelles, des dents atroces
à trois pointes, et toute cette masse de lave, de basalte, de fontes de
feu, est coiffée de lugubre neige.

Tous en avaient assez. Il dit: «Plus loin!» Il chercha, il tourna, il se
démêla de cent îles, entra dans une mer sans bornes, ce jour-là
_pacifique_, et qui en a gardé le nom.

Il périt dans les Philippines. Quatre vaisseaux périrent. Le seul qui
resta, _la Victoire_, à la fin n'eut plus que treize hommes, mais il
avait son grand pilote, l'intrépide et l'indestructible, le Basque
Sébastien, qui revint seul ainsi (1521), ayant le premier des mortels
fait le tour du monde.

Rien de plus grand. Le globe était sûr désormais de sa sphéricité. Cette
merveille physique de l'eau uniformément étendue sur une boule où elle
adhère sans s'écarter, ce miracle était démontré. Le Pacifique enfin
était connu, le grand et mystérieux laboratoire où, loin de nos yeux, la
nature travaille profondément la vie, nous élabore des mondes, des
continents nouveaux.

Révélation d'immense portée, non matérielle seulement, mais morale, qui
centuplait l'audace de l'homme et le lançait dans un autre voyage sur le
libre océan des sciences, dans l'effort (téméraire, fécond) de faire le
tour de l'infini.



III

LA LOI DES TEMPÊTES


C'est d'hier qu'on a su construire des vaisseaux propres à la navigation
australe, à la lame si longue et si forte, qui, sur ces eaux sans
bornes, va roulant, s'entassant, et fait de vraies montagnes. Que dire
de ces premiers, les Diaz et les Magellan, qui s'y hasardèrent sur les
lourdes petites coques de ce temps-là?

Pour les mers polaires surtout, arctiques et antarctiques, il faut des
navires faits exprès. Ils furent vaillants, ceux qui, comme un Cabot, un
Brentz, un Willoughby, sur des chaloupes informes, remontant le torrent
de glaces, affrontèrent le Spitzberg, ouvrirent le Groënland par son
entrée funèbre, le cap _Adieu_, percèrent jusqu'à ce coin où, de nos
jours encore, furent brisés deux cents baleiniers.

Ce qui fait le sublime de ces anciens héros, c'est leur ignorance même,
leur aveugle courage, leur résolution désespérée. Ils ne connaissaient
rien à la mer, bravaient d'effrayants phénomènes dont ils ne
soupçonnaient pas la cause. Ils ne savaient pas mieux le ciel. La
boussole fut tout leur bagage. Nul de ces instruments physiques qui nous
guident et nous parlent en langage si précis. Ils allaient comme les
yeux fermés et dans la nuit. Ils étaient effrayés, ils le disent
eux-mêmes, mais n'en démordaient pas. Les tempêtes de mer, les
tourbillons de l'air, les tragiques dialogues de ces deux océans, les
orages magnétiques qu'on appelle aurores boréales, toute cette
fantasmagorie leur semblait la fureur de la nature troublée et irritée,
la lutte des démons.

* * *

Les progrès ont été lents pendant trois siècles. On voit dans Cook et
dans Péron combien, même en ces temps si près de nous, la navigation
était difficile, périlleuse, incertaine.

Cook, de si grand courage, mais de vive imagination, en est ému, et dit
dans son journal: «Les dangers sont si grands, que j'ose dire que
personne ne se hasardera à aller plus loin que moi.»

Or, c'est précisément depuis, que les voyages ont commencé de manière
régulière et poussé au plus loin.

Un grand siècle, un siècle Titan, le dix-neuvième, a froidement observé
ces objets. Il a le premier osé regarder l'orage à la face, noter sa
furie, écrire, pour ainsi dire, sous sa dictée. Ses présages, ses
caractères, ses résultats, tout a été enregistré. Puis on a expliqué et
généralisé. Un système a surgi, nommé d'un titre hardi qui jadis eût
semblé impie: «_Loi des tempêtes_.»

Donc ce qu'on avait cru un caprice se ramènerait à une loi. Ces faits
terribles, rentrant dans certaines formes régulières, perdraient en
grande partie leur puissance de vertige. Calme et fort, l'homme en plein
péril aviserait si l'on ne peut leur opposer des moyens de défense non
moins réguliers. En deux mots, si la tempête arrive à faire une
_science_, ne peut-on créer un _art_ du salut? un art d'éviter
l'ouragan, et d'_en profiter_ même?

* * *

Cette science ne put commencer tant qu'on se tint aux vieilles idées
qui attribuaient la tempête au «caprice des vents.» Une observation
attentive fit connaître que les vents n'ont point de caprice,--qu'ils
sont l'accident, parfois l'agent de la tempête, mais qu'elle est en
général un _phénomène électrique_ et souvent se passe des vents.

Le frère du conventionnel Romme (principal auteur du calendrier) posa
les premières bases. Les Anglais avaient remarqué que, dans les tempêtes
de l'Inde, ils naviguaient longtemps sans avancer et se retrouvaient au
point de départ. Romme réunit toutes les observations, montra qu'il en
était de même dans les ouragans de la Chine, de l'Afrique, de la mer des
Antilles. Le premier il nota que les coups de vent rectilignes sont plus
rares, et qu'en général la tempête a le _caractère circulaire_, est un
tourbillon.

La tempête tourbillonnante des États-Unis en 1815, celle de 1821
(l'année d'une grande éruption de l'Hécla), où les vents soufflaient de
tous les points vers un centre, éveillèrent l'attention de l'Amérique et
de l'Europe. Brande en Allemagne, et en même temps Redfield, de
New-York, firent le premier pas après Romme. Ils établirent cette loi,
que la tempête était généralement un _tourbillon progressif qui avance
en tournant sur lui-même_.

En 1838, l'ingénieur anglais Reid, envoyé à la Barbade, après la
célèbre tourmente qui tua quinze cents personnes, précisa le double
mouvement de rotation. Mais sa découverte capitale, c'est qu'il observa,
formula: _Que dans notre hémisphère boréal la tempête tourne de droite à
gauche_, c'est-à-dire part de l'est, va au nord, tourne à l'ouest, au
sud, pour revenir à l'est. _Dans l'hémisphère austral, la tempête tourne
de gauche à droite_.

Observation de grande utilité pratique, qui guide désormais la manœuvre.

Reid très-justement prit pour son livre ce grand titre: _De la Loi des
tempêtes_.

* * *

C'était la loi de leur _mouvement_, non l'explication de leur cause.
Cela ne disait pas ce qui les fait et ce qu'elles sont en elles-mêmes.

Ici la France reparaît. Peltier (_Causes des trombes_, 1840) a établi,
et par un grand nombre de faits et par ses ingénieuses expériences, que
les trombes de terre et de mer _sont des phénomènes électriques_, où les
vents jouent un rôle secondaire. Beccaria, il y a cent ans, l'avait
soupçonné. Mais il était réservé à Peltier de pénétrer la chose en la
reproduisant, de faire des trombes en miniature et des tempêtes
d'agrément.

Les trombes électriques naissent volontiers près des volcans, aux
soupiraux du monde souterrain; donc elles sont plus communes dans les
mers d'Asie que dans les nôtres.

L'Atlantique, ouverte aux deux bouts et toute traversée par les vents,
doit avoir moins de trombes, plus de coups de vent rectilignes.
Cependant Piddington en cite une infinité de circulaires.

De 1840 à 1850, se sont faites à Calcutta et New-York les immenses
compilations de Piddington et de Maury. Le second, si illustre par ses
cartes, ses _Directions_, sa _Géographie de la mer_, évangile de la
marine d'aujourd'hui. Piddington, moins artiste, non moins savant, dans
son _Guide du marin_, l'encyclopédie des tempêtes, donne les résultats
d'une expérience infinie, les moyens minutieux de calculer l'éloignement
de la cyclone ou tourbillon, d'en déterminer la vitesse, d'apprécier la
courbe des vents, la nature des diverses lames. Il a corroboré les idées
de Peltier, adopté la cause électrique, réfuté les explications qu'on
cherchait dans les vents en prenant l'effet pour la cause.

* * *

L'art ancien des augures, la science des présages, nullement
méprisables, reçoit dans cet excellent livre un heureux renouvellement.

Le coucher du soleil n'est point indifférent. S'il est rouge, si la mer
en garde des lames sanglantes, l'autre océan, celui de l'air, te prépare
un orage. Un anneau autour du soleil, une lueur rouge dans un cercle
pâle, des étoiles changeantes et qui semblent descendre, ce sont des
signes d'un travail menaçant dans la région supérieure.

C'est bien pis si lu vois, sur un ciel sale, de petits nuages filer
comme des flèches d'un pourpre sombre, si des masses compactes se
mettent à figurer des édifices étranges, des arcs-en-ciel brisés, des
ponts en ruines et cent autres caprices. Tu peux croire que déjà le
drame a commencé là-haut. Tout est calme, mais à l'horizon tremblent des
éclairs pâles. Tout est calme, et, dans ce silence, on surprend par
instants des bruits roulants, qui s'arrêtent soudain. La mer vient au
rivage plaintive et gonflée de soupirs. Parfois même, du fond, monte un
bruit sourd... Ici sois attentif: «_C'est l'appel de la mer_.» (Locution
anglaise.)

L'oiseau est averti. S'il n'est pas loin des côtes, on le voit
(cormoran, goëland ou mouette) qui regagne la terre à tire-d'aile,
quelque trou de rocher. En haute mer, ton vaisseau leur sert d'île et
de point de repos. Ils tournent tout autour, et parfois franchement te
demandent l'hospitalité, perchent un moment sur tes mâts. Bientôt
viendra le pétrel sombre, l'oiseau au vol sinistre, qui, si habilement,
entre lui et l'orage, sait mettre le vaisseau en danger.

Réjouis-toi s'il tonne. La décharge électrique se fait en haut. Autant
de moins sur la tempête. Observation antique, mais confirmée
scientifiquement par Peltier, et par l'expérience de Piddington et de
tant d'autres.

Si l'électricité, accumulée en haut, descend silencieuse, s'il ne pleut
pas, la décharge se fera en bas, créera des courants circulaires. Il y
aura trombe et tempête.

* * *

La trombe parfois vous prend en rade. En 1698, le capitaine Langford, au
port et bien ancré, vit la trombe venir, et sur-le-champ partit, se mit
sous la protection de la mer. Les navires plus prudents restèrent et
furent brisés.

À Madras et à la Barbade, des signaux sont donnés pour avertir les
vaisseaux à l'ancre. Au Canada, le télégraphe électrique, plus prompt
encore que l'électricité du ciel, fait circuler de port en port l'avis
de la tempête qui doit aller de l'un à l'autre.

Pour le marin en pleine mer, le baromètre est le grand conseiller. Sa
sensibilité parfaite révèle les degrés précis du poids dont l'orage
l'opprime. Muet d'abord, il a l'air de dormir. Mais un léger coup l'a
frappé, coup d'archet qui prélude. Le voilà inquiet. Il répond, vibre,
oscille; il se replie, descend. L'atmosphère élastique, sous les lourdes
vapeurs, pèse, puis tout à coup rebondit et remonte. Le baromètre a son
orage à lui. Des lueurs de pâle lumière lui échappent parfois du mercure
et remplissent son tube (Péron l'observa à Maurice). Dans les rafales,
il semble respirer. «Le baromètre à eau, dans ses fluctuations, disent
Daniel et Barlow, avait l'haleine, le souffle d'un animal sauvage.»

Elle avance pourtant, la cyclone, et parfois franchement, s'illuminant
dans sa vaste épaisseur de toutes ses lueurs électriques. Parfois elle
s'annonce par des jets, des boules de feu. En 1772, au grand ouragan des
Antilles où la mer monta de soixante-dix pieds, dans le noir de la nuit,
les mornes des rivages s'éclairèrent de globes enflammés.

L'approche est plus ou moins rapide. Dans l'océan Indien, semé d'îles et
d'obstacles, la trombe ne fait souvent que deux milles à l'heure, tandis
qu'au courant chaud qui nous vient des Antilles, elle se précipite à
raison de quarante-trois milles. Sa force de translation serait
incalculable, si elle n'avait en elle-même une oscillation sous la lutte
des vents du dedans, du dehors.

Lente ou rapide, sa fureur est la même. En 1789, il suffit d'un moment
et d'une lame pour briser dans le port de Coringa tous les vaisseaux,
les lancer dans les plaines; seconde lame, la ville est noyée; à la
troisième elle s'écroule; vingt mille habitants écrasés. En 1822, au
contraire, aux bouches du Bengale, on vit la trombe, pendant
vingt-quatre heures, aspirer l'air, et l'eau monter d'autant; et
cinquante mille hommes engloutis.

L'aspect est différent. En Afrique, c'est la _tornade_. Par un temps
calme et clair, on sent de l'oppression à la poitrine. Un point noir
apparaît au ciel, comme une aile de vautour. Ce vautour fond; il est
immense; tout disparaît, tout tourne. C'est fait en un quart d'heure.
Terre dévastée, mer bouleversée. Du vaisseau nulle nouvelle. La nature
ne s'en souvient plus.

Vers Sumatra et au Bengale, vous voyez, vers le soir ou dans la nuit
(point au matin), se faire un arc en haut. Dans un moment il a grandi,
et de cette arche noire descendent, sur une lumière terne, des nappes de
tristes éclairs pâles. Malheur à qui reçoit le premier vent qui sort de
là! Il peut sombrer, être englouti.

Mais la forme ordinaire est celle d'un entonnoir. Un marin qui s'y
laissa prendre dit: «Je me vis comme au fond d'un cratère énorme de
volcan; autour de nous, rien que ténèbres; en haut, une échappée et un
peu de lumière.» C'est ce que l'on appelle techniquement l'_œil de la
tempête_.

Engrené, il n'y a plus à s'en dédire; elle vous tient. Rugissements
sauvages, hurlements plaintifs, râle et cris de noyade, gémissements du
malheureux vaisseau, qui redevient vivant, comme dans sa forêt, se
lamente avant de mourir, tout cet affreux concert n'empêche pas
d'entendre aux cordages d'aigres sifflements de serpents. Tout à coup un
silence... Le noyau de la trombe passe alors dans l'horrible foudre, qui
rend sourd, presque aveugle... Vous revenez à vous. Elle a rompu les
mâts sans qu'on en ait rien entendu.

L'équipage parfois en garde longtemps les ongles noirs et la vue
affaiblie (Seymour). On se souvient alors avec horreur qu'au moment du
passage la trombe, aspirant l'eau, aspirait aussi le navire, voulait le
boire, le tenait suspendu dans l'air et hors de l'eau, puis elle le
lâchait, le faisait plonger dans l'abîme.

En la voyant ainsi se gorger et s'enfler, absorber et vagues et
vaisseaux, les Chinois l'ont conçue comme une horrible femme, la mère
Typhon, qui, en planant au ciel, choisissant ses victimes, conçoit,
s'emplit et se fait grosse, pleine d'enfants de mort, les _tourbillons
de fer_ (Keu Woo).

On lui a fait des temples et des autels. On la prie, on l'adore dans
l'espoir de l'humaniser.

* * *

Le brave Piddington ne l'adore pas. Tout au contraire. Il en parle sans
ménagement. Il l'appelle un corsaire trop fort, un coquin de pirate qui
abuse de ses forces, et qu'on ne doit pas se piquer de combattre. Il
faut le fuir, sans point d'honneur.

Ce perfide ennemi vous tend parfois un piège. Par _un bon vent_, il vous
invite. Il a hâte de vous embrasser. Laissez là _ce bon vent_, et
tournez-lui le dos, s'il est possible. Naviguez au plus loin de ce
dangereux compagnon. N'allez pas voguer de conserve. Il prendrait son
moment pour vous engrener dans sa danse, vous maîtriser, vous avaler.

Je voudrais suivre cet excellent homme dans tous ses conseils paternels.
Ils seraient inutiles si les deux adversaires, la trombe et le
vaisseau, étaient dans un petit espace enfermés en champ clos. Mais
rarement il en est ainsi. Le plus souvent, ce tournoiement d'air et
d'eau est immense, dans un cercle de dix, vingt, trente lieues. Cela
donne au vaisseau des chances pour observer et se tenir à une honnête
distance. Le point est de savoir surtout _où elle est centrale_, cette
trombe, où elle a son foyer d'attraction; puis de connaître son allure,
sa vitesse à venir vous joindre.

* * *

C'est une belle lumière pour le marin de marcher aujourd'hui entre ces
deux flambeaux! D'un côté, son Maury lui enseigne les lois générales de
l'air et de la mer, l'art de choisir et suivre les courants; il le
dirige par des voies calculées, qui sont comme les rues de l'Océan.
D'autre côté, son Piddington, dans un petit volume, lui résume et lui
met en main l'expérience des tempêtes, ce qu'on fit pour les éviter,
parfois pour en profiter même.

Cela explique et justifie les belles paroles d'un Hollandais, le
capitaine Jansen: «Sur mer, la première impression est le sentiment de
l'abîme, de l'infini, de notre néant. Sur le plus grand navire, on se
sent toujours en péril. Mais, lorsque les yeux de l'esprit ont sondé
l'espace et la profondeur, le danger disparaît pour l'homme. Il s'élève
et comprend. Guidé par l'astronomie, instruit des routes liquides,
dirigé par les cartes de Maury, il trace sa route sur la mer en
_sécurité_.»

Cela est simplement sublime. La tempête n'est pas supprimée. Mais ce qui
l'est, c'est l'ignorance, c'est le trouble et le vertige qui fait
l'obscurité de ce péril, et le pire de tout péril, ce qu'il eut de
fantastique.--Du moins, si l'on périt, on sait pourquoi. Grande,
très-grande _sécurité_, de conserver l'esprit lucide, l'âme en pleine
lumière, résignée aux effets quelconques des grandes lois divines du
monde qui, au prix de quelques naufrages, font l'équilibre et le salut.



IV

LES MERS DES PÔLES


Le plus tentant pour l'homme, c'est l'inutile et l'impossible. De toutes
les entreprises maritimes, celle où il a mis le plus de persévérance,
c'est la découverte d'un passage au nord de l'Amérique pour aller tout
droit d'Europe en Asie. Le plus simple bon sens eût fait juger d'avance
que, si ce passage existait, dans une latitude si froide, dans la zone
hérissée des glaces, il ne servirait point, que personne n'y voudrait
passer.

Notez que cette région n'a pas la platitude des côtes Sibériques, où
l'on glisse en traîneau. C'est une montagne de mille lieues horriblement
accidentée, avec de profondes coupures, des mers qui dégèlent un moment
pour regeler, des corridors de glaces qui changent tous les ans,
s'ouvrent et se referment sur vous. Il vient d'être trouvé, ce passage,
par un homme qui, engagé très-loin, et ne pouvant plus reculer, s'est
jeté en avant et a passé (1853). On sait maintenant ce que c'est. Voilà
les imaginations calmées, et personne n'en a plus envie.

Quand j'ai dit l'_inutile_, je l'ai dit pour le but qu'on s'était
proposé, de créer une voie commerciale.--Mais, en suivant cette folie,
on a trouvé maintes choses nullement folles, très-utiles pour la
science, pour la géographie, la météorologie, l'étude du magnétisme de
la terre.

* * *

Que voulait-on dès l'origine? S'ouvrir un chemin court au pays de l'or,
aux Indes orientales. L'Angleterre et autres États, jaloux de l'Espagne
et du Portugal, comptaient les surprendre par là au cœur de leur
lointain empire, au sanctuaire de la richesse. Du temps d'Élisabeth, des
chercheurs ayant trouvé ou cru trouver quelques parcelles d'or au
Groënland, exploitèrent la vieille légende du Nord, le _trésor caché
sous le pôle_, les masses d'or gardées par les gnomes, etc. Et les têtes
se prirent. Sur un espoir si raisonnable, une grande flotte de seize
vaisseaux fut envoyée, emmenant comme volontaires les fils des plus
nobles familles. On se disputa à qui partirait pour cet Eldorado
polaire. Ce qu'on trouva, ce fut la mort, la faim, des murs de glaces.

