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Title: Le Coté de Guermantes — deuxième partie
Author: Proust, Marcel, 1871-1922
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Coté de Guermantes — deuxième partie" ***

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by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr



MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU


VII

LE CÔTÉ DE GUERMANTES

(_DEUXIÈME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD



OEUVRES DE MARCEL PROUST

_nrf_

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN _(2 vol.)._

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS _(3 vol_.).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES _(3 vol.)._

SODOME ET GOMORRHE _(2 vol.)_.

LA PRISONNIÈRE _(2 vol_.).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ _(2 vol_.).

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN _(édition illustrée par Laprade_).

       *       *       *       *       *


_Collection in-8 «A la Gerbe_»

OEUVRES COMPLÈTES _(18 vol.)._



Comme je l'avais supposé avant de faire la connaissance de Mme de
Villeparisis à Balbec, il y avait une grande différence entre le milieu
où elle vivait et celui de Mme de Guermantes. Mme de Villeparisis était
une de ces femmes qui, nées dans une maison glorieuse, entrées par leur
mariage dans une autre qui ne l'était pas moins, ne jouissent pas
cependant d'une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques
duchesses qui sont leurs nièces ou leurs belles-soeurs, et même d'une ou
deux têtes couronnées, vieilles relations de famille, n'ont dans leur
salon qu'un public de troisième ordre, bourgeoisie, noblesse de province
ou tarée, dont la présence a depuis longtemps éloigné les gens élégants
et snobs qui ne sont pas obligés d'y venir par devoirs de parenté ou
d'intimité trop ancienne. Certes je n'eus au bout de quelques instants
aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s'était trouvée,
à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres
détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de
Norpois. Mais il n'était pas possible malgré cela de s'arrêter à l'idée
que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec
l'Ambassadeur pût être la cause du déclassement de la marquise dans un
monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins
respectables que celui-ci, lequel d'ailleurs n'était probablement plus
depuis longtemps pour la marquise autre chose qu'un vieil ami. Mme de
Villeparisis avait-elle eu jadis d'autres aventures? étant alors d'un
caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et
pieuse qui devait peut-être pourtant un peu de sa couleur à ces années
ardentes et consumées, n'avait-elle pas su, en province où elle avait
vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles
générations, lesquelles en constataient seulement l'effet dans la
composition mêlée et défectueuse d'un salon fait, sans cela, pour être
un des plus purs de tout médiocre alliage? Cette «mauvaise langue» que
son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des
ennemis? l'avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des
hommes pour exercer des vengeances contre des femmes? Tout cela était
possible; et ce n'est pas la façon exquise, sensible--nuançant si
délicatement non seulement les expressions mais les intonations--avec
laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui
pouvait infirmer cette supposition; car ceux qui non seulement parlent
bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les
comprennent à merveille (qui sauront en peindre dans leurs Mémoires une
digne image), sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de
la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se
reflète en eux, mais ne s'y continue pas. A la place du caractère
qu'elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne
servent pas à l'action. Et qu'il y eût ou non dans la vie de Mme de
Villeparisis de ces scandales qu'eût effacés l'éclat de son nom, c'est
cette intelligence, une intelligence presque d'écrivain de second ordre
bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa
déchéance mondaine.

Sans doute c'étaient des qualités assez peu exaltantes, comme la
pondération et la mesure, que prônait surtout Mme de Villeparisis; mais
pour parler de la mesure d'une façon entièrement adéquate, la mesure ne
suffit pas et il faut certains mérites d'écrivains qui supposent une
exaltation peu mesurée; j'avais remarqué à Balbec que le génie de
certains grands artistes restait incompris de Mme de Villeparisis; et
qu'elle ne savait que les railler finement, et donner à son
incompréhension une forme spirituelle et gracieuse. Mais cet esprit et
cette grâce, au degré où ils étaient poussés chez elle, devenaient
eux-mêmes--dans un autre plan, et fussent-ils déployés pour méconnaître
les plus hautes oeuvres--de véritables qualités artistiques. Or, de
telles qualités exercent sur toute situation mondaine une action morbide
élective, comme disent les médecins, et si désagrégeante que les plus
solidement assises ont peine à y résister quelques années. Ce que les
artistes appellent intelligence semble prétention pure à la société
élégante qui, incapable de se placer au seul point de vue d'où ils
jugent tout, ne comprenant jamais l'attrait particulier auquel ils
cèdent en choisissant une expression ou en faisant un rapprochement,
éprouve auprès d'eux une fatigue, une irritation d'où naît très vite
l'antipathie. Pourtant dans sa conversation, et il en est de même des
Mémoires d'elle qu'on a publiés depuis, Mme de Villeparisis ne montrait
qu'une sorte de grâce tout à fait mondaine. Ayant passé à côté de
grandes choses sans les approfondir, quelquefois sans les distinguer,
elle n'avait guère retenu des années où elle avait vécu, et qu'elle
dépeignait d'ailleurs avec beaucoup de justesse et de charme, que ce
qu'elles avaient offert de plus frivole. Mais un ouvrage, même s'il
s'applique seulement à des sujets qui ne sont pas intellectuels, est
encore une oeuvre de l'intelligence, et pour donner dans un livre, ou
dans une causerie qui en diffère peu, l'impression achevée de la
frivolité, il faut une dose de sérieux dont une personne purement
frivole serait incapable. Dans certains Mémoires écrits par une femme et
considérés comme un chef-d'oeuvre, telle phrase qu'on cite comme un
modèle de grâce légère m'a toujours fait supposer que pour arriver à une
telle légèreté l'auteur avait dû posséder autrefois une science un peu
lourde, une culture rébarbative, et que, jeune fille, elle semblait
probablement à ses amies un insupportable bas bleu. Et entre certaines
qualités littéraires et l'insuccès mondain, la connexité est si
nécessaire, qu'en lisant aujourd'hui les Mémoires de Mme de
Villeparisis, telle épithète juste, telles métaphores qui se suivent,
suffiront au lecteur pour qu'à leur aide il reconstitue le salut
profond, mais glacial, que devait adresser à la vieille marquise, dans
l'escalier d'une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait
peut-être un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais
les pieds dans son salon de peur de s'y déclasser parmi toutes ces
femmes de médecins ou de notaires. Un bas bleu, Mme de Villeparisis en
avait peut-être été un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son
savoir, n'avait peut-être pas su retenir contre des gens du monde moins
intelligents et moins instruits qu'elle, des traits acérés que le blessé
n'oublie pas.

Puis le talent n'est pas un appendice postiche qu'on ajoute
artificiellement à ces qualités différentes qui font réussir dans la
société, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent
une «femme complète». Il est le produit vivant d'une certaine complexion
morale où généralement beaucoup de qualités font défaut et où prédomine
une sensibilité dont d'autres manifestations que nous ne percevons pas
dans un livre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de
l'existence, par exemple telles curiosités, telles fantaisies, le désir
d'aller ici ou là pour son propre plaisir, et non en vue de
l'accroissement, du maintien, ou pour le simple fonctionnement des
relations mondaines. J'avais vu à Balbec Mme de Villeparisis enfermée
entre ses gens et ne jetant pas un coup d'oeil sur les personnes assises
dans le hall de l'hôtel. Mais j'avais eu le pressentiment que cette
abstention n'était pas de l'indifférence, et il paraît qu'elle ne s'y
était pas toujours cantonnée. Elle se toquait de connaître tel ou tel
individu qui n'avait aucun titre à être reçu chez elle, parfois parce
qu'elle l'avait trouvé beau, ou seulement parce qu'on lui avait dit
qu'il était amusant, ou qu'il lui avait semblé différent des gens
qu'elle connaissait, lesquels, à cette époque où elle ne les appréciait
pas encore parce qu'elle croyait qu'ils ne la lâcheraient jamais,
appartenaient tous au plus pur faubourg Saint-Germain. Ce bohème, ce
petit bourgeois qu'elle avait distingué, elle était obligée de lui
adresser ses invitations, dont il ne pouvait pas apprécier la valeur,
avec une insistance qui la dépréciait peu à peu aux yeux des snobs
habitués à coter un salon d'après les gens que la maîtresse de maison
exclut plutôt que d'après ceux qu'elle reçoit. Certes, si à un moment
donné de sa jeunesse, Mme de Villeparisis, blasée sur la satisfaction
d'appartenir à la fine fleur de l'aristocratie, s'était en quelque sorte
amusée à scandaliser les gens parmi lesquels elle vivait, à défaire
délibérément sa situation, elle s'était mise à attacher de l'importance
à cette situation après qu'elle l'eut perdue. Elle avait voulu montrer
aux duchesses qu'elle était plus qu'elles, en disant, en faisant tout ce
que celles-ci n'osaient pas dire, n'osaient pas faire. Mais maintenant
que celles-ci, sauf celles de sa proche parenté, ne venaient plus chez
elle, elle se sentait amoindrie et souhaitait encore de régner, mais
d'une autre manière que par l'esprit. Elle eût voulu attirer toutes
celles qu'elle avait pris tant de soin d'écarter. Combien de vies de
femmes, vies peu connues d'ailleurs (car chacun, selon son âge, a comme
un monde différent, et la discrétion des vieillards empêche les jeunes
gens de se faire une idée du passé et d'embrasser tout le cycle), ont
été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière toute employée à
reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent.
Jeté au vent de quelle manière? Les jeunes gens se le figurent d'autant
moins qu'ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de
Villeparisis et n'ont pas l'idée que la grave mémorialiste
d'aujourd'hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu être jadis une
gaie soupeuse qui fit peut-être alors les délices, mangea peut-être la
fortune d'hommes couchés depuis dans la tombe; qu'elle se fût employée
aussi à défaire, avec une industrie persévérante et naturelle, la
situation qu'elle tenait de sa grande naissance ne signifie d'ailleurs
nullement que, même à cette époque reculée, Mme de Villeparisis
n'attachât pas un grand prix à sa situation. De même l'isolement,
l'inaction où vit un neurasthénique peuvent être ourdis par lui du matin
au soir sans lui paraître pour cela supportables, et tandis qu'il se
dépêche d'ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient
prisonnier, il est possible qu'il ne rêve que bals, chasses et voyages.
Nous travaillons à tout moment à donner sa forme à notre vie, mais en
copiant malgré nous comme un dessin les traits de la personne que nous
sommes et non de celle qu'il nous serait agréable d'être. Les saluts
dédaigneux de Mme Leroi pouvaient exprimer en quelques manière la nature
véritable de Mme de Villeparisis, ils ne répondaient aucunement à son
désir.

Sans doute, au même moment où Mme Leroi, selon une expression chère à
Mme Swann, «coupait» la marquise, celle-ci pouvait chercher à se
consoler en se rappelant qu'un jour la reine Marie-Amélie lui avait dit:
«Je vous aime comme une fille.» Mais de telles amabilités royales,
secrètes et ignorées, n'existaient que pour la marquise, poudreuses
comme le diplôme d'un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls
vrais avantages mondains sont ceux qui créent de la vie, ceux qui
peuvent disparaître sans que celui qui en a bénéficié ait à chercher à
les retenir ou à les divulguer, parce que dans la même journée cent
autres leur succèdent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme
de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir
permanent d'être invitée que possédait Mme Leroi, comme, dans un
restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le génie n'est écrit ni
dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe désuète de son
veston râpé, voudrait bien être même le jeune coulissier du dernier rang
de la société mais qui déjeune à une table voisine avec deux actrices,
et vers qui, dans une course obséquieuse et incessante, s'empressent
patron, maître d'hôtel, garçons, chasseurs et jusqu'aux marmitons qui
sortent de la cuisine en défilés pour le saluer comme dans les féeries,
tandis que s'avance le sommelier, aussi poussiéreux que ses bouteilles,
bancroche et ébloui comme si, venant de la cave, il s'était tordu le
pied avant de remonter au jour.

Il faut dire pourtant que, dans le salon de Mme de Villeparisis,
l'absence de Mme Leroi, si elle désolait la maîtresse de maison, passait
inaperçue aux yeux d'un grand nombre de ses invités. Ils ignoraient
totalement la situation particulière de Mme Leroi, connue seulement du
monde élégant, et ne doutaient pas que les réceptions de Mme de
Villeparisis ne fussent, comme en sont persuadés aujourd'hui les
lecteurs de ses Mémoires, les plus brillantes de Paris.

A cette première visite qu'en quittant Saint-Loup j'allai faire à Mme
de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donné à mon
père, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les
canapés et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se
détachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mûres.
A côté des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en
voyait--offerts par le modèle lui-même--de la reine Marie-Amélie, de la
reine des Belges, du prince de Joinville, de l'impératrice d'Autriche.
Mme de Villeparisis, coiffée d'un bonnet de dentelles noires de l'ancien
temps (qu'elle conservait avec le même instinct avisé de la couleur
locale ou historique qu'un hôtelier breton qui, si parisienne que soit
devenue sa clientèle, croit plus habile de faire garder à ses servantes
la coiffe et les grandes manches), était assise à un petit bureau, où
devant elle, à côté de ses pinceaux, de sa palette et d'une aquarelle de
fleurs commencée, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans
des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vénus,
qu'à cause de l'affluence à ce moment-là des visites elle s'était
arrêtée de peindre, et qui avaient l'air d'achalander le comptoir d'une
fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siècle. Dans ce salon
légèrement chauffé à dessein, parce que la marquise s'était enrhumée en
revenant de son château, il y avait, parmi les personnes présentes quand
j'arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classé le
matin les lettres autographes de personnages historiques à elle
adressées et qui étaient destinées à figurer en _fac-similés_ comme
pièces justificatives dans les Mémoires qu'elle était en train de
rédiger, et un historien solennel et intimidé qui, ayant appris qu'elle
possédait par héritage un portrait de la duchesse de Montmorency, était
venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une
planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se
joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique,
sur qui elle comptait pour lui procurer à l'oeil des artistes qui
joueraient à ses prochaines matinées. Il est vrai que le kaléidoscope
social était en train de tourner et que l'affaire Dreyfus allait
précipiter les Juifs au dernier rang de l'échelle sociale. Mais, d'une
part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n'est pas au
début d'une tempête que les vagues atteignent leur plus grand courroux.
Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner
contre les Juifs, était jusqu'ici restée entièrement étrangère à
l'Affaire et ne s'en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que
personne ne connaissait, pouvait passer inaperçu, alors que de grands
Juifs représentatifs de leur parti étaient déjà menacés. Il avait
maintenant le menton ponctué d'un «bouc», il portait un binocle, une
longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les
Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais
dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si
perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s'il sortait du
fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement
inclinée et se répandant en grands «salams», contente parfaitement un
goût d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif
n'appartienne pas au «monde», sans quoi il prend facilement l'aspect
d'un lord, et ses façons sont tellement francisées que chez lui un nez
rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprévues,
fait penser au nez de Mascarille plutôt qu'à celui de Salomon. Mais
Bloch n'ayant pas été assoupli par la gymnastique du «Faubourg», ni
ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour
un amateur d'exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son
costume européen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race
qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne,
dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux,
à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la
coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote,
demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints
en costume de cérémonie à la frise d'un monument de Suse qui défend les
portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se
figurer que c'était par malveillance antisémitique que M. de Charlus
s'informait s'il portait un prénom juif, alors que c'était simplement
par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste,
parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous
recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels
il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures
antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au
fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons
dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en
présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait
apparaître. Nous ne connaissions qu'une image superficielle; voici
qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'étend dans les trois
dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche
banquier, et à la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes
qui, dans un ballet historique et esthétique à la fois, symbolisent, en
chair et en os, l'art hellénique; encore, au théâtre, la mise en scène
banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l'entrée
dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant
les figures, les rend plus étranges, comme s'il s'agissait en effet
d'être évoqués par un effort médiumnique. C'est l'âme (ou plutôt le peu
de chose auquel se réduit, jusqu'ici du moins, l'âme, dans ces sortes
de matérialisations), c'est l'âme entrevue auparavant par nous dans les
seuls musées, l'âme des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachée à une
vie tout à la fois insignifiante et transcendentale, qui semble exécuter
devant nous cette mimique déconcertante. Dans la jeune dame grecque qui
se dérobe, ce que nous voudrions vainement étreindre, c'est une figure
jadis admirée aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans
la lumière du salon de Mme de Villeparisis pris des clichés d'après
Bloch, ils eussent donné d'Israël cette même image, si troublante parce
qu'elle ne paraît pas émaner de l'humanité, si décevante parce que tout
de même elle ressemble trop à l'humanité, et que nous montrent les
photographies spirites. Il n'est pas, d'une façon plus générale, jusqu'à
la nullité des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous
vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre
monde de tous les jours où même un homme de génie de qui nous attendons,
rassemblés comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini,
prononce seulement ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des
lèvres de Bloch: «Qu'on fasse attention à mon chapeau haut de forme.»

--Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, était en train de dire Mme
de Villeparisis s'adressant plus particulièrement à mon ancien camarade,
et renouant le fil d'une conversation que mon entrée avait interrompue,
personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle
encore le roi priant mon grand-père d'inviter M. Decazes à une redoute
où mon père devait danser avec la duchesse de Berry. «Vous me ferez
plaisir, Florimond», disait le roi. Mon grand-père, qui était un peu
sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute
naturelle. Quand il comprit qu'il s'agissait de M. Decazes, il eut un
moment de révolte, mais s'inclina et écrivit le soir même à M. Decazes
en le suppliant de lui faire la grâce et l'honneur d'assister à son bal
qui avait lieu la semaine suivante. Car on était poli, monsieur, dans ce
temps-là, et une maîtresse de maison n'aurait pas su se contenter
d'envoyer sa carte en ajoutant à la main: «une tasse de thé», ou «thé
dansant», ou «thé musical». Mais si on savait la politesse on n'ignorait
pas non plus l'impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal
on apprenait que mon grand-père se sentant souffrant avait décommandé la
redoute. Il avait obéi au roi, mais il n'avait pas eu M. Decazes à son
bal....--Oui, monsieur, je me souviens très bien de M. Molé, c'était un
homme d'esprit, il l'a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l'Académie,
mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez
lui son chapeau haut de forme à la main.

--Ah! c'est bien évocateur d'un temps assez pernicieusement philistin,
car c'était sans doute une habitude universelle d'avoir son chapeau à la
main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare
de s'instruire, auprès d'un témoin oculaire, des particularités de la
vie aristocratique d'autrefois, tandis que l'archiviste, sorte de
secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards
attendris et semblait nous dire: «Voilà comme elle est, elle sait tout,
elle a connu tout le monde, vous pouvez l'interroger sur ce que vous
voudrez, elle est extraordinaire.»

--Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près
d'elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l'heure
elle recommencerait à peindre, c'était une habitude à M. Molé, tout
simplement. Je n'ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui,
excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout
chez lui, le maître de la maison n'est plus qu'un visiteur dans son
propre salon.

--Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre,
l'historien de la Fronde, mais si timidement que personne n'y fit
attention. Atteint depuis quelques semaines d'insomnie nerveuse qui
résistait à tous les traitements, il ne se couchait plus et, brisé de
fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient nécessaire qu'il se
déplaçât. Incapable de recommencer souvent ces expéditions si simples
pour d'autres mais qui lui coûtaient autant que si pour les faire il
descendait de la lune, il était surpris de trouver souvent que la vie de
chacun n'était pas organisée d'une façon permanente pour donner leur
maximum d'utilité aux brusques élans de la sienne. Il trouvait parfois
fermée une bibliothèque qu'il n'était allé voir qu'en se campant
artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells.
Par bonheur il avait rencontré Mme de Villeparisis chez elle et allait
voir le portrait.

Bloch lui coupa la parole.

--Vraiment, dit-il en répondant à ce que venait de dire Mme de
Villeparisis au sujet du protocole réglant les visites royales, je ne
savais absolument pas cela--comme s'il était étrange qu'il ne le sût
pas.

--A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide
que m'a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis à
l'archiviste. Il m'a fait dire, au lieu de s'annoncer, que c'était la
reine de Suède qui demandait à me voir.

--Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes!
s'écria Bloch en s'esclaffant, tandis que l'historien souriait avec une
timidité majestueuse.

--J'étais assez étonnée parce que je n'étais revenue de la campagne que
depuis quelques jours; j'avais demandé pour être un peu tranquille qu'on
ne dise à personne que j'étais à Paris, et je me demandais comment la
reine de Suède le savait déjà, reprit Mme de Villeparisis laissant ses
visiteurs étonnés qu'une visite de la reine de Suède ne fût en
elle-même rien d'anormal pour leur hôtesse.

Certes si le matin Mme de Villeparisis avait compulsé, avec l'archiviste
la documentation de ses Mémoires, en ce moment elle en essayait à son
insu le mécanisme et le sortilège sur un public moyen, représentatif de
celui où se recruteraient un jour ses lecteurs. Le salon de Mme de
Villeparisis pouvait se différencier d'un salon véritablement élégant
d'où auraient été absentes beaucoup de bourgeoises qu'elle recevait et
où on aurait vu en revanche telles des dames brillantes que Mme Leroi
avait fini par attirer, mais cette nuance n'est pas perceptible dans ses
Mémoires, où certaines relations médiocres qu'avait l'auteur
disparaissent, parce qu'elles n'ont pas l'occasion d'y être citées; et
des visiteuses qu'il n'avait pas n'y font pas faute, parce que dans
l'espace forcément restreint qu'offrent ces Mémoires, peu de personnes
peuvent figurer, et que si ces personnes sont des personnages princiers,
des personnalités historiques, l'impression maximum d'élégance que des
Mémoires puissent donner au public se trouve atteinte. Au jugement de
Mme Leroi, le salon de Mme de Villeparisis était un salon de troisième
ordre; et Mme de Villeparisis souffrait du jugement de Mme Leroi. Mais
personne ne sait plus guère aujourd'hui qui était Mme Leroi, son
jugement s'est évanoui, et c'est le salon de Mme de Villeparisis, où
fréquentait la reine de Suède, où avaient fréquenté le duc d'Aumale, le
duc de Broglie, Thiers, Montalembert, Mgr Dupanloup, qui sera considéré
comme un des plus brillants du XIXe siècle par cette postérité qui n'a
pas changé depuis les temps d'Homère et de Pindare, et pour qui le rang
enviable c'est la haute naissance, royale ou quasi royale, l'amitié des
rois, des chefs du peuple, des hommes illustres.

Or, de tout cela Mme de Villeparisis avait un peu dans son salon actuel
et dans les souvenirs, quelquefois retouchés légèrement, à l'aide
desquels elle le prolongeait dans le passé. Puis M. de Norpois, qui
n'était pas capable de refaire une vraie situation à son amie, lui
amenait en revanche les hommes d'État étrangers ou français qui avaient
besoin de lui et savaient que la seule manière efficace de lui faire
leur cour était de fréquenter chez Mme de Villeparisis. Peut-être Mme
Leroi connaissait-elle aussi ces éminentes personnalités européennes.
Mais en femme agréable et qui fuit le ton des bas bleus elle se gardait
de parler de la question d'Orient aux premiers ministres aussi bien que
de l'essence de l'amour aux romanciers et aux philosophes. «L'amour?
avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait
demandé: «Que pensez-vous de l'amour?» L'amour? je le fais souvent mais
je n'en parle jamais.» Quand elle avait chez elle de ces célébrités de
la littérature et de la politique elle se contentait, comme la duchesse
de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux
cela que les grandes conversations à idées générales où les contraignait
Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-être ridicules dans le
monde, ont fourni aux «Souvenirs» de Mme de Villeparisis de ces morceaux
excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des
Mémoires comme dans les tragédies à la Corneille. D'ailleurs les salons
des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer à la postérité parce que
les Mme Leroi ne savent pas écrire, et le sauraient-elles, n'en auraient
pas le temps. Et si les dispositions littéraires des Mme de Villeparisis
sont la cause du dédain des Mme Leroi, à son tour le dédain des Mme
Leroi sert singulièrement les dispositions littéraires des Mme de
Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que réclame la
carrière des lettres. Dieu qui veut qu'il y ait quelques livres bien
écrits souffle pour cela ces dédains dans le coeur des Mme Leroi, car il
sait que si elles invitaient à dîner les Mme de Villeparisis, celles-ci
laisseraient immédiatement leur écritoire et feraient atteler pour huit
heures.

Au bout d'un instant entra d'un pas lent et solennel une vieille dame
d'une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait
voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne
savais pas alors qu'elle était une des trois femmes qu'on pouvait
observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de
Villeparisis, tout en étant d'une grande naissance, avaient été
réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et
qu'aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne
recevoir qu'une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de
ces dames avait sa «duchesse de Guermantes», sa nièce brillante qui
venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer
chez elle la «duchesse de Guermantes» d'une des deux autres. Mme de
Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les
aimait pas. Peut-être leur situation assez analogue à la sienne lui en
présentait-elle une image qui ne lui était pas agréable. Puis aigries,
bas bleus, cherchant, par le nombre des saynètes qu'elles faisaient
jouer, à se donner l'illusion d'un salon, elles avaient entre elles des
rivalités qu'une fortune assez délabrée au cours d'une existence peu
tranquille forçait à compter, à profiter du concours gracieux d'un
artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame à la
coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu'elle voyait Mme de
Villeparisis, ne pouvait s'empêcher de penser que la duchesse de
Guermantes n'allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu'à ces
mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de
Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n'allait jamais chez
Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse.

Néanmoins de l'hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon,
de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort
que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j'aurais
bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique
de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège,
avaient amené la punition. La même origine brillante, la même déchéance
actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les
poussait, en même temps qu'à se haïr, à se fréquenter. Puis chacune
d'elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des
politesses à leurs visiteurs. Comment ceux-ci n'eussent-ils pas cru
pénétrer dans le faubourg le plus fermé, quand on les présentait à une
dame fort titrée dont la soeur avait épousé un duc de Sagan ou un prince
de Ligne? D'autant plus qu'on parlait infiniment plus dans les journaux
de ces prétendus salons que des vrais. Même les neveux «gratins» à qui
un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le
premier) disaient: «Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou
chez ma tante X..., c'est un salon intéressant.» Ils savaient surtout
que cela leur donnerait moins de peine que de faire pénétrer lesdits
amis chez les nièces ou belles-soeurs élégantes de ces dames. Les hommes
très âgés, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que
si ces vieilles dames n'étaient pas reçues, c'était à cause du
dérèglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai
que ce n'est pas un empêchement à l'élégance, me fut représenté comme
ayant dépassé toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite
de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait,
dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais
imaginer, proportionné à la grandeur des époques anté-historiques, à
l'âge du mammouth. Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou
roses, avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculable de
messieurs. Je pensai que les hommes d'aujourd'hui exagéraient les vices
de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composèrent Icare, Thésée,
Hercule avec des hommes qui avaient été peu différents de ceux qui
longtemps après les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices
d'un être que quand il n'est plus guère en état de les exercer, et qu'à
la grandeur du châtiment social, qui commence à s'accomplir et qu'on
constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui a
été commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu'est le «monde»,
les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent
toujours l'aspect solennel d'une dame d'au moins soixante-dix ans,
hautaine, qui reçoit tant qu'elle peut, mais non qui elle veut, chez qui
ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à
redire, à laquelle le pape donne toujours sa «rose d'or», et qui
quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par
l'Académie française. «Bonjour Alix», dit Mme de Villeparisis à la dame
à coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard
perçant sur l'assemblée afin de dénicher s'il n'y avait pas dans ce
salon quelque morceau qui pût être utile pour le sien et que, dans ce
cas, elle devrait découvrir elle-même, car Mme de Villeparisis, elle
n'en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher.
C'est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas présenter
Bloch à la vieille dame de peur qu'il ne fît jouer la même saynète que
chez elle dans l'hôtel du quai Malaquais. Ce n'était d'ailleurs qu'un
rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit
des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait
chipé l'artiste italienne ignorât l'événement avant qu'il fût accompli.
Pour que celle-ci ne l'apprît pas par les journaux et ne s'en trouvât
pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas
coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma présentation n'avait pas
les mêmes inconvénients que celle de Bloch, me nomma à la
Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de
mouvements possible, à garder dans sa vieillesse cette ligne de déesse
de Coysevox qui avait, il y a bien des années, charmé la jeunesse
élégante, et que de faux hommes de lettres célébraient maintenant dans
des bouts rimés--ayant pris d'ailleurs l'habitude de la raideur hautaine
et compensatrice, commune à toutes les personnes qu'une disgrâce
particulière oblige à faire perpétuellement des avances--abaissa
légèrement la tête avec une majesté glaciale et la tournant d'un autre
côté ne s'occupa pas plus de moi que si je n'eusse pas existé. Son
attitude à double fin semblait dire à Mme de Villeparisis: «Vous voyez
que je n'en suis pas à une relation près et que les petits jeunes--à
aucun point de vue, mauvaise langue,--ne m'intéressent pas.» Mais quand,
un quart d'heure après, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me
glissa à l'oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une
des trois dont le nom éclatant--elle était d'ailleurs née Choiseul--me
fit un prodigieux effet.

--Monsieur, j'crois que vous voulez écrire quelque chose sur Mme la
duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à l'historien de la
Fronde, avec cet air bougon dont, à son insu, sa grande amabilité était
froncée par le recroquevillement boudeur, le dépit physiologique de la
vieillesse, ainsi que par l'affectation d'imiter le ton presque paysan
de l'ancienne aristocratie. J'vais vous montrer son portrait, l'original
de la copie qui est au Louvre.

Elle se leva en posant ses pinceaux près de ses fleurs, et le petit
tablier qui apparut alors à sa taille et qu'elle portait pour ne pas se
salir avec ses couleurs, ajoutait encore à l'impression presque d'une
campagnarde que donnaient son bonnet et ses grosses lunettes et
contrastait avec le luxe de sa domesticité, du maître d'hôtel qui avait
apporté le thé et les gâteaux, du valet de pied en livrée qu'elle sonna
pour éclairer le portrait de la duchesse de Montmorency, abbesse dans un
des plus célèbres chapitres de l'Est. Tout le monde s'était levé. «Ce
qui est assez amusant, dit-elle, c'est que dans ces chapitres où nos
grand'tantes étaient souvent abbesses, les filles du roi de France
n'eussent pas été admises. C'étaient des chapitres très fermés.--Pas
admises les filles du Roi, pourquoi cela? demanda Bloch stupéfait.--Mais
parce que la Maison de France n'avait plus assez de quartiers depuis
qu'elle s'était mésalliée.» L'étonnement de Bloch allait grandissant.
«Mésalliée, la Maison de France? Comment ça?--Mais en s'alliant aux
Médicis, répondit Mme de Villeparisis du ton le plus naturel. Le
portrait est beau, n'est-ce pas? et dans un état de conservation
parfaite», ajouta-t-elle.

--Ma chère amie, dit la dame coiffée à la Marie-Antoinette, vous vous
rappelez que quand je vous ai amené Liszt il vous a dit que c'était
celui-là qui était la copie.

--Je m'inclinerai devant une opinion de Liszt en musique, mais pas en
peinture! D'ailleurs, il était déjà gâteux et je ne me rappelle pas
qu'il ait jamais dit cela. Mais ce n'est pas vous qui me l'avez amené.
J'avais dîné vingt fois avec lui chez la princesse de Sayn-Wittgenstein.

Le coup d'Alix avait raté, elle se tut, resta debout et immobile. Des
couches de poudre plâtrant son visage, celui-ci avait l'air d'un visage
de pierre. Et comme le profil était noble, elle semblait, sur un socle
triangulaire et moussu caché par le mantelet, la déesse effritée d'un
parc.

--Ah! voilà encore un autre beau portrait, dit l'historien.

La porte s'ouvrit et la duchesse de Guermantes entra.

--Tiens, bonjour, lui dit sans un signe de tête Mme de Villeparisis en
tirant d'une poche de son tablier une main qu'elle tendit à la nouvelle
arrivante; et cessant aussitôt de s'occuper d'elle pour se retourner
vers l'historien: C'est le portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld....

Un jeune domestique, à l'air hardi et à la figure charmante (mais rognée
si juste pour rester aussi parfaite que le nez un peu rouge et la peau
légèrement enflammée semblaient garder quelque trace de la récente et
sculpturale incision) entra portant une carte sur un plateau.

--C'est ce monsieur qui est déjà venu plusieurs fois pour voir Madame la
Marquise.

--Est-ce que vous lui avez dit que je recevais?

--Il a entendu causer.

--Eh bien! soit, faites-le entrer. C'est un monsieur qu'on m'a présenté,
dit Mme de Villeparisis. Il m'a dit qu'il désirait beaucoup être reçu
ici. Jamais je ne l'ai autorisé à venir. Mais enfin voilà cinq fois
qu'il se dérange, il ne faut pas froisser les gens. Monsieur, me
dit-elle, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en désignant l'historien de
la Fronde, je vous présente ma nièce, la duchesse de Guermantes.

L'historien s'inclina profondément ainsi que moi et, semblant supposer
que quelque réflexion cordiale devait suivre ce salut, ses yeux
s'animèrent et il s'apprêtait à ouvrir la bouche quand il fut refroidi
par l'aspect de Mme de Guermantes qui avait profité de l'indépendance de
son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagérée et le
ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru
avoir remarqué qu'il y avait quelqu'un devant eux; après avoir poussé un
léger soupir, elle se contenta de manifester de la nullité de
l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en
exécutant certains mouvements des ailes du nez avec une précision qui
attestait l'inertie absolue de son attention désoeuvrée.

Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis,
d'un air ingénu et fervent, c'était Legrandin.

--Je vous remercie beaucoup de me recevoir, madame, dit-il en insistant
sur le mot «beaucoup»: c'est un plaisir d'une qualité tout à fait rare
et subtile que vous faites à un vieux solitaire, je vous assure que sa
répercussion....

Il s'arrêta net en m'apercevant.

--Je montrais à monsieur le beau portrait de la duchesse de La
Rochefoucauld, femme de l'auteur des _Maximes_, il me vient de famille.

Mme de Guermantes, elle, salua Alix, en s'excusant de n'avoir pu, cette
année comme les autres, aller la voir. «J'ai eu de vos nouvelles par
Madeleine», ajouta-t-elle.

--Elle a déjeuné chez moi ce matin, dit la marquise du quai Malaquais
avec la satisfaction de penser que Mme de Villeparisis n'en pourrait
jamais dire autant.

Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d'après ce qu'on m'avait
dit du changement à son égard de son père, qu'il n'enviât ma vie, je lui
dis que la sienne devait être plus heureuse. Ces paroles étaient de ma
part un simple effet de l'amabilité. Mais elle persuade aisément de leur
bonne chance ceux qui ont beaucoup d'amour-propre, ou leur donne le
désir de persuader les autres. «Oui, j'ai en effet une vie délicieuse,
me dit Bloch d'un air de béatitude. J'ai trois grands amis, je n'en
voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment
heureux. Rare est le mortel à qui le Père Zeus accorde tant de
félicités.» Je crois qu'il cherchait surtout à se louer et à me faire
envie. Peut-être aussi y avait-il quelque désir d'originalité dans son
optimisme. Il fut visible qu'il ne voulait pas répondre les mêmes
banalités que tout le monde: «Oh! ce n'était rien, etc.» quand, à ma
question: «Était-ce joli?» posée à propos d'une matinée dansante donnée
chez lui et à laquelle je n'avais pu aller, il me répondit d'un air uni,
indifférent comme s'il s'était agi d'un autre: «Mais oui, c'était très
joli, on ne peut plus réussi. C'était vraiment ravissant.»

--Ce que vous nous apprenez là m'intéresse infiniment, dit Legrandin à
Mme de Villeparisis, car je me disais justement l'autre jour que vous
teniez beaucoup de lui par la netteté alerte du tour, par quelque chose
que j'appellerai de deux termes contradictoires, la rapidité lapidaire
et l'instantané immortel. J'aurais voulu ce soir prendre en note toutes
les choses que vous dites; mais je les retiendrai. Elles sont, d'un mot
qui est, je crois, de Joubert, amies de la mémoire. Vous n'avez jamais
lu Joubert? Oh! vous lui auriez tellement plu! Je me permettrai dès ce
soir de vous envoyer ses oeuvres, très fier de vous présenter son
esprit. Il n'avait pas votre force. Mais il avait aussi bien de la
grâce.

J'avais voulu tout de suite aller dire bonjour à Legrandin, mais il se
tenait constamment le plus éloigné de moi qu'il pouvait, sans doute dans
l'espoir que je n'entendisse pas les flatteries qu'avec un grand
raffinement d'expression, il ne cessait à tout propos de prodiguer à Mme
de Villeparisis.

Elle haussa les épaules en souriant comme s'il avait voulu se moquer et
se tourna vers l'historien.

--Et celle-ci, c'est la fameuse Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse,
qui avait épousé en premières noces M. de Luynes.

--Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande; elle est venue hier
chez moi; si j'avais su que vous n'aviez votre soirée prise par
personne, je vous aurais envoyé chercher; Mme Ristori, qui est venue à
l'improviste, a dit devant l'auteur des vers de la reine Carmen Sylva,
c'était d'une beauté!

«Quelle perfidie! pensa Mme de Villeparisis. C'est sûrement de cela
qu'elle parlait tout bas, l'autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme
de Chaponay.»--J'étais libre, mais je ne serais pas venue,
répondit-elle. J'ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n'est
plus qu'une ruine. Et puis je déteste les vers de Carmen Sylva. La
Ristori est venue ici une fois, amenée par la duchesse d'Aoste, dire un
chant de _l'Enfer,_ de Dante. Voilà où elle est incomparable.

Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard
était perçant et vide, son nez noblement arqué. Mais une joue
s'écaillait. Des végétations légères, étranges, vertes et roses,
envahissaient le menton. Peut-être un hiver de plus la jetterait bas.

--Tenez, monsieur, si vous aimez la peinture, regardez le portrait de
Mme de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à Legrandin pour interrompre
les compliments qui recommençaient.

Profitant de ce qu'il s'était éloigné, Mme de Guermantes le désigna à sa
tante d'un regard ironique et interrogateur.

--C'est M. Legrandin, dit à mi-voix Mme de Villeparisis; il a une soeur
qui s'appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire
plus qu'à moi.

--Comment, mais je la connais parfaitement, s'écria en mettant sa main
devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutôt je ne la connais pas, mais
je ne sais pas ce qui a pris à Basin, qui rencontre Dieu sait où le
mari, de dire à cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous
dire ce que ç'a été que sa visite. Elle m'a raconté qu'elle était allée
à Londres, elle m'a énuméré tous les tableaux du British. Telle que vous
me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce
monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous
prétexte qu'elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu'on y
aille à sept heures du soir ou à neuf heures du matin, elle est prête à
vous offrir des tartes aux fraises.

--Mais bien entendu, voyons, c'est un monstre, dit Mme de Guermantes à
un regard interrogatif de sa tante. C'est une personne impossible: elle
dit «plumitif», enfin des choses comme ça.--Qu'est-ce que ça veut dire
«plumitif»? demanda Mme de Villeparisis à sa nièce?--Mais je n'en sais
rien! s'écria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le
savoir. Je ne parle pas ce français-là. Et voyant que sa tante ne savait
vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de
montrer qu'elle était savante autant que puriste et pour se moquer de sa
tante après s'être moquée de Mme de Cambremer:--Mais si, dit-elle avec
un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient,
tout le monde sait ça, un plumitif c'est un écrivain, c'est quelqu'un
qui tient une plume. Mais c'est une horreur de mot. C'est à vous faire
tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ça.

--Comment, c'est le frère! je n'ai pas encore réalisé. Mais au fond ce
n'est pas incompréhensible. Elle a la même humilité de descente de lit
et les mêmes ressources de bibliothèque tournante. Elle est aussi
flagorneuse que lui et aussi embêtante. Je commence à me faire assez
bien à l'idée de cette parenté.

--Assieds-toi, on va prendre un peu de thé, dit Mme de Villeparisis à
Mme de Guermantes, sers-toi toi-même, toi tu n'as pas besoin de voir les
portraits de tes arrière-grand'mères, tu les connais aussi bien que moi.

Mme de Villeparisis revint bientôt s'asseoir et se mit à peindre. Tout
le monde se rapprocha, j'en profitai pour aller vers Legrandin et, ne
trouvant rien de coupable à sa présence chez Mme de Villeparisis, je lui
dis sans songer combien j'allais à la fois le blesser et lui faire
croire à l'intention de le blesser: «Eh bien, monsieur, je suis presque
excusé d'être dans un salon puisque je vous y trouve.» M. Legrandin
conclut de ces paroles (ce fut du moins le jugement qu'il porta sur moi
quelques jours plus tard) que j'étais un petit être foncièrement méchant
qui ne se plaisait qu'au mal.

«Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour», me
répondit-il, sans me donner la main et d'une voix rageuse et vulgaire
que je ne lui soupçonnais pas et qui, nullement en rapport rationnel
avec ce qu'il disait d'habitude, en avait un autre plus immédiat et plus
saisissant avec quelque chose qu'il éprouvait. C'est que, ce que nous
éprouvons, comme nous sommes décidés à toujours le cacher, nous n'avons
jamais pensé à la façon dont nous l'exprimerions. Et tout d'un coup,
c'est en nous une bête immonde et inconnue qui se fait entendre et dont
l'accent parfois peut aller jusqu'à faire aussi peur à qui reçoit cette
confidence involontaire, elliptique et presque irrésistible de votre
défaut ou de votre vice, que ferait l'aveu soudain indirectement et
bizarrement proféré par un criminel ne pouvant s'empêcher de confesser
un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. Certes je savais bien
que l'idéalisme, même subjectif, n'empêche pas de grands philosophes de
rester gourmands ou de se présenter avec ténacité à l'Académie. Mais
vraiment Legrandin n'avait pas besoin de rappeler si souvent qu'il
appartenait à une autre planète quand tous ses mouvements convulsifs de
colère ou d'amabilité étaient gouvernés par le désir d'avoir une bonne
position dans celle-ci.

--Naturellement, quand on me persécute vingt fois de suite pour me faire
venir quelque part, continua-t-il à voix basse, quoique j'aie bien droit
à ma liberté, je ne peux pourtant pas agir comme un rustre.

Mme de Guermantes s'était assise. Son nom, comme il était accompagné de
son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait
autour d'elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois
des Guermantes au milieu du salon, à l'entour du pouf où elle était. Je
me sentais seulement étonné que leur ressemblance ne fût pas plus
lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de végétal et
où tout au plus le couperosé des joues--qui auraient dû, semblait-il,
être blasonnées par le nom de Guermantes--était l'effet, mais non
l'image, de longues chevauchées au grand air. Plus tard, quand elle me
fut devenue indifférente, je connus bien des particularités de la
duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment à ce dont je
subissais déjà le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, où
était captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une après-midi de
France, largement découvert, baigné de lumière même quand elle ne
brillait pas; et une voix qu'on eût crue, aux premiers sons enroués,
presque canaille, où traînait, comme sur les marches de l'église de
Combray ou la pâtisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil
de province. Mais ce premier jour je ne discernais rien, mon ardente
attention volatilisait immédiatement le peu que j'eusse pu recueillir et
où j'aurais pu retrouver quelque chose du nom de Guermantes. En tout cas
je me disais que c'était bien elle que désignait pour tout le monde le
nom de duchesse de Guermantes: la vie inconcevable que ce nom
signifiait, ce corps la contenait bien; il venait de l'introduire au
milieu d'êtres différents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes
parts et sur lequel elle exerçait une réaction si vive que je croyais
voir, là où cette vie cessait de s'étendre, une frange d'effervescence
en délimiter les frontières: dans la circonférence que découpait sur le
tapis le ballon de la jupe de pékin bleu, et, dans les prunelles claires
de la duchesse, à l'intersection des préoccupations, des souvenirs, de
la pensée incompréhensible, méprisante, amusée et curieuse qui les
remplissaient, et des images étrangères qui s'y reflétaient. Peut-être
eussé-je été un peu moins ému si je l'eusse rencontrée chez Mme de
Villeparisis à une soirée, au lieu de la voir ainsi à un des «jours» de
la marquise, à un de ces thés qui ne sont pour les femmes qu'une courte
halte au milieu de leur sortie et où, gardant le chapeau avec lequel
elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade
des salons la qualité de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris
à la fin de l'après-midi que ne font les hautes fenêtres ouvertes dans
lesquelles on entend les roulements des victorias: Mme de Guermantes
était coiffée d'un canotier fleuri de bleuets; et ce qu'ils
m'évoquaient, ce n'était pas, sur les sillons de Combray où si souvent
j'en avais cueilli, sur le talus contigu à la haie de Tansonville, les
soleils des lointaines années, c'était l'odeur et la poussière du
crépuscule, telles qu'elles étaient tout à l'heure, au moment où Mme de
Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant,
dédaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lèvres serrées, de
la pointe de son ombrelle, comme de l'extrême antenne de sa vie
mystérieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette
attention indifférente qui commence par ôter tout point de contact avec
ce que l'on considère soi-même, son regard fixait tour à tour chacun de
nous, puis inspectait les canapés et les fauteuils mais en s'adoucissant
alors de cette sympathie humaine qu'éveille la présence même
insignifiante d'une chose que l'on connaît, d'une chose qui est presque
une personne; ces meubles n'étaient pas comme nous, ils étaient
vaguement de son monde, ils étaient liés à la vie de sa tante; puis du
meuble de Beauvais ce regard était ramené à la personne qui y était
assise et reprenait alors le même air de perspicacité et de cette même
désapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eût
empêchée d'exprimer, mais enfin qu'elle eût éprouvée si elle eût
constaté sur les fauteuils au lieu de notre présence celle d'une tache
de graisse ou d'une couche de poussière.

L'excellent écrivain G---- entra; il venait faire à Mme de Villeparisis
une visite qu'il considérait comme une corvée. La duchesse, qui fut
enchantée de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout
naturellement il vint près d'elle, le charme qu'elle avait, son tact, sa
simplicité la lui faisant considérer comme une femme d'esprit.
D'ailleurs la politesse lui faisait un devoir d'aller auprès d'elle,
car, comme il était agréable et célèbre, Mme de Guermantes l'invitait
souvent à déjeuner même en tête à tête avec elle et son mari, ou
l'automne, à Guermantes, profitait de cette intimité pour le convier
certains soirs à dîner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car
la duchesse aimait à recevoir certains hommes d'élite, à la condition
toutefois qu'ils fussent garçons, condition que, même mariés, ils
remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus
ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon où il n'y avait que
les plus élégantes beautés de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils
étaient invités; et le duc, pour prévenir toute susceptibilité,
expliquait à ces veufs malgré eux que la duchesse ne recevait pas de
femmes, ne supportait pas la société des femmes, presque comme si
c'était par ordonnance du médecin et comme il eût dit qu'elle ne pouvait
rester dans une chambre où il y avait des odeurs, manger trop salé,
voyager en arrière ou porter un corset. Il est vrai que ces grands
hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse
de Sagan (que Françoise, entendant toujours parler d'elle, finit par
appeler, croyant ce féminin exigé par la grammaire, la Sagante), et bien
d'autres, mais on justifiait leur présence en disant que c'était la
famille, ou des amies d'enfance qu'on ne pouvait éliminer. Persuadés ou
non par les explications que le duc de Guermantes leur avait données sur
la singulière maladie de la duchesse de ne pouvoir fréquenter des
femmes, les grands hommes les transmettaient à leurs épouses.
Quelques-unes pensaient que la maladie n'était qu'un prétexte pour
cacher sa jalousie, parce que la duchesse voulait être seule à régner
sur une cour d'adorateurs. De plus naïves encore pensaient que peut-être
la duchesse avait un genre singulier, voire un passé scandaleux, que les
femmes ne voulaient pas aller chez elle, et qu'elle donnait le nom de sa
fantaisie à la nécessité. Les meilleures, entendant leur mari dire monts
et merveilles de l'esprit de la duchesse, estimaient que celle-ci était
si supérieure au reste des femmes qu'elle s'ennuyait dans leur société
car elles ne savent parler de rien. Et il est vrai que la duchesse
s'ennuyait auprès des femmes, si leur qualité princière ne leur donnait
pas un intérêt particulier. Mais les épouses éliminées se trompaient
quand elles s'imaginaient qu'elle ne voulait recevoir que des hommes
pour pouvoir parler littérature, science et philosophie. Car elle n'en
parlait jamais, du moins avec les grands intellectuels. Si, en vertu de
la même tradition de famille qui fait que les filles de grands
militaires gardent au milieu de leurs préoccupations les plus vaniteuses
le respect des choses de l'armée, petite-fille de femmes qui avaient été
liées avec Thiers, Mérimée et Augier, elle pensait qu'avant tout il faut
garder dans son salon une place aux gens d'esprit, mais avait d'autre
part retenu de la façon à la fois condescendante et intime dont ces
hommes célèbres étaient reçus à Guermantes le pli de considérer les gens
de talent comme des relations familières dont le talent ne vous éblouit
pas, à qui on ne parle pas de leurs oeuvres, ce qui ne les intéresserait
d'ailleurs pas. Puis le genre d'esprit Mérimée et Meilhac et Halévy, qui
était le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal
d'une époque antérieure, à un genre de conversation qui rejette tout ce
qui est grandes phrases et expression de sentiments élevés, et faisait
qu'elle mettait une sorte d'élégance quand elle était avec un poète ou
un musicien à ne parler que des plats qu'on mangeait ou de la partie de
cartes qu'on allait faire. Cette abstention avait, pour un tiers peu au
courant, quelque chose de troublant qui allait jusqu'au mystère. Si Mme
de Guermantes lui demandait s'il lui ferait plaisir d'être invité avec
tel poète célèbre, dévoré de curiosité il arrivait à l'heure dite. La
duchesse parlait au poète du temps qu'il faisait. On passait à table.
«Aimez-vous cette façon de faire les oeufs?» demandait-elle au poète.
Devant son assentiment, qu'elle partageait, car tout ce qui était chez
elle lui paraissait exquis, jusqu'à un cidre affreux qu'elle faisait
venir de Guermantes: «Redonnez des oeufs à monsieur», ordonnait-elle au
maître d'hôtel, cependant que le tiers, anxieux, attendait toujours ce
qu'avaient sûrement eu l'intention de se dire, puisqu'ils avaient
arrangé de se voir malgré mille difficultés avant son départ, le poète
et la duchesse. Mais le repas continuait, les plats étaient enlevés les
uns après les autres, non sans fournir à Mme de Guermantes l'occasion de
spirituelles plaisanteries ou de fines historiettes. Cependant le poète
mangeait toujours sans que duc ou duchesse eussent eu l'air de se
rappeler qu'il était poète. Et bientôt le déjeuner était fini et on se
disait adieu, sans avoir dit un mot de la poésie, que tout le monde
pourtant aimait, mais dont, par une réserve analogue à celle dont Swann
m'avait donné l'avant-goût, personne ne parlait. Cette réserve était
simplement de bon ton. Mais pour le tiers, s'il y réfléchissait un peu,
elle avait quelque chose de fort mélancolique, et les repas du milieu
Guermantes faisaient alors penser à ces heures que des amoureux timides
passent souvent ensemble à parler de banalités jusqu'au moment de se
quitter, et sans que, soit timidité, pudeur, ou maladresse, le grand
secret qu'ils seraient plus heureux d'avouer ait pu jamais passer de
leur coeur à leurs lèvres. D'ailleurs il faut ajouter que ce silence
gardé sur les choses profondes qu'on attendait toujours en vain le
moment de voir aborder, s'il pouvait passer pour caractéristique de la
duchesse, n'était pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait passé sa
jeunesse dans un milieu un peu différent, aussi aristocratique, mais
moins brillant et surtout moins futile que celui où elle vivait
aujourd'hui, et de grande culture. Il avait laissé à sa frivolité
actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et où
même la duchesse allait chercher (fort rarement car elle détestait le
pédantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort
bien appropriée, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne
manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois même, sans
prétentions, avec pertinence et simplicité, elle donnait à un auteur
dramatique académicien quelque conseil sagace, lui faisait atténuer une
situation ou changer un dénouement.

Si, dans le salon de Mme de Villeparisis, tout autant que dans l'église
de Combray, au mariage de Mlle Percepied, j'avais peine à retrouver dans
le beau visage, trop humain, de Mme de Guermantes, l'inconnu de son nom,
je pensais du moins que, quand elle parlerait, sa causerie, profonde,
mystérieuse, aurait une étrangeté de tapisserie médiévale, de vitrail
gothique. Mais pour que je n'eusse pas été déçu par les paroles que
j'entendrais prononcer à une personne qui s'appelait Mme de Guermantes,
même si je ne l'eusse pas aimée, il n'eût pas suffi que les paroles
fussent fines, belles et profondes, il eût fallu qu'elles reflétassent
cette couleur amarante de la dernière syllabe de son nom, cette couleur
que je m'étais dès le premier jour étonné de ne pas trouver dans sa
personne et que j'avais fait se réfugier dans sa pensée. Sans doute
j'avais déjà entendu Mme de Villeparisis, Saint-Loup, des gens dont
l'intelligence n'avait rien d'extraordinaire prononcer sans précaution
ce nom de Guermantes, simplement comme étant celui d'une personne qui
allait venir en visite ou avec qui on devait dîner, en n'ayant pas l'air
de sentir, dans ce nom, des aspects de bois jaunissants et tout un
mystérieux coin de province. Mais ce devait être une affectation de leur
part comme quand les poètes classiques ne nous avertissent pas des
intentions profondes qu'ils ont cependant eues, affectation que moi
aussi je m'efforçais d'imiter en disant sur le ton le plus naturel: la
duchesse de Guermantes, comme un nom qui eût ressemblé à d'autres. Du
reste tout le monde assurait que c'était une femme très intelligente,
d'une conversation spirituelle, vivant dans une petite coterie des plus
intéressantes: paroles qui se faisaient complices de mon rêve. Car quand
ils disaient coterie intelligente, conversation spirituelle, ce n'est
nullement l'intelligence telle que je la connaissais que j'imaginais,
fût-ce celle des plus grands esprits, ce n'était nullement de gens comme
Bergotte que je composais cette coterie. Non, par intelligence,
j'entendais une faculté ineffable, dorée, imprégnée d'une fraîcheur
sylvestre. Même en tenant les propos les plus intelligents (dans le sens
où je prenais le mot «intelligent» quand il s'agissait d'un philosophe
ou d'un critique), Mme de Guermantes aurait peut-être déçu plus encore
mon attente d'une faculté si particulière, que si, dans une conversation
insignifiante, elle s'était contentée de parler de recettes de cuisine
ou de mobilier de château, de citer des noms de voisines ou de parents à
elle, qui m'eussent évoqué sa vie.

--Je croyais trouver Basin ici, il comptait venir vous voir, dit Mme de
Guermantes à sa tante.

--Je ne l'ai pas vu, ton mari, depuis plusieurs jours, répondit d'un
ton susceptible et fâché Mme de Villeparisis. Je ne l'ai pas vu, ou
enfin peut-être une fois, depuis cette charmante plaisanterie de se
faire annoncer comme la reine de Suède.

Pour sourire Mme de Guermantes pinça le coin de ses lèvres comme si elle
avait mordu sa voilette.

--Nous avons dîné avec elle hier chez Blanche Leroi, vous ne la
reconnaîtriez pas, elle est devenue énorme, je suis sûre qu'elle est
malade.

--Je disais justement à ces messieurs que tu lui trouvais l'air d'une
grenouille.

Mme de Guermantes fit entendre une espèce de bruit rauque qui signifiait
qu'elle ricanait par acquit de conscience.

--Je ne savais pas que j'avais fait cette jolie comparaison, mais, dans
ce cas, maintenant c'est la grenouille qui a réussi à devenir aussi
grosse que le boeuf. Ou plutôt ce n'est pas tout à fait cela, parce que
toute sa grosseur s'est amoncelée sur le ventre, c'est plutôt une
grenouille dans une position intéressante.

--Ah! je trouve ton image drôle, dit Mme de Villeparisis qui était au
fond assez fière, pour ses visiteurs, de l'esprit de sa nièce.

--Elle est surtout _arbitraire_, répondit Mme de Guermantes en détachant
ironiquement cette épithète choisie, comme eût fait Swann, car j'avoue
n'avoir jamais vu de grenouille en couches. En tout cas cette
grenouille, qui d'ailleurs ne demande pas de roi, car je ne l'ai jamais
vue plus folâtre que depuis la mort de son époux, doit venir dîner à la
maison un jour de la semaine prochaine. J'ai dit que je vous
préviendrais à tout hasard.

