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Title: Le Journal d'une Femme de Chambre
Author: Mirbeau, Octave
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Journal d'une Femme de Chambre" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



OCTAVE MIRBEAU

LE JOURNAL
D'UNE
FEMME de CHAMBRE



PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1915



A

MONSIEUR JULES HURET

Mon cher ami,

En tête de ces pages, j'ai voulu, pour deux raisons très fortes et très
précises, inscrire votre nom. D'abord, pour que vous sachiez
combien votre nom m'est cher. Ensuite,--je le dis avec un tranquille
orgueil,--parce que vous aimerez ce livre. Et ce livre, malgré tous ses
défauts, vous l'aimerez, parce que c'est un livre sans hypocrisie, parce
que c'est de la vie, et de la vie comme nous la comprenons, vous et
moi... J'ai toujours présentes à l'esprit, mon cher Huret, beaucoup des
figures, si étrangement humaines, que vous fîtes défiler dans une longue
suite d'études sociales et littéraires. Elles me hantent. C'est que nul
mieux que vous, et plus profondément que vous, n'a senti, devant les
masques humains, cette tristesse et ce comique d'être un homme...
Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes,
puissiez-vous les retrouver ici...

OCTAVE MIRBEAU

Mai 1900.



_Ce livre que je publie sous ce titre:_ Le Journal d'une femme de
chambre _a été véritablement écrit par Mlle Célestine R..., femme de
chambre. Une première fois, je fus prié de revoir le manuscrit, de le
corriger, d'en récrire quelques parties. Je refusai d'abord, jugeant
non sans raison que, tel quel, dans son débraillé, ce journal avait
une originalité, une saveur particulière, et que je ne pouvais que le
banaliser en «y mettant du mien». Mais Mlle Célestine R... était fort
jolie... Elle insista. Je finis par céder, car je suis homme, après
tout...

Je confesse que j'ai eu tort. En faisant ce travail qu'elle me
demandait, c'est-à-dire en ajoutant, çà et là, quelques accents à ce
livre, j'ai bien peur d'en avoir altéré la grâce un peu corrosive, d'en
avoir diminué la force triste, et surtout d'avoir remplacé par de la
simple littérature ce qu'il y avait dans ces pages d'émotion et de
vie...

Ceci dit, pour répondre d'avance aux objections que ne manqueront pas de
faire certains critiques graves et savants... et combien nobles!..._

O. M.



LE JOURNAL
D'UNE FEMME DE CHAMBRE



I


14 septembre.

Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps
doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la
douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai
faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les
compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des
visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon,
vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là,
successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois
de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes
aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il
que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!... C'est à ne pas
croire.

L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du
_Figaro_ et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres,
ç'a été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des
surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais
elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah! il lui en
faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce
que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend
guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui
ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier
parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu
pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a
même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en
boucher un coin.

Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui
n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce
que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre...

* * * * *

Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite
d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que
j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore
m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des
embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice.
Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon
ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances,
emportées dans le grand tourbillon de la misère?... Après tout, je
n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien.

* * * * *

Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a
quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des
circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette
aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un
peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis
charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en
écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus
vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au
contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra,
toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les
âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si
forte odeur de pourriture.

Voici la chose:

J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de
grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M.
Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je
prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare; ce qui fut
fait selon le programme.

Dès que j'eus remis mon billet au contrôleur, je trouvai, à la sortie,
une espèce de cocher à face rubiconde et bourrue, qui m'interpella:

--C'est-y vous qu'êtes la nouvelle femme de chambre de M. Rabour?

--Oui, c'est moi.

--Vous avez une malle?

--Oui, j'ai une malle.

--Donnez-moi votre bulletin de bagages, et attendez-moi là...

Il pénétra sur le quai. Les employés s'empressèrent. Ils l'appelaient
«Monsieur Louis» sur un ton d'amical respect. Louis chercha ma malle
parmi les colis entassés et la fit porter dans une charrette anglaise,
qui stationnait près de la barrière.

--Eh bien... montez-vous?

Je pris place à côté de lui sur la banquette, et nous partîmes.

Le cocher me regardait du coin de l'oeil. Je l'examinais de même. Je vis
tout de suite que j'avais affaire à un rustre, à un paysan mal dégrossi,
à un domestique pas stylé et qui n'a jamais servi dans les grandes
maisons. Cela m'ennuya. Moi, j'aime les belles livrées. Rien ne m'affole
comme une culotte de peau blanche, moulant des cuisses nerveuses. Et
ce qu'il manquait de chic, ce Louis, sans gants pour conduire, avec un
complet trop large de droguet gris bleu, et une casquette plate, en cuir
verni, ornée d'un double galon d'or. Non vrai! ils retardent, dans ce
patelin-là. Avec cela, un air renfrogné, brutal, mais pas méchant diable
au fond. Je connais ces types. Les premiers jours, avec les nouvelles,
ils font les malins, et puis après ça s'arrange. Souvent, ça s'arrange
mieux qu'on ne voudrait.

Nous restâmes longtemps sans dire un mot. Lui faisait des manières
de grand cocher, tenant les guides hautes et jouant du fouet avec des
gestes arrondis... Non, ce qu'il était rigolo!... Moi, je prenais
des attitudes dignes pour regarder le paysage, qui n'avait rien de
particulier; des champs, des arbres, des maisons, comme partout. Il mit
son cheval au pas pour monter une côte et, tout à coup, avec un sourire
moqueur, il me demanda:

--Avez-vous au moins apporté une bonne provision de bottines?

--Sans doute! dis-je, étonnée de cette question qui ne rimait à rien, et
plus encore du ton singulier sur lequel il me l'adressait... Pourquoi me
demandez-vous ça?... C'est un peu bête ce que vous me demandez-là, mon
gros père, savez?...

Il me poussa du coude légèrement et, glissant sur moi un regard étrange
dont je ne pus m'expliquer la double expression d'ironie aiguë et, ma
foi, d'obscénité réjouie, il dit en ricanant:

--Avec ça!... Faites celle qui ne sait rien... Farceuse va... sacrée
farceuse!

Puis il claqua de la langue, et le cheval reprit son allure rapide.

J'étais intriguée. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Peut-être
rien du tout... Je pensai que le bonhomme était un peu nigaud, qu'il ne
savait point parler aux femmes et qu'il n'avait pas trouvé autre chose
pour amener une conversation que, d'ailleurs, je jugeai à propos de ne
pas continuer.

La propriété de M. Rabour était assez belle et grande. Une jolie maison,
peinte en vert clair, entourée de vastes pelouses fleuries et d'un bois
de pins qui embaumait la térébenthine. J'adore la campagne... mais,
c'est drôle, elle me rend triste et elle m'endort. J'étais tout abrutie
quand j'entrai dans le vestibule où m'attendait la gouvernante, celle-là
même qui m'avait engagée au bureau de placement de Paris, Dieu sait
après combien de questions indiscrètes sur mes habitudes intimes, mes
goûts; ce qui aurait dû me rendre méfiante... Mais on a beau en voir
et en supporter de plus en plus fortes chaque fois, ça ne vous instruit
pas... La gouvernante ne m'avait pas plu au bureau; ici, instantanément,
elle me dégoûta et je lui trouvai l'air répugnant d'une vieille
maquerelle. C'était une grosse femme, grosse et courte, courte et
soufflée de graisse jaunâtre, avec des bandeaux plats grisonnants, une
poitrine énorme et roulante, des mains molles, humides, transparentes
comme de la gélatine. Ses yeux gris indiquaient la méchanceté, une
méchanceté froide, réfléchie et vicieuse. A la façon tranquille et
cruelle dont elle vous regardait, vous fouillait l'âme et la chair, elle
vous faisait presque rougir.

Elle me conduisit dans un petit salon et me quitta aussitôt, disant
qu'elle allait prévenir Monsieur, que Monsieur voulait me voir avant que
je ne commençasse mon service.

--Car Monsieur ne vous a pas vue, ajouta-t-elle. Je vous ai prise, c'est
vrai, mais enfin, il faut que vous plaisiez à Monsieur...

J'inspectai la pièce. Elle était tenue avec une propreté et un ordre
extrêmes. Les cuivres, les meubles, le parquet, les portes, astiqués à
fond, cirés, vernis, reluisaient ainsi que des glaces. Pas de flafla, de
tentures lourdes, de choses brodées, comme on en voit dans de certaines
maisons de Paris; mais du confortable sérieux, un air de décence riche,
de vie provinciale cossue, régulière et calme. Ce qu'on devait s'ennuyer
ferme, là-dedans, par exemple!... Mazette!

Monsieur entra. Ah! le drôle de bonhomme, et qu'il m'amusa!...
Figurez-vous un petit vieux, tiré à quatre épingles, rasé de frais et
tout rose, ainsi qu'une poupée. Très droit, très vif, très ragoûtant,
ma foi! il sautillait, en marchant, comme une petite sauterelle dans les
prairies. Il me salua et avec infiniment de politesse:

--Comment vous appelez-vous, mon enfant?

--Célestine, Monsieur.

--Célestine... fit-il... Célestine?... Diable!... Joli nom, je ne
prétends pas le contraire... mais trop long, mon enfant, beaucoup trop
long... Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien... C'est très
gentil aussi, et c'est court... Et puis, toutes mes femmes de chambre,
je les ai appelées Marie. C'est une habitude à laquelle je serais désolé
de renoncer... Je préférerais renoncer à la personne...

Ils ont tous cette bizarre manie de ne jamais vous appeler par votre nom
véritable... Je ne m'étonnai pas trop, moi à qui l'on a donné déjà tous
les noms de toutes les saintes du calendrier... Il insista:

--Ainsi, cela ne vous déplaît pas que je vous appelle Marie?... C'est
bien entendu?...

--Mais oui, Monsieur...

--Jolie fille... bon caractère... Bien, bien!

Il m'avait dit tout cela d'un air enjoué, extrêmement respectueux, et
sans me dévisager, sans fouiller d'un regard déshabilleur mon corsage,
mes jupes, comme font, en général, les hommes. A peine s'il m'avait
regardée. Depuis le moment où il était entré dans le salon, ses yeux
restaient obstinément fixés sur mes bottines.

--Vous en avez d'autres?... me demanda-t-il, après un court silence,
pendant lequel il me sembla que son regard était devenu étrangement
brillant.

--D'autres noms, Monsieur?

--Non, mon enfant, d'autres bottines...

Et il passa, sur ses lèvres, à petits coups, une langue effilée, à la
manière des chattes.

Je ne répondis pas tout de suite. Ce mot de bottines, qui me rappelait
l'expression de gouaille polissonne du cocher, m'avait interdite. Cela
avait donc un sens?... Sur une interrogation plus pressante, je finis
par répondre, mais d'une voix un peu rauque et troublée, comme s'il se
fût agi de confesser un péché galant:

--Oui, Monsieur, j'en ai d'autres...

--Des vernies?

--Oui, Monsieur.

--De très... très vernies?

--Mais oui, Monsieur.

--Bien... bien... Et en cuir jaune?

--Je n'en ai pas, Monsieur...

--Il faudra en avoir... je vous en donnerai.

--Merci, Monsieur!

--Bien... bien... Tais-toi!

J'avais peur, car il venait de passer dans ses yeux des lueurs
troubles... des nuées rouges de spasme... Et des gouttes de sueur
roulaient sur son front... Croyant qu'il allait défaillir, je fus sur le
point de crier, d'appeler au secours... mais la crise se calma, et, au
bout de quelques minutes, il reprit d'une voix apaisée, tandis qu'un peu
de salive moussait encore au coin de ses lèvres:

--Ça n'est rien... c'est fini... Comprenez-moi, mon enfant... Je suis
un peu maniaque... A mon âge, cela est permis, n'est-ce pas?... Ainsi,
tenez, par exemple je ne trouve pas convenable qu'une femme cire ses
bottines, à plus forte raison les miennes... Je respecte beaucoup les
femmes, Marie, et ne peux souffrir cela... C'est moi qui les cirerai vos
bottines, vos petites bottines, vos chères petites bottines... C'est
moi qui les entretiendrai... Écoutez bien... Chaque soir, avant de vous
coucher, vous porterez vos bottines dans ma chambre... vous les placerez
près du lit, sur une petite table, et, tous les matins, en venant ouvrir
mes fenêtres... vous les reprendrez.

Et, comme je manifestais un prodigieux étonnement, il ajouta:

--Voyons!... Ça n'est pas énorme, ce que je vous demande là... c'est une
chose très naturelle, après tout... Et si vous êtes bien gentille...

Vivement, il tira de sa poche deux louis qu'il me remit.

--Si vous êtes bien gentille, bien obéissante, je vous donnerai souvent
des petits cadeaux. La gouvernante vous paiera, tous les mois, vos
gages... Mais, moi, Marie, entre nous, souvent, je vous donnerai des
petits cadeaux. Et qu'est-ce que je vous demande?... Voyons, ça n'est
pas extraordinaire, là... Est-ce donc si extraordinaire, mon Dieu?

Monsieur s'emballait encore. A mesure qu'il parlait, ses paupières
battaient, battaient comme des feuilles sous l'orage.

--Pourquoi ne dis-tu rien, Marie?... Dis quelque chose... Pourquoi ne
marches-tu pas?... Marche un peu que je les voie remuer... que je les
voie vivre... tes petites bottines...

Il s'agenouilla, baisa mes bottines, les pétrit de ses doigts fébriles
et caresseurs, les délaça... Et, en les baisant, les pétrissant, les
caressant, il disait d'une voix suppliante, d'une voix d'enfant qui
pleure:

--Oh! Marie... Marie... tes petites bottines... donne-les moi, tout de
suite... tout de suite... tout de suite... Je les veux tout de suite...
donne-les moi...

J'étais sans force... La stupéfaction me paralysait... Je ne savais plus
si je vivais réellement ou si je rêvais... Des yeux de Monsieur, je
ne voyais que deux petits globes blancs, striés de rouge. Et sa bouche
était tout entière barbouillée d'une sorte de bave savonneuse...

Enfin, il emporta mes bottines et, durant deux heures, il s'enferma avec
elles dans sa chambre...

--Vous plaisez beaucoup à Monsieur, me dit la gouvernante en me montrant
la maison... Tâchez que cela continue... La place est bonne...

Quatre jours après, le matin, à l'heure habituelle, en allant ouvrir les
fenêtres, je faillis m'évanouir d'horreur, dans la chambre... Monsieur
était mort!... Étendu sur le dos, au milieu du lit, le corps presque
entièrement nu, on sentait déjà en lui et sur lui la rigidité du
cadavre. Il ne s'était point débattu. Sur les couvertures, nul désordre;
sur le drap, pas la moindre trace de lutte, de soubresaut, d'agonie,
de mains crispées qui cherchent à étrangler la Mort... Et j'aurais cru
qu'il dormait, si son visage n'eût été violet, violet affreusement, de
ce violet sinistre qu'ont les aubergines. Spectacle terrifiant, qui,
plus encore que ce visage, me secoua d'épouvante... Monsieur tenait,
serrée dans ses dents, une de mes bottines, si durement serrée dans
ses dents, qu'après d'inutiles et horribles efforts je fus obligée d'en
couper le cuir, avec un rasoir, pour la leur arracher...

Je ne suis pas une sainte... j'ai connu bien des hommes et je sais,
par expérience, toutes les folies, toutes les saletés dont ils sont
capables... Mais un homme comme Monsieur?... Ah! vrai!... Est-ce
rigolo, tout de même, qu'il existe des types comme ça?... Et où vont-ils
chercher toutes leurs imaginations, quand c'est si simple, quand c'est
si bon de s'aimer gentiment... comme tout le monde...

* * * * *

Je crois bien qu'ici il ne m'arrivera rien de pareil... C'est,
évidemment, un autre genre ici. Mais est-il meilleur?... Est-il pire?...
Je n'en sais rien...

Il y a une chose qui me tourmente. J'aurais dû, peut-être, en finir une
bonne fois avec toutes ces sales places et sauter le pas, carrément,
de la domesticité dans la galanterie, ainsi que tant d'autres que j'ai
connues et qui--soit dit sans orgueil--étaient «moins avantageuses»
que moi. Si je ne suis pas ce qu'on appelle jolie, je suis mieux; sans
fatuité, je puis dire que j'ai du montant, un chic que bien des femmes
du monde et bien des cocottes m'ont souvent envié. Un peu grande,
peut-être, mais souple, mince et bien faite... de très beaux cheveux
blonds, de très beaux yeux bleu foncé, excitants et polissons, une
bouche audacieuse... enfin une manière d'être originale et un tour
d'esprit, très vif et langoureux, à la fois, qui plaît aux hommes.
J'aurais pu réussir. Mais, outre que j'ai manqué par ma faute des
occasions «épatantes» et qui ne se retrouveront probablement plus, j'ai
eu peur... J'ai eu peur, car on ne sait pas où cela vous mène... J'ai
frôlé tant de misères dans cet ordre-là... j'ai reçu tant de navrantes
confidences!... Et ces tragiques calvaires du Dépôt à l'Hôpital auxquels
on n'échappe pas toujours!... Et pour fond de tableau, l'enfer de
Saint-Lazare!... Ça donne à réfléchir et à frissonner... Qui me dit
aussi que j'aurais eu, comme femme, le même succès que comme femme de
chambre? Le charme, si particulier, que nous exerçons sur les hommes,
ne tient pas seulement à nous, si jolies que nous puissions être... Il
tient beaucoup, je m'en rends compte, au milieu où nous vivons... au
luxe, au vice ambiant, à nos maîtresses elles-mêmes et au désir qu'elles
excitent... En nous aimant, c'est un peu d'elles et beaucoup de leur
mystère que les hommes aiment en nous...

Mais il y a autre chose. En dépit de mon existence dévergondée, j'ai,
par bonheur, gardé en moi, au fond de moi, un sentiment religieux très
sincère, qui me préserve des chutes définitives et me retient au bord
des pires abîmes... Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prière dans
les églises, les soirs de morne purée et de détresse morale, si l'on
n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le
bataclan, on serait bien plus malheureux, ça c'est sûr... Et ce qu'on
deviendrait, et jusqu'où l'on irait, le diable seul le sait!...

Enfin--et ceci est plus grave--je n'ai pas la moindre défense contre les
hommes... Je serais la constante victime de mon désintéressement et de
leur plaisir... Je suis trop amoureuse, oui, j'aime trop l'amour, pour
tirer un profit quelconque de l'amour... C'est plus fort que moi, je ne
puis pas demander d'argent à qui me donne du bonheur et m'entr'ouvre
les rayonnantes portes de l'Extase... Quand ils me parlent, ces
monstres-là... et que je sens sur ma nuque le piquant de leur barbe et
la chaleur de leur haleine... va te promener!... je ne suis plus qu'une
chiffe... et c'est eux, au contraire, qui ont de moi tout ce qu'ils
veulent...

Donc, me voilà au Prieuré, en attendant quoi?... Ma foi, je n'en sais
rien. Le plus sage serait de n'y point songer et de laisser aller
les choses au petit bonheur... C'est peut-être ainsi qu'elles vont
le mieux... Pourvu que, demain, sur un mot de Madame, et poursuivie
jusqu'ici par cette impitoyable malchance qui ne me quitte jamais, je
ne sois pas forcée, une fois de plus, de lâcher la baraque!... Cela
m'ennuierait... Depuis quelque temps, j'ai des douleurs aux reins et au
ventre, une lassitude dans tout le corps... mon estomac se délabre,
ma mémoire s'affaiblit... je deviens, de plus en plus, irritable et
nerveuse. Tout à l'heure, me regardant dans la glace, je me suis trouvé
le visage vraiment fatigué, et le teint--ce teint ambré dont j'étais si
fière--presque couleur de cendre... Est-ce que je vieillirais déjà?...
Je ne veux pas vieillir encore. A Paris, il est difficile de se
soigner. On n'a le temps de rien. La vie y est trop fiévreuse, trop
tumultueuse... on y est, sans cesse, en contact avec trop de gens,
trop de choses, trop de plaisirs, trop d'imprévu... Il faut aller quand
même... Ici, c'est calme... Et quel silence!... L'air qu'on respire
doit être sain et bon... Ah! si, au risque de m'embêter, je pouvais me
reposer un peu...

Tout d'abord, je n'ai pas confiance. Certes, Madame est assez gentille
avec moi. Elle a bien voulu m'adresser quelques compliments sur ma
tenue, et se féliciter des renseignements qu'elle a reçus... Oh!
sa tête, si elle savait qu'ils sont faux, du moins que ce sont des
renseignements de complaisance... Ce qui l'épate surtout, c'est mon
élégance. Et puis, le premier jour, il est rare qu'elles ne soient pas
gentilles, ces chameaux-là... Tout nouveau, tout beau... C'est un air
connu... Oui, et le lendemain, l'air change, connu, aussi... D'autant
que Madame a des yeux très froids, très durs, et qui ne me reviennent
pas... des yeux d'avare, pleins de soupçons aigus et d'enquêtes
policières... Je n'aime pas non plus ses lèvres trop minces, sèches,
et comme recouvertes d'une pellicule blanchâtre... ni sa parole brève,
tranchante qui, d'un mot aimable, fait presque une insulte ou une
humiliation. Lorsque, en m'interrogeant sur ceci, sur cela, sur mes
aptitudes et sur mon passé, elle m'a regardé avec cette impudence
tranquille et sournoise de vieux douanier qu'elles ont toutes, je me
suis dit:

--Il n'y a pas d'erreur... Encore une qui doit mettre tout sous clé,
compter chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et
faire des marques aux bouteilles... Allons! allons! C'est toujours la
même chose pour changer...

Cependant, il faudra voir et ne pas m'en tenir à cette première
impression. Parmi tant de bouches qui m'ont parlé, parmi tant de regards
qui m'ont fouillé l'âme, je trouverai, peut-être, un jour--est-ce qu'on
sait?--la bouche amie... et le regard pitoyable... Il ne m'en coûte rien
d'espérer...

Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer
en troisième classe, et sans qu'on ait, à la cuisine, seulement songé à
m'offrir une tartine de pain, Madame m'a promenée, dans toute la maison,
de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement «au courant de la
besogne». Oh! elle ne perd pas son temps, ni le mien... Ce que c'est
grand cette maison! Ce qu'il y en a, là-dedans, des affaires et des
recoins!... Ah bien! merci!... Pour la tenir en état, comme il faudrait,
quatre domestiques n'y suffiraient pas... En plus du rez-de-chaussée,
très important--car deux petits pavillons, en forme de terrasse s'y
surajoutent et le continuent--elle se compose de deux étages que je
devrai descendre et monter sans cesse, attendu que Madame, qui se tient
dans un petit salon près de la salle à manger, a eu l'ingénieuse idée de
placer la lingerie, où je dois travailler, sous les combles, à côté de
nos chambres. Et des placards, et des armoires, et des tiroirs et des
resserres, et des fouillis de toute sorte, en veux-tu, en voilà...
Jamais, je ne me retrouverai dans tout cela...

A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait:

--Il faudra faire bien attention à ça, ma fille. C'est très joli, ça, ma
fille... C'est très rare, ma fille... Ça coûte très cher, ma fille.

Elle ne pourrait donc pas m'appeler par mon nom, au lieu de dire,
tout le temps: «ma fille» par ci... «ma fille» par là, sur ce ton de
domination blessante, qui décourage les meilleures volontés et met
aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et
nous?... Est-ce que je l'appelle: «la petite mère», moi?... Et puis,
Madame n'a dans la bouche que ce mot: «très cher». C'est agaçant... Tout
ce qui lui appartient, même de pauvres objets de quatre sous, «c'est
très cher». On n'a pas idée où la vanité d'une maîtresse de maison
peut se nicher... Si ça ne fait pas pitié..., elle m'a expliqué le
fonctionnement d'une lampe à pétrole, pareille d'ailleurs à toutes les
autres lampes, et elle m'a recommandé:

--Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu'on ne peut
la réparer qu'en Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos
yeux...

J'ai eu envie de lui répondre:

--Hé! dis donc, la petite mère, et ton pot de chambre... est-ce qu'il
coûte très cher?... Et l'envoie-t-on à Londres quand il est fêlé?

Non, là, vrai!... Elles en ont du toupet, et elles en font du chichi,
pour peu de chose. Et quand je pense que c'est uniquement pour vous
humilier, pour vous épater!...

La maison n'est pas si bien que ça... Il n'y a pas de quoi, vraiment,
être si fière d'une maison... De l'extérieur, mon Dieu!... avec les
grands massifs d'arbres qui l'encadrent somptueusement et les jardins
qui descendent jusqu'à la rivière en pentes molles, ornés de vastes
pelouses rectangulaires, elle a l'air de quelque chose... Mais
à l'intérieur... c'est triste, vieux, branlant, et cela sent le
renfermé... Je ne comprends pas qu'on puisse vivre là-dedans... Rien que
des nids à rats, des escaliers de bois à vous rompre le col et dont les
marches gauchies tremblent et craquent sous les pieds... des couloirs
bas et sombres où, en guise de tapis moelleux, ce sont des carreaux mal
joints, passés au rouge et vernis, vernis, glissants, glissants...
Les cloisons trop minces, faites de planches trop sèches, rendent
les chambres sonores, comme des intérieurs de violon... C'est toc et
province, quoi!... Elle n'est pas meublée, pour sûr, comme à Paris...
Dans toutes les pièces, du vieil acajou, de vieilles étoffes mangées aux
vers, de vieilles carpettes usées, décolorées, et des fauteuils et des
canapés, ridiculement raides, sans ressorts, vermoulus et boiteux... Ce
qu'ils doivent vous moudre les épaules, et vous écorcher les fesses!...
Vraiment, moi qui aime tant les tentures claires, les vastes divans
élastiques où l'on s'allonge voluptueusement sur des piles de coussins,
et tous ces jolis meubles modernes, si luxueux, si riches et si gais, je
me sens toute triste de la morne tristesse de ceux-là... Et j'ai peur
de ne pouvoir jamais m'habituer à si peu de confortable, à un tel manque
d'élégance, à tant de poussières anciennes et de formes mortes...

* * * * *

Madame, non plus, n'est pas habillée comme à Paris. Elle manque de chic
et ignore les grandes couturières... Elle est plutôt fagotée, comme on
dit. Bien qu'elle affiche une certaine prétention dans ses toilettes,
elle retarde d'au moins dix ans sur la mode... Et quelle mode!...
Quoique ça elle ne serait pas mal, si elle voulait; du moins, elle ne
serait pas trop mal... Son pire défaut est qu'elle n'éveille en vous
aucune sympathie, qu'elle n'est femme en rien... Mais elle a des traits
réguliers, de jolis cheveux naturellement blonds, et une belle peau...
une peau trop fraîche, par exemple, et comme si elle souffrait d'une
mauvaise maladie intérieure... Je connais ces types de femmes et je
ne me trompe point à l'éclat de leur teint. C'est rose dessus, oui,
et dedans, c'est pourri... Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit
qu'au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un
tas d'horreurs secrètes et de mécanismes compliqués... Ce qui ne les
empêche pas de faire leur poire dans le monde... Mais oui! C'est
coquet, s'il vous plaît... ça flirte dans les coins, ça étale des chairs
peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière; et ça
n'est bon qu'à mettre dans des bocaux d'esprit de vin... Ah! malheur!...
On n'a guères d'agrément avec elles, je vous assure, et ça n'est pas
toujours ragoûtant de les servir...

Soit tempérament, soit indisposition organique, je serais bien étonnée
que Madame fût portée sur la chose... Aux expressions de son visage, aux
gestes durs, aux flexions raides de son corps, on ne sent pas du tout
l'amour, et, jamais, le désir, avec ses charmes, ses souplesses et ses
abandons, n'a passé par là... Des vieilles filles vierges, elle garde,
en toute sa personne, je ne sais quoi d'aigre et de suri, je ne sais
quoi de desséché, de momifié, ce qui est rare chez les blondes...
Ce n'est pas Madame qu'une belle musique comme _Faust_--ah! ce
_Faust!_--ferait tomber de langueur et s'évanouir de volupté entre les
bras d'un beau mâle... Ah, non, par exemple! Elle n'appartient pas à ce
genre de femmes très laides, sur les figures de qui l'ardeur du sexe met
parfois tant de vie radieuse, tant de séductions et tant de beauté...
Après tout, il ne faut pas se fier à des airs comme celui de Madame...
J'en ai connu de plus sévères et de plus grincheuses, qui éloignaient
toute idée de désir et d'amour, et qui étaient de fameuses gourgandines,
et qui faisaient les quatre cent dix-neuf coups, avec leur valet de
chambre ou leur cocher...

Par exemple, bien que Madame se force pour être aimable, elle n'est
sûrement pas à la coule, comme des fois j'en ai vu... Je la crois très
méchante, très moucharde, très ronchonneuse; un sale caractère et un
méchant coeur... Elle doit être, sans cesse, sur le dos des gens, à les
asticoter de toutes les manières... Et des «savez-vous faire ceci?»...
Et des «savez-vous faire cela?» Ou bien encore: «Êtes-vous casseuse?...
Êtes-vous soigneuse?... Avez-vous beaucoup de mémoire? Avez-vous
beaucoup d'ordre?» Ça n'en finit pas... Et aussi: «Êtes-vous très
propre?... Moi, je suis exigeante sur la propreté... je passe sur bien
des choses... mais sur la propreté, je suis intraitable...» Est-ce
qu'elle me prend pour une fille de ferme, une paysanne, une bonne de
province?... La propreté?... Ah! je la connais, cette rengaine. Elles
disent toutes ça... et, souvent, quand on va au fond des choses, quand
on retourne leurs jupes et qu'on fouille dans leur linge... ce qu'elles
sont sales!... Quelquefois à vous soulever le coeur de dégoût...

Aussi, je me méfie de la propreté de Madame... Lorsqu'elle m'a montré
son cabinet de toilette, je n'y ai remarqué ni petit meuble, ni
baignoire, ni rien de ce qu'il faut à une femme soignée et qui la
pratique dans les coins... Et ce que c'est sommaire, là-dedans, en fait
de bibelots, de flacons, de tous ces objets intimes et parfumés que
j'aime tant à tripoter... Il me tarde de voir Madame, toute nue, pour
m'amuser un peu... Ça doit être du joli...

Le soir, comme je mettais le couvert, Monsieur est entré dans la salle
à manger... Il revenait de la chasse... C'est un homme très grand, avec
une large carrure d'épaules, de fortes moustaches noires, et un teint
mat... Ses manières sont un peu lourdes, un peu gauches, mais il paraît
bon enfant... Évidemment, ce n'est pas un génie comme M. Jules Lemaître,
que j'ai tant de fois servi, rue Christophe-Colomb, ni un élégant comme
M. de Janzé.--ah, celui-là! Pourtant, il est sympathique... Ses cheveux
drus et frisés, son cou de taureau, ses mollets de lutteur, ses lèvres
charnues, très rouges et souriantes, attestent la force et la bonne
humeur... Je parie qu'il est porté sur la chose, lui... J'ai vu
cela, tout de suite, à son nez mobile, flaireur, sensuel, à ses yeux
extrêmement brillants, doux en même temps que rigolos... Jamais, je
crois, je n'ai rencontré, chez un être humain, de tels sourcils, épais
jusqu'à en être obscènes, et des mains si velues... Ce qu'il doit en
avoir un dessus de malle, le gros père!... Comme la plupart des hommes
peu intelligents et de muscles développés, il est d'une grande timidité.

Il m'a examinée d'un air tout drôle, d'un air où il y avait de la
bienveillance, de la surprise, du contentement... quelque chose aussi
de polisson sans effronterie, de déshabilleur, sans brutalité. Il est
évident que Monsieur n'est pas habitué à des femmes de chambre comme
moi, que je l'épate, que j'ai fait, sur lui, du premier coup, une grande
impression... Il m'a dit, avec un peu d'embarras:

--Ah!... ah!... c'est vous, la nouvelle femme de chambre?...

J'ai tendu mon buste en avant, j'ai baissé légèrement les yeux, puis,
modeste et mutine, à la fois, de ma voix la plus douce, j'ai répondu
simplement:

--Mais oui, Monsieur, c'est moi...

Alors, il a balbutié:

--Ainsi, vous êtes arrivée?... C'est très bien... c'est très bien...

Il aurait voulu parler, encore... cherchait quelque chose à dire,
mais, n'étant pas éloquent ni débrouillard, il ne trouvait rien... Je
m'amusais vivement de sa gêne... Après un court silence:

--Comme ça, a-t-il fait, vous venez de Paris?

--Oui, Monsieur...

--C'est très bien... c'est très bien.

Et s'enhardissant:

--Comment vous appelez-vous?

--Célestine... Monsieur...

Par manière de contenance, il s'est frotté les mains, et il a repris:

--Célestine!... Ah! ah!... C'est très bien... Un nom pas commun...
un joli nom, ma foi!... Pourvu que Madame ne vous oblige pas à le
changer... elle a cette manie...

J'ai répondu, digne et soumise:

--Je suis à la disposition de Madame...

--Sans doute... sans doute... Mais c'est un joli nom...

J'ai manqué éclater de rire... Monsieur s'est mis à marcher dans la
salle, puis, tout d'un coup, il s'est assis sur une chaise, il a allongé
ses jambes et, mettant dans son regard comme une excuse, dans sa voix,
comme une prière, il m'a demandé:

--Eh bien, Célestine... car moi, je vous appellerai toujours
Célestine... voulez-vous m'aider à retirer mes bottes?... Ça ne vous
ennuie pas, au moins?

--Certainement, non, Monsieur...

--Parce que, voyez-vous... ces sacrées bottes... elles sont très
difficiles... elles glissent mal...

Dans un mouvement que j'essayai de rendre harmonieux et souple, et même
provocant, je me suis agenouillée en face de lui. Et pendant que je
l'aidais à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes de
boue, j'ai parfaitement senti que son nez s'excitait aux parfums de ma
nuque, que ses yeux suivaient, avec un intérêt grandissant, les contours
de mon corsage et tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe...
Tout à coup, il murmure:

--Sapristi! Célestine... Vous sentez rudement bon... fumet de fauve,
pénétrant et chaud... qui ne m'est pas désagréable.

Quand ses bottes eurent été retirées, et pour le laisser sur une bonne
impression de moi, je lui ai demandé, à mon tour:

--Je vois que Monsieur est chasseur... Monsieur a fait une bonne chasse,
aujourd'hui?

--Je ne fais jamais de bonnes chasses, Célestine, a-t-il répliqué, en
hochant la tête... C'est pour marcher... pour me promener... pour n'être
pas ici, où je m'ennuie...

--Ah! Monsieur s'ennuie ici?...

Après une pause, il a rectifié galamment:

--C'est-à-dire... je m'ennuyais... Car maintenant... enfin... voilà!...

Puis, avec un sourire bête et touchant:

--Célestine?...

--Monsieur!

--Voulez-vous me donner mes pantoufles?... Je vous demande pardon...

--Mais, Monsieur, c'est mon métier...

--Oui... enfin... Elles sont sous l'escalier... dans un petit cabinet
noir... à gauche...

Je crois que j'en aurai tout ce que je voudrai de ce type-là... Il
n'est pas malin, il se livre du premier coup... Ah! on pourrait le mener
loin...

* * * * *

Le dîner, peu luxueux, composé des restes de la veille, s'est passé,
sans incidents, presque silencieusement... Monsieur dévore, et
Madame pignoche dans les plats avec des gestes maussades et des moues
dédaigneuses... Ce qu'elle absorbe, ce sont des cachets, des sirops, des
gouttes, des pilules, toute une pharmacie qu'il faut avoir bien soin de
mettre sur la table, à chaque repas, devant son assiette... Ils ont très
peu parlé, et, encore, sur des choses et des gens de l'endroit qui sont
pour moi d'un intérêt médiocre... Ce que j'ai compris, c'est qu'ils
reçoivent très peu. D'ailleurs, il était visible que leur pensée n'était
point à ce qu'ils disaient... Ils m'observaient, chacun, selon les idées
qui les mènent, conduits, chacun, par une curiosité différente; Madame,
sévère et raide, méprisante même, de plus en plus hostile, et songeant,
déjà, à tous les sales tours qu'elle me jouera; Monsieur en dessous,
avec des clignements d'yeux très significatifs et, quoiqu'il s'efforçât
de les dissimuler, d'étranges regards sur mes mains... En vérité, je ne
sais pas ce qu'ont les hommes à s'exciter ainsi sur mes mains?... Moi,
j'avais l'air de ne rien remarquer à leur manège... J'allais, venais
digne, réservée, adroite et... lointaine... Ah! s'ils avaient pu voir
mon âme, s'ils avaient pu écouter mon âme, comme je voyais et comme
j'entendais la leur!...

J'adore servir à table. C'est là qu'on surprend ses maîtres dans toute
la saleté, dans toute la bassesse de leur nature intime. Prudents,
d'abord, et se surveillant l'un l'autre, ils en arrivent, peu à peu,
à se révéler, à s'étaler tels qu'ils sont, sans fard et sans voiles,
oubliant qu'il y a autour d'eux quelqu'un qui rôde et qui écoute et
qui note leurs tares, leurs bosses morales, les plaies secrètes de leur
existence, tout ce que peut contenir d'infamies et de rêves ignobles le
cerveau respectable des honnêtes gens. Ramasser ces aveux, les classer,
les étiqueter dans notre mémoire, en attendant de s'en faire une arme
terrible, au jour des comptes à rendre, c'est une des grandes et
fortes joies du métier, et c'est la revanche la plus précieuse de nos
humiliations...

De ce premier contact avec mes nouveaux maîtres je n'ai pu recueillir
des indications précises et formelles... Mais j'ai senti que le ménage
ne va pas, que Monsieur n'est rien dans la maison, que c'est Madame qui
est tout, que Monsieur tremble devant Madame, comme un petit enfant...
Ah! il ne doit pas rire tous les jours, le pauvre homme!... Sûrement,
il en voit, en entend, en subit de toutes les sortes... J'imagine que
j'aurai, parfois, du bon temps à être là...

Au dessert, Madame, qui durant le repas n'avait cessé de renifler mes
mains, mes bras, mon corsage, a dit d'une voix nette et tranchante:

--Je n'aime pas qu'on se mette des parfums...

Comme je ne répondais pas, faisant semblant d'ignorer que cette phrase
s'adressât à moi.

--Vous entendez, Célestine?

--Bien, Madame.

Alors, j'ai regardé, à la dérobée, le pauvre Monsieur qui les aime, lui,
les parfums, ou du moins, qui aime mon parfum. Les deux coudes sur la
table, indifférent en apparence, mais, dans le fond, humilié et navré,
il suivait le vol d'une guêpe attardée au-dessus d'une assiette de
fruits... Et c'était maintenant un silence morne dans cette salle
à manger que le crépuscule venait d'envahir, et quelque chose
d'inexprimablement triste, quelque chose d'indiciblement pesant tombait
du plafond sur ces deux êtres, dont je me demande vraiment à quoi ils
servent et ce qu'ils font sur la terre.

--La lampe, Célestine!

C'était la voix de Madame, plus aigre dans ce silence et dans cette
ombre. Elle me fit sursauter...

--Vous voyez bien qu'il fait nuit... Je ne devrais pas avoir à vous
demander la lampe... Que ce soit la dernière fois, n'est-ce pas?

En allumant la lampe, cette lampe qui ne peut se réparer qu'en
Angleterre, j'avais envie de crier au pauvre Monsieur:

--Attends un peu, mon gros, et ne crains rien... et ne te désole pas. Je
t'en donnerai à boire et à manger des parfums que tu aimes et dont tu es
si privé... Tu les respireras, je te le promets, tu les respireras à
mes cheveux, à ma bouche, à ma gorge, à toute ma chair... Tous les
deux, nous lui en ferons voir de joyeuses, à cette pécore... je t'en
réponds!...

Et, pour matérialiser cette muette invocation, en déposant la lampe sur
la table, je pris soin de frôler légèrement le bras de Monsieur, et je
me retirai...

* * * * *

L'office n'est pas gai. En plus de moi, il n'y a que deux domestiques,
une cuisinière qui grinche tout le temps, un jardinier-cocher qui ne dit
jamais un mot. La cuisinière s'appelle Marianne, le jardinier-cocher,
Joseph... Des paysans abrutis... Et ce qu'ils ont des têtes!... Elle,
grasse, molle, flasque, étalée, le cou sortant en triple bourrelet d'un
fichu sale avec quoi l'on dirait qu'elle essuie ses chaudrons, les
deux seins énormes et difformes roulant sous une sorte de camisole
en cotonnade bleue plaquée de graisse, sa robe trop courte découvrant
d'épaisses chevilles et de larges pieds chaussés de laine grise; lui,
en manches de chemise, tablier de travail et sabots, rasé, sec, nerveux,
avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d'une
oreille à l'autre, et une allure tortueuse, des mouvements sournois de
sacristain... Tels sont mes deux compagnons...

Pas de salle à manger pour les domestiques. Nous prenons nos repas dans
la cuisine, sur la même table où, durant la journée, la cuisinière fait
ses saletés, découpe ses viandes, vide ses poissons, taille ses légumes,
avec ses doigts gras et ronds comme des boudins... Vrai!... Ça n'est
guère convenable... Le fourneau allumé rend l'atmosphère de la pièce
étouffante. Il y circule des odeurs de vieille graisse, de sauces
rances, de persistantes fritures. Pendant que nous mangeons, une marmite
où bout la soupe des chiens exhale une vapeur fétide qui vous prend à
la gorge et vous fait tousser... C'est à vomir!... On respecte davantage
les prisonniers dans les prisons et les chiens dans les chenils...

On nous a servi du lard aux choux, et du fromage puant;... pour boisson,
du cidre aigre... Rien d'autre. Des assiettes de terre, dont l'émail
est fendu et qui sentent le graillon, des fourchettes en fer-blanc
complètent ce joli service.

Étant trop nouvelle dans la maison, je n'ai pas voulu me plaindre. Mais
je n'ai pas voulu manger, non plus. Pour m'abîmer l'estomac davantage,
merci!

--Pourquoi ne mangez-vous pas? m'a dit la cuisinière.

--Je n'ai pas faim.

J'ai articulé cela d'un ton très digne... Alors, Marianne a grogné:

--Il faudrait peut-être des truffes à Mademoiselle?

Sans me fâcher, mais pincée et hautaine, j'ai répliqué:

--Mais, vous savez, j'en ai mangé des truffes... Tout le monde ne
pourrait pas en dire autant ici...

Cela l'a fait taire.

Pendant ce temps, le jardinier-cocher s'emplissait la bouche de gros
morceaux de lard, et me regardait en dessous. Je ne saurais dire
pourquoi, cet homme a un regard gênant... et son silence me trouble.
Bien qu'il ne soit plus jeune, je suis étonnée de la souplesse, de
l'élasticité de ses mouvements;... ses reins ont des ondulations de
reptile... J'en arrive à le détailler davantage... Ses durs cheveux
grisonnants, son front bas, ses yeux obliques, ses pommettes
proéminentes, sa large et forte mâchoire, et ce menton long, charnu,
relevé, tout cela lui donne un caractère étrange que je ne puis
définir... Est-il godiche?... Est-il canaille?... Je n'en sais rien.
Pourtant, il est curieux que cet homme me retienne de la sorte... A la
longue, cette obsession s'atténue et s'efface. Et je me rends compte
que c'est là encore un des mille et mille tours de mon imagination
excessive, grossissante et romanesque, qui me fait voir les choses et
les gens en trop beau ou en trop laid, et qui, de ce misérable Joseph,
veut à toute force créer quelqu'un de supérieur au rustre stupide, au
lourd paysan qu'il est réellement.

Vers la fin du dîner, Joseph, sans toujours dire un mot, a tiré de la
poche de son tablier la _Libre Parole_, qu'il s'est mis à lire avec
attention, et Marianne, qui avait bu deux pleines carafes de cidre,
s'est amollie, est devenue plus aimable. Vautrée sur sa chaise, ses
manches retroussées et découvrant le bras nu, son bonnet un peu de
travers sur des cheveux dépeignés, elle m'a demandé d'où j'étais, où
j'avais été, si j'avais fait de bonnes places, si j'étais contre les
Juifs?... Et nous avons causé, quelque temps, presque amicalement...
A mon tour, j'ai demandé des renseignements sur la maison, s'il venait
souvent du monde et quel genre de monde, si Monsieur faisait attention
aux femmes de chambre, si Madame avait un amant?...

Ah! non, il fallait voir sa tête et celle de Joseph que mes questions
interrompaient, par à-coups, dans sa lecture... Ce qu'ils étaient
scandalisés et ridicules!... On n'a pas idée de ce qu'ils sont en
retard, en province... Ça ne sait rien... ça ne voit rien... ça ne
comprend rien... ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle... Et,
cependant, lui, avec son air pataud et respectable, elle, avec ses
manières vertueuses et débraillées, on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'ils
couchent ensemble... Ah! non!... il faut être vraiment privée pour se
payer un type comme ça...

--On voit bien que vous venez de Paris, de je ne sais d'où?... m'a
reproché aigrement la cuisinière.

A quoi Joseph, dodelinant de la tête, a brièvement ajouté:

--Pour sûr!...

Il s'est remis à lire la _Libre Parole_... Marianne s'est levée
pesamment et a retiré la marmite du feu... Nous n'avons plus causé...

Alors, j'ai pensé à ma dernière place, à monsieur Jean, le valet de
chambre, si distingué avec ses favoris noirs et sa peau blanche soignée
comme une peau de femme. Ah! il était si beau garçon, monsieur Jean, si
gai, si gentil, si délicat, si adroit, lorsque, le soir, il nous lisait
_Fin de siècle_, qu'il nous racontait des histoires polissonnes et
touchantes, qu'il nous mettait au courant des lettres de Monsieur... Il
y a du changement, aujourd'hui... Comment cela est-il possible que j'en
sois arrivée à m'échouer ici, parmi de telles gens, et loin de tout ce
que j'aime?

J'ai presque envie de pleurer.

* * * * *

Et j'écris ces lignes dans ma chambre, une sale petite chambre, sous les
combles, ouverte à tous les vents, aux froids de l'hiver, aux brûlantes
chaleurs de l'été. Pas d'autres meubles qu'un méchant lit de fer et
qu'une méchante armoire de bois blanc, qui ne ferme point et où je
n'ai pas la place de ranger mes affaires... Pas d'autre lumière qu'une
chandelle qui fume et coule dans un chandelier de cuivre... Ça fait
pitié!... Si je veux continuer à écrire ce journal, ou seulement lire
les romans que j'ai apportés et me tirer les cartes, il faudra que je
m'achète de mon propre argent, des bougies... car, pour ce qui est des
bougies de Madame... la peau!... comme disait monsieur Jean... Elles
sont sous clé.

Demain, je tâcherai de m'arranger un peu... Au-dessus de mon lit,
je clouerai mon petit crucifix de cuivre doré, et je mettrai sur la
cheminée ma bonne vierge de porcelaine peinte, avec mes petites boîtes,
mes petits bibelots et les photographies de monsieur Jean, de façon à
introduire dans ce galetas un rayon d'intimité et de joie.

La chambre de Marianne est voisine de la mienne. Une mince cloison la
sépare et l'on entend tout ce qui s'y fait... J'ai pensé que Joseph,
qui couche dans les communs, viendrait peut-être chez Marianne... Mais
non... Marianne a longtemps tourné dans la chambre... Elle a toussé,
craché, traîné des chaises, remué un tas de choses... Maintenant elle
ronfle... C'est sans doute dans la journée qu'ils font ça!...

Un chien aboie, très loin, dans la campagne... Il est près de deux
heures, et ma lumière va s'éteindre... Moi aussi, je vais être obligée
de me coucher... Mais je sens que je ne pourrai pas dormir...

Ah! ce que je vais me faire vieille, dans cette baraque!... Non, là,
vrai!



II


15 septembre.

Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils
s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame
Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici
toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit
forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus
ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de
Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je
vous demande un peu.

La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de
soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli.
Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une
femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en
parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent
pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!

Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il
fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de
la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en
comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte
qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa
peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté
et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels,
habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la
fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus
malin que ça, d'être riche.

Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été
condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous
les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a
expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme
aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit
de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un
monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs,
selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel
consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de
guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des
blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des
marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible
boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus
aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons
publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine?

D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de
Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait
d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait
dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il
est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller
général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance,
décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant
douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car
Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est
devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui
n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour
moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais
riches.

Les Lanlaire--est-ce pas à vous dégoûter?--ont donc plus d'un million.
Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent
le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur
eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne
reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé,
il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne
jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent
aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne
peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui
n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si
ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant
aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré,
implorer et gémir. La porte reste toujours fermée...

--Je crois même, disait la mercière, que s'ils pouvaient prendre quelque
chose dans la besace des mendiants, ils le feraient sans remords, avec
une joie sauvage...

Et elle ajoutait, à titre d'exemple monstrueux:

--Ainsi, nous tous ici qui gagnons notre vie péniblement, quand nous
rendons le pain bénit, nous achetons de la brioche. C'est une question
de convenance et d'amour-propre... Eux, les sales pingres, ils
distribuent, quoi?... Du pain, ma chère demoiselle. Et pas même du pain
blanc, du pain de première qualité... Non... du pain d'ouvrier... Est-ce
pas honteux... des personnes si riches?... Même que la Paumier, la
femme du tonnelier, a entendu un jour Mme Lanlaire dire au curé qui lui
reprochait doucement cette crasserie: «Monsieur le curé, c'est toujours
assez bon pour ces gens-là!»

Il faut être juste, même avec ses maîtres. S'il n'y a qu'une voix sur
le compte de Madame, on n'en veut pas à Monsieur... On ne déteste pas
Monsieur... Chacun est d'accord pour déclarer que Monsieur n'est pas
fier, qu'il serait généreux envers le monde, et ferait beaucoup de bien,
s'il le pouvait. Le malheur est qu'il ne le peut pas... Monsieur n'est
rien chez lui... moins que les domestiques, pourtant durement traités,
moins que le chat à qui on permet tout... Peu à peu, et pour être
tranquille, il a abdiqué toute autorité de maître de maison, toute
dignité d'homme aux mains de sa femme. C'est Madame qui dirige,
règle, organise, administre tout... Madame s'occupe de l'écurie, de la
basse-cour, du jardin, de la cave, du bûcher et elle trouve à redire
sur tout. Jamais les choses ne vont comme elle voudrait, et elle prétend
sans cesse qu'on la vole... Ce qu'elle a un oeil!... C'est inimaginable.
On ne lui pose pas de blagues, bien sûr, car elle les connaît toutes...
C'est elle qui paie les notes, touche les rentes et les fermages,
conclut les marchés... Elle a des roueries de vieux comptable, des
indélicatesses d'huissier véreux, des combinaisons géniales d'usurier...
C'est à ne pas croire... Naturellement, elle tient la bourse,
férocement, et elle n'en dénoue les cordons que pour y faire entrer plus
d'argent, toujours... Elle laisse Monsieur sans un sou, c'est à peine
s'il a de quoi s'acheter du tabac, le pauvre. Au milieu de sa richesse,
il est encore plus dénué que tout le monde d'ici... Pourtant, il ne
bronche pas, il ne bronche jamais... Il obéit comme les camarades. Ah!
ce qu'il est drôle, des fois, avec son air de chien embêté et soumis...
Quand, Madame étant sortie, arrive un fournisseur avec une facture, un
pauvre avec sa misère, un commissionnaire qui réclame un pourboire, il
faut voir Monsieur... Monsieur est vraiment d'un comique!... Il fouille
dans ses poches, se tâte, rougit, s'excuse, et il dit, l'oeil piteux:

--Tiens!... Je n'ai pas de monnaie sur moi... Je n'ai que des billets
de mille francs... Avez-vous de la monnaie de mille francs?... Non?...
Alors, il faudra repasser...

Des billets de mille francs, lui, qui n'a jamais cent sous sur lui!...
Jusqu'à son papier à lettre que Madame renferme dans une armoire, dont
elle a, seule, la clef, et qu'elle ne lui donne que feuille par feuille,
en grognant:

--Merci!... Tu en uses du papier... A qui donc peux-tu écrire pour en
user autant?...

Ce qu'on lui reproche seulement, ce que l'on ne comprend pas, c'est son
indigne faiblesse et qu'il se laisse mener de la sorte par une pareille
mégère... Car, enfin, personne ne l'ignore, et Madame le crie assez
par-dessus les toits... Monsieur et Madame ne sont plus rien l'un pour
l'autre... Madame, qui est malade du ventre et ne peut avoir d'enfants,
ne veut plus entendre parler de la chose. Il paraît que ça lui fait mal
à crier... A ce propos, il circule, dans le pays, une bonne histoire...

Un jour, à la confession, Madame expliquait son cas au curé et lui
demandait si elle pouvait _tricher_ avec son mari...

--Qu'est-ce que vous entendez par _tricher_, mon enfant?... fit le curé.

--Je ne sais pas au juste, mon père, répondit Madame, embarrassée... De
certaines caresses...

--De certaines caresses!... Mais, mon enfant, vous n'ignorez pas que...
de certaines caresses.. c'est un péché mortel...

--C'est bien pour cela, mon père, que je sollicite l'autorisation de
l'Eglise...

--Oui!... oui!... mais enfin... voyons... de certaines caresses...
souvent?...

--Mon mari est un homme robuste... de forte santé... Deux fois par
semaine, peut-être...

--Deux fois par semaine?... C'est beaucoup... c'est trop... c'est de la
débauche... Si robuste que soit un homme, il n'a pas besoin, deux fois
par semaine, de... de... de certaines caresses...

Il demeura, quelques secondes, perplexe, puis finalement:

--Eh bien, soit... Je vous autorise... à de certaines caresses... deux
fois par semaine... à condition toutefois... _primo_... que vous n'y
prendrez, vous, aucun plaisir coupable...

--Ah! je vous le jure, mon père!...

--_Secundo_... que vous donnerez tous les ans une somme de deux cents
francs... pour l'autel de la Très-Sainte-Vierge...

--Deux cents francs?... sursauta Madame... Pour ça?... Ah non!...

Et elle envoya promener le curé en douceur...

--Alors, terminait la mercière, qui me faisait ce récit... Pourquoi
Monsieur est-il si bon, est-il si lâche envers une femme qui lui refuse
non seulement de l'argent, mais du plaisir? C'est moi qui la mettrais à
la raison et rudement, encore...

Et voici ce qui arrive... Quand Monsieur, qui est un homme vigoureux,
extrêmement porté sur la chose, et qui est aussi un brave homme, veut
se payer--dame, écoutez donc?--une petite joie d'amour, ou une petite
charité envers un pauvre, il en est réduit à des expédients ridicules,
des carottages grossiers, des emprunts pas très dignes, dont la
découverte par Madame amène des scènes terribles, des brouilles qui,
souvent, durent des mois entiers... On voit alors Monsieur s'en aller
par la campagne et marcher, marcher comme un fou, faisant des gestes
furieux et menaçants, écrasant des mottes de terre, parlant tout seul,
dans le vent, dans la pluie, dans la neige... puis, rentrer le soir chez
lui, plus timide, plus courbé, plus tremblant, plus vaincu que jamais...

Le curieux et le mélancolique aussi de cette histoire, c'est que, au
milieu des pires récriminations de la mercière, parmi ces infamies
dévoilées, ces saletés honteuses qui se colportent de bouche en bouche,
de boutique en boutique, de maison en maison, je sens que, dans la
ville, on jalouse les Lanlaire, plus encore qu'on les mésestime. En
dépit de leur inutilité criminelle, de leur malfaisance sociale, malgré
tout ce qu'ils écrasent sous le poids de leur hideux million, c'est ce
million qui leur donne, quand même, une auréole de respectabilité
et presque de gloire. On les salue plus bas que les autres, on les
accueille avec plus d'empressement que les autres... On appelle... avec
quelle complaisance servile!... la sale bicoque où ils vivent dans
la crasse de leur âme, le château... A des étrangers qui viendraient
s'enquérir des curiosités du pays, je suis sûre que la mercière
elle-même, si haineuse, répondrait:

--Nous avons une belle église... une belle fontaine... nous avons
surtout quelque chose de très beau... les Lanlaire... les Lanlaire qui
possèdent un million et habitent un château... Ce sont d'affreuses gens,
et nous en sommes très fiers...

L'adoration du million!... C'est un sentiment bas, commun non seulement
aux bourgeois, mais à la plupart d'entre nous, les petits, les humbles,
les sans le sou de ce monde. Et moi-même, avec mes allures en dehors,
mes menaces de tout casser, je n'y échappe point... Moi que la richesse
opprime, moi qui lui dois mes douleurs, mes vices, mes haines, les plus
amères d'entre mes humiliations, et mes rêves impossibles et le tourment
à jamais de ma vie, eh bien, dès que je me trouve en présence d'un
riche, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un être exceptionnel
et beau, comme une espèce de divinité merveilleuse, et, malgré moi,
par delà ma volonté et ma raison, je sens monter, du plus profond de
moi-même, vers ce riche très souvent imbécile et quelquefois meurtrier,
comme un encens d'admiration... Est-ce bête?... Et pourquoi?...
pourquoi?

En quittant cette sale mercière et cette étrange boutique où,
d'ailleurs, il me fut impossible de rassortir ma soie, je songeais
avec découragement à tout ce que cette femme m'avait raconté sur mes
maîtres... Il bruinait... Le ciel était crasseux comme l'âme de cette
marchande de potins... Je glissais sur le pavé gluant de la rue, et,
furieuse contre la mercière et contre mes maîtres, et contre moi-même,
furieuse contre ce ciel de province, contre cette boue, dans laquelle
pataugeaient mon coeur et mes pieds, contre la tristesse incurable de la
petite ville, je ne cessais de me répéter:

--Eh bien!... me voilà propre... Il ne me manquait plus que cela... Et
je suis bien tombée!...

* * * * *

Ah oui! je suis bien tombée... Et voici du nouveau.

Madame s'habille toute seule et se coiffe elle-même. Elle s'enferme à
double tour dans son cabinet de toilette, et c'est à peine si j'ai le
droit d'y entrer... Dieu sait ce qu'elle fait là-dedans des heures
et des heures!... Ce soir, n'y tenant plus, j'ai frappé à la porte,
carrément. Et telle est la petite conversation qui s'est engagée entre
Madame et moi.

--Toc, toc!

--Qui est là?

Ah! cette voix aigre, glapissante, qu'on aimerait à faire rentrer, dans
la bouche, d'un coup de poing...

--C'est moi, Madame...

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je viens faire le cabinet de toilette...

--Il est fait... allez-vous-en... Et ne venez que quand je vous sonne...

C'est-à-dire que je ne suis même pas une femme de chambre, ici... Je ne
sais pas ce que je suis ici... et quelles sont mes attributions...
Et, pourtant, habiller, déshabiller, coiffer, il n'y a que cela qui me
plaise dans le métier... J'aime à jouer avec les chemises de nuit,
les chiffons et les rubans, tripoter les lingeries, les chapeaux, les
dentelles, les fourrures, frotter mes maîtresses après le bain, les
poudrer, poncer leurs pieds, parfumer leurs poitrines, oxygéner leurs
chevelures, les connaître, enfin, du bout de leurs mules à la pointe de
leur chignon, les voir toutes nues... De cette façon, elles deviennent
pour vous autre chose qu'une maîtresse, presque une amie ou une
complice, souvent une esclave... On est forcément la confidente d'un tas
de choses, de leurs peines, de leurs vices, de leurs déceptions d'amour,
des secrets les plus intimes du ménage, de leurs maladies... Sans
compter que lorsqu'on est adroite, on les tient par une foule de détails
qu'elles ne soupçonnent même pas... On en tire beaucoup plus... C'est,
à la fois, profitable et amusant... Voilà comment je comprends le métier
de femme de chambre...

On ne s'imagine pas combien il y en a--comment dire cela?--combien il y
en a qui sont indécentes et loufoques dans l'intimité, même parmi celles
qui, dans le monde, passent pour les plus retenues, les plus sévères,
pour des vertus inaccessibles... Ah, dans les cabinets de toilette,
comme les masques tombent!... Comme s'effritent et se lézardent les
façades les plus orgueilleuses!...

J'en ai eu une qui avait un drôle de truc... Tous les matins, avant de
passer sa chemise, tous les soirs, après l'avoir retirée, elle restait
nue, à s'examiner des quarts d'heure, minutieusement, devant la
psyché... Puis, elle tendait sa poitrine en avant, se renversait la
nuque en arrière, levait d'un mouvement brusque ses bras en l'air, de
façon que ses seins qui pendaient, pauvres loques de chair, remontassent
un peu... Et elle me disait:

--Célestine... regardez donc!... N'est-ce pas qu'ils sont encore fermes?

C'était à pouffer... D'autant que le corps de Madame... oh! quelle ruine
lamentable!... Quand, de la chemise tombée, il sortait débarrassé de ses
blindages et de ses soutiens, on eût dit qu'il allait se répandre sur le
tapis en liquide visqueux... Le ventre, la croupe, les seins, des outres
dégonflées, des poches qui se vidaient et dont il ne restait plus que
des plis gras et flottants... Ses fesses avaient l'inconsistance
molle, la surface trouée des vieilles éponges... Et pourtant, dans cet
écroulement des formes, une grâce survivait... douloureuse... ou plutôt
le souvenir d'une grâce... la grâce d'une femme qui avait pu être belle
autrefois et dont toute la vie avait été une vie d'amour... Par
un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures
vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irréparable
flétrissure... Elle multipliait les soins savants, les coquetteries
raffinées, pour appeler l'amour, encore... Et l'amour accourait à ce
dernier appel... Mais d'où?... Ah! que c'était mélancolique!...

Quelquefois, juste avant le dîner, essoufflée, un peu honteuse, Madame
rentrait...

--Vite... vite... Je suis en retard... Déshabillez-moi...

D'où revenait-elle, avec ce visage fatigué, ces yeux cernés, épuisée
jusqu'à tomber, comme une masse, sur le divan du cabinet de toilette?...
Et le désordre de ses dessous!... La chemise saccagée et salie,
les jupons rattachés à la hâte, le corset de travers et délacé, les
jarretelles libres, les bas tirebouchonnés... Et les cheveux désondulés,
à la pointe desquels frissonnaient encore la raclure légère d'un
drap, le duvet d'un oreiller!... Et la croûte de fard tombée, sous les
baisers, de sa bouche, de ses joues, mettait à vif les meurtrissures et
les plis de son visage, si cruellement, comme des plaies...

Pour essayer de détourner mes soupçons, elle gémissait:

--Je ne sais ce que j'ai eu... Cela m'a pris, tout d'un coup, chez la
couturière... une syncope... On a été obligé de me déshabiller... Je
suis encore toute malade...

Et, souvent, prise de pitié, je faisais semblant d'être la dupe de ces
stupides explications...

Une matinée, tandis que j'étais auprès de Madame, on sonna. Le valet de
chambre étant sorti, j'allai ouvrir... Un jeune homme entra... Aspect
louche, sombre et vicieux... mi-ouvrier, mi-rôdeur... Un de ces êtres
ambigus, comme on en rencontre, parfois, au bal Dourlans, et qui vivent
du meurtre ou de l'amour... Il avait une figure très pâle, de petites
moustaches noires, une cravate rouge. Ses épaules s'engonçaient dans
un veston trop large et il se dandinait, selon les rites les plus
classiques. Il commença par inspecter, avec des regards surpris et
troubles, la richesse de l'antichambre, le tapis, les glaces, les
tableaux, les tentures... Puis il me tendit une lettre pour Madame, en
me disant d'une voix traînante, grasseyante, mais impérieuse:

--Y a une réponse...

Venait-il pour son compte?... N'était-ce qu'un commissionnaire?...
J'écartai cette seconde hypothèse. Les gens qui viennent pour les autres
ne mettent pas tant d'autorité dans leur façon d'être et de parler...

--Je vais voir si Madame y est... fis-je prudemment, en tournant la
lettre dans mes mains.

Il répliqua:

--Elle y est... Je le sais... Et pas de blagues!... C'est urgent...

Madame lut la lettre... Elle devint presque livide, et, dans cet effroi
subit, elle s'oublia jusqu'à balbutier:

--Il est là, chez moi?... Vous l'avez laissé seul, dans
l'antichambre?... Comment a-t-il su mon adresse?

Mais, se remettant très vite, et d'un air détaché:

--Ce n'est rien... Je ne le connais pas... C'est un pauvre... un pauvre
très intéressant... Sa mère va mourir...

Elle ouvrit en hâte son secrétaire d'une main tremblante, en retira un
billet de cent francs:

--Portez-lui ça... vite... vite... le pauvre garçon!...

--Mâtiche!... ne pus-je m'empêcher de grincer, entre mes dents. Madame
est bien généreuse, aujourd'hui... Et ses pauvres ont de la chance.

Et j'appuyai sur ce mot de «pauvre», avec une intention féroce...

--Mais, allez donc!... ordonna Madame, qui ne tenait plus en place...

Quand je rentrai, Madame, qui n'avait pas beaucoup d'ordre et qui,
souvent, laissait traîner ses affaires sur les meubles, avait déchiré la
lettre, dont les derniers menus morceaux achevaient de se consumer dans
la cheminée...

Je n'ai donc jamais su au juste ce que c'était que ce garçon... Et je ne
l'ai pas revu... Mais ce que je sais, ce que j'ai vu, c'est que Madame,
cette matinée-là, avant de passer sa chemise, ne se regarda pas nue dans
la psyché... et elle ne me demanda point, en remontant ses déplorables
seins: «N'est-ce pas qu'ils sont encore bien fermes?» Toute la journée,
elle resta chez elle, inquiète et nerveuse, sous l'impression d'une
grande peur...

A partir de ce moment, quand Madame était en retard, le soir, je
tremblais toujours qu'elle n'eût été assassinée, au fond de quel
bouge!... Et, comme nous parlions à l'office de mes terreurs,
quelquefois, le maître d'hôtel, un petit vieux très laid, cynique, et
qui avait sur le front une tache de vin, maugréait:

--Eh bien... quoi?... Sûr que ça lui arrivera un jour ou l'autre...
Qu'est-ce que vous voulez?... Au lieu d'aller courir les souteneurs,
cette vieille salope, pourquoi qu'elle ne s'adresse pas, dans sa maison,
à un homme de confiance, de tout repos?

--A vous, peut-être?... ricanais-je...

Et le maître d'hôtel, se rengorgeant, parmi tous les pouffements de
l'assistance, répliquait:

--Tiens!... Je l'arrangerais bien, moi, pour un peu de galette...

C'était une perle que cet homme-là...

* * * * *

Mon avant-dernière maîtresse, elle, c'était une autre histoire... Et ce
que nous nous en faisions aussi une pinte de bon sang, le soir, autour
de la table, le repas fini!... Aujourd'hui, je m'aperçois que nous
avions tort, car Madame n'était pas une méchante femme. Elle était
très douce, très généreuse, très malheureuse... Et elle me comblait de
cadeaux... Des fois, on est vraiment trop rosse, ça il faut le dire...
Et ça ne tombe jamais que sur celles qui se montrèrent gentilles pour
nous...

Son mari, à celle-là... une espèce de savant, un membre de je ne sais
plus quelle Académie, la négligeait beaucoup... Non qu'elle fût laide,
elle était, au contraire, fort jolie; non qu'il courût après les autres
femmes; il était d'une sagesse exemplaire... Plus très jeune et, sans
doute, peu porté sur la chose, ça ne lui disait rien, quoi!... Il
restait des mois et des mois sans venir la nuit, chez Madame... Et
Madame se désespérait... Tous les soirs, je faisais à Madame une belle
toilette d'amour... des chemises transparentes... des parfums à se
pâmer... et de tout... Elle me disait:

--Il viendra, peut-être, ce soir, Célestine?... Savez-vous ce qu'il
fait, en ce moment?

--Monsieur est dans sa bibliothèque... Il travaille...

Elle avait un geste d'accablement.

--Toujours, dans sa bibliothèque!... Mon Dieu!...

Et elle soupirait:

--Il viendra peut-être, tout de même, ce soir...

J'achevais de la pomponner et, fière de cette beauté, de cette volupté,
qui étaient un peu mon oeuvre, je considérais Madame avec admiration. Je
m'enthousiasmais:

--Monsieur aurait joliment tort de ne pas venir, ce soir, car, rien qu'à
voir Madame, sûr que Monsieur ne s'embêterait pas... ce soir!

--Ah! taisez-vous... taisez-vous!... frissonnait-elle.

Naturellement, le lendemain, c'étaient des tristesses, des plaintes, des
pleurs...

--Ah! Célestine!... Monsieur n'est pas venu, cette nuit... Toute la
nuit, je l'ai attendu... et il n'est pas venu... Et il ne viendra jamais
plus!

Je la consolais de mon mieux:

--C'est que Monsieur est sans doute trop fatigué avec ses travaux...
Les savants, ça n'a pas toujours la tête à ça... Ça pense à on ne sait
quoi... Si Madame essayait des gravures, avec Monsieur?... Il paraît
qu'il y a de belles gravures, auxquelles les hommes les plus froids ne
résistent pas...

--Non... non... à quoi bon?...

--Et si Madame faisait, tous les soirs, servir à Monsieur... des choses
très épicées... des écrevisses?...

--Non! non!...

Elle secouait tristement la tête:

--Il ne n'aime plus, voilà mon malheur... Il ne m'aime plus...

Alors, timidement, sans haine, d'un regard plutôt implorant, elle
m'interrogeait:

--Célestine, soyez franche avec moi... Monsieur ne vous a jamais
poussée dans un coin?... Il ne vous a jamais embrassée?... Il ne vous a
jamais...?

Non... cette idée!

--Dites-le moi, Célestine?...

Je m'écriais:

--Bien sûr que non, Madame... Ah! Monsieur se moque bien de ça!... Et
puis, est-ce que Madame s'imagine que je voudrais faire de la peine à
Madame?...

--Il faudrait me le dire... suppliait-elle... Vous êtes une belle
fille... Vos yeux sont si amoureux... vous devez avoir un si beau
corps!...

Elle m'obligeait à lui tâter les mollets, la poitrine, les bras,
les hanches. Elle comparait les parties de son corps aux parties
correspondantes du mien, avec un tel oubli de toute pudeur que, gênée,
rougissante, je me demandais si cela n'était pas un truc de la part de
Madame et si, sous cette affliction de femme délaissée, elle ne cachait
point l'arrière-pensée d'un désir pour moi... Et elle ne cessait de
gémir.

--Mon Dieu! mon Dieu!... Pourtant... voyons... je ne suis pas une
vieille femme... Et je ne suis pas laide... N'est-ce pas que je n'ai
point un gros ventre?... N'est-ce pas que mes chairs sont fermes et
douces?... Et j'ai tant d'amour... si vous saviez... tant d'amour au
coeur!...

Souvent, elle éclatait en sanglots, se jetait sur le divan et la tête
enfouie dans un coussin, pour étouffer ses larmes, elle bégayait:

--Ah! n'aimez jamais, Célestine... n'aimez jamais... On est trop...
trop... trop malheureuse!

Une fois qu'elle pleurait plus fort qu'à l'ordinaire, j'affirmai
brusquement:

--Moi, à la place de Madame, je prendrais un amant... Madame est une
trop belle femme pour rester comme ça...

Elle fut comme effrayée de mes paroles:

--Taisez-vous... oh! taisez-vous... s'écria-t-elle.

J'insistai:

--Mais toutes les amies de Madame en ont, des amants...

--Taisez-vous... Ne me parlez jamais de cela...

--Mais puisque Madame est si amoureuse!...

Avec une impudence tranquille, je lui citai le nom d'un petit jeune
homme très chic qui venait souvent à la maison... Et j'ajoutai:

--Un amour d'homme!... Et comme il doit être adroit, délicat avec les
femmes!...

--Non... non... Taisez-vous... Vous ne savez pas ce que vous dites...

--Comme Madame voudra... Moi, ce que j'en fais, c'est pour le bien de
Madame...

Et obstinée dans son rêve, pendant que Monsieur, sous la lampe de
la bibliothèque, alignait des chiffres et traçait des ronds avec des
compas, elle répétait:

--Il viendra, peut-être, cette nuit?...

Tous les jours à l'office, durant le petit déjeuner, c'était l'unique
sujet de notre conversation... On s'informait auprès de moi...

--Eh bien?... Quoi?... Est-ce que Monsieur a marché enfin?

--Rien, toujours...

Vous pensez si c'était là un thème admirable pour les grasses
plaisanteries, les allusions obscènes, les rires insultants... On
faisait même des paris sur le jour où Monsieur se déciderait enfin à
«marcher».

A la suite d'une discussion futile où j'avais tous les torts, j'ai
quitté Madame. Je l'ai quittée salement, en lui jetant à la figure, à sa
pauvre figure étonnée, toutes ses lamentables histoires, tous ses petits
malheurs intimes, toutes ses confidences par quoi elle m'avait livré
son âme, sa petite âme plaintive, bébête et charmante, assoiffée de
désirs... Oui, tout cela, je le lui ai jeté à la figure, comme des
paquets de boue... Et j'ai fait pire... Je l'ai accusée des plus sales
débauches... des passions les plus ignobles... Ce fut quelque chose de
hideux...

Il y a des moments où c'est en moi comme un besoin, comme une folie
d'outrage... une perversité qui me pousse à rendre irréparables des
riens... Je n'y résiste pas, même quand j'ai conscience que j'agis
contre mes intérêts, et que j'accomplis mon propre malheur...

Cette fois-là, j'allai beaucoup plus loin dans l'injustice et dans
l'insulte ignominieuse. Voici ce que je trouvai... Quelques jours après
être sortie de chez Madame, je pris une carte postale et, de façon à
ce que tout le monde pût la lire dans la maison, j'écrivis cette jolie
missive... oui, j'eus l'aplomb d'écrire ceci:

«Je vous préviens, Madame, que je vous renvoie, en port payé, tous les
soi-disant cadeaux que vous m'avez faits... Je suis une fille pauvre,
mais j'ai trop de dignité--et j'aime trop la propreté--pour conserver
les sales nippes dont vous vous êtes débarrassée, en me les donnant, au
lieu de les jeter--comme elles le méritaient--aux ordures de la rue. Il
ne faut pas que vous vous imaginiez, parce que je n'ai pas un sou, que
je consente à porter sur moi, vos dégoûtants jupons, par exemple,
dont l'étoffe est mangée et toute jaune, à force que vous y avez pissé
dedans... J'ai l'honneur de vous saluer.»

C'était tapé, soit!... Mais c'était bête aussi, d'autant plus bête que,
comme je l'ai déjà dit, Madame s'était toujours montrée généreuse envers
moi, au point que ces affaires--que je me gardai bien de lui renvoyer
d'ailleurs,--je les vendis le lendemain quatre cents francs à une
marchande à la toilette...

N'était-ce point seulement la forme irritée du dépit où je me trouvais
d'avoir quitté une place exceptionnellement agréable, comme on n'en
rencontre pas beaucoup dans une existence de femme de chambre, une
maison où il y avait tant de coulage... où l'on nous donnait tout à
gogo... comme des princes?...

Et puis, zut!... on n'a pas le temps d'être juste avec ses maîtres... Et
tant pis, ma foi! Il faut que les bons paient pour les mauvais...

Avec tout cela, que vais-je faire ici?... Dans ce trou de province, avec
une pimbêche comme est ma nouvelle maîtresse, je n'ai pas à rêver de
pareilles aubaines, ni espérer de semblables distractions... Je ferai
du ménage embêtant... de la couture qui m'assomme... rien d'autre... Ah!
quand je me rappelle les places où j'ai servi, cela rend ma situation
encore plus triste, plus insupportablement triste... Et j'ai bien
envie de m'en aller, de tirer ma révérence une bonne fois, à ce pays de
sauvages...

* * * * *

Tantôt, j'ai croisé Monsieur dans l'escalier. Il partait pour la
chasse... Monsieur m'a regardée d'un air polisson... Il m'a encore
demandé:

--Eh bien, Célestine... est-ce que vous vous habituez ici?...

Décidément, c'est une manie... J'ai répondu:

--Je ne sais pas encore, Monsieur...

Puis, effrontément:

--Et Monsieur... est-ce qu'il s'habitue, lui?...

Monsieur a pouffé... Monsieur prend bien la plaisanterie... Monsieur est
vraiment bon enfant...

--Il faut vous habituer, Célestine... Il faut vous habituer...
sapristi!...

J'étais en veine de hardiesse... J'ai encore répondu:

--Je tâcherai, Monsieur... avec l'aide de Monsieur...

Je crois que Monsieur voulait me dire quelque chose de très raide. Ses
yeux brillaient comme deux braises... Mais Madame est apparue en haut
de l'escalier... Monsieur a filé de son côté, moi du mien... C'est
dommage...

Ce soir, à travers la porte du salon, j'ai entendu Madame qui disait à
Monsieur, sur ce ton aimable que vous pouvez soupçonner:

--Je ne veux pas qu'on soit familier avec mes domestiques...

Ses domestiques!... Est-ce que les domestiques de Madame ne sont pas les
domestiques de Monsieur?... Ah bien!... vrai!...



III


18 septembre.

Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe.

J'ai déjà déclaré que, sans être dévote, j'avais tout de même de la
religion... On aura beau dire et beau faire, la religion c'est toujours
la religion. Les riches peuvent peut-être s'en passer, mais elle
est nécessaire aux gens comme nous... Je sais bien qu'il y a des
particuliers qui s'en servent d'une drôle de façon, que beaucoup de
curés et de bonnes soeurs ne lui font pas honneur... Il n'importe. Quand
on est malheureuse--et, dans le métier, on l'est beaucoup plus qu'à son
tour--il n'y a encore que ça pour endormir vos peines... que ça... et
l'amour... Oui, mais l'amour, c'est un autre genre de consolation...
Aussi, même dans les maisons impies, je ne manquais jamais la messe.
D'abord, la messe, c'est une sortie, une distraction, du temps gagné sur
les ennuis quotidiens de la baraque... C'est surtout des camarades
qu'on rencontre, des histoires qu'on apprend, des occasions de faire
connaissance... Ah! si j'avais voulu, à la sortie de la chapelle
des Assomptionnistes, écouter de vieux messieurs très bien qui m'en
chuchotaient, à l'oreille, de drôles de psaumes, je ne serais peut-être
pas ici, aujourd'hui!...