Cet échec n'y fit rien. Pendant plus de trois siècles, avec une
persévérance étonnante, les explorateurs s'y acharnent. C'est une
succession de martyrs. Cabot, le premier, n'est sauvé que par la révolte
de son équipage qui l'empêcha d'aller plus loin. Brentz meurt de froid,
et Willoughby de faim. Cortereal périt, corps et biens. Hudson est jeté
par les siens, sans vivres, sans voiles, dans une chaloupe, et l'on ne
sait ce qu'il devient. Behring, en trouvant le détroit qui sépare
l'Amérique de l'Asie, périt de fatigue, de froid, de misère, dans une
île déserte. De nos jours, Franklin est perdu dans les glaces; on ne le
retrouve que mort, ayant eu, lui et les siens, la nécessité terrible
d'en venir _à la dernière ressource_ (de se manger les uns les autres)!

* * *

Tout ce qui peut décourager les hommes se trouve réuni dès l'entrée de
ces navigations du Nord. Bien avant le cercle polaire, un froid
brouillard pèse sur la mer, vous morfond, vous couvre de givre. Les
cordages se roidissent; les voiles s'immobilisent; le pont est glissant
de verglas; la manœuvre difficile. Les écueils mouvants qu'on a à
craindre se distinguent à peine. Au haut du mât, dans sa logette chargée
de frimas, le veilleur (vraie stalactite vivante) signale, de moment en
moment, l'approche d'un nouvel ennemi, d'un blanc fantôme gigantesque,
qui souvent a deux cents, trois cents pieds au-dessus de l'eau.

Mais cette procession lugubre qui annonce le monde des glaces, ce combat
pour les éviter, donnent plutôt envie d'aller plus loin. Il y a dans
l'inconnu du Pôle je ne sais quel attrait d'horreur sublime, de
souffrance héroïque. Ceux qui, sans tenter le passage, ont seulement été
au Nord, et contemplé le Spitzberg, en gardent l'esprit frappé. Cette
masse de pics, de chaînes, de précipices, qui porte à quatre mille cinq
cents pieds son front de cristaux, est comme une apparition dans la
sombre mer. Ses glaciers, sur les neiges mates, se détachent en vives
lueurs, vertes, bleues, pourpres, en étincelles, en pierreries, qui lui
font un éblouissant diadème.

Pendant la nuit de plusieurs mois, l'aurore boréale éclate à chaque
instant dans les splendeurs bizarres d'une illumination sinistre.
Vastes et effrayants incendies qui remplissent tout l'horizon, éruption
de jets magnifiques; un fantastique Etna, inondant de lave illusoire la
scène de l'éternel hiver.

Tout est prisme dans une atmosphère de particules glacées où l'air n'est
que miroirs et petits cristaux. De là de surprenants mirages. Nombre
d'objets vus à l'envers, pour un moment apparaissent la tête en bas. Les
couches d'air qui produisent ces effets sont en révolution constante; ce
qui y devient plus léger monte à son tour et change tout; la moindre
variation de température abaisse, élève; incline le miroir; l'image se
confond avec l'objet, puis s'en sépare, se disperse, une autre image
redressée monte au-dessus, une troisième apparaît pâle, affaiblie, de
nouveau renversée.

C'est le monde de l'illusion. Si vous aimez les songes, si, rêvant
éveillé, vous vous plaisez à suivre la mobile improvisation et le jeu
des nuages, allez au Nord; tout cela se retrouve réel, et non moins
fugitif, dans la flotte des glaces mouvantes. Sur le chemin, elles
donnent ce spectacle. Elles singent toutes les architectures. Voici du
grec classique, des portiques et des colonnades. Des obélisques
égyptiens apparaissent, des aiguilles qui pointent au ciel, appuyées
d'aiguilles tombées. Puis voici venir des montagnes, Ossa sur Pélion,
la cité des Géants, qui, régularisée, vous donne des murs cyclopéens,
des tables et dolmens druidiques. Dessous s'enfoncent des grottes
sombres. Mais tout cela caduc; tout, aux frissons du vent, ondule et
croule. On n'y prend pas plaisir, parce que rien ne s'asseoit. À chaque
instant, dans ce monde à l'envers, la loi de pesanteur n'est rien: le
faible, le léger, portent le fort; c'est, ce semble, un art insensé, un
gigantesque jeu d'enfant, qui menace et peut écraser.

Il arrive parfois un incident terrible. À travers la grande flotte qui
majestueusement, lentement, descend du nord, vient brusquement du sud un
géant de base profonde, qui, enfonçant de six, de sept cents pieds sous
la mer, est violemment poussé par les courants d'en bas. Il écarte ou
renverse tout; il aborde, il arrive à la plaine de glaces; mais il n'est
pas embarrassé. «La banquise fut brisée en une minute sur un espace de
plusieurs milles. Elle craqua, tonna, comme cent pièces de canon; ce fut
comme un tremblement de terre. La montagne courut près de nous; tout fut
comble, entre elle et nous, de blocs brisés. Nous périssions; mais elle
fila, rapidement emportée au nord-est.» (Duncan, 1826.)

C'est en 1818, après la guerre européenne, qu'on reprit cette guerre
contre la nature, la recherche du grand passage. Elle s'ouvrit par un
grave et singulier événement. Le brave capitaine John Ross, envoyé avec
deux vaisseaux dans la baie de Baffin, fut dupe des fantasmagories de ce
monde des songes. Il vit distinctement une terre qui n'existait pas,
soutint qu'on ne pouvait passer. Au retour, on l'accable, on lui dit
qu'il n'a pas osé; on lui refuse même de prendre sa revanche et de
rétablir son honneur. Un marchand de liqueurs de Londres se piqua de
faire plus que l'empire britannique. Il lui donna cinq cent mille
francs, et Ross retourna, déterminé à passer ou mourir. Ni l'un ni
l'autre ne lui fut accordé! Mais il resta, je ne sais combien d'hivers,
ignoré, oublié, dans ces terribles solitudes. Il ne fui ramené que par
dès baleiniers qui, trouvant ce sauvage, lui demandèrent si jadis il
n'avait pas rencontré par hasard _feu le capitaine John Ross_.

Son lieutenant Parry, qui s'était cru sûr de passer, lit quatre fois
quatre efforts obstinés; tantôt par la baie de Baffin et l'Ouest, tantôt
par le Spitzberg et le Nord. Il fit des découvertes, s'avança hardiment
avec un traîneau-barque, qui tour à tour flottait ou passait les
glaçons. Mais ceux-ci, invariables dans leur route du Sud,
l'emportaient toujours en arrière. Il ne passa pas plus que Ross.

En 1832, un courageux jeune homme, un Français, Jules de Blosseville,
voulut que cette gloire appartint à la France. Il y mit sa vie, son
argent; il paya pour périr. Il ne put même avoir un vaisseau de son
choix: on lui donna _la Lilloise_, qui fit eau le jour même du départ.
(_Voir la notice de son frère_). Il la raccommoda à ses frais, pour
quarante mille francs. Dans ce hasardeux véhicule, il voulait attaquer
la côte de fer, le Groënland oriental. Selon toute apparence, il n'y
arriva même pas. On n'en eut nulle nouvelle.

Les expéditions des Anglais étaient tout autrement préparées, avec
grande prudence, grande dépense, mais ne réussissaient guère mieux. En
1845, l'infortuné Franklin se perdit dans les glaces. Douze ans durant,
on le chercha. L'Angleterre y montra une honorable obstination. Tous y
aidèrent. Des Américains, des Français, y ont péri. Les pics, les caps
de la région désolée, à côté du nom de Franklin, gardent celui de notre
Bellot et des autres, qui se dévouèrent à sauver un Anglais. De son
côté, John Ross avait offert de diriger les nôtres dans la recherche de
Blosseville, d'organiser l'expédition. Le sombre Groënland est paré de
tels souvenirs, et le désert n'est plus désert, lorsque l'on y retrouvé
ces noms qui y témoignent de la fraternité humaine.

Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire
veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expéditions. Elle jura
qu'il vivait encore, et elle le persuada si bien, que, sept années après
qu'il fut perdu, on le nomma contre-amiral. Elle avait raison, il
vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une
soixantaine d'hommes. Bientôt ils ne furent plus que trente, ne purent
plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mouraient. Si
l'on eût écouté lady Franklin, on l'aurait retrouvé. Car elle disait (et
le bon sens disait) qu'il fallait le chercher au Sud; qu'un homme, dans
cette situation désespérée, n'irait pas l'aggraver en marchant vers le
Nord. L'Amirauté, qui probablement s'inquiétait bien moins de Franklin
que du fameux passage, poussait toujours ses envoyés au Nord. La pauvre
femme désolée finit par faire elle-même ce qu'on ne voulait pas faire.
Elle arma à grands frais un vaisseau pour le Sud. Mais il était trop
tard. On trouva les os de Franklin.

* * *

Pendant ce temps, des voyages plus longs, et ce pendant plus heureux,
furent faits vers le pôle antarctique. Là, ce n'est pas ce mélange de
terre, de mer, de glaces et de dégels tempétueux qui font l'horreur du
Groënland. C'est une grande mer sans bornes, de lame forte et violente.
Une immense glacière, bien plus étendue que la nôtre. Peu de terre. La
plupart de celles qu'on a vues ou cru voir laissent toujours ce doute,
si leurs changeants rivages ne seraient pas une simple ligne de glaces
continues et accumulées. Tout varie selon les hivers. Morel, en 1820,
Weddell en 1824, Ballerry en 1839, trouvèrent une échancrure,
pénétrèrent dans une mer libre que plusieurs n'ont pu retrouver.

Le Français Kerguelen et l'Anglais James Ross ont eu des résultats
certains, trouvé des terres incontestables.

Le premier, en 1771, découvrit la grande île Kerguelen, que les Anglais
appellent la _Désolation_. Longue de deux cents lieues, elle à
d'excellents ports, et, malgré le climat, une assez riche vie animale,
de phoques, d'oiseaux, qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette
glorieuse découverte, que Louis XVI à son avénement récompensa d'un
grade, fut la perte de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse
rivalité des nobles officiers d'alors l'accabla. Ses jaloux servirent de
témoins contre lui. C'est d'un cachot de six pieds carrés qu'il data le
récit de sa découverte (1782).

En 1838, la France, l'Angleterre, l'Amérique, firent trois expéditions
dans l'intérêt des sciences. L'illustre Duperrey avait ouvert la voie
des observations magnétiques. On eût voulu les continuer sous le pôle
même. Les Anglais chargèrent de cette étude une expédition confiée à
James Ross, neveu, élève et lieutenant de John Ross, dont nous avons
parlé. Ce fut un armement modèle, où tout fut calculé, choisi, prévu.
James revint _sans avoir_ perdu un seul homme ni _eu même un malade_.

L'Américain et le Français Wilkes et Dumont d'Urville n'étaient
nullement armes ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour
eux. Plus heureux, James, tournant le cercle antarctique, entra dans les
glaces, et trouva une terre réelle. Il avoue, avec une remarquable
modestie, qu'il dut ce succès uniquement au soin admirable avec lequel
on avait préparé ses vaisseaux. L'_Érèbe_ et la _Terreur_, de leurs
fortes machines, de leur scie, de leur proue, de leur poitrail de fer,
ouvrirent la ceinture de glaces, naviguèrent à travers la croûte
grinçante, et au delà trouvèrent une mer libre, avec des phoques, des
oiseaux, des baleines. Un volcan, de douze mille pieds, aussi haut que
l'Etna, jetait des flammes. Nulle végétation, nul abord; un granit
escarpé où la neige ne tient même pas. C'est la terre; point de doute.
L'Etna du pôle, qu'on a nommé _Érèbe_, avec sa colonne de feux, reste là
pour le témoigner.

Donc un noyau terrestre centralise la glace antarctique (1841).

* * *

Pour revenir à notre pôle arctique, les mois d'avril et mai 1853 sont
pour lui une grande date.

En avril, on trouva le passage cherché pendant trois cents ans. On dut
la chose à un heureux coup de désespoir.

Le capitaine Maclure, entré par le détroit de Behring, enfermé dans les
glaces, affamé, au bout de deux ans, ne pouvant retourner, se hasarda à
marcher en avant. Il ne fit que quarante milles, et trouva dans la mer
de l'Est des vaisseaux anglais. Sa hardiesse le sauva, et la grande
découverte fut enfin consommée.

Au même moment, mai 1853, partit une expédition de New-York pour
l'extrême Nord. Un jeune marin, Elischa Kent Kane, qui n'avait pas
trente ans, et qui déjà avait couru toute la terre, venait de lancer
une idée, hasardée, mais très-belle, qui piquait vivement l'ambition
américaine. De même que Wilkes avait promis de découvrir un monde, Kane
s'engageait à trouver une mer, une mer libre sous le pôle. Tandis que
les Anglais, dans leur routine, cherchaient d'est en ouest, Kane allait
monter droit au nord, et prendre possession de ce bassin inexploré. Les
imaginations furent saisies. Un armateur de New-York, M. Grinnell, donna
généreusement deux vaisseaux. Les sociétés savantes aidèrent et tout le
public. Les dames, de leurs mains, travaillaient aux préparatifs avec un
zèle religieux. Les équipages, choisis, formés de volontaires, jurèrent
trois choses: obéissance, abstinence de liqueurs et de tout langage
profane. Une première expédition, qui manqua, ne découragea pas M.
Grinnell ni le public américain. Une seconde fut organisée avec le
secours de certaines sociétés de Londres qui avaient en vue ou la
propagation biblique ou une dernière recherche de Franklin.

Peu de voyages sont plus intéressants. On s'explique à merveille
l'ascendant que le jeune Kane avait exercé. Chaque ligne est marquée de
sa force, de sa vivacité brillante, et d'un merveilleux _en avant_! Il
sait tout, il est sûr de tout, ardent, mais positif. Il ne mollira pas,
on le sent, devant les obstacles. Il ira loin, et aussi loin qu'on peut
aller. Le combat est curieux entre un tel caractère et l'impitoyable
lenteur de la nature du Nord, remparts d'obstacles terribles. À peine
est-il parti, qu'il est déjà pris de l'hiver, forcé d'hiverner six mois
sous les glaces. Au printemps même, un froid de soixante-dix degrés! À
l'approche du second hiver, au 28 août, il est abandonné; il ne lui
reste que huit hommes sur dix-sept. Moins il a d'hommes et de
ressources, plus il est âpre et dur, voulant, dit-il, se faire mieux
respecter. Ses bons amis les Esquimaux qui aident à le nourrir, et dont
il est même forcé de prendre quelques petits objets (p. 440), se sont
accommodés chez lui de trois vases de cuivre. En retour, il leur prend
deux femmes. Châtiment excessif, sauvage. Entre huit matelots qui lui
sont restés à grand'peine, et dans un relâchement forcé de la
discipline, il n'était guère prudent d'amener là ces pauvres créatures.
Elles étaient mariées. «Sivu, femme de Metek, et Aningna, femme de
Marsinga,» restent à pleurer cinq jours. Kane s'efforce d'en rire et de
nous en faire rire: «Elles pleuraient, dit-il, et chantaient des
lamentations, mais ne perdaient pas l'appétit.» Les maris, les parents,
arrivent avec les objets dérobés, et prennent tout en douceur, comme des
hommes intelligents qui n'ont d'armes que des arêtes de poissons contre
des revolvers. Ils souscrivent à tout, promettent amitié, alliance.
Mais, quelques jours après, ils ont fui, disparu! dans quels sentiments
d'amitié? on le devine. Ils diront sur leur route aux peuplades errantes
combien il faut fuir l'homme blanc. Voilà comme on se ferme un monde.

La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misères, que les uns
meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lâche pas prise: il a
promis une mer, il faut qu'il en trouve une. Complots, désertions,
trahisons, tout ajoute à l'horreur de la situation. Au troisième
hivernage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d'autres
Esquimaux ne l'eussent nourri de leur pêche: lui, il chassai pour eux.
Pendant ce temps, quelques-uns de ses hommes, envoyés en expédition, ont
la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. Ils rapportent du
moins qu'ils ont aperçu une grande étendue d'eau libre et non gelée, et
autour, des oiseaux, qui semblaient s'abriter dans ce climat moins rude.

C'est tout ce qu'il fallait pour revenir. Kane, sauvé par les Esquimaux,
qui n'abusèrent pas de leur nombre, ni de son extrême misère, leur
laisse son vaisseau dans les glaces.

Faible, épuisé, il réussit encore, par un voyage de quatre-vingt-deux
jours, à revenir au sud; mais c'est pour y mourir. Ce jeune homme
intrépide, qui approcha du pôle plus près qu'aucun mortel, mourant,
emporta la couronne que les sociétés savantes de la France ont mise à
son tombeau, le grand prix de géographie.

Dans ce récit, où il y a tant de choses terribles, il y en a une
touchante. Elle donne la mesure des souffrances excessives d'un tel
voyage: c'est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve,
admirables; il avait des chiens Esquimaux; c'étaient ses compagnons plus
qu'aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits de tant de mois,
ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les ténèbres épaisses,
il rencontrait le souffle tiède de ces bonnes bêtes, qui venaient
réchauffer ses mains. Les Terre-Neuve d'abord furent malades: il
l'attribue à la privation de lumière; quand on leur montrait des
lanternes, ils allaient mieux. Mais, peu à peu une mélancolie étrange
les gagna, ils devinrent fous. Les chiens Esquimaux les suivirent: il
n'y eut pas jusqu'à sa chienne Flora, _la plus sage_, la plus réfléchie,
qui ne délirât comme les autres et qui ne succombât. C'est le seul
point, je crois, dans son âpre récit, où ce ferme cœur semble ému.



V

LA GUERRE AUX RACES DE LA MER


En revenant sur tout ce qui précède et sur toute l'histoire des voyages,
on a deux sentiments contraires:

1º L'admiration de l'audace, du génie, avec lesquels l'homme a conquis
les mers, maîtrisé sa planète;

2º L'étonnement de le voir si inhabile en tout ce qui touche l'homme; de
voir que, pour la conquête des choses, il n'a su faire nul emploi des
personnes; que partout le navigateur est venu en ennemi, a brisé les
jeunes peuples, qui, ménagés, eussent été, chacun dans son petit monde,
l'instrument spécial pour le mettre en valeur.

Voilà l'homme en présence du globe qu'il vient de découvrir: il est là
comme un musicien novice devant un orgue immense, dont à peine il tire
quelques notes. Sortant du moyen âge, après tant de théologie et de
philosophie, il s'est trouvé barbare: de l'instrument sacré, il n'a su
que casser les touches.

Les chercheurs d'or ont commencé, comme on a vu, ne voulant qu'or, rien
de plus, brisant l'homme. Colomb, le meilleur de tous, dans son propre
journal, montre cela avec une naïveté terrible qui, d'avance, fait
frémir de ce que feront ses successeurs. Dès qu'il touche Haïti: «Où est
l'or? et qui a de l'or?» ce sont ses premiers mots. Les naturels en
souriaient, étaient étonnés de cette faim d'or. Ils lui promettaient
d'en chercher. Ils s'ôtaient leurs propres anneaux pour satisfaire plus
tôt ce pressant appétit.

Il nous fait un touchant portrait de cette race infortunée, de sa
beauté, de sa bonté, de son attendrissante confiance. Avec tout cela, le
Génois a sa mission d'avarice, ses dures habitudes d'esprit. Les guerres
turques, les galères atroces et leurs forçats, les ventes d'hommes,
c'était la vie commune. La vue de ce jeune monde désarmé, ces pauvres
corps tout nus d'enfants, de femmes innocentes et charmantes, tout cela
ne lui inspire qu'une pensée tristement mercantile, c'est qu'on pourrait
les faire esclaves.

Il ne veut pas pourtant qu'on les enlève, «car ils appartiennent au roi
et à la reine.» Mais il dit ces sombres paroles, bien significatives:
«Ils sont craintifs et faits pour obéir. Ils feront tous les travaux
qu'on leur commandera. Mille d'entre eux fuient devant trois des nôtres.
Si Vos Altesses m'ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici,
rien ne s'y opposerait: il suffirait de cinquante hommes.» (14 oct. et
16 déc.)