Mme de Villeparisis fit entendre une sorte de grommellement indistinct.

--Je sais qu'elle a dîné avant-hier chez Mme de Mecklembourg,
ajouta-t-elle. Il y avait Hannibal de Bréauté. Il est venu me le
raconter, assez drôlement je dois dire.

--Il y avait à ce dîner quelqu'un de bien plus spirituel encore que
Babal, dit Mme de Guermantes, qui, si intime qu'elle fût avec M. de
Bréauté-Consalvi, tenait à le montrer en l'appelant par ce diminutif.
C'est M. Bergotte.

Je n'avais pas songé que Bergotte pût être considéré comme spirituel; de
plus il m'apparaissait comme mêlé à l'humanité intelligente,
c'est-à-dire infiniment distant de ce royaume mystérieux que j'avais
aperçu sous les toiles de pourpre d'une baignoire et où M. de Bréauté,
faisant rire la duchesse, tenait avec elle, dans la langue des Dieux,
cette chose inimaginable: une conversation entre gens du faubourg
Saint-Germain. Je fus navré de voir l'équilibre se rompre et Bergotte
passer par-dessus M. de Bréauté. Mais, surtout, je fus désespéré d'avoir
évité Bergotte le soir de _Phèdre_, de ne pas être allé à lui, en
entendant Mme de Guermantes dire à Mme de Villeparisis:

--C'est la seule personne que j'aie envie de connaître, ajouta la
duchesse en qui on pouvait toujours, comme au moment d'une marée
spirituelle, voir le flux d'une curiosité à l'égard des intellectuels
célèbres croiser en route le reflux du snobisme aristocratique. Cela me
ferait un plaisir!

La présence de Bergotte à côté de moi, présence qu'il m'eût été si
facile d'obtenir, mais que j'aurais crue capable de donner une mauvaise
idée de moi à Mme de Guermantes, eût sans doute eu au contraire pour
résultat qu'elle m'eût fait signe de venir dans sa baignoire et m'eût
demandé d'amener un jour déjeuner le grand écrivain.

--Il paraît qu'il n'a pas été très aimable, on l'a présenté à M. de
Cobourg et il ne lui a pas dit un mot, ajouta Mme de Guermantes, en
signalant ce trait curieux comme elle aurait raconté qu'un Chinois se
serait mouché avec du papier. Il ne lui a pas dit une fois
«Monseigneur», ajouta-t-elle, d'un air amusé par ce détail aussi
important pour elle que le refus par un protestant, au cours d'une
audience du pape, de se mettre à genoux devant Sa Sainteté.

Intéressée par ces particularités de Bergotte, elle n'avait d'ailleurs
pas l'air de les trouver blâmables, et paraissait plutôt lui en faire un
mérite sans qu'elle sût elle-même exactement de quel genre. Malgré cette
façon étrange de comprendre l'originalité de Bergotte, il m'arriva plus
tard de ne pas trouver tout à fait négligeable que Mme de Guermantes, au
grand étonnement de beaucoup, trouvât Bergotte plus spirituel que M. de
Bréauté. Ces jugements subversifs, isolés et, malgré tout, justes, sont
ainsi portés dans le monde par de rares personnes supérieures aux
autres. Et ils y dessinent les premiers linéaments de la hiérarchie des
valeurs telle que l'établira la génération suivante au lieu de s'en
tenir éternellement à l'ancienne.

Le comte d'Argencourt, chargé d'affaires de Belgique et petit-cousin par
alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientôt de deux
jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Châtellerault, à
qui Mme de Guermantes dit: «Bonjour, mon petit Châtellerault», d'un air
distrait et sans bouger de son pouf, car elle était une grande amie de
la mère du jeune duc, lequel avait, à cause de cela et depuis son
enfance, un extrême respect pour elle. Grands, minces, la peau et les
cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens
avaient l'air d'une condensation de la lumière printanière et vespérale
qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui était à la mode à
ce moment-là, ils posèrent leurs hauts de forme par terre, près d'eux.
L'historien de la Fronde pensa qu'ils étaient gênés comme un paysan
entrant à la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant
devoir venir charitablement en aide à la gaucherie et à la timidité
qu'il leur supposait:

--Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les
abîmer.

Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses
prunelles, y roula tout à coup une couleur d'un bleu cru et tranchant
qui glaça le bienveillant historien.

--Comment s'appelle ce monsieur, me demanda le baron, qui venait de
m'être présenté par Mme de Villeparisis?

--M. Pierre, répondis-je à mi-voix.

--Pierre de quoi?

--Pierre, c'est son nom, c'est un historien de grande valeur.

--Ah!... vous m'en direz tant.

--Non, c'est une nouvelle habitude qu'ont ces messieurs de poser leurs
chapeaux à terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je
ne m'y habitue pas. Mais j'aime mieux cela que mon neveu Robert qui
laisse toujours le sien dans l'antichambre. Je lui dis, quand je le vois
entrer ainsi, qu'il a l'air de l'horloger et je lui demande s'il vient
remonter les pendules.

--Vous parliez tout à l'heure, madame la marquise, du chapeau de M.
Molé, nous allons bientôt arriver à faire, comme Aristote, un chapitre
des chapeaux, dit l'historien de la Fronde, un peu rassuré par
l'intervention de Mme de Villeparisis, mais pourtant d'une voix encore
si faible que, sauf moi, personne ne l'entendit.

--Elle est vraiment étonnante la petite duchesse, dit M. d'Argencourt en
montrant Mme de Guermantes qui causait avec G... Dès qu'il y a un homme
en vue dans un salon, il est toujours à côté d'elle. Évidemment cela ne
peut être que le grand pontife qui se trouve là. Cela ne peut pas être
tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d'Avenel. Mais alors ce
sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. Hier soir, chez les Doudeauville,
où, entre parenthèses, elle était splendide sous son diadème
d'émeraudes, dans une grande robe rose à queue, elle avait d'un côté
d'elle M. Deschanel, de l'autre l'ambassadeur d'Allemagne: elle leur
tenait tête sur la Chine; le gros public, à distance respectueuse, et
qui n'entendait pas ce qu'ils disaient, se demandait s'il n'y allait pas
y avoir la guerre. Vraiment on aurait dit une reine qui tenait le
cercle.

Chacun s'était rapproché de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Ces fleurs sont d'un rose vraiment céleste, dit Legrandin, je veux
dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu
ciel. Mais, murmura-t-il pour tâcher de n'être entendu que de la
marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l'incarnat
vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin
derrière vous Pisanello et Van Huysun, leur herbier minutieux et mort.

Un artiste, si modeste qu'il soit, accepte toujours d'être préféré à ses
rivaux et tâche seulement de leur rendre justice.

--Ce qui vous fait cet effet-là, c'est qu'ils peignaient des fleurs de
ce temps-là que nous ne connaissons plus, mais ils avaient une bien
grande science.

--Ah! des fleurs de ce temps-là, comme c'est ingénieux, s'écria
Legrandin.

--Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier ... ou de roses de
mai, dit l'historien de la Fronde non sans hésitation quant à la fleur,
mais avec de l'assurance dans la voix, car il commençait à oublier
l'incident des chapeaux.

--Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en
s'adressant à sa tante.

--Ah! je vois que tu es une bonne campagnarde; comme moi, tu sais
distinguer les fleurs.

--Ah! oui, c'est vrai! mais je croyais que la saison des pommiers était
déjà passée, dit au hasard l'historien de la Fronde pour s'excuser.

--Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront
pas avant une quinzaine, peut-être trois semaines, dit l'archiviste qui,
gérant un peu les propriétés de Mme de Villeparisis, était plus au
courant des choses de la campagne.

--Oui, et encore dans les environs de Paris où ils sont très en avance.
En Normandie, par exemple, chez son père, dit-elle en désignant le duc
de Châtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme
sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu'après le 20 mai.

--Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ça me donne la
fièvre des foins, c'est épatant.

--La fièvre des foins, je n'ai jamais entendu parler de cela, dit
l'historien.

--C'est la maladie à la mode, dit l'archiviste.

--Ça dépend, cela ne vous donnerait peut-être rien si c'est une année où
il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une année où il y
a des pommes ... dit M. d'Argencourt, qui n'étant pas tout à fait
français, cherchait à se donner l'air parisien.

--Tu as raison, répondit à sa nièce Mme de Villeparisis, ce sont des
pommiers du Midi. C'est une fleuriste qui m'a envoyé ces branches-là en
me demandant de les accepter. Cela vous étonne, monsieur Vallenères,
dit-elle en se tournant vers l'archiviste, qu'une fleuriste m'envoie des
branches de pommier? Mais j'ai beau être une vieille dame, je connais du
monde, j'ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicité,
crut-on généralement, plutôt, me sembla-t-il, parce qu'elle trouvait du
piquant à tirer vanité de l'amitié d'une fleuriste quand on avait
d'aussi grandes relations.

Bloch se leva pour venir à son tour admirer les fleurs que peignait Mme
de Villeparisis.

--N'importe, marquise, dit l'historien regagnant sa chaise, quand même
reviendrait une de ces révolutions qui ont si souvent ensanglanté
l'histoire de France--et, mon Dieu, par les temps où nous vivons on ne
peut savoir, ajouta-t-il en jetant un regard circulaire et circonspect
comme pour voir s'il ne se trouvait aucun «mal pensant» dans le salon,
encore qu'il n'en doutât pas,--avec un talent pareil et vos cinq
langues, vous seriez toujours sûre de vous tirer d'affaire. L'historien
de la Fronde goûtait quelque repos, car il avait oublié ses insomnies.
Mais il se rappela soudain qu'il n'avait pas dormi depuis six jours,
alors une dure fatigue, née de son esprit, s'empara de ses jambes, lui
fit courber les épaules, et son visage désolé pendait, pareil à celui
d'un vieillard.

Bloch voulut faire un geste pour exprimer son admiration, mais d'un coup
de coude il renversa le vase où était la branche et toute l'eau se
répandit sur le tapis.

--Vous avez vraiment des doigts de fée, dit à la marquise l'historien
qui, me tournant le dos à ce moment-là, ne s'était pas aperçu de la
maladresse de Bloch.

Mais celui-ci crut que ces mots s'appliquaient à lui, et pour cacher
sous une insolence la honte de sa gaucherie:

--Cela ne présente aucune importance, dit-il, car je ne suis pas
mouillé.

Mme de Villeparisis sonna et un valet de pied vint essuyer le tapis et
ramasser les morceaux de verre. Elle invita les deux jeunes gens à sa
matinée ainsi que la duchesse de Guermantes à qui elle recommanda:

--Pense à dire à Gisèle et à Berthe (les duchesses d'Auberjon et de
Portefin) d'être là un peu avant deux heures pour m'aider, comme elle
aurait dit à des maîtres d'hôtel extras d'arriver d'avance pour faire
les compotiers.

Elle n'avait avec ses parents princiers, pas plus qu'avec M. de Norpois,
aucune de ces amabilités qu'elle avait avec l'historien, avec Cottard,
avec Bloch, avec moi, et ils semblaient n'avoir pour elle d'autre
intérêt que de les offrir en pâture à notre curiosité. C'est qu'elle
savait qu'elle n'avait pas à se gêner avec des gens pour qui elle
n'était pas une femme plus ou moins brillante, mais la soeur
susceptible, et ménagée, de leur père ou de leur oncle. Il ne lui eût
servi à rien de chercher à briller vis-à-vis d'eux, à qui cela ne
pouvait donner le change sur le fort ou le faible de sa situation, et
qui mieux que personne connaissaient son histoire et respectaient la
race illustre dont elle était issue. Mais surtout ils n'étaient plus
pour elle qu'un résidu mort qui ne fructifierait plus; ils ne lui
feraient pas connaître leurs nouveaux amis, partager leurs plaisirs.
Elle ne pouvait obtenir que leur présence ou la possibilité de parler
d'eux à sa réception de cinq heures, comme plus tard dans ses Mémoires
dont celle-ci n'était qu'une sorte de répétition, de première lecture à
haute voix devant un petit cercle. Et la compagnie que tous ces nobles
parents lui servaient à intéresser, à éblouir, à enchaîner, la compagnie
des Cottard, des Bloch, des auteurs dramatiques notoires, historiens de
la Fronde de tout genre, c'était dans celle-là que, pour Mme de
Villeparisis--à défaut de la partie du monde élégant qui n'allait pas
chez elle--étaient le mouvement, la nouveauté, les divertissements et la
vie; c'étaient ces gens-là dont elle pouvait tirer des avantages sociaux
(qui valaient bien qu'elle leur fît rencontrer quelquefois, sans qu'ils
la connussent jamais, la duchesse de Guermantes): des dîners avec des
hommes remarquables dont les travaux l'avaient intéressée, un
opéra-comique ou une pantomime toute montée que l'auteur faisait
représenter chez elle, des loges pour, des spectacles curieux. Bloch se
leva pour partir. Il avait dit tout haut que l'incident du vase de
fleurs renversé n'avait aucune importance, mais ce qu'il disait tout bas
était différent, plus différent encore ce qu'il pensait: «Quand on n'a
pas des domestiques assez bien stylés pour savoir placer un vase sans
risquer de tremper et même de blesser les visiteurs on ne se mêle pas
d'avoir de ces luxes-là», grommelait-il tout bas. Il était de ces gens
susceptibles et «nerveux» qui ne peuvent supporter d'avoir commis une
maladresse qu'ils ne s'avouent pourtant pas, pour qui elle gâte toute la
journée. Furieux, il se sentait des idées noires, ne voulait plus
retourner dans le monde. C'était le moment où un peu de distraction est
nécessaire. Heureusement, dans une seconde, Mme de Villeparisis allait
le retenir. Soit parce qu'elle connaissait les opinions de ses amis et
le flot d'antisémitisme qui commençait à monter, soit par distraction,
elle ne l'avait pas présenté aux personnes qui se trouvaient là. Lui,
cependant, qui avait peu l'usage du monde, crut qu'en s'en allant il
devait les saluer, par savoir-vivre, mais sans amabilité; il inclina
plusieurs fois le front, enfonça son menton barbu dans son faux-col,
regardant successivement chacun à travers son lorgnon, d'un air froid et
mécontent. Mais Mme de Villeparisis l'arrêta; elle avait encore à lui
parler du petit acte qui devait être donné chez elle, et d'autre part
elle n'aurait pas voulu qu'il partît sans avoir eu la satisfaction de
connaître M. de Norpois (qu'elle s'étonnait de ne pas voir entrer), et
bien que cette présentation fût superflue, car Bloch était déjà résolu à
persuader aux deux artistes dont il avait parlé de venir chanter à
l'oeil chez la marquise, dans l'intérêt de leur gloire, à une de ces
réceptions où fréquentait l'élite de l'Europe. Il avait même proposé en
plus une tragédienne «aux yeux purs, belle comme Héra», qui dirait des
proses lyriques avec le sens de la beauté plastique. Mais à son nom Mme
de Villeparisis avait refusé, car c'était l'amie de Saint-Loup.

--J'ai de meilleures nouvelles, me dit-elle à l'oreille, je crois que
cela ne bat plus que d'une aile et qu'ils ne tarderont pas à être
séparés, malgré un officier qui a joué un rôle abominable dans tout
cela, ajouta-t-elle. (Car la famille de Robert commençait à en vouloir à
mort à M. de Borodino qui avait donné la permission pour Bruges, sur les
instances du coiffeur, et l'accusait de favoriser une liaison infâme.)
C'est quelqu'un de très mal, me dit Mme de Villeparisis, avec l'accent
vertueux des Guermantes même les plus dépravés. De très, très mal,
reprit-elle en mettant trois _t_ à très. On sentait qu'elle ne doutait
pas qu'il ne fût en tiers dans toutes les orgies. Mais comme l'amabilité
était chez la marquise l'habitude dominante, son expression de sévérité
froncée envers l'horrible capitaine, dont elle dit avec une emphase
ironique le nom: le Prince de Borodino, en femme pour qui l'Empire ne
compte pas, s'acheva en un tendre sourire à mon adresse avec un
clignement d'oeil mécanique de connivence vague avec moi.

--J'aime beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un
mauvais chien, parce qu'il est extrêmement bien élevé. J'aime beaucoup,
pas lui, mais les personnes extrêmement bien élevées, c'est si rare,
continua-t-il sans se rendre compte, parce qu'il était lui-même très mal
élevé, combien ses paroles déplaisaient. Je vais vous citer une preuve
que je trouve très frappante de sa parfaite éducation. Je l'ai rencontré
une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux
belles jantes, après avoir passé lui-même les courroies splendides à
deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin
d'exciter avec le fouet étincelant. Il nous présenta, mais je n'entendis
pas le nom du jeune homme, car on n'entend jamais le nom des personnes
à qui on vous présente, ajouta-t-il en riant parce que c'était une
plaisanterie de son père. De Saint-Loup-en-Bray resta simple, ne fit pas
de frais exagérés pour le jeune homme, ne parut gêné en aucune façon.
Or, par hasard, j'ai appris quelques jours après que le jeune homme
était le fils de Sir Rufus Israël!

La fin de cette histoire parut moins choquante que son début, car elle
resta incompréhensible pour les personnes présentes. En effet, Sir Rufus
Israël, qui semblait à Bloch et à son père un personnage presque royal
devant lequel Saint-Loup devait trembler, était au contraire aux yeux du
milieu Guermantes un étranger parvenu, toléré par le monde, et de
l'amitié de qui on n'eût pas eu l'idée de s'enorgueillir, bien au
contraire!

--Je l'ai appris, dit Bloch, par le fondé de pouvoir de Sir Rufus
Israël, lequel est un ami de mon père et un homme tout à fait
extraordinaire. Ah! un individu absolument curieux, ajouta-t-il, avec
cette énergie affirmative, cet accent d'enthousiasme qu'on n'apporte
qu'aux convictions qu'on ne s'est pas formées soi-même.

Bloch s'était montré enchanté de l'idée de connaître M. de Norpois.

--Il eût aimé, disait-il, le faire parler sur l'affaire Dreyfus. Il y a
là une mentalité que je connais mal et ce serait assez piquant de
prendre une interview à ce diplomate considérable, dit-il d'un ton
sarcastique pour ne pas avoir l'air de se juger inférieur à
l'Ambassadeur.

--Dis-moi, reprit Bloch en me parlant tout bas, quelle fortune peut
avoir Saint-Loup? Tu comprends bien que, si je te demande cela, je m'en
moque comme de l'an quarante, mais c'est au point de vue balzacien, tu
comprends. Et tu ne sais même pas en quoi c'est placé, s'il a des
valeurs, françaises, étrangères, des terres?

Je ne pus le renseigner en rien. Cessant de parler à mi-voix, Bloch
demanda très haut la permission d'ouvrir les fenêtres et, sans attendre
la réponse, se dirigea vers celles-ci. Mme de Villeparisis dit qu'il
était impossible d'ouvrir, qu'elle était enrhumée. «Ah! si ça doit vous
faire du mal! répondit Bloch, déçu. Mais on peut dire qu'il fait chaud!»
Et se mettant à rire, il fit faire à ses regards qui tournèrent autour
de l'assistance une quête qui réclamait un appui contre Mme de
Villeparisis. Il ne le rencontra pas, parmi ces gens bien élevés. Ses
yeux allumés, qui n'avaient pu débaucher personne, reprirent avec
résignation leur sérieux; il déclara en matière de défaite: «Il fait au
moins 22 degrés 25! Cela ne m'étonne pas. Je suis presque en nage. Et je
n'ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de
me tremper dans l'onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me
mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfumée.» Et
avec ce besoin qu'on a d'esquisser à l'usage des autres des théories
médicales dont l'application serait favorable à notre propre bien-être:
«Puisque vous croyez que c'est bon pour vous! Moi je crois tout le
contraire. C'est justement ce qui vous enrhume.»

Mme de Villeparisis regretta qu'il eût dit cela aussi tout haut, mais
n'y attacha pas grande importance quand elle vit que l'archiviste, dont
les opinions nationalistes la tenaient pour ainsi dire à la chaîne, se
trouvait placé trop loin pour avoir pu entendre. Elle fut plus choquée
d'entendre que Bloch, entraîné par le démon de sa mauvaise éducation qui
l'avait préalablement rendu aveugle, lui demandait, en riant à la
plaisanterie paternelle: «N'ai-je pas lu de lui une savante étude où il
démontrait pour quelles raisons irréfutables la guerre russo-japonaise
devait se terminer par la victoire des Russes et la défaite des
Japonais? Et n'est-il pas un peu gâteux? Il me semble que c'est lui que
j'ai vu viser son siège, avant d'aller s'y asseoir, en glissant comme
sur des roulettes.»

--Jamais de la vie! Attendez un instant, ajouta la marquise, je ne sais
pas ce qu'il peut faire.

Elle sonna et quand le domestique fut entré, comme elle ne dissimulait
nullement et même aimait à montrer que son vieil ami passait la plus
grande partie de son temps chez elle:

--Allez donc dire à M. de Norpois de venir, il est en train de classer
des papiers dans mon bureau, il a dit qu'il viendrait dans vingt minutes
et voilà une heure trois quarts que je l'attends. Il vous parlera de
l'affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d'un ton
boudeur à Bloch, il n'approuve pas beaucoup ce qui se passe.

Car M. de Norpois était mal avec le ministère actuel et Mme de
Villeparisis, bien qu'il ne se fût pas permis de lui amener des
personnes du gouvernement (elle gardait tout de même sa hauteur de dame
de la grande aristocratie et restait en dehors et au-dessus des
relations qu'il était obligé de cultiver), était tenue par lui au
courant de ce qui se passait. De même ces nommes politiques du régime
n'auraient pas osé demander à M. de Norpois de les présenter à Mme de
Villeparisis. Mais plusieurs étaient aller le chercher chez elle à la
campagne, quand ils avaient eu besoin de son concours dans des
circonstances graves. On savait l'adresse. On allait au château. On ne
voyait pas la châtelaine. Mais au dîner elle disait: «Monsieur, je sais
qu'on est venu vous déranger. Les affaires vont-elles mieux?»

--Vous n'êtes pas trop pressé? demanda Mme de Villeparisis à Bloch?

--Non, non, je voulais partir parce que je ne suis pas très bien, il est
même question que je fasse une cure à Vichy pour ma vésicule biliaire,
dit-il en articulant ces mots avec une ironie satanique.

--Tiens, mais justement mon petit-neveu Châtellerault doit y aller, vous
devriez arranger cela ensemble. Est-ce qu'il est encore là? Il est
gentil, vous savez, dit Mme de Villeparisis de bonne foi peut-être, et
pensant que des gens qu'elle connaissait tous deux n'avaient aucune
raison de ne pas se lier.

--Oh! je ne sais si ça lui plairait, je ne le connais ... qu'à peine, il
est là-bas plus loin, dit Bloch confus et ravi.

Le maître d'hôtel n'avait pas dû exécuter d'une façon complète la
commission dont il venait d'être chargé pour M. de Norpois. Car
celui-ci, pour faire croire qu'il arrivait du dehors et n'avait pas
encore vu la maîtresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans
l'antichambre et vint baiser cérémonieusement la main de Mme de
Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le même intérêt
qu'on manifeste après une longue absence. Il ignorait que la marquise de
Villeparisis avait préalablement ôté toute vraisemblance à cette
comédie, à laquelle elle coupa court d'ailleurs en emmenant M. de
Norpois et Bloch dans un salon voisin. Bloch, qui avait vu toutes les
amabilités qu'on faisait à celui qu'il ne savait pas encore être M. de
Norpois, et les saluts compassés, gracieux et profonds par lesquels
l'Ambassadeur y répondait, Bloch se sentait inférieur à tout ce
cérémonial et, vexé de penser qu'il ne s'adresserait jamais à lui,
m'avait dit pour avoir l'air à l'aise: «Qu'est-ce que cette espèce
d'imbécile?» Peut-être du reste toutes les salutations de M. de Norpois
choquant ce qu'il y avait de meilleur en Bloch, la franchise plus
directe d'un milieu moderne, est-ce en partie sincèrement qu'il les
trouvait ridicules. En tout cas elles cessèrent de le lui paraître et
même l'enchantèrent dès la seconde où ce fut lui, Bloch, qui se trouva
en être l'objet.

--Monsieur l'Ambassadeur, dit Mme de Villeparisis, je voudrais vous
faire connaître Monsieur. Monsieur Bloch, Monsieur le marquis de
Norpois. Elle tenait, malgré la façon dont elle rudoyait M. de Norpois,
à lui dire: «Monsieur l'Ambassadeur» par savoir-vivre, par considération
exagérée du rang d'ambassadeur, considération que le marquis lui avait
inculquée, et enfin pour appliquer ces manières moins familières, plus
cérémonieuses à l'égard d'un certain homme, lesquelles dans le salon
d'une femme distinguée, tranchant avec la liberté dont elle use avec ses
autres habitués, désignent aussitôt son amant.

M. de Norpois noya son regard bleu dans sa barbe blanche, abaissa
profondément sa haute taille comme s'il l'inclinait devant tout ce que
lui représentait de notoire et d'imposant le nom de Bloch, murmura «je
suis enchanté», tandis que son jeune interlocuteur, ému mais trouvant
que le célèbre diplomate allait trop loin, rectifia avec empressement et
dit: «Mais pas du tout, au contraire, c'est moi qui suis enchanté!» Mais
cette cérémonie, que M. de Norpois par amitié pour Mme de Villeparisis
renouvelait avec chaque inconnu que sa vieille amie lui présentait, ne
parut pas à celle-ci une politesse suffisante pour Bloch à qui elle dit:

--Mais demandez-lui tout ce que vous voulez savoir, emmenez-le à côté si
cela est plus commode; il sera enchanté de causer avec vous. Je crois
que vous vouliez lui parler de l'affaire Dreyfus, ajouta-t-elle sans
plus se préoccuper si cela faisait plaisir à M. de Norpois qu'elle n'eût
pensé à demander leur agrément au portrait de la duchesse de Montmorency
avant de le faire éclairer pour l'historien, ou au thé avant d'en offrir
une tasse.

--Parlez-lui fort, dit-elle à Bloch, il est un peu sourd, mais il vous
dira tout ce que vous voudrez, il a très bien connu Bismarck, Cavour.
N'est-pas, Monsieur, dit-elle avec force, vous avez bien connu Bismarck?

--Avez-vous quelque chose sur le chantier? me demanda M. de Norpois avec
un signe d'intelligence en me serrant la main cordialement. J'en
profitai pour le débarrasser obligeamment du chapeau qu'il avait cru
devoir apporter en signe de cérémonie, car je venais de m'apercevoir que
c'était le mien qu'il avait pris par hasard. «Vous m'aviez montré une
oeuvrette un peu tarabiscotée où vous coupiez les cheveux en quatre. Je
vous ai donné franchement mon avis; ce que vous aviez fait ne valait pas
la peine que vous le couchiez sur le papier. Nous préparez-vous quelque
chose? Vous êtes très féru de Bergotte, si je me souviens bien.--Ah! ne
dites pas de mal de Bergotte, s'écria la duchesse.--Je ne conteste pas
son talent de peintre, nul ne s'en aviserait, duchesse. Il sait graver
au burin ou à l'eau-forte, sinon brosser, comme M. Cherbuliez, une
grande composition. Mais il me semble que notre temps fait une confusion
de genres et que le propre du romancier est plutôt de nouer une intrigue
et d'élever les coeurs que de fignoler à la pointe sèche un frontispice
ou un cul-de-lampe. Je verrai votre père dimanche chez ce brave A.J.,
ajouta-t-il en se tournant vers moi.

J'espérai un instant, en le voyant parler à Mme de Guermantes, qu'il me
prêterait peut-être pour aller chez elle l'aide qu'il m'avait refusée
pour aller chez M. Swann. «Une autre de mes grandes admirations, lui
dis-je, c'est Elstir. Il paraît que la duchesse de Guermantes en a de
merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j'ai aperçue à
l'Exposition et que j'aimerais tant revoir; quel chef-d'oeuvre que ce
tableau!» Et en effet, si j'avais été un homme en vue, et qu'on m'eût
demandé le morceau de peinture que je préférais, j'aurais cité cette
botte de radis.

--Un chef-d'oeuvre? s'écria M. de Norpois avec un air d'étonnement et
de blâme. Ce n'a même pas la prétention d'être un tableau, mais une
simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d'oeuvre cette
vive pochade, que direz-vous de la «Vierge» d'Hébert ou de
Dagnan-Bouveret?

--J'ai entendu que vous refusiez l'amie de Robert, dit Mme de Guermantes
à sa tante après que Bloch eût pris à part l'Ambassadeur, je crois que
vous n'avez rien à regretter, vous savez que c'est une horreur, elle n'a
pas l'ombre de talent, et en plus elle est grotesque.

--Mais comment la connaissez-vous, duchesse? dit M. d'Argencourt.

--Mais comment, vous ne savez pas qu'elle a joué chez moi avant tout le
monde? je n'en suis pas plus fière pour cela, dit en riant Mme de
Guermantes, heureuse pourtant, puisqu'on parlait de cette actrice, de
faire savoir qu'elle avait eu la primeur de ses ridicules. Allons, je
n'ai plus qu'à partir, ajouta-t-elle sans bouger.

Elle venait de voir entrer son mari, et par les mots qu'elle prononçait,
faisait allusion au comique d'avoir l'air de faire ensemble une visite
de noces, nullement aux rapports souvent difficiles qui existaient entre
elle et cet énorme gaillard vieillissant, mais qui menait toujours une
vie de jeune homme. Promenant sur le grand nombre de personnes qui
entouraient la table à thé les regards affables, malicieux et un peu
éblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles
rondes et exactement logées dans l'oeil comme les «mouches» que savait
viser et atteindre si parfaitement l'excellent tireur qu'il était, le
duc s'avançait avec une lenteur émerveillée et prudente comme si,
intimidé par une si brillante assemblée, il eût craint de marcher sur
les robes et de déranger les conversations. Un sourire permanent de bon
roi d'Yvetot légèrement pompette, une main à demi dépliée flottant,
comme l'aileron d'un requin, à côté de sa poitrine, et qu'il laissait
presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu'on lui
présentait, lui permettaient, sans avoir à faire un seul geste ni à
interrompre sa tournée débonnaire, fainéante et royale, de satisfaire à
l'empressement de tous, en murmurant seulement: «Bonsoir, mon bon»,
«bonsoir mon cher ami», «charmé monsieur Bloch», «bonsoir Argencourt»,
et près de moi, qui fus le plus favorisé quand il eut entendu mon nom:
«Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre père? Quel brave homme!» Il
ne fit de grandes démonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui
dit bonjour d'un signe de tête en sortant une main de son petit tablier.

Formidablement riche dans un monde où on l'est de moins en moins, ayant
assimilé à sa personne, d'une façon permanente, la notion de cette
énorme fortune, en lui la vanité du grand seigneur était doublée de
celle de l'homme d'argent, l'éducation raffinée du premier arrivant tout
juste à contenir la suffisance du second. On comprenait d'ailleurs que
ses succès de femmes, qui faisaient le malheur de la sienne, ne fussent
pas dus qu'à son nom et à sa fortune, car il était encore d'une grande
beauté, avec, dans le profil, la pureté, la décision de contour de
quelque dieu grec.

--Vraiment, elle a joué chez vous? demanda M. d'Argencourt à la
duchesse.

--Mais voyons, elle est venue réciter, avec un bouquet de lis dans la
main et d'autres lis «su» sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme
de Villeparisis, de l'affectation à prononcer certains mots d'une façon
très paysanne, quoiqu'elle ne roulât nullement les _r_ comme faisait sa
tante.)

Avant que M. de Norpois, contraint et forcé, n'emmenât Bloch dans la
petite baie où ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers
le vieux diplomate et lui glissai un mot d'un fauteuil académique pour
mon père. Il voulut d'abord remettre la conversation à plus tard. Mais
j'objectai que j'allais partir pour Balbec. «Comment! vous allez de
nouveau à Balbec? Mais vous êtes un véritable globe-trotter!» Puis il
m'écouta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d'un air
soupçonneux. Je me figurai qu'il avait peut-être tenu à M.
Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu'il
craignait que l'économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut
animé d'une véritable affection pour mon père. Et après un de ces
ralentissements du débit où tout d'un coup une parole éclate, comme
malgré celui qui parle, et chez qui l'irrésistible conviction emporte
les efforts bégayants qu'il faisait pour se taire: «Non, non, me dit-il
avec émotion, il ne _faut pas_ que votre père se présente. Il ne le faut
pas dans son intérêt, pour lui-même, par respect pour sa valeur qui est
grande et qu'il compromettrait dans une pareille aventure. Il vaut mieux
que cela. Fût-il nommé, il aurait tout à perdre et rien à gagner. Dieu
merci, il n'est pas orateur. Et c'est la seule chose qui compte auprès
de mes chers collègues, quand même ce qu'on dit ne serait que
turlutaines. Votre père a un but important dans la vie; il doit y
marcher droit, sans se laisser détourner à battre les buissons, fût-ce
les buissons, d'ailleurs plus épineux que fleuris, du jardin d'Academus.
D'ailleurs il ne réunirait que quelques voix. L'Académie aime à faire
faire un stage au postulant avant de l'admettre dans son giron.
Actuellement, il n'y a rien à faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il
faut que ce soit la Compagnie elle-même qui vienne le chercher. Elle
pratique avec plus de fétichisme que de bonheur le «_Farà da se_» de nos
voisins d'au delà des Alpes. Leroy-Beaulieu m'a parlé de tout cela d'une
manière qui ne m'a pas plu. Il m'a du reste semblé à vue de nez avoir
partie liée avec votre père. Je lui ai peut-être fait sentir un peu
vivement qu'habitué à s'occuper de cotons et de métaux, il
méconnaissait le rôle des impondérables, comme disait Bismarck. Ce qu'il
faut éviter avant tout, c'est que votre père se présente: _Principiis
obsta_. Ses amis se trouveraient dans une position délicate s'il les
mettait en présence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d'un air
de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une
chose qui va vous étonner de ma part à moi qui aime tant votre père. Eh
bien, justement parce que je l'aime, justement (nous sommes les deux
inséparables, _Arcades ambo_) parce que je sais les services qu'il peut
rendre à son pays, les écueils qu'il peut lui éviter s'il reste à la
barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais
pas pour lui. Du reste, je crois l'avoir laissé entendre. (Et je crus
apercevoir dans ses yeux le profil assyrien et sévère de
Leroy-Beaulieu.) Donc lui donner ma voix serait de ma part une sorte de
palinodie. A plusieurs reprises, M. de Norpois traita ses collègues de
fossiles. En dehors des autres raisons, tout membre d'un club ou d'une
Académie aime à investir ses collègues du genre de caractère le plus
contraire au sien, moins pour l'utilité de pouvoir dire: «Ah! si cela ne
dépendait que de moi!» que pour la satisfaction de présenter le titre
qu'il a obtenu comme plus difficile et plus flatteur. «Je vous dirai,
conclut-il, que, dans votre intérêt à tous, j'aime mieux pour votre père
une élection triomphale dans dix ou quinze ans.» Paroles qui furent
jugées par moi comme dictées, sinon par la jalousie, au moins par un
manque absolu de serviabilité et qui se trouvèrent recevoir plus tard,
de l'événement même, un sens différent.

--Vous n'avez pas l'intention d'entretenir l'Institut du prix du pain
pendant la Fronde? demanda timidement l'historien de la Fronde à M. de
Norpois. Vous pourriez trouver là un succès considérable (ce qui
voulait dire me faire une réclame monstre), ajouta-t-il en souriant à
l'Ambassadeur avec une pusillanimité mais aussi une tendresse qui lui
fit lever les paupières et découvrir ses yeux, grands comme un ciel. Il
me semblait avoir vu ce regard, pourtant je ne connaissais que
d'aujourd'hui l'historien. Tout d'un coup je me rappelai: ce même
regard, je l'avais vu dans les yeux d'un médecin brésilien qui
prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j'avais par
d'absurdes inhalations d'essences de plantes. Comme, pour qu'il prît
plus soin de moi, je lui avais dit que je connaissais le professeur
Cottard, il m'avait répondu, comme dans l'intérêt de Cottard: «Voilà un
traitement, si vous lui en parliez, qui lui fournirait la matière d'une
retentissante communication à l'Académie de médecine!» Il n'avait osé
insister mais m'avait regardé de ce même air d'interrogation timide,
intéressée et suppliante que je venais d'admirer chez l'historien de la
Fronde. Certes ces deux hommes ne se connaissaient pas et ne se
ressemblaient guère, mais les lois psychologiques ont comme les lois
physiques une certaine généralité. Et les conditions nécessaires sont
les mêmes, un même regard éclaire des animaux humains différents, comme
un même ciel matinal des lieux de la terre situés bien loin l'un de
l'autre et qui ne se sont jamais vus. Je n'entendis pas la réponse de
l'Ambassadeur, car tout le monde, avec un peu de brouhaha, s'était
approché de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Vous savez de qui nous parlons, Basin? dit la duchesse à son mari.

--Naturellement je devine, dit le duc.

--Ah! ce n'est pas ce que nous appelons une comédienne de la grande
lignée.

--Jamais, reprit Mme de Guermantes s'adressant à M. d'Argencourt, vous
n'avez imaginé quelque chose de plus risible.

--C'était même drolatique, interrompit M. de Guermantes dont le bizarre
vocabulaire permettait à la fois aux gens du monde de dire qu'il n'était
pas un sot et aux gens de lettres de le trouver le pire des imbéciles.

--Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais
pu l'aimer. Oh! je sais bien qu'il ne faut jamais discuter ces
choses-là, ajouta-t-elle avec une jolie moue de philosophe et de
sentimentale désenchantée. Je sais que n'importe qui peut aimer
n'importe quoi. Et, ajouta-t-elle--car si elle se moquait encore de la
littérature nouvelle, celle-ci, peut-être par la vulgarisation des
journaux ou à travers certaines conversations, s'était un peu infiltrée
en elle--c'est même ce qu'il y a de beau dans l'amour, parce que c'est
justement ce qui le rend «mystérieux».

--Mystérieux! Ah! j'avoue que c'est un peu fort pour moi, ma cousine,
dit le comte d'Argencourt.

--Mais si, c'est très mystérieux, l'amour, reprit la duchesse avec un
doux sourire de femme du monde aimable, mais aussi avec l'intransigeante
conviction d'une wagnérienne qui affirme à un homme du cercle qu'il n'y
a pas que du bruit dans la _Walkyrie_. Du reste, au fond, on ne sait pas
pourquoi une personne en aime une autre; ce n'est peut-être pas du tout
pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi
tout d'un coup par son interprétation l'idée qu'elle venait d'émettre.
Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d'un air
sceptique et fatigué. Aussi, voyez-vous, c'est plus «intelligent»; il ne
faut jamais discuter le choix des amants.

Mais après avoir posé ce principe, elle y manqua immédiatement en
critiquant le choix de Saint-Loup.

--Voyez-vous, tout de même, je trouve étonnant qu'on puisse trouver de
la séduction à une personne ridicule.

Bloch entendant que nous parlions de Saint-Loup, et comprenant qu'il
était à Paris, se mit à en dire un mal si épouvantable que tout le monde
en fut révolté. Il commençait à avoir des haines, et on sentait que pour
les assouvir il ne reculerait devant rien. Ayant posé en principe qu'il
avait une haute valeur morale, et que l'espèce de gens qui fréquentait
la Boulie (cercle sportif qui lui semblait élégant) méritait le bagne,
tous les coups qu'il pouvait leur porter lui semblaient méritoires. Il
alla une fois jusqu'à parler d'un procès qu'il voulait intenter à un de
ses amis de la Boulie. Au cours de ce procès, il comptait déposer d'une
façon mensongère et dont l'inculpé ne pourrait pas cependant prouver la
fausseté. De cette façon, Bloch, qui ne mit du reste pas à exécution son
projet, pensait le désespérer et l'affoler davantage. Quel mal y
avait-il à cela, puisque celui qu'il voulait frapper ainsi était un
homme qui ne pensait qu'au chic, un homme de la Boulie, et que contre de
telles gens toutes les armes sont permises, surtout à un Saint, comme
lui, Bloch?

--Pourtant, voyez Swann, objecta M. d'Argencourt qui, venant enfin de
comprendre le sens des paroles qu'avait prononcées sa cousine, était
frappé de leur justesse et cherchait dans sa mémoire l'exemple de gens
ayant aimé des personnes qui à lui ne lui eussent pas plu.

--Ah! Swann ce n'est pas du tout le même cas, protesta la duchesse.
C'était très étonnant tout de même parce que c'était une brave idiote,
mais elle n'était pas ridicule et elle a été jolie.

--Hou, hou, grommela Mme de Villeparisis.

--Ah! vous ne la trouviez pas jolie? si, elle avait des choses
charmantes, de bien jolis yeux, de jolis cheveux, elle s'habillait et
elle s'habille encore merveilleusement. Maintenant, je reconnais qu'elle
est immonde, mais elle a été une ravissante personne. Ça ne m'a fait
pas moins de chagrin que Charles l'ait épousée, parce que c'était
tellement inutile.

La duchesse ne croyait pas dire quelque chose de remarquable, mais,
comme M. d'Argencourt se mit à rire, elle répéta la phrase, soit qu'elle
la trouvât drôle, ou seulement qu'elle trouvât gentil le rieur qu'elle
se mit à regarder d'un air câlin, pour ajouter l'enchantement de la
douceur à celui de l'esprit. Elle continua:

--Oui, n'est-ce pas, ce n'était pas la peine, mais enfin elle n'était
pas sans charme et je comprends parfaitement qu'on l'aimât, tandis que
la demoiselle de Robert, je vous assure qu'elle est à mourir de rire. Je
sais bien qu'on m'objectera cette vieille rengaine d'Augier: «Qu'importe
le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse!» Eh bien, Robert a peut-être
l'ivresse, mais il n'a vraiment pas fait preuve de goût dans le choix du
flacon! D'abord, imaginez-vous qu'elle avait la prétention que je fisse
dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce
pas, et elle m'avait annoncé qu'elle resterait couchée à plat ventre sur
les marches. D'ailleurs, si vous aviez entendu ce qu'elle disait! je ne
connais qu'une scène, mais je ne crois pas qu'on puisse imaginer quelque
chose de pareil: cela s'appelle les _Sept Princesses_.

--Les _Sept Princesses_, oh! oïl, oïl, quel snobisme! s'écria M.
d'Argencourt. Ah! mais attendez, je connais toute la pièce. C'est d'un
de mes compatriotes. Il l'a envoyée au Roi qui n'y a rien compris et m'a
demandé de lui expliquer.

--Ce n'est pas par hasard du Sar Peladan? demanda l'historien de la
Fronde avec une intention de finesse et d'actualité, mais si bas que sa
question passa inaperçue.

--Ah! vous connaissez les _Sept Princesses_? répondit la duchesse à M.
d'Argencourt. Tous mes compliments! Moi je n'en connais qu'une, mais
cela m'a ôté la curiosité de faire la connaissance des six autres. Si
elles sont toutes pareille à celle que j'ai vue!

«Quelle buse!» pensais-je, irrité de l'accueil glacial qu'elle m'avait
fait. Je trouvais une sorte d'âpre satisfaction à constater sa complète
incompréhension de Maeterlinck. «C'est pour une pareille femme que tous
les matins je fais tant de kilomètres, vraiment j'ai de la bonté.
Maintenant c'est moi qui ne voudrais pas d'elle.» Tels étaient les mots
que je me disais; ils étaient le contraire de ma pensée; c'étaient de
purs mots de conversation, comme nous nous en disons dans ces moments
où, trop agités pour rester seuls avec nous-même, nous éprouvons le
besoin, à défaut d'autre interlocuteur, de causer avec nous, sans
sincérité, comme avec un étranger.

--Je ne peux pas vous donner une idée, continua la duchesse, c'était à
se tordre de rire. On ne s'en est pas fait faute, trop même, car la
petite personne n'a pas aimé cela, et dans le fond Robert m'en a
toujours voulu. Ce que je ne regrette pas du reste, car si cela avait
bien tourné, là demoiselle serait peut-être revenue et je me demande
jusqu'à quel point cela aurait charmé Marie-Aynard.

On appelait ainsi dans la famille la mère de Robert, Mme de Marsantes,
veuve d'Aynard de Saint-Loup, pour la distinguer de sa cousine la
princesse de Guermantes-Bavière, autre Marie, au prénom de qui ses
neveux, cousins et beaux-frères ajoutaient, pour éviter la confusion,
soit le prénom de son mari, soit un autre de ses prénoms à elle, ce qui
donnait soit Marie-Gilbert, soit Marie-Hedwige.

--D'abord la veille il y eut une espèce de répétition qui était une bien
belle chose! poursuivit ironiquement Mme de Guermantes. Imaginez qu'elle
disait une phrase, pas même, un quart de phrase, et puis elle
s'arrêtait; elle ne disait plus rien, mais je n'exagère pas, pendant
cinq minutes.

--Oïl, oïl, oïl! s'écria M. d'Argencourt.

--Avec toute la politesse du monde je me suis permis d'insinuer que cela
étonnerait peut-être un peu. Et elle m'a répondu textuellement: «Il faut
toujours dire une chose comme si on était en train de la composer
soi-même.» Si vous y réfléchissez c'est monumental, cette réponse!

--Mais je croyais qu'elle ne disait pas mal les vers, dit un des deux
jeunes gens.

--Elle ne se doute pas de ce que c'est, répondit Mme de Guermantes. Du
reste je n'ai pas eu besoin de l'entendre. Il m'a suffi de la voir
arriver avec des lis! J'ai tout de suite compris qu'elle n'avait pas de
talent quand j'ai vu les lis!

Tout le monde rit.

--Ma tante, vous ne m'en avez pas voulu de ma plaisanterie de l'autre
jour au sujet de la reine de Suède? je viens vous demander l'aman.

--Non, je ne t'en veux pas; je te donne même le droit de goûter si tu as
faim.

--Allons, Monsieur Vallenères, faites la jeune fille, dit Mme de
Villeparisis à l'archiviste, selon une plaisanterie consacrée.

M. de Guermantes se redressa dans le fauteuil où il s'était affalé, son
chapeau à côté de lui sur le tapis, examina d'un air de satisfaction les
assiettes de petits fours qui lui étaient présentées.

--Mais volontiers, maintenant que je commence à être familiarisé avec
cette noble assistance, j'accepterai un baba, ils semblent excellents.

--Monsieur remplit à merveille son rôle de jeune fille, dit M.
d'Argencourt qui, par esprit d'imitation, reprit la plaisanterie de Mme
de Villeparisis.

L'archiviste présenta l'assiette de petits fours à l'historien de la
Fronde.

--Vous vous acquittez à merveille de vos fonctions, dit celui-ci par
timidité et pour tâcher de conquérir la sympathie générale.

Aussi jeta-t-il à la dérobée un regard de connivence sur ceux qui
avaient déjà fait comme lui.

--Dites-moi, ma bonne tante, demanda M. de Guermantes à Mme de
Villeparisis, qu'est-ce que ce monsieur assez bien de sa personne qui
sortait comme j'entrais? Je dois le connaître parce qu'il m'a fait un
grand salut, mais je ne l'ai pas remis; vous savez, je suis brouillé
avec les noms, ce qui est bien désagréable, dit-il d'un air de
satisfaction.

--M. Legrandin.

--Ah! mais Oriane a une cousine dont la mère, sauf erreur, est née
Grandin. Je sais très bien, ce sont des Grandin de l'Éprevier.

--Non, répondit Mme de Villeparisis, cela n'a aucun rapport. Ceux-ci
Grandin tout simplement, Grandin de rien du tout. Mais ils ne demandent
qu'à l'être de tout ce que tu voudras. La soeur de celui-ci s'appelle
Mme de Cambremer.

--Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler,
s'écria la duchesse avec indignation, c'est le frère de cette énorme
herbivore que vous avez eu l'étrange idée d'envoyer venir me voir
l'autre jour. Elle est restée une heure, j'ai pensé que je deviendrais
folle. Mais j'ai commencé par croire que c'était elle qui l'était en
voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui
avait l'air d'une vache.

--Écoutez, Oriane, elle m'avait demandé votre jour; je ne pouvais
pourtant pas lui faire une grossièreté, et puis, voyons, vous exagérez,
elle n'a pas l'air d'une vache, ajouta-t-il d'un air plaintif, mais non
sans jeter à la dérobée un regard souriant sur l'assistance.

Il savait que la verve de sa femme avait besoin d'être stimulée par la
contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par
exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c'est ainsi
que Mme de Guermantes, enchérissant sur une première image, était
souvent arrivée à produire ses plus jolis mots). Et le duc se présentait
naïvement pour l'aider, sans en avoir l'air, à réussir son tour, comme,
dans un wagon, le compère inavoué d'un joueur de bonneteau.

--Je reconnais qu'elle n'a pas l'air d'une vache, car elle a l'air de
plusieurs, s'écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j'étais bien
embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon
salon et qui me demandait comment j'allais. D'un côté j'avais envie de
lui répondre: «Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas
être en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches», et
d'autre part, ayant cherché dans ma mémoire, j'ai fini par croire que
votre Cambremer était l'infante Dorothée qui avait dit qu'elle viendrait
une fois et qui est assez _bovine_ aussi, de sorte que j'ai failli dire
Votre Altesse royale et parler à la troisième personne à un troupeau de
vaches. Elle a aussi le genre de gésier de la reine de Suède. Du reste
cette attaque de vive force avait été préparée par un tir à distance,
selon toutes les règles de l'art. Depuis je ne sais combien de temps
j'étais bombardée de ses cartes, j'en trouvais partout, sur tous les
meubles, comme des prospectus. J'ignorais le but de cette réclame. On ne
voyait chez moi que «Marquis et Marquise de Cambremer» avec une adresse
que je ne me rappelle pas et dont je suis d'ailleurs résolue à ne jamais
me servir.

--Mais c'est très flatteur de ressembler à une reine, dit l'historien de
la Fronde.

--Oh! mon Dieu, monsieur, les rois et les reines, à notre époque ce
n'est pas grand'chose! dit M. de Guermantes parce qu'il avait la
prétention d'être un esprit et moderne, et aussi pour n'avoir pas l'air
de faire cas des relations royales, auxquelles il tenait beaucoup.

Bloch et M. de Norpois, qui s'étaient levés, se trouvèrent plus près de
nous.

--Monsieur, dit Mme de Villeparisis, lui avez-vous parlé de l'affaire
Dreyfus?

M. de Norpois leva les yeux au ciel, mais en souriant, comme pour
attester l'énormité des caprices auxquels sa Dulcinée lui imposait le
devoir d'obéir. Néanmoins il parla à Bloch, avec beaucoup d'affabilité,
des années affreuses, peut-être mortelles, que traversait la France.
Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (à qui Bloch
cependant avait dit croire à l'innocence de Dreyfus) était ardemment
antidreyfusard, l'amabilité de l'Ambassadeur, l'air qu'il avait de
donner raison à son interlocuteur, de ne pas douter qu'ils fussent du
même avis, de se liguer en complicité avec lui pour accabler le
gouvernement, nattaient la vanité de Bloch et excitaient sa curiosité.
Quels étaient les points importants que M. de Norpois ne spécifiait
point, mais sur lesquels il semblait implicitement admettre que Bloch et
lui étaient d'accord, quelle opinion avait-il donc de l'affaire, qui pût
les réunir? Bloch était d'autant plus étonné de l'accord mystérieux qui
semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait
pas que sur la politique, Mme de Villeparisis ayant assez longuement
parlé à M. de Norpois des travaux littéraires de Bloch.

--Vous n'êtes pas de votre temps, dit à celui-ci l'ancien ambassadeur,
et je vous en félicite, vous n'êtes pas de ce temps où les études
désintéressées n'existent plus, où on ne vend plus au public que des
obscénités ou des inepties. Des efforts tels que les vôtres devraient
être encouragés si nous avions un gouvernement.

Bloch était flatté de surnager seul dans le naufrage universel. Mais là
encore il aurait voulu des précisions, savoir de quelles inepties
voulait parler M. de Norpois. Bloch avait le sentiment de travailler
dans la même voie que beaucoup, il ne s'était pas cru si exceptionnel.
Il revint à l'affaire Dreyfus, mais ne put arriver à démêler l'opinion
de M. de Norpois. Il tâcha de le faire parler des officiers dont le nom
revenait souvent dans les journaux à ce moment-là; ils excitaient plus
la curiosité que les hommes politiques mêlés à la même affaire, parce
qu'ils n'étaient pas déjà connus comme ceux-ci et, dans un costume
spécial, du fond d'une vie différente et d'un silence religieusement
gardé, venaient seulement de surgir et de parler, comme Lohengrin
descendant d'une nacelle conduite par un cygne. Bloch avait pu, grâce à
un avocat nationaliste qu'il connaissait, entrer à plusieurs audiences
du procès Zola. Il arrivait là le matin, pour n'en sortir que le soir,
avec une provision de sandwiches et une bouteille de café, comme au
concours général ou aux compositions de baccalauréat, et ce changement
d'habitudes réveillant l'éréthisme nerveux que le café et les émotions
du procès portaient à son comble, il sortait de là tellement amoureux de
tout ce qui s'y était passé que, le soir, rentré chez lui, il voulait se
replonger dans le beau songe et courait retrouver dans un restaurant
fréquenté par les deux partis des camarades avec qui il reparlait sans
fin de ce qui s'était passé dans la journée et réparait par un souper
commandé sur un ton impérieux qui lui donnait l'illusion du pouvoir le
jeûne et les fatigues d'une journée commencée si tôt et où on n'avait
pas déjeuné. L'homme, jouant perpétuellement entre les deux plans de
l'expérience et de l'imagination, voudrait approfondir la vie idéale des
gens qu'il connaît et connaître les êtres dont il a eu à imaginer la
vie. Aux questions de Bloch, M. de Norpois répondit:

--Il y a deux officiers mêlés à l'affaire en cours et dont j'ai entendu
parler autrefois par un homme dont le jugement m'inspirait grande
confiance et qui faisait d'eux le plus grand cas (M. de Miribel), c'est
le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart.

--Mais, s'écria Bloch, la divine Athèna, fille de Zeus, a mis dans
l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre.
Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart
avait une grande situation dans l'armée, mais sa Moire l'a conduit du
côté qui n'était pas le sien. L'épée des nationalistes tranchera son
corps délicat et il servira de pâture aux animaux carnassiers et aux
oiseaux qui se nourrissent de la graisse de morts.

M. de Norpois ne répondit pas.

--De quoi palabrent-ils là-bas dans un coin, demanda M. de Guermantes à
Mme de Villeparisis en montrant M. de Norpois et Bloch.

--De l'affaire Dreyfus.

--Ah! diable! A propos, saviez-vous qui est partisan enragé de Dreyfus?
Je vous le donne en mille. Mon neveu Robert! Je vous dirai même qu'au
Jockey, quand on a appris ces prouesses, cela a été une levée de
boucliers, un véritable tollé. Comme on le présente dans huit jours....

--Évidemment, interrompit la duchesse, s'ils sont tous comme Gilbert qui
a toujours soutenu qu'il fallait renvoyer tous les Juifs à Jérusalem....

--Ah! alors, le prince de Guermantes est tout à fait dans mes idées,
interrompit M. d'Argencourt.

Le duc se parait de sa femme mais ne l'aimait pas. Très «suffisant», il
détestait d'être interrompu, puis il avait dans son ménage l'habitude
d'être brutal avec elle. Frémissant d'une double colère de mauvais mari
à qui on parle et de beau parleur qu'on n'écoute pas, il s'arrêta net et
lança sur la duchesse un regard qui embarrassa tout le monde.

--Qu'est-ce qu'il vous prend de nous parler de Gilbert et de Jérusalem?
dit-il enfin. Il ne s'agit pas de cela. Mais, ajouta-t-il d'un ton
radouci, vous m'avouerez que si un des nôtres était refusé au Jockey, et
surtout Robert dont le père y a été pendant dix ans président, ce serait
un comble. Que voulez-vous, ma chère, ça les a fait tiquer, ces gens,
ils ont ouvert de gros yeux. Je ne peux pas leur donner tort;
personnellement vous savez que je n'ai aucun préjugé de races, je trouve
que ce n'est pas de notre époque et j'ai la prétention de marcher avec
mon temps, mais enfin, que diable! quand on s'appelle le marquis de
Saint-Loup, on n'est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise!