Aujourd'hui, le temps s'est remis. Il fait un beau soleil, un de ces
soleils brumeux qui rendent la marche agréable, et moins lourdes, les
tristesses... Je ne sais pourquoi, sous l'influence de cette matinée
bleu et or, j'ai dans le coeur presque de la gaieté...

Nous sommes à quinze cents mètres de l'église. Le chemin est gentil qui
y conduit... une petite sente, ondulant entre des haies... Au printemps,
il doit y avoir tout plein de fleurs, des cerisiers sauvages et des
épines blanches qui sentent si bon... Moi, j'aime les épines blanches...
Elles me rappellent des choses, quand j'étais petite fille... A part ça,
la campagne est comme toutes les campagnes... elle n'a rien d'épatant.
C'est une vallée très large, et puis, là-bas, au bout de la vallée, des
coteaux. Dans la vallée, il y a une rivière; sur les coteaux, il y a une
forêt... tout cela couvert d'un voile de brume, transparente et dorée,
qui cache trop à mon gré le paysage.

C'est drôle, je garde ma fidélité à la nature bretonne... Je l'ai dans
le sang. Aucune ne me paraît aussi belle, aucune ne me parle mieux
à l'âme. Même au milieu des plus riches, des plus grasses campagnes
normandes, j'ai la nostalgie de la lande, et de cette mer tragique et
splendide où je suis née... Et ce souvenir brusquement évoqué met un
nuage de mélancolie dans la gaîté de ce joli matin.

En chemin, je rencontre des femmes et des femmes... Un paroissien sous
le bras, elles vont aussi, comme moi, à la messe: cuisinières, femmes
de chambre et de basse-cour, épaisses, lourdaudes et marchant avec
des lenteurs, des dandinements de bêtes. Ce qu'elles sont drôlement
torchées, dans leurs costumes de fêtes... des paquets!... Elles sentent
le pays à plein nez, et l'on voit bien qu'elles n'ont point servi à
Paris... Elles me regardent avec curiosité, une curiosité défiante et
sympathique, à la fois... Elles détaillent, en les enviant, mon chapeau,
ma robe collante, ma petite jaquette beige et mon parapluie roulé dans
son fourreau de soie verte. Ma toilette de dame les étonne, et surtout,
je crois, la façon coquette et pimpante que j'ai de la porter. Elles
se poussent du coude, ont des yeux énormes, des bouches démesurément
ouvertes, pour se montrer mon luxe et mon chic. Et je vais, me
trémoussant, leste et légère, la bottine pointue, et relevant d'un geste
hardi ma robe qui, sur les jupons de dessous, fait un bruit de soie
froissée... Qu'est-ce que vous voulez?... Moi je suis contente qu'on
m'admire.

En passant près de moi, j'entends qu'elles se disent, dans un
chuchotement:

--C'est la nouvelle du Prieuré...

L'une d'elles, courte, grosse, rougeaude, asthmatique et qui semble
porter péniblement un immense ventre sur des jambes écartées en tréteau,
sans doute pour le mieux caler, m'aborde en souriant, d'un sourire
épais, visqueux, sur des lèvres de vieille licheuse.

--C'est vous, la nouvelle femme de chambre du Prieuré?... Vous vous
appelez Célestine?... Vous êtes arrivée de Paris, il y a quatre
jours?...

Elle sait tout déjà... elle est au courant de tout, aussi bien que
moi-même. Et rien ne m'amuse, sur ce corps pansu, sur cette outre
ambulante, comme ce chapeau mousquetaire, un large chapeau de feutre
noir, dont les plumes se balancent dans la brise.

Elle continue:

--Moi, je m'appelle Rose... mam'zelle Rose... Je suis chez M. Mauger...
à côté de chez vous... un ancien capitaine... Vous l'avez peut-être déjà
vu?

--Non, Mademoiselle...

--Vous auriez pu le voir, par-dessus la haie qui sépare les deux
propriétés... Il est toujours dans le jardin, en train de jardiner.
C'est encore un bel homme, vous savez!...

Nous marchons plus lentement, car mam'zelle Rose manque d'étouffer. Elle
siffle de la gorge comme une bête fourbue... A chaque respiration,
sa poitrine s'enfle et retombe, pour s'enfler encore... Elle dit, en
hachant ses mots:

--J'ai ma crise... Oh, ce que le monde souffre aujourd'hui... c'est
incroyable!

Puis, entre des sifflements et des hoquets, elle m'encourage:

--Il faudra venir me voir, ma petite... Si vous avez besoin de quelque
chose... d'un bon conseil, de n'importe quoi... ne vous gênez pas...
J'aime les jeunesses, moi... On prendra un petit verre de noyau, en
causant... Beaucoup de ces demoiselles viennent chez nous...

Elle s'arrête un instant, reprend haleine, et d'une voix plus basse, sur
un ton confidentiel:

--Et tenez, mademoiselle Célestine... si vous voulez vous faire adresser
votre correspondance chez nous?... Ce serait plus prudent... Un bon
conseil que je vous donne... Mme Lanlaire lit les lettres... toutes les
lettres... Même qu'une fois, elle a bien failli être condamnée par le
juge de paix... Je vous le répète... Ne vous gênez pas.

Je la remercie et nous continuons de marcher... Bien que son corps
tangue et roule, comme un vieux bateau sur une forte mer, Mlle Rose
semble, maintenant, respirer avec plus de facilité... Et nous allons,
potinant.

--Ah! vous en trouverez du changement ici, bien sûr... D'abord, ma
petite, au Prieuré, on ne garde pas une seule femme de chambre... c'est
réglé... Quand ce n'est pas Madame qui les renvoie, c'est Monsieur
qui les engrosse... Un homme terrible, M. Lanlaire... Les jolies, les
laides, les jeunes, les vieilles... et, à chaque coup, un enfant!... Ah!
on la connaît, la maison, allez... Et tout le monde vous dira ce que je
vous dis... On est mal nourri... on n'a pas de liberté... on est accablé
de besogne... Et des reproches, tout le temps, des criailleries... Un
vrai enfer, quoi!... Rien que de vous voir, gentille et bien élevée
comme vous êtes, il n'y a point de doute que vous n'êtes pas faite pour
rester chez de pareils grigous...

Tout ce que la mercière m'a raconté, Mlle Rose me le raconte à nouveau,
avec des variantes plus pénibles. Si violent est le besoin qu'a
cette femme de bavarder, qu'elle finit par oublier sa souffrance. La
méchanceté a raison de son asthme... Et le débinage de la maison va son
train, mêlé aux affaires intimes du pays. Bien que je sache déjà tout
cela, les histoires de Rose sont si noires et si désespérantes ses
paroles, que me revoilà toute triste. Je me demande si je ne ferais pas
mieux de partir... Pourquoi tenter une expérience où je suis vaincue
d'avance?

Quelques femmes se sont jointes à nous, curieuses, frôleuses,
accompagnant d'un: «Pour sûr!» énergique, chacune des révélations de
Rose qui, de moins en moins essoufflée, continue de jaboter:

--Un bien bon homme que M. Mauger... et, tout seul, ma petite... Autant
dire que je suis la maîtresse... Dame!... un ancien capitaine... c'est
naturel, n'est-ce pas?... Ça n'a pas d'administration... ça n'entend
rien aux affaires de ménage... ça aime à être soigné, dorloté... son
linge bien tenu... ses manies respectées... de bons petits plats... S'il
n'avait pas, près de lui, une personne de confiance, il se laisserait
gruger par les uns, par les autres... Ce n'est pas ça qui manque ici,
mon Dieu, les voleurs!

L'intonation de ses petites phrases coupées, le clignement de ses yeux
achèvent de me révéler sa situation exacte dans la maison du capitaine
Mauger...

--Dame!... N'est-ce pas?... Un homme tout seul, et qui a encore des
idées... Et puis, il y a tout de même de l'ouvrage.... Et nous allons
prendre un petit garçon, pour aider...

Elle a de la chance, cette Rose... Moi aussi, souvent, j'ai rêvé de
servir chez un vieux... C'est dégoûtant... Mais on est tranquille, au
moins, et on a de l'avenir... N'empêche qu'il n'est pas difficile, pour
un capitaine qui a encore des idées... Et ce que ça doit être rigolo,
tous les deux, sous l'édredon!...

Nous traversons tout le pays... Ah vrai!... Il n'est pas joli... Il ne
ressemble en rien au boulevard Malesherbes... Des rues sales, étroites,
tortueuses, et des places où les maisons sont de guingois, des maisons
qui ne tiennent pas debout, des maisons noires, en vieux bois pourri,
avec de hauts pignons branlants et des étages ventrus qui avancent les
uns sur les autres, comme dans l'ancien temps... Les gens qui passent
sont vilains, vilains, et je n'ai pas aperçu un seul beau garçon...
L'industrie du pays est le chausson de lisière. La plupart des
chaussonniers, qui n'ont pu livrer aux usines le travail de la semaine,
travaillent encore... Et je vois, derrière des vitres, de pauvres
faces chétives, des dos courbés, des mains noires qui tapotent sur des
semelles de cuir...

Cela ajoute encore à la tristesse morne du lieu... On dirait d'une
prison.

Mais voici la mercière qui, sur le pas de sa porte, nous sourit et nous
salue...

--Vous allez à la messe de huit heures?... Moi, je suis allée à la messe
de sept heures... Vous n'êtes pas en retard... Vous ne voudriez pas
entrer, un instant?

Rose remercie... Elle me met en garde contre la mercière, qui est
une méchante femme et dit du mal de tout le monde... une vraie peste,
quoi!... Puis elle recommence, à me vanter les vertus de son maître et
les douceurs de sa place... Je lui demande:

--Alors, le capitaine n'a pas de famille?

--Pas de famille?... s'écrie-t-elle, scandalisée... Eh bien, ma petite,
vous n'y êtes pas... Ah! si, il en a une famille, et une propre!...
Des tas de nièces et de cousines... des fainéants, des sans le sou, des
traîne-misère... et qui le grugeaient... et qui le volaient... fallait
voir ça!... C'était une abomination... Aussi, vous pensez si j'y ai mis
bon ordre... si j'ai nettoyé la maison de toute cette vermine... Mais,
ma chère demoiselle, sans moi, le capitaine serait sur la paille,
aujourd'hui... Ah! le pauvre homme!... Il est bien content de ça, allez,
maintenant...

J'insiste avec une intention ironique que, d'ailleurs, elle ne comprend
pas:

--Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu'il vous mettra sur son
testament?...

Prudemment, elle réplique:

--Monsieur fera ce qu'il voudra... il est libre... Bien sûr que ce n'est
pas moi qui l'influence... Je ne lui demande rien... je ne lui
demande même pas de me payer des gages... Aussi, je suis chez lui par
dévouement... Mais il connaît la vie... il sait ceux qui l'aiment, qui
le soignent avec désintéressement, qui le dorlotent... Il ne faudrait
pas croire qu'il est aussi bête que certaines personnes le prétendent,
Mme Lanlaire en tête... qui en dit des choses sur nous!... C'est un
malin au contraire, mademoiselle Célestine... et qui a une volonté à
lui... Pour ça!...

Sur cette éloquente apologie du capitaine, nous arrivons à l'église.

La grosse Rose ne me quitte pas... Elle m'oblige à prendre une chaise
près de la sienne, et se met à marmotter des prières, à faire des
génuflexions et des signes de croix... Ah, cette église! Avec ses
grossières charpentes qui la traversent et qui soutiennent la voûte
chancelante, elle ressemble à une grange; avec son public, toussant,
crachant, heurtant les bancs, traînant les chaises, on dirait aussi d'un
cabaret de village. Je ne vois que des faces abruties par l'ignorance,
des bouches fielleuses crispées par la haine... Il n'y a là que
de pauvres êtres qui viennent demander à Dieu quelque chose contre
quelqu'un... Il m'est impossible de me recueillir et je sens descendre
en moi et sur moi comme un grand froid... C'est peut-être qu'il n'y a
même pas un orgue dans cette église?... Est-ce drôle? Je ne puis pas
prier sans orgue... Un chant d'orgue, ça m'emplit la poitrine, puis
l'estomac... ça me rend toute chose... comme en amour. Si j'entendais
toujours des voix d'orgue, je crois bien que je ne pécherais jamais...
Ici, à la place de l'orgue, c'est une vieille dame, dans le choeur, avec
des lunettes bleues et un pauvre petit châle noir sur les épaules, qui,
péniblement, tapote sur une espèce de piano, pulmonique et désaccordé...
Et c'est toujours des gens qui toussotent et crachotent, un bruit de
catarrhe qui couvre les psalmodies du prêtre et les réponses des enfants
de choeur. Et ce que cela sent mauvais!... odeurs mêlées de fumier,
d'étable, de terre, de paille aigre, de cuir mouillé... d'encens
avarié... Vraiment, ils sont bien mal élevés en province!

La messe tire en longueur et je m'ennuie... Je suis surtout vexée de me
trouver au milieu d'un monde si ordinaire, si laid, et qui fait si
peu attention à moi. Pas un joli spectacle, pas une jolie toilette où
reposer ma pensée... où égayer mes yeux... Jamais je n'ai mieux compris
que je suis faite pour la joie de l'élégance et du chic... Au lieu de
s'exalter, comme aux messes de Paris, tous mes sens offensés protestent
à la fois... Pour me distraire, je suis attentivement les mouvements du
prêtre qui officie. Ah bien, merci! C'est une espèce de grand gaillard,
tout jeune, de physionomie vulgaire, couleur de brique rose. Avec ses
cheveux ébouriffés, sa mâchoire de proie, ses lèvres goulues, ses petits
yeux obscènes, ses paupières cernées de noir, je l'ai bien vite jugé...
Ce qu'il doit s'en payer, à table, de la nourriture, celui-là!... Et au
confessionnal, donc... ce qu'il doit en dire des saletés et en trousser
des jupons!... Rose, s'apercevant que je le regarde, se penche vers moi,
et, tout bas, elle me dit:

--C'est le nouveau vicaire... Je vous le recommande. Il n'y en a pas
comme lui pour confesser les femmes... M. le curé est un saint homme,
bien sûr... mais on le trouve trop sévère... Tandis que le nouveau
vicaire...

Elle claque de la langue et se remet en prière, la tête courbée sur le
prie-Dieu.

Eh bien, il ne me plairait pas, le nouveau vicaire. Il a l'air sale et
brutal... Il ressemble plus à un charretier qu'à un prêtre... Moi, il
me faut de la délicatesse, de la poésie... de l'au-delà... et des
mains blanches. J'aime que les hommes soient doux et chic, comme était
monsieur Jean...

Après la messe, Rose m'entraîne chez l'épicière... En quelques mots
mystérieux, elle m'explique qu'il faut être bien avec elle, et que
toutes les domestiques lui font une cour empressée...

Encore une petite boulotte--décidément, c'est le pays des grosses
femmes... Son visage est criblé de taches de rousseur, ses cheveux,
blond filasse, rares et ternes, laissent voir des parties de crâne,
au sommet duquel se hérisse drôlement, et pareil à un petit balai, un
chignon. Au moindre mouvement, sa poitrine, sous le corsage de drap
brun, remue comme un liquide dans une bouteille... Ses yeux, bordés d'un
cercle rouge, s'éraillent, et sa bouche ignoble transforme en grimaces
le sourire... Rose me présente:

--Madame Gouin, je vous amène la nouvelle femme de chambre du Prieuré...

L'épicière m'observe avec attention et je remarque que son regard
s'attache à ma taille, à mon ventre, avec une obstination gênante...
Elle dit d'une voix blanche:

--Mademoiselle est chez elle, ici... Mademoiselle est une belle fille...
Mademoiselle est parisienne, sans doute?...

--En effet, madame Gouin, j'arrive de Paris...

--Ça se voit... ça se voit, tout de suite... il n'y a pas besoin de vous
regarder à deux fois... J'aime beaucoup les Parisiennes... elles savent
ce que c'est que de vivre... Moi aussi j'ai servi à Paris, quand
j'étais jeune... j'ai servi chez une sage-femme de la rue Guénégaud, Mme
Tripier... Vous la connaissez peut-être?...

--Non...

--Ça ne fait rien... Ah! dame, il y a longtemps... Mais entrez donc,
mademoiselle Célestine...

Elle nous fait passer, cérémonieusement, dans l'arrière-boutique où se
trouvent déjà réunies, autour d'une table ronde, quatre domestiques...

--Ah! vous en aurez du tintouin, ma pauvre demoiselle... gémit
l'épicière en m'offrant un siège... Ce n'est pas parce que l'on ne me
prend plus rien, au château... mais je puis bien dire que c'est une
maison infernale... infernale... N'est-ce pas, Mesdemoiselles?...

--Pour sûr!... répondent, unanimement, avec des gestes pareils et de
pareilles grimaces, les quatre domestiques interpellées...

Mme Gouin poursuit:

--Merci!... je ne voudrais pas fournir des gens qui marchandent tout le
temps et crient, comme des putois, qu'on les vole, qu'on leur fait du
tort... Ils peuvent bien aller où ils veulent...

Le choeur des domestiques reprend:

--Bien sûr qu'ils peuvent aller où ils veulent.

A quoi Mme Gouin, s'adressant plus particulièrement à Rose, ajoute d'un
ton ferme:

--On ne court pas après, dites, mam'zelle Rose?... Dieu merci, on n'a
pas besoin d'eux, n'est-ce pas?

Rose se contente de hausser les épaules et de mettre dans ce geste tout
ce qu'il y a en elle de fiel concentré, de rancunes et de mépris... Et
l'énorme chapeau mousquetaire, par le mouvement désordonné des plumes
noires, accentue l'énergie de ces sentiments violents.

Puis, après un silence:

--Tenez!... Parlons point de ces gens-là... Chaque fois que j'en parle,
j'ai mal au ventre...

Une petite noiraude, maigre, avec un museau de rat, un front fleuri de
boutons et des yeux qui suintent, s'écrie au milieu des rires:

--Pour sûr, qu'on les a quelque part...

Là-dessus, les histoires, les potins recommencent... C'est un flot
ininterrompu d'ordures vomies par ces tristes bouches, comme d'un
égout... Il semble que l'arrière-boutique en est empestée... Je ressens
une impression d'autant plus pénible que la pièce où nous sommes est
sombre et que les figures y prennent des déformations fantastiques...
Elle n'est éclairée, cette pièce, que par une étroite fenêtre qui
s'ouvre sur une cour crasseuse, humide, une sorte de puits formé par des
murs que ronge la lèpre des mousses... Une odeur de saumure, de légumes
fermentés, de harengs saurs, persiste autour de nous, imprègne nos
vêtements... C'est intolérable... Alors, chacune de ces créatures,
tassées sur leur chaise comme des paquets de linge sale, s'acharne à
raconter une vilenie, un scandale, un crime... Lâchement, j'essaie de
sourire avec elles, d'applaudir avec elles, mais j'éprouve quelque chose
d'insurmontable, quelque chose comme un affreux dégoût... Une nausée
me retourne le coeur, me monte à la gorge impérieusement, m'affadit la
bouche, me serre les tempes... Je voudrais m'en aller... Je ne le puis,
et je reste là, idiote, tassée comme elles sur ma chaise, ayant les
mêmes gestes qu'elles, je reste là à écouter stupidement ces voix aigres
qui me font l'effet d'eaux de vaisselle; glougoutant et s'égouttant par
les éviers et par les plombs...

Je sais bien qu'il faut se défendre contre ses maîtres... et je ne suis
pas la dernière à le faire, je vous assure... Mais non... là... tout de
même, cela passe l'imagination... Ces femmes me sont odieuses; je les
déteste, et je me dis tout bas que je n'ai rien de commun avec elles...
L'éducation, le frottement avec les gens chics, l'habitude des belles
choses, la lecture des romans de Paul Bourget m'ont sauvée de ces
turpitudes... Ah! les jolies et amusantes rosseries des offices
parisiens, elles sont loin!...

C'est Rose qui décidément obtient le plus grand succès... Elle raconte
avec des yeux papillotants et des lèvres mouillées de plaisir:

--Tout cela n'est rien auprès de Mme Rodeau... la femme du notaire...
Ah! il s'en passe des choses chez elle...

--Je m'en doutais... dit l'une.

Une autre énonce, en même temps:

--Elle a beau être dans les curés... je l'ai toujours pensé que c'est
une rude cochonne...

Tous les regards sont émérillonnés, tous les cous tendus vers Rose, qui
commence son récit:

--Avant hier, M. Rodeau était parti, soi-disant à la campagne, pour
toute la journée...

Afin de m'édifier sur le compte de M. Rodeau, elle ouvre, en mon
honneur, cette parenthèse:

--Un homme louche... un notaire guères catholique, que ce M. Rodeau...
Ah! il y en a des mic-macs dans son étude... à preuve que j'ai fait
retirer par le capitaine des fonds qu'il y avait déposés... Oui,
dame!... Mais ce n'est pas de M. Rodeau qu'il s'agit pour l'instant...

La parenthèse fermée, elle redonne à son récit un tour plus général:

--M. Rodeau était donc à la campagne... Qu'est-ce qu'il va faire si
souvent à la campagne?... Ça, par exemple... on ne le sait pas... Il
était donc parti à la campagne... Mme Rodeau fait aussitôt monter le
petit clerc... le petit gars Justin... dans sa chambre... sous prétexte
de la balayer... Un drôle de balayage, mes enfants!... Elle était
quasiment toute nue, avec des yeux drôles, comme une chienne en chasse.
Elle le fait venir près d'elle... l'embrasse... le caresse... et, disant
qu'elle va lui chercher ses puces, voilà qu'elle le déshabille... Et
alors, savez-vous ce qu'elle a fait?... Eh bien, tout à coup, elle s'est
jetée dessus, cette goule-là, et elle l'a pris de force... de force,
oui, Mesdemoiselles... Et si vous saviez de quelle manière elle l'a
pris?...

--Comment qu'elle l'a pris?... interroge vivement la petite noiraude,
dont le museau de rat s'allonge et remue...

Toutes sont anxieuses... Mais, devenant sévère, pudique, Rose déclare:

--Ça ne peut pas se dire à des demoiselles!...

Des «ah!» de désappointement suivent cette réponse. Rose continue, tour
à tour indignée et émue:

--Un enfant de quinze ans... si c'est possible!... Et joli... joli comme
un amour... et innocent, le pauvre petit martyr!... Ne pas respecter
l'enfance... faut-il en avoir du vice dans le sang!... Paraît
qu'en rentrant chez lui... il tremblait... tremblait... pleurait...
pleurait... le chérubin... que c'était à vous fendre l'âme... Qu'est-ce
que vous dites de ça?...

C'est une explosion d'indignations, une avalanche de mots orduriers...
Rose attend que le calme soit revenu... Elle poursuit:

--La mère est venue me conter la chose... Moi, je lui ai conseillé, vous
pensez bien, d'actionner le notaire et sa femme.

--Pour sûr... ah! pour sûr...

--Eh bien, la Justine hésite... parce que et parce qu'est-ce...
Finalement, elle ne veut pas... J'ai idée que M. le curé, qui dîne
toutes les semaines chez les Rodeau, est intervenu... Enfin, elle a
peur... quoi!... Ah! si c'était moi... Certes, j'ai de la religion...
mais il n'y a pas de curé qui tienne... Je leur en ferais cracher de
l'argent... des cents et des mille... et des dix mille francs...

--Pour sûr... ah! pour sûr...

--Manquer une occasion comme ça?... Malheur!

Et le chapeau mousquetaire claque comme une tente sous l'orage...

L'épicière ne dit rien... Elle a l'air gêné... Sans doute qu'elle
fournit le notaire... Adroitement elle interrompt les imprécations de
Rose.

--J'espère que mademoiselle Célestine voudra bien accepter un petit
verre de cassis avec ces demoiselles?... Et vous, mam'zelle Rose?...

Cette invitation calme toutes les colères, et, tandis que d'un placard
elle retire une bouteille et des verres que Rose dispose sur la table,
les yeux s'allument et les langues passent, effilées, sur les lèvres
gourmandes...

En partant, l'épicière me dit, aimable et souriante:

--Ne faites pas attention, parce que vos maîtres ne prennent rien chez
moi... Il faudra revenir me voir...

Je rentre avec Rose qui achève de me mettre au courant de la chronique
du pays... J'aurais cru que son stock d'infamies dût être épuisé...
Nullement... Elle en trouve, elle en invente de nouvelles et de plus
épouvantables... Ses ressources dans la calomnie sont infinies... Et
sa langue va toujours, sans un arrêt... Tous et toutes y passent ou y
reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer
de gens, en province... Elle me reconduit ainsi jusqu'à la grille
du Prieuré... Là, elle ne peut pas se décider à me quitter... parle
encore... parle sans cesse, cherche à m'envelopper, à m'étourdir de son
amitié et de son dévoûment... Moi, j'ai la tête cassée par tout ce
que j'ai entendu, et la vue du Prieuré me donne au coeur comme un
découragement... Ah! ces grandes pelouses sans fleurs!... Et cette
immense bâtisse qui a l'air d'une caserne ou d'une prison et où il me
semble que, derrière chaque fenêtre, un regard vous espionne!...

Le soleil est plus chaud, la brume a disparu, et le paysage, là bas, se
fait plus net... Au delà de la plaine, sur les coteaux, j'aperçois de
petits villages qui se dorent dans la lumière, égayés de toits rouges;
la rivière à travers la plaine, jaune et verte, luit çà et là en courbes
argentées... Et quelques nuages décorent le ciel de leurs fresques
légères et charmantes... Mais je n'éprouve aucun plaisir à contempler
tout cela... Je n'ai plus qu'un désir, une volonté, une obsession,
fuir ce soleil, cette plaine, ces coteaux, cette maison et cette grosse
femme, dont la voix méchante m'affole et me torture.

Enfin, elle se dispose à me laisser... me prend la main et la serre,
affectueusement, dans ses gros doigts gantés de mitaines. Elle me dit:

--Et puis, ma petite, vous savez, madame Gouin, c'est une femme bien
aimable... et bien droite... Il faudra la voir souvent...

Elle s'attarde encore... et avec plus de mystère:

--Elle en a soulagé, allez, des jeunes filles!... Dès qu'on s'aperçoit
de quelque chose... on va la trouver... Ni vu, ni connu... On peut
se fier à elle... ça, je vous le dis... C'est une femme très... très
savante...

Les yeux plus brillants, son regard attaché sur moi, avec une ténacité
étrange, elle répète:

--Très savante... et adroite... et discrète!... C'est la Providence du
pays... Allons, ma petite, n'oubliez pas de venir chez nous, quand
vous pourrez... Et allez, souvent, chez madame Gouin... Vous ne vous en
repentirez pas... A bientôt... à bientôt!...

Elle est partie... Je la vois qui, de son pas en roulis, s'éloigne,
longe, énorme, le mur puis la haie... et brusquement s'enfonce dans un
chemin où elle disparaît...

Je passe devant Joseph, le jardinier-cocher, qui ratisse les allées...
Je crois qu'il va me parler; il ne me parle pas... Il me regarde
seulement d'un air oblique, avec une expression singulière qui me fait
presque peur...

--Un beau temps, ce matin, monsieur Joseph...

Joseph grogne je ne sais quoi entre ses dents...

Il est furieux que je me sois permis de marcher dans l'allée qu'il
ratisse...

Quel drôle de bonhomme, et comme il est mal appris... Et pourquoi ne
m'adresse-t-il jamais la parole?... Et pourquoi ne répond-il jamais, non
plus, quand je lui parle?

* * * * *

A la maison, Madame n'est pas contente... Elle me reçoit très mal, me
bouscule:

--A l'avenir, je vous prie de ne pas rester si longtemps dehors...

J'ai envie de répliquer, car je suis agacée, irritée, énervée... mais,
heureusement, je me contiens... Je me borne à bougonner un peu.

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Je ne dis rien...

--C'est heureux... Et puis, je vous défends de vous promener avec la
bonne de M. Mauger... C'est une très mauvaise connaissance pour vous...
Voyez... tout est en retard, ce matin, à cause de vous...

Je m'écrie, en dedans:

--Zut!... zut!... et zut!... Tu m'embêtes... Je parlerai à qui je
veux... je verrai qui me plaît... Tu ne me feras pas la loi, chameau...

Il a suffi que j'entende sa voix aigre, que je retrouve ses yeux
méchants et ses ordres tyranniques, pour que fût effacée instantanément
l'impression mauvaise, l'impression de dégoût que je rapportais de la
messe, de l'épicière et de Rose... Rose et l'épicière ont raison; la
mercière aussi a raison... elles ont toutes raison... Et je me promets
de voir Rose, de la voir souvent, de retourner chez l'épicière.... de
faire de cette sale mercière ma meilleure amie... puisque Madame me le
défend... Et je répète intérieurement, avec une énergie sauvage:

--Chameau!... chameau!... chameau!...

Mais j'eusse été bien mieux soulagée si j'avais eu le courage de lui
jeter, de lui crier, en pleine face, cette injure...

* * * * *

Dans la journée, après le déjeuner, Monsieur et Madame sont sortis en
voiture. Le cabinet de toilette, les chambres, le bureau de Monsieur,
toutes les armoires, tous les placards, tous les buffets sont fermés
à clé... Qu'est-ce que je disais?... Ah bien... merci!... Pas moyen de
lire une lettre, et de se faire des petits paquets...

Alors, je suis restée dans ma chambre... J'ai écrit à ma mère, à
monsieur Jean, et j'ai lu: _En famille_... Quel joli livre!... Et qu'il
est bien écrit!... C'est drôle, tout de même... j'aime bien entendre
des choses cochonnes... mais je n'aime pas en lire... Je n'aime que les
livres qui font pleurer...

* * * * *

Au dîner, on a servi le pot-au-feu... Il m'a semblé que Monsieur et
Madame étaient en froid. Monsieur a lu le _Petit Journal_ avec une
ostentation provocante... Il froissait le papier, en roulant de bons
yeux, comiques et doux... Même quand il est en colère, les yeux de
Monsieur restent doux et timides. A la fin, sans doute pour engager la
conversation, Monsieur, toujours le nez sur son journal, s'est écrié:

--Tiens!... Encore une femme coupée en morceaux...

Madame n'a rien répondu... Très raide, très droite, austère dans sa robe
de soie noire, le front plissé, le regard dur, elle n'a pas cessé de
songer... A quoi?...

C'est peut-être à cause de moi que Madame boude Monsieur...



IV


26 septembre.

Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon
journal... Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran...
Je ne pense plus qu'à me coucher et dormir... Dormir!... Si je pouvais
toujours dormir!...

Ah! quelle baraque, mon Dieu! Rien n'en peut donner l'idée.

Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les
deux maudits étages... On n'a même pas le temps de s'asseoir dans la
lingerie, et de souffler un peu que... drinn!... drinn!... drinn!... il
faut se lever et repartir... Cela ne fait rien qu'on soit indisposée...
drinn!... drinn!... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j'ai aux reins
des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me
feraient presque crier... drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte
pas.. On n'a point le temps d'être malade, on n'a pas le droit de
souffrir... La souffrance, c'est un luxe de maître... Nous, nous
devons marcher, et vite, et toujours... marcher, au risque de tomber...
Drinn!... drinn!... drinn!... Et si, au coup de sonnette, l'on tarde un
peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes.

--Eh bien?... Que faites-vous donc?... Vous n'entendez donc pas?...
Êtes-vous sourde?... Voilà trois heures que je sonne... C'est agaçant, à
la fin...

Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici...

--Drinn!... drinn!... drinn!...

Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée
d'un ressort...

--Apportez-moi une aiguille.

Je vais chercher l'aiguille.

--Bien!... apportez-moi du fil.

Je vais chercher le fil.

--Bon!... apportez-moi un bouton...

Je vais chercher le bouton.

--Qu'est-ce que c'est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce
bouton... Vous ne comprenez rien... Un bouton blanc, numéro 4... Et
dépêchez-vous!

Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4... Vous pensez si je
maugrée, si je rage, si j'invective Madame dans le fond de moi-même?...
Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a
changé d'idée... Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien:

--Non... remportez l'aiguille et le bouton... Je n'ai pas le temps...

J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis
plus... Cela suffit à Madame... elle est contente... Et dire qu'il
existe une société pour la protection des animaux...

Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête:

--Comment?... Vous n'avez rien fait?... A quoi employez-vous donc vos
journées?... Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au
soir...

Je réplique d'un ton un peu bref, car cette injustice me révolte:

--Mais, Madame m'a dérangée, tout le temps.

--Je vous ai dérangée, moi?... D'abord, je vous défends de me
répondre... Je ne veux pas d'observation, entendez-vous?... Je sais ce
que je dis.

Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n'en finissent
pas... Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières,
on entend sa voix qui glapit... Ah! qu'elle est tannante!

En vérité, on ne sait par quel bout la prendre... Que peut-elle donc
avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d'irritation?
Et comme je la planterais là, si j'étais sûre de trouver une place, tout
de suite...

Tantôt je souffrais plus encore que de coutume... Je ressentais une
douleur si aiguë que c'était à croire qu'une bête me déchirait, avec ses
dents, avec ses griffes, l'intérieur du corps... Déjà, le matin, en me
levant, à force d'avoir perdu du sang, je m'étais évanouie... Comment
ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon
service? Je n'en sais rien... Parfois, dans l'escalier, j'étais obligée
de m'arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine
et de ne pas tomber... J'étais verte, avec des sueurs froides qui me
mouillaient les cheveux... C'était à hurler... Mais je suis dure au
mal, et j'ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres...
Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait
autour de moi, la rampe, les marches et les murs.

--Qu'avez-vous? me dit-elle, rudement.

--Je n'ai rien.

Et j'essayai de me redresser.

--Si vous n'avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là?... Je
n'aime pas qu'on me fasse des figures d'enterrement... Vous avez un
service très désagréable...

Malgré ma douleur, je l'aurais giflée...

* * * * *

Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes...
Aujourd'hui, c'est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus...
J'y étais seconde femme de chambre et je n'avais, pour ainsi dire, rien
à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie
magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de
grandes armoires d'acajou, à serrures dorées. Et l'on riait, et
l'on s'amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les
réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d'une gouvernante
anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait
en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin... Quelquefois, de
l'office, le maître d'hôtel--un qui était à la coule--nous apportait des
gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes
choses...

Je me souviens qu'un après-midi on m'obligea à revêtir un costume
très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l'appelions entre nous...
Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués; on alla même
très loin dans la plaisanterie. Et j'étais si drôle en homme, et je ris
tellement fort de me voir ainsi que, n'y tenant plus, je laissai des
traces humides dans le pantalon de Coco...

Ça c'était une place!...

* * * * *

Je commence à bien connaître Monsieur... On a raison de dire que c'est
un homme excellent et généreux, car, s'il n'était point tel, il n'y
aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou... Le
besoin, la rage qu'il a d'être charitable le poussent à commettre des
actions qui ne sont pas très bien. Si l'intention est louable, chez lui,
il n'en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent
désastreux... Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites
vilenies, dans le genre de celle-ci...

* * * * *

Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait
des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame,
naturellement... C'était à la tombée du jour... J'étais descendue
chercher de l'eau chaude pour un savonnage en retard... Madame, sortie
en ville, n'était pas encore rentrée... Et je bavardais à la cuisine,
avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant,
amena le père Pantois... Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage
et du cidre... Et le voilà qui cause avec lui.

Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement
vêtu... Son pantalon, une loque; sa casquette, un bouchon d'ordures...
Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée,
gaufrée, culottée comme du vieux cuir... Il mangea avec avidité.

--Eh bien, père Pantois... s'écria Monsieur... en se frottant les
mains... ça va mieux, hein?...

Le vieillard, la bouche pleine, remercia:

--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Parce que, voyez-vous,
depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous...
j'avais rien dans le corps... rien...

--Eh bien, mangez, mon père Pantois... régalez-vous, nom d'un chien!...

--Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire... Faites excuse...

Le vieux se taillait d'énormes morceaux de pain, qu'il était longtemps à
mâcher, car il n'avait plus de dents... Quand il fut un peu rassasié:

--Et les églantiers, père Pantois? interrogea Monsieur... Ils sont
beaux, hein?

--Y en a de beaux... y en a de moins beaux... y en a quasiment de toutes
les sortes, monsieur Lanlaire... Dame!... on ne peut guère choisir... et
c'est dur à arracher, allez... Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus
qu'on les prenne dans son bois... Faut aller loin, maintenant, pour en
trouver... ben loin... Si je vous disais que je viens de la forêt
de Raillon, à plus de trois lieues d'ici?... Ma foi, oui, monsieur
Lanlaire...

Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s'était attablé auprès
de lui... Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il
s'exclama:

--Cinq lieues!... sacré père Pantois, va!... Toujours fort... toujours
jeune...

--Point tant qu'ça, monsieur Lanlaire... point tant qu'ça...

--Allons donc!... insista Monsieur... fort comme un vieux Turc... et de
bonne humeur, sapristi!... On n'en fait plus comme vous, aujourd'hui,
mon père Pantois... Vous êtes de la vieille roche, vous...

Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien,
et il répéta:

--Point tant qu'çà... Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire... les
bras mollissent... Et les reins donc...--Ah, les sacrés reins!... Je
n'ai quasiment plus de force... Et puis, la femme qu'est malade, qui
ne quitte plus son lit... et qui coûte gros de médicaments!... On n'est
guère heureux... on n'est guère heureux... Si, au moins, on vieillissait
pas?... C'est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire... c'est ça qu'est le
pire... de l'affaire...

Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la
question:

--Hé oui!... Mais qu'est-ce que vous voulez, père Pantois?... C'est la
vie... On ne peut pas être et avoir été... C'est comme ça...

--Ben sûr!... Faut se faire une raison...

--Voilà!...

--Au bout le bout, quoi!... C'est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire?

--Ah! dame!

Et, après une pause, il ajouta d'une voix devenue mélancolique:

--Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois...

--Ben oui...

Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes... La nuit
tombait sur le jardin... Les deux grands tournesols, qu'on apercevait
dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient
d'ombre... Et le père Pantois mangeait toujours... Son verre était resté
vide... Monsieur le remplit... et, brusquement, abandonnant les hauteurs
métaphysiques, il demanda:

--Et qu'est-ce qu'ils valent, les églantiers, cette année?

--Les églantiers, monsieur Lanlaire?... Eh bien, cette année, l'un dans
l'autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent... C'est un
peu cher, je le sais ben... Mais j'peux pas à moins... En vérité du bon
Dieu!... Ainsi... tenez...

En homme généreux et qui méprise les questions d'argent, Monsieur
interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des
explications justificatives.

--C'est bon, père Pantois... Entendu... Est-ce que je marchande jamais
avec vous, moi?... Et même, ce n'est pas vingt-deux francs que je vous
les paierai, vos églantiers... c'est vingt-cinq francs... Ah!...

--Ah! monsieur Lanlaire... vous êtes trop bon...

--Non, non... Je suis juste... je suis pour le peuple, moi, pour le
travail... sacrebleu!

Et, tapant sur la table, il surenchérit...

--Et ce n'est pas vingt-cinq francs... c'est trente francs, nom d'un
chien!... Trente francs, vous entendez, mon père Pantois?...

Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et
reconnaissants, et il bégaya:

--J'entends ben... C'est un plaisir que de travailler pour vous,
monsieur Lanlaire... Vous savez ce que c'est que le travail, vous...

Monsieur arrêta ces effusions...

--Et j'irai vous payer ça... voyons... nous sommes mardi... j'irai vous
payer ça... dimanche?... Ça vous va-t-il?... Et, par la même occasion,
ma foi, je prendrai mon fusil... C'est entendu?...

Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père
Pantois s'éteignirent... Il était gêné, troublé, ne mangeait plus...

--C'est que... fit-il timidement... enfin, si vous pouviez vous
acquitter à'nuit?... Ça m'obligerait ben, monsieur Lanlaire...
Vingt-deux francs, seulement... Faites excuse...

--Vous plaisantez, père Pantois!... répliqua Monsieur, avec une superbe
assurance... Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite... Ah,
nom de Dieu!... Ce que j'en disais, moi... c'était pour aller faire un
petit tour, par chez vous...

Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et
de son gilet, et simulant la surprise, il s'écria:

--Allons, bon!... Voilà encore que je n'ai pas de monnaie... Je n'ai que
des sacrés billets de mille francs...

Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda:

--Je parie que vous n'avez pas de monnaie de mille francs, mon père
Pantois?

Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu'il était convenable à lui
de rire aussi... et il répondit, gaillard:

--Ha!... ha!... ha!... J'en ai même jamais vu de ces sacrés
billets-là!...

--Eh bien alors... à dimanche!... conclut Monsieur.

Monsieur s'était versé un verre de cidre et il trinquait avec le
père Pantois, lorsque Madame, qu'on n'avait pas entendu venir, entra
brusquement, en coup de vent, dans la cuisine... Ah! son oeil en voyant
ça... en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant
avec lui!...

--Qu'est-ce que c'est?... fit-elle, les lèvres toutes blanches.

Monsieur balbutia, ânonna:

--C'est des églantiers... tu sais bien, mignonne... des églantiers...
Le père Pantois m'apportait des églantiers... Tous les rosiers ont été
gelés, cet hiver...

--Je n'ai pas commandé d'églantiers... Il n'y a pas besoin d'églantiers
ici...

Cela fut dit d'un ton coupant... Puis elle fit demi-tour, s'en alla
en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses... Dans sa
colère, elle ne m'avait pas aperçue...

Monsieur et le pauvre vieux arracheur d'églantiers s'étaient levés...
Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître...
puis ils se regardaient, l'un l'autre, sans oser se dire un mot. Ce fut
Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible...

--Eh bien... à dimanche, père Pantois.

--A dimanche, monsieur Lanlaire...

--Et portez-vous bien, père Pantois...

--Vous, de même, monsieur Lanlaire...

--Et trente francs... Je ne m'en dédis pas...

--Vous êtes ben honnête...

Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s'en alla et se
fondit dans la nuit du jardin...

* * * * *

Pauvre Monsieur!... il a dû recevoir sa semonce... Et quant au père
Pantois, si jamais il touche ses trente francs... eh bien, il aura de la
chance...

Je ne veux pas donner raison à Madame... mais je trouve que Monsieur a
tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui... Ça
n'est pas digne...

Je sais bien qu'il n'a pas la vie drôle, non plus... et qu'il s'en tire
comme il peut... Ça n'est pas toujours commode... Quand il rentre tard
de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage,
Madame le reçoit très mal.

--Ah! c'est gentil de me laisser seule, toute une journée...

--Mais, tu sais bien, mignonne...

--Tais-toi...

Elle le boude des heures et des heures, le front dur... la bouche
mauvaise... Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses...

--Mais, mignonne, tu sais bien...

--Fiche-moi la paix... Tu m'embêtes...

Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie:

--Qu'est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en
peine?

--Mais, mignonne...

--Tu ferais bien mieux de sortir, d'aller à la chasse... le diable sait
où!... Tu m'agaces... tu m'énerves... Va-t-en!...

De telle sorte qu'il ne sait jamais ce qu'il doit faire, s'il doit s'en
aller ou rester, être ici ou ailleurs! Problème difficile... Mais, comme
dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s'en aller le
plus souvent possible. De cette façon, il ne l'entend pas crier...

Ah! il fait vraiment pitié!

* * * * *

L'autre matinée, comme j'allais étendre un peu de linge sur la haie, je
l'aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait... Le vent, ayant pendant
la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs
tuteurs...

Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine;
du moins, il fait semblant de s'occuper à n'importe quoi, dans ses
plates-bandes... C'est toujours du temps de gagné sur les ennuis de
l'intérieur... Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes...
Loin de Madame, il n'est plus le même. Sa figure s'éclaire, son oeil
luit... Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus... Vraiment,
il n'est pas désagréable... A la maison, par exemple, il ne me parle
presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention
à moi... Mais, dehors, il ne manque jamais de m'adresser un petit
mot gentil, après s'être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut
l'épier... Lorsqu'il n'ose pas me parler, il me regarde... et son regard
est plus éloquent que ses paroles... D'ailleurs, je m'amuse à l'exciter
de toutes les manières... et, bien que je n'aie pris à son égard aucune
résolution, à lui monter la tête sérieusement...

En passant près de lui, dans l'allée où il travaillait, penché sur ses
dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le
pas:

--Oh! comme Monsieur travaille, ce matin!

--Hé oui! répondit-il... ces sacrés dahlias!... Vous voyez bien...

Il m'invita à m'arrêter un instant.

--Eh bien, Célestine?... J'espère que vous vous habituez ici,
maintenant?

Toujours sa manie!... Toujours sa même difficulté d'engager la
conversation!... Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant:

--Mais oui, Monsieur... certainement... je m'habitue.

--A la bonne heure... Ça n'est pas malheureux enfin... ça n'est pas
malheureux.

Il s'était redressé tout à fait, m'enveloppait d'un regard très tendre,
répétait: «Ça n'est pas malheureux» se donnant ainsi le temps de trouver
à me dire quelque chose d'ingénieux...

Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur,
et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les
paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s'écria:

--Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris?...
Hein, en avez-vous fait, de ces farces!...

Je ne m'attendais pas à celle-là... Et j'eus une grande envie de rire...
Mais je baissai les yeux pudiquement, l'air fâché, et tâchant à rougir,
comme il convenait en la circonstance:

--Ah! Monsieur!... fis-je sur un ton de reproche.

--Eh bien quoi?... insista-t-il... Une belle fille comme vous... avec
des yeux pareils!... Ah! oui, vous avez dû faire de ces farces!... Et
tant mieux... Moi, je suis pour qu'on s'amuse, sapristi!... Moi, je suis
pour l'amour, nom d'un chien!...

Monsieur s'animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement
musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l'exaltation
amoureuse. Il s'embrasait... le désir flambait dans ses prunelles...
Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d'eau glacée. Je
dis, d'un ton très sec, et, en même temps, très noble:

--Monsieur se trompe... Monsieur croit parler à ses autres femmes de
chambre... Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille..

Très digne, pour bien marquer à quel point j'avais été offensée de cet
outrage, j'ajoutai:

--Monsieur mériterait que j'aille tout de suite me plaindre à Madame...

Et je fis mine de partir... Vivement, Monsieur m'empoigna le bras...

--Non... non!... balbutia-t-il...

Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer?... Comment ai-je pu
renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots?... En
vérité, je n'en sais rien...

Monsieur était prodigieusement ridicule... Livide, maintenant, la bouche
grande ouverte, une double expression d'embêtement et de peur sur toute
sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits
coups d'ongle.

Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées
de lichens et de mousses... quelques poires y pendaient à portée de
la main... Une pie jacassait, ironiquement, au haut d'un châtaigner
voisin... Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un
bourdon... Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur...
Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient
sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda:

--Aimez-vous les poires, Célestine?

--Oui, Monsieur...

Je ne désarmais pas... je répondais sur un ton d'indifférence hautaine.

Dans la crainte d'être surpris par sa femme, il hésita quelques
secondes... Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une
poire de l'arbre et me la donna... ah! si piteusement!... Ses genoux
fléchissaient... sa main tremblait...

--Tenez, Célestine... cachez cela dans votre tablier... On ne vous en
donne jamais à la cuisine, n'est-ce pas?...

--Non, Monsieur...

--Eh bien... je vous en donnerai encore... quelquefois... parce que...
parce que... je veux que vous soyez heureuse...

La sincérité et l'ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes
maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela
m'avait attendrie... J'adoucis un peu mon visage, voilai d'une sorte de
sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je
lui dis:

--Oh! Monsieur!... Si Madame vous voyait?...

Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un
épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que
je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés:

--Eh bien quoi... Madame?... Eh bien quoi?... Je me moque bien de
Madame, moi!... Il ne faudrait pas qu'elle m'embête, après tout... J'en
ai assez... j'en ai par-dessus la tête, de Madame...

Je prononçai gravement:

--Monsieur a tort... Monsieur n'est pas juste... Madame est une femme
très aimable.

Il sursauta:

--Très aimable?... Elle?... Ah, grand Dieu!... Mais vous ne savez donc
pas ce qu'elle a fait?... Elle a gâché ma vie... Je ne suis plus un
homme... je ne suis plus rien... On se fout de moi, partout dans le
pays... Et c'est à cause de ma femme... Ma femme?... c'est... c'est...
une vache... oui, Célestine... une vache... une vache... une vache!...

Je lui fis de la morale... je lui parlai doucement, vantant
hypocritement l'énergie, l'ordre, toutes les vertus domestiques de
Madame... A chacune de mes phrases, il s'exaspérait davantage...

--Non, non!... Une vache... une vache!...

Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur!... Je jouais
de lui avec une aisance merveilleuse... D'un simple regard, je le
faisais passer de la colère à l'attendrissement. Alors il bégayait:

--Oh! vous êtes si douce, vous... vous êtes si gentille!... Vous devez
être si bonne!... Tandis que cette vache...

--Allons, Monsieur... allons!...

Il reprenait:

--Vous êtes si douce!... Et cependant... quoi?... vous n'êtes qu'une
femme de chambre...

Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas:

--Si vous vouliez, Célestine?...

--Si je voulais... quoi?...

--Si vous vouliez... vous savez bien... enfin... vous savez bien?...

--Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur? Que je
fasse avec Monsieur des cochonneries?...

Il se méprit à l'expression de mon visage... et les yeux hors de la
tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il
répondit d'une voix sourde:

--Oui là!... Eh bien, oui, là!...

--Monsieur n'y pense pas?

--Je ne pense qu'à ça, Célestine...

Il était très rouge, congestionné:

--Ah! Monsieur va encore recommencer...

Il essaya de me saisir les mains, de m'attirer à lui...

--Eh bien, oui, là... bredouilla-t-il... je vais recommencer... Je...
vais... recommencer... parce que... parce que... je suis fou de vous...
de toi... Célestine... parce que je ne pense qu'à ça... que je ne dors
plus... que je me sens... tout malade... Et ne craignez rien de moi...
N'aie pas peur de moi... Je ne suis pas une brute, moi... je... je...
ne vous ferai pas d'enfant... Diable non!... Ça... je le jure!... Je...
je... nous... nous...

--Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame... Et
si quelqu'un vous voyait, en cet état, dans le jardin?

Il s'arrêta net... Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus
que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne... Et il
regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le
jardin... Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de
raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés... et triste,
infiniment, et suppliant, il gémit:

--Tout à l'heure, Célestine... je vous ai dit... je vous ai dit cela...
comme je vous aurais dit autre chose... comme je vous aurais dit...
n'importe quoi... Je suis une vieille bête... Il ne faut pas m'en
vouloir... il ne faut pas surtout en parler à Madame... C'est vrai,
pourtant, si quelqu'un nous avait vus, dans le jardin?...

Je me sauvai pour ne pas rire.

Oui, j'avais envie de rire... Et, cependant, une émotion chantait dans
mon coeur... quelque chose--comment exprimer cela?...--de maternel...
Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec... Mais, un
de plus ou de moins, au fond qu'est-ce que cela ferait?... Je pourrais
lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j'en
aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres,
c'est peut-être meilleur que d'en recevoir, des autres... Même lorsque
notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse
et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se
pâme dans nos bras?... Et puis, ce serait rigolo... à cause de Madame...
Nous verrons, plus tard.

Monsieur n'est pas sorti de toute la journée... Il a relevé ses dahlias
et, l'après-midi, il n'a pas quitté le bûcher où, pendant plus de
quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement... De la lingerie,
j'écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins
de fer...

* * * * *

Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l'après-midi à Louviers...
Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière...
Sa couturière!...

J'ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je
n'avais pas revue depuis ce fameux dimanche... Je n'étais pas fâchée non
plus de connaître le capitaine Mauger...

Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous
assure... Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une
longue barbiche grises... Très sec, très nerveux, très agité, il ne
tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans
une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs
militaires, en imitant la trompette du régiment...

Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où
sont cultivées les fleurs d'autrefois, de très vieilles fleurs qu'on ne
rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux
curés...

Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l'ombre d'un
acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille
à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse,
le chef coiffé d'un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d'un
tuyau d'arrosage qui s'était crevé la veille...

On m'accueillit avec empressement... et Rose ordonna au petit
domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d'aller
chercher la bouteille de noyau et des verres.

Les premières politesses échangées:

--Eh bien, me demanda le capitaine... il n'est donc pas encore claqué,
votre Lanlaire?... Ah! vous pouvez vous vanter de servir chez une
fameuse crapule... Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle.

Il m'expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en
inséparables amis... Une discussion à propos de Rose les avait brouillés
à mort... Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec
sa servante, de l'admettre à sa table...

Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon
témoignage.

--À ma table!... Et si je veux l'admettre dans mon lit?... Voyons...
est-ce que je n'en ai pas le droit?... Est-ce que cela le regarde?...

--Bien sûr que non, monsieur le capitaine...

Rose, d'une voix pudique, soupira:

--Un homme tout seul, n'est-ce pas?... c'est bien naturel.

Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de
poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès
et des niches... Ils se haïssaient sauvagement.

--Moi... déclara le capitaine... toutes les pierres de mon jardin, je
les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire... Tant pis si
elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis... ou plutôt, tant
mieux... Ah! le cochon!... Du reste, vous allez voir...

Ayant aperçu une pierre dans l'allée, il se précipita pour la ramasser,
atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il
lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit
un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et
secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna:

--Encore un carreau d'cassé... v'là le vitrier qui passe...

Rose le couvait d'un regard maternel. Elle me dit, avec admiration:

--Est-il drôle!... est-il enfant!... Comme il est jeune pour son âge!...

Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger
voulut me faire les honneurs du jardin... Rose s'excusa de ne pouvoir
nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas
nous attarder trop longtemps...

--D'ailleurs, fit-elle, en plaisantant... je vous surveille...

Le capitaine m'emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis,
des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles,
remarquant chaque fois qu'il n'y en avait pas de pareilles, chez ce
cochon de Lanlaire... Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée,
bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts,
et il me demanda:

--En avez-vous mangé?...

Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai
bouche close. Le capitaine affirma:

--Moi, j'en ai mangé... C'est parfait de goût... J'ai mangé de toutes
les fleurs qui sont ici... Il y en a de bonnes... il y en a de moins
bonnes... il y en a qui ne valent pas grand'chose... D'abord, moi, je
mange de tout...

Il cligna de l'oeil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et
répéta d'une voix plus forte, où dominait l'accent d'un défi:

--Je mange de tout, moi!..

La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession
de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de
tout... Je m'amusai à flatter sa manie...

--Et vous avez raison, monsieur le capitaine.

--Pour sûr... répondit-il, non sans orgueil... Et ce n'est pas seulement
des plantes que je mange... c'est des bêtes aussi... des bêtes que
personne n'a mangées... des bêtes qu'on ne connaît pas... Moi, je mange
de tout...

Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les
allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes,
rouges... Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine
avait au ventre de petits sursauts de joie... Sa langue passait sur ses
lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé...

Il me dit encore.

--Et je vais vous avouer... Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux,
pas de vers de terre que je n'aie mangés. J'ai mangé des putois et des
couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles... J'ai mangé de
tout... On connaît ça dans le pays, allez!... Quand on trouve une bête,
morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c'est, on se dit:
«Faut l'apporter au capitaine Mauger.»... On me l'apporte... et je la
mange... L'hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux
inconnus... qui viennent d'Amérique... de plus loin, peut-être... On
me les apporte... et je les mange... Je parie qu'il n'y a pas, dans le
monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi... Je mange de
tout...

La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l'acacia. Et je
me disposais à prendre congé, quand le capitaine s'écria:

--Ah!... il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous
n'avez, bien sûr, jamais vu...

Et il appela d'une voix retentissante:

--Kléber!... Kléber!...

Entre deux appels, il m'expliqua:

--Kléber... c'est mon furet... Un phénomène...

Et il appela encore:

--Kléber!... Kléber!...

Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et
dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs,
joliment éveillés.

--Ah!... je savais bien qu'il n'était pas loin... Allons, viens ici,
Kléber!... Psstt!...

L'animal rampa sur la branche, s'aventura sur le tronc, descendit avec
prudence, en enfonçant ses griffes dans l'écorce. Son corps, tout en
fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples,
des ondulations gracieuses de serpent... Il toucha terre, et, en deux
bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout
joyeux.

--Ah!... le bon Kléber!... Ah!... le charmant petit Kléber!...

Il se tourna vers moi:

--Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé?... Il me suit dans
le jardin, partout, comme un petit chien... Je n'ai qu'à l'appeler...
et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée... Il
mange avec nous... couche avec nous... C'est une petite bête que j'aime,
ma foi, autant qu'une personne.... Tenez, mademoiselle Célestine,
j'en ai refusé trois cents francs... Je ne le donnerais pas pour mille
francs... pour deux mille francs... Ici, Kléber...

L'animal leva la tête vers son maître; puis, il grimpa sur lui, escalada
ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula
autour du cou du capitaine, comme un foulard... Rose ne disait rien...
Elle semblait agacée.

Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.

--Je parie, dis-je tout à coup..., je parie, monsieur le capitaine, que
vous ne mangez pas votre furet?...

Le capitaine me regarda avec un étonnement profond, puis avec une
tristesse infinie... Ses yeux devinrent tout ronds, ses lèvres
tremblèrent.

--Kléber?... balbutia-t-il... manger Kléber?...

Évidemment, cette question ne s'était jamais posée devant lui, qui avait
mangé de tout... C'était comme un monde nouveau, étrangement comestible,
qui se révélait à lui...

--Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre
furet?...

Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et invincible secousse, le
vieux capitaine s'était levé de son banc... Une agitation extraordinaire
était en lui...

--Répétez voir un peu!... bégaya-t-il.

Pour la troisième fois, violemment, en détachant chaque mot, je dis:

--Je parie que vous ne mangez pas votre furet?...

--Je ne mange pas mon furet?... Qu'est-ce que vous dites?... Vous dites
que je ne le mange pas?... Oui, vous dites cela?... Eh bien, vous allez
voir... Moi, je mange de tout...

Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d'un coup sec il cassa les
reins de la petite bête, et la jeta, morte sans une secousse, sans un
spasme, sur le sable de l'allée, en criant à Rose:

--Tu m'en feras une gibelotte, ce soir!...

Et il courut, avec des gesticulations folles, s'enfermer dans sa
maison...

Je connus là quelques minutes d'une véritable, indicible horreur. Toute
étourdie encore par l'action abominable que je venais de commettre, je
me levai pour partir. J'étais très pâle... Rose m'accompagna... Elle
souriait:

--Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d'arriver, me confia-t-elle...
Il aimait trop son furet... Moi, je ne veux pas qu'il aime quelque
chose... Je trouve déjà qu'il aime trop ses fleurs...

Elle ajouta, après un court silence:

--Par exemple, il ne vous pardonnera jamais ça... C'est un homme qu'il
ne faut pas défier... Dame... un ancien militaire!...

Puis, quelques pas plus loin:

--Faites attention, ma petite... On commence à jaser sur vous dans le
pays. Il paraît qu'on vous a vue, l'autre jour, dans le jardin, avec M.
Lanlaire... C'est bien imprudent, croyez-moi... Il vous enguirlandera,
si ce n'est déjà fait... Enfin, faites attention. Avec cet homme-là,
rappelez-vous... Du premier coup... pan!... un enfant...

Et comme elle refermait sur moi la barrière:

--Allons... au revoir!... Il faut, maintenant, que j'aille faire ma
gibelotte...

Toute la journée, j'ai revu le cadavre du pauvre petit furet, là-bas,
sur le sable de l'allée...

* * * * *

Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m'a dit très
sévèrement:

--Si vous aimez les pruneaux, vous n'avez qu'à m'en demander... je
verrai si je dois vous en donner... mais je vous défends d'en prendre...

J'ai répondu:

--Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n'aime pas les pruneaux...

Madame a insisté:

--Je vous dis que vous avez pris des pruneaux...

J'ai répliqué:

--Si Madame me croit une voleuse, Madame n'a que me donner mon compte.

Madame m'a arraché des mains l'assiette de pruneaux.

--Monsieur en a mangé cinq ce matin... il y en avait trente-deux... il
n'y en a plus que vingt-cinq... vous en avez donc dérobé deux... Que
cela ne vous arrive plus!...

C'était vrai... J'en avais mangé deux... Elle les avait comptés!...

Non!... De ma vie!...



V


28 septembre.

Ma mère est morte. J'en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du
pays. Quoique je n'aie jamais eu d'elle que des coups, cela m'a fait de
la peine, et j'ai pleuré, pleuré, pleuré... En me voyant pleurer, Madame
m'a dit:

--Qu'est-ce encore que ces manières-là?...

J'ai répondu:

--Ma mère, ma pauvre mère est morte!...

Alors, Madame, de sa voix ordinaire:

--C'est un malheur... et je n'y peux rien... En tout cas, il ne faut pas
que l'ouvrage en souffre...

Ç'a été tout... Ah! vrai!... La bonté n'étouffe pas Madame...

Ce qui m'a rendue le plus malheureuse, c'est que j'ai vu une coïncidence
entre la mort de ma mère... et le meurtre du petit furet. J'ai pensé que
c'était là une punition du ciel, et que ma mère ne serait peut-être pas
morte si je n'avais pas obligé le capitaine à tuer le pauvre Kléber...
J'ai eu beau me répéter que ma mère était morte avant le furet... Rien
n'y a fait... et cette idée m'a poursuivie, toute la journée, comme un
remords...

J'aurais bien voulu partir... Mais Audierne, c'est si loin... au bout du
monde, quoi!... Et je n'ai pas d'argent... Quand je toucherai les gages
de mon premier mois, il faudra que je paie le bureau; je ne pourrai même
pas rembourser les quelques petites dettes contractées durant les jours
où j'ai été sur le pavé...

Et puis, à quoi bon partir?... Mon frère est au service sur un bateau de
l'État, en Chine, je crois, car voilà bien longtemps qu'on n'a reçu de
ses nouvelles... Et ma soeur Louise?... Où est-elle maintenant?... Je
ne sais pas... Depuis qu'elle nous quitta, pour suivre Jean le Duff à
Concarneau, on n'a plus entendu parler d'elle... Elle a dû rouler, par
ci, par là, le diable sait où!... Elle est peut-être en maison; elle
est peut-être morte, elle aussi. Et peut-être aussi que mon frère est
mort...

Oui, pourquoi irais-je là-bas?... A quoi cela m'avancerait-il?... Je n'y
ai plus personne, et ma mère n'a rien laissé, pour sûr... Les frusques
et les quelques meubles qu'elle possédait ne paieront pas certainement
l'eau-de-vie qu'elle doit...

C'est drôle, tout de même... Tant qu'elle vivait, je ne pensais presque
jamais à elle... je n'éprouvais pas le désir de la revoir... Je ne lui
écrivais qu'à mes changements de place, et seulement pour lui donner mon
adresse... Elle m'a tant battue... j'ai été si malheureuse avec elle,
qui était toujours ivre!... Et d'apprendre, tout d'un coup, qu'elle est
morte, voilà que j'ai l'âme en deuil, et que je me sens plus seule que
jamais...

Et je me rappelle mon enfance avec une netteté singulière... Je revois
tout des êtres et des choses parmi lesquels j'ai commencé le dur
apprentissage de la vie... Il y a vraiment trop de malheur d'un côté,
trop de bonheur de l'autre... Le monde n'est pas juste.

Une nuit, je me souviens--j'étais bien petite, pourtant--je me souviens
que nous fûmes réveillés en sursaut par la corne du bateau de
sauvetage. Oh! ces appels dans la tourmente et dans la nuit, qu'ils sont
lugubres!... Depuis la veille, le vent soufflait en tempête; la barre
du port était toute blanche et furieuse; quelques chaloupes seulement
avaient pu rentrer... Les autres, les pauvres autres se trouvaient
sûrement en péril...

Sachant que le père pêchait dans les parages de l'île de Sein, ma mère
ne s'inquiétait pas trop... Elle espérait qu'il avait relâché au port de
l'île, comme cela était arrivé, tant de fois... Cependant, en entendant
la corne du bateau de sauvetage, elle se leva toute tremblante et très
pâle... m'enveloppa à la hâte d'un gros châle de laine et se dirigea
vers le môle... Ma soeur Louise, qui était déjà grande, et mon frère
plus petit la suivaient, criant:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...

Et elle aussi criait:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!...

Les ruelles étaient pleines de monde: des femmes, des vieux, des gamins.
Sur le quai, où l'on entendait gémir les bateaux, se hâtaient une foule
d'ombres effarées. Mais, on ne pouvait tenir sur le môle à cause du vent
trop fort, surtout à cause des lames qui, s'abattant sur la chaussée de
pierre, la balayaient de bout en bout, avec des fracas de canonnade....
Ma mère prit la sente... «Ah! sainte Vierge!... Ah! nostre Jésus!»...
prit la sente qui contourne l'estuaire jusqu'au phare... Tout était noir
sur la terre, et sur la mer, noire aussi, de temps en temps, au loin,
dans le rayonnement de la lumière du phare, d'énormes brisants, des
soulèvements de vagues blanchissaient... Malgré les secousses... «Ah!
sainte Vierge!... ah! nostre Jésus!»... malgré les secousses et en
quelque sorte bercée par elles, malgré le vent et en quelque sorte
étourdie par lui, je m'endormis dans les bras de ma mère... Je me
réveillai dans une salle basse, et je vis, entre des dos sombres, entre
des visages mornes, entre des bras agités, je vis, sur un lit de camp,
éclairé par deux chandelles, un grand cadavre... «Ah! sainte Vierge!...
Ah! nostre Jésus!»... un cadavre effrayant, long et nu, tout rigide,
la face broyée, les membres rayés de balafres saignantes, meurtris de
taches bleues... C'était mon père...

Je le vois encore... Il avait les cheveux collés au crâne, et, dans les
cheveux, des goémons emmêlés qui lui faisaient comme une couronne... Des
hommes étaient penchés sur lui, frottaient sa peau avec des flanelles
chaudes, lui insufflaient de l'air par la bouche... Il y avait le
maire... il y avait M. le recteur... il y avait le capitaine des
douanes... il y avait le gendarme maritime... J'eus peur, je me dégageai
de mon châle, et, courant entre les jambes de ces hommes, sur les dalles
mouillées, je me mis à crier, à appeler papa... à appeler maman... Une
voisine m'emporta...

* * * * *

C'est à partir de ce moment que ma mère s'adonna, avec rage, à la
boisson. Elle essaya bien, les premiers temps, de travailler dans les
sardineries, mais, comme elle était toujours ivre, aucun de ses
patrons ne voulut la garder. Alors, elle resta chez elle à s'enivrer,
querelleuse et morne; et quand elle était pleine d'eau-de-vie, elle nous
battait... Comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas tuée?...

Moi, je fuyais la maison, tant que je le pouvais. Je passais mes
journées à gaminer sur le quai, à marauder dans les jardins, à barboter
dans les flaques, aux heures de la marée basse... Ou bien, sur la route
de Plogoff, au fond d'un dévalement herbu, abrité du vent de mer et
garni d'arbustes épais, je polissonnais avec les petits garçons, parmi
les épines blanches... Quand je rentrais le soir, il m'arrivait de
trouver ma mère étendue sur le carreau en travers du seuil, inerte,
la bouche salie de vomissements, une bouteille brisée dans la main...
Souvent, je dus enjamber son corps... Ses réveils étaient terribles...
Une folie de destruction l'agitait... Sans écouter mes prières et mes
cris, elle m'arrachait du lit, me poursuivait, me piétinait, me cognait
aux meubles, criant:

--Faut que j'aie ta peau!... Faut que j'aie ta peau!...

Bien des fois, j'ai cru mourir...

Et puis elle se débaucha, pour gagner de quoi boire. La nuit, toutes
les nuits, on entendit des coups sourds, frappés à la porte de notre
maison... Un matelot entrait, emplissant la chambre d'une forte odeur
de salure marine et de poisson... Il se couchait, restait une heure et
repartait... Et un autre venait après, se couchait aussi, restait une
heure encore et repartait... Il y eut des luttes, de grandes clameurs
effrayantes dans le noir de ces abominables nuits, et, plusieurs fois,
les gendarmes intervinrent...

Des années s'écoulèrent pareilles... On ne voulait de moi nulle part, ni
de ma soeur, ni de mon frère... On s'écartait de nous dans les ruelles.
Les honnêtes gens nous chassaient, à coups de pierre, des maisons où
nous allions, tantôt marauder, tantôt mendier... Un jour, ma soeur
Louise, qui faisait, elle aussi, une sale noce avec les matelots,
s'enfuit... Et ce fut ensuite mon frère qui s'engagea mousse... Je
restai seule avec ma mère...

* * * * *

A dix ans, je n'étais plus chaste. Initiée par le triste exemple
de maman à ce que c'est que l'amour, pervertie par toutes les
polissonneries auxquelles je me livrais avec les petits garçons, je
m'étais développée physiquement très vite... Malgré les privations
et les coups, mais sans cesse au grand air de la mer, libre et forte,
j'avais tellement poussé, qu'à onze ans je connaissais les premières
secousses de la puberté... Sous mon apparence de gamine, j'étais presque
femme...

A douze ans, j'étais femme, tout à fait... et plus vierge... Violée?
Non, pas absolument... Consentante? Oui, à peu près... du moins dans la
mesure où le permettaient l'ingénuité de mon vice et la candeur de ma
dépravation... Un dimanche, après la grand'messe, le contre-maître d'une
sardinerie, un vieux, aussi velu, aussi mal odorant qu'un bouc, et dont
le visage n'était qu'une broussaille sordide de barbe et de cheveux,
m'entraîna sur la grève, du côté de Saint-Jean. Et là, dans une cachette
de la falaise, dans un trou sombre du rocher où les mouettes venaient
faire leur nid... où les matelots cachaient quelquefois les épaves
trouvées en mer... là sur un lit de goémon fermenté, sans que je me
sois refusée ni débattue... il me posséda... pour une orange!... Il
s'appelait d'un drôle de nom: M. Cléophas Biscouille...

Et voilà une chose incompréhensible, dont je n'ai trouvé l'explication
dans aucun roman. M. Biscouille était laid, brutal, repoussant... Et
outre, les quatre ou cinq fois qu'il m'attira dans le trou noir du
rocher, je puis dire qu'il ne me donna aucun plaisir; au contraire.
Alors, quand je repense à lui--et j'y pense souvent--comment se
fait-il que ce ne soit jamais pour le détester et pour le maudire? A
ce souvenir, que j'évoque avec complaisance, j'éprouve comme une grande
reconnaissance... comme une grande tendresse et aussi, comme un regret
véritable de me dire que, plus jamais, je ne reverrai ce dégoûtant
personnage, tel qu'il était sur le lit de goémon...

A ce propos, qu'on me permette d'apporter ici, si humble que je sois, ma
contribution personnelle à la biographie des grands hommes....

* * * * *

M. Paul Bourget était l'intime ami et le guide spirituel de la comtesse
Fardin, chez qui, l'année dernière, je servais comme femme de chambre.
J'entendais dire toujours que lui seul connaissait, jusque dans le
tréfonds, l'âme si compliquée des femmes... Et bien des fois, j'avais
eu l'idée de lui écrire, afin de lui soumettre ce cas de psychologie
passionnelle... Je n'avais pas osé... Ne vous étonnez pas trop de la
gravité de telles préoccupations. Elles ne sont point coutumières aux
domestiques, j'en conviens. Mais, dans les salons de la comtesse, on
ne parlait jamais que de psychologie... C'est un fait reconnu que notre
esprit se modèle sur celui de nos maîtres, et ce qui se dit au salon
se dit également à l'office. Le malheur était que nous n'eussions pas à
l'office un Paul Bourget, capable d'élucider et de résoudre les cas de
féminisme que nous y discutions... Les explications de monsieur Jean
lui-même ne me satisfaisaient pas...

Un jour, ma maîtresse m'envoya porter une lettre «urgente», à l'illustre
maître. Ce fut lui qui me remit la réponse... Alors je m'enhardis à
lui poser la question qui me tourmentait, en mettant, toutefois, sur
le compte d'une amie, cette scabreuse et obscure histoire... M. Paul
Bourget me demanda:

--Qu'est-ce que c'est que votre amie? Une femme du peuple?... Une
pauvresse, sans doute?...

--Une femme de chambre, comme moi, illustre maître.

M. Bourget eut une grimace supérieure, une moue de dédain. Ah sapristi!
il n'aime pas les pauvres.

--Je ne m'occupe pas de ces âmes-là, dit-il... Ce sont de trop petites
âmes... Ce ne sont même pas des âmes... Elles ne sont pas du ressort de
ma psychologie...

Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à
partir de cent mille francs de rentes...

Ce n'est pas comme M. Jules Lemaître, un familier de la maison, lui
aussi, qui, sur la même interrogation, répondit, en me pinçant la
taille, gentiment:

--Eh bien, charmante Célestine, votre amie est une bonne fille, voilà
tout. Et si elle vous ressemble, je lui dirais bien deux mots, vous
savez... hé!... hé!... hé!...

Lui, du moins, avec sa figure de petit faune bossu et farceur, il ne
faisait pas de manières... et il était bon enfant... Quel dommage qu'il
soit tombé dans les curés!...

* * * * *

Avec tout cela, je ne sais ce que je serais devenue dans cet enfer
d'Audierne, si les Petites Soeurs de Pontcroix, me trouvant intelligente
et gentille, ne m'avaient recueillie par pitié. Elles n'abusèrent pas de
mon âge, de mon ignorance, de ma situation difficile et honnie pour
se servir, de moi, pour me séquestrer, à leur profit, comme il arrive
souvent dans ces sortes de maisons, qui poussent l'exploitation humaine
jusqu'au crime... C'étaient de pauvres petits êtres candides, timides,
charitables, et qui n'étaient pas riches, et qui n'osaient même pas
tendre la main aux passants, ni mendier dans les maisons... Il y avait,
quelquefois, chez elles, bien de la misère, mais on s'arrangeait comme
on pouvait... Et au milieu de toutes les difficultés de vivre, elles
n'en continuaient pas moins d'être gaies et de chanter sans cesse, comme
des pinsons... Leur ignorance de la vie avait quelque chose d'émouvant,
et qui me tire les larmes, aujourd'hui, que je puis mieux comprendre
leur bonté infinie, et si pure...

Elles m'apprirent à lire, à écrire, à coudre, à faire le ménage, et,
quand je fus à peu près instruite de ces choses nécessaires, elles me
placèrent, comme petite bonne, chez un colonel en retraite qui venait,
tous les étés, avec sa femme et ses deux filles, dans une espèce de
petit château délabré, près de Comfort... De braves gens, certes, mais
si tristes, si tristes!... Et maniaques!... Jamais sur leur visage un
sourire, ni une joie sur leurs vêtements, qui restaient obstinément
noirs... Le colonel avait fait installer un tour sous les combles, et
là, toute la journée, seul, il tournait des coquetiers de buis, ou
bien, ces billes ovales, qu'on appelle des «oeufs», et qui servent aux
ménagères à ravauder leurs bas. Madame rédigeait placets sur placets,
pétitions sur pétitions, afin d'obtenir un bureau de tabac. Et les deux
filles, ne disant rien, ne faisant rien, l'une, avec un bec de canard,
l'autre avec une face de lapin, jaunes et maigres, anguleuses et fanées,
se desséchaient sur place, ainsi que deux plantes à qui tout manque, le
sol, l'eau, le soleil... Ils m'ennuyèrent énormément... Au bout de huit
mois, je les envoyai promener, par un coup de tête que j'ai regretté...

Mais quoi!... J'entendais Paris respirer et vivre autour de moi...
Son haleine m'emplissait le coeur de désirs nouveaux. Bien que je ne
sortisse pas souvent, j'avais admiré avec un prodigieux étonnement, les
rues, les étalages, les foules, les palais, les voitures éclatantes,
les femmes parées... Et quand, le soir, j'allais me coucher au sixième
étage, j'enviais les autres domestiques de la maison... et leurs farces
que je trouvais charmantes... et leurs histoires qui me laissaient dans
des surprises merveilleuses... Si peu de temps que je sois restée dans
cette maison, j'ai vu là, le soir, au sixième, toutes les débauches,
et j'en ai pris ma part, avec l'emportement, avec l'émulation d'une
novice... Ah! que j'en ai nourri alors des espoirs vagues et des
ambitions incertaines, dans cet idéal fallacieux du plaisir et du
vice...

Hé oui!... On est jeune... on ne connaît rien de la vie... on se fait
des imaginations et des rêves... Ah, les rêves! Des bêtises... J'en ai
soupé, comme disait M. Xavier, un gamin joliment perverti, dont j'aurai
à parler bientôt...

Et j'ai roulé... Ah! ce que j'ai roulé... C'est effrayant quand j'y
songe...

Je ne suis pas vieille, pourtant, mais j'en ai vu des choses, de près...
j'en ai vu des gens tout nus... Et j'ai reniflé l'odeur de leur linge,
de leur peau, de leur âme... Malgré les parfums, ça ne sent pas bon...
Tout ce qu'un intérieur respecté, tout ce qu'une famille honnête peuvent
cacher de saletés, de vices honteux, de crimes bas, sous les apparences
de la vertu... ah! je connais ça!.. Ils ont beau être riches, avoir des
frusques de soie et de velours, des meubles dorés; ils ont beau se laver
dans des machins d'argent et faire de la piaffe... je les connais!... Ça
n'est pas propre... Et leur coeur est plus dégoûtant que ne l'était le
lit de ma mère...