Tout à l'heure reviendra d'Europe l'arrêt général de ce peuple. Ils sont
les serfs de l'or, tous employés à le chercher, tous soumis aux travaux
forcés. Lui-même nous apprend que, douze ans après, les six septièmes de
la population ont disparu; et Herrera ajoute qu'en vingt-cinq ans elle
tomba d'un million d'âmes à quatorze mille.

* * *

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un monde,
le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et qu'est-il arrivé?
Le noir seul a vécu, et vit, dans les terres basses et chaudes,
immensément fécondes. L'Amérique lui restera: l'Europe a fait
précisément l'envers de ce qu'elle a voulu.

Son impuissance coloniale a éclaté partout. L'aventurier français n'a
pas vécu; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans
la masse barbare, au lieu de la civiliser. L'Anglais, sauf deux pays
tempérés où il a passé en masse et en famille, ne vit pas davantage au
delà des mers; l'Inde ne saura pas dans un siècle qu'il y vécut. Le
missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu influence, a-t-il fait
_un_ chrétien? «_Pas un_,» me disait Burnouf, si informé. Il y a entre
eux et nous trente siècles, trente religions. Si l'on veut forcer leur
cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages
américains qu'on appelle encore _les Missions_; ayant perdu la sève
indigène sans rien prendre de nous, vivants de corps et morts d'esprit,
stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfants, hébétés,
idiots.

Nos voyages de savants, qui font tant d'honneur aux modernes, le contact
de l'Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages? Je
ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de l'Amérique du Nord
périssent de faim et de misère, les races molles et douces de l'Océanie
fondent, à la honte de nos navigateurs, qui, là, au bout du monde,
jettent le masque de décence, ne se contraignent plus. Population
aimable et faible, où Bougainville trouva l'excès de l'abandon, où les
marchands apôtres de l'Angleterre gagnent de l'argent et point d'âmes,
elle s'écoule misérablement dévorée de nos vices, de nos maladies.

La longue côte de Sibérie avait naguère des habitants. Sous ce climat si
dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à fourrures précieuses,
qui les nourrissaient, les couvraient. La police russe, insensée, les a
forcés de se fixer et de se faire agriculteurs, là où la culture est
impossible. Donc, ils meurent, et plus d'hommes. D'autre part, le
commerce, insatiable et imprévoyant, n'épargnant pas la bête à ses
saisons d'amour, l'a également exterminée. Solitude, aujourd'hui,
parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long. Que le vent
siffle, que la mer gèle. Que l'aurore boréale transfigure la longue
nuit. La nature aujourd'hui n'a plus de témoin qu'elle-même.

Le premier soin, dans les voyages arctiques du Groënland, aurait dû être
de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, d'adoucir
leurs misères, d'adopter leurs enfants, et d'en élever en Europe, de
faire au milieu d'eux des colonies, des écoles de découvreurs. On voit
dans John Ross, et partout, qu'ils sont intelligents et très-vite
acceptent les arts de l'Europe. Des mariages se seraient faits entre
leurs filles et nos marins: une population mixte serait née, à laquelle
ce continent du Nord aurait appartenu. C'était le vrai moyen de trouver
aisément, de régulariser le passage qu'on désirait tant. Il y fallait
trente ans; on en a mis trois cents; et il se trouve qu'on n'a rien
fait, parce qu'en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au Nord et
meurent, on a brisé définitivement l'_homme du lieu_ et le génie du
lieu! Qu'importe d'avoir vu ce désert, s'il devient à jamais inhabitable
et impossible?

* * *

On peut juger que si l'homme a ainsi traité l'homme, il n'a pas été plus
clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a
fait d'horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour
toujours.

Les anciennes relations s'accordent à dire qu'à nos premières approches,
ils ne montraient que confiance et curiosité sympathique. On passait à
travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui
laissaient approcher. Les pingouins, les manchots, suivaient le
voyageur, profitaient du foyer, et, la nuit, venaient se glisser sous
l'habit des matelots.

Nos pères supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que les
animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l'alose par un bruit
de clochettes (Valenc., 20, 327). Quand on faisait de la musique sur les
barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine (Noël, 223); la
jubarte spécialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour
jouer et folâtrer.

* * *

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque détruit à
force de persécutions, c'était le _mariage_. Isolés, fugitifs, ils n'ont
maintenant que l'amour passager, sont tombés à l'état d'un misérable
célibat, qui de plus en plus est stérile.

Le _mariage_, fixe, réel, c'est la vie de nature qui se trouvait presque
chez tous. Le mariage, et d'un seul amour, fidèle jusqu'à la mort,
existe chez le chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'inséparable (espèce
de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres
oiseaux, il dure au moins jusqu'à ce que les petits soient élevés. La
famille est alors forcée de se séparer par le besoin qu'elle a d'étendre
le rayon où elle cherche sa nourriture.

Le lièvre dans sa vie agitée, la chauve-souris dans ses ténèbres, sont
très-tendres pour la famille. Il n'est pas jusqu'aux crustacés, aux
poulpes, qui ne s'aiment et ne se défendent; la femelle prise, le mâle
se précipite et se fait prendre.

Combien plus l'amour, la famille, le mariage au sens propre,
existent-ils chez les doux amphibies! Leur lenteur, leur vie sédentaire,
favorisent l'union fixe. Chez le Morse (éléphant marin), cet animal
énorme et de figure bizarre, l'amour est intrépide; le mari se fait tuer
pour la femme, elle pour l'enfant. Mais, ce qui est unique, ce qu'on ne
retrouve nulle part, même chez les plus hauts animaux, c'est que le
petit, déjà sauvé et caché par la mère, la voyant combattre pour lui,
accourt pour la défendre, et, d'un cœur admirable, vient combattre et
mourir pour elle.

Chez l'Otarie, autre amphibie, Steller vit une scène étrange, une scène
de ménage absolument humaine:

Une femelle s'était laissé voler son petit. Le mari, furieux, la
battait. Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait à chaudes larmes:
«Sa poitrine était inondée.»

Les baleines, qui n'ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs
courses errantes à travers l'Océan, vont cependant volontiers deux à
deux. Duhamel et Lacépède disent qu'en 1723 deux baleines qu'on
rencontra ainsi, ayant été blessées, aucune ne voulut quitter l'autre.
Quand l'une fut tuée, l'autre se jeta sur son corps avec d'épouvantables
mugissements.

S'il était dans le monde un être qu'on dût ménager, c'était la baleine
franche, admirable trésor, où la nature a entassé tant de richesses.
Être, de plus, inoffensif, qui ne fait la guerre à personne, et ne se
nourrit point des espèces qui nous alimentent. Sauf sa queue redoutable,
elle n'a nulle arme, nulle défense. Et elle a tant d'ennemis! Tout le
monde est hardi contre elle. Nombre d'espèces s'établissent sur elle et
vivent d'elle, jusqu'à ronger sa langue. Le Narval, armé de perçantes
défenses, les lui enfonce dans la chair. Des Dauphins sautent et la
mordent; et le Requin, au vol, d'un coup de scie, lui arrache un lambeau
sanglant.

Deux êtres, aveugles et féroces, s'attaquent à l'avenir, font lâchement
la guerre aux femelles pleines; c'est le cachalot, et c'est l'homme.
L'horrible cachalot, où la tête est le tiers du corps, où tout est
dents, mâchoires, de ses quarante-huit dents, la mord au ventre, lui
mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la mange
elle-même. L'homme la fait souffrir plus longtemps; il la saigne, lui
fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente à mourir, dans sa
longue agonie, elle tressaille, elle a des retours terribles de force
et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galvanisée, frémit
d'un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres bras, naguère chauds
d'amour maternel; ils semblent vivre encore et chercher encore le petit.

* * *

On ne peut se représenter ce que fut cette guerre, il y a cent ans ou
deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par
familles, lorsque des peuples d'amphibies couvraient tous les rivages.
On faisait des massacres immenses, des effusions de sang, telles qu'on
n'en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour des
quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphants marins! C'est-à-dire
qu'on tuait pour tuer. Car comment profiter de cet abatis de colosses
dont un seul a tant d'huile et tant de sang? Que voulait-on dans ce
sanglant déluge? Rougir la terre? souiller la mer?

On voulait le plaisir des tyrans, des bourreaux, frapper, sévir, jouir
de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent on
s'amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement des animaux
trop lourds, ou trop doux, pour se revancher. Péron vit un matelot qui
s'acharnait ainsi sur la femelle d'un phoque; elle pleurait comme une
femme, gémissait, et chaque fois qu'elle ouvrait sa bouche sanglante, il
frappait d'un gros aviron, et lui cassait les dents.

Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Dumont d'Urville, les Anglais et
Américains ont exterminé les phoques en quatre ans. Par une fureur
aveugle, ils égorgeaient les nouveau-nés, tuaient les femelles pleines.
Souvent, ils tuent pour la peau seule, et perdent des quantités énormes
d'huile dont on eût profité.

* * *

Ces carnages sont une école détestable de férocité qui déprave
indignement l'homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette
ivresse de bouchers. Honte de la nature! on voit alors en tous (même, à
l'occasion, dans les plus délicates personnes), on voit quelque chose
surgir d'inattendu, d'horrible. Chez un aimable peuple, au plus charmant
rivage, il se fait une étrange fête. On réunit jusqu'à cinq cents ou six
cents thons, pour les égorger en un jour. Dans une enceinte de barques,
le vaste filet, la madrague divisée en plusieurs chambres, soulevée par
des cabestans, les fait peu à peu arriver en haut dans la _chambre de
mort_. Autour, deux cents hommes cuivrés, avec des harpons, des
crochets, attendent. De vingt lieues à la ronde arrivent le beau monde,
les jolies femmes et leurs amants. Elles se mettent au bord et au plus
près, pour bien voir la tuerie, parent l'enceinte d'un cercle charmant.
Le signal est donné, on frappe. Ces poissons, qu'on dirait des hommes,
bondissent, piqués, percés, tranchés, rougissant l'eau déplus en plus.
Leur agitation douloureuse, et la furie de leurs bourreaux, la mer qui
n'est plus mer, mais je ne sais quoi d'écumant qui vit et fume, tout
cela porte à la tête. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils
trépignent, ils crient, ils trouvent qu'on tue lentement. Enfin, on
circonscrit l'espace; la masse fourmillante des blessés, des morts, des
mourants, se concentre dans un seul point: sauts convulsifs, coups
furieux; l'eau jaillit et la rosée rouge...

Et cela a comblé l'ivresse. Même la femme délire et s'oublie; elle est
emportée du vertige. Tout fini, elle soupire, épuisée, mais non
satisfaite, et dit en partant: «Quoi! c'est tout?»



VI

LE DROIT DE LA MER


Un grand écrivain populaire qui donne à tout ce qu'il touche un
caractère de simplicité lumineuse et saisissante, Eugène Noël a dit: «On
peut faire de l'Océan une fabrique immense de vivres, un laboratoire de
subsistances plus productif que la terre même; fertiliser tout, mer,
fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la terre; voici venir
l'art de cultiver les eaux... Entendez-vous, nations!» (_Pisciculture_.)

Plus productif que la terre? comment cela? M. Baude l'explique très-bien
dans un important travail sur la pêche qu'il a publié. C'est que le
poisson est, entre tous les êtres, susceptible de prendre, avec une
nourriture minime, le plus énorme accroissement. Pour l'entretenir
seulement, il ne faut rien, ou presque rien. Rondelet raconte qu'une
carpe, qu'il garda trois ans dans une bouteille d'eau sans lui donner à
manger, grossit cependant de sorte qu'elle n'aurait pu être tirée de la
bouteille. Le saumon, pendant le séjour de deux mois qu'il fait dans
l'eau douce, s'abstient presque de nourriture, et pourtant ne dépérit
pas. Son séjour dans les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement
prodigieux!) six livres de chair. Cela ne ressemble guère au lent et
coûteux progrès de nos animaux terrestres. Si l'on mettait en un tas ce
que mange pour s'engraisser un bœuf, ou seulement un porc, on serait
effrayé de voir la montagne de nourriture qu'ils consomment pour en
venir là.

Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été la
plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses
trois cent millions d'hommes, s'est adressé directement à cette grande
puissance de génération, la plus riche manufacture de vie nourrissante.
Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont
cherché dans l'eau une alimentation plus régulière que celle de la
culture des plantes. L'agriculteur tremble toujours; un coup de vent,
une gelée, le moindre accident, lui enlève tout et le frappe de famine.
Au contraire, la moisson vivante qui pousse au fond de ces fleuves
nourrit invariablement les innombrables familles qui la couvrent de
leurs barques, et qui, sûres de leurs poissons, fourmillent et
multiplient de même.

En mai, sur le fleuve central de l'Empire, se fait un commerce immense
de frai de poisson, que des marchands viennent acheter pour le revendre
partout à ceux qui veulent déposer dans leurs viviers domestiques
l'élément de fécondation. Chacun a ainsi sa réserve, qu'il nourrit tout
bonnement avec les débris du ménage.

Les Romains agissaient de même. Ils poussaient l'art de l'acclimatation
jusqu'à faire éclore dans l'eau douce les œufs des poissons de mer.

La fécondation artificielle, trouvée au dernier siècle par Jacobi en
Allemagne, pratiquée au nôtre en Angleterre avec le plus fructueux
succès, a été réinventée chez nous, en 1840, par un pêcheur de la
Bresse, Remy, et c'est depuis ce temps qu'il est devenu populaire et en
France et en Europe.

Entre les mains de nos savants, Coste, Pouchet, etc., cette pratique est
devenue une science. On a connu entre autres choses les relations
régulières de la mer et de l'eau douce, je veux dire les habitudes de
certains poissons de mer qui viennent dans nos rivières à certaines
saisons. L'anguille, quel qu'en soit le berceau, dès qu'elle a acquis
seulement la grosseur d'une épingle, s'empresse de remonter la Seine,
en tel nombre et d'un tel torrent, que le fleuve s'en trouve blanchi. Ce
trésor, qui ménagé, donnerait des milliards de poissons pesant chacun
plusieurs livres, est indignement dévasté. On vend par baquets, à vil
prix, ces germes si précieux. Le saumon n'est pas moins fidèle. Il
revient invariablement de la mer à la rivière où il a pris naissance.
Ceux qu'on a marqués d'un signe se représentent sans qu'aucun presque
manque à l'appel. Leur amour du fleuve natal est tel, que, s'il est
coupé par des barrages, des cascades mêmes, ils s'élancent et font de
mortels efforts pour y remonter.

* * *

La mer, qui commença la vie sur ce globe, en serait encore la
bienfaisante nourrice, si l'homme savait seulement respecter l'ordre qui
y règne et s'abstenait de le troubler.

Il ne doit pas oublier qu'elle a sa vie propre et sacrée, ses fonctions
tout indépendantes, pour le salut de la planète. Elle contribue
puissamment à en créer l'harmonie, à en assurer la conservation, la
salubrité. Tout cela se faisait, pendant des millions de siècles
peut-être, avant la naissance de l'homme. On se passait à merveille de
lui et de sa sagesse. Ses aînés, enfants de la mer, accomplissaient
entre eux parfaitement la circulation de substance, les échanges, les
successions de vie, qui sont le mouvement rapide de purification
constante. Que peut-il à ce mouvement, continué si loin de lui, dans ce
monde obscur et profond? Peu en bien, davantage en mal. La destruction
de telle espèce peut être une atteinte fâcheuse à l'ordre, à l'harmonie
du tout. Qu'il prélève une moisson raisonnable sur celles qui pullulent
surabondamment, à la bonne heure; qu'il vive sur des individus, mais
qu'il conserve les espèces; dans chacune il doit respecter le rôle, que
toutes elles jouent, de fonctionnaires de la nature.

Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie.

Au premier, on dit comme Homère: «la mer stérile.» On ne la traverse que
pour chercher au delà des trésors fabuleux, ou exagérés follement.

Au second, on aperçut que la richesse de la mer est surtout en
elle-même, et l'on mit la main dessus, mais de manière aveugle, brutale,
violente.

À la haine de la nature qu'eut le moyen âge, s'est ajoutée l'âpreté
mercantile, industrielle, armée de machines terribles, qui tuent de
loin, tuent sans péril, tuent en masse. À chaque progrès dans l'art,
progrès de barbarie féroce, progrès dans l'extermination.

Exemple: le harpon lancé par une machine foudroyante. Exemple: la
drague, le filet destructeur, employé dès 1700, filet qui traîne,
immense et lourd, et moissonne jusqu'à l'espérance, a balayé le fond de
l'Océan. On nous le défendait. Mais l'étranger venait et _draguait_ sous
nos yeux. (V. Tifaigne.) Des espèces s'enfuirent de la Manche, passèrent
vers la Gironde. D'autres ont défailli pour toujours. Il en sera de même
d'un poisson excellent, magnifique, le maquereau, qu'on poursuit
barbarement en toute saison. (Valenc., _Dict._ X, 352.) La prodigieuse
génération de la morue ne la garantit pas. Elle diminue même à
Terre-Neuve. Peut-être elle s'exile vers des solitudes inconnues.

* * *

Il faut que les grandes nations s'entendent pour substituer à cet état
sauvage un état de civilisation, où l'homme plus réfléchi ne gaspille
plus ses biens, ne se nuise plus à lui-même. Il faut que la France,
l'Angleterre, les États-Unis, proposent aux autres nations et les
décident à promulguer, toutes ensemble, un _Droit de la mer_.

Les vieux règlements spéciaux des pêches riveraines ne peuvent plus
servir à rien dans la navigation moderne. Il faut un code commun des
nations, applicable à toutes les mers, un code qui régularise,
non-seulement les rapports de l'homme à l'homme, mais ceux de l'homme
aux animaux.

Ce qu'il se doit, ce qu'il leur doit, c'est de ne plus faire de la pêche
une chasse aveugle, barbare, où l'on tue plus qu'on ne peut prendre, où
le pêcheur immole sans profit le petit qui, dans un an, l'aurait
richement nourri, et qui, par la mort d'un seul, l'eût dispensé de
donner la mort à une foule d'autres.

Ce que l'homme se doit et leur doit, c'est de ne pas prodiguer sans
cause la mort et la douleur.

Les Hollandais et les Anglais ont l'attention de tuer immédiatement le
hareng. Les Français, plus négligents, le jettent dans la barque et
l'entassent, le laissent mourir d'asphyxie. Cette longue agonie
l'altère, lui ôte de son goût, de sa fermeté. Il est macéré de douleur,
il lui advient ce qu'on observe dans les bestiaux qui meurent de
maladie. Pour la morue, nos pêcheurs la découpent au moment où elle est
prise; celle qui tombe la nuit aux filets, et qui a de longues heures
d'efforts, d'agonie désespérée, ne vaut rien en comparaison de celle
qu'on tue du premier coup (excellentes observations de M. Baude).

* * *

Sur terre, les temps de la chasse sont réglés; ceux de la pêche doivent
l'être également, en ayant égard aux saisons où se reproduit chaque
espèce.

Elle doit être aménagée, comme on fait pour la coupe des bois, en
laissant à la production le temps de se réparer.

Les petits, les femelles pleines, doivent être respectés, spécialement
dans les espèces qui ne sont pas surabondantes, spécialement chez les
êtres supérieurs et moins prolifiques, les cétacés, les amphibies.

Nous sommes forcés de tuer: nos dents, notre estomac, démontrent que
c'est notre fatalité d'avoir besoin de la mort. Nous devons compenser
cela en multipliant la vie.

Sur terre, nous créons, défendons les troupeaux, nous faisons multiplier
nombre d'êtres qui ne naîtraient pas, seraient moins féconds, ou
périraient jeunes, dévorés des bêtes féroces. C'est un quasi-droit que
nous avons sur eux.

Dans les eaux, il y a encore plus de jeunes vies annulées: en les
défendant, en les propageant, et les rendant très-nombreuses, nous nous
créons un droit de vivre du trop-plein. La génération y est susceptible
d'être dirigée comme un élément, indéfiniment augmentée. L'homme, en ce
monde-là surtout, apparaît le grand magicien, le puissant promoteur de
l'amour et de la fécondité. Il est l'adversaire de la mort; car, s'il en
profite lui-même, la part qu'il s'adjuge n'est rien, en comparaison des
torrents de vie qu'il peut créer à volonté.