M. de Guermantes prononça ces mots: «quand on s'appelle le marquis de
Saint-Loup» avec emphase. Il savait pourtant bien que c'était une plus
grande chose de s'appeler «le duc de Guermantes». Mais si son
amour-propre avait des tendances à s'exagérer plutôt la supériorité du
titre de duc de Guermantes, ce n'était peut-être pas tant les règles du
bon goût que les lois de l'imagination qui le poussaient à le diminuer.
Chacun voit en plus beau ce qu'il voit à distance, ce qu'il voit chez
les autres. Car les lois générales qui règlent la perspective dans
l'imagination s'appliquent aussi bien aux ducs qu'aux autres hommes. Non
seulement les lois de l'imagination, mais celles du langage. Or, l'une
ou l'autre de deux lois du langage pouvaient s'appliquer ici, l'une veut
qu'on s'exprime comme les gens de sa classe mentale et non de sa caste
d'origine. Par là M. de Guermantes pouvait être dans ses expressions,
même quand il voulait parler de la noblesse, tributaire de très petits
bourgeois qui auraient dit: «Quand on s'appelle le duc de Guermantes»,
tandis qu'un homme lettré, un Swann, un Legrandin, ne l'eussent pas dit.
Un duc peut écrire des romans d'épicier, même sur les moeurs du grand
monde, les parchemins n'étant là de nul secours, et l'épithète
d'aristocratique être méritée par les écrits d'un plébéien. Quel était
dans ce cas le bourgeois à qui M. de Guermantes avait entendu dire:
«Quand on s'appelle», il n'en savait sans doute rien. Mais une autre loi
du langage est que de temps en temps, comme font leur apparition et
s'éloignent certaines maladies dont on n'entend plus parler ensuite, il
naît on ne sait trop comment, soit spontanément, soit par un hasard
comparable à celui qui fit germer en France une mauvaise herbe
d'Amérique dont la graine prise après la peluche d'une couverture de
voyage était tombée sur un talus de chemin de fer, des modes
d'expressions qu'on entend dans la même décade dites par des gens qui ne
se sont pas concertés pour cela. Or, de même qu'une certaine année
j'entendis Bloch dire en parlant de lui-même: «Comme les gens les plus
charmants, les plus brillants, les mieux posés, les plus difficiles, se
sont aperçus qu'il n'y avait qu'un seul être qu'ils trouvaient
intelligent, agréable, dont ils ne pouvaient se passer, c'était Bloch»
et la même phrase dans la bouche de bien d'autres jeunes gens qui ne la
connaissaient pas et qui remplaçaient seulement Bloch par leur propre
nom, de même je devais entendre souvent le «quand on s'appelle».

--Que voulez-vous, continua le duc, avec l'esprit qui règne là, c'est
assez compréhensible.

--C'est surtout comique, répondit la duchesse, étant donné les idées de
sa mère qui nous rase avec la Patrie française du matin au soir.

--Oui, mais il n'y a pas que sa mère, il ne faut pas nous raconter de
craques. Il y a une donzelle, une cascadeuse de la pire espèce, qui a
plus d'influence sur lui et qui est précisément compatriote du sieur
Dreyfus. Elle a passé à Robert son état d'esprit.

--Vous ne saviez peut-être pas, monsieur le duc, qu'il y a un mot
nouveau pour exprimer un tel genre d'esprit, dit l'archiviste qui était
secrétaire des comités antirevisionnistes. On dit «mentalité». Cela
signifie exactement la même chose, mais au moins personne ne sait ce
qu'on veut dire. C'est le fin du fin et, comme on dit, le «dernier cri».

Cependant, ayant entendu le nom de Bloch, il le voyait poser des
questions à M. de Norpois avec une inquiétude qui en éveilla une
différente mais aussi forte chez la marquise. Tremblant devant
l'archiviste et faisant l'antidreyfusarde avec lui, elle craignait ses
reproches s'il se rendait compte qu'elle avait reçu un Juif plus ou
moins affilié au «syndicat».

--Ah! mentalité, j'en prends note, je le resservirai, dit le duc. (Ce
n'était pas une figure, le duc avait un petit carnet rempli de
«citations» et qu'il relisait avant les grands dîners.) Mentalité me
plaît. Il y a comme cela des mots nouveaux qu'on lance, mais ils ne
durent pas. Dernièrement, j'ai lu comme cela qu'un écrivain était
«talentueux». Comprenne qui pourra. Puis je ne l'ai plus jamais revu.

--Mais mentalité est plus employé que talentueux, dit l'historien de la
Fronde pour se mêler à la conversation. Je suis membre d'une commission
au ministère de l'Instruction publique où je l'ai entendu employer
plusieurs fois, et aussi à mon cercle, le cercle Volney, et même à dîner
chez M. Émile Ollivier.

--Moi qui n'ai pas l'honneur, de faire partie du ministère de
l'Instruction publique, répondit le duc avec une feinte humilité, mais
avec une vanité si profonde que sa bouche ne pouvait s'empêcher de
sourire et ses yeux de jeter à l'assistance des regards pétillants de
joie sous l'ironie desquels rougit le pauvre historien, moi qui n'ai pas
l'honneur de faire partie du ministère de l'Instruction publique,
reprit-il, s'écoutant parler, ni du cercle Volney (je ne suis que de
l'Union et du Jockey) ... vous n'êtes pas du Jockey, monsieur?
demanda-t-il à l'historien qui, rougissant encore davantage, flairant
une insolence et ne la comprenant pas, se mit à trembler de tous ses
membres, moi qui ne dîne même pas chez M. Émile Ollivier, j'avoue que je
ne connaissais pas mentalité. Je suis sûr que vous êtes dans mon cas,
Argencourt.

--Vous savez pourquoi on ne peut pas montrer les preuves de la trahison
de Dreyfus. Il paraît que c'est parce qu'il est l'amant de la femme du
ministre de la Guerre, cela se dit sous le manteau.

--Ah! je croyais de la femme du président du Conseil, dit M.
d'Argencourt.

--Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec
cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue
mondain, tenait toujours à montrer qu'elle ne se laissait mener par
personne. Elle ne peut pas avoir de conséquence pour moi au point de vue
des Juifs pour la bonne raison que je n'en ai pas dans mes relations et
compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d'autre
part, je trouve insupportable que, sous prétexte qu'elles sont bien
pensantes, qu'elles n'achètent rien aux marchands juifs ou qu'elles ont
«Mort aux Juifs» écrit sur leur ombrelle, une quantité de dames Durand
ou Dubois, que nous n'aurions jamais connues, nous soient imposées par
Marie-Aynard ou par Victurnienne. Je suis allée chez Marie-Aynard
avant-hier. C'était charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes
les personnes qu'on a passé sa vie à éviter, sous prétexte qu'elle sont
contre Dreyfus, et d'autres dont on n'a pas idée qui c'est.

--Non, c'est la femme du ministre de la Guerre. C'est du moins un bruit
qui court les ruelles, reprit le duc qui employait ainsi dans la
conversation certaines expressions qu'il croyait ancien régime. Enfin en
tout cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon
cousin Gilbert. Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais
avec un nègre s'il était de mes amis, et je me soucierais de l'opinion
du tiers et du quart comme de l'an quarante, mais enfin tout de même
vous m'avouerez que, quand on s'appelle Saint-Loup, on ne s'amuse pas à
prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d'esprit que
Voltaire et même que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas à ce que
j'appellerai ces acrobaties de sensibilité, huit jours avant de se
présenter au Cercle! Elle est un peu roide! Non, c'est probablement sa
petite grue qui lui aura monté le bourrichon. Elle lui aura persuadé
qu'il se classerait parmi les «intellectuels». Les intellectuels, c'est
le «tarte à la crème» de ces messieurs. Du reste cela a fait faire un
assez joli jeu de mots, mais très méchant.

Et le duc cita tout bas pour la duchesse et M. d'Argencourt: «Mater
Semita» qui en effet se disait déjà au Jockey, car de toutes les graines
voyageuses, celle à qui sont attachées les ailes les plus solides qui
lui permettent d'être disséminée à une plus grande distance de son lieu
d'éclosion, c'est encore une plaisanterie.

--Nous pourrions demander des explications à monsieur, qui a l'air
_d'une_ érudit, dit-il en montrant l'historien. Mais il est préférable
de n'en pas parler, d'autant plus que le fait est parfaitement faux. Je
ne suis pas si ambitieux que ma cousine Mirepoix qui prétend qu'elle
peut suivre la filiation de sa maison avant Jésus-Christ jusqu'à la
tribu de Lévi, et je me fais fort de démontrer qu'il n'y a jamais eu une
goutte de sang juif dans notre famille. Mais enfin il ne faut tout de
même pas nous la faire à l'oseille, il est bien certain que les
charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit
dans Landerneau. D'autant plus que Fezensac est malade, ce sera Duras
qui mènera tout, et vous savez s'il aime à faire des embarras, dit le
duc qui n'était jamais arrivé à connaître le sens précis de certains
mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de
l'esbroufe, mais des complications.

Bloch cherchait à pousser M. de Norpois sur le colonel Picquart.

--Il est hors de conteste, répondit M. de Norpois, que sa déposition
était nécessaire. Je sais qu'en soutenant cette opinion j'ai fait
pousser à plus d'un de mes collègues des cris d'orfraie, mais, à mon
sens, le gouvernement avait le devoir de laisser parler le colonel. On
ne sort pas d'une pareille impasse par une simple pirouette, ou alors on
risque de tomber dans un bourbier. Pour l'officier lui-même, cette
déposition produisit à la première audience une impression des plus
favorables. Quand on l'a vu, bien pris dans le joli uniforme des
chasseurs, venir sur un ton parfaitement simple et franc raconter ce
qu'il avait vu, ce qu'il avait cru, dire: «Sur mon honneur de soldat (et
ici la voix de M. de Norpois vibra d'un léger trémolo patriotique) telle
est ma conviction», il n'y a pas à nier que l'impression a été profonde.

«Voilà, il est dreyfusard, il n'y a plus l'ombre d'un doute», pensa
Bloch.

--Mais ce qui lui a aliéné entièrement les sympathies qu'il avait pu
rallier d'abord, cela a été sa confrontation avec l'archiviste Gribelin,
quand on entendit ce vieux serviteur, cet homme qui n'a qu'une parole
(et M. de Norpois accentua avec l'énergie des convictions sincères les
mots qui suivirent), quand on l'entendit, quand on le vit regarder dans
les yeux son supérieur, ne pas craindre de lui tenir la dragée haute et
lui dire d'un ton qui n'admettait pas de réplique: «Voyons, mon colonel,
vous savez bien que je n'ai jamais menti, vous savez bien qu'en ce
moment, comme toujours, je dis la vérité», le vent tourna, M. Picquart
eut beau remuer ciel et terre dans les audiences suivantes, il fit bel
et bien fiasco.

«Non, décidément il est antidreyfusard, c'est couru, se dit Bloch. Mais
s'il croit Picquart un traître qui ment, comment peut-il tenir compte de
ses révélations et les évoquer comme s'il y trouvait du charme et les
croyait sincères? Et si au contraire il voit en lui un juste qui délivre
sa conscience, comment peut-il le supposer mentant dans sa confrontation
avec Gribelin?»

--En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il
ne le prouve guère. Quelles lettres idiotes, emphatiques, il écrit de
son île! Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un
autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela
ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour
eux qu'ils ne puissent pas changer d'innocent.

Tout le monde éclata de rire. «Vous avez entendu le mot d'Oriane?
demanda vivement le duc de Guermantes à Mme de Villeparisis.--Oui, je le
trouve très drôle.» Cela ne suffisait pas au duc: «Eh bien, moi, je ne
le trouve pas drôle; ou plutôt cela m'est tout à fait égal qu'il soit
drôle ou non. Je ne fais aucun cas de l'esprit.» M. d'Argencourt
protestait. «Il ne pense pas un mot de ce qu'il dit», murmura la
duchesse. «C'est sans doute parce que j'ai fait partie des Chambres où
j'ai entendu des discours brillants qui ne signifiaient rien. J'ai
appris à y apprécier surtout la logique. C'est sans doute à cela que je
dois de n'avoir pas été réélu. Les choses drôles me sont
indifférentes.--Basin, ne faites pas le Joseph Prudhomme, mon petit,
vous savez bien que personne n'aime plus l'esprit que vous.--Laissez-moi
finir. C'est justement parce que je suis insensible à un certain genre
de facéties, que je prise souvent l'esprit de ma femme. Car il part
généralement d'une observation juste. Elle raisonne comme un homme, elle
formule comme un écrivain.»

Peut-être la raison pour laquelle M. de Norpois parlait ainsi à Bloch
comme s'ils eussent été d'accord venait-elle de ce qu'il était tellement
antidreyfusard que, trouvant que le gouvernement ne l'était pas assez,
il en était l'ennemi tout autant qu'étaient les dreyfusards. Peut-être
parce que l'objet auquel il s'attachait en politique était quelque chose
de plus profond, situé dans un autre plan, et d'où le dreyfusisme
apparaissait comme une modalité sans importance et qui ne mérite pas de
retenir un patriote soucieux des grandes questions extérieures.
Peut-être, plutôt, parce que les maximes de sa sagesse politique ne
s'appliquant qu'à des questions de forme, de procédé, d'opportunité,
elles étaient aussi impuissantes à résoudre les questions de fond qu'en
philosophie la pure logique l'est à trancher les questions d'existence,
ou que cette sagesse même lui fît trouver dangereux de traiter de ces
sujets et que, par prudence, il ne voulût parler que de circonstances
secondaires. Mais où Bloch se trompait, c'est quand il croyait que M. de
Norpois, même moins prudent de caractère et d'esprit moins exclusivement
formel, eût pu, s'il l'avait voulu, lui dire la vérité sur le rôle
d'Henry, de Picquart, de du Paty de Clam, sur tous les points de
l'affaire. La vérité, en effet, sur toutes ces choses, Bloch ne pouvait
douter que M. de Norpois la connût. Comment l'aurait-il ignorée
puisqu'il connaissait les ministres? Certes, Bloch pensait que la vérité
politique peut être approximativement reconstituée par les cerveaux les
plus lucides, mais il s'imaginait, tout comme le gros du public, qu'elle
habite toujours, indiscutable et matérielle, le dossier secret du
président de la République et du président du Conseil, lesquels en
donnent connaissance aux ministres. Or, même quand la vérité politique
comporte des documents, il est rare que ceux-ci aient plus que la valeur
d'un cliché radioscopique où le vulgaire croit, que la maladie du
patient s'inscrit en toutes lettres, tandis qu'en fait, ce cliché
fournit un simple élément d'appréciation qui se joindra à beaucoup
d'autres sur lesquels s'appliquera le raisonnement du médecin et d'où il
tirera son diagnostic. Aussi la vérité politique, quand on se rapproche
des hommes renseignés et qu'on croit l'atteindre, se dérobe. Même plus
tard, et pour en rester à l'affaire Dreyfus, quand se produisit un fait
aussi éclatant que l'aveu d'Henry, suivi de son suicide, ce fait fut
aussitôt interprété de façon opposée par des ministres dreyfusards et
par Cavaignac et Cuignet qui avaient eux-mêmes fait la découverte du
faux et conduit l'interrogatoire; bien plus, parmi les ministres
dreyfusards eux-mêmes, et de même nuance, jugeant non seulement sur les
mêmes pièces mais dans le même esprit, le rôle d'Henry fut expliqué de
façon entièrement opposée, les uns voyant en lui un complice
d'Esterhazy, les autres assignant au contraire ce rôle à du Paty de
Clam, se ralliant ainsi à une thèse de leur adversaire Cuignet et étant
en complète opposition avec leur partisan Reinach. Tout ce que Bloch put
tirer de M. de Norpois c'est que, s'il était vrai que le chef
d'état-major, M. de Boisdeffre, eût fait faire une communication secrète
à M. Rochefort, il y avait évidemment là quelque chose de singulièrement
regrettable.

--Tenez pour assuré que le ministre de la Guerre a dû, _in petto_ du
moins, vouer son chef d'état-major aux dieux infernaux. Un désaveu
officiel n'eût pas été à mon sens une superfétation. Mais le ministre de
la Guerre s'exprime fort crûment là-dessus _inter pocula_. Il y a du
reste certains sujets sur lesquels il est fort imprudent de créer une
agitation dont on ne peut ensuite rester maître.

--Mais ces pièces sont manifestement fausses, dit Bloch.

M. de Norpois ne répondit pas, mais déclara qu'il n'approuvait pas les
manifestations du Prince Henri d'Orléans:

--D'ailleurs elles ne peuvent que troubler la sérénité du prétoire et
encourager des agitations qui dans un sens comme dans l'autre seraient à
déplorer. Certes il faut mettre le holà aux menées antimilitaristes,
mais nous n'avons non plus que faire d'un grabuge encouragé par ceux des
éléments de droite qui, au lieu de servir l'idée patriotique, songent à
s'en servir. La France, Dieu merci, n'est pas une république
sud-américaine et le besoin ne se fait pas sentir d'un général de
pronunciamento.

Bloch ne put arriver à le faire parler de la question de la culpabilité
de Dreyfus ni donner un pronostic sur le jugement qui interviendrait
dans l'affaire civile actuellement en cours. En revanche M. de Norpois
parut prendre plaisir à donner des détails sur les suites de ce
jugement.

--Si c'est une condamnation, dit-il, elle sera probablement cassée, car
il est rare que, dans un procès où les dépositions de témoins sont aussi
nombreuses, il n'y ait pas de vices de forme que les avocats puissent
invoquer. Pour en finir sur l'algarade du prince Henri d'Orléans, je
doute fort qu'elle ait été du goût de son père.

--Vous croyez que Chartres est pour Dreyfus? demanda la duchesse en
souriant, les yeux ronds, les joues roses, le nez dans son assiette de
petits fours, l'air scandalisé.

--Nullement, je voulais seulement dire qu'il y a dans toute la famille,
de ce côté-là, un sens politique dont on a pu voir, chez l'admirable
princesse Clémentine, le _nec plus ultra_, et que son fils le prince
Ferdinand a gardé comme un précieux héritage. Ce n'est pas le prince de
Bulgarie qui eût serré le commandant Esterhazy dans ses bras.

--Il aurait préféré un simple soldat, murmura Mme de Guermantes, qui
dînait souvent avec le Bulgare chez le prince de Joinville et qui lui
avait répondu une fois, comme il lui demandait si elle n'était pas
jalouse: «Si, Monseigneur, de vos bracelets.»

--Vous n'allez pas ce soir au bal de Mme de Sagan? dit M. de Norpois à
Mme de Villeparisis pour couper court à l'entretien avec Bloch.

Celui-ci ne déplaisait pas à l'Ambassadeur qui nous dit plus tard, non
sans naïveté et sans doute à cause des quelques traces qui subsistaient
dans le langage de Bloch de la mode néo-homérique qu'il avait pourtant
abandonnée: «Il est assez amusant, avec sa manière de parler un peu
vieux jeu, un peu solennelle. Pour un peu il dirait: «les Doctes Soeurs»
comme Lamartine ou Jean-Baptiste Rousseau. C'est devenu assez rare dans
la jeunesse actuelle et cela l'était même dans celle qui l'avait
précédée. Nous-mêmes nous étions un peu romantiques.» Mais si singulier
que lui parût l'interlocuteur, M. de Norpois trouvait que l'entretien
n'avait que trop duré.

--Non, monsieur, je ne vais plus au bal, répondit-elle avec un joli
sourire de vieille femme. Vous y allez, vous autres? C'est de votre âge,
ajouta-t-elle en englobant dans un même regard M. de Châtellerault, son
ami, et Bloch. Moi aussi j'ai été invitée, dit-elle en affectant par
plaisanterie d'en tirer vanité. On est même venu m'inviter. (On: c'était
la princesse de Sagan.)

--Je n'ai pas de carte d'invitation, dit Bloch, pensant que Mme de
Villeparisis allait lui en offrir une, et que Mme de Sagan serait
heureuse de recevoir l'ami d'une femme qu'elle était venue inviter en
personne.

La marquise ne répondit rien, et Bloch n'insista pas, car il avait une
affaire plus sérieuse à traiter avec elle et pour laquelle il venait de
lui demander un rendez-vous pour le surlendemain. Ayant entendu les deux
jeunes gens dire qu'ils avaient donné leur démission du cercle de la rue
Royale où on entrait comme dans un moulin, il voulait demander à Mme de
Villeparisis de l'y faire recevoir.

--Est-ce que ce n'est pas assez faux chic, assez snob à côté, ces
Sagan? dit-il d'un air sarcastique.

--Mais pas du tout, c'est ce que nous faisons de mieux dans le genre,
répondit M. d'Argencourt qui avait adopté toutes les plaisanteries
parisiennes.

--Alors, dit Bloch à demi ironiquement, c'est ce qu'on appelle une des
_solennités_, des grandes _assises mondaines_ de la saison!

Mme de Villeparisis dit gaiement à Mme de Guermantes:

--Voyons, est-ce une grande solennité mondaine, le bal de Mme de Sagan?

--Ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela, lui répondit ironiquement
la duchesse, je ne suis pas encore arrivée à savoir ce que c'était
qu'une solennité mondaine. Du reste, les choses mondaines ne sont pas
mon fort.

--Ah! je croyais le contraire, dit Bloch qui se figurait que Mme de
Guermantes avait parlé sincèrement.

Il continua, au grand désespoir de M. de Norpois, à lui poser nombre de
questions sur les officiers dont le nom revenait le plus souvent à
propos de l'affaire Dreyfus; celui-ci déclara qu'à «vue de nez» le
colonel du Paty de Clam lui faisait l'effet d'un cerveau un peu fumeux
et qui n'avait peut-être pas été très heureusement choisi pour conduire
cette chose délicate, qui exige tant de sang-froid et de discernement,
une instruction.

--Je sais que le parti socialiste réclame sa tête à cor et à cri, ainsi
que l'élargissement immédiat du prisonnier de l'île du Diable. Mais je
pense que nous n'en sommes pas encore réduits à passer ainsi sous les
fourches caudines de MM. Gérault-Richard et consorts. Cette affaire-là,
jusqu'ici, c'est la bouteille à l'encre. Je ne dis pas que d'un côté
comme de l'autre il n'y ait à cacher d'assez vilaines turpitudes. Que
même certains protecteurs plus ou moins désintéressés de votre client
puissent avoir de bonnes intentions, je ne prétends pas le contraire,
mais vous savez que l'enfer en est pavé, ajouta-t-il avec un regard fin.
Il est essentiel que le gouvernement donne l'impression qu'il n'est pas
aux mains des factions de gauche et qu'il n'a pas à se rendre pieds et
poings liés aux sommations de je ne sais quelle armée prétorienne qui,
croyez-moi, n'est pas l'armée. Il va de soi que si un fait nouveau se
produisait, une procédure de révision serait entamée. La conséquence
saute aux yeux. Réclamer cela, c'est enfoncer une porte ouverte. Ce
jour-là le gouvernement saura parler haut et clair ou il laisserait
tomber en quenouille ce qui est sa prérogative essentielle. Les
coqs-à-l'âne ne suffiront plus. Il faudra donner des juges à Dreyfus. Et
ce sera chose facile car, quoique l'on ait pris l'habitude dans notre
douce France, où l'on aime à se calomnier soi-même, de croire ou de
laisser croire que pour faire entendre les mots de vérité et de justice
il est indispensable de traverser la Manche, ce qui n'est bien souvent
qu'un moyen détourné de rejoindre la Sprée, il n'y à pas de juges qu'à
Berlin. Mais une fois l'action gouvernementale mise en mouvement, le
gouvernement saurez-vous l'écouter? Quand il vous conviera à remplir
votre devoir civique, saurez-vous l'écouter, vous rangerez-vous autour
de lui? à son patriotique appel saurez-vous ne pas rester sourds et
répondre: «Présent!»?

M. de Norpois posait ces questions à Bloch avec une véhémence qui, tout
en intimidant mon camarade, le flattait aussi; car l'Ambassadeur avait
l'air de s'adresser en lui à tout un parti, d'interroger Bloch comme
s'il avait reçu les confidences de ce parti et pouvait assumer la
responsabilité des décisions qui seraient prises. «Si vous ne désarmiez
pas, continua M. de Norpois sans attendre la réponse collective de
Bloch, si, avant même que fût séchée l'encre du décret qui instituerait
la procédure de révision, obéissant à je ne sais quel insidieux mot
d'ordre vous ne désarmiez pas, mais vous confiniez dans une opposition
stérile qui semble pour certains _l'ultima ratio_ de la politique, si
vous vous retiriez sous votre tente et brûliez vos vaisseaux, ce serait
à votre grand dam. Êtes-vous prisonniers des fauteurs de désordre? Leur
avez-vous donné des gages?» Bloch était embarrassé pour répondre. M. de
Norpois ne lui en laissa pas le temps. «Si la négative est vraie, comme
je veux le croire, et si vous avez un peu de ce qui me semble
malheureusement manquer à certains de vos chefs et de vos amis, quelque
esprit politique, le jour même où la Chambre criminelle sera saisie, si
vous ne vous laissez pas embrigader par les pêcheurs en eau trouble,
vous aurez ville gagnée. Je ne réponds pas que tout l'état-major puisse
tirer son épingle du jeu, mais c'est déjà bien beau si une partie tout
au moins peut sauver la face sans mettre le feu aux poudres et amener du
grabuge. Il va de soi d'ailleurs que c'est au gouvernement qu'il
appartient de dire le droit et de clore la liste trop longue des crimes
impunis, non, certes, en obéissant aux excitations socialistes ni de je
ne sais quelle soldatesque, ajouta-t-il, en regardant Bloch dans les
yeux et peut-être avec l'instinct qu'ont tous les conservateurs de se
ménager des appuis dans le camp adverse. L'action gouvernementale doit
s'exercer sans souci des surenchères, d'où qu'elles viennent. Le
gouvernement n'est, Dieu merci, aux ordres ni du colonel Driant, ni, à
l'autre pôle, de M. Clemenceau. Il faut mater les agitateurs de
profession et les empêcher de relever la tête. La France dans son
immense majorité désire le travail, dans l'ordre! Là-dessus ma religion
est faite. Mais il ne faut pas craindre d'éclairer l'opinion; et si
quelques moutons, de ceux qu'a si bien connus notre Rabelais, se
jetaient à l'eau tête baissée, il conviendrait de leur montrer que cette
eau est trouble, qu'elle a été troublée à dessein par une engeance qui
n'est pas de chez nous, pour en dissimuler les dessous dangereux. Et il
ne doit pas se donner l'air de sortir de sa passivité à son corps
défendant quand il exercera le droit qui est essentiellement le sien,
j'entends de mettre en mouvement Dame Justice. Le gouvernement acceptera
toutes vos suggestions. S'il est avéré qu'il y ait eu erreur judiciaire,
il sera assuré d'une majorité écrasante qui lui permettrait de se donner
du champ.

--Vous, monsieur, dit Bloch, en se tournant vers M. d'Argencourt à qui
on l'avait nommé en même temps que les autres personnes, vous êtes
certainement dreyfusard: à l'étranger tout le monde l'est.

--C'est une affaire qui ne regarde que les Français entre eux, n'est-ce
pas? répondit M. d'Argencourt avec cette insolence particulière qui
consiste à prêter à l'interlocuteur une opinion qu'on sait manifestement
qu'il ne partage pas, puisqu'il vient d'en émettre une opposée.

Bloch rougit; M. d'Argencourt sourit, en regardant autour de lui, et si
ce sourire, pendant qu'il l'adressa aux autres visiteurs, fut
malveillant pour Bloch, il se tempéra de cordialité en l'arrêtant
finalement sur mon ami afin d'ôter à celui-ci le prétexte de se fâcher
des mots qu'il venait d'entendre et qui n'en restaient pas moins cruels.
Mme de Guermantes dit à l'oreille de M. d'Argencourt quelque chose que
je n'entendis pas mais qui devait avoir trait à la religion de Bloch,
car il passa à ce moment dans la figure de la duchesse cette expression
à laquelle la peur qu'on a d'être remarqué par la personne dont on parle
donne quelque chose d'hésitant et de faux et où se mêle la gaîté
curieuse et malveillante qu'inspiré un groupement humain auquel nous
nous sentons radicalement étrangers. Pour se rattraper Bloch se tourna
vers le duc de Châtellerault: «Vous, monsieur, qui êtes français, vous
savez certainement qu'on est dreyfusard à l'étranger, quoiqu'on prétende
qu'en France on ne sait jamais ce qui se passe à l'étranger. Du reste je
sais qu'on peut causer avec vous, Saint-Loup me l'a dit.» Mais le jeune
duc, qui sentait que tout le monde se mettait contre Bloch et qui était
lâche comme on l'est souvent dans le monde, usant d'ailleurs d'un esprit
précieux et mordant que, par atavisme, il semblait tenir de M. de
Charlus: «Excusez-moi, Monsieur, de ne pas discuter de Dreyfus avec
vous, mais c'est une affaire dont j'ai pour principe de ne parler
qu'entre Japhétiques.» Tout le monde sourit, excepté Bloch, non qu'il
n'eût l'habitude de prononcer des phrases ironiques sur ses origines
juives, sur son côté qui tenait un peu au Sinaï. Mais au lieu d'une de
ces phrases, lesquelles sans doute n'étaient pas prêtes, le déclic de la
machine intérieure en fit monter une autre à la bouche de Bloch. Et on
ne put recueillir que ceci: «Mais comment avez-vous pu savoir? Qui vous
a dit?» comme s'il avait été le fils d'un forçat. D'autre part, étant
donné son nom qui ne passe pas précisément pour chrétien, et son visage,
son étonnement montrait quelque naïveté.

Ce que lui avait dit M. de Norpois ne l'ayant pas complètement
satisfait, il s'approcha de l'archiviste et lui demanda si on ne voyait
pas quelquefois, chez Mme de Villeparisis M. du Paty de Clam ou M.
Joseph Reinach. L'archiviste ne répondit rien; il était nationaliste et
ne cessait de prêcher à la marquise qu'il y aurait bientôt une guerre
sociale et qu'elle devrait être plus prudente dans le choix de ses
relations. Il se demanda si Bloch n'était pas un émissaire secret du
syndicat venu pour le renseigner et alla immédiatement répéter à Mme de
Villeparisis ces questions que Bloch venait de lui poser. Elle jugea
qu'il était au moins mal élevé, peut-être dangereux pour la situation
de M. de Norpois. Enfin elle voulait donner satisfaction à l'archiviste,
la seule personne qui lui inspirât quelque crainte et par lequel elle
était endoctrinée, sans grand succès (chaque matin il lui lisait
l'article de M. Judet dans le _Petit Journal_). Elle voulut donc
signifier à Bloch qu'il eût à ne pas revenir et elle trouva tout
naturellement dans son répertoire mondain la scène par laquelle une
grande dame met quelqu'un à la porte de chez elle, scène qui ne comporte
nullement le doigt levé et les yeux flambants que l'on se figure. Comme
Bloch s'approchait d'elle pour lui dire au revoir, enfoncée dans son
grand fauteuil, elle parut à demi tirée d'une vague somnolence. Ses
regards noyés n'eurent que la lueur faible et charmante d'une perle. Les
adieux de Bloch, déplissant à peine dans la figure de la marquise un
languissant sourire, ne lui arrachèrent pas une parole, et elle ne lui
tendit pas la main. Cette scène mit Bloch au comble de l'étonnement,
mais comme un cercle de personnes en était témoin alentour, il ne pensa
pas qu'elle pût se prolonger sans inconvénient pour lui et, pour forcer
la marquise, la main qu'on ne venait pas lui prendre, de lui-même il la
tendit. Mme de Villeparisis fut choquée. Mais sans doute, tout en tenant
à donner une satisfaction immédiate à l'archiviste et au clan
antidreyfusard, voulait-elle pourtant ménager l'avenir, elle se contenta
d'abaisser les paupières et de fermer à demi les yeux.

--Je crois qu'elle dort, dit Bloch à l'archiviste qui, se sentant
soutenu par la marquise, prit un air indigné. Adieu, madame, cria-t-il.

La marquise fit le léger mouvement de lèvres d'une mourante qui voudrait
ouvrir la bouche, mais dont le regard ne reconnaît plus. Puis elle se
tourna, débordante d'une vie retrouvée, vers le marquis d'Argencourt
tandis que Bloch s'éloignait persuadé qu'elle était «ramollie». Plein
de curiosité et du dessein d'éclairer un incident si étrange, il revint
la voir quelques jours après. Elle le reçut très bien parce qu'elle
était bonne femme, que l'archiviste n'était pas là, qu'elle tenait à la
saynète que Bloch devait faire jouer chez elle, et qu'enfin elle avait
fait le jeu de grande dame qu'elle désirait, lequel fut universellement
admiré et commenté le soir même dans divers salons, mais d'après une
version qui n'avait déjà plus aucun rapport avec la vérité.

--Vous parliez des _Sept Princesses_, duchesse, vous savez (je n'en suis
pas plus fier pour ça) que l'auteur de ce ... comment dirai-je, de ce
factum, est un de mes compatriotes, dit M. d'Argencourt avec une ironie
mêlée de la satisfaction de connaître mieux que les autres l'auteur
d'une oeuvre dont on venait de parler. Oui, il est belge de son état,
ajouta-t-il.

--Vraiment? Non, nous ne vous accusons pas d'être pour quoi que ce soit
dans les _Sept Princesses._ Heureusement pour vous et pour vos
compatriotes, vous ne ressemblez pas à l'auteur de cette ineptie. Je
connais des Belges très aimables, vous, votre Roi qui est un peu timide
mais plein d'esprit, mes cousins Ligne et bien d'autres, mais
heureusement vous ne parlez pas le même langage que l'auteur des _Sept
Princesses._ Du reste, si vous voulez que je vous dise, c'est trop d'en
parler parce que surtout ce n'est rien. Ce sont des gens qui cherchent à
avoir l'air obscur et au besoin qui s'arrangent d'être ridicules pour
cacher qu'ils n'ont pas d'idées. S'il y avait quelque chose dessous, je
vous dirais que je ne crains pas certaines audaces, ajouta-t-elle d'un
ton sérieux, du moment qu'il y a de la pensée. Je ne sais pas si vous
avez vu la pièce de Borelli. Il y a des gens que cela a choqués; moi,
quand je devrais me faire lapider, ajouta-t-elle sans se rendre compte
qu'elle ne courait pas de grands risques, j'avoue que j'ai trouvé cela
infiniment curieux. Mais les _Sept Princesses_! L'une d'elle a beau
avoir des bontés pour son neveu, je ne peux pas pousser les sentiments
de famille....

La duchesse s'arrêta net, car une dame entrait qui était la vicomtesse
de Marsantes, là mère de Robert. Mme de Marsantes était considérée dans
le faubourg Saint-Germain comme un être supérieur, d'une bonté, d'une
résignation angéliques. On me l'avait dit et je n'avais pas de raison
particulière pour en être surpris, ne sachant pas à ce moment-là qu'elle
était la propre soeur du duc de Guermantes. Plus tard j'ai toujours été
étonné chaque fois que j'appris, dans cette société, que des femmes
mélancoliques, pures, sacrifiées, vénérées comme d'idéales saintes de
vitrail, avaient fleuri sur la même souche généalogique que des frères
brutaux, débauchés et vils. Des frères et soeurs, quand ils sont tout à
fait pareils du visage comme étaient le duc de Guermantes et Mme de
Marsantes, me semblaient devoir avoir en commun une seule intelligence,
un même coeur, comme aurait une personne qui peut avoir de bons ou de
mauvais moments mais dont on ne peut attendre tout de même de vastes
vues si elle est d'esprit borné, et une abnégation sublime si elle est
de coeur dur.

Mme de Marsantes suivait les cours de Brunetière. Elle enthousiasmait le
faubourg Saint-Germain et, par sa vie de sainte, l'édifiait aussi. Mais
la connexité morphologique du joli nez et du regard pénétrant incitait
pourtant à classer Mme de Marsantes dans la même famille intellectuelle
et morale que son frère le duc. Je ne pouvais croire que le seul fait
d'être une femme, et peut-être d'avoir été malheureuse et d'avoir
l'opinion de tous pour soi, pouvait faire qu'on fût aussi différent des
siens, comme dans les chansons de geste où toutes les vertus et les
grâces sont réunies en la soeur de frères farouches. Il me semblait que
la nature, moins libre que les vieux poètes, devait se servir à peu
près exclusivement des éléments communs à la famille et je ne pouvais
lui attribuer tel pouvoir d'innovation qu'elle fît, avec des matériaux
analogues à ceux qui composaient un sot et un rustre, un grand esprit
sans aucune tare de sottise, une sainte sans aucune souillure de
brutalité. Mme de Marsantes avait une robe de surah blanc à grandes
palmes, sur lesquelles se détachaient des fleurs en étoffe lesquelles
étaient noires. C'est qu'elle avait perdu, il y a trois semaines, son
cousin M. de Montmorency, ce qui ne l'empêchait pas de faire des
visites, d'aller à de petits dîners, mais en deuil. C'était une grande
dame. Par atavisme son âme était remplie par la frivolité des existences
de cour, avec tout ce qu'elles ont de superficiel et de rigoureux. Mme
de Marsantes n'avait pas eu la force de regretter longtemps son père et
sa mère, mais pour rien au monde elle n'eût porté de couleurs dans le
mois qui suivait la mort d'un cousin. Elle fut plus qu'aimable avec moi
parce que j'étais l'ami de Robert et parce que je n'étais pas du même
monde que Robert. Cette bonté s'accompagnait d'une feinte timidité, de
l'espèce de mouvement de retrait intermittent de la voix, du regard, de
la pensée qu'on ramène à soi comme une jupe indiscrète, pour ne pas
prendre trop de place, pour rester bien droite, même dans la souplesse,
comme le veut la bonne éducation. Bonne éducation qu'il ne faut pas
prendre trop au pied de la lettre d'ailleurs, plusieurs de ces dames
versant très vite dans le dévergondage des moeurs sans perdre jamais la
correction presque enfantine des manières. Mme de Marsantes agaçait un
peu dans la conversation parce que, chaque fois qu'il s'agissait d'un
roturier, par exemple de Bergotte, d'Elstir, elle disait en détachant le
mot, en le faisant valoir, et en le psalmodiant sur deux tons différents
en une modulation qui était particulière aux Guermantes: «J'ai eu
_l'honneur_, le grand _hon_-neur de rencontrer Monsieur Bergotte, de
faire la connaissance de Monsieur Elstir», soit pour faire admirer son
humilité, soit par le même goût qu'avait M. de Guermantes de revenir aux
formes désuètes pour protester contre les usages de mauvaise éducation
actuelle où on ne se dit pas assez «honoré». Quelle que fût celle de ces
deux raisons qui fût la vraie, de toutes façons on sentait que, quand
Mme de Marsantes disait: «J'ai eu _l'honneur,_ le grand _hon_-neur»,
elle croyait remplir un grand rôle, et montrer qu'elle savait accueillir
les noms des hommes de valeur comme elle les eût reçus eux-mêmes dans
son château, s'ils s'étaient trouvés dans le voisinage. D'autre part,
comme sa famille était nombreuse, qu'elle l'aimait beaucoup, que, lente
de débit et amie des explications, elle voulait faire comprendre les
parentés, elle se trouvait (sans aucun désir d'étonner et tout en
n'aimant sincèrement parler que de paysans touchants et de gardes-chasse
sublimes) citer à tout instant toutes les familles médiatisées d'Europe,
ce que les personnes moins brillantes ne lui pardonnaient pas et, si
elles étaient un peu intellectuelles, raillaient comme de la stupidité.

A la campagne, Mme de Marsantes était adorée pour le bien qu'elle
faisait, mais surtout parce que la pureté d'un sang où depuis plusieurs
générations on ne rencontrait que ce qu'il y a de plus grand dans
l'histoire de France avait ôté à sa manière d'être tout ce que les gens
du peuple appellent «des manières» et lui avait donné la parfaite
simplicité. Elle ne craignait pas d'embrasser une pauvre femme qui était
malheureuse et lui disait d'aller chercher un char de bois au château.
C'était, disait-on, la parfaite chrétienne. Elle tenait à faire faire un
mariage colossalement riche à Robert. Être grande dame, c'est jouer à la
grande dame, c'est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité. C'est un
jeu qui coûte extrêmement cher, d'autant plus que la simplicité ne ravit
qu'à la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas être
simples, c'est-à-dire que vous êtes très riches. On me dit plus tard,
quand je racontai que je l'avais vue: «Vous avez dû vous rendre compte
qu'elle a été ravissante.» Mais la vraie beauté est si particulière, si
nouvelle, qu'on ne la reconnaît pas pour la beauté. Je me dis seulement
ce jour-là qu'elle avait un nez tout petit, des yeux très bleus, le cou
long et l'air triste.

--Écoute, dit Mme de Villeparisis à la duchesse de Guermantes, je crois
que j'aurai tout à l'heure la visite d'une femme que tu ne veux pas
connaître, j'aime mieux te prévenir pour que cela ne t'ennuie pas.
D'ailleurs, tu peux être tranquille, je ne l'aurai jamais chez moi plus
tard, mais elle doit venir pour une seule fois aujourd'hui. C'est la
femme de Swann.

Mme Swann, voyant les proportions que prenait l'affaire Dreyfus et
craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle,
l'avait supplié de ne plus jamais parler de l'innocence du condamné.
Quand il n'était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du
nationalisme le plus ardent; elle ne faisait que suivre en cela
d'ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent
s'était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann
avait gagné à cette attitude d'entrer dans quelques-unes des ligues de
femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué
des relations avec plusieurs personnes de l'aristocratie. Il peut
paraître étrange que, loin de les imiter, la duchesse de Guermantes, si
amie de Swann, eût, au contraire, toujours résisté au désir qu'il ne lui
avait pas caché de lui présenter sa femme. Mais on verra plus tard que
c'était un effet du caractère particulier de la duchesse qui jugeait
qu'elle «n'avait pas» à faire telle ou telle chose, et imposait avec
despotisme ce qu'avait décidé son «libre arbitre» mondain, fort
arbitraire.

--Je vous remercie de me prévenir, répondit la duchesse. Cela me serait
en effet très désagréable. Mais comme je la connais de vue je me lèverai
à temps.

--Je t'assure, Oriane, elle est très agréable, c'est une excellente
femme, dit Mme de Marsantes.

--Je n'en doute pas, mais je n'éprouve aucun besoin de m'en assurer par
moi-même.

--Est-ce que tu es invitée chez Lady Israël? demanda Mme de Villeparisis
à la duchesse, pour changer la conversation.

--Mais, Dieu merci, je ne la connais pas, répondit Mme de Guermantes.
C'est à Marie-Aynard qu'il faut demander cela. Elle la connaît et je me
suis toujours demandé pourquoi.

--Je l'ai en effet connue, répondit Mme de Marsantes, je confesse mes
erreurs. Mais je suis décidée à ne plus la connaître. Il paraît que
c'est une des pires et qu'elle ne s'en cache pas. Du reste, nous avons
tous été trop confiants, trop hospitaliers. Je ne fréquenterai plus
personne de cette nation. Pendant qu'on avait de vieux cousins de
province du même sang, à qui on fermait sa, porte, on l'ouvrait aux
Juifs. Nous voyons maintenant leur remerciement. Hélas! je n'ai rien à
dire, j'ai un fils adorable et qui débite, en jeune fou qu'il est,
toutes les insanités possibles, ajouta-t-elle en entendant que M.
d'Argencourt avait fait allusion à Robert. Mais, à propos de Robert,
est-ce que vous ne l'avez pas vu? demanda-t-elle à Mme de Villeparisis;
comme c'est samedi, je pensais qu'il aurait pu passer vingt-quatre
heures à Paris, et dans ce cas il serait sûrement venu vous voir.

En réalité Mme de Marsantes pensait que son fils n'aurait pas de
permission; mais comme, en tout cas, elle savait que s'il en avait eu
une il ne serait pas venu chez Mme de Villeparisis, elle espérait, en
ayant l'air de croire qu'elle l'eût trouvé ici, lui faire pardonner,
par sa tante susceptible, toutes les visites qu'il ne lui avait pas
faites.

--Robert ici! Mais je n'ai pas même eu un mot de lui; je crois que je ne
l'ai pas vu depuis Balbec.

--Il est si occupé, il a tant à faire, dit Mme de Marsantes.

Un imperceptible sourire fit onduler les cils de Mme de Guermantes qui
regarda le cercle qu'avec la pointe de son ombrelle elle traçait sur le
tapis. Chaque fois que le duc avait délaissé trop ouvertement sa femme,
Mme de Marsantes avait pris avec éclat contre son propre frère le parti
de sa belle-soeur. Celle-ci gardait de cette protection un souvenir
reconnaissant et rancunier, et elle n'était qu'à demi fâchée des
fredaines de Robert. A ce moment, la porte s'étant ouverte de nouveau,
celui-ci entra.

--Tiens, quand on parle du Saint-Loup ... dit Mme de Guermantes.

Mme de Marsantes, qui tournait le dos à la porte, n'avait pas vu entrer
son fils. Quand elle l'aperçut, en cette mère la joie battit
véritablement comme un coup d'aile, le corps de Mme de Marsantes se
souleva à demi, son visage palpita et elle attachait sur Robert des yeux
émerveillés:

--Comment, tu es venu! quel bonheur! quelle surprise!

--Ah! _quand on parle du Saint-Loup_ ... je comprends, dit le diplomate
belge riant aux éclats.

--C'est délicieux, répliqua sèchement Mme de Guermantes qui détestait
les calembours et n'avait hasardé celui-là qu'en ayant l'air de se
moquer d'elle-même.

--Bonjour, Robert, dit-elle; eh bien! voilà comme on oublie sa tante.

Ils causèrent un instant ensemble et sans doute de moi, car tandis que
Saint-Loup se rapprochait de sa mère, Mme de Guermantes se tourna vers
moi.

--Bonjour, comme allez-vous? me dit-elle.

Elle laissa pleuvoir sur moi la lumière de son regard bleu, hésita un
instant, déplia et tendit la tige de son bras, pencha en avant son
corps, qui se redressa rapidement en arrière comme un arbuste qu'on a
couché et qui, laissé libre, revient à sa position naturelle. Ainsi
agissait-elle sous le feu des regards de Saint-Loup qui l'observait et
faisait à distance des efforts désespérés pour obtenir un peu plus
encore de sa tante. Craignant que la conversation ne tombât, il vint
l'alimenter et répondit pour moi:

--Il ne va pas très bien, il est un peu fatigué; du reste, il irait
peut-être mieux s'il te voyait plus souvent, car je ne te cache pas
qu'il aime beaucoup te voir.

--Ah! mais, c'est très aimable, dit Mme de Guermantes d'un ton
volontairement banal, comme si je lui eusse apporté son manteau. Je suis
très flattée.

--Tiens, je vais un peu près de ma mère, je te donne ma chaise, me dit
Saint-Loup en me forçant ainsi à m'asseoir à côté de sa tante.

Nous nous tûmes tous deux.

--Je vous aperçois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce fût une
nouvelle qu'elle m'eût apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. Ça
fait beaucoup de bien à la santé.

--Oriane, dit à mi-voix Mme de Marsantes, vous disiez que vous alliez
voir Mme de Saint-Ferréol, est-ce que vous auriez été assez gentille
pour lui dire qu'elle ne m'attende pas à dîner? Je resterai chez moi
puisque j'ai Robert. Si même j'avais osé vous demander de dire en
passant qu'on achète tout de suite de ces cigares que Robert aime, ça
s'appelle des «Corona», il n'y en a plus.

Robert se rapprocha; il avait seulement entendu le nom de Mme de
Saint-Ferréol.

--Qu'est-ce que c'est encore que ça, Mme de Saint-Ferréol? demanda-t-il
sur un ton d'étonnement et de décision, car il affectait d'ignorer tout
ce qui concernait le monde.

--Mais voyons, mon chéri, tu sais bien, dit sa mère, c'est la soeur de
Vermandois; c'est elle qui t'avait donné ce beau jeu de billard que tu
aimais tant.

--Comment, c'est la soeur de Vermandois, je n'en avais pas la moindre
idée. Ah! ma famille est épatante, dit-il en se tournant à demi vers moi
et en prenant sans s'en rendre compte les intonations de Bloch comme il
empruntait ses idées, elle connaît des gens inouïs, des gens qui
s'appellent plus ou moins Saint-Ferréol (et détachant la dernière
consonne de chaque mot), elle va au bal, elle se promène en Victoria,
elle mène une existence fabuleuse. C'est prodigieux.

Mme de Guermantes fit avec la gorge ce bruit léger, bref et fort comme
d'un sourire forcé qu'on ravale, et qui était destiné à montrer qu'elle
prenait part, dans la mesure où la parenté l'y obligeait, à l'esprit de
son neveu. On vint annoncer que le prince de
Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu'il était
là.

--Allez le chercher, monsieur, dit Mme de Villeparisis à l'ancien
ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela:

--Attendez, monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de
l'Impératrice Charlotte?

--Ah! je crois qu'il sera ravi, dit l'Ambassadeur d'un ton pénétré et
comme s'il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l'attendait.

--Ah! je sais qu'il est très _bien pensant_, dit Mme de Marsantes, et
c'est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C'est
l'antisémitisme en personne.

Le nom du prince gardait, dans la franchise avec, laquelle ses
premières syllabes étaient--comme on dit en musique--attaquées, et dans
la bégayante répétition qui les scandait, l'élan, la naïveté maniérée,
les lourdes «délicatesses» germaniques projetées comme des branchages
verdâtres sur le «Heim» d'émail bleu sombre qui déployait la mysticité
d'un vitrail rhénan, derrière les dorures pâles et finement ciselées du
XVIIIe siècle allemand. Ce nom contenait, parmi les noms divers dont il
était formé, celui d'une petite ville d'eaux allemande, où tout enfant
j'avais été avec ma grand'mère, au pied d'une montagne honorée par les
promenades de Goethe, et des vignobles de laquelle nous buvions au
Kurhof les crus illustres à l'appellation composée et retentissante
comme les épithètes qu'Homère donne à ses héros. Aussi à peine eus-je
entendu prononcer le nom du prince, qu'avant de m'être rappelé la
station thermale il me parut diminuer, s'imprégner d'humanité, trouver
assez grande pour lui une petite place dans ma mémoire, à laquelle il
adhéra, familier, terre à terre, pittoresque, savoureux, léger, avec
quelque chose d'autorisé, de prescrit. Bien plus, M. de Guermantes, en
expliquant qui était le prince, cita plusieurs de ses titres, et je
reconnus le nom d'un village traversé par la rivière où chaque soir, la
cure finie, j'allais en barque, à travers les moustiques; et celui d'une
forêt assez éloignée pour que le médecin ne m'eût pas permis d'y aller
en promenade. Et en effet, il était compréhensible que la suzeraineté du
seigneur s'étendît aux lieux circonvoisins et associât à nouveau dans
l'énumération de ses titres les noms qu'on pouvait lire à côté les uns
des autres sur une carte. Ainsi, sous la visière du prince du
Saint-Empire et de l'écuyer de Franconie, ce fut le visage d'une terre
aimée où s'étaient souvent arrêtés pour moi les rayons du soleil de six
heures que je vis, du moins avant que le prince, rhingrave et électeur
palatin, fût entré. Car j'appris en quelques instants que les revenus
qu'il tirait de la forêt et de la rivière peuplées de gnomes et
d'ondines, de la montagne enchantée où s'élève le vieux Burg qui garde
le souvenir de Luther et de Louis le Germanique, il en usait pour avoir
cinq automobiles Charron, un hôtel à Paris et un à Londres, une loge le
lundi à l'Opéra et une aux «mardis» des «Français». Il ne me semblait
pas--et il ne semblait pas lui-même le croire--qu'il différât des hommes
de même fortune et de même âge qui avaient une moins poétique origine.
Il avait leur culture, leur idéal, se réjouissant de son rang mais
seulement à cause des avantages qu'il lui conférait, et n'avait plus
qu'une ambition dans la vie, celle d'être élu membre correspondant de
l'Académie des Sciences morales et politiques, raison pour laquelle il
était venu chez Mme de Villeparisis. Si lui, dont la femme était à la
tête de la coterie la plus fermée de Berlin, avait sollicité d'être
présenté chez la marquise, ce n'était pas qu'il en eût éprouvé d'abord
le désir. Rongé depuis des années par cette ambition d'entrer à
l'Institut, il n'avait malheureusement jamais pu voir monter au-dessus
de cinq le nombre des Académiciens qui semblaient prêts à voter pour
lui. Il savait que M. de Norpois disposait à lui seul d'au moins une
dizaine de voix auxquelles il était capable, grâce à d'habiles
transactions, d'en ajouter d'autres. Aussi le prince, qui l'avait connu
en Russie quand ils y étaient tous deux ambassadeurs, était-il allé le
voir et avait-il fait tout ce qu'il avait pu pour se le concilier. Mais
il avait eu beau multiplier les amabilités, faire avoir au marquis des
décorations russes, le citer dans des articles de politique étrangère,
il avait eu devant lui un ingrat, un homme pour qui toutes ces
prévenances avaient l'air de ne pas compter, qui n'avait pas fait
avancer sa candidature d'un pas, ne lui avait même pas promis sa voix!
Sans doute M. de Norpois le recevait avec une extrême politesse, même
ne voulait pas qu'il se dérangeât et «prît la peine de venir jusqu'à sa
porte», se rendait lui-même à l'hôtel du prince et, quand le chevalier
teutonique avait lancé: «Je voudrais bien être votre collègue»,
répondait d'un ton pénétré: «Ah! je serais très heureux!» Et sans doute
un naïf, un docteur Cottard, se fût dit: «Voyons, il est là chez moi,
c'est lui qui a tenu à venir parce qu'il me considère comme un
personnage plus important que lui, il me dit qu'il serait heureux que je
sois de l'Académie, les mots ont tout de même un sens, que diable! sans
doute s'il ne me propose pas de voter pour moi, c'est qu'il n'y pense
pas. Il parle trop de mon grand pouvoir, il doit croire que les
alouettes me tombent toutes rôties, que j'ai autant de voix que j'en
veux, et c'est pour cela qu'il ne m'offre pas la sienne, mais je n'ai
qu'à le mettre au pied du mur, là, entre nous deux, et à lui dire: «Eh
bien! votez pour moi», et il sera obligé de le faire.

Mais le prince de Faffenheim n'était pas un naïf; il était ce que le
docteur Cottard eût appelé «un fin diplomate» et il savait que M. de
Norpois n'en était pas un moins fin, ni un homme qui ne se fût pas avisé
de lui-même qu'il pourrait être agréable à un candidat en votant pour
lui. Le prince, dans ses ambassades et comme ministre des Affaires
Étrangères, avait tenu, pour son pays au lieu que ce fût comme
maintenant pour lui-même, de ces conversations où on sait d'avance
jusqu'où on veut aller et ce qu'on ne vous fera pas dire. Il n'ignorait
pas que dans le langage diplomatique causer signifie offrir. Et c'est
pour cela qu'il avait fait avoir à M. de Norpois le cordon de
Saint-André. Mais s'il eût dû rendre compte à son gouvernement de
l'entretien qu'il avait eu après cela avec M. de Norpois, il eût pu
énoncer dans sa dépêche:

«J'ai compris que j'avais fait fausse route.» Car dès qu'il avait
recommencé à parler Institut, M. de Norpois lui avait redit:

--J'aimerais cela beaucoup, beaucoup pour mes collègues. Ils doivent, je
pense, se sentir vraiment honorés que vous ayez pensé à eux. C'est une
candidature tout à fait intéressante, un peu en dehors de nos habitudes.
Vous savez, l'Académie est très routinière, elle s'effraye de tout ce
qui rend un son un peu nouveau. Personnellement je l'en blâme. Que de
fois il m'est arrivé de le laisser entendre à mes collègues. Je ne sais
même pas, Dieu me pardonne, si le mot d'encroûtés n'est pas sorti une
fois de mes lèvres, avait-il ajouté avec un sourire scandalisé, à
mi-voix, presque _a parte_, comme dans un effet de théâtre et en jetant
sur le prince un coup d'oeil rapide et oblique de son oeil bleu, comme
un vieil acteur qui veut juger de son effet. Vous comprenez, prince, que
je ne voudrais pas laisser une personnalité aussi éminente que la vôtre
s'embarquer dans une partie perdue d'avance. Tant que les idées de mes
collègues resteront aussi arriérées, j'estime que la sagesse est de
s'abstenir. Croyez bien d'ailleurs que si je voyais jamais un esprit un
peu plus nouveau, un peu plus vivant, se dessiner dans ce collège qui
tend à devenir une nécropole, si j'escomptais une chance possible pour
vous, je serais le premier à vous en avertir.