Ah! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule!...
Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme
elle est seule, toujours!... La solitude, ce n'est pas de vivre seule,
c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à
vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une
fleur, soignée comme un enfant de riche... des gens dont vous n'avez que
les défroques inutiles ou les restes gâtés:

--Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie... Finissez ce poulet
à la cuisine, il sent mauvais...

Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une
bête... Et il ne faut rien dire; il faut sourire et remercier, sous
peine de passer pour une ingrate ou un mauvais coeur... Quelquefois,
en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la
nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles...

Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires... On s'étourdit
et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi.

* * * * *

Ce soir, après le dîner, me voyant toute triste, Marianne s'est
attendrie, a voulu me consoler. Elle est allée chercher, au fond
du buffet, dans un amas de vieux papiers et de torchons sales, une
bouteille d'eau-de-vie...

--Il ne faut pas vous affliger comme ça, m'a-t-elle dit... il faut vous
secouer un peu, ma pauvre petite... vous réconforter.

Et m'ayant versé à boire, durant une heure, les coudes sur la table,
d'une voix traînante et gémissante, elle m'a raconté des histoires
sinistres de maladies, des accouchements, la mort de sa mère, de son
père, de sa soeur... Sa voix devenait, à chaque minute, plus pâteuse...
ses yeux s'humectaient, et elle répétait, en léchant son verre:

--Il ne faut pas s'affliger comme ça... La mort de votre maman... ah!
c'est un grand malheur... Mais qu'est-ce que vous voulez?... nous sommes
toutes mortelles... Ah! mon Dieu! Ah! pauvre petite!...

Puis, elle s'est mise tout à coup à pleurer, à pleurer et tandis qu'elle
pleurait, pleurait, elle ne cessait de gémir:

--Il ne faut pas s'affliger... il ne faut pas s'affliger...

C'était d'abord une plainte... cela devint bientôt une sorte d'affreux
braiement, qui alla grandissant... Et son gros ventre, et sa grosse
poitrine, et son triple menton, secoués par les sanglots, se soulevaient
en houles énormes...

--Taisez-vous donc, Marianne, lui ai-je dit... Madame n'aurait qu'à vous
entendre et venir...

Mais elle ne m'a pas écoutée, et pleurant plus fort:

--Ah! quel malheur!... quel grand malheur!...

Si bien que, moi aussi, l'estomac affadi par la boisson et le coeur
ému par les larmes de Marianne, je me suis mise à sangloter comme une
Madeleine... Tout de même... ce n'est point une mauvaise fille...

Mais je m'ennuie ici... je m'ennuie... je m'ennuie!... Je voudrais
servir chez une cocotte, ou bien en Amérique...



VI


1er octobre.

Pauvre Monsieur!... Je crois que j'ai été trop raide, l'autre jour,
avec lui, dans le jardin... Peut-être ai-je dépassé la mesure?... Il
s'imagine, tant il est godiche, qu'il m'a offensée gravement et que je
suis une imprenable vertu... Ah! ses regards humiliés, implorants, et
qui ne cessent de me demander pardon!...

Quoique je sois redevenue plus aguichante et gentille, il ne me dit plus
rien de la chose, et il ne se décide pas davantage à tenter une nouvelle
attaque directe, pas même le coup classique du bouton de culotte à
recoudre... Un coup grossier, mais qui ne rate pas souvent son effet...
En ai-je recousu, mon Dieu, de ces boutons-là!...

Et pourtant, il est visible qu'il en a envie, qu'il en meurt d'envie, de
plus en plus... Dans la moindre de ses paroles éclate l'aveu... l'aveu
détourné de son désir... et quel aveu!... Mais il est aussi de plus
en plus timide. Une résolution à prendre lui fait peur... Il craint
d'amener une rupture définitive, et il ne se fie plus à mes regards
encourageants...

Une fois, en m'abordant avec une expression étrange, avec quelque chose
d'égaré dans les yeux, il m'a dit:

--Célestine... vous... vous... cirez... très bien... mes chaussures...
très... très... bien... Jamais... elles n'ont été... cirées... comme
ça... mes chaussures...

C'est là que j'attendais le coup du bouton... Mais non... Monsieur
haletait, bavait, comme s'il eût mangé une poire trop grosse et trop
juteuse...

Puis il a sifflé son chien... et il est parti...

Mais voici ce qui est plus fort...

Hier, Madame était allée au marché, car elle fait son marché elle-même;
Monsieur était sorti depuis l'aube, avec son fusil et son chien... Il
rentra de bonne heure, ayant tué trois grives, et aussitôt monta dans
son cabinet de toilette, pour prendre un tub et s'habiller, comme il
avait coutume... Pour ça!... Monsieur est très propre, lui... et il ne
craint pas l'eau... Je pensai que le moment était favorable d'essayer
quelque chose qui le mît enfin à l'aise avec moi... Quittant mon
ouvrage, je me dirigeai vers le cabinet de toilette... et, quelques
secondes, je restai l'oreille collée à la porte, écoutant... Monsieur
tournait et retournait dans la pièce... Il sifflotait, chantonnait:

    Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
    Et ron, ronron... petit patapon...

Une habitude qu'il a de mêler, en chantant, un tas de refrains...

J'entendis des chaises remuer, des placards s'ouvrir et se refermer,
puis, l'eau ruisseler dans le tub des «Ah!», des «Oh!», des «Fuuii!»,
des «Brrr!» que la surprise de l'eau froide arrachait à Monsieur...
Alors, brusquement, j'ouvris la porte...

Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante,
et l'éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine... Ah!... sa tête,
ses yeux, son immobilité!... Jamais, je ne vis, je crois, un homme aussi
ahuri... N'ayant point de manteau pour recouvrir la nudité de son corps,
par un geste, instinctivement pudique et comique, il s'était servi de
l'éponge comme d'une feuille de vigne. Il me fallut une forte volonté
pour réprimer, devant ce spectacle, le rire qui se déchaînait en moi. Je
remarquai que Monsieur avait sur les épaules une grosse touffe de poils,
et la poitrine, telle un ours... Tout de même, c'est un bel homme...
Mazette!...

Naturellement, je poussai un cri de pudeur alarmée, ainsi qu'il
convenait, et je refermai la porte avec violence... Mais derrière la
porte, je me disais: «Il va me rappeler, bien sûr... Et que va-t-il
arriver?... Ma foi!...» J'attendis quelques minutes... Plus un bruit,...
sinon le bruit cristallin d'une goutte d'eau qui, de temps en temps,
tombait dans le tub... «Il réfléchit, pensais-je... il n'ose pas se
décider... mais il va me rappeler»... En vain... Bientôt l'eau ruissela
de nouveau... ensuite j'entendis que Monsieur s'essuyait, se frottait,
s'ébrouait... et des glissements de savate traînèrent sur le parquet...
des chaises remuèrent... des placards s'ouvrirent et se refermèrent...
Enfin Monsieur recommença de chantonner:

    Et allez donc, Mamz'elle Suzon!...
    Et ron, ronron... petit patapon.

--Non, vraiment, il est trop bête!... murmurai-je, tout bas, dépitée et
furieuse.

Et je me retirai, dans la lingerie, bien résolue à ne plus lui accorder
jamais rien du bonheur que ma pitié, à défaut de mon désir, avait
parfois rêvé de lui donner...

L'après-midi, Monsieur, très préoccupé, ne cessa de tourner autour de
moi. Il me rejoignit à la basse-cour, au moment où j'allais porter
au fumier les ordures des chats... Et comme, pour rire un peu de son
embarras, je m'excusais de ce qui était arrivé le matin:

--Ça ne fait rien... souffla-t-il... ça ne fait rien... Au contraire...

Il voulut me retenir, bredouilla je ne sais quoi... Mais je le plantai,
là... au milieu de sa phrase dans laquelle il s'empêtrait... et je lui
dis, d'une voix cinglante, ces mots:

--Je demande pardon à Monsieur... Je n'ai pas le temps de parler à
Monsieur... Madame m'attend...

--Sapristi, Célestine, écoutez-moi une seconde...

--Non, Monsieur...

Quand je pris l'angle de l'allée qui conduit à la maison, j'aperçus
Monsieur... Il n'avait pas changé de place... Tête basse, jambes molles,
il regardait toujours le fumier, en se grattant la nuque.

* * * * *

Après le dîner, au salon, Monsieur et Madame eurent une forte pique.

Madame disait:

--Je te dis que tu fais attention à cette fille...

Monsieur répondait:

--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà une idée!... Voyons, mignonne...
Une roulure pareille... une sale fille qui a peut-être de mauvaises
maladies... Ah! celle-là est trop forte!...

Madame reprenait:

--Avec ça que je ne connais pas ta conduite... et tes goûts.

--Permets... ah! permets!...

--Et tous les sales torchons... et tous les derrières crottés que tu
trousses dans la campagne!...

J'entendais le parquet crier sous les pas de Monsieur qui marchait, dans
le salon, avec une animation fébrile.

--Moi?... Ah! par exemple!... En voilà des idées!... Où vas-tu chercher
tout cela, mignonne?...

Madame s'obstinait:

--Et la petite Jézureau?... Quinze ans, misérable!... Et pour laquelle
il a fallu que je paie cinq cents francs!... Sans quoi, aujourd'hui, tu
serais peut-être en prison, comme ton voleur de père...

Monsieur ne marchait plus... Il s'était effondré dans un fauteuil... Il
se taisait...

La discussion finit sur ces mots de Madame:

--Et puis, ça m'est égal!... Je ne suis pas jalouse... Tu peux bien
coucher avec cette Célestine... Ce que je ne veux pas, c'est que cela me
coûte de l'argent...

Ah! non!... Je les retiens, tous les deux...

* * * * *

Je ne sais pas si, comme le prétend Madame, Monsieur trousse les petites
filles dans la campagne... Quand cela serait, il n'aurait pas tort, si
tel est son plaisir... C'est un fort homme, et qui mange beaucoup... Il
lui en faut... Et Madame ne lui en donne jamais... Du moins, depuis que
je suis ici, Monsieur peut se fouiller... Ça, j'en suis certaine... Et
c'est d'autant plus extraordinaire qu'ils n'ont qu'un lit... Mais une
femme de chambre, à la coule, et qui a de l'oeil, sait parfaitement ce
qui se passe chez ses maîtres... Elle n'a même pas besoin d'écouter aux
portes... Le cabinet de toilette, la chambre à coucher, le linge,
et tant d'autres choses, lui en racontent assez... Il est même
inconcevable, quand on veut donner des leçons de morale aux autres et
qu'on exige la continence de ses domestiques, qu'on ne dissimule pas
mieux les traces de ses manies amoureuses... Il y a, au contraire,
des gens qui éprouvent, par une sorte de défi, ou par une sorte
d'inconscience, ou par une sorte de corruption étrange, le besoin de les
étaler... Je ne me pose pas en bégueule, et j'aime à rire, comme tout
le monde... Mais vrai!... j'ai vu des ménages... et des plus
respectables... qui dépassaient tout de même la mesure du dégoût...

Autrefois, dans les commencements, cela me faisait un drôle d'effet de
revoir mes maîtres... après... le lendemain... J'étais toute troublée...
En servant le déjeuner, je ne pouvais m'empêcher de les regarder,
de regarder leurs yeux, leurs bouches, leurs mains, avec une telle
insistance que Monsieur ou Madame, souvent, me disait:

--Qu'avez-vous?... Est-ce qu'on regarde ses maîtres de cette façon-là?
Faites donc attention à votre service...

Oui, de les voir, cela éveillait en moi des idées, des images... comment
exprimer cela?... des désirs qui me persécutaient le reste de la journée
et, faute de les pouvoir satisfaire comme j'eusse voulu, me livraient
avec une frénésie sauvage à l'abêtissante, à la morne obsession de mes
propres caresses...

Aujourd'hui, l'habitude qui remet toute chose en sa place, m'a appris
un autre geste, plus conforme, je crois, à la réalité... Devant ces
visages, sur qui les pâtes, les eaux de toilette, les poudres n'ont pu
effacer les meurtrissures de la nuit, je hausse les épaules... Et ce
qu'ils me font suer, le lendemain, ces honnêtes gens, avec leurs airs
dignes, leurs manières vertueuses, leur mépris pour les filles qui
fautent, et leurs recommandations sur la conduite et sur la morale:

--Célestine, vous regardez trop les hommes... Célestine, ça n'est
pas convenable de causer, dans les coins, avec le valet de chambre...
Célestine, ma maison n'est pas un mauvais lieu... Tant que vous serez à
mon service et dans ma maison, je ne souffrirai pas...

Et patati... et patata!...

Ce qui n'empêche pas Monsieur, en dépit de sa morale, de vous jeter
sur des divans, de vous pousser sur des lits... et de ne vous laisser,
généralement, en échange d'une complaisance brusque et éphémère, autre
chose qu'un enfant... Arrange-toi, après comme tu peux et si tu peux...
Et si tu ne peux pas, eh bien, crève avec ton enfant... Cela ne le
regarde pas...

Leur maison!... Ah! vrai!...

* * * * *

Rue Lincoln, par exemple, ça se passait le vendredi, régulièrement. Il
ne pouvait pas y avoir d'erreur là-dessus.

Le vendredi était le jour de Madame. Il venait beaucoup de monde, des
femmes et des femmes, jacasses, évaporées, effrontées, maquillées, Dieu
sait!... Du monde très chouette, enfin... Probable qu'elles devaient
dire, entre elles, pas mal de saletés et que cela excitait Madame... Et
puis, le soir, c'était l'Opéra et ce qui s'en suit... Que ce fût ceci,
ou cela ou bien autre chose, le certain c'est que, tous les vendredis...
allez-y donc!...

Si c'était le jour de Madame, on peut dire que c'était la nuit de
Monsieur, la nuit de Coco... Et quelle nuit!... Il fallait voir, le
lendemain, le cabinet de toilette, la chambre, le désordre des meubles,
des linges partout, l'eau des cuvettes répandue sur les tapis... Et
l'odeur violente de tout cela, une odeur de peau humaine, mêlée à des
parfums... à des parfums qui sentaient bon, quoique ça!... Dans le
cabinet de toilette de Madame, une grande glace tenait toute la hauteur
du mur jusqu'au plafond... Souvent, devant la glace, il y avait des
piles de coussins effondrés, foulés, écrasés, et, de chaque côté,
de hauts candélabres, dont les bougies disparues avaient coulé et
pendaient, en longues larmes figées, aux branches d'argent... Ah! il
leur en fallait des mic-macs à ceux-là! Et je me demande ce qu'ils
auraient bien pu inventer, s'ils n'avaient pas été mariés!...

* * * * *

Et ceci me rappelle notre fameux voyage en Belgique, l'année où nous
allâmes passer quelques semaines à Ostende... A la station de Feignies,
visite de la douane. C'était la nuit... et Monsieur très endormi...
était resté dans son compartiment... Ce fut Madame qui se rendit, avec
moi, dans la salle où l'on inspectait les bagages...

--Avez-vous quelque chose à déclarer? nous demanda un gros douanier
qui, à la vue de Madame, élégante et jolie, se douta bien qu'il aurait
plaisir à manipuler d'agréables choses... Car il existe des douaniers,
pour qui c'est une sorte de plaisir physique et presque un acte de
possession, que de fourrer leurs gros doigts dans les pantalons et dans
les chemises des belles dames.

--Non... répondit Madame... Je n'ai rien.

--Alors... ouvrez cette malle...

Parmi les six malles que nous emportions, il avait choisi la plus
grande, la plus lourde, une malle en peau de truie, recouverte de son
enveloppe de toile grise.

--Puisqu'il n'y a rien! insista Madame irritée.

--Ouvrez tout de même... commanda ce malotru, que la résistance de ma
maîtresse incitait visiblement à un plus complet, à un plus tyrannique
examen...

Madame--ah! je la vois encore--prit, dans son petit sac, le trousseau de
clefs et ouvrit la malle... Le douanier, avec une joie haineuse, renifla
l'odeur exquise qui s'en échappait, et, aussitôt, il se mit à fouiller,
de ses pattes noires et maladroites, parmi les lingeries fines et les
robes... Madame était furieuse, poussait des cris, d'autant que l'animal
bousculait, froissait avec une malveillance évidente tout ce que nous
avions rangé si précieusement...

La visite allait se terminer sans plus d'encombres, quand le gabelou,
exhibant du fond de la malle un long écrin de velours rouge, questionna:

--Et ça?... Qu'est-ce que c'est que ça?

--Des bijoux... répondit Madame avec assurance, sans le moindre trouble.

--Ouvrez-le...

--Je vous dis que ce sont des bijoux. A quoi bon?

--Ouvrez-le...

--Non... Je ne l'ouvrirai pas... C'est un abus de pouvoir... Je vous dis
que je ne l'ouvrirai pas... D'ailleurs, je n'ai pas la clé...

Madame était dans un état d'extraordinaire agitation. Elle voulut
arracher l'écrin litigieux des mains du douanier qui, se reculant,
menaça:

--Si vous ne voulez pas ouvrir cet écrin, je vais aller chercher
l'inspecteur...

--C'est une indignité... une honte.

--Et si vous n'avez pas la clé de cet écrin, eh bien, on le forcera.

Exaspérée, Madame cria:

--Vous n'avez pas le droit... Je me plaindrai à l'ambassade... aux
ministres... je me plaindrai au Roi, qui est de nos amis... Je vous
ferai révoquer, entendez-vous... condamner, mettre en prison...

Mais ces paroles de colère ne produisaient aucun effet sur l'impassible
douanier, qui répéta avec plus d'autorité:

--Ouvrez l'écrin...

Madame était devenue toute pâle et se tordait les mains.

--Non! fit-elle, je ne l'ouvrirai pas... Je ne veux pas... je ne peux
pas l'ouvrir...

Et, pour la dixième fois au moins, l'entêté douanier commanda:

--Ouvrez l'écrin!

Cette discussion avait interrompu les opérations de la douane et
groupé, autour de nous, quelques voyageurs curieux... Moi-même, j'étais
prodigieusement intéressée par les péripéties de ce petit drame et,
surtout, par le mystère de cet écrin que je ne connaissais pas, que je
n'avais jamais vu chez Madame, et qui, certainement, avait été introduit
dans la malle, à mon insu.

Brusquement, Madame changea de tactique, se fit plus douce, presque
caressante avec l'incorruptible douanier, et, s'approchant de lui de
façon à l'hypnotiser de son haleine et de ses parfums, elle supplia tout
bas:

--Éloignez ces gens, je vous en prie... Et j'ouvrirai l'écrin...

Le gabelou crut, sans doute, que Madame lui tendait un piège. Il hocha
sa vieille tête obstinée et méfiante:

--En voilà assez, des manières... Tout ça, c'est de la frime... Ouvrez
l'écrin...

Alors, confuse, rougissante, mais résignée, Madame prit dans son
porte-monnaie une toute petite, une toute mignonne clé d'or, et, tâchant
à ce que le contenu en demeurât invisible à la foule, elle ouvrit
l'écrin de velours rouge, que le douanier lui présentait, solidement
tenu dans ses mains. Au même instant, le douanier fit un bond en
arrière, effaré, comme s'il avait eu peur d'être mordu par une bête
venimeuse.

--Nom de Dieu!... jura-t-il.

Puis, le premier moment de stupéfaction passé, il cria avec un mouvement
du nez, rigolo:

--Fallait le dire que vous étiez veuve!

Et il referma l'écrin, pas assez vite toutefois, pour que les rires, les
chuchotements, les paroles désobligeantes, et même les indignations
qui éclatèrent dans la foule, ne vinssent démontrer à Madame que «ses
bijoux» n'avaient été parfaitement aperçus des voyageurs...

Madame fut gênée. Pourtant, je dois reconnaître qu'elle montra une
certaine crânerie, en cette circonstance plutôt difficile... Ah! vrai!
elle ne manquait pas d'effronterie... Elle m'aida à remettre de
l'ordre dans la malle bouleversée. Et nous quittâmes la salle, sous les
sifflets, sous les rires insultants de l'assistance.

Je l'accompagnai jusqu'à son wagon, portant le sac où elle avait remisé
l'écrin fameux... Un moment, sur le quai, elle s'arrêta, et avec une
impudence tranquille, elle me dit:

--Dieu que j'ai été bête!... J'aurais dû déclarer que l'écrin vous
appartenait.

Avec la même impudence, je répondis:

--Je remercie beaucoup Madame. Madame est très bonne pour moi... Mais
moi, je préfère me servir de ces «bijoux-là»... au naturel.

--Taisez-vous!... fit Madame, sans fâcherie... Vous êtes une petite
sotte...

Et elle alla retrouver, dans le wagon, Coco qui ne se doutait de rien...

* * * * *

Du reste, Madame n'avait pas de chance. Soit effronterie, soit manque
d'ordre, il lui arrivait souvent des histoires pareilles ou analogues.
J'en aurais quelques-unes à raconter qui, sous ce rapport, sont des
plus édifiantes... Mais il y a un moment où le dégoût l'emporte, où la
fatigue vous vient de patauger sans cesse dans de la saleté... Et puis,
je crois que j'en ai dit assez sur cette maison, qui fut pour moi le
plus complet exemple de ce que j'appellerai le débraillement moral. Je
me bornerai à quelques indications.

Madame cachait dans un des tiroirs de son armoire une dizaine de petits
livres, en peau jaune, avec des fermoirs dorés... des amours de livres,
semblables à des paroissiens de jeune fille. Quelquefois, le samedi
matin, elle en oubliait un sur la table, près de son lit... ou bien dans
le cabinet de toilette, parmi les coussins... C'était plein d'images
extraordinaires... Je ne joue pas les saintes-nitouches, mais je dis
qu'il faut être rudement putain pour garder chez soi de pareilles
horreurs, et pour s'amuser avec. Rien que d'y penser, j'en ai chaud...
Des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes... sexes mêlés,
confondus dans des embrassements fous, dans des ruts exaspérés... Des
nudités dressées, arquées, bandées, vautrées, en tas, en grappes,
en processions de croupes soudées l'une à l'autre par des étreintes
compliquées et d'impossibles caresses... Des bouches en ventouse comme
des tentacules de pieuvre, vidant les seins, épuisant les ventres, tout
un paysage de cuisses et de jambes, nouées, tordues comme des branches
d'arbres dans la jungle!... Ah! non!...

Mathilde, la première femme de chambre, chipa un de ces livres.. Elle
supposait que Madame n'aurait pas le toupet de le lui réclamer... Madame
le lui réclama pourtant... Après avoir fouillé ses tiroirs, cherché
partout, en vain, elle dit à Mathilde:

--Vous n'avez pas vu un livre dans la chambre?

--Quel livre, Madame?

--Un livre jaune...

--Un livre de messe, sans doute?

Elle regarda bien en face Madame, qui ne se déconcerta pas, et elle
ajouta:

--Il me semble en effet que j'ai vu un livre jaune avec un fermoir doré
sur la table, près du lit, dans la chambre de Madame...

--Eh bien?

--Eh bien, je ne sais pas ce que Madame en a fait...

--L'avez-vous pris?...

--Moi, Madame?...

Et avec une insolence magnifique:

--Ah! non... alors! cria-t-elle... Madame ne voudrait pas que je lise de
pareils livres!

Cette Mathilde, elle était épatante!... Et Madame n'insista plus.

Et tous les jours, à la lingerie, Mathilde disait:

--Attention!... Nous allons dire la messe...

Elle tirait de sa poche le petit livre jaune et nous en faisait la
lecture, malgré les protestations de la gouvernante anglaise qui bêlait:
«Taisez-vous... vous êtes de malhonnêtes filles» et qui, durant des
minutes, l'oeil agrandi sous les lunettes, s'écrasait le nez contre les
images qu'elle avait l'air de renifler... Ce qu'on s'est amusé avec ça!

Ah! cette gouvernante anglaise! Jamais je n'ai rencontré dans ma vie
une telle pocharde, et si drôle. Elle avait l'ivresse tendre, amoureuse,
passionnée, surtout avec les femmes. Les vices qu'elle cachait à jeun
sous un masque d'austérité comique se révélaient alors en toute leur
beauté grotesque. Mais ils étaient plus cérébraux qu'actifs, et je n'ai
pas entendu dire qu'elle les eût jamais réalisés. Selon l'expression de
Madame, Miss se contentait de se «réaliser» elle-même... Vraiment,
elle eût manqué à la collection d'humanité loufoque et déréglée qui
illustrait cette maison bien moderne...

Une nuit, j'étais de service, attendant Madame. Tout le monde dormait
dans l'hôtel, et je restais, seule, à sommeiller pesamment dans la
lingerie... Vers deux heures du matin, Madame rentra. Au coup de
sonnette, je me levai et trouvai Madame dans sa chambre. Les yeux sur le
tapis, et se dégantant, elle riait à se tordre:

--Voilà, une fois encore, Miss complètement ivre... me dit-elle...

Et elle me montra la gouvernante, vautrée, les bras allongés, une
jambe en l'air, et qui, geignant, soupirant, bredouillait des paroles
inintelligibles...

--Allons, fit Madame, relevez-la et allez la coucher...

Comme elle était fort lourde et molle, Madame voulut bien m'aider et
c'est à grand'peine que nous parvînmes à la remettre debout.

Miss s'était accrochée des deux mains au manteau de Madame, et elle
disait à Madame:

--Je ne veux pas te quitter... je ne veux plus jamais te quitter. Je
t'aime bien... Tu es mon bébé. Tu es belle...

--Miss, répliquait Madame en riant, vous êtes une vieille pocharde...
Allez vous coucher.

--Non, non... je veux coucher avec toi... tu es belle... je t'aime
bien... Je veux t'embrasser.

Se retenant d'une main au manteau, de l'autre main elle cherchait à
caresser les seins de Madame, et sa bouche, sa vieille bouche s'avançait
en baisers humides et bruyants...

--Cochonne, cochonne... tu es une petite cochonne... Je veux
t'embrasser... Pou!... pou!... pou!...

Je pus enfin dégager Madame des étreintes de Miss, que j'entraînai
hors de la chambre... Et ce fut sur moi que se tourna sa tendresse
passionnée. Bien que chancelant sur ses jambes, elle voulait m'enlacer
la taille, et sa main s'égarait sur moi plus hardiment que sur Madame,
et à des endroits de mon corps plus précis... Il n'y avait pas d'erreur.

--Finissez donc, vieille sale!...

--Non! non... toi aussi... tu es belle... je t'aime bien... viens avec
moi... Pou!... pou!... pou!...

Je ne sais comment je me serais débarrassée d'elle si, dès qu'elle fut
entrée dans sa chambre, les hoquets n'eussent noyé, dans un flot ignoble
et fétide, ses ardeurs obstinées.

Ces scènes-là amusaient beaucoup Madame. Madame n'avait de réelle joie
qu'un spectacle du vice, même le plus dégoûtant...

Un autre jour, je surpris Madame en train de raconter à une amie, dans
son cabinet de toilette, les impressions d'une visite qu'elle avait
faite, la veille, avec son mari, dans une maison spéciale où elle avait
vu deux petits bossus faire l'amour...

--Il faut voir ça, ma chère... Rien n'est plus passionnant...

* * * * *

Ah! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l'apparence et que,
seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter
de ce que le beau monde, de ce que «la haute société» est sale et
pourrie... On peut dire d'elle, sans la calomnier, qu'elle ne vit
que pour la basse rigolade et pour l'ordure... J'ai traversé bien des
milieux bourgeois et nobles, et il ne m'a été donné que très rarement de
voir que l'amour s'y accompagnât d'un sentiment élevé, d'une tendresse
profonde, d'un idéal de souffrance, de sacrifice ou de pitié, qui en
font une chose grande et sainte.

* * * * *

Encore un mot sur Madame... Hormis les jours de réception et des dîners
de gala, Madame et Coco recevaient très intimement un jeune ménage très
chic, avec qui ils couraient les théâtres, les petits concerts, les
cabinets de restaurant, et même, dit-on, de plus mauvais lieux: l'homme
très joli, efféminé, le visage presque imberbe; la femme, une belle
rousse, avec des yeux étrangement ardents, et une bouche comme je n'en
ai jamais vu de plus sensuelle. On ne savait pas exactement ce que
c'était que ces deux êtres-là... Quand ils dînaient, tous les quatre,
il paraît que leur conversation prenait une allure si effrayante,
si abominable que, bien des fois, le maître d'hôtel, qui n'était pas
bégueule pourtant, eut l'envie de leur jeter les plats à la figure...
Il ne doutait point du reste qu'il y eût, entre eux, des relations
antinaturelles, et qu'ils fissent des fêtes pareilles à celles
reproduites dans les petits livres jaunes de Madame. La chose est, sinon
fréquente, du moins connue. Et les gens qui ne pratiquent point ce vice
par passion, s'y adonnent par snobisme... C'est ultra-chic.

Qui donc aurait pu penser de telles horreurs de Madame, qui recevait des
archevêques et des nonces du pape, et dont le _Gaulois_, chaque semaine,
célébrait les vertus, l'élégance, la charité, les dîners _smart_ et la
fidélité aux pures traditions catholiques de la France?...

Tout de même, ils avaient beau avoir du vice, avoir tous les vices dans
cette maison-là, on y était libre, heureuse, et Madame ne s'occupait
jamais de la conduite du personnel...

* * * * *

Ce soir, nous sommes restés plus longtemps que de coutume à la cuisine.
J'ai aidé Marianne à faire ses comptes... Elle ne parvenait pas à s'en
tirer... J'ai constaté que, ainsi que toutes les personnes de confiance,
elle grappille de-ci, vole de-là, autant qu'elle peut... Elle a même des
roueries qui m'étonnent... mais il faut les mettre au point... Il lui
arrive de ne pas se retrouver dans ses chiffres, ce qui la gêne
beaucoup avec Madame, qui s'y retrouve, elle, et tout de suite... Joseph
s'humanise un peu, avec moi. Maintenant, il daigne me parler, de temps
à autre... Ainsi, ce soir il n'est pas allé comme d'ordinaire chez le
sacristain, son intime ami... Et, pendant que Marianne et moi, nous
travaillions, il a lu la _Libre Parole_... C'est son journal... Il
n'admet pas qu'on puisse en lire un autre... J'ai remarqué que, tout en
lisant, plusieurs fois, il m'a observée avec des expressions nouvelles
dans les yeux...

La lecture terminée, Joseph a bien voulu m'exposer ses opinions
politiques... Il est las de la République qui le ruine et qui le
déshonore... Il veut un sabre...

--Tant que nous n'aurons pas un sabre--et bien rouge--il n'y a rien de
fait... dit-il.

Il est pour la religion... parce que... enfin... voilà... il est pour la
religion...

--Tant que la religion n'aura pas été restaurée en France comme
autrefois... tant qu'on n'obligera pas tout le monde, à aller à la messe
et à confesse... il n'y a rien de fait, nom de Dieu!...

Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont;
dans sa chambre, celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines,
ceux de Guérin et du général Mercier... de rudes lapins... des
patriotes... des Français, quoi!... Précieusement, il collectionne
toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des
généraux, toutes les caricatures de «bouts coupés». Car Joseph est
violemment antisémite... Il fait partie de toutes les associations
religieuses, militaristes et patriotiques du département. Il est membre
de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive
de Louviers, membre encore d'une infinité de groupes et de sous-groupes,
comme Le Gourdin national, le Tocsin normand, les Bayados du Vexin...
etc... Quand il parle des juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses
gestes, des férocités sanguinaires... Et il ne va jamais en ville sans
une matraque:

--Tant qu'il restera un juif en France... il n'y a rien de fait...

Et il ajoute:

--Ah, si j'étais à Paris, bon Dieu!... J'en tuerais... j'en brûlerais...
j'en étriperais de ces maudits youpins!... Il n'y a pas de danger, les
traîtres, qu'ils soient venus s'établir au Mesnil-Roy... Ils savent bien
ce qu'ils font, allez, les vendus!...

Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons,
libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à
l'église, et qui ne sont, d'ailleurs, que des juifs déguisés... Mais il
n'est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout...

Quant à l'ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu'il s'avisât de rentrer
de l'île du Diable, en France... Ah! non... Et pour ce qui est de
l'immonde Zola, Joseph l'engage fort à ne point venir à Louviers, comme
le bruit en court, pour y donner une conférence... Son affaire serait
claire, et c'est Joseph qui s'en charge... Ce misérable traître de Zola
qui, pour six cent mille francs, a livré toute l'armée française et
aussi toute l'armée russe, aux Allemands et aux Anglais!... Et ça n'est
pas une blague... un potin... une parole en l'air: non, Joseph en est
sûr... Joseph le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient
de l'évêque, qui le tient du pape... qui le tient de Drumont... Ah! les
juifs peuvent visiter le Prieuré... Ils trouveront, écrits par Joseph,
à la cave, au grenier, à l'écurie, à la remise, sous la doublure des
harnais, jusque sur les manches des balais, partout, ces mots: «Vive
l'armée!... Mort aux juifs!»

Marianne approuve, de temps en temps, par des mouvements de tête, des
gestes silencieux, ces discours violents... Elle aussi, sans doute, la
République la ruine et la déshonore... Elle aussi est pour le sabre,
pour les curés et contre les juifs... dont elle ne sait rien d'ailleurs,
sinon qu'il leur manque quelque chose, quelque part.

Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l'armée, pour la patrie, pour
la religion et contre les juifs... Qui donc, parmi nous, les gens de
maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces chouettes
doctrines?... On peut dire tout ce qu'on voudra des domestiques... ils
ont bien des défauts, c'est possible... mais ce qu'on ne peut pas leur
refuser, c'est d'être patriotes... Ainsi, moi, la politique, ce n'est
pas mon genre et elle m'assomme... Eh bien, huit jours avant de partir
pour ici, j'ai carrément refusé de servir, comme femme de chambre, chez
Labori... Et toutes les camarades qui, ce jour-là, étaient au bureau,
ont refusé aussi:

--Chez ce salaud-là?... Ah! non alors! Ça, jamais!...

Pourtant, lorsque je m'interroge sérieusement, je ne sais pas pourquoi
je suis contre les juifs, car j'ai servi chez eux, autrefois, du temps
où on pouvait le faire encore avec dignité... Au fond, je trouve que les
juives et les catholiques, c'est tout un... Elles sont aussi vicieuses,
ont d'aussi sales caractères, d'aussi vilaines âmes les unes que les
autres... Tout cela, voyez-vous, c'est le même monde, et la différence
de religion n'y est pour rien... Peut-être, les juives font-elles plus
de piaffe, plus d'esbrouffe... peut-être font-elles valoir davantage,
l'argent qu'elles dépensent?... Malgré ce qu'on raconte de leur esprit
d'administration et de leur avarice, je prétends qu'il n'est pas mauvais
d'être dans ces maisons-là, où il y a encore plus de coulage que dans
les maisons catholiques.

Mais Joseph ne veut rien entendre... Il m'a reproché d'être une
patriote à la manque, une mauvaise Française, et, sur des prophéties de
massacres, sur une sanglante évocation de crânes fracassés et de tripes
à l'air, il est parti se coucher.

Aussitôt, Marianne a retiré du buffet la bouteille d'eau-de-vie. Nous
avions besoin de nous remettre, et nous avons parlé d'autre chose...
Marianne, de jour en jour plus confiante, m'a raconté son enfance,
sa jeunesse difficile, et, comme quoi, étant petite bonne chez une
marchande de tabac, à Caen, elle fut débauchée par un interne... un
garçon tout fluet, tout mince, tout blond, et qui avait des yeux bleus
et une barbe en pointe, courte et soyeuse... ah! si soyeuse!... Elle
devint enceinte, et la marchande de tabac qui couchait avec un tas de
gens, avec tous les sous-officiers de la garnison, la chassa de chez
elle... Si jeune, sur le pavé d'une grande ville, avec un gosse dans
le ventre!... Ah! elle en connut de la misère, son ami n'ayant pas
d'argent... Et elle serait morte de faim, bien sûr, si l'interne ne lui
avait enfin trouvé, à l'école de médecine, une drôle de place...

--Mon Dieu, oui... dit-elle... au Boratoire, je tuais les lapins... et
j'achevais les petits cochons d'Inde... C'était bien gentil...

Et ce souvenir amène sur les grosses lippes de Marianne un sourire qui
m'a paru étrangement mélancolique...

Après un silence, je lui demande:

--Et le gosse?... qu'est-ce qu'il est devenu?

Marianne fait un geste vague et lointain, un geste qui semble écarter
les lourds voiles de ces limbes où dort son enfant... Elle répond d'une
voix qu'éraille l'alcool:

--Ah! bien... vous pensez... Qu'est-ce que j'en aurais fait, mon
Dieu?...

--Comme les petits cochons d'Inde, alors?...

--C'est ça...

Et, elle s'est reversé à boire...

Nous sommes montées, dans nos chambres, un peu grises...



VII


6 octobre.

Décidément, voici l'automne. Des gelées, qu'on n'attendait pas si tôt,
ont roussi les dernières fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres
dahlias, témoins de la timidité amoureuse de Monsieur sont brûlés;
brûlés aussi les grands tournesols qui montaient la faction à la porte
de la cuisine. Il ne reste plus rien dans les plates-bandes désolées,
plus rien que quelques maigres géraniums, ici et là, et cinq ou six
touffes d'asters qui avant de mourir, elles aussi, penchent sur le sol
leurs bouquets d'un bleu triste de pourriture. Dans les parterres du
capitaine Mauger, que j'ai vus, tantôt, par-dessus la haie, c'est un
véritable désastre, et tout y est couleur de tabac.

Les arbres, à travers la campagne, commencent de jaunir et de se
dépouiller, et le ciel est funèbre. Durant quatre jours, nous avons vécu
dans un brouillard épais, un brouillard brun qui sentait la suie et qui
ne se dissipait même pas l'après-midi... Maintenant, il pleut, une
pluie glacée, fouettante, qu'active, en rafales, une mauvaise bise de
nord-ouest...

Ah! je ne suis pas à la noce... Dans ma chambre, il fait un froid
de loup. Le vent y souffle, l'eau y pénètre par les fentes du toit,
principalement autour des deux châssis qui distribuent une lumière
avare, dans ce sombre galetas... Et le bruit des ardoises soulevées,
des secousses qui ébranlent la toiture, des charpentes qui craquent,
des charnières qui grincent, y est assourdissant... Malgré l'urgence
des réparations, j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de Madame
qu'elle fît venir le plombier, demain matin... Et je n'ose pas encore
réclamer un poêle, bien que je sente, moi qui suis très frileuse, que
je ne pourrai continuer d'habiter cette mortelle chambre l'hiver... Ce
soir, pour arrêter le vent et la pluie, j'ai dû calfeutrer les châssis
avec de vieux jupons... Et cette girouette, au-dessus de ma tête, qui ne
cesse de tourner sur son pivot rouillé et qui, par instants, glapit dans
la nuit si aigrement, qu'on dirait la voix de Madame, après une scène,
dans les corridors...

Les premières révoltes calmées, la vie s'établit monotone,
engourdissante et je finis par m'y habituer peu à peu, sans trop en
souffrir moralement. Jamais il ne vient personne ici; on dirait d'une
maison maudite. Et, en dehors des menus incidents domestiques que j'ai
contés, jamais il ne se passe rien... Tous les jours sont pareils,
et toutes les besognes, et tous les visages... C'est l'ennui dans la
mort... Mais, je commence à être tellement abrutie, que je m'accommode
de cet ennui, comme si c'était une chose naturelle. Même, d'être
privée d'amour, cela ne me gêne pas trop, et je supporte sans trop
de douloureux combats cette chasteté à laquelle je suis condamnée, à
laquelle, plus tôt, je me suis condamnée, car j'ai renoncé à Monsieur,
j'ai plaqué Monsieur définitivement. Monsieur m'embête, et je lui en
veux de m'avoir, par lâcheté, débinée si grossièrement devant Madame...
Ce n'est point qu'il se résigne ou qu'il me lâche. Au contraire... il
s'obstine à tourner autour de moi, avec des yeux de plus en plus ronds,
une bouche de plus en plus baveuse. Suivant une expression que j'ai lue
dans je ne sais plus quel livre, c'est toujours vers mon auge qu'il mène
s'abreuver les cochons de son désir...

Maintenant que les jours raccourcissent, Monsieur se tient, avant le
dîner, dans son bureau, où il fait le diable sait quoi, par exemple...
où il occupe son temps à remuer sans raison de vieux papiers, à pointer
des catalogues de graines et des réclames de pharmacie, à feuilleter,
d'un air distrait, de vieux livres de chasse... Il faut le voir, quand
j'entre, à la nuit, pour fermer ses persiennes ou surveiller son feu.
Alors, il se lève, tousse, éternue, s'ébroue, se cogne aux meubles,
renverse des objets, tâche d'attirer, d'une façon stupide, mon
attention... C'est à se tordre... Je fais semblant de ne rien entendre,
de ne rien comprendre à ses singeries puériles, et je m'en vais,
silencieuse, hautaine, sans plus le regarder que s'il n'était pas là...

Hier soir, cependant, nous avons échangé les courtes paroles que voici:

--Célestine!...

--Monsieur désire quelque chose?...

--Célestine!... Vous êtes méchante avec moi... Pourquoi êtes-vous
méchante avec moi?

--Mais, Monsieur sait bien que je suis une roulure...

--Voyons...

--Une sale fille...

--Voyons... voyons...

--Que j'ai de mauvaises maladies...

--Mais, nom d'un chien, Célestine!... Voyons, Célestine...
Écoutez-moi...

--Merde!...

Ma foi, oui!... j'ai lâché cela, carrément... J'en ai assez... Ça ne
m'amuse plus de lui mettre, par mes coquetteries, la tête et le coeur à
l'envers...

* * * * *

Rien ne m'amuse ici... Et le pire, c'est que rien, non plus, ne m'y
embête... Est-ce l'air de ce sale pays, le silence de la campagne, la
nourriture trop lourde et grossière?... Une torpeur m'envahit, qui n'est
pas d'ailleurs sans charme... En tout cas, elle émousse ma sensibilité,
engourdit mes rêves, m'aide à mieux endurer les insolences et les
criailleries de Madame... Grâce à elle aussi, j'éprouve un certain
contentement à bavarder, le soir, des heures, avec Marianne et Joseph,
cet étrange Joseph qui, décidément, ne sort plus et semble prendre
plaisir à rester avec nous... L'idée que Joseph est, peut-être, amoureux
de moi, eh bien cela me flatte... Mon Dieu, oui... j'en suis là... Et
puis, je lis, je lis... des romans, des romans et encore des romans...
J'ai relu du Paul Bourget... Ses livres ne me passionnent plus comme
autrefois, même ils m'assomment, et je juge qu'ils sont faux et en
toc... Ils sont conçus dans cet état d'âme que je connais bien pour
l'avoir éprouvé quand, éblouie, fascinée, je pris contact avec la
richesse et avec le luxe... J'en suis revenue, aujourd'hui... et ils ne
m'épatent plus... Ils épatent toujours Paul Bourget... Ah! je ne serais
plus assez niaise pour lui demander des explications psychologiques,
car, mieux que lui, je sais ce qu'il y a derrière une portière de salon
et sous une robe de dentelles...

* * * * *

Ce à quoi je ne puis m'habituer, c'est de ne point recevoir de lettres
de Paris. Tous les matins, lorsque vient le facteur, j'ai au coeur,
comme un petit déchirement, à me savoir si abandonnée de tout le monde;
et c'est par là que je mesure le mieux l'étendue de ma solitude... En
vain, j'ai écrit à mes anciennes camarades, à monsieur Jean surtout, des
lettres pressantes et désolées; en vain, je les ai suppliés de s'occuper
de moi, de m'arracher de mon enfer, de me trouver, à Paris, une place
quelconque, si humble soit-elle... Aucun, aucune ne me répond... Je
n'aurais jamais cru à tant d'indifférence, à tant d'ingratitude...

Et cela me force à me raccrocher plus fortement à ce qui me reste;
le souvenir et le passé. Souvenirs où, malgré tout, la joie domine la
souffrance... passé qui me redonne l'espoir que tout n'est pas fini
de moi, et qu'il n'est point vrai qu'une chute accidentelle soit la
dégringolade irrémédiable... C'est pourquoi, seule dans ma chambre,
tandis que, de l'autre côté de la cloison, les ronflements de Marianne
me représentent les écoeurements du présent, je tâche à couvrir ce bruit
ridicule du bruit de mes bonheurs anciens, et je ressasse passionnément
ce passé, afin de reconstituer avec ses morceaux épars l'illusion d'un
avenir, encore.

Justement, aujourd'hui, 6 octobre, voici une date pleine de souvenirs...
Depuis cinq années que s'est accompli le drame que je veux conter, tous
les détails en sont demeurés vivaces en moi. Il y a un mort dans ce
drame, un pauvre petit mort, doux et joli, et que j'ai tué pour lui
avoir donné trop de caresses et trop de joies, pour lui avoir donné trop
de vie... Et, depuis cinq années qu'il est mort--mort de moi--ce sera la
première fois que, le 6 octobre, je n'irai point porter sur sa tombe les
fleurs coutumières... Mais ces fleurs, que je n'irai point porter sur
sa tombe, j'en ferai un bouquet plus durable et qui ornera, et qui
parfumera sa mémoire chérie mieux que les fleurs de cimetière, le coin
de terre où il dort... Car les fleurs dont sera composé le bouquet que
je lui ferai, j'irai les cueillir, une à une, dans le jardin de mon
coeur... dans le jardin de mon coeur où ne poussent pas que les fleurs
mortelles de la débauche, où éclosent aussi les grands lys blancs de
l'amour...

* * * * *

C'était un samedi, je me souviens... Au bureau de placement de la rue du
Colisée où, depuis huit jours, je venais régulièrement, chaque matinée,
chercher une place, on me présenta à une vieille dame en deuil. Jamais,
jusqu'ici, je n'avais rencontré visage plus avenant, regards plus doux,
manières plus simples, jamais je n'avais entendu plus entraînantes
paroles... Elle m'accueillit avec une grande politesse qui me fit chaud
au coeur.

--Mon enfant, me dit-elle, Mme Paulhat-Durand (c'était la placeuse) m'a
fait de vous le meilleur éloge... Je crois que vous le méritez, car vous
avez une figure intelligente, franche et gaie, qui me plaît beaucoup.
J'ai besoin d'une personne de confiance et de dévouement... De
dévouement!... Ah! je sais que je demande là une chose bien difficile...
car, enfin, vous ne me connaissez pas et vous n'avez aucune raison de
m'être dévouée... Je vais vous expliquer dans quelles conditions je me
trouve... Mais ne restez pas debout, mon enfant... venez vous asseoir
près de moi...

Il suffit qu'on me parle doucement, il suffit qu'on ne me considère
point comme un être en dehors des autres et en marge de la vie, comme
quelque chose d'intermédiaire entre un chien et un perroquet, pour que
je sois, tout de suite, émue,... et, tout de suite, je sens revivre en
moi une âme d'enfant... Toutes mes rancunes, toutes mes haines, toutes
mes révoltes, je les oublie comme par miracle, et je n'éprouve plus,
envers les personnes qui me parlent humainement, que des sentiments
d'abnégation et d'amour... Je sais aussi, par expérience, qu'il n'y
a que les gens malheureux, pour mettre la souffrance des humbles de
plain-pied avec la leur... Il y a toujours de l'insolence et de la
distance dans la bonté des heureux!...

Quand je fus assise auprès de cette vénérable dame en deuil, je l'aimais
déjà... je l'aimais véritablement.

Elle soupira:

--Ce n'est pas une place bien gaie que je vous offre, mon enfant...

Avec une sincérité d'enthousiasme qui ne lui échappa point, je protestai
vivement:

--Il n'importe, Madame... Tout ce que Madame me demandera, je le
ferai...

Et c'était vrai... J'étais prête à tout...

Elle me remercia d'un bon regard tendre, et elle reprit:

--Eh bien, voici... J'ai été très éprouvée dans la vie... De tous les
miens que j'ai perdus... il ne me reste plus qu'un petit-fils... menacé,
lui aussi, de mourir du mal terrible dont les autres sont morts...

Craignant de prononcer le nom de ce terrible mal, elle me l'indiqua, en
posant sur sa poitrine sa vieille main gantée de noir... et, avec une
expression plus douloureuse:

--Pauvre petit!... C'est un enfant charmant, un être adorable... en
qui j'ai mis mes dernières espérances. Car, après lui, je serai toute
seule... Et qu'est-ce que je ferai sur la terre, mon Dieu?...

Ses prunelles se couvrirent d'un voile de larmes... A petits coups de
son mouchoir, elle les essuya et continua:

--Les médecins assurent qu'on peut le sauver... qu'il n'est pas
profondément atteint... Ils ont prescrit un régime dont ils attendent
beaucoup de bien... Tous les après-midi, Georges devra prendre un
bain de mer, ou plutôt, il devra se tremper une seconde dans la mer...
Ensuite, il faudra qu'on le frotte énergiquement, sur tout le corps,
avec un gant de crin, pour activer la circulation... ensuite, il faudra
l'obliger à boire un verre de vieux Porto... ensuite qu'il reste étendu,
au moins une heure, dans un lit bien chaud... Ce que je voudrais de
vous, mon enfant, c'est cela, d'abord... Mais comprenez-moi bien, c'est
surtout de la jeunesse, de la gentillesse, de la gaîté, de la vie...
Chez moi, c'est ce qui lui manque le plus... J'ai deux serviteurs très
dévoués... mais ils sont vieux, tristes et maniaques... Georges ne peut
les souffrir... Moi-même, avec ma vieille tête blanchie et mes constants
habits de deuil, je sens que je l'afflige... Et ce qu'il y a de pire, je
sens bien aussi que, souvent, je ne puis lui cacher mes appréhensions...
Ah! je sais que ce n'est peut-être pas le rôle d'une jeune fille, telle
que vous, auprès d'un aussi jeune enfant, comme est Georges... car il
n'a que dix-neuf ans, mon Dieu!... Le monde trouvera, sans doute, à y
redire... Je ne m'occupe pas du monde... je ne m'occupe que de mon petit
malade... et j'ai confiance en vous... Vous êtes une honnête femme, je
suppose...

--Oh!... oui... Madame... m'écriai-je, certaine à l'avance d'être
l'espèce de sainte que venait chercher la grand'mère désolée, pour le
salut de son enfant.

--Et lui... le pauvre petit, grand Dieu!... Dans son état!... Dans son
état, voyez-vous, plus que des bains de mer, peut-être, il a besoin
de ne rester jamais seul, d'avoir, sans cesse, auprès de lui, un joli
visage, un rire frais et jeune... quelque chose qui éloigne de son
esprit l'idée de la mort, quelqu'un qui lui donne confiance en la vie...
Voulez-vous?...

--J'accepte, Madame, répondis-je, émue jusqu'aux entrailles... Et que
Madame soit sûre que je soignerai bien M. Georges...

Il fut convenu que j'entrerais, le soir même, dans la place, et que nous
partirions, le surlendemain, pour Houlgate où la dame en deuil avait
loué une belle villa sur la plage.

La grand'mère n'avait pas menti... M. Georges était un enfant charmant,
adorable. Son visage imberbe avait la grâce d'un beau visage de femme;
d'une femme aussi, ses gestes indolents, et ses mains longues, très
blanches, très souples, où transparaissait le réticule des veines...
Mais quels yeux ardents!... Quelles prunelles dévorées d'un feu sombre,
dans des paupières cernées de bleu et qu'on eût dites brûlées par les
flammes du regard!... Quel intense foyer de pensée, de passion, de
sensibilité, d'intelligence, de vie intérieure!... Et comme déjà les
fleurs rouges de la mort envahissaient ses pommettes!... Il semblait que
ce ne fût pas de la maladie, que ce ne fût pas de la mort qu'il mourait,
mais de l'excès de vie, de la fièvre de vie qui était en lui et qui
rongeait ses organes, desséchait sa chair... Ah! qu'il était joli et
douloureux à contempler!... Quand la grand'mère me mena près de lui,
il était étendu sur une chaise longue et il tenait, dans sa longue main
blanche, une rose sans parfum... Il me reçut, non comme une domestique,
presque comme une amie qu'il attendait... Et moi, dès ce premier moment,
je m'attachai à lui, de toutes les forces de mon âme.

L'installation à Houlgate se fit sans incidents, comme s'était fait le
voyage. Tout était prêt lorsque nous arrivâmes... Nous n'avions plus
qu'à prendre possession de la villa, une villa spacieuse, élégante,
pleine de lumière et de gaîté, qu'une large terrasse, avec ses fauteuils
d'osier et ses tentes bigarrées, séparait de la plage. On descendait à
la mer par un escalier de pierre, pratiqué dans la digue, et les vagues
venaient chanter sur les premières marches, aux heures de la marée
montante. Au rez-de-chaussée, la chambre de M. Georges s'ouvrait par de
larges baies, sur un admirable paysage de mer... La mienne,--une chambre
de maître, tendue de claire cretonne,--en face de celle de M. Georges,
de l'autre côté d'un couloir, donnait sur un petit jardin où poussaient
quelques maigres fusains et de plus maigres rosiers. Exprimer par des
mots ma joie, ma fierté, mon émotion, tout ce que j'éprouvai d'orgueil
pur et nouveau à être ainsi traitée, choyée, admise comme une dame, au
bien-être, au luxe, au partage de cette chose si vainement convoitée,
qu'est la famille... expliquer comment, par un simple coup de baguette
de cette miraculeuse fée: la bonté, il arriva, instantanément que c'en
fut fini du souvenir de mes humiliations passées, et que je conçus tous
les devoirs auxquels m'astreignait cette dignité d'être humain,
enfin conférée, je ne le puis... Ce que je puis dire, c'est que,
véritablement, je connus la magie de la transfiguration... Non seulement
le miroir attesta que j'étais devenue subitement plus belle, mais mon
coeur me cria que j'étais réellement meilleure... Je découvris en moi
des sources, des sources, des sources... des sources intarissables,
des sources sans cesse jaillissantes de dévouement, de sacrifice...
d'héroïsme... et je n'eus plus qu'une pensée: sauver à force de soins
intelligents, de fidélités attentives, d'ingéniosités merveilleuses,
sauver M. Georges de la mort...

Avec une foi robuste dans ma puissance de guérison, je disais, je criais
à la pauvre grand'mère, qui ne cessait de se désespérer et souvent, dans
le salon voisin, passait ses journées à pleurer:

--Ne pleurez plus, Madame... Nous le sauverons... Je vous jure que nous
le sauverons...

De fait, au bout de quinze jours, M. Georges se trouva beaucoup mieux.
Un grand changement s'opérait dans son état... Les crises de toux
diminuaient, s'espaçaient; le sommeil et l'appétit se régularisaient...
Il n'avait plus, la nuit, ces sueurs abondantes et terribles, qui le
laissaient, au matin, haletant et brisé... Ses forces revenaient au
point que nous pouvions faire de longues courses en voiture, et de
petites promenades à pied, sans trop de fatigue... C'était, en quelque
sorte, une résurrection... Comme le temps était très beau, l'air très
chaud, mais tempéré par la brise de mer, les jours que nous ne sortions
pas, nous en passions la plus grande partie, à l'abri des tentes, sur la
terrasse de la villa, attendant l'heure du bain, «de la trempette dans
la mer», ainsi que le disait, gaîment, M. Georges... Car il était gai,
toujours gai, et jamais il ne parlait de son mal... jamais il ne
parlait de la mort. Je crois bien que, durant ces jours-là, jamais il ne
prononça ce mot terrible de mort... En revanche, il s'amusait beaucoup
de mon bavardage, le provoquait, au besoin, et moi, confiante en
ses yeux, rassurée par son coeur, entraînée par son indulgence et sa
gentillesse, je lui disais tout ce qui me traversait l'esprit, farces,
folies et chansons... Ma petite enfance, mes petits désirs, mes petits
malheurs, et mes rêves, et mes révoltes, et mes diverses stations chez
des maîtres cocasses ou infâmes, je lui racontais tout sans trop masquer
la vérité car, si jeune qu'il fût, si séparé du monde, si enfermé qu'il
eût toujours été, par une prescience, par une divination merveilleuse
qu'ont les malades, il comprenait tout, de la vie... Une vraie amitié,
que facilita sûrement son caractère et que souhaita sa solitude, et,
surtout, que les soins intimes et constants dont je réjouissais sa
pauvre chair moribonde amenèrent pour ainsi dire automatiquement,
s'était établie entre nous... J'en fus heureuse au delà de ce que
je puis exprimer, et j'y gagnai de dégrossir mon esprit au contact
incessant du sien.

M. Georges adorait les vers... Des heures entières, sur la terrasse, au
chant de la mer, ou bien, le soir, dans sa chambre, il me demandait
de lui lire des poèmes de Victor Hugo, de Baudelaire, de Verlaine, de
Maeterlinck. Souvent, il fermait les yeux, restait immobile, les mains
croisées sur sa poitrine, et croyant qu'il s'était endormi, je me
taisais... Mais il souriait et il me disait:

--Continue, petite... Je ne dors pas... J'entends mieux ainsi ces
vers... j'entends mieux ainsi ta voix... Et ta voix est charmante...

Parfois, c'est lui qui m'interrompait. Après s'être recueilli, il
récitait lentement, en prolongeant les rythmes, les vers qui l'avaient
le plus enthousiasmé, et il cherchait--ah! que je l'aimais de cela!--à
m'en faire comprendre, à m'en faire sentir la beauté...

Un jour il me dit... et j'ai gardé ces paroles comme une relique:

--Ce qu'il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c'est qu'il n'est
point besoin d'être un savant pour les comprendre et pour les aimer...
au contraire... Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du
temps, ils les méprisent, parce qu'ils ont trop d'orgueil... Pour aimer
les vers, il suffit d'avoir une âme... une petite âme toute nue, comme
une fleur... Les poètes parlent aux âmes, des simples, des tristes, des
malades... Et c'est en cela qu'ils sont éternels... Sais-tu bien que,
lorsqu'on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète?... Et
toi-même, petite Célestine, souvent tu m'as dit des choses qui sont
belles comme des vers...

--Oh!... monsieur Georges... vous vous moquez de moi...

--Mais non!... Et tu n'en sais rien que tu m'as dit ces choses belles...
Et c'est ce qui est délicieux...

Ce furent pour moi des heures uniques; quoi qu'il arrive de la destinée,
elles chanteront dans mon coeur, tant que je vivrai... J'éprouvai
cette sensation, indiciblement douce, de redevenir un être nouveau,
d'assister, pour ainsi dire, de minute en minute, à la révélation
de quelque chose d'inconnu de moi et qui, pourtant, était moi... Et,
aujourd'hui, malgré de pires déchéances, toute reconquise que je sois
par ce qu'il y a en moi de mauvais et d'exaspéré, si j'ai conservé ce
goût passionné pour la lecture, et, parfois, cet élan vers des choses
supérieures à mon milieu social et à moi-même, si, tâchant à reprendre
confiance en la spontanéité de ma nature, j'ai osé, moi, ignorante de
tout, écrire ce journal, c'est à M. Georges que je le dois...

Ah oui!... je fus heureuse... heureuse surtout de voir le gentil malade
renaître peu à peu... ses chairs se regonfler et refleurir son visage,
sous la poussée d'une sève neuve... heureuse de la joie, et des
espérances, et des certitudes que la rapidité de cette résurrection
donnait à toute la maison, dont j'étais, maintenant, la reine et la
fée... On m'attribuait, on attribuait à l'intelligence de mes soins, à
la vigilance de mon dévouement et, plus encore peut-être, à ma constante
gaieté, à ma jeunesse pleine d'enchantements, à ma surprenante influence
sur M. Georges, ce miracle incomparable... Et la pauvre grand'mère me
remerciait, me comblait de reconnaissance et de bénédictions, et de
cadeaux... comme une nourrice à qui l'on a confié un baby presque mort
et qui, de son lait pur et sain, lui refait des organes... un sourire...
une vie.

Quelquefois, oublieuse de son rang, elle me prenait les mains, les
caressait, les embrassait, et, avec des larmes de bonheur, elle me
disait:

--Je savais bien... moi... quand je vous ai vue... je savais bien!...

Et déjà des projets... des voyages au soleil... des campagnes pleines de
roses!

--Vous ne nous quitterez plus jamais... plus jamais, mon enfant.

Son enthousiasme me gênait souvent... mais j'avais fini par croire que
je le méritais... Si, comme bien d'autres l'eussent fait à ma place,
j'avais voulu abuser de sa générosité... Ah! malheur!...

Et ce qui devait arriver arriva.

Cette journée-là, le temps avait été très chaud, très lourd, très
orageux. Au-dessus de la mer plombée et toute plate, le ciel roulait
des nuages étouffants, de gros nuages roux, où la tempête ne pouvait
éclater. M. Georges n'était pas sorti, même sur la terrasse, et nous
étions restés dans sa chambre. Plus nerveux que d'habitude, d'une
nervosité due sans doute aux influences électriques de l'atmosphère, il
avait même refusé que je lui lise des vers.

--Cela me fatiguerait... disait-il... Et, d'ailleurs, je sens que tu les
lirais très mal, aujourd'hui.

Il était allé dans le salon, où il avait essayé de jouer un peu de
piano. Le piano l'ayant agacé, tout de suite il était revenu dans la
chambre où il avait cru se distraire, un instant, en crayonnant d'après
moi, quelques silhouettes de femmes... Mais il n'avait pas tardé à
abandonner papier et crayons, en maugréant avec un peu d'impatience.

--Je ne peux pas... je ne suis pas en train... Ma main tremble... Je ne
sais ce que j'ai... Et toi aussi, tu as je ne sais quoi... Tu ne tiens
pas en place...

Finalement, il s'était étendu sur sa chaise longue, près de la grande
baie par où l'on découvrait un immense espace de mer... Des barques de
pêche, au loin, fuyant l'orage toujours menaçant, rentraient au port de
Trouville... D'un regard distrait, il suivait leurs manoeuvres et leurs
voilures grises...

Comme l'avait dit M. Georges, c'est vrai, je ne tenais pas en place...
et je m'agitais, je m'agitais... afin d'inventer quelque chose qui
occupât son esprit... Naturellement, je ne trouvais rien... et mon
agitation ne calmait pas celle du malade...

--Pourquoi t'agiter ainsi?... Pourquoi t'énerver ainsi?... Reste auprès
de moi...

Je lui avais demandé:

--Est-ce que vous n'aimeriez pas être sur ces petites barques,
là-bas?... Moi, si!...

--Ne parle donc pas pour parler... A quoi bon dire des choses
inutiles... Reste auprès de moi.

A peine assise près de lui, et la vue de la mer lui devenant tout à coup
insupportable, il m'avait demandé de baisser le store de la baie...

--Ce faux jour m'exaspère... cette mer est horrible... Je ne veux pas la
voir... Tout est horrible, aujourd'hui. Je ne veux rien voir, je ne veux
voir que toi...

Doucement, je l'avais grondé.

--Ah! monsieur Georges, vous n'êtes pas sage... Ça n'est pas bien... Et
si votre grand'mère venait, et qu'elle vous vît en cet état... vous la
feriez encore pleurer!...

S'étant soulevé un peu sur les coussins:

--D'abord, pourquoi m'appelles-tu «monsieur Georges»?... Tu sais que
cela me déplaît..

--Je ne peux pourtant pas vous appeler «monsieur Gaston»!

--Appelle-moi «Georges» tout court... méchante...

--Ça, je ne pourrais pas... je ne pourrais jamais!

Alors il avait soupiré.

--Est-ce curieux!... Tu es donc toujours une pauvre petite esclave?

Puis il s'était tu... Et le reste de la journée s'était écoulé,
moitié dans l'énervement, moitié dans le silence, qui était aussi un
énervement, et plus pénible...

Après le dîner, le soir, l'orage enfin éclata. Le vent se mit à souffler
avec violence, la mer à battre la digue avec un grand bruit sourd...
M. Georges ne voulut pas se coucher... Il sentait qu'il lui serait
impossible de dormir, et c'est si long, dans un lit, les nuits sans
sommeil!... Lui, sur la chaise longue, moi, assise près d'une petite
table sur laquelle brûlait, voilée d'un abat-jour, une lampe qui
répandait autour de nous une clarté rose et très douce, nous ne disions
rien... Quoique ses yeux fussent plus brillants que de coutume, M.
Georges semblait plus calme... et le reflet rose de la lampe avivait son
teint, dessinait, dans de la lumière, les traits de sa figure fine et
charmante... Moi, je travaillais à un ouvrage de couture.

Tout à coup, il me dit:

--Laisse un peu ton ouvrage, Célestine.. et viens près de moi...

J'obéissais toujours à ses désirs, à ses caprices... Il avait
des effusions, des enthousiasmes d'amitié que j'attribuais à la
reconnaissance... J'obéis comme les autres fois.

--Plus près de moi... encore plus près... fit-il.

Puis:

--Donne-moi ta main, maintenant...

Sans la moindre défiance, je lui laissai prendre ma main qu'il caressa:

--Comme ta main est jolie!... Et comme tes yeux sont jolis!... Et comme
tu es jolie, toute... toute... toute!...

Souvent, il m'avait parlé de ma bonté... jamais il ne m'avait dit que
j'étais jolie--du moins, jamais il ne me l'avait dit avec cet air-là...
Surprise et, dans le fond, charmée de ces paroles qu'il débitait d'une
voix un peu haletante et grave, instinctivement je me reculai:

--Non... non... ne t'en va pas... Reste près de moi... tout près... Tu
ne peux pas savoir comme cela me fait du bien que tu sois près de moi...
comme cela me réchauffe... Tu vois... je ne suis plus nerveux, agité...
je ne suis plus malade... je suis content... je suis heureux... très...
très heureux...

Et m'ayant enlacé la taille, chastement, il m'obligea de m'asseoir près
de lui, sur la chaise longue... Et il me demanda:

--Est-ce que tu es mal ainsi?

Je n'étais point rassurée. Il y avait dans ses yeux un feu plus
ardent... Sa voix tremblait davantage... de ce tremblement que je
connais--ah oui! que je connais!--ce tremblement que donne aux voix de
tous les hommes, le désir violent d'aimer... J'étais très émue, très
lâche... et la tête me tournait un peu... Mais, bien résolue à me
défendre de lui, et surtout à le défendre énergiquement contre lui-même,
je répondis d'un air gamin:

--Oui, monsieur Georges; je suis très mal.. Laissez-moi me relever...

Son bras ne quittait pas ma taille.

--Non... non... je t'en prie!... Sois gentille...

Et sur un ton, dont je ne saurais rendre la douceur câline, il ajouta:

--Tu es toute craintive... Et de quoi donc as-tu peur?

En même temps, il approcha son visage du mien... et je sentis son
haleine chaude... qui m'apportait une odeur fade... quelque chose comme
un encens de la mort...

Le coeur saisi par une inexprimable angoisse, je criai:

--Monsieur Georges! Ah! monsieur Georges!... Laissez-moi... Vous allez
vous rendre malade... Je vous en supplie!... laissez-moi...

Je n'osais pas me débattre à cause de sa faiblesse, par respect pour
la fragilité de ses membres... J'essayai seulement--avec quelles
précautions!--d'éloigner sa main qui, gauche, timide, frissonnante,
cherchait à dégrafer mon corsage, à palper mes seins... Et je répétais:

--Laissez-moi!... C'est très mal ce que vous faites-là, monsieur
Georges... Laissez-moi...

Son effort pour me maintenir contre lui l'avait fatigué... L'étreinte
de ses bras ne tarda pas à faiblir. Durant quelques secondes, il respira
plus difficilement... puis une toux sèche lui secoua la poitrine...

--Ah! vous voyez bien, monsieur Georges... lui dis-je, avec toute la
douceur d'un reproche maternel... Vous vous rendez malade à plaisir...
vous ne voulez rien écouter... et il va falloir tout recommencer...
Vous serez bien avancé, après... Soyez sage, je vous en prie! Et si
vous étiez bien gentil, savez-vous ce que vous feriez?... Vous vous
coucheriez tout de suite...

Il retira sa main qui m'enlaçait, s'allongea sur la chaise longue, et,
tandis que je replaçais sous sa tête les coussins qui avaient glissé,
très triste, il soupira:

--Après tout... c'est juste... Je te demande pardon...

--Vous n'avez pas à me demander pardon, monsieur Georges... vous avez à
être calme...

--Oui... oui!... fit-il, en regardant le point du plafond où la lampe
faisait un rond de mouvante lumière... J'étais un peu fou... d'avoir
songé, un instant, que tu pouvais m'aimer... moi qui n'ai jamais eu
d'amour... moi qui n'ai jamais eu rien... que de la souffrance...
Pourquoi m'aimerais-tu?... Cela me guérissait de t'aimer... Depuis que
tu es là, près de moi et que je te désire... depuis que tu es là,
avec ta jeunesse... ta fraîcheur... et tes yeux... et tes mains...
tes petites mains tout en soie, dont les soins sont des caresses si
douces... et que je ne rêve que de toi... je sens en moi, dans mon âme
et dans mon corps, des vigueurs nouvelles... toute une vie inconnue
bouillonner... C'est-à-dire, je sentais cela... car, maintenant...
Enfin, qu'est-ce que tu veux?... J'étais fou!... Et toi... toi... c'est
juste...

J'étais très embarrassée. Je ne savais que dire; je ne savais que
faire... Des sentiments puissants et contraires me tiraillaient dans
tous les sens... Un élan me précipitait vers lui... un devoir sacré m'en
éloignait... Et niaisement, parce que je n'étais pas sincère, parce que
je ne pouvais pas être sincère dans une lutte où combattaient avec une
égale force ces désirs et ce devoir, je balbutiais:

--Monsieur Georges, soyez sage... Ne pensez pas à ces vilaines
choses-là... Cela vous fait du mal. Voyons, monsieur Georges... soyez
bien gentil...

Mais, il répétait:

--Pourquoi, m'aimerais-tu?... C'est vrai... tu as raison de ne pas
m'aimer... Tu me crois malade... Tu crains d'empoisonner ta bouche aux
poisons de la mienne... et de gagner mon mal--le mal dont je meurs,
n'est-ce pas?--dans un baiser de moi!... C'est juste...

La cruelle injustice de ces paroles me frappa en plein coeur.

--Ne dites pas cela, monsieur Georges... m'écriai-je, éperdue... C'est
horrible et méchant, ce que vous dites-là... Et vous me faites trop de
peine... trop de peine...

Je saisis ses mains... elles étaient moites et brûlantes. Je me penchai
sur lui... son haleine avait l'ardeur rauque d'une forge:

--C'est horrible... horrible!

Il continua:

--Un baiser de toi... mais c'était cela ma résurrection... mon rappel
complet à la vie... Ah! tu as cru sérieusement à tes bains... à ton
Porto... à ton gant de crin?... Pauvre petite!... C'est en ton amour que
je me suis baigné... c'est le vin de ton amour que j'ai bu... c'est
la révulsion de ton amour qui m'a fait courir, sous la peau, un sang
neuf... C'est parce que ton baiser, je l'ai tant espéré, tant voulu,
tant attendu, que je me suis repris à vivre, à être fort... car je suis
fort, maintenant... Mais, je ne t'en veux pas de me le refuser... tu
as raison de me le refuser... Je comprends... je comprends... Tu es une
petite âme timide et sans courage... un petit oiseau qui chante sur
une branche... puis sur une autre... et s'en va, au moindre bruit...
frroutt!

--C'est affreux ce que vous dites là, monsieur Georges.

Il continua encore, tandis que je me tordais les mains:

--Pourquoi est-ce affreux?... Mais non, ce n'est pas affreux... c'est
juste. Tu me crois malade... Tu crois qu'on est malade, quand on a de
l'amour... Tu ne sais pas que l'amour, c'est de la vie... de la vie
éternelle... Oui, oui, je comprends... puisque ton baiser qui est la vie
pour moi... tu t'imagines que ce serait peut-être, pour toi, la mort...
N'en parlons plus...

Je ne pus en entendre davantage. Était-ce la pitié?... était-ce ce que
contenaient de sanglants reproches, d'amers défis, ces paroles atroces
et sacrilèges?... était-ce simplement l'amour impulsif et barbare qui,
tout à coup, me posséda?... Je n'en sais rien... C'était peut-être cela,
tout ensemble... Ce que je sais, c'est que je me laissai tomber, comme
une masse, sur la chaise longue, et, soulevant dans mes mains la tête
adorable de l'enfant, éperdument, je criai:

--Tiens! méchant... regarde comme j'ai peur... regarde donc comme j'ai
peur!...

Je collai ma bouche à sa bouche, je heurtai mes dents aux siennes, avec
une telle rage frémissante, qu'il me semblait que ma langue pénétrât
dans les plaies profondes de sa poitrine, pour y lécher, pour y boire,
pour en ramener tout le sang empoisonné et tout le pus mortel. Ses bras
s'ouvrirent et se refermèrent, dans une étreinte, sur moi...

Et ce qui devait arriver, arriva...

Eh bien, non. Plus je réfléchis à cela, et plus je suis sûre que ce qui
me jeta dans les bras de Georges, ce qui souda mes lèvres aux siennes,
ce fut, d'abord et seulement, un mouvement impérieux, spontané de
protestation contre les sentiments bas que Georges attribuait--par ruse,
peut-être--à mon refus... Ce fut surtout un acte de piété fervente,
désintéressée et très pure, qui voulait dire:

--Non, je ne crois pas que tu sois malade... non, tu n'es pas malade...
Et la preuve, c'est que je n'hésite pas à mêler mon haleine à la tienne,
à la respirer, cette haleine, à la boire, à m'en imprégner la poitrine,
à m'en saturer toute la chair... Et quand même tu serais réellement
malade?... quand même ton mal serait contagieux et mortel à qui
l'approche, je ne veux pas que tu aies de moi cette idée monstrueuse que
je redoute de le gagner, d'en souffrir et d'en mourir...

Je n'avais pas non plus prévu et calculé ce qui, fatalement, devait
résulter de ce baiser, et que je n'aurais point la force, une fois dans
les bras de mon ami, une fois mes lèvres sur les siennes, de m'arracher
à cette étreinte, et de repousser ce baiser... Mais voilà!... Lorsqu'un
homme me tient, aussitôt la peau me brûle et la tête me tourne... me
tourne... Je deviens ivre... je deviens folle... je deviens sauvage...
Je n'ai plus d'autre volonté que celle de mon désir... Je ne vois plus
que lui... je ne pense plus qu'à lui... et je me laisse mener par lui,
docile et terrible... jusqu'au crime!...

Ah! ce premier baiser de M. Georges!... Ses caresses maladroites
et délicieuses... l'ingénuité passionnée de tous ses gestes... et
l'émerveillement de ses yeux devant le mystère, enfin dévoilé, de la
femme et de l'amour!... Dans ce premier baiser, je m'étais donnée,
toute, avec cet emportement qui ne ménage rien, cette fièvre, cette
volupté inventive, dure et brisante, qui dompte, assomme les mâles
les plus forts et leur fait demander grâce... Mais, l'ivresse passée,
lorsque je vis le pauvre et fragile enfant, haletant, presque pâmé dans
mes bras, j'eus un remords affreux... du moins la sensation, et, pour
ainsi dire, l'épouvante que je venais de commettre un meurtre...

--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Je vous ai fait du mal... Ah!
pauvre petit!

Mais lui, avec quelle grâce féline, tendre et confiante, avec quelle
reconnaissance éblouie, il se pelotonna contre moi, comme pour y
chercher une protection... Et il me dit, ses yeux pleins d'extase:

--Je suis heureux... Maintenant, je puis mourir...

Et comme je me désespérais, comme je maudissais ma faiblesse:

--Je suis heureux... répéta-t-il... Oh! reste avec moi... ne me quitte
pas de toute la nuit. Seul, vois-tu, il me semble que je ne pourrais pas
supporter la violence, pourtant si douce, de mon bonheur...

Pendant que je l'aidais à se coucher, il eut une crise de toux... Elle
fut courte heureusement... Mais si courte qu'elle fût, j'en eus l'âme
déchirée... Est-ce qu'après l'avoir soulagé et guéri, j'allais le tuer,
désormais?... Je crus que je ne pourrais pas retenir mes larmes... Et je
me détestai...

--Ce n'est rien... ce n'est rien... fit-il, en souriant... Il ne faut
pas te désoler, puisque je suis si heureux... Et puis, je ne suis pas
malade... je ne suis pas malade... Tu vas voir comme je vais bien dormir
contre toi... Car, je veux dormir, comme si j'étais ton petit enfant,
entre tes seins... ma tête entre tes seins...

--Et si votre grand'mère me sonnait, cette nuit, monsieur Georges?...

--Mais non... mais non... grand'mère ne sonnera pas... Je veux dormir
contre toi...

Certains malades ont une puissance amoureuse que n'ont point les autres
hommes, même les plus forts. C'est que je crois réellement que l'idée
de la mort, que la présence de la mort aux lits de luxure, est une
terrible, une mystérieuse excitation à la volupté... Durant les
quinze jours qui suivirent cette mémorable nuit--nuit délicieuse et
tragique--ce fut comme une sorte de furie qui s'empara de nous, qui mêla
nos baisers, nos corps, nos âmes, dans une étreinte, dans une possession
sans fin. Nous avions hâte de jouir, pour tout le passé perdu, nous
voulions vivre, presque sans repos, cet amour dont nous sentions le
dénouement proche, dans la mort...

--Encore... encore... encore!...

Un revirement subit s'était opéré en moi... Non seulement, je
n'éprouvais plus de remords, mais lorsque M. Georges faiblissait, je
savais, par des caresses nouvelles et plus aiguës, ranimer pour un
instant ses membres brisés, leur redonner un semblant de forces... Mon
baiser avait la vertu atroce et la brûlure vivifiante d'un moxa.

--Toujours... toujours... toujours!...

