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Title: The Daughter of the Commandant - La fille du capitaine
Author: Pushkin, Aleksandr Sergeevich, 1799-1837
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "The Daughter of the Commandant - La fille du capitaine" ***

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Alexandre Pouchkine

LA FILLE DU CAPITAINE
(1836)


Table des matières

CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
CHAPITRE II LE GUIDE
CHAPITRE III LA FORTERESSE
CHAPITRE IV LE DUEL
CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
CHAPITRE VI POUGATCHEFF
CHAPITRE VII L’ASSAUT
CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
CHAPITRE IX LA SÉPARATION
CHAPITRE X LE SIÈGE
CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
CHAPITRE XII L’ORPHELINE
CHAPITRE XIII L’ARRESTATION
CHAPITRE XIV LE JUGEMENT


CHAPITRE I
_LE SERGENT AUX GARDES_

Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa
jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté l’état militaire en
17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il
épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un pauvre gentilhomme du
voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus
seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. J’avais été
inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du
major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
censé être en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on nous
élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq ans je fus
confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de
devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers l’âge de douze ans je
savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les
qualités d’un lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de
m’instruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on
fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile
de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble,
grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peigné et
nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent et de louer un
_moussié_, comme s’il n’y avait pas assez de domestiques dans la
maison?»

Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en
Prusse, puis il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans
trop savoir la signification de ce mot[2]. C’était un bon garçon,
mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’était pas, suivant son
expression, ennemi de la bouteille, c’est-à-dire, pour parler à la
russe, qu’il aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez
nous le vin qu’à table, et encore par petits verres, et que, de
plus, dans ces occasions, on passait _l’outchitel_, mon Beaupré
s’habitua bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la
préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le contrat, il
se fût engagé à m’apprendre _le français, l’allemand et toutes les
sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant
bien que mal. Chacun de nous s’occupait de ses affaires; notre
amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d’autre mentor.
Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un
événement que je vais raconter.

Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait
constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre;
elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme
expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui
répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon
père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du
sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une
occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une
carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en
servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant,
et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage.
Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap
de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me
secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré,
et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de
reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le
pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le
collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que
se termina mon éducation.

Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire
tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà
de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.

Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures
au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre,
venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque
année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le
lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le
don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par
coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien
le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche,
quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant
des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la
cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi-
voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier
des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?»
Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et
resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
jamais rien de bon.

«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma
mère, quel âge a Pétroucha[5]?

-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma
mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia
Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...

-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au
service.»

La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile
d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait
dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la
ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la
garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité
humaine.

Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre
l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La
veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour
non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.

«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part
le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses
grâces à mon Pétroucha.

-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil;
pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...?

-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de
Pétroucha.

-- Eh bien! quoi?

-- Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu’il
est inscrit au régiment Séménofski.

-- Inscrit! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit ou non?
Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendrait-il? à dépenser
de l’argent et à faire des folies. Non, qu’il serve à l’armée,
qu’il flaire la poudre, qu’il devienne un soldat et non pas un
fainéant de la garde, qu’il use les courroies de son sac. Où est
son brevet? donne-le-moi.»

Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une cassette
avec la chemise que j’avais portée à mon baptême, et le présenta à
mon père d’une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le
posa devant lui sur la table et commença sa lettre.

La curiosité me talonnait. «Où m’envoie-t-on, pensais-je, si ce
n’est pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de
mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses
lunettes, n’appela et me dit: «Cette lettre est adressée à André
Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7]
pour servir sous ses ordres.»

Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu
de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l’ennui qui
m’attendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service
militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices,
me semblait une calamité. Mais il n’y avait qu’à se soumettre. Le
lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenée devant le
perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et
des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés,
derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu,
Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis
à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu’il est neuf,
et de ton honneur pendant qu’il est jeune.» Ma mère, tout en
larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch
d’avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
_touloup_[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse
en peau de renard. Je m’assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch,
et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.

J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt-
quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je
m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin,
Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par
les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les
chambres de l’auberge. J’entrai dans la pièce du billard et j’y
trouvai un grand monsieur d’une quarantaine d’années, portant de
longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main
et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
verre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait passer
sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer;
plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à
quatre pattes devenaient fréquentes, si bien qu’enfin le marqueur
resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques
expressions énergiques, en guise d’oraison funèbre, et me proposa
de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas
jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me
regarda avec une sorte de commisération. Cependant l’entretien
s’établit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
qu’il était chef d’escadron dans les hussards ***, qu’il se
trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu’il
avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m’invita à
dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
envoie. J’acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine
buvait beaucoup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait
m’habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes
de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m’apprendre
à jouer au billard. «C’est, dit-il, indispensable pour des soldats
comme nous. Je suppose, par exemple, qu’on arrive dans une petite
bourgade; que veux-tu qu’on y fasse? On ne peut pas toujours
rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge
et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces
raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma
leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à haute voix;
il s’étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons,
il me proposa de jouer de l’argent, ne fût-ce qu’une _groch_ (2
kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
qui était, d’après lui, une fort mauvaise habitude. J’y consentis,
et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d’en
goûter, répétant toujours qu’il fallait m’habituer au service.
«Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch?»
Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je
goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des
impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
comment; j’élevais l’enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le
temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge,
posa sa queue et me déclara que j’avais perdu cent roubles[10].
Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine
me dit «Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas; je puis attendre».

Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant
toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me levant de
table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à
ma chambre.

Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.

«Que t’est-il arrivé? me dit-il d’une voix lamentable. Où t’es-tu
rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n’était
encore arrivé.

-- Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr
que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.»

Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je me
rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations
furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre
avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à t’en donner,
Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui
tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père n’étaient
des ivrognes. Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien
daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du
_kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit _moussié_: il t’a
appris de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la
peine de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur
n’avait pas eu assez de ses propres gens!» J’avais honte; je me
retournai et lui dis: «Va-t’en, Savéliitch, je ne veux pas de
thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu’il
s’était mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr
Andréitch, ce que c’est que de faire des folies? Tu as mal à la
tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s’enivre n’est bon à
rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu?»

Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un billet de
la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:

«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envoyer, par mon
garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. J’ai horriblement
besoin d’argent.

Ton dévoué,

«Ivan Zourine»

Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression
d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je lui commandai de
remettre cent roubles au petit garçon.

«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

-- Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.

-- Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l’étonnement
redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
pareille dette? C’est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
mais je ne donnerai pas cet argent.»

Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas
ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait difficile dans la
suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. L’argent est à
moi; je l’ai perdu parce que j’ai voulu le perdre. Je te
conseille, de ne pas faire l’esprit fort et d’obéir quand on te
commande.»

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch,
qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là
comme un pieu?» m’écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à
pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d’une voix
tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière,
écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu n’as fait que
plaisanter, que nous n’avons jamais eu tant d’argent. Cent
roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t’ont
sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.

-- Te tairas-tu? lui dis-je en l’interrompant avec sévérité; donne
l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing.» Savéliitch me
regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
mon argent. J’avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais
m’émanciper et prouver que je n’étais pas un enfant. Zourine eut
ses cent roubles. Savéliitch s’empressa de me faire quitter la
maudite auberge; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient
attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des
remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans
penser que je dusse le revoir jamais.


CHAPITRE II
_LE GUIDE_

Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables.
D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de
quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi-
même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus
sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me
tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant
entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais
fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch,
finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis
fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison.
Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter.
Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

-- Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond
soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par
tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge?
Mais que faire? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue
d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà,
comme dit le proverbe: j’ai quitté la maison et suis tombé dans la
prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de
mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
buveur et joueur?»

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à
l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son
consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point
cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
tête: «Cent roubles! c’est facile à dire».

J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait
un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de
ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se
couchait. Ma _kibitka_ suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace
qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon
cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi: «Seigneur,
dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en
arrière?

-- Pourquoi cela?

-- Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu
comme il roule la neige du dessus?

-- Eh bien! qu’est-ce que cela fait?

-- Et vois-tu ce qu’il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son
fouet le côté de l’orient.)

-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
serein.

-- Là, là, regarde... ce petit nuage.»

J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que
j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher
m’expliqua que ce petit nuage présageait un _bourane_[13].

J’avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je
savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières.
Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j’avais l’espérance
d’arriver à temps au prochain relais: j’ordonnai donc de redoubler
de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui
s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par
envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et
tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler,
à hurler. C’était un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s’écria le cocher; c’est
un _bourane_.»

Je passai la tête hors de la _kibitka;_ tout était obscurité et
tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur
nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
s’arrêtèrent bientôt. «Pourquoi n’avances-tu pas? dis-je au cocher
avec impatience.

-- Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu
seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et
tout est sombre.»

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.

«Pourquoi ne l’avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais
retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi
jusqu’au matin; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et
pourquoi tant de hâte? Si c’était pour aller se marier, passe.»

Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire? La neige
continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et
tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux,
rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire.
Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance
d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin; mais je ne
pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.

«Holà! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas?»

Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais.

«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce
n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être
un loup ou un homme.»

Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint
aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur
la même ligne, et je reconnus un homme.

«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
le chemin?

-- Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit
dur. Mais à quoi diable cela sert-il?

-- Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
cette contrée? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer
la nuit?

-- Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai
parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter
ici et attendre; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera
serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»

Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en
m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,
lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le
siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation
n’est pas loin. Tourne à droite et marche.

-- Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où
vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais
aussi, fouette sans répit.»

Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau
venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin?

-- Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur
de fumée, preuve qu’une habitation est proche.»

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent
d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les
chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt
précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela
ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer
agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant
à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de
la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je
n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de
prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de
s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on
affiche pour elle.

J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à
se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de
l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup
je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de
notre maison seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon
retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât
à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde
tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à
l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa
suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à
peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste
et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève
le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il
est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je
me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais
quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à
barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise,
je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire?
m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je
demande sa bénédiction à ce paysan?  -- C’est la même chose,
Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_
baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y
consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache
de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus
m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me
disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse».
L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi...

En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés;
Savéliitch me tenait par la main.

«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.

-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit
sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
réchauffer.»

Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit,
se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en
tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
_loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une
longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine
d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à
thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.

«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.

-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
deux yeux étincelants.

«Eh bien! as-tu froid?

-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué?
J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé
en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me
semblait pas vif.»

En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de
la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme
d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec
de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses
grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
physionomie une expression assez agréable, mais non moins
malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un
petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui
offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites-
moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.»

J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de
l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant
regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans
nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?»

Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et
répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger;
il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une
pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?

-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de
parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la
femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les
diables sont dans le cimetière.

-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache
derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de
_Votre Seigneurie_!»

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des
affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à
l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait
parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux
tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous
nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un
rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même
penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me
divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux
serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21];
l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler,
et moi-même je m’endormis comme un mort.

En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan
avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme
une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai
l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que
Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude
constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à
fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous
avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de
gratification.

Savéliitch fronça le sourcil.

«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite,
seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous
finirons par mourir de faim.».

Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent,
d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je
trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme
qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une
position fort embarrassante.

«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas
donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il
est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
lièvre.

-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch;
qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
premier cabaret.

-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le
vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté
de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
d’obéir.

-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une
voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison,
et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur.
Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
même le mettre sur tes maudites grosses épaules.

-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin;
apporte vite le _touloup_.

-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un
_touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le
donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»

Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer
aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma
taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il
parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les
coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il
entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très
content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma
_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre
Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie
je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis
du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.
J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
peau de lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je
trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la
vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil
uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne,
et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation
allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom,
il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel
peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»

Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en
accompagnant sa lecture de remarques:

«Monsieur,

«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces
cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la
discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux
camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!...
«Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la
campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh!
_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
«Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...»
«Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que
cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...
Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il
en se tournant vers moi.

-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du
monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui
laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des
gants de porc-épic.

-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non,
il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint
son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au
régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il
faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et...
comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu...
Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la
lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras
officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les
ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu
serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as
rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.»

«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi
d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené?
dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière
des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en
compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande
régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois
un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger
à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.


CHAPITRE III
_LA FORTERESSE_

La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes
d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés
du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur
de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me
perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de
garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me
représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais
un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du
service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le
crépuscule arrivait; nous allions assez vite.

«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher.

-- Mais on la voit d’ici», répondit-il.

Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts
bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un
petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté
s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de
neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont
les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient
paresseusement.

«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.

-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où
nous venions de pénétrer.

J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient
étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient
couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant,
et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en
bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois
également.

Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans
l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était
occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je
lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide,
les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très
propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une
armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme
d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient
rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de
Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et
l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se
tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée
d’un mouchoir.



Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains
écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que
désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son
occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service,
et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le
capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance.

«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en
visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa
femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi,
mon petit père.»

Elle appela une servante et lui dit de faire venir
_l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.

«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
daigné passer de la garde dans notre garnison?»

Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.

«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la
garde? reprit l’infatigable questionneur.

-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du
capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la
route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux
tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant
vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans
notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi
Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous
pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà
qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre,
et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux
témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.»

En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
«Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à
monsieur l’officier, et propre.

-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne
faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?

-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est
déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il
n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
l’officier... Comment est votre nom, mon petit père?

-- Piôtr Andréitch.

-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé
entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
Maximitch?

-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y
a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme
Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude.

-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
et punis-les tous deux.

-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.

-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»

Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se
trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la
forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de
Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se
composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une
cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai
par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe
nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques
poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui
répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée
j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me
saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré
les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec
angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?»

Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la
porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de
petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure
basanée avait une vivacité remarquable.

«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans
cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre
arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est
tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps.
Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»

Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde
pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait
beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il
me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du
commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort
m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que
j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine,
entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna.
Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la
place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne
de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques
mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions
nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller
sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous
rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien
à voir.»

Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me
traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et
Palachka mettaient la nappe.

«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si
longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»

À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une
jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que
rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas
extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec
prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du
capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla
s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait
apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas
revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler.

«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se
refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout
le temps de s’égosiller à son aise.»

Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard
borgne.

«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table
est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir.

-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch,
j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats.

-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne
leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à
la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers
convives, à table, je vous prie.»

Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait
pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes
parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était
leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents
paysans:

«Voyez-vous! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
monde! Et nous, mon petit père, en fait d’_âmes_[33], nous n’avons
que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit
à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’est Macha, une fille qu’il
faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu’elle trouve
quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»

Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue
toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette.
J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de changer de conversation.

«J’ai ouï dire, m’écriai-je avec assez d’à-propos, que les
Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse.

-- Qui t’a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.

-- Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.

-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n’en avons pas
entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons.
Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, et s’ils s’en avisent, je
leur imprimerai une telle terreur, qu’ils ne remueront plus de dix
ans.

-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à la femme
du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels
dangers?

-- Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela
vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais
croire comme j’avais peur de ces maudits païens. S’il m’arrivait
parfois de voir leur bonnet à poil, si j’entendais leurs
hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se
resserrait à mourir. Et maintenant j’y suis si bien habituée, que
je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
brigands rôdent autour de la forteresse.

-- Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est pas de
la douzaine des poltrons.

-- Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie
que vous?

-- Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu’à
présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup de fusil sans
trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
Kouzmitch s’imagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon,
elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu’elle manqua de s’en
aller dans l’autre monde. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus
tiré ce maudit canon.»

Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent
dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous passâmes
ensemble la soirée.


CHAPITRE IV
_LE DUEL_

Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais
agréable même. J’étais reçu comme un membre de la famille dans la
maison du commandant. Le mari et la femme étaient d’excellentes
gens. Ivan Kouzmitch, qui d’enfant de troupe était parvenu au rang
d’officier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon
et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à
sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires
du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la
forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de
se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai
en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je
m’attachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le
lieutenant borgne.

Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à faire, ni
garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait
quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n’était
pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel
était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je
me mis à lire, et le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le
matin je lisais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois
même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour
chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de la
journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme
Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans
dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
Cependant d’heure en heure sa conversation me devenait moins
agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du
commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je n’avais pas d’autre
société que cette famille dans la forteresse, mais je n’en
désirais pas d’autre.

Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas.
La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette
paix fut troublée subitement par une guerre intestine.

J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Mes essais
étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur
rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m’arriva
d’écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et
la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
apprécier une oeuvre poétique.

Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
lui lus les vers suivants[35]:

_»Hélas! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté!_
_»Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours devant
moi._
_»Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état
cruel, prends pitié de ton prisonnier.»_

«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une
louange comme un tribut qui m’était dû.

Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordinaire
montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne
valait rien.

«Pourquoi cela? lui demandai-je en m’efforçant de cacher mon
humeur.

-- Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon
maître Trédiakofski[36].»

Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser
impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la
façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le
feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui
montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
moins de cette menace.

«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les
poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d’un carafon
d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
Marie Ivanovna?

-- Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil,
de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
tes suppositions.

-- Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
plus en plus. Écoute un conseil d’ami: Macha n’est pas digne de
devenir ta femme.

-- Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
effronté!»

Chvabrine changea de visage.

«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
fortement; vous me donnerez satisfaction.

-- Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce
moment j’étais prêt à le déchirer.

Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme de commandant, il
enfilait des champignons qui devaient sécher pour l’hiver.

«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez le
bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
oserais-je vous demander.»

Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de querelle
avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta jusqu’au bout avec une
grande attention, en écarquillant son oeil unique.

«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi
Ivanitch, et que j’en suis témoin? c’est là ce que vous voulez
dire? oserais-je vous demander.

-- Précisément.

-- Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en
tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh
bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous
vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
Encore si c’était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
lui, car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfore,
vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
cassés? oserais-je vous demander.»

Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pas. Je
restai ferme dans ma résolution.

«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se
battent; qu’y a-t-il là d’extraordinaire? oserais-je vous
demander. Grâce à Dieu, j’ai approché de près les Suédois et les
Turcs, et j’en ai vu de toutes les couleurs.»

Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible quel
était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors
d’état de me comprendre.

«Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de cette
affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
règles du service, qu’il se trame dans la forteresse une action
criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire
observer au commandant combien il serait désirable qu’il avisât
aux moyens de prendre les mesures nécessaires...»

J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cependant il me
donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.

Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je
m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller aucun
soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’avoue que je
n’avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me
sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me
plaisait plus qu’à l’ordinaire. L’idée que je la voyais peut-être
pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante.
Chvabrine entra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien
avec Ivan Ignatiitch.

«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons
d’eux.»

Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le
lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi
amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.

«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il
d’un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.

-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
faisait une patience dans un coin; je n’ai pas bien entendu.»

Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
répondre. Chvabrine le tira d’embarras.

«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.

-- Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé?

-- Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots.

-- Pourquoi cela?

-- Pour une véritable misère, pour une chansonnette.

-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c’est-il
arrivé?

-- Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson,
et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais ensuite il a réfléchi
que chacun est libre de son opinion et tout est dit.»

L’insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les
releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général,
et le commandant fit l’observation qu’ils étaient tous des
débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne
menant à rien de bon.

La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hâtai de
dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison,
j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe, et me couchai après
avoir donné l’ordre à Savéliitch de m’éveiller le lendemain à six
heures.

Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière les
meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à
paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.»
Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes
nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima
l’ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de
mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes
Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
militaire avec une majestueuse gravité.

Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
les portes à deux battants, et s’écria avec emphase: «Ils sont
pris!».

Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:

«Qu’est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts...
Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez,
donnez... Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr
Andréitch, je n’attendais pas cela de toi; comment n’as-tu pas
honte? Alexéi Ivanitch, c’est autre chose; il a été transféré de
la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre-
Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?»

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les
duels sont formellement défendus par le code militaire.»

Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait
emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire; Chvabrine
conserva toute sa gravité.

«Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec sang-froid
à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c’est son
affaire.

-- Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du
commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même
chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce que tu
baguenaudes? Fourre-les à l’instant dans différents coins, au pain
et à l’eau, pour que cette bête d’idée leur sorte de la tête. Et
que le père Garasim les mette à la pénitence, pour qu’ils
demandent pardon à Dieu et aux hommes.»

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était
extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du
capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous
sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
reconduisit.

«Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
dénoncer au commandant après m’avoir donné votre parole de n’en
rien faire?

-- Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à Ivan
Kouzmitch; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout soutiré. C’est
elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à l’insu du
commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!»

Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
Chvabrine.

«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.

-- Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
feindre pendant quelques jours. Au revoir.»

Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé.

De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habitude, près
de Marie Ivanovna; son père n’était pas à la maison; sa mère
s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me
reprochait l’inquiétude que lui avait causée ma querelle avec
Chvabrine.

«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
alliez vous battre à l’épée. Comme les hommes sont étranges! pour
une parole qu’ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts
à s’entr’égorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais
encore l’honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre
que ce n’est pas vous qui avez commencé la querelle: c’est Alexéi
Ivanitch qui a été l’agresseur.

-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?

-- Mais parce que..., parce qu’il est si moqueur! Je n’aime pas
Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cependant je
n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aurait fort
inquiétée.

-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»

Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle
enfin, il me semble que je lui plais.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage.

-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?

-- L’an passé, deux mois avant votre arrivée,

-- Et vous n’avez pas consenti?

-- Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme
d’esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule
idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’embrasser devant tous les
assistants... Non, non, pour rien au monde.»

Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et
m’expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué
notre inclination mutuelle, et s’efforçait de nous détourner l’un
de l’autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me
semblèrent d’autant plus infâmes, quand, au lieu d’une grossière
et indécente plaisanterie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie
de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et
j’attendais avec impatience le moment favorable.

Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais occupé à
composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l’attente
d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume,
je pris mon épée, et sortis de la maison.

«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous
empêchera.»

Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier
escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau, et nos épées se
croisèrent.

Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j’étais
plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres
choses soldat, m’avait donné quelques leçons d’escrime, dont je
profitai. Chvabrine ne s’attendait nullement à trouver en moi un
adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous
faire aucun mal l’un à l’autre; mais enfin, remarquant que
Chvabrine faiblissait, je l’attaquai vivement, et le fis presque
entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom
prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et j’aperçus
Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... Dans ce moment
je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous l’épaule droite,
et je tombai sans connaissance.


CHAPITRE V
_LA CONVALESCENCE_

Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’étais couché sur un
lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelqu’un
déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule
et ma poitrine. Peu à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai
mon duel, et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet
instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:

«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
tressaillir.

-- Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»

Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force.

«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.

Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
moi.

«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.

-- Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’est vous,
Marie Ivanovna; dites-moi...»

Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit
sur son visage.

«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, m’as-tu fait assez
peur? quatre jours! c’est facile à dire...»

Marie Ivanovna l’interrompit.

«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
faible.»

Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité
de pensées confuses. J’étais donc dans la maison du commandant,
puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se
boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et
m’endormis bientôt.

En m’éveillant, j’appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce
moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
l’arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à
coup je sentis sur ma joue l’impression humide et brûlante de ses
lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.