«Le cordon de Saint-André est une erreur, pensa le prince; les
négociations n'ont pas fait un pas; ce n'est pas cela qu'il voulait. Je
n'ai pas mis la main sur la bonne clef.»

C'était un genre de raisonnement dont M. de Norpois, formé à la même
école que le prince, eût été capable. On peut railler la pédantesque
niaiserie avec laquelle les diplomates à la Norpois s'extasient devant
une parole officielle à peu près insignifiante. Mais leur enfantillage a
sa contre-partie: les diplomates savent que, dans la balance qui assure
cet équilibre, européen ou autre, qu'on appelle la paix, les bons
sentiments, les beaux discours, les supplications pèsent fort peu; et
que le poids lourd, le vrai, les déterminations, consiste en autre
chose, en la possibilité que l'adversaire a, s'il est assez fort, ou n'a
pas, de contenter, par moyen d'échange, un désir. Cet ordre de vérités,
qu'une personne entièrement désintéressée comme ma grand'mère, par
exemple, n'eût pas compris, M. de Norpois, le prince von ---- avaient
souvent été aux prises avec lui. Chargé d'affaires dans les pays avec
lesquels nous avions été à deux doigts d'avoir la guerre, M. de Norpois,
anxieux de la tournure que les événements allaient prendre, savait très
bien que ce n'était pas par le mot «Paix», ou par le mot «Guerre»,
qu'ils lui seraient signifiés, mais par un autre, banal en apparence,
terrible ou béni, et que le diplomate, à l'aide de son chiffre, saurait
immédiatement lire, et auquel, pour sauvegarder la dignité de la France,
il répondrait par un autre mot tout aussi banal mais sous lequel le
ministre de la nation ennemie verrait aussitôt: Guerre. Et même, selon
une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier
rapprochement de deux êtres promis l'un à l'autre la forme d'une
entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le
dialogue où le destin dicterait le mot «Guerre» ou le mot «Paix» n'avait
généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc
d'un «Kurgarten» où le ministre et M. de Norpois allaient l'un et
l'autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres
d'une eau curative. Par une sorte de convention tacite, ils se
rencontraient à l'heure de la cure, faisaient d'abord ensemble quelques
pas d'une promenade que, sous son apparence bénigne, les deux
interlocuteurs savaient aussi tragique qu'un ordre de mobilisation. Or,
dans une affaire privée comme cette présentation à l'Institut, le
prince avait usé du même système d'induction qu'il avait fait dans sa
carrière, de la même méthode de lecture à travers les symboles
superposés.

Et certes on ne peut prétendre que ma grand'mère et ses rares pareils
eussent été seuls à ignorer ce genre de calculs. En partie la moyenne de
l'humanité, exerçant des professions tracées d'avance, rejoint par son
manque d'intuition l'ignorance que ma grand'mère devait à son haut
désintéressement. Il faut souvent descendre jusqu'aux êtres entretenus,
hommes ou femmes, pour avoir à chercher le mobile de l'action ou des
paroles en apparence les plus innocentes dans l'intérêt, dans la
nécessité de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu'il va
payer lui dit: «Ne parlons pas d'argent», cette parole doit être
comptée, ainsi qu'on dit en musique, comme «une mesure pour rien», et
que si plus tard elle lui déclare: «Tu m'as fait trop de peine, tu m'as
souvent caché la vérité, je suis à bout», il doit interpréter: «un autre
protecteur lui offre davantage»? Encore n'est-ce là que le langage d'une
cocotte assez rapprochée des femmes du monde. Les apaches fournissent
des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand,
si les apaches leur étaient inconnus, avaient accoutumé de vivre sur le
même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur,
des êtres d'égoïsme et de ruse, qu'on ne dompte que par la force, par la
considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu'au meurtre, un
meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre
ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation: «périr».
Mais comme tout cela n'est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le
peuple est volontiers pacifiste; s'il est guerrier, c'est
instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont
décidé les chefs d'État avertis par les Norpois.

L'hiver suivant, le prince fut très malade, il guérit, mais son coeur
resta irrémédiablement atteint. «Diable! se dit-il, il ne faudrait pas
perdre de temps pour l'Institut car, si je suis trop long, je risque de
mourir avant d'être nommé. Ce serait vraiment désagréable.»

Il fit sur la politique de ces vingt dernières années une étude pour la
_Revue des Deux Mondes_ et s'y exprima à plusieurs reprises dans les
termes les plus flatteurs sur M. de Norpois. Celui-ci alla le voir et le
remercia. Il ajouta qu'il ne savait comment exprimer sa gratitude. Le
prince se dit, comme quelqu'un qui vient d'essayer d'une autre clef pour
une serrure: «Ce n'est pas encore celle-ci», et se sentant un peu
essoufflé en reconduisant M. de Norpois, pensa: «Sapristi, ces
gaillards-là me laisseront crever avant de me faire entrer. Dépêchons.»

Le même soir, il rencontra M. de Norpois à l'Opéra:

--Mon cher ambassadeur, lui dit-il, vous me disiez ce matin que vous ne
saviez pas comment me prouver votre reconnaissance; c'est fort exagéré,
car vous ne m'en devez aucune, mais je vais avoir l'indélicatesse de
vous prendre au mot.

M. de Norpois n'estimait pas moins le tact du prince que le prince le
sien. Il comprit immédiatement que ce n'était pas une demande qu'allait
lui faire le prince de Faffenheim, mais une offre, et avec une
affabilité souriante il se mit en devoir de l'écouter.

--Voilà, vous allez me trouver très indiscret. Il y a deux personnes
auxquelles je suis très attaché et tout à fait diversement comme vous
allez, le comprendre, et qui se sont fixées depuis peu à Paris où elles
comptent vivre désormais: ma femme et la grande-duchesse Jean. Elles
vont donner quelques dîners, notamment en l'honneur du roi et de la
reine d'Angleterre, et leur rêve aurait été de pouvoir offrir à leurs
convives une personne pour laquelle, sans la connaître, elle éprouvent
toutes deux une grande admiration. J'avoue que je ne savais comment
faire pour contenter leur désir quand j'ai appris tout à l'heure, par le
plus grand des hasards, que vous connaissiez cette personne; je sais
qu'elle vit très retirée, ne veut voir que peu de monde, _happy few_;
mais si vous me donniez votre appui, avec la bienveillance que vous me
témoignez, je suis sûr qu'elle permettrait que vous me présentiez chez
elle et que je lui transmette le désir de la grande-duchesse et de la
princesse. Peut-être consentirait-elle à venir dîner avec la reine
d'Angleterre et, qui sait, si nous ne l'ennuyons pas trop, passer les
vacances de Pâques avec nous à Beaulieu chez la grande-duchesse Jean.
Cette personne s'appelle la marquise de Villeparisis. J'avoue que
l'espoir de devenir l'un des habitués d'un pareil bureau d'esprit me
consolerait, me ferait envisager sans ennui de renoncer à me présenter à
l'Institut. Chez elle aussi on tient commerce d'intelligence et de fines
causeries.

Avec un sentiment de plaisir inexprimable le prince sentit que la
serrure ne résistait pas et qu'enfin cette clef-là y entrait.

--Une telle option est bien inutile, mon cher prince, répondit M. de
Norpois; rien ne s'accorde mieux avec l'Institut que le salon dont vous
parlez et qui est une véritable pépinière d'académiciens. Je
transmettrai votre requête à Mme la marquise de Villeparisis: elle en
sera certainement flattée. Quant à aller dîner chez vous, elle sort très
peu et ce sera peut-être plus difficile. Mais je vous présenterai et
vous plaiderez vous-même votre cause. Il ne faut surtout pas renoncer à
l'Académie; je déjeune précisément, de demain en quinze, pour aller
ensuite avec lui à une séance importante, chez Leroy-Beaulieu sans
lequel on ne peut faire une élection; j'avais déjà laissé tomber devant
lui votre nom qu'il connaît, naturellement, à merveille. Il avait émis
certaines objections. Mais il se trouve qu'il a besoin de l'appui de mon
groupe pour l'élection prochaine, et j'ai l'intention de revenir à la
charge; je lui dirai très franchement les liens tout à fait cordiaux qui
nous unissent, je ne lui cacherai pas que, si vous vous présentiez, je
demanderais à tous mes amis de voter pour vous (le prince eut un profond
soupir de soulagement) et il sait que j'ai des amis. J'estime que, si je
parvenais à m'assurer son concours, vos chances deviendraient fort
sérieuses. Venez ce soir-là à six heures chez Mme de Villeparisis, je
vous introduirai et je pourrai vous rendre compte de mon entretien du
matin.

C'est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme
de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je
n'avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et
généraux plus forts qu'une nationalité, de sorte que, dans un
dictionnaire illustré où l'on donne jusqu'au portrait authentique de
Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux
ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus
forts qu'une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un
discours où je croyais d'avance que j'entendrais le frôlement des elfes
et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait
pas moins cette poétique origine: le fait qu'en s'inclinant, petit,
rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit:
«Ponchour, Matame la marquise» avec le même accent qu'un concierge
alsacien.

--Vous ne voulez pas que je vous donne une tasse de thé ou un peu de
tarte, elle est très bonne, me dit Mme de Guermantes, désireuse d'avoir
été aussi aimable que possible. Je fais les honneurs de cette maison
comme si c'était la mienne, ajouta-t-elle sur un ton ironique qui
donnait quelque chose d'un peu guttural à sa voix, comme si elle avait
étouffé un rire rauque.

--Monsieur, dit Mme de Villeparisis à M. de Norpois, vous penserez tout
à l'heure que vous avez quelque chose à dire au prince au sujet de
l'Académie?

Mme de Guermantes baissa les yeux, fit faire un quart de cercle à son
poignet pour regarder l'heure.

--Oh! mon Dieu; il est temps que je dise au revoir à ma tante, si je
dois encore passer chez Mme de Saint-Ferréol, et je dîne chez Mme Leroi.

Et elle se leva sans me dire adieu. Elle venait d'apercevoir Mme Swann,
qui parut assez gênée de me rencontrer. Elle se rappelait sans doute
qu'avant personne elle m'avait dit être convaincue de l'innocence de
Dreyfus.

--Je ne veux pas que ma mère me présente à Mme Swann, me dit Saint-Loup.
C'est une ancienne grue. Son mari est juif et elle nous le fait au
nationalisme. Tiens, voici mon oncle Palamède.

La présence de Mme Swann avait pour moi un intérêt particulier dû à un
fait qui s'était produit quelques jours auparavant, et qu'il est
nécessaire de relater à cause des conséquences qu'il devait avoir
beaucoup plus tard, et qu'on suivra dans leur détail quand le moment
sera venu. Donc, quelques jours avant cette visite, j'en avais reçu une
à laquelle je ne m'attendais guère, celle de Charles Morel, le fils,
inconnu de moi, de l'ancien valet de chambre de mon grand-oncle. Ce
grand-oncle (celui chez lequel j'avais vu la dame en rose) était mort
l'année précédente. Son valet de chambre avait manifesté à plusieurs
reprises l'intention de venir me voir; je ne savais pas le but de sa
visite, mais je l'aurais vu volontiers car j'avais appris par Françoise
qu'il avait gardé un vrai culte pour la mémoire de mon oncle et faisait,
à chaque occasion, le pèlerinage du cimetière. Mais obligé d'aller se
soigner dans son pays, et comptant y rester longtemps, il me déléguait
son fils. Je fus surpris de voir entrer un beau garçon de dix-huit ans,
habillé plutôt richement qu'avec goût, mais qui pourtant avait l'air de
tout, excepté d'un valet de chambre. Il tint du reste, dès l'abord, à
couper le câble avec la domesticité d'où il sortait, en m'apprenant avec
un sourire satisfait qu'il était premier prix du Conservatoire. Le but
de sa visite était celui-ci: son père avait, parmi les souvenirs de mon
oncle Adolphe, mis de côté certains qu'il avait jugé inconvenant
d'envoyer à mes parents, mais qui, pensait-il, étaient de nature à
intéresser un jeune homme de mon âge. C'étaient les photographies des
actrices célèbres, des grandes cocottes que mon oncle avait connues, les
dernières images de cette vie de vieux viveur qu'il séparait, par une
cloison étanche, de sa vie de famille. Tandis que le jeune Morel me les
montrait, je me rendis compte qu'il affectait de me parler comme à un
égal. Il avait à dire «vous», et le moins souvent possible «Monsieur»,
le plaisir de quelqu'un dont le père n'avait jamais employé, en
s'adressant à mes parents, que la «troisième personne». Presque toutes
les photographies portaient une dédicace telle que: «A mon meilleur
ami». Une actrice plus ingrate et plus avisée avait écrit: «Au meilleur
des amis», ce qui lui permettait, m'a-t-on assuré, de dire que mon oncle
n'était nullement, et à beaucoup près, son meilleur ami, mais l'ami qui
lui avait rendu le plus de petits services, l'ami dont elle se servait,
un excellent homme, presque une vieille bête. Le jeune Morel avait beau
chercher à s'évader de ses origines, on sentait que l'ombre de mon oncle
Adolphe, vénérable et démesurée aux yeux du vieux valet de chambre,
n'avait cessé de planer, presque sacrée, sur l'enfance et la jeunesse du
fils. Pendant que je regardais les photographies, Charles Morel
examinait ma chambre. Et comme je cherchais où je pourrais les serrer:
«Mais comment se fait-il, me dit-il (d'un ton où le reproche n'avait pas
besoin de s'exprimer tant il était dans les paroles mêmes), que je n'en
voie pas une seule de votre oncle dans votre chambre?» Je sentis le
rouge me monter au visage, et balbutiai: «Mais je crois que je n'en ai
pas.--Comment, vous n'avez pas une seule photographie de votre oncle
Adolphe qui vous aimait tant! Je vous en enverrai une que je prendrai
dans les quantités qu'a mon paternel, et j'espère que vous l'installerez
à la place d'honneur, au-dessus de cette commode qui vous vient
justement de votre oncle.» Il est vrai que, comme je n'avais même pas
une photographie de mon père ou de ma mère dans ma chambre, il n'y avait
rien de si choquant à ce qu'il ne s'en trouvât pas de mon oncle Adolphe.
Mais il n'était pas difficile de deviner que pour Morel, lequel avait
enseigné cette manière de voir à son fils, mon oncle était le personnage
important de la famille, duquel mes parents tiraient seulement un éclat
amoindri. J'étais plus en faveur parce que mon oncle disait tous les
jours que je serais une espèce de Racine, de Vaulabelle, et Morel me
considérait à peu près comme un fils adoptif, comme un enfant d'élection
de mon oncle. Je me rendis vite compte que le fils de Morel était très
«arriviste». Ainsi, ce jour-là, il me demanda, étant un peu compositeur
aussi, et capable de mettre quelques vers en musique, si je ne
connaissais pas de poète ayant une situation importante dans le monde
«aristo». Je lui en citai un. Il ne connaissait pas les oeuvres de ce
poète et n'avait jamais entendu son nom, qu'il prit en note. Or je sus
que peu après il avait écrit à ce poète pour lui dire qu'admirateur
fanatique de ses oeuvres, il avait fait de la musique sur un sonnet de
lui et serait heureux que le librettiste en fît donner une audition chez
la Comtesse ----. C'était aller un peu vite et démasquer son plan. Le
poète, blessé, ne répondit pas. Au reste, Charles Morel semblait avoir,
à côté de l'ambition, un vif penchant vers des réalités plus concrètes.
Il avait remarqué dans la cour la nièce de Jupien en train de faire un
gilet et, bien qu'il me dît seulement avoir justement besoin d'un gilet
«de fantaisie», je sentis que la jeune fille avait produit une vive
impression sur lui. Il n'hésita pas à me demander de descendre et de la
présenter, «mais par rapport à votre famille, vous m'entendez, je compte
sur votre discrétion quant à mon père, dites seulement un grand artiste
de vos amis, vous comprenez, il faut faire bonne impression aux
commerçants». Bien qu'il m'eût insinué que, ne le connaissant pas assez
pour l'appeler, il le comprenait, «cher ami», je pourrais lui dire
devant la jeune fille quelque chose comme «pas Cher Maître évidemment
... quoique, mais, si cela vous plaît: cher grand artiste», j'évitai
dans la boutique de le «qualifier» comme eût dit Saint-Simon, et me
contentai de répondre à ses «vous» par des «vous». Il avisa, parmi
quelques pièces de velours, une du rouge le plus vif et si criard que,
malgré le mauvais goût qu'il avait, il ne put jamais, par la suite,
porter ce gilet. La jeune fille se remit à travailler avec ses deux
«apprenties», mais il me sembla que l'impression avait été réciproque et
que Charles Morel, qu'elle crut «de son monde» (plus élégant seulement
et plus riche), lui avait plu singulièrement. Comme j'avais été très
étonné de trouver parmi les photographies que m'envoyait son père une du
portrait de miss Sacripant (c'est-à-dire Odette) par Elstir, je dis à
Charles Morel, en l'accompagnant jusqu'à la porte cochère: «Je crains
que vous ne puissiez me renseigner. Est-ce que mon oncle connaissait
beaucoup cette dame? Je ne vois pas à quelle époque de la vie de mon
oncle je puis la situer; et cela m'intéresse à cause de M.
Swann....--Justement j'oubliais de vous dire que mon père m'avait
recommandé d'attirer votre attention sur cette dame. En effet, cette
demi-mondaine déjeunait chez votre oncle le dernier jour que vous
l'avez vu. Mon père ne savait pas trop s'il pouvait vous faire entrer.
Il paraît que vous aviez plu beaucoup à cette femme légère, et elle
espérait vous revoir. Mais justement à ce moment-là il y a eu de la
fâche dans la famille, à ce que m'a dit mon père, et vous n'avez jamais
revu votre oncle.» Il sourit à ce moment, pour lui dire adieu de loin, à
la nièce de Jupien. Elle le regardait et admirait sans doute son visage
maigre, d'un dessin régulier, ses cheveux légers, ses yeux gais. Moi, en
lui serrant la main, je pensais à Mme Swann, et je me disais avec
étonnement, tant elles étaient séparées et différentes dans mon
souvenir, que j'aurais désormais à l'identifier avec la «Dame en rose».

M. de Charlus fut bientôt assis à côté de Mme Swann. Dans toutes les
réunions où il se trouvait, et dédaigneux avec les hommes, courtisé par
les femmes, il avait vite fait d'aller faire corps avec la plus
élégante, de la toilette de laquelle il se sentait empanaché. La
redingote ou le frac du baron le faisait ressembler à ces portraits
remis par un grand coloriste d'une homme en noir, mais qui a près de
lui, sur une chaise, un manteau éclatant qu'il va revêtir pour quelque
bal costumé. Ce tête-à-tête, généralement avec quelque Altesse,
procurait à M. de Charlus de ces distinctions qu'il aimait. Il avait,
par exemple, pour conséquence que les maîtresses de maison laissaient,
dans une fête, le baron avoir seul une chaise sur le devant dans un rang
de dames, tandis que les autres hommes se bousculaient dans le fond. De
plus, fort absorbé, semblait-il, à raconter, et très haut, d'amusantes
histoires à la dame charmée, M. de Charlus était dispensé d'aller dire
bonjour aux autres, donc d'avoir des devoirs à rendre. Derrière la
barrière parfumée que lui faisait la beauté choisie, il était isolé au
milieu d'un salon comme au milieu d'une salle de spectacle dans une loge
et, quand on venait le saluer, au travers pour ainsi dire de la beauté
de sa compagne, il était excusable de répondre fort brièvement et sans
s'interrompre de parler à une femme. Certes Mme Swann n'était guère du
rang des personnes avec qui il aimait ainsi à s'afficher. Mais il
faisait profession d'admiration pour elle, d'amitié pour Swann, savait
qu'elle serait flattée de son empressement, et était flatté lui-même
d'être compromis par la plus jolie personne qu'il y eût là.

Mme de Villeparisis n'était d'ailleurs qu'à demi contente d'avoir la
visite de M. de Charlus. Celui-ci, tout en trouvant de grands défauts à
sa tante, l'aimait beaucoup. Mais, par moments, sous le coup de la
colère, de griefs imaginaires, il lui adressait, sans résister à ses
impulsions, des lettres de la dernière violence, dans lesquelles il
faisait état de petites choses qu'il semblait jusque-là n'avoir pas
remarquées. Entre autres exemples je peux citer ce fait, parce que mon
séjour à Balbec me mit au courant de lui: Mme de Villeparisis, craignant
de ne pas avoir emporté assez d'argent pour prolonger sa villégiature à
Balbec, et n'aimant pas, comme elle était avare et craignait les frais
superflus, faire venir de l'argent de Paris, s'était fait prêter trois
mille francs par M. de Charlus. Celui-ci, un mois plus tard, mécontent
de sa tante pour une raison insignifiante, les lui réclama par mandat
télégraphique. Il reçut deux mille neuf cent quatre-vingt-dix et
quelques francs. Voyant sa tante quelques jours après à Paris et causant
amicalement avec elle, il lui fit, avec beaucoup de douceur, remarquer
l'erreur commise par la banque chargée de l'envoi. «Mais il n'y a pas
erreur, répondit Mme de Villeparisis, le mandat télégraphique coûte six
francs soixante-quinze.--Ah! du moment que c'est intentionnel, c'est
parfait, répliqua M. de Charlus. Je vous l'avais dit seulement pour le
cas où vous l'auriez ignoré, parce que dans ce cas-là, si la banque
avait agi de même avec des personnes moins liées avec vous que moi, cela
aurait pu vous contrarier.--Non, non, il n'y a pas erreur.--Au fond
vous avez eu parfaitement raison», conclut gaiement M. de Charlus en
baisant tendrement la main de sa tante. En effet, il ne lui en voulait
nullement et souriait seulement de cette petite mesquinerie. Mais
quelque temps après, ayant cru que dans une chose de famille sa tante
avait voulu le jouer et «monter contre lui tout un complot», comme
celle-ci se retranchait assez bêtement derrière des hommes d'affaires
avec qui il l'avait précisément soupçonnée d'être alliée contre lui, il
lui avait écrit une lettre qui débordait de fureur et d'insolence. «Je
ne me contenterai pas de me venger, ajoutait-il en post-scriptum, je
vous rendrai ridicule. Je vais dès demain aller raconter à tout le monde
l'histoire du mandat télégraphique et des six francs soixante-quinze que
vous m'avez retenus sur les trois mille francs que je vous avais prêtés,
je vous déshonorerai.» Au lieu de cela il était allé le lendemain
demander pardon à sa tante Villeparisis, ayant regret d'une lettre où il
y avait des phrases vraiment affreuses. D'ailleurs à qui eût-il pu
apprendre l'histoire du mandat télégraphique? Ne voulant pas de
vengeance, mais une sincère réconciliation, cette histoire du mandat,
c'est maintenant qu'il l'aurait tue. Mais auparavant il l'avait racontée
partout, tout en étant très bien avec sa tante, il l'avait racontée sans
méchanceté, pour faire rire, et parce qu'il était l'indiscrétion même.
Il l'avait racontée, mais sans que Mme de Villeparisis le sût. De sorte
qu'ayant appris par sa lettre qu'il comptait la déshonorer en divulguant
une circonstance où il lui avait déclaré à elle-même qu'elle avait bien
agi, elle avait pensé qu'il l'avait trompée alors et mentait en feignant
de l'aimer. Tout cela s'était apaisé, mais chacun des deux ne savait pas
exactement l'opinion que l'autre avait de lui. Certes il s'agit là d'un
cas de brouilles intermittentes un peu particulier. D'ordre différent
étaient celles de Bloch et de ses amis. D'un autre encore celles de M.
de Charlus, comme on le verra, avec des personnes tout autres que Mme de
Villeparisis. Malgré cela il faut se rappeler que l'opinion que nous
avons les uns des autres, les rapports d'amitié, de famille, n'ont rien
de fixe qu'en apparence, mais sont aussi éternellement mobiles que la
mer. De là tant de bruits de divorce entre des époux qui semblaient unis
et qui, bientôt après, parlent tendrement l'un de l'autre; tant
d'infamies dites par un ami sur un ami dont nous le croyions inséparable
et avec qui nous le trouverons réconcilié avant que nous ayons eu le
temps de revenir de notre surprise; tant de renversements d'alliances en
si peu de temps, entre les peuples.

--Mon Dieu, ça chauffe entre mon oncle et Mme Swann, me dit Saint-Loup.
Et maman qui, dans son innocence, vient les déranger. Aux pures tout est
pur!

Je regardais M. de Charlus. La houppette de ses cheveux gris, son oeil
dont le sourcil était relevé par le monocle et qui souriait, sa
boutonnière en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles
d'un triangle convulsif et frappant. Je n'avais pas osé le saluer, car
il ne m'avait fait aucun signe. Or, bien qu'il ne fût pas tourné de mon
côté, j'étais persuadé qu'il m'avait vu; tandis qu'il débitait quelque
histoire à Mme Swann dont flottait jusque sur un genou du baron le
magnifique manteau couleur pensée, les yeux errants de M. de Charlus,
pareils à ceux d'un marchand en plein vent qui craint l'arrivée de la
_Rousse_, avaient certainement exploré chaque partie du salon et
découvert toutes les personnes qui s'y trouvaient. M. de Châtellerault
vint lui dire bonjour sans que rien décelât dans le visage de M. de
Charlus qu'il eût aperçu le jeune duc avant le moment où celui-ci se
trouva devant lui. C'est ainsi que, dans les réunions un peu nombreuses
comme était celle-ci, M. de Charlus gardait d'une façon presque
constante un sourire sans direction déterminée ni destination
particulière, et qui, préexistant de la sorte aux saluts des arrivants,
se trouvait, quand ceux-ci entraient dans sa zone, dépouillé de toute
signification d'amabilité pour eux. Néanmoins il fallait bien que
j'allasse dire bonjour à Mme Swann. Mais, comme elle ne savait pas si je
connaissais Mme de Marsantes et M. de Charlus, elle fut assez froide,
craignant sans doute que je lui demandasse de me présenter. Je m'avançai
alors vers M. de Charlus, et aussitôt le regrettai car, devant très bien
me voir, il ne le marquait en rien. Au moment où je m'inclinai devant
lui, je trouvai, distant de son corps dont il m'empêchait d'approcher de
toute la longueur de son bras tendu, un doigt veuf, eût-on dit, d'un
anneau épiscopal dont il avait l'air d'offrir, pour qu'on la baisât, la
place consacrée, et dus paraître avoir pénétré, à l'insu du baron et par
une effraction dont il me laissait la responsabilité, dans la
permanence, la dispersion anonyme et vacante de son sourire. Cette
froideur ne fut pas pour encourager beaucoup Mme Swann à se départir de
la sienne.

--Comme tu as l'air fatigué et agité, dit Mme de Marsantes à son fils
qui était venu dire bonjour à M. de Charlus.

Et en effet, les regards de Robert semblaient par moments atteindre à
une profondeur qu'ils quittaient aussitôt comme un plongeur qui a touché
le fond. Ce fond, qui faisait si mal à Robert quand il le touchait qu'il
le quittait aussitôt pour y revenir un instant après, c'était l'idée
qu'il avait rompu avec sa maîtresse.

--Ça ne fait rien, ajouta sa mère, en lui caressant la joue, ça ne fait
rien, c'est bon de voir son petit garçon.

Mais cette tendresse paraissant agacer Robert, Mme de Marsantes entraîna
son fils dans le fond du salon, là où, dans une baie tendue de soie
jaune, quelques fauteuils de Beauvais massaient leurs tapisseries
violacées comme des iris empourprés dans un champ de boutons d'or. Mme
Swann se trouvant seule et ayant compris que j'étais lié avec Saint-Loup
me fit signe de venir auprès d'elle. Ne l'ayant pas vue depuis si
longtemps, je ne savais de quoi lui parler. Je ne perdais pas de vue mon
chapeau parmi tous ceux qui se trouvaient sur le tapis, mais me
demandais curieusement à qui pouvait en appartenir un qui n'était pas
celui du duc de Guermantes et dans la coiffe duquel un G était surmonté
de la couronne ducale. Je savais qui étaient tous les visiteurs et n'en
trouvais pas un seul dont ce pût être le chapeau.

--Comme M. de Norpois est sympathique, dis-je à Mme Swann en le lui
montrant. Il est vrai que Robert de Saint-Loup me dit que c'est une
peste, mais....

--Il a raison, répondit-elle.

Et voyant que son regard se reportait à quelque chose qu'elle me
cachait, je la pressai de questions. Peut-être contente d'avoir l'air
d'être très occupée par quelqu'un dans ce salon, où elle ne connaissait
presque personne, elle m'emmena dans un coin.

--Voilà sûrement ce que M. de Saint-Loup a voulu vous dire, me
répondit-elle, mais ne le lui répétez pas, car il me trouverait
indiscrète et je tiens beaucoup à son estime, je suis très «honnête
homme», vous savez. Dernièrement Charlus a dîné chez la princesse de
Guermantes; je ne sais pas comment on a parlé de vous. M. de Norpois
leur aurait dit--c'est inepte, n'allez pas vous mettre martel en tête
pour cela, personne n'y a attaché d'importance, on savait trop de quelle
bouche cela tombait--que vous étiez un flatteur à moitié hystérique.

J'ai raconté bien auparavant ma stupéfaction qu'un ami de mon père comme
était M. de Norpois eût pu s'exprimer ainsi en parlant de moi. J'en
éprouvai une plus grande encore à savoir que mon émoi de ce jour ancien
où j'avais parlé de Mme Swann et de Gilberte était connu par la
princesse de Guermantes de qui je me croyais ignoré. Chacune de nos
actions, de nos paroles, de nos attitudes est séparée du «monde», des
gens qui ne l'ont pas directement perçue, par un milieu dont la
perméabilité varie à l'infini et nous reste inconnue; ayant appris par
l'expérience que tel propos important que nous avions souhaité vivement
être propagé (tels ceux si enthousiastes que je tenais autrefois à tout
le monde et en toute occasion sur Mme Swann, pensant que parmi tant de
bonnes graines répandues il s'en trouverait bien une qui lèverait) s'est
trouvé, souvent à cause de notre désir même, immédiatement mis sous le
boisseau, combien à plus forte raison étions-nous éloigné de croire que
telle parole minuscule, oubliée de nous-même, voire jamais prononcée par
nous et formée en route par l'imparfaite réfraction d'une parole
différente, serait transportée, sans que jamais sa marche s'arrêtât, à
des distances infinies--en l'espèce jusque chez la princesse de
Guermantes--et allât divertir à nos dépens le festin des dieux. Ce que
nous nous rappelons de notre conduite reste ignoré de notre plus proche
voisin; ce que nous en avons oublié avoir dit, ou même ce que nous
n'avons jamais dit, va provoquer l'hilarité jusque dans une autre
planète, et l'image que les autres se font de nos faits et gestes ne
ressemble pas plus à celle que nous nous en faisons nous-même qu'à un
dessin quelque décalque raté, où tantôt au trait noir correspondrait un
espace vide, et à un blanc un contour inexplicable. Il peut du reste
arriver que ce qui n'a pas été transcrit soit quelque trait irréel que
nous ne voyons que par complaisance, et que ce qui nous semble ajouté
nous appartienne au contraire, mais si essentiellement que cela nous
échappe. De sorte que cette étrange épreuve qui nous semble si peu
ressemblante a quelquefois le genre de vérité, peu flatteur certes,
mais profond et utile, d'une photographie par les rayons N. Ce n'est pas
une raison pour que nous nous y reconnaissions. Quelqu'un qui a
l'habitude de sourire dans la glace à sa belle figure et à son beau
torse, si on lui montre leur radiographie aura, devant ce chapelet
osseux, indiqué comme étant une image de lui-même, le même soupçon d'une
erreur que le visiteur d'une exposition qui, devant un portrait de jeune
femme, lit dans le catalogue: «Dromadaire couché». Plus tard, cet écart
entre notre image selon qu'elle est dessinée par nous-même ou par
autrui, je devais m'en rendre compte pour d'autres que moi, vivant
béatement au milieu d'une collection de photographies qu'ils avaient
tirées d'eux-mêmes tandis qu'alentour grimaçaient d'effroyables images,
habituellement invisibles pour eux-mêmes, mais qui les plongeaient dans
la stupeur si un hasard les leur montrait en leur disant: «C'est vous.»

Il y a quelques années j'aurais été bien heureux de dire à Mme Swann «à
quel sujet» j'avais été si tendre pour M. de Norpois, puisque ce «sujet»
était le désir de la connaître. Mais je ne le ressentais plus, je
n'aimais plus Gilberte. D'autre part, je ne parvenais pas à identifier
Mme Swann à la Dame en rose de mon enfance. Aussi je parlai de la femme
qui me préoccupait en ce moment.

--Avez-vous vu tout à l'heure la duchesse de Guermantes? demandai-je à
Mme Swann.

Mais comme la duchesse ne saluait pas Mme Swann, celle-ci voulait avoir
l'air de la considérer comme une personne sans intérêt et de la présence
de laquelle on ne s'aperçoit même pas.

--Je ne sais pas, je n'ai pas _réalisé_, me répondit-elle d'un air
désagréable, en employant un terme traduit de l'anglais.

J'aurais pourtant voulu avoir des renseignements non seulement sur Mme
de Guermantes mais sur tous les êtres qui l'approchaient, et, tout
comme Bloch, avec le manque de tact des gens qui cherchent dans leur
conversation non à plaire aux autres mais à élucider, en égoïstes, des
points que les intéressent, pour tâcher de me représenter exactement la
vie de Mme de Guermantes, j'interrogeai Mme de Villeparisis sur Mme
Leroi.

--Oui, je sais, répondit-elle avec un dédain affecté, la fille de ces
gros marchands de bois. Je sais qu'elle voit du monde maintenant, mais
je vous dirai que je suis bien vieille pour faire de nouvelles
connaissances. J'ai connu des gens si intéressants, si aimables, que
vraiment je crois que Mme Leroi n'ajouterait rien à ce que j'ai.

Mme de Marsantes, qui faisait la dame d'honneur de la marquise, me
présenta au prince, et elle n'avait pas fini que M. de Norpois me
présentait aussi, dans les termes les plus chaleureux. Peut-être
trouvait-il commode de me faire une politesse qui n'entamait en rien son
crédit puisque je venais justement d'être présenté; peut-être parce
qu'il pensait qu'un étranger, même illustre, était moins au courant des
salons français et pouvait croire qu'on lui présentait un jeune homme du
grand monde; peut-être pour exercer une de ses prérogatives, celle
d'ajouter le poids de sa propre recommandation d'ambassadeur, ou par le
goût d'archaïsme de faire revivre en l'honneur du prince l'usage,
flatteur pour cette Altesse, que deux parrains étaient nécessaires si on
voulait lui être présenté.

Mme de Villeparisis interpella M. de Norpois, éprouvant le besoin de me
faire dire par lui qu'elle n'avait pas à regretter de ne pas connaître
Mme Leroi.

--N'est-ce pas, monsieur l'ambassadeur, que Mme Leroi est une personne
sans intérêt, très inférieure à toutes celles qui fréquentent ici, et
que j'ai eu raison de ne pas l'attirer?

Soit indépendance, soit fatigue, M. de Norpois se contenta de répondre
par un salut plein de respect mais vide de signification.

--Monsieur, lui dit Mme de Villeparisis en riant, il y a des gens bien
ridicules. Croyez-vous que j'ai eu aujourd'hui la visite d'un monsieur
qui a voulu me faire croire qu'il avait plus de plaisir à embrasser ma
main que celle d'une jeune femme?

Je compris tout de suite que c'était Legrandin. M. de Norpois sourit
avec un léger clignement d'oeil, comme s'il s'agissait d'une
concupiscence si naturelle qu'on ne pouvait en vouloir à celui qui
l'éprouvait, presque d'un commencement de roman qu'il était prêt à
absoudre, voire à encourager, avec une indulgence perverse à la Voisenon
ou à la Crébillon fils.

--Bien des mains de jeunes femmes seraient incapables de faire ce que
j'ai vu là, dit le prince en montrant les aquarelles commencées de Mme
de Villeparisis.

Et il lui demanda si elle avait vu les fleurs de Fantin-Latour qui
venaient d'être exposées.

--Elles sont de premier ordre et, comme on dit aujourd'hui, d'un beau
peintre, d'un des maîtres de la palette, déclara M. de Norpois; je
trouve cependant qu'elles ne peuvent pas soutenir la comparaison avec
celles de Mme de Villeparisis où je reconnais mieux le coloris de la
fleur.

Même en supposant que la partialité de vieil amant, l'habitude de
flatter, les opinions admises dans une coterie, dictassent ces paroles à
l'ancien ambassadeur, celles-ci prouvaient pourtant sur quel néant de
goût véritable repose le jugement artistique des gens du monde, si
arbitraire qu'un rien peut le faire aller aux pires absurdités, sur le
chemin desquelles il ne rencontre pour l'arrêter aucune impression
vraiment sentie.

--Je n'ai aucun mérite à connaître les fleurs, j'ai toujours vécu aux
champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle
gracieusement en s'adressant au prince, si j'en ai eu toute jeune des
notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je
le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je
l'ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia (la maréchale de
Castellane) m'avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M.
de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J'étais une
toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu'il disait.
Mais il s'amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il
m'envoya un bel herbier en souvenir d'une promenade que nous avions été
faire en phaéton au Val Richer et où je m'étais endormie sur ses genoux.
J'ai toujours conservé cet herbier et il m'a appris à remarquer bien des
particularités des fleurs qui ne m'auraient pas frappée sans cela. Quand
Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et
affectées comme elle était elle-même, j'avais espéré y trouver
quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c'était une
femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la
religion. Robert m'appela dans le fond du salon, où il était avec sa
mère.

--Que tu as été gentil, lui dis-je, comment te remercier? Pouvons-nous
dîner demain ensemble?

--Demain, si tu veux, mais alors avec Bloch; je l'ai rencontré devant la
porte; après un instant de froideur, parce que j'avais, malgré moi,
laissé sans réponse deux lettres de lui (il ne m'a pas dit que c'était
cela qui l'avait froissé, mais je l'ai compris), il a été d'une
tendresse telle que je ne peux pas me montrer ingrat envers un tel ami.
Entre nous, de sa part au moins, je sens bien que c'est à la vie, à la
mort.

Je ne crois pas que Robert se trompât absolument. Le dénigrement furieux
était souvent chez Bloch l'effet d'une vive sympathie qu'il avait cru
qu'on ne lui rendait pas. Et comme il imaginait peu la vie des autres,
ne songeait pas qu'on peut avoir été malade ou en voyage, etc., un
silence de huit jours lui paraissait vite provenir d'une froideur
voulue. Aussi je n'ai jamais cru que ses pires violences d'ami, et plus
tard d'écrivain, fussent bien profondes. Elles s'exaspéraient si l'on y
répondait par une dignité glacée, ou par une platitude qui
l'encourageait à redoubler ses coups, mais cédaient souvent à une chaude
sympathie. «Quant à gentil, continua Saint-Loup, tu prétends que je l'ai
été pour toi, mais je n'ai pas été gentil du tout, ma tante dit que
c'est toi qui la fuis, que tu ne lui dis pas un moi. Elle se demande si
tu n'as pas quelque chose contre elle.»

Heureusement pour moi, si j'avais été dupe de ces paroles, notre
imminent départ pour Balbec m'eût empêché d'essayer de revoir Mme de
Guermantes, de lui assurer que je n'avais rien contre elle et de la
mettre ainsi dans la nécessité de me prouver que c'était elle qui avait
quelque chose contre moi. Mais je n'eus qu'à me rappeler qu'elle ne
m'avait pas même offert d'aller voir les Elstir. D'ailleurs ce n'était
pas une déception; je ne m'étais nullement attendu à ce qu'elle m'en
parlât; je savais que je ne lui plaisais pas, que je n'avais pas à
espérer me faire aimer d'elle; le plus que j'avais pu souhaiter, c'est
que, grâce à sa bonté, j'eusse d'elle, puisque je ne devais pas la
revoir avant de quitter Paris, une impression entièrement douce, que
j'emporterais à Balbec indéfiniment prolongée, intacte, au lieu d'un
souvenir mêlé d'anxiété et de tristesse.

A tous moments Mme de Marsantes s'interrompait de causer avec Robert
pour me dire combien il lui avait souvent parlé de moi, combien il
m'aimait; elle était avec moi d'un empressement qui me faisait presque
de la peine parce que je le sentais dicté par la crainte qu'elle avait
de faire fâcher ce fils qu'elle n'avait pas encore vu aujourd'hui, avec
qui elle était impatiente de se trouver seule, et sur lequel elle
croyait donc que l'empire qu'elle exerçait n'égalait pas et devait
ménager le mien. M'ayant entendu auparavant demander à Bloch des
nouvelles de M. Nissim Bernard, son oncle, Mme de Marsantes s'informa
si c'était celui qui avait habité Nice.

--Dans ce cas, il y a connu M. de Marsantes avant qu'il m'épousât, avait
répondu Mme de Marsantes. Mon mari m'en a souvent parlé comme d'un homme
excellent, d'un coeur délicat et généreux.

«Dire que pour une fois il n'avait pas menti, c'est incroyable», eût
pensé Bloch.

Tout le temps j'aurais voulu dire à Mme de Marsantes que Robert avait
pour elle infiniment plus d'affection que pour moi, et que, m'eût-elle
témoigné de l'hostilité, je n'étais pas d'une nature à chercher à le
prévenir contre elle, à le détacher d'elle. Mais depuis que Mme de
Guermantes était partie, j'étais plus libre d'observer Robert, et je
m'aperçus seulement alors que de nouveau une sorte de colère semblait
s'être élevée en lui, affleurant à son visage durci et sombre. Je
craignais qu'au souvenir de la scène de l'après-midi il ne fût humilié
vis-à-vis de moi de s'être laissé traiter si durement par sa maîtresse,
sans riposter.

Brusquement il s'arracha d'auprès de sa mère qui lui avait passé un bras
autour du cou, et venant à moi m'entraîna derrière le petit comptoir
fleuri de Mme de Villeparisis, où celle-ci s'était rassise, puis me fit
signe de le suivre dans le petit salon. Je m'y dirigeais assez vivement
quand M. de Charlus, qui avait pu croire que j'allais vers la sortie,
quitta brusquement M. de Faffenheim avec qui il causait, fit un tour
rapide qui l'amena en face de moi. Je vis avec inquiétude qu'il avait
pris le chapeau au fond duquel il y avait un G et une couronne ducale.
Dans l'embrasure de la porte du petit salon il me dit sans me regarder:

--Puisque je vois que vous allez dans le monde maintenant, faites-moi
donc le plaisir de venir me voir. Mais c'est assez compliqué,
ajouta-t-il d'un air d'inattention et de calcul, et comme s'il s'était
agi d'un plaisir qu'il avait peur de ne plus retrouver une fois qu'il
aurait laissé échapper l'occasion de combiner avec moi les moyens de le
réaliser. Je suis peu chez moi, il faudrait que vous m'écriviez. Mais
j'aimerais mieux vous expliquer cela plus tranquillement. Je vais partir
dans un moment. Voulez-vous faire deux pas avec moi? Je ne vous
retiendrai qu'un instant.

--Vous ferez bien de faire attention, monsieur, lui dis-je. Vous avez
pris par erreur le chapeau d'un des visiteurs.

--Vous voulez m'empêcher de prendre mon chapeau?

Je supposai, l'aventure m'étant arrivée à moi-même peu auparavant, que,
quelqu'un lui ayant enlevé son, chapeau, il en avait avisé un au hasard
pour ne pas rentrer nu-tête, et que je le mettais dans l'embarras en
dévoilant sa ruse. Je lui dis qu'il fallait d'abord que je dise quelques
mots à Saint-Loup. «Il est en train de parler avec cet idiot de duc de
Guermantes, ajoutai-je.--C'est charmant ce que vous dites là, je le
dirai à mon frère.--Ah! vous croyez que cela peut intéresser M. de
Charlus? (Je me figurais que, s'il avait un frère, ce frère devait
s'appeler Charlus aussi. Saint-Loup m'avait bien donné quelques
explications là-dessus à Balbec, mais je les avais oubliées.)--Qui
est-ce qui vous parle de M. de Charlus? me dit le baron d'un air
insolent. Allez auprès de Robert. Je sais que vous avez participé ce
matin à un de ces déjeuners d'orgie qu'il a avec une femme qui le
déshonore. Vous devriez bien user de votre influence sur lui pour lui
faire comprendre le chagrin qu'il cause à sa pauvre mère et à nous tous
en traînant notre nom dans la boue».

J'aurais voulu répondre qu'au déjeuner avilissant on n'avait parlé que
d'Emerson, d'Ibsen, de Tolstoï, et que la jeune femme avait prêché
Robert pour qu'il ne bût que de l'eau; afin de tâcher d'apporter quelque
baume à Robert de qui je croyais la fierté blessée, je cherchai à
excuser sa maîtresse. Je ne savais pas qu'en ce moment, malgré sa colère
contre elle, c'était à lui-même qu'il adressait des reproches. Même dans
les querelles entre un bon et une méchante et quand le droit est tout
entier d'un côté, il arrive toujours qu'il y a une vétille qui peut
donner à la méchante l'apparence de n'avoir pas tort sur un point. Et
comme tous les autres points, elle les néglige, pour peu que le bon ait
besoin d'elle, soit démoralisé par la séparation, son affaiblissement le
rendra scrupuleux, il se rappellera les reproches absurdes qui lui ont
été faits et se demandera s'ils n'ont pas quelque fondement.

--Je crois que j'ai eu tort dans cette affaire du collier, me dit
Robert. Bien sûr je ne l'avais pas fait dans une mauvaise intention,
mais je sais bien que les autres ne se mettent pas au même point de vue
que nous-même. Elle a eu une enfance très dure. Pour elle je suis tout
de même le riche qui croit qu'on arrive à tout par son argent, et contre
lequel le pauvre ne peut pas lutter, qu'il s'agisse d'influencer
Boucheron ou de gagner un procès devant un tribunal. Sans doute elle a
été bien cruelle; moi qui n'ai jamais cherché que son bien. Mais, je me
rends bien compte, elle croit que j'ai voulu lui faire sentir qu'on
pouvait la tenir par l'argent, et ce n'est pas vrai. Elle qui m'aime
tant, que doit-elle se dire! Pauvre chérie; si tu savais, elle a de
telles délicatesses, je ne peux pas te dire, elle a souvent fait pour
moi des choses adorables. Ce qu'elle doit être malheureuse en ce moment!
En tout cas, quoi qu'il arrive je ne veux pas qu'elle me prenne pour un
mufle, je cours chez Boucheron chercher le collier. Qui sait? peut-être
en voyant que j'agis ainsi reconnaîtra-t-elle ses torts. Vois-tu, c'est
l'idée qu'elle souffre en ce moment que je ne peux pas supporter! Ce
qu'on souffre, soi, on le sait, ce n'est rien. Mais elle, se dire
qu'elle souffre et ne pas pouvoir se le représenter, je crois que je
deviendrais fou, j'aimerais mieux ne la revoir jamais que de la laisser
souffrir. Qu'elle soit heureuse sans moi s'il le faut, c'est tout ce que
je demande. Écoute, tu sais, pour moi, tout ce qui la touche c'est
immense, cela prend quelque chose de cosmique; je cours chez le
bijoutier et après cela lui demander pardon. Jusqu'à ce que je sois
là-bas, qu'est-ce qu'elle va pouvoir penser de moi? Si elle savait
seulement que je vais venir! A tout hasard tu pourras venir chez elle;
qui sait, tout s'arrangera peut-être. Peut-être, dit-il avec un sourire,
comme n'osant croire à un tel rêve, nous irons dîner tous les trois à la
campagne. Mais on ne peut pas savoir encore, je sais si mal la prendre;
pauvre petite, je vais peut-être encore la blesser. Et puis sa décision
est peut-être irrévocable.

Robert m'entraîna brusquement vers sa mère.

--Adieu, lui dit-il; je suis forcé de partir. Je ne sais pas quand je
reviendrai en permission, sans doute pas avant un mois. Je vous
l'écrirai dès que je le saurai.

Certes Robert n'était nullement de ces fils qui, quand ils sont dans le
monde avec leur mère, croient qu'une attitude exaspérée à son égard doit
faire contrepoids aux sourires et aux saluts qu'ils adressent aux
étrangers. Rien n'est plus répandu que cette odieuse vengeance de ceux
qui semblent croire que la grossièreté envers les siens complète tout
naturellement la tenue de cérémonie. Quoi que la pauvre mère dise, son
fils, comme s'il avait été emmené malgré lui et voulait faire payer
cher sa présence, contrebat immédiatement d'une contradiction ironique,
précise, cruelle, l'assertion timidement risquée; la mère se range
aussitôt, sans le désarmer pour cela, à l'opinion de cet être supérieur
qu'elle continuera à vanter à chacun, en son absence, comme une nature
délicieuse, et qui ne lui épargne pourtant aucun de ses traits les plus
acérés. Saint-Loup était tout autre, mais l'angoisse que provoquait
l'absence de Rachel faisait que, pour des raisons différentes, il
n'était pas moins dur avec sa mère que ne le sont ces fils-là avec la
leur. Et aux paroles qu'il prononça je vis le même battement, pareil à
celui d'une aile, que Mme de Marsantes n'avait pu réprimer à l'arrivée
de son fils, la dresser encore tout entière; mais maintenant c'était un
visage anxieux, des yeux désolés qu'elle attachait sur lui.

--Comment, Robert, tu t'en vas? c'est sérieux? mon petit enfant! le seul
jour où je pouvais t'avoir!

Et presque bas, sur le ton le plus naturel, d'une voix d'où elle
s'efforçait de bannir toute tristesse pour ne pas inspirer à son fils
une pitié qui eût peut-être été cruelle pour lui, ou inutile et bonne
seulement à l'irriter, comme un argument de simple bon sens elle ajouta:

--Tu sais que ce n'est pas gentil ce que tu fais là.

Mais à cette simplicité elle ajoutait tant de timidité pour lui montrer
qu'elle n'entreprenait pas sur sa liberté, tant de tendresse pour qu'il
ne lui reprochât pas d'entraver ses plaisirs, que Saint-Loup ne put pas
ne pas apercevoir en lui-même comme la possibilité d'un attendrissement,
c'est-à-dire un obstacle à passer la soirée avec son amie. Aussi se
mit-il en colère:

--C'est regrettable, mais gentil ou non, c'est ainsi.

Et il fit à sa mère les reproches que sans doute il se sentait peut-être
mériter; c'est ainsi que les égoïstes ont toujours le dernier mot;
ayant posé d'abord que leur résolution est inébranlable, plus le
sentiment auquel on fait appel en eux pour qu'ils y renoncent est
touchant, plus ils trouvent condamnables, non pas eux qui y résistent,
mais ceux qui les mettent dans la nécessité d'y résister, de sorte que
leur propre dureté peut aller jusqu'à la plus extrême cruauté sans que
cela fasse à leurs yeux qu'aggraver d'autant la culpabilité de l'être
assez indélicat pour souffrir, pour avoir raison, et leur causer ainsi
lâchement la douleur d'agir contre leur propre pitié. D'ailleurs,
d'elle-même Mme de Marsantes cessa d'insister, car elle sentait qu'elle
ne le retiendrait plus.

--Je te laisse, me dit-il, mais, maman, ne le gardez pas longtemps parce
qu'il faut qu'il aille faire une visite tout à l'heure.

Je sentais bien que ma présence ne pouvait faire aucun plaisir à Mme de
Marsantes, mais j'aimais mieux, en ne partant pas avec Robert, qu'elle
ne crût pas que j'étais mêlé à ces plaisirs qui la privaient de lui.
J'aurais voulu trouver quelque excuse à la conduite de son fils, moins
par affection pour lui que par pitié pour elle. Mais ce fut elle qui
parla la première:

--Pauvre petit, me dit-elle, je suis sûre que je lui ai fait de la
peine. Voyez-vous, monsieur, les mères sont très égoïstes; il n'a
pourtant pas tant de plaisirs, lui qui vient si peu à Paris. Mon Dieu,
s'il n'était pas encore parti, j'aurais voulu le rattraper, non pas pour
le retenir certes, mais pour lui dire que je ne lui en veux pas, que je
trouve qu'il a eu raison. Cela ne vous ennuie pas que je regarde sur
l'escalier?

Et nous allâmes jusque-là:

--Robert! Robert! cria-t-elle. Non, il est parti, il est trop tard.

Maintenant je me serais aussi volontiers chargé d'une mission pour
faire rompre Robert et sa maîtresse qu'il y a quelques heures pour qu'il
partît vivre tout à fait avec elle. Dans un cas Saint-Loup m'eût jugé
un ami traître, dans l'autre cas sa famille m'eût appelé son mauvais
génie. J'étais pourtant le même homme à quelques heures de distance.

Nous rentrâmes dans le salon. En ne voyant pas rentrer Saint-Loup, Mme
de Villeparisis échangea avec M. de Norpois ce regard dubitatif,
moqueur, et sans grande pitié qu'on a en montrant une épouse trop
jalouse ou une mère trop tendre (lesquelles donnent aux autres la
comédie) et qui signifie: «Tiens, il a dû y avoir de l'orage.»

Robert alla chez sa maîtresse en lui apportant le splendide bijou que,
d'après leurs conventions, il n'aurait pas dû lui donner. Mais
d'ailleurs cela revint au même car elle n'en voulut pas, et même, dans
la suite, il ne réussit jamais à le lui faire accepter. Certains amis
de Robert pensaient que ces preuves de désintéressement qu'elle donnait
étaient un calcul pour se l'attacher. Pourtant elle ne tenait pas à
l'argent, sauf peut-être pour pouvoir le dépenser sans compter. Je lui
ai vu faire à tort et à travers, à des gens qu'elle croyait pauvres, des
charités insensées. «En ce moment, disaient à Robert ses amis pour faire
contrepoids par leurs mauvaises paroles à un acte de désintéressement de
Rachel, en ce moment elle doit être au promenoir des Folies-Bergère.
Cette Rachel, c'est une énigme, un véritable sphinx.» Au reste combien
de femmes intéressées, puisqu'elles sont entretenues, ne voit-on pas,
par une délicatesse qui fleurit au milieu de cette existence, poser
elles-mêmes mille petites bornes à la générosité de leur amant!

Robert ignorait presque toutes les infidélités de sa maîtresse et
faisait travailler son esprit sur ce qui n'était que des riens
insignifiants auprès de la vraie vie de Rachel, vie qui ne commençait
chaque jour que lorsqu'il venait de la quitter. Il ignorait presque
toutes ces infidélités. On aurait pu les lui apprendre sans ébranler sa
confiance en Rachel. Car c'est une charmante loi de nature, qui se
manifeste au sein des sociétés les plus complexes, qu'on vive dans
l'ignorance parfaite de ce qu'on aime. D'un côté du miroir, l'amoureux
se dit: «C'est un ange, jamais elle ne se donnera à moi, je n'ai plus
qu'à mourir, et pourtant elle m'aime; elle m'aime tant que peut-être ...
mais non ce ne sera pas possible.» Et dans l'exaltation de son désir,
dans l'angoisse de son attente, que de bijoux il met aux pieds de cette
femme, comme il court emprunter de l'argent pour lui éviter un souci!
cependant, de l'autre côté de la cloison, à travers laquelle ces
conversations ne passeront pas plus que celles qu'échangent les
promeneurs devant un aquarium, le public dit: «Vous ne la connaissez
pas? je vous en félicite, elle a volé, ruiné je ne sais pas combien de
gens, il n'y a pas pis que ça comme fille. C'est une pure escroqueuse.
Et roublarde!» Et peut-être le public n'a-t-il pas absolument tort en ce
qui concerne cette dernière épithète, car même l'homme sceptique qui
n'est pas vraiment amoureux de cette femme et à qui elle plaît seulement
dit à ses amis: «Mais non, mon cher, ce n'est pas du tout une cocotte;
je ne dis pas que dans sa vie elle n'ait pas eu deux ou trois caprices,
mais ce n'est pas une femme qu'on paye, ou alors ce serait trop cher.
Avec elle c'est cinquante mille francs ou rien du tout.» Or, lui, a
dépensé cinquante mille francs pour elle, il l'a eue une fois, mais
elle, trouvant d'ailleurs pour cela un complice chez lui-même, dans la
personne de son amour-propre, elle a su lui persuader qu'il était de
ceux qui l'avaient eue pour rien. Telle est la société, où chaque être
est double, et où le plus percé à jour, le plus mal famé, ne sera jamais
connu par un certain autre qu'au fond et sous la protection d'une
coquille, d'un doux cocon, d'une délicieuse curiosité naturelle. Il y
avait à Paris deux honnêtes gens que Saint-Loup ne saluait plus et dont
il ne parlait pas sans que sa voix tremblât, les appelant exploiteurs de
femmes: c'est qu'ils avaient été ruinés par Rachel.