Mon baiser avait quelque chose de sinistre et de follement criminel...
Sachant que je tuais Georges, je m'acharnais à me tuer, moi aussi, dans
le même bonheur et dans le même mal... Délibérément, je sacrifiais sa
vie et la mienne... Avec une exaltation âpre et farouche qui décuplait
l'intensité de nos spasmes, j'aspirais, je buvais la mort, toute la
mort, à sa bouche... et je me barbouillais les lèvres de son poison...
Une fois qu'il toussait, pris, dans mes bras, d'une crise plus violente
que de coutume, je vis mousser à ses lèvres un gros, immonde crachat
sanguinolent.

--Donne... donne... donne!

Et j'avalai le crachat, avec une avidité meurtrière, comme j'eusse fait
d'un cordial de vie...

Monsieur Georges ne tarda pas à dépérir. Les crises devinrent plus
fréquentes, plus graves, plus douloureuses. Il cracha du sang, eut
de longues syncopes, pendant lesquelles on le crut mort. Son corps
s'amaigrit, se creusa, se décharna, au point qu'il ressemblait
véritablement à une pièce anatomique. Et la joie qui avait reconquis
la maison se changea, bien vite, en une douleur morne. La grand'mère
recommença de passer ses journées dans le salon, à pleurer, prier,
épier les bruits, et, l'oreille collée à la porte qui la séparait de son
enfant, à subir l'affreuse et persistante angoisse d'entendre un cri...
un râle... un soupir, le dernier... la fin de ce qui lui restait de cher
et d'encore vivant, ici-bas... Lorsque je sortais de la chambre, elle me
suivait, pas à pas, dans la maison, et gémissait:

--Pourquoi, mon Dieu?... pourquoi?... Et qu'est-il donc arrivé?

Elle me disait aussi:

--Vous vous tuez, ma pauvre petite... Vous ne pouvez pourtant pas passer
toutes vos nuits auprès de Georges... Je vais demander une soeur, pour
vous suppléer...

Mais je refusais... Et elle me chérissait davantage de ce refus... et
aussi de ce qu'ayant accompli déjà un miracle, je pouvais en accomplir
un autre, encore... Est-ce effrayant? J'étais son dernier espoir!...

Quant aux médecins, mandés de Paris, ils s'étonnèrent des progrès de la
maladie, et qu'elle eût causé en si peu de temps de tels ravages...
Pas une minute, ni eux, ni personne, ne soupçonnèrent l'épouvantable
vérité... Leur intervention se borna à conseiller des potions calmantes.

Seul, monsieur Georges demeurait gai, heureux, d'une gaîté constante,
d'un inaltérable bonheur. Non seulement il ne se plaignait jamais, mais
son âme se répandait, toujours, en effusions de reconnaissance. Il
ne parlait que pour exprimer sa joie... Le soir, dans sa chambre,
quelquefois, après des crises terribles, il me disait:

--Je suis heureux... Pourquoi te désoler et pleurer?... Ce sont tes
larmes qui me gâtent un peu la joie... la joie ardente, dont je suis
rempli... Ah! je t'assure que, de mourir, ce n'est pas payer cher le
surhumain bonheur que tu m'as donné... J'étais perdu... la mort était en
moi... rien ne pouvait empêcher qu'elle fût en moi... Tu me l'as rendue
rayonnante et bénie... Ne pleure donc pas, chère petite... Je t'adore...
et je te remercie...

Ma fièvre de destruction était bien tombée, maintenant... Je vivais dans
un affreux dégoût de moi-même, dans une indicible horreur de mon crime,
de mon meurtre... Il ne me restait plus que l'espoir, la consolation ou
l'excuse que j'eusse gagné le mal de mon ami, et de mourir avec lui, en
même temps que lui... Là où l'horreur atteignait son paroxysme, là où
je me sentais précipitée dans le vertige de la folie, c'était lorsque
monsieur Georges, m'attirant à lui de ses bras moribonds, collait sa
bouche agonisante sur la mienne, voulait encore de l'amour, appelait
encore l'amour que je n'avais pas le courage, que je n'avais même plus
le droit--sans commettre un crime nouveau, et un plus atroce meurtre--de
lui refuser...

--Encore ta bouche!... Encore tes yeux!... Encore ta joie!

Il n'avait plus la force d'en supporter les caresses et les secousses.
Souvent, il s'évanouit dans mes bras...

Et ce qui devait arriver, arriva...

Nous étions, alors, au mois d'octobre, exactement le 6 octobre.
L'automne étant demeuré doux et chaud, cette année-là, les médecins
avaient conseillé de prolonger le séjour du malade à la mer, en
attendant qu'on pût le transporter dans le midi. Toute la journée du 6
octobre, monsieur Georges avait été plus calme. J'avais ouvert, toute
grande, la grande baie de la chambre, et, couché sur la chaise longue,
près de la baie, préservé de l'air par de chaudes couvertures, il
avait respiré, pendant quatre heures au moins, et délicieusement, les
émanations iodées du large... Le soleil vivifiant, les bonnes odeurs
marines, la plage déserte, reconquise par les pêcheurs de coquillages,
le réjouissaient... Jamais, je ne l'avais vu plus gai. Et cette gaieté
sur sa face décharnée où la peau, de semaine en semaine plus mince,
était sur l'ossature comme une transparente pellicule, avait quelque
chose de funèbre et de si pénible à voir, que, plusieurs fois, je dus
sortir de la chambre, afin de pleurer librement. Il refusa que je lui
lise des vers... Quand j'ouvris le livre:

--Non! dit-il... Tu es mon poème... tu es tous mes poèmes... Et c'est
bien plus beau, va!

Il lui était défendu de parler... La moindre conversation le fatiguait,
et souvent amenait une crise de toux. D'ailleurs, il n'avait presque
plus la force de parler. Ce qui lui restait de vie, de pensée, de
volonté d'exprimer, de sensibilité, s'était concentré dans son regard
devenu un foyer ardent où l'âme, sans cesse, attisait un feu d'une
surprenante, d'une surnaturelle intensité... Ce soir-là, le soir du
6 octobre, il paraissait ne plus souffrir... Ah! je le vois encore,
étendu, dans son lit, la tête haute sur l'oreiller, jouant, de ses
longues mains maigres, tranquillement, avec les franges bleues du rideau
et me souriant, et suivant toutes mes allées et venues de son regard
qui, dans l'ombre du lit, brillait et brûlait comme une lampe.

On avait disposé, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite
couchette de garde-malade et,--ô ironie! afin, sans doute, de ménager
sa pudeur et la mienne--un paravent, derrière lequel je pusse me
déshabiller. Mais, je ne couchais pas, souvent, dans la couchette;
monsieur Georges voulait toujours m'avoir près de lui. Il ne se trouvait
réellement bien, réellement heureux que quand j'étais près de lui, ma
peau nue contre la sienne, nue aussi, mais hélas, nue comme sont nus les
os.

Après avoir dormi deux heures, d'un sommeil presque paisible, vers
minuit, il se réveilla. Il avait un peu de fièvre; la pointe de ses
pommettes était plus rouge. Me voyant assise à son chevet, les joues
humides de larmes, il me dit sur un ton de doux reproche:

--Ah! voilà que tu pleures encore!... Tu veux donc me rendre triste,
et me faire de la peine?... Pourquoi n'es-tu pas couchée?... Viens te
coucher près de moi...

J'obéis docilement, car la moindre contrariété lui était funeste. Il
suffisait d'un mécontentement léger, pour déterminer une congestion et
que les suites en fussent redoutables... Sachant mes craintes, il en
abusait... Mais, à peine dans le lit, sa main chercha mon corps, sa
bouche ma bouche. Timidement, et sans résister, je suppliai:

--Pas ce soir, je vous en prie!... Soyez sage, ce soir...

Il ne m'écouta pas. D'une voix tremblante de désir et de mort, il
répondit:

--Pas ce soir!... Tu répètes toujours la même chose... Pas ce soir!...
Ai-je le temps d'attendre?

Je m'écriai, secouée de sanglots:

--Ah! monsieur Georges... vous voulez donc que je vous tue?... vous
voulez donc que j'aie toute ma vie le remords de vous avoir tué?

Toute ma vie!... J'oubliais déjà que je voulais mourir avec lui, mourir
de lui, mourir comme lui.

--Monsieur Georges... monsieur Georges!... Par pitié pour moi, je vous
en conjure!

Mais ses lèvres étaient sur mes lèvres... La mort était sur mes
lèvres...

--Tais-toi!... fit-il, haletant... Je ne t'ai jamais autant aimée que ce
soir...

Et nos deux corps se confondirent... Et, le désir réveillé en moi, ce
fut un supplice atroce dans la plus atroce des voluptés d'entendre,
parmi les soupirs et les petits cris de Georges, d'entendre le bruit de
ses os qui, sous moi, cliquetaient comme les ossements d'un squelette...

Tout à coup, ses bras me désenlacèrent et retombèrent, inertes, sur
le lit; ses lèvres se dérobèrent et abandonnèrent mes lèvres. Et de
sa bouche renversée jaillit un cri de détresse... puis un flot de sang
chaud qui m'éclaboussa tout le visage. D'un bond, je fus hors du lit.
En face, une glace me renvoya mon image, rouge et sanglante... Je
m'affolai, et courant, éperdue, dans la chambre, je voulus appeler
au secours... Mais l'instinct de la conservation, la crainte des
responsabilités, de la révélation de mon crime... je ne sais quoi encore
de lâche et de calculé... me fermèrent la bouche... me retinrent au bord
de l'abîme où sombrait ma raison... Très nettement, très rapidement, je
compris qu'il était impossible que, dans l'état de nudité, dans l'état
de désordre, dans l'état d'amour où nous étions, Georges, moi, et la
chambre... je compris qu'il était impossible que quelqu'un entrât en cet
instant, dans la chambre...

O misère humaine!... Il y avait quelque chose de plus spontané que
ma douleur, de plus puissant que mon épouvante, c'étaient mon ignoble
prudence et mes bas calculs... Dans cette terreur, j'eus la présence
d'esprit d'ouvrir la porte du salon... puis la porte de l'antichambre...
et d'écouter... Aucun bruit... Tout dormait dans la maison... Alors, je
revins près du lit... Je soulevai le corps de Georges, léger comme
une plume dans mes bras... J'exhaussai sa tête de façon à la maintenir
droite dans mes mains... Le sang continuait de couler par la bouche,
en filaments poisseux... j'entendais que sa poitrine s'évacuait par la
gorge, avec un bruit de bouteille qu'on vide... Ses yeux révulsés
ne montraient plus, entre les paupières agrandies, que leurs globes
rougeâtres.

--Georges!... Georges!... Georges!...

Georges ne répondit pas à ces appels, à ces cris... Il ne les entendait
pas... il n'entendait plus rien des cris et des appels de la terre:

--Georges!... Georges!... Georges!

Je lâchai son corps; son corps s'affaissa sur le lit... Je lâchai sa
tête; sa tête retomba, lourde, sur l'oreiller... Je posai ma main sur
son coeur... son coeur ne battit pas...

--Georges!... Georges!... Georges!...

L'horreur fut trop forte de ce silence, de ces lèvres muettes... de
l'immobilité rouge de ce cadavre... et de moi-même... Et brisée de
douleur, brisée de l'effrayante contrainte de ma douleur, je m'écroulai
sur le tapis, évanouie...

Combien de minutes dura cet évanouissement, ou combien de siècles?... Je
ne le sais pas. Revenue à moi, une pensée suppliciante domina toutes
les autres: faire disparaître ce qui pouvait m'accuser... Je me lavai
le visage... je me rhabillai... je remis--oui, j'eus cet affreux
courage--je remis de l'ordre sur le lit et dans la chambre... Et
quand cela fut fini... je réveillai la maison... je criai la terrible
nouvelle, dans la maison...

* * * * *

Ah! cette nuit!... J'ai connu, cette nuit-là, de tortures tout ce qu'en
contient l'enfer...

Et celle d'aujourd'hui me la rappelle... La tempête souffle, comme elle
soufflait là-bas, la nuit où je commençai sur cette pauvre chair mon
oeuvre de destruction... Et le hurlement du vent dans les arbres du
jardin, il me semble que c'est le hurlement de la mer, sur la digue de
l'à jamais maudite villa d'Houlgate.

* * * * *

De retour à Paris, après les obsèques de M. Georges, je ne voulus pas
rester, malgré ses supplications multipliées, au service de la pauvre
grand'mère... J'avais hâte de m'en aller... de ne plus revoir ce visage
en larmes, de ne plus entendre ces sanglots qui me déchiraient le
coeur... j'avais hâte surtout de m'arracher à sa reconnaissance, à ce
besoin qu'elle avait, en sa détresse radotante, de me remercier sans
cesse de mon dévoûment, de mon héroïsme, de m'appeler sa «fille...
sa chère petite fille», de m'embrasser, avec de folles effusions de
tendresse... Bien des fois, durant les quinze jours que je consentis,
sur sa prière, à passer près d'elle, j'eus l'envie impérieuse de me
confesser, de m'accuser, de lui dire tout ce que j'avais de trop pesant
à l'âme et qui, souvent, m'étouffait... A quoi bon?... Est-ce qu'elle
en eût éprouvé un soulagement quelconque?... C'eût été ajouter une
affliction plus poignante à ses autres afflictions, et cette horrible
pensée et ce remords inexpiable que, sans moi, son cher enfant ne serait
peut-être pas mort... Et puis, il faut que je l'avoue, je ne m'en sentis
pas le courage... Je partis de chez elle, avec mon secret, vénérée
d'elle comme une sainte, comblée de riches cadeaux et d'amour...

Or, le jour même de mon départ, comme je revenais de chez Mme
Paulhat-Durand, la placeuse, je rencontrai dans les Champs-Elysées un
ancien camarade, un valet de chambre, avec qui j'avais servi, pendant
six mois, dans la même maison. Il y avait bien deux ans que je ne
l'avais vu. Les premiers mots échangés, j'appris que, ainsi que moi,
il cherchait une place. Seulement, ayant de chouettes extras pour
l'instant, il ne se pressait pas d'en trouver.

--Cette sacrée Célestine! fit-il, heureux de me revoir... toujours
épatante!...

C'était un bon garçon, gai, farceur, et qui aimait la noce... Il
proposa:

--Si on dînait ensemble, hein?...

J'avais besoin de me distraire, de chasser loin de moi un tas d'images
trop tristes, un tas de pensées obsédantes. J'acceptai...

--Chic, alors!... fit-il.

Il prit mon bras, et m'emmena chez un marchand de vins de la rue
Cambon... Sa gaîté lourde, ses plaisanteries grossières, sa vulgaire
obscénité, je les sentis vivement... Elles ne me choquèrent point... Au
contraire, j'éprouvai une certaine joie canaille, une sorte de sécurité
crapuleuse, comme à la reprise d'une habitude perdue... Pour tout dire,
je me reconnus, je reconnus ma vie et mon âme en ces paupières fripées,
en ce visage glabre, en ces lèvres rasées qui accusent le même rictus
servile, le même pli de mensonge, le même goût de l'ordure passionnelle,
chez le comédien, le juge et le valet...

Après le dîner, nous flânâmes quelque temps sur les boulevards... Puis
il me paya une tournée de cinématographe. J'étais un peu molle d'avoir
bu trop de vin de Saumur. Dans le noir de la salle, pendant que, sur la
plaque lumineuse, l'armée française défilait, aux applaudissements de
l'assistance, il m'empoigna la taille et me donna, sur la nuque, un
baiser qui faillit me décoiffer.

--Tu es épatante... souffla-t-il... Ah! nom d'un chien!... ce que tu
sens bon...

Il m'accompagna jusqu'à mon hôtel et nous restâmes là, quelques minutes,
sur le trottoir, silencieux, un peu bêtes... Lui, du bout de sa canne,
tapait la pointe de ses bottines... Moi, la tête penchée, les coudes au
corps, les mains dans mon manchon, j'écrasais, sous mes pieds, une peau
d'orange...

--Eh bien, au revoir! lui dis-je...

--Ah! non, fit-il... laisse-moi monter avec toi... Voyons, Célestine?

Je me défendis, vaguement, pour la forme... il insista:

--Voyons!... qu'est-ce que tu as?... Des peines de coeur?...
Justement... c'est le moment...

Il me suivit. Dans cet hôtel-là, on ne regardait pas trop à qui rentrait
le soir... Avec son escalier étroit et noir, sa rampe gluante, son
atmosphère ignoble, ses odeurs fétides, il tenait de la maison de
passe et du coupe-gorge... Mon compagnon toussa pour se donner de
l'assurance... Et moi, je songeais, l'âme pleine de dégoût:

--Ah!... dame!... ça ne vaut pas les villas d'Houlgate, ni les hôtels
chauds et fleuris de la rue Lincoln...

A peine dans ma chambre, et dès que j'eus verrouillé la porte, il se rua
sur moi et me jeta brutalement, les jupes levées, sur le lit.

Tout de même, ce qu'on est vache, parfois!... Ah, misère de nous!

* * * * *

Et la vie me reprit, avec ses hauts, ses bas, ses changements de visage,
ses liaisons finies aussitôt que commencées... et ses sautes brusques
des intérieurs opulents dans la rue... comme toujours...

Chose singulière!... Moi qui, dans mon exaltation amoureuse, dans une
soif ardente de sacrifice, sincèrement, passionnément, avais voulu
mourir, j'eus durant de longs mois la peur d'avoir gagné la contagion
aux baisers de M. Georges... La moindre indisposition, la plus passagère
douleur me furent une terreur véritable. Souvent, la nuit, je me
réveillais avec des épouvantes folles, des sueurs glacées... Je me
tâtais la poitrine, où par suggestion j'éprouvais des douleurs et des
déchirements; j'interrogeais mes crachats où je voyais des filaments
rouges: à force de compter les pulsations de mes veines, je me donnais
la fièvre... Il me semblait, en me regardant dans la glace, que mes
yeux se creusaient, que mes pommettes rosissaient, de ce rose mortel
qui colorait les joues de M. Georges... A la sortie d'un bal public, une
nuit, je pris un rhume et je toussai pendant une semaine... Je crus que
c'était fini de moi... Je me couvris le dos d'emplâtres, j'avalai toute
sorte de médecines bizarres... j'adressai même un don pieux à saint
Antoine de Padoue... Puis, comme en dépit de ma peur, ma santé restait
forte, que j'avais la même endurance aux fatigues du métier et du
plaisir... cela passa...

* * * * *

L'année dernière, le 6 octobre, de même que tous les ans à cette triste
date, j'allai déposer des fleurs sur la tombe de M. Georges. C'était
au cimetière Montmartre. Dans la grande allée, je vis, devant moi, à
quelques pas devant moi, la pauvre grand'mère. Ah!... qu'elle était
vieille... et qu'ils étaient vieux aussi, les deux vieux domestiques qui
l'accompagnaient. Voûtée, courbée, chancelante, elle marchait pesamment,
soutenue aux aisselles par ses deux vieux serviteurs, aussi
voûtés, aussi courbés, aussi chancelants que leur maîtresse... Un
commissionnaire suivait, qui portait une grosse gerbe de roses blanches
et rouges... Je ralentis mon allure, ne voulant point les dépasser et
qu'ils me reconnussent... Cachée derrière le mur d'un haut monument
funéraire, j'attendis que la pauvre vieille femme douloureuse eût
déposé ses fleurs, égrené ses prières et ses larmes sur la tombe de son
petit-fils... Ils revinrent du même pas accablé, par la petite allée, en
frôlant le mur du caveau où j'étais... Je me dissimulai davantage pour
ne point les voir, car il me semblait que c'étaient mes remords,
les fantômes de mes remords qui défilaient devant moi... M'eût-elle
reconnue?... Ah! je ne le crois pas... Ils marchaient sans rien
regarder... sans rien voir de la terre, autour d'eux... Leurs yeux
avaient la fixité des yeux d'aveugles... leurs lèvres allaient,
allaient, et aucune parole ne sortait d'elles... On eût dit de trois
vieilles âmes mortes, perdues dans le dédale du cimetière, et cherchant
leurs tombes... Je revis cette nuit tragique... et ma face toute
rouge... et le sang qui coulait par la bouche de Georges. Cela me fit
froid au coeur... Elles disparurent enfin...

Où sont-elles aujourd'hui, ces trois ombres lamentables?... Elles sont
peut-être mortes un peu plus... elles sont peut-être mortes tout à fait.
Après avoir erré encore, des jours et des nuits, peut-être qu'elles ont
trouvé le trou de silence et de repos qu'elles cherchaient...

C'est égal!... Une drôle d'idée qu'elle avait eue l'infortunée
grand'mère de me choisir comme garde-malade d'un aussi jeune, d'un
aussi joli enfant comme était monsieur Georges... Et vraiment, quand
j'y repense, qu'elle n'ait jamais rien soupçonné... qu'elle n'ait jamais
rien vu... qu'elle n'ait jamais rien compris, c'est ce qui m'épate
le plus!... Ah! on peut le dire maintenant... ils n'étaient pas bien
malins, tous les trois... Ils en avaient une couche de confiance!...

* * * * *

J'ai revu le capitaine Mauger, par-dessus la haie... Accroupi devant une
plate-bande, nouvellement bêchée, il repiquait des plants de pensées et
des ravenelles... Dès qu'il m'a aperçue, il a quitté son travail, et il
est venu jusqu'à la haie pour causer. Il ne m'en veut plus du tout du
meurtre de son furet. Il paraît même très gai. Il me confie, en
pouffant de rire, que, ce matin, il a pris au collet le chat blanc des
Lanlaire... Probable que le chat venge le furet.

--C'est le dixième que je leur estourbis en douceur, s'écrie-t-il, avec
une joie féroce, en se tapant la cuisse et, ensuite, en se frottant les
mains, noires de terre... Ah! il ne viendra plus gratter le terreau de
mes châssis, le salaud... il ne ravagera plus mes semis, le chameau!...
Et si je pouvais aussi prendre au collet votre Lanlaire et sa
femelle?... Ah! les cochons!... Ah!... ah!... ah!... Ça, c'est une
idée!...

Cette idée le fait se tordre un instant... Et, tout à coup, les yeux
pétillants de malice sournoise, il me demande:

--Pourquoi que vous ne leur fourrez pas du poil à gratter, dans leur
lit?... Les saligauds!... Ah! nom de Dieu, je vous en donnerais bien un
paquet, moi!... Ça, c'est une idée!...

Puis:

--A propos... vous savez?... Kléber?... mon petit furet?

--Oui... Eh bien?

--Eh bien, je l'ai mangé... Heu!... heu!...

--Ça n'est pas très bon, dites?...

--Heu!... c'est comme du mauvais lapin.

Ç'a été toute l'oraison funèbre du pauvre animal.

Le capitaine me raconte aussi que l'autre semaine, sous un tas de
fagots, il a capturé un hérisson. Il est en train de l'apprivoiser...
Il l'appelle Bourbaki... Ça, c'est une idée!... Une bête intelligente,
farceuse, extraordinaire et qui mange de tout!...

--Ma foi oui!... s'exclame-t-il... Dans la même journée, ce sacré
hérisson a mangé du beefsteack, du haricot de mouton, du lard salé, du
fromage de gruyère, des confitures... Il est épatant... on ne peut pas
le rassasier... il est comme moi... il mange de tout!...

A ce moment, le petit domestique passe dans l'allée, charriant dans une
brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris,
qu'il va porter au trou à ordures...

--Viens ici!... hèle le capitaine...

Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la
chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette
chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l'un après l'autre, il
les lance dans le jardin, en criant très fort:

--Tiens, cochon!... Tiens, misérable!...

Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement
travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois.

--Et allez donc!... Et ça encore!... Et encore, par-dessus le marché!...

La planche est bientôt couverte de débris et saccagée... La joie
du capitaine s'exprime par une sorte de ululement et des gestes
désordonnés... Puis retroussant sa vieille moustache grise, il me dit,
d'un air conquérant et paillard:

--Mademoiselle Célestine... vous êtes une belle fille, sacrebleu!...
Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là... hein?... Ça, c'est
une idée!...

Eh bien, vrai!... Il ne doute de rien...



VIII


28 octobre.

Enfin, j'ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette
lettre. On dirait à la lire qu'il ne s'est jamais rien passé d'intime
entre nous. Pas un mot d'amitié, pas une tendresse, pas un souvenir!...
Il ne m'y parle que de lui... S'il faut l'en croire, il paraît que Jean
est devenu un personnage d'importance. Cela se voit, cela se sent à cet
air protecteur et un peu méprisant que, dès le début de sa lettre, il
prend avec moi... En somme, il ne m'écrit que pour m'épater... Je l'ai
toujours connu vaniteux--dame, il était si beau garçon!--mais jamais
autant qu'aujourd'hui. Les hommes, ça ne sait pas supporter les succès,
ni la gloire...

Jean est toujours premier valet de chambre chez Mme la comtesse Fardin
et Mme la comtesse est, peut-être, la femme de France dont on parle le
plus, en ce moment. A son service de valet de chambre, Jean ajoute le
rôle de manifestant politique et de conspirateur royaliste. Il manifeste
avec Coppée, Lemaître, Quesnay de Beaurepaire; il conspire avec le
général Mercier, tout cela, pour renverser la République. L'autre soir,
il a accompagné Coppée à une réunion de la Patrie Française. Il se
pavanait sur l'estrade, derrière le grand patriote, et, toute la soirée,
il a tenu son pardessus... Du reste, il peut dire qu'il a tenu tous les
pardessus de tous les grands patriotes de ce temps... Ça comptera, dans
sa vie... Un autre soir, à la sortie d'une réunion dreyfusarde où la
comtesse l'avait envoyé, afin de «casser des gueules de cosmopolites»,
il a été emmené au poste, pour avoir conspué les sans-patrie, et crié à
pleine gorge: «Mort aux juifs!... Vive le Roy!... Vive l'armée!» Mme la
comtesse a menacé le gouvernement de le faire interpeller, et monsieur
Jean a été aussitôt relâché... Il a même été augmenté par sa maîtresse,
de vingt francs par mois, pour ce haut fait d'armes... M. Arthur Meyer
a mis son nom dans le _Gaulois_... Son nom figure aussi, en regard d'une
somme de cent francs, dans la _Libre Parole_, parmi les listes d'une
souscription pour le colonel Henry... C'est Coppée qui l'a inscrit
d'office... Coppée encore, qui l'a nommé membre d'honneur de la Patrie
Française... une ligue épatante... Tous les domestiques des grandes
maisons en sont... Il y a aussi des comtes, des marquis et des ducs...
En venant déjeuner, hier, le général Mercier a dit à Jean: «Eh bien,
mon brave Jean?» Mon brave Jean!... Jules Guérin, dans l'_Anti-juif_,
a écrit, sous ce titre: «Encore une victime des Youpins!» ceci: «Notre
vaillant camarade antisémite, M. Jean... etc...» Enfin, M. Forain, qui
ne quitte plus la maison, a fait poser Jean pour un dessin, qui doit
symboliser l'âme de la patrie... M. Forain trouve que Jean a «la gueule
de ça!»... C'est étonnant ce qu'il reçoit en ce moment d'accolades
illustres, de sérieux pourboires, de distinctions honorifiques,
extrêmement flatteuses. Et si, comme tout le fait croire, le général
Mercier se décide à faire citer Jean, dans le futur procès Zola pour
un faux témoignage... que l'état-major réglera ces jours-ci... rien ne
manquerait plus à sa gloire... Le faux témoignage est ce qu'il y a de
plus chic, de mieux porté, cette année, dans la haute société... Être
choisi comme faux témoin, cela équivaut, en plus d'une gloire certaine
et rapide, à gagner le gros lot de la loterie... M. Jean s'aperçoit
bien qu'il fait, de plus en plus sensation, dans le quartier des
Champs-Élysées... Quand, le soir, au café de la rue François-Ier, il va
jouer «à la poule au gibier» ou qu'il mène, sur les trottoirs, pisser
les chiens de Mme la comtesse, il est l'objet de la curiosité et du
respect universels... les chiens aussi, du reste... C'est pourquoi, en
vue d'une célébrité qui ne peut manquer de s'étendre du quartier sur
Paris, et de Paris sur la France, il s'est abonné à l'_Argus de la
Presse_, tout comme Mme la comtesse. Il m'enverra ce qu'on écrira sur
lui, de mieux tapé. C'est tout ce qu'il peut faire pour moi, car je dois
comprendre qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ma situation...
Il verra, plus tard... «quand nous serons au pouvoir», m'écrit-il,
négligemment... Tout ce qui m'arrive, c'est de ma faute... je n'ai
jamais eu d'esprit de conduite... je n'ai jamais eu de suite dans les
idées... j'ai gaspillé les meilleures places, sans aucun profit... Si
je n'avais pas fait la mauvaise tête, moi aussi, peut-être serais-je au
mieux avec le général Mercier, Coppée, Déroulède... et, peut-être--bien
que je ne sois qu'une femme--verrais-je étinceler mon nom dans les
colonnes du _Gaulois_, qui est si encourageant pour tous les genres de
domesticité... Etc., etc...

J'ai presque pleuré, à la lecture de cette lettre, car j'ai senti que
monsieur Jean est tout à fait détaché de moi, et qu'il ne me faut plus
compter sur lui... sur lui et sur personne!... Il ne me dit pas un mot
de celle qui m'a remplacée... Ah! je la vois d'ici, je les vois d'ici,
tous les deux, dans la chambre que je connais si bien, s'embrassant, se
caressant... et courant, ensemble, comme nous faisions si gentiment, les
bals publics et les théâtres... Je le vois, lui, en pardessus mastic, au
retour des courses, ayant perdu son argent, et disant à l'autre, comme
il me l'a dit, tant de fois, à moi-même: «Prête-moi tes petits bijoux,
et ta montre, pour que je les mette au clou!» A moins que sa nouvelle
condition de manifestant politique et de conspirateur royaliste ne lui
ait donné des ambitions nouvelles, et qu'il ait quitté les amours de
l'office, pour les amours du salon?... Il en reviendra.

Est-ce vraiment de ma faute, ce qui m'arrive?... Peut-être!... Et
pourtant, il me semble qu'une fatalité, dont je n'ai jamais été la
maîtresse, a pesé sur toute mon existence, et qu'elle a voulu que je ne
demeurasse jamais, plus de six mois, dans la même place... Quand on ne
me renvoyait pas, c'est moi qui partais, à bout de dégoût. C'est drôle
et c'est triste... j'ai toujours eu la hâte d'être «ailleurs», une folie
d'espérance dans, «ces chimériques ailleurs», que je parais de la poésie
vaine, du mirage illusoire des lointains... surtout depuis mon séjour à
Houlgate, auprès du pauvre M. Georges... De ce séjour, il m'est resté
je ne sais quelle inquiétude... je ne sais quel angoissant besoin de
m'élever, sans pouvoir y atteindre, jusqu'à des idées et des formes
inétreignables... Je crois bien que cette trop brusque et trop courte
entrevision d'un monde, qu'il eût mieux valu que je ne connusse point,
ne pouvant le connaître mieux, m'a été très funeste... Ah! qu'elles
sont décevantes ces routes vers l'inconnu!... L'on va, l'on va, et c'est
toujours la même chose... Voyez cet horizon poudroyant là-bas... C'est
bleu, c'est rose, c'est frais, c'est lumineux et léger comme un rêve...
Il doit faire bon vivre, là-bas... Vous approchez... vous arrivez...
Il n'y a rien... Du sable, des cailloux, des coteaux tristes comme
des murs. Il n'y a rien d'autre... Et, au-dessus de ce sable, de ces
cailloux, de ces coteaux, un ciel gris, opaque, pesant, un ciel où le
jour se navre, où la lumière pleure de la suie... Il n'y a rien...
rien de ce qu'on est venu chercher... D'ailleurs, ce que je cherche, je
l'ignore... et j'ignore aussi qui je suis.

Un domestique, ce n'est pas un être normal, un être social... C'est
quelqu'un de disparate, fabriqué de pièces et de morceaux qui ne peuvent
s'ajuster l'un dans l'autre, se juxtaposer l'un à l'autre... C'est
quelque chose de pire: un monstrueux hybride humain... Il n'est plus du
peuple, d'où il sort; il n'est pas, non plus, de la bourgeoisie où
il vit et où il tend... Du peuple qu'il a renié, il a perdu le sang
généreux et la force naïve... De la bourgeoisie, il a gagné les vices
honteux, sans avoir pu acquérir les moyens de les satisfaire... et
les sentiments vils, les lâches peurs, les criminels appétits, sans le
décor, et, par conséquent, sans l'excuse de la richesse... L'âme toute
salie, il traverse cet honnête monde bourgeois et rien que d'avoir
respiré l'odeur mortelle qui monte de ces putrides cloaques, il perd,
à jamais, la sécurité de son esprit, et jusqu'à la forme même de son
moi... Au fond de tous ces souvenirs, parmi ce peuple de figures où
il erre, fantôme de lui-même, il ne trouve à remuer que de l'ordure,
c'est-à-dire de la souffrance... Il rit souvent, mais son rire est
forcé. Ce rire ne vient pas de la joie rencontrée, de l'espoir réalisé,
et il garde l'amère grimace de la révolte, le pli dur et crispé du
sarcasme. Rien n'est plus douloureux et laid que ce rire; il brûle et
dessèche... Mieux vaudrait, peut-être, que j'eusse pleuré! Et puis, je
ne sais pas... Et puis, zut!... Arrivera ce qui pourra...

* * * * *

Mais il n'arrive rien... jamais rien... Et je ne puis m'habituer à cela.
C'est cette monotonie, cette immobilité dans la vie qui me sont le plus
pénibles à supporter... Je voudrais partir d'ici... Partir?... Mais où
et comment?... Je ne sais pas et je reste!...

* * * * *

Madame est toujours la même; méfiante, méthodique, dure, rapace, sans
un élan, sans une fantaisie, sans une spontanéité, sans un rayon de
joie sur sa face de marbre... Monsieur a repris ses habitudes, et je
m'imagine, à de certains airs sournois, qu'il me garde rancune de
mes rigueurs; mais ses rancunes ne sont pas dangereuses... Après le
déjeuner, armé, guêtré, il part pour la chasse, rentre à la nuit, ne
me demande plus de l'aider à retirer ses bottes, et se couche à neuf
heures... Il est toujours pataud, comique et vague... Il engraisse.
Comment des gens si riches peuvent-ils se résigner à une aussi morne
existence?... Il m'arrive, parfois, de m'interroger sur Monsieur?...
Qu'est-ce que j'aurais fait de lui?... Il n'a pas d'argent et ne m'eût
pas donné de plaisir. Et puisque Madame n'est pas jalouse!...

Ce qui est terrible dans cette maison, c'est son silence. Je ne peux
m'y faire... Pourtant, malgré moi, je m'habitue à glisser mes pas,
à «marcher en l'air», comme dit Joseph... Souvent, dans ces couloirs
sombres, le long de ces murs froids, je me fais, à moi-même, l'effet
d'un spectre, d'un revenant. J'étouffe, là-dedans... Et je reste!...

Ma seule distraction est d'aller, le dimanche, au sortir de la messe,
chez Mme Gouin, l'épicière... Le dégoût m'en éloigne, mais l'ennui, plus
fort, m'y ramène. Là, du moins, on se retrouve, toutes ensemble... On
potine, on rigole, on fait du bruit, en sirotant des petits verres de
mêlé-cassis...Il y a là, un peu, l'illusion de la vie... Et le temps
passe... L'autre dimanche je n'ai pas vu la petite, aux yeux suintants,
au museau de rat... Je m'informe...

--Ce n'est rien... ce n'est rien... me dit l'épicière d'un ton qu'elle
veut rendre mystérieux.

--Elle est donc malade?...

--Oui... mais ce n'est rien... Dans deux jours, il n'y paraîtra plus...

Et mam'zelle Rose me regarde, avec des yeux qui confirment, et qui
semblent dire:

--Ah! Vous voyez bien!... C'est une femme très adroite...

Aujourd'hui, justement, j'ai appris, chez l'épicière, que des chasseurs
avaient trouvé la veille, dans la forêt de Raillon, parmi des ronces
et des feuilles mortes, le cadavre d'une petite fille, horriblement
violée... Il paraît que c'est la fille d'un cantonnier... On l'appelait
dans le pays, la petite Claire... Elle était un peu innocente, mais
douce et gentille... et elle n'avait pas douze ans!... Bonne aubaine,
vous pensez, pour un endroit comme ici... où l'on est réduit à
ressasser, chaque semaine, les mêmes histoires... Aussi, les langues
marchent-elles...

D'après Rose, toujours mieux informée que les autres, la petite Claire
avait son petit ventre ouvert d'un coup de couteau, et les intestins
coulaient par la blessure... La nuque et la gorge gardaient, visibles,
les marques de doigts étrangleurs... Ses parties, ses pauvres petites
parties, n'étaient qu'une plaie affreusement tuméfiée, comme si elles
eussent été forcées--une comparaison de Rose--par le manche trop gros
d'une cognée de bûcheron... On voyait encore, dans la bruyère courte, à
un endroit piétiné et foulé, la place où le crime s'était accompli...
Il devait remonter à huit jours, au moins, car le cadavre était presque
entièrement décomposé...

Malgré l'horreur sincère qu'inspire ce meurtre, je sens parfaitement
que, pour la plupart de ces créatures, le viol et les images obscènes
qu'il évoque, en sont, pas tout à fait une excuse, mais certainement une
atténuation... car le viol, c'est encore de l'amour... On raconte un tas
de choses... on se rappelle que la petite Claire était toute la journée,
dans la forêt... Au printemps, elle y cueillait des jonquilles, des
muguets, des anémones, dont elle faisait, pour les dames de la ville, de
gentils bouquets; elle y cherchait des morilles qu'elle venait vendre,
au marché, le dimanche... L'été, c'étaient des champignons de toute
sorte... et d'autres fleurs... Mais, à cette époque, qu'allait-elle
faire dans la forêt où il n'y a plus rien à cueillir?...

L'une dit, judicieusement:

--Pourquoi que le père ne s'est pas inquiété de la disparition de la
petite?... C'est peut-être lui qui a fait le coup?...

A quoi, l'autre, non moins judicieusement, réplique:

--Mais s'il avait voulu faire le coup... il n'avait pas besoin d'emmener
sa fille dans la forêt... voyons!...

Mme Rose intervient:

--Tout cela est bien louche, allez!... Moi...

Avec des airs entendus, des airs de quelqu'un qui connaît de terribles
secrets, elle poursuit d'une voix plus basse, d'une voix de confidence
dangereuse...

--Moi... je ne sais rien... je ne veux rien affirmer... Mais...

Et comme elle laisse notre curiosité en suspens sur ce «mais...»

--Quoi donc?... quoi donc?... s'écrie-t-on de toutes parts, le col
tendu, la bouche ouverte...

--Mais... je ne serais pas étonnée... que ce fût...

Nous sommes haletantes...

--Monsieur Lanlaire... là... si vous voulez mon idée, achève-t-elle,
avec une expression de férocité atroce et basse...

Plusieurs protestent... d'autres se réservent... J'affirme que monsieur
Lanlaire est incapable d'un tel crime et je m'écrie:

--Lui, seigneur Jésus?... Ah! le pauvre homme... il aurait bien trop
peur...

Mais Rose, avec plus de haine encore, insiste:

--Incapable?... Ta... ta... ta... Et la petite Jésureau?... Et la
petite à Valentin?... Et la petite Dougère?... Rappelez-vous donc?...
Incapable?...

--Ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose...

Dans leur haine contre Monsieur, elles ne veulent pas aller, comme Rose,
jusqu'à l'accusation formelle d'assassinat... Qu'il viole les petites
filles qui consentent à se laisser violer?... mon Dieu! passe encore...
Qu'il les tue?... ça n'est guère croyable... Rageusement, Rose
s'obstine... Elle écume... elle frappe sur la table de ses grosses mains
molles... elle se démène, clamant:

--Puisque je vous dis que si, moi... Puisque j'en suis sûre, ah!...

Mme Gouin, restée songeuse, finit par déclarer de sa voix blanche:

--Ah! dame, Mesdemoiselles... ces choses-là... on ne sait jamais... Pour
la petite Jésureau... c'est une fameuse chance, je vous assure, qu'il ne
l'ait pas tuée...

Malgré l'autorité de l'épicière... malgré l'entêtement de Rose, qui
n'admet pas qu'on déplace la question, elles passent, l'une après
l'autre, la revue de tous les gens du pays qui auraient pu faire le
coup... Il se trouve qu'il y en a des tas... tous ceux-là qu'elles
détestent, tous ceux-là contre qui elles ont une jalousie, une rancune,
un dépit... Enfin, la petite femme pâle au museau de rat propose:

--Vous savez bien qu'il est venu, la semaine dernière, deux capucins
qui n'avaient pas bon air, avec leurs sales barbes, et qui mendiaient
partout?... Est-ce que ce ne serait pas eux?...

On s'indigne:

--De braves et pieux moines!... De saintes âmes du bon Dieu!... C'est
abominable...

Et, tandis que nous nous en allons, ayant soupçonné tout le monde, Rose,
acharnée, répète:

--Puisque je vous le dis, moi... Puisque c'est lui.

* * * * *

Avant de rentrer, je m'arrête un instant à la sellerie, où Joseph
astique ses harnais... Au-dessus d'un dressoir, où sont symétriquement
rangées des bouteilles de vernis et des boîtes de cirage, je vois
flamboyer aux lambris de sapin le portrait de Drumont... Pour lui donner
plus de majesté, sans doute, Joseph l'a récemment orné d'une couronne
de laurier-sauce. En face, le portrait du pape disparaît, presque
entièrement caché, sous une couverture de cheval pendue à un clou.
Des brochures antijuives, des chansons patriotiques s'empilent sur une
planche, et dans un coin la matraque se navre parmi les balais.

Brusquement, je dis à Joseph, sans un autre motif que la curiosité:

--Savez-vous, Joseph, qu'on a trouvé dans la forêt la petite Claire
assassinée et violée?

Tout d'abord, Joseph ne peut réprimer un mouvement de surprise--est-ce
bien de la surprise?... Si rapide, si furtif qu'ait été ce mouvement,
il me semble qu'au nom de la petite Claire il a eu comme une étrange
secousse, comme un frisson... Il se remet très vite.

--Oui, dit-il d'une voix ferme... je sais.. On m'a conté ça, au pays, ce
matin...

Il est maintenant indifférent et placide. Il frotte ses harnais avec un
gros torchon noir, méthodiquement. J'admire la musculature de ses bras
nus, l'harmonieuse et puissante souplesse de ses biceps... la blancheur
de sa peau. Je ne vois pas ses yeux sous les paupières rabaissées, ses
yeux obstinément fixés sur son ouvrage. Mais je vois sa bouche... toute
sa bouche large... son énorme mâchoire de bête cruelle et sensuelle...
Et j'ai comme une étreinte légère au coeur... Je lui demande encore:

--Sait-on qui a fait le coup?...

Joseph hausse les épaules... Moitié railleur, moitié sérieux, il répond:

--Quelques vagabonds, sans doute... quelques sales youpins...

Puis, après un court silence:

--Puuutt!... Vous verrez qu'on ne les pincera pas... Les magistrats,
c'est tous des vendus.

Il replace sur leurs selles les harnais terminés, et désignant le
portrait de Drumont, dans son apothéose de laurier-sauce, il ajoute:

--Si on avait celui-là?... Ah! malheur!

Je ne sais pourquoi, par exemple, je l'ai quitté, l'âme envahie par un
singulier malaise...

Enfin, avec cette histoire, on va donc avoir de quoi parler et se
distraire un peu...

* * * * *

Quelquefois, quand Madame est sortie et que je m'ennuie trop, je vais à
la grille sur le chemin où Mlle Rose vient me retrouver... Toujours en
observation, rien ne lui échappe de ce qui se passe chez nous, de ce
qui y entre ou en sort. Elle est plus rouge, plus grasse, plus molle
que jamais. Les lippes de sa bouche pendent davantage, son corsage ne
parvient plus à contenir les houles déferlantes de ses seins... Et de
plus en plus elle est hantée d'idées obscènes... Elle ne voit que ça,
ne pense qu'à ça... ne vit que pour ça... Chaque fois que nous nous
rencontrons, son premier regard est pour mon ventre, sa première parole
pour me dire sur ce ton gras qu'elle a:

--Rappelez-vous ce que je vous ai recommandé... Dès que vous vous
apercevrez de ça, allez tout de suite chez Mme Gouin... tout de suite.

C'est une véritable obsession, une manie... Un peu agacée, je réplique:

--Mais pourquoi voulez-vous que je m'aperçoive de ça?... Je ne connais
personne ici.

--Ah! fait-elle... c'est si vite arrivé, un malheur... Un moment
d'oubli... bien naturel... et ça y est... Des fois, on ne sait pas
comment _ça s'arrive_... J'en ai bien vu, allez, qui étaient comme
vous... sûres de ne rien avoir... et puis ça y était tout de même...
Mais avec Mme Gouin on peut être tranquille... C'est une vraie
bénédiction pour un pays qu'une femme aussi savante...

Et elle s'anime, hideuse, toute sa grosse chair soulevée de basse
volupté.

--Autrefois, ici, ma chère petite, on ne rencontrait que des enfants...
La ville était empoisonnée d'enfants... Une abomination!... Ça
grouillait dans les rues, comme des poules dans une cour de ferme... ça
piaillait sur le pas des portes... ça faisait un tapage!... On ne
voyait que ça, quoi!... Eh bien, je ne sais si vous l'avez remarqué...
aujourd'hui on n'en voit plus... il n'y en a presque plus...

Avec un sourire plus gluant, elle poursuit:

--Ce n'est pas que les filles s'amusent moins. Ah! bon Dieu, non... Au
contraire... Vous ne sortez jamais le soir... mais si vous alliez vous
promener, à neuf heures, sous les marronniers... vous verriez ça...
Partout, sur les bancs, il y a des couples... qui s'embrassent, se
caressent... C'est bien gentil... Ah! moi, vous savez, l'amour je trouve
ça si mignon... Je comprends qu'on ne puisse pas vivre sans l'amour...
Oui, mais c'est embêtant aussi d'avoir à ses trousses des _chiées_
d'enfants... Eh bien, elles n'en ont pas... elles n'en ont plus... Et
c'est à Mme Gouin qu'elles doivent ça... Un petit moment désagréable à
passer... ce n'est pas, après tout, la mer à boire. A votre place, je
n'hésiterais pas... Une jolie fille comme vous, si distinguée, et qui
doit être si bien faite... un enfant, ce serait un meurtre...

--Rassurez-vous... Je n'ai pas envie d'en avoir...

--Oui... oui... personne n'a envie d'en avoir. Seulement... Dites
donc?... Votre monsieur ne vous a jamais proposé la chose?...

--Mais non...

--C'est étonnant... car il est connu pour ça... Même, la matinée où il
vous serrait de si près, dans le jardin?...

--Je vous assure...

Mamz'elle Rose hoche la tête.

--Vous ne voulez rien dire... vous vous méfiez de moi... c'est votre
affaire. Seulement, on sait ce qu'on sait...

Elle m'impatiente, à la fin... Je lui crie:

--Ah! ça! Est-ce que vous vous imaginez que je couche avec tout le
monde... avec des vieux dégoûtants?...

D'un ton froid, elle me répond:

--Hé! ma petite, ne prenez pas la mouche. Il y a des vieux qui valent
des jeunes... C'est vrai que vos affaires ne me regardent point... Ce
que j'en dis, moi, n'est-ce pas?...

Et elle conclut, d'une voix mauvaise, où le vinaigre a remplacé le miel:

--Après tout.... ça se peut bien... Sans doute que votre M. Lanlaire
aime mieux les fruits plus verts. Chacun son idée, ma petite...

Des paysans passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.

--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine, il va toujours bien?...

--Il va bien, merci... Il tire du vin, tenez...

Des bourgeois passent dans le chemin, et saluent mam'zelle Rose avec
respect.

--Bonjour, mam'zelle Rose... Et le capitaine?

--Toujours vaillant... Merci... Vous êtes bien honnêtes.

Le curé passe dans le chemin, d'un pas lent, dodelinant de la tête. A
la vue de mam'zelle Rose, il salue, sourit, referme son bréviaire et
s'arrête:

--Ah! c'est vous, ma chère enfant?... Et le capitaine?...

--Merci, monsieur le curé... ça va tout doucement... Le capitaine
s'occupe à la cave.

--Tant mieux... tant mieux... J'espère qu'il a semé de belles fleurs...
et que, l'année prochaine, à la Fête-Dieu, nous aurons encore un superbe
reposoir?...

--Bien sûr... monsieur le curé...

--Toutes mes amitiés au capitaine, mon enfant...

--Et vous de même, monsieur le curé...

Et, en s'en allant, son bréviaire ouvert à nouveau:

--Au revoir... au revoir... Il ne faudrait dans une paroisse que des
paroissiennes comme vous.

Et je rentre, un peu triste, un peu découragée, un peu haineuse,
laissant cette abominable Rose jouir de son triomphe, saluée par tous,
respectée de tous, grasse, heureuse, hideusement heureuse. Bientôt, je
suis sûre que le curé la mettra dans une niche de son église, entre deux
cierges, et nimbée d'or, comme une sainte...



IX


25 octobre.

Un qui m'intrigue, c'est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses
et j'ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et
forcenée. Mais sûrement, il s'y passe quelque chose d'extraordinaire.
Son regard, parfois, est lourd à supporter, tellement lourd que le mien
se dérobe sous son intimidante fixité. Il a des façons de marcher
lentes et glissées, qui me font peur. On dirait qu'il traîne rivé à
ses chevilles un boulet, ou plutôt le souvenir d'un boulet... Est-ce
le bagne qu'il rappelle ou le couvent?... Les deux, peut-être. Son dos
aussi me fait peur et aussi son cou large, puissant, bruni par le hâle
comme un vieux cuir, raidi de tendons qui se bandent comme des grelins.
J'ai remarqué sur sa nuque un paquet de muscles durs, exagérément
bombés, comme en ont les loups et les bêtes sauvages qui doivent,
porter, dans leurs gueules, des proies pesantes.

Hormis sa folie antisémite, qui dénote, chez Joseph, une grande violence
et le goût du sang, il est plutôt réservé sur toutes les autres choses
de la vie. Il est même impossible de savoir ce qu'il pense. Il n'a
aucune des vantardises, ni aucune des humilités professionnelles, par
où se reconnaissent les vrais domestiques; jamais non plus un mot de
plainte, jamais un débinage contre ses maîtres. Ses maîtres, il les
respecte sans servilité, semble leur être dévoué sans ostentation. Il
ne boude pas sur la besogne, la plus rebutante des besognes. Il est
ingénieux; il sait tout faire, même les choses les plus difficiles et
les plus différentes, qui ne sont point de son service. Il traite le
Prieuré, comme s'il était à lui, le surveille, le garde jalousement,
le défend. Il en chasse les pauvres, les vagabonds et les importuns,
flaireur et menaçant comme un dogue. C'est le type du serviteur de
l'ancien temps, le domestique d'avant la Révolution... De Joseph, on
dit, dans le pays: «Il n'y en a plus comme lui... Une perle!». Je sais
qu'on cherche à l'arracher aux Lanlaire. De Louviers, d'Elbeuf, de
Rouen, on lui fait les propositions les plus avantageuses. Il les refuse
et ne se vante pas de les avoir refusées... Ah! ma foi non... Il est
ici, depuis quinze ans, il considère cette maison comme la sienne. Tant
qu'on voudra de lui, il restera... Madame si soupçonneuse et qui voit
le mal partout lui montre une confiance aveugle. Elle qui ne croit à
personne, elle croit à Joseph, à l'honnêteté de Joseph, au dévouement de
Joseph.

--Une perle!... Il se jetterait au feu pour nous, dit-elle.

Et, malgré son avarice, elle l'accable de menues générosités et de
petits cadeaux.

Pourtant, je me méfie de cet homme. Cet homme m'inquiète et, en même
temps, il m'intéresse prodigieusement. Souvent, j'ai vu des choses
effrayantes passer dans l'eau trouble, dans l'eau morte de ses yeux...
Depuis que je m'occupe de lui, il ne m'apparaît plus tel que je l'avais
jugé tout d'abord à mon entrée dans cette maison, un paysan grossier,
stupide et pataud. J'aurais dû l'examiner plus attentivement.
Maintenant, je le crois singulièrement fin et retors, et même mieux
que fin, pire que retors... je ne sais comment m'exprimer sur lui... Et
puis, est-ce l'habitude de le voir, tous les jours?... Je ne le trouve
plus si laid, ni si vieux... L'habitude agit comme une atténuation,
comme une brume, sur les objets et sur les êtres. Elle finit, peu à peu,
par effacer les traits d'un visage, par estomper les déformations; elle
fait qu'un bossu avec qui l'on vit quotidiennement n'est plus, au bout
d'un certain temps, bossu... Mais il y a autre chose; il y a tout ce que
je découvre en Joseph de nouveau et de profond... et qui me bouleverse.
Ce n'est pas l'harmonie des traits, ni la pureté des lignes qui crée
pour une femme, la beauté d'un homme. C'est quelque chose de moins
apparent, de moins défini... une sorte d'affinité et, si j'osais... une
sorte d'atmosphère sexuelle, âcre, terrible ou grisante, dont certaines
femmes subissent, même malgré elles, la forte hantise... Eh bien, Joseph
dégage autour de lui cette atmosphère-là... L'autre jour, je l'ai admiré
qui soulevait une barrique de vin... Il jouait avec elle ainsi qu'un
enfant avec sa balle de caoutchouc. Sa force exceptionnelle, son adresse
souple, le levier formidable de ses reins, l'athlétique poussée de ses
épaules, tout cela m'a rendue rêveuse. L'étrange et maladive curiosité,
faite de peur autant que d'attirance, qu'excite en moi l'énigme de ces
louches allures, de cette bouche close, de ce regard impressionnant,
se double encore de cette puissance musculaire, de cette carrure de
taureau. Sans pouvoir me l'expliquer davantage, je sens qu'il y a entre
Joseph et moi une correspondance secrète... un lien physique et moral
qui se resserre un peu plus tous les jours...

De la fenêtre de la lingerie où je travaille, je le suis des yeux,
quelquefois, dans le jardin... Il est là, courbé sur son ouvrage, la
face presque à fleur de terre, ou bien agenouillé contre le mur où
s'alignent des espaliers... Et soudain il disparaît... il s'évanouit...
Le temps de pencher la tête... et il n'y a plus personne...
S'enfonce-t-il dans le sol?... Passe-t-il à travers les murs?... Il
m'arrive, de temps en temps d'aller au jardin, pour lui transmettre un
ordre de Madame... Je ne le vois nulle part, et je l'appelle.

--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Aucune réponse... J'appelle encore:

--Joseph!... Joseph!... Où êtes-vous?

Tout à coup, sans bruit, Joseph surgit de derrière un arbre, de derrière
une planche de légumes, devant moi. Il surgit, devant moi, dans le
soleil, avec son masque sévère et fermé, ses cheveux aplatis sur le
crâne, la chemise ouverte sur sa poitrine velue.... D'où vient-il?...
D'où sort-il?... D'où est-il tombé?...

--Ah! Joseph, que vous m'avez fait peur...

Et sur les lèvres et dans les yeux de Joseph erre un sourire effrayant
qui, véritablement, a des lueurs courtes, rapides de couteau. Je crois
que cet homme est le diable...

* * * * *

Le viol de la petite Claire défraie toujours les conversations et
surexcite les curiosités de la ville. On s'arrache les journaux de la
région et de Paris qui le racontent. La _Libre Parole_ dénonce nettement
et en bloc les juifs, et elle affirme que c'est un «meurtre rituel...»
Les magistrats sont venus sur les lieux... on a fait des enquêtes, des
instructions; on a interrogé beaucoup de gens. Personne ne sait rien...
L'accusation de Rose, qui a circulé, n'a rencontré partout que de
l'incrédulité; tout le monde a haussé les épaules... Hier, les gendarmes
ont arrêté un pauvre colporteur qui a pu prouver facilement qu'il
n'était pas dans le pays, au moment du crime. Le père, désigné par la
rumeur publique, s'est disculpé... Du reste, on n'a sur lui que les
meilleurs renseignements... Donc, nulle part, nul indice qui puisse
mettre la justice sur les traces du coupable. Il paraît que ce crime
fait l'admiration des magistrats et qu'il a été commis avec une habileté
surprenante, sans doute par des professionnels... par des Parisiens...
Il paraît aussi que le procureur de la République mène l'affaire
mollement et pour la forme. L'assassinat d'une petite fille pauvre, ça
n'est pas très passionnant... Il y a donc tout lieu de croire qu'on ne
trouvera jamais rien et que l'affaire sera bientôt classée comme tant
d'autres qui n'ont pas dit leur secret...

* * * * *

Je ne serais pas étonnée que Madame crût son mari coupable... Ça, c'est
comique, et elle devrait le mieux connaître. Elle est toute drôle,
depuis la nouvelle. Elle a des façons de regarder Monsieur qui ne sont
pas naturelles. J'ai remarqué que, durant le repas, chaque fois qu'on
sonnait, elle avait un petit sursaut...

Après le déjeuner, aujourd'hui, comme Monsieur manifestait l'intention
de sortir, elle l'en a empêché...

--Vraiment, tu peux bien rester ici... Qu'est-ce que tu as besoin d'être
toujours dehors?

Elle s'est même promenée avec Monsieur, une grande heure, dans le
jardin. Naturellement, Monsieur ne s'aperçoit de rien; il n'en perd pas
une bouchée de viande, ni une bouffée de tabac... Quel gros lourdaud!

J'aurais bien voulu savoir ce qu'ils peuvent se dire, quand ils sont
seuls, tous les deux... Hier soir, pendant plus de vingt minutes, j'ai
écouté derrière la porte du salon... J'ai entendu Monsieur qui froissait
un journal... Assise devant son petit bureau, Madame écrivait ses
comptes:

--Qu'est-ce que je t'ai donné hier?... a demandé Madame.

--Deux francs... a répondu Monsieur...

--Tu es sûr?...

--Mais oui, mignonne...

--Eh bien, il me manque trente-huit sous..

--Ce n'est pas moi qui les ai pris...

--Non... c'est le chat...

Ils ne se sont rien dit d'autre...

* * * * *

A la cuisine, Joseph n'aime pas qu'on parle de la petite Claire. Quand
Marianne ou moi nous mettons la conversation sur ce sujet, il la change
aussitôt, ou bien il n'y prend pas part. Ça l'ennuie... Je ne sais pas
pourquoi, cette idée m'est venue--et elle s'enfonce, de plus en plus
dans mon esprit--que c'est Joseph qui a fait le coup. Je n'ai pas de
preuves, pas d'indices qui puissent me permettre de le soupçonner...
pas d'autres indices que ses yeux, pas d'autres preuves que ce léger
mouvement de surprise qui lui échappa, lorsque, de retour de chez
l'épicière, brusquement, dans la sellerie, je lui jetai pour la première
fois au visage le nom de la petite Claire, assassinée et violée...
Et cependant, ce soupçon purement intuitif a grandi, est devenu une
possibilité, puis une certitude. Je me trompe, sans doute. Je tâche à
me convaincre que Joseph est une «perle...» Je me répète que mon
imagination s'exalte à de simples folies, qu'elle obéit aux influences
de cette perversité romanesque, qui est en moi... Mais j'ai beau faire,
cette impression subsiste en dépit de moi-même, ne me quitte pas un
instant, prend la forme harcelante et grimaçante de l'idée fixe... Et
j'ai une irrésistible envie de demander à Joseph:

--Voyons, Joseph, est-ce vous qui avez violé la petite Claire dans le
bois?... Est-ce vous, vieux cochon?

Le crime a été commis un samedi... Je me souviens que Joseph, à peu près
à la même date, est allé chercher de la terre de bruyère, dans le bois
de Raillon... Il a été absent, toute la journée, et il n'est rentré
au Prieuré avec son chargement que le soir, tard... De cela, je suis
sûre... Et,--coïncidence extraordinaire,--je me souviens de certains
gestes agités, de certains regards plus troubles, qu'il avait, ce
soir-là, en rentrant... Je n'y avais pas pris garde, alors... Pourquoi
l'eussé-je fait?... Aujourd'hui, ces détails de physionomie me
reviennent avec force... Mais, est-ce bien le samedi du crime que Joseph
est allé dans la forêt de Raillon?... Je cherche en vain à préciser la
date de son absence... Et puis, avait-il réellement ces gestes inquiets,
ces regards accusateurs que je lui prête et qui me le dénoncent?...
N'est-ce pas moi qui m'acharne à me suggestionner l'étrangeté
inhabituelle de ces gestes et de ces regards, à vouloir, sans raison,
contre toute vraisemblance, que ce soit Joseph--une perle--qui ait fait
le coup?... Cela m'irrite et, en même temps, cela me confirme dans mes
appréhensions, de ne pouvoir reconstituer le drame de la forêt... Si
encore l'enquête judiciaire avait signalé les traces fraîches d'une
voiture sur les feuilles mortes et sur la bruyère, aux alentours?...
Mais non... L'enquête ne signale rien de tel... elle signale le viol et
le meurtre d'une petite fille, voilà tout... Eh bien, c'est justement
cela qui me surexcite... Cette habileté de l'assassin à ne pas laisser
derrière soi la moindre preuve de son crime, cette invisibilité
diabolique, j'y sens, j'y vois la présence de Joseph... Énervée, j'ose,
tout d'un coup, après un silence, lui poser cette question:

--Joseph, quel jour avez-vous été chercher de la terre de bruyère, dans
la forêt de Raillon?... Est-ce que vous vous le rappelez?...

Sans hâte, sans sursaut, Joseph lâche le journal qu'il lisait... Son âme
est bronzée désormais contre les surprises...

--Pourquoi ça?... fait-il.

--Pour savoir...

Joseph dirige sur moi un regard lourd et profond... Ensuite il prend,
sans affectation, l'air de quelqu'un qui fouillerait dans sa mémoire
pour y retrouver des souvenirs déjà anciens. Et il répond:

--Ma foi!... je ne sais plus trop... je crois bien que c'était samedi...

--Le samedi où l'on a trouvé le cadavre de la petite Claire dans le
bois?... poursuis-je, en donnant à cette interrogation, trop vivement
débitée, un ton agressif.

Joseph ne lève pas ses yeux de sur les miens. Son regard est devenu
quelque chose de si aigu, de si terrible, que, malgré mon effronterie
coutumière, je suis obligée de détourner la tête.

--C'est possible... fait-il encore... Ma foi!... je crois bien que
c'était ce samedi-là...

Et il ajoute:

--Ah! les sacrées femmes!... vous feriez bien mieux de penser à autre
chose. Si vous lisiez le journal... vous verriez qu'on a encore tué des
juifs en Alger... Ça, au moins, ça vaut la peine...

A part son regard, il est calme, naturel, presque bonhomme... Ses
gestes sont aisés, sa voix ne tremble plus... Je me tais... et Joseph,
reprenant le journal qu'il avait posé sur la table, se remet à lire le
plus tranquillement du monde...

Moi, je me suis remise à songer... Je voudrais retrouver dans la vie de
Joseph, depuis que je suis ici, un trait de férocité active... Sa haine
des juifs, la menace que sans cesse il exprime de les supplicier, de
les tuer, de les brûler, tout cela n'est peut-être que de la hâblerie...
c'est surtout de la politique... Je cherche quelque chose de plus
précis, de plus formel, à quoi je ne puisse pas me tromper sur le
tempérament criminel de Joseph. Et je ne trouve toujours que des
impressions vagues et morales, des hypothèses auxquelles mon désir ou ma
crainte qu'elles soient d'irrécusables réalités donne une importance et
une signification que, sans doute, elles n'ont pas... Mon désir ou ma
crainte?... De ces deux sentiments, j'ignore lequel me pousse...

Si, pourtant... Voici un fait... un fait réel... un fait horrible...
un fait révélateur... Celui-là, je ne l'invente pas... je ne l'exagère
pas... je ne l'ai pas rêvé... il est bien tel qu'il est... Joseph est
chargé de tuer les poulets, les lapins, les canards. Il tue les canards,
selon une antique méthode normande, en leur enfonçant une épingle dans
la tête... Il pourrait les tuer, d'un coup, sans les faire souffrir.
Mais il aime à prolonger leur supplice par de savants raffinements de
torture; il aime à sentir leur chair frissonner, leur coeur battre dans
ses mains; il aime à suivre, à compter, à recueillir dans ses mains leur
souffrance, leurs frissons d'agonie, leur mort... Une fois, j'ai assisté
à la mort d'un canard tué par Joseph... Il le tenait entre ses genoux.
D'une main il lui serrait le col, de l'autre il lui enfonçait une
épingle dans le crâne, puis tournait, tournait l'épingle dans le crâne,
d'un mouvement lent et régulier... Il semblait moudre du café... Et en
tournant l'épingle, Joseph disait avec une joie sauvage:

--Faut qu'il souffre... tant plus qu'il souffre, tant plus que le sang
est bon au goût...

L'animal avait dégagé des genoux de Joseph ses ailes qui battaient,
battaient... Son col se tordait, même maintenu par Joseph, en affreuse
spirale... et, sous le matelas des plumes, sa chair soubresautait...
Alors Joseph jeta l'animal sur les dalles de la cuisine et, les coudes
aux genoux, le menton dans ses paumes réunies, il se mit à suivre, d'un
oeil hideusement satisfait, ses bonds, ses convulsions, le grattement
fou de ses pattes jaunes sur le sol...

--Finissez donc, Joseph, criai-je. Tuez-le donc tout de suite... c'est
horrible de faire souffrir les bêtes.

Et Joseph répondit:

--Ça m'amuse... J'aime ça...

Je me rappelle ce souvenir, j'évoque tous les détails sinistres de
ce souvenir, j'entends toutes les paroles de ce souvenir... Et j'ai
envie... une envie encore plus violente, de crier à Joseph:

--C'est vous qui avez violé la petite Claire, dans le bois... Oui...
oui... j'en suis sûre, maintenant... c'est vous, vous, vous, vieux
cochon...

Il n'y a plus à douter. Joseph doit être une immense canaille. Et cette
opinion que j'ai de sa personne morale, au lieu de m'éloigner de lui,
loin de mettre entre nous de l'horreur, fait, non pas que je l'aime
peut-être, mais qu'il m'intéresse énormément. C'est drôle, j'ai toujours
eu un faible pour les canailles... Ils ont un imprévu qui fouette le
sang... une odeur particulière qui vous grise, quelque chose de fort et
d'âpre qui vous prend par le sexe. Si infâmes que soient les canailles,
ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. Ce qui m'ennuie de
Joseph, c'est qu'il a la réputation et, pour celui qui ne connaît
pas ses yeux, les allures d'un honnête homme. Je l'aimerais mieux
franchement, effrontément canaille. Il est vrai qu'il n'aurait plus
cette auréole de mystère, ce prestige de l'inconnu qui m'émeut et me
trouble et qui m'attire--oui là--qui m'attire vers ce vieux monstre.

Maintenant je suis plus calme, parce que j'ai la certitude, parce que
rien ne peut m'enlever désormais la certitude que c'est lui qui a violé
la petite Claire, dans le bois.

* * * * *

Depuis quelque temps, je m'aperçois que j'ai fait sur le coeur de Joseph
une impression considérable. Son mauvais accueil est fini; son silence
ne m'est plus hostile ou méprisant, et il y a presque de la tendresse
dans ses bourrades. Ses regards n'ont plus de haine--en ont-ils jamais
eu d'ailleurs?--et s'ils sont encore si terribles, parfois, c'est qu'il
cherche à me connaître mieux, toujours mieux, et qu'il veut m'éprouver.
Comme la plupart des paysans, il est extrêmement méfiant, il évite de se
livrer aux autres, car il croit qu'on veut le «mettre dedans». Il doit
posséder de nombreux secrets, mais il les cache jalousement, sous un
masque sévère, renfrogné et brutal, comme on renferme des trésors dans
un coffre de fer, armé de barres solides et de mystérieux verroux.
Pourtant, vis-à-vis de moi, sa méfiance s'atténue... Il est charmant
pour moi, dans son genre... Il fait tout ce qu'il peut pour me marquer
son amitié et me plaire. Il se charge des corvées trop pénibles, prend
à son compte les gros ouvrages qui me sont attribués, et cela, sans
mièvrerie, sans arrière-pensée galante, sans chercher à provoquer ma
reconnaissance, sans vouloir en tirer un profit quelconque. De mon côté,
je remets de l'ordre dans ses affaires, je raccommode ses chaussettes,
ses pantalons, rapièce ses chemises, range son armoire, avec bien plus
de soin et de coquetterie que celle de Madame. Et il me dit avec des
yeux de contentement:

--C'est bien, ça, Célestine... Vous êtes une bonne femme... une
femme d'ordre. L'ordre, voyez-vous, c'est la fortune. Et quand on est
gentille, avec ça... quand on est une belle femme, il n'y a pas mieux...

Jusque-là, nous n'avons causé ensemble que par à-coups. Le soir, à la
cuisine, avec Marianne, la conversation ne peut être que générale...
Aucune intimité n'est permise entre nous deux. Et, quand je le vois
seul, rien n'est plus difficile que de le faire parler... Il refuse tous
les longs entretiens, craignant sans doute de se compromettre. Deux mots
par ci... deux mots par là... aimables ou bourrus... et c'est tout...
Mais ses yeux parlent, à défaut de sa bouche... Et ils rôdent autour de
moi, et ils m'enveloppent, et ils descendent en moi, au plus profond de
moi, afin de me retourner l'âme et de voir ce qu'il y a dessous.

Pour la première fois, nous nous sommes entretenus longuement, hier.
C'était le soir. Les maîtres étaient couchés; Marianne était montée dans
sa chambre, plus tôt que de coutume. Ne me sentant pas disposée à lire
ou à écrire, je m'ennuyais d'être seule. Toujours obsédée par l'image
de la petite Claire, j'allai retrouver Joseph dans la sellerie où, à la
lueur d'une lanterne sourde, il épluchait des graines, assis devant une
petite table de bois blanc. Son ami, le sacristain, était là, près
de lui, debout, portant sous ses deux bras des paquets de petites
brochures, rouges, vertes, bleues, tricolores... Gros yeux ronds
dépassant l'arcade des sourcils, crâne aplati, peau fripée, jaunâtre
et grenue, il ressemblait à un crapaud... Du crapaud, il avait aussi la
lourdeur sautillante. Sous la table, les deux chiens, roulés en boule,
dormaient, la tête enfouie dans leurs poils.

--Ah! c'est vous, Célestine? fit Joseph.

Le sacristain voulut cacher ses brochures... Joseph le rassura.

--On peut parler devant Mademoiselle... C'est une femme d'ordre...

Et il recommanda:

--Ainsi, mon vieux, c'est compris, hein?... A Bazoches... à Courtain...
à Fleur-sur-Tille... Et que ce soit distribué demain, dans la journée...
Et tâche de rapporter des abonnements... Et, que je te le dise
encore... va partout... entre dans toutes les maisons... même chez les
républicains... Ils te foutront peut-être à la porte?... Ça ne fait
rien... Entête-toi... Si tu gagnes un de ces sales cochons...
c'est toujours ça... Et puis rappelle-toi que tu as cent sous par
républicain...

Le sacristain approuvait en hochant la tête. Ayant recalé les brochures
sous ses bras, il partit, accompagné jusqu'à la grille par Joseph.

Quand celui-ci revint, il vit ma figure curieuse, mes yeux
interrogateurs:

--Oui... fit-il négligemment, quelques chansons... quelques images... et
des brochures contre les juifs, qu'on distribue pour la propagande...
Je me suis arrangé avec les messieurs prêtres... je travaille pour eux,
quoi! C'est dans mes idées, pour sûr... faut dire aussi que c'est bien
payé...

Il se remit devant la petite table où il épluchait ses graines. Les deux
chiens réveillés tournèrent dans la pièce et allèrent se recoucher plus
loin.

--Oui... oui... répéta-t-il... c'est pas mal payé... Ah! ils en ont de
l'argent, allez, les messieurs prêtres...

Et comme s'il eût craint d'avoir trop parlé, il ajouta:

--Je vous dis ça... Célestine... parce que vous êtes une bonne femme...
une femme d'ordre... et que j'ai confiance en vous... C'est entre nous,
dites?...

Après un silence:

--Quelle bonne idée que vous soyez venue ici, ce soir...
remercia-t-il... C'est gentil... ça me flatte...

Jamais je ne l'avais vu aussi aimable, aussi causant... Je me penchai
sur la petite table, tout près de lui, et, remuant les graines triées
dans une assiette, je répondis avec coquetterie:

--C'est vrai aussi... vous êtes parti, tout de suite, après le dîner.
On n'a pas eu le temps de tailler une bavette... Voulez-vous que je vous
aide à éplucher vos graines?

--Merci, Célestine... C'est fini...

Il se gratta la tête:

--Sacristi!... fit-il, ennuyé... je devrais aller voir aux châssis...
Les mulots ne me laissent pas une salade, ces vermines-là... Et puis, ma
foi, non... faut que je vous cause, Célestine...

Joseph se leva, referma la porte qui était restée entr'ouverte,
m'entraîna au fond de la sellerie. J'eus peur, une minute... La petite
Claire, que j'avais oubliée, m'apparut sur la bruyère de la forêt,
affreusement pâle et sanglante... Mais les regards de Joseph n'étaient
pas méchants; ils semblaient plutôt timides... On se voyait à peine dans
cette pièce sombre qu'éclairait, d'une clarté trouble et sinistre,
la lueur sourde de la lanterne... Jusque-là, la voix de Joseph avait
tremblé. Elle prit soudain de l'assurance, presque de la gravité.

--Il y a déjà quelques jours que je voulais vous confier ça,
Célestine... commença-t-il... Eh bien, voilà... J'ai de l'amitié pour
vous... Vous êtes une bonne femme... une femme d'ordre... Maintenant, je
vous connais bien, allez!...

Je crus devoir sourire d'un malicieux et gentil sourire, et je
répliquai:

--Vous y avez mis le temps, avouez-le... Et pourquoi étiez-vous si
désagréable avec moi?... Vous ne me parliez jamais... vous me bousculiez
toujours... Vous rappelez-vous les scènes que vous me faisiez, quand
je traversais les allées que vous veniez de ratisser?... O le vilain
bourru!

Joseph se mit à rire et haussa les épaules:

--Ben oui... Ah! dame, on ne connaît pas les gens du premier coup...
Les femmes, surtout, c'est le diable à connaître... et vous arriviez de
Paris!... Maintenant, je vous connais bien...

--Puisque vous me connaissez si bien, Joseph, dites-moi donc ce que je
suis...

La bouche serrée, l'oeil grave, il prononça:

--Ce que vous êtes, Célestine?... Vous êtes comme moi...

--Je suis comme vous, moi?...

--Oh! pas de visage, bien sûr... Mais, vous et moi, dans le fin fond de
l'âme, c'est la même chose... Oui, oui, je sais ce que je dis...

Il y eut encore un moment de silence. Il reprit d'une voix moins dure:

--J'ai de l'amitié pour vous, Célestine... Et puis...

--Et puis?...

--J'ai aussi de l'argent... un peu d'argent...

--Ah?...

--Oui, un peu d'argent... Dame! on n'a pas servi, pendant quarante ans,
dans de bonnes maisons, sans faire quelques petites économies... Pas
vrai?

--Bien sûr... répondis-je, étonnée de plus en plus par les paroles et
par les allures de Joseph... Et vous avez beaucoup d'argent?

--Oh! un peu... seulement...

--Combien?... Faites voir!...

Joseph eut un léger ricanement:

--Vous pensez bien qu'il n'est pas ici... Il est dans un endroit où il
fait des petits.

--Oui, mais combien?...

Alors, d'une voix basse, chuchotée:

--Peut-être quinze mille francs... peut-être plus...

--Mazette!... vous êtes calé, vous!...

--Oh! peut-être moins aussi... On ne sait pas...

Tout à coup, les deux chiens, simultanément, dressèrent la tête,
bondirent vers la porte et se mirent à aboyer. Je fis un geste
d'effroi...

--Ça n'est rien... rassura Joseph, en leur envoyant à chacun un coup de
pied dans les flancs... c'est des gens qui passent dans le chemin... Et,
tenez, c'est la Rose qui rentre chez elle... Je reconnais son pas.

En effet, quelques secondes après, j'entendis un bruit de pas traînant
sur le chemin, puis un bruit plus lointain de barrière refermée... Les
chiens se turent.

Je m'étais assise sur un escabeau, dans un coin de la sellerie. Joseph,
les mains dans ses poches, se promenait dans l'étroite pièce où son
coude heurtait aux lambris de sapin des lanières de cuir... Nous ne
parlions plus, moi horriblement gênée, et regrettant d'être venue.
Joseph visiblement tourmenté de ce qu'il avait encore à me dire. Au bout
de quelques minutes, il se décida:

--Faut que je vous confie encore une chose, Célestine... Je suis de
Cherbourg... Et Cherbourg, c'est une rude ville, allez... pleine de
marins, de soldats... de sacrés lascars qui ne boudent pas sur
le plaisir; le commerce y est bon... Eh bien, je sais qu'il y a à
Cherbourg, à cette heure, une bonne occasion... S'agirait d'un petit
café, près du port, d'un petit café, placé on ne peut pas mieux...
L'armée boit beaucoup, en ce moment... tous les patriotes sont dans la
rue... ils crient, ils gueulent, ils s'assoiffent... Ce serait l'instant
de l'avoir... On gagnerait des mille et des cents, je vous en réponds...
Seulement, voilà!... faudrait une femme là dedans... une femme
d'ordre... une femme gentille... bien nippée... et qui ne craindrait pas
la gaudriole. Les marins, les militaires, c'est rieur, c'est farceur,
c'est bon enfant... ça se saoule pour un rien... ça aime le sexe... ça
dépense beaucoup pour le sexe... Votre idée là-dessus, Célestine?...

--Moi?... fis-je, hébétée.

--Oui, enfin, une supposition?... Ça vous plairait-il?...

--Moi?...