«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
à mon bonheur.»



Elle reprit sa raison:

«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous
êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
de vous, ... ne fût-ce que pour moi.»

Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
Je me sentais revenir à la vie.

Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’était le
barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avait pas d’autre
médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le
docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la
famille du commandant m’entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première
occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et,
cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me fit
naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses parents
seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien,
me disait-elle; n’y aura-t-il pas d’obstacles de la part des
vôtres?»

Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon
père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas
extrêmement, et qu’il la traiterait de folie de jeunesse. Je
l’avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus
d’écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui
demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna,
qui la trouva si convaincante et si touchante qu’elle ne douta
plus du succès, et s’abandonna aux sentiments de son coeur avec
toute la confiance de la jeunesse.

Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
«Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre
aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi
Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans
le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa
Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se
repentir.»

J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon
commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre
la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret
de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui,
et me pria d’oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier,
je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
voyais dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée; je
pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.

Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n’osant pas
espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de tristes pressentiments.
Je ne m’étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son
mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni
Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions
assurés d’avance de leur consentement.

Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la
main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écrite de la main
de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car,
d’habitude, c’était ma mère qui m’écrivait, et lui ne faisait
qu’ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me
décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
«À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg,
forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de
mon père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit la
lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières
lignes je vis que toute l’affaire était au diable. Voici le
contenu de cette lettre:

«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
Et non seulement je n’ai pas l’intention de te donner ni ma
bénédiction ni mon consentement, mais encore j’ai l’intention
d’arriver jusqu’à toi et de te bien punir pour tes sottises comme
un petit garçon, malgré ton rang d’officier, parce que tu as
prouvé que tu n’es pas digne de porter l’épée qui t’a été remise
pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
des fous de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André
Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de
Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
Qu’adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu’il te corrige, quoique
je n’ose pas avoir confiance en sa bonté.

«Ton père,

«A. G.»

La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers.
Les dures expressions que mon père ne m’avait pas ménagées me
blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie
Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l’idée
d’être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m’épouvantait.
Mais j’étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J’étais
indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui
avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché
quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
m’arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il
paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été blessé
et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».

Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frappé.

«Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en sanglotant;
qu’est-ce que tu daignes me dire? C’est moi qui suis la cause que
tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
devant toi pour recevoir l’épée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse
maudite m’en a seule empêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère?

-- Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t’a chargé
d’écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu’on t’a mis à mon
service pour être mon espion?

-- Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en
larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»

En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me présenta, et
je lus ce qui suit:

«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écrit de mon
fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce
soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je
t’enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la
vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la
réception de cette lettre, je t’ordonne de m’informer
immédiatement de l’état de sa santé, qui, à ce qu’on me mande,
s’améliore, et de me désigner précisément l’endroit où il a été
frappé, et s’il a été bien guéri.»

Évidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et c’était
moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui
demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable.

«Voilà jusqu’où j’ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j’ai
méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce
n’est pas moi qui suis fautif, c’est le maudit _moussié;_ c’est
lui qui t’a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du
pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se
garer d’un mauvais homme! C’était bien nécessaire de dépenser de
l’argent à louer le _moussié_!»

Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon
père? Le général? il ne semblait pas s’occuper beaucoup de moi; et
puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru nécessaire de lui faire un
rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons
s’arrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de
la forteresse et ma séparation d’avec la famille du commandant.
J’allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre
sur le perron.

«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!

-- Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de
mon père.

Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la
lettre, et me dit d’une voix émue: «Ce n’a pas été mon destin. Vos
parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de
Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
n’y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.

-- Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et
puis, avec le temps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir
mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.

-- Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t’épouserai pas
sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne
seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu
rencontres une autre fiancée, si tu l’aimes, que Dieu soit avec
toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»

Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention de la
suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d’état de me
posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis, plongé dans une
mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup
interrompre mes réflexions.

«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier
toute couverte d’écriture; regarde si je suis un espion de mon
maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»

Je pris de sa main ce papier; c’était la réponse de Savéliitch à
la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mot:

«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai reçu votre
gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi,
votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
mais votre serviteur fidèle, j’obéis aux ordres de mes maîtres; et
je vous ai toujours servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je
ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne
pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que
notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de
peur; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch
a été blessé dans la poitrine, sons l’épaule droite, sous une
côte, à la profondeur d’un _verchok_ et demi[39], et il a été
couché dans la maison du commandant, où nous l’avons apporté du
rivage: et c’est le barbier d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a
traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
bien; et il n’y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce
qu’on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite
comme son propre fils; et qu’une pareille _occasion_ lui soit
arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous
m’enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de
seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu’à terre.

«Votre fidèle esclave,

«Arkhip Savélieff.»


Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état
d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de
Savéliitch me semblait suffisante.

De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison du commandant
me devint insupportable; je m’habituai peu à peu à rester seul
chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des
reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
l’exigeait. Je n’avais que de très rares entrevues avec Chvabrine,
qui m’était devenu d’autant plus antipathique que je croyais
découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je
m’abandonnai à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la
solitude et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la
lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je
craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui
eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme
un ébranlement profond et salutaire.


CHAPITRE VI
_POUGATCHEFF_

Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je fus le
témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait
le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de l’année 1773. Cette
riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à
demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la
souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur
impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance
et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une
surveillance constante pour les réduire à l’obéissance. On avait
élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui
auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées,
étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute
survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par
les mesures sévères qu’avait prises le général Tranbenberg pour
ramener l’armée à l’obéissance. Elles n’eurent d’autre résultat
que le meurtre barbare de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux
chefs, et finalement la répression de l’émeute à force de
mitraille et de cruels châtiments.

Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la
forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait
tranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi au
feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence,
et n’attendaient qu’une occasion propice pour recommencer la
lutte.

Je reviens à mon récit.

Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’étais seul à
la maison, à écouter le sifflement du vent d’automne et à regarder
les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
m’appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à
l’instant même. J’y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
l’_ouriadnik_ des Cosaques. Il n’y avait dans la chambre ni la
femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d’un air
préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
_l’ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
nous dit:

«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce
qu’écrit le général.»

Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:

_»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk,
capitaine Mironoff_ (secret).

«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique
Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable
de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur
Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles
dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs
forteresses, en commettant partout des brigandages et des
assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous
aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut
prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il
est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il
tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.»

«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c’est facile à
dire. Le scélérat semble fort, et nous n’avons que cent trente
hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n’y a pas
trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.»

L’_ouriadnik_ sourit.

«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit;
dans le cas d’une attaque, fermez les portes et faites sortir les
soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
temps.»

Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
nous venions d’entendre.

«Qu’en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.

-- Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu’à présent je ne
vois rien de grave. Si cependant...»

Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air
français.

Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparition de
Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le
respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé
pour rien au monde un secret confié comme affaire de service.
Après avoir reçu la lettre du général, il s’était assez
adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que
le père Garasim avait reçu d’Orenbourg des nouvelles
extraordinaires qu’il gardait dans le mystère le plus profond.
Vassilissa Iégorovna prit à l’instant même le désir d’aller rendre
visite à la femme du pope, et, d’après le conseil d’Ivan
Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu’elle ne la laissât
s’ennuyer toute seule.

Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la cuisine, pour
qu’elle ne pût nous épier.

Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu.tirer
de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
absence, un conseil de guerre s’était assemblé chez Ivan
Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se
douta que son mari l’avait trompée, et se mit à l’accabler de
questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il
ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa
curieuse moitié:

«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en
tête d’allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut être
cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes officiers et je leur ai
donné l’ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu
avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.

-- Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka? lui demanda sa
femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine
jusqu’à notre retour?»

Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable question: il
balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s’aperçut
aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu’elle
n’obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
et parla des concombres salés d’Akoulina Pamphilovna savait
préparer d’une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa
Iégorovna ne put fermer l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari
avait en tête qu’elle ne pût savoir.

Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch
occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des
morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d’ordures que les
petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces
préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu’on
craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
possible qu’Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle
appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui
le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.

Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur
des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire
par des questions étrangères à l’affaire pour rassurer et endormir
la prudence de l’accusé. Puis, après un silence de quelques
instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
tête:

«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu’adviendra-t-il
de tout cela?

-- Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce
Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
personne ici.

-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
commandant.

Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mordit la
langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le
contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole
qu’elle ne dirait rien à personne.

Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce
n’est à la femme du pope, et cela par l’unique raison que la vache
de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être
enlevée par les brigands.

Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya
l’_ouriadnik_ avec mission de bien s’enquérir de tout dans les
villages voisins. L’_ouriadnik_ revint après une absence de deux
jours, et déclara qu’il avait dans la steppe, à soixante verstes
de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu’il avait ouï
dire aux Bachkirs qu’une force innombrable s’avançait. Il ne
pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s’aventurer
davantage.

On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les
Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s’assemblaient
par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se
dispersaient dès qu’ils apercevaient un dragon ou tout autre
soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit
au commandant une révélation très grave. Selon lui, l’_ouriadnik_
aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque
aurait dit à ses camarades qu’il s’était avancé jusque chez les
révoltés, qu’il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
lui ayant donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu
avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’_ouriadnik_ aux
arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut
accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils
murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’exécuteur de
l’ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
assez clairement:

«Attends, attends, rat de garnison!»