--Je ne me reproche qu'une chose, me dit tout bas Mme de Marsantes,
c'est de lui avoir dit qu'il n'était pas gentil. Lui, ce fils adorable,
unique, comme il n'y en a pas d'autres, pour la seule fois où je le
vois, lui avoir dit qu'il n'était pas gentil, j'aimerais mieux avoir
reçu un coup de bâton, parce que je suis certaine que, quelque plaisir
qu'il ait ce soir, lui qui n'en a pas tant, il lui sera gâté par cette
parole injuste. Mais, Monsieur, je ne vous retiens pas, puisque vous
êtes pressé.

Mme de Marsantes me dit au revoir avec anxiété. Ces sentiments se
rapportaient à Robert, elle était sincère. Mais elle cessa de l'être
pour redevenir grande dame:

--J'ai été _intéressée, si heureuse_, de causer un peu avec vous. Merci!
merci!

Et d'un air humble elle attachait sur moi des regards reconnaissants,
enivrés, comme si ma conversation était un des plus grands plaisirs
qu'elle eût connus dans la vie. Ces regards charmants allaient fort bien
avec les fleurs noires sur la robe blanche à ramages; ils étaient d'une
grande dame qui sait son métier.

--Mais, je ne suis pas pressé, Madame, répondis-je; d'ailleurs j'attends
M. de Charlus avec qui je dois m'en aller.

Mme de Villeparisis entendit ces derniers mots. Elle en parut
contrariée. S'il ne s'était agi d'une chose qui ne pouvait intéresser un
sentiment de cette nature, il m'eût paru que ce qui me semblait en
alarme à ce moment-là chez Mme de Villeparisis, c'était la pudeur. Mais
cette hypothèse ne se présenta même pas à mon esprit. J'étais content de
Mme de Guermantes, de Saint-Loup, de Mme de Marsantes, de M. de Charlus,
de Mme de Villeparisis, je ne réfléchissais pas, et je parlais gaiement
à tort et à travers.

--Vous devez partir avec mon neveu Palamède? me dit-elle.

Pensant que cela pouvait produire une impression très favorable sur Mme
de Villeparisis que je fusse lié avec un neveu qu'elle prisait si fort:
«Il m'a demandé de revenir avec lui, répondis-je avec joie. J'en suis
enchanté. Du reste nous sommes plus amis que vous ne croyez, Madame, et
je suis décidé à tout pour que nous le soyons davantage.»

De contrariée, Mme de Villeparisis sembla devenue soucieuse: «Ne
l'attendez pas, me dit-elle d'un air préoccupé, il cause avec M. de
Faffenheim. Il ne pense déjà plus à ce qu'il vous a dit. Tenez, partez,
profitez vite pendant qu'il a le dos tourné.»

Ce premier émoi de Mme de Villeparisis eût ressemblé, n'eussent été les
circonstances, à celui de la pudeur. Son insistance, son opposition
auraient pu, si l'on n'avait consulté que son visage, paraître dictées
par la vertu. Je n'étais, pour ma part, guère pressé d'aller retrouver
Robert et sa maîtresse. Mais Mme de Villeparisis semblait tenir tant à
ce que je partisse que, pensant peut-être qu'elle avait à causer
d'affaire importante avec son neveu, je lui dis au revoir. A côté
d'elle M. de Guermantes, superbe et olympien, était lourdement assis. On
aurait dit que la notion omniprésente en tous ses membres de ses grandes
richesses lui donnait une densité particulièrement élevée, comme si
elles avaient été fondues au creuset en un seul lingot humain, pour
faire cet homme qui valait si cher. Au moment où je lui dis au revoir,
il se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente
millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait,
et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de
Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. Telle
était la puissance que la bonne éducation avait sur M. de Guermantes,
sur le corps de M. de Guermantes du moins, car elle ne régnait pas
aussi en maîtresse sur l'esprit du duc. M. de Guermantes riait de ses
bons mots, mais ne se déridait pas à ceux des autres.

Dans l'escalier, j'entendis derrière moi une voix qui m'interpellait:

--Voilà comme vous m'attendez, Monsieur. C'était M. de Charlus.

--Cela vous est égal de faire quelques pas à pied? me dit-il sèchement,
quand nous fûmes dans la cour. Nous marcherons jusqu'à ce que j'aie
trouvé un fiacre qui me convienne.

--Vous vouliez me parler de quelque chose, Monsieur?

--Ah! voilà, en effet, j'avais certaines choses à vous dire, mais je ne
sais trop si je vous les dirai. Certes je crois qu'elles pourraient être
pour vous le point de départ d'avantages inappréciables. Mais
j'entrevois aussi qu'elles amèneraient dans mon existence, à mon âge où
on commence à tenir à la tranquillité, bien des pertes de temps, bien
des dérangements. Je me demande si vous valez la peine que je me donne
pour vous tout ce tracas, et je n'ai pas le plaisir de vous connaître
assez pour en décider. Peut-être aussi n'avez-vous pas de ce que je
pourrais faire pour vous un assez grand désir pour que je me donne tant
d'ennuis, car je vous le répète très franchement, Monsieur, pour moi ce
ne peut être que de l'ennui.

Je protestai qu'alors il n'y fallait pas songer. Cette rupture des
pourparlers ne parut pas être de son goût.

--Cette politesse ne signifie rien, me dit-il d'un ton dur. Il n'y a
rien de plus agréable que de se donner de l'ennui pour une personne qui
en vaille le peine. Pour les meilleurs d'entre nous, l'étude des arts,
le goût de la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des
ersatz, des succédanés, des alibis. Dans le fond de notre tonneau, comme
Diogène, nous demandons un homme. Nous cultivons les bégonias, nous
taillons les ifs, par pis aller, parce que les ifs et les bégonias se
laissent faire. Mais nous aimerions donner notre temps à un arbuste
humain, si nous étions sûrs qu'il en valût la peine. Toute la question
est là; vous devez vous connaître un peu. Valez-vous la peine ou non?

--Je ne voudrais, Monsieur, pour rien au monde, être pour vous une cause
de soucis, lui dis-je, mais quant à mon plaisir, croyez bien que tout
ce qui me viendra de vous m'en causera un très grand. Je suis
profondément touché que vous veuillez bien faire ainsi attention à moi
et chercher à m'être utile.

A mon grand étonnement ce fut presque avec effusion qu'il me remercia de
ces paroles. Passant son bras sous le mien avec cette familiarité
intermittente qui m'avait déjà frappé à Balbec et qui contrastait avec
la dureté de son accent:

--Avec l'inconsidération de votre âge, me dit-il, vous pourriez parfois
avoir des paroles capables de creuser un abîme infranchissable entre
nous. Celles que vous venez de prononcer au contraire sont du genre qui
est justement capable de me toucher et de me faire faire beaucoup pour
vous.

Tout en marchant bras dessus bras dessous avec moi et en me disant ces
paroles qui, bien que mêlées de dédain, étaient si affectueuses, M. de
Charlus tantôt fixait ses regards sur moi avec cette fixité intense,
cette dureté perçante qui m'avaient frappé le premier matin où je
l'avais aperçu devant le casino à Balbec, et même bien des années avant,
près de l'épinier rose, à côté de Mme Swann que je croyais alors sa
maîtresse, dans le parc de Tansonville; tantôt il les faisait errer
autour de lui et examiner les fiacres, qui passaient assez nombreux à
cette heure de relais, avec tant d'insistance que plusieurs
s'arrêtèrent, le cocher ayant cru qu'on voulait le prendre. Mais M. de
Charlus les congédiait aussitôt.

--Aucun ne fait mon affaire, me dit-il, tout cela est une question de
lanternes, du quartier où ils rentrent. Je voudrais, Monsieur, me
dit-il, que vous ne puissiez pas vous méprendre sur le caractère
purement désintéressé et charitable de la proposition que je vais vous
adresser.

J'étais frappé combien sa diction ressemblait à celle de Swann encore
plus qu'à Balbec.

--Vous êtes assez intelligent, je suppose, pour ne pas croire que c'est
par «manque de relations», par crainte de la solitude et de l'ennui, que
je m'adresse à vous. Je n'aime pas beaucoup à parler de moi, Monsieur,
mais enfin, vous l'avez peut-être appris, un article assez retentissant
du _Times_ y a fait allusion, l'empereur d'Autriche, qui m'a toujours
honoré de sa bienveillance et veut bien entretenir avec moi des
relations de cousinage, a déclaré naguère dans un entretien rendu public
que, si M. le comte de Chambord avait eu auprès de lui un homme
possédant aussi à fond que moi les dessous de la politique européenne,
il serait aujourd'hui roi de France. J'ai souvent pensé, Monsieur, qu'il
y avait en moi, du fait non de mes faibles dons mais de circonstances
que vous apprendrez peut-être un jour, un trésor d'expérience, une sorte
de dossier secret et inestimable, que je n'ai pas cru devoir utiliser
personnellement, mais qui serait sans prix pour un jeune homme à qui je
livrerais en quelques mois ce que j'ai mis plus de trente ans à acquérir
et que je suis peut-être seul à posséder. Je ne parle pas des
jouissances intellectuelles que vous auriez à apprendre certains secrets
qu'un Michelet de nos jours donnerait des années de sa vie pour
connaître et grâce auxquels certains événements prendraient à ses yeux
un aspect entièrement différent. Et je ne parle pas seulement des
événements accomplis, mais de l'enchaînement de circonstances (c'était
une des expressions favorites de M. de Charlus et souvent, quand il la
prononçait, il conjoignait ses deux mains comme quand on veut prier,
mais les doigts raides et comme pour faire comprendre par ce complexus
ces circonstances qu'il ne spécifiait pas et leur enchaînement). Je vous
donnerais une explication inconnue non seulement du passé, mais de
l'avenir. M. de Charlus s'interrompit pour me poser des questions sur
Bloch dont on avait parlé sans qu'il eût l'air d'entendre, chez Mme de
Villeparisis. Et de cet accent dont il savait si bien détacher ce qu'il
disait qu'il avait l'air de penser à toute autre chose et de parler
machinalement par simple politesse; il me demanda si mon camarade était
jeune, était beau, etc. Bloch, s'il l'eût entendu, eût été plus en peine
encore que pour M. de Norpois, mais à cause de raisons bien différentes,
de savoir si M. de Charlus était pour ou contre Dreyfus. «Vous n'avez
pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après
m'avoir posé ces questions sur Bloch, d'avoir parmi vos amis quelques
étrangers.» Je répondis que Bloch était Français. «Ah! dit M. de
Charlus, j'avais cru qu'il était Juif.» La déclaration de cette
incompatibilité me fit croire que M. de Charlus était plus
antidreyfusard qu'aucune des personnes que j'avais rencontrées; Il
protesta au contraire contre l'accusation de trahison portée contre
Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme: «Je crois que les journaux disent
que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu'on le dit,
je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les
mains, sans trouver que cela vaille la peine de m'intéresser. En tout
cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis
un crime contre sa patrie s'il avait trahi la Judée, mais qu'est-ce
qu'il a à voir avec la France?» J'objectai que, s'il y avait jamais une
guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres.
«Peut-être et il n'est pas certain que ce ne soit pas une imprudence.
Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas
qu'ils mettront grand coeur à défendre la France, et c'est bien naturel.
Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles
de l'hospitalité. Mais laissons cela. Peut-être pourriez-vous demander à
votre ami de me faire assister à quelque belle fête au temple, à une
circoncision, à des chants juifs. Il pourrait peut-être louer une salle
et me donner quelque divertissement biblique, comme les filles de
Saint-Cyr jouèrent des scènes tirées des _Psaumes_ par Racine pour
distraire Louis XIV. Vous pourriez peut-être arranger même des parties
pour faire rire. Par exemple une lutte entre votre ami et son père où
il le blesserait comme David Goliath. Cela composerait une farce assez
plaisante. Il pourrait même, pendant qu'il y est, frapper à coups
redoublés sur sa charogne, ou, comme dirait ma vieille bonne, sur sa
carogne de mère. Voilà qui serait fort bien fait et ne serait pas pour
nous déplaire, hein! petit ami, puisque nous aimons les spectacles
exotiques et que frapper cette créature extra-européenne, ce serait
donner une correction méritée à un vieux chameau.» En disant ces mots
affreux et presque fous, M. de Charlus me serrait le bras à me faire
mal. Je me souvenais de la famille de M. de Charlus citant tant de
traits de bonté admirables, de la part du baron, à l'égard, de cette
vieille bonne dont il venait de rappeler le patois moliéresque, et je me
disais que les rapports, peu étudiés jusqu'ici, me semblait-il, entre la
bonté et la méchanceté dans un même coeur, pour divers qu'ils puissent
être, seraient intéressants à établir.

Je l'avertis qu'en tout cas Mme Bloch n'existait plus, et que quant à M.
Bloch je me demandais jusqu'à quel point il se plairait à un jeu qui
pourrait parfaitement lui crever les yeux. M. de Charlus sembla fâché.
«Voilà, dit-il, une femme qui a eu grand tort de mourir. Quant aux yeux
crevés, justement la Synagogue est aveugle, elle ne voit pas les vérités
de l'Évangile. En tout cas, pensez, en ce moment où tous ces malheureux
Juifs tremblent devant la fureur stupide des chrétiens, quel honneur
pour eux de voir un homme comme moi condescendre à s'amuser de leurs
jeux.» A ce moment j'aperçus M. Bloch père qui passait, allant sans
doute au-devant de son fils. Il ne nous voyait pas mais j'offris à M. de
Charlus de le lui présenter. Je ne me doutais pas de la colère que;
j'allais déchaîner chez mon compagnon: «Me le présenter! Mais il faut
que vous ayez bien peu le sentiment des valeurs! On ne me connaît pas si
facilement que ça. Dans le cas actuel l'inconvenance serait double à
cause de la juvénilité du présentateur et de l'indignité du présenté.
Tout au plus, si on me donne un jour le spectacle asiatique que
j'esquissais, pourrai-je adresser à cet affreux bonhomme quelques
paroles empreintes de bonhomie. Mais à condition qu'il se soit laissé
copieusement rosser par son fils. Je pourrais aller jusqu'à exprimer ma
satisfaction.» D'ailleurs M. Bloch ne faisait nulle attention à nous. Il
était en train d'adresser à Mme Sazerat de grands saluts fort bien
accueillis d'elle. J'en étais surpris, car jadis, à Combray, elle avait
été indignée que mes parents eussent reçu le jeune Bloch, tant elle
était antisémite. Mais le dreyfusisme, comme une chasse d'air, avait
fait il y a quelques jours voler jusqu'à elle M. Bloch. Le père de mon
ami avait trouvé Mme Sazerat charmante et était particulièrement flatté
de l'antisémitisme de cette dame qu'il trouvait une preuve de la
sincérité de sa foi et de la vérité de ses opinions dreyfusardes, et qui
donnait aussi du prix à la visite qu'elle l'avait autorisée à lui
faire. Il n'avait même pas été blessé qu'elle eût dit étourdiraient
devant lui: «M. Drumont a la prétention de mettre les révisionnistes
dans le même sac que les protestants et les juifs. C'est charmant cette
promiscuité!» «Bernard, avait-il dit avec orgueil, en rentrant, à M.
Nissim Bernard, tu sais, elle a le préjugé!» Mais M. Nissim Bernard
n'avait rien répondu et avait levé au ciel un regard d'ange.
S'attristant du malheur des Juifs, se souvenant de ses amitiés
chrétiennes, devenant maniéré et précieux au fur et à mesure que les
années venaient, pour des raisons que l'on verra plus tard, il avait
maintenant l'air d'une larve préraphaélite où des poils se seraient
malproprement implantés, comme des cheveux noyés dans une opale. «Toute
cette affaire Dreyfus, reprit le baron qui tenait toujours mon bras, n'a
qu'un inconvénient: c'est qu'elle détruit la société (je ne dis pas la
bonne société, il y a longtemps que la société ne mérite plus cette
épithète louangeuse) par l'afflux de messieurs et de dames du Chameau,
de la Chamellerie, de la Chamellière, enfin de gens inconnus que je
trouve même chez mes cousines parce qu'ils font partie de la ligue de la
Patrie Française, antijuive, je ne sais quoi, comme si une opinion
politique donnait droit à une qualification sociale.» Cette frivolité de
M. de Charlus l'apparentait davantage à la duchesse de Guermantes. Je
lui soulignai le rapprochement. Comme il semblait croire que je ne la
connaissais pas, je lui rappelai la soirée de l'Opéra où il avait
semblé vouloir se cacher de moi. M. de Charlus me dit avec tant de force
ne m'avoir nullement vu que j'aurais fini par le croire si bientôt un
petit incident ne m'avait donné à penser que trop orgueilleux peut-être
il n'aimait pas à être vu avec moi.

--Revenons à vous, me dit M. de Charlus, et à mes projets sur vous. Il
existe entre certains hommes, Monsieur, une franc-maçonnerie dont je ne
puis vous parler, mais qui compte dans ses rangs en ce moment quatre
souverains de l'Europe. Or l'entourage de l'un d'eux veut le guérir de
sa chimère. Cela est une chose très grave et peut nous amener la guerre.
Oui, Monsieur, parfaitement. Vous connaissez l'histoire de cet homme qui
croyait tenir dans une bouteille la princesse de la Chine. C'était une
folie. On l'en guérit. Mais dès qu'il ne fut plus fou il devint bête. Il
y a des maux dont il ne faut pas chercher à guérir parce qu'ils nous
protègent seuls contre de plus graves. Un de mes cousins avait une
maladie de l'estomac, il ne pouvait rien digérer. Les plus savants
spécialistes de l'estomac le soignèrent sans résultat. Je l'amenai à un
certain médecin (encore un être bien curieux, entre parenthèses, et sur
lequel il y aurait beaucoup à dire). Celui-ci devina aussitôt que la
maladie était nerveuse, il persuada son malade, lui ordonna de manger
sans crainte ce qu'il voudrait et qui serait toujours bien toléré. Mais
mon cousin avait aussi de la néphrite. Ce que l'estomac digère
parfaitement, le rein finit par ne plus pouvoir l'éliminer, et mon
cousin, au lieu de vivre vieux avec une maladie d'estomac imaginaire qui
le forçait à suivre un régime, mourut à quarante ans, l'estomac guéri
mais le rein perdu. Ayant une formidable avance sur votre propre vie,
qui sait, vous serez peut-être ce qu'eut pu être un homme éminent du
passé si un génie bienfaisant lui avait dévoilé, au milieu d'une
humanité qui les ignorait, les lois de la vapeur et de l'électricité. Ne
soyez pas bête, ne refusez pas par discrétion. Comprenez que si je vous
rends un grand service, je n'estime pas que vous m'en rendiez un moins
grand. Il y a longtemps que les gens du monde ont cessé de m'intéresser,
je n'ai plus qu'une passion, chercher à racheter les fautes de ma vie en
faisant profiter de ce que je sais une âme encore vierge et capable
d'être enflammée par la vertu. J'ai eu de grands chagrins, Monsieur, et
que je vous dirai peut-être un jour, j'ai perdu ma femme qui était
l'être le plus beau, le plus noble, le plus parfait qu'on pût rêver.
J'ai de jeunes parents qui ne sont pas, je ne dirai pas dignes, mais
capables de recevoir l'héritage moral dont je vous parle. Qui sait si
vous n'êtes pas celui entre les mains de qui il peut aller, celui dont
je pourrai diriger et élever si haut la vie? La mienne y gagnerait par
surcroît. Peut-être en vous apprenant les grandes affaires diplomatiques
y reprendrais-je goût de moi-même et me mettrais-je enfin à faire des
choses intéressantes où vous seriez de moitié. Mais avant de le savoir,
il faudrait que je vous visse souvent, très souvent, chaque jour.

Je voulais profiter de ces bonnes dispositions inespérées de M. de
Charlus pour lui demander s'il ne pourrait pas me faire rencontrer sa
belle-soeur, mais, à ce moment, j'eus le bras vivement déplacé par une
secousse comme électrique. C'était M. de Charlus qui venait de retirer
précipitamment son bras de dessous le mien. Bien que, tout en parlant,
il promenât ses regards dans toutes les directions, il venait seulement
d'apercevoir M. d'Argencourt qui débouchait d'une rue transversale. En
nous voyant, M. d'Argencourt parut contrarié, jeta sur moi un regard de
méfiance, presque ce regard destiné à un être d'une autre race que Mme
de Guermantes avait eu pour Bloch, et tâcha de nous éviter. Mais on eût
dit que M. de Charlus tenait à lui montrer qu'il ne cherchait nullement
à ne pas être vu de lui, car il l'appela et pour lui dire une chose fort
insignifiante. Et craignant peut-être que M. d'Argencourt ne me reconnût
pas, M. de Charlus lui dit que j'étais un grand ami de Mme de
Villeparisis, de la duchesse de Guermantes, de Robert de Saint-Loup; que
lui-même, Charlus, était un vieil ami de ma grand'mère, heureux de
reporter sur le petit-fils un peu de la sympathie qu'il avait pour elle.
Néanmoins je remarquai que M. d'Argencourt, à qui pourtant j'avais été à
peine nommé chez Mme de Villeparisis et à qui M. de Charlus venait de
parler longuement de ma famille, fut plus froid avec moi qu'il n'avait
été il y a une heure; pendant fort longtemps il en fut ainsi chaque fois
qu'il me rencontrait. Il m'observait avec une curiosité qui n'avait rien
de sympathique et sembla même avoir à vaincre une résistance quand, en
nous quittant, après une hésitation, il me tendit une main qu'il retira
aussitôt.

--Je regrette cette rencontre, me dit M. de Charlus. Cet Argencourt,
bien né mais mal élevé, diplomate plus que médiocre, mari détestable et
coureur, fourbe comme dans les pièces, est un de ces hommes incapables
de comprendre, mais très capables de détruire les choses vraiment
grandes. J'espère que notre amitié le sera, si elle doit se fonder un
jour, et j'espère que vous me ferez l'honneur de la tenir autant que moi
à l'abri des coups de pied d'un de ces ânes qui, par désoeuvrement, par
maladresse, par méchanceté, écrasent ce qui semblait fait pour durer.
C'est malheureusement sur ce moule que sont faits la plupart des gens du
monde.

--La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous parlions tout
à l'heure d'une guerre possible. Il paraît qu'elle a là-dessus des
lumières spéciales.

--Elle n'en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les femmes,
et beaucoup d'hommes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je
voulais parler. Ma belle-soeur est une femme charmante qui s'imagine
être encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur
la politique. Sa fréquentation ne pourrait actuellement exercer sur vous
qu'une action fâcheuse, comme d'ailleurs toute fréquentation mondaine.
Et c'est justement une des premières choses que j'allais vous dire quand
ce sot m'a interrompu. Le premier sacrifice qu'il faut me faire--j'en
exigerai autant que je vous ferai de dons--c'est de ne pas aller dans le
monde. J'ai souffert tantôt de vous voir à cette réunion ridicule. Vous
me direz que j'y étais bien, mais pour moi ce n'est pas une réunion
mondaine, c'est une visite de famille. Plus tard, quand vous serez un
homme arrivé, si cela vous amuse de descendre un moment dans le monde,
ce sera peut-être sans inconvénients. Alors je n'ai pas besoin de vous
dire de quelle utilité je pourrai vous être. Le «Sésame» de l'hôtel
Guermantes et de tous ceux qui valent la peine que la porte s'ouvre
grande devant vous, c'est moi qui le détiens. Je serai juge et entends
rester maître de l'heure.

Je voulus profiter de ce que M. de Charlus parlait de cette visite chez
Mme de Villeparisis pour tâcher de savoir quelle était exactement
celle-ci, mais la question se posa sur mes lèvres autrement que je
n'aurais voulu et je demandai ce que c'était que la famille
Villeparisis.

--C'est absolument comme si vous me demandiez ce que c'est que la
famille: «rien» me répondit M. de Charlus. Ma tante a épousé par amour
un M. Thirion, d'ailleurs excessivement riche, et dont les soeurs
étaient très bien mariées et qui, à partir de ce moment-là, s'est appelé
le marquis de Villeparisis. Cela n'a fait de mal à personne, tout au
plus un peu à lui, et bien peu! Quant à la raison, je ne sais pas; je
suppose que c'était, en effet, un monsieur de Villeparisis, un monsieur
né à Villeparisis, vous savez que c'est une petite localité près de
Paris. Ma tante a prétendu qu'il y avait ce marquisat dans la famille,
elle a voulu faire les choses régulièrement, je ne sais pas pourquoi. Du
moment qu'on prend un nom auquel on n'a pas droit, le mieux est de ne
pas simuler des formes régulières.

«Mme de Villeparisis, n'étant que Mme Thirion, acheva la chute qu'elle
avait commencée dans mon esprit quand j'avais vu la composition mêlée
de son salon. Je trouvais injuste qu'une femme dont même le titre et le
nom étaient presque tout récents pût faire illusion aux contemporains et
dût faire illusion à la postérité grâce à des amitiés royales. Mme de
Villeparisis redevenant ce qu'elle m'avait paru être dans mon enfance,
une personne qui n'avait rien d'aristocratique, ces grandes parentés qui
l'entouraient me semblèrent lui rester étrangères. Elle ne cessa dans la
suite d'être charmante pour nous. J'allais quelquefois la voir et elle
m'envoyait de temps en temps un souvenir. Mais je n'avais nullement
l'impression qu'elle fût du faubourg Saint-Germain, et si j'avais eu
quelque renseignement à demander sur lui, elle eût été une des dernières
personnes à qui je me fusse adressé.

«Actuellement, continua M. de Charlus, en allant dans le monde, vous ne
feriez que nuire à votre situation, déformer votre intelligence et votre
caractère. Du reste il faudrait surveiller, même et surtout, vos
camaraderies. Ayez des maîtresses si votre famille n'y voit pas
d'inconvénient, cela ne me regarde pas et même je ne peux que vous y
encourager, jeune polisson, jeune polisson qui allez avoir bientôt
besoin de vous faire raser, me dit-il en me touchant le menton. Mais le
choix des amis hommes a une autre importance. Sur dix jeunes gens, huit
sont de petites fripouilles, de petits misérables capables de vous faire
un tort que vous ne réparerez jamais. Tenez, mon neveu Saint-Loup est à
la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de vue de votre avenir,
il ne pourra vous être utile en rien; mais pour cela, moi je suffis. Et,
somme toute, pour sortir avec vous, aux moments où vous aurez assez de
moi, il me semble ne pas présenter d'inconvénient sérieux, à ce que je
crois. Du moins, lui c'est un homme, ce n'est pas un de ces efféminés
comme on en rencontre tant aujourd'hui qui ont l'air de petits truqueurs
et qui mèneront peut-être demain à l'échafaud leurs innocentes
victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d'argot:
«truqueur». Quiconque l'eût connue eût été aussi surpris que moi. Les
gens du monde aiment volontiers à parler argot, et les gens à qui on
peut reprocher certaines choses à montrer qu'ils ne craignent nullement
de parler d'elles. Preuve d'innocence à leurs yeux. Mais ils ont perdu
l'échelle, ne se rendent plus compte du degré à partir duquel une
certaine plaisanterie deviendra trop spéciale, trop choquante, sera
plutôt une preuve de corruption que de naïveté.) Il n'est pas comme les
autres, il est très gentil, très sérieux.

Je ne pus m'empêcher de sourire de cette épithète de «sérieux» à
laquelle l'intonation que lui prêta M. de Charlus semblait donner le
sens de «vertueux», de «rangé», comme on dit d'une petite ouvrière
qu'elle est «sérieuse». A ce moment un fiacre passa qui allait tout de
travers; un jeune cocher, ayant déserté son siège, le conduisait du fond
de la voiture où il était assis sur les coussins, l'air à moitié gris.
M. de Charlus l'arrêta vivement. Le cocher parlementa un moment.

--De quel côté allez-vous?

--Du vôtre (cela m'étonnait, car M. de Charlus avait déjà refusé
plusieurs fiacres ayant des lanternes de la même couleur).

--Mais je ne veux pas remonter sur le siège. Ça vous est égal que je
reste dans la voiture?

--Oui, seulement baissez la capote. Enfin pensez à ma proposition, me
dit M. de Charlus avant de me quitter, je vous donne quelques jours pour
y réfléchir, écrivez-moi. Je vous le répète, il faudra que je vous voie
chaque jour et que je reçoive de vous des garanties de loyauté, de
discrétion que d'ailleurs, je dois le dire, vous semblez offrir. Mais,
au cours de ma vie, j'ai été si souvent trompé par les apparences que je
ne veux plus m'y fier. Sapristi! c'est bien le moins qu'avant
d'abandonner un trésor je sache en quelles mains je le remets. Enfin,
rappelez-vous bien ce que je vous offre, vous êtes comme Hercule dont,
malheureusement pour vous, vous ne me semblez pas avoir la forte
musculature, au carrefour de deux routes. Tâchez de ne pas avoir à
regretter toute votre vie de n'avoir pas choisi celle qui conduisait à
la vertu. Comment, dit-il au cocher, vous n'avez pas encore, baissé la
capote? je vais plier les ressorts moi-même Je crois du reste qu'il
faudra aussi que je conduise, étant donné l'état où vous semblez être.

Et il sauta à côté du cocher, au fond du fiacre qui partit au grand
trot.

Pour ma part, à peine rentré à la maison, j'y retrouvai le pendant de la
conversation qu'avaient échangée un peu auparavant Bloch et M. de
Norpois, mais sous une forme brève, invertie et cruelle: c'était une
dispute entre notre maître d'hôtel, qui était dreyfusard, et celui des
Guermantes, qui était antidreyfusard. Les vérités et contre-vérités qui
s'opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie
française et celle des Droits de l'homme se propageaient en effet jusque
dans les profondeurs du peuple. M. Reinach manoeuvrait par le sentiment
des gens qui ne l'avaient jamais vu, alors que pour lui l'affaire
Dreyfus se posait seulement devant sa raison comme un théorème
irréfutable et qu'il démontra, en effet, par la plus étonnante réussite
de politique rationnelle (réussite contre la France, dirent certains)
qu'on ait jamais vue. En deux ans il remplaça un ministère Billot par un
ministère Clemenceau, changea de fond en comble l'opinion publique, tira
de sa prison Picquart pour le mettre, ingrat, au Ministère de la Guerre.
Peut-être ce rationaliste manoeuvreur de foules était-il lui-même
manoeuvré par son ascendance. Quand les systèmes philosophiques qui
contiennent le plus de vérités sont dictés à leurs auteurs, en dernière
analyse, par une raison de sentiment, comment supposer que, dans une
simple affaire politique comme l'affaire Dreyfus, des raisons de ce
genre ne puissent, à l'insu du raisonneur, gouverner sa raison? Bloch
croyait avoir logiquement choisi son dreyfusisme, et savait pourtant que
son nez, sa peau et ses cheveux lui avaient été imposés par sa race.
Sans doute la raison est plus libre; elle obéit pourtant à certaines
lois qu'elle ne s'est pas données. Le cas du maître d'hôtel des
Guermantes et du nôtre était particulier. Les vagues des deux courants
de dreyfusisme et d'antidreyfusisme, qui de haut en bas divisaient la
France, étaient assez silencieuses, mais les rares échos qu'elles
émettaient étaient sincères. En entendant quelqu'un, au milieu d'une
causerie qui s'écartait volontairement de l'Affaire, annoncer
furtivement une nouvelle politique, généralement fausse mais toujours
souhaitée, on pouvait induire de l'objet de ses prédictions
l'orientation de ses désirs. Ainsi s'affrontaient sur quelques points,
d'un côté un timide apostolat, de l'autre, une sainte indignation. Les
deux maîtres d'hôtel que j'entendis en rentrant faisaient exception à la
règle. Le nôtre laissa entendre que Dreyfus était coupable, celui des
Guermantes qu'il était innocent. Ce n'était pas pour dissimuler leurs
convictions, mais par méchanceté et âpreté au jeu. Notre maître d'hôtel,
incertain si la révision se ferait, voulait d'avance, pour le cas d'un
échec, ôter au maître d'hôtel des Guermantes la joie de croire une juste
cause battue. Le maître d'hôtel des Guermantes pensait qu'en cas de
refus de révision, le nôtre serait plus ennuyé de voir maintenir à l'île
du Diable un innocent.

Je remontai et trouvai ma grand'mère plus souffrante. Depuis quelque
temps, sans trop savoir ce qu'elle avait, elle se plaignait de sa santé.
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons
pas seuls, mais enchaînés à un être d'un règne différent, dont des
abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est
impossible de nous faire comprendre: notre corps. Quelque brigand que
nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le
rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais
demander pitié à notre corps, c'est discourir devant une pieuvre, pour
qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l'eau,
et avec laquelle nous serions épouvantés d'être condamnés à vivre. Les
malaises de ma grand'mère passaient souvent inaperçus à son attention
toujours détournée vers nous. Quand elle en souffrait trop, pour arriver
à les guérir, elle s'efforçait en vain de les comprendre. Si les
phénomènes morbides dont son corps était le théâtre restaient obscurs et
insaisissables à la pensée de ma grand'mère, ils étaient clairs et
intelligibles pour des êtres appartenant au même règne physique qu'eux,
de ceux à qui l'esprit humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les réponses d'un étranger on va
chercher quelqu'un du même pays qui servira d'interprète. Eux peuvent
causer avec notre corps, nous dire si sa colère est grave ou s'apaisera
bientôt. Cottard, qu'on avait appelé auprès de ma grand'mère et qui nous
avait agacés en nous demandant avec un sourire fin, dès la première
minute où nous lui avions dit que ma grand'mère était malade: «Malade?
Ce n'est pas au moins une maladie diplomatique?», Cottard essaya, pour
calmer l'agitation de sa malade, le régime lacté. Mais les perpétuelles
soupes au lait ne firent pas d'effet parce que ma grand'mère y mettait
beaucoup de sel (Widal n'ayant pas encore fait ses découvertes), dont on
ignorait l'inconvénient en ce temps-là. Car la médecine étant un
compendium des erreurs successives et contradictoires des médecins, en
appelant à soi les meilleurs d'entre eux on a grande chance d'implorer
une vérité qui sera reconnue fausse quelques années plus tard. De sorte
que croire à la médecine serait la suprême folie, si n'y pas croire n'en
était pas une plus grande, car de cet amoncellement d'erreurs se sont
dégagées à la longue quelques vérités. Cottard avait recommandé qu'on
prît sa température. On alla chercher un thermomètre. Dans presque toute
sa hauteur le tube était vide de mercure. A peine si l'on distinguait,
tapie au fond dans sa petite cuve, la salamandre d'argent. Elle semblait
morte. On plaça le chalumeau de verre dans la bouche de ma grand'mère.
Nous n'eûmes pas besoin de l'y laisser longtemps; la petite sorcière
n'avait pas été longue à tirer son horoscope. Nous la trouvâmes
immobile, perchée à mi-hauteur de sa tour et n'en bougeant plus, nous
montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demandé et que
toutes les réflexions qu'ait pu faire sur soi-même l'âme de ma
grand'mère eussent été bien incapables de lui fournir: 38°3. Pour la
première fois nous ressentîmes quelque inquiétude. Nous secouâmes bien
fort le thermomètre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions pu par là abaisser la fièvre en même temps que la température
marquée. Hélas! il fut bien clair que la petite sibylle dépourvue de
raison n'avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le lendemain,
à peine le thermomètre fut-il replacé entre les lèvres de ma grand'mère
que presque aussitôt, comme d'un seul bond, belle de certitude et de
l'intuition d'un fait pour nous invisible, la petite prophétesse était
venue s'arrêter au même point, en une immobilité implacable, et nous
montrait encore ce chiffre 38°3, de sa verge étincelante. Elle ne disait
rien d'autre, mais nous avions eu beau désirer, vouloir, prier, sourde,
il semblait que ce fût son dernier mot avertisseur et menaçant. Alors,
pour tâcher de la contraindre à modifier sa réponse, nous nous
adressâmes à une autre créature du même règne, mais plus puissante, qui
ne se contente pas d'interroger le corps mais peut lui commander, un
fébrifuge du même ordre que l'aspirine, non encore employée alors. Nous
n'avions pas fait baisser le thermomètre au delà de 37°1/2 dans l'espoir
qu'il n'aurait pas ainsi à remonter. Nous fîmes prendre ce fébrifuge à
ma grand'mère et remîmes alors le thermomètre. Comme un gardien
implacable à qui on montre l'ordre d'une autorité supérieure auprès de
laquelle on a fait jouer une protection, et qui le trouvant en règle
répond: «C'est bien, je n'ai rien à dire, du moment que c'est comme ça,
passez», la vigilante tourière ne bougea pas cette fois. Mais, morose,
elle semblait dire: «A quoi cela vous servira-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas bouger, une
fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera, je la connais,
allez. Cela ne durera pas toujours. Alors vous serez bien avancés.»
Alors ma grand'mère éprouva la présence, en elle, d'une créature qui
connaissait mieux le corps humain que ma grand'mère, la présence d'une
contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant--bien
antérieur à la création de l'homme qui pense;--elle sentit cet allié
millénaire qui la tâtait, un peu durement même, à la tête, au coeur, au
coude; il reconnaissait les lieux, organisait tout pour le combat
préhistorique qui eut lieu aussitôt après. En un moment, Python écrasé,
la fièvre fut vaincue par le puissant élément chimique, que ma
grand'mère, à travers les règnes, passant par-dessus tous les animaux et
les végétaux, aurait voulu pouvoir remercier. Et elle restait émue de
cette entrevue qu'elle venait d'avoir, à travers tant de siècles, avec
un climat antérieur à la création même des plantes. De son côté le
thermomètre, comme une Parque momentanément vaincue par un dieu plus
ancien, tenait immobile son fuseau d'argent. Hélas! d'autres créatures
inférieures, que l'homme a dressées à la chasse de ces gibiers
mystérieux qu'il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même, nous
apportaient cruellement tous les jours un chiffre d'albumine faible,
mais assez fixe pour que lui aussi parût en rapport avec quelque état
persistant que nous n'apercevions pas. Bergotte avait choqué en moi
l'instinct scrupuleux qui me faisait subordonner mon intelligence, quand
il m'avait parlé du docteur du Boulbon comme d'un médecin qui ne
m'ennuierait pas, qui trouverait des traitements, fussent-ils en
apparence bizarres, mais s'adapteraient à la singularité de mon
intelligence. Mais les idées se transforment en nous, elles triomphent
des résistances que nous leur opposions d'abord et se nourrissent de
riches réserves intellectuelles toutes prêtes, que nous ne savions pas
faites pour elles. Maintenant, comme il arrive chaque fois que les
propos entendus au sujet de quelqu'un que nous ne connaissons pas ont eu
la vertu d'éveiller en nous l'idée d'un grand talent, d'une sorte de
génie, au fond de mon esprit je faisais bénéficier le docteur du Boulbon
de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d'un oeil
plus profond qu'un autre perçoit la vérité. Je savais certes qu'il était
plutôt un spécialiste des maladies nerveuses, celui à qui Charcot avant
de mourir avait prédit qu'il régnerait sur la neurologie et la
psychiatrie. «Ah! je ne sais pas, c'est très possible», dit Françoise
qui était là et qui entendait pour la première fois le nom de Charcot
comme celui de du Boulbon. Mais cela ne l'empêchait nullement de dire:
«C'est possible.» Ses «c'est possible», ses «peut-être», ses «je ne sais
pas» étaient exaspérants en pareil cas. On avait envie de lui répondre:
«Bien entendu que vous ne le saviez pas puisque vous ne connaissez rien
à la chose dont il s'agit, comment pouvez-vous même dire que c'est
possible ou pas, vous n'en savez rien? En tout cas maintenant vous ne
pouvez pas dire que vous ne savez pas ce que Charcot a dit à du Boulbon,
etc., vous le savez puisque vous nous l'avons dit, et vos «peut-être»,
vos «c'est possible» ne sont pas de mise puisque c'est certain.»

Malgré cette compétence plus particulière en matière cérébrale et
nerveuse, comme je savais que du Boulbon était un grand médecin, un
homme supérieur, d'une intelligence inventive et profonde, je suppliai
ma mère de le faire venir, et l'espoir que, par une vue juste du mal, il
le guérirait peut-être, finit par l'emporter sur la crainte que nous
avions, si nous appelions un consultant, d'effrayer ma grand'mère. Ce
qui décida ma mère fut que, inconsciemment encouragée par Cottard, ma
grand'mère ne sortait plus, ne se levait guère. Elle avait beau nous
répondre par la lettre de Mme de Sévigné sur Mme de la Fayette: «On
disait qu'elle était folle de ne vouloir point sortir. Je disais à ces
personnes si précipitées dans leur jugement: «Mme de la Fayette n'est
pas folle» et je m'en tenais là. Il a fallu qu'elle soit morte pour
faire voir qu'elle avait raison de ne pas sortir.» Du Boulbon appelé
donna tort, sinon à Mme de Sévigné qu'on ne lui cita pas, du moins à ma
grand'mère. Au lieu de l'ausculter, tout en posant sur elle ses
admirables regards où il y avait peut-être l'illusion de scruter
profondément la malade, ou le désir de lui donner cette illusion, qui
semblait spontanée mais devait être tenue machinale, ou de ne pas lui
laisser voir qu'il pensait à tout autre chose, ou de prendre de l'empire
sur elle,--il commença à parler de Bergotte.

--Ah! je crois bien, Madame, c'est admirable; comme vous avez raison de
l'aimer! Mais lequel de ses livres préférez-vous? Ah! vraiment! Mon
Dieu, c'est peut-être en effet le meilleur. C'est en tout cas son roman
le mieux composé: Claire y est bien charmante; comme personnage d'homme
lequel vous y est le plus sympathique?

Je crus d'abord qu'il la faisait ainsi parler littérature parce que,
lui, la médecine l'ennuyait, peut-être aussi pour faire montre de sa
largeur d'esprit, et même, dans un but plus thérapeutique, pour rendre
confiance à la malade, lui montrer qu'il n'était pas inquiet, la
distraire de son état. Mais, depuis, j'ai compris que, surtout
particulièrement remarquable comme aliéniste et pour ses études sur le
cerveau, il avait voulu se rendre compte par ses questions si la mémoire
de ma grand'mère était bien intacte. Comme à contre-coeur il
l'interrogea un peu sur sa vie, l'oeil sombre et fixe. Puis tout à coup,
comme apercevant la vérité et décidé à l'atteindre coûte que coûte, avec
un geste préalable qui semblait avoir peine à s'ébrouer, en les
écartant, du flot des dernières hésitations qu'il pouvait avoir et de
toutes les objections que nous aurions pu faire, regardant ma grand'mère
d'un oeil lucide, librement et comme enfin sur la terre ferme, ponctuant
les mots sur un ton doux et prenant, dont l'intelligence nuançait toutes
les inflexions (sa voix du reste, pendant toute la visite, resta ce
qu'elle était naturellement, caressante, et sous ses sourcils
embroussaillés, ses yeux ironiques étaient remplis de bonté):

--Vous irez bien, Madame, le jour lointain ou proche, et il dépend de
vous que ce soit aujourd'hui même, où vous comprendrez que vous n'avez
rien et où vous aurez repris la vie commune. Vous m'avez dit que vous ne
mangiez pas, que vous ne sortiez pas?

--Mais, Monsieur, j'ai un peu de fièvre.

Il toucha sa main.

--Pas en ce moment en tout cas. Et puis la belle excuse! Ne savez-vous
pas que nous laissons au grand air, que nous suralimentons, des
tuberculeux qui ont jusqu'à 39°?

--Mais j'ai aussi un peu d'albumine.

--Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j'ai décrit sous le
nom d'albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d'une
indisposition, notre petite crise d'albumine que notre médecin s'est
empressé de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que
les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que
cela est arrivé quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien
portants, en leur inoculant cet agent pathogène, plus virulent mille
fois que tous les microbes, l'idée qu'on est malade. Une telle croyance,
puissante sur le tempérament de tous, agit avec une efficacité
particulière chez les nerveux. Dites-leur qu'une fenêtre fermée est
ouverte dans leur dos, ils commencent à éternuer; faites-leur croire que
vous avez mis de la magnésie dans leur potage, ils seront pris de
coliques; que leur café était plus fort que d'habitude, ils ne fermeront
pas l'oeil de la nuit. Croyez-vous, Madame, qu'il ne m'a pas suffi de
voir vos yeux, d'entendre seulement la façon dont vous vous exprimez,
que dis-je? de voir Madame votre fille et votre petit-fils qui vous
ressemblent tant, pour connaître à qui j'avais affaire? «Ta grand'mère
pourrait peut-être aller s'asseoir, si le docteur le lui permet, dans
une allée calme des Champs-Élysées, près de ce massif de lauriers devant
lequel tu jouais autrefois», me dit ma mère consultant ainsi
indirectement du Boulbon et de laquelle la voix prenait, à cause de
cela, quelque chose de timide et de déférent qu'elle n'aurait pas eu si
elle s'était adressée à moi seul. Le docteur se tourna vers ma
grand'mère et, comme il n'était pas moins lettré que savant: «Allez aux
Champs-Élysées, Madame, près du massif de lauriers qu'aime votre
petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Après avoir
exterminé le serpent Python, c'est une branche de laurier à la main
qu'Apollon fit son entrée dans Delphes. Il voulait ainsi se préserver
des germes mortels de la bête venimeuse. Vous voyez que le laurier est
le plus ancien, le plus vénérable, et j'ajouterai--ce qui a sa valeur en
thérapeutique, comme en prophylaxie--le plus beau des antiseptiques.»

Comme une grande partie de ce que savent les médecins leur est enseignée
par les malades, ils sont facilement portés à croire que ce savoir des
«patients» est le même chez tous, et ils se flattent d'étonner celui
auprès de qui ils se trouvent avec quelque remarque apprise de ceux
qu'ils ont auparavant soignés. Aussi fut-ce avec le fin sourire d'un
Parisien qui, causant avec un paysan, espérerait l'étonner en se servant
d'un mot de patois, que le docteur du Boulbon dit à ma grand'mère:
«Probablement les temps de vent réussissent à vous faire dormir là où
échoueraient les, plus puissants hypnotiques.--Au contraire, Monsieur,
le vent m'empêche absolument de dormir.» Mais les médecins sont
susceptibles. «Ach!» murmura du Boulbon en fronçant les sourcils, comme
si on lui avait marché sur le pied et si les insomnies de ma grand'mère
par les nuits de tempête étaient pour lui une injure personnelle. Il
n'avait pas tout de même trop d'amour-propre, et comme, en tant
qu'«esprit supérieur», il croyait de son devoir de ne pas ajouter foi à
la médecine, il reprit vite sa sérénité philosophique.

Ma mère, par désir passionné d'être rassurée par l'ami de Bergotte,
ajouta à l'appui de son dire qu'une cousine germaine de ma grand'mère,
en proie à une affection nerveuse, était restée sept ans cloîtrée dans
sa chambre à coucher de Combray, sans se lever qu'une fois ou deux par
semaine.

--Vous voyez, Madame, je ne le savais pas, et j'aurais pu vous le dire.

--Mais, Monsieur, je ne suis nullement comme elle, au contraire; mon
médecin ne peut pas me faire rester couchée, dit ma grand'mère, soit
qu'elle fût un peu agacée par les théories du docteur ou désireuse de
lui soumettre les objections qu'on y pouvait faire, dans l'espoir qu'il
les réfuterait, et que, une fois qu'il serait parti, elle n'aurait plus
en elle-même aucun doute à élever sur son heureux diagnostic.

--Mais naturellement, Madame, on ne peut pas avoir, pardonnez-moi le
mot, toutes les vésanies; vous en avez d'autres, vous n'avez pas
celle-là. Hier, j'ai visité une maison de santé pour neurasthéniques.
Dans le jardin, un homme était debout sur un banc, immobile comme un
fakir, le cou incliné dans une position qui devait être fort pénible.
Comme je lui demandais ce qu'il faisait là, il me répondit sans faire un
mouvement ni tourner la tête: «Docteur, je suis extrêmement rhumatisant
et enrhumable, je viens de prendre trop d'exercice, et pendant que je me
donnais bêtement chaud ainsi, mon cou était appuyé contre mes flanelles.
Si maintenant je l'éloignais de ces flanelles avant d'avoir laissé
tomber ma chaleur, je suis sûr de prendre un torticolis et peut-être une
bronchite.» Et il l'aurait pris, en effet. «Vous êtes un joli
neurasthénique, voilà ce que vous êtes», lui dis-je. Savez-vous la
raison qu'il me donna pour me prouver que non? C'est que, tandis que
tous les malades de l'établissement avaient la manie de prendre leur
poids, au point qu'on avait dû mettre un cadenas à la balance pour
qu'ils ne passassent pas toute la journée à se peser, lui on était
obligé de le forcer à monter sur la bascule, tant il en avait peu envie.
Il triomphait de n'avoir pas la manie des autres, sans penser qu'il
avait aussi la sienne et que c'était elle qui le préservait d'une autre.
Ne soyez pas blessée de la comparaison, Madame, car cet homme qui
n'osait pas tourner le cou de peur de s'enrhumer est le plus grand poète
de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je
connaisse. Supportez d'être appelée une nerveuse. Vous appartenez à
cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout
ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et
non pas d'autres qui ont fondé les religions et composé les
chefs-d'oeuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu'il leur doit et
surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les
fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne
savons pas ce qu'elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent,
d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthmes,
d'épilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela, et
que vous connaissez peut-être, Madame, ajouta-t-il en souriant à ma
grand'mère, car, avouez-le, quand je suis venu, vous n'étiez pas très
rassurée. Vous vous croyiez malade, dangereusement malade peut-être.
Dieu sait de quelle affection vous croyiez découvrir en vous les
symptômes. Et vous ne vous trompiez pas, vous les aviez. Le nervosisme
est un pasticheur de génie. Il n'y a pas de maladie qu'il ne contrefasse
à merveille. Il imite à s'y méprendre la dilatation des dyspeptiques,
les nausées de la grossesse, l'arythmie du cardiaque, la fébricité du
tuberculeux. Capable de tromper le médecin, comment ne tromperait-il pas
le malade? Ah! ne croyez pas que je raille vos maux, je n'entreprendrais
pas de les soigner si je ne savais pas les comprendre. Et, tenez, il n'y
a de bonne confession que réciproque. Je vous ai dit que sans maladie
nerveuse il n'est pas de grand artiste, qui plus est, ajouta-t-il en
élevant gravement l'index, il n'y a pas de grand savant. J'ajouterai
que, sans qu'il soit atteint lui-même de maladie nerveuse, il n'est pas,
ne me faites pas dire de bon médecin, mais seulement de médecin correct
des maladies nerveuses. Dans la pathologie nerveuse, un médecin qui ne
dit pas trop de bêtises, c'est un malade à demi guéri, comme un critique
est un poète qui ne fait plus de vers, un policier un voleur qui
n'exerce plus. Moi, Madame, je ne me crois pas comme vous albuminurique,
je n'ai pas la peur nerveuse de la nourriture, du grand air, mais je ne
peux pas m'endormir sans m'être relevé plus de vingt fois pour voir si
ma porte est fermée. Et cette maison de santé où j'ai trouvé hier un
poète qui ne tournait pas le cou, j'y allais retenir une chambre, car,
ceci entre nous, j'y passe mes vacances à me soigner quand j'ai augmenté
mes maux en me fatiguant trop à guérir ceux des autres.

--Mais, Monsieur, devrais-je faire une cure semblable? dit avec effroi
ma grand'mère.

--C'est inutile, Madame. Les manifestations que vous accusez céderont
devant ma parole. Et puis vous avez près de vous quelqu'un de très
puissant que je constitue désormais votre médecin. C'est votre mal,
votre suractivité nerveuse. Je saurais la manière de vous en guérir, je
me garderais bien de le faire. Il me suffit de lui commander. Je vois
sur votre table un ouvrage de Bergotte. Guérie de votre nervosisme, vous
ne l'aimeriez plus. Or, me sentirais-je le droit d'échanger les joies
qu'il procure contre une intégrité nerveuse qui serait bien incapable de
vous les donner? Mais ces joies mêmes, c'est un puissant remède, le plus
puissant de tous peut-être. Non, je n'en veux pas à votre énergie
nerveuse. Je lui demande seulement de m'écouter; je vous confie à elle.
Qu'elle fasse machine en arrière. La force qu'elle mettait pour vous
empêcher de vous promener, de prendre assez de nourriture, qu'elle
l'emploie à vous faire manger, à vous faire lire, à vous faire sortir, à
vous distraire de toutes façons. Ne me dites pas que vous êtes fatiguée.
La fatigue est la réalisation organique d'une idée préconçue. Commencez
par ne pas la penser. Et si jamais vous avez une petite indisposition,
ce qui peut arriver à tout le monde, ce sera comme si vous ne l'aviez
pas, car elle aura fait de vous, selon un mot profond de M. de
Talleyrand, un bien portant imaginaire. Tenez, elle a commencé à vous
guérir, vous m'écoutez toute droite, sans vous être appuyée une fois,
l'oeil vif, la mine bonne, et il y a de cela une demi-heure d'horloge et
vous ne vous en êtes pas aperçue. Madame, j'ai bien l'honneur de vous
saluer.

Quand, après avoir reconduit le docteur du Boulbon, je rentrai dans la
chambre où ma mère était seule, le chagrin qui m'oppressait depuis
plusieurs semaines s'envola, je sentis que ma mère allait laisser
éclater sa joie et qu'elle allait voir la mienne, j'éprouvai cette
impossibilité de supporter l'attente de l'instant prochain où, près de
nous, une personne va être émue qui, dans un autre ordre, est un peu
comme la peur qu'on éprouve quand on sait que quelqu'un va entrer pour
vous effrayer par une porte qui est encore fermée; je voulus dire un mot
à maman, mais ma voix se brisa, et fondant en larmes, je restai
longtemps, la tête sur son épaule, à pleurer, à goûter, à accepter, à
chérir la douleur, maintenant que je savais qu'elle était sortie de ma
vie, comme nous aimons à nous exalter de vertueux projets que les
circonstances ne nous permettent pas de mettre à exécution. Françoise
m'exaspéra en ne prenant pas part à notre joie. Elle était tout émue
parce qu'une scène terrible avait éclaté entre le valet de pied et le
concierge rapporteur. Il avait fallu que la duchesse, dans sa bonté,
intervînt, rétablît un semblant de paix et pardonnât au valet de pied.
Car elle était bonne, et ç'aurait été la place idéale si elle n'avait
pas écouté les «racontages».