Je ne savais pas où il voulait en venir... je tombais de surprise en
surprise. Bouleversée, je n'avais pas trouvé autre chose à répondre...
Il insista:

--Ben sûr, vous... Et qui donc voulez-vous qui vienne dans le petit
café?... Vous êtes une bonne femme... vous avez de l'ordre... vous
n'êtes point de ces mijaurées qui ne savent seulement point entendre
une plaisanterie... vous êtes patriote, nom de nom!... Et puis vous êtes
gentille, mignonne tout plein... vous avez des yeux à rendre folle toute
la garnison de Cherbourg... Ça serait ça, quoi!... Depuis que je vous
connais bien... depuis que je sais tout ce que vous pouvez faire...
cette idée-là ne cesse de me trotter par la tête...

--Eh bien? Et vous?...

--Moi aussi, tiens!... On se marierait de bonne amitié...

--Alors, criai-je, subitement indignée... vous voulez que je fasse la
putain pour vous gagner de l'argent?...

Joseph haussa les épaules, et, tranquille, il dit:

--En tout bien, tout honneur, Célestine... Ça se comprend, voyons...

Ensuite, il vint à moi, me prit les mains, les serra à me faire hurler
de douleur, et il balbutia:

--Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café... J'ai les
sangs tournés de vous...

Et, comme je restais interdite, un peu épouvantée de cet aveu, et sans
un geste et sans une parole, il continua:

--Et puis... il y a peut-être plus de quinze mille francs... peut-être
plus de dix-huit mille francs... On ne sait pas ce que ça fait de
petits... cet argent-là... Et puis, des choses... des choses.. des
bijoux... Vous seriez rudement heureuse, allez, dans le petit café...

Il me tenait la taille serrée dans l'étau puissant de ses bras... Et je
sentais tout son corps qui tremblait de désirs contre moi... S'il
avait voulu, il m'eût prise, il m'eût étouffée, sans que je tentasse la
moindre résistance. Et il continuait de me décrire son rêve:

--Un petit café bien joli... bien propre... bien reluisant... Et puis,
au comptoir, derrière une grande glace, une belle femme, habillée en
Alsace-Lorraine, avec un beau corsage de soie... et de larges rubans de
velours... Hein, Célestine?... Pensez à ça... J'en recauserons un de ces
jours... j'en recauserons...

Je ne trouvais rien à dire... rien, rien, rien!... J'étais stupéfiée par
cette chose, à laquelle je n'avais jamais songé... mais j'étais aussi,
sans haine, sans horreur contre le cynisme de cet homme... Joseph
répéta, de cette même bouche qui avait baisé les plaies sanglantes de
la petite Claire, en me serrant avec ces mêmes mains qui avaient serré,
étouffé, étranglé, assassiné la petite Claire dans le bois:

--J'en recauserons... je suis vieux... je suis laid... possible... Mais
pour arranger une femme, Célestine... retenez bien ceci... il n'y en a
pas un comme moi... J'en recauserons...

Pour arranger une femme!... Il en a, vraiment, de sinistres!... Est-ce
une menace?... Est-ce une promesse?...

Aujourd'hui, Joseph a repris ses habitudes de silence... On dirait
que rien ne s'est passé, hier soir, entre nous... Il va, il vient, il
travaille... il mange... il lit son journal... comme tous les jours...
Je le regarde, et je voudrais le détester... je voudrais que sa laideur
m'apparût telle, qu'un immense dégoût me séparât de lui à jamais...
Eh bien, non... Ah! comme c'est drôle!... Cet homme me donne des
frissons... et je n'ai pas de dégoût.. Et c'est une chose effrayante
que je n'aie pas de dégoût, puisque c'est lui qui a tué, qui a violé la
petite Claire dans le bois!...



X


3 novembre.

Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom
d'une personne chez qui j'ai servi. Ce plaisir, je l'ai éprouvé, ce
matin, plus vif que jamais, en apprenant par le _Petit Journal_ que
Victor Charrigaud venait de publier un nouveau livre qui a beaucoup
de succès et dont tout le monde parle avec admiration... Ce livre
s'intitule: _De cinq à sept_, et il fait scandale, dans le bon sens.
C'est, dit l'article, une suite d'études mondaines, brillantes et
cinglantes qui, sous leur légèreté, cachent une philosophie profonde...
Oui, compte là-dessus!... En même temps que de son talent, on loue fort
Victor Charrigaud de son élégance, de ses relations distinguées, de son
salon... Ah! parlons-en de son salon... Durant huit mois, j'ai été femme
de chambre chez les Charrigaud, et je crois bien que je n'ai jamais
rencontré de pareils mufles... Dieu sait pourtant!

Tout le monde connaît de nom Victor Charrigaud. Il a déjà publié une
suite de livres à tapage. _Leurs Jarretelles_, _Comment elles dorment_,
_Les Bigoudis sentimentaux_, _Colibris et Perroquets_, sont parmi
les plus célèbres. C'est un homme d'infiniment d'esprit, un écrivain
d'infiniment de talent et dont le malheur a été que le succès lui
arrivât trop vite, avec la fortune. Ses débuts donnèrent les plus
grandes espérances. Chacun était frappé de ses fortes qualités
d'observation, de ses dons puissants de satire, de son implacable et
juste ironie qui pénétrait si avant dans le ridicule humain. Un esprit
averti et libre, pour qui les conventions mondaines n'étaient que
mensonge et servilité, une âme généreuse et clairvoyante qui, au lieu de
se courber sous l'humiliant niveau du préjugé, dirigeait bravement ses
impulsions vers un idéal social, élevé et pur. Du moins, c'est ainsi que
me parla de Victor Charrigaud un peintre de ses amis qui était toqué de
moi, que j'allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui
précèdent et les détails qui vont suivre sur la littérature et la vie de
cet homme illustre.

Parmi les ridicules si durement flagellés par lui, Charrigaud avait
surtout choisi le ridicule du snobisme. En sa conversation verveuse
et nourrie de faits, plus encore que dans ses livres, il en notait le
caractère de lâcheté morale, de dessèchement intellectuel, avec une âpre
précision dans le pittoresque, une large et rude philosophie et des mots
aigus, profonds, terribles qui recueillis par les uns, colportés par
les autres, se répétaient aux quatre coins de Paris et devenaient, en
quelque sorte, classiques tout de suite... On pourrait faire toute une
étonnante psychologie du snobisme avec les impressions, les traits, les
profils serrés, les silhouettes étrangement dessinées et vivantes que
son originalité renouvelait et prodiguait, sans jamais se lasser... Il
semble donc que si quelqu'un devait échapper à cette sorte d'influenza
morale qui sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud,
mieux que tout autre préservé de la contagion par cet admirable
antiseptique: l'ironie... Mais l'homme n'est que surprise,
contradiction, incohérence et folie...

A peine eut-il senti passer les premières caresses du succès, que le
snob qui était en lui--et c'est pour cela qu'il le peignait avec une
telle force d'expression--se révéla, explosa, pourrait-on dire, comme
un engin qui vient de recevoir la secousse électrique... Il commença par
lâcher ses amis devenus encombrants ou compromettants, ne gardant
que ceux qui, les uns par leur talent accepté, les autres, par leur
situation dans la presse, pouvaient lui être utiles et entretenir de
leurs persistantes réclames sa jeune renommée. En même temps, il fit de
la toilette et de la mode une de ses préoccupations les plus acharnées.

On le vit avec des redingotes d'un philippisme audacieux, des cols
et des cravates d'un 1830 exagéré, des gilets de velours d'un galbe
irrésistible, des bijoux affichants, et il sortit d'étuis en métal,
incrustés de pierres trop précieuses, des cigarettes somptueusement
roulées dans des papiers d'or... Mais, lourd de membres, gauche de
gestes, avec des emmanchements épais et des articulations canailles, il
conservait, malgré tout, l'allure massive des paysans d'Auvergne, ses
compatriotes. Trop neuf dans une trop soudaine élégance où il se sentait
dépaysé, il avait beau s'étudier et étudier les plus parfaits modèles du
chic parisien, il ne parvenait pas à acquérir cette aisance, cette ligne
souple, fine et droite qu'il enviait--avec quelle violente haine--aux
jeunes élégants des clubs, des courses, des théâtres et des restaurants.
Il s'étonna, car, après tout, il n'avait que des fournisseurs de
choix, les plus illustres tailleurs, de mémorables chemisiers, et
quels bottiers... quels bottiers!... En s'examinant dans la glace, il
s'injuriait avec désespoir.

--J'ai beau sur mes habits multiplier velours, moires et satins,
j'ai toujours l'air d'un mufle. Il y a là quelque chose qui n'est pas
naturel.

Quant à Mme Charrigaud, jusque-là simple et mise avec un goût discret,
elle arbora, elle aussi, des toilettes éclatantes, fracassantes, des
cheveux trop rouges, des bijoux trop gros, des soies trop riches, des
airs de reine de lavoir, des majestés d'impératrice de mardi-gras... On
s'en moquait beaucoup, et parfois cruellement. Les camarades, à la fois
humiliés et réjouis de tant de luxe et de mauvais goût, se vengeaient en
disant plaisamment de ce pauvre Victor Charrigaud:

--Vraiment, il n'a pas de chance pour un ironiste...

Grâce à d'heureuses démarches, d'incessantes diplomaties et de plus
incessantes platitudes, ils furent reçus dans ce qu'ils appelaient,
eux aussi, le vrai monde, chez des banquiers israélites, des ducs
du Vénézuéla, des archiducs en état de vagabondage, et chez de très
vieilles dames, folles de littérature, de proxénétisme et d'académie...
Ils ne pensèrent plus qu'à cultiver et à développer ces relations
nouvelles, à en conquérir d'autres plus enviables et plus difficiles,
d'autres, d'autres et toujours d'autres...

Un jour, pour se dégager d'une invitation qu'il avait maladroitement
acceptée chez un ami sans éclat, mais qu'il tenait encore à ménager,
Charrigaud lui écrivit la lettre suivante:

«Mon cher vieux, nous sommes désolés. Excuse-nous de te manquer de
parole, pour lundi. Mais nous venons de recevoir, précisément pour
ce jour-là, une invitation à dîner chez les Rothschild... C'est la
première... Tu comprends que nous ne pouvons pas la refuser. Ce serait
un désastre... Heureusement, je connais ton coeur. Loin de nous en
vouloir, je suis sûr que tu partageras notre joie et notre fierté.»

Un autre jour, il racontait l'achat qu'il venait de faire d'une villa à
Deauville:

--Je ne sais, en vérité, pour qui ils nous prenaient ces gens-là... Ils
nous prenaient sans doute pour des journalistes, pour des bohèmes...
Mais je leur ai fait voir que j'avais un notaire...

Peu à peu, il élimina tout ce qui lui restait des amis de sa jeunesse,
ces amis dont la seule présence chez lui était un constant et
désobligeant rappel au passé, et l'aveu de cette tare, de cette
infériorité sociale: la littérature et le travail. Et il s'ingénia aussi
à éteindre les flammes qui, parfois, s'allumaient en son cerveau,
à étouffer définitivement dans le respect ce maudit esprit dont il
s'effrayait de sentir, à de certains jours, les brusques reviviscences
et qu'il croyait mort à jamais. Puis il ne lui suffit plus d'être reçu
chez les autres, il voulut à son tour recevoir les autres chez lui...
L'inauguration d'un petit hôtel qu'il venait d'acheter, dans Auteuil,
pouvait être le prétexte d'un dîner.

J'arrivai dans la maison au moment où les Charrigaud avaient résolu
qu'ils donneraient, enfin, ce dîner... Non pas un de ces dîners intimes,
gais et sans pose, comme ils en avaient l'habitude et qui, durant
quelques années, avaient fait leur maison si charmante, mais un dîner
vraiment élégant, vraiment solennel, un dîner guindé et glacé, un dîner
_select_ où seraient cérémonieusement priées, avec quelques correctes
célébrités de la littérature et de l'art, quelques personnalités
mondaines, pas trop difficiles, pas trop régulières non plus, mais
suffisamment décoratives pour qu'un peu de leur éclat rejaillît sur
eux...

--Car le difficile, disait Victor Charrigaud, ce n'est pas de dîner en
ville, c'est de donner à dîner, chez soi...

Après avoir longuement réfléchi à ce projet, Victor Charrigaud proposa:

--Eh bien, voilà!... Je crois que nous ne pouvons avoir tout d'abord que
des femmes divorcées... avec leurs amants. Il faut bien commencer par
quelque chose. Il y en a de fort sortables et que les journaux les plus
catholiques citent avec admiration... Plus tard, quand nos relations
seront devenues plus choisies et plus étendues, eh bien, nous les
sèmerons les divorcées...

--C'est juste... approuva Mme Charrigaud. Pour le moment, l'important
est d'avoir ce qu'il y a de mieux dans le divorce. Enfin, on a beau
dire, le divorce, c'est une situation.

--Il a au moins ce mérite qu'il supprime l'adultère, ricana
Charrigaud... L'adultère, c'est si vieux jeu... Il n'y a plus que l'ami
Bourget pour croire à l'adultère--l'adultère chrétien--et aux meubles
anglais...

A quoi Mme Charrigaud répliqua sur un ton d'agacement nerveux:

--Que tu es assommant, avec tes mots d'esprit et tes méchancetés... Tu
verras... tu verras que nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous
faire un salon comme il faut.

Et elle ajouta:

--Si tu veux devenir vraiment un homme du monde, apprends d'abord à être
un imbécile ou à te taire...

On fit, défit et refit une liste d'invités qui, après de laborieuses
combinaisons, se trouva arrêtée comme suit:

La comtesse Fergus, divorcée, et son ami, l'économiste et député, Joseph
Brigard.

La baronne Henri Gogsthein, divorcée, et son ami, le poète Théo
Crampp...

La baronne Otto Butzinghen et son ami, le vicomte Lahyrais, clubman,
sportsman, joueur et tricheur.

Mme de Rambure, divorcée, et son amie, Mme Tiercelet, en instance de
divorce.

Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste, et son jeune
ami, Lucien Sartorys, beau comme une femme, souple comme un gant de peau
de Suède, mince et blond comme un cigare.

Les deux académiciens Joseph Dupont de la Brie, numismate obscène,
et Isidore Durand de la Marne, mémorialiste galant dans l'intimité et
sinologue sévère à l'Institut...

Le portraitiste Jacques Rigaud.

Le romancier psychologue Maurice Fernancourt.

Le chroniqueur mondain Poult d'Essoy.

Les invitations furent lancées et, grâce à d'actives entremises,
acceptées, toutes...

Seule, la comtesse Fergus hésita:

--Les Charrigaud? dit-elle. Est-ce vraiment une maison convenable?...
Lui, n'a-t-il pas fait tous les métiers à Montmartre, autrefois?...
Ne raconte-t-on pas qu'il vendait des photographies obscènes, pour
lesquelles il avait posé, avec des avantages en plâtre?... Et elle, ne
courait-il pas de fâcheuses histoires sur son compte?... N'a-t-elle
pas eu des aventures assez vulgaires avant son mariage? Ne dit-on point
qu'elle a été modèle... qu'elle a posé l'ensemble? Quelle horreur! Une
femme qui se mettait toute nue devant des hommes... qui n'étaient même
pas ses amants?...

Finalement, elle accepta l'invitation quand on lui eut affirmé que Mme
Charrigaud n'avait posé que la tête, que Charrigaud, très vindicatif,
serait bien capable de la déshonorer dans un de ses livres, et que
Kimberly viendrait à ce dîner... Oh! du moment que Kimberly avait promis
de venir... Kimberly, un si parfait gentleman, et si délicat, et si
charmant, tellement charmant!...

Les Charrigaud furent mis au courant de ces négociations et de ces
scrupules. Loin de s'en formaliser, ils se félicitèrent qu'on eût mené à
bien les unes et vaincu les autres. Il ne s'agissait plus maintenant
que de se surveiller et, comme disait Mme Charrigaud, de se comporter
en véritables gens du monde... Ce dîner, si merveilleusement préparé
et combiné, si habilement négocié, c'était vraiment leur première
manifestation dans le nouvel avatar de leur destinée élégante, de leurs
ambitions mondaines... Il fallait donc que ce fût épatant...

Huit jours avant, tout était sens dessus dessous dans la maison. Il
fallut, en quelque sorte, remettre à neuf l'appartement et que rien n'y
«clochât». On essaya des combinaisons de lumière et des décorations de
table, afin de ne pas être embarrassé au dernier moment. A ce propos, M.
et Mme Charrigaud se querellèrent comme des portefaix, car ils n'avaient
pas les mêmes idées, et leur esthétique différait sur tous les points...
elle inclinant à des arrangements sentimentaux, lui voulant que ce fût
sévère et «artiste»...

--C'est idiot... criait Charrigaud... Ils croiront être chez une
grisette... Ah! ce qu'ils vont se payer nos têtes!...

--Je te conseille de parler, répliquait Mme Charrigaud, arrivée au
paroxysme de la nervosité... Tu es bien resté le même qu'autrefois, un
sale voyou de brasserie... Et puis, j'en ai assez... j'en ai plein le
dos...

--Eh bien, c'est ça... divorçons, mon petit loup, divorçons... Au moins,
de cette façon, nous compléterons la série et nous ne ferons pas tache
parmi nos invités.

On s'aperçut aussi que l'argenterie manquerait, qu'il manquerait de la
vaisselle et des cristaux. Ils durent en louer, et louer des chaises
également, car ils n'en avaient que quinze; encore étaient-elles
dépareillées... Enfin, le menu fut commandé à l'un des grands
restaurateurs du boulevard.

--Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaud, et qu'on ne
reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des
côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons
comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches...
des cerises carrées et des pêches en spirale... Enfin tout ce qu'il y a
de plus chic...

--Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser
les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange...
C'est une spécialité de la maison...

Enfin, le grand jour arriva.

Monsieur se leva de bonne heure, inquiet, nerveux, agité. Madame qui
n'avait pu dormir de toute la nuit, fatiguée par les courses de la
veille, par les préparatifs de toute sorte, ne tint pas en place. Cinq
ou six fois, le front plissé, haletante, trépidante et si lasse qu'elle
avait, disait-elle, le ventre dans les talons, elle passa la dernière
revue de l'hôtel, dérangea et remit sans raison des bibelots et des
meubles, alla d'une pièce dans l'autre, sans savoir pourquoi et comme si
elle eût été folle. Elle tremblait que les cuisiniers ne vinssent pas,
que le fleuriste manquât de parole et que les invités ne fussent point
placés à table selon la stricte étiquette. Monsieur la suivait partout,
vêtu seulement d'un caleçon de soie rose, approuvant ci, critiquant là.

--J'y repense... disait-il... Quelle drôle d'idée tu as eue de commander
des centaurées pour la décoration de la table... Je t'assure que le bleu
en devient noir à la lumière. Et puis, les centaurées, après tout, ça
n'est que de simples bleuets... Nous aurons l'air d'aller cueillir des
bleuets dans les blés...

--Oh! des bleuets!... Que tu es agaçant!

--Mais oui, des bleuets... Et les bleuets... Kimberly l'a fort bien dit
l'autre soir, chez les Rothschild... ça n'est pas une fleur du monde...
Pourquoi pas aussi des coquelicots?...

--Laisse-moi tranquille... répondait Madame... Tu me fais perdre la
tête, avec toutes tes observations stupides. C'est bien le moment, vrai!

Et Monsieur s'obstinait:

--Bon... bon... tu verras... tu verras... Pourvu, mon Dieu! que tout se
passe à peu près bien, sans trop d'accidents... sans trop d'accrocs...
Je ne savais pas que d'être des gens du monde, cela fût une chose si
difficile, si fatigante et si compliquée... Peut-être aurions-nous dû
rester de simples voyous?...

Et Madame grinçait:

--Parbleu! je vois bien que cela ne te changera pas... Tu ne fais guère
honneur à une femme...

Comme ils me trouvaient jolie et fort élégante à voir, mes maîtres
m'avaient distribué aussi un rôle important dans cette comédie...
Je devais d'abord présider le vestiaire et, ensuite, aider ou plutôt
surveiller les quatre maîtres d'hôtel, quatre grands lascars, à favoris
immenses, choisis dans plusieurs bureaux de placement, pour servir cet
extraordinaire dîner.

D'abord, tout alla bien... Il y eut cependant une alerte. A neuf heures
moins un quart, la comtesse Fergus n'était pas encore arrivée. Si elle
avait changé d'idée et résolu, au dernier moment, de ne pas venir?
Quelle humiliation!... Quel désastre!... Les Charrigaud faisaient des
têtes consternées. Joseph Brigard les rassura. C'était le jour où la
comtesse présidait son oeuvre admirable des «Bouts de cigares pour
les armées de terre et de mer». Les séances, parfois, finissaient très
tard...

--Quelle femme charmante!... s'extasiait Mme Charrigaud, comme si
cet éloge eût le pouvoir magique d'accélérer la venue de «cette sale
comtesse» que, dans le fond de son âme, elle maudissait.

--Et quel cerveau!... surenchérissait Charrigaud, en proie au même
sentiment... L'autre jour, chez les Rothschild, j'ai eu cette sensation
qu'il fallait remonter au siècle dernier pour retrouver une si parfaite
grâce, et une telle supériorité...

--Et encore! surabondait Joseph Brigard... Voyez-vous, mon cher monsieur
Charrigaud, dans les sociétés égalitaires et démocratiques...

Il allait débiter un de ces discours mi-galants, mi-sociologiques qu'il
aimait à colporter de salon en salon, lorsque la comtesse Fergus entra,
imposante, majestueuse, dans une toilette noire brodée de jais et
d'acier qui faisait valoir la blancheur grasse et la molle beauté de ses
épaules. Et ce fut dans un murmure, dans un chuchotement d'admiration
que l'on gagna cérémonieusement la salle à manger...

Le commencement du dîner fut assez froid. Malgré son succès, peut-être
même à cause de son succès, la comtesse Fergus se montra un peu
hautaine, du moins trop réservée. Il semblait qu'elle affectât d'avoir
condescendu jusqu'à honorer de sa présence l'humble maison de «ces
petites gens». Charrigaud crut remarquer qu'elle examinait avec une
moue discrètement, mais visiblement méprisante, l'argenterie louée, la
décoration de la table, la toilette verte de Mme Charrigaud, les quatre
maîtres d'hôtel, dont les favoris trop longs trempaient dans les plats.
Il en conçut de vagues terreurs et des doutes angoissants sur la bonne
tenue de sa table et de sa femme. Ce fut une minute horrible!...

Après quelques répliques banales et pénibles, échangées à propos de
futiles actualités, la conversation se généralisa, peu à peu, et,
finalement, s'établit sur ce que doit être la correction dans la vie
mondaine.

Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces pauvres bougres et
bougresses, oubliant leurs propres irrégularités sociales, se montrèrent
d'une sévérité étrangement implacable envers les personnes chez qui il
était permis de soupçonner, non pas même des tares ou des taches, mais
seulement un manquement ancien à la soumission, au respect des lois
mondaines, les seules qui doivent être obéies. Vivant, en quelque sorte,
hors leur idéal social, rejetés, pour ainsi dire, en marge de cette
existence dont ils honoraient, comme une religion, la correction et
la régularité perdues, ils s'imaginaient, sans doute y rentrer en
en chassant les autres. Le comique de cela était vraiment intense et
savoureux. De l'univers ils firent deux grandes parts: d'un côté, ce qui
est régulier; de l'autre, ce qui ne l'est pas; ici, les gens que l'on
peut recevoir; là, les gens que l'on ne peut pas recevoir... Et ces deux
grandes parts devinrent bientôt des morceaux et les morceaux de menues
tranches, lesquelles se subdivisèrent à l'infini. Il y avait ceux chez
qui l'on peut dîner, et aussi chez qui l'on peut aller, seulement, en
soirée... Ceux chez qui l'on ne peut dîner et où l'on peut aller en
soirée. Ceux que l'on peut recevoir à sa table et ceux à qui l'on
ne permet--et encore dans de certaines circonstances, parfaitement
déterminées--que l'entrée de son salon... Il y avait aussi ceux chez qui
l'on ne peut dîner et qu'on ne doit pas recevoir chez soi, et ceux que
l'on peut recevoir chez soi et chez qui l'on ne peut dîner... ceux que
l'on peut recevoir à déjeuner et jamais à dîner; et ceux chez qui l'on
peut dîner à la campagne, et jamais à Paris, etc. Tout cela appuyé
d'exemples démonstratifs et péremptoires, illustré de noms connus...

--La nuance... disait le vicomte Lahyrais, sportsman, clubman, joueur et
tricheur... Tout est là... C'est par la stricte observance de la nuance
qu'un homme est vraiment du monde ou qu'il n'en est pas...

Jamais, je crois, je n'ai entendu des choses si tristes. En les
écoutant, j'avais véritablement pitié de ces malheureux.

Charrigaud ne mangeait point, ne buvait point, ne disait rien. Bien
qu'il ne fût guère à la conversation, il en sentait, tout de même,
comme un poids sur son crâne, la sottise énorme et sinistre. Impatient,
fiévreux, très pâle, il surveillait le service, cherchait à surprendre,
sur le visage de ses invités, des impressions favorables ou ironiques,
et, machinalement, avec des mouvements de plus en plus accélérés, il
roulait, malgré les avertissements de sa femme, de grosses boulettes
de mie de pain entre ses doigts. Aux questions qu'on lui adressait, il
répondait d'une voix effarée, distraite, lointaine:

--Certainement... certainement... certainement...

En face de lui, très raide dans sa robe verte, où rutilaient des perles
d'acier vert, d'un éclat phosphorique, une aigrette de plumes rouges
dans les cheveux, Mme Charrigaud se penchait à droite, se penchait
à gauche, et souriait, sans jamais une parole, d'un sourire si
éternellement immobile qu'il semblait peint sur ses lèvres.

--Quelle grue! se disait Charrigaud... quelle femme stupide et
ridicule!... Et quelle toilette de chienlit! A cause d'elle, demain,
nous serons la risée de tout Paris...

Et, de son côté, Mme Charrigaud, sous l'immobilité de son sourire,
songeait:

--Quel idiot, ce Victor!... En a-t-il une mauvaise tenue!... Et on nous
arrangera, demain, avec ses boulettes...

La discussion mondaine épuisée, on en vint, après une courte digression
sur l'amour, à parler bibelots anciens. C'est là où triomphait toujours
le jeune Lucien Sartorys, qui en possédait d'admirables. Il avait la
réputation d'être un collectionneur très habile, très heureux. Ses
vitrines étaient célèbres.

--Mais où trouvez-vous toutes ces merveilles?... demanda Mme de
Rambure...

--A Versailles... répondit Sartorys, chez de poétiques douairières et
de sentimentales chanoinesses. On n'imagine pas ce qu'il y a de trésors
cachés chez ces vieilles dames.

Mme de Rambure insista:

--Pour les décider à vous les vendre, que leur faites-vous donc?

Cynique et joli, cambrant son buste mince, il répliqua, avec le visible
désir d'étonner:

--Je leur fais la cour... et, ensuite, je me livre sur elles à des
pratiques anti-naturelles.

On se récria sur l'audace du propos, mais comme on pardonnait tout à
Sartorys, chacun prit le parti d'en rire.

--Qu'appelez-vous des pratiques anti-naturelles?... interrogea, sur un
ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde,
la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut
Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement:

--Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature...

Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle... Enhardie
par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui
protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte:

--Alors, c'est vrai?... Vous en êtes donc?

Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus
agita vivement son éventail... Chacun se regarda avec des airs gênés,
scandalisés où perçaient, néanmoins, d'irrésistibles envies de rire. Les
deux poings sur la table, les lèvres serrées, plus pâle avec une sueur
au front, Charrigaud roulait avec fureur des boulettes de mie de pain
et des yeux comiquement hagards... Je ne sais ce qui fût arrivé, si
Kimberly, profitant de ce moment difficile et de ce dangereux silence,
n'avait raconté son dernier voyage à Londres...

--Oui, dit-il, j'ai passé à Londres huit jours enivrants, et j'ai
assisté, mesdames, à une chose unique... un dîner rituel que le grand
poète John-Giotto Farfadetti offrait à quelques amis, pour célébrer ses
fiançailles avec la femme de son cher Frédéric-Ossian Pinggleton.

--Que ce dut être exquis!... minauda la comtesse Fergus.

--Vous n'imaginez pas... répondit Kimberly, dont le regard, les
gestes, et même l'orchidée qui fleurissait la boutonnière de son habit,
exprimèrent la plus ardente extase.

Et il continua:

--Figurez-vous, ma chère amie, dans une grande salle que décorent sur
les murs bleus, à peine bleus, des paons blancs et des paons d'or...
figurez-vous une table de jade, d'un ovale inconcevable et délicieux...
Sur la table, quelques coupes où s'harmonisent des bonbons jaunes et
des bonbons mauves, et au milieu une vasque de cristal rose, remplie de
confitures canaques... et rien de plus... A tour de rôle, drapés en de
longues robes blanches, nous passions lentement devant la table, et nous
prenions, à la pointe de nos couteaux d'or, un peu de ces confitures
mystérieuses, que nous portions ensuite à nos lèvres... et rien de
plus...

--Oh! je trouve cela émouvant, soupira la comtesse... tellement
émouvant!

--Vous n'imaginez pas... Mais le plus émouvant... ce qui, véritablement,
transforma cette émotion en un déchirement douloureux de nos âmes, ce
fut lorsque Frédéric-Ossian Pinggleton chanta le poème des fiançailles
de sa femme et de son ami... Je ne sais rien de plus tragiquement, de
plus surhumainement beau...

--Oh! je vous en prie... supplia la comtesse Fergus... redites-nous ce
prodigieux poème, Kimberly.

--Le poème, hélas! je ne le puis... Je ne saurais que vous en donner
l'essence...

--C'est cela... c'est cela... l'essence.

Malgré ses moeurs où elles n'avaient rien à voir et rien à faire,
Kimberly enthousiasmait follement les femmes, car il avait la spécialité
des subtils récits de péché et des sensations extraordinaires... Tout
à coup, un frémissement courut autour de la table, et les fleurs
elles-mêmes, et les bijoux sur les chairs, et les cristaux sur la nappe
prirent des attitudes en harmonie avec l'état des âmes. Charrigaud
sentait sa raison fuir. Il crut qu'il était tombé subitement dans une
maison de fous. Pourtant, à force de volonté, il put encore sourire et
dire:

--Mais certainement... certainement...

Les maîtres d'hôtel achevaient de passer quelque chose qui ressemblait
à un jambon et d'où s'échappaient, dans un flot de crème jaune, des
cerises, pareilles à des larves rouges... Quant à la comtesse Fergus, à
demi pâmée, elle était déjà partie pour les régions extra-terrestres...

Kimberly commença:

--Frédéric-Ossian Pinggleton et son ami John-Giotto Farfadetti
achevaient dans l'atelier commun la tâche quotidienne. L'un était le
grand peintre, l'autre le grand poète; le premier court et replet; le
second maigre et long; tous les deux également vêtus de robes de
bure, également coiffés de bonnets florentins, tous les deux également
neurasthéniques, car ils avaient, dans des corps différents, des âmes
pareilles et des esprits lilialement jumeaux. John-Giotto
Farfadetti chantait en ses vers les merveilleux symboles que son ami
Frédéric-Ossian Pinggleton peignait sur ses toiles, si bien que la
gloire du poète était inséparable de celle du peintre et qu'on avait
fini par confondre leurs deux oeuvres et leurs deux immortels génies
dans une même adoration.

Kimberly prit un temps... Le silence était religieux... quelque chose de
sacré planait au-dessus de la table. Il poursuivit:

--Le jour baissait. Un crépuscule très doux enveloppait l'atelier d'une
pâleur d'ombre fluide et lunaire... A peine si l'on distinguait encore,
sur les murs mauves, les longues, les souples, les ondulantes algues
d'or qui semblaient remuer, sous la vibration d'on ne savait quelle
eau magique et profonde... John-Giotto Farfadetti referma l'espèce
d'antiphonaire sur le vélin duquel, avec un roseau de Perse, il
écrivait, il burinait plutôt ses éternels poèmes; Frédéric-Ossian
Pinggleton retourna contre une draperie son chevalet en forme de lyre,
posa sur un meuble fragile sa palette en forme de harpe, et, tous les
deux, en face l'un de l'autre, ils s'étendirent, avec des poses augustes
et fatiguées, sur une triple rangée de coussins, couleur de fucus, au
fond de la mer...

--Hum!... fit Mme Tiercelet dans une petite toux avertisseuse.

--Non, pas du tout... rassura Kimberly... ce n'est pas ce que vous
pensez...

Et il continua:

--Au centre de l'atelier, d'un bassin de marbre où baignaient des
pétales de rose, un parfum violent montait. Et sur une petite table, des
narcisses à très longues tiges mouraient, comme des âmes, dans un vase
étroit dont le col s'ouvrait en calice de lys étrangement verts et
pervers...

--Inoubliable!... frissonna la comtesse d'une voix si basse qu'on
l'entendit à peine.

Et Kimberly, sans s'arrêter, narrait toujours:

--Au dehors, la rue se faisait plus silencieuse, parce que déserte. De
la Tamise venaient, assourdies par la distance, les voies éperdues des
sirènes, les voix haletantes des chaudières marines. C'était l'heure où
les deux amis, en proie au songe, se taisaient ineffablement...

--Oh! je les vois si bien!... admira Mme Tiercelet...

--Et cet «ineffablement», comme il est évocateur... applaudit la
comtesse Fergus... et tellement pur!

Kimberly profita de ces interruptions flatteuses pour avaler une gorgée
de champagne... puis, sentant autour de lui plus d'attention passionnée,
il répéta:

--Se taisaient ineffablement... Mais ce soir-là John-Giotto Farfadetti
murmura: «J'ai dans le coeur une fleur empoisonnée...» A quoi
Frédéric-Ossian Pinggleton répondit: «Ce soir, un oiseau triste a chanté
dans mon coeur»... L'atelier parut s'émouvoir de cet insolite colloque.
Sur le mur mauve qui, de plus en plus, se décolorait, les algues d'or
s'éployèrent, on eût dit, se rétrécirent, s'éployèrent, se rétrécirent
encore, selon des rythmes nouveaux d'une ondulation inhabituelle, car
il est certain que l'âme des hommes communique à l'âme des choses ses
troubles, ses passions, ses ferveurs, ses péchés, sa vie...

--Comme c'est vrai!...

Ce cri sorti de plusieurs bouches n'empêcha point Kimberly de poursuivre
un récit qui, désormais, allait se dérouler dans l'émotion silencieuse
des auditeurs. Sa voix devint, seulement, plus mystérieuse.

--Cette minute de silence fut poignante et tragique: «O mon ami, supplia
John-Giotto Farfadetti, toi qui m'as tout donné... toi de qui l'âme
est si merveilleusement jumelle de la mienne, il faut que tu me donnes
quelque chose de toi que je n'ai pas eu encore et dont je meurs de ne
l'avoir point...»--«Est-ce donc ma vie que tu demandes? interrogea le
peintre... Elle est à toi... tu peux la prendre...»--«Non, ce n'est pas
ta vie... c'est plus que ta vie... ta femme!»--«Botticellina!... cria
le poète.»--«Oui, Botticellina... Botticellinetta... la chair de ta
chair... l'âme de ton âme... le rêve de ton rêve... le sommeil magique
de tes douleurs!...»--«Botticellina!... Hélas!... hélas!... Cela devait
arriver... Tu t'es noyé en elle... elle s'est noyée en toi, comme
dans un lac sans fond, sous la lune... Hélas! hélas!... Cela devait
arriver...» Deux larmes, phosphorescentes dans la pénombre, coulèrent
des yeux du peintre... Le poète répondit:

«Écoute-moi, ô mon ami!... J'aime Botticellina... et Botticellina
m'aime... et nous mourons tous les deux de nous aimer et de ne pas oser
nous le dire, et de ne pas oser nous joindre... Nous sommes, elle et
moi, deux tronçons anciennement séparés d'un même être vivant qui,
depuis deux mille ans peut-être, se cherchent, s'appellent et se
retrouvent enfin, aujourd'hui... O mon cher Pinggleton, la vie inconnue
a de ces fatalités étranges, terribles, et délicieuses... Fut-il jamais
un plus splendide poème que celui que nous vivons ce soir?» Mais le
peintre répétait toujours, d'une voix de plus en plus douloureuse, ce
cri: «Botticellina!... Botticellina!...» Il se leva de la triple rangée
de coussins sur laquelle il était étendu, et marcha dans l'atelier,
fiévreusement... Après quelques minutes d'anxieuse agitation, il dit:
«Botticellina était Mienne... Faudra-t-il donc qu'elle soit, désormais,
Tienne?»--Elle sera Nôtre! répliqua le poète, impérieusement... Car Dieu
t'a élu pour être le point de suture de cette âme étronçonnée qui est
Elle et qui est moi!... Sinon, Botticellina possède la perle magique
qui dissipe les songes... moi, le poignard qui délivre des chaînes
corporelles... Si tu refuses, nous nous aimerons dans la mort»... Et
il ajouta d'un ton profond qui résonna dans l'atelier comme une voix
de l'abîme: «Ce serait plus beau encore, peut-être.»--«Non, s'écria
le peintre, vous vivrez... Botticellina sera Tienne, comme elle fut
Mienne... Je me déchirerai la chair par lambeaux, je m'arracherai le
coeur de la poitrine... je briserai contre les murs mon crâne... Mais
mon ami sera heureux... Je puis souffrir... La souffrance est une
volupté aussi!»--«Et la plus puissante, la plus amère, la plus farouche
de toutes les voluptés! s'extasia John-Giotto Farfadetti... J'envie ton
sort, va!... Quant à moi, je crois bien que je mourrai ou de la joie
de mon amour, ou de la douleur de mon ami... L'heure est venue...
Adieu!»... Il se dressa, tel un archange... A ce moment, la draperie
s'agita, s'ouvrit et se referma sur une illuminante apparition...
C'était Botticellina, drapée dans une robe flottante, couleur de lune...
Ses cheveux épars brillaient tout autour d'elle comme des gerbes de
feu... Elle tenait à la main une clé d'or... Et l'extase était sur ses
lèvres, et le ciel de la nuit dans ses yeux... John-Giotto se précipita
et disparut derrière la draperie... Alors, Frédéric-Ossian Pinggleton se
recoucha sur la triple rangée de coussins, couleur de fucus, au fond de
la mer... Et, tandis qu'il s'enfonçait les ongles dans la chair, que le
sang ruisselait de lui comme d'une fontaine, les algues d'or frémirent
doucement, à peine visibles, sur le mur qui, peu à peu, s'enduisait de
ténèbres... Et la palette en forme de harpe, et le chevalet en forme de
lyre résonnèrent longtemps, en chants nuptiaux...

Kimberly se tut quelques instants... puis, durant que l'émotion, autour
de la table, étranglait les gorges et serrait les coeurs:

--Voici pourquoi, acheva-t-il, j'ai trempé la pointe de mon couteau d'or
dans les confitures que préparèrent les vierges canaques, en l'honneur
de fiançailles telles que notre siècle, ignorant de la beauté, n'en
connut jamais de si magnifiques.

Le dîner était terminé... On se leva de table dans un silence religieux,
mais tout plein de frémissements... Au salon, Kimberly fut très entouré,
très félicité... Tous les regards des femmes convergeaient, rayonnaient
vers sa face peinte, et lui faisaient comme un halo d'extases...

--Ah! je voudrais tellement avoir mon portrait par Frédéric-Ossian
Pinggleton... s'écria fervemment Mme de Rambure... Je donnerais tout
pour un tel bonheur...

--Hélas! Madame, répondit Kimberly... depuis cet événement douloureux et
sublime que j'ai conté, il est arrivé que Frédéric-Ossian Pinggleton ne
veut plus, si charmants qu'ils soient--peindre des visages humains... il
ne peint que des âmes...

--Comme il a raison!... J'aimerais tellement être peinte, en âme!...

--De quel sexe? demanda, sur un ton légèrement sarcastique, Maurice
Fernancourt, visiblement jaloux du succès de Kimberly.

Celui-ci dit simplement:

--Les âmes n'ont pas de sexe, mon cher Maurice... Elles ont...

--Du poil... aux pattes... chuchota Victor Charrigaud, très bas, de
façon à n'être entendu que du romancier psychologue à qui il offrait, en
ce moment, un cigare...

Et l'entraînant dans le fumoir:

--Ah! mon vieux! souffla-t-il... je voudrais pouvoir crier des
ordures... à pleins poumons, devant tous ces gens-là... J'en ai assez
de leurs âmes, de leurs amours verts et pervers, de leurs confitures
magiques... Oui, oui... dire des grossièretés, se barbouiller de bonne
boue bien fétide et bien noire, pendant un quart d'heure, ah! comme ce
serait exquis... et reposant... Et comme, cela me soulagerait de tous
ces lys nauséeux qu'ils m'ont mis dans le coeur!... Et toi?...

Mais la secousse avait été trop forte et l'impression restait du récit
de Kimberly... On ne pouvait plus s'intéresser aux choses vulgaires,
terrestres... aux discussions mondaines, esthétiques, passionnelles...
Le vicomte Lahyrais lui-même, clubman, sportsman, joueur et tricheur,
sentait qu'il lui poussait partout des ailes. Chacun avait besoin de
recueillement, de solitude, de prolonger le rêve ou de le réaliser... En
dépit des efforts de Kimberly qui allait de l'une à l'autre, demandant:
«Avez-vous bu du lait de martre zibeline?... ah! buvez du lait de martre
zibeline... c'est tellement ravissant!» la conversation ne put être
reprise... si bien que l'un après l'autre, les invités s'excusèrent,
s'esquivèrent. A onze heures, tout le monde était parti.

Quand ils se retrouvèrent, en face l'un de l'autre, seuls, Monsieur et
Madame se regardèrent longtemps, fixement, hostilement, avant d'échanger
leurs impressions.

--Pour un joli ratage, tu sais... c'est un joli ratage... exprima
Monsieur.

--C'est de ta faute... reprocha aigrement Madame...

--Ah! elle est bonne celle-là...

--Oui, de ta faute... Tu ne t'es occupé de rien... tu n'as fait que
rouler de sales boulettes de pain, entre tes gros doigts. On ne pouvait
pas te tirer une parole... Ce que tu étais ridicule!... C'est honteux...

--Eh bien, je te conseille de parler... riposta Monsieur... Et ta
toilette verte... et tes sourires... et tes gaffes avec Sartorys...
C'est moi, peut-être?... Moi aussi, sans doute qui racontes la douleur
de Pinggleton... moi qui manges des confitures canaques, moi qui peins
des âmes... moi qui suis pédéraste et lilial?...

--Tu n'es même pas capable de l'être!... cria Madame, au comble de
l'exaspération...

Ils s'injurièrent longtemps. Et Madame, après avoir rangé l'argenterie
et les bouteilles entamées, dans le buffet, prit le parti de se retirer
en sa chambre, où elle s'enferma.

Monsieur continua de rôder à travers l'hôtel dans un état d'agitation
extrême... Tout d'un coup, m'ayant aperçue dans la salle à manger où je
remettais un peu d'ordre, il vint à moi... et me prenant par la taille:

--Célestine, me dit-il... veux-tu être bien gentille avec moi?...
Veux-tu me faire un grand, grand plaisir?

--Oui, Monsieur...

--Eh bien, mon enfant, crie-moi, en pleine figure, dix fois, vingt fois,
cent fois: «Merde!»

--Ah! Monsieur!... quelle drôle d'idée!... Je n'oserai jamais...

--Ose, Célestine... ose, je t'en supplie!...

Et quand j'eus fait, au milieu de nos rires, ce qu'il me demandait:

--Ah! Célestine, tu ne sais pas le bien, tu ne sais pas la joie immense
que tu me procures... Et puis, voir une femme qui ne soit pas une âme...
toucher une femme qui ne soit pas un lys!... Embrasse-moi...

Si je m'attendais à celle-là, par exemple!...

Mais, le lendemain, lorsqu'ils lurent dans le _Figaro_ un article où
l'on célébrait pompeusement leur dîner, leur élégance, leur goût, leur
esprit, leurs relations, ils oublièrent tout, et ne parlèrent plus que
de leur grand succès. Et leur âme appareilla vers de plus illustres
conquêtes et de plus somptueux snobismes.

--Quelle femme charmante que la comtesse Fergus!... dit Madame, au
déjeuner, en finissant les restes.

--Et quelle âme!... appuya Monsieur...

--Et Kimberly... Crois-tu?... en voilà un causeur épatant... et si
exquis de manières!...

--On a tort de le blaguer... Après tout, son vice ne regarde personne...
nous n'avons rien à y voir...

--Bien sûr...

Indulgente, elle ajouta:

--Ah! s'il fallait éplucher tout le monde!

* * * * *

Et, toute la journée, dans la lingerie, je me suis amusée à évoquer les
histoires drôles de cette maison... et la fureur de réclame qui,
depuis ce jour-là, prit Madame jusqu'à se prostituer à tous les sales
journalistes qui lui promettaient un article sur les livres de son mari,
ou un mot sur ses toilettes et sur son salon... et la complaisance de
Monsieur qui n'ignorait rien de ces turpitudes et laissait faire.
Avec un cynisme admirable, il disait: «C'est toujours moins cher
qu'au bureau.» Monsieur, de son côté, était tombé au plus bas degré
de l'inconscience et de la vileté. Il appelait cela de la politique de
salon, et de la diplomatie mondaine.

Je vais écrire à Paris pour qu'on m'envoie le nouveau volume de mon
ancien maître. Mais ce qu'il doit être mouche dans le fond!



XI


10 novembre.

Maintenant, il n'est plus question de la petite Claire. Ainsi qu'on
l'avait prévu, l'affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph
garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre
petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du
cadavre d'un merle, mort, sous le fourré, dans le bois. Comme si rien ne
s'était passé, le père continue de casser ses cailloux sur la route,
et la ville, un instant remuée, émoustillée par ce crime, reprend son
aspect coutumier... un aspect plus morne encore, à cause de l'hiver. Le
froid très vif claquemure davantage les gens dans leurs maisons. C'est à
peine si, derrière les vitres gelées, on entrevoit leurs faces pâles et
sommeillantes, et dans les rues on ne rencontre guère que des vagabonds
en loques et des chiens frileux.

Madame m'a envoyée en course, chez le boucher, et j'ai pris les chiens
avec moi... Pendant que je suis là, une vieille entre timidement dans la
boutique et demande de la viande, «un peu de viande, pour faire un peu
de bouillon, au fils qui est malade». Le boucher choisit, parmi des
débris entassés dans une large bassine de cuivre, un sale morceau,
moitié os, moitié graisse, et l'ayant pesé vivement:--Quinze sous...
annonce-t-il.

--Quinze sous! s'exclame la vieille. Ça n'est pas Dieu possible!... Et
comment voulez-vous que je fasse du bouillon avec ça?...

--A votre aise... dit le boucher, en rejetant le morceau dans la
bassine... Seulement, vous savez, je vais vous envoyer votre note
aujourd'hui... Si demain, elle n'est pas payée... l'huissier!...

--Donnez... se résigne alors la vieille.

Quand elle est partie:

--C'est vrai, aussi... m'explique le boucher... Si on n'avait pas les
pauvres pour les bas morceaux... on ne gagnerait vraiment pas assez sur
une bête... Mais ils sont exigeants maintenant, ces bougres-là!...

Et, taillant deux longues tranches de bonne viande bien rouge, il les
lance aux chiens:

Les chiens de riches, parbleu!... c'est pas des pauvres...

* * * * *

Au Prieuré, les événements se succèdent. Du tragique ils passent
au comique, car on ne peut pas toujours frissonner... Fatigué des
tracasseries du capitaine et sur les conseils de Madame, Monsieur a fini
par «l'appeler au juge de paix». Il lui réclame des dommages et intérêts
pour le bris de ses cloches, de ses châssis, et pour la dévastation du
jardin. Il paraît que la rencontre des deux ennemis dans le cabinet
du juge a été quelque chose d'épique. Ils se sont engueulés comme des
chiffonniers. Naturellement, le capitaine nie, avec force serments,
avoir jamais lancé des pierres ou quoi que ce soit dans le jardin de
Lanlaire; c'est Lanlaire qui lance des pierres dans le sien...

--Avez-vous des témoins?... Où sont vos témoins? Osez produire des
témoins... hurle le capitaine.

--Les témoins? riposte Monsieur... c'est les pierres... c'est toutes les
cochonneries dont vous ne cessez de couvrir ma propriété... c'est les
vieux chapeaux... les vieilles pantoufles que j'y ramasse chaque jour,
et que tout le monde reconnaît pour vous avoir appartenu...

--Vous mentez...

--C'est vous qui êtes une canaille... une crapule...

Mais, dans l'impossibilité où est Monsieur d'apporter des témoignages
recevables et probants, le juge de paix, qui est d'ailleurs l'ami du
capitaine, engage Monsieur à retirer sa plainte.

--Et du reste... permettez-moi de vous le dire... conclut le
magistrat... il est bien improbable... il est tout à fait inadmissible
qu'un vaillant soldat... un officier intrépide qui a gagné tous ses
grades sur les champs de bataille, s'amuse à lancer des pierres et de
vieux chapeaux dans votre propriété, comme un gamin...

--Parbleu!... vocifère le capitaine... Cet homme est un infâme
dreyfusard... Il insulte l'armée...

--Moi?

--Oui, vous!... Ce que vous cherchez, sale juif, c'est de déshonorer
l'armée... Vive l'armée!...

Ils ont failli se prendre aux cheveux et le juge a eu beaucoup de peine
à les séparer... Depuis, Monsieur a installé en permanence, dans le
jardin, deux témoins invisibles derrière une sorte d'abri en planches où
sont percés, à hauteur d'homme, quatre trous ronds, pour les yeux. Mais
le capitaine averti s'est tenu tranquille et Monsieur en est pour ses
frais...

* * * * *

J'ai vu le capitaine deux ou trois fois, par-dessus la haie... Malgré la
gelée, il ne quitte pas de la journée son jardin où il travaille à toute
sorte de choses, avec acharnement. Pour l'instant, il encapuchonne ses
rosiers de gros bonnets de papier huilé... Il me conte ses malheurs....
Rose souffre d'une attaque d'influenza, et dame... avec son asthme!...
Bourbaki est mort... Il est mort d'une congestion pulmonaire, pour avoir
bu trop de cognac... Vraiment, il n'a pas de chance... Et c'est sûrement
ce bandit de Lanlaire qui lui jette un sort... Il veut en avoir raison,
en débarrasser le pays, et il me soumet un plan de combat épatant...

--Voilà ce que vous devriez faire, mademoiselle Célestine... Vous
devriez déposer contre Lanlaire... au parquet de Louviers... une plainte
tapée pour outrages aux moeurs et attentat à la pudeur... Ça, c'est une
idée...

--Mais, capitaine, jamais Monsieur n'a outragé à mes moeurs, ni attenté
à ma pudeur...

--Eh bien?... qu'est-ce que ça fait?...

--Je ne peux pas...

--Comment... vous ne pouvez pas?... Rien n'est plus simple, pourtant...
Déposez votre plainte et faites-nous citer, Rose et moi... Nous
viendrons affirmer... certifier en justice que nous avons vu tout...
tout... tout... La parole d'un soldat, en ce moment surtout, c'est
quelque chose, tonnerre de Dieu!... Ce n'est pas de la... chose de
chien... Et notez qu'après cela il nous sera facile de faire revivre
l'affaire du viol et d'englober Lanlaire dedans... Ça c'est une idée...
Pensez-y, mademoiselle Célestine... pensez-y...

* * * * *

Ah! j'ai beaucoup de choses, beaucoup trop de choses à quoi penser en ce
moment... Joseph me presse de me décider... on ne peut pas attendre plus
longtemps... Il a reçu de Cherbourg la nouvelle que la semaine prochaine
doit avoir lieu la vente du petit café... Mais je suis inquiète,
troublée... Je voudrais et je ne voudrais pas... Un jour cela me plaît,
et, le lendemain, cela ne me plaît plus... Je crois surtout que j'ai
peur... que Joseph ne veuille m'entraîner à des choses trop terribles...
Je ne puis me résoudre à prendre un parti... Il ne me brutalise pas, me
donne des arguments, me tente par des promesses de liberté, de belles
toilettes, de vie assurée, heureuse, triomphante.

--Faut pourtant que je l'achète, le petit café... me dit-il... Je ne
peux pas laisser échapper une occasion pareille... Et si la révolution
vient?... Pensez donc, Célestine... c'est la fortune, tout de suite...
et qui sait?... La révolution, ah! mettez-vous ça dans la tête... il n'y
a pas mieux pour les cafés...

--Achetez-le toujours. Si ce n'est pas moi... ce sera une autre...

--Non... non, faut que ce soit vous... Il n'y en a pas d'autre que
vous... J'ai les sangs tournés de vous... Mais vous vous méfiez de
moi...

--Non, Joseph... je vous assure...

--Si... si... vous avez de mauvaises idées sur moi...

A ce moment, je ne sais, non en vérité je ne sais où j'ai pu trouver le
courage de lui demander:

--Eh bien, Joseph... dites-moi que c'est vous qui avez violé la petite
Claire, dans le bois...

Joseph a reçu le choc, avec une extraordinaire tranquillité. Il a
seulement haussé les épaules, s'est dandiné quelques secondes et,
remontant son pantalon qui avait un peu glissé, il a répondu simplement:

--Vous voyez bien... quand je vous le disais!... Je connais vos pensées,
allez... je connais tout ce qui se passe dans vos pensées...

Il a adouci sa voix, mais son regard est devenu si effrayant qu'il m'a
été impossible d'articuler une parole...

--S'agit pas de la petite Claire... s'agit de vous...

Comme l'autre soir, il m'a prise dans ses bras...

--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?

Toute frissonnante, toute balbutiante, j'ai trouvé la force de répondre:

--J'ai peur... j'ai peur de vous... Joseph... Pourquoi ai-je peur de
vous?

Il m'a tenue bercée, dans ses bras. Et, dédaigneux de se justifier,
heureux peut-être d'augmenter mes terreurs, il m'a dit d'un ton
paternel:

--Eh ben... eh ben... puisque c'est ça, j'en recauserons... demain...

* * * * *

Il circule en ville un journal de Rouen où il y a un article qui fait
scandale, parmi les dévotes. C'est une histoire vraie, très drôle et
pas mal raide qui s'est passée tout dernièrement à Port-Lançon, un joli
endroit, situé à trois lieues d'ici. Le piquant, c'est que tout le
monde en connaît les personnages. Voilà encore de quoi occuper les gens,
pendant quelques jours... On a apporté le journal à Marianne, hier, et
le soir, après le dîner, j'ai fait la lecture du fameux article à haute
voix... Dès les premières phrases, Joseph s'est levé très digne, sévère,
et même un peu fâché. Il déclare qu'il n'aime pas les cochonneries, et
qu'il ne peut supporter qu'on attaque la religion, devant lui...

--C'est pas bien, ce que vous faites là, Célestine... c'est pas bien...

Et il est parti se coucher...

Je transcris ici, cette histoire. Elle m'a paru propre à être
conservée... et puis j'ai pensé que je pouvais bien égayer d'un franc
éclat de rire ces pages si tristes...

La voici.

* * * * *

M. le doyen de la paroisse de Port-Lançon était un prêtre sanguin,
actif, sectaire, et son éloquence avait grande réputation dans les pays
avoisinants. Mécréants et libres-penseurs se rendaient à l'église, le
dimanche, rien que pour l'entendre prêcher... Ils s'excusaient de cette
pratique en invoquant des raisons oratoires:

--On n'est pas de son avis, bien sûr, mais c'est tout de même flatteur
d'entendre un homme comme ça...

Et ils enviaient, pour leur député qui ne soufflait jamais un mot,
la «sacrée platine» qu'avait M. le Doyen. Son intervention dans les
affaires communales, brouillonne et bruyante, gênait parfois le maire,
irritait souvent les autres autorités, mais M. le Doyen avait toujours
le dernier mot, à cause de cette «sacrée platine», qui rivait son clou à
tout le monde. Une de ses manies était qu'on n'instruisît pas assez les
enfants.

--Qu'est-ce qu'on leur apprend à l'école?... On ne leur apprend rien...
Quand on les interroge sur des questions capitales... c'est une vraie
pitié... ils ne savent jamais quoi répondre...

De ce fâcheux état d'ignorance, il s'en prenait à Voltaire, à la
Révolution française... au gouvernement, aux dreyfusards, non point
au prône ni en public, mais seulement devant des amis sûrs, car,
tout sectaire et intransigeant qu'il fût, M. le Doyen tenait à son
traitement. Aussi, le mardi et le jeudi, avait-il accoutumé de réunir
dans la cour de son presbytère le plus d'enfants qu'il pouvait, et là,
durant deux heures, il les initiait à des connaissances extraordinaires
et comblait de surprenantes pédagogies les lacunes de l'éducation
laïque.

--Voyons... mes enfants... quelqu'un de vous sait-il, seulement où se
trouvait jadis, le Paradis terrestre?... Que celui qui le sait lève la
main!... Allons...

Aucune main ne se levait... Il y avait, dans tous les yeux, d'ardents
points d'interrogation, et M. le Doyen, haussant les épaules, s'écriait:

--C'est scandaleux... Que vous enseigne-t-il donc, votre instituteur?...
Ah! elle est jolie, l'éducation laïque, gratuite et obligatoire... elle
est jolie!... Eh bien, je vais vous le dire, moi, où se trouvait le
Paradis terrestre... Attention!

Et, catégorique non moins que grimaçant, il débitait:

--Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon,
quoi qu'on dise, ni dans le département de la Seine-Inférieure... ni
en Normandie... ni à Paris... ni en France... Il ne se trouvait pas non
plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique... en Océanie pas
davantage... Est-ce clair?... Il y a des gens qui prétendent que le
Paradis terrestre était en Italie, d'autres en Espagne, parce que dans
ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands!... C'est faux,
archi-faux. D'abord, dans le Paradis terrestre, il n'y avait pas
d'oranges... il n'y avait que des pommes... pour notre malheur...
Voyons, que l'un de vous réponde... Répondez...

Et comme aucun ne répondait:

--Il était en Asie... clamait M. le Doyen d'une voix retentissante
et colère... en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni
neige... ni foudre... en Asie où tout était verdoyant et parfumé...
où les fleurs étaient hautes comme des arbres, et les arbres comme des
montagnes... Maintenant, il n'y a rien de tout cela en Asie... A cause
des péchés que nous avons commis, il n'y a plus, en Asie, que des
Chinois, des Cochinchinois, des Turcs, des hérétiques noirs, des païens
jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer... C'est
moi qui vous le dis... Autre chose!... Savez-vous ce que c'est que la
Foi?... la Foi?...

Un des enfants, balbutiait, très sérieux, sur le ton d'une leçon
récitée:

--La Foi... l'Espérance... et la Charité... C'est une des trois vertus
théologales...

--Ce n'est pas ce que je vous demande, récriminait M. le Doyen. Je vous
demande en quoi consiste la Foi?... Ah!... vous ne le savez pas non
plus?... Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre
bon curé... et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre
instituteur... Car il ne sait rien, votre instituteur... et ce qu'il
vous raconte, ce n'est jamais arrivé...

* * * * *

L'Église de Port-Lançon est connue des archéologues et des touristes.
C'est un des édifices religieux les plus intéressants de cette partie
de la Normandie, où il en existe tant d'admirables... Sur la façade
occidentale, au-dessus d'une porte centrale, en ogive, une rose
s'épanouit délicatement portée sur une arcature trilobée, à jour, d'une
grâce et d'une légèreté infinies. L'extrémité du bas-côté septentrional,
que longe une obscure venelle, est décorée d'ornementations plus
touffues et moins sévères. On y remarque beaucoup de personnages
singuliers, à face de démon, des animaux symboliques et des saints
pareils à des truands, qui, dans les dentelles ajourées des frises,
se livrent à d'étranges mimiques...Malheureusement, la plupart sont
décapités et mutilés. Le temps et la pudeur vandalique des desservants
ont successivement endommagé ces sculptures satiriques, joyeuses et
paillardes comme un chapitre de Rabelais... La mousse pousse, morne et
décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'oeil ne saura
plus distinguer que d'irrémédiables ruines. L'édifice est partagé
en deux parties par de hardies et minces arcades, et ses fenêtres,
rayonnantes dans la face sud, sont flamboyantes dans le collatéral nord.
La maîtresse vitre du chevet, en rosace immense et rouge, flamboie et
fulgure, elle aussi comme un soleil couchant d'automne.

M. le Doyen communiquait directement de sa cour, plantée de vieux
marronniers, dans l'église, par une petite porte basse, récente, qui
s'ouvrait sur un des collatéraux, et dont il partageait la clé unique
avec la supérieure de l'hospice, soeur Angèle. Aigre, maigre, jeune
encore, d'une jeunesse revêche et fanée... austère et cancanière,
entreprenante et fureteuse, soeur Angèle était la grande amie de M.
le Doyen et sa conseillère intime. Ils se voyaient chaque jour,
mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales
et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages
port-lançonnais, s'ingéniant à éluder, par d'habiles manoeuvres, les
arrêtés préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des
intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient
dans le pays venaient de là... Chacun s'en doutait, mais on n'osait
rien dire, craignant l'intarissable esprit de M. le Doyen, ainsi que
la méchanceté notoire de soeur Angèle qui dirigeait l'hospice à sa
fantaisie de femme intolérante et rancunière.

Jeudi dernier, M. le Doyen, dans la cour du presbytère, inculquait
aux enfants d'étonnantes notions météorologiques... Il expliquait le
tonnerre, la grêle, le vent, les éclairs.

--Et la pluie?... Savez-vous bien ce que c'est que la pluie... d'où elle
vient... et qui la fabrique? Les savants d'aujourd'hui vous diront
que la pluie est une condensation de vapeur... Ils vous diront ceci et
cela... Ils mentent... Ce sont d'affreux hérétiques... des suppôts du
diable... La pluie, mes enfants, c'est la colère de Dieu... Dieu n'est
pas content de vos parents qui, depuis des années, s'abstiennent de
suivre les Rogations... Alors, il s'est dit: «Ah! vous laissez le bon
curé se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur
les routes et dans les sentes. Bon... bon!... Gare à vos récoltes,
sacripants!...» Et il ordonne à la pluie de tomber... Voilà ce que
c'est que la pluie... Si vos parents étaient de fidèles chrétiens, s'ils
observaient leurs devoirs religieux... il ne pleuvrait jamais...

A ce moment, soeur Angèle apparut au seuil de la petite porte basse
de l'église... Elle était plus pâle encore que de coutume et toute
bouleversée. Sur le serre-tête blanc, défait, sa cornette avait
légèrement glissé, et les deux grandes ailes battaient, effrayées et
désunies. En apercevant les élèves, rangés en cercle autour de M. le
Doyen, son premier mouvement fut de rétrograder et de fermer la porte...
Mais M. le Doyen, surpris de cette brusque entrée, de cette cornette
de travers, de cette pâleur, s'avançait déjà à sa rencontre, les lèvres
tordues et les yeux inquiets.

--Renvoyez ces enfants, tout de suite... supplia soeur Angèle... tout de
suite... J'ai à vous parler...

--Oh... mon Dieu!... Que se passe-t-il donc?... Hein?... Quoi?... vous
êtes tout émue...

--Renvoyez ces enfants... répéta soeur Angèle... Il se passe des choses
graves... très graves... trop graves.

Les élèves partis, soeur Angèle se laissa tomber sur un banc et, durant
quelques secondes, d'un mouvement nerveux, elle mania sa croix de cuivre
et ses médailles bénites qui sonnèrent sur la bavette empesée, dont
était bardée sa poitrine plate d'inféconde femelle. M. le Doyen était
anxieux... Il demanda d'une voix saccadée:

--Vite... ma soeur... parlez... Vous m'effrayez... Qu'est-ce qu'il y a?

Alors, très brève, soeur Angèle dit:

--Il y a que, tout à l'heure, passant dans la venelle... j'ai vu, sur
votre église... un homme tout nu!...

M. le Doyen ouvrit, en grimace, sa bouche qui demeura, béante et toute
convulsée... Puis, il bégaya:

--Un homme tout nu?... Vous avez, ma soeur, vu... sur mon église... un
homme... tout nu?... Sur mon église?... Vous êtes sûre?...

--Je l'ai vu...

--Il s'est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien assez éhonté... assez
charnel... pour se promener, tout nu, sur mon église?... Mais, c'est
incroyable!... Ah! ah! ah!...

Son visage s'empourprait de colère; sa gorge contractée râpait les mots.

--Tout nu, sur mon église?... Oh!... Mais, dans quel siècle
vivons-nous?... Et que faisait-il, tout nu, sur mon église?... Il
forniquait, peut-être?... Il...

--Vous ne me comprenez pas... interrompit soeur Angèle... Je n'ai
pas dit que cet homme tout nu fût un paroissien... puisqu'il est en
pierre...

--Comment?... Il est en pierre?... Mais, alors, ce n'est plus la même
chose, ma soeur...

Et, soulagé par cette rectification, M. le Doyen respira bruyamment...

--Ah! quelle peur j'ai eue!

Soeur Angèle se fit agressive... Sa voix siffla entre ses lèvres plus
minces et plus pâles.

--Alors... tout est bien... Et vous le trouvez moins nu, sans doute,
parce qu'il est en pierre?

--Je ne dis pas cela... Mais enfin, ce n'est plus la même chose...

--Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous
le croyez... qu'il montre une... un... un instrument d'impureté... une
chose horrible... énorme... une chose monstrueuse qui pointe?... Ah!
tenez, monsieur le Curé, ne me faites pas dire de saletés...

Elle se leva, en proie à une agitation violente... M. le Doyen était
atterré. Cette révélation le frappait de stupeur... Ses idées se
brouillaient, sa raison s'égarait en un rêve d'atroce luxure et
d'abominable enfer... Il balbutia, enfantin...

--Oh, vraiment?... Une chose énorme... qui pointe... Oui! oui!... C'est
inconcevable... Mais, c'est très vilain, ça, ma soeur... Et vous êtes
certaine... bien certaine... d'avoir vu... cette chose, énorme...
pointer?... Vous ne vous trompez pas?... Ce n'est pas une
plaisanterie?... Oh! c'est inconcevable...

Soeur Angèle frappa le sol du pied.

--Et, depuis des siècles qu'elle est là... souillant votre église...
vous ne vous êtes aperçu de rien?... Et il faut que ce soit moi, une
femme... moi, une religieuse... moi qui ai fait voeu de chasteté...
il faut que ce soit moi qui dénonce ce... cette abomination... et qui
vienne vous crier: «Monsieur le Doyen, le diable est dans votre église!»

Mais M. le Doyen, aux paroles ardentes de soeur Angèle, avait vite
reconquis ses esprits... Il prononça d'un ton résolu:

--Nous ne pouvons tolérer un tel scandale... Il faut terrasser le
diable... Et je m'en charge... Revenez à minuit... quand tout le
monde dormira à Port-Lançon... Vous me guiderez... Je vais prévenir le
sacristain, afin qu'il se procure une échelle... Est-ce très haut?...

--C'est très haut...

--Et vous saurez bien retrouver la place, ma soeur?

--Je la retrouverais, les yeux fermés... A minuit donc, monsieur le
Doyen!

--Et que Dieu soit avec vous, ma soeur!...

Soeur Angèle se signa, regagna la porte basse et disparut...

* * * * *

La nuit était sombre, sans lune. Aux fenêtres de la venelle, la dernière
lumière s'était depuis longtemps éteinte; les réverbères, obscurs
au haut de leur potence, balançaient leurs grinçantes et invisibles
carcasses. Tout dormait dans Port-Lançon.

--C'est là... fit soeur Angèle.

Le sacristain appliqua son échelle contre le mur, près d'une large baie,
à travers les vitraux de laquelle brillait, très pâle, la courte
lueur de la lampe veillant au sanctuaire. Et l'église déchiquetait ses
silhouettes tourmentées dans un ciel couleur de violette où, çà et là,
tremblaient de clignotantes étoiles. M. le Doyen, armé d'un marteau,
d'un ciseau à froid et d'une lanterne sourde, gravit les échelons, suivi
de près par la soeur dont la cornette disparaissait sous les plis d'une
large mante noire... Il marmottait:

--_Ab omni peccato_.

La soeur répondait:

--_Libera nos, Domine_.

--_Ab insidiis diaboli_.

--_Libera nos, Domine_.

--_A spiritu fornicationis_.

--_Libera nos, Domine_.

Arrivés à hauteur de la frise, ils s'arrêtèrent.

--C'est là... fit soeur Angèle... A votre gauche, monsieur le Doyen.

Et très vite, troublée par l'ombre, par le silence, elle chuchota:

--_Agnus Dei, qui tollis peccata mundi_.

--_Exaudi nos, Domine_, répondit M. le Doyen, qui dirigea sa lanterne
dans les entrecroisements de la pierre où grimaçaient, gambadaient
d'apocalyptiques figures de démons et de saints.

Tout à coup, il poussa un cri. Il venait d'apercevoir, braquée sur lui,
terrible et furieuse, l'impure image du péché...

--_Mater purissima... Mater castissima... Mater inviolata_...
bredouillait la soeur, courbée sur l'échelle.

--Ah! le cochon!... le cochon!... vociféra M. le Doyen, en manière
d'_Ora pro nobis_.

Il brandit son marteau, et, tandis que, derrière lui, soeur Angèle
continuait de réciter les litanies de la sainte Vierge, et que le
sacristain, arc-bouté au pied de l'échelle, soupirait de vagues et
dolentes oraisons, il asséna sur l'icône obscène un coup sec. Quelques
éclats de pierre le cinglèrent au visage, et l'on entendit un corps dur
tomber sur un toit, glisser dans une gouttière, rebondir et retomber
dans la venelle.

* * * * *

Le lendemain, sortant de l'église où elle venait d'entendre la messe,
Mlle Robineau, une sainte femme, vit à terre, dans la venelle, un objet
qui lui parut d'une forme insolite et d'un aspect bizarre, comme en ont,
parfois, certaines reliques dans les reliquaires. Elle le ramassa, et
l'examinant dans tous les sens:

--C'est probablement une relique... se dit-elle... une sainte, étrange
et précieuse relique... une relique pétrifiée dans quelque source
miraculeuse... Les voies de Dieu sont tellement mystérieuses!

Elle eut d'abord la pensée de l'offrir à M. le Doyen... Puis elle
réfléchit que cette relique serait une protection pour sa maison,
qu'elle en éloignerait le malheur et le péché. Elle l'emporta.

Arrivée chez elle, Mlle Robineau s'enferma dans sa chambre. Sur une
table, parée d'une nappe blanche, elle disposa un coussin de velours
rouge avec des glands d'or; sur le coussin, délicatement, elle coucha
la précieuse relique. Ensuite elle couvrit le tout d'un globe de verre
aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. Et
s'agenouillant devant cet autel improvisé, elle invoqua, avec ardeur,
le saint inconnu et admirable à qui avait appartenu, en des temps
probablement très anciens, cet objet profane et purifié... Mais,
bientôt, elle ne tarda pas à se sentir troublée... Des préoccupations
d'une précision trop humaine se mêlèrent à la ferveur de ses prières, à
la joie pure de ses extases... Même des doutes terribles et lancinants
s'insinuèrent en son âme.

--Est-ce bien, là, une sainte relique?... se dit-elle.

Et tandis qu'elle multipliait sur ses lèvres les _Pater_ et les_ Ave_,
elle ne pouvait s'empêcher de penser à d'obscures impuretés et d'écouter
une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait d'elle,
inconnue d'elle, et qui disait:

--Tout de même, ça devait être un bien bel homme!...

Pauvre demoiselle Robineau! On lui apprit ce que représentait ce bout
de pierre. Elle faillit en mourir de honte... Et elle ne cessait de
répéter:

--Et moi qui l'ai embrassée tant de fois!...

* * * * *

Aujourd'hui, 10 novembre, nous avons passé toute la journée à nettoyer
l'argenterie. C'est tout un événement... une époque traditionnelle comme
celle des confitures. Les Lanlaire possèdent une magnifique argenterie,
des pièces anciennes, rares et de toute beauté. Elle vient du père de
Madame qui la prit, les uns disent en dépôt, les autres en garantie
d'une somme prêtée à un noble du voisinage. Il n'achetait pas que des
jeunes gens pour la conscription, cet olibrius-là!... Tout lui était
bon et il n'était pas à une escroquerie près. S'il faut en croire
l'épicière, l'histoire de cette argenterie serait des plus louches, ou
des plus claires, comme on voudra. Le père de Madame serait rentré dans
ses fonds et, grâce à une circonstance que j'ignore, il aurait gardé
l'argenterie par-dessus le marché... Un tour de filou épatant!...

Naturellement, les Lanlaire ne s'en servent jamais. Elle reste enfermée,
au fond d'un placard de l'office, dans trois grandes caisses doublées de
velours rouge et scellées au mur par de solides crampons de fer. Chaque
année, le 10 novembre, on la sort des caisses et on la nettoie, sous
la surveillance de Madame. Et on ne la revoit plus jusqu'à l'année
suivante... Oh! les yeux de Madame devant son argenterie... devant le
viol de son argenterie par nos mains!... Jamais je n'ai vu dans des yeux
de femme une telle cupidité agressive...

Est-ce curieux, ces gens qui cachent tout, qui enfouissent leur argent,
leurs bijoux, toutes leurs richesses, tout leur bonheur, et qui, pouvant
vivre dans le luxe et dans la joie, s'acharnent à vivre presque dans la
gêne et dans l'ennui?

Le travail fini, l'argenterie verrouillée pour un an dans ses caisses,
et Madame enfin partie avec la certitude qu'il ne nous en est rien resté
aux doigts, Joseph m'a dit d'un drôle d'air:

--C'est une très belle argenterie, vous savez, Célestine... Il y a
surtout «l'huilier de Louis XVI». Ah! sacristi... Et ce que c'est
lourd!... Tout cela vaut peut-être vingt-cinq mille francs, Célestine...
peut-être plus... On ne sait pas ce que ça vaut...

Et, me regardant fixement, pesamment, jusqu'au fond de l'âme:

--Viendrez-vous avec moi, dans le petit café?

* * * * *

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l'argenterie de Madame et le
petit café de Cherbourg?... En vérité, je ne sais pas pourquoi... les
moindres paroles de Joseph me font trembler...



XII


12 novembre.

J'ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me
poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la
sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l'esprit. J'en
ai parfois des regrets et parfois des colères. Il était tout de
même joliment drôle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure
chiffonnée, effrontée et toute blonde... Ah! la petite canaille! Vrai!
on peut dire de lui qu'il était de son époque...

Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une
chouette maison, un train élégant... et de beaux gages... Cent francs
par mois, blanchie, et le vin, et tout... Le matin que j'arrivai,
bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet
de toilette... Un cabinet de toilette épatant, tendu de soie crème, et
Madame une grande femme, extrêmement maquillée, trop blanche de peau,
trop rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore,
froufroutante... et une prestance, et un chic!... Pour ça, il n'y avait
rien à dire...

Je possédais déjà un oeil très sûr. Rien que de traverser rapidement un
intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les moeurs, et,
bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que
je me trompasse... Malgré l'apparence somptueuse et décente de celui-là,
je sentis, tout de suite, la désorganisation d'existence, les liens
rompus, l'intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, la saleté intime et
cachée... pas assez cachée, toutefois, pour que je n'en découvrisse
point l'odeur... toujours la même!... Il y a aussi, dans les premiers
regards échangés entre les domestiques nouveaux et les anciens,
une espèce de signe maçonnique--spontané et involontaire le plus
souvent--qui vous met aussitôt au courant de l'esprit général d'une
maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont
très jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement contre
les intrusions nouvelles... Moi aussi, qui suis pourtant si facile à
vivre, j'ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des
femmes que ma gentillesse enrageait... Mais pour la raison contraire,
les hommes--il faut que je leur rende cette justice--m'ont toujours bien
accueillie...

Dans le regard du valet de chambre qui m'avait ouvert la porte chez Mme
de Tarves, j'avais lu nettement ceci: «C'est une drôle de boîte... des
hauts et des bas... on n'y a guère de sécurité... mais on y rigole tout
de même... Tu peux entrer, ma petite.» En pénétrant dans le cabinet
de toilette, j'étais donc préparée--dans la mesure de ces impressions
vagues et sommaires--à quelque chose de particulier... Mais, je dois en
convenir, rien ne m'indiquait ce qui m'attendait réellement, là-dedans.

Madame écrivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau...
Une grande peau d'astrakan blanc servait de tapis à la pièce. Sur
les murs de soie crème, je fus frappée de voir des gravures du XVIIIe
siècle, plus que libertines, presque obscènes, non loin d'émaux très
anciens figurant des scènes religieuses... Dans une vitrine, une
quantité de bijoux anciens, d'ivoires, de tabatières à miniatures, de
petits saxes galants, d'une fragilité délicieuse. Sur une table, des
objets de toilette, très riches, or et argent... Un petit chien, havane
clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue,
entre deux coussins de soie mauve.

Madame me dit:

--Célestine, n'est-ce pas?... Ah! je n'aime pas du tout ce nom... Je
vous appellerai Mary, en anglais... Mary, vous vous souviendrez?...
Mary... oui... C'est plus convenable...

C'est dans l'ordre... Nous autres, nous n'avons même pas le droit
d'avoir un nom à nous... parce qu'il y a, dans toutes les maisons, des
filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le même
nom que nous.

--Bien, Madame... répondis-je.

--Savez-vous l'anglais, Mary?

--Non, Madame... Je l'ai déjà dit à Madame.

--Ah! c'est vrai... Je le regrette... Tournez-vous un peu, Mary, que je
vous voie...

Elle m'examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant
de temps en temps:

--Allons... elle n'est pas mal... elle est assez bien...

Et brusquement:

--Dites-moi, Mary... êtes-vous bien faite... très bien faite?

Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien
qu'il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps.
Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se parlant à elle-même et
promenant de la tête aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.

--Oui, elle a l'air assez bien faite...

Ensuite, s'adressant directement à moi, avec un sourire satisfait:

--Voyez-vous, Mary, m'expliqua-t-elle, je n'aime avoir auprès de moi que
des femmes bien faites... C'est plus convenable...

Je n'étais pas au bout de mes étonnements. Continuant de m'examiner
minutieusement, elle s'écria tout à coup:

--Ah! vos cheveux!... Je désire que vous vous coiffiez autrement... Vous
n'êtes pas coiffée avec élégance... Vous avez de beaux cheveux... il
faut les faire valoir... C'est très important, la chevelure... Tenez,
comme ça... dans ce goût-là...

Elle m'ébouriffa un peu les cheveux sur le front, répétant:

--Dans ce goût-là... Elle est charmante... Regardez, Mary... vous êtes
charmante... C'est plus convenable...

Et, pendant qu'elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame
n'était point un peu loufoque, ou si elle n'avait point des passions
contre nature... Vrai! Il ne m'eût plus manqué que cela.

Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m'interrogea:

--Est-ce là votre plus belle robe?...

--Oui, Madame...

--Elle n'est pas bien, votre plus belle robe... Je vous en donnerai des
miennes que vous arrangerez... Et vos dessous?

Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement:

--Oui, je vois... fit-elle... Ce n'est pas ça du tout... Et votre
linge... est-il convenable?

Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d'une voix sèche:

--Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable...

--Montrez-moi votre linge... allez me chercher votre linge... Et marchez
un peu... encore... revenez... retournez... Elle marche bien... elle a
du chic...

Dès qu'elle vit mon linge, elle fit une grimace:

--Oh! cette toile... ces bas... ces chemises... quelle horreur!... Et
ce corset!... Je ne veux pas voir ça chez moi... Je ne veux pas que vous
portiez ça chez moi... Tenez, Mary... aidez-moi...

Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était
plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur
le tapis.

--Prenez ça, Mary... prenez tout ça... Vous verrez, il y a des points à
refaire, des arrangements, de petits raccommodages... Vous les ferez...
Prenez tout ça... il y a un peu de tout... il y a de quoi vous monter
une jolie garde-robe, un trousseau convenable... Prenez tout ça...

Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des bas de soie,
des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de
délicieuses gorgerettes... des jupons fanfreluches... Une odeur forte,
une odeur de peau d'Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur
d'amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs
tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une
corbeille de fleurs dans un jardin. Je n'en revenais pas... je demeurais
toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d'étoffes roses,
mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons
plus vifs, des morceaux de dentelles délicates... Et Madame remuait ces
défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait,
me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m'indiquant
ses préférences.

--J'aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes...
qu'elles sentent bon. Vous êtes brune... voici un jupon rouge qui vous
ira à merveille... D'ailleurs, tout vous ira très bien. Prenez tout...

J'étais dans un état de stupéfaction profonde... Je ne savais que
faire... je ne savais que dire. Machinalement, je répétais:

--Merci, Madame... Que Madame est bonne!... Merci, Madame...

Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser...
Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle,
maquerelle, et si étrange!

--C'est comme la propreté, Mary... les soins du corps... les toilettes
secrètes. Oh! j'y tiens, par-dessus tout... Sur ce chapitre, je suis
exigeante... exigeante... jusqu'à la manie.

Elle entra dans des détails intimes, insistant toujours sur ce mot
«convenable», qui revenait sans cesse sur ses lèvres à propos de choses
qui ne l'étaient guère... du moins, il me le semblait. Comme nous
terminions le tri des chiffons, elle me dit:

--Une femme... n'importe quelle femme, doit être toujours bien tenue...
Du reste, Mary, vous ferez comme je fais: c'est un point capital... Vous
prendrez un bain, demain... je vous indiquerai...

Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la
place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des réflexions
qui me paraissaient drôles et pas naturelles..

--Maintenant, dit-elle... Allons chez M. Xavier... vous ferez aussi le
service de M. Xavier... C'est mon fils, Mary...

--Bien Madame...

La chambre de M. Xavier était située à l'autre bout du vaste
appartement; une coquette chambre, tendue de drap bleu relevé de
passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur,
représentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des
châteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d'un panneau, véritable
panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqué de deux
trompettes de mail entrecroisées... Sur la cheminée, entre beaucoup
de bibelots, de boîtes de cigares, de pipes, une photographie de joli
garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux
précoce, grâce douteuse de fille, et qui me plut.

--C'est M. Xavier... présenta Madame.

Je ne pus m'empêcher de m'écrier avec trop de chaleur, sans doute:

--Oh! qu'il est beau garçon!

--Eh bien, eh bien, Mary! fit Madame.

Je vis que mon exclamation ne l'avait pas fâchée... car elle avait
souri.

--M. Xavier est comme tous les jeunes gens... me dit-elle. Il n'a pas
beaucoup d'ordre... Il faudra que vous en ayez pour lui... et que sa
chambre soit parfaitement tenue... Vous entrerez chez lui, tous les
matins, à neuf heures... Vous lui porterez son thé... à neuf heures,
vous entendez, Mary?... Quelquefois M. Xavier rentre tard... Il vous
recevra peut-être mal... mais, cela ne fait rien... Un jeune homme doit
être réveillé à neuf heures.

Elle me montra où l'on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses
chaussures, accompagnant chaque détail d'un:

--Mon fils est un peu vif... mais c'est un charmant enfant...

Ou bien:

--Savez-vous plier les pantalons?... Oh! M. Xavier tient à ses
pantalons, par dessus tout.

Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n'avais pas à m'en occuper
et que c'était le valet de chambre à qui appartenait la gloire de leur
donner le coup de fer quotidien.

Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une maison où il y avait
un valet de chambre, ce fût moi que Madame chargeât du service de M.
Xavier.

--C'est rigolo... mais ce n'est peut-être pas très convenable... me
dis-je, parodiant le mot que répétait constamment ma maîtresse, à propos
de n'importe quoi.

Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison.

* * * * *

Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.

--Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça étonne d'abord, et puis on
s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors
Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros
mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone...
Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les
huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître d'hôtel fût obligé
de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui
ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa
l'électricité et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie
d'or... La maison regorge de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par
exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent,
des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours
par être payés... seulement, au prix de quelles scènes, de quels
engueulements, de quelles chamailleries!... C'est à ne pas croire...

Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était ma chance, pour une
fois que j'avais de forts gages...

--M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre.

--Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera
peut-être, maintenant...

Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de
M. Xavier était venu encore faire du potin... Cela devait être bien
malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte
somme, au moins quatre mille francs...

--Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui
disait à Madame: «Ça ne peut pas durer... Il nous déshonorera... il nous
déshonorera!...»

La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les
épaules.

--Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est
de payer qui les embête...

Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, vaguement, qu'il
pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de
Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?

--C'est de payer qui les embête...

Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d'étranges rêves,
impatiente de voir M. Xavier...

Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité.

Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste...
quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins
où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même
parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à
Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit,
bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait.
Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques:
Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications
obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes...
Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants
d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des
alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il
présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit
bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières,
à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin
et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux,
quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires
et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille
fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup
de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez
des maîtres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande
réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens,
des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés
protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en
avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil
assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux
qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots.
Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah!
il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il
aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il
faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à
endosser son pardessus:

--Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des
Servantes de Jésus?...

--Non, Monsieur...

--Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...

--Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette
Société?

--Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les
filles-mères...

--Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...

--Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il
y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous
inscrire...

Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.

--Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très
curieux...

Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue:

--Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très
drôlette...

Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait
laissés. C'était le _Fin de siècle_... le _Rigolo_... les _Petites
femmes de Paris_. Des saletés, quoi!

* * * * *

Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus
différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député
républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les
prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre
parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait
écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les
couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette,
dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les
curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais,
il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à
l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans
leur genre...

* * * * *

Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des
comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes
de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison
allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard,
venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le
corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les
connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le
genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de
drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec
moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se
montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant,
elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises
et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes
petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de
glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me
saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait:

--Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle
ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir
l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir...
Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus
convenable...

J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs
soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes
que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et
que j'énumérais ses bontés pour moi...

--Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin
qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son
fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur
coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec
d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes
mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!...
Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet
enfant... vous verrez... vous verrez...

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:

--Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais,
peut-être.

Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades
de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la
cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait.

* * * * *

J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter
le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa
chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut
longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais
de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître
gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que
pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le
dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je
redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais
chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M.
Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point.
Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le
demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât...

M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne
le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde--deux petits
arcs d'or--dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la
pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair,
pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une
indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il
était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une
séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de
corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le
désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que
ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour.

Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues.
Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un
de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis,
il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était
pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me
rappela:

--Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu
n'as donc jamais vu un homme?

Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains
croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement,
effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et
rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de
la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:

--Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps
es-tu donc ici?

--Depuis trois semaines, Monsieur.

--Ça, c'est épatant!...

--Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?

--Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas encore remarqué que tu
fusses une si belle fille...

Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une
claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et
aussi blanches que des cuisses de femme...

--Viens ici!... fit-il...

Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la
taille, me renifla, me força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du
lit...

--Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me débattant mollement...
Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient?

Mais, il se mit à rire:

--Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé...

C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque
chose, il répondait: «J'en ai soupé.» Et il avait soupé de tout...

Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains
sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:

--Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il
qu'on ne vous voie jamais aux dîners de Madame?

--Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les
dîners de Madame.

--Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule
pièce de la maison où il n'y ait pas de portrait du pape?

Cette observation le flatta... Il répondit:

--Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi... La religion... les
jésuites... les curés... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai
soupé... Une société composée de gens comme papa et comme maman?... Ah!
tu sais... N'en faut plus!...

Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... en qui je
retrouvais, avec les mêmes vices, l'accent traînant des voyous de
Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des
années. À son tour, il m'interrogea:

--Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?

--Votre père... m'écriai-je... simulant d'être scandalisée... Ah!
monsieur Xavier... un si saint homme!

Son rire redoubla, éclata tout à fait:

--Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici,
papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes
qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... Tu
m'épates...

--Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte
le _Fin de Siècle_... le _Rigolo_... les _Petites Femmes de Paris_...

Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:

--Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, papa!...

Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:

--C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scène... Je la
déshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la
société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai déclaré: «Ma
petite mère chérie, c'est entendu... je me rangerai... le jour où tu
auras renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça l'a fait taire...
Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soupé de
leurs histoires... À propos... tu connais bien Fumeau?

--Non, monsieur Xavier.

--Mais si... mais si... Anthime Fumeau?

--Je vous assure.

--Un gros... tout jeune... très rouge de figure... ultra-chic... les
plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de
rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...

--Puisque je ne le connais pas.

--Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, voyons... Le biscuit Fumeau,
ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu?

--Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.

--N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec
Fumeau, l'année dernière... une très bonne... Devine quoi?... Tu ne
devines pas?

--Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?...

--Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, je l'ai mis avec ma mère...
Parole!... C'était trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman,
en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles...
Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la
connaissent!... Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes...
Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu
dis de ça, toi?

--Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter
la famille.

--Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en
ai soupé...

--Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage
de Madame qui me seyait à ravir...

--Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous êtes une petite
canaille... C'est très mal.

J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit,
doucement, sa main sur ma bouche:

--Tais-toi! fit-il.

Et me renversant sur le lit:

--Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman...

Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi...

--Je suis très contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous
augmente de dix francs.

--Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je...
Alors, ça va bien... C'est plus convenable...

Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en ai soupé...

La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps.
Il eut vite «soupé de moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le
pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa
chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M.
Xavier n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien
et elle avait dit vrai: «Il aime mieux les cocottes, cet enfant...» Il
allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces,
comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais au coeur un serrement
douloureux, et, toute la journée, j'étais triste, triste!...

Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de
sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de
«la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te
promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne
m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans
les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que
j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets
dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant,
de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses
qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se
regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont
des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies
si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne
connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche...
En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait.

--Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La
petite fleur bleue... faut laisser ça à papa...

Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature
impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il
rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je
passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de
servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche,
un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:

--Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu
m'étonnes...

Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles
m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:

--Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes,
des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai
soupé de ces bêtises-là...

Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir
dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné...
Après les secousses de la volupté, j'ai besoin--un besoin immense,
impérieux--de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser
qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de
l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie
du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le
silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait
soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette
étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il
semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que
nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant
confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort
merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes
jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait
brutalement, sautait du lit:

--Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...

Et il allumait une cigarette...

Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la
moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son
coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que
j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies...
Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait
d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un
vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile
impuissant ou un prêtre satanique.

Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la petite canaille, que je
me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui,
encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et
jolie... à sa peau parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce
et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur mes lèvres, où tant
de lèvres depuis auraient dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son
baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!

* * * * *

Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s'habiller--Dieu qu'il
était gentil en habit!--et que je disposais avec soin ses affaires
dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une
hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu'il m'eût demandé de
l'eau chaude:

--Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis,
ce soir. Je te les rendrai demain...

Précisément, Madame m'avait payé mes gages le matin... Le savait-il?

--Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse,
honteuse de sa demande, peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne
pas posséder toute la somme qu'il me demandait:

--Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix
francs... Je te les rendrai demain...

Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est bon!» sec et bref, qui me
glaça le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal...

--Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite,
je suis pressé...

Je le regardai tristement, implorant:

--Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier?

--Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...

En nouant ses cordons, je gémis:

--Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et
vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais
pleurer... Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...

Sa voix devint dure et tout à fait méchante.

--Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté tes quatre-vingt-dix
francs... tu peux les reprendre... Reprends-les...

--Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour
ça...

--Eh bien... fiche-moi la paix!...

Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans m'embrasser, sans
me dire un mot...

Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne
voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de
moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail,
des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs,
des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu
d'argent et de procurer des gâteries au petit homme qu'elles aiment.
Voilà qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est
passé autant que je l'affirme? Hélas, je n'en sais rien... Il y a des
moments où devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans
volonté, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!...

* * * * *

Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis de moi. De gentille
qu'elle avait été jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassière...
Je n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'étais
maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse... Et sa voix si
douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre.
Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies
les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les
confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point
que les premiers jours je m'étais demandé, et que je me demande encore,
si Madame n'était point pour femme?... Finie cette camaraderie louche
que je sentais bien, au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en
était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu'à
son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies
apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous
quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la
tête comme de vieux torchons sales...

--Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... Êtes-vous donc
chez une fille, ici?...

Non, mais ce toupet!... Je répondais:

--Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et
vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... Et
Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on ne vous connaît pas dans
le quartier... et dans Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout...
Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont
moins sales que votre maison...

C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes,
jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire
des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout à coup
cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d'un
goût passager, hélas!... Alors recommençaient les familiarités louches,
les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de
gages doublés, les lavages à la crème Simon--c'est plus convenable--les
initiations aux mystères des parfumeries raffinées... Madame réglait
thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier...
Les bontés de l'une suivaient immédiatement les caresses de l'autre;
l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mère... J'étais
la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où
passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur...
C'est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se
rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations
traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voilà tout...
Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une
chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier.

* * * * *

Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements,
parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique
et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune
rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures
pieuses et d'obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de
respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus
lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans
doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journée...
Régulièrement, le vendredi, c'était toujours, presque sans variantes, la
même scène burlesque.

--Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en me montrant sa
serviette.

--Des cochonneries... répondais-je, en riant.

--Mais non... des gaudrioles...

Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à
point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser
le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres:

--Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette petite...

Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son manège et je me promettais
bien de saisir l'occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement
à sa place.

Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie
où j'étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin,
j'avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l'impression n'en était
pas encore effacée... Monsieur referma la porte doucement, déposa sa
serviette sur la grande table, près d'une pile de draps, et, venant à
moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son
oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil.
Il était à mourir de rire.

--Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Célestine...
cela ne vous froisse pas?

J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...

--Mais non, Monsieur... répondis-je, en me tenant sur la défensive.

--Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... voilà!

--Vrai, Monsieur?

--Adorable, même... adorable... adorable!

--Oh! Monsieur...

Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient le long de mon
corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le
menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.

--Adorable... adorable!... soufflait-il.

Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser:

--Restez, Célestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne
t'ennuie pas que je te tutoie?

--Non, Monsieur... cela m'étonne.

--Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... Ah! tu ne me
connais pas!...

Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres.

--Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes... oui,
j'emmène à Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... J'ai un
moyen de t'emmener à Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de
rien... Tu resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce que tu
voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta
chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas...
tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'expérience
d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu
verras... Oh! tes grands yeux polissons!...

Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition en elle-même,--je
l'attendais depuis longtemps,--c'était la forme imprévue que Monsieur
lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse
d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas été la
dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine
figure, ces mots:

--Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M.
Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons à
Lourdes, aux frais de la chrétienté?

Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma
dans les ténèbres de ses yeux... Il balbutia:

--M. Xavier?

--Hé oui!...

--Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M.
Xavier... M. Xavier n'a rien à faire ici...

Je redoublai d'insolence...»

--Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je
gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?...
Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça n'est pas
dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit père... vous
n'êtes pas mon type.

Et je lui éclatai de rire au visage.

Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas
prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'étais terriblement
armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi
par mes rires...

Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m'adressa une observation
grossière. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de
colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante,
tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en
termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je
leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un
coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur.

--Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite,
hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles...

--Je vous raye de ma société... vous ne faites plus partie de ma
société... fille perdue... prostituée!... vociférait Monsieur, en
bourrant, de coups de poing, sa serviette...

Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les
quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les
frusques qu'elle m'avait données...

--Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous êtes tous des
maquereaux!...

Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de
paix...

--Ah! c'est du potin que vous voulez.--Eh bien, allons-y, tas de
fripouilles!

Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas.
Le juge de paix m'engagea à étouffer l'affaire. Il expliqua:

--D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas... Et c'est juste,
remarquez bien... Que deviendrait la société si un domestique
pouvait avoir raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société,
Mademoiselle... ce serait l'anarchie...

Je consultai un avoué: il me demanda deux cents francs. J'écrivis à
M. Xavier: il ne me répondit pas... Alors je fis le compte de mes
ressources... Il me restait trois francs cinquante... et le pavé de la
rue.



XIII


13 novembre.

Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des
Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps
que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel
établissement--matiche--à façade blanche, au fond d'un grand jardin.
Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge,
s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec
l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les
heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre
tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si
anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute,
et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je
reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous
les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des
binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes
de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça
n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste
comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la
corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.

Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans
des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement
de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par
jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous
ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous
placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures
du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons
centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux
remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes
soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc...
Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute
ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent
jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier,
de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le
monde.

Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame
des Trente-six-Douleurs:

--Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la
boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places
épatantes.

Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec
attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées
chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller
quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...

Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup
venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore
servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines
sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent,
s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la
coule, sortaient de place, comme moi.

Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si
j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai
des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en
disant:

--Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.

Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne
place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque
ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le
ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme
des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant,
disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je
commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons
d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la
chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils
ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des
besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de
fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément...
Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de
riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables
et riches qui s'intéressaient à l'établissement.

Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture,
les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je
pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans
ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de
prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite
passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite,
je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les
sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de
ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un
drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu
rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il
m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes
lectures.

--De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon
sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'_Imitation_... non... Mais
ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les
livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple
Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un
péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est
dangereux...

--Et Paul Bourget, mon père?...

--Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non...
je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas
encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul
Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est
lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de
savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore...
Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais
orthodoxe...

Et il me disait encore:

--Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est
pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher,
encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des
personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même
condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu...
Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des
dispenses...

Comme je lui nommais M. Xavier et son père:

--Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me
dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce
sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des
personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez
tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société....

Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais
pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image,
refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de
repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon
métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de
retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les
armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent
les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier...
et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux.
Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans
l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand
je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place,
elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée
de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des
groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au
marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher
au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous...

Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie
avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est
à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles
incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un
profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de
leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité
chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des
ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords,
avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs
toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les
frais couraient toujours.

Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne
m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes
plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches:

--Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère
enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une
place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en
est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous,
comme vous la méritez...

Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais
assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient
toujours.

Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque
nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé
sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres
blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux
refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de
petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se
gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la
lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai
assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes
soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se
bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de
scandale chez elles--car elles eussent été obligées de renvoyer les
coupables--elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer...
Et les frais couraient toujours.

Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer
dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé...
et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé
était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une
vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se
trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir:
rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien
de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le
vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises...
Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes
embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient
l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit...
Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être
aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête,
depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis
qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses
maîtresses, la femme d'un général...

Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse,
avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à
Versailles:

--Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats,
trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner
tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous
collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des
restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma
chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes,
à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles...
Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour
l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi,
tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de
vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je
le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le
battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et
si tu savais, ma chère, ce chien...

Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins:

--Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un
homme...

Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!...

* * * * *

On ne se doute pas de tous les embêtements dont sont poursuivis les
domestiques, ni de l'exploitation acharnée, éternelle qui pèse sur
eux. Tantôt les maîtres, tantôt les placiers, tantôt les institutions
charitables, sans compter les camarades, car il y en a de rudement
salauds. Et personne ne s'intéresse à personne. Chacun vit, s'engraisse,
s'amuse de la misère d'un plus pauvre que soi. Les scènes changent; les
décors se transforment; vous traversez des milieux sociaux différents
et ennemis; et les passions restent les mêmes, les mêmes appétits
demeurent. Dans l'appartement étriqué du bourgeois, ainsi que dans le
fastueux hôtel du banquier, vous retrouvez des saletés pareilles, et
vous vous heurtez à de l'inexorable. En fin de compte, pour une fille
comme je suis, le résultat est qu'elle soit vaincue d'avance, où qu'elle
aille et quoi qu'elle fasse. Les pauvres sont l'engrais humain où
poussent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les
riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous...

On prétend qu'il n'y a plus d'esclavage... Ah! voilà une bonne blague,
par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des
esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que l'esclavage comporte
de vileté morale, d'inévitable corruption, de révolte engendreuse de
haines... Les domestiques apprennent le vice chez leurs maîtres...
Entrés purs et naïfs--il y en a--dans le métier, ils sont vite pourris,
au contact des habitudes dépravantes. Le vice, on ne voit que lui, on
ne respire que lui, on ne touche que lui... Aussi, ils s'y façonnent de
jour en jour, de minute en minute, n'ayant contre lui aucune défense,
étant obligés au contraire de le servir, de le choyer, de le respecter.
Et la révolte vient de ce qu'ils sont impuissants à le satisfaire et à
briser toutes les entraves mises à son expansion naturelle. Ah! c'est
extraordinaire... On exige de nous toutes les vertus, toutes les
résignations, tous les sacrifices, tous les héroïsmes, et seulement les
vices qui flattent la vanité des maîtres et ceux qui profitent à leur
intérêt: tout cela pour du mépris et pour des gages variant entre
trente-cinq et quatre-vingt-dix francs par mois... Non, c'est trop
fort!... Ajoutez que nous vivons dans une lutte perpétuelle, dans une
perpétuelle angoisse, entre le demi-luxe éphémère des places et la
détresse des lendemains de chômage; que nous avons la conscience des
suspicions blessantes qui nous accompagnent partout, qui, partout,
devant nous, verrouillent les portes, cadenassent les tiroirs, ferment à
triple tour les serrures, marquent les bouteilles, numérotent les petits
fours et les pruneaux, et, sans cesse, glissent sur nos mains, dans nos
poches, dans nos malles, la honte des regards policiers. Car il n'y a
pas une porte, pas une armoire, pas un tiroir, pas une bouteille, pas
un objet qui ne nous crie: «Voleuse!... voleuse!... voleuse!» Ajoutez
encore la vexation continue de cette inégalité terrible, de cette
disproportion effrayante dans la destinée, qui, malgré les familiarités,
les sourires, les cadeaux, met entre nos maîtresses et nous un
intraversable espace, un abîme, tout un monde de haines sourdes,
d'envies rentrées, de vengeances futures... disproportion rendue à
chaque minute plus sensible, plus humiliante, plus ravalante par les
caprices et même par les bontés de ces êtres sans justice, sans amour,
que sont les riches... Avez-vous réfléchi, un instant, à ce que nous
pouvons ressentir de haines mortelles et légitimes, de désirs de
meurtre, oui, de meurtre, lorsque pour exprimer quelque chose de bas,
d'ignoble, nous entendons nos maîtres s'écrier devant nous, avec un
dégoût qui nous rejette si violemment hors l'humanité: «Il a une âme
de domestique... C'est un sentiment de domestique...»? Alors que
voulez-vous que nous devenions dans ces enfers?... Est-ce qu'elles
s'imaginent vraiment que je n'aimerais pas porter de belles robes,
rouler dans de belles voitures, faire la fête avec des amoureux, avoir,
moi aussi, des domestiques?... Elles nous parlent de dévouement, de
probité, de fidélité... Non, mais vous vous en feriez mourir, mes
petites vaches!...

* * * * *

Une fois--c'était rue Cambon... en ai-je fait, mon Dieu! de ces
places--les maîtres mariaient leur fille. Il y eut une grande soirée,
où l'on exposa les cadeaux, des cadeaux à remplir une voiture de
déménagement. Je demandai à Baptiste, le valet de chambre, en manière de
rigolade...

--Eh bien, Baptiste... et vous?... Votre cadeau?

--Mon cadeau? fit Baptiste en haussant les épaules.

--Allons... dites-le!

--Un bidon de pétrole allumé sous leur lit.. Le v'là, mon cadeau...

C'était chouettement répondre. Du reste, ce Baptiste était un homme
épatant dans la politique.

--Et le vôtre, Célestine?... me demanda-t-il à son tour.

--Moi?

Je crispai mes deux mains en forme de serres, et faisant le geste de
griffer, férocement, un visage.

--Mes ongles... dans ses yeux! répondis-je.

Le maître d'hôtel à qui on ne demandait rien et qui, de ses doigts
méticuleux, arrangeait des fleurs et des fruits dans une coupe de
cristal, dit sur un ton tranquille:

--Moi, je me contenterais de leur asperger la gueule, à l'église, avec
un flacon de bon vitriol...

Et il piqua une rose entre deux poires.

Ah oui! les aimer!... Ce qui est extraordinaire, c'est que ces
vengeances-là n'arrivent pas plus souvent. Quand je pense qu'une
cuisinière, par exemple, tient, chaque jour, dans ses mains, la vie de
ses maîtres... une pincée d'arsenic à la place de sel... un petit filet
de strychnine au lieu de vinaigre... et ça y est!... Eh bien, non...
Faut-il que nous ayons tout de même, la servitude dans le sang!...

Je n'ai pas d'instruction et j'écris ce que je pense et ce que j'ai
vu... Eh bien, je dis que tout cela n'est pas beau... Je dis que, du
moment où quelqu'un installe, sous son toit, fût-ce le dernier des
pauvres diables, fût-ce la dernière des filles, je dis qu'il leur doit
de la protection, qu'il leur doit du bonheur... Je dis aussi que si le
maître ne nous le donne pas, nous avons le droit de le prendre, à même
son coffre, à même son sang...

Et puis, en voilà assez... J'ai tort de songer à ces choses qui me font
mal à la tête et me retournent l'estomac... Je reviens à mes petites
histoires.

* * * * *

J'eus beaucoup de peine à quitter les soeurs de
Notre-Dame-des-Trente-six-Douleurs... Malgré l'amour de Cléclé, et ce
qu'il me donnait de sensations nouvelles et gentilles, je me faisais
vieille dans la boîte, et j'avais des fringales de liberté. Lorsqu'elles
eurent compris que j'étais bien décidée à partir, alors les braves
soeurs m'offrirent des places et des places... Il n'y en avait que pour
moi... Mais, plus souvent--je ne suis pas toujours une bête, et j'ai
l'oeil aux canailleries... Toutes ces places, je les refusai; à toutes,
je trouvai quelque chose qui ne me convenait pas... Il fallait voir
leurs têtes, aux saintes femmes... C'était risible... Elles avaient
compté qu'en me plaçant chez de vieilles bigotes, elles pourraient se
rembourser, usurairement, sur mes gages, des frais de la pension... Et
je jouissais de leur poser un lapin, à mon tour.

Un jour, j'avertis la soeur Boniface que j'avais l'intention de partir,
le soir même. Elle eut le toupet de me répondre, en levant les bras au
ciel:

--Mais, ma chère enfant, c'est impossible...

--Comment, c'est impossible?...

--Mais, ma chère enfant, vous ne pouvez pas quitter la maison, comme
ça... Vous nous devez plus de soixante-dix francs. Il faudra nous payer
d'abord ces soixante-dix francs...

--Et avec quoi?... répliquai-je. Je n'ai pas un sou... Vous pouvez vous
fouiller...

La soeur Boniface me jeta un coup d'oeil haineux, et, dignement,
sévèrement, elle prononça:

--Mais, Mademoiselle... savez-vous bien que c'est un vol?... Et voler de
pauvres femmes comme nous, c'est plus qu'un vol.... un sacrilège dont le
bon Dieu vous punira... Réfléchissez...

Alors, la colère me prit:

--Dites donc?... m'écriai-je... Qui vole ici de vous ou de moi?... Non,
mais vous êtes épatantes, mes petites mères...

--Mademoiselle, je vous défends de parler ainsi...

--Ah! fichez-moi la paix, à la fin... Comment?... On fait votre
ouvrage... on travaille comme des bêtes pour vous du matin au soir... on
vous gagne des argents énormes... vous nous donnez une nourriture dont
les chiens ne voudraient pas... Et il faudrait vous payer par-dessus le
marché!... Ah! vous ne doutez de rien...

La soeur Boniface était devenue toute pâle... Je sentais qu'elle avait
sur les lèvres des mots grossiers, orduriers, furieux, prêts à sortir...
Elle n'osa pas les lâcher... et elle bégaya:

--Taisez-vous!... vous êtes une fille sans pudeur, sans religion... Dieu
vous punira... Partez, si vous le voulez... nous retenons votre malle...

Je me campai toute droite devant elle, dans une attitude de défi, et la
regardant bien en face:

--Ah! je voudrais voir ça!... Essayez un peu de retenir ma malle... et
vous allez voir rappliquer, tout de suite, le commissaire de police...
Et si la religion, c'est de rapetasser les sales culottes de vos
aumôniers, de voler le pain des pauvres filles, de spéculer sur les
horreurs qui se passent toutes les nuits dans le dortoir...

La bonne soeur blêmit. Elle essaya de couvrir ma voix de sa voix:

--Mademoiselle... mademoiselle...

--Avec ça que vous ne savez rien des cochonneries qui se passent toutes
les nuits, dans le dortoir!... Osez donc me dire, en face, les yeux dans
les yeux, que vous les ignorez?... Vous les encouragez, parce qu'elles
vous rapportent... oui, parce qu'elles vous rapportent!...

Et trépidante, haletante, la gorge sèche, j'achevai mon réquisitoire.

--Si la religion, c'est tout cela... si c'est d'être une prison et
un bordel?... eh bien, oui, j'en ai plein le dos de la religion... Ma
malle, entendez-vous!... je veux ma malle... vous allez me donner ma
malle tout de suite.

La soeur Boniface eut peur.

--Je ne veux pas discuter avec une fille perdue, dit-elle d'une voix
digne... C'est bien... vous partirez...

--Avec ma malle?

--Avec votre malle...

--C'est bon... Ah! il en faut des manières ici, pour avoir ses
affaires... C'est pire qu'à la douane...

Je partis, en effet, le soir même... Cléclé, qui fut très gentille, et
qui avait des économies, me prêta vingt francs... J'allai retenir une
chambre chez un logeur de la rue de la Sourdière... Et je me payai un
paradis à la Porte-Saint-Martin. On y jouait les _Deux Orphelines_...
Comme c'est ça!... C'est presque mon histoire...

Je passai là une soirée délicieuse, à pleurer, pleurer, pleurer...



XIV


18 novembre.

Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine.
Pauvre capitaine!... Son furet mort... Bourbaki mort... et voilà le tour
de Rose!... Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier
soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire... On l'a
enterrée ce matin... Des fenêtres de la lingerie j'ai vu passer, dans
le chemin, le cortège... Porté à bras par six hommes, le lourd cercueil
était tout couvert de couronnes et de gerbes de fleurs blanches comme
celui d'une jeune vierge. Une foule considérable,--le Mesnil-Roy tout
entier--suivait, en longues files noires et bavardes, le capitaine
Mauger qui, très raide, sanglé dans une redingote noire, toute
militaire, conduisait le deuil. Et les cloches de l'église, au loin
tintant, répondaient au bruit des tintenelles que le bedeau agitait...
Madame m'avait avertie que je ne devais pas aller aux obsèques. Je n'en
avais, d'ailleurs, nulle envie. Je n'aimais pas cette grosse femme si
méchante; sa mort me laisse indifférente et très calme. Pourtant, Rose
me manquera peut-être, et, peut-être, regretterai-je sa présence dans
le chemin, quelquefois?... Mais quel potin cela doit faire chez
l'épicière!...

* * * * *

J'étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette
mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis
promenée, l'après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est
triste et désert... Une bêche plantée dans la terre indique le travail
abandonné. «Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je.
Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs»...
Et, tout à coup, je l'aperçois. Il n'a plus sa belle redingote de
cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son
antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec
acharnement... Je l'entends même qui trompette à voix basse un air
de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur
l'épaule.

--Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine... me dit-il.

Je voudrais le consoler ou le plaindre... Je cherche des mots, des
phrases... Mais allez donc trouver une parole émue devant un aussi drôle
de visage... Je me contente de répéter:

--Un grand malheur, monsieur le capitaine... un grand malheur pour
vous... Pauvre Rose!

--Oui... oui... fait-il mollement.

Sa physionomie est sans expression. Ses gestes sont vagues... Il ajoute,
en piquant sa fourche dans une partie molle de la terre, près de la
haie:

--D'autant que je ne puis pas rester, sans personne...

J'insiste sur les vertus domestiques de Rose:

--Vous ne la remplacerez pas facilement, capitaine.

Décidément, il n'est pas ému du tout. On dirait même à ses yeux
subitement devenus plus vifs, à ses mouvements plus alertes, qu'il est
débarrassé d'un grand poids.

--Bah! dit-il, après un petit silence... tout se remplace..

Cette philosophie résignée m'étonne et même me scandalise un peu.
J'essaie, pour m'amuser, de lui faire comprendre tout ce qu'il a perdu
en perdant Rose...

--Elle connaissait si bien vos habitudes, vos goûts... vos manies!...
Elle vous était si dévouée!

--Eh bien! il n'aurait plus manqué que ça... grince-t-il.

Et faisant un geste, par quoi il semble écarter toute sorte
d'objections:

--D'ailleurs, m'était-elle si dévouée?... Tenez, j'aime mieux vous le
dire; j'en avais assez de Rose... Ma foi, oui!... Depuis que nous avions
pris un petit garçon pour aider... elle ne fichait plus rien dans la
maison... et tout y allait très mal... très mal... Je ne pouvais même
plus manger un oeuf à la coque cuit à mon goût... Et les scènes du matin
au soir, à propos de rien!... Dès que je dépensais dix sous, c'étaient
des cris... des reproches... Et lorsque je causais avec vous, comme
aujourd'hui... eh bien, c'en étaient des histoires... car elle était
jalouse, jalouse... Ah! non... Elle vous traitait, fallait entendre
ça!... Ah! non, non... Enfin, je n'étais plus chez moi, foutre!

Il respire largement, bruyamment, et, comme un voyageur revenu d'un long
voyage, il contemple avec une joie profonde et nouvelle le ciel, les
pelouses nues du jardin, les entrelacs violacés que font les branches
d'arbres sur la lumière, sa petite maison.

Cette joie, désobligeante pour la mémoire de Rose, me paraît maintenant
très comique. J'excite le capitaine aux confidences... Et je lui dis,
sur un ton de reproche:

--Capitaine... je crois que vous n'êtes pas juste pour Rose.

--Tiens... parbleu!... riposte-t-il vivement... Vous ne savez pas,
vous... vous ne savez rien... Elle n'allait pas vous raconter toutes les
scènes qu'elle me faisait... sa tyrannie... sa jalousie... son égoïsme.
Rien ne m'appartenait plus ici... tout était à elle, chez moi... Ainsi,
vous ne le croiriez pas?... Mon fauteuil Voltaire... je ne l'avais
plus... plus jamais. C'est elle qui le prenait tout le temps... Elle
prenait tout, du reste, c'est bien simple... Quand je pense que je ne
pouvais plus manger d'asperges à l'huile... parce qu'elle ne les aimait
pas!... Ah! elle a bien fait de mourir... C'est ce qui pouvait lui
arriver de mieux... car, d'une manière comme de l'autre... je ne
l'aurais pas gardée... non, non, foutre!... je ne l'aurais pas gardée.
Elle m'excédait, là!... J'en avais plein le dos... Et je vais vous
dire... si j'étais mort avant elle, Rose eût été joliment attrapée,
allez!... Je lui en réservais une qu'elle eût trouvée amère... Je vous
en réponds!...

Sa lèvre se plisse dans un sourire qui finit en atroce grimace... Il
continue, en coupant chacun de ses mots de petits pouffements humides:

--Vous savez que j'avais rédigé un testament où je lui donnais tout...
maison... argent... rentes... tout? Elle a dû vous le dire... elle le
disait à tout le monde... Oui, mais ce qu'elle ne vous a pas dit, parce
qu'elle l'ignorait, c'est que, deux mois après, j'avais fait un second
testament qui annulait le premier... et où je ne lui donnais plus
rien... foutre!... pas çà...

N'y tenant plus, il éclate de rire... d'un rire strident qui s'éparpille
dans le jardin, comme un vol de moineaux piaillants... Et il s'écrie:

--Ça, c'est une idée hein?... Oh! sa tête--la voyez-vous d'ici--en
apprenant que ma petite fortune... pan... je la léguais à l'Académie
française... Car, ma chère demoiselle Célestine... c'est vrai... ma
fortune, je la léguais à l'Académie française... Ça, c'est une idée...

Je laisse son rire se calmer, et, gravement, je lui demande:

--Et maintenant, capitaine, qu'allez-vous faire?

Le capitaine me regarde longuement, me regarde malicieusement, me
regarde amoureusement... et il dit:

--Eh bien, voilà?... Ça dépend de vous...

--De moi?...

--Oui, de vous, de vous seule.

--Et comment ça?...

Un petit silence encore, durant lequel, le mollet tendu, la taille
redressée, la barbiche tordue et pointante, il cherche à m'envelopper
d'un fluide séducteur.

--Allons... fait-il, tout d'un coup... allons droit au but... Parlons
carrément... en soldat... Voulez-vous prendre la place de Rose?... Elle
est à vous...

J'attendais l'attaque. Je l'avais vue venir du plus lointain de ses
yeux... Elle ne me surprend pas... Je lui oppose un visage sérieux,
impassible.

--Et les testaments, capitaine?

--Je les déchire, nom de Dieu!

J'objecte:

--Mais, je ne sais pas faire la cuisine...

--Je la ferai, moi... je ferai mon lit... le vôtre, foutre!... je ferai
tout...

Il devient galant, égrillard; son oeil s'émerillonne... Il est heureux
pour ma vertu que la haie me sépare de lui; sans quoi, je suis sûre
qu'il se jetterait sur moi...

--Il y a cuisine et cuisine... crie-t-il d'une voix rauque et
pétaradante à la fois... Celle que je vous demande... ah! Célestine,
je parie que vous savez la faire... que vous savez y mettre des épices,
foutre!... Ah! nom d'un chien...

Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d'un
enfant:

--Capitaine... capitaine... vous êtes un petit cochon!

--Non pas un petit!... réclame-t-il orgueilleusement... un gros... un
très gros... foutre!... Et puis... il y a autre chose... Il faut que je
vous le dise...

Il se penche vers la haie, tend le col... Ses yeux s'injectent de sang.
Et d'une voix plus basse il dit:

--Si vous veniez, chez moi, Célestine... eh bien...

--Eh bien, quoi?...

--Eh bien, les Lanlaire crèveraient de fureur, ah!... Ça, c'est une
idée!

Je me tais et fais semblant de rêver à des choses profondes... Le
capitaine s'impatiente... s'énerve... Il creuse le sable de l'allée,
sous le talon de ses chaussures:

--Voyons, Célestine... Trente-cinq francs par mois... la table du
maître... la chambre du maître, foutre!... un testament... Ça vous
va-t-il?... Répondez-moi...

--Nous verrons plus tard... Mais prenez en une autre, en attendant,
foutre!...

Et je me sauve pour ne pas lui souffler dans la figure la tempête de
rires qui gronde en ma gorge.

* * * * *

Je n'ai donc que l'embarras du choix... Le capitaine ou Joseph?...
Vivre à l'état de servante maîtresse avec tous les aléas qu'un tel état
comporte, c'est-à-dire rester encore à la merci d'un homme stupide,
grossier, changeant, et sous la dépendance de mille circonstances
fâcheuses et de mille préjugés?... Ou bien me marier et acquérir ainsi
une sorte de liberté régulière et respectée, dans une situation exempte
du contrôle des autres, libérée du caprice des événements?... Voilà
enfin une partie de mon rêve qui se réalise...

Il est bien évident que cette réalisation, j'aurais pu la souhaiter plus
grandiose... Mais, à voir combien peu de chances s'offrent, en général,
dans l'existence d'une femme comme moi, je dois me féliciter qu'il
m'arrive enfin quelque chose d'autre que cet éternel et monotone
ballottement d'une maison à une autre, d'un lit à un autre, d'un visage
à un autre visage...

Naturellement, j'écarte tout de suite la combinaison du capitaine... Je
n'avais d'ailleurs pas besoin de cette dernière conversation avec
lui, pour savoir quelle espèce de grotesque et sinistre fantoche, quel
exemplaire d'humanité baroque il représente... Outre que sa laideur
physique est totale, car rien ne la relève et ne la corrige, il ne donne
aucune prise sur son âme... Rose croyait fermement sa domination assurée
sur cet homme, et cet homme la roulait!... On ne domine pas le néant, on
n'a pas d'action sur le vide... Je ne puis non plus, sans suffoquer
de rire, songer un seul instant à l'idée que ce personnage ridicule
me tienne dans ses bras, et que je le caresse... Ce n'est même pas
du dégoût que j'éprouve, car le dégoût suppose la possibilité d'un
accomplissement. Or, j'ai la certitude que cet accomplissement ne peut
pas être... Si par un prodige, par un miracle, il se trouvait que
je tombasse dans son lit, je suis sûre que ma bouche serait toujours
séparée de la sienne par un inextinguible rire. Amour ou plaisir,
veulerie ou pitié, vanité ou intérêt, j'ai couché avec bien des
hommes... Cela me paraît, du reste, un acte normal, naturel,
nécessaire... Je n'en ai nul remords, et il est bien rare que je n'y
aie pas goûté une joie quelconque... Mais un homme d'un ridicule
aussi incomparable que le capitaine, je suis sûre que cela ne peut pas
arriver, ne peut pas physiquement arriver... Il me semble que ce serait
quelque chose contre nature... quelque chose de pire que le chien de
Cléclé... Eh bien, malgré cela, je suis contente... et j'en éprouve
presque de l'orgueil... De si bas qu'il vienne, c'est tout de même un
hommage, et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en
ma beauté...

A l'égard de Joseph, mes sentiments sont tout autres. Joseph a pris
possession de ma pensée. Il la retient, il la captive, il l'obsède...
Il me trouble, m'enchante et me fait peur, tour à tour. Certes, il est
laid, brulalement, horriblement laid, mais, quand on décompose cette
laideur, elle a quelque chose de formidable qui est presque de la
beauté, qui est plus que la beauté, qui est au-dessus de la beauté,
comme un élément. Je ne me dissimule pas la difficulté, le danger de
vivre, mariée ou non, avec un tel homme dont il m'est permis de tout
soupçonner et dont, en réalité, je ne connais rien... Et c'est ce qui
m'attire vers lui avec la violence d'un vertige... Au moins, celui-là
est capable de beaucoup de choses dans le crime, peut-être, et peut-être
aussi dans le bien... Je ne sais pas... Que veut-il de moi?... que
fera-t-il de moi?... Serais-je l'instrument inconscient de combinaisons
que j'ignore... le jouet de ses passions féroces?... M'aime-t-il
seulement... et pourquoi m'aime-t-il?... Pour ma gentillesse... pour mes
vices... pour mon intelligence... pour ma haine des préjugés, lui qui
les affiche tous?... Je ne sais pas... Outre cet attrait de l'inconnu et
du mystère, il exerce sur moi ce charme âpre, puissant, dominateur,
de la force. Et ce charme--oui ce charme--agit de plus en plus sur mes
nerfs, conquiert ma chair passive et soumise. Près de Joseph, mes sens
bouillonnent, s'exaltent, comme ils ne se sont jamais exaltés au contact
d'un autre mâle. C'est en moi un désir plus violent, plus sombre, plus
terrible même que le désir qui, pourtant, m'emporta jusqu'au meurtre,
dans mes baisers avec M. Georges... C'est autre chose que je ne puis
définir exactement, qui me prend tout entière, par l'esprit et par
le sexe, qui me révèle des instincts que je ne me connaissais pas,
instincts qui dormaient en moi, à mon insu, et qu'aucun amour, aucun
ébranlement de volupté n'avait encore réveillés... Et je frémis de la
tête aux pieds quand je me rappelle les paroles de Joseph, me disant:

--Vous êtes comme moi, Célestine... Ah! pas de visage, bien sûr!... Mais
nos deux âmes sont pareilles... nos deux âmes se ressemblent...

Nos deux âmes!... Est-ce que c'est possible?

Ces sensations que j'éprouve sont si nouvelles, si impérieuses, si
fortement tenaces, qu'elles ne me laissent pas une minute de répit...
et que je reste toujours sous l'influence de leur engourdissante
fascination... En vain, je cherche à m'occuper l'esprit par d'autres
pensées... J'essaie de lire, de marcher dans le jardin, quand mes
maîtres sont sortis, de travailler avec acharnement dans la lingerie à
mes raccommodages, quand ils sont là... Impossible!... C'est Joseph qui
possède toutes mes pensées... Et, non seulement, ils les possède dans le
présent, mais il les possède aussi dans le passé... Joseph s'interpose
tellement entre tout mon passé et moi, que je ne vois pour ainsi
dire que lui... et que ce passé, avec toutes ses figures vilaines ou
charmantes, se recule de plus en plus, se décolore, s'efface... Cléophas
Biscouille, M. Jean... M. Xavier... William, dont je n'ai pas encore
parlé... M. Georges lui-même, dont je me croyais l'âme marquée à jamais,
comme est marquée par le fer rouge l'épaule des forçats... et tous
ceux-là, à qui volontairement, joyeusement, passionnément, j'ai donné
un peu ou beaucoup de moi-même... de ma chair vibrante et de mon coeur
douloureux... des ombres, déjà!... Des ombres indécises et falotes qui
s'enfoncent, souvenirs à peine, et bientôt rêves confus... réalités
intangibles, oublis... fumées... rien... dans le néant!... Quelquefois,
à la cuisine, après le dîner, en regardant Joseph et sa bouche de
crime, et ses yeux de crime, et ses lourdes pommettes, et son crâne bas,
raboteux, bosselé où la lumière de la lampe accumule les ombres dures,
je me dis:

--Non... non... ce n'est pas possible... je suis sous le coup d'une
folie... je ne veux pas... je ne peux pas aimer cet homme... Non,
non!... ce n'est pas possible...

Et cela est possible, pourtant... et cela est vrai... Et il faut bien,
enfin, que je me l'avoue à moi-même... que je me le crie à moi-même...
J'aime Joseph!...

Ah! je comprends maintenant pourquoi il ne faut jamais se moquer
de l'amour... pourquoi il y a des femmes qui se ruent, avec toute
l'inconscience du meurtre, avec toute la force invincible de la nature,
aux baisers des brutes, aux étreintes des monstres, et qui râlent de
volupté sur des faces ricanantes de démons et de boucs...

* * * * *

Joseph a obtenu de Madame six jours de congé, et demain, sous prétexte
d'affaires de famille, il va partir pour Cherbourg... C'est décidé;
il achètera le petit café... Seulement, pendant quelques mois, il ne
l'exploitera pas lui-même. Il a quelqu'un là-bas, un ami sûr, qui s'en
charge...

--Comprenez? me dit-il... Il faut d'abord le repeindre... le remettre
à neuf... qu'il soit très beau, avec sa nouvelle enseigne, en lettres
dorées: «A l'Armée Française!»... Et puis, je ne peux pas quitter ma
place, encore... Ça, je ne peux pas...

--Pourquoi ça, Joseph?...

--Parce que ça ne se peut pas, maintenant...

--Mais, quand partirez-vous, pour tout à fait?...

Joseph se gratte la nuque, glisse vers moi un regards sournois... et il
dit:

--Ça... je n'en sais rien... Peut-être pas avant six mois d'ici...
peut-être plutôt... peut-être plus tard aussi... On ne peut pas
savoir... Ça dépend...

Je sens qu'il ne veut pas parler... Néanmoins, j'insiste:

--Ça dépend de quoi?...

Il hésite à me répondre, puis sur un ton mystérieux et, en même temps un
peu excité:

--D'une affaire... fait-il... d'une affaire très importante...

--Mais quelle affaire?...

--D'une affaire... voilà!

Cela est prononcé d'une voix brusque, d'une voix où il y a, non pas de
la colère... mais de l'énervement. Il refuse de s'expliquer davantage...

Il ne me parle pas de moi... Cela m'étonne et me cause un
désappointement pénible... Aurait-il changé d'idée?... Mes curiosités,
mes hésitations l'auraient-elles lassé?... Il est bien naturel,
cependant, que je m'intéresse à un événement, dont je dois partager le
succès ou le désastre... Est-ce que les soupçons que je n'ai pu cacher,
du viol, par lui, de la petite Claire, n'auraient point amené, à la
réflexion, une rupture entre Joseph et moi?... Au serrement de coeur
que j'éprouve je sens que ma résolution--différée par coquetterie, par
taquinerie--était bien prise, pourtant... Être libre... trôner dans un
comptoir, commander aux autres, se savoir regardée, désirée, adorée par
tant d'hommes!... Et cela ne serait plus?... Et ce rêve m'échapperait,
comme tous les autres rêves?... Je ne veux pas avoir l'air de me jeter à
la tête de Joseph... mais je veux savoir ce qu'il a dans l'esprit... Je
prends une physionomie triste... et je soupire:

--Quand vous serez parti, Joseph, la maison ne sera plus tenable pour
moi... J'étais si bien habituée à vous maintenant... à nos causeries...

--Ah dame!...

--Moi aussi, je partirai.

Joseph ne dit rien... Il va, vient, dans la sellerie... le front
soucieux... l'esprit préoccupé... les mains tournant un peu
nerveusement, dans la poche de son tablier bleu, un sécateur...
L'expression de sa figure est mauvaise... Je répète, en le regardant
aller et venir...

--Oui, je partirai... Je retournerai à Paris...

Il n'a pas un mot de protestation... pas un cri... pas un regard
suppliant vers moi... Il remet un morceau de bois dans le poêle qui
s'éteint... puis, il recommence de marcher silencieusement dans
la petite pièce... Pourquoi est-il ainsi?... Il accepte donc cette
séparation?... Il la veut donc?... Cette confiance en moi, cet
amour pour moi qu'il avait, il les a donc perdus?... Ou, simplement,
redoute-t-il mes imprudences, mes éternelles questions?... Je lui
demande, un peu tremblante:

--Est-ce que cela ne vous fera pas de la peine, à vous aussi, Joseph...
de ne plus nous voir?...

Sans s'arrêter de marcher, sans me regarder même de ce regard oblique et
de coin qu'il a souvent:

--Bien sûr... dit-il... Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas
obliger les gens à faire ce qu'ils refusent de faire... Ça plaît, ou ça
ne plaît pas...

--Qu'est-ce que j'ai refusé de faire, Joseph?...

--Et puis, vous avez toujours de mauvaises idées sur moi...
continue-t-il, sans répondre à ma question.

--Moi?... Pourquoi me dites-vous cela?...

--Parce que...

--Non, non, Joseph... c'est vous qui ne m'aimez plus... c'est vous qui
avez autre chose dans la tête, maintenant... Je n'ai rien refusé,
moi... j'ai réfléchi, voilà tout... C'est assez naturel, voyons... On ne
s'engage pas pour la vie, sans réfléchir... Vous devriez me savoir gré,
au contraire, de mes hésitations... Elles prouvent que je ne suis pas
une évaporée... que je suis une femme sérieuse...

--Vous êtes une bonne femme, Célestine... une femme d'ordre...

--Eh bien, alors?...

Joseph s'arrête enfin de marcher et, fixant sur moi des yeux profonds...
et encore méfiants... et pourtant plus tendres:

--Ça n'est pas ça, Célestine... dit-il lentement... ne s'agit pas
de ça... Je ne vous empêche pas de réfléchir, moi... Parbleu!...
réfléchissez... Nous avons le temps... et j'en recauserons, à mon
retour... Mais ce que je n'aime pas, voyez-vous... c'est qu'on soit trop
curieuse... Il y a des choses qui ne regardent pas les femmes... il y a
des choses...

Et il achève sa phrase dans un hochement de tête...

Après un moment de silence:

--Je n'ai pas autre chose dans la tête, Célestine... Je rêve de vous...
j'ai les sangs tournés de vous... Aussi vrai que le bon Dieu existe, ce
que j'ai dit une fois... je le dis toujours... J'en recauserons... Mais
ne faut pas être curieuse... Vous, vous faites ce que vous faites...
moi, je fais ce que je fais... Comme ça, il n'y a pas d'erreur, ni de
surprise...

S'approchant de moi, il me saisit les mains:

--J'ai la tête dure, Célestine... ça, oui!... Mais ce qui est dedans,
y est bien... On ne peut plus l'en retirer, après... Je rêve de vous,
Célestine... de vous... dans le petit café...

Les manches de sa chemise sont retroussées, en bourrelets, jusqu'à la
saignée: les muscles de ses bras, énormes, souples, huilés comme des
bielles, faits pour toutes les étreintes, fonctionnent puissamment,
allègrement, sous la peau blanche.. Sur les avant-bras et de chaque côté
des biceps, je vois des tatouages, coeurs enflammés, poignards croisés,
au dessus d'un pot de fleurs... Une odeur forte de mâle, presque de
fauve, monte de sa poitrine large et bombée comme une cuirasse... Alors,
grisée par cette force et par cette odeur, je m'accote au chevalet
où tout à l'heure, quand je suis venue, il frottait les cuivres des
harnais... Ni M. Xavier, ni M. Jean, ni tous les autres, qui étaient,
pourtant, jolis et parfumés, ne m'ont produit jamais une impression
aussi violente que celle qui me vient de ce presque vieillard, à crâne
étroit, à face de bête cruelle... Et, l'étreignant à mon tour, tâchant
de faire fléchir, sous ma main, ses muscles durs et bandés comme de
l'acier:

--Joseph... lui dis-je d'une voix défaillante... il faut se mettre
ensemble, tout de suite... mon petit Joseph... Moi aussi, je rêve de
vous... moi aussi, j'ai les sangs tournés de vous...

Mais Joseph, grave, paternel, répond:

--Ça ne se peut pas, maintenant, Célestine...

--Ah! tout de suite, Joseph, mon cher petit Joseph!...

Il se dégage de mon étreinte avec des mouvements doux.

--Si c'était, seulement pour s'amuser, Célestine... bien sûr... Oui
mais... c'est sérieux... c'est pour toujours... Il faut être sage... On
ne peut pas faire ça... avant que le prêtre y passe...

Et nous restons, l'un devant l'autre, lui, les yeux brillants, la
respiration courte... moi, les bras rompus, la tête bourdonnante... le
feu au corps...



XV


20 novembre.

Joseph, ainsi qu'il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg.
Quand je suis descendue, il n'est déjà plus là. Marianne, mal réveillée,
les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l'eau à la pompe. Il
y a encore, sur la table de la cuisine, l'assiette où Joseph vient de
manger sa soupe, et le pichet de cidre vide... Je suis inquiète et,
en même temps, je suis contente, car je sens bien que c'est seulement
d'aujourd'hui que se prépare, enfin, pour moi, une vie nouvelle. Le jour
se lève à peine, l'air est froid. Au delà du jardin, la campagne dort
encore sous d'épais rideaux de brume. Et j'entends, au loin, venant de
la vallée invisible, le bruit très faible d'un sifflet de locomotive.
C'est le train qui emporte Joseph et ma destinée... Je renonce à
déjeuner... il me semble que j'ai quelque chose de trop gros, de trop
lourd, qui m'emplit l'estomac... Je n'entends plus le sifflet... La
brume s'épaissit, gagne le jardin...

Et si Joseph n'allait plus jamais revenir?...

Toute la journée, j'ai été distraite, nerveuse, extrêmement agitée.
Jamais la maison ne m'a été plus pesante, jamais les longs corridors ne
m'ont paru plus mornes, d'un silence plus glacé; jamais je n'ai autant
détesté le visage hargneux et la voix glapissante de Madame. Impossible
de travailler... J'ai eu avec Madame une scène très violente, à la suite
de laquelle j'ai bien cru que je serais obligée de partir... Et je me
demande ce que je vais faire durant ces six jours, sans Joseph...
Je redoute l'ennui d'être seule, aux repas, avec Marianne. J'aurais
vraiment besoin d'avoir quelqu'un avec qui parler...

En général, dès que le soir arrive, Marianne, sous l'influence de la
boisson, tombe dans un complet abrutissement... Son cerveau s'engourdit,
sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée
d'un vieux puits... et elle est triste, triste à pleurer... Je ne
puis tirer d'elle que de petites plaintes, de petits cris, de petits
vagissements d'enfant... Cependant, hier soir, moins ivre qu'à
l'ordinaire, elle me confie, au milieu de gémissements qui n'en
finissent pas, qu'elle a peur d'être enceinte... Marianne enceinte!...
Ça, par exemple, c'est le comble... Mon premier mouvement est de rire...
Mais j'éprouve, bientôt, une douleur vive, quelque chose comme un coup
de fouet au creux de l'estomac... Si c'était de Joseph que Marianne fût
enceinte?... Je me rappelle que, le jour de mon entrée ici, j'ai tout
de suite soupçonné qu'ils pussent coucher ensemble... Mais ce soupçon
stupide, rien depuis ne l'a justifié; au contraire... Non, non, c'est
impossible... Si Joseph avait eu des relations d'amour avec Marianne, je
l'aurais su... je l'aurais flairé... Non, cela n'est pas... cela ne peut
pas être... Et puis, Joseph est bien trop _artiste_ dans son genre... Je
demande:

--Vous êtes sûre d'être enceinte, Marianne?

Marianne se tâte le ventre... ses gros doigts s'enfoncent, disparaissent
dans les plis du ventre, comme dans un coussin de caoutchouc mal gonflé:

--Sûre?... Non... fait-elle... J'ai peur seulement.

--Et de qui pourriez-vous être enceinte, Marianne?

Elle hésite à répondre... puis, brusquement, avec une sorte de fierté,
elle proclame:

--De Monsieur, donc!

Cette fois, j'ai failli étouffer de rire. Il ne manquait plus que ça à
Monsieur... Ah! il est complet, Monsieur!... Marianne, qui croit que mon
rire est de l'admiration, se met à rire, elle aussi...

--Oui... oui, de Monsieur!... répète-t-elle...

Mais comment se fait-il que je ne me sois aperçue de rien?...
Comment!... Une telle chose, si comique, s'est passée, pour ainsi dire,
sous mes yeux, et je n'en ai rien vu... rien soupçonné?... J'interroge
Marianne, je la presse de questions... Et Marianne raconte avec
complaisance, en se rengorgeant un peu:

--Il y a deux mois, Monsieur est entré dans la laverie où j'étais en
train de laver la vaisselle du déjeuner. Il n'y avait pas longtemps que
vous étiez arrivée ici... Et tenez, justement, Monsieur venait de causer
avec vous, sur l'escalier. Quand il est entré dans la laverie, Monsieur
faisait de grands gestes... soufflait très fort... avait les yeux rouges
et hors la tête. J'ai cru qu'il allait tomber d'un coup de sang...
Sans rien me dire, il s'est jeté sur moi, et j'ai bien vu de quoi il
s'agissait... Monsieur, vous comprenez... je n'ai pas osé me défendre...
Et puis, on a si peu d'occasions ici!... Ça m'a étonnée... mais ça m'a
fait plaisir... Alors il est revenu, souvent... C'est un homme bien
mignon... bien caressant...

--Bien cochon, hein, Marianne?

--Oh oui!... soupire-t-elle, les yeux pleins d'extase... Et bel
homme!... Et tout!...

Sa grosse face molle continue de sourire bestialement... Et sous la
camisole bleue débraillée, tachée de graisse et de charbon, ses deux
seins se soulèvent, énormes, et roulent. Je lui demande encore:

--Êtes-vous contente au moins?

--Oui... je suis bien contente... réplique-t-elle. C'est-à-dire... je
serais bien contente.. si j'étais certaine de ne pas être enceinte... A
mon âge... ce serait trop triste!

Je la rassure de mon mieux... et elle accompagne chacune de mes paroles
d'un hochement de tête... Puis elle ajoute:

--C'est égal... pour être plus tranquille... j'irai voir madame Gouin,
demain...

J'éprouve une vraie pitié pour cette pauvre femme dont le cerveau est si
noir, dont les idées sont si obscures... Ah! qu'elle est mélancolique
et lamentable!... Et que va-t-il lui arriver aussi, à celle-là?...
Chose extraordinaire, l'amour ne lui a pas donné un rayonnement... une
grâce... Elle n'a pas ce halo de lumière que la volupté met autour des
visages les plus laids... Elle est restée la même... lourde, molle et
tassée... Et pourtant je suis presque heureuse que ce bonheur, qui a dû
ranimer un peu sa grosse chair depuis si longtemps privée des caresses
d'un homme, lui vienne de moi... Car, c'est après avoir excité ses
désirs sur moi, que Monsieur est allé les assouvir, salement, sur cette
triste créature... Je lui dis affectueusement.

--Il faut faire bien attention, Marianne... Si Madame vous surprenait,
ce serait terrible...

--Oh il n'y a pas de danger!... s'écrie-t-elle... Monsieur ne vient
que quand Madame est sortie... Il ne reste jamais bien longtemps... et
lorsqu'il est content... il s'en va... Et puis, il y a la porte de la
laverie qui donne sur la petite cour... et la porte de la petite cour...
qui donne sur la venelle. Au moindre bruit, Monsieur peut s'enfuir, sans
qu'on le voie... Et puis... qu'est-ce que vous voulez?... Si Madame nous
surprenait... eh bien... voilà!

--Madame vous chasserait d'ici... ma pauvre Marianne...

--Eh bien, voilà!... répète-t-elle, en balançant sa tête à la manière
d'une vieille ourse...

Après un silence cruel, durant lequel je viens d'évoquer ces deux êtres,
ces deux pauvres êtres en amour, dans la laverie:

--Est-ce que Monsieur est tendre avec vous?...

--Bien sûr qu'il est tendre...

--Vous dit-il parfois des paroles gentilles?... Qu'est-ce qu'il vous
dit?...

Et Marianne répond:

--Monsieur arrive... Il se jette sur moi, tout de suite... et puis il
dit: «Ah! bougre!... Ah! bougre!» Et puis, il souffle... il souffle...
Ah! il est bien mignon...

Je l'ai quittée le coeur un peu gros... Maintenant, je ne ris plus,
je ne veux plus jamais rire de Marianne, et la pitié que j'ai d'elle
devient un véritable et presque douloureux attendrissement.

Mais, c'est surtout sur moi que je m'attendris, je le sens bien. En
rentrant dans ma chambre, je suis prise d'une sorte de honte et d'un
grand découragement... Il ne faudrait jamais réfléchir sur l'amour.
Comme l'amour est triste, au fond! Et qu'en reste-t-il? Du ridicule,
de l'amertume, ou rien du tout... Que me reste-t-il, maintenant, de
monsieur Jean dont la photographie se pavane, dans son cadre de peluche
rouge, sur la cheminée? Rien, sinon cette déception que j'ai aimé un
sans-coeur, un vaniteux, un imbécile... Est-ce que, vraiment, j'ai pu
aimer ce bellâtre, avec sa face blanche et malsaine, ses côtelettes
noires d'ordonnance, sa raie au milieu du front?... Cette photographie
m'irrite... Je ne peux plus avoir devant moi, toujours, ces deux yeux
si bêtes qui me regardent avec le même regard de larbin insolent et
servile. Ah! non... Qu'elle aille retrouver les autres, au fond de ma
malle, en attendant que je fasse de ce passé, de plus en plus détesté,
un feu de joie et des cendres!...

Et je pense à Joseph... Où est-il à cette heure? Que fait-il? Songe-t-il
seulement à moi? Il est, sans doute, dans le petit café. Il regarde,
il discute, il prend des mesures, il se rend compte de l'effet que
je produirai au comptoir derrière la glace, parmi l'éblouissement des
verres et des bouteilles multicolores. Je voudrais connaître Cherbourg,
ses rues, ses places, le port, afin de me représenter Joseph, allant,
venant, conquérant la ville comme il m'a conquise. Je me tourne et me
retourne dans mon lit, un peu fiévreuse. Ma pensée va de la forêt de
Raillon à Cherbourg... du cadavre de Claire au petit café. Et, après une
insomnie pénible, je finis par m'endormir avec l'image rude et sévère de
Joseph dans les yeux, l'image immobile de Joseph qui se détache,
là-bas, au loin, sur un fond noir, clapoteux, que traversent des mâtures
blanches et des vergues rouges.

Aujourd'hui, dimanche, je suis allée, l'après-midi, dans la chambre
de Joseph. Les deux chiens me suivent, empressés; ils ont l'air de me
demander où est Joseph... Un petit lit de fer, une grande armoire,
une sorte de commode basse, une table, deux chaises, tout cela en bois
blanc; un porte-manteau qu'un rideau de lustrine verte, courant sur une
tringle, préserve de la poussière, tel en est le mobilier. Si la chambre
n'est pas luxueuse, elle est tenue avec un ordre, une propreté extrêmes.
Elle a quelque chose de la rigidité, de l'austérité d'une cellule de
moine dans un couvent. Aux murs peints à la chaux, entre les portraits
de Déroulède et du général Mercier, des images saintes, non encadrées,
des Vierges... une Adoration des Mages, un massacre des Innocents...
une vue du Paradis... Au-dessus du lit, un grand crucifix de bois noir,
servant de bénitier, et que barre un rameau de buis bénit...

Ça n'est pas très délicat, sans doute... je n'ai pu résister au désir
violent de fouiller partout, dans l'espoir, vague d'ailleurs, de
découvrir une partie des secrets de Joseph. Rien n'est mystérieux, dans
cette chambre, rien ne s'y cache. C'est la chambre nue d'un homme qui
n'a pas de secrets, dont la vie est pure, exempte de complications et
d'événements... Les clés sont sur les meubles et sur les placards; pas
un tiroir n'est fermé. Sur la table, des paquets de graines et un livre:
_Le Bon Jardinier_... sur la cheminée, un paroissien dont les pages sont
jaunies, et un petit carnet où sont copiées différentes recettes pour
préparer l'encaustique, la bouillie bordelaise, et des dosages de
nicotine, de sulfate de fer... Pas une lettre nulle part; pas même un
livre de comptes. Nulle part, la moindre trace d'une correspondance
d'affaires, de politique, de famille ou d'amour... Dans la commode, à
côté de chaussures hors d'usage et de vieux becs d'arrosage, des tas de
brochures, de nombreux numéros de _La Libre Parole_. Sous le lit, des
pièges à loirs et à rats... J'ai tout palpé, tout retourné, tout vidé,
habits, matelas, linge et tiroirs. Il n'y a rien d'autre!... Dans
l'armoire, rien n'est changé... elle est telle que je la laissai
lorsque, voici huit jours, je la rangeai, en présence de Joseph. Est-il
possible que Joseph n'ait rien?... Est-il possible qu'il lui manque,
à ce point, ces mille petites choses intimes et familières, par où un
homme révèle ses goûts, ses passions, ses pensées... un peu de ce qui
domine sa vie?... Ah! si pourtant... Du fond du tiroir de la table
je retire une boîte à cigares, enveloppée de papier, ficelée par un
quadruple tour de cordes fortement nouées... A grand'peine, je dénoue
les cordes, j'ouvre la boîte et je vois sur un lit d'ouate cinq
médailles bénites, un petit crucifix d'argent, un chapelet à grains
rouges... Toujours la religion!...

Ma perquisition finie, je sors de la chambre, avec l'irritation nerveuse
de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, rien appris de ce que je
voulais connaître. Décidément, Joseph communique à tout ce qu'il touche
son impénétrabilité... Les objets qu'il possède sont muets, comme sa
bouche, intraversables comme ses yeux et comme son front... Le reste
de la journée, j'ai eu devant moi, réellement devant moi, la figure de
Joseph, énigmatique, ricanante et bourrue, tour à tour. Et il m'a semblé
que je l'entendais me dire:

--Tu es bien avancée, petite maladroite, d'avoir été si curieuse...
Ah!... tu peux regarder encore, tu peux fouiller dans mon linge, dans
mes malles et dans mon âme... tu ne sauras jamais rien!...

Je ne veux plus penser à tout cela, je ne veux plus penser à Joseph...
J'ai trop mal à la tête, et je crois que j'en deviendrais folle...
Retournons à mes souvenirs...

* * * * *

A peine sortie de chez les bonnes soeurs de Neuilly, je retombai dans
l'enfer des bureaux de placement. Je m'étais pourtant bien promis de
n'avoir plus jamais recours à eux... Mais, le moyen, quand on est sur le
pavé, sans seulement de quoi s'acheter un morceau de pain?... Les amies,
les anciens camarades? Ah ouitch!... Ils ne vous répondent même pas...
Les annonces dans les journaux?... Ce sont des frais très lourds, des
correspondances qui n'en finissent pas... des dérangements pour le roi
de Prusse... Et puis, c'est aussi bien chanceux... En tout cas, il faut
avoir des avances, et les vingt francs de Cléclé avaient vite fondu
dans mes mains... La prostitution?... La promenade sur les trottoirs?...
Ramener des hommes, souvent plus gueux que soi?... Ah! ma foi, non...
Pour le plaisir, tant qu'on voudra... Pour l'argent? Je ne peux pas...
je ne sais pas... je suis toujours roulée... Je fus même obligée de
mettre au clou quelques petits bijoux qui me restaient, afin de payer
mon logement et ma nourriture... Fatalement, la mistoufle vous ramène
aux agences d'usure et d'exploitation humaine.

Ah! les bureaux de placement, en voilà un sale truc... D'abord, il faut
donner dix sous pour se faire inscrire; ensuite au petit bonheur des
mauvaises places... Dans ces affreuses baraques, ce ne sont pas les
mauvaises places qui manquent, et, vrai! l'on n'y a que l'embarras du
choix entre des vaches borgnes et des vaches aveugles... Aujourd'hui,
des femmes de rien, des petites épicières de quat'sous... se mêlent
d'avoir des domestiques, et de jouer à la comtesse... Quelle pitié! Si,
après des discussions, des enquêtes humiliantes et de plus humiliants
marchandages, vous parvenez à vous arranger avec une de ces bourgeoises
rapaces, vous devez à la placeuse trois pour cent sur toute une année de
gages... Tant pis, par exemple, si vous ne restez que dix jours dans la
place qu'elle vous a procurée. Cela ne la regarde pas... son compte est
bon, et la commission entière exigée. Ah! elles connaissent le truc;
elles savent où elles vous envoient et que vous leur reviendrez
bientôt... Ainsi, moi, j'ai fait sept places, en quatre mois et demi...
Une série à la noire... des maisons impossibles, pires que des bagnes.
Eh bien, j'ai dû payer au bureau trois pour cent, sur sept années,
c'est-à-dire, en comprenant les dix sous renouvelés de l'inscription,
plus de quatre-vingt-dix francs... Et il n'y avait rien de fait, et
tout était à recommencer!... Est-ce juste, cela?... N'est-ce pas un
abominable vol?...

Le vol?... De quelque côté que l'on se retourne, on n'aperçoit partout
que du vol... Naturellement, ce sont toujours ceux qui n'ont rien qui
sont le plus volés et volés par ceux qui ont tout... Mais comment faire?
On rage, on se révolte, et, finalement, on se dit que mieux vaut encore
être volée que de crever, comme des chiens, dans la rue... Le monde est
joliment mal fichu, voilà qui est sûr... Quel dommage que le général
Boulanger n'ait pas réussi, autrefois!... Au moins, celui-là, paraît
qu'il aimait les domestiques...

* * * * *

Le bureau, où j'avais eu la bêtise de m'inscrire, est situé, rue du
Colisée, dans le fond d'une cour, au troisième étage d'une maison noire
et très vieille, presque une maison d'ouvriers. Dès l'entrée, l'escalier
étroit et raide, avec ses marches malpropres qui collent aux semelles
et sa rampe humide qui poisse aux mains, vous souffle un air empesté au
visage, une odeur de plombs et de cabinets, et vous met, dans le coeur,
un découragement... Je ne veux pas faire la sucrée, mais rien que de
voir cet escalier, cela m'affadit l'estomac, me coupe les jambes, et
je suis prise d'un désir fou de me sauver... L'espoir qui, le long du
chemin, vous chante dans la tête, se tait aussitôt, étouffé par cette
atmosphère épaisse, gluante, par ces marches ignobles et ces murs
suintants qu'on dirait hantés de larves visqueuses et de froids
crapauds. Vrai! je ne comprends pas que de belles dames osent
s'aventurer dans ce taudis malsain... Franchement, elles ne sont pas
dégoûtées... Mais qu'est-ce qui les dégoûte, aujourd'hui, les belles
dames?... Elles n'iraient pas dans une pareille maison, pour secourir un
pauvre... mais pour embêter une domestique, elles iraient le diable sait
où!...

Ce bureau était exploité par Mme Paulhat-Durand, une grande femme
de quarante-cinq ans, à peu près, qui, sous des bandeaux de cheveux
légèrement ondulés et très noirs, malgré des chairs amollies, comprimées
dans un terrible corset, gardait encore des restes de beauté, une
prestance majestueuse... et un oeil!... Mazette! ce qu'elle a dû s'en
payer, celle-là!... D'une élégance austère, toujours en robe de taffetas
noir, une longue chaîne d'or rayant sa forte poitrine, une cravate de
velours brun autour du cou, des mains très pâles, elle semblait d'une
dignité parfaite et même un peu hautaine. Elle vivait collée avec un
petit employé à la Ville, M. Louis--nous ne le connaissions que sous son
prénom... C'était un drôle de type, extrêmement myope, à gestes menus,
toujours silencieux, et très gauche dans un veston gris, râpé et trop
court... Triste, peureux, voûté quoique jeune, il ne paraissait pas
heureux, mais résigné... Il n'osait jamais nous parler, pas même nous
regarder, car la patronne en était fort jalouse... Quand il entrait, sa
serviette sous le bras, il se contentait de nous envoyer un petit coup
de chapeau, sans tourner la tête vers nous, et, traînant un peu la
jambe, il glissait dans le couloir comme une ombre... Et ce qu'il était
éreinté, le pauvre garçon!... M. Louis, le soir, mettait au net la
correspondance, tenait les livres... et le reste...

Mme Paulhat-Durand ne s'appelait ni Paulhat, ni Durand; ces deux
noms, qui faisaient si bien accolés l'un à l'autre, elle les tenait,
paraît-il, de deux messieurs, morts aujourd'hui, avec qui elle avait
vécu et qui lui avaient donné les fonds pour ouvrir son bureau. Son
vrai nom était Joséphine Carp. Comme beaucoup de placeuses, c'était
une ancienne femme de chambre. Cela se voyait d'ailleurs à toutes ses
allures prétentieuses, à des manières parodiques de grande dame acquises
dans le service et sous lesquelles, malgré la chaîne d'or et la robe de
soie noire, transparaissait la crasse des origines inférieures. Elle
se montrait insolente, c'est le cas de le dire, comme une ancienne
domestique, mais cette insolence elle la réservait exclusivement
pour nous seules, étant, au contraire, envers ses clientes, d'une
obséquiosité servile, proportionnée à leur rang social et à leur
fortune.

--Ah! quel monde, Madame la comtesse, disait-elle, en minaudant... Des
femmes de chambre de luxe, c'est-à-dire des donzelles qui ne veulent
rien faire... qui ne travaillent pas, et dont je ne garantis pas
l'honnêteté et la moralité... tant que vous voudrez!... Mais des femmes
qui travaillent, qui cousent, qui connaissent leur métier, il n'y en a
plus... je n'en ai plus... personne n'en a plus... C'est comme ça...

Son bureau était pourtant achalandé... Elle avait surtout la clientèle
du quartier des Champs-Élysées, composée, en grande partie, d'étrangères
et de juives... Ah! j'en ai connu là des histoires!...

La porte s'ouvre sur un couloir qui conduit au salon où Mme
Paulhat-Durand trône dans sa perpétuelle robe de soie noire. A gauche du
couloir, c'est une sorte de trou sombre, une vaste antichambre avec des
banquettes circulaires et, au milieu, une table recouverte d'une serge
rouge décolorée. Rien d'autre. L'antichambre ne s'éclaire que par
un vitrage étroit, pratiqué en haut et dans toute la longueur de la
cloison, qui la sépare du bureau. Un jour faux, un jour plus triste que
de l'ombre tombe de ce vitrage, enduit les objets et les figures d'une
lueur crépusculaire, à peine.