Pour les espèces précieuses qui sont près de disparaître, surtout pour
la baleine, l'animal le plus grand, la vie la plus riche de toute la
création, il faut la paix absolue pour un demi-siècle. Elle réparera ses
désastres. N'étant plus poursuivie, elle reviendra dans son climat
naturel, la zone tempérée; elle y retrouvera son innocente vie de paître
la prairie vivante, les petits êtres élémentaires. Replacée dans ses
habitudes et dans son alimentation, elle refleurira, reprendra ses
proportions gigantesques; nous reverrons des baleines de deux cents,
trois cents pieds de long. Que ses anciens rendez-vous d'amour soient
sacrés. Cela aidera beaucoup à la rendre de nouveau féconde. Jadis elle
préférait une baie de la Californie. Pourquoi ne pas la lui laisser?
Elle n'irait plus chercher les glaces atroces du pôle, les misérables
retraites où l'on va follement la troubler encore, de manière à rendre
impossible l'amour dont on eût profité.

* * *

La paix pour la baleine franche; la paix pour le dugong, le morse, le
lamantin, ces précieuses espèces, qui bientôt auraient disparu. Il leur
faut une longue paix, comme celle qui très-sagement a été ordonnée en
Suisse pour le bouquetin, bel animal qu'on avait traqué, et presque
détruit; on le croyait perdu même, et bientôt il a reparu.

Pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos: il faut
une _Trêve de Dieu_.

La meilleure manière de les multiplier, c'est de les épargner au moment
où ils se reproduisent, à l'heure où la nature accomplit en eux son
œuvre de maternité.

Il semble qu'eux-mêmes ils sachent qu'à ce moment ils sont sacrés: ils
perdent leur timidité, ils montent à la lumière, ils approchent des
rivages; ils ont l'air de se croire sûrs de quelque protection.

C'est l'apogée de leur beauté, de leur force. Leurs livrées brillantes,
leur phosphorescence, indiquent le suprême rayonnement de la vie. En
toute espèce qui n'est point menaçante par l'excès de la fécondité, il
faut religieusement respecter ce moment. Qu'ils meurent après, à la
bonne heure! S'il faut les tuer, tuez-les! mais que d'abord ils aient
vécu.

Toute vie innocente a droit au moment du bonheur, au moment où
l'individu, quelque bas qu'il semble placé, dépasse la limite étroite de
son moi individuel, veut au delà de lui-même, et, de son désir obscur,
pénètre dans l'infini où il doit se perpétuer.

Que l'homme y coopère! qu'il aide à la nature! Il en sera béni, de
l'abîme aux étoiles. Il aura un regard de Dieu, s'il se fait avec lui
promoteur de la vie, de la félicité, s'il distribue à tous la part que
les plus petits même ont droit d'en avoir ici-bas.



LIVRE QUATRIÈME

LA RENAISSANCE PAR LA MER



I

L'ORIGINE DES BAINS DE MER


La mer, si mal traitée par l'homme dans cette guerre impitoyable, n'en a
pas moins été pour lui généreuse et bienfaisante. Lorsque la terre qu'il
aime tant, la rude terre l'usait, l'épuisait, c'est cette mer redoutée,
maudite, qui l'accueillait sans rancune, le reprenait sur son sein, lui
rendait la sève et la vie.

N'est-ce pas d'elle en effet que surgit la vie primitive? Elle en a tous
les éléments dans une merveilleuse plénitude. Pourquoi, quand nous
défaillons, n'irions-nous pas nous refaire à la source débordante qui
nous invite à puiser?

Elle est bonne et large pour tous, mais plus bienfaisante, ce semble,
plus sympathique pour les créatures moins éloignées de la vie
naturelle, pour les enfants innocents qui souffrent des péchés de leurs
pères, pour les femmes, victimes sociales, dont les fautes sont surtout
d'amour, et qui, moins coupables que nous, portent cependant bien plus
le poids de la vie. La mer, qui est une femme, se plaît à les relever;
elle donne sa force à leur faiblesse; elle dissipe leurs langueurs; elle
les pare et les refait belles, jeunes de son éternelle fraîcheur. Vénus,
qui jadis sortit d'elle, en renaît encore tous les jours,--non pas la
Vénus énervée, la pleureuse, la mélancolique,--la vraie Vénus,
victorieuse, dans sa puissance triomphale de fécondité, de désir.

* * *

Comment entre cette grande force, salutaire, mais âpre, sauvage, et
notre grande faiblesse, peut se faire le rapprochement? Quelle union
entre deux partis à ce point disproportionnés? C'était une grande
question. Un art, une initiation, y furent nécessaires. Pour les
comprendre, il faut connaître le temps et l'occasion où cet art commença
à se révéler.

Entre deux âges de force, la force de la Renaissance, la force de la
Révolution, il y eut un temps d'affaissement, où des signes graves
accusèrent une énervation morale et physique. Le vieux monde qui s'en
allait, et le jeune qui n'arrivait pas, laissèrent entre eux un
entr'acte d'un siècle ou deux. Conçues du vide, naquirent des
générations faibles, maladives. L'excès des plaisirs, l'excès des
misères, les décimaient également. La France, trois fois ruinée de fond
en comble en un siècle, s'acheva dans une orgie de malades, la Régence.
L'Angleterre, qui pourtant alors grandissait sur nos ruines, ne semblait
guère moins atteinte. L'idée puritaine y avait faibli et nulle autre ne
venait. Aplatie sous Charles II, elle traversa plus tard le bourbeux
marais des Walpole. Dans l'affaissement public, les bas instincts se
firent jour. Le beau livre du _Robinson_ laisse entrevoir l'apparition
imminente de l'alcoolisme. Un autre livre (terrible), où la médecine
s'aidait de toutes les menaces bibliques, dénonça le sombre suicide de
dépravation égoïste qui fuyait le mariage.

Pensées troubles, habitudes mauvaises, vie molle et malsaine, tout cela
se traduisait physiquement par le relâchement des tissus, l'affaissement
morbide des chairs, les scrofules, etc. Des carnations charmantes
cachaient les plus tristes maux. Anne d'Autriche, renommée pour son
extrême fraîcheur, était morte d'un ulcère. La princesse de Soubise,
cette blonde éblouissante, fondit, pour ainsi parler, s'en alla comme en
lambeaux.

En Angleterre, un grand seigneur curieux, le duc de Newcastle, demande
au docteur Russell pourquoi la race s'altère, va dégénérant, pourquoi
ces lis et ces roses couvrent des scrofules.

Il est fort rare qu'une race entamée se raffermisse. La race anglaise le
fit cependant. Elle reprit (pour soixante-dix ou quatre-vingts ans) une
force extraordinaire et une extrême activité. Elle dut sa rénovation
d'abord à ses grandes affaires (rien de sain comme le mouvement), et
aussi, il faut le dire, au changement de ses habitudes. Elle adopta une
autre alimentation, une autre éducation, une autre médecine; chacun
voulut être fort pour agir, commercer, gagner.

Il n'y fallut pas de génie. Les grandes idées de cette rénovation
étaient trouvées, mais il fallait les appliquer. Le Morave Coménius,
devançant Rousseau d'un siècle, avait dit: «Revenez à la nature.
Suivez-la dans l'éducation.» Le Saxon Hoffmann avait dit: «Revenez à la
nature. Suivez-la dans la médecine.»

Hoffmann était venu à point, vers le temps de la Régence, après l'orgie
des plaisirs et l'orgie de médicaments par laquelle on aggravait
l'autre. Il dit: «Fuyez les médecins; soyez sobres et buvez de l'eau.»
Ce fut une réforme morale. Ainsi nous avons vu Priessnitz (1830), après
les bacchanales de la Restauration, imposer à la haute aristocratie de
l'Europe la plus rude pénitence, la nourrir du pain des paysans, tenir
en plein hiver les dames les plus délicates sous les cascades d'eau de
neige, au milieu des sapins du Nord, dans un enfer de froid qui, par
réaction, en fait un de feu. Tellement violent est, dans l'homme,
l'amour de la vie, si forte est sa peur de la mort, sa dévotion à la
Nature, quand il en espère un répit.

Au fait, pourquoi l'eau ne serait-elle pas le salut de l'homme? Selon
Berzélius, il n'est qu'eau (aux quatre cinquièmes), et, demain, il va se
résoudre en eau. Elle est, dans la plupart des plantes, juste en même
proportion. Et de même, comme eau salée, elle couvre les quatre
cinquièmes du globe. Elle est, pour l'élément aride, une constante
hydrothérapie qui le guérit de sa sécheresse. Elle le désaltère, le
nourrit, gonfle ses fruits, ses moissons. Étrange et prodigieuse fée!
avec peu, elle fait tout; avec peu, elle détruit tout, basalte, granit
et porphyre. Elle est la grande force, mais la plus élastique, qui se
prête aux transitions de l'universelle métamorphose. Elle enveloppe,
pénètre, traduit, transforme la nature.

Dans quel affreux désert, dans quelle sombre forêt ne va-t-on pas
chercher les eaux qui sortent de la terre! Quelle religion
superstitieuse pour ces sources redoutables qui nous apportent les
vertus cachées et les esprits du globe! J'ai vu des fanatiques qui
n'avaient de Dieu que Carlsbad, ce miraculeux rendez-vous des eaux les
plus contradictoires. J'ai vu des dévots de Baréges. Et, moi-même, j'eus
l'esprit frappé devant les fanges bouillonnantes où l'eau sulfureuse
d'Acqui fourmille, se travaille elle-même avec d'étranges pulsations
qu'on ne voit qu'aux êtres animés.

Les thermes, c'est la vie ou la mort; leur action est décisive. Que de
malades auraient langui et leur ont dû une prompte fin! Souvent ces
puissantes eaux donnent une subite renaissance, ramènent un moment la
santé et font un rappel redoutable des passions d'où est né le mal.
Celles-ci reviennent violentes, à gros bouillons, comme les sources
brûlantes qui les réveillent. Fumées, vapeurs sulfureuses, air enivrant
de la contrée, tout cela semble l'_aura_ qui gonflait, troublait la
sibylle et la forçait de parler. C'est une éruption en nous qui fait
éclater en dehors ce qu'on aurait caché le plus. Rien ne l'est dans ces
babels où, sous prétexte de santé, on vit hors des lois de ce monde,
comme dans les libertés de l'autre. Morts et mortes, aux tables de jeu,
pâles, ouvrent leur nuit sinistre de jouissances effrénées qui souvent
n'ont pas de réveil.

* * *

Autre est le souffle de la mer. De lui-même, il purifie.

Cette pureté vient aussi de l'air. Elle vient surtout de l'échange
rapide qui se fait de l'un à l'autre, de la transformation mutuelle des
deux océans. Nul repos; nulle part la vie ne languit et ne s'endort. La
mer la fait, défait, refait. De moment en moment, elle passe, sauvage et
vivace, par le creuset de la mort. L'air encore plus violent, battu et
rebattu du vent, emporté des tourbillons, concentré pour éclater dans
les trombes électriques, est en révolution constante.

Vivre à la terre, c'est un repos; vivre à la mer, c'est un combat, un
combat vivifiant pour qui peut le supporter.

* * *

Le moyen âge avait l'horreur et le dégoût de la mer, «royaume du Prince
des vents;» on nommait ainsi le Diable. Le noble dix-septième siècle
n'avait garde d'aller vivre entre les rudes matelots. Le château
d'aspect monotone, avec un jardin maussade, était presque toujours placé
loin, au plus loin de la mer, dans quelque lieu sans air, sans vue,
enveloppé de bois humides. De même, le manoir anglais, perdu dans
l'ombre des grands arbres et dans le pesant brouillard, se mirait
souvent dans la boue d'un insalubre marais. Ce qui frappe aujourd'hui
dans l'Angleterre, ses nombreuses villas maritimes, l'amour du séjour de
la mer, les bains jusqu'en plein hiver, tout cela est chose moderne,
préméditée et voulue.

Les populations des côtes que la mer nourrit lui étaient plus
sympathiques. Leur instinct y pressentait une grande puissance de vie.
Elles étaient frappées d'abord de sa vertu purgative. Elles avaient fort
bien remarqué que cette purgation aidait à neutraliser le mal du temps,
les scrofules, les plaies qui en résultaient. Elles croyaient son
amertume excellente contre les vers qui tourmentent les enfants. Elles
mangeaient volontiers des algues et certains polypes (_Halcyonia_),
devinant l'iode dont ils sont chargés, et sa puissance constrictive pour
assainir, raffermir les tissus. Ces recettes populaires furent connues
et recueillies par Russell; elles le mirent sur la voie et l'aidèrent
fort à répondre à la grave question que lui adressait le duc de
Newcastle.

De sa réponse il fit un livre important et curieux: _de Tabe glandulari,
seu de usu aquæ marinæ_, 1750.

Il y dit un mot de génie: «Il ne s'agit pas de guérir, mais de refaire
et créer.»

Il se propose un miracle, mais un miracle possible: faire des chairs,
créer des tissus. C'est dire assez qu'il travaille sur l'enfant de
préférence, qui, quoique compromis de race, peut encore être refait.

C'était l'époque où Bakewell venait d'inventer la viande. Les bestiaux
dont jusque-là on ne tirait guère que du lait, allaient donner désormais
une nourriture plus généreuse. Le fade régime lacté devait être délaissé
par ceux qui de plus en plus se lançaient dans l'action.

Russell, de son côté, à point, dans ce petit livre, inventa la mer, je
veux dire, la mit à la mode.

Le tout se résume en un mot, mais ce mot est à la fois une médecine et
une éducation: 1º il faut boire l'eau de mer, s'y baigner et manger
toute chose marine où sa vertu est concentrée; 2º il faut vêtir très-peu
l'enfant, le tenir toujours en rapport avec l'air.--De l'air, de l'eau,
rien de plus.

Le dernier conseil était bien hardi. Tenir l'enfant presque nu, sous un
climat humide et variable, c'était se résigner d'avance à sacrifier les
faibles. Les forts survécurent, et la race, perpétuée par eux seuls, en
fut d'autant plus relevée. Ajoutez que les affaires, le mouvement, la
navigation, enlevant l'enfant aux écoles et l'émancipant de bonne heure,
il fut quitte de l'éducation assise et de la vie de cul-de-jatte, que
l'Angleterre réserva aux seuls enfants de ses lords, aux nobles élèves
d'Oxford et de Cambridge.

* * *

Dans son livre ingénieux, éclairé du seul instinct populaire, Russell
était loin de deviner qu'en un siècle toutes les sciences viendraient
lui donner raison, et que chacune révélant quelque aspect nouveau du
sujet, en la mer on découvrirait toute une thérapeutique.

Les plus précieux éléments de l'animalité terrestre sont richement dans
la mer, entiers et invariables, salubres, vivants, en dépôt pour refaire
la vie.

Donc, la science a pu dire à tous: «Venez ici, nations, venez,
travailleurs fatigués, venez, jeunes femmes épuisées, enfants punis des
vices de vos pères;--approchez, pâle humanité,--et dites-moi tout
franchement, en présence de la mer, ce qu'il vous faudrait pour vous
relever. Ce principe réparateur, quel qu'il soit, il se trouve en elle.»

La base universelle de vie, le mucus embryonnaire, la vivante gelée
animale où l'homme naquit et renaît, où il prit et reprend sans cesse la
moelleuse consistance de son être, la mer l'a tellement, ce trésor, que
c'est la mer elle-même. Elle en fait, en enveloppe ses végétaux, ses
animaux, la leur donne prodiguement. Sa générosité fait honte à
l'économie de la terre. Elle donne; sachez donc recevoir. Sa richesse
nourricière va vous allaiter par torrents.

«Mais, disent-ils, nous sommes atteints dans ce qui fait le soutien et
comme la charpente de l'homme. Nos os plient, courbés, déjetés, par la
trop faible nourriture qui ne fait que tromper la faim; ils sont
ramollis, chancellent.» Eh bien, le calcaire qui leur manque abonde
tellement dans la mer, qu'elle en comble ses coquilles, ses madrépores
constructeurs, jusqu'à faire des continents. Ses poissons le font
voyager par bancs et par grandes flottes, si grandes, qu'échouées aux
rivages, ce riche aliment sert d'engrais.

Et vous, jeune femme maladive qui, sans oser même vous plaindre,
descendez vers le tombeau, qui ne le voit? vous fondez, vous vous
écoulez de vous-même. Mais la puissance tonique, la salubre tonicité
qui rassure tout tissu vivant, elle est triplement dans la mer. Elle l'a
répandue dans ses eaux iodées à la surface; elle l'a dans son varech,
qui s'en imprègne incessamment; elle l'a, tout animalisée, dans sa plus
féconde tribu, les gades (morues, etc.) La morue et ses millions d'œufs
suffirait à elle seule pour ioder toute la terre.

Est-ce la chaleur qui vous manque? La mer l'a, et la plus parfaite,
cette chaleur insensible que tous les corps gras recèlent, latente, mais
si puissante, que si elle n'était répandue, balancée, équilibrée, elle
fondrait toutes les glaces, ferait du pôle un équateur.

Le beau sang rouge, le sang chaud, c'est le triomphe de la mer. Par lui
elle a animé, armé d'incomparable force, ses géants, tellement au-dessus
de toute création terrestre. Elle a fait cet élément; elle peut bien,
pour vous, le refaire, vous roser, vous relever, pauvre fleur penchée,
pâlie. Elle en regorge, en surabonde. Dans ces enfants de la mer, le
sang lui-même est une mer, qui, au premier coup, roule et fume,
empourpre au loin l'Océan.

Voilà le mystère révélé. Tous les principes qui, en toi, sont unis, elle
les a divisés, cette grande personne impersonnelle. Elle a tes os, elle
a ton sang, elle a ta sève et ta chaleur, chaque élément représenté par
tel ou tel de ses enfants.

Et elle a ce que tu n'as guère, le trop-plein et l'excès de force. Son
souffle donne je ne sais quoi de gai, d'actif, de créateur, ce qu'on
pourrait appeler un héroïsme physique. Avec toute sa violence, la grande
génératrice n'en verse pas moins l'âpre joie, l'alacrité vive et
féconde, la flamme de sauvage amour dont elle palpite elle-même.



II

CHOIX DU RIVAGE


La terre est son médecin; chaque climat est un remède. La médecine, de
plus en plus, sera une émigration.

Une émigration prévoyante. On agira pour l'avenir; on ne restera pas
inerte, à couver des maux incurables, mais on ira au-devant par
l'éducation, l'hygiène, surtout par des voyages,--non rapides et
étourdis, nuisibles, comme ceux d'aujourd'hui, mais calculés habilement
pour profiter des secours, des vivifications puissantes que la nature a
partout en réserve.

La Jouvence de l'avenir se trouvera dans ces deux choses: _une science
de l'émigration_, un art de _l'acclimatation_. L'homme est jusqu'ici un
captif, comme l'huître sur le rocher. S'il émigré quelque peu hors de sa
zone tempérée, ce n'est que pour mourir. Il ne sera libre et homme que,
quand cet art spécial l'aura fait véritablement l'habitant de sa
planète.

Peu de maladies guérissent dans les circonstances et les lieux où elles
naissent et qui les ont faites. Elles tiennent à certaines habitudes que
ces lieux perpétuent et rendent invincibles. Nulle réforme (physique ou
morale) pour qui reste obstinément dans son péché originel.

La médecine, éclairée par toutes les sciences auxiliaires, en viendra à
nous donner des méthodes, des directions, pour nous conduire avec
prudence dans cette voie nouvelle. Les transitions surtout ont besoin
d'être ménagées. Peut-on, sans préparation, sans quelque modification de
vie, de régime, être brusquement transféré d'un climat tout intérieur
(Paris, Lyon, Dijon, Strasbourg) dans un climat maritime? Peut-on, sans
avoir longtemps respiré l'air de la côte, commencer les bains de mer?
Peut-on, sans quelque habitude de prudente hydrothérapie, commencée dans
l'intérieur, aller braver, au grand air, la constriction nerveuse,
l'horripilation d'une eau froide qu'on garde sur soi au retour, et
souvent sous un grand vent? Ces questions préalables attireront de plus
en plus l'attention des médecins.