On commençait déjà depuis plusieurs jours à savoir ma grand'mère
souffrante et à prendre de ses nouvelles. Saint-Loup m'avait écrit: «Je
ne veux pas profiter de ces heures où ta chère grand'mère n'est pas bien
pour te faire ce qui est beaucoup plus que des reproches et où elle
n'est pour rien. Mais je mentirais en te disant, fût-ce par
prétérition, que je n'oublierai jamais la perfidie de ta conduite et
qu'il n'y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison.» Mais
des amis, jugeant ma grand'mère peu souffrante (on ignorait même qu'elle
le fût du tout), m'avaient demandé de les prendre le lendemain aux
Champs-Élysées pour aller de là faire une visite et assister, à la
campagne, à un dîner qui m'amusait. Je n'avais plus aucune raison de
renoncer à ces deux plaisirs. Quand on avait dit à ma grand'mère qu'il
faudrait maintenant, pour obéir au docteur du Boulbon, qu'elle se
promenât beaucoup, on a vu qu'elle avait tout de suite parlé des
Champs-Élysées. Il me serait aisé de l'y conduire; pendant qu'elle
serait assise à lire, de m'entendre avec mes amis sur le lieu où nous
retrouver, et j'aurais encore le temps, en me dépêchant, de prendre avec
eux le train pour Ville-d'Avray. Au moment convenu, ma grand'mère ne
voulut pas sortir, se trouvant fatiguée. Mais ma mère, instruite par du
Boulbon, eut l'énergie de se fâcher et de se faire obéir. Elle pleurait
presque à la pensée que ma grand'mère allait retomber dans sa faiblesse
nerveuse, et ne s'en relèverait plus. Jamais un temps aussi beau et
chaud ne se prêterait si bien à sa sortie. Le soleil changeant de place
intercalait ça et là dans la solidité rompue du balcon ses
inconsistantes mousselines et donnait à la pierre de taille un tiède
épiderme, un halo d'or imprécis. Comme Françoise n'avait pas eu le temps
d'envoyer un «tube» à sa fille, elle nous quitta dès après le déjeuner.
Ce fut déjà bien beau qu'avant elle entrât chez Jupien pour faire faire
un point au mantelet que ma grand'mère mettrait pour sortir. Rentrant
moi-même à ce moment-là de ma promenade matinale, j'allai avec elle chez
le giletier. «Est-ce votre jeune maître qui vous amène ici, dit Jupien à
Françoise, est-ce vous qui me l'amenez, ou bien est-ce quelque bon vent
et la fortune qui vous amènent tous les deux?» Bien qu'il n'eût pas
fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que
M. de Guermantes, malgré bien des efforts, la violait. Une fois
Françoise partie et le mantelet réparé, il fallut que ma grand-mère
s'habillât; Ayant refusé obstinément que maman restât avec elle, elle
mit, toute seule, un temps infini à sa toilette, et maintenant que je
savais qu'elle était bien portante, et avec cette étrange indifférence
que nous avons pour nos parents tant qu'ils vivent, qui fait que nous
les faisons passer après tout le monde, je la trouvais bien égoïste
d'être si longue, de risquer de me mettre en retard quand elle savait
que j'avais rendez-vous avec des amis et devais dîner à Ville-d'Avray.
D'impatience, je finis par descendre d'avance, après qu'on m'eut dit
deux fois qu'elle allait être prête. Enfin elle me rejoignit, sans me
demander pardon de son retard comme elle faisait d'habitude dans ces
cas-là, rouge et distraite comme une personne qui est pressée et qui a
oublié la moitié de ses affaires, comme j'arrivais près de la porte
vitrée entr'ouverte qui, sans les en réchauffer le moins du monde,
laissait entrer l'air liquide, gazouillant et tiède du dehors, comme si
on avait ouvert un réservoir, entre les glaciales parois de l'hôtel.

--Mon Dieu, puisque tu vas voir des amis, j'aurais pu mettre un autre
mantelet. J'ai l'air un peu malheureux avec cela.

Je fus frappé comme elle était congestionnée et compris que, s'étant
mise en retard, elle avait dû beaucoup se dépêcher. Comme nous venions
de quitter le fiacre à l'entrée de l'avenue Gabriel, dans les
Champs-Élysées, je vis ma grand'mère qui, sans me parler, s'était
détournée et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de
vert, où un jour j'avais attendu Françoise. Le même garde forestier qui
s'y trouvait alors y était encore auprès de la «marquise», quand,
suivant ma grand'mère qui, parce qu'elle avait sans doute une nausée,
tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrés du petit théâtre
rustique édifié au milieu des jardins. Au contrôle, comme dans ces
cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné,
reçoit lui-même à la porte le prix des places, la «marquise», percevant
les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier
enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de rieurs rouges et de
dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas
qu'elle me reconnut. Le garde, délaissant la surveillance des verdures,
à la couleur desquelles était assorti son uniforme, causait, assis à
côté d'elle.

--Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous
retirer.

--Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur? Voulez-vous me dire où je
serais mieux qu'ici, où j'aurais plus mes aises et tout le confortable?
Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction; c'est ce que
j'appelle mon petit Paris: mes clients me tiennent au courant de ce qui
se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n'y a pas plus
de cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus haut
placé. Eh bien! Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur comme prête à
soutenir cette assertion par la violence--si l'agent de l'autorité avait
fait mine d'en contester l'exactitude,--depuis huit ans, vous m'entendez
bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est
ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l'autre, ne salissant
jamais rien, il reste plus d'une demi-heure pour lire ses journaux en
faisant ses petits besoins. Un seul jour il n'est pas venu. Sur le
moment je ne m'en suis pas aperçue, mais le soir tout d'un coup je me
suis dit: «Tiens, mais ce monsieur n'est pas venu, il est peut-être
mort.» Ça m'a fait quelque chose parce que je m'attache quand le monde
est bien. Aussi j'ai été bien contente quand je l'ai revu le lendemain,
je lui ai dit: «Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier?» Alors il
m'a dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui, que c'était sa
femme qui était morte, et qu'il avait été si retourné qu'il n'avait pas
pu venir. Il avait l'air triste assurément, vous comprenez, des gens qui
étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l'air content tout
de même de revenir. On sentait qu'il avait été tout dérangé dans ses
petites habitudes. J'ai tâché de le remonter, je lui ai dit: «Il ne faut
pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera
une petite distraction.»

La «marquise» reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le
protecteur des massifs et des pelouses l'écoutait avec bonhomie sans
songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui
avait plutôt l'air de quelque instrument de jardinage ou de quelque
attribut horticole.

--Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le
monde dans ce que j'appelle mes salons. Est-ce que ça n'a pas l'air d'un
salon, avec mes fleurs? Comme j'ai des clients très aimables, toujours
l'un ou l'autre veut m'apporter une petite branche de beau lilas, de
jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.

L'idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui
apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher
d'échapper physiquement--ou de n'être jugé par elle que par contumace--à
un mauvais jugement, je m'avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne
sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles
roses pour qui on est le plus aimable, car la «marquise», croyant que je
m'ennuyais, s'adressa à moi:

--Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine?

Et comme je refusais:

--Non, vous ne voulez pas? ajouta-t-elle avec un sourire; c'était de
bon coeur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu'il ne suffit pas
de ne pas payer pour les avoir.

A ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait
précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la
«marquise», car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement:

--Il n'y a rien de libre, Madame.

--Est-ce que ce sera long? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs
jaunes.

--Ah! Madame, je vous conseille d'aller ailleurs, car, vous voyez, il y
a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi
et le garde, et je n'ai qu'un cabinet, les autres sont en réparation.

«Ça a une tête de mauvais payeur, dit la «marquise». Ce n'est pas le
genre d'ici, ça n'a pas de propreté, pas de respect, il aurait fallu que
ce soit moi qui passe une heure à nettoyer pour madame. Je ne regrette
pas ses deux sous.»

Enfin ma grand'mère sortit, et songeant qu'elle ne chercherait pas à
effacer par un pourboire l'indiscrétion qu'elle avait montrée en restant
un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du
dédain que lui témoignerait sans doute la «marquise», et je m'engageai
dans une allée, mais lentement, pour que ma grand'mère pût facilement me
rejoindre et continuer avec moi. C'est ce qui arriva bientôt. Je pensais
que ma grand'mère allait me dire: «Je t'ai fait bien attendre, j'espère
que tu ne manqueras tout de même pas tes amis», mais elle ne prononça
pas une seule parole, si bien qu'un peu déçu, je ne voulus pas lui
parler le premier; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en
marchant auprès de moi, elle tenait la tête tournée de l'autre côté. Je
craignais qu'elle n'eût encore mal au coeur. Je la regardai mieux et
fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son
manteau sale, elle avait l'aspect désordonné et mécontent, la figure
rouge et préoccupée d'une personne qui vient d'être bousculée par une
voiture ou qu'on a retirée d'un fossé.

--J'ai eu peur que tu n'aies eu une nausée, grand'mère; te sens-tu
mieux? lui dis-je.

Sans doute pensa-t-elle qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de
ne pas me répondre.

--J'ai entendu toute la conversation entre la «marquise» et le garde, me
dit-elle. C'était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin.
Dieu! qu'en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta
encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné:
«En les écoutant je pensais qu'ils me préparaient les délices d'un
adieu.»

Voilà le propos qu'elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse,
son goût des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus même
qu'elle n'eût fait d'habitude et comme pour montrer qu'elle gardait bien
tout cela en sa possession. Mais ces phrases, je les devinai plutôt que
je ne les entendis, tant elle les prononça d'une voix ronchonnante et en
serrant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de vomir.

--Allons, lui dis-je assez légèrement pour n'avoir pas l'air de prendre
trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au coeur, si tu
veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux
Champs-Élysées une grand'mère qui a une indigestion.

--Je n'osais pas te le proposer à cause de tes amis, me répondit-elle.
Pauvre petit! Mais puisque tu le veux bien, c'est plus sage.

J'eus peur qu'elle ne remarquât la façon dont elle prononçait ces mots.

--Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler,
puisque tu as mal au coeur; c'est absurde, attends au moins que nous
soyons rentrés.

Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu'il
n'y avait pas à me cacher ce que j'avais deviné tout de suite: qu'elle
venait d'avoir une petite attaque.



CHAPITRE PREMIER

MALADIE DE MA GRAND'MÈRE. MALADIE DE BERGOTTE. LE DUC ET LE MÉDECIN.
DÉCLIN DE MA GRAND'MÈRE. SA MORT.


Nous retraversâmes l'avenue Gabriel, au milieu de la foule des
promeneurs. Je fis asseoir ma grand'mère sur un banc et j'allai chercher
un fiacre. Elle, au coeur de qui je me plaçais toujours pour juger la
personne la plus insignifiante, elle m'était maintenant fermée, elle
était devenue une partie du monde extérieur, et plus qu'à de simples
passants, j'étais forcé de lui taire ce que je pensais de son état, de
lui taire mon inquiétude. Je n'aurais pu lui en parler avec plus de
confiance qu'à une étrangère. Elle venait de me restituer les pensées,
les chagrins que depuis mon enfance je lui avais confiés pour toujours.
Elle n'était pas morte encore. J'étais déjà seul. Et même ces allusions
qu'elle avait faites aux Guermantes, à Molière, à nos conversations sur
le petit noyau, prenaient un air sans appui, sans cause, fantastique,
parce qu'elles sortaient du néant de ce même être qui, demain
peut-être, n'existerait plus, pour lequel elles n'auraient plus aucun
sens, de ce néant--incapable de les concevoir--que ma grand'mère serait
bientôt.

--Monsieur, je ne dis pas, mais vous n'avez pas pris de rendez-vous avec
moi, vous n'avez pas de numéro. D'ailleurs, ce n'est pas mon jour de
consultation. Vous devez avoir votre médecin. Je ne peux pas me
substituer, à moins qu'il ne me fasse appeler en consultation. C'est une
question de déontologie....

Au moment où je faisais signe à un fiacre, j'avais rencontré le fameux
professeur E..., presque ami de mon père et de mon grand-père, en tout
cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris
d'une inspiration subite, je l'avais arrêté au moment où il rentrait,
pensant qu'il serait peut-être d'un excellent conseil pour ma
grand'mère. Mais, pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait
m'éconduire, et je ne pus lui parler qu'en montant avec lui dans
l'ascenseur, dont il me pria de le laisser manoeuvrer les boutons,
c'était chez lui une manie.

--Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand'mère,
vous comprendrez après ce que je vais vous dire, qu'elle est peu en
état, je vous demande au contraire de passer d'ici une demi-heure chez
nous, où elle sera rentrée.

--Passer chez vous? mais, Monsieur, vous n'y pensez pas. Je dîne chez le
Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais
m'habiller tout de suite; pour comble de malheur mon habit a été déchiré
et l'autre n'a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous
en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de
l'ascenseur, vous ne savez pas le manoeuvrer, il faut être prudent en
tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour
les vôtres, si votre grand'mère vient tout de suite je la recevrai.
Mais je vous préviens que je n'aurai qu'un quart d'heure bien juste à
lui donner.

J'étais reparti aussitôt, n'étant même pas sorti de l'ascenseur que le
professeur E... avait mis lui-même en marche pour me faire descendre,
non sans me regarder avec méfiance.

Nous disons bien que l'heure de la mort est incertaine, mais quand nous
disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un
espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport
quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la
mort--ou sa première prise de possession partielle de nous, après
laquelle elle ne nous lâchera plus--pourra se produire dans cet
après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l'emploi de toutes
les heures est réglé d'avance. On tient à sa promenade pour avoir dans
un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d'un
manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée
est tout entière devant vous, courte, parce qu'on veut être rentré à
temps pour recevoir une amie; on voudrait qu'il fît aussi beau le
lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans
un autre plan, au milieu d'une impénétrable obscurité, a choisi
précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à
peu près à l'instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées.
Peut-être ceux que hante d'habitude l'effroi de la singularité
particulière à la mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant à ce
genre de mort-là--à ce genre de premier contact avec la mort--parce
qu'elle y revêt une apparence connue, familière, quotidienne. Un bon
déjeuner l'a précédée et la même sortie que font des gens bien portants.
Un retour en voiture découverte se superpose à sa première atteinte; si
malade que fût ma grand'mère, en somme plusieurs personnes auraient pu
dire qu'à six heures, quand nous revînmes des Champs-Élysées, elles
l'avaient saluée, passant en voiture découverte, par un temps superbe.
Legrandin, qui se dirigeait vers la place de la Concorde, nous donna un
coup de chapeau, en s'arrêtant, l'air étonné. Moi qui n'étais pas encore
détaché de la vie, je demandai à ma grand'mère si elle lui avait
répondu, lui rappelant qu'il était susceptible. Ma grand'mère, me
trouvant sans doute bien léger, leva sa main en l'air comme pour dire:
«Qu'est-ce que cela fait? cela n'a aucune importance.»

Oui, on aurait pu dire tout à l'heure, pendant que je cherchais un
fiacre, que ma grand'mère était assise sur un banc, avenue Gabriel,
qu'un peu après elle avait passé en voiture découverte. Mais eût-ce été
bien vrai? Le banc, lui, pour qu'il se tienne dans une avenue--bien
qu'il soit soumis aussi à certaines conditions d'équilibre--n'a pas
besoin d'énergie. Mais pour qu'un être vivant soit stable, même appuyé
sur un banc ou dans une voiture, il faut une tension de forces que nous
ne percevons pas, d'habitude, plus que nous ne percevons (parce qu'elle
s'exerce dans tous les sens) la pression atmosphérique. Peut-être si on
faisait le vide en nous et qu'on nous laissât supporter la pression de
l'air, sentirions-nous, pendant l'instant qui précéderait notre
destruction, le poids terrible que rien ne neutraliserait plus. De même,
quand les abîmes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous et que
nous n'avons plus rien à opposer au tumulte avec lequel le monde et
notre propre corps se ruent sur nous, alors soutenir même la pesée de
nos muscles, même le frisson qui dévaste nos moelles, alors, même nous
tenir immobiles dans ce que nous croyons d'habitude n'être rien que la
simple position négative d'une chose, exige, si l'on veut que la tête
reste droite et le regard calme, de l'énergie vitale, et devient l'objet
d'une lutte épuisante.

Et si Legrandin nous avait regardés de cet air étonné, c'est qu'à lui
comme à ceux qui passaient alors, dans le fiacre où ma grand'mère
semblait assise sur la banquette, elle était apparue sombrant, glissant
à l'abîme, se retenant désespérément aux coussins qui pouvaient à peine
retenir son corps précipité, les cheveux en désordre, l'oeil égaré,
incapable de plus faire face à l'assaut des images que ne réussissait
plus à porter sa prunelle. Elle était apparue, bien qu'à côté de moi,
plongée dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait déjà reçu les
coups dont elle portait les traces quand je l'avais vue tout à l'heure
aux Champs-Élysées, son chapeau, son visage, son manteau dérangés par la
main de l'ange invisible avec lequel elle avait lutté. J'ai pensé,
depuis, que ce moment de son attaque n'avait pas dû surprendre
entièrement ma grand'mère, que peut-être même elle l'avait prévu
longtemps d'avance, avait vécu dans son attente. Sans doute, elle
n'avait pas su quand ce moment fatal viendrait, incertaine, pareille aux
amants qu'un doute du même genre porte tour à tour à fonder des espoirs
déraisonnables et des soupçons injustifiés sur la fidélité de leur
maîtresse. Mais il est rare que ces grandes maladies, telles que celle
qui venait enfin de la frapper en plein visage, n'élisent pas pendant
longtemps domicile chez le malade avant de le tuer, et durant cette
période ne se fassent pas assez vite, comme un voisin ou un locataire
«liant», connaître de lui. C'est une terrible connaissance, moins par
les souffrances qu'elle cause que par l'étrange nouveauté des
restrictions définitives qu'elle impose à la vie. On se voit mourir,
dans ce cas, non pas à l'instant même de la mort, mais des mois,
quelquefois des années auparavant, depuis qu'elle est hideusement venue
habiter chez nous. La malade fait la connaissance de l'étranger qu'elle
entend aller et venir dans son cerveau. Certes elle ne le connaît pas de
vue, mais des bruits qu'elle l'entend régulièrement faire elle déduit
ses habitudes. Est-ce un malfaiteur? Un matin, elle ne l'entend plus. Il
est parti. Ah! si c'était pour toujours! Le soir, il est revenu. Quels
sont ses desseins? Le médecin consultant, soumis à la question, comme
une maîtresse adorée, répond par des serments tel jour crus, tel jour
mis en doute. Au reste, plutôt que celui de la maîtresse, le médecin
joue le rôle des serviteurs interrogés. Ils ne sont que des tiers. Celle
que nous pressons, dont nous soupçonnons qu'elle est sur le point de
nous trahir, c'est la vie elle-même, et malgré que nous ne la sentions
plus la même, nous croyons encore en elle, nous demeurons en tout cas
dans le doute jusqu'au jour qu'elle nous a enfin abandonnés.

Je mis ma grand'mère dans l'ascenseur du professeur E..., et au bout
d'un instant il vint à nous et nous fit passer dans son cabinet. Mais
là, si pressé qu'il fût, son air rogue changea, tant les habitudes sont
fortes, et il avait celle d'être aimable, voire enjoué, avec ses
malades. Comme il savait ma grand'mère très lettrée et qu'il l'était
aussi, il se mit à lui citer pendant deux ou trois minutes de beaux vers
sur l'Été radieux qu'il faisait. Il l'avait assise dans un fauteuil, lui
à contre-jour, de manière à bien la voir. Son examen fut minutieux,
nécessita même que je sortisse un instant. Il le continua encore, puis
ayant fini, se mit, bien que le quart d'heure touchât à sa fin, à
refaire quelques citations à ma grand'mère. Il lui adressa même quelques
plaisanteries assez fines, que j'eusse préféré entendre un autre jour,
mais qui me rassurèrent complètement par le ton amusé du docteur. Je me
rappelai alors que M. Fallières, président du Sénat, avait eu, il y
avait nombre d'années, une fausse attaque, et qu'au désespoir de ses
concurrents, il s'était mis trois jours après à reprendre ses fonctions
et préparait, disait-on, une candidature plus ou moins lointaine à la
présidence de la République. Ma confiance en un prompt rétablissement de
ma grand'mère fut d'autant plus complète, que, au moment où je me
rappelais l'exemple de M. Fallières, je fus tiré de la pensée de ce
rapprochement par un franc éclat de rire qui termina une plaisanterie du
professeur E.... Sur quoi il tira sa montre, fronça fiévreusement le
sourcil en voyant qu'il était en retard de cinq minutes, et tout en nous
disant adieu sonna pour qu'on apportât immédiatement son habit. Je
laissai ma grand'mère passer devant, refermai la porte et demandai la
vérité au savant.

--Votre grand'mère est perdue, me dit-il. C'est une attaque provoquée
par l'urémie. En soi, l'urémie n'est pas fatalement un mal mortel, mais
le cas me paraît désespéré. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'espère
me tromper. Du reste, avec Cottard, vous êtes en excellentes mains.
Excusez-moi, me dit-il en voyant entrer une femme de chambre qui portait
sur le bras l'habit noir du professeur. Vous savez que je dîne chez le
Ministre du Commerce, j'ai une visite à faire avant. Ah! la vie n'est
pas que roses, comme on le croit à votre âge.

Et il me tendit gracieusement la main. J'avais refermé la porte et un
valet nous guidait dans l'antichambre, ma grand'mère et moi, quand nous
entendîmes de grands cris de colère. La femme de chambre avait oublié de
percer la boutonnière pour les décorations. Cela allait demander encore
dix minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais
sur le palier ma grand'mère qui était perdue. Chaque personne est bien
seule. Nous repartîmes vers la maison.

Le soleil déclinait; il enflammait un interminable mur que notre fiacre
avait à longer avant d'arriver à la rue que nous habitions, mur sur
lequel l'ombre, projetée par le couchant, du cheval et de la voiture,
se détachait en noir sur le fond rougeâtre, comme un char funèbre dans
une terre cuite de Pompéi. Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir la
malade en bas de l'escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma
mère. Je lui dis que ma grand'mère rentrait un peu souffrante, ayant eu
un étourdissement. Dès mes premiers mots, le visage de ma mère atteignit
au paroxysme d'un désespoir pourtant déjà si résigné, que je compris que
depuis bien des années elle le tenait tout prêt en elle pour un jour
incertain et fatal. Elle ne me demanda rien; il semblait, de même que la
méchanceté aime à exagérer les souffrances des autres, que par tendresse
elle ne voulût pas admettre que sa mère fût très atteinte, surtout d'une
maladie qui peut toucher l'intelligence. Maman frissonnait, son visage
pleurait sans larmes, elle courut dire qu'on allât chercher le médecin,
mais comme Françoise demandait qui était malade, elle ne put répondre,
sa voix s'arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec moi,
effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma grand'mère
attendait en bas sur le canapé du vestibule, mais dès qu'elle nous
entendit, se redressa, se tint debout, fit à maman des signes gais de la
main. Je lui avais enveloppé à demi la tête avec une mantille en
dentelle blanche, lui disant que c'était pour qu'elle n'eût pas froid
dans l'escalier. Je ne voulais pas que ma mère remarquât trop
l'altération du visage, la déviation de la bouche; ma précaution était
inutile: ma mère s'approcha de grand'mère, embrassa sa main comme celle
de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu'à l'ascenseur, avec des
précautions infinies où il y avait, avec la peur d'être maladroite et de
lui faire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher ce qu'il
connaît de plus précieux, mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne
regarda le visage de la malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne
s'attristât pas en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa fille.
Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle n'osa pas
affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne croyait pas qu'il lui
fût permis sans impiété de constater la trace de quelque affaiblissement
intellectuel dans le visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus
tard intacte l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant d'esprit et de
bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à côté de l'autre, ma grand'mère à
demi cachée dans sa mantille, ma mère détournant les yeux.

Pendant ce temps il y avait une personne qui ne quittait pas des siens
ce qui pouvait se deviner des traits modifiés de ma grand'mère que sa
fille n'osait pas voir, une personne qui attachait sur eux un regard
ébahi, indiscret et de mauvais augure: c'était Françoise. Non qu'elle
n'aimât sincèrement ma grand'mère (même elle avait déçue et presque
scandalisée par la froideur de maman qu'elle aurait voulu voir se jeter
en pleurant dans les bras de sa mère), mais elle avait un certain
penchant à envisager toujours le pire, elle avait gardé de son enfance
deux particularités qui sembleraient devoir s'exclure, mais qui, quand
elles sont assemblées, se fortifient: le manque d'éducation des gens du
peuple qui ne cherchent pas à dissimuler l'impression, voire l'effroi
douloureux causé en eux par la vue d'un changement physique qu'il serait
plus délicat de ne pas paraître remarquer, et la rudesse insensible de
la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu'elle ait
l'occasion de tordre le cou aux poulets et manque de la pudeur qui lui
ferait cacher l'intérêt qu'elle éprouve à voir la chair qui souffre.

Quand, grâce aux soins parfaits de Françoise, ma grand'mère fut couchée,
elle se rendit compte qu'elle parlait beaucoup plus facilement, le petit
déchirement ou encombrement d'un vaisseau qu'avait produit l'urémie
avait sans doute été très léger. Alors elle voulut ne pas faire faute à
maman, l'assister dans les instants les plus cruels que celle-ci eût
encore traversés.

--Eh bien! ma fille, lui dit-elle, en lui prenant la main, et en gardant
l'autre devant sa bouche pour donner cette cause apparente à la légère
difficulté qu'elle avait encore à prononcer certains mots, voilà comme
tu plains ta mère! tu as l'air de croire que ce n'est pas désagréable
une indigestion!

Alors pour la première fois les yeux de ma mère se posèrent
passionnément sur ceux de ma grand'mère, ne voulant pas voir le reste de
son visage, et elle dit, commençant la liste de ces faux serments que
nous ne pouvons pas tenir:

--Maman, tu seras bientôt guérie, c'est ta fille qui s'y engage.

Et enfermant son amour le plus fort, toute sa volonté que sa mère
guérît, dans un baiser à qui elle les confia et qu'elle accompagna de sa
pensée, de tout son être jusqu'au bord de ses lèvres, elle alla le
déposer humblement, pieusement sur le front adoré.

Ma grand'mère se plaignait d'une espèce d'alluvion de couvertures qui se
faisait tout le temps du même côté sur sa jambe gauche et qu'elle ne
pouvait pas arriver à soulever. Mais elle ne se rendait pas compte
qu'elle en était elle-même la cause, de sorte que chaque jour elle
accusa injustement Françoise de mal «retaper» son lit. Par un mouvement
convulsif, elle rejetait de ce côté tout le flot de ces écumantes
couvertures de fine laine qui s'y amoncelaient comme les sables dans une
baie bien vite transformée en grève (si on n'y construit une digue) par
les apports successifs du flux.

Ma mère et moi (de qui le mensonge était d'avance percé à jour par
Françoise, perspicace et offensante), nous ne voulions même pas dire que
ma grand'mère fût très malade, comme si cela eût pu faire plaisir aux
ennemis que d'ailleurs elle n'avait pas, et eût été plus affectueux de
trouver qu'elle n'allait pas si mal que ça, en somme, par le même
sentiment instinctif qui m'avait fait supposer qu'Andrée plaignait trop
Albertine pour l'aimer beaucoup. Les mêmes phénomènes se reproduisent
des particuliers à la masse, dans les grandes crises. Dans une guerre,
celui qui n'aime pas son pays n'en dit pas de mal, mais le croit perdu,
le plaint, voit les choses en noir.

Françoise nous rendait un service infini par sa faculté de se passer de
sommeil, de faire les besognes les plus dures. Et si, étant allée se
coucher après plusieurs nuits passées debout, on était obligé de
l'appeler un quart d'heure après qu'elle s'était endormie, elle était si
heureuse de pouvoir faire des choses pénibles comme si elles eussent été
les plus simples du monde que, loin de rechigner, elle montrait sur son
visage de la satisfaction et de la modestie. Seulement quand arrivait
l'heure de la messe, et l'heure du premier déjeuner, ma grand'mère
eût-elle été agonisante, Françoise se fût éclipsée à temps pour ne pas
être en retard. Elle ne pouvait ni ne voulait être suppléée par son
jeune valet de pied. Certes elle avait apporté de Combray une idée très
haute des devoirs de chacun envers nous; elle n'eût pas toléré qu'un de
nos gens nous «manquât». Cela avait fait d'elle une si noble, si
impérieuse, si efficace éducatrice, qu'il n'y avait jamais eu chez nous
de domestiques si corrompus qui n'eussent vite modifié, épuré leur
conception de la vie jusqu'à ne plus toucher le «sou du franc» et à se
précipiter--si peu serviables qu'ils eussent été jusqu'alors--pour me
prendre des mains et ne pas me laisser me fatiguer à porter le moindre
paquet. Mais, à Combray aussi, Françoise avait contracté--et importé à
Paris--l'habitude de ne pouvoir supporter une aide quelconque dans son
travail. Se voir prêter un concours lui semblait recevoir une avanie,
et des domestiques sont restés des semaines sans obtenir d'elle une
réponse à leur salut matinal, sont même partis en vacances sans qu'elle
leur dît adieu et qu'ils devinassent pourquoi, en réalité pour la seule
raison qu'ils avaient voulu faire un peu de sa besogne, un jour qu'elle
était souffrante. Et en ce moment où ma grand'mère était si mal, la
besogne de Françoise lui semblait particulièrement sienne. Elle ne
voulait pas, elle la titulaire, se laisser chiper son rôle dans ces
jours de gala. Aussi son jeune valet de pied, écarté par elle, ne savait
que faire, et non content d'avoir, à l'exemple de Victor, pris mon
papier dans mon bureau, il s'était mis, de plus, à emporter des volumes
de vers de ma bibliothèque. Il les lisait, une bonne moitié de la
journée, par admiration pour les poètes qui les avaient composés, mais
aussi afin, pendant l'autre partie de son temps, d'émailler de citations
les lettres qu'il écrivait à ses amis de village. Certes, il pensait
ainsi les éblouir. Mais, comme il avait peu de suite dans les idées, il
s'était formé celle-ci que ces poèmes, trouvés dans ma bibliothèque,
étaient chose connue de tout le monde et à quoi il est courant de se
reporter. Si bien qu'écrivant à ces paysans dont il escomptait la
stupéfaction, il entremêlait ses propres réflexions de vers de
Lamartine, comme il eût dit: qui vivra verra, ou même: bonjour.

A cause des souffrances de ma grand'mère on lui permit la morphine.
Malheureusement si celle-ci les calmait, elle augmentait aussi la dose
d'albumine. Les coups que nous destinions au mal qui s'était installé en
grand'mère portaient toujours à faux; c'était elle, c'était son pauvre
corps interposé qui les recevait, sans qu'elle se plaignît qu'avec un
faible gémissement. Et les douleurs que nous lui causions n'étaient pas
compensées par un bien que nous ne pouvions lui faire. Le mal féroce que
nous aurions voulu exterminer, c'est à peine si nous l'avions frôlé,
nous ne faisions que l'exaspérer davantage, hâtant peut-être l'heure où
la captive serait dévorée. Les jours où la dose d'albumine avait été
trop forte, Cottard après une hésitation refusait la morphine. Chez cet
homme si insignifiant, si commun, il y avait, dans ces courts moments où
il délibérait, où les dangers d'un traitement et d'un autre se
disputaient en lui jusqu'à ce qu'il s'arrêtât à l'un, la sorte de
grandeur d'un général qui, vulgaire dans le reste de la vie, est un
grand stratège, et, dans un moment périlleux, après avoir réfléchi un
instant, conclut pour ce qui militairement est le plus sage et dit:
«Faites face à l'Est.» Médicalement, si peu d'espoir qu'il y eût de
mettre un terme à cette crise d'urémie, il ne fallait pas fatiguer le
rein. Mais, d'autre part, quand ma grand'mère n'avait pas de morphine,
ses douleurs devenaient intolérables, elle recommençait perpétuellement
un certain mouvement qui lui était difficile à accomplir sans gémir;
pour une grande part, la souffrance est une sorte de besoin de
l'organisme de prendre conscience d'un état nouveau qui l'inquiète, de
rendre la sensibilité adéquate à cet état. On peut discerner cette
origine de la douleur dans le cas d'incommodités qui n'en sont pas pour
tout le monde. Dans une chambre remplie d'une fumée à l'odeur
pénétrante, deux hommes grossiers entreront et vaqueront à leurs
affaires; un troisième, d'organisation plus fine, trahira un trouble
incessant. Ses narines ne cesseront de renifler anxieusement l'odeur
qu'il devrait, semble-t-il, essayer de ne pas sentir et qu'il cherchera
chaque fois à faire adhérer, par une connaissance plus exacte, à son
odorat incommodé. De là vient sans doute qu'une vive préoccupation
empêche de se plaindre d'une rage de dents. Quand ma grand'mère
souffrait ainsi, la sueur coulait sur son grand front mauve, y collant
les mèches blanches, et si elle croyait que nous n'étions pas dans la
chambre, elle poussait des cris: «Ah! c'est affreux!», mais si elle
apercevait ma mère, aussitôt elle employait toute son énergie à effacer
de son visage les traces de douleur, ou, au contraire, répétait les
mêmes plaintes en les accompagnant d'explications qui donnaient
rétrospectivement un autre sens à celles que ma mère avait pu entendre:

--Ah! ma fille, c'est affreux, rester couchée par ce beau soleil quand
on voudrait aller se promener, je pleure de rage contre vos
prescriptions.

Mais elle ne pouvait empêcher le gémissement de ses regards, la sueur de
son front, le sursaut convulsif, aussitôt réprimé, de ses membres.

--Je n'ai pas mal, je me plains parce que je suis mal couchée, je me
sens les cheveux en désordre, j'ai mal au coeur, je me suis cognée
contre le mur.

Et ma mère, au pied du lit, rivée à cette souffrance comme si, à force
de percer de son regard ce front douloureux, ce corps qui recelait le
mal, elle eût dû finir par l'atteindre et l'emporter, ma mère disait:

--Non, ma petite maman, nous ne te laisserons pas souffrir comme ça, on
va trouver quelque chose, prends patience une seconde, me permets-tu de
t'embrasser sans que tu aies à bouger?

Et penchée sur le lit, les jambes fléchissantes, à demi agenouillée,
comme si, à force d'humilité, elle avait plus de chance de faire exaucer
le don passionné d'elle-même, elle inclinait vers ma grand'mère toute sa
vie dans son visage comme, dans un ciboire qu'elle lui tendait, décoré
en reliefs de fossettes et de plissements si passionnés, si désolés et
si doux qu'on ne savait pas s'ils y étaient creusés par le ciseau d'un
baiser, d'un sanglot ou d'un sourire. Ma grand'mère essayait, elle
aussi, de tendre vers maman son visage. Il avait tellement changé que
sans doute, si elle eût eu la force de sortir, on ne l'eût reconnue qu'à
la plume de son chapeau. Ses traits, comme dans des séances de modelage,
semblaient s'appliquer, dans un effort qui la détournait de tout le
reste, à se conformer à certain modèle que nous ne connaissions pas. Ce
travail de statuaire touchait à sa fin et, si la figure de ma grand'mère
avait diminué, elle avait également durci. Les veines qui la
traversaient semblaient celles, non pas d'un marbre, mais d'une pierre
plus rugueuse. Toujours penchée en avant par la difficulté de respirer,
en même temps que repliée sur elle-même par la fatigue, sa figure
fruste, réduite, atrocement expressive, semblait, dans une sculpture
primitive, presque préhistorique, la figure rude, violâtre, rousse,
désespérée de quelque sauvage gardienne de tombeau. Mais toute l'oeuvre
n'était pas accomplie. Ensuite, il faudrait la briser, et puis, dans ce
tombeau--qu'on avait si péniblement gardé, avec cette dure
contraction--descendre.

Dans un de ces moments où, selon l'expression populaire, on ne sait plus
à quel saint se vouer, comme ma grand'mère toussait et éternuait
beaucoup, on suivit le conseil d'un parent qui affirmait qu'avec le
spécialiste X... on était hors d'affaire en trois jours. Les gens du
monde disent cela de leur médecin, et on les croit comme Françoise
croyait les réclames des journaux. Le spécialiste vint avec sa trousse
chargée de tous les rhumes de ses clients, comme l'outre d'Éole. Ma
grand'mère refusa net de se laisser examiner. Et nous, gênés pour le
praticien qui s'était dérangé inutilement, nous déférâmes au désir qu'il
exprima de visiter nos nez respectifs, lesquels pourtant n'avaient rien.
Il prétendait que si, et que migraine ou colique, maladie de coeur ou
diabète, c'est une maladie du nez mal comprise. A chacun de nous il dit:
«Voilà une petite cornée que je serais bien aise de revoir. N'attendez
pas trop. Avec quelques pointes de feu je vous débarrasserai.» Certes
nous pensions à toute autre chose. Pourtant nous nous demandâmes: «Mais
débarrasser de quoi?» Bref tous nos nez étaient malades; il ne se
trompa qu'en mettant la chose au présent. Car dès le lendemain son
examen et son pansement provisoire avaient accompli leur effet. Chacun
de nous eut son catarrhe. Et comme il rencontrait dans la rue mon père
secoué par des quintes, il sourit à l'idée qu'un ignorant pût croire le
mal dû à son intervention. Il nous avait examinés au moment où nous
étions déjà malades.

La maladie de ma grand'mère donna lieu à diverses personnes de
manifester un excès ou une insuffisance de sympathie qui nous surprirent
tout autant que le genre de hasard par lequel les uns ou les autres nous
découvraient des chaînons de circonstances, ou même d'amitiés, que nous
n'eussions pas soupçonnées. Et les marques d'intérêt données par les
personnes qui venaient sans cesse prendre des nouvelles nous révélaient
la gravité d'un mal que jusque-là nous n'avions pas assez isolé, séparé
des mille impressions douloureuses ressenties auprès ma grand'mère.
Prévenues par dépêche, ses soeurs ne quittèrent pas Combray. Elles
avaient découvert un artiste qui leur donnait des séances d'excellente
musique de chambre, dans l'audition de laquelle elles pensaient trouver,
mieux qu'au chevet de la malade, un recueillement, une élévation
douloureuse, desquels la forme ne laissa pas de paraître insolite.
Madame Sazerat écrivit à maman, mais comme une personne dont les
fiançailles brusquement rompues (la rupture était le dreyfusisme) nous
ont à jamais séparés. En revanche Bergotte vint passer tous les jours
plusieurs heures avec moi.

Il avait toujours aimé à venir se fixer pendant quelque temps dans une
même maison où il n'eût pas de frais à faire. Mais autrefois c'était
pour y parler sans être interrompu, maintenant pour garder longuement le
silence sans qu'on lui demandât de parler. Car il était très malade: les
uns disaient d'albuminurie, comme ma grand'mère; selon d'autres il avait
une tumeur. Il allait en s'affaiblissant; c'est avec difficulté qu'il
montait notre escalier, avec une plus grande encore qu'il le descendait.
Bien qu'appuyé à la rampe il trébuchait souvent, et je crois qu'il
serait resté chez lui s'il n'avait pas craint de perdre entièrement
l'habitude, la possibilité de sortir, lui l'«homme à barbiche» que
j'avais connu alerte, il n'y avait pas si longtemps. Il n'y voyait plus
goutte, et sa parole même s'embarrassait souvent.

Mais en même temps, tout au contraire, la somme de ses oeuvres, connues
seulement des lettrés à l'époque où Mme Swann patronnait leurs timides
efforts de dissémination, maintenant grandies et fortes aux yeux de
tous, avait pris dans le grand public une extraordinaire puissance
d'expansion. Sans doute il arrive que c'est après sa mort seulement
qu'un écrivain devient célèbre. Mais c'était en vie encore et durant son
lent acheminement vers la mort non encore atteinte, qu'il assistait à
celui de ses oeuvres vers la Renommée. Un auteur mort est du moins
illustre sans fatigue. Le rayonnement de son nom s'arrête à la pierre de
sa tombe. Dans la surdité du sommeil éternel, il n'est pas importuné par
la Gloire. Mais pour Bergotte l'antithèse n'était pas entièrement
achevée. Il existait encore assez pour souffrir du tumulte. Il remuait
encore, bien que péniblement, tandis que ses oeuvres, bondissantes,
comme des filles qu'on aime mais dont l'impétueuse jeunesse et les
bruyants plaisirs vous fatiguent, entraînaient chaque jour jusqu'au pied
de son lit des admirateurs nouveaux.

Les visites qu'il nous faisait maintenant venaient pour moi quelques
années trop tard, car je ne l'admirais plus autant. Ce qui n'est pas en
contradiction avec ce grandissement de sa renommée. Une oeuvre est
rarement tout à fait comprise et victorieuse, sans que celle d'un autre
écrivain, obscure encore, n'ait commencé, auprès de quelques esprits
plus difficiles, de substituer un nouveau culte à celui qui a presque
fini de s'imposer. Dans les livres de Bergotte, que je relisais souvent,
ses phrases étaient aussi claires devant mes yeux que mes propres idées,
les meubles dans ma chambre et les voitures dans la rue. Toutes choses
s'y voyaient aisément, sinon telles qu'on les avait toujours vues, du
moins telles qu'on avait l'habitude de les voir maintenant. Or un nouvel
écrivain avait commencé à publier des oeuvres où les rapports entre les
choses étaient si différents de ceux qui les liaient pour moi que je ne
comprenais presque rien de ce qu'il écrivait. Il disait par exemple:
«Les tuyaux d'arrosage admiraient le bel entretien des routes» (et cela
c'était facile, je glissais le long de ces routes) «qui partaient toutes
les cinq minutes de Briand et de Claudel». Alors je ne comprenais plus
parce que j'avais attendu un nom de ville et qu'il m'était donné un nom
de personne. Seulement je sentais que ce n'était pas la phrase qui était
mal faite, mais moi pas assez fort et agile pour aller jusqu'au bout. Je
reprenais mon élan, m'aidais des pieds et des mains pour arriver à
l'endroit d'où je verrais les rapports nouveaux entre les choses. Chaque
fois, parvenu à peu près à la moitié de la phrase, je retombais comme
plus tard au régiment, dans l'exercice appelé portique. Je n'en avais,
pas moins pour le nouvel écrivain l'admiration d'un enfant gauche et à
qui on donne zéro pour la gymnastique, devant un autre enfant plus
adroit. Dès lors j'admirai moins Bergotte dont la limpidité me parut de
l'insuffisance. Il y eut un temps où on reconnaissait bien les choses
quand c'était Fromentin qui les peignait et où on ne les reconnaissait
plus quand c'était Renoir.

Les gens de goût nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre
du XVIIIe siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu'il en
a fallu beaucoup, même en plein XIXe, pour que Renoir fût salué grand
artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original,
l'artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par
leur peinture, par leur prose, n'est pas toujours agréable. Quand il est
terminé, le praticien nous dit: Maintenant regardez. Et voici que le
monde (qui n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste
original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l'ancien,
mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de
celles d'autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous
refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir,
et l'eau, et le ciel: nous avons envie de nous promener dans la forêt
pareille à celle qui le premier jour nous semblait tout excepté une
forêt, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais où
manquaient justement les nuances propres aux forêts. Tel est l'univers
nouveau et périssable qui vient d'être créé. Il durera jusqu'à la
prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou
un nouvel écrivain originaux.

Celui qui avait remplacé pour moi Bergotte me lassait non par
l'incohérence mais par la nouveauté, parfaitement cohérente, de rapports
que je n'avais pas l'habitude de suivre. Le point, toujours le même, où
je me sentait retomber, indiquait l'identité de chaque tour de force à
faire. Du reste, quand une fois sur mille je pouvais suivre l'écrivain
jusqu'au bout de sa phrase, ce que je voyais était toujours d'une
drôlerie, d'une vérité, d'un charme, pareils à ceux que j'avais trouvés
jadis dans la lecture de Bergotte, mais plus délicieux. Je songeais
qu'il n'y avait pas tant d'années qu'un même renouvellement du monde,
pareil à celui que j'attendais de son successeur, c'était Bergotte qui
me l'avait apporté. Et j'arrivais à me demander s'il y avait quelque
vérité en cette distinction que nous faisons toujours entre l'art, qui
n'est pas plus avancé qu'au temps d'Homère, et la science aux progrès
continus. Peut-être l'art ressemblait-il au contraire en cela à la
science; chaque nouvel écrivain original me semblait en progrès sur
celui qui l'avait précédé; et qui me disait que dans vingt ans, quand je
saurais accompagner sans fatigue le nouveau d'aujourd'hui, un autre ne
surviendrait pas devant qui l'actuel filerait rejoindre Bergotte?

Je parlai à ce dernier du nouvel écrivain. Il me dégoûta de lui moins en
m'assurant que son art était rugueux, facile et vide, qu'en me racontant
l'avoir vu, ressemblant, au point de s'y méprendre, à Bloch.

Cette image se profila désormais sur les pages écrites et je ne me crus
plus astreint à la peine de comprendre. Si Bergotte m'avait mal parlé de
lui, c'était moins, je crois, par jalousie de son insuccès que par
ignorance de son oeuvre. Il ne lisait presque rien. Déjà la plus grande
partie de sa pensée avait passé de son cerveau dans ses livres. Il était
amaigri comme s'il avait été opéré d'eux. Son instinct reproducteur ne
l'induisait plus à l'activité, maintenant qu'il avait produit au dehors
presque tout ce qu'il pensait. Il menait la vie végétative d'un
convalescent, d'une accouchée; ses beaux yeux restaient immobiles,
vaguement éblouis, comme les yeux d'un homme étendu au bord de la mer
qui dans une vague rêverie regarde seulement chaque petit flot.
D'ailleurs si j'avais moins d'intérêt à causer avec lui que je n'aurais
eu jadis, de cela je n'éprouvais pas de remords. Il était tellement
homme d'habitude que les plus simples comme les plus luxueuses, une fois
qu'il les avait prises, lui devenaient indispensables pendant un certain
temps. Je ne sais ce qui le fit venir une première fois, mais ensuite
chaque jour ce fut pour la raison qu'il était venu la veille. Il
arrivait à la maison comme il fût allé au café, pour qu'on ne lui parlât
pas, pour qu'il pût--bien rarement--parler, de sorte qu'on aurait pu en
somme trouver un signe qu'il fût ému de notre chagrin ou prît plaisir à
se trouver avec moi, si l'on avait voulu induire quelque chose d'une
telle assiduité. Elle n'était pas indifférente à ma mère, sensible à
tout ce qui pouvait être considéré comme un hommage à sa malade. Et tous
les jours elle me disait: «Surtout n'oublie pas de bien le remercier.»

Nous eûmes--discrète attention de femme, comme le goûter que nous sert
entre deux séances de pose la compagne d'un peintre,--supplément à titre
gracieux de celles que nous faisait son mari, la visite de Mme Cottard.
Elle venait nous offrir sa «camériste», si nous aimions le service d'un
homme, allait se «mettre en campagne» et mieux, devant nos refus, nous
dit qu'elle espérait du moins que ce n'était pas là de notre part une
«défaite», mot qui dans son monde signifie un faux prétexte pour ne pas
accepter une invitation. Elle nous assura que le professeur, qui ne
parlait jamais chez lui de ses malades, était aussi triste que s'il
s'était agi d'elle-même. On verra plus tard que même si cela eût été
vrai, cela eût été à la fois bien peu et beaucoup, de la part du plus
infidèle et plus reconnaissant des maris.

Des offres aussi utiles, et infiniment plus touchantes par la manière
(qui était un mélange de la plus haute intelligence, du plus grand
coeur, et d'un rare bonheur d'expression), me furent adressées par le
grand-duc héritier de Luxembourg. Je l'avais connu à Balbec où il était
venu voir une de ses tantes, la princesse de Luxembourg, alors qu'il
n'était encore que comte de Nassau. Il avait épousé quelques mois après
la ravissante fille d'une autre princesse de Luxembourg, excessivement
riche parce qu'elle était la fille unique d'un prince à qui appartenait
une immense affaire de de farines. Sur quoi le grand-duc de Luxembourg,
qui n'avait pas d'enfants et qui adorait son neveu Nassau, avait fait
approuver par la Chambre qu'il fût déclaré grand-duc héritier. Comme
dans tous les mariages de ce genre, l'origine de la fortune est
l'obstacle, comme elle est aussi la cause efficiente. Je me rappelais ce
comte de Nassau comme un des plus remarquables jeunes gens que j'aie
rencontrés, déjà dévoré alors d'un sombre et éclatant amour pour sa
fiancée. Je fus très touché des lettres qu'il ne cessa de m'écrire
pendant la maladie de ma grand'mère, et maman elle-même, émue, reprenait
tristement un mot de sa mère: Sévigné n'aurait pas mieux dit. Le sixième
jour, maman, pour obéir aux prières de grand'mère, dut la quitter un
moment et faire semblant d'aller se reposer. J'aurais voulu, pour que ma
grand'mère s'endormît, que Françoise restât sans bouger. Malgré mes
supplications, elle sortit de la chambre; elle aimait ma grand'mère;
avec sa clairvoyance et son pessimisme elle la jugeait perdue. Elle
aurait donc voulu lui donner tous les soins possibles. Mais on venait de
dire qu'il y avait un ouvrier électricien, très ancien dans sa maison,
beau-frère de son patron, estimé dans notre immeuble où il venait
travailler depuis de longues années, et surtout de Jupien. On avait
commandé cet ouvrier avant que ma grand'mère tombât malade. Il me
semblait qu'on eût pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le
protocole de Françoise ne le permettait pas, elle aurait manqué de
délicatesse envers ce brave homme, l'état de ma grand'mère ne comptait
plus. Quand au bout d'un quart d'heure, exaspéré, j'allai la chercher à
la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le «carré» de l'escalier
de service, dont la porte était ouverte, procédé qui avait l'avantage de
permettre, si l'un de nous arrivait, de faire semblant qu'on allait se
quitter, mais l'inconvénient d'envoyer d'affreux courants d'air.
Françoise quitta donc l'ouvrier, non sans lui avoir encore crié
quelques compliments, qu'elle avait oubliés, pour sa femme et son
beau-frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer à la
délicatesse, que Françoise portait jusque dans la politique extérieure.
Les niais s'imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux
sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l'âme humaine;
ils devraient au contraire comprendre que c'est en descendant en
profondeur dans une individualité qu'ils auraient chance de comprendre
ces phénomènes. Françoise avait mille fois répété au jardinier de
Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut
sinon vivre. Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était
gênée, vis-à-vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre
pour aider «les pauvres Russes» «puisqu'on est alliance», disait-elle.
Elle ne trouvait pas cela délicat envers Nicolas II qui avait toujours
eu «de si bonnes paroles pour nous»; c'était un effet du même code qui
l'eût empêchée de refuser à Jupien un petit verre, dont elle savait
qu'il allait «contrarier sa digestion», et qui faisait que, si près de
la mort de ma grand'mère, la même malhonnêteté dont elle jugeait
coupable la France, restée neutre à l'égard du Japon, elle eût cru la
commettre, en n'allant pas s'excuser elle-même auprès de ce bon ouvrier
électricien qui avait pris tant de dérangement.

Nous fûmes heureusement très vite débarrassés de la fille de Françoise
qui eut à s'absenter plusieurs semaines. Aux conseils habituels qu'on
donnait, à Combray, à la famille d'un malade: «Vous n'avez pas essayé
d'un petit voyage, le changement d'air, retrouver l'appétit, etc....»
elle avait ajouté l'idée presque unique qu'elle s'était spécialement
forgée et qu'ainsi elle répétait chaque fois qu'on la voyait, sans se
lasser, et comme pour l'enfoncer dans la tête des autres: «Elle aurait
dû se soigner _radicalement_ dès le début.» Elle ne préconisait pas un
genre de cure plutôt qu'un autre, pourvu que cette cure fût _radicale_.
Quant à Françoise, elle voyait qu'on donnait peu de médicaments à ma
grand'mère. Comme, selon elle, ils ne servent qu'à vous abîmer
l'estomac, elle en était heureuse, mais plus encore humiliée. Elle avait
dans le Midi des cousins--riches relativement--dont la fille, tombée
malade en pleine adolescence, était morte à vingt-trois ans; pendant
quelques années le père et la mère s'étaient ruinés en remèdes, en
docteurs différents, en pérégrinations d'une «station» thermale à une
autre, jusqu'au décès. Or cela paraissait à Françoise, pour ces
parents-là, une espèce de luxe, comme s'ils avaient eu des chevaux de
courses, un château. Eux-mêmes, si affligés qu'ils fussent, tiraient une
certaine vanité de tant de dépenses. Ils n'avaient plus rien, ni surtout
le bien le plus précieux, leur enfant, mais ils aimaient à répéter
qu'ils avaient fait pour elle autant et plus que les gens les plus
riches. Les rayons ultra-violets, à l'action desquels on avait,
plusieurs fois par jour, pendant des mois, soumis la malheureuse, les
flattaient particulièrement. Le père, enorgueilli dans sa douleur par
une espèce de gloire, en arrivait quelquefois à parler de sa fille comme
d'une étoile de l'Opéra pour laquelle il se fût ruiné. Françoise n'était
pas insensible à tant de mise en scène; celle qui entourait la maladie
de ma grand'mère lui semblait un peu pauvre, bonne pour une maladie sur
un petit théâtre de province.

Il y eut un moment où les troubles de l'urémie se portèrent sur les yeux
de ma grand'mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses
yeux n'étaient nullement ceux d'une aveugle et restaient les mêmes. Et
je compris seulement qu'elle ne voyait pas, à l'étrangeté d'un certain
sourire d'accueil qu'elle avait dès qu'on ouvrait la porte, jusqu'à ce
qu'on lui eût pris la main pour lui dire bonjour, sourire qui
commençait trop tôt et restait stéréotypé sur ses lèvres, fixe, mais
toujours de face et tâchant à être vu de partout, parce qu'il n'y avait
plus l'aide du regard pour le régler, lui indiquer le moment, la
direction, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du
changement de place ou d'expression de la personne qui venait d'entrer;
parce qu'il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un peu
de lui l'attention du visiteur, et prenait par là, dans sa gaucherie,
une importance excessive, donnant l'impression d'une amabilité exagérée.
Puis la vue revint complètement, des yeux le mal nomade passa aux
oreilles. Pendant quelques jours, ma grand'mère fut sourde. Et comme
elle avait peur d'être surprise par l'entrée soudaine de quelqu'un
qu'elle n'aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du
côté du mur) elle détournait brusquement la tête vers la porte. Mais le
mouvement de son cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques
jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du moins
d'écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, mais l'embarras
de la parole augmenta. On était obligé de faire répéter à ma grand'mère
à peu près tout ce qu'elle disait.

Maintenant ma grand'mère, sentant qu'on ne la comprenait plus, renonçait
à prononcer un seul mot et restait immobile. Quand elle m'apercevait,
elle avait une sorte de sursaut comme ceux qui tout d'un coup manquent
d'air, elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons
inintelligibles. Alors, domptée par son impuissance même, elle laissait
retomber sa tête, s'allongeait à plat sur le lit, le visage grave, de
marbre, les mains immobiles sur le drap, ou s'occupant d'une action
toute matérielle comme de s'essuyer les doigts avec son mouchoir. Elle
ne voulait pas penser. Puis elle commença à avoir une agitation
constante. Elle désirait sans cesse se lever. Mais on l'empêchait,
autant qu'on pouvait, de le faire, de peur qu'elle ne se rendît compte
de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laissée un instant seule, je la
trouvai, debout, en chemise de nuit, qui essayait d'ouvrir la fenêtre.

A Balbec, un jour où on avait sauvé malgré elle une veuve qui s'était
jetée à l'eau, elle m'avait dit (mue peut-être par un de ces
pressentiments que nous lisons parfois dans le mystère si obscur
pourtant de notre vie organique, mais où il semble que se reflète
l'avenir) qu'elle ne connaissait pas cruauté pareille à celle d'arracher
une désespérée à la mort qu'elle a voulue et de la rendre à son martyre.

Nous n'eûmes que le temps de saisir ma grand'mère, elle soutint contre
ma mère une lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans
un fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage redevint
impassible et elle se mit à enlever soigneusement les poils de fourrure
qu'avait laissés sur sa chemise de nuit un manteau qu'on avait jeté sur
elle.

Son regard changea tout à fait, souvent inquiet, plaintif, hagard, ce
n'était plus son regard d'autrefois, c'était le regard maussade d'une
vieille femme qui radote....