Nous venions là, chaque matinée et chaque après-midi, en tas,
cuisinières et femmes de chambre, jardiniers et valets, cochers et
maîtres d'hôtel, et nous passions notre temps à nous raconter nos
malheurs, à débiner les maîtres, à souhaiter des places extraordinaires,
féeriques, libératrices. Quelques-unes apportaient des livres, des
journaux, qu'elles lisaient passionnément; d'autres écrivaient des
lettres... Tantôt gaies tantôt tristes, nos conversations bourdonnantes
étaient souvent interrompues par l'irruption soudaine, en coup de vent,
de Mme Paulhat-Durand:

--Taisez-vous donc, Mesdemoiselles... criait-elle... On ne s'entend plus
au salon...

Ou bien:

--Mademoiselle Jeanne!... appelait-elle d'une voix brève et glapissante.

Mlle Jeanne se levait, s'arrangeait un peu les cheveux, suivait la
placeuse dans le bureau d'où elle revenait quelques minutes après, une
grimace de dédain aux lèvres. On n'avait pas trouvé ses certificats
suffisants... Qu'est-ce qu'il leur fallait?... Le prix Monthyon
alors?... Un diplôme de rosière?...

Ou bien on ne s'était pas entendu sur le prix des gages:

--Ah!... non... des chipies!... Un sale bastringue... rien à gratter...
Elle fait son marché elle-même... Oh! là! là!... quatre enfants dans la
maison... Plus souvent!

Tout cela ponctué par des gestes furieux ou obscènes.

Nous y passions toutes, à tour de rôle, dans le bureau, appelées par la
voix de plus en plus glapissante de Mme Paulhat-Durand, dont les chairs
cireuses, à la fin, verdissaient de colère... Moi, je voyais tout
de suite à qui j'avais à faire et que la place ne pourrait pas me
convenir... Alors, pour m'amuser, au lieu de subir leurs stupides
interrogatoires, c'est moi qui les interrogeais les belles dames... Je
me payais leur tête...

--Madame est mariée?

--Sans doute...

--Ah!... Et madame a des enfants?

--Certainement...

--Des chiens?

--Oui...

--Madame fait veiller la femme de chambre?

--Quand je sors le soir... évidemment...

--Et madame sort souvent le soir?

Ses lèvres se pinçaient... Elle allait répondre. Alors, la dévisageant
avec un regard qui méprisait son chapeau, son costume, toute sa
personne, je disais d'un ton bref et dédaigneux:

--Je le regrette... mais la place de Madame ne me plaît pas... Je ne
vais pas dans des maisons, comme chez Madame...

Et je sortais triomphalement...

Un jour, une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres
passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et
parfumée comme un bidet, me demanda après trente six questions:

--Avez-vous de la conduite?... Recevez-vous des amants?

--Et Madame? répondis-je, sans m'étonner et très calme.

Quelques-unes, moins difficiles, ou plus lasses, ou plus timides,
acceptaient des places infectes. On les huait.

--Bon voyage... Et à bientôt!...

A nous voir ainsi affalés sur les banquettes, veules, le corps tassé,
les jambes écartées, songeuses, stupides ou bavardes... à entendre
les successifs appels de la patronne. «Mademoiselle Victoire!...
Mademoiselle Irène!... Mademoiselle Zulma!...» il me semblait, parfois,
que nous étions en maison et que nous attendions le miché. Cela me parut
drôle, ou triste, je ne sais pas bien, et j'en fis, un jour, la remarque
tout haut... Ce fut un éclat de rire général. Chacune, immédiatement,
conta ce qu'elle savait de précis et de merveilleux sur ces sortes
d'établissements... Une grosse bouffie, qui épluchait une orange,
exprima:

--Bien sûr que cela vaudrait mieux... On boulotte tout le temps, là
dedans... Et du champagne, vous savez, Mesdemoiselles... et des chemises
avec des étoiles d'argent... et pas de corset!

Une grande sèche, très noire de cheveux, les lèvres velues, et qui
semblait très sale, dit:

--Et puis... ça doit être moins fatigant... Parce que, moi, dans la même
journée, quand j'ai couché avec Monsieur, avec le fils de Monsieur...
avec le concierge... avec le valet de chambre du premier... avec le
garçon boucher... avec le garçon épicier... avec le facteur du chemin
de fer... avec le gaz... avec l'électricité... et puis avec d'autres
encore... eh bien, vous savez... j'en ai mon lot!...

--Oh! la sale! s'écria-t-on, de toutes parts.

--Avec ça!... Et vous autres, mes petits anges... Ah! malheur!...
répliqua la grande noire, en haussant ses épaules pointues.

Et elle s'administra, sur la cuisse, une claque...

Je me rappelle que, ce jour-là, je pensai à ma soeur Louise enfermée
sans doute dans une de ces maisons. J'évoquai sa vie heureuse peut-être,
tranquille au moins, en tout cas sauvée de la misère et de la faim.
Et, dégoûtée plus que jamais de ma jeunesse morne et battue, de mon
existence errante, de ma terreur des lendemains, moi aussi, je songeai:

--Oui, peut-être que cela vaudrait mieux!...

Et le soir arrivait... puis la nuit... une nuit, à peine plus noire
que le jour... Nous nous taisions, fatiguées d'avoir trop parlé,
trop attendu... Un bec de gaz s'allumait dans le couloir... et,
régulièrement, à cinq heures, par la vitre de la porte, on apercevait
la silhouette un peu voûtée de M. Louis qui passait, très vite, en
s'effaçant... C'était le signal du départ.

* * * * *

Souvent de vieilles racoleuses de maisons de passe, des maquerelles à
l'air respectable et toutes pareilles, en douceur mielleuse, à des bonne
soeurs, nous attendaient à la sortie, sur le trottoir... Elles nous
suivaient discrètement, et dans un coin plus sombre de la rue, derrière
les obscurs massifs des Champs-Elysées, loin de la surveillance des
sergents de ville, elles nous abordaient:

--Venez donc chez moi, au lieu de traîner votre pauvre vie d'embêtement
en embêtement et de misère en misère. Chez moi, c'est le plaisir, le
luxe, l'argent... c'est la liberté...

Éblouies par les promesses merveilleuses, plusieurs de mes petites
camarades écoutèrent ces brocanteuses d'amour... Je les vis partir avec
tristesse... Où sont-elles maintenant?...

Un soir, une de ces rôdeuses, grasse et molle, que j'avais déjà
brutalement éconduite, parvint à m'entraîner dans un café du Rond-Point
où elle m'offrit un verre de chartreuse. Je vois encore ses bandeaux
grisonnants, sa sévère toilette de bourgeoise veuve, ses mains
grassouillettes, visqueuses, chargées de bagues... Avec plus d'entrain,
plus de conviction que les autres jours, elle me récita son boniment...
Et comme je demeurais indifférente à toutes ses blagues:

--Ah! si vous vouliez, ma petite! s'écria-t-elle... Je n'ai pas besoin
de vous regarder à deux fois pour voir combien vous êtes belle, de
partout!... Et c'est un vrai crime de laisser en friche et de gaspiller
avec des gens de maison une telle beauté!... Belle... et je suis sûre...
polissonne comme vous êtes, votre fortune serait vite faite, allez!
Ah! vous en auriez un sac, au bout de peu de temps!... C'est que,
voyez-vous, j'ai une clientèle admirable... de vieux messieurs... très
influents et très... très généreux... Le travail est quelquefois un peu
dur... ça, je ne dis pas... Mais on gagne tant, tant d'argent!... Tout
ce qu'il y a de mieux à Paris défile chez moi... des généraux illustres,
des magistrats puissants... des ambassadeurs étrangers.

Elle se rapprocha de moi, baissant la voix...

--Et si je vous disais que le Président de la République lui-même...
Mais oui, ma petite!... Ça vous donne une idée de ce qu'est ma maison...
Il n'y en a pas une pareille dans le monde... La Rabineau, ça n'est rien
à côté de ma maison... Et tenez, hier, à cinq heures, le Président était
si content qu'il m'a promis les palmes académiques... pour mon fils,
qui est chef du contentieux dans une maison d'éducation religieuse, à
Auteuil. Ainsi...

Elle me regarda longtemps, me fouillant l'âme et la chair, et elle
répéta:

--Ah! si vous vouliez!... Quel succès!...

Puis, sur un ton confidentiel:

--Il vient aussi chez moi, souvent, mystérieusement, des dames du plus
grand monde... quelquefois seules, quelquefois avec leurs maris ou leurs
amants. Ah! dame, vous comprenez, chez moi, il faut se mettre un peu à
tout...

J'objectai un tas de choses, l'insuffisance de mon instruction
amoureuse, le manque de lingerie de luxe, de toilettes... de bijoux...
La vieille me rassura:

--Si ce n'est que ça!... dit-elle, il ne faut pas vous tourmenter...
parce que, chez moi, la toilette, vous comprenez, c'est surtout la
beauté naturelle... une bonne paire de bas, sans plus!...

--Oui... oui... je sais bien... mais encore...

--Je vous assure qu'il ne faut pas vous tourmenter... insista-t-elle
avec bienveillance... Ainsi, j'ai des clients très chic, principalement
les ambassadeurs... qui ont des manies... Dame! à leur âge et avec leur
argent, n'est-ce pas?... Ce qu'ils préfèrent, ce qu'ils me demandent le
plus, c'est des femmes de chambre, des soubrettes... une robe noire
très collante... un tablier blanc... un petit bonnet de linge fin... Par
exemple, des dessous riches... ça oui... Mais écoutez bien... Signez-moi
un engagement de trois mois... et je vous donne un trousseau d'amour,
tout ce qu'il y a de mieux, et comme les soubrettes du Théâtre-Français
n'en ont jamais eu... ça, je vous en réponds...

Je demandai a réfléchir...

--Eh bien, c'est ça!... réfléchissez... conseilla cette marchande de
viande humaine. Je vais toujours vous laisser mon adresse... Quand le
coeur vous dira... eh bien, vous n'aurez qu'à venir... Ah! je suis bien
tranquille!... Et, dès demain, je vais vous annoncer au Président de la
République...

Nous avions fini de boire. La vieille régla les deux verres, tira d'un
petit portefeuille noir une carte qu'elle me remit, en cachette, dans la
main. Lorsqu'elle fut partie, je regardai la carte et je lus:

        Madame Rebecca Ranvet

            _Modes._

J'assistai chez Mme Paulhat-Durand à des scènes extraordinaires. Ne
pouvant malheureusement les conter toutes, j'en choisis une qui peut
passer pour un exemple de ce qui arrive, tous les jours, dans cette
maison.

J'ai dit que le haut de la cloison, séparant l'antichambre du bureau,
s'éclaire en toute sa longueur d'un vitrage garni de transparents
rideaux. Au milieu du vitrage s'intercale un vasistas, ordinairement
fermé. Une fois je remarquai que, par suite d'une négligence, que je
résolus de mettre à profit, il était entr'ouvert... J'escaladai la
banquette et, me haussant sur un escabeau de renfort, je parvins à
toucher du menton le cadre du vasistas que je poussai tout doucement...
Mon regard plongea dans la pièce, et voici ce que je vis.

Une dame était assise dans un fauteuil; une femme de chambre était
debout, devant elle; dans un coin, Mme Paulhat-Durand rangeait des
fiches, entre les compartiments d'un tiroir... La dame venait de
Fontainebleau pour chercher une bonne... Elle pouvait avoir cinquante
ans. Apparence de bourgeoise riche et rêche. Toilette sérieuse,
austérité provinciale... Malingre et souffreteuse, le teint plombé par
les nourritures de hasard et les jeûnes, la bonne avait pourtant une
physionomie sympathique qui eût pu être jolie, avec du bonheur. Elle
était très propre et svelte dans une jupe noire. Un jersey noir moulait
sa taille maigre; un bonnet de linge la coiffait gentiment, en arrière,
découvrant le front où des cheveux blonds frisottaient.

Après un examen détaillé, appuyé, froissant, agressif, la dame se décida
enfin à parler.

--Alors, dit-elle, vous vous présentez comme... quoi?... comme femme de
chambre?

--Oui, Madame.

--Vous n'en avez pas l'air... Comment vous appelez-vous?

--Jeanne Le Godec...

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Jeanne Le Godec, Madame...

La dame haussa les épaules.

--Jeanne... fit-elle... Ça n'est pas un nom de domestique... c'est un
nom de jeune fille. Si vous entrez à mon service, vous n'avez pas la
prétention, j'imagine, de garder ce nom de Jeanne?...

--Comme Madame voudra.

Jeanne avait baissé la tête... Elle appuya davantage ses deux mains sur
le manche de son parapluie.

--Levez la tête... ordonna la dame... tenez-vous droite... Vous voyez
bien que vous allez percer le tapis avec la pointe de votre parapluie...
D'où êtes-vous?

--De Saint-Brieuc...

--De Saint-Brieuc!...

Et elle eut une moue de dédain, qui devint bien vite une affreuse
grimace... Les coins de sa bouche, l'angle de ses yeux se plissèrent
comme si elle eût avalé un verre de vinaigre.

--De Saint-Brieuc!... répéta-t-elle... Alors vous êtes bretonne?... Oh!
je n'aime pas les bretonnes... Elles sont entêtées et malpropres...

--Moi, je suis très propre, Madame, protesta la pauvre Jeanne.

--C'est vous qui le dites... Enfin, nous n'en sommes pas là... Quel âge
avez-vous?

--Vingt-six ans.

--Vingt-six ans?... Sans compter les mois de nourrice, sans doute?...
Vous paraissez bien plus vieille... Ce n'est pas la peine de me
tromper...

--Je ne trompe pas Madame... J'assure bien à Madame que je n'ai que
vingt-six ans... Si je parais plus vieille, c'est que j'ai été longtemps
malade...

--Ah! vous avez été malade?... répliqua la bourgeoise avec une dureté
railleuse... ah! vous avez été longtemps malade?... Je vous préviens, ma
fille, que sans être pénible la maison est assez importante, et qu'il me
faut une femme de très forte santé..

Jeanne voulut réparer ses imprudentes paroles. Elle déclara:

--Oh! mais, je suis guérie... tout à fait guérie...

--C'est votre affaire... D'ailleurs, nous n'en sommes pas là... Vous
êtes fille... mariée?... Quoi?... Qu'est-ce que vous êtes?

--Je suis veuve, Madame.

--Ah!... Vous n'avez pas d'enfant, je suppose?

Et comme Jeanne ne répondait pas tout de suite, la dame, plus vivement,
insista:

--Enfin... Avez-vous des enfants, oui ou non?...

--J'ai une petite fille, avoua-t-elle timidement...

Alors, faisant des grimaces et des gestes comme si elle eût chassé loin
d'elle un vol de mouches:

--Oh! pas d'enfant dans la maison... cria-t-elle... pas d'enfant dans la
maison... Je n'en veux à aucun prix... Où est-elle, votre fille?

--Elle est chez une tante de mon mari...

--Et qu'est-ce que c'est que cette tante?

--Elle tient un débit de boissons, à Rouen...

--C'est un triste métier... L'ivrognerie, la débauche, en voila un joli
exemple, pour une petite fille!... Enfin, cela vous regarde... c'est
votre affaire... Quel âge a votre fille?

--Dix-huit mois, Madame.

Madame sauta, se retourna violemment dans son fauteuil. Elle était
outrée, scandalisée... Une sorte de grognement sortit de ses lèvres:

--Des enfants!... Je vous demande un peu!... Des enfants quand on
ne peut pas les élever, les avoir chez soi!... Ces gens-là sont
incorrigibles, ils ont le diable au corps!...

De plus en plus agressive, féroce même, elle s'adressa à Jeanne toute
tremblante devant son regard.

--Je vous avertis, dit-elle, détachant nettement chaque mot... je vous
avertis que, si vous entrez à mon service, je ne tolérerai pas qu'on
vous amène, chez moi, dans ma maison, votre fille... Pas d'allées et
venues dans la maison... je ne veux pas d'allées et venues dans la
maison... Non, non... Pas d'étrangers... pas de vagabonds... pas de gens
qu'on ne connaît point... On est bien assez exposée avec le courant...
Ah! non... merci!

Malgré cette déclaration peu engageante, la petite bonne osa pourtant
demander:

--En ce cas, Madame me permettra bien d'aller voir ma fille, une fois...
une seule fois... par an?

--Non...

Telle fut la réponse de l'implacable bourgeoise. Et elle ajouta:

--Chez moi, on ne sort jamais... C'est un principe de la maison...
un principe sur lequel je ne saurais transiger... Je ne paie pas des
domestiques pour que, sous prétexte de voir leurs filles, ils s'en
aillent courir le guilledou. Ce serait trop commode, vraiment. Non...
non... Vous avez des certificats?

--Oui, Madame.

Elle tira de sa poche un papier dans lequel étaient enveloppés des
certificats jaunis, froissés, salis, et elle les tendit à Madame,
silencieusement... d'une pauvre main frissonnante... Celle-ci, du bout
des doigts, comme pour ne pas se salir, et avec des grimaces de dégoût,
en déplia un qu'elle se mit à lire, à haute voix:

--«Je certifie que la fille J...

S'interrompant brusquement, elle dirigea d'atroces regards vers Jeanne,
anxieuse et de plus en plus troublée:

--La fille?... Il y a bien la fille... Ah ça!... vous n'êtes donc
pas mariée?... Vous avez un enfant... et vous n'êtes pas mariée?...
Qu'est-ce que cela signifie?

La bonne expliqua:

--Je demande bien pardon à Madame... Je suis mariée depuis trois ans. Et
ce certificat date de six ans... Madame peut voir...

--Enfin... c'est votre affaire...

Et elle reprit la lecture du certificat:

--«... que la fille Jeanne Le Godec est restée à mon service pendant
treize mois, et que je n'ai rien eu à lui reprocher sous le rapport du
travail, de la conduite et de la probité...» Oui, c'est toujours la même
chose... Des certificats qui ne disent rien... qui ne prouvent rien...
Ce ne sont pas des renseignements, ça... Où peut-on écrire à cette dame?

--Elle est morte...

--Elle est morte... Parbleu, c'est évident qu'elle est morte... Ainsi,
vous avez un certificat, et précisément la personne qui vous l'a donné
est morte... Vous avouerez que c'est assez louche...

Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et
sur un ton d'ironie grossière. Elle prit un autre certificat.

--Et cette personne?... Elle est morte aussi, sans doute?

--Non, Madame... Mme Robert est en Algérie avec son mari, qui est
colonel...

--En Algérie! s'exclama la dame... Naturellement... Et comment
voulez-vous qu'on écrive en Algérie?... Les unes sont mortes... les
autres sont en Algérie. Allez donc chercher des renseignements en
Algérie?... Tout cela est bien extraordinaire!...

--Mais, j'en ai d'autres, Madame, supplia l'infortunée Jeanne Le Godec.
Madame peut voir... Madame pourra se renseigner...

--Oui! oui! je vois que vous en avez beaucoup d'autres... je vois que
vous avez fait beaucoup de places... beaucoup trop de places même...
A votre âge, comme c'est engageant!... Enfin, laissez-moi vos
certificats... je verrai... Autre chose, maintenant... Que savez-vous
faire?

--Je sais faire le ménage... coudre... servir à table...

--Vous faites bien les reprises?

--Oui, Madame...

--Savez-vous engraisser les volailles?

--Non, Madame... Ça n'est pas mon métier...

--Votre métier, ma fille--proféra sévèrement la dame--est de faire
ce que vous commandent vos maîtres. Vous devez avoir un détestable
caractère...

--Mais non, Madame... Je ne suis pas du tout _répondeuse_...

--Naturellement... Vous le dites... elles le disent toutes... et elles
ne sont pas à prendre avec des pincettes... Enfin... voyons... je vous
l'ai déjà dit, je crois... sans être particulièrement dure, la place est
assez importante... On se lève à cinq heures...

--En hiver aussi?...

--En hiver aussi... Oui, certainement... Et pourquoi dites-vous: «En
hiver aussi?...» Est-ce qu'il y a moins d'ouvrage en hiver?... En
voilà une question ridicule!... C'est la femme de chambre qui fait
les escaliers, le salon, le bureau de Monsieur.. la chambre,
naturellement..., tous les feux... La cuisinière fait l'antichambre, les
couloirs, la salle à manger... Par exemple, je tiens à la propreté...
Je ne veux pas voir chez moi un grain de poussière... Les boutons des
portes bien astiqués, les meubles bien luisants... les glaces bien
essuyées... Chez moi, la femme de chambre s'occupe de la basse-cour...

--Mais, je ne sais pas, moi, Madame...

--Vous apprendrez!... C'est la femme de chambre qui savonne, lave,
repasse,--excepté les chemises de Monsieur,--qui coud... je ne fais rien
coudre au dehors, excepté mes costumes--qui sert à table... qui aide la
cuisinière à essuyer la vaisselle... qui frotte... Il faut de l'ordre...
beaucoup d'ordre.. Je suis à cheval sur l'ordre... sur la propreté... et
surtout sur la probité... D'ailleurs, tout est sous clé... Quand on
veut quelque chose, on me le demande... J'ai horreur du gaspillage...
Qu'est-ce que vous avez l'habitude de prendre le matin?

--Du café au lait, Madame...

--Du café au lait?... Vous ne vous gênez pas. Oui, elles prennent toutes
maintenant du café au lait... Eh bien, ce n'est pas mon habitude, à moi.
Vous prendrez de la soupe... ça vaut mieux pour l'estomac... Qu'est-ce
que vous dites?...

Jeanne n'avait rien dit... Mais on sentait qu'elle faisait des efforts
pour dire quelque chose. Elle se décida:

--Je demande pardon à Madame... qu'est-ce que Madame donne comme
boisson?

--Six litres de cidre par semaine...

--Je ne peux pas boire de cidre, Madame... Le médecin me l'a défendu...

--Ah! le médecin vous l'a défendu... Eh bien, je vous donnerai six
litres de cidre. Si vous voulez du vin, vous l'achèterez... Ça vous
regarde... Que voulez-vous gagner?

Elle hésita, regarda le tapis, la pendule, la plafond, roula son
parapluie dans ses mains, et timidement:

--Quarante francs, dit-elle.

--Quarante francs!... s'exclama Madame... Et pourquoi pas dix mille
francs, tout de suite?... Vous êtes folle, je pense... Quarante
francs!... Mais, c'est inouï! Autrefois, l'on donnait quinze francs...
et l'on était bien mieux servie... Quarante francs!... Et vous ne savez
même pas engraisser les volailles!... vous ne savez rien!... Moi, je
donne trente francs... et je trouve que c'est déjà bien trop cher...
Vous n'avez rien à dépenser chez moi... Je ne suis pas exigeante pour
la toilette... Et vous êtes blanchie, nourrie. Dieu sait comme vous êtes
nourrie!... C'est moi qui fais les parts...

Jeanne insista:

--J'avais quarante francs dans toutes les places où j'ai été...

Mais la dame s'était levée... Et, sèchement, méchamment:

--Eh bien... il faut y retourner, fit-elle... Quarante francs!... Cette
imprudence!... Voici vos certificats... vos certificats de gens morts...
Allez-vous-en!

Soigneusement, Jeanne enveloppa ses certificats les remit dans la poche
de sa robe, puis, d'une voix douloureuse et timide:

--Si Madame voulait aller jusqu'à trente-cinq francs... pria-t-elle...
on pourrait s'arranger...

--Pas un sou... Allez-vous-en!... Allez en Algérie retrouver votre Mme
Robert... Allez où vous voudrez. Il n'en manque pas des vagabondes comme
vous... on les a au tas... Allez-vous-en!...

La figure triste, la démarche lente, Jeanne sortit du bureau après avoir
fait deux révérences.. A ses yeux, au pincement de ses lèvres, je vis
qu'elle était sur le point de pleurer.

Restée seule, la dame, furieuse, s'écria:

--Ah! les domestiques... quelle plaie!... On ne peut plus se faire
servir aujourd'hui...

A quoi Mme Paulhat-Durand, qui avait terminé le triage de ses fiches,
répondit, majestueuse, accablée et sévère:

--Je vous avais avertie, Madame. Elles sont toutes comme ça... Elles
ne veulent rien faire et gagner des mille et des cents... Je n'ai rien
d'autre aujourd'hui... je n'ai que du pire. Demain je verrai à vous
trouver quelque chose... Ah! c'est bien désolant, je vous assure...

Je redescendis de mon observatoire, au moment où Jeanne Le Godec
rentrait dans l'antichambre en rumeur.

--Et bien? lui demanda-t-on...

Elle alla s'asseoir sur la banquette, au fond de la pièce, et la tête
basse, les bras croisés, le coeur bien gros, la faim au ventre,
elle resta silencieuse, tandis que ses deux petits pieds s'agitaient
nerveusement, sous la robe..

* * * * *

Mais je vis des choses plus tristes encore.

Parmi les filles qui, tous les jours, venaient chez Mme Paulhat-Durand,
j'en avais remarqué une, d'abord parce qu'elle portait une coiffe
bretonne, ensuite parce que rien que de la voir, cela me causait une
mélancolie invincible. Une paysanne égarée dans Paris, dans ce Paris
effrayant qui sans cesse se bouscule et est emporté dans une fièvre
mauvaise, je ne connais rien de plus lamentable. Involontairement,
cela m'invite à un retour sur moi-même, cela m'émeut infiniment... Où
va-t-elle?... D'où vient-elle?... Pourquoi a-t-elle quitté le sol natal?
Quelle folie, quel drame, quel vent de tempête l'ont poussée, l'ont
fait échouer sur cette grondante mer humaine, attristante épave?... Ces
questions, je me les posais, chaque jour, examinant cette pauvre fille
si affreusement isolée, dans un coin, parmi nous...

Elle était laide de cette laideur définitive qui exclut toute idée de
pitié et rend les gens féroces, parce que, véritablement, elle est une
offense envers eux. Si disgraciée de la nature soit-elle, il est rare
qu'une femme atteigne à la laideur totale, absolue, cette déchéance
humaine. Généralement, il y a en elle quelque chose, n'importe quoi,
des yeux, une bouche, une ondulation du corps, une flexion des hanches,
moins que cela, un mouvement du bras, une attache du poignet, une
fraîcheur de la peau, où le regard des autres puisse se poser sans en
être offusqué. Même chez les très vieilles, une grâce survit presque
toujours aux déformations de la carcasse, à la mort du sexe, un souvenir
reste dans la chair couturée, de ce qu'elles furent jadis... La bretonne
n'avait rien de pareil, et elle était toute jeune. Petite, le buste
long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si
courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait
réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses,
blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur
les bras gauchis des calvaires armoricains. Et son visage?... Ah! la
malheureuse!... Un front surplombant, des prunelles effacées comme par
le frottement d'un torchon, un nez horrible, aplati à sa naissance,
sabré d'une entaille, au milieu, et, brusquement, à son extrémité, se
relevant, s'épanouissant en deux trous noirs, ronds, profonds, énormes,
frangés de poils raides... Et sur tout cela, une peau grise, squameuse,
une peau de couleuvre morte... une peau qui s'enfarinait, à la
lumière... Elle avait, pourtant, l'indicible créature, une beauté
que bien des femmes belles eussent enviée: ses cheveux... des cheveux
magnifiques, lourds, épais, d'un roux resplendissant à reflets d'or et
de pourpre. Mais, loin d'être une atténuation à sa laideur, ces cheveux
l'aggravaient encore, la rendaient éclatante, fulgurante, irréparable.

Ce n'est pas tout. Chacun de ses gestes était une maladresse. Elle
ne pouvait faire un pas sans se heurter à quelque chose; ses mains
laissaient toujours retomber l'objet saisi; ses bras accrochaient les
meubles et fauchaient tout ce qu'il y avait dessus... Elle vous marchait
sur les pieds, vous enfonçait, en marchant, ses coudes dans la poitrine.
Puis, elle s'excusait d'une voix rude, sourde, d'une voix qui vous
soufflait au visage une odeur empestée, une odeur de cadavre... Dès
qu'elle entrait dans l'antichambre, c'était aussitôt parmi nous, comme
une sorte de plainte irritée qui, vite, se changeait en récriminations
insultantes et s'achevait en grognements. La misérable créature
traversait la pièce sous les huées, roulait sur ses courtes jambes,
renvoyée de l'une à l'autre comme une balle, allait s'asseoir dans le
fond, sur la banquette. Et chacune affectait de se reculer, avec des
gestes de significatif dégoût, et des grimaces qui s'accompagnaient
d'une levée de mouchoirs... Alors, dans l'espace vide, instantanément
formé, derrière ce cordon sanitaire qui l'isolait de nous, la morne
fille s'installait, s'accotait au mur, silencieuse et maudite, sans une
plainte, sans une révolte, sans même avoir l'air de comprendre que ce
mépris s'adressât à elle.

Bien que je me mêlasse, quelquefois, pour faire comme les autres, à
ces jeux féroces, je ne pouvais me défendre, envers la petite bretonne,
d'une espèce de pitié. J'avais compris que c'était là un être prédestiné
au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent,
seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y
a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les
bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas.

Un jour, surmontant mon dégoût, je m'approchai d'elle, et lui demandai:

--Comment vous appelez-vous?...

--Louise Randon...

--Je suis bretonne... d'Audierne... Et vous aussi, vous êtes bretonne?

Étonnée que quelqu'un voulût bien lui parler, et craignant une insulte
ou une farce, elle ne répondit pas tout de suite... Elle enfouit son
pouce dans les profondes cavernes de son nez. Je réitérai ma question:

--De quelle partie de la Bretagne êtes-vous?

Alors, elle me regarda et, voyant sans doute que mes yeux n'étaient pas
méchants, elle se décida à répondre:

--Je suis de Saint-Michel-en-Grève... près de Lannion.

Je ne sus plus que lui dire... Sa voix me repoussait. Ce n'était pas une
voix, c'était quelque chose de rauque et de brisé, comme un hoquet...
quelque chose aussi de roulant, comme un gargouillement... Ma pitié s'en
allait avec cette voix... Pourtant, je poursuivis:

--Vous avez encore vos parents?

--Oui... mon père... ma mère... deux frères... quatre soeurs... Je suis
l'aînée...

--Et votre père?... qu'est-ce qu'il fait?...

--Il est maréchal ferrant.

--Vous êtes pauvre?

--Mon père a trois champs, trois maisons, trois batteuses...

--Alors, il est riche?...

--Bien sûr... il est riche... Il cultive ses champs... il loue ses
maisons... avec ses batteuses il va, dans la campagne, battre le blé des
paysans... et c'est mon frère qui ferre les chevaux...

--Et vos soeurs?

--Elles ont de belles coiffes, avec de la dentelle... et des robes bien
brodées.

--Et vous?

--Moi, je n'ai rien...

Je me reculai pour ne pas sentir l'odeur mortelle de cette voix...

--Pourquoi êtes-vous domestique?... repris-je.

--Parce que...

--Pourquoi avez-vous quitté le pays?

--Parce que...

--Vous n'étiez pas heureuse?...

Elle dit très vite d'une voix qui se précipitait et roulait les mots...
comme sur des cailloux:

--Mon père me battait... ma mère me battait.. mes soeurs me battaient...
tout le monde me battait... on me faisait tout faire... C'est moi qui ai
élevé mes soeurs...

--Pourquoi vous battait-on?

--Je ne sais pas... pour me battre... Dans toutes les familles, il y en
a toujours une qui est battue... parce que... voilà... on ne sait pas...

Mes questions ne l'ennuyaient plus. Elle prenait confiance...

--Et vous... me dit-elle... est-ce que vos parents ne vous battaient
pas?...

--Oh! si...

--Bien sûr... C'est comme ça...

Louise ne fouilla plus son nez... et posa ses deux mains, aux ongles
rognés, à plat, sur ses cuisses... On chuchotait, autour de nous. Les
rires, les querelles, les plaintes empêchaient les autres d'entendre
notre conversation...

--Mais comment êtes-vous venue, à Paris? demandai-je après un silence.

--L'année dernière... conta Louise... il y avait à Saint-Michel-en-Grève
une dame de Paris qui prenait les bains de mer avec ses enfants... Je me
suis proposée chez elle... parce qu'elle avait renvoyé sa domestique
qui la volait. Et puis... elle m'a emmenée à Paris... pour soigner son
père... un vieux, infirme, qui était paralysé des jambes...

--Et vous n'êtes pas restée dans votre place?... A Paris, ce n'est plus
la même chose...

--Non... fit-elle, avec énergie. Je serais bien restée, ça n'est pas
ça... Seulement, on ne s'est pas arrangé...

Ses yeux, si ternes, s'éclairèrent étrangement. Je vis dans son
regard briller une lueur d'orgueil. Et son corps se redressait, se
transfigurait presque.

--On ne s'est pas arrangé, reprit-elle... Le vieux voulait me faire des
saletés...

Un instant, je restai abasourdie par cette révélation. Était-ce
possible? Un désir, même le désir d'un ignoble et infâme vieillard,
était allé vers elle, vers ce paquet de chair informe, vers cette ironie
monstrueuse de la nature... Un baiser avait voulu se poser sur ces dents
cariées, se mêler à ce souffle de pourriture... Ah! quelle ordure
est-ce donc que les hommes?... Quelle folie effrayante est-ce donc que
l'amour.... Je regardai Louise... Mais la flamme de ses yeux s'était
éteinte.... Ses prunelles avaient repris leur aspect mort de tache
grise.

--Il y a longtemps de ça?... demandai-je...

--Trois mois...

--Et depuis, vous n'avez pas retrouvé de place?

--Personne ne veut plus de moi... Je ne sais pas pourquoi... Quand
j'entre dans le bureau, toutes les dames crient, en me voyant: «Non,
non... je ne veux pas de celle-là»... Il y a un sort sur moi, pour
sûr... Car enfin, je ne suis pas laide... je suis très forte... je
connais le service... et j'ai de la bonne volonté. Si je suis trop
petite, ce n'est pas de ma faute... Pour sûr, on a jeté un sort sur
moi...

--Comment vivez-vous?

--Chez le logeur; je fais toutes les chambres, et je ravaude le linge...
On me donne une paillasse dans une soupente et, le matin, un repas...

Il y en avait donc de plus malheureuses que moi!... Cette pensée égoïste
ramena dans mon coeur la pitié évanouie.

--Écoutez... ma petite Louise... dis-je d'une voix que j'essayai de
rendre attendrie et convaincante... C'est très difficile, les places
à Paris... Il faut savoir bien des choses, et les maîtres sont plus
exigeants qu'ailleurs. J'ai bien peur pour vous... A votre place, moi,
je retournerais au pays...

Mais Louise s'effraya:

--Non... non... fit-elle.... jamais!... Je ne veux pas rentrer au
pays... On dirait que je n'ai pas réussi... que personne n'a voulu
de moi... on se moquerait trop... Non... non... c'est impossible...
j'aimerais mieux mourir!...

A ce moment, la porte de l'antichambre s'ouvrit. La voix aigre de Mme
Paulhat-Durand appela:

--Mademoiselle Louise Randon!

--C'est-y moi qu'on appelle?... me demanda Louise, effarée et
tremblante...

--Mais oui... c'est vous... Allez vite... et tâchez de réussir, cette
fois....

Elle se leva, me donna dans la poitrine, avec ses coudes écartés, un
renfoncement, me marcha sur les pieds, heurta la table, et roulant sur
ses jambes trop courtes, poursuivie par les huées, elle disparut.

Je montai sur la banquette, et poussai le vasistas, pour voir la scène
qui allait se passer là... Jamais le salon de Mme Paulhat-Durand ne me
parut plus triste: pourtant Dieu sait s'il me glaçait l'âme, chaque fois
que j'y entrais. Oh! ces meubles de reps bleu, jaunis par l'usure; ce
grand registre étalé, comme une carcasse de bête fendue, sur la table
qu'un tapis de reps, bleu aussi, recouvrait de taches d'encre et de tons
pisseux... Et ce pupitre, où les coudes de M. Louis avaient laissé, sur
le bois noirci, des places plus claires et luisantes... et le buffet
dans le fond, qui montrait des verreries foraines, des vaisselles
d'héritage... Et sur la cheminée, entre deux lampes débronzées, entre
des photographies pâlies, cette agaçante pendule, qui rendait les heures
plus longues, avec son tic-tac énervant... et cette cage, en forme de
dôme, où deux serins nostalgiques gonflaient leurs plumes malades...
Et ce cartonnier aux cases d'acajou, éraflées par des ongles cupides...
Mais je n'étais pas là en observation pour inventorier cette pièce, que
je connaissais, hélas! trop bien... cet intérieur lugubre, si tragique,
malgré son effacement bourgeois, que, bien des fois, mon imagination
affolée le transformait en un funèbre étal de viande humaine...
Non... je voulais voir Louise Randon aux prises avec les trafiquants
d'esclaves...

Elle était là, près de la fenêtre, à contre-jour, immobile, les bras
pendants. Une ombre dure brouillait, comme une opaque voilette, la
laideur de son visage et tassait, ramassait davantage la courte, massive
difformité de son corps... Une lumière dure allumait les basses mèches
de ses cheveux, ourlait les contours gauchis du bras, de la poitrine,
se perdait dans les plis noirs de sa jupe déplorable... Une vieille
dame l'examinait. Assise sur une chaise, elle me tournait le dos, un dos
hostile, une nuque féroce... De cette vieille dame, je ne voyais que son
chapeau noir, ridiculement emplumé, sa rotonde noire, dont la doublure
se retroussait dans le bas en fourrure grise, sa robe noire, qui faisait
des ronds sur le tapis... Je voyais, surtout, posée sur un de
ses genoux, sa main gantée de filoselle noire, une main noueuse
d'arthritique, qui remuait avec de lents mouvements, et dont les doigts
sortaient, rentraient, crispaient l'étoffe, pareils à des serres, sur
une proie vivante... Debout, près de la table, très droite, très digne,
Mme Paulhat-Durand attendait.

Ce n'est rien, n'est-ce pas? la rencontre de ces trois êtres vulgaires,
en ce vulgaire décor...Il n'y a, semble-t-il, dans ce fait banal, ni de
quoi s'arrêter, ni de quoi s'émouvoir... Eh bien, cela me parut, à moi,
un drame énorme, ces trois personnes qui étaient là, silencieuses et se
regardant... J'eus la sensation que j'assistais à une tragédie sociale,
terrible, angoissante, pire qu'un assassinat!... J'avais la gorge sèche.
Mon coeur battit violemment.

--Je ne vous vois pas bien, ma petite, dit tout à coup la vieille
dame... ne restez pas là... Je ne vous vois pas bien... Allez dans le
fond de la pièce, que je vous voie mieux...

Et elle s'écria d'une voix étonnée:

--Mon Dieu!... que vous êtes petite!...

Elle avait, en disant ces mots, déplacé sa chaise, et me montrait,
maintenant, son profil. Je m'attendais à voir un nez crochu, de longues
dents dépassant la lèvre, un oeil jaune et rond d'épervier. Pas du tout,
son visage était calme, plutôt aimable Au vrai, ses yeux n'exprimaient
rien, ni méchanceté, ni bonté. Ce devait être une ancienne boutiquière,
retirée des affaires... Les commerçants ont ce talent de se composer
des physionomies spéciales, où rien ne transparaît de leur nature
intérieure. A mesure qu'ils s'endurcissent dans le métier et que
l'habitude des gains injustes et rapides développe les instincts bas,
les ambitions féroces, l'expression de leur face s'adoucit, ou plutôt se
neutralise. Ce qu'il y a de mauvais en eux, ce qui pourrait rendre les
clients méfiants, se cache dans les intimités de l'être, ou se réfugie
sur des surfaces corporelles, ordinairement dépourvues de tout caractère
expressif. Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses
prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa
molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai
visage, et ce visage était terrible.

Louise, sur l'ordre de la vieille dame, avait gagné le fond de la pièce.
Le désir de plaire la rendait véritablement monstrueuse, lui donnait une
attitude décourageante. A peine se fut-elle placée dans la lumière que
la dame s'écria:

--Oh! comme vous êtes laide, ma petite!

Et prenant à témoin Mme Paulhat-Durand:

--Se peut-il, vraiment, qu'il y ait sur la terre des créatures aussi
laides que cette petite?...

Toujours solennelle et digne, Mme Paulhat-Durand répondit:

--Sans doute, ce n'est pas une beauté... mais Mademoiselle est très
honnête...

--C'est possible... répliqua la vieille dame... Mais elle est
trop laide... Une telle laideur, c'est tout ce qu'il y a de plus
désobligeant... Quoi?... Qu'avez-vous dit?

Louise n'avait pas prononcé une parole. Elle avait seulement un peu
rougi, et baissait la tête. Un filet rouge bordait l'orbe de ses yeux
ternes. Je crus qu'elle allait pleurer.

--Enfin... nous allons voir ça... reprit la dame dont les doigts, en ce
moment, furieusement agités, déchiraient l'étoffe de la robe, avec des
mouvements de bête cruelle.

Elle interrogea Louise sur sa famille, les places qu'elle avait faites,
ses capacités en cuisine en ménage, en couture... Louise répondait
par des «Oui, dame!», ou des: «Non, dame!», saccadés et rauques...
L'interrogatoire, méticuleux, méchant, criminel, dura vingt minutes.

--Enfin, ma petite, conclut la vieille, le plus clair de votre histoire
c'est que vous ne savez rien faire... Il faudra que je vous apprenne
tout... Pendant quatre ou cinq mois, vous ne me serez d'aucune
utilité... Et puis, laide comme vous êtes, ça n'est pas engageant...
Cette entaille sur le nez?... Vous avez donc reçu un coup?

--Non, Madame... je l'ai toujours eue...

--Ah! ça n'est pas engageant... Qu'est-ce que vous voulez gagner?

--Trente francs!... blanchie... et le vin.. prononça Louise, d'une voix
résolue...

La vieille bondit:

--Trente francs!... Mais vous ne vous êtes donc jamais regardée?...
C'est insensé!... Comment?... personne ne veut de vous... personne
jamais ne voudra de vous?--si je vous prends, moi, c'est parce que suis
bonne... c'est parce que, dans le fond, j'ai pitié de vous!--et vous
me demandez trente francs!... Eh bien, vous en avez de l'audace, ma
petite... C'est, sans doute, vos camarades qui vous conseillent si
mal... Vous avez tort de les écouter...

--Bien sûr, approuva Mme Paulhat-Durand. Elles se montent la tête,
toutes ensemble..

--Alors!... offrit la vieille, conciliante... je vous donnerai quinze
francs... Et vous paierez votre vin... C'est beaucoup trop... Mais je ne
veux pas profiter de votre laideur et votre détresse.

Elle s'adoucissait... Sa voix se fit presque caressante:

--Voyez-vous, ma petite... c'est une occasion unique et que vous ne
retrouverez plus... Je ne suis pas comme les autres, moi... je suis
seule... je n'ai pas de famille... je n'ai personne... Ma famille, c'est
ma domestique... Qu'est-ce que je lui demande à ma domestique?... De
m'aimer un peu, voilà tout... Ma domestique vit avec moi, mange avec
moi... à part le vin... Ah! je la dorlote, allez... Et puis, quand je
mourrai--je suis très vieille et souvent malade--quand je mourrai, bien
sûr que je n'oublierai pas celle qui m'aura été dévouée, qui m'aura bien
servie... bien soignée... Vous êtes laide... très laide... trop laide...
Eh! mon Dieu, je m'habituerai à votre laideur, à votre figure... Il y en
a de jolies qui sont de bien méchantes femmes et qui vous volent, c'est
certain!... La laideur, c'est quelquefois une garantie de moralité, dans
une maison... Vous n'amènerez pas d'hommes, chez moi, n'est-ce pas?...
Vous voyez que je sais vous rendre justice... Dans ces conditions-là,
et bonne comme je suis..., ce que je vous offre, ma petite... mais c'est
une fortune... mieux qu'une fortune... une famille!...

Louise était ébranlée. Certainement, les paroles de la vieille faisaient
chanter des espoirs inconnus dans sa tête. Sa rapacité de paysanne lui
montrait des coffres pleins d'or, des testaments fabuleux... Et la vie
en commun, avec cette bonne maîtresse, la table partagée... des
sorties fréquentes dans les squares et les bois suburbains, tout cela
l'émerveillait... Tout cela lui faisait peur aussi, car des doutes, une
invincible et originelle méfiance tachaient d'une ombre l'étincellement
de ces promesses... Elle ne savait que dire, que faire... à quoi se
résoudre... J'avais envie de lui crier: «Non!... n'accepte pas!» Ah! je
la voyais, moi, cette existence de recluse, ces travaux épuisants, ces
reproches aigres, la nourriture disputée, les os écharnés et les
viandes gâtées jetés à sa faim... et l'éternelle, patiente, torturante
exploitation d'un pauvre être sans défense. «Non, n'écoute plus,
va-t-en!...» Mais ce cri qui était sur mes lèvres, je le réprimai:

--Approchez-vous un peu, ma petite... commanda la vieille... On dirait
que vous avez peur de moi... Allons... n'ayez plus peur de moi...
approchez-vous... Comme c'est curieux... il me semble que vous êtes déjà
moins laide... Déjà je m'habitue à votre visage...

Louise s'approcha lentement, les membres raidis, diligente à ne heurter
aucune chaise, aucun meuble... s'efforçant de marcher avec élégance,
la pauvre créature!... Mais, à peine fut-elle près de la vieille que
celle-ci la repoussa avec une grimace.

--Mon Dieu! cria-t-elle... mais qu'est-ce que vous avez?... Pourquoi
sentez-vous mauvais, comme ça?... vous avez donc de la pourriture dans
le corps?... C'est affreux!... c'est à ne pas croire... Jamais quelqu'un
n'a senti, comme vous sentez... Vous avez donc un cancer dans le nez...
dans l'estomac, peut-être?...

Mme Paulhat-Durand fit un geste noble:

--Je vous avais prévenue, Madame... dit-elle... Voilà son grand
défaut... C'est ce qui l'empêche de trouver une place.

La vieille continua de gémir...

--Mon Dieu!... mon Dieu!... Est-ce possible?... Mais vous allez empester
toute ma maison... vous ne pourrez pas rester près de moi... Ah!
mais!... cela change nos conditions... Et moi qui avais, déjà, de la
sympathie pour vous!... Non, non... malgré toute ma bonté, ce n'est pas
possible... ce n'est plus possible!...

Elle avait tiré son mouchoir, chassait loin d'elle l'air putride,
répétant:

--Non, vraiment, ce n'est plus possible!...

--Allons, Madame, intervint Mme Paulhat-Durand... faites un effort...
Je suis sûre que cette malheureuse fille vous en sera toujours
reconnaissante...

--Reconnaissante?... c'est fort bien... Mais ce n'est pas la
reconnaissance qui la guérira de cette infirmité effroyable... Enfin...
soit!... Par exemple, je ne puis plus lui donner que dix francs... Dix
francs, seulement!... C'est à prendre ou à laisser...

Louise qui avait, jusque-là, retenu ses larmes, suffoqua:

--Non... je ne veux pas... je ne veux pas... je ne veux pas...

--Écoutez, Mademoiselle... dit sèchement Mme Paulhat-Durand... Vous
allez accepter cette place... ou bien je ne me charge plus de vous,
jamais... Vous pourrez aller demander des places dans les autres
bureaux... J'en ai assez, à la fin... Et vous faites du tort à ma
maison...

--C'est évident! insista la vieille... Et ces dix francs, vous devriez
m'en remercier... C'est par pitié, par charité que je vous les offre...
Comment ne comprenez-vous pas que c'est une bonne oeuvre... dont je me
repentirai, sans doute, comme des autres?...

Elle s'adressa à la placeuse:

--Qu'est-ce que vous voulez?... Je suis ainsi... je ne peux pas voir
souffrir les gens... je suis bête comme tout devant les infortunes... Et
ce n'est point à mon âge que je changerai, n'est-ce pas?... Allons, ma
petite, je vous emmène...

Sur ces mots, une crampe me força de descendre de mon observatoire... Je
n'ai jamais revu Louise...

* * * * *

Le surlendemain, Mme Paulhat-Durand me fit entrer cérémonieusement dans
le bureau, et, après m'avoir examinée d'une façon un peu gênante, elle
me dit:

--Mademoiselle Célestine... j'ai une bonne... très bonne place pour
vous... Seulement, il faudrait aller en province... oh! pas très loin...

--En province?... Je n'y cours pas, vous savez...

La placeuse insista:

--On ne connaît pas la province... il y a d'excellentes places, en
province...

--Oh! d'excellentes places... En voilà une blague! rectifiai-je...
D'abord il n'y a pas de bonnes places, nulle part...

Mme Paulhat sourit, aimable et minaudière. Jamais je ne l'avais vue
sourire ainsi:

--Je vous demande pardon, mademoiselle Célestine... Il n'y a pas de
mauvaises places...

--Parbleu! je le sais bien... il n'y a que de mauvais maîtres...

--Non... que de mauvais domestiques... Voyons... Je vous donne des
maisons, tout ce qu'il y a de _meilleur_, ce n'est pas de ma faute si
vous n'y restez point...

Elle me regarda avec presque de l'amitié:

--D'autant que vous êtes très intelligente... Vous représentez... vous
avez une jolie figure... une jolie taille... des mains charmantes, pas
du tout abîmées par le travail... des yeux qui ne sont pas dans vos
poches... Il pourrait vous arriver des choses heureuses... On ne sait
pas toutes les choses heureuses qui pourraient vous arriver... avec de
la conduite...

--Avec de l'inconduite... voulez-vous dire...

--Ça dépend des façons de voir... Moi, j'appelle ça de la conduite...

Elle s'amollissait... Peu à peu, son masque de dignité tombait... Je
n'avais plus devant moi que l'ancienne femme de chambre, experte à
toutes les canailleries... En ce moment, elle avait des yeux cochons,
des gestes gras et mous, ce lapement en quelque sorte rituel de la
bouche, qu'ont toutes les proxénètes et que j'avais observé aux lèvres
de «Madame Rebecca Ranvet, Modes»... Elle répéta:

--Moi, j'appelle ça de la conduite.

--Ça, quoi? fis-je.

--Voyons, Mademoiselle... Vous n'êtes pas une débutante et vous
connaissez la vie... On peut parler avec vous... Il s'agit d'un monsieur
seul, déjà âgé... pas extrêmement loin de Paris... très riche... oui,
enfin, assez riche... Vous tiendrez sa maison... quelque chose comme
gouvernante... comprenez-vous?... Ce sont des places très délicates...
très recherchées... d'un grand profit... Il y a là un avenir certain,
pour une femme comme vous, intelligente comme vous, gentille comme
vous... et qui aurait, je le répète, de la conduite...

C'était mon ambition... Bien des fois, j'avais bâti de merveilleux
avenirs sur la toquade d'un vieux... et ce paradis rêvé était là, devant
moi, qui souriait, qui m'appelait!... Par une inexplicable ironie de la
vie... par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la
cause, ce bonheur, tant de fois souhaité et qui s'offrait, enfin... je
le refusai net.

--Un vieux polisson... oh non!... je sors d'en prendre... Et ils me
dégoûtent trop les hommes, les vieux, les jeunes, et tous...

Mme Paulhat-Durand resta, quelques secondes, interdite... Elle ne
s'attendait pas à cette sortie... Retrouvant son air digne, austère, qui
mettait tant de distance entre la bourgeoise correcte qu'elle voulait
être et la fille bohème que je suis, elle dit:

--Ah! ça, Mademoiselle... que croyez-vous donc?... pour qui me
prenez-vous donc?... qu'imaginez-vous donc?

--Je n'imagine rien... Seulement, je vous répète que les hommes, j'en ai
plein le dos... voilà!

--Savez-vous bien de qui vous parlez?... Ce monsieur, Mademoiselle,
est un homme très respectable... Il est membre de la Société de
Saint-Vincent-de-Paul... Il a été député royaliste, Mademoiselle...

J'éclatai de rire:

--Oui... oui... allez toujours!... Je les connais vos
Saint-Vincent-de-Paul... et tous les saints du diable... et tous les
députés... Non, merci!...

Brusquement, sans transition:

--Qu'est-ce que c'est au juste que votre vieux? demandai-je... Ma foi...
un de plus... un de moins... ça n'est pas une affaire, après tout...

Mais Mme Paulhat-Durand ne se dérida pas. Elle déclara d'une voix ferme:

--Inutile, Mademoiselle... Vous n'êtes pas la femme sérieuse, la
personne de confiance qu'il faut à ce monsieur. Je vous croyais plus
convenable... Avec vous, on ne peut pas avoir de sécurité..

J'insistai longtemps... Elle fut inflexible. Et je rentrai dans
l'antichambre, l'âme toute vague... Oh, cette antichambre si triste,
si obscure, toujours la même!... Ces filles étalées, écrasées sur
les banquettes... ce marché de viande humaine, promise aux voracités
bourgeoises... ce flux de saletés et ce reflux de misères qui vous
ramènent là, épaves dolentes, débris de naufrages, éternellement
ballottés...

--Quel drôle de type, je fais!... pensai-je. Je désire des choses...
des choses... des choses... quand je les crois irréalisables, et,
sitôt qu'elles doivent se réaliser, qu'elles m'arrivent avec des formes
précises... je n'en veux plus...

Dans ce refus, il y avait cela, certes, mais il y avait aussi un désir
gamin d'humilier un peu Mme Paulhat-Durand... et une sorte de vengeance
de la prendre, elle si méprisante et si hautaine, en flagrant délit de
proxénétisme...

Je regrettai ce vieux qui, maintenant, avait, pour moi, toutes les
séductions de l'inconnu, toutes les attirances d'un inaccessible
idéal... Et je me plus à évoquer son image... un vieillard propret, avec
des mains molles, un joli sourire dans sa face rose et rasée, et gai, et
généreux, et bon enfant, pas trop passionné, pas aussi maniaque que M.
Rabour, se laissant conduire par moi, comme un petit chien...

--Venez ici... Allons, venez ici...

Et il venait, caressant, frétillant, avec un bon regard de soumission.

--Faites le beau, maintenant...

Il faisait le beau, si drôle, tout droit sur son derrière, et les pattes
de devant battant l'air...

--Oh! le bon toutou!

Je lui donnais du sucre... je caressais son échine soyeuse. Il ne me
dégoûtait plus... et je songeais encore:

--Suis-je bête, tout de même!... Un bon chien-chien... un beau jardin...
une belle maison... de l'argent, de la tranquillité, mon avenir assuré,
avoir refusé tout cela!... et sans savoir pourquoi!... Et ne jamais
savoir ce que je veux... et ne jamais vouloir ce que je désire!... Je
me suis donnée à bien des hommes et, au fond, j'ai l'épouvante--pire que
cela--le dégoût de l'homme, quand l'homme est loin de moi. Quand il
est près de moi, je me laisse prendre aussi facilement qu'une poule
malade... et je suis capable de toutes les folies. Je n'ai de résistance
que contre les choses qui ne doivent pas arriver et les hommes que je ne
connaîtrai jamais... Je crois bien que je ne serai jamais heureuse...

L'antichambre m'accablait... Il me venait de cette obscurité, de ce jour
blafard, de ces créatures étalées, des idées de plus en plus lugubres...
Quelque chose de lourd et d'irrémédiable planait au-dessus de moi...
Sans attendre la fermeture du bureau, je partis le coeur gros, la gorge
serrée... Dans l'escalier, je croisai M. Louis. S'accrochant à la rampe,
il montait lentement, péniblement les marches... Nous nous regardâmes
une seconde. Il ne me dit rien... moi non plus, je ne trouvai aucune
parole... mais nos regards avaient tout dit... Ah! lui, aussi, n'était
pas heureux... Je l'écoutai, un instant, monter les marches... puis je
dégringolai l'escalier... Pauvre petit bougre!

* * * * *

Dans la rue je restai un moment étourdie... Je cherchai des yeux les
recruteuses d'amour... le dos rond, la toilette noire de Mme Rebecca
Ranvet, Modes... Ah! si je l'avais vue, je serais allée à elle, je
me serais livrée à elle... Aucune n'était là... Des gens passaient,
affairés, indifférents, qui ne faisaient point attention à ma
détresse... Alors, je m'arrêtai chez un mastroquet, où j'achetai une
bouteille d'eau-de-vie, et, après avoir flâné, toujours hébétée, la tête
lourde, je rentrai à mon hôtel...

Vers le soir, tard, j'entendis qu'on frappait à ma porte. Je m'étais
allongée, sur le lit, à moitié nue, stupéfiée par la boisson.

--Qui est là? criai-je.

--C'est moi...

--Qui toi?

--Le garçon...

Je me levai, les seins hors la chemise, les cheveux défaits et tombant
sur mon épaule, et j'ouvris la porte:

--Que veux-tu?...

Le garçon sourit... C'était un grand gaillard, à cheveux roux, que
j'avais plusieurs fois rencontré dans les escaliers... et qui me
regardait toujours, avec d'étranges regards.

--Que veux-tu? répétai-je...

Le garçon sourit encore, embarrassé, et, roulant entre ses gros doigts
le bas de son tablier bleu, taché de plaques d'huile, il bégaya:

--Mam'zelle... je...

Il considérait d'un air de morne désir, mes seins, mon ventre presque
nu, ma chemise que la courbe des hanches arrêtait...

--Allons, entre... espèce de brute... criai-je tout à coup.

Et, le poussant dans ma chambre, je refermai la porte, violemment, sur
nous deux...

Oh! misère de moi... On nous retrouva, le lendemain, ivres et vautrés
sur le lit... dans quel état, mon Dieu!...

Le garçon fut renvoyé... Je n'ai jamais su son nom!

* * * * *

Je ne voudrais pas quitter le bureau de placement de Mme Paulhat-Durand
sans donner un souvenir à un pauvre diable que j'y rencontrai. C'était
un jardinier veuf depuis quatre mois et qui venait chercher une place.
Parmi tant de figures lamentables qui passèrent là, je n'en vis pas une
aussi triste que la sienne et qui semblât plus accablée par la vie. Sa
femme était morte d'une fausse couche--d'une fausse couche?--la veille
du jour où, après deux mois de misère, ils devaient, enfin, entré dans
une propriété, elle comme basse-courière, lui comme jardinier. Soit
malchance, soit lassitude et dégoût de vivre, il n'avait rien trouvé,
depuis ce grand malheur; il n'avait même rien cherché... Et ce qui lui
restait de petites économies avait vite fondu dans ce chômage. Quoiqu'il
fût très défiant, j'étais parvenue à l'apprivoiser un peu... Je mets
sous forme de récit impersonnel le drame si simple, si poignant qu'il
me conta, un jour que, très émue par son infortune, je lui avais marqué
plus d'intérêt et plus de pitié. Le voici.

* * * * *

Quand ils eurent visité les jardins, les terrasses, les serres et,
à l'entrée du parc, la maison du jardinier, somptueusement vêtue de
lierres, de bignones et de vignes vierges, ils revinrent l'âme en
attente, l'âme en angoisse; lentement, sans se parler, vers la pelouse
où la comtesse suivait, d'un regard d'amour, ses trois enfants qui,
chevelures blondes, claires fanfreluches, chairs roses et heureuses,
jouaient dans l'herbe, sous la surveillance de la gouvernante. A vingt
pas, ils s'arrêtèrent respectueusement, l'homme la tête découverte, sa
casquette à la main, la femme, timide sous son chapeau de paille noire,
gênée dans son caraco de laine sombre, tortillant, pour se donner une
contenance, la chaînette d'un petit sac de cuir. Très loin, le parc
déroulait, entre d'épais massifs d'arbres, ses pelouses onduleuses.

--Voyons... approchez... dit la comtesse avec une encourageante bonté.

L'homme avait la figure brunie, la peau hâlée de soleil, de grosses
mains noueuses, couleur de terre, le bout des doigts déformé et luisant
par le frottement continu des outils. La femme était un peu pâle, d'une
pâleur grise sous les taches de rousseur qui lui éclaboussaient le
visage... un peu gauche aussi et très propre. Elle n'osait pas lever
les yeux sur cette belle dame qui, tout à l'heure, allait l'examiner
indiscrètement, l'accabler de questions torturantes, lui retourner l'âme
et la chair, comme les autres... Et elle s'acharnait à regarder ce
joli tableau des trois babies jouant dans l'herbe, avec des manières
contenues et des grâces étudiées déjà...

Ils avancèrent, lentement, de quelques pas et tous les deux, d'un geste
mécanique et simultané, ils se croisèrent les mains, sur le ventre.

--Eh bien?... demanda la comtesse... vous avez tout visité?

--Madame la comtesse est bien bonne... répondit l'homme... C'est très
grand... c'est très beau... Oh! c'est une superbe propriété... Par
exemple, il y a du travail...

--Et je suis très exigeante, je vous préviens, très juste... mais
très exigeante. J'aime que tout soit tenu dans la perfection... Et des
fleurs... des fleurs... des fleurs... toujours... partout... D'ailleurs,
vous avez deux aides, l'été; un seul, l'hiver... C'est suffisant...

--Oh! répliqua l'homme... le travail ne me gêne pas. Tant plus il y en
a, tant plus je suis content. J'aime mon métier... et je le connais...
arbres... primeurs... mosaïques et tout... Pour ce qui est des fleurs...
avec de bons bras... du goût, de l'eau... un bon paillis... et, sauf
votre respect, madame la comtesse... beaucoup de fumier et d'engrais, on
a ce qu'on veut...

Après une pause, il continua:

--Ma femme aussi est bien active... bien adroite... et elle a de
l'administration... Elle n'a pas l'air fort, à la voir... mais elle est
courageuse, jamais malade, et elle s'entend aux bêtes comme personne...
Là, d'où nous venons, il y avait trois vaches... et deux cents poules...
Ainsi!

La comtesse fit un signe de tête approbateur.

--Le logement vous plaît?

--Le logement aussi est très beau... C'est quasiment trop grand pour de
petites gens comme nous... et nous n'avons pas assez de meubles pour le
meubler... Mais on n'habite que ce qu'on habite, bien sûr... Et puis,
c'est loin du château... Faut ça... Les maîtres n'aiment pas quand les
jardiniers sont trop près... Et nous, on craint de gêner... De cette
façon on est chacun chez soi... Ça vaut mieux pour tout le monde...
Seulement...

L'homme hésita pris d'une timidité soudaine, devant ce qu'il avait à
dire...

--Seulement... quoi?... interrogea la comtesse, après un silence qui
augmenta la gêne de l'homme.

Celui-ci serra plus fort sa casquette, la tourna entre ses gros doigts,
pesa davantage sur le sol, et, s'enhardissant:

--Eh bien, voilà! fit-il... Je voulais dire à madame la comtesse que les
gages n'étaient pas assez forts pour la place. C'est trop court... Avec
la meilleure volonté du monde, on ne pourra pas arriver... Madame la
comtesse devrait donner un peu plus...

--Vous oubliez, mon ami, que vous êtes logé, chauffé, éclairé... que
vous avez les légumes et les fruits... que je donne une douzaine d'oeufs
par semaine et un litre de lait par jour... C'est énorme...

--Ah! madame la comtesse donne le lait et les oeufs?... Et elle éclaire?

Et, comme pour lui demander conseil, il regardait sa femme, tout en
murmurant:

--Dame!... c'est quelque chose... On ne peut pas dire le contraire... ça
n'est pas mauvais...

La femme balbutia:

--Pour sûr... ça aide un peu...

Puis, tremblante et embarrassée:

--Madame la comtesse donne aussi, sans doute, des étrennes au mois de
janvier et à la Saint-Fiacre?

--Non, rien...

--C'est l'habitude, pourtant...

--Ça n'est pas la mienne...

A son tour, l'homme s'enquit:

--Et pour les belettes..., les fouines..., les putois?

--Rien, non plus... je vous laisse la peau!...

Cela fut dit d'un ton sec, net, après quoi il n'y avait plus à
insister... Et, tout à coup:

--Ah! je vous préviens, une fois pour toutes, que je défends au
jardinier de vendre ou de donner à quiconque des légumes. Je sais bien
qu'il faut en faire trop pour en avoir assez... et que les trois quarts
se perdent. Tant pis!... J'entends qu'en les laisse se perdre...

--Bien sûr... comme partout, quoi!...

--Ainsi, c'est entendu?... Depuis quand êtes-vous mariés?

--Depuis six ans... répondit la femme.

--Vous n'avez pas d'enfants?

--Nous avions une petite fille... Elle est morte!

--Ah! c'est bien... c'est très bien... approuva négligemment la
comtesse... Mais vous êtes jeunes tous les deux... vous pouvez en avoir
encore?

--On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse... Mais dame! on
attrape ça plus facilement que cent écus de rente...

Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères:

--Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas
d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée
de vous renvoyer... tout de suite... Oh! pas d'enfants!... Cela crie,
cela est partout, cela dévaste tout... cela fait peur aux chevaux et
donne des épidémies... Non, non... pour rien au monde, je ne tolérerais
un enfant chez moi... Ainsi, vous voilà prévenus... Arrangez-vous...
prenez vos précautions...

A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en
criant et se cacher dans la robe de sa mère... Celle-ci le prit dans
ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa
tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres...
La femme se sentit subitement le coeur bien gros... Elle crut qu'elle
n'aurait pas la force de retenir ses larmes... Il n'y avait donc de
joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches?... Les
enfants s'étaient remis à jouer sur la pelouse... Elle les détesta d'une
haine sauvage, elle eût voulu les injurier, les battre, les tuer...
injurier et battre aussi cette femme insolente et cruelle, cette mère
égoïste qui venait de prononcer des paroles abominables, des paroles qui
condamnaient à ne pas naître tout ce qui dormait d'humanité future, dans
son ventre de pauvresse... Mais elle se contint, et elle dit simplement,
sur un nouvel avertissement, plus autoritaire que les autres:

--On fera attention, madame la comtesse... on tâchera...

--C'est cela... car je ne saurais trop vous le répéter... C'est un
principe chez moi... un principe avec lequel je ne transigerai jamais...

Et elle ajouta, avec une inflexion presque caressante dans la voix:

--D'ailleurs, croyez-moi... Quand on n'est pas riche... mieux vaut ne
pas avoir d'enfants...

L'homme, pour plaire à sa future maîtresse, conclut:

--Bien sûr... bien sûr... Madame la comtesse parle bien...

Mais une haine était en lui. La lueur sombre et farouche, qui passa
comme un éclair dans ses yeux, démentait la servilité forcée de ces
dernières paroles... La comtesse ne vit point briller cette lueur de
meurtre, car, instinctivement, elle avait le regard fixé sur le
ventre de la femme, qu'elle venait de condamner à la stérilité ou à
l'infanticide.

Le marché fut vite conclu. Elle fit ses recommandations, détailla
minutieusement les services qu'elle attendait de ses nouveaux
jardiniers, et, comme elle les congédiait d'un hautain sourire, elle dit
sur un ton qui n'admettait pas de réplique:

--Je pense que vous avez des sentiments religieux... Ici, tout le
monde va, le dimanche, à la messe et fait ses Pâques... J'y tiens
absolument....

Ils s'en revinrent, sans se parler, très graves, très sombres. La
route était poudreuse, la chaleur lourde et la pauvre femme marchait
péniblement, tirait la jambe. Comme elle étouffait un peu, elle
s'arrêta, posa son sac à terre et délaça son corset.

--Ouf!... fit-elle en aspirant de larges bouffées d'air...

Et son ventre, longtemps comprimé, se tendit, s'enfla, accusa la rondeur
caractéristique, la tare de la maternité, le crime... Ils continuèrent
leur chemin.

A quelques pas de là, sur la route, ils entrèrent dans une auberge et se
firent servir un litre de vin.

--Pourquoi que tu n'a pas dit que j'étais enceinte? demanda la femme.

L'homme répondit:

--Tiens! pour qu'elle nous fiche à la porte, comme les trois autres...

--Aujourd'hui ou demain, va!...

Alors l'homme murmura entre ses dents:

--Si t'étais une femme... eh bien, tu irais, dès ce soir, chez la mère
Hurlot... elle a des herbes!

Mais la femme se mit à pleurer... Et elle gémissait, dans ses larmes:

--Ne dis pas ça... ne dis pas ça... Ça porte malheur!

L'homme tapa sur la table, et il cria:

--Faut donc crever... nom de Dieu!...

Le malheur vint. Quatre jours après, la femme eut une fausse couche--une
fausse couche?--et mourut en d'affreuses douleurs d'une péritonite.

Et quand l'homme eut terminé son récit, il me dit:

--Ainsi, me voilà tout seul, maintenant. Je n'ai plus de femme, plus
d'enfant, plus rien. J'ai bien songé à me venger... oui, j'ai songé
longtemps à tuer ces trois enfants qui jouaient sur la pelouse... Je
ne suis pas méchant pourtant, je vous assure, et pourtant, les trois
enfants de cette femme, je vous le jure, je les aurais étranglés
avec une joie..., une joie!... Ah! oui... Et puis, je n'ai pas osé...
Qu'est-ce que vous voulez? On a peur... on est lâche... on n'a de
courage que pour souffrir!



XVI


24 novembre.

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas
trop étonnée de son silence, mais j'en souffre un peu. Certes, Joseph
n'ignore point qu'avant de nous être distribuées les lettres passent
par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s'exposer et m'exposer à
ce qu'elles soient lues ou seulement que le fait qu'il m'écrive soit
méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources
dans l'esprit, j'aurais cru qu'il eût trouvé le moyen de me donner de
ses nouvelles... Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il?... Je ne
suis pas sans inquiétudes... et mon cerveau marche, marche... Pourquoi
aussi n'a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg?...
Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne
la fièvre.

Ici, rien, sinon moins d'événements toujours et plus de silence encore.
C'est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour,
ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les
châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet,
plus méfiant, plus louche d'allures que Joseph. Il est plus vulgaire
aussi, et il n'a pas sa grandeur et sa force... Je le vois très peu
et seulement quand j'ai un ordre à lui transmettre... Un drôle de type
aussi, celui-là!... L'épicière m'a raconté qu'il avait, étant jeune,
étudié pour être prêtre et qu'on l'avait chassé du séminaire à cause
de son indélicatesse et de son immoralité.--Ne serait-ce pas lui qui a
violé la petite Claire dans le bois?... Depuis, il a essayé un peu de
tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt
mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville,
adjudicataire du marché, employé chez l'huissier, il est depuis quatre
ans sacristain. Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a,
du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes
ecclésiastiques... Bien sûr qu'il ne doit pas reculer devant les plus
sales besognes... Joseph a le tort d'en faire son ami... Mais est-il son
ami?... N'est-il pas plutôt son complice?

Madame a la migraine... Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous
les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux
tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de
pénétrer... Elle ne veut pas de moi... La maladie de Madame, c'est du
bon temps pour Monsieur... Monsieur en profite... Il ne quitte plus la
cuisine... Tantôt, je l'ai surpris qui en sortait, la face très rouge,
la culotte encore toute déboutonnée. Ah! je voudrais bien les voir,
Marianne et lui... Cela doit vous dégoûter de l'amour pour jamais...

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie,
des regards furieux, s'est remis avec sa famille, du moins avec l'une
de ses nièces, qui est venue s'installer chez lui... Elle n'est pas mal:
une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite...
Au dire des gens, c'est elle qui tiendra la maison et qui remplacera
Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront
plus de la famille.

Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses
matinées du dimanche. Elle a compris qu'elle ne pouvait pas rester sans
un grand premier rôle. Maintenant, c'est cette peste de mercière qui
mène le branle des potins et qui se charge d'entretenir les filles
du Mesnil-Roy dans l'admiration et dans la propagande des talents
clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez
elle. C'était fort brillant... toutes étaient là. On y a très peu parlé
de Rose, et quand j'ai raconté l'histoire des testaments, ç'a été un
éclat de rire général. Ah! le capitaine avait raison quand il me disait:
«Tout se remplace.»... Mais la mercière n'a pas l'autorité de Rose,
car c'est une femme sur qui, au point de vue des moeurs, il n'y a
malheureusement rien à dire.

Avec quelle hâte j'attends Joseph!... Avec quelle impatience nerveuse
j'attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de
la destinée!... Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n'ai été autant
écoeurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je
sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour,
je m'abêtis davantage. Si je n'avais, pour me soutenir, l'étrange
sentiment, qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant,
je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de
sottises et de vilenies que je vois s'élargir de plus en plus autour de
moi... Ah! que Joseph réussisse ou non, qu'il change ou ne change pas
d'idée sur moi, ma résolution est prise; je ne veux plus rester ici...
Encore quelques heures, encore toute une nuit d'anxiété... et je serai
enfin fixée sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d'anciens souvenirs, pour
la dernière fois peut-être. C'est le seul moyen que j'aie de ne pas trop
penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux
chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m'amusent, et ils renforcent
mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même,
j'ai rencontrées sur ma route de servage!... Quand je les revois, par la
pensée, elles ne me font pas l'effet d'être réellement vivantes. Elles
ne vivent, du moins, elles ne donnent l'illusion de vivre, que par
leurs vices... Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les
bandelettes soutiennent les momies... et ce ne sont même plus des
fantômes, ce n'est plus que de la poussière, de la cendre... de la
mort..

* * * * *

Ah! par exemple, c'était une fameuse maison celle où, quelques jours
après avoir refusé d'aller chez le vieux monsieur de province, je
fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme
Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un
intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde
somptuosité des décors... Du luxe et plus encore de coulage... Un
simple coup d'oeil en entrant et j'avais vu tout cela... j'avais vu,
parfaitement vu, à qui j'avais affaire. C'était le rêve, quoi! J'allais
donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j'avais souvent
encore dans la peau, la petite canaille... et les bonnes soeurs de
Neuilly... et les stations crevantes dans l'antichambre du bureau
de placement, et les longs jours d'angoisse et les longues nuits de
solitude ou de crapule...

J'allais donc m'arranger une existence douce, de travail facile et
de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de
corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les
élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps,
dans cette place. En un clin d'oeil, mes idées noires disparurent et ma
haine des bourgeois, comme par enchantement, s'envola. Je redevins d'une
gaieté folle et trépidante, et, reprise d'un violent amour de la vie, je
trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois... Le personnel n'était
pas nombreux, mais de choix: une cuisinière, un valet de chambre, un
vieux maître d'hôtel et moi... Il n'y avait pas de cocher, les maîtres
ayant, depuis peu, supprimé l'écurie et se servant de voitures de grande
remise... Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma
bienvenue d'une bouteille de vin de Champagne.

--Mazette!... fis-je en battant des mains... on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l'air musicalement un trousseau de
clés. Il avait les clés de la cave; il avait les clés de tout. C'était
l'homme de confiance de la maison...

--Vous me les prêterez, dites? demandai-je, en manière de rigolade.

Il répondit, en me décochant un regard tendre:

--Oui, si vous êtes chouette avec Bibi... Il faudra être chouette avec
Bibi...

Ah! c'était un chic homme et qui savait parler aux femmes... Il
s'appelait William... Quel joli nom!...

Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d'hôtel ne dit pas un
mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui,
et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant,
galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates,
m'offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches
pleines... Puis m'attirant vers lui--j'étais un peu étourdie par le
tabac, un peu grise aussi et toute défrisée--il m'assit sur ses genoux,
et me souffla dans l'oreille des choses d'un raide... Ah! ce qu'il était
effronté!

Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et
de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la
porte, dressait l'oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu
quelqu'un et, l'oeil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins
verres de vin... C'était une femme d'environ quarante-cinq ans, avec une
forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des
yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin,
du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le
visage d'Eugénie s'illumina; elle se leva d'un bond, alla ouvrir... Je
voulus reprendre une position plus convenable, n'étant pas au fait des
habitudes de l'office, mais William m'enlaça plus fort, et me retint
contre lui, d'une solide étreinte...

--Ce n'est rien, fit-il, calmement... c'est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince,
très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe--dix-huit ans à
peine--, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf,
élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate
rose... C'était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait,
paraît-il, tous les soirs... Eugénie l'adorait, en était folle. Chaque
jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines
de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de
gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.

--Pourquoi viens-tu si tard, ce soir? demanda Eugénie.

Le petit s'excusa d'une voix traînante:

--A fallu que j'garde la loge... maman faisait une course...

--Ta mère... ta mère... Ah! mauvais sujet, est-ce vrai au moins?...

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l'enfant, les deux mains
appuyées à ses épaules, elle débita d'un ton dolent:

--Quand tu tardes à venir, j'ai toujours peur de quelque chose. Je ne
veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri... Tu diras à ta mère que
si cela continue... eh bien, je ne te donnerai plus rien... pour elle...

Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d'un
frisson:

--Que tu es joli, mon amour!... Oh! ta petite frimousse... ta petite
frimousse... Je ne veux pas que les autres en aient... Pourquoi n'as-tu
pas mis tes beaux souliers jaunes?... Je veux que tu sois joli de
partout, quand tu viens... Et ces yeux-là... ces grands yeux polissons,
petit brigand?... Ah! je parie qu'ils ont encore regardé une autre
femme! Et ta bouche... ta bouche!... qu'est-ce qu'elle a fait cette
bouche-là!...

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles...

--Dieu non!... ça, je t'assure, Nini... c'est pas une blague... maman
faisait une course... là... vrai!

Eugénie répéta, à plusieurs reprises:

--Ah! mauvais sujet... mauvais sujet... je ne veux pas que tu regardes
les autres femmes... Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche,
pour moi... tes grands yeux pour moi!... Tu m'aimes bien, dis?...

--Oh! oui... Pour sûr...

--Dis le encore...

--Ah! pour sûr!...

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots
d'amour, elle l'entraîna dans la pièce voisine.

William me dit:

--Ce qu'elle en pince!... Et ce qu'il lui coûte gros, ce gamin... La
semaine dernière, elle l'a encore habillé tout à neuf. C'est pas vous
qui m'aimeriez comme ça!...

Cette scène m'avait profondément émue, et tout de suite je vouai à
la pauvre Eugénie une amitié de soeur... Ce gamin ressemblait à M.
Xavier... Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait
une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh! triste,
infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui
donnai les quatre-vingt-dix francs... Oh! ta petite frimousse, ta petite
bouche, tes grands yeux!... C'étaient les mêmes yeux froids et cruels,
la même ondulation du corps... c'était le même vice qui brillait à
ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose
d'engourdissant, comme un poison...

Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant:

--Non... lui dis-je, un peu sèchement... pas ce soir...

--Mais tu avais promis d'être chouette avec Bibi?...

--Pas ce soir...

Et, m'arrachant à son étreinte, j'arrangeai un peu le désordre de mes
cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis:

--Ah! bien, tout de même!... ça ne traîne pas avec vous...

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison,
dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse.
Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là... ça y était. Le reste du
temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les
lettres qui, d'ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les
coins. Je fis comme lui. Je laissai s'accumuler la poussière sur et sous
les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons
et des chambres. A la place des maîtres, moi, j'aurais eu honte de
vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas
commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n'osaient jamais
rien dire. Si, parfois, à la suite d'un manquement trop visible ou trop
gênant, ils se hasardaient jusqu'à balbutier: «Il me semble que vous
n'avez pas fait ceci ou cela», nous n'avions qu'à répondre sur un ton
où la fermeté n'excluait pas l'insolence: «Je demande bien pardon à
Madame... Madame se trompe... Et si Madame n'est pas contente...» Alors,
ils n'insistaient plus et tout était dit... Jamais je n'ai rencontré,
dans ma vie, des maîtres ayant moins d'autorité sur leurs domestiques,
et plus godiches!... Vrai, on n'est pas _serins_, comme ils l'étaient...

Il faut rendre à William cette justice qu'il avait su mettre les choses
sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune
a beaucoup de gens de service: les courses. Il connaissait tous les
jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques
gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient
une certaine amitié, sachant qu'il possédait, de temps à autre,
des tuyaux épatants... Cette passion qui, pour être entretenue
et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements
suburbains, ne s'accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire,
comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie
ainsi: après le déjeuner, il s'habillait et sortait... Ce qu'il était
chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies,
son pardessus mastic et ses chapeaux... Oh! les chapeaux de William, des
chapeaux couleur d'eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues,
les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux
reflets!... Il ne rentrait qu'à l'heure d'habiller son maître, et,
le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il,
d'importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que
la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours... Toutes les
semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de
chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs
jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme
et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur
leurs maîtres des histoires sinistres--à les entendre, ils étaient tous
pédérastes--puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s'attaquaient
à la politique... William y était d'une intransigeance superbe et d'une
terrible violence réactionnaire.

--Moi, mon homme, criait-il... c'est Cassagnac... Un rude gars,
Cassagnac... un luron... un lapin!... Ils en ont peur... Ce qu'il écrit,
celui-là... c'est tapé!... Oui, qu'ils se frottent à ce lapin-là, les
sales canailles!...

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et
les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie
figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du
pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre
de champagne et une assiette de friandises... Puis, tous les deux, ils
disparaissaient dans la pièce voisine...

--Oh! ta petite frimousse... ta petite bouche... tes grands yeux!...

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et
meilleures. Il fallait bien qu'ils profitassent de la fête, ces braves
gens...

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui
était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète... lui dit:

--Vous tarabustez-donc pas... Elle va venir tout à l'heure, votre
tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante:

--Qu'est-ce que vous avez dit, vous?... Une tapette... ce chérubin?...
Répétez-voir un peu?... Et quand même... si ça lui fait plaisir à cet
enfant... Il est assez joli pour ça... il est assez joli pour tout...
vous savez?

--Bien sûr, une tapette... répliqua le cocher, dans un rire gras...
allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue
Marb...

Il n'eut pas le temps d'achever... Un soufflet retentissant lui coupa la
parole...

A ce moment, le petit apparut derrière la porte... Eugénie courut à
lui...

--Ah! mon chéri... mon amour... viens vite... ne reste pas avec ces
voyous-là...

Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.

* * * * *

William me parlait souvent d'Edgar, le célèbre piqueur du baron de
Borgsheim. Il était fier de le connaître, l'admirait presque autant
que Cassagnac. Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands
enthousiasmes de sa vie... Je crois qu'il eût été dangereux d'en
plaisanter et même d'en discuter avec lui... Quand il rentrait, la nuit,
tard, William s'excusait en me disant: «J'étais avec Edgar.» Il semblait
que d'être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse,
mais une gloire.

--Pourquoi ne l'amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux
Edgar?... demandai-je un jour.

William fut scandalisé de cette idée... et il affirma, avec hauteur:

--Ah! ça!... est-ce que tu t'imagines qu'Edgar voudrait dîner avec de
simples domestiques?

C'est d'Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer
ses chapeaux... Une fois, aux courses d'Auteuil, Edgar fut abordé par le
jeune marquis de Plérin.

--Voyons, Edgar, supplia le marquis... comment obtenez-vous vos
chapeaux?...

--Mes chapeaux, monsieur le marquis?... répondit Edgar, flatté, car le
jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une
des personnalités les plus fameuses du monde parisien... C'est très
simple... seulement, c'est comme le gagnant, il faut le savoir... Eh
bien, voici... Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre
pendant un quart d'heure... Il sue, n'est-ce pas?... Et la sueur, ça
contient de l'huile... Alors, avec un foulard de soie très fine, il
recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec...
Ensuite, le coup de fer... Mais il faut un homme propre et sain... de
préférence un châtain... car les blonds sentent fort quelquefois... et
toutes les sueurs ne conviennent pas... L'année dernière, j'ai donné la
recette au prince de Galles...

Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la
main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement:

--Prenez Baladeur à 7/1... C'est le gagnant, monsieur le marquis...

J'avais fini--c'est rigolo, vraiment, quand j'y pense--par me sentir
flattée, moi aussi, d'une telle relation pour William... Pour moi aussi,
Edgar, c'était alors quelque chose d'admirable et d'inaccessible, comme
l'Empereur d'Allemagne... Victor Hugo... Paul Bourget... est-ce que je
sais?... C'est pourquoi je crois bien faire en fixant, d'après tout ce
que me raconta William, cette physionomie plus qu'illustre: historique.

* * * * *

Edgar est né à Londres, dans l'effroi d'un bouge, entre deux hoquets de
whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus
tard, comme il avait les difformités physiques requises et les
plus crapuleux instincts, on l'a racolé pour en faire un groom...
D'antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les
rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il
est passé _lad_, au haras d'Eaton. Et il s'est pavané avec la toque
écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire,
bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux
des plis en forme de vis. A peine adulte, il ressemble à un vieux petit
homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune
aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés
au-dessus de l'oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se
pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu'un de moins anonyme
qu'un ouvrier ou un paysan; presque un gentleman.

A Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un
cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles
toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de
la robe, lui conviennent; il sait le secret des lavages intimes, les
polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux,
par quoi valent et s'embellissent les bêtes de course, comme les bêtes
d'amour... Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de
célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous
qui sont la _crème_ de ce fumier et la _fleur_ de ce crottin... Edgar
eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu'il y a de
tours à jouer et d'affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes
sont restées maigres et arquées, son estomac s'est développé et son
ventre bedonne... Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du
jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher...

Aujourd'hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs
anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec
émerveillement... Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans
les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim,
son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d'une opération
financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit:
«Mon piqueur!», en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive,
comme un collectionneur de tableaux, dirait: «Mes Rubens!» Et, de fait,
il a raison d'être fier, l'heureux baron, car, depuis qu'il possède
Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité... Edgar
lui a valu l'entrée de salons intransigeants, longtemps convoités...
Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa
race... Au club, il est question de la fameuse «victoire du baron sur
l'Angleterre». Les Anglais nous, ont pris l'Égypte... mais le baron a
pris Edgar aux Anglais... et cela rétablit l'équilibre... Il eût conquis
les Indes qu'il n'eût pas été davantage acclamé... Cette admiration ne
va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir
Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations
corruptrices, des flirts, comme autour d'une belle femme. Quant aux
journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne
plus savoir exactement lequel, d'Edgar ou du baron, est l'admirable
piqueur ou l'admirable financier... Tous les deux, ils les confondent
dans les mutuelles gloires d'une même apothéose.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules
aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est
une des ordinaires et plus précieuses parures. C'est un homme de taille
moyenne, très laid, d'une laideur comique d'Anglais, et dont le nez
démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent
entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne... Les lèvres, très
courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous
noirs. Son teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux
pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme
les majestueux cochers de l'ancien jeu, il est maintenant doué d'un
embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les
exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement
penché en avant, l'échine sautillante, les coudes écartés à l'angle
réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l'imposer,
il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues,
à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves; des pantalons de coupe
anglaise, trop clairs; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros,
des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux
trop luisants... Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à
Edgar l'insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs!

A huit heures le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic
aussi court qu'un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar
descend de son automobile, devant l'hôtel du baron. Le pansage vient
de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il
entre dans l'écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers,
inquiets et respectueux... Rien n'échappe à son oeil soupçonneux et
oblique: un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d'acier, une
éraillure sur les argents et les cuivres... Et il grogne, s'emporte,
menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du
Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe
sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur
l'encolure, le ventre, les jambes. A la moindre trace de salissure sur
les gants, il bourre les palefreniers; c'est un flot de mots orduriers,
de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il
examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le
marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme,
la couleur et la densité du crottin, qu'il ne trouve jamais à son goût.

--Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu?... Du crottin de cheval de fiacre,
oui... Que j'en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler,
bougres de saligauds!...

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. A peine
si Edgar s'aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations,
d'ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne
dit: «Monsieur le baron». C'est le baron, au contraire, qui serait tenté
de dire: «Monsieur le cocher!» Dans la crainte d'irriter Edgar, il ne
reste pas longtemps, et se retire discrètement.

La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres
donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son
automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d'abord
une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des
_tipsters_ au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots
mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de
la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les
commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands
de chevaux où s'engagent des colloques dans le genre de celui-ci:

--Eh bien, master Edgar?

--Eh bien, master Poolny?

--J'ai acheteur pour l'attelage bai du baron.

--Il n'est pas à vendre...

--Cinquante livres pour vous...

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny...

--Ce n'est pas tout, master Edgar.

--Quoi encore, master Poolny?

--J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron...

--Nous n'en avons pas besoin.

--Cinquante livres pour vous.

--Non.

--Cent livres, master Edgar.

--On verra, master Poolny!

Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop
peu, l'attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu'il est
urgent de s'en débarrasser, vend l'attelage bai à Poolny lequel vend à
Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre,
pendant trois mois, à l'herbage, l'attelage bai qu'il revendra,
peut-être, deux ans après, au baron.

A midi, le service d'Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son
appartement de la rue Euler, car il n'habite pas chez le baron, et ne le
conduit jamais. Rue Euler, c'est un rez-de-chaussée écrasé de peluches
brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies
anglaises: chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du
prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des
whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail,
arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons
dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite
polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes
bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors,
toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont
nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un
photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l'entraînement,
près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les
petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler,
où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour
elles, un thé servi et cinq louis prêts.

Le soir, après s'être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l'Olympia,
très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez
l'_Ancien_, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se
donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs
de cochers...

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il
concluait, émerveillé:

--Ah! cet Edgar, on peut dire vraiment que c'est un homme, celui-là!...

Mes maîtres appartenaient à ce qu'on est convenu d'appeler le grand
monde parisien; c'est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et
qu'on ne savait pas exactement d'où sortait Madame. Bien des histoires,
toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses
origines. William, très au courant des potins de la haute société,
prétendait que Madame était la fille d'un ancien cocher et d'une
ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise
conduite, réunirent un petit capital, s'établirent usuriers en un
quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de
l'argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse
fortune. Des veinards, quoi!...

Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie
figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me
désobligeaient fort. Elle aimait le boeuf bouilli et le lard aux choux,
la sale... et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du
vin rouge dans son potage. J'en avais honte pour elle... Souvent, dans
ses querelles avec Monsieur, elle s'oubliait jusqu'à crier: «Merde!» En
ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé
par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait
monter à ses lèvres, ainsi qu'une malpropre écume, des mots... ah! des
mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d'avoir
prononcés... Mais voilà... on ne s'imagine pas combien il y a de femmes,
avec des bouches d'anges, des yeux d'étoiles et des robes de trois
mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de
gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité... de vraies pierreuses!...

--Les grandes dames, disait William, c'est comme les sauces des
meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique... Ça
vous empêcherait de coucher avec...

William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c'était, tout de
même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille:

--Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d'un amant...
Mais c'est plus sérieux, tout de même.

Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait
toujours sur Monsieur... Avec nous, elle était, je le répète, plutôt
timide...

Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce
coulage effréné qu'elle tolérait, des avarices très bizarres et tout
à fait inattendues... Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de
salade, économisait sur le blanchissage de l'office, renâclait sur une
note de trois francs, n'avait de cesse qu'elle eût obtenu, après des
plaintes, des correspondances sans fin, d'interminables démarches, la
remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin
de fer, pour le transport d'un paquet. Chaque fois qu'elle prenait un
fiacre, c'étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement
elle ne donnait pas de pourboire, mais qu'elle trouvait encore le moyen
de carotter... Ce qui n'empêche pas que son argent traînât partout avec
ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle
gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries;
elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d'objets de
luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d'hôtel,
comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait
s'il y en avait de la gabegie, là-dedans!... Je disais à William,
quelquefois:

--Non, vrai! tu chipes trop... Ça te jouera... un mauvais tour...

A quoi William, très calme, répliquait:

--Laisse donc... je sais ce que je fais... et jusqu'où je peux aller.
Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne
pas en profiter.

Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui,
continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu'il avait, allaient aux
courses grossir l'argent des bookmakers.

* * * * *

Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans... D'abord, ils
allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu,
ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à
peu près seuls, car ils se disaient jaloux l'un de l'autre. Madame
reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes; Monsieur accusait
Madame de trop regarder les hommes. Ils s'aimaient beaucoup,
c'est-à-dire qu'ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de
petits bourgeois. La vérité est que Madame n'avait pas réussi dans le
monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d'avanies. Elle en
voulait à Monsieur de n'avoir pas su l'imposer, et Monsieur en voulait à
Madame de l'avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s'avouaient
pas l'amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre
leurs zizanies sur le compte de l'amour.

Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en
Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le
personnel s'y renforçait d'un cocher, de deux jardiniers, d'une seconde
femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des
paons, des poules, des lapins... Quel bonheur! William me contait les
détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et
bougonnante. Il n'aimait point la campagne; il s'ennuyait au milieu des
prairies, des arbres et des fleurs... La nature ne lui était supportable
qu'avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys.
Il était exclusivement Parisien.

--Connais-tu rien de plus bête qu'un marronnier? me disait-il souvent.
Voyons... Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu'il
aime la campagne, lui?...

Je m'exaltais:

--Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses... Et les petits
oiseaux!...

William ricanait:

--Les fleurs?... Ça n'est joli que sur les chapeaux et chez les
modistes... Et les petits oiseaux? Ah! parlons-en... Ça vous empêche de
dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent!... Ah! non... ah!
non... J'en ai plein le dos, de la campagne... La campagne, ça n'est bon
que pour les paysans...

Et se redressant, d'un geste noble, avec une voix fière, il concluait:

--Moi, il me faut du sport... Je ne suis pas un paysan, moi... je suis
un sportsman...

J'étais heureuse, pourtant, et j'attendais le mois de juin avec
impatience. Ah! les marguerites dans les prés, les petits sentiers,
sous les feuilles qui tremblent... les nids cachés dans les touffes de
lierre, aux flancs des vieux murs... Et les rossignols dans les nuits de
lune... et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles
des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de
mousses!... Et les jattes de lait fumant... et les grands chapeaux de
paille... et les petits poussins... et les messes entendues dans les
églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut
et vous charme et vous prend le coeur, comme une de ces jolies romances
qu'on chante au café-concert!...

Quoique j'aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux
bergers, les foins qu'on fane, les oiseaux qui se poursuivent de
branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les
ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars
au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes
vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes,
tout cela me fait rêver des rêves gentils... En pensant à ces choses,
je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui
m'inondent l'âme, qui me rafraîchissent le coeur, comme une petite pluie
la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent...
Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet
avenir de joies pures, je composais des vers:

    Petite fleur,
    O toi, ma soeur,
    Dont la senteur
    Fait mon bonheur...

    Et toi, ruisseau,
    Lointain coteau,
    Frêle arbrisseau,
    Au bord de l'eau,

    Que puis-je dire,
    Dans mon délire?
    Je vous admire...
    Et je soupire...

    Amour, amour...
    Amour d'un jour,
    Et de toujours!...
    Amour, amour!...

Sitôt William rentré, la poésie s'envolait. Il m'apportait l'odeur
lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait
de casser les ailes à mon rêve... Je n'ai jamais voulu lui montrer mes
vers. A quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les
inspirait. Et sans doute qu'il m'eût dit:

--Edgar, qui est un homme épatant... est-ce qu'il fait des vers, lui?...

Ma nature poétique n'était pas la seule cause de l'impatience où j'étais
de partir pour la campagne. J'avais l'estomac détraqué par la longue
misère que je venais de traverser... et, peut-être aussi, par la
nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le
Champagne et les vins d'Espagne, que William me forçait à boire. Je
souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin,
au sortir du lit... Dans la journée, mes jambes se brisaient; je
ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau...
J'avais réellement besoin d'une existence plus calme, pour me remettre
un peu...

Hélas!... il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait
encore s'écrouler...

Ah! merde! comme disait Madame...

* * * * *

Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le
cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de
prétextes futiles... de rien. Plus le prétexte était futile et plus les
scènes éclataient violentes... Après quoi, ayant vomi tout ce que leur
coeur contenait d'amertumes et de colères longtemps amassées, ils se
boudaient des semaines entières... Monsieur se retirait dans son cabinet
où il faisait des patiences et remaniait l'harmonie de sa collection
de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue,
longuement étendue, elle lisait des romans d'amour... et s'interrompait
de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec
frénésie: tel un pillage... Ils ne se retrouvaient qu'aux repas... Dans
les premiers temps, je crus, n'étant point au courant de leurs manies,
qu'ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles...
Nullement, hélas!... C'est dans ces moments-là qu'ils étaient le mieux
élevés, et que Madame s'ingéniait à paraître une femme du monde. Ils
causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec
un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide
et guindée, voilà tout... On eût dit qu'ils dînaient en ville...
Puis, les repas terminés, l'air grave, l'oeil triste, très dignes, ils
remontaient chacun chez soi... Madame se remettait à ses romans, à
ses tiroirs... Monsieur à ses patiences et à ses pipes... Quelquefois,
Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement... Et
ils s'adressaient une correspondance acharnée, des _poulets_ en forme
de coeur ou de cocotte, que j'étais chargée de transmettre de l'un à
l'autre... Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de
Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d'ultimatums terribles, de
menaces... de supplications... de pardons et de larmes... C'était à
mourir de rire...

Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s'étaient
fâchés, sans raison apparente... Et c'étaient des sanglots, des «oh!...
méchant!... oh! méchante!»... des: «c'est fini... puisque je te dis que
c'est fini»... Ils s'en allaient faire une petite fête au restaurant,
et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d'amour...

J'avais tout de suite compris la comédie qu'ils se jouaient à eux-mêmes,
les deux pauvres cabots... et quand ils menaçaient de se quitter, je
savais très bien qu'ils n'étaient pas sincères. Ils étaient rivés l'un
à l'autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur
tenait à Madame qui avait l'argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui
avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient,
en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le
besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble,
comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.

--A quoi peuvent bien servir de telles existences?... disais-je à
William.

--A Bibi!... répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le
mot juste et définitif. Pour en donner l'immédiate et matérielle preuve,
il tirait de sa poche un magnifique _impérialès_, dérobé le matin même,
en coupait le bout, soigneusement, l'allumait avec satisfaction et
tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:

--Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite
Célestine... C'est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous
autres... Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont
heureux... Va me chercher la fine champagne...

A demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et
croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée
de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l'_Autorité_, et il
disait avec une bonhomie admirable:

--Vois-tu, ma petite Célestine... il faut être plus fort que les gens
qu'on sert... Tout est là... Dieu sait si Cassagnac est un rude homme...
Dieu sait s'il est en plein dans mes idées, et si je l'admire, ce grand
bougre-là... Eh bien, comprends-tu?... je ne voudrais pas servir chez
lui... pour rien au monde... Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis
aussi d'Edgar, parbleu!... Retiens-bien ceci, et tâche d'en profiter.
Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»... c'est de la
duperie, mon petit loup...

Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:

--Quand je pense qu'il est des domestiques qui passent leur vie
à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer... Quelles
brutes!... Quand je pense qu'il en est qui voudraient les tuer... Les
tuer!... Et puis après?... Est-ce qu'on tue la vache qui nous donne
du lait, et le mouton de la laine... On trait la vache... on tond le
mouton... adroitement... en douceur...

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique
conservatrice.

Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle.
Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d'eux,
là-haut, loin de nous, loin d'elle-même, le regard absent de leurs
folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes
paroles de douloureuse adoration:

--Ta petite bouche... tes petites mains... tes grands yeux!...

Tout cela souvent m'attristait, je ne sais pas pourquoi, m'attristait
jusqu'aux larmes... Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante,
me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître
d'hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants,
vides et mornes, comme des fantômes...

La dernière scène à laquelle j'assistai fut particulièrement drôle...

Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame
essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve
avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce
n'est pas ce qui étouffait Madame.

--Comment? dit Madame, d'un ton de gai reproche. C'est ainsi qu'on entre
chez les femmes, sans frapper?

--Oh! les femmes? gazouilla Monsieur... D'abord tu n'es pas les femmes.

--Je ne suis pas les femmes?... qu'est-ce que je suis alors?

Monsieur arrondit la bouche--Dieu, qu'il avait l'air bête--et, très
tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:

--Mais tu es ma femme... ma petite femme... ma jolie petite femme. Il
n'y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense...

Quand Monsieur faisait l'amoureux imbécile, c'est qu'il voulait carotter
de l'argent à Madame... Celle-ci, encore méfiante, répliqua:

--Si, il y a du mal...

Et elle minauda:

--Ta petite femme?... ta petite femme? Ça n'est pas si sûr que cela, que
je sois ta petite femme...

--Comment... ça n'est pas si sûr que cela...

--Dame! est-ce qu'on sait?... Les hommes, c'est si drôle...

--Je te dis que tu es ma petite femme... ma chère... ma seule petite
femme... ah!

--Et toi... mon bébé... mon gros bébé... le seul gros bébé à sa petite
femme... na!...

Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés,
caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles... Et
j'avais grande envie de rire. Ce qu'ils me faisaient suer avec «leur
petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu'ils avaient l'air stupide tous
les deux!...

Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des
serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit
un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s'assit sur une
espèce de tabouret de peluche. Il demanda:

--Est-ce qu'il y a un rébus, cette fois?

--Oui... je crois, il y a un rébus...

--L'as-tu deviné, ce rébus?

--Non, je ne l'ai pas deviné...

--Ah! ah! voyons ce rébus...

Pendant que Monsieur, le front plissé, s'absorbait dans l'étude du
rébus, Madame dit, un peu sèchement:

--Robert?

--Ma chérie...

--Alors, tu ne remarques rien?

--Non... quoi?... dans ce rébus?...

Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:

--Il s'agit bien du rébus!... Alors, tu ne remarques rien?... D'abord,
toi, tu ne remarques jamais rien...

Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à
la porte, un regard embêté, tout rond... excessivement comique...

--Ma foi, non!... qu'est-ce qu'il y a?... Il y a donc, ici, quelque
chose de nouveau, que je n'aie pas remarqué... Je ne vois rien, ma
parole d'honneur!...

Madame devint toute triste, et elle gémit:

--Robert, tu ne m'aimes plus...

--Comment, je ne t'aime plus!... Ça, c'est un peu fort, par exemple!...

Il se leva, brandissant le journal de modes...

--Comment... je ne t'aime plus... répéta-t-il... En voilà une idée!...
Pourquoi dis-tu cela?...

--Non, tu ne m'aimes plus... parce que, si tu m'aimais encore... tu
aurais remarqué une chose...

--Mais quelle chose?...

--Eh bien!... tu aurais remarqué mon corset...

--Quel corset?... Ah! oui... ce corset... Tiens! je ne l'avais pas
remarqué, en effet... Faut-il que je sois bête!... Ah! mais, il est très
joli, tu sais... ravissant...

--Oui, tu dis cela, maintenant... et tu t'en fiches pas mal... Je suis
trop stupide, aussi... Je m'éreinte à me faire belle... à trouver des
choses qui te plaisent... Et tu t'en fiches pas mal... Du reste, que
suis-je pour toi?... Rien... moins que rien!... Tu entres ici... et
qu'est-ce que tu vois?... Ce sale journal... A quoi t'intéresses-tu?...
A un rébus!... Ah! elle est jolie la vie que tu me fais... Nous ne
voyons personne... nous n'allons nulle part... nous vivons comme des
loups... comme des pauvres...

--Voyons... voyons... je t'en prie!... ne te mets pas en colère...
Voyons!... D'abord, comme des pauvres...

Il voulut s'approcher de Madame, la prendre par la taille...
l'embrasser. Celle-ci s'énervait. Elle le repoussa durement:

--Non, laisse-moi... Tu m'agaces...

--Ma chérie... voyons!... ma petite femme...

--Tu m'agaces, entends-tu?... Laisse-moi... ne m'approche pas... Tu es
un gros égoïste... un gros pataud... tu ne sais rien faire pour moi...
tu es un sale type, tiens!...

--Pourquoi dis-tu cela?... C'est de la folie. Voyons... ne t'emporte
pas ainsi... Eh bien, oui... j'ai eu tort... J'aurais dû le voir tout
de suite, ce corset... ce très joli corset... Comment ne l'ai-je pas vu,
tout de suite?... Je n'y comprends rien!... Regarde-moi... souris-moi...
Dieu, qu'il est joli!... et comme il te va!...

Monsieur appuyait trop... il m'horripilait, moi qui étais pourtant si
désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus
en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très
vite:

--Tu m'agaces... tu m'agaces... tu m'agaces... Est-ce clair?... Va-t'en!

Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes
d'exaspération:

--Ma chérie!... Ça n'est pas raisonnable... Pour un corset!... Ça n'a
aucun rapport... Voyons, ma chérie... regarde-moi... souris-moi... C'est
bête de se faire tant de mal pour un corset...

--Ah! tu m'emmerdes, à la fin!... vomit Madame d'une voix de lavoir...
tu m'emmerdes!... Va-t'en...

J'avais fini de lacer ma maîtresse... Je me levai sur ce mot... ravie de
surprendre à nu leurs deux belles âmes... et de les forcer à s'humilier,
plus tard, devant moi... Ils semblaient avoir oublié que je fusse
là... Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute
petite, toute silencieuse...

A son tour, Monsieur qui s'était longtemps contenu, s'encoléra... Il
fit du journal de modes un gros bouchon qu'il lança de toutes ses forces
contre la toilette... et il s'écria:

--Zut!... Flûte!... C'est trop embêtant aussi!... C'est toujours la
même chose... On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un
chien... Et toujours des brutalités, des grossièretés... J'en ai assez
de cette vie-là... j'en ai plein le dos de ces manières de poissarde...
Et veux-tu que je te dise?... Ton corset... eh bien, il est ignoble, ton
corset... C'est un corset de fille publique...

--Misérable!...

L'oeil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés,
menaçants, elle s'avança vers Monsieur... Et telle était sa fureur que
les mots ne sortaient de sa bouche qu'en éructations rauques...

--Misérable!... rugit-elle, enfin... Et c'est toi qui oses me parler
ainsi... toi?... Non, mais c'est une chose inouïe... Quand je l'ai
ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes...
affiché à son cercle... quand je l'ai sauvé de la crotte... ah! il ne
faisait pas le fier!... Ton nom, n'est-ce pas?... Ton titre?... Ah!
ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne
voulaient plus t'avancer même cent sous... Tu peux les reprendre et te
laver le derrière avec... Et ça parle de sa noblesse... de ses aïeux...
ce monsieur que j'ai acheté et que j'entretiens!... Eh bien... elle
n'aura plus rien de moi, la noblesse... plus ça!... Et quant à tes
aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on
te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de
valets!... Plus ça, tu entends!... jamais... jamais!... Retourne à tes
tripots, tricheur... à tes putains, maquereau!...

Elle était effrayante... Timide, tremblant, le dos lâche, l'oeil
humilié, Monsieur reculait devant ce flot d'ordures... Il gagna la
porte, m'aperçut... s'enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le
couloir, d'une voix devenue encore plus rauque, horrible...

--Maquereau... sale maquereau!...

Et elle s'affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible
attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout
un flacon d'éther...

Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d'amour, rangea à nouveau
ses tiroirs. Monsieur s'absorba plus que jamais dans des patiences
compliquées et dans la révision de sa collection de pipes... Et la
correspondance recommença... D'abord timide, espacée, elle se fit
bientôt acharnée et nombreuse... J'étais sur les dents, à force de
courir, porteuse de menaces en forme de coeur ou de cocotte, de la
chambre de l'une au cabinet de l'autre... Ce que je rigolais!...

Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur,
sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me
demanda, haletante:

--Célestine?... Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?...
Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!... s'il allait se
tuer?...

J'éclatai de rire, au nez de Madame... Et ce rire, qui était parti,
malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita... Je crus que j'allais
mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se
soulevait, en tempête, dans ma poitrine... et m'emplissait la gorge
d'inextinguibles hoquets.

Madame resta un moment interdite devant ce rire.

--Qu'y a-t-il?... Qu'avez-vous?... Pourquoi riez-vous ainsi?...
Taisez-vous donc... Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille...

Mais le rire me tenait... Il ne voulait plus me lâcher... Enfin, entre
deux halètements, je criai:

--Ah! non... c'est trop rigolo aussi, vos histoires... c'est trop
bête... Oh! la la!... Oh! la la!... Que c'est bête!...

Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une
fois de plus, sur le pavé...

Chien de métier!... Chienne de vie!...

* * * * *

Le coup fut rude et je me dis--mais trop tard--que jamais je ne
retrouverais une place comme celle-là... J'y avais tout: bons gages,
profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n'y
avait qu'à me laisser vivre. Quelqu'une d'autre, moins folle que moi,
eût pu mettre beaucoup d'argent de côté, se monter peu à peu un joli
trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et
très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?... on pouvait se
marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l'abri du besoin
et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame... Maintenant, il
fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l'offense des
hasards... J'étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre
moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout
le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me
cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame,
je m'étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d'effronterie,
j'avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange,
ce qui se passe en vous, à de certains moments?... C'est à n'y rien
comprendre!... C'est comme une folie qui s'abat, on ne sait d'où, on ne
sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force
à crier, à insulter... Sous l'empire de cette folie, j'avais couvert
Madame d'outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge
imbécile de sa vie; je l'avais traitée comme on ne traite pas une fille
publique, j'avais craché sur son mari.... Et cela me fait peur, quand
j'y songe... cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans
l'ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et
qui me poussent au déchirement, au meurtre... Comment ne l'ai-je pas
tuée, ce jour-là?... Comment ne l'ai-je pas étranglée?... Je n'en sais
rien... Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd'hui,
je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si
triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche... Et j'ai une immense
pitié d'elle... et je voudrais qu'ayant eu la force de le quitter, elle
fût heureuse, maintenant...

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l'office. William
frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

--Qu'est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

--J'ai que je pars... que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler...

--Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion... Et pourquoi?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai
toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les
épaules...

--C'est trop bête, aussi! dit-il... on n'est pas bête comme ça!

--Et c'est tout ce que tu trouves à me dire?

--Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c'est bête.
Il n'y a pas autre chose à dire...

--Et toi?... que vas-tu faire?

Il me regarda d'un regard oblique... Sa bouche eut un ricanement. Ah!
qu'il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu'elle fut
lâche et hideuse, sa bouche!...

--Moi? dit-il... en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette
interrogation, il y avait de prières pour lui.

--Oui, toi...... Je te demande ce que tu vas faire...

--Rien... je n'ai rien à faire... Je vais continuer... Mais, tu es
folle, ma fille... Tu ne voudrais pas!...

J'éclatai:

--Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d'où l'on me chasse?

Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial:

--Oh! pas de scènes, n'est-ce pas?... Je ne suis point ton mari...
Il t'a plu de commettre une bêtise... Je n'en suis pas responsable...
Qu'est-ce que tu veux?... Il faut en supporter les conséquences... La
vie est la vie...

Je m'indignai:

--Alors, tu me lâches?... Tu es un misérable, une canaille, comme les
autres, sais-tu? Le sais-tu?

William sourit... C'était vraiment un homme supérieur...

--Ne dis donc pas de choses inutiles... Quand nous nous sommes mis
ensemble, je ne t'ai rien promis... Tu ne m'as rien promis non plus...
On se rencontre... on se colle, c'est bien... On se quitte... on se
décolle... c'est bien aussi. La vie est la vie...

Et, sentencieux, il ajouta:

--Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite... il faut ce
que j'appelle de l'administration. Toi, tu n'as pas de conduite... tu
n'as pas d'administration... Tu te laisses emporter par tes nerfs... Les
nerfs, dans notre métier, c'est très mauvais... Rappelle-toi bien ceci:
«La vie est la vie!».

Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré
le visage--son impassible et lâche visage de larbin--à coups d'ongles
furieux, si, brusquement, les larmes n'étaient venues amollir et
détendre mes nerfs surbandés... Ma colère tomba, et je suppliai:

--Ah! William!... William!... mon petit William!... mon cher petit
William!... que je suis malheureuse!...

William essaya de remonter un peu mon moral abattu... Je dois dire qu'il
y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie... Durant
la journée, il m'accabla généreusement de hautes pensées, de graves et
consolateurs aphorismes... où ces mots revenaient sans cesse, agaçants
et berceurs:

--La vie... est la vie...

Il faut pourtant que je lui rende justice... Ce dernier jour, il fut
charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le
soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit
chez un logeur qu'il connaissait et à qui il paya de sa poche une
huitaine, recommandant qu'on me soignât bien... J'aurais voulu qu'il
restât cette nuit-là avec moi... Mais il avait rendez-vous avec
Edgar!...

--Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer... Et justement, peut-être
aurait-il une place pour toi?... Une place indiquée par Edgar... ah! ce
serait épatant.

En me quittant, il me dit:

--Je viendrai te voir demain. Sois sage... ne fais plus de bêtises...
Ça ne mène à rien... Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie,
Célestine... c'est la vie...

Le lendemain, je l'attendis vainement... Il ne vint pas...

--C'est la vie... me dis-je...

Mais le jour suivant, comme j'étais impatiente de le voir, j'allai à
la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu'une grande fille blonde,
effrontée et jolie... plus jolie que moi...

--Eugénie n'est pas là?... demandai-je.

--Non, elle n'est pas là... répondit sèchement la grande fille.

--Et William?...

--William non plus...

--Où est-il?

--Est-ce que je sais, moi?

--Je veux le voir... Allez le prévenir que je veux le voir...

La grande fille me regarda d'un air dédaigneux:

--Dites-donc?... Est-ce que je suis votre domestique?

Je compris tout... Et comme j'étais lasse de lutter, je m'éloignai.

--C'est la vie...

Cette phrase me poursuivait, m'obsédait comme un refrain de
café-concert...

Et, en m'éloignant, je ne pus m'empêcher de me représenter--non sans
une douloureuse mélancolie--la joie qui m'avait accueillie dans cette
maison... La même scène avait dû se passer... On avait débouché la
bouteille de champagne obligatoire... William avait pris sur ses genoux
la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l'oreille:

--Il faudra être chouette avec Bibi...

Les mêmes mots... les mêmes gestes... les mêmes caresses... pendant
qu'Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l'entraînait dans la
pièce voisine:

--Ta petite frimousse!... tes petites mains!... tes grands yeux!

Je marchais toute vague, hébétée... répétant intérieurement avec une
obstination stupide:

--Allons... C'est la vie... c'est la vie...

Durant plus d'une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les
cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer
l'épicier... une petite modiste avec deux grands cartons... le livreur
du Louvre... je vis sortir les plombiers... je ne sais plus qui... je ne
sais plus quoi... des ombres, des ombres... des ombres... Je n'osai pas
entrer chez la concierge voisine... Elle m'eût sans doute mal reçue...
Et que m'eûtelle dit?... Alors, je m'en allai définitivement, poursuivie
toujours par cet irritant refrain:

--C'est la vie...

Les rues me semblèrent insupportablement tristes... Les passants me
firent l'effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la
tête d'un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée
sous le soleil, un chapeau... mon coeur tressautait... Mais ce n'était
jamais William... Dans le ciel bas, couleur d'étain, aucun espoir ne
luisait...

Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout...

Ah! oui! les hommes!... Qu'ils soient cochers, valets de chambre,
gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes... Des crapules!...

* * * * *

Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j'évoque. J'en ai
d'autres pourtant, beaucoup d'autres. Mais ils se ressemblent tous et
cela me fatigue d'avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire
défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes,
les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n'y ai plus l'esprit, car,
de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les
préoccupations nouvelles de mon avenir. J'aurais pu dire encore mon
séjour chez la comtesse Fardin. A quoi bon? Je suis trop lasse et aussi
trop écoeurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une
vanité qui me dégoûte plus que les autres: la vanité littéraire... un
genre de bêtise plus bas que les autres: la bêtise politique...

Là, j'ai connu M. Paul Bourget en sa gloire; c'est tout dire... Ah!
c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à
la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette
catégorie mondaine, où tout est factice: l'élégance, l'amour, la
cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité,
le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature,
s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés... où l'on
ne trouve qu'un désir sincère... l'âpre désir de l'argent, qui ajoute
au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus
farouche. C'est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien
des créatures humaines et vivantes...

Là, j'ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi,
moraliste de l'office, psychologue de l'antichambre, guère plus parvenu
dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon... Monsieur
Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes.
Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude
que l'on croit!... Mais, puisque j'ai mis au fond de ma malle la
photographie de monsieur Jean... que son souvenir reste, pareillement
enterré, au fond de mon coeur, sous une épaisse couche d'oubli...

* * * * *

Il est deux heures du matin... Mon feu va s'éteindre, ma lampe
charbonne, et je n'ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher... Mais
j'ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce
qui est en marche vers moi... je rêverai à ce qui doit arriver demain...
Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif
durcit la terre, sous un ciel pétillant d'étoiles. Et Joseph est en
route, quelque part dans cette nuit... A travers l'espace, je le
vois... oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un
compartiment de wagon... Il me sourit... il s'approche de moi, il vient
vers moi... Il m'apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur... Le
bonheur?

Je le verrai demain...



XVII


Voici huit mois que je n'ai écrit une seule ligne de ce
journal,--j'avais autre chose à faire et à quoi penser,--et voici trois
mois exactement que Joseph et moi nous avons quitté le Prieuré, et que
nous sommes installés dans le petit café, près du port, à Cherbourg.
Nous sommes mariés; les affaires vont bien; le métier me plaît; je suis
heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait
pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver. Ce ne sont
plus les paysages désolés d'Audierne, la tristesse infinie de ses côtes,
la magnifique horreur de ses grèves qui hurlent à la mort. Ici, rien
n'est triste; au contraire, tout y porte à la gaîté... C'est le bruit
joyeux d'une ville militaire, le mouvement pittoresque, l'activité
bigarrée d'un port de guerre. L'amour y roule sa bosse, y traîne le
sabre en des bordées de noces violentes et farouches. Foules pressées
de jouir entre deux lointains exils; spectacles sans cesse changeants et
distrayants, où je hume cette odeur natale de coaltar et de goémon, que
j'aime toujours, bien qu'elle n'ait jamais été douce à mon enfance...
J'ai revu des gars du pays, en service sur des bâtiments de l'État...
Nous n'avons guères causé ensemble, et je n'ai point songé à leur
demander des nouvelles de mon frère... Il y a si longtemps!... C'est
comme s'il était mort, pour moi... Bonjour... bonsoir... porte-toi
bien.. Quand ils ne sont pas saouls, ils sont trop abrutis... Quand
ils ne sont pas abrutis, ils sont trop saouls... Et ils ont des têtes
pareilles à celles des vieux poissons... Il n'y a pas eu d'autre
émotion, d'autres épanchements d'eux à moi... D'ailleurs, Joseph n'aime
pas que je me familiarise avec de simples matelots, de sales bretons qui
n'ont pas le sou, et qui se grisent d'un verre de trois-six...

Mais il faut que je raconte brièvement les événements qui précédèrent
notre départ du Prieuré...

* * * * *

On se rappelle que Joseph, au Prieuré, couchait dans les communs,
au-dessus de la sellerie. Tous les jours, été comme hiver, il se levait
à cinq heures. Or, le matin de 24 décembre, juste un mois après son
retour de Cherbourg, il constata que la porte de la cuisine était grande
ouverte.

--Tiens, se dit-il... est-ce qu'ils seraient déjà levés?

Il remarqua, en même temps, qu'on avait, dans le panneau vitré, près de
la serrure, découpé un carré de verre, au diamant, de façon à pouvoir
y introduire le bras. La serrure était forcée par d'expertes mains.
Quelques menus débris de bois, des petits morceaux de fer tordu, des
éclats de verre, jonchaient les dalles.. A l'intérieur, toutes les
portes, si soigneusement verrouillées, sous la surveillance de
Madame, le soir, étaient ouvertes aussi. On sentait que quelque chose
d'effrayant avait passé par là... Très impressionné,--je raconte
d'après le récit même qu'il fit de sa découverte aux magistrats,--Joseph
traversa la cuisine, et suivit le couloir où donnent à droite, le
fruitier, la salle de bains, l'antichambre; à gauche, l'office, la salle
à manger, le petit salon, et, dans le fond, le grand salon. La salle à
manger offrait le spectacle d'un affreux désordre, d'un vrai pillage...
les meubles bousculés, le buffet fouillé de fond en comble, ses tiroirs,
ainsi que ceux des deux servantes, renversés sur le tapis, et, sur la
table, parmi des boîtes vides, au milieu d'un pêle-mêle d'objets sans
valeur, une bougie qui achevait de se consumer dans un chandelier
de cuivre. Mais c'était surtout à l'office que le spectacle prenait
vraiment de l'ampleur. Dans l'office,--je crois l'avoir déjà
noté,--existait un placard très profond, défendu par un système de
serrure très compliqué et dont Madame seule connaissait le secret. Là,
dormait la fameuse et vénérable argenterie dans trois lourdes caisses
armées de traverses et de coins d'acier. Les caisses étaient vissées à
la planche du bas et tenaient au mur, scellées par de solides pattes de
fer. Or, les trois caisses, arrachées de leur mystérieux et inviolable
tabernacle, bâillaient au milieu de la pièce, vides. A cette vue,
Joseph donna l'alarme. De toute la force de ses poumons, il cria dans
l'escalier:

--Madame!... Monsieur!... Descendez vite... On a volé... on a volé!...

Ce fut une avalanche soudaine, une dégringolade effrayante. Madame,
en chemise, les épaules à peine couvertes d'un léger fichu. Monsieur,
boutonnant son caleçon hors duquel s'échappaient des pans de chemise...
Et, tous les deux, dépeignés, très pâles, grimaçants, comme s'ils
eussent été réveillés en plein cauchemar, criaient:

--Qu'est-ce qu'il y a?... qu'est-ce qu'il y a?...

--On a volé... on a volé!...

--On a volé, quoi?... on a volé, quoi?

Dans la salle à manger, Madame gémit:

--Mon Dieu!... mon Dieu!

Pendant que, les lèvres tordues, Monsieur continuait de hurler:

--On a volé, quoi? quoi?

Dans l'office, guidée par Joseph, à la vue des trois caisses
descellées... Madame poussa, dans un grand geste, un grand cri:

--Mon argenterie!... Mon Dieu!... Est-ce possible?... Mon argenterie!

Et, soulevant les compartiments vides, retournant les cases vides,
épouvantée, horrifiée, elle s'affaissa sur le parquet... A peine si elle
avait la force de balbutier d'une voix d'enfant:

--Ils ont tout pris!... ils ont tout pris... tout... tout... tout!...
jusqu'à l'huilier Louis XVI.

Tandis que Madame regardait les caisses, comme on regarde son enfant
mort, Monsieur, se grattant la nuque, et roulant des yeux hagards,
pleurait d'une voix obstinée, d'une voix lointaine de dément:

--Nom d'un chien!... Ah! nom d'un chien!... Nom d'un chien de nom d'un
chien!

Et Joseph clamait, avec d'atroces grimaces, lui aussi:

--L'huilier de Louis XVI!... l'huilier de Louis XVI!... Ah! les
bandits!...

Puis, il y eut une minute de tragique silence, une longue minute de
prostration; ce silence de mort, cette prostration des êtres et des
choses qui succèdent aux fracas des grands écroulements, au tonnerre des
grands cataclysmes... Et la lanterne, balancée dans les mains de Joseph,
promenait sur tout cela, sur les visages morts et sur les caisses
éventrées, une lueur rouge, tremblante, sinistre...

J'étais descendue, en même temps que les maîtres, à l'appel de Joseph.
Devant ce désastre, et malgré le comique prodigieux de ces visages, mon
premier sentiment avait été de la compassion. Il semblait que ce malheur
m'atteignît, moi aussi, que je fusse de la famille pour en partager les
épreuves et les douleurs. J'aurais voulu dire des paroles consolatrices
à Madame dont l'attitude affaissée me faisait peine à voir... Mais cette
impression de solidarité ou de servitude s'effaça vite.

* * * * *

Le crime a quelque chose de violent, de solennel, de justicier, de
religieux, qui m'épouvante certes, mais qui me laisse aussi--je ne
sais comment exprimer cela--de l'admiration. Non, pas de l'admiration,
puisque l'admiration est un sentiment moral, une exaltation spirituelle,
et ce que je ressens n'influence, n'exalte que ma chair... C'est comme
une brutale secousse, dans tout mon être physique, à la fois pénible
et délicieuse, un viol douloureux et pâmé de mon sexe... C'est curieux,
c'est particulier, sans doute, c'est peut-être horrible,--et je ne puis
expliquer la cause véritable de ces sensations étranges et fortes,--mais
chez moi, tout crime,--le meurtre principalement,--a des correspondances
secrètes avec l'amour... Eh bien, oui, là!... un beau crime m'empoigne
comme un beau mâle...

* * * * *

Je dois dire qu'une réflexion que je fis transforma subitement en gaîté
rigoleuse, en contentement gamin, cette grave, atroce et puissante
jouissance du crime, laquelle succédait au mouvement de pitié qui, tout
d'abord, avait alarmé mon coeur; bien mal à propos... Je pensai:

--Voici deux êtres qui vivent comme des taupes, comme des larves...
Ainsi que des prisonniers volontaires, ils se sont volontairement
enfermés dans la geôle de ces murs inhospitaliers... Tout ce qui fait
la joie de la vie, le sourire de la maison, ils le suppriment comme du
superflu. Ce qui pourrait être l'excuse de leur richesse, le pardon
de leur inutilité humaine, ils s'en gardent comme d'une saleté. Ils
ne laissent rien tomber de leur parcimonieuse table sur la faim des
pauvres, rien tomber de leur coeur sec sur la douleur des souffrants.
Ils économisent même sur le bonheur, leur bonheur à eux. Et je les
plaindrais?... Ah! non... Ce qui leur arrive, c'est la justice. En les
dépouillant d'une partie de leurs biens, en donnant de l'air aux trésors
enfouis, les bons voleurs ont rétabli l'équilibre... Ce que je regrette,
c'est qu'ils n'aient pas laissé ces deux êtres malfaisants, totalement
nus et misérables, plus dénués que le vagabond qui, tant de fois, mendia
vainement à leur porte, plus malades que l'abandonné qui agonise sur la
route, à deux pas de ces richesses cachées et maudites.

Cette idée que mes maîtres auraient pu, un bissac sur le dos, traîner
leurs guenilles lamentables et leurs pieds saignants par la détresse des
chemins, tendre la main au seuil implacable du mauvais riche, m'enchanta
et me mit en gaîté. Mais la gaîté, je l'éprouvai plus directe et plus
intense et plus haineuse, à considérer Madame, affalée près de ses
caisses vides, plus morte que si elle eût été vraiment morte, car
elle avait conscience de cette mort, et cette mort, on ne pouvait en
concevoir une plus horrible, pour un être qui n'avait jamais rien aimé,
rien que l'évaluation en argent de ces choses inévaluables que sont nos
plaisirs, nos caprices, nos charités, notre amour, ce luxe divin des
âmes... Cette douleur honteuse, ce crapuleux abattement, c'était aussi
la revanche des humiliations, des duretés que j'avais subies, qui me
venaient d'elle, à chaque parole sortant de sa bouche, à chaque
regard tombant de ses yeux... J'en goûtai, pleinement, la jouissance
délicieusement farouche. J'aurais voulu crier: «C'est bien fait...
c'est bien fait!» Et surtout j'aurais voulu connaître ces admirables
et sublimes voleurs, pour les remercier, au nom de tous les gueux... et
pour les embrasser, comme des frères... O bons voleurs, chères figures
de justice et de pitié, par quelle suite de sensations fortes et
savoureuses vous m'avez fait passer!

Madame ne tarda pas à reprendre possession d'elle-même... Sa nature
combattive, agressive, se réveilla soudain en toute sa violence.

--Et que fais-tu ici? dit-elle à Monsieur sur un ton de colère et de
suprême dédain... Pourquoi es-tu ici?... Es-tu assez ridicule avec ta
grosse face bouffie, et ta chemise qui passe?... Crois-tu que cela va
nous rendre notre argenterie? Allons... secoue-toi... démène-toi un
peu... tâche de comprendre. Va chercher les gendarmes, le juge de
paix... Est-ce qu'ils ne devraient pas être ici depuis longtemps?... Ah!
quel homme, mon Dieu!

Monsieur se disposait à sortir, courbant le dos. Elle l'interpella:

--Et comment se fait-il que tu n'aies rien entendu?... Ainsi, on
déménage la maison... on force les portes, on brise les serrures, on
éventre des murs et des caisses... Et tu n'entends rien?... A quoi es-tu
bon, gros lourdaud?

Monsieur osa répondre:

--Mais toi non plus, mignonne, tu n'as rien entendu...

--Moi?... Ce n'est pas la même chose... N'est-ce pas l'affaire d'un
homme?... Et puis tu m'agaces... Va-t-en.

Et tandis que Monsieur remontait pour s'habiller, Madame, tournant sa
fureur contre nous, nous apostropha:

--Et vous?... Qu'est-ce que vous avez à me regarder, là, comme des
paquets?... Ça vous est égal à vous, n'est-ce pas, qu'on dévalise
vos maîtres?... Vous non plus, vous n'avez rien entendu?... Comme par
hasard... C'est charmant d'avoir des domestiques pareils... Vous ne
pensez qu'à manger et dormir... Tas de brutes!

Elle s'adressa directement à Joseph:

--Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé? Dites... pourquoi?

Cette question parut embarrasser Joseph, l'éclair d'une seconde. Mais il
se remit vite...

--Je ne sais pas, moi, Madame dit-il, du ton le plus naturel... Mais,
c'est vrai... les chiens n'ont pas aboyé. Ah! ça, c'est curieux, par
exemple!...

--Les aviez-vous lâchés?...

--Certainement que je les avais lâchés, comme tous les soirs... Ça c'est
curieux!... Ah! mais, c'est curieux!... Faut croire que les voleurs
connaissaient la maison... et les chiens.

--Enfin, Joseph, vous si dévoué, si ponctuel, d'habitude... pourquoi
n'avez-vous rien entendu?

--Ça, c'est vrai... j'ai rien entendu... Et voilà qui est assez louche,
aussi... Car je n'ai pas le sommeil dur, moi... Quand un chat traverse
le jardin, je l'entends bien... C'est point naturel, tout de même... Et
ces sacrés chiens, surtout... Ah! mais, ah! mais!...

Madame interrompit Joseph:

--Tenez! Laissez-moi tranquille... Vous êtes des brutes, tous, tous! Et
Marianne?... Où est Marianne?... Pourquoi n'est-elle pas ici?... Elle
dort comme une souche, sans doute.

Et sortant de l'office, elle appela dans l'escalier:

--Marianne!... Marianne!

Je regardai Joseph, qui regardait les caisses. Joseph était grave. Il y
avait comme du mystère dans ses yeux...

* * * * *

Je ne tenterai point de décrire cette journée, tous les multiples
incidents, toutes les folies de cette journée. Le procureur de la
République, mandé par dépêche, vint l'après-midi et commença son
enquête. Joseph, Marianne et moi, nous fûmes interrogés l'un après
l'autre, les deux premiers pour la forme, moi, avec une insistance
hostile qui me fut extrêmement désagréable. On visita ma chambre,
on fouilla ma commode et mes malles. Ma correspondance fut épluchée
minutieusement... Grâce à un hasard que je bénis, le manuscrit de mon
journal échappa aux investigations policières. Quelques jours avant
l'événement, je l'avais expédié à Cléclé, de qui j'avais reçu une lettre
affectueuse. Sans quoi, les magistrats eussent peut-être trouvé dans ces
pages le moyen d'accuser Joseph, ou du moins de le soupçonner... J'en
tremble encore. Il va sans dire qu'on examina aussi les allées du
jardin, les plates-bandes, les murs, les brèches des haies, la petite
cour donnant sur la ruelle, afin de relever des traces de pas et
d'escalades... Mais la terre était sèche et dure; il fut impossible d'y
découvrir la moindre empreinte, le moindre indice. La grille, les murs,
les brèches des haies gardaient jalousement leur secret. De même
que pour l'affaire du viol, les gens du pays affluèrent, demandant
à déposer. L'un avait vu un homme blond «qui ne lui revenait pas»;
l'autre, un homme brun «qui avait l'air drôle». Bref, l'enquête demeura
vaine. Nulle piste, nul soupçon...

--Il faut attendre, prononça avec mystère le procureur en partant, le
soir. C'est peut-être la police de Paris qui nous mettra sur la voie des
coupables...

Durant cette journée fatigante, au milieu des allées et venues, je n'eus
guère le loisir de penser aux conséquences de ce drame qui, pour la
première fois, mettait de l'animation, de la vie dans ce morne Prieuré.
Madame ne nous laissait pas une minute de répit. Il fallait courir-ci...
courir-là... sans raison, d'ailleurs, car Madame avait perdu un peu la
tête... Quant à Marianne, il semblait qu'elle ne se fût aperçue de rien,
et que rien ne fût arrivé de bouleversant dans la maison... Pareille à
la triste Eugénie, elle suivait son idée, et son idée était bien loin de
nos préoccupations. Lorsque Monsieur apparaissait dans la cuisine,
elle devenait subitement comme ivre, et elle le regardait avec des yeux
extasiés...

--Oh! ta grosse frimousse!... tes grosses mains!... tes gros yeux!...

Le soir, après un dîner silencieux, je pus réfléchir. L'idée m'était
venue tout de suite, et maintenant elle se fortifiait en moi, que Joseph
n'était pas étranger à ce hardi pillage. Je voulus même espérer qu'entre
son voyage à Cherbourg et la préparation de ce coup de main audacieux et
incomparablement exécuté, il y eût un lien évident. Et je me souvenais
de cette réponse qu'il m'avait faite, la veille de son départ:

--Ça dépend... d'une affaire très importante...

Quoiqu'il s'efforçât de paraître naturel, je percevais dans ses gestes
dans son attitude, dans son silence, une gêne inhabituelle... visible
pour moi seule...

Ce pressentiment, je n'essayai pas de le repousser, tant il me
satisfaisait. Au contraire, je m'y complus avec une joie intense...
Marianne, nous ayant laissés seuls un moment dans la cuisine,
je m'approchai de Joseph, et câline, tendre, émue d'une émotion
inexprimable, je lui demandai:

--Dites-moi, Joseph, que c'est vous qui avez violé la petite Claire dans
le bois... Dites-moi que... c'est vous qui avez volé l'argenterie de
Madame...

Surpris, hébété de cette question, Joseph me regarda... Puis, tout d'un
coup sans me répondre, il m'attira vers lui et faisant ployer ma nuque
sous un baiser, fort comme un coup de massue, il me dit:

--Ne parle pas de ça... puisque tu viendras là-bas avec moi, dans le
petit café... et puisque nos deux âmes sont pareilles!...

Je me souvins avoir vu, dans un petit salon, chez la comtesse Fardin,
une sorte d'idole hindoue, d'une grande beauté horrible et meurtrière...
Joseph, à ce moment, lui ressemblait...

* * * * *

Les jours passèrent, et les mois... Naturellement, les magistrats
ne purent rien découvrir et ils abandonnèrent l'instruction,
définitivement... Leur opinion était que le coup avait été exécuté
par d'experts cambrioleurs de Paris... Paris a bon dos. Et allez donc
chercher dans le tas!...

Ce résultat négatif indigna Madame. Elle débina violemment la
magistrature, qui ne pouvait lui rendre son argenterie. Mais elle ne
renonça pas pour cela à l'espoir de retrouver «l'huilier de Louis XVI»,
comme disait Joseph. Elle avait chaque jour des combinaisons nouvelles
et biscornues, qu'elle transmettait aux magistrats, lesquels, fatigués
de ces billevesées, ne lui répondaient même plus... Je fus enfin
rassurée sur le compte de Joseph... car je redoutais toujours une
catastrophe pour lui...

Joseph était redevenu silencieux et dévoué, le serviteur familial,
la perle rare. Je ne puis m'empêcher de pouffer au souvenir d'une
conversation que, la journée même du vol, je surpris derrière la porte
du salon, entre Madame et le procureur de la République, un petit sec,
à lèvres minces, à teint bilieux, et dont le profil était coupant, comme
une lame de sabre.

--Vous ne soupçonnez personne parmi vos gens? demanda le procureur...
Votre cocher?

--Joseph! s'écria Madame scandalisée... un homme qui nous est si
dévoué... qui depuis plus de quinze ans est à notre service!... la
probité même, Monsieur le procureur... une perle!... il se jetterait au
feu pour nous...

Soucieuse, le front plissé, elle réfléchit.

--Il n'y aurait que cette fille, la femme de chambre. Je ne la connais
pas, moi, cette fille. Elle a peut-être de très mauvaises relations à
Paris... elle écrit souvent à Paris... Plusieurs fois je l'ai surprise,
en train de boire le vin de la table et de manger nos pruneaux... Quand
on boit le vin de ses maîtres... on est capable de tout...

Et elle murmura:

--On ne devrait jamais prendre de domestiques à Paris... Elle est
singulière, en effet.

Non, mais voyez-vous cette chipie?...

C'est bien ça, les gens méfiants... Ils se méfient de tout le monde,
sauf de celui qui les vole, naturellement. Car j'étais de plus en plus
convaincue que Joseph avait été l'âme de cette affaire. Depuis longtemps
je l'avais surveillé, non par un sentiment hostile, vous pensez bien,
mais par curiosité, et j'avais la certitude que ce fidèle et dévoué
serviteur, cette perle unique, chapardait tout ce qu'il pouvait dans la
maison. Il dérobait de l'avoine, du charbon, des oeufs, de menues choses
susceptibles d'être revendues, sans qu'il fût possible d'en connaître
l'origine. Et son ami le sacristain ne venait pas le soir, dans la
sellerie, pour rien, et pour y discuter seulement sur les bienfaits de
l'antisémitisme. En homme avisé, patient, prudent, méthodique, Joseph
n'ignorait pas que les petits larcins quotidiens font les gros
comptes annuels, et je suis persuadée que de cette façon, il triplait,
quadruplait ses gages, ce qui n'est jamais à dédaigner. Je sais bien
qu'il y a une différence entre de si menus vols et un pillage audacieux
comme fut celui de la nuit du 24 décembre... Cela prouve qu'il aimait
aussi à travailler dans le grand... Qui me dit que Joseph n'était pas
alors affilié à une bande?... Ah! comme j'aurais voulu et comme je
voudrais encore savoir tout cela!

Depuis le soir où son baiser me fut comme un aveu du crime, où sa
confiance alla vers moi avec la poussée d'un rut, Joseph nia. J'eus beau
le tourner, le retourner, lui tendre des pièges, l'envelopper de paroles
douces et de caresses, il ne se démentit plus... Et il entra dans la
folie d'espoir de Madame. Lui aussi combina des plans, reconstitua tous
les détails du vol; et il battit les chiens qui n'aboyèrent pas, et il
menaça de son poing les voleurs inconnus, les chimériques voleurs comme
s'il les voyait fuir à l'horizon. Je ne savais plus à quoi m'en tenir
sur le compte de cet impénétrable bonhomme... Un jour, je croyais à son
crime, un autre jour à son innocence. Et c'était horriblement agaçant.

Comme autrefois, nous nous retrouvions, le soir, à la sellerie:

--Eh bien, Joseph?...

--Ah! vous voilà, Célestine!

--Pourquoi ne me parlez-vous plus?... Vous avez l'air de me fuir...

--Vous fuir?... moi...? Ah! bon Dieu!...

--Oui... depuis cette fameuse matinée...

--Parlez point de ça, Célestine... Vous avez de trop mauvaises idées.

Et triste, il dodelinait de la tête.

--Voyons, Joseph... vous savez bien que c'est pour rire. Est-ce que je
vous aimerais si vous aviez commis un tel crime?... Mon petit Joseph...

--Oui, oui... vous êtes une enjôleuse... C'est pas bien...

--Et quand partons-nous?... Je ne puis plus vivre ici.

--Pas tout de suite... Il faut encore attendre...

--Mais pourquoi?

--Parce que... ça se peut pas... tout de suite...

Un peu piquée, sur un ton de légère fâcherie, je disais:

--Ça n'est pas gentil!... Et vous n'êtes guère pressé de m'avoir...

--Moi? s'écriait Joseph, avec d'ardentes grimaces... Si c'est Dieu
possible!... Mais, j'en bous... j'en bous!...

--Eh bien alors, partons...

Et il s'obstinait, sans jamais s'expliquer davantage...

--Non... non... ça ne se peut pas encore...

Tout naturellement, je songeais:

--C'est juste, après tout... S'il a volé l'argenterie, il ne peut pas
s'en aller maintenant, ni s'établir... On aurait des soupçons peut-être.
Il faut que le temps passe et que l'oubli se fasse sur cette mystérieuse
affaire...

Un autre soir, je proposai:

--Écoutez, mon petit Joseph, il y aurait un moyen de partir d'ici... il
faudrait avoir une discussion avec Madame et l'obliger à nous mettre à
la porte tous les deux...

Mais il protesta vivement:

--Non, non... fit-il... Pas de ça, Célestine. Ah! mais non... Moi,
j'aime mes maîtres... Ce sont de bons maîtres... Il faut bien quitter
d'avec eux... Il faut partir d'ici comme de braves gens... des gens
sérieux, quoi... Il faut que les maîtres nous regrettent et qu'ils
soient embêtés... et qu'ils pleurent de nous voir partir...

Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma:

--Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m'en aller d'ici... Depuis
quinze ans que je suis ici... dame!... on s'attache à une maison... Et
vous, Célestine... ça ne vous fera pas de peine?

--Ah! non... m'écriai-je, en riant.

--C'est pas bien... c'est pas bien... Il faut aimer ses maîtres... les
maîtres sont les maîtres... Et, tenez, je vous recommande ça... Soyez
bien gentille, bien douce, bien dévouée... travaillez bien... Ne
répondez pas... Enfin, quoi, Célestine, il faut bien quitter d'avec
eux... d'avec Madame, surtout...

Je suivis les conseils de Joseph et, durant les mois que nous avions à
rester au Prieuré, je me promis de devenir une femme de chambre
modèle, une perle, moi aussi... Toutes les intelligences, toutes les
complaisances, toutes les délicatesses, je les prodiguai... Madame
s'humanisait avec moi; peu à peu, elle se faisait véritablement mon
amie... Je ne crois pas que mes soins seuls eussent amené ce changement
dans le caractère de Madame. Madame avait été frappée dans son orgueil,
et jusque dans ses raisons de vivre. Comme après une grande douleur,
après la perte foudroyante d'un être uniquement chéri, elle ne luttait
plus, s'abandonnait, douce et plaintive, à l'abattement de ses nerfs
vaincus et de ses fiertés humiliées, et elle ne semblait plus chercher
auprès de ceux qui l'entouraient que de la consolation, de la pitié, de
la confiance. L'enfer du Prieuré se transformait pour tout le monde en
un vrai paradis...

C'est au plein de cette paix familiale, de cette douceur domestique, que
j'annonçai un matin à Madame la nécessité où j'étais de la quitter...
J'inventai une histoire romanesque... je devais retourner au pays, pour
y épouser un brave garçon qui m'attendait depuis longtemps. En termes
attendrissants j'exprimai ma peine, mes regrets, les bontés de Madame,
etc... Madame fut atterrée... Elle essaya de me retenir, par les
sentiments et par l'intérêt... offrit d'augmenter mes gages, de me
donner une belle chambre, au second étage de la maison. Mais, devant ma
résolution, elle dut se résigner...

--Je m'habituais si bien à vous, maintenant!... soupira-t-elle... Ah! je
n'ai pas de chance...

Mais ce fut bien pire quand, huit jours après, Joseph vint à son tour
expliquer que, se faisant trop vieux, étant trop fatigué, il ne pouvait
plus continuer son service et qu'il avait besoin de repos.

--Vous, Joseph?... s'écria Madame... vous aussi?... Ce n'est pas
possible... La malédiction est donc sur le Prieuré... Tout le monde
m'abandonne... tout m'abandonne...

Madame pleura. Joseph pleura. Monsieur pleura. Marianne pleura...

--Vous emportez tous nos regrets, Joseph!...

Hélas! Joseph n'emportait pas que des regrets... il emportait aussi
l'argenterie!...

Une fois dehors, je fus perplexe... Je n'avais aucun scrupule à jouir
de l'argent de Joseph, de l'argent volé--non ce n'était pas cela... quel
est l'argent qui n'est pas volé?--mais je craignis que le sentiment que
j'éprouvais ne fût qu'une curiosité fugitive. Joseph avait pris sur moi,
sur mon esprit comme sur ma chair, un ascendant qui n'était peut-être
pas durable... Et peut-être n'était-ce en moi qu'une perversion
momentanée de mes sens?... Il y avait des moments où je me
demandais aussi si ce n'était pas mon imagination--portée aux rêves
exceptionnels--qui avait créé Joseph tel que je le voyais, s'il n'était
point réellement qu'une simple brute, un paysan, incapable même
d'une belle violence, même d'un beau crime?... Les suites de cet
acte m'épouvantaient... Et puis--n'est-ce pas une chose vraiment
inexplicable?--cette idée que je ne servirais plus chez les autres me
causait quelque regret... Autrefois, je croyais que j'accueillerais
avec une grande joie la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non!... D'être
domestique, on a ça dans le sang... Si le spectacle du luxe bourgeois
allait me manquer tout à coup? J'entrevis mon petit intérieur, sévère
et froid, pareil à un intérieur d'ouvrier, ma vie médiocre, privée
de toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si douces à
manier, de tous ces vices jolis dont c'était mon plaisir de les servir,
de les chiffonner, de les pomponner, de m'y plonger, comme dans un bain
de parfums... Mais il n'y avait plus à reculer.

Ah! qui m'eût dit, le jour gris, triste et pluvieux où j'arrivai au
Prieuré, que je finirais avec ce bonhomme étrange, silencieux et bourru,
qui me regardait avec tant de dédain?...

Maintenant, nous sommes dans le petit café... Joseph a rajeuni. Il n'est
plus courbé, ni lourdaud. Et il marche d'une table à l'autre, et il
trotte d'une salle dans l'autre, le jarret souple, l'échine élastique.
Ses épaules qui m'effrayaient ont pris de la bonhomie; sa nuque, parfois
si terrible, a quelque chose de paternel et de reposé. Toujours rasé
de frais, la peau brune et luisante ainsi que de l'acajou, coiffé d'un
béret crâne, vêtu d'une vareuse bleue, bien propre, il a l'air
d'un ancien marin, d'un vieux loup de mer qui aurait vu des choses
extraordinaires et traversé d'extravagants pays. Ce que j'admire en
lui, c'est sa tranquillité morale... Jamais plus une inquiétude dans
son regard... On voit que sa vie repose sur des bases solides. Plus
violemment que jamais, il est pour la famille, pour la propriété, pour
la religion, pour la marine, pour l'armée, pour la patrie... Moi, il
m'épate!

En nous mariant, Joseph m'a reconnu dix mille francs... L'autre jour,
le commissariat maritime lui a adjugé un lot d'épaves de quinze mille
francs, qu'il a payé comptant et qu'il a revendu avec un fort bénéfice.
Il fait aussi de petites affaires de banque, c'est-à-dire qu'il prête de
l'argent à des pêcheurs. Et déjà, il songe à s'agrandir en acquérant la
maison voisine. On y installerait peut-être un café-concert...

Cela m'intrigue qu'il ait tant d'argent. Et quelle est sa fortune?...
Je n'en sais rien. Il n'aime pas que je lui parle de cela; il n'aime pas
que je lui parle du temps où nous étions en place... On dirait qu'il a
tout oublié et que sa vie n'a réellement commencé que du jour où il prit
possession du petit café... Quand je lui adresse une question qui
me tourmente, il semble ne pas comprendre ce que je dis. Et dans son
regard, alors, passent des lueurs terribles, comme autrefois... Jamais
je ne saurai rien de Joseph, jamais je ne connaîtrai le mystère de sa
vie... Et c'est peut-être cet inconnu qui m'attache tant à lui...

Joseph veille à tout dans la maison, et rien n'y cloche. Nous avons
trois garçons pour servir les clients, une bonne à tout faire pour la
cuisine et pour le ménage, et cela marche à la baguette... Il est vrai
qu'en trois mois nous avons changé quatre fois de bonne... Ce
qu'elles sont exigeantes, les bonnes, à Cherbourg, et chapardeuses, et
dévergondées!... Non, c'est incroyable, et c'est dégoûtant...

Moi je tiens la caisse, trônant au comptoir, au milieu d'une forêt
de fioles enluminées. Je suis là aussi pour la parade et pour la
causette... Joseph veut que je sois bien frusquée; il ne me refuse
jamais rien de ce qui peut m'embellir, et il aime que le soir je montre
ma peau dans un petit décolletage aguichant... Il faut allumer le
client, l'entretenir dans une constante joie, dans un constant désir de
ma personne... Il y a déjà deux ou trois gros quartiers-maîtres, deux
ou trois mécaniciens de l'escadre, très calés, qui me font une cour
assidue. Naturellement, pour me plaire, ils dépensent beaucoup. Joseph
les gâte spécialement, car ce sont de terribles pochards. Nous avons
pris aussi quatre pensionnaires. Ils mangent avec nous et chaque soir se
paient du vin, des liqueurs de supplément, dont tout le monde profite...
Ils sont fort galants avec moi et je les excite de mon mieux... Mais il
ne faudrait pas, je pense, que mes façons dépassassent l'encouragement
des banales oeillades, des sourires équivoques et des illusoires
promesses... Je n'y songe pas, d'ailleurs... Joseph me suffit, et je
crois bien que je perdrais au change, même s'il s'agissait de le tromper
avec l'amiral... Mazette!... c'est un rude homme... Bien peu de jeunes
gens seraient capables de satisfaire une femme comme lui... C'est drôle,
vraiment... quoiqu'il soit bien laid, je ne trouve personne d'aussi
beau que mon Joseph... Je l'ai dans la peau, quoi!... Oh! le vieux
monstre!... Ce qu'il m'a prise!... Et il les connaît, tous les trucs
de l'amour, et il en invente... Quand on pense qu'il n'a pas quitté la
province... qu'il a été toute sa vie un paysan, on se demande où il a pu
apprendre tous ces vices-là...

Mais où Joseph triomphe, c'est dans la politique. Grâce à lui, le petit
café, dont l'enseigne: A L'ARMÉE FRANÇAISE! brille sur tout le quartier,
le jour, en grosses lettres d'or, le soir, en grosses lettres de feu,
est maintenant le rendez-vous officiel des antisémites marquants et des
plus bruyants patriotes de la ville. Ceux-ci viennent fraterniser là,
dans des soulographies héroïques, avec des sous-officiers de l'armée
et des gradés de la marine. Il y a déjà eu des rixes sanglantes, et,
plusieurs fois, à propos de rien, les sous-officiers ont tiré leurs
sabres, menaçant de crever des traîtres imaginaires... Le soir du
débarquement de Dreyfus en France, j'ai cru que le petit café allait
crouler sous les cris de: «Vive l'armée!» et «Mort aux juifs!» Ce
soir-là, Joseph, qui est déjà populaire dans la ville, eut un succès
fou. Il monta sur une table et il cria:

--Si le traître est coupable, qu'on le rembarque... S'il est innocent,
qu'on le fusille...

De toutes parts, on vociféra:

--Oui, oui!... Qu'on le fusille! Vive l'armée!

Cette proposition avait porté l'enthousiasme jusqu'au paroxysme. On
n'entendait dans le café, dominant les hurlements, que des cliquetis
de sabre, et des poings s'abattant sur les tables de marbre. Quelqu'un,
ayant voulu dire on ne sait quoi, fut hué, et Joseph, se précipitant sur
lui, d'un coup de poing lui fendit les lèvres et lui cassa cinq dents...
Frappé à coups de plat de sabre, déchiré, couvert de sang, à moitié
mort, le malheureux fut jeté comme une ordure dans la rue, toujours aux
cris de: «Vive l'armée! Mort aux Juifs!»

Il y a des moments où j'ai peur dans cette atmosphère de tuerie, parmi
toutes ces faces bestiales, lourdes d'alcool et de meurtre... Mais
Joseph me rassure:

--C'est rien... fait-il... Faut ça pour les affaires...

Hier, revenant du marché, Joseph, se frottant les mains, très gai,
m'annonça:

--Les nouvelles sont mauvaises. On parle de la guerre avec l'Angleterre.

--Ah! mon Dieu! m'écriai-je. Si Cherbourg allait être bombardé?

--Ouah!... ouah!... ricana Joseph... Seulement, j'ai pensé à une
chose... j'ai pensé à un coup... à un riche coup...

Malgré moi, je frissonnai... Il devait ruminer quelque immense
canaillerie.

--Plus je te regarde... dit-il... et plus je me dis que tu n'as pas une
tête de bretonne. Non, tu n'as pas une tête de bretonne... Tu aurais
plutôt une tête d'alsacienne... Hein?... Ça serait un fameux coup d'oeil
dans le comptoir?

J'éprouvai de la déception... Je croyais que Joseph allait me proposer
une chose terrible... J'étais fière déjà d'être de moitié dans une
entreprise hardie... Chaque fois que je le vois songeur, mes idées
s'allument tout de suite. J'imagine des tragédies, des escalades
nocturnes, des pillages, des couteaux tirés, des gens qui râlent sur la
bruyère des forêts... Et voilà qu'il ne s'agissait que d'une réclame,
petite et vulgaire...

Les mains dans ses poches, crâne sous son béret bleu, il se dandinait
drôlement...

--Tu comprends?... insista-t-il. Au moment d'une guerre... une
Alsacienne bien jolie, bien frusquée, ça enflamme les coeurs, ça excite
le patriotisme... Et il n'y a rien comme le patriotisme pour saouler
les gens... Qu'est-ce que tu en penses?... Je te ferais mettre sur les
journaux... et même, peut-être, sur des affiches...

--J'aime mieux rester en dame!... répondis-je, un peu sèchement.

Là-dessus, nous nous disputâmes. Et, pour la première fois, nous en
vînmes aux mots violents.

--Tu ne faisais pas tant de manières quand tu couchais avec tout le
monde... cria Joseph.

--Et toi!... quand tu... Tiens, laisse-moi, parce que j'en dirais trop
long...

--Putain!

--Voleur!

Un client entra... Il ne fut plus question de rien. Et le soir, on se
raccommoda dans les baisers...

* * * * *

Je me ferai faire un joli costume d'Alsacienne... avec du velours et
de la soie... Au fond, je suis sans force contre la volonté de Joseph.
Malgré ce petit accès de révolte, Joseph me tient, me possède comme un
démon. Et je suis heureuse d'être à lui... Je sens que je ferai tout
ce qu'il voudra que je fasse, et que j'irai toujours où il me dira
d'aller... jusqu'au crime!...


Mars 1900.



OUVRAGES D'OCTAVE MIRBEAU

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER à 3 fr. 50 le volume.

    Sébastien Roch 1 vol.

    Le Jardin des Supplices (38e mille) 1 vol.

    Le Journal d'une femme de chambre (126e mille) 1 vol.

    Les vingt et un Jours d'un Neurasthénique (28e mille) 1 vol.

    Farces et Moralités 1 vol.

    La 628-E8 (39e mille) 1 vol.

    Dingo (17e mille) 1 vol.

    Sébastien Roch. Édition illustrée. 1 vol. in-18 3 fr. 50

    Contes de la Chaumière, avec deux eaux-fortes de
    Raffaëlli. 1 vol. in-32 de la _Petite
    Bibliothèque-Charpentier_ 4 fr.

    Le Calvaire. Édition illustrée (OLENDORFF,
    éditeur) 3 fr. 50

    L'abbé Jules. (OLENDORFF, éditeur) 3 fr. 50



THÉÂTRE.

    Les Mauvais Bergers, pièce en cinq actes 3 fr. 50

    Les Affaires sont les Affaires, comédie en trois
    actes (16e mille) 3 fr. 50

    Le Foyer, comédie en trois actes. En collaboration
    avec THADÉE NATANSON (8e mille) 3 fr. 50

    Vieux Ménages, comédie en un acte 1 fr.

    Le Portefeuille, comédie en un acte 1 fr.



4973.--L. Imp. réunies.--7, rue Saint-Benoit, Paris.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Journal d'une Femme de Chambre" ***

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