L'extrême rapidité des voyages en chemin de fer est une chose
antimédicale. Aller, comme on fait, en vingt heures, de Paris à la
Méditerranée, en traversant d'heure en heure des climats si différents,
c'est la chose la plus imprudente pour une personne nerveuse. Elle
arrive ivre à Marseille, pleine d'agitation, de vertige.--Quand madame
de Sévigné mettait un mois pour aller de Bretagne en Provence, elle
franchissait peu à peu et par degrés ménagés la violente opposition de
ces deux climats. Elle passait insensiblement de la zone maritime de
l'ouest dans celle de l'est, dans le climat tout terrestre de Bourgogne.
Puis, cheminant lentement sur le haut du Rhône en Dauphiné, elle
affrontait avec moins de peine les grands vents, Valence, Avignon.
Enfin, se reposant à Aix, dans la Provence intérieure, hors du Rhône et
hors des côtes, elle s'y faisait Provençale de poitrine, de respiration.
Alors, seulement alors, elle approchait de la mer.

* * *

La France a l'avantage admirable d'avoir les deux mers. De là des
facilités d'alterner selon les saisons, les tempéraments, les degrés de
la maladie, entre la tonicité salée de la Méditerranée, et la tonicité
plus moite, plus douce (n'étaient les tempêtes), que nous offre l'Océan.

Sur chacune des deux mers, il y a une échelle graduée de stations, plus
ou moins douces, plus ou moins fortifiantes. Il est très-intéressant
d'observer cette double gamme, et le plus souvent de la suivre, en
allant du faible au fort.

Celle de l'Océan, qui part des eaux fortes et fortifiantes, ventées,
agitées, de la Manche, s'adoucit extrêmement au midi de la Bretagne,
s'humanise encore en Gironde et trouve une grande douceur au bassin
fermé d'Arcachon.

Celle de la Méditerranée, pour ainsi dire circulaire, a sa note la plus
haute dans le climat sec et vif de Provence et de Gênes. Elle s'amollit
vers Pise; elle s'équilibre en Sicile, obtient à Alger un degré
remarquable de fixité. Au retour, grande douceur à Valence et à
Majorque, aux petits ports du Roussillon, si bien abrités du nord.

* * *

La Méditerranée est belle surtout par deux caractères: son cadre si
harmonique, et la vivacité, la transparence de l'air et de la lumière.
C'est une mer bleue très-amère, très-salée. Elle perd par évaporation
trois fois plus d'eau qu'elle n'en reçoit par les fleuves. Elle ne
serait plus que sel, et deviendrait d'une âcreté comparable à la mer
Morte, si des courants inférieurs, comme celui de Gibraltar, ne la
tempéraient sans cesse par les eaux de l'Océan.

Tout ce que j'ai vu de ses rivages était beau, mais un peu âpre. Rien de
vulgaire. La trace des feux souterrains qu'on y trouve partout, ses
sombres rochers plutoniques, ne sont jamais ennuyeux, comme les longues
dunes de sable ou les sédiments aqueux des falaises. Si les fameux bois
d'orangers semblent un peu monotones, en revanche, aux coins abrités, la
végétation africaine, les aloès et les cactus, dans les champs des haies
exquises où dominent le myrte et le jasmin, enfin des landes odorantes,
sauvagement parfumées, tout vous charme. Sur votre tête, il est vrai, le
plus souvent de chauves et stériles montagnes vous suivent à l'horizon.
Leurs longs pieds, leurs vastes racines, qui se continuent dans la mer,
se distinguent jusqu'au fond des eaux. «Il me semblait que ma barque,
dit un voyageur, nageât entre deux atmosphères, eût de l'air dessus et
dessous.» Il décrit le monde varié de plantes et d'animaux qu'il
contemplait sous ce cristal dans les parages de Sicile. Moins heureux,
sur la mer de Gênes, dans une eau aussi transparente, je ne voyais que
le désert. Les sèches roches volcaniques du rivage, avec leurs marbres
noirs, ou d'un blanc encore plus lugubre, me représentaient au fond du
brillant miroir des monuments naturels, comme des sarcophages antiques,
des églises renversées. J'y croyais voir parfois tels aspects des
cathédrales de Florence ou de Pise. Parfois aussi, il me semblait voir
des sphinx silencieux, des monstres innommés encore, baleines?
éléphants? je ne sais, des chimères et d'étranges songes; mais, de vie
réelle, aucune.

Telle qu'elle est, cette belle mer, avec ces climats puissants, elle
trempe admirablement l'homme. Elle lui donne la force sèche, la plus
résistante; elle fait les plus solides races. Nos hercules du Nord sont
plus forts peut-être, mais certainement moins robustes, moins
acclimatables partout, que le marin provençal, catalan, celui de Gênes,
de Calabre, de Grèce. Ceux-ci, cuivrés et bronzés, passent à l'état de
métal. Riche couleur qui n'est point un accident de l'épiderme, mais une
imbibition profonde de soleil et de vie. Un sage médecin de mes amis
envoyait ses clients blafards, de Paris, de Lyon, prendre là des bains
de soleil; lui-même s'y exposait sur un rocher des heures entières. Il
ne défendait que sa tête, et pour tout le reste acquérait le plus beau
teint africain.

Les malades vraiment malades iront en Sicile, à Alger, à Madère, aux
Canaries. Mais la régénération des faibles, des fatigués, des pâles
populations urbaines, se fera peut-être mieux dans les climats moins
égaux. Elle doit être attendue surtout des pays qui ont donné la plus
haute énergie du globe,--l'acier du genre humain, la Grèce,--et la race
de silex, fine aiguisée, indestructible, des Colomb et des Doria, des
Masséna, des Garibaldi.

* * *

Nos ports de l'extrême Nord, Dunkerque, Boulogne, Dieppe, à la rencontre
des vents et des courants de la Manche, sont encore une fabrique
d'hommes qui les fait et les refait. Ce grand souffle et cette grande
mer, dans leur éternel combat, c'est à ressusciter les morts. On y voit
réellement des renaissances inattendues. Qui n'a pas de lésions graves
est remis en un moment. Toute la machine humaine joue, bon gré, mal gré,
fortement; elle digère, elle respire. La nature y est exigeante et sait
bien la faire aller. Les végétaux si robustes qui verdoient jusqu'à la
côte sous les plus grands vents de mer nous font honte de nos langueurs.
Chacun des petits ports normands est une percée dans la falaise où
l'infatigable nord-ouest (le _Norouais_, en bon normand) souffle et
siffle et nous ravive. Tout cela, bien entendu, moins violent à
l'entrée de la Seine, sous les pommiers d'Honfleur et de Trouville. La
bonne rivière, en sortant, incline mollement à gauche et y porte les
influences d'un aimable et doux caractère.

On a vu plus haut la mer véhémente, souvent terrible, de Granville,
Saint-Malo, Cancale. C'est là la meilleure école où doivent aller les
jeunes gens. Là est le défi de la mer à l'homme, la lutte où les forts
deviennent très-forts. La grande gymnastique navale doit se faire dans
ces parages entre Normands et Bretons.

* * *

S'il s'agissait, au contraire, d'une vie entamée, fragile, d'un enfant
faible et maladif, ou d'une femme trop aimée, fatiguée du travail
d'amour, nous chercherions un lieu plus doux pour abriter ce trésor. Une
plage tout à fait paisible et une eau déjà moins froide, sans aller
beaucoup au Midi, c'est celle qu'on trouve au milieu des petites îles ou
presqu'îles endormies du Morbihan. Tous ces îlots font entre eux un
labyrinthe mêlé plus que celui où jadis un roi cacha sa Rosamonde.
Confiez la vôtre à cette mer discrète. Personne n'en saura rien que les
vieilles pierres druidiques, qui, seules avec quelques pêcheurs,
habitent ces lieux sauvages et doux.--«Mais, dit-elle, de quoi y
vit-on?--Surtout de pêche, madame.--Et de quoi encore?--De pêche.» Ce
n'est pas loin de Saint-Gildas, l'abbaye où les Bretons disent
qu'Héloïse vint rejoindre Abailard. Ils y vécurent de peu de chose, du
régime sobre et solitaire de Robinson, de Vendredi.

Des lieux plus civilisés, aimables, charmants, se trouvent en allant au
Midi: Pornic, Royan et Saint-Georges, Arcachon, etc.

J'ai parlé ailleurs de Saint-Georges, la douce plage aux senteurs
amères. Arcachon est aussi très-doux dans ses pinadas résineuses qui ont
si bonne odeur de vie. Sans l'invasion mondaine de cette grande et riche
Bordeaux, sans la foule qui, à certains jours, afflue et se précipite,
c'est bien là qu'on aimerait à cacher ses chers malades, les tendres et
délicats objets pour qui l'on craint le choc du monde. Ce lieu, tant
qu'il fut contenu dans son bassin intérieur, avait le contraste d'offrir
un calme profond, absolu, à deux pas d'une mer terrible. Hors du phare,
le furieux golfe de Gascogne. Au dedans, une eau somnolente et la
langueur d'un flot muet qui ne fait guère plus de bruit que n'en peut
faire le petit pied sur le coussin élastique de la molle algue marine
dont on affermit un sable trop mou.

Dans un climat intermédiaire, qui n'est ni Nord, ni Midi, ni Bretagne,
ni Vendée, j'ai vu, revu avec plaisir, l'aimable et sérieux abri de
Pornic, ses bons marins, ses jolies filles, charmantes sous leurs
bonnets pointus. C'est un petit lieu reposé, qui, ayant devant lui la
longue île (presqu'île plutôt) de Noirmoutiers, ne reçoit qu'une mer
oblique, indirecte et bien ménagée. Cette mer est à peine entrée qu'elle
s'humanise; elle file, de sa vague ridée, du lin, ce semble, ou de la
moire. Dans ce bassin de quelques lieues, elle s'en est creusé de
petits, des anses étroites à pentes douces pour les femmes ou des
baignoires pour les enfants. Ces jolies plages sablées, que de
respectables rochers séparent et cachent aux indiscrets, amusent de
leurs petits mystères. On y voit quelque vie marine, mais bien plus
pauvre qu'autrefois. L'abri sert, mais il nuit aussi. Le monde des eaux
ne reçoit pas dans ce bassin trop tranquille une riche alimentation, et
il le délaisse. De moins en moins cette mer tire le grand flot de
l'Océan. Elle met la sourdine à ses bruits. On ne les entend
qu'affaiblis. Demi-silence d'un grand charme. Nulle part ailleurs je
n'ai trouvé avec une plus grande douceur la liberté de rêverie, la grâce
des mers mourantes.



III

L'HABITATION


Qu'on permette à un ignorant, qui a cependant acquis de l'expérience à
ses dépens, de donner quelques conseils sur les points dont les livres
ne parlent pas, et dont les médecins se préoccupent rarement jusqu'ici.
Pour que ces conseils soient moins vagues, je les adresse à une personne
malade qui voudrait se diriger. Est-ce une personne fictive? Point du
tout. Celle à qui je parle, je l'ai réellement rencontrée, et plus d'une
fois dans ma vie.

Voici une jeune dame malade, ou près de l'être, affaiblie, un enfant
plus faible encore. On a traversé l'hiver, le printemps, fort
péniblement. Cependant nulle lésion grave. Faiblesse, anémie seulement;
rien qu'une difficulté de vivre. On les envoie à la mer pour y passer
tout l'été.

Grande dépense pour une fortune médiocre et peu aisée. Pénible
dérangement pour une maîtresse de maison. Dure séparation, surtout pour
des époux très-unis. On négocie. On voudrait faire adoucir la sentence.
Un mois ne suffirait-il pas? Mais le très-sage médecin insiste. Il croit
qu'un court séjour nuit souvent plus qu'il ne sert. L'impression
brusque, violente des bains, sans préparation, est très-propre à
ébranler les santés les plus robustes. Toute personne raisonnable doit
s'acclimater d'abord, respirer: le mois de juin est excellent pour
cela;--juillet et août pour les bains;--septembre et parfois même
octobre délassent des grandes chaleurs, adoucissent l'excitation qu'a
produite l'âcreté saline, consolident les résultats, et même par leurs
grands vents frais aguerrissent contre les froids de l'hiver.

Peu d'hommes sont libres tout l'été. C'est beaucoup si le mari pourra
rejoindre sa femme un mois ou deux, en août, septembre. Quelque disposé
qu'il soit à lui sacrifier tout intérêt secondaire, pour elle-même il
doit rester. Il est, dans la vie serrée de l'homme de labeur, des
chaînes qu'il ne pourrait rompre qu'au grand détriment de la famille.
Donc il faut qu'elle parte seule. Et les voilà divorcés!

Seule? Elle ne l'a jamais été. Elle serait plus rassurée si elle suivait
une famille d'amis riches, qui s'en va complète, mari, femme, enfants,
domestiques.--Si j'osais donner mon avis, je dirais: «Qu'elle parte
seule.»

Ce départ en compagnie, d'abord gai et agréable, a souvent des suites
tout autres. On s'incommode, on se brouille, et l'on revient
ennemis,--ou (pis encore) trop amis. Le désœuvrement des bains a trop
souvent des résultats imprévus, qu'on regrette toute la vie. Le moindre
inconvénient qui, selon moi, n'est pas petit, c'est que des gens qui,
séparés, auraient mieux senti la mer, et en auraient rapporté une bonne
et grande impression, vont, s'il leur faut vivre ensemble, continuer la
vie de la grande ville (frivolité, vulgarité, fausse gaieté, etc.).
Seul, on s'occupe, et on pense. Ensemble, on jase, on médit. Ces amis
riches et mondains traîneront la jeune dame à leurs amusements. Elle en
aura l'agitation, une existence plus trouble, et plus antimédicale que
celle qu'elle avait à Paris. Elle manquera tout à fait le but.
Réfléchissez-y, madame. Soyez courageuse et prudente. C'est dans une
solitude sérieuse, dans la petite vie innocente que vous aurez là avec
votre enfant, vie, s'il le faut, enfantine, mais pure, mais noble,
poétique, c'est, dis-je, dans une telle vie que vous trouverez vraiment
le renouvellement désiré. La justice délicate et tendre qui vous fait
craindre le plaisir, quand un autre qui reste au logis travaille pour
la famille, elle vous comptera, croyez-le. La mer vous en aimera mieux,
si vous ne voulez d'amie qu'elle. En ce repos, elle vous prodiguera son
trésor de vie, de jeunesse. L'enfant croîtra comme un bel arbre, et vous
fleurirez dans la grâce. Vous reviendrez jeune, adorée.

* * *

Elle se résigne. Elle part. La station est indiquée. Elle est connue. On
apprécie par l'analyse chimique la valeur réelle des eaux. Mais il y a
une infinité de circonstances locales qu'on ne devine pas de loin.
Rarement le médecin les connaît. L'homme, si occupé, de la grande ville,
n'a guère eu l'occasion ni le loisir d'étudier ces localités.

Pour quelques-unes, importantes, on a publié des guides, qui ne sont pas
sans mérite. On y voit les maladies innombrables dont on peut guérir
dans la station recommandée. Mais peu, très-peu spécifient la chose
essentielle qu'on y cherche, l'originalité du lieu; ils n'osent en dire
nettement le fort et le faible, la place que ce lieu occupe dans
l'échelle des stations. C'est un éloge général, et tellement général,
qu'il est fort peu instructif.

Quelle est l'exposition précise? Si vous regardez la carte, la côte est
tournée au midi. Mais cela n'apprend rien du tout. Il peut se faire que
telle courbe particulière du terrain place votre habitation sous une
influence très-froide, que, par exemple, un torrent qui débouche à la
côte, un vallon caché, perfide, vous souffle le vent du Nord, ou que,
par un pli de terrain, le vent d'Ouest s'engouffre et vous noie de ses
torrents.

Y a-t-il des marais dans le voisinage? Presque toujours on peut dire:
Oui. Mais la différence est grande si les marais sont salés, renouvelés,
assainis par la mer,--ou des marais dormants d'eau douce qui, après les
sécheresses, donnent des émanations fiévreuses.

La mer est-elle très-pure, ou mêlée? et dans quelle proportion? Grand
mystère qu'on craint d'éclaircir. Mais, pour les personnes nerveuses,
pour les novices qui commencent la série des bains de mer, les plus doux
sont les meilleurs. Une mer un peu mêlée, un air moins salé et moins
âcre, une plage moins désolée qui offre les agréments de la campagne, ce
sont les meilleures circonstances.

Un point grave et capital, c'est le choix de l'habitation. Qui vous
dirigera? Personne. Il faut voir, observer soi-même. Vous tirerez fort
peu de lumière de ceux qui ont visité le pays, qui même y ont séjourné.
Ils le louent ou ils le blâment, moins selon son vrai mérite que selon
les plaisirs qu'ils y ont trouvés, les amis qu'ils y ont laissés. Ils
vous adressent à ces amis, qui vous reçoivent à merveille. Et, au bout
de quelques jours, vous voyez les inconvénients. Vous vous trouvez
habiter la maison la moins commode, parfois malsaine et dangereuse.
N'importe, vous êtes lié. Vous blesseriez la personne qui vous a envoyé
là, et cette famille aimable, bonne, hospitalière, qui vous a reçu.

«Eh bien, je resterai libre. Mais, en arrivant, s'il se trouve un
médecin honnête, estimé, je le prierai de m'éclairer.»--Honnête! ce
n'est pas assez; il faudrait qu'il fût intrépide, héroïque, pour parler
franchement là-dessus. Il se brouillerait à mort avec tous les
habitants. Ce serait un homme perdu. Il serait au ban du pays. Il
vivrait seul comme un loup, heureux encore si quelque soir on ne lui
faisait un mauvais parti.

* * *

J'ai l'horreur des constructions absurdement légères, que la spéculation
nous fait pour un climat si variable. Ces maisonnettes de carton sont
les pièges les plus dangereux. Comme on vient aux grandes chaleurs, on
accepte ce bivouac. Mais souvent on y reste en septembre, et parfois
même en octobre, dans le grand vent, sous les pluies.

Les propriétaires du pays, pour eux, bien portants, se bâtissent de
bonnes et solides maisons, très-bien garanties. Et pour nous, pauvres
malades, ils font des maisons en planches, d'absurdes chalets (non
feutrés de mousse, à la suisse), mais ouverts, où rien ne joint. C'est
trop se moquer de nous.

Dans ces villas, d'apparence luxueuse, au fond misérables, rien de
prévu. Des salons, des pièces d'apparat en vue de la mer, mais nulle
d'intérieur agréable. Rien de ce doux confortable dont une femme a
besoin. Elle ne sait où se retirer. Elle vit comme en demi-tempête, et
subit à chaque instant de brusques passages de température.

D'autre part, la maison solide du pêcheur, du bourgeois même, est
souvent basse et humide, incommode, inconvenante par certaines
dispositions. Souvent elle n'a pas de plafond double, épais, mais un
simple plancher de bois, par où passe et monte l'air d'un froid
rez-de-chaussée. De là, rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt
maladies.

Quel que soit votre choix, madame, entre ces deux habitations,
savez-vous bien ce que je veux pour vous avant toute chose? Riez, si
vous voulez, n'importe. Quoique nous soyons en juin, c'est une
très-bonne cheminée, et à l'épreuve du vent. Dans notre beau pays de
France, avec son froid nord-ouest, avec son pluvieux sud-ouest, qui,
cette année, a régné seulement neuf mois sur douze, il faut pouvoir
faire du feu en tout temps. Il faut, par un soir humide, quand votre
enfant revient grelottant et ne peut reprendre chaleur avant le coucher,
il faut un moment de feu clair.

Deux choses en tout logis doivent être prévues d'abord: le feu et
l'eau;--une eau passable, chose assez rare près de la mer. Si elle est
tout à fait mauvaise, essayez de suppléer par la bière ou quelque
boisson du pays, qui vous dispense de l'eau.