A force de lui demander si elle ne désirait pas être coiffée, Françoise
finit par se persuader que la demande venait de ma grand'mère. Elle
apporta des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir. Elle
disait: «Cela ne peut pas fatiguer Madame Amédée, que je la peigne; si
faible qu'on soit on peut toujours être peignée.» C'est-à-dire, on n'est
jamais trop faible pour qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la
concerne, vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je vis
entre les mains cruelles de Françoise, ravie comme si elle était en
train de rendre la santé à ma grand'mère, sous l'éplorement d'une
vieille chevelure qui n'avait pas la force de supporter le contact du
peigne, une tête qui, incapable de garder la pose qu'on lui donnait,
s'écroulait dans un tourbillon incessant où l'épuisement des forces
alternait avec la douleur. Je sentis que le moment où Françoise allait
avoir terminé s'approchait et je n'osai pas la hâter en lui disant:
«C'est assez», de peur qu'elle ne me désobéît. Mais en revanche je me
précipitai quand, pour que ma grand'mère vît si elle se trouvait bien
coiffée, Françoise, innocemment féroce, approcha une glace. Je fus
d'abord heureux d'avoir pu l'arracher à temps de ses mains, avant que ma
grand'mère, de qui on avait soigneusement éloigné tout miroir, eût
aperçu par mégarde une image d'elle-même qu'elle ne pouvait se figurer.
Mais, hélas! quand, un instant après, je me penchai vers elle pour
baiser ce beau front qu'on avait tant fatigué, elle me regarda d'un air
étonné, méfiant, scandalisé: elle ne m'avait pas reconnu.

Selon notre médecin c'était un symptôme que la congestion du cerveau
augmentait. Il fallait le dégager.

Cottard hésitait. Françoise espéra un instant qu'on mettrait des
ventouses «clarifiées». Elle en chercha les effets dans mon dictionnaire
mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de
clarifiées qu'elle n'eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne
le cherchait pas plus à la lettre _s_ qu'à la lettre _c_; elle disait en
effet clarifiées mais écrivait (et par conséquent croyait que c'était
écrit) «esclarifiées». Cottard, ce qui la déçut, donna, sans beaucoup
d'espoir, la préférence aux sangsues. Quand, quelques heures après,
j'entrai chez ma grand'mère, attachés à sa nuque, à ses tempes, à ses
oreilles, les petits serpents noirs se tordaient dans sa chevelure
ensanglantée, comme dans celle de Méduse. Mais dans son visage pâle et
pacifié, entièrement immobile, je vis grands ouverts, lumineux et
calmes, ses beaux yeux d'autrefois (peut-être encore plus surchargés
d'intelligence qu'ils n'étaient avant sa maladie, parce que, comme elle
ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger, c'est à ses yeux seuls
qu'elle confiait sa pensée, la pensée qui tantôt tient en nous une place
immense, nous offrant des trésors insoupçonnés, tantôt semble réduite à
rien, puis peut renaître comme par génération spontanée par quelques
gouttes de sang qu'on tire), ses yeux, doux et liquides comme de
l'huile, sur lesquels le feu rallumé qui brûlait éclairait devant la
malade l'univers reconquis. Son calme n'était plus la sagesse du
désespoir mais de l'espérance. Elle comprenait qu'elle allait mieux,
voulait être prudente, ne pas remuer, et me fit seulement le don d'un
beau sourire pour que je susse qu'elle se sentait mieux, et me pressa
légèrement la main.

Je savais quel dégoût ma grand'mère avait de voir certaines bêtes, à
plus forte raison d'être touchée par elles. Je savais que c'était en
considération d'une utilité supérieure qu'elle supportait les sangsues.
Aussi Françoise m'exaspérait-elle en lui répétant avec ces petits rires
qu'on a avec un enfant qu'on veut faire jouer: «Oh! les petites bébêtes
qui courent sur Madame.» C'était, de plus, traiter notre malade sans
respect, comme si elle était tombée en enfance. Mais ma grand'mère, dont
la figure avait pris la calme bravoure d'un stoïcien, n'avait même pas
l'air d'entendre.

Hélas! aussitôt les sangsues retirées, la congestion reprit de plus en
plus grave. Je fus surpris qu'à ce moment où ma grand'mère était si mal,
Françoise disparût à tout moment. C'est qu'elle s'était commandé une
toilette de deuil et ne voulait pas faire attendre la couturière. Dans
la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin,
aboutit à une question d'essayage.

Quelques jours plus tard, comme je dormais, ma mère vint m'appeler au
milieu de la nuit. Avec les douces attentions que, dans les grandes
circonstances, les gens qu'une profonde douleur accable témoignent
fût-ce aux petits ennuis des autres:

--Pardonne-moi de venir troubler ton sommeil, me dit-elle.

--Je ne dormais pas, répondis-je en m'éveillant.

Je le disais de bonne foi. La grande modification qu'amène en nous le
réveil est moins de nous introduire dans la vie claire de la conscience
que de nous faire perdre le souvenir de la lumière un peu plus tamisée
où reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les
pensées à demi voilées sur lesquelles nous voguions il y a un instant
encore entraînaient en nous un mouvement parfaitement suffisant pour que
nous ayons pu les désigner sous le nom de veille. Mais les réveils
trouvent alors une interférence de mémoire. Peu après, nous les
qualifions sommeil parce que nous ne nous les rappelons plus. Et quand
luit cette brillante étoile, qui, à l'instant du réveil, éclaire
derrière le dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire
pendant quelques secondes que c'était non du sommeil, mais de la veille;
étoile filante à vrai dire, qui emporte avec sa lumière l'existence
mensongère, mais les aspects aussi du songe et permet seulement à celui
qui s'éveille de se dire: «J'ai dormi.»

D'une voix si douce qu'elle semblait craindre de me faire mal, ma mère
me demanda si cela ne me fatiguerait pas trop de me lever, et me
caressant les mains:

--Mon pauvre petit, ce n'est plus maintenant que sur ton papa et sur ta
maman que tu pourras compter.

Nous entrâmes dans la chambre. Courbée en demi-cercle sur le lit, un
autre être que ma grand'mère, une espèce de bête qui se serait affublée
de ses cheveux et couchée dans ses draps, haletait, geignait, de ses
convulsions secouait les couvertures. Les paupières étaient closes et
c'est parce qu'elles fermaient mal plutôt que parce qu'elles s'ouvraient
qu'elle laissaient voir un coin de prunelle, voilé, chassieux, reflétant
l'obscurité d'une vision organique et d'une souffrance interne. Toute
cette agitation ne s'adressait pas à nous qu'elle ne voyait pas, ni ne
connaissait. Mais si ce n'était plus qu'une bête qui remuait là, ma
grand'mère où était-elle? On reconnaissait pourtant la forme de son nez,
sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais au coin
duquel un grain de beauté restait attaché, sa main qui écartait les
couvertures d'un geste qui eût autrefois signifié que ces couvertures la
gênaient et qui maintenant ne signifiait rien.

Maman me demanda d'aller chercher un peu d'eau et de vinaigre pour
imbiber le front de grand'mère. C'était la seule chose qui la
rafraîchissait, croyait maman qui la voyait essayer d'écarter ses
cheveux. Mais on me fit signe par la porte de venir. La nouvelle que ma
grand'mère était à toute extrémité s'était immédiatement répandue dans
la maison. Un de ces «extras» qu'on fait venir dans les périodes
exceptionnelles pour soulager la fatigue des domestiques, ce qui fait
que les agonies ont quelque chose des fêtes, venait d'ouvrir au duc de
Guermantes, lequel, resté dans l'antichambre, me demandait; je ne pus
lui échapper.

--Je viens, mon cher monsieur, d'apprendre ces nouvelles macabres. Je
voudrais en signe de sympathie serrer la main à monsieur votre père.

Je m'excusai sur la difficulté de le déranger en ce moment. M. de
Guermantes tombait comme au moment où on part en voyage. Mais il sentait
tellement l'importance de la politesse qu'il nous faisait, que cela lui
cachait le reste et qu'il voulait absolument entrer au salon. En
général, il avait l'habitude de tenir à l'accomplissement entier des
formalités dont il avait décidé d'honorer quelqu'un et il s'occupait peu
que les malles fussent faites ou le cercueil prêt.

--Avez-vous fait venir Dieulafoy? Ah! c'est une grave erreur. Et si vous
me l'aviez demandé, il serait venu pour moi, il ne me refuse rien, bien
qu'il ait refusé à la duchesse de Chartres. Vous voyez, je me mets
carrément au-dessus d'une princesse du sang. D'ailleurs devant la mort
nous sommes tous égaux, ajouta-t-il, non pour me persuader que ma
grand'mère devenait son égale, mais ayant peut-être senti qu'une
conversation prolongée relativement à son pouvoir sur Dieulafoy et à sa
prééminence sur la duchesse de Chartres ne serait pas de très bon goût.

Son conseil du reste ne m'étonnait pas. Je savais que, chez les
Guermantes, on citait toujours le nom de Dieulafoy (avec un peu plus de
respect seulement) comme celui d'un «fournisseur» sans rival. Et la
vieille duchesse de Mortemart, née Guermantes (il est impossible de
comprendre pourquoi dès qu'il s'agit d'une duchesse on dit presque
toujours: «la vieille duchesse de» ou tout au contraire, d'un air fin et
Watteau, si elle est jeune, la «petite duchesse de»), préconisait
presque mécaniquement, en clignant de l'oeil, dans les cas graves
«Dieulafoy, Dieulafoy», comme si on avait besoin d'un glacier «Poiré
Blanche» ou pour des petits fours «Rebattet, Rebattet». Mais j'ignorais
que mon père venait précisément de faire demander Dieulafoy.

A ce moment ma mère, qui attendait avec impatience des ballons d'oxygène
qui devaient rendre plus aisée la respiration de ma grand'mère, entra
elle-même dans l'antichambre où elle ne savait guère trouver M. de
Guermantes. J'aurais voulu le cacher n'importe où. Mais persuadé que
rien n'était plus essentiel, ne pouvait d'ailleurs la flatter davantage
et n'était plus indispensable à maintenir sa réputation de parfait
gentilhomme, il me prit violemment par le bras et malgré que je me
défendisse comme contre un viol par des: «Monsieur, monsieur, monsieur»
répétés, il m'entraîna vers maman en me disant: «Voulez-vous me faire le
grand honneur de me présenter à madame votre _mère_?» en déraillant un
peu sur le mot mère. Et il trouvait tellement que l'honneur était pour
elle qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire tout en faisant une figure
de circonstance. Je ne pus faire autrement que de le nommer, ce qui
déclancha aussitôt de sa part des courbettes, des entrechats, et il
allait commencer toute la cérémonie complète du salut. Il pensait même
entrer en conversation, mais ma mère, noyée dans sa douleur, me dit de
venir vite, et ne répondit même pas aux phrases de M. de Guermantes qui,
s'attendant à être reçu en visite et se trouvant au contraire laissé
seul dans l'antichambre, eût fini par sortir si, au même moment, il
n'avait vu entrer Saint-Loup arrivé le matin même et accouru aux
nouvelles. «Ah! elle est bien bonne!» s'écria joyeusement le duc en
attrapant son neveu par sa manche qu'il faillit arracher, sans se
soucier de la présence de ma mère qui retraversait l'antichambre.
Saint-Loup n'était pas fâché, je crois, malgré son sincère chagrin,
d'éviter de me voir, étant donné ses dispositions pour moi. Il partit,
entraîné par son oncle qui, ayant quelque chose de très important à lui
dire et ayant failli pour cela partir à Doncières, ne pouvait pas en
croire sa joie d'avoir pu économiser un tel dérangement. «Ah! si on
m'avait dit que je n'avais qu'à traverser la cour et que je te
trouverais ici, j'aurais cru à une vaste blague; comme dirait ton
camarade M. Bloch, c'est assez farce.» Et tout en s'éloignant avec
Robert, qu'il tenait par l'épaule: «C'est égal, répétait-il, on voit
bien que je viens de toucher de la corde de pendu ou tout comme; j'ai
une sacrée veine.» Ce n'est pas que le duc de Guermantes fût mal élevé,
au contraire. Mais il était de ces hommes incapables de se mettre à la
place des autres, de ces hommes ressemblant en cela à la plupart des
médecins et aux croquemorts, et qui, après avoir pris une figure de
circonstance et dit: «ce sont des instants très pénibles», vous avoir au
besoin embrassé et conseillé le repos, ne considèrent plus une agonie
ou un enterrement que comme une réunion mondaine plus ou moins
restreinte où, avec une jovialité comprimée un moment, ils cherchent des
yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs petites affaires,
demander de les présenter à une autre ou «offrir une place» dans leur
voiture pour les «ramener». Le duc de Guermantes, tout en se félicitant
du «bon vent» qui l'avait poussé vers son neveu, resta si étonné de
l'accueil pourtant si naturel de ma mère, qu'il déclara plus tard
qu'elle était aussi désagréable que mon père était poli, qu'elle avait
des «absences» pendant lesquelles elle semblait même ne pas entendre les
choses qu'on lui disait et qu'à son avis elle n'était pas dans son
assiette et peut-être même n'avait pas toute sa tête à elle. Il voulut
bien cependant, à ce qu'on me dit, mettre cela en partie sur le compte
des circonstances et déclarer que ma mère lui avait paru très «affectée»
par cet événement. Mais il avait encore dans les jambes tout le reste
des saluts et révérences à reculons qu'on l'avait empêché de mener à
leur fin et se rendait d'ailleurs si peu compte de ce que c'était que le
chagrin de maman, qu'il demanda, la veille de l'enterrement, si je
n'essayais pas de la distraire.

Un beau-frère de ma grand'mère, qui était religieux, et que je ne
connaissais pas, télégraphia en Autriche où était le chef de son ordre,
et ayant par faveur exceptionnelle obtenu l'autorisation, vint ce
jour-là. Accablé de tristesse, il lisait à côté du lit des textes de
prières et de méditations sans cependant détacher ses yeux en vrille de
la malade. A un moment où ma grand'mère était sans connaissance, la vue
de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai. Il parut
surpris de ma pitié et il se produisit alors quelque chose de singulier.
Il joignit ses mains sur sa figure comme un homme absorbé dans une
méditation douloureuse, mais, comprenant que j'allais détourner de lui
les yeux, je vis qu'il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et,
au moment où mes regards le quittaient, j'aperçus son oeil aigu qui
avait profité de cet abri de ses mains pour observer si ma douleur était
sincère. Il était embusqué là comme dans l'ombre d'un confessionnal. Il
s'aperçut que je le voyais et aussitôt clôtura hermétiquement le
grillage qu'il avait laissé entr'ouvert. Je l'ai revu plus tard, et
jamais entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement
convenu que je n'avais pas remarqué qu'il m'épiait. Chez le prêtre comme
chez l'aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d'instruction.
D'ailleurs quel est l'ami, si cher soit-il, dans le passé, commun avec
le nôtre, de qui il n'y ait pas de ces minutes dont nous ne trouvions
plus commode de nous persuader qu'il a dû les oublier?

Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration
moins pénible demanda des ballons d'oxygène. Ma mère, le docteur, la
soeur les tenaient dans leurs mains; dès que l'un était fini, on leur en
passait un autre. J'étais sorti un moment de la chambre. Quand je
rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en sourdine
par un murmure incessant, ma grand'mère semblait nous adresser un long
chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris
bientôt qu'il n'était guère moins inconscient, qu'il était aussi
purement mécanique, que le râle de tout à l'heure. Peut-être
reflétait-il dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la
morphine. Il résultait surtout, l'air ne passant plus tout à fait de la
même façon dans les bronches, d'un changement de registre de la
respiration. Dégagé par la double action de l'oxygène et de la morphine,
le souffle de ma grand'mère ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif,
léger, glissait, patineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à
l'haleine, insensible comme celle du vent dans la flûte d'un roseau, se
mêlait-il, dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus humains qui,
libérés à l'approche de la mort, font croire à des impressions de
souffrance ou de bonheur chez ceux qui déjà ne sentent plus, et venaient
ajouter un accent plus mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette
longue phrase qui s'élevait, montait encore, puis retombait pour
s'élancer de nouveau de la poitrine allégée, à la poursuite de
l'oxygène. Puis, parvenu si haut, prolongé avec tant de force, le chant,
mêlé d'un murmure de supplication dans la volupté, semblait à certains
moments s'arrêter tout à fait comme une source s'épuise.

Françoise, quand elle avait un grand chagrin, éprouvait le besoin si
inutile, mais ne possédait pas l'art si simple, de l'exprimer. Jugeant
ma grand'mère tout à fait perdue, c'était ses impressions à elle,
Françoise, qu'elle tenait à nous faire connaître. Et elle ne savait que
répéter: «Cela me fait quelque chose», du même ton dont elle disait,
quand elle avait pris trop de soupe aux choux: «J'ai comme un poids sur
l'estomac», ce qui dans les deux cas était plus naturel qu'elle ne
semblait le croire. Si faiblement traduit, son chagrin n'en était pas
moins très grand, aggravé d'ailleurs par l'ennui que sa fille, retenue à
Combray (que la jeune Parisienne appelait maintenant la «cambrousse» et
où elle se sentait devenir «pétrousse»), ne pût vraisemblablement
revenir pour la cérémonie mortuaire que Françoise sentait devoir être
quelque chose de superbe. Sachant que nous nous épanchions peu, elle
avait à tout hasard convoqué d'avance Jupien pour tous les soirs de la
semaine. Elle savait qu'il ne serait pas libre à l'heure de
l'enterrement. Elle voulait du moins, au retour, le lui «raconter».

Depuis plusieurs nuits mon père, mon grand-père, un de nos cousins
veillaient et ne sortaient plus de la maison. Leur dévouement continu
finissait par prendre un masque d'indifférence, et l'interminable
oisiveté autour de cette agonie leur faisait tenir ces mêmes propos qui
sont inséparables d'un séjour prolongé dans un wagon de chemin de fer.
D'ailleurs ce cousin (le neveu de ma grand'tante) excitait chez moi
autant d'antipathie qu'il méritait et obtenait généralement d'estime.

On le «trouvait» toujours dans les circonstances graves, et il était si
assidu auprès des mourants que les familles, prétendant qu'il était
délicat de santé, malgré son apparence robuste, sa voix de basse-taille
et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les périphrases
d'usage de ne pas venir à l'enterrement. Je savais d'avance que maman,
qui pensait aux autres au milieu de la plus immense douleur, lui dirait
sous une tout autre forme ce qu'il avait l'habitude de s'entendre
toujours dire:

--Promettez-moi que vous ne viendrez pas «demain». Faites-le pour
«elle». Au moins n'allez pas «là-bas». Elle vous avait demandé de ne pas
venir.

Rien n'y faisait; il était toujours le premier à la «maison», à cause de
quoi on lui avait donné, dans un autre milieu, le surnom, que nous
ignorions, de «ni fleurs ni couronnes». Et avant d'aller à «tout», il
avait toujours «pensé à tout», ce qui lui valait ces mots: «Vous, on ne
vous dit pas merci.»

--Quoi? demanda d'une voix forte mon grand-père qui était devenu un peu
sourd et qui n'avait pas entendu quelque chose que mon cousin venait de
dire à mon père.

--Rien, répondit le cousin. Je disais seulement que j'avais reçu ce
matin une lettre de Combray où il fait un temps épouvantable et ici un
soleil trop chaud.

--Et pourtant le baromètre est très bas, dit mon père.

--Où ça dites-vous qu'il fait mauvais temps? demanda mon grand-père.

--A Combray.

--Ah! cela ne m'étonne pas, chaque fois qu'il fait mauvais ici il fait
beau à Combray, et _vice versa_. Mon Dieu! vous parlez de Combray:
a-t-on pensé à prévenir Legrandin?

--Oui, ne vous tourmentez pas, c'est fait, dit mon cousin dont les joues
bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement de la
satisfaction d'y avoir pensé.

A ce moment, mon père se précipita, je crus qu'il y avait du mieux ou du
pire. C'était seulement le docteur Dieulafoy qui venait d'arriver. Mon
père alla le recevoir dans le salon voisin, comme l'acteur qui doit
venir jouer. On l'avait fait demander non pour soigner, mais pour
constater, en espèce de notaire. Le docteur Dieulafoy a pu en effet être
un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles divers où il
excella, il en joignait un autre dans lequel il fut pendant quarante ans
sans rival, un rôle aussi original que le raisonneur, le scaramouche ou
le père noble, et qui était de venir constater l'agonie ou la mort. Son
nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l'emploi, et
quand la servante disait: M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière. A la
dignité de l'attitude concourait sans se laisser voir la souplesse d'une
taille charmante. Un visage en soi-même trop beau était amorti par la
convenance à des circonstances douloureuses. Dans sa noble redingote
noire, le professeur entrait, triste sans affectation, ne donnait pas
une seule condoléance qu'on eût pu croire feinte et ne commettait pas
non plus la plus légère infraction au tact. Aux pieds d'un lit de mort,
c'était lui et non le duc de Guermantes qui était le grand seigneur.
Après avoir regardé ma grand'mère sans la fatiguer, et avec un excès de
réserve qui était une politesse au médecin traitant, il dit à voix basse
quelques mots à mon père, s'inclina respectueusement devant ma mère, à
qui je sentis que mon père se retenait pour ne pas dire: «Le professeur
Dieulafoy». Mais déjà celui-ci avait détourné la tête, ne voulant pas
importuner, et sortit de la plus belle façon du monde, en prenant
simplement le cachet qu'on lui remit. Il n'avait pas eu l'air de le
voir, et nous-mêmes nous demandâmes un moment si nous le lui avions
remis tant il avait mis de la souplesse d'un prestidigitateur à le faire
disparaître, sans pour cela perdre rien de sa gravité plutôt accrue de
grand consultant à la longue redingote à revers de soie, à la belle tête
pleine d'une noble commisération. Sa lenteur et sa vivacité montraient
que, si cent visites l'attendaient encore, il ne voulait pas avoir l'air
pressé. Car il était le tact, l'intelligence et la bonté mêmes. Cet
homme éminent n'est plus. D'autres médecins, d'autres professeurs ont pu
l'égaler, le dépasser peut-être. Mais l'«emploi» où son savoir, ses dons
physiques, sa haute éducation le faisaient triompher, n'existe plus,
faute de successeurs qui aient su le tenir. Maman n'avait même pas
aperçu M. Dieulafoy, tout ce qui n'était pas ma grand'mère n'existant
pas. Je me souviens (et j'anticipe ici) qu'au cimetière, où on la vit,
comme une apparition surnaturelle, s'approcher timidement de la tombe et
semblant regarder un être envolé qui était déjà loin d'elle, mon père
lui ayant dit: «Le père Norpois est venu à la maison, à l'église, au
cimetière, il a manqué une commission très importante pour lui, tu
devrais lui dire un mot, cela le toucherait beaucoup», ma mère, quand
l'ambassadeur s'inclina vers elle, ne put que pencher avec douceur son
visage qui n'avait pas pleuré. Deux jours plus tôt--et pour anticiper
encore avant de revenir à l'instant même auprès du lit où la malade
agonisait--pendant qu'on veillait ma grand'mère morte, Françoise, qui,
ne niant pas absolument les revenants, s'effrayait au moindre bruit,
disait: «Il me semble que c'est elle.» Mais au lieu d'effroi, c'était
une douceur infinie que ces mots éveillèrent chez ma mère qui aurait
tant voulu que les morts revinssent, pour avoir quelquefois sa mère
auprès d'elle.

Pour revenir maintenant à ces heures de l'agonie:

--Vous savez ce que ses soeurs nous ont télégraphié? demanda mon
grand-père à mon cousin.

--Oui, Beethoven, on m'a dit; c'est à encadrer, cela ne m'étonne pas.

--Ma pauvre femme qui les aimait tant, dit mon grand-père en essuyant
une larme. Il ne faut pas leur en vouloir. Elles sont folles à lier, je
l'ai toujours dit. Qu'est-ce qu'il y a, on ne donne plus d'oxygène?

Ma mère dit:

--Mais, alors, maman va recommencer à mal respirer.

Le médecin répondit:

--Oh! non, l'effet de l'oxygène durera encore un bon moment, nous
recommencerons tout à l'heure.

Il me semblait qu'on n'aurait pas dit cela pour une mourante; que, si ce
bon effet devait durer, c'est qu'on pouvait quelque chose sur sa vie. Le
sifflement de l'oxygène cessa pendant quelques instants. Mais la plainte
heureuse de la respiration jaillissait toujours, légère, tourmentée,
inachevée, sans cesse recommençante. Par moments, il semblait que tout
fût fini, le souffle s'arrêtait, soit par ces mêmes changements
d'octaves qu'il y a dans la respiration d'un dormeur, soit par une
intermittence naturelle, un effet de l'anesthésie, le progrès de
l'asphyxie, quelque défaillance du coeur. Le médecin reprit le pouls de
ma grand'mère, mais déjà, comme si un affluent venait apporter son
tribut au courant asséché, un nouveau chant s'embranchait à la phrase
interrompue. Et celle-ci reprenait à un autre diapason, avec le même
élan inépuisable. Qui sait si, sans même que ma grand'mère en eût
conscience, tant d'états heureux et tendres comprimés par la souffrance
ne s'échappaient pas d'elle maintenant comme ces gaz plus légers qu'on
refoula longtemps? On aurait dit que tout ce qu'elle avait à nous dire
s'épanchait, que c'était à nous qu'elle s'adressait avec cette
prolixité, cet empressement, cette effusion. Au pied du lit, convulsée
par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant pas mais par moments
trempée de larmes, ma mère avait la désolation sans pensée d'un
feuillage que cingle la pluie et retourne le vent. On me fit m'essuyer
les yeux avant que j'allasse embrasser ma grand'mère.

--Mais je croyais qu'elle ne voyait plus, dit mon père.

--On ne peut jamais savoir, répondit le docteur.

Quand mes lèvres la touchèrent, les mains de ma grand'mère s'agitèrent,
elle fut parcourue tout entière d'un long frisson, soit réflexe, soit
que certaines tendresses aient leur hyperesthésie qui reconnaît à
travers le voile de l'inconscience ce qu'elles n'ont presque pas besoin
des sens pour chérir. Tout d'un coup ma grand'mère se dressa à demi, fit
un effort violent, comme quelqu'un qui défend sa vie. Françoise ne put
résister à cette vue et éclata en sanglots. Me rappelant ce que le
médecin avait dit, je voulus la faire sortir de la chambre. A ce moment,
ma grand'mère ouvrit les yeux. Je me précipitai sur Françoise pour
cacher ses pleurs, pendant que mes parents parleraient à la malade. Le
bruit de l'oxygène s'était tu, le médecin s'éloigna du lit. Ma
grand'mère était morte.

Quelques heures plus tard, Françoise put une dernière fois et sans les
faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui grisonnaient seulement et
jusqu'ici avaient semblé être moins âgés qu'elle. Mais maintenant, au
contraire, ils étaient seuls à imposer la couronne de la vieillesse sur
le visage redevenu jeune d'où avaient disparu les rides, les
contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que,
depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps
lointain où ses parents lui avaient choisi un époux, elle avait les
traits délicatement tracés par la pureté et la soumission, les joues
brillantes d'une chaste espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une
innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits. La vie en
se retirant venait d'emporter les désillusions de la vie. Un sourire
semblait posé sur les lèvres de ma grand'mère. Sur ce lit funèbre, la
mort, comme le sculpteur du moyen âge, l'avait couchée sous l'apparence
d'une jeune fille.



CHAPITRE DEUXIÈME


VISITE D'ALBERTINE. PERSPECTIVE D'UN RICHE MARIAGE POUR QUELQUES AMIS DE
SAINT-LOUP. L'ESPRIT DES GUERMANTES DEVANT LA PRINCESSE DE PARME.
ÉTRANGE VISITE A M. DE CHARLUS. JE COMPRENDS DE MOINS EN MOINS SON
CARACTÈRE. LES SOULIERS ROUGES DE LA DUCHESSE.

Bien que ce fût simplement un dimanche d'automne, je venais de renaître,
l'existence était intacte devant moi, car dans la matinée, après une
série de jours doux, il avait fait un brouillard froid qui ne s'était
levé que vers midi. Or, un changement de temps suffit à recréer le monde
et nous-même. Jadis, quand le vent soufflait dans ma cheminée,
j'écoutais les coups qu'il frappait contre la trappe avec autant
d'émotion que si, pareils aux fameux coups d'archet par lesquels débute
la Symphonie en ut mineur, ils avaient été les appels irrésistibles d'un
mystérieux destin. Tout changement à vue de la nature nous offre une
transformation semblable, en adaptant au mode nouveau des choses nos
désirs harmonisés. La brume, dès le réveil, avait fait de moi, au lieu
de l'être centrifuge qu'on est par les beaux jours, un homme replié,
désireux du coin du feu et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une
Ève sédentaire, dans ce monde différent.

Entre la couleur grise et douce d'une campagne matinale et le goût d'une
tasse de chocolat, je faisais tenir toute l'originalité de la vie
physique, intellectuelle et morale que j'avais apportée une année
environ auparavant à Doncières, et qui, blasonnée de la forme oblongue
d'une colline pelée--toujours présente même quand elle était
invisible--formait en moi une série de plaisirs entièrement distincts de
tous autres, indicibles à des amis en ce sens que les impressions
richement tissées les unes dans les autres qui les orchestraient les
caractérisaient bien plus pour moi et à mon insu que les faits que
j'aurais pu raconter. A ce point de vue le monde nouveau dans lequel le
brouillard de ce matin m'avait plongé était un monde déjà connu de moi
(ce qui ne lui donnait que plus de vérité), et oublié depuis quelque
temps (ce qui lui rendait toute sa fraîcheur). Et je pus regarder
quelques-uns des tableaux de bruine que ma mémoire avait acquis,
notamment des «Matin à Doncières», soit le premier jour au quartier,
soit, une autre fois, dans un château voisin où Saint-Loup m'avait
emmené passer vingt-quatre heures, de la fenêtre dont j'avais soulevé
les rideaux à l'aube, avant de me recoucher, dans le premier un
cavalier, dans le second (à la mince lisière d'un étang et d'un bois
dont tout le reste était englouti dans la douceur uniforme et liquide de
la brume) un cocher en train d'astiquer une courroie, m'étaient apparus
comme ces rares personnages, à peine distincts pour l'oeil obligé de
s'adapter au vague mystérieux des pénombres, qui émergent d'une fresque
effacée.

C'est de mon lit que je regardais aujourd'hui ces souvenirs, car je
m'étais recouché pour attendre le moment où, profitant de l'absence de
mes parents, partis pour quelques jours à Combray, je comptais ce soir
même aller entendre une petite pièce qu'on jouait chez Mme de
Villeparisis. Eux revenus, je n'aurais peut-être osé le faire; ma mère,
dans les scrupules de son respect pour le souvenir de ma grand'mère,
voulait que les marques de regret qui lui étaient données le fussent
librement, sincèrement; elle ne m'aurait pas défendu cette sortie, elle
l'eût désapprouvée. De Combray au contraire, consultée, elle ne m'eût
pas répondu par un triste: «Fais ce que tu veux, tu es assez grand pour
savoir ce que tu dois faire», mais se reprochant de m'avoir laissé seul
à Paris, et jugeant mon chagrin d'après le sien, elle eût souhaité pour
lui des distractions qu'elle se fût refusées à elle-même et qu'elle se
persuadait que ma grand'mère, soucieuse avant tout de ma santé et de mon
équilibre nerveux, m'eût conseillées.

Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à eau. Son bruit
désagréable, qui poussait de temps à autre une sorte de hoquet, n'avait
aucun rapport avec mes souvenirs de Doncières. Mais sa rencontre
prolongée avec eux en moi, cet après-midi, allait lui faire contracter
avec eux une affinité telle que, chaque fois que (un peu) déshabitué de
lui j'entendrais de nouveau le chauffage central, il me les
rappellerait.

Il n'y avait à la maison que Françoise. Le jour gris, tombant comme une
pluie fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les
promeneurs dominicaux semblaient s'argenter. J'avais rejeté à mes pieds
le _Figaro_ que tous les jours je faisais acheter consciencieusement
depuis que j'y avais envoyé un article qui n'y avait pas paru; malgré
l'absence de soleil, l'intensité du jour m'indiquait que nous n'étions
encore qu'au milieu de l'après-midi. Les rideaux de tulle de la
fenêtre, vaporeux et friables comme ils n'auraient pas été par un beau
temps, avaient ce même mélange de douceur et de cassant qu'ont les ailes
de libellules et les verres de Venise. Il me pesait d'autant plus d'être
seul ce dimanche-là que j'avais fait porter le matin une lettre à Mlle
de Stermaria. Robert de Saint-Loup, que sa mère avait réussi à faire
rompre, après de douloureuses tentatives avortées, avec sa maîtresse, et
qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour oublier celle qu'il
n'aimait déjà plus depuis quelque temps, m'avait écrit un mot, reçu la
veille, où il m'annonçait sa prochaine arrivée en France pour un congé
très court. Comme il ne ferait que toucher barre à Paris (où sa famille
craignait sans doute de le voir renouer avec Rachel), il m'avertissait,
pour me montrer qu'il avait pensé à moi, qu'il avait rencontré à Tanger
Mlle ou plutôt Mme de Stermaria, car elle avait divorcé après trois mois
de mariage. Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit à Balbec
avait demandé de ma part un rendez-vous à la jeune femme. Elle dînerait
très volontiers avec moi, lui avait-elle répondu, un des jours que,
avant de regagner la Bretagne, elle passerait à Paris. Il me disait de
me hâter d'écrire à Mme de Stermaria, car elle était certainement
arrivée. La lettre de Saint-Loup ne m'avait pas étonné, bien que je
n'eusse pas reçu de nouvelles de lui depuis qu'au moment de la maladie
de ma grand'mère il m'eût accusé de perfidie et de trahison. J'avais
très bien compris alors ce qui s'était passé. Rachel, qui aimait à
exciter sa jalousie--elle avait des raisons accessoires aussi de m'en
vouloir--avait persuadé à son amant que j'avais fait des tentatives
sournoises pour avoir, pendant l'absence de Robert, des relations avec
elle. Il est probable qu'il continuait à croire que c'était vrai, mais
il avait cessé d'être épris d'elle, de sorte que, vrai ou non, ce lui
était devenu parfaitement égal et que notre amitié seule subsistait.
Quand, une fois que je l'eus revu, je voulus essayer de lui parler de
ses reproches, il eut seulement un bon et tendre sourire par lequel il
avait l'air de s'excuser, puis il changea de conversation. Ce n'est pas
qu'il ne dût un peu plus tard, à Paris, revoir quelquefois Rachel. Les
créatures qui ont joué un grand rôle dans notre vie, il est rare
qu'elles en sortent tout d'un coup d'une façon définitive. Elles
reviennent s'y poser par moments (au point que certains croient à un
recommencement d'amour) avant de la quitter à jamais. La rupture de
Saint-Loup avec Rachel lui était très vite devenue moins douloureuse,
grâce au plaisir apaisant que lui apportaient les incessantes demandes
d'argent de son amie. La jalousie, qui prolonge l'amour, ne peut pas
contenir beaucoup plus de choses que les autres formes de l'imagination.
Si l'on emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images qui du
reste se perdront en route (les lys et les anémones du Ponte Vecchio,
l'église persane dans les brumes, etc.), la malle est déjà bien pleine.
Quand on quitte une maîtresse, on voudrait bien, jusqu'à ce qu'on l'ait
un peu oubliée, qu'elle ne devînt pas la possession de trois ou quatre
entreteneurs possibles et qu'on se figure, c'est-à-dire dont on est
jaloux: tous ceux qu'on ne se figure pas ne sont rien. Or, les demandes
d'argent fréquentes d'une maîtresse quittée ne vous donnent pas plus une
idée complète de sa vie que des feuilles de température élevée ne
donneraient de sa maladie. Mais les secondes seraient tout de même un
signe qu'elle est malade et les premières fournissent une présomption,
assez vague il est vrai, que la délaissée ou délaisseuse n'a pas dû
trouver grand'chose comme riche protecteur. Aussi chaque demande
est-elle accueillie avec la joie que produit une accalmie dans la
souffrance du jaloux, et suivie immédiatement d'envois d'argent, car on
veut qu'elle ne manque de rien, sauf d'amants (d'un des trois amants
qu'on se figure), le temps de se rétablir un peu soi-même et de pouvoir
apprendre sans faiblesse le nom du successeur. Quelquefois Rachel revint
assez tard dans la soirée pour demander à son ancien amant la permission
de dormir à côté de lui jusqu'au matin. C'était une grande douceur pour
Robert, car il se rendait compte combien ils avaient tout de même vécu
intimement ensemble, rien qu'à voir que, même s'il prenait à lui seul
une grande moitié du lit, il ne la dérangeait en rien pour dormir. Il
comprenait qu'elle était près de son corps, plus commodément qu'elle
n'eût été ailleurs, qu'elle se retrouvait à son côté--fût-ce à
l'hôtel--comme dans une chambre anciennement connue où l'on a ses
habitudes, où on dort mieux. Il sentait que ses épaules, ses jambes,
tout lui, étaient pour elle, même quand il remuait trop par insomnie ou
travail à faire, de ces choses si parfaitement usuelles qu'elles ne
peuvent gêner et que leur perception ajoute encore à la sensation du
repos.

Pour revenir en arrière, j'avais été d'autant plus troublé par la lettre
de Robert que je lisais entre les lignes ce qu'il n'avait pas osé écrire
plus explicitement. «Tu peux très bien l'inviter en cabinet particulier,
me disait-il. C'est une jeune personne charmante, d'un délicieux
caractère, vous vous entendrez parfaitement et je suis certain d'avance
que tu passeras une très bonne soirée.» Comme mes parents rentraient à
la fin de la semaine, samedi ou dimanche, et qu'après je serais forcé de
dîner tous les soirs à la maison, j'avais aussitôt écrit à Mme de
Stermaria pour lui proposer le jour qu'elle voudrait, jusqu'à vendredi.
On avait répondu que j'aurais une lettre, vers huit heures, ce soir
même. Je l'aurais atteint assez vite si j'avais eu pendant l'après-midi
qui me séparait de lui le secours d'une visite. Quand les heures
s'enveloppent de causeries, on ne peut plus les mesurer, même les voir,
elles s'évanouissent, et tout d'un coup c'est bien loin du point où il
vous avait échappé que reparaît devant votre attention le temps agile et
escamoté. Mais si nous sommes seuls, la préoccupation, en ramenant
devant nous le moment encore éloigné et sans cesse attendu, avec la
fréquence et l'uniformité d'un tic tac, divise ou plutôt multiplie les
heures par toutes les minutes qu'entre amis nous n'aurions pas comptées.
Et confrontée, par le retour incessant de mon désir, à l'ardent plaisir
que je goûterais dans quelques jours seulement, hélas! avec Mme de
Stermaria, cette après-midi, que j'allais achever seul, me paraissait
bien vide et bien mélancolique.

Par moments, j'entendais le bruit de l'ascenseur qui montait, mais il
était suivi d'un second bruit, non celui que j'espérais: l'arrêt à mon
étage, mais d'un autre fort différent que l'ascenseur faisait pour
continuer sa route élancée vers les étages supérieurs et qui, parce
qu'il signifia si souvent la désertion du mien quand j'attendais une
visite, est resté pour moi plus tard, même quand je n'en désirais plus
aucune, un bruit par lui-même douloureux, où résonnait comme une
sentence d'abandon. Lasse, résignée, occupée pour plusieurs heures
encore à sa tâche immémoriale, la grise journée filait sa passementerie
de nacre et je m'attristais de penser que j'allais rester seul en tête à
tête avec elle qui ne me connaissait pas plus qu'une, ouvrière qui,
installée près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne,
ne s'occupe nullement de la personne présente dans la chambre. Tout d'un
coup, sans que j'eusse entendu sonner, Françoise vint ouvrir la porte,
introduisant Albertine qui entra souriante, silencieuse, replète,
contenant dans la plénitude de son corps, préparés pour que je
continuasse à les vivre, venus vers moi, les jours passés dans ce Balbec
où je n'étais jamais retourné. Sans doute, chaque fois que nous
revoyons une personne avec qui nos rapports--si insignifiants
soient-ils--se trouvent changés, c'est comme une confrontation de deux
époques. Il n'y a pas besoin pour cela qu'une ancienne maîtresse vienne
nous voir en amie, il suffit de la visite à Paris de quelqu'un que nous
avons connu dans l'au-jour-le-jour d'un certain genre de vie, et que
cette vie ait cessé, fût-ce depuis une semaine seulement. Sur chaque
trait rieur, interrogatif et gêné du visage d'Albertine, je pouvais
épeler ces questions: «Et Madame de Villeparisis? Et le maître de danse?
Et le pâtissier?» Quand elle s'assit, son dos eut l'air de dire: «Dame,
il n'y a pas de falaise ici, vous permettez que je m'asseye tout de même
près de vous, comme j'aurais fait à Balbec?» Elle semblait une
magicienne me présentant un miroir du Temps. En cela elle était pareille
à tous ceux que nous revoyons rarement, mais qui jadis vécurent plus
intimement avec nous. Mais avec Albertine il n'y avait que cela. Certes,
même à Balbec, dans nos rencontres quotidiennes j'étais toujours surpris
en l'apercevant tant elle était journalière. Mais maintenant on avait
peine à la reconnaître. Dégagés de la vapeur rose qui les baignait, ses
traits avaient sailli comme une statue. Elle avait un autre visage, ou
plutôt elle avait enfin un visage; son corps avait grandi. Il ne restait
presque plus rien de la gaine où elle avait été enveloppée et sur la
surface de laquelle à Balbec sa forme future se dessinait à peine.

Albertine, cette fois, rentrait à Paris plus tôt que de coutume.
D'ordinaire elle n'y arrivait qu'au printemps, de sorte que, déjà
troublé depuis quelques semaines par les orages sur les premières
fleurs, je ne séparais pas, dans le plaisir que j'avais, le retour
d'Albertine et celui de la belle saison. Il suffisait qu'on me dise
qu'elle était à Paris et qu'elle était passée chez moi pour que je la
revisse comme une rose au bord de la mer. Je ne sais trop si c'était le
désir de Balbec ou d'elle qui s'emparait de moi alors, peut-être le
désir d'elle étant lui-même une forme paresseuse, lâche et incomplète de
posséder Balbec, comme si posséder matériellement une chose, faire sa
résidence d'une ville, équivalait à la posséder spirituellement. Et
d'ailleurs, même matériellement, quand elle était non plus balancée par
mon imagination devant l'horizon marin, mais immobile auprès de moi,
elle me semblait souvent une bien pauvre rose devant laquelle j'aurais
bien voulu fermer les yeux pour ne pas voir tel défaut des pétales et
pour croire que je respirais sur la plage.

Je peux le dire ici, bien que je ne susse pas alors ce qui ne devait
arriver que dans la suite. Certes, il est plus raisonnable de sacrifier
sa vie aux femmes qu'aux timbres-poste, aux vieilles tabatières, même
aux tableaux et aux statues. Seulement l'exemple des autres collections
devrait nous avertir de changer, de n'avoir pas une seule femme, mais
beaucoup. Ces mélanges charmants qu'une jeune fille fait avec une plage,
avec la chevelure tressée d'une statue d'église, avec une estampe, avec
tout ce à cause de quoi on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle
entre, un tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables. Vivez
tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a
fait aimer; certes les deux éléments désunis, la jalousie peut à nouveau
les rejoindre. Si après un long temps de vie commune je devais finir par
ne plus voir en Albertine qu'une femme ordinaire, quelque intrigue
d'elle avec un être qu'elle eût aimé à Balbec eût peut-être suffi pour
réincorporer en elle et amalgamer la plage et le déferlement du flot.
Seulement ces mélanges secondaires ne ravissant plus nos yeux, c'est à
notre coeur qu'ils sont sensibles et funestes. On ne peut sous une forme
si dangereuse trouver souhaitable le renouvellement du miracle. Mais
j'anticipe les années. Et je dois seulement ici regretter de n'être pas
resté assez sage pour avoir eu simplement ma collection de femmes comme
on a des lorgnettes anciennes, jamais assez nombreuses derrière une
vitrine où toujours une place vide attend une lorgnette nouvelle et plus
rare.

Contrairement à l'ordre habituel de ses villégiatures, cette année elle
venait directement de Balbec et encore y était-elle restée bien moins
tard que d'habitude. Il y avait longtemps que je ne l'avais vue. Et
comme je ne connaissais pas, même de nom, les personnes qu'elle
fréquentait à Paris, je ne savais rien d'elle pendant les périodes où
elle restait sans venir me voir. Celles-ci étaient souvent assez
longues. Puis, un beau jour, surgissait brusquement Albertine dont les
roses apparitions et les silencieuses visites me renseignaient assez peu
sur ce qu'elle avait pu faire dans leur intervalle, qui restait plongé
dans cette obscurité de sa vie que mes yeux ne se souciaient guère de
percer.

Cette fois-ci pourtant, certains signes semblaient indiquer que des
choses nouvelles avaient dû se passer dans cette vie. Mais il fallait
peut-être tout simplement induire d'eux qu'on change très vite à l'âge
qu'avait Albertine. Par exemple, son intelligence se montrait mieux, et
quand je lui reparlai du jour où elle avait mis tant d'ardeur à imposer
son idée de faire écrire par Sophocle: «Mon cher Racine», elle fut la
première à rire de bon coeur. «C'est Andrée qui avait raison, j'étais
stupide, dit-elle, il fallait que Sophocle écrive: «Monsieur». Je lui
répondis que le «monsieur» et le «cher monsieur» d'Andrée n'étaient pas
moins comiques que son «mon cher Racine» à elle et le «mon cher ami» de
Gisèle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides que des professeurs
faisant encore adresser par Sophocle une lettre à Racine. Là, Albertine
ne me suivit plus. Elle ne voyait pas ce que cela avait de bête; son
intelligence s'entr'ouvrait, mais n'était pas développée. Il y avait des
nouveautés plus attirantes en elle; je sentais, dans la même jolie fille
qui venait de s'asseoir près de mon lit, quelque chose de différent; et
dans ces lignes qui dans le regard et les traits du visage expriment la
volonté habituelle, un changement de front, une demi-conversion comme si
avaient été détruites ces résistances contre lesquelles je m'étais brisé
à Balbec, un soir déjà lointain où nous formions un couple symétrique
mais inverse de celui de l'après-midi actuel, puisque alors c'était elle
qui était couchée et moi à côté de son lit. Voulant et n'osant m'assurer
si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois qu'elle se
levait pour partir, je lui demandais de rester encore. Ce n'était pas
très facile à obtenir, car bien qu'elle n'eût rien à faire (sans cela,
elle eût bondi au dehors), elle était une personne exacte et d'ailleurs
peu aimable avec moi, ne semblant guère se plaire dans ma compagnie.
Pourtant chaque fois, après avoir regardé sa montre, elle se rasseyait à
ma prière, de sorte qu'elle avait passé plusieurs heures avec moi et
sans que je lui eusse rien demandé; les phrases que je lui disais se
rattachaient à celles que je lui avais dites pendant les heures
précédentes, et ne rejoignaient en rien ce à quoi je pensais, ce que je
désirais, lui restaient indéfiniment parallèles. Il n'y a rien comme le
désir pour empêcher les choses qu'on dit d'avoir aucune ressemblance
avec ce qu'on a dans la pensée. Le temps presse et pourtant il semble
qu'on veuille gagner du temps en parlant de sujets absolument étrangers
à celui qui nous préoccupe. On cause, alors que la phrase qu'on voudrait
prononcer serait déjà accompagnée d'un geste, à supposer même que, pour
se donner le plaisir de l'immédiat et assouvir la curiosité qu'on
éprouve à l'égard des réactions qu'il amènera sans mot dire, sans
demander aucune permission, on n'ait pas fait ce geste. Certes je
n'aimais nullement Albertine: fille de la brume du dehors, elle pouvait
seulement contenter le désir imaginatif que le temps nouveau avait
éveillé en moi et qui était intermédiaire entre les désirs que peuvent
satisfaire d'une part les arts de la cuisine et ceux de la sculpture
monumentale, car il me faisait rêver à la fois de mêler à ma chair une
matière différente et chaude, et d'attacher par quelque point à mon
corps étendu un corps divergent comme le corps d'Ève tenait à peine par
les pieds à la hanche d'Adam, au corps duquel elle est presque
perpendiculaire, dans ces bas-reliefs romans de la cathédrale de Balbec
qui figurent d'une façon si noble et si paisible, presque encore comme
une frise antique, la création de la femme; Dieu y est partout suivi,
comme par deux ministres, de deux petits anges dans lesquels on
reconnaît--telles ces créatures ailées et tourbillonnantes de l'été que
l'hiver a surprises et épargnées--des Amours d'Herculanum encore en vie
en plein XIIIe siècle, et traînant leur dernier vol, las mais ne
manquant pas à la grâce qu'on peut attendre d'eux, sur toute la façade
du porche.

Or, ce plaisir, qui en accomplissant mon désir m'eût délivré de cette
rêverie, et que j'eusse tout aussi volontiers cherché en n'importe
quelle autre jolie femme, si l'on m'avait demandé sur quoi--au cours de
ce bavardage interminable où je taisais à Albertine la seule chose à
laquelle je pensasse--se basait mon hypothèse optimiste au sujet des
complaisances possibles, j'aurais peut-être répondu que cette hypothèse
était due (tandis que les traits oubliés de la voix d'Albertine
redessinaient pour moi le contour de sa personnalité) à l'apparition de
certains mots qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire, au moins
dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. Comme elle me disait
qu'Elstir était bête et que je me récriais:

--Vous ne me comprenez pas, répliqua-t-elle en souriant, je veux dire
qu'il a été bête en cette circonstance, mais je sais parfaitement que
c'est quelqu'un de tout à fait distingué.

De même pour dire du golf de Fontainebleau qu'il était élégant, elle
déclara:

--C'est tout à fait une sélection.

A propos d'un duel que j'avais eu, elle me dit de mes témoins: «Ce sont
des témoins de choix», et regardant ma figure avoua qu'elle aimerait me
voir «porter la moustache». Elle alla même, et mes chances me parurent
alors très grandes, jusqu'à prononcer, terme que, je l'eusse juré, elle
ignorait l'année précédente, que depuis qu'elle avait vu Gisèle il
s'était passé un certain «laps de temps». Ce n'est pas qu'Albertine ne
possédât déjà quand j'étais à Balbec un lot très sortable de ces
expressions qui décèlent immédiatement qu'on est issu d'une famille
aisée, et que d'année en année une mère abandonne à sa fille comme elle
lui donne au fur et à mesure qu'elle grandit, dans les circonstances
importantes, ses propres bijoux. On avait senti qu'Albertine avait cessé
d'être une petite enfant quand un jour, pour remercier d'un cadeau
qu'une étrangère lui avait fait, elle avait répondu: «Je suis confuse.»
Mme Bontemps n'avait pu s'empêcher de regarder son mari, qui avait
répondu:

--Dame, elle va sur ses quatorze ans.

La nubilité plus accentuée s'était marquée quand Albertine, parlant
d'une jeune fille qui avait mauvaise façon, avait dit: «On ne peut même
pas distinguer si elle est jolie, elle a un _pied de rouge_ sur la
figure.» Enfin, quoique jeune fille encore, elle prenait déjà des façons
de femme de son milieu et de son rang en disant, si quelqu'un faisait
des grimaces: «Je ne peux pas le voir parce que j'ai envie d'en faire
aussi», ou si on s'amusait à des imitations: «Le plus drôle, quand vous
la contrefaites, c'est que vous lui ressemblez.» Tout cela est tiré du
trésor social. Mais justement le milieu d'Albertine ne me paraissait pas
pouvoir lui fournir «distingué» dans le sens où mon père disait de tel
de ses collègues qu'il ne connaissait pas encore et dont on lui vantait
la grande intelligence: «Il paraît que c'est quelqu'un de tout à fait
distingué.» «Sélection», même pour le golf, me parut aussi incompatible
avec la famille Simonet qu'il le serait, accompagné de l'adjectif
«naturel», avec un texte antérieur de plusieurs siècles aux travaux de
Darwin. «Laps de temps» me sembla de meilleur augure encore. Enfin
m'apparut l'évidence de bouleversements que je ne connaissais pas mais
propres à autoriser pour moi toutes les espérances, quand Albertine me
dit, avec la satisfaction d'une personne dont l'opinion n'est pas
indifférente:

--C'est, _à mon sens_, ce qui pouvait arriver de mieux.... J'estime que
c'est la meilleure solution, la solution élégante.

C'était si nouveau, si visiblement une alluvion laissant soupçonner de
si capricieux détours à travers des terrains jadis inconnus d'elle que,
dès les mots «à mon sens», j'attirai Albertine, et à «j'estime» je
l'assis sur mon lit.

Sans doute il arrive que des femmes peu cultivées, épousant un homme
fort lettré, reçoivent dans leur apport dotal de telles expressions. Et
peu après la métamorphose qui suit la nuit de noces, quand elles font
leurs visites et sont réservées avec leurs anciennes amies, on remarque
avec étonnement qu'elles sont devenues femmes si, en décrétant qu'une
personne est intelligente, elles mettent deux _l_ au mot intelligente;
mais cela est justement le signe d'un changement, et il me semblait
qu'il y avait un monde entre les expressions actuelles et le vocabulaire
de l'Albertine que j'avais connue à Balbec--celui où les plus grandes
hardiesses étaient de dire d'une personne bizarre: «C'est un type», ou,
si on proposait à Albertine de jouer: «Je n'ai pas d'argent à perdre»,
ou encore, si telle de ses amies lui faisait un reproche qu'elle ne
trouvait pas justifié: «Ah! vraiment, je te trouve magnifique!», phrases
dictées dans ces cas-là par une sorte de tradition bourgeoise presque
aussi ancienne que le _Magnificat_ lui-même, et qu'une jeune fille un
peu en colère et sûre de son droit emploie ce qu'on appelle «tout
naturellement», c'est-à-dire parce qu'elle les a apprises de sa mère
comme à faire sa prière ou à saluer. Toutes celles-là, Mme Bontemps les
lui avait apprises en même temps que la haine des Juifs et que l'estime
pour le noir où on est toujours convenable et comme il faut, même sans
que Mme Bontemps le lui eût formellement enseigné, mais comme se modèle
au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits
chardonnerets récemment nés, de sorte qu'ils deviennent de vrais
chardonnerets eux-mêmes. Malgré tout, «sélection» me parut allogène et
«j'estime» encourageant. Albertine n'était plus la même, donc elle
n'agirait peut-être pas, ne réagirait pas de même.

Non seulement je n'avais plus d'amour pour elle, mais je n'avais même,
plus à craindre, comme j'aurais pu à Balbec, de briser en elle une
amitié pour moi qui n'existait plus. Il n'y avait aucun doute que je lui
fusse depuis longtemps devenu fort indifférent. Je me rendais compte que
pour elle je ne faisais plus du tout partie de la «petite bande» à
laquelle j'avais autrefois tant cherché, et j'avais ensuite été si
heureux de réussir à être agrégé. Puis comme elle n'avait même plus,
comme à Balbec, un air de franchise et de bonté, je n'éprouvais pas de
grands scrupules; pourtant je crois que ce qui me décida fut une
dernière découverte philologique. Comme, continuant à ajouter un nouvel
anneau à la chaîne extérieure de propos sous laquelle je cachais mon
désir intime, je parlais, tout en ayant maintenant Albertine au coin de
mon lit, d'une des filles de la petite bande, plus menue que les autres,
mais que je trouvais tout de même assez jolie: «Oui, me répondit
Albertine, elle a l'air d'une petite mousmé.» De toute évidence, quand
j'avais connu Albertine, le mot de «mousmé» lui était inconnu. Il est
vraisemblable que, si les choses eussent suivi leur cours normal, elle
ne l'eût jamais appris, et je n'y aurais vu pour ma part aucun
inconvénient car nul n'est plus horripilant. A l'entendre on se sent le
même mal de dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans sa
bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle était, même «mousmé» ne
pouvait m'être déplaisant. En revanche, il me parut révélateur sinon
d'une initiation extérieure, au moins d'une évolution interne.
Malheureusement il était l'heure où il eût fallu que je lui dise au
revoir si je voulais qu'elle rentrât à temps pour son dîner et aussi que
je me levasse assez tôt pour le mien. C'était Françoise qui le
préparait, elle n'aimait pas qu'il attendît et devait déjà trouver
contraire à un des articles de son code qu'Albertine, en l'absence de
mes parents, m'eût fait une visite aussi prolongée et qui allait tout
mettre en retard. Mais, devant «mousmé», ces raisons tombèrent et je me
hâtai de dire:

--Imaginez-vous que je ne suis pas chatouilleux du tout, vous pourriez
me chatouiller pendant une heure que je ne le sentirais même pas.