Que ne puis-je bâtir pour vous d'une parole la villa de l'avenir, telle
que je l'ai dans l'esprit! Je ne parle pas de la maison de faste, du
château, que les riches voudront se faire à la mer. Je parle de l'humble
maison des médiocres fortunes. C'est un art nouveau à créer, dont on ne
paraît pas se douter. Ce qu'on essaye est copié de types en
contradiction avec nos climats et la vie des côtes. Ces kiosques,
accidentés d'ornements légers, sont bons pour des lieux abrités, mais
ici ils font trembler: on croit que le vent va les emporter. Les chalets
qui, dans la Suisse, étendent des toits immenses pour se défendre des
neiges et serrer les foins, ont le grave inconvénient d'ôter trop de
lumière. Le soleil (dans nos mers du Nord) ne doit pas être écarté, mais
très-précieusement recueilli. Quant aux imitations de chapelles,
d'églises gothiques, si incommodes comme logement, laissons ces joujoux
ridicules.

Le premier problème, à la mer, c'est une grande solidité, une fermeté,
une épaisseur de murs qui exclue le tremblement, le roulis qu'on sent
partout dans leurs frêles constructions, une assise rassurante, qui,
dans les plus grandes tempêtes, donne à la femme timide la sécurité, le
sourire, et ce bonheur du contraste qui fait dire: «Qu'on est bien ici!»

Le second point, c'est que le côté de la maison qui regarde la terre
soit si parfaitement abrité, qu'on puisse y oublier la mer, et qu'à côté
de ce grand mouvement on y trouve le plus grand repos.

Pour répondre à ces deux besoins, je préférerais la forme qui donne le
moins de prise au vent, la forme demi-circulaire, celle d'un croissant,
dont la partie convexe me donnerait sur la mer un panorama varié,
verrait le soleil tourner tout autour de fenêtre en fenêtre et le
recevrait à toute heure.

Le concave de ce demi-cercle, l'intérieur, serait protégé par les cornes
du croissant, de manière à embrasser le joli petit parterre de la
maîtresse de maison. À partir de ce parterre, l'abaissement progressif
du sol permettrait de faire un jardin d'une certaine étendue, garanti
des vents de mer. Souvent un pli de terrain en neutralise l'influence.

«Flore fuit la mer,» nous dit-on. Ce qu'elle fuit, c'est la négligence
de l'homme. Je vois d'ici à Étretat, devant une très-forte mer, au plus
haut de la falaise, et au plus grand vent, une ferme avec un verger et
des arbres admirables. Quelle précaution a-t-on prise? Un simple remblai
de cinq pieds de haut, en laissant venir dessus toute végétation
fortuite, un buisson. Derrière ce remblai a poussé une ligne d'ormes
assez forts qui ont abrité tout le reste. Telles localités de Bretagne
auraient pu aussi me servir d'exemple. Qui ne sait tout ce que Roscoff
produit de fruits, de légumes, jusqu'à en fournir à bas prix la
Normandie même?

Pour revenir à l'édifice, je le veux fort peu élevé. Seulement un
rez-de-chaussée, avec un premier étage pour les chambres à coucher.
Point de haut grenier, mais quelques chambres basses, qui isolent le
premier du toit.

Donc, la maison sera petite. En revanche, qu'elle soit épaisse, qu'elle
ait deux lignes de chambres, un appartement sur la mer et un autre vers
la terre.

Le rez-de-chaussée, vers la terre, serait un peu abrité par le premier
étage qui déborderait de quatre ou cinq pieds seulement. Cela ferait
dans ce croissant intérieur une sorte de galerie pour le mauvais temps.
Les chambres du bas seront la salle à manger, une petite pièce peut-être
pour les livres (voyages, histoire naturelle), une autre pour la
baignoire. Je n'entends nullement une vraie bibliothèque, ni une
luxueuse salle de bains. L'essentiel, le très-simple, le commode, et
rien de plus.

J'aimerais, dans les jours violents où la plage n'est pas tenable pour
une faible poitrine, j'aimerais à voir la dame, assise bien à l'abri,
lire, travailler, dans son parterre. Elle y aurait un peu de vie,
fleurs, volière, un petit bassin qu'on remplirait d'eau de mer, et où
elle pourrait chaque jour rapporter ses découvertes, les petites
curiosités que lui donneraient les pêcheurs.

Pour la volière, j'aimerais mieux que ce fût la libre volière que j'ai
conseillée ailleurs, celle où les oiseaux viennent chercher la
protection de la nuit et un peu de nourriture. On la ferme sur eux le
soir pour les garder de la chouette, et on la leur ouvre au matin. Ils
reviennent fort exactement. Je crois même que si la volière était grande
et qu'on y plaçât l'arbre qui leur est ordinaire, ils y couveraient
volontiers, sous votre protection, et vous confieraient leurs petits.

Vie sérieuse, vie charmante. Quelle grâce de solitude est dans ce petit
entr'acte de la vie, dans ce court veuvage! La situation est nouvelle.
Plus de ménage, plus d'affaires. Avec l'enfant, elle est seule bien plus
qu'elle ne serait sans lui. Si elle n'avait avec elle le petit
compagnon, une compagne lui viendrait, la rêverie, menant les vains
songes. Mais cet innocent gardien, l'enfant, ne le permet pas. Il
l'occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a
toujours ce sentiment que quelqu'un travaille là-bas pour eux et compte
aussi les jours.

Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd'hui que jamais, vous
vous retrouvez demoiselle, libre, et de liberté bien douce, sous la
garde de votre enfant.



IV

PREMIÈRE ASPIRATION DE LA MER


C'est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment
pour la plage déserte; Paris alors éblouissant de ses jardins
magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait très-beau à la
côte si l'on s'y trouvait à deux, avant l'invasion de la foule. Mais,
lorsque l'on y vient seul, le tête-à-tête avec la mer et la noble
société de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.

Aux premières visites qu'on fait à la plage, l'impression est peu
favorable. C'est monotone, et c'est sauvage, aride. La grandeur inusitée
du spectacle fait, par contraste, sentir qu'on est faible et petit; le
cœur est un peu serré. La délicate poitrine qui respirait dans une
chambre, et qui tout à coup se trouve en cette chambre de l'univers, au
soleil et au grand vent, éprouve de l'oppression. L'enfant joue, va,
vient, court. Elle s'asseoit, et, immobile, elle frissonne à ce souffle
froid. La tiédeur du nid délaissé lui revient à la pensée. Cependant
l'enfant s'amuse. Cela la console un peu.

Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L'impression sera tout
autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuplée.
La constriction pénible que vous sentez à la poitrine disparaîtra par
l'habitude. Il faut se faire à cet air frais, mais salé et âpre, qui ne
rafraîchit nullement. Il faut s'y faire lentement, ne pas vouloir
expressément l'aspirer. Peu à peu, n'y songeant plus, dans les recoins
abrités, en jouant avec votre enfant, vous respirerez librement, et vous
vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps à la
plage. Dirigez vos promenades vers l'intérieur du pays.

La terre, votre amie d'habitude, vous rappelle. Les forêts de pins
rivalisent avec la mer en émanations salubres. Les leurs, toutes
résineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n'en ont pas
l'âcreté. Elles pénètrent tout notre être, nous entrent par tous les
pores, modifient le sang, l'assainissent, nous parfument d'un subtil
arôme. Aux landes, derrière les pins, les simples et les herbes un peu
dures que vous foulez vous prodiguent des senteurs,--non fades,
enivrantes, comme celle des dangereuses roses,--mais agréablement
amères. Asseyez-vous au milieu d'elles, et comme elles, bien abritée,
par ce léger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu'on est ici à cent
lieues de la mer? Aspirez-les, ces purs esprits, l'âme de ces sauvages
fleurs, vos sœurs par la pureté. Cueillez-en, s'il le faut, madame.
Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves! elles ont ce
singulier mystère dans leur parfum virginal, de calmer et d'affermir. Ne
craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre cœur.

* * *

N'oublions pas de remarquer que ces landes abritées sont brûlantes à
certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du
soleil. La faible femme y sécherait. La jeune fille, riche de vie,
s'enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fièvres. Sa tête
se perdrait de mirages étonnants et dangereux. Pour y aller, il faut
choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne
heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rosée,
lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.

Mais revenons à l'Océan. Aux heures où il se retire, il manifeste
lui-même et vous offre en quelque sorte la riche vie qu'il nourrit en
lui. Il faut le suivre pas à pas, avancer sur le sable humide, qui alors
enfonce peu. N'ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos
pieds. Si vous regardez, vous verrez que ce sable n'est pas mort, qu'ici
et là s'agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des
petits poissons s'y cachent, sur certaines plages. À l'embouchure des
rivières, l'anguille frétille dessous, et fait de petits tremblements de
terre. Le crabe, trop acharné au repas ou au combat, a voulu, mais un
peu tard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse à la surface une mosaïque
étrange, le zigzag de sa marche oblique. Où cette ligne finit, vous le
découvrez blotti qui attend la marée prochaine. Le solen (manche de
couteau) a plongé, mais sa retraite est trahie par l'entonnoir qu'il
réserve pour respirer. La vénus l'est par un fucus attaché à sa coquille
qui dépasse à la surface et révèle son logis. Les ondulations du sol
vous dénoncent les galeries des annélides guerrières; leur arsenal vous
charmerait, et l'iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.

Le plus beau coup de théâtre se fait aux grandes marées. L'Océan qui
monta beaucoup, d'autant plus, au reflux, recule. Il découvre alors, il
livre des espaces immenses, inconnus. Le mystérieux fond de la mer, sur
lequel on fait tant de rêves, apparaît. Vous surprenez là, dans le
mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des
populations étonnées qui se croyaient bien à l'abri, et qui, jamais,
presque jamais, n'avaient été sous le soleil, encore moins sous les yeux
de l'homme.

Rassurez-vous, peuple effrayé. C'est ici l'œil curieux, mais
compatissant, d'une femme. Ce n'est pas la main du pêcheur. Que veut
celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer à son enfant, et
vous laisser à votre élément naturel, en vous souhaitant bonne santé et
toute prospérité.

Parfois il n'est pas nécessaire d'errer bien loin. On trouve tout en un
point. L'Océan s'amuse à faire dans le rocher creusé des océans en
miniature qui n'en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds
carrés. On s'asseoit, et l'on regarde. Plus on regarde longtemps, plus
on voit des vies, d'abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait
indéfiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous
en chassait par le flux.

Demain, on y retournera. C'est l'école, c'est le muséum, l'intarissable
amusement pour l'enfant et pour la mère. Là, la pénétrante finesse de la
femme, et son tendre cœur, tout d'abord saisissent et devinent. La
maternité lui dit tout, comment la vie va se créant, s'enfantant.
Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui révèle la création,
pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu'un rentrerait chez soi)
dans le mystère de la nature? Elle est la nature elle-même.

Au fond de l'eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et
nourrissantes, d'autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins,
sont là, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les
mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules
violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront.
Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifiée, ferment leurs
quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce à dire qu'en leur
inertie ils ne rêvent pas le mouvement? qu'ils n'aient pas la confuse
idée et l'amour de l'inconnu? de quelqu'un de bienveillant qui viendra à
certaines heures les rafraîchir et les nourrir?... Oh! ils y songent,
ils attendent. Veufs du grand époux l'Océan, ils savent qu'il va revenir
vers la terre et la caresser. D'avance, ils regardent vers lui, et ceux
qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et
prête à ouvrir. S'il est un peu violent, tant mieux, ils n'en sont que
plus aises, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les
bercer.

«Vois, mon enfant, à notre approche, ces immobiles ont resté seuls.
Mais d'autres, plus vifs, avaient fui. Les voilà qui se rassurent. La
crevette sautillante, de ses palpes fines et légères, irise l'eau; elle
se charge de faire la vague et la tempête à la mesure d'un tel océan.
L'araignée de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive
audace: elle remonte à la lumière, à la surface tiède. Un personnage
prudent, tapi au fond du goémon, sous les corallines violettes, le crabe
s'avance curieux, et après un coup d'œil furtif, se replonge dans sa
forêt.

«Mais que vois-je? et qu'est ceci? Une grosse coquille immobile prend
vie, entreprend d'avancer... Oh! ceci n'est pas naturel. La fraude est
grossière. L'intrus se trahit par ses étranges culbutes... Qui ne vous
reconnaîtrait, beau masque, sire Bernard l'Ermite, crabe rusé qui voulez
faire l'innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et
vous agite trop.»

Au rivage de notre océan, étrangères à ces mouvements, les fleurs
animées épanouissent leur corolle. Près de la lourde anémone, de
charmantes petites fées, des annélides, apparaissent et se produisent au
soleil. D'un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou
lilas, et parfois de couleur de chair. Rejetée un peu de côté, elle a
dégagé d'elle-même un objet qui n'a rien de comparable dans le monde
végétal. Pas une n'est semblable à sa sœur; toutes sont inimitables par
le délicat velouté.

En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nuée de filets
légers, floconneux, à peine teintée d'un gris d'argent; cinq filets
s'échappent plus longs, richement colorés de cerise. Ils ondulent, se
nouent, se dénouent, s'enchevêtrent aux cheveux d'argent, en faisant
sous l'eau de charmants mirages. Ce n'est rien pour nos sens grossiers;
c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la
femme vibre à toute chose. À ces couleurs rougissantes, pâlissantes,
tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la
vie, qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision! Elle
replonge ses regards au charmant petit océan, et elle y voit mieux la
Nature, mère féconde, mais si sévère, qui, à se dévorer soi-même, semble
trouver une âpre joie.

Elle resta bien rêveuse, oppressée de cette pensée. La femme ne serait
pas la femme, c'est-à-dire le charme du monde, si elle n'avait un don
touchant: _La tendresse pour toute vie, la pitié et ses belles larmes_.

Elle ne pleurait pas encore, mais était si près de pleurer! L'enfant le
vit. Étant déjà, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut.
Ils revinrent silencieux.

C'était l'aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec
son cœur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui
avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre cœur fut
atteint.

Le jour baissait. L'oiseau de mer attardé forçait de rames, regagnait la
terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin déjà obscur,
un premier cri d'oiseau de nuit, aigu, sinistre, s'entendit. Mais la
volière de refuge était bien fermée, les oiseaux dormaient la tête sous
l'aile. Elle s'en assura elle-même, elle vit tout en sûreté. Son cœur
s'allégea d'un soupir, et elle embrassa son fils.



V

BAINS.--RENAISSANCE DE LA BEAUTÉ


Si, comme disent certains médecins français, les bains de mer n'ont
qu'une action mécanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, et
_ne sont qu'une simple branche de l'hydrothérapie_,--il faut avouer que
c'est, des formes de l'hydrothérapie, la plus dure, la plus hasardeuse.
Du moment que cette eau, si riche de vie, n'en donne pas plus que de
l'eau claire, il est insensé de faire de telles expériences en plein
air, à tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.

Quiconque voit sortir de l'eau la pauvre créature qui prend un de ses
premiers bains, qui la voit pâle, hâve, effrayante, avec un frisson
mortel, sent la dureté d'un tel essai, tout ce qu'il a de danger pour
certaines constitutions. Soyez sûr que personne n'ira affronter une
chose si pénible, si l'on peut chez soi suppléer, sans danger, par une
douce et prudente hydrothérapie.

Ajoutez que l'impression, comme si elle n'était assez forte, s'aggrave
pour la femme nerveuse de la présence de la foule. C'est une cruelle
exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmées de la
trouver laide une fois, devant les hommes légers, sottement rieurs et
sans pitié, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de
toilette d'une pauvre femme humiliée.

Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte à
la mer, qu'elle croie qu'aucun autre remède ne servirait, qu'elle
veuille à tout prix s'_imbiber_ des vertus de ses eaux.

«Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vous
_contracte_ et ferme vos pores, le second, la réaction de chaleur qui
vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible
d'_absorber_ la vie de la mer.»

Les deux opérations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au
delà, le bain nuit souvent.

Du reste, il ne faut arriver à cette violente émotion des bains froids
que préparé par l'usage des bains tièdes qui facilitent l'absorption.
Notre peau, qui, tout entière, se compose de petites bouches, et qui à
sa façon absorbe et digère comme l'estomac, a besoin de s'habituer à
cette forte nourriture, à boire le _mucus_ de la mer, ce lait salé qui
est sa vie, dont elle fait et refait les êtres. Dans la succession
graduée des bains chauds, tièdes et presque froids, la peau prendra
cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en
plus.

Pour la rude cérémonie des premiers bains froids, il faut du moins
éviter l'odieux regard des foules. Qu'elle se fasse en lieu sûr, sans
témoin que l'indispensable, une personne dévouée, qui secoure au besoin,
qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de
très-chaudes laines, donne un léger cordial d'une boisson chaude, où
l'on met quelques gouttes d'élixir puissant.

«Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous
sommes loin de Virginie, qui, dans un extrême péril, aima mieux se noyer
que de prendre un bain.»--Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne
fûmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive et si
révoltante, j'entends pour certaines personnes, qu'elle peut entraîner
des effets mortels, anévrisme, apoplexie.

* * *

J'aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des
viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaieté, de leurs modes,
de leurs ridicules. Quoi! la terre n'est pas assez grande? Il faut que
vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la
majesté de la mer, la sauvage et la vraie grandeur!

J'eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre à Honfleur sur un
bateau chargé, surchargé de ces imbéciles. Dans cette traversée si
courte, ils eurent le temps de s'ennuyer et organisèrent un bal. Je ne
sais qui (un maître de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des
contredanses devant l'Océan. Il est vrai qu'on n'entendait rien. À peine
une petite note aigre grinçait à travers la basse solennelle,
formidable, qui grondait autour de nous.

Je conçois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chère
solitude troublée par cette invasion, tant de fats, tant d'incroyables,
de causeuses, de curieuses. La liberté a cessé. La demeure la plus
écartée a toute la nuit l'écho des élégantes guinguettes, de café, de
casino. Le jour, des nuées d'agréables, en gants jaunes et bottes
vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarquée.
Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l'enfant
entamer conversation; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame,
embarrassée, excédée, reste chez elle ou ne sort que le matin.
Là-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque
chose. Elle n'est pas sans inquiétude. Ces importuns qu'elle écarte sont
parfois des gens influents, qui pourraient nuire à son mari.

Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de
juillet et d'août, ardentes et de peu de sommeil, sont agitées de tout
cela. Si au matin elle s'endort, elle n'en est pas plus tranquille. Les
bains, loin de rafraîchir, ajoutent l'irritation saline à la chaleur
caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le
bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d'autant plus
troublée de cet orage intérieur.

Intérieur, mais non caché. La mer, l'impitoyable mer, amène et révèle à
la peau toute cette excitation qu'on voudrait garder secrète. Elle la
trahit par des rougeurs, de légères efflorescences. Toutes ces petites
misères, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mères aiment
en eux comme un retour de santé, elles en sont humiliées, quand elles
les ont elles-mêmes. Elles craignent d'en être moins aimées. Tant elles
connaissent peu l'homme! Elles ignorent que le grand attrait, le plus
vif aiguillon d'amour, c'est moins la beauté que l'orage.

«Mais, s'il allait me trouver laide!» C'est ce qu'elle dit chaque matin
en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le désirant, l'arrivée
de celui qu'elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur
sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n'ose plus
s'écarter, se promener à distance. Son agitation va croissant. Elle
prend fièvre, elle s'alite... À peine vingt-quatre heures après, elle le
voit auprès d'elle.

Qui l'a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse écriture, une petite
main a écrit: «Mon cher papa, venez vite. Maman est au lit. Elle a dit
l'autre jour: S'il était là!»

Il a paru. Elle est guérie. Voilà un homme bienheureux! Heureux de la
voir remise, heureux d'être nécessaire, heureux de la voir si belle.
Elle a bruni, mais qu'elle est jeune! quelle vie dans son charmant
regard! quel doux rayonnement de santé dans la soie de ses beaux cheveux
qui ondoient indépendants!

* * *

Est-ce un conte que l'on vient de lire? Cette renaissance si prompte de
vie, de beauté, de tendresse, cette charmante aventure de retrouver
dans sa femme une jeune maîtresse émue, si heureuse du retour, ce
miracle, est-ce une fiction! Point du tout. C'est l'agréable spectacle
qu'on a très-souvent. S'il est rare chez les riches, il ne l'est point
dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs
séparations forcées sont pénibles; les échappées, qui permettent enfin
de se réunir, ont un charme qu'on ne cache point; on n'y rougit pas
d'être heureux.

Quand on connaît la tension prodigieuse de la vie moderne pour les
hommes de travail (c'est-à-dire pour tout le monde, moins quelques
oisifs), on est trop heureux d'observer ces scènes de joie où la famille
réunie dilate un moment son cœur. Ceux qui n'en ont pas diront que c'est
_bourgeois_, prosaïque. La forme importe peu, quand le fond est si
touchant. Le négociant soucieux qui, d'échéance en échéance, a sauvé
encore la barque où est la destinée des siens, la victime
administrative, l'employé qu'usent l'injustice et la tyrannie des
bureaux, ces captifs ont quitté leur chaîne, et, dans ce repos trop
court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier.
La mère, l'enfant, y sont habiles. De leur gaieté, de leurs caresses,
des distractions de la mer, ils s'emparent de l'esprit chagrin,
éveillent en lui d'autres pensées. C'est leur triomphe; ils le mènent;
lui font visiter _leur_ plage, contempler _leur_ mer, jouissent de son
admiration. Car tout cela est à _eux_. L'Océan où ils se baignent, ils
en ont pris possession et se plaisent à lui en faire part.

La femme redevient tout aimable, bienveillante à cette foule même qui
jusqu'ici l'inquiétait. Elle se sent si bien près de lui, tellement dans
son harmonie! Elle est plus qu'en sécurité, elle est brave; elle est
familière avec la mer, avec la vague. Elle assure qu'elle va nager:
«elle veut dompter la mer.» Ambition un peu bien forte. Elle est tout
d'abord primée par son concurrent, son enfant, tout autrement leste et
hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...

Elle se dédommagera à force de bains. Car elle est tombée amoureuse de
la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de
médiocres passions. Je ne sais quelle ivresse électrique est en elle,
qu'on voudrait tout absorber.



VI

LA RENAISSANCE DU CŒUR ET DE LA FRATERNITÉ


Trois formes de la nature étendent et grandissent notre âme, la font
sortir d'elle-même, et voguer dans l'infini.

Le variable océan de l'air, avec sa fête de lumière, ses vapeurs et son
clair-obscur, sa fantasmagorie mobile de créations capricieuses, si
promptement évanouies.

Le fixe océan de la terre, son ondulation que l'on suit du haut des
grandes montagnes, les soulèvements qui témoignent de sa mobilité
antique, la sublimité des sommets, de leurs glaces éternelles.

Enfin l'océan des eaux, moins mobile que le premier, et moins fixe que
le second, docile aux mouvements célestes dans son balancement
régulier.

Ces trois choses font la gamme où l'infini parle à notre âme. Toutefois,
notons la différence:

La première est si mobile, que nous l'observons à peine: elle trompe,
elle leurre, elle amuse; elle disperse et rompt nos pensées. C'est par
moment l'espoir immense, un jour subit dans l'infini; on va voir
jusqu'au fond de Dieu... Non, tout s'enfuit; le cœur est chagrin,
trouble et plein de doute. Pourquoi m'avoir fait entrevoir ce sublime
songe de lumière? je ne puis plus l'oublier, et le monde en reste
obscur.

Le fixe océan des montagnes ne fuit pas ainsi. Au contraire. Il nous
arrête à chaque pas, nous impose une très-dure et salutaire gymnastique.
La contemplation s'y achète par la plus violente action. Cependant
l'opacité de la terre, comme la transparence de l'air, souvent nous
trompe et nous égare. Qui ne sait que Ramond, dix ans, chercha en vain
le Mont-Perdu, qu'on voit et qu'on ne peut atteindre?

Grande, très-grande différence entre les deux éléments: la terre est
muette, et l'Océan parle. L'Océan est une voix. Il parle aux astres
lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle.
Il parle à la terre, au rivage, d'un accent pathétique, dialogue avec
leurs échos; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il
s'adresse à l'homme surtout. Comme il est le creuset fécond où la
création commença et continue dans sa puissance, il en a la vivante
éloquence; c'est la vie qui parle à la vie. Les êtres qui, par millions,
milliards, naissent de lui, ce sont ses paroles. La mer de lait dont ils
sortent, la féconde gelée marine, avant même de s'organiser, blanche,
écumante, elle parle. Tout cela ensemble, mêlé, c'est la grande voix de
l'Océan.

Que dit-il? _Il dit la vie_, la métamorphose éternelle. Il dit
l'existence fluide. Il fait honte aux ambitions pétrifiées de la vie
terrestre.

Que dit-il? _Immortalité_. Une force indomptable de vie est au plus bas
de la nature. Combien plus au plus haut, dans l'âme!

Que dit-il? _Solidarité_. Acceptons le rapide échange qui, dans
l'individu, existe entre ses éléments divers. Acceptons la loi
supérieure qui unit les membres vivants d'un même corps: humanité. Et,
au-dessus, la loi suprême qui nous fait coopérer, créer, avec la grande
Âme, associés (dans notre mesure) à l'aimante Harmonie du monde,
solidaires dans la vie de Dieu.

* * *

La mer, très-distinctement, dans ses voix que l'on croit confuses,
articule ces graves paroles. Mais l'homme n'entend pas aisément quand il
arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmené,
prosaïsé. Le sens de la haute vie, même chez le meilleur, a baissé. Il
est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas
encore. Adouci par la famille, par l'innocence de l'enfant, par la
tendresse de la femme, l'homme reprend d'abord intérêt aux choses de
l'humanité. On voit là que les âmes ont des sexes et sentent
très-diversement. Elle, elle est plus touchée de la mer, de la poésie de
l'infini; mais lui, de l'homme de mer, de ses dangers, de son drame de
chaque jour, de la flottante destinée de sa famille. Quoique la femme
soit tendre aux misères individuelles, elle ne donne pas aux classes un
aussi sérieux intérêt. Tout homme laborieux qui vient à la côte fixe son
attention principale sur la vie des hommes de travail, pêcheurs, marins,
cette vie rude, hasardeuse, de grand péril, de peu de gain.

Je le vois, pendant que la femme se lève et qu'on habille l'enfant, se
promener sur la grève. Par une froide matinée, après une nuit de grande
pluie, une à une, les barques reviennent; tout est trempé, morfondu; les
habits de ces gens dégouttent. Les jeunes enfants aussi ont passé la
nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand'chose. On revient en vie
pourtant. Au vent violent de cette nuit, les bateaux embarquaient des
lames. On a vu de près la mort. Grande occasion pour l'homme qui se
plaignait tant hier, de revenir sur lui-même, de dire: «Mon sort est
plus doux.»

Le soir, par le couchant douteux, où des nuages cuivrés montent sur une
mer sinistre, il les voit déjà repartir. «N'aurons-nous pas de mauvais
temps? leur dit-il.--Monsieur, il faut vivre.» Ils partent, avec eux
leurs enfants. Leurs femmes, plus que sérieuses, suivent des yeux, et
plus d'une fait tout bas quelques prières. Qui ne s'y joindrait?
L'étranger fait des vœux lui-même; il dit: «La nuit sera mauvaise. On
voudrait les voir revenus.»

Ainsi la mer ouvre le cœur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu'on
fasse, on se retrouve homme. Ah! on n'en a que trop sujet! Toutes les
formes de misères s'y trouvent chez des populations braves,
intelligentes, honnêtes, qui sont incomparablement les meilleures de
notre pays. J'ai beaucoup vécu à la côte. Toute vertu héroïque, qu'on
noterait dans l'intérieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce
qui est curieux, nul orgueil! Tout l'orgueil en France est pour la vie
militaire. Hors de là, les plus grands dangers ne comptent pas; on
trouve tout simple de les braver chaque jour, et sans jamais s'en
vanter. Je n'ai jamais vu des hommes plus modestes (j'allais dire
timides) que nos pilotes de Gironde, qui, de Royan, de Saint-Georges,
vont intrépidement sans cesse au grand combat de Cordouan. Là, comme à
Granville (et partout), les femmes seules parlaient, criaient, réglaient
tout, faisaient les affaires. Ces braves gens, une fois à terre, ne
soufflaient mot, aussi paisibles que leurs vaillantes épouses étaient
bruyantes et superbes, exerçant sur les enfants toute l'autorité
paternelle. Le mari suivait à la lettre le mot du poëte romain: «Heureux
de n'être rien chez moi!»

Leurs dames, fort intéressées avec l'étranger et dans toute la vie
commune, n'avaient pas moins, il faut le dire, dans les grandes
circonstances, un cœur royal, magnifique et généreux. À Saint-Georges,
elles donnaient tous leurs draps pour la charpie des blessés de
Solférino. À Étretat, trois Anglais s'étant brisés presque à la côte,
dans un endroit inaccessible, toute la population se précipita au
secours, et, tant qu'ils furent en péril, se désespéra; hommes et femmes
donnèrent tous les signes d'une violente sensibilité. Sauvés, on les
recueillit avec des cris, avec des larmes. Ils furent hébergés,
rhabillés, comblés d'amitiés, de dons. (Avril 1859.)

Ô le bon peuple de France! Et combien pourtant jusqu'ici il a la vie
triste et dure! Dans le régime des _classes_ (qui du reste est si utile
et nous donne une si grande force), il faut qu'il quitte à chaque
instant les avantages du commerce pour la marine de l'État, très-sévère,
et de plus en plus. La manœuvre, il y a quarante ans, s'y faisait encore
en chantant. Aujourd'hui, elle est muette. (Jal, _Arch_., II, 522.) Dans
la marine du commerce, les grandes pêches ont cessé. Les primes de la
baleine ne profitaient qu'aux armateurs. (Boitard, _Dict._, art.
_Cétacés, Baleine_.) La morue a diminué, le maquereau faiblit, le hareng
s'éloigne. Un très-précieux petit livre (_Histoire de Rose Duchemin par
elle-même_) donne un tableau saisissant de cette misère. Le spirituel
Alphonse Karr, qui a écrit sous la dictée de cette femme de pêcheur, a
eu le tact excellent de n'y changer pas un seul mot.

Étretat n'est pas proprement un port. Fort bas, au niveau de la mer, il
en est défendu uniquement par une montagne de galets, barrière dont la
tempête est le seul ingénieur, y poussant, y ajoutant de nouvelles
jetées de cailloux. Aucun abri. Donc il faut, selon l'ancien et rude
usage celtique, que chaque barque qui arrive soit remontée sur le quai,
tirée par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan, à quatre
barres, est fort péniblement tourné par la famille du pêcheur, sa femme,
ses filles et leurs amies; car les garçons sont en mer. On comprend la
difficulté. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet,
d'obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et
chaque secousse retentit à ces poitrines de femmes, et ce n'est point
une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froissée,
sur leur sein, leur propre cœur.

Je fus d'abord attristé, blessé. Mon premier élan était de me mettre
aussi de la partie et d'aider. La chose eût paru singulière, et je ne
sais quelle fausse honte m'arrêta. Mais, chaque jour, j'assistais, au
moins de mes vœux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes
filles (rarement jolies, mais charmantes) n'avaient point le court jupon
rouge de l'ancien costume des côtes, mais de longues robes; elles
étaient pour la plupart affinées de race et d'esprit, et plusieurs fort
délicates; elles tenaient de la demoiselle. Courbées sur cette œuvre
rude filiale, et, partant, relevées, elles n'étaient pas sans grâce ni
fierté; leur jeune cœur, dans ce très-pénible effort, ne donnait à la
faiblesse pas une plainte, pas un soupir.

Ce petit quai de galets, très-petit, est encore trop grand. J'y voyais
nombre de barques abandonnées, inutiles. La pêche est devenue stérile.
Le poisson a fui. Étretat languit, périt, près de Dieppe languissante.
De plus en plus, il est réduit à la ressource des bains; il attend sa
vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantôt loués, tantôt
vides, rapportent un jour, et l'autre appauvrissent. Ce mélange avec
Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un fléau
pour le pays.

Nos populations normandes, qui découvrirent l'Amérique, qui, dès le
quatorzième siècle, conquirent la côte d'Afrique, de moins en moins
aiment la mer. Beaucoup tournent désormais le dos à la côte et regardent
vers l'intérieur. Le descendant de celui qui jadis lança le harpon se
résigne au métier de femme, devient un cotonnier blême de Montville ou
de Bolbec.

C'est à la science, à la loi, d'arrêter cette décadence. La première,
par sa direction habile, si elle est fermement suivie, créera l'économie
de la mer et reconstituera la pêche, école de la marine. La seconde,
moins exclusivement influencée de l'intérêt de la terre, gardera dans le
marin la fleur du pays, élite à part, nullement comparable aux grandes
masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans
telles circonstances, qui trancheraient le nœud du monde.

Telle était ma rêverie sur ce petit quai d'Étretat dans le sombre été de
1860, où la pluie tombait à flots, pendant que le dur cabestan grinçait,
que la corde criait, que la barque montait lentement.

Elle traîne aussi, celle du siècle, et elle a peine à monter. Il y a
lenteur, il y a fatigue, comme en 1730. Il serait bon qu'on aidât et
qu'on se mît à la barre. Mais plusieurs perdent le temps, jouent aux
coquilles, aux cailloux.

On dit que Scipion, le vainqueur de Carthage, et Térence, captif échappé
de ce naufrage d'un monde, ramassaient des coquilles au bord de la mer,
bons amis dans l'indifférence et dans l'abandon du passé. Ils y
goûtaient ce bonheur d'oublier, d'effacer la vie, de redevenir enfants.
Rome ingrate, Carthage détruite, leurs deux patries, leur pesaient peu,
ne laissant guère trace à leur âme, pas plus que la ride du flot.

Nous, ce n'est pas là notre vœu. Nous ne voulons pas être enfants. Nous
ne voulons pas oublier, mais de persévérante ardeur, aider la manœuvre
pénible de ce grand siècle fatigué. Nous voulons remonter la barque, et
pousser de nos fortes mains au cabestan de l'avenir.



VII

VITA NUOVA DES NATIONS


Pendant que j'achevais ce livre, en décembre 1860, la ressuscitée,
l'Italie, notre glorieuse mère à tous, m'envoie de belles étrennes. Une
nouvelle, une brochure, m'arrivent de Florence.

C'est un pays d'où il nous vient souvent de grandes nouvelles: en 1300,
celle de Dante; en 1500, celle d'Amerigo; en 1600, Galilée. Quelle sera
donc aujourd'hui la nouvelle de Florence!

Oh! bien petite en apparence! Mais qui sait? immense par les résultats!
C'est un discours de quelques pages, un opuscule médical; le titre n'a
rien qui attire; il éloignerait plutôt. Et pourtant il y a là un germe
de conséquence incalculable, et qui peut changer le monde.

En regard du titre, je vois le portrait de deux enfants, l'un mort et
l'autre mourant aux hôpitaux de Florence. L'auteur est le médecin, qui
(chose rare) avait tellement pris à cœur ses petits malades, pauvres
enfants inconnus, qu'il a voulu écrire sa douleur et ses regrets.

Le premier, de sept ou huit ans, de fine et austère noblesse, dans
l'amertume, ce semble, d'un grand destin inachevé, a sur l'oreiller une
fleur. Sa mère, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en
apportait en venant le voir; il les gardait avec tant de soin, tant de
religion, qu'on lui a laissé celle-ci.

L'autre, plus petit, dans la grâce attendrissante de son âge de quatre
ou cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier
rêve. Ces enfants avaient témoigné de la sympathie l'un pour l'autre.
Sans pouvoir parler, ils aimaient à se voir, à se regarder, et le
compatissant médecin les avait fait placer en face l'un de l'autre. Il
les a rapprochés dans la gravure comme ils l'ont été en mourant.

C'est une chose tout italienne. On se garderait bien ailleurs de se
montrer faible et tendre; on craindrait le ridicule. En Italie, point.
Le docteur écrit devant le public tout comme s'il était seul. Il
s'épanche sans réserve avec une abondance, une sensibilité féminine qui
fait sourire et pleurer. Il faut avouer aussi que la langue y fait
beaucoup, langue charmante de femmes et d'enfants, si tendre, et
pourtant brillante, jolie dans la douleur même. C'est une pluie de
larmes et de fleurs.

Puis il s'arrête et s'excuse. S'il a parlé ainsi, ce n'est pas sans
cause. «C'est que ces enfants ne seraient pas morts _si on avait pu les
envoyer à la mer_.» Conclusion: il faudrait établir à la côte un hospice
d'enfants.

Voilà un homme bien habile. Il a pris le cœur. Tout suivra. Les hommes
sont attentifs, touchés, les dames en pleurs. Elles prient, elles
veulent, elles exigent. On ne peut rien leur refuser. Sans attendre le
gouvernement, une libre société fonde sur-le-champ les _Bains d'enfants_
à Viareggio.

On connaît cette belle route, ce demi-cercle enchanteur que fait la
Méditerranée quand on a quitté l'âpreté de Gênes, qu'on a dépassé la
rade magnifique de la Spezzia, et qu'on s'enfonce sous les oliviers
virgiliens de la Toscane. À mi-chemin de Livourne, une côte conquise sur
la mer offre le petit port solitaire que consacre désormais la charmante
fondation.

Florence a eu l'initiative de la charité sur toute l'Europe, des
hospices avant l'an 1000. En 1287, quand la divine Béatrix inspira
Dante, son père fonda celui de S. Maria Nuova. Luther, dans son voyage,
peu favorable à l'Italie, n'admire pas moins ses hôpitaux, les belles
dames italiennes qui, voilées, sans gloriole, allaient y servir les
malades.

* * *

La nouvelle fondation sera pour l'Europe un modèle. Nous devons cela aux
enfants. La vie d'enfer que nous menons, cette vie de travail terrible
et d'excès plus meurtriers, c'est sur eux qu'elle retombe.

On ne peut se dissimuler la profonde altération dont sont visiblement
atteintes nos races de l'Occident. Les causes en sont nombreuses. La
plus frappante, c'est l'immensité, la rapidité croissante de notre
travail. Elle est forcée pour la plupart, imposée par le métier. Mais
ceux même à qui le métier ne commande pas ne se précipitent pas moins.
Je ne sais quelle ardeur d'aller de plus en plus vite est maintenant
dans le tempérament, l'humeur, l'âcreté du sang. Tous les siècles furent
paresseux, stériles, si on les compare. Nos résultats sont immenses.
Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences,
d'arts, d'inventions, d'idées, de produits, dont nous inondons le globe,
le présent, même l'avenir. Mais à quel prix tout cela? Au prix d'une
effusion épouvantable de force, d'une dépense cérébrale qui d'autant
énerve la génération. Nos œuvres sont prodigieuses et nos enfants
misérables.

Notez que ce grand effort, cette excessive production, c'est le fait
d'un petit nombre. L'Amérique fait peu, l'Asie rien. Et dans l'Europe
elle-même tout se fait par quelques millions d'hommes de l'extrême
Occident. Les autres rient de les voir s'user et croient les remplacer.
Pauvres barbares, pensez-vous donc que tel Russe ou tel pionnier des
États-Unis de l'Ouest sera demain un artiste, un mécanicien d'Angleterre
ou un opticien de Paris? Nous sommes tels par raffinement et l'éducation
des siècles. Une longue tradition est en nous. Qu'adviendra-t-il si nous
mourons? Nul n'est prêt pour nous succéder.

Ce travail exterminateur, ce suicide de fécondité, s'il nous plaît de
l'accepter pour l'intérêt du genre humain, nous ne pouvons en conscience
vouloir y perdre nos enfants et les enterrer avec nous. Et c'est
pourtant ce qui arrive. Ils naissent tout préparés; ils ont nos arts
dans le sang, mais aussi notre fatigue. D'effrayante précocité, ils
savent, ils peuvent, ils feraient. Mais ils ne font rien; ils meurent.

L'enfance de l'homme, comme celle des plantes et de toute chose, a
besoin de repos, d'air, de douce liberté. Ici tout lui est contraire,
nos mérites autant que nos vices. Tout semblerait combiné pour étouffer
les enfants. Les aimons-nous? Oui, sans doute. Et cependant nous les
tuons. Une société si agitée, si violente, c'est (qu'elle le sache ou
non) une vraie guerre à l'enfance.