--Vraiment!

--Je vous assure.

Elle comprit sans doute que c'était l'expression maladroite d'un désir,
car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez
pas solliciter, mais dont vos paroles lui ont prouvé qu'elle pouvait
vous être utile:

--Voulez-vous que j'essaye? dit-elle avec l'humilité de la femme.

--Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode que vous vous
étendiez tout à fait sur mon lit.

--Comme cela?

--Non, enfoncez-vous.

--Mais je ne suis pas trop lourde?

Comme elle finissait cette phrase la porte s'ouvrit, et Françoise
portant une lampe entra. Albertine n'eut que le temps de se rasseoir sur
la chaise. Peut-être Françoise avait-elle choisi cet instant pour nous
confondre, étant à écouter à la porte, ou même à regarder par le trou de
la serrure. Mais je n'avais pas besoin de faire une telle supposition,
elle avait pu dédaigner de s'assurer par les yeux de ce que son instinct
avait dû suffisamment flairer, car à force de vivre avec moi et mes
parents, la crainte, la prudence, l'attention et la ruse avaient fini
par lui donner de nous cette sorte de connaissance instinctive et
presque divinatoire qu'a de la mer le matelot, du chasseur le gibier, et
de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent le malade. Tout ce
qu'elle arrivait à savoir aurait pu stupéfier à aussi bon droit que
l'état avancé de certaines connaissances chez les anciens, vu les moyens
presque nuls d'information qu'ils possédaient (les siens n'étaient pas
plus nombreux: c'était quelques propos, formant à peine le vingtième de
notre conversation à dîner, recueillis à la volée par le maître d'hôtel
et inexactement transmis à l'office). Encore ses erreurs tenaient-elles
plutôt, comme les leurs, comme les fables auxquelles Platon croyait, à
une fausse conception du monde et à des idées préconçues qu'à
l'insuffisance des ressources matérielles. C'est ainsi que, de nos jours
encore, les plus grandes découvertes dans les moeurs des insectes ont pu
être faites par un savant qui ne disposait d'aucun laboratoire, de nul
appareil. Mais si les gênes qui résultaient de sa position de domestique
ne l'avaient pas empêchée d'acquérir une science indispensable à l'art
qui en était le terme--et qui consistait à nous confondre en nous en
communiquant les résultats--la contrainte avait fait plus; là l'entrave
ne s'était pas contentée de ne pas paralyser l'essor, elle y avait
puissamment aidé. Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant,
celui de la diction et de l'attitude par exemple. Comme (si elle ne
croyait jamais ce que nous lui disions et que nous souhaitions qu'elle
crût) elle admettait sans l'ombre d'un doute ce que toute personne de sa
condition lui racontait de plus absurde et qui pouvait en même temps
choquer nos idées, autant sa manière d'écouter nos assertions témoignait
de son incrédulité, autant l'accent avec lequel elle rapportait (car le
discours indirect lui permettait de nous adresser les pires injures avec
impunité) le récit d'une cuisinière qui lui avait raconté qu'elle avait
menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le
monde de «fumier», mille faveurs, montrait que c'était pour elle parole
d'évangile. Françoise ajoutait même: «Moi, si j'avais été patronne je me
serais trouvée vexée.» Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie
originelle pour la dame du quatrième, hausser les épaules, comme à une
fable invraisemblable, à ce récit d'un si mauvais exemple, en le
faisant, la narratrice savait prendre le cassant, le tranchant de la
plus indiscutable et plus exaspérante affirmation.

Mais surtout, comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de
concentration dont les eût dispensés le régime de la liberté politique
ou de l'anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d'un
monarque ou d'une poétique, par les sévérités des règles prosodiques ou
d'une religion d'État, ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d'une
façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite. Elle
savait faire tenir tout ce qu'elle ne pouvait exprimer directement, dans
une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins
qu'une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait
un objet.

Ainsi, quand il m'arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au
milieu d'autres lettres, une certaine qu'il n'eût pas fallu qu'elle vît,
par exemple parce qu'il y était parlé d'elle avec une malveillance qui
en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez
l'expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma
chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le
document compromettant frappait tout d'abord mes yeux comme il n'avait
pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus,
presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son
éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle
excellait à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien le
spectateur, Françoise absente, qu'il savait déjà qu'elle savait tout
quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait, pour faire parler
ainsi un objet inanimé, l'art à la fois génial et patient d'Irving et de
Frédéric Lemaître. En ce moment, tenant au-dessus d'Albertine et de moi
la lampe allumée qui ne laissait dans l'ombre aucune des dépressions
encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le
couvre-pieds, Françoise avait l'air de la «Justice éclairant le Crime».
La figure d'Albertine ne perdait pas à cet éclairage. Il découvrait sur
les joues le même vernis ensoleillé qui m'avait charmé à Balbec. Ce
visage d'Albertine, dont l'ensemble avait quelquefois, dehors, une
espèce de pâleur blême, montrait, au contraire, au fur et à mesure que
la lampe les éclairait, des surfaces si brillamment, si uniformément
colorées, si résistantes et si lisses, qu'on aurait pu les comparer aux
carnations soutenues de certaines fleurs. Surpris pourtant par l'entrée
inattendue de Françoise, je m'écriai:

--Comment, déjà la lampe? Mon Dieu que cette lumière est vive!

Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases de dissimuler
mon trouble, par la première d'excuser mon retard. Françoise répondit
avec une ambiguïté cruelle:

--Faut-il que j'éteinde?

--Teigne? glissa à mon oreille Albertine, me laissant charmé par la
vivacité familière avec laquelle, me prenant à la fois pour maître et
pour complice, elle insinua cette affirmation psychologique dans le ton
interrogatif d'une question grammaticale.

Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine rassise sur mon
lit:

--Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si nous continuons
comme cela, je ne puisse pas m'empêcher de vous embrasser.

--Ce serait un beau malheur.

Je n'obéis pas tout de suite à cette invitation, un autre l'eût même pu
trouver superflue, car Albertine avait une prononciation si charnelle et
si douce que, rien qu'en vous parlant, elle semblait vous embrasser. Une
parole d'elle était une faveur, et sa conversation vous couvrait de
baisers. Et pourtant elle m'était bien agréable, cette invitation. Elle
me l'eût été même d'une autre jolie fille du même âge; mais qu'Albertine
me fût maintenant si facile, cela me causait plus que du plaisir, une
confrontation d'images empreintes de beauté. Je me rappelais Albertine
d'abord devant la plage, presque peinte sur le fond de la mer, n'ayant
pas pour moi une existence plus réelle que ces visions de théâtre, où on
ne sait pas si on a affaire à l'actrice qui est censée apparaître, à une
figurante qui la double à ce moment-là, ou à une simple projection. Puis
la femme vraie s'était détachée du faisceau lumineux, elle était venue à
moi, mais simplement pour que je pusse m'apercevoir qu'elle n'avait
nullement, dans le monde réel, cette facilité amoureuse qu'on lui
supposait empreinte dans le tableau magique. J'avais appris qu'il
n'était pas possible de la toucher, de l'embrasser, qu'on pouvait
seulement causer avec elle, que pour moi elle n'était pas plus une femme
que des raisins de jade, décoration incomestible des tables d'autrefois,
ne sont des raisins. Et voici que dans un troisième plan elle
m'apparaissait, réelle comme dans la seconde connaissance que j'avais
eue d'elle, mais facile comme dans la première; facile, et d'autant plus
délicieusement que j'avais cru si longtemps qu'elle ne l'était pas. Mon
surplus de science sur la vie (sur la vie moins unie, moins simple que
je ne l'avais cru d'abord) aboutissait provisoirement à l'agnosticisme.
Que peut-on affirmer, puisque ce qu'on avait cru probable d'abord s'est
montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai? Et hélas,
je n'étais pas au bout de mes découvertes avec Albertine. En tout cas,
même s'il n'y avait pas eu l'attrait romanesque de cet enseignement
d'une plus grande richesse de plans découverts l'un après l'autre par la
vie (cet attrait inverse de celui que Saint-Loup goûtait, pendant les
dîners de Rivebelle, à retrouver, parmi les masques que l'existence
avait superposés dans une calme figure, des traits qu'il avait jadis
tenus sous ses lèvres), savoir qu'embrasser les joues d'Albertine était
une chose possible, c'était un plaisir peut-être plus grand encore que
celui de les embrasser. Quelle différence entre posséder une femme sur
laquelle notre corps seul s'applique parce qu'elle n'est qu'un morceau
de chair, ou posséder la jeune fille qu'on apercevait sur la plage avec
ses amies, certains jours, sans même savoir pourquoi ces jours-là plutôt
que tels autres, ce qui faisait qu'on tremblait de ne pas la revoir. La
vie vous avait complaisamment révélé tout au long le roman de cette
petite fille, vous avait prêté pour la voir un instrument d'optique,
puis un autre, et ajouté au désir charnel un accompagnement, qui le
centuple et le diversifie, de ces désirs plus spirituels et moins
assouvissables qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller
seul quand il ne prétend qu'à la saisie d'un morceau de chair, mais qui,
pour la possession de toute une région de souvenirs d'où ils se
sentaient nostalgiquement exilés, s'élèvent en tempête à côté de lui, le
grossissent, ne peuvent le suivre jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à
l'assimilation, impossible sous la forme où elle est souhaitée, d'une
réalité immatérielle, mais attendent ce désir à mi-chemin, et au moment
du souvenir, du retour, lui font à nouveau escorte; baiser, au lieu des
joues de la première venue, si fraîches soient-elles, mais anonymes,
sans secret, sans prestige, celles auxquelles j'avais si longtemps rêvé,
serait connaître le goût, la saveur, d'une couleur bien souvent
regardée. On a vu une femme, simple image dans le décor de la vie, comme
Albertine, profilée sur la mer, et puis cette image on peut la détacher,
la mettre près de soi, et voir peu à peu son volume, ses couleurs, comme
si on l'avait fait passer derrière les verres d'un stéréoscope. C'est
pour cela que les femmes un peu difficiles, qu'on ne possède pas tout de
suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu'on pourra jamais les
posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître, les
approcher, les conquérir, c'est faire varier de forme, de grandeur, de
relief l'image humaine, c'est une leçon de relativisme dans
l'appréciation, belle à réapercevoir quand elle a repris sa minceur de
silhouette dans le décor de la vie. Les femmes qu'on connaît d'abord
chez l'entremetteuse n'intéressent pas parce qu'elles restent
invariables.

D'autre part Albertine tenait, liées autour d'elle, toutes les
impressions d'une série maritime qui m'était particulièrement chère. Il
me semblait que j'aurais pu, sur les deux joues de la jeune fille,
embrasser toute la plage de Balbec.

--Si vraiment vous permettez que je vous embrasse, j'aimerais mieux
remettre cela à plus tard et bien choisir mon moment. Seulement il ne
faudrait pas que vous oubliiez alors que vous m'avez permis. Il me faut
un «bon pour un baiser».

--Faut-il que je le signe?

--Mais si je le prenais tout de suite, en aurais-je un tout de même plus
tard?

--Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de temps en temps.

--Dites-moi, encore un mot: vous savez, à Balbec, quand je ne vous
connaissais pas encore, vous aviez souvent un regard dur, rusé; vous ne
pouvez pas me dire à quoi vous pensiez à ces moments-là?

--Ah! je n'ai aucun souvenir.

--Tenez, pour vous aider, un jour votre amie Gisèle a sauté à pieds
joints par-dessus la chaise où était assis un vieux monsieur. Tâchez de
vous rappeler ce que vous avez pensé à ce moment-là.

--Gisèle était celle que nous fréquentions le moins, elle était de la
bande si vous voulez, mais pas tout à fait. J'ai dû penser qu'elle était
bien mal élevée et commune.

--Ah! c'est tout?

J'aurais bien voulu, avant de l'embrasser, pouvoir la remplir à nouveau
du mystère qu'elle avait pour moi sur la plage, avant que je la
connusse, retrouver en elle le pays où elle avait vécu auparavant; à sa
place du moins, si je ne le connaissais pas, je pouvais insinuer tous
les souvenirs de notre vie à Balbec, le bruit du flot déferlant sous ma
fenêtre, les cris des enfants. Mais en laissant mon regard glisser sur
le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces doucement incurvées
venaient mourir aux pieds des premiers plissements de ses beaux cheveux
noirs qui couraient en chaînes mouvementées, soulevaient leurs
contreforts escarpés et modelaient les ondulations de leurs vallées, je
dus me dire: «Enfin, n'y ayant pas réussi à Balbec, je vais savoir le
goût de la rose inconnue que sont les joues d'Albertine. Et puisque les
cercles que nous pouvons faire traverser aux choses et aux êtres,
pendant le cours de notre existence, ne sont pas bien nombreux,
peut-être pourrai-je considérer la mienne comme en quelque manière
accomplie, quand, ayant fait sortir de son cadre lointain le visage
fleuri que j'avais choisi entre tous, je l'aurai amené dans ce plan
nouveau, où j'aurai enfin de lui la connaissance par les lèvres.» Je me
disais cela parce que je croyais qu'il est une connaissance par les
lèvres; je me disais que j'allais connaître le goût de cette rose
charnelle, parce que je n'avais pas songé que l'homme, créature
évidemment moins rudimentaire que l'oursin ou même la baleine, manque
cependant encore d'un certain nombre d'organes essentiels, et notamment
n'en possède aucun qui serve au baiser. A cet organe absent il supplée
par les lèvres, et par là arrive-t-il peut-être à un résultat un peu
plus satisfaisant que s'il était réduit à caresser la bien-aimée avec
une défense de corne. Mais les lèvres, faites pour amener au palais la
saveur de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre leur
erreur et sans avouer leur déception, de vaguer à la surface et de se
heurter à la clôture de la joue impénétrable et désirée. D'ailleurs à ce
moment-là, au contact même de la chair, les lèvres, même dans
l'hypothèse où elles deviendraient plus expertes et mieux douées, ne
pourraient sans doute pas goûter davantage la saveur que la nature les
empêche actuellement de saisir, car, dans cette zone désolée où elles ne
peuvent trouver leur nourriture, elles sont seules, le regard, puis
l'odorat les ont abandonnées depuis longtemps. D'abord au fur et à
mesure que ma bouche commença à s'approcher des joues que mes regards
lui avaient proposé d'embrasser, ceux-ci se déplaçant virent des joues
nouvelles; le cou, aperçu de plus près et comme à la loupe, montra, dans
ses gros grains, une robustesse qui modifia le caractère de la figure.

Les dernières applications de la photographie--qui couchent aux pieds
d'une cathédrale toutes les maisons qui nous parurent si souvent, de
près, presque aussi hautes que les tours, font successivement manoeuvrer
comme un régiment, par files, en ordre dispersé, en masses serrées, les
mêmes monuments, rapprochent l'une contre l'autre les deux colonnes de
la Piazzetta tout à l'heure si distantes, éloignent la proche Salute et
dans un fond pâle et dégradé réussissent à faire tenir un horizon
immense sous l'arche d'un pont, dans l'embrasure d'une fenêtre, entre
les feuilles d'un arbre situé au premier plan et d'un ton plus
vigoureux, donnent successivement pour cadre à une même église les
arcades de toutes les autres--je ne vois que cela qui puisse, autant que
le baiser, faire surgir de ce que nous croyons une chose à aspect
défini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien, puisque
chacune est relative à une perspective non moins légitime. Bref, de même
qu'à Balbec, Albertine m'avait souvent paru différente,
maintenant--comme si, en accélérant prodigieusement la rapidité des
changements de perspective et des changements de coloration que nous
offre une personne dans nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu
les faire tenir toutes en quelques secondes pour recréer
expérimentalement le phénomène qui diversifie l'individualité d'un être
et tirer les unes des autres, comme d'un étui, toutes les possibilités
qu'il enferme--dans ce court trajet de mes lèvres vers sa joue, c'est
dix Albertines que je vis; cette seule jeune fille étant comme une
déesse à plusieurs têtes, celle que j'avais vue en dernier, si je
tentais de m'approcher d'elle, faisait place une autre. Du moins tant
que je ne l'avais pas touchée, cette tête, je la voyais, un léger parfum
venait d'elle jusqu'à moi. Mais hélas!--car pour le baiser, nos narines
et nos yeux sont aussi mal placés que nos lèvres mal faites--tout d'un
coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez s'écrasant ne
perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût
du rose désiré, j'appris à ces détestables signes, qu'enfin j'étais en
train d'embrasser la joue d'Albertine.

Était-ce parce que nous jouions (figurée par la révolution d'un solide)
la scène inverse de celle de Balbec, que j'étais, moi, couché, et elle
levée, capable d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir à
sa guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilité maintenant ce
qu'elle avait refusé jadis avec une mine si sévère? (Sans doute, de
cette mine d'autrefois, l'expression voluptueuse que prenait aujourd'hui
son visage à l'approche de mes lèvres ne différait que par une déviation
de lignes infinitésimales, mais dans lesquelles peut tenir toute la
distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achève un blessé et
d'un qui le secourt, entre un portrait sublime ou affreux.) Sans savoir
si j'avais à faire honneur et savoir gré de son changement d'attitude à
quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ces mois derniers, à Paris
ou à Balbec, avait travaillé pour moi, je pensai que la façon dont nous
étions placés était la principale cause de ce changement. C'en fut
pourtant une autre que me fournit Albertine; exactement celle-ci: «Ah!
c'est qu'à ce moment-là, à Balbec, je ne vous connaissais pas, je
pouvais croire que vous aviez de mauvaises intentions.» Cette raison me
laissa perplexe. Albertine me la donna sans doute sincèrement. Une femme
a tant de peine à reconnaître dans les mouvements de ses membres, dans
les sensations éprouvées par son corps, au cours d'un tête-à-tête avec
un camarade, la faute inconnue où elle tremblait qu'un étranger
préméditât de la faire tomber.

En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis
quelque temps dans sa vie, et qui eussent peut-être expliqué qu'elle eût
accordé aisément à mon désir momentané et purement physique ce qu'à
Balbec elle avait avec horreur refusé à mon amour, une bien plus
étonnante se produisit en Albertine, ce soir-là même, aussitôt que ses
caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont elle dut bien
s'apercevoir et dont j'avais même craint qu'elle ne lui causât le petit
mouvement de répulsion et de pudeur offensée que Gilberte avait eu à un
moment semblable, derrière le massif de lauriers, aux Champs-Élysées.

Ce fut tout le contraire. Déjà, au moment où je l'avais couchée sur mon
lit et où j'avais commencé à la caresser, Albertine avait pris un air
que je ne lui connaissais pas, de bonne volonté docile, de simplicité
presque puérile. Effaçant d'elle toutes préoccupations, toutes
prétentions habituelles, le moment qui précède le plaisir, pareil en
cela à celui qui suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme
l'innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le talent est
soudain mis en jeu devient modeste, appliqué et charmant; surtout si,
par ce talent, il sait nous donner un grand plaisir, il en est lui-même
heureux, veut nous le donner bien complet. Mais dans cette expression
nouvelle du visage d'Albertine il y avait plus que du désintéressement
et de la conscience, de la générosité professionnels, une sorte de
dévouement conventionnel et subit; et c'est plus loin qu'à sa propre
enfance, mais à la jeunesse de sa race qu'elle était revenue. Bien
différente de moi qui n'avais rien souhaité de plus qu'un apaisement
physique, enfin obtenu, Albertine semblait trouver qu'il y eût eu de sa
part quelque grossièreté à croire que ce plaisir matériel allât sans un
sentiment moral et terminât quelque chose. Elle, si pressée tout à
l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle trouvait que les baisers
impliquent l'amour et que l'amour l'emporte sur tout autre devoir,
disait, quand je lui rappelais son dîner:

--Mais ça ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon temps.

Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu'elle venait
de faire, gênée par bienséance, comme Françoise, quand elle avait cru,
sans avoir soif, devoir accepter avec une gaieté décente le verre de vin
que Jupien lui offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la dernière
gorgée bue, quelque devoir impérieux qui l'eût appelée. Albertine--et
c'était peut-être, avec une autre que l'on verra plus tard, une des
raisons qui m'avaient à mon insu fait la désirer--était une des
incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en
pierre à Saint-André-des-Champs. De Françoise, qui devait pourtant
bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie
envers l'hôte et l'étranger, la décence, le respect de la couche.

Françoise, qui, après la mort de ma tante, ne croyait pouvoir parler que
sur un ton apitoyé, dans les mois qui précédèrent le mariage de sa
fille, eût trouvé choquant, quand celle-ci se promenait avec son fiancé,
qu'elle ne le tînt pas par le bras. Albertine, immobilisée auprès de
moi, me disait:

--Vous avez de jolis cheveux, vous avez de beaux yeux, vous êtes gentil.

Comme, lui ayant fait remarquer qu'il était tard, j'ajoutais: «Vous ne
me croyez pas?», elle me répondit, ce qui était peut-être vrai, mais
seulement depuis deux minutes et pour quelques heures:

--Je vous crois toujours.

Elle me parla de moi, de ma famille, de mon milieu social. Elle me dit:
«Oh! je sais que vos parents connaissent des gens très bien. Vous êtes
ami de Robert Forestier et de Suzanne Delage.» A la première minute, ces
noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d'un coup je me rappelai
que j'avais en effet joué aux Champs-Élysées avec Robert Forestier que
je n'avais jamais revu. Quant à Suzanne Delage, c'était la petite nièce
de Mme Blandais, et j'avais dû une fois aller à une leçon de danse, et
même tenir un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents.
Mais la peur d'avoir le fou rire, et des saignements de nez m'en avaient
empêché, de sorte que je ne l'avais jamais vue. J'avais tout au plus cru
comprendre autrefois que l'institutrice à plumet des Swann avait été
chez ses parents, mais peut-être n'était-ce qu'une soeur de cette
institutrice ou une amie. Je protestai à Albertine que Robert Forestier
et Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. «C'est possible,
vos mères sont liées, cela permet de vous situer. Je croise souvent
Suzanne Delage avenue de Messine, elle a du chic.» Nos mères ne se
connaissaient que dans l'imagination de Mme Bontemps qui, ayant su que
j'avais joué jadis avec Robert Forestier auquel, paraît-il, je récitais
des vers, en avait conclu que nous étions liés par des relations de
famille. Elle ne laissait jamais, m'a-t-on dit, passer le nom de maman
sans dire: «Ah! oui, c'est le milieu des Delage, des Forestier, etc.»,
donnant à mes parents un bon point qu'ils ne méritaient pas.

Du reste les notions sociales d'Albertine étaient d'une sottise extrême.
Elle croyait les Simonnet avec deux _n_ inférieurs non seulement aux
Simonet avec un seul _n_, mais à toutes les autres personnes possibles.
Que quelqu'un ait le même nom que vous, sans être de votre famille, est
une grande raison de le dédaigner. Certes il y a des exceptions. Il peut
arriver que deux Simonnet (présentés l'un à l'autre dans une de ces
réunions où l'on éprouve le besoin de parler de n'importe quoi et où on
se sent d'ailleurs plein de dispositions optimistes, par exemple dans le
cortège d'un enterrement qui se rend au cimetière), voyant qu'ils
s'appellent de même, cherchent avec une bienveillance réciproque, et
sans résultat, s'ils n'ont aucun lien de parenté. Mais ce n'est qu'une
exception. Beaucoup d'hommes sont peu honorables, mais nous l'ignorons
ou n'en avons cure. Mais si l'homonymie fait qu'on nous remet des
lettres à eux destinées, ou _vice versa_ nous commençons par une
méfiance, souvent justifiée, quant à ce qu'ils valent. Nous craignons
des confusions, nous les prévenons par une moue de dégoût si l'on nous
parle d'eux. En lisant notre nom porté par eux, dans le journal, ils
nous semblent l'avoir usurpé. Les péchés des autres membres du corps
social nous sont indifférents. Nous en chargeons plus lourdement nos
homonymes. La haine que nous portons aux autres Simonnet est d'autant
plus forte qu'elle n'est pas individuelle, mais se transmet
héréditairement. Au bout de deux générations on se souvient seulement de
la moue insultante que les grands-parents avaient à l'égard des autres
Simonnet; on ignore la cause; on ne serait pas étonné d'apprendre que
cela a commencé par un assassinat. Jusqu'au jour fréquent où, entre une
Simonnet et un Simonnet qui ne sont pas parents du tout, cela finit par
un mariage.

Non seulement Albertine me parla de Robert Forestier et de Suzanne
Delage, mais spontanément, par un devoir de confidence que le
rapprochement des corps crée, au début du moins, avant qu'il ait
engendré une duplicité spéciale et le secret envers le même être,
Albertine me raconta sur sa famille et un oncle d'Andrée une histoire
dont elle avait, à Balbec, refusé de me dire un seul mot, mais elle ne
pensait pas qu'elle dût paraître avoir encore des secrets à mon égard.
Maintenant sa meilleure amie lui eût raconté quelque chose contre moi
qu'elle se fût fait un devoir de me le rapporter. J'insistai pour
qu'elle rentrât, elle finit par partir, mais si confuse pour moi de ma
grossièreté, qu'elle riait presque pour m'excuser, comme une maîtresse
de maison chez qui on va en veston, qui vous accepte ainsi mais à qui
cela n'est pas indifférent.

--Vous riez? lui dis-je.

--Je ne ris pas, je vous souris, me répondit-elle tendrement. Quand
est-ce que je vous revois? ajouta-t-elle comme n'admettant pas que ce
que nous venions de faire, puisque c'en est d'habitude le couronnement,
ne fût pas au moins le prélude d'une amitié grande, d'une amitié
préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser et qui
seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions livrés.

--Puisque vous m'y autorisez, quand je pourrai je vous ferai chercher.

Je n'osai lui dire que je voulais tout subordonner à la possibilité de
voir Mme de Stermaria.

--Hélas! ce sera à l'improviste, je ne sais jamais d'avance, lui dis-je.
Serait-ce possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai
libre?

--Ce sera très possible bientôt car j'aurai une entrée indépendante de
celle de ma tante. Mais en ce moment c'est impraticable. En tout cas je
viendrai à tout hasard demain ou après-demain dans l'après-midi. Vous ne
me recevrez que si vous le pouvez.

Arrivée à la porte, étonnée que je ne l'eusse pas devancée, elle me
tendit sa joue, trouvant qu'il n'y avait nul besoin d'un grossier désir
physique pour que maintenant nous nous embrassions. Comme les courtes
relations que nous avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles
auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du coeur,
Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux
baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils
eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les
concevoir un jongleur gothique.

Quand m'eut quitté la jeune Picarde, qu'aurait pu sculpter à son porche
l'imagier de Saint-André-des-Champs, Françoise m'apporta une lettre qui
me remplit de joie, car elle était de Mme de Stermaria, laquelle
acceptait à dîner. De Mme de Stermaria, c'est-à-dire, pour moi, plus
que de la Mme de Stermaria réelle, de celle à qui j'avais pensé toute la
journée avant l'arrivée d'Albertine. C'est la terrible tromperie de
l'amour qu'il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde
extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule
d'ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que
nous posséderons, que l'arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que
celui de l'imagination, peut avoir fait aussi différente de la femme
réelle que du Balbec réel avait été pour moi le Balbec rêvé; création
factice à laquelle peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la
femme réelle à ressembler.

Albertine m'avait tant retardé que la comédie venait de finir quand
j'arrivai chez Mme de Villeparisis; et peu désireux de prendre à revers
le flot des invités qui s'écoulait en commentant la grande nouvelle: la
séparation qu'on disait déjà accomplie entre le duc et la duchesse de
Guermantes, je m'étais, en attendant de pouvoir saluer la maîtresse de
maison, assis sur une bergère vide dans le deuxième salon, quand du
premier, où sans doute elle avait été assise tout à fait au premier rang
de chaises, je vis déboucher, majestueuse, ample et haute dans une
longue robe de satin jaune à laquelle étaient attachés en relief
d'énormes pavots noirs, la duchesse. Sa vue ne me causait plus aucun
trouble. Un certain jour, m'imposant les mains sur le front (comme
c'était son habitude quand elle avait peur de me faire de la peine), en
me disant: «Ne continue pas tes sorties pour rencontrer Mme de
Guermantes, tu es la fable de la maison. D'ailleurs, vois comme ta
grand'mère est souffrante, tu as vraiment des choses plus sérieuses à
faire que de te poster sur le chemin d'une femme qui se moque de toi»,
d'un seul coup, comme un hypnotiseur qui vous fait revenir du lointain
pays où vous vous imaginiez être, et vous rouvre les yeux, ou comme le
médecin qui, vous rappelant au sentiment du devoir et de la réalité,
vous guérit d'un mal imaginaire dans lequel vous vous complaisiez, ma
mère m'avait réveillé d'un trop long songe. La journée qui avait suivi
avait été consacrée à dire un dernier adieu à ce mal auquel je
renonçais; j'avais chanté des heures de suite en pleurant l'«Adieu» de
Schubert:

    ... _Adieu, des voix étranges
    T'appellent loin de moi, céleste soeur des Anges_.

Et puis ç'avait été fini. J'avais cessé mes sorties du matin, et si
facilement que je tirai alors le pronostic, qu'on verra se trouver faux,
plus tard, que je m'habituerais aisément, dans le cours de ma vie, à ne
plus voir une femme. Et quand ensuite Françoise m'eut raconté que
Jupien, désireux de s'agrandir, cherchait une boutique dans le quartier,
désireux de lui en trouver une (tout heureux aussi, en flânant dans la
rue que déjà de mon lit j'entendais crier lumineusement comme une plage,
de voir, sous le rideau de fer levé des crémeries, les petites laitières
à manches blanches), j'avais pu recommencer ces sorties. Fort librement
du reste; car j'avais conscience de ne plus les faire dans le but de
voir Mme de Guermantes; telle une femme qui prend des précautions
infinies tant qu'elle a un amant, du jour qu'elle a rompu avec lui
laisse traîner ses lettres, au risque de découvrir à son mari le secret
d'une faute dont elle a fini de s'effrayer en même temps que de la
commettre. Ce qui me faisait de la peine c'était d'apprendre que presque
toutes les maisons étaient habitées par des gens malheureux. Ici la
femme pleurait sans cesse parce que son mari la trompait. Là c'était
l'inverse. Ailleurs une mère travailleuse, rouée de coups par un fils
ivrogne, tâchait de cacher sa souffrance aux yeux des voisins. Toute une
moitié de l'humanité pleurait. Et quand je la connus, je vis qu'elle
était si exaspérante que je me demandai si ce n'était pas le mari ou la
femme adultères, qui l'étaient seulement parce que le bonheur légitime
leur avait été refusé, et se montraient charmants et loyaux envers tout
autre que leur femme ou leur mari, qui avaient raison. Bientôt je
n'avais même plus eu la raison d'être utile à Jupien pour continuer mes
pérégrinations matinales. Car on apprit que l'ébéniste de notre cour,
dont les ateliers n'étaient séparés de la boutique de Jupien que par une
cloison fort mince, allait recevoir congé du gérant parce qu'il frappait
des coups trop bruyants. Jupien ne pouvait espérer mieux, les ateliers
avaient un sous-sol où mettre les boiseries, et qui communiquait avec
nos caves. Jupien y mettrait son charbon, ferait abattre la cloison et
aurait une seule et vaste boutique. Mais même sans l'amusement de
chercher pour lui, j'avais continué à sortir avant déjeuner. Même comme
Jupien, trouvant le prix que M. de Guermantes faisait très élevé,
laissait visiter pour que, découragé de ne pas trouver de locataire, le
duc se résignât à lui faire une diminution, Françoise, ayant remarqué
que, même après l'heure où on ne visitait pas, le concierge laissait
«contre» la porte de la boutique à louer, flaira un piège dressé par le
concierge pour attirer la fiancée du valet de pied des Guermantes (ils y
trouveraient une retraite d'amour), et ensuite les surprendre.

Quoi qu'il en fût, bien que n'ayant plus à chercher une boutique pour
Jupien, je continuai à sortir avant le déjeuner. Souvent, dans ces
sorties, je rencontrais M. de Norpois. Il arrivait que, causant avec un
collègue, il jetait sur moi des regards qui, après m'avoir entièrement
examiné, se détournaient vers son interlocuteur sans m'avoir plus souri
ni salué que s'il ne m'avait pas connu du tout. Car chez ces importants
diplomates, regarder d'une certaine manière n'a pas pour but de vous
faire savoir qu'ils vous ont vu, mais qu'ils ne vous ont pas vu et
qu'ils ont à parler avec leur collègue de quelque question sérieuse.
Une grande femme que je croisais souvent près de la maison était moins
discrète avec moi. Car bien que je ne la connusse pas, elle se
retournait vers moi, m'attendait--inutilement--devant les vitrines des
marchands, me souriait, comme si elle allait m'embrasser, faisait le
geste de s'abandonner. Elle reprenait un air glacial à mon égard si elle
rencontrait quelqu'un qu'elle connût. Depuis longtemps déjà dans ces
courses du matin, selon ce que j'avais à faire, fût-ce acheter le plus
insignifiant journal, je choisissais le chemin le plus direct, sans
regret s'il était en dehors du parcours habituel que suivaient les
promenades de la duchesse et, s'il en faisait au contraire partie, sans
scrupules et sans dissimulation parce qu'il ne me paraissait plus le
chemin défendu où j'arrachais à une ingrate la faveur de la voir malgré
elle. Mais je n'avais pas songé que ma guérison, en me donnant à l'égard
de Mme de Guermantes une attitude normale, accomplirait parallèlement la
même oeuvre en ce qui la concernait et rendrait possible une amabilité,
une amitié qui ne m'importaient plus. Jusque-là les efforts du monde
entier ligués pour me rapprocher d'elle eussent expiré devant le mauvais
sort que jette un amour malheureux. Des fées plus puissantes que les
hommes ont décrété que, dans ces cas-là, rien ne pourra servir jusqu'au
jour où nous aurons dit sincèrement dans notre coeur la parole: «Je
n'aime plus.» J'en avais voulu à Saint-Loup de ne m'avoir pas mené chez
sa tante. Mais pas plus que n'importe qui, il n'était capable de briser
un enchantement. Tandis que j'aimais Mme de Guermantes, les marques de
gentillesse que je recevais des autres, les compliments, me faisaient de
la peine, non seulement parce que cela ne venait pas d'elle, mais parce
qu'elle ne les apprenait pas. Or, les eût-elle sus que cela n'eût été
d'aucune utilité. Même dans les détails d'une affection, une absence,
le refus d'un dîner, une rigueur involontaire, inconsciente, servent
plus que tous les cosmétiques et les plus beaux habits. Il y aurait des
parvenus, si on enseignait dans ce sens l'art de parvenir.

Au moment où elle traversait le salon où j'étais assis, la pensée pleine
du souvenir des amis que je ne connaissais pas et qu'elle allait
peut-être retrouver tout à l'heure dans une autre soirée, Mme de
Guermantes m'aperçut sur ma bergère, véritable indifférent qui ne
cherchais qu'à être aimable, alors que, tandis que j'aimais, j'avais
tant essayé de prendre, sans y réussir, l'air d'indifférence; elle
obliqua, vint à moi et retrouvant le sourire du soir de l'Opéra-Comique
et que le sentiment pénible d'être aimée par quelqu'un qu'elle n'aimait
pas n'effaçait plus:

--Non, ne vous dérangez pas, vous permettez que je m'asseye un instant à
côté de vous? me dit-elle en relevant gracieusement son immense jupe qui
sans cela eût occupé la bergère dans son entier.

Plus grande que moi et accrue encore de tout le volume de sa robe,
j'étais presque effleuré par son admirable bras nu autour duquel un
duvet imperceptible et innombrable faisait fumer perpétuellement comme
une vapeur dorée, et par la torsade blonde de ses cheveux qui
m'envoyaient leur odeur. N'ayant guère de place, elle ne pouvait se
tourner facilement vers moi et, obligée de regarder plutôt devant elle
que de mon côté, prenait une expression rêveuse et douce, comme dans un
portrait.

--Avez-vous des nouvelles de Robert? me dit-elle.

Mme de Villeparisis passa à ce moment-là.

--Eh bien! vous arrivez à une jolie heure, monsieur, pour une fois qu'on
vous voit.

Et remarquant que je parlais avec sa nièce, supposant peut-être que nous
étions plus liés qu'elle ne savait:

--Mais je ne veux pas déranger votre conversation avec Oriane,
ajouta-t-elle (car les bons offices de l'entremetteuse font partie des
devoirs d'une maîtresse de maison). Vous ne voulez pas venir dîner
mercredi avec elle?

C'était le jour où je devais dîner avec Mme de Stermaria, je refusai.

--Et samedi?

Ma mère revenant le samedi ou le dimanche, c'eût été peu gentil de ne
pas rester tous les soirs à dîner avec elle; je refusai donc encore.

--Ah! vous n'êtes pas un homme facile à avoir chez soi.

--Pourquoi ne venez-vous jamais me voir? me dit Mme de Guermantes quand
Mme de Villeparisis se fut éloignée pour féliciter les artistes et
remettre à la diva un bouquet de roses dont la main qui l'offrait
faisait seule tout le prix, car il n'avait coûté que vingt francs.
(C'était du reste son prix maximum quand on n'avait chanté qu'une fois.
Celles qui prêtaient leur concours à toutes les matinées et soirées
recevaient des roses peintes par la marquise.)

--C'est ennuyeux de ne jamais se voir que chez les autres. Puisque vous
ne voulez pas dîner avec moi chez ma tante, pourquoi ne viendriez-vous
pas dîner chez moi?

Certaines personnes, étant restées le plus longtemps possible, sous des
prétextes quelconques, mais qui sortaient enfin, voyant la duchesse
assise pour causer avec un jeune homme, sur un meuble si étroit qu'on
n'y pouvait tenir que deux, pensèrent qu'on les avait mal renseignées,
que c'était la duchesse, non le duc, qui demandait la séparation, à
cause de moi. Puis elles se hâtèrent de répandre cette nouvelle. J'étais
plus à même que personne d'en connaître la fausseté. Mais j'étais
surpris que, dans ces périodes difficiles où s'effectue une séparation
non encore consommée, la duchesse, au lieu de s'isoler, invitât
justement quelqu'un qu'elle connaissait aussi peu. J'eus le soupçon que
le duc avait été seul à ne pas vouloir qu'elle me reçût et que,
maintenant qu'il la quittait, elle ne voyait plus d'obstacles à
s'entourer des gens qui lui plaisaient.

Deux minutes auparavant j'eusse été stupéfait si on m'avait dit que Mme
de Guermantes allait me demander d'aller la voir, encore plus de venir
dîner. J'avais beau savoir que le salon Guermantes ne pouvait pas
présenter les particularités que j'avais extraites de ce nom, le fait
qu'il m'avait été interdit d'y pénétrer, en m'obligeant à lui donner le
même genre d'existence qu'aux salons dont nous avons lu la description
dans un roman, ou vu l'image dans un rêve, me le faisait, même quand
j'étais certain qu'il était pareil à tous les autres, imaginer tout
différent; entre moi et lui il y avait la barrière où finit le réel.
Dîner chez les Guermantes, c'était comme entreprendre un voyage
longtemps désiré, faire passer un désir de ma tête devant mes yeux et
lier connaissance avec un songe. Du moins eussé-je pu croire qu'il
s'agissait d'un de ces dîners auxquels les maîtres de maison invitent
quelqu'un en disant: «Venez, il n'y aura _absolument_ que nous»,
feignant d'attribuer au paria la crainte qu'ils éprouvent de le voir
mêlé à leurs autres amis, et cherchant même à transformer en un enviable
privilège réservé aux seuls intimes la quarantaine de l'exclu, malgré
lui sauvage et favorisé. Je sentis, au contraire, que Mme de Guermantes
avait le désir de me faire goûter à ce qu'elle avait de plus agréable
quand elle me dit, mettant d'ailleurs devant mes yeux comme la beauté
violâtre d'une arrivée chez la tante de Fabrice et le miracle d'une
présentation au comte Mosca:

--Vendredi vous ne seriez pas libre, en petit comité? Ce serait gentil.
Il y aura la princesse de Parme qui est charmante; d'abord je ne vous
inviterais pas si ce n'était pas pour rencontrer des gens agréables.

Désertée dans les milieux mondains intermédiaires qui sont livrés à un
mouvement perpétuel d'ascension, la famille joue au contraire un rôle
important dans les milieux immobiles comme la petite bourgeoisie et
comme l'aristocratie princière, qui ne peut chercher à s'élever puisque,
au-dessus d'elle, à son point de vue spécial, il n'y a rien. L'amitié
que me témoignaient «la tante Villeparisis» et Robert avait peut-être
fait de moi pour Mme de Guermantes et ses amis, vivant toujours sur
eux-mêmes et dans une même coterie, l'objet d'une attention curieuse que
je ne soupçonnais pas.

Elle avait de ces parents-là une connaissance familiale, quotidienne,
vulgaire, fort différente de ce que nous imaginons, et dans laquelle, si
nous nous y trouvons compris, loin que nos actions en soient expulsées
comme le grain de poussière de l'oeil ou la goutte d'eau de la
trachée-artère, elles peuvent rester gravées, être commentées, racontées
encore des années après que nous les avons oubliées nous-mêmes, dans le
palais où nous sommes étonnés de les retrouver comme une lettre de nous
dans une précieuse collection d'autographes.

De simples gens élégants peuvent défendre leur porte trop envahie. Mais
celle des Guermantes ne l'était pas. Un étranger n'avait presque jamais
l'occasion de passer devant elle. Pour une fois que la duchesse s'en
voyait désigner un, elle ne songeait pas à se préoccuper de la valeur
mondaine qu'il apporterait, puisque c'était chose qu'elle conférait et
ne pouvait recevoir. Elle ne pensait qu'à ses qualités réelles, Mme de
Villeparisis et Saint-Loup lui avaient dit que j'en possédais. Et sans
doute ne les eût-elle pas crus, si elle n'avait remarqué qu'ils ne
pouvaient jamais arriver à me faire venir quand ils le voulaient, donc
que je ne tenais pas au monde, ce qui semblait à la duchesse le signe
qu'un étranger faisait partie des «gens agréables».

Il fallait voir, parlant de femmes qu'elle n'aimait guère, comme elle
changeait de visage aussitôt si on nommait, à propos de l'une, par
exemple sa belle-soeur. «Oh! elle est charmante», disait-elle d'un air
de finesse et de certitude. La seule raison qu'elle en donnât était que
cette dame avait refusé d'être présentée à la marquise de Chaussegros et
à la princesse de Silistrie. Elle n'ajoutait pas que cette dame avait
refusé de lui être présentée à elle-même, duchesse de Guermantes. Cela
avait eu lieu pourtant, et depuis ce jour, l'esprit de la duchesse
travaillait sur ce qui pouvait bien se passer chez la dame si difficile
à connaître. Elle mourait d'envie d'être reçue chez elle. Les gens du
monde ont tellement l'habitude qu'on les recherche que qui les fuit leur
semble un phénix et accapare leur attention.

Le motif véritable de m'inviter était-il, dans l'esprit de Mme de
Guermantes (depuis que je ne l'aimais plus), que je ne recherchais pas
ses parents quoique étant recherché d'eux? Je ne sais. En tout cas,
s'étant décidée à m'inviter, elle voulait me faire les honneurs de ce
qu'elle avait de meilleur chez elle, et éloigner ceux de ses amis qui
auraient pu m'empêcher de revenir, ceux qu'elle savait ennuyeux. Je
n'avais pas su à quoi attribuer le changement de route de la duchesse
quand je l'avais vue dévier de sa marche stellaire, venir s'asseoir à
côté de moi et m'inviter à dîner, effet de causes ignorées, faute de
sens spécial qui nous renseigne à cet égard. Nous nous figurons les
gens que nous connaissons à peine--comme moi la duchesse--comme ne
pensant à nous que dans les rares moments où ils nous voient. Or, cet
oubli idéal où nous nous figurons qu'ils nous tiennent est absolument
arbitraire. De sorte que, pendant que dans le silence de la solitude
pareil à celui d'une belle nuit nous nous imaginons les différentes
reines de la société poursuivant leur route dans le ciel à une distance
infinie, nous ne pouvons nous défendre d'un sursaut de malaise ou de
plaisir s'il nous tombe de là-haut, comme un aérolithe portant gravé
notre nom, que nous croyions inconnu dans Vénus ou Cassiopée, une
invitation à dîner ou un méchant potin.

Peut-être parfois, quand, à l'imitation des princes persans qui, au dire
du _Livre d'Esther_, se faisaient lire les registres où étaient inscrits
les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient témoigné du zèle, Mme
de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionnés, elle
s'était dit de moi: «Un à qui nous demanderons de venir dîner.» Mais
d'autres pensées l'avaient distraite

    _(De soins tumultueux un prince environné
    Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné)_

jusqu'au moment où elle m'avait aperçu seul comme Mardochée à la porte
du palais; et ma vue ayant rafraîchi sa mémoire elle voulait, tel
Assuérus, me combler de ses dons.

Cependant je dois dire qu'une surprise d'un genre opposé allait suivre
celle que j'avais eue au moment où Mme de Guermantes m'avait invité.
Cette première surprise, comme j'avais trouvé plus modeste de ma part et
plus reconnaissant de ne pas la dissimuler et d'exprimer au contraire
avec exagération ce qu'elle avait de joyeux, Mme de Guermantes, qui se
disposait à partir pour une dernière soirée, venait de me dire, presque
comme une justification, et par peur que je ne susse pas bien qui elle
était, pour avoir l'air si étonné d'être invité chez elle: «Vous savez
que je suis la tante de Robert de Saint-Loup qui vous aime beaucoup, et
du reste nous nous sommes déjà vus ici.» En répondant que je le savais,
j'ajoutai que je connaissais aussi M. de Charlus, lequel «avait été très
bon pour moi à Balbec et à Paris». Mme de Guermantes parut étonnée et
ses regards semblèrent se reporter, comme pour une vérification, à une
page déjà plus ancienne du livre intérieur. «Comment! vous connaissez
Palamède?» Ce prénom prenait dans la bouche de Mme de Guermantes une
grande douceur à cause de la simplicité involontaire avec laquelle elle
parlait d'un homme si brillant, mais qui n'était pour elle que son
beau-frère et le cousin avec lequel elle avait été élevée. Et dans le
gris confus qu'était pour moi la vie de la duchesse de Guermantes, ce
nom de Palamède mettait comme la clarté des longues journées d'été où
elle avait joué avec lui, jeune fille, à Guermantes, au jardin. De plus,
dans cette partie depuis longtemps écoulée de leur vie, Oriane de
Guermantes et son cousin Palamède avaient été fort différents de ce
qu'ils étaient devenus depuis; M. de Charlus notamment, tout entier
livré à des goûts d'art qu'il avait si bien refrénés par la suite que je
fus stupéfait d'apprendre que c'était par lui qu'avait été peint
l'immense éventail d'iris jaunes et noirs que déployait en ce moment la
duchesse. Elle eût pu aussi me montrer une petite sonatine qu'il avait
autrefois composée pour elle. J'ignorais absolument que le baron eût
tous ces talents dont il ne parlait jamais. Disons en passant que M. de
Charlus n'était pas enchanté que dans sa famille on l'appelât Palamède.
Pour Mémé, on eût pu comprendre encore que cela ne lui plût pas. Ces
stupides abréviations sont un signe de l'incompréhension que
l'aristocratie a de sa propre poésie (le judaïsme a d'ailleurs la même
puisqu'un neveu de Lady Rufus Israël, qui s'appelait Moïse, était
couramment appelé dans le monde: «Momo») en même temps que de sa
préoccupation de ne pas avoir l'air d'attacher d'importance à ce qui est
aristocratique. Or, M. de Charlus avait sur ce point plus d'imagination
poétique et plus d'orgueil exhibé. Mais la raison qui lui faisait peu
goûter Mémé n'était pas celle-là puisqu'elle s'étendait aussi au beau
prénom de Palamède. La vérité est que se jugeant, se sachant d'une
famille princière, il aurait voulu que son frère et sa belle-soeur
disent de lui: «Charlus», comme la reine Marie-Amélie ou le duc
d'Orléans pouvaient dire de leurs fils, petits-fils, neveux et frères:
«Joinville, Nemours, Chartres, Paris».

--Quel cachottier que ce Mémé, s'écria-t-elle. Nous lui avons parlé
longuement de vous, il nous a dit qu'il serait très heureux de faire
votre connaissance, absolument comme s'il ne vous avait jamais vu.
Avouez qu'il est drôle! et, ce qui n'est pas très gentil de ma part à
dire d'un beau-frère que j'adore et dont j'admire la rare valeur, par
moments un peu fou.

Je fus très frappé de ce mot appliqué à M. de Charlus et je me dis que
cette demi-folie expliquait peut-être certaines choses, par exemple
qu'il eût paru si enchanté du projet de demander à Bloch de battre sa
propre mère. Je m'avisai que non seulement par les choses qu'il disait,
mais par la manière dont il les disait, M. de Charlus était un peu fou.
La première fois qu'on entend un avocat ou un acteur, on est surpris de
leur ton tellement différent de la conversation. Mais comme on se rend
compte que tout le monde trouve cela tout naturel, on ne dit rien aux
autres, on ne se dit rien à soi-même, on se contente d'apprécier le
degré de talent. Tout au plus pense-t-on d'un acteur du
Théâtre-Français: «Pourquoi au lieu de laisser retomber son bras levé
l'a-t-il fait descendre par petites saccades coupées de repos, pendant
au moins dix minutes?» ou d'un Labori: «Pourquoi, dès qu'il a ouvert la
bouche, a-t-il émis ces sons tragiques, inattendus, pour dire la chose
la plus simple?» Mais comme tout le monde admet cela _a priori_, on
n'est pas choqué. De même, en y réfléchissant, on se disait que M. de
Charlus parlait de soi avec emphase, sur un ton qui n'était nullement
celui du débit ordinaire. Il semblait qu'on eût dû à toute minute lui
dire: «Mais pourquoi criez-vous si fort? pourquoi êtes-vous si
insolent?» Seulement tout le monde semblait bien avoir admis tacitement
que c'était bien ainsi. Et on entrait dans la ronde qui lui faisait fête
pendant qu'il pérorait. Mais certainement à de certains moments un
étranger eût cru entendre crier un dément.

--Mais vous êtes sûr que vous ne confondez pas, que vous parlez bien de
mon beau-frère Palamède? ajouta la duchesse avec une légère impertinence
qui se greffait chez elle sur la simplicité.

Je répondis que j'étais absolument sûr et qu'il fallait que M. de
Charlus eût mal entendu mon nom.

--Eh bien! je vous quitte, me dit comme à regret Mme de Guermantes. Il
faut que j'aille une seconde chez la princesse de Ligne. Vous n'y allez
pas? Non, vous n'aimez pas le monde? Vous avez bien raison, c'est
assommant. Si je n'étais pas obligée! Mais c'est ma cousine, ce ne
serait pas gentil. Je regrette égoïstement, pour moi, parce que
j'aurais pu vous conduire, même vous ramener. Alors je vous dis au
revoir et je me réjouis pour mercredi.

Que M. de Charlus eût rougi de moi devant M. d'Argencourt, passe encore.
Mais qu'à sa propre belle-soeur, et qui avait une si haute idée de lui,
il niât me connaître, fait si naturel puisque je connaissais à la fois
sa tante et son neveu, c'est ce que je ne pouvais comprendre.

Je terminerai ceci en disant qu'à un certain point de vue il y avait
chez Mme de Guermantes une véritable grandeur qui consistait à effacer
entièrement tout ce que d'autres n'eussent qu'incomplètement oublié.
Elle ne m'eût jamais rencontré la harcelant, la suivant, la pistant,
dans ses promenades matinales, elle n'eût jamais répondu à mon salut
quotidien avec une impatience excédée, elle n'eût jamais envoyé promener
Saint-Loup quand il l'avait suppliée de m'inviter, qu'elle n'aurait pas
pu avoir avec moi des façons plus noblement et naturellement aimables.
Non seulement elle ne s'attardait pas à des explications
rétrospectives, à des demi-mots, à des sourires ambigus, à des
sous-entendus, non seulement elle avait dans son affabilité actuelle,
sans retours en arrière, sans réticences, quelque chose d'aussi
fièrement rectiligne que sa majestueuse stature, mais les griefs qu'elle
avait pu ressentir contre quelqu'un dans le passé étaient si entièrement
réduits en cendres, ces cendres étaient elles-mêmes rejetées si loin de
sa mémoire ou tout au moins de sa manière d'être, qu'à regarder son
visage chaque fois qu'elle avait à traiter par la plus belle des
simplifications ce qui chez tant d'autres eût été prétexte à des restes
de froideur, à des récriminations, on avait l'impression d'une sorte de
purification.

Mais si j'étais surpris de la modification qui s'était opérée en elle à
mon égard, combien je l'étais plus d'en trouver en moi une tellement
plus grande au sien. N'y avait-il pas eu un moment où je ne reprenais
vie et force que si j'avais, échafaudant toujours de nouveaux projets,
cherché quelqu'un qui me ferait recevoir par elle et, après ce premier
bonheur, en procurerait bien d'autres à mon coeur de plus en plus
exigeant? C'était l'impossibilité de rien trouver qui m'avait fait
partir à Doncières voir Robert de Saint-Loup. Et maintenant, c'était
bien par les conséquences dérivant d'une lettre de lui que j'étais
agité, mais à cause de Mme de Stermaria et non de Mme de Guermantes.

Ajoutons, pour en finir avec cette soirée, qu'il s'y passa un fait,
démenti quelques jours après, qui ne laissa pas de m'étonner, me
brouilla pour quelque temps avec Bloch, et qui constitue en soi une de
ces curieuses contradictions dont on va trouver l'explication à la fin
de ce volume[1] (Sodome I). Donc, chez Mme de Villeparisis, Bloch ne
cessa de me vanter l'air d'amabilité de M. de Charlus, lequel Charlus,
quand il le rencontrait dans la rue, le regardait dans les yeux comme
s'il le connaissait, avait envie de le connaître, savait très bien qui
il était. J'en souris d'abord, Bloch s'étant exprimé avec tant de
violence à Balbec sur le compte du même M. de Charlus. Et je pensai
simplement que Bloch, à l'instar de son père pour Bergotte, connaissait
le baron «sans le connaître». Et que ce qu'il prenait pour un regard
aimable était un regard distrait. Mais enfin Bloch vint à tant de
précisions, et sembla si certain qu'à deux ou trois reprises M. de
Charlus avait voulu l'aborder, que, me rappelant que j'avais parlé de
mon camarade au baron, lequel m'avait justement, en revenant d'une
visite chez Mme de Villeparisis, posé sur lui diverses questions, je fis
la supposition que Bloch ne mentait pas, que M. de Charlus avait appris
son nom, qu'il était mon ami, etc.... Aussi quelque temps après, au
théâtre, je demandai à M. de Charlus de lui présenter Bloch, et sur son
acquiescement allai le chercher. Mais dès que M. de Charlus l'aperçut,
un étonnement aussitôt réprimé se peignit sur sa figure où il fut
remplacé par une étincelante fureur. Non seulement il ne tendit pas la
main à Bloch, mais chaque fois que celui-ci lui adressa la parole il lui
répondit de l'air le plus insolent, d'une voix irritée et blessante. De
sorte que Bloch, qui, à ce qu'il disait, n'avait eu jusque-là du baron
que des sourires, crut que je l'avais non pas recommandé mais desservi,
pendant le court entretien où, sachant le goût de M. de Charlus pour les
protocoles, je lui avais parlé de mon camarade avant de l'amener à lui.
Bloch nous quitta, éreinté comme qui a voulu monter un cheval tout le
temps prêt à prendre le mors aux dents, ou nager contre des vagues qui
vous rejettent sans cesse sur le galet, et ne me reparla pas de six
mois.

[Footnote 1: Dans l'édition originale «Sodome et Gomorrhe I» se
trouvait compris dans le même volume que cette 2e partie du Côté de
Guermantes, ce qui explique la phrase et la parenthèse. Mais, dans cette
édition in-octavo, le titre de Sodome est reporté au volume suivant.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Coté de Guermantes — deuxième partie" ***

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