Il est des moments surtout dans son développement, des crises où elle
tient à un fil. La vie a l'air d'hésiter, de se demander: «Durerai-je!»
À ces moments décisifs, notre contact, le séjour des villes et la vie
des foules, pour ces créatures chancelantes, c'est la mort. Ou (pis
encore) c'est l'entrée d'une longue carrière de maladies. Un misérable
commence qui, tombant, se relevant, retombant, les trois quarts du temps
se traînera à la charge de la charité publique.

Il faut couper court à cela. Il faut prévoir. Il faut tirer l'enfant de
ce milieu funeste, l'ôter à l'homme, le donner à la Nature, lui faire
aspirer la vie dans les souffles de la mer. L'enfant malade y guérirait.
L'enfant trouvé y grandirait. Affermi, fortifié, plus d'un y prendrait
une vocation maritime; au lieu d'un ouvrier débile, d'un habitué
d'hôpital, l'État aurait un robuste et hardi marin.

* * *

Du reste, pourquoi l'État? Florence nous a prouvé que cœur royal vaut
royauté. La femme est une royauté. Il lui appartient d'ordonner.

Si j'étais une belle jeune dame, je sais bien ce que je ferais. J'aurais
ma magnificence, mon luxe, et je dirais un jour, dans ces moments où
l'amour atteste, proteste, jure, éprouve le besoin de donner, je dirais:
«Je vous prends au mot. Mais ne croyez pas m'amuser avec les présents
ordinaires. Je hais vos gros cachemires d'aujourd'hui qu'on fait dans
l'Inde sur les dessins de Londres. Je fais peu de cas des diamants. Les
diamants vont courir les rues. M. Berthelot, qui refait la nature en
partie double, qui crée tant de choses vivantes, bien plus aisément
encore va nous prodiguer les diamants.

«J'aime le solide. Je veux une bonne maison à la côte, un peu abritée et
bien soleillée, pour loger cinquante enfants. Il n'y faut pas grand
mobilier. Une fois établis là, ils ne mourront pas de faim. Il n'y aura
pas une dame allant à la mer qui n'y aide avec grande joie. Si les
Béatrix de Florence ont fondé de telles maisons, pourquoi pas celles de
France? Est-ce que nous sommes moins belles, et vous autres moins
amoureux?

«Si la mer m'a embellie, comme vous dites du matin au soir, vous lui
devez de donner un souvenir à son rivage. Et, si vous m'aimez, je
suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de
créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit monde d'enfants
près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse
et de pur amour! qu'elle témoigne, par une œuvre vive, que nous fûmes,
devant l'infini, unis d'une sainte pensée.»

* * *

Une femme ainsi commencerait. Et une autre continuerait, la mère
commune, la France. Nulle institution plus utile; nuls sacrifices mieux
placés. Mais il n'en faudrait pas beaucoup. Il suffirait d'y transférer
quelques établissements de l'intérieur. Ce serait un allégement. Car tel
de ces établissements est d'immense dépense en pure perte; il pourrait
être défini une fabrique de malades qui toute la vie mendieront de
nouveaux secours.

Les Romains ne savaient pas ce que c'est que marchander en ce qui touche
la santé publique et la vie de tous. Quand on voit leur munificence,
leurs travaux pour amener des eaux salubres même aux villes
secondaires, leurs prodigieux aqueducs, leurs Pont-du-Gard, etc., les
thermes immenses où la foule venait se baigner gratis (tout au plus pour
une obole), on sent leur haute sagesse. Ils eurent aussi les piscines
d'eau de mer, où l'on nageait. Ce qu'ils firent pour une plèbe oisive et
improductive, hésiterions-nous à le faire pour sauver la race de ces
créatures uniques qui font tout le progrès du globe?

Je ne parle pas ici des enfants seuls, mais de tous. Chaque ville a
aujourd'hui dans son sein une autre ville encombrée, c'est l'hôpital, où
le travailleur défaillant vient, revient sans cesse. Il coûte ainsi
énormément, à qui? aux autres travailleurs, qui, en dernière analyse,
portent toute dépense publique. Il meurt jeune, laisse les siens à leur
charge. Il serait bien plus aisé de prévenir que de guérir. L'homme pour
qui l'on peut beaucoup, c'est moins le malade, que celui qui va le
devenir, qui est au bout de ses forces. Dix jours de repos à la mer le
remettraient, conserveraient un solide travailleur. Le transport, le
très-simple abri d'un si court séjour d'été, une table publique à bas
prix, coûteraient infiniment moins qu'un long séjour d'hôpital. Et
l'homme serait sauvé, la famille et les enfants; un homme souvent
irréparable; car, je l'ai dit, chacun d'eux est la production tardive
d'une longue tradition d'industrie; il est lui-même une œuvre d'art, de
l'art humain, si inconnu, où l'humanité va s'élevant, se formant, comme
puissance de création.

Qui me donnera de voir cette élite de la terre, cette foule du peuple
inventeur, créateur et fabricateur, qui sue et s'use pour le monde,
reprendre incessamment ses forces à la grande piscine de Dieu! Toute
l'humanité en profite; elle fleurit du labeur énorme de ceux-ci. Elle
leur doit toute jouissance, toute élégance, toute lumière. Elle prospère
de leurs bienfaits, vit de leur moelle et de leur sang. Qu'on donnât à
ceux-ci la rénovation de nature, l'air, la mer, un jour de repos, ce
serait une justice, un bienfait encore pour le genre humain, à qui ils
sont si nécessaires, et qui, demain, par leur mort, se trouvera
orphelin.

Ayez pitié de vous-mêmes, pauvres hommes d'Occident. Aidez-vous
sérieusement, avisez au salut commun. La Terre vous supplie de vivre;
elle vous offre ce qu'elle a de meilleur, la Mer, pour vous relever.
Elle se perdrait en vous perdant. Car vous êtes son génie, son âme
inventive. De votre vie, elle vit, et, vous morts, elle mourrait.





NOTES


«Le gros animal, la Terre, qui a pour cœur un aimant, a à sa surface un
être douteux, électrique et phosphorescent, plus sensible que lui-même,
infiniment plus fécond.

«Cet être, qu'on nomme la Mer, est-ce un parasite du grand animal? Non.
Elle n'a pas une personnalité distincte et hostile. Elle féconde,
vivifie la Terre de ses vapeurs. Elle semble être la Terre même en ce
qu'elle a de plus productif, autrement dit son organe principal de
fécondité.»

Voilà des rêves allemands. Est-ce à dire que tout y soit rêve? Plus d'un
grand esprit, sans aller jusque-là, semble admettre pour la Terre, pour
la Mer, une sorte de personnalité obscure. Ritter et Lyell ont dit: «La
Terre se travaille elle-même. Serait-elle impuissante pour s'organiser?
Comment supposer que la force créatrice qu'on trouve en tout être du
globe soit refusée au globe même?»

Mais comment le globe agit-il? comment aujourd'hui s'accroît-il? Par la
Mer et la vie marine.

La solution de ces hautes questions supposerait une étude profonde de sa
physiologie, que l'on n'a pas faite encore. Cependant, depuis vingt ans,
tout gravite de ce côté:

1º On a étudié le côté irrégulier, extérieur, des mouvements de la mer,
cherché la _loi des tempêtes_;

2º On a approfondi les mouvements propres à la Mer, _ses courants_, le
jeu de ses artères et de ses veines dont les premières lancent l'eau
salée de l'équateur aux pôles, les secondes la ramènent dessalée du pôle
à l'équateur;

3º La troisième question, la plus intérieure, dont la nouvelle chimie
donnera l'éclaircissement, c'est celle de la nature propre du _mucus_
marin, de ce gluant gélatineux qu'offre partout l'eau de mer, et qui
paraît être un liquide vivant.

C'est tout récemment que la sonde de Brooke, et spécialement les
sondages du câble transatlantique, ont commencé à révéler le _fond_ de
la mer.

_Est-elle peuplée_ dans ses profondeurs? On le niait; Forbes, James
Ross, y ont trouvé partout la vie.

Avant ces belles découvertes, qui n'ont pas vingt années de date, on ne
pouvait entreprendre le livre de la Mer. Celui de M. Hartwig en fut le
premier essai.

Pour moi, j'étais encore loin de cette idée, lorsqu'on 1845, préparant
mon livre _le Peuple_, je commençai en Normandie l'étude de la
population des côtes. Dans les quinze dernières années, ce sujet vaste
et difficile a été grandissant pour moi et m'a suivi de plage en plage.

Le 1er livre, _un Regard sur les Mers_, n'est, comme ce titre
l'indique, qu'une promenade préalable. Toutes les matières importantes
reviendront dans les livres suivants.

J'en excepte deux, les _Marées_ et les _Phares_. Ici, mon guide
principal a été M. Chazallon; son important _Annuaire_, qui compte
aujourd'hui vingt volumes. Le premier est de 1859. Si l'on donnait une
couronne civique à celui qui sauve une vie humaine, combien n'en eût-il
pas reçu! Jusqu'à lui, les erreurs sur les marées étaient énormes. Par
un travail immense, il a rectifié les observations pour près de cinq
cents ports, de l'Adour à l'Elbe.--Son Annuaire donne sur les phares les
renseignements les plus précis. Rapprochez-en l'exposé clair et agréable
que M. de Quatrefages (_Souvenirs_) a fait du système d'éclairage de
Fresnel et Arago. L'admirable invention des phares à éclipses est due à
Descroizilles et à Lemoine, tous deux de Dieppe. (V. M. Ferey.)

Pour les noms divers de la Mer (p. 3), voir Ad. Pictet, _Origines
indo-européennes_.--Sur l'eau, Introduction de l'_Annuaire des eaux de
France_ (par Deville); Aimé, _Annales de chimie_, II, V, XII, XIII, XV;
Morren, _ibidem_, I, et Acad. de Bruxelles, XIV, etc.--Sur la salure de
la mer, Chapmann, cité par Tricaut, _Ann. d'hydrographie_, XIII, 1857;
et Thomassy, _Bulletin de la Société géographique_, 4 juin 1860.

Page 19. _S. Michel en grève_. Je n'ai bien compris cette plage et les
questions qui s'y rattachent qu'en lisant dans la _Revue des Deux
Mondes_ les très-beaux articles de M. Baude, si instructifs, pleins de
faits, pleins d'idées.

Je parle ailleurs de ses vues excellentes sur la pêche.

En parlant de la Bretagne (ch. III, p. 25), j'aurais dû remercier le
livre de Cambry, qui m'en a donné jadis la première impression. Il faut
le dire dans l'édition que Souvestre a enrichie (et doublée, on peut le
dire) de ses notes et notices excellentes, qui faisaient dès lors
prévoir _les Derniers Bretons_. Dans plusieurs petits romans, admirables
de vérité, Souvestre a donné les meilleurs tableaux que l'on ait de nos
côtes de l'Ouest, spécialement pour le Finistère, et aussi pour les
parages voisins de la Loire. J'aurais été heureux de citer quelque chose
d'un si agréable écrivain (d'un ami si regrettable). Mais je me suis
interdit dans ce petit livre toute citation littéraire.

Le mot remarquable d'Élie de Beaumont (ch. IV, p. 31) se trouve en tête
d'un article qui est un grand livre, son article _Terrains_, dans le
Dictionnaire de M. d'Orbigny.

CHAP. VII, p. 70. Ce que je dis de Royan et Saint-Georges, on le
retrouvera bien mieux dit dans les charmants livres de Pelletan, dans sa
_Naissance d'une ville_, et dans son _Pasteur du Désert_. Ce pasteur
est, comme on sait, le grand-père de Pelletan, le ministre Jarousseau,
admirable et héroïque pour sauver ses ennemis. La petite maison qui
subsiste est un temple de l'humanité.

NOTES DU LIVRE II. _Genèse de la Mer_.--CHAP. I. _Fécondité_.--Sur le
Hareng, voir l'anonyme hollandais, trad. par de Reste, tome I; Noël de
la Morinière, dans ses très-bons ouvrages, imprimés et inédits:
Valenciennes, Poissons; etc.

CHAP. II. _Mer de lait_:--Bory de Saint-Vincent, _Dict. classique_,
articles _Mer_ et _Matière_; Zimmermann, _le Monde avant l'homme_. Ce
beau livre populaire est dans les mains de tout le monde.--À la p. 121,
je suis l'ouvrage de M. Bronn, que l'Académie des sciences a
couronné.--Sur l'innocuité des plantes de la mer, voir la Botanique de
Pouchet, livre de premier ordre. Pour les plantes qui se font animaux,
Vaucher, _Conferves_, 1803; Decaisne et Thuret, _Annales des sc. nat._,
1845, tomes III, XIV, XVI, et _Comptes de l'Acad._, 1853, tome XXXVI;
articles de Montagne, Dict. d'Orb.--Sur les volcans, voir Humboldt,
_Cosmos_, IVe partie, et Ritter, trad. par Élisée Reclus, _Revue
germ_., 30 novembre 1859.

CHAP. III. L'_Atome_. J'ai cité dans le texte les maîtres, Ehrenberg,
Dujardin, Pouchet (_Hétérogénie_). La génération spontanée vaincra à la
longue.

CHAP. IV, V, VI, etc. Pour monter dans tout ce livre à la vie
supérieure, j'ai pris pour fil conducteur l'hypothèse de la
métamorphose, sans vouloir sérieusement construire une _chaîne des
êtres_. L'idée de métamorphose ascendante est naturelle à l'esprit, et
nous est en quelque sorte imposée fatalement. Cuvier lui-même avoue (fin
de l'Introduction aux Poissons) que, si cette théorie n'a pas de valeur
historique, «elle en a une logique.»--Sur l'_éponge_, voir Paul Gervais,
Dict. d'Orb., V, 325; Grant, dans Chenu, 307, etc.--Sur les _polypes,
coraux, madrépores_ (ch. IV et V), outre Forster, Péron, Darwin,
consulter aussi Quoy et Gaimard; Lamouroux, Polypes flexibles; Milne
Edwards, Polypes et ascities de la Manche, etc. Voir aussi sur le
calcaire les deux géologies de Lyell.

CHAP. VI. _Méduses, physalies_, etc. Voir Ehrenberg, Lesson, Dujardin,
etc. Forbes montre par les analogies végétales que ces métamorphoses
animales sont un phénomène très simple: _Ann. of the Natural History_,
déc. 1844. Lire aussi ses excellentes dissertations: _Medusæ_, in-4º,
1848.

CHAP. VII. L'_Oursin_. Voir spécialement les curieuses dissertations où
M. Caillaud a consigné sa découverte.

CHAP. VIII. _Coquilles, nacre, perle_ (_Mollusques_).--L'ouvrage capital
est la _Malacologie de Blainville_. Sur la perle, Mœbius de Hambourg,
_Revue germ._, 31 juillet 1858. J'ai consulté très-utilement sur ce
sujet notre célèbre joaillier, M. Froment Meurice.--Si j'ai parlé de la
perle comme parure essentielle de la femme, c'est qu'on a découvert
l'art de faire des perles naturelles. Toute femme, je n'en doute pas,
pourra bientôt en porter.

CHAP. IX. _Le Poulpe_.--Cuvier, Blainville, Dujardin, _Ann. des sciences
nat_., 1re série, tome V, p. 214, et IIe série, tomes III, XVI et
XVIII; Robin et Second, Locomotion des Céphalopodes, _Revue de
zoologie_, 1849, p. 553.

CHAP. X. _Crustacés_.--Outre l'ouvrage capital et classique de M. Milne
Edwards, j'ai consulté d'Orbigny et divers voyageurs. Voir le bel Atlas
de Dumont d'Urville.

CHAP. XI. _Poisson_.--L'Introduction de Cuvier, Valenciennes, article
_Poisson_ (Dict. d'Orbigny); c'est tout un livre, savant et excellent.
Sur l'anatomie, voir la célèbre dissertation de Geoffroy. Ce que j'ai
dit sur les nids de poisson, je le dois à MM. Coste et Gerbe.

CHAP. XII et XIII. _Baleines, amphibies, sirènes_.--Lacépède est ici
éloquent et instructif. Rien de meilleur que les articles de Boitard
(Dict. d'Orbigny).

NOTES DU LIVRE III. _Conquêtes de la mer_.--Tout ce livre est
naturellement sorti de la lecture des voyageurs, depuis la primitive
histoire de Dieppe (Vitet, Estancelin), jusqu'aux découvertes récentes.
Voir surtout Kerguelen, John Ross, Parry, Weddell, Dumont d'Urville,
James Ross, et Kane; Biol, _Journal des Savants_, et l'abrégé judicieux,
lumineux, que M. Laugel a donné de ces voyages (_Revue des Deux
Mondes_). Sur la pêche, outre le grand ouvrage de Duhamel, voir
Tiphaigne, _Histoire économique des mers occidentales de France_, 1760.

CHAP. III. _Loi des tempêtes_; ajoutez aux livres cités dans le texte
l'excellent résumé de M. F. Julien (Courants, etc.), et le curieux
système de M. Adhémar, sur un déplacement de la mer qui se ferait tous
les dix mille ans.

NOTES DU LIVRE IV. _Renaissance par la mer_.--Dès 1725, Marsigli semble
avoir soupçonné l'iode. En 1730, un ouvrage anonyme, _Comes domesticus_,
recommande les bains de mer.

La bibliographie de la mer serait infinie. Toutes les bibliothèques
m'ont fourni des secours. Je me plais à citer, entre autres bons livres,
les Manuels et Guides de MM. Guadet, Roccas, Cochet, Ernst, etc. J'en ai
trouvé de très-rares (comme Russell) à l'École de médecine, beaucoup de
spéciaux, d'étrangers au Dépôt de la marine (par exemple, _la
Méditerranée_ de Smith, 1854); je ne puis assez reconnaître l'obligeance
de M. le directeur, celle de M. le bibliothécaire, qui m'a souvent
indiqué des livres peu connus.

Sur la dégénérescence des races, voir Morel (1857); Magnus Huss,
Alcoholismus (1852), etc.

Je dois la connaissance de la brochure du docteur Barellay (_Ospizi
marini_) à mon illustre ami Montanelli, et aux charmants articles de M.
dall' Ongaro.

Mon savant ami, le docteur Lortet, de Lyon, en recevant la première
édition de cet ouvrage, m'écrit: «Pour les enfants étiolés, j'ai obtenu
de bons résultats d'une exposition prolongée à la lumière (une lumière
vive, excitante). Il faudrait une plage méditerranéenne, que l'enfant y
vécût nu; n'ayant que la tête couverte et le caleçon, qu'il se roulât
dans la mer, dans le sable chaud. À proximité, un hangar, une sorte de
serre, qui, fermée de fenêtres pour les jours froids, n'en recevrait pas
moins le soleil.»

_P.-S._ J'apprends avec bonheur que l'administration parisienne de
l'Assistance publique crée en ce moment un établissement de ce genre.
Qu'il me soit permis d'exprimer mes vœux:

Le premier, c'est qu'on ne centralise pas les enfants dans un même lieu;
qu'on ne fasse pas un Versailles, une fondation fastueuse, mais
plusieurs petits établissements dans des stations différentes, où les
jeunes malades soient répartis selon la différence des maladies et des
tempéraments.

Mon second vœu, c'est que cette création, pour être durable, profite à
l'État, loin de lui être onéreuse; que les enfants trouvés que l'on y
placerait, les convalescents valides, les malades rétablis, soient
employés, selon les lieux, aux travaux les moins fatigants des ports et
de la navigation, aux métiers qui s'y rattachent, qu'ils y prennent
l'habitude et le goût de la vie marine. Lorsque des populations
malheureusement trop nombreuses de pêcheurs et de matelots tournent le
dos à la mer et se font industrielles, il faut suppléer à cette
désertion. Il faut faire des hommes tout neufs, qui n'aient pas entendu
débattre dans la cabane paternelle les profits de la vie prudente,
abritée, de l'intérieur.

Il faut que l'adoption de la France crée un peuple de marins qui, voué
d'avance à son métier héroïque, le préfère à tout; qui, dès les
premières années, bercé par la Mer, n'aime que cette grande nourrice et
ne la distingue pas de la Patrie elle-même.

FIN

* * *

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

OUVRAGES DE J. MICHELET

FORMAT IN-8

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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION.                                1 --
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LE PRÊTRE, LA FEMME ET LA FAMILLE. Nouvelle édition.        1 --

PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.





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