Le commandant avait eu l’intention d’interroger son prisonnier le
même jour; mais l’_ouriadnik_ s’était échappé, sans doute avec
l’aide de ses complices.

Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capitaine. On
saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette
occasion, le commandant prit le parti d’assembler derechef ses
officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un
prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit
et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d’autre moyen que
celui qu’il avait déjà employé une première fois.

«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à
plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...

-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane
Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.»

Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-
il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à faire; nous parlerons
devant toi.

-- Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas à toi
de faire le fin. Envoie chercher les officiers.»

Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque
Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de
marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne
pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La
proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et
devait produire une grande impression sur les esprits des gens
simples,

«Quel coquin! s’écria la femme du commandant. Voyez ce qu’il ose
nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds
nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu’il se soit trouvé
des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit!

-- Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on
dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs forteresses.

-- Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine.

-- Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit le
commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier.
Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d’apporter des
verges.

-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
de son siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
cela elle entendrait, les cris, et ça lui ferait peur. Et moi,
pour dire la vérité, je ne suis pas très curieuse de pareilles
investigations. Au plaisir de vous revoir...»

La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de
la justice, que l’ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l’aveu de
l’accusé était indispensable à la condamnation, idée non seulement
déraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matière
juridique; car, si le déni de l’accusé ne s’accepte pas comme
preuve de son innocence, l’aveu qu’on lui arrache doit moins
encore servir de preuve de sa culpabilité. À présent même, il
m’arrive encore d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de
cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés eux-
mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’étonna et n’émut
aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla chercher le Bachkir, qui
était tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
d’instants après, on l’amena dans l’antichambre. Le commandant
ordonna qu’on l’introduisit en sa présence.

Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’arrêta près de
la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
je n’oublierai cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans
au moins, et n’avait ni nez, ni oreilles. Sa tête était rasée;
quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de
petite taille, maigre, courbé; mais ses yeux à la tatare
brillaient encore.

«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices
un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je
vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la
première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien
rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.»

Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
de complète imbécillité.

«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue
qui l’a envoyé, dans notre forteresse.»

Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais
le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un
mot.

«Iachki[41]! s’écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-
lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»

Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour
les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la
main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible
et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu
de langue, s’agitait un court tronçon.

Nous fûmes tous frappés d’horreur.

«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous,
messieurs, nous avons encore à causer.»

Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa
Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec
un air effaré.

«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris.

-- Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de
Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de
revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les
officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
scélérats vont venir ici.»

Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et
modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé,
venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez
Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq
verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à
une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta
vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.

«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend.
Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à
Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas
encore eu le temps de pénétrer.»

Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles?

-- Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que
les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est-
elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que
nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
être y lasserons-nous Pougatcheff!

-- Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous
arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
 -- Eh bien! alors...»

Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut,
étouffée par l’émotion.

«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que
Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y
a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car,
bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la
forteresse est prise d’assaut.

-- C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons
Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais
rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de
me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en
pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble.

-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de
temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la
ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un
convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens
superflus. Mais où donc est-elle?

-- Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est
trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle
ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?»

Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris
plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et
les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de
table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée
et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
présenta.

«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à
Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu
permettra que nous nous revoyions; si non...»

Elle se mit à sangloter.

«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive,
sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour
toi.»

Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.


CHAPITRE VII
_L’ASSAUT_

De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes
habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte
de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui
dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire
mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la
séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces,
l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble
ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte
s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques
avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des
gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me
glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au
caporal, et courus chez le commandant.

Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue,
lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai.

«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie
vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.

-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
intérieur.

-- Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
Andréitch.»

Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la
nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous
les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant
marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du
danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais
parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de
reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant
parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats:
«Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère
l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
gens braves, fidèles à nos serments.»

Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté.
Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec
attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans
doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et
parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de
pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet
passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les
cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la
steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart
Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la
quitter.

«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est
l’ennemi?

-- L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?

-- Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.»

Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai
vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais
reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur
brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais
soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et
j’attendais impatiemment le moment décisif.

Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit
verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes
à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de
lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le
sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval
blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et
bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent
de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart.
Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux
élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança
par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds
du commandant.

Les traîtres nous criaient:

«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.

-- Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse.

Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride.
Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la
vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle
semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à
voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les
révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent
à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de
nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.

«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à
faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus
morte que vive.»

Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la
foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et
tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et
le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit
d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse;
prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête
homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez
ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.»

Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous
aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.

-- Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant
sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et,
si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»

La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête.

Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée
sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et
tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien,
nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment
même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était
chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite
distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa
au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le
capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
Suivez-moi pour une sortie!»

Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un
instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas
bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan
Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!»

En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent
l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et
j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le
commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de
bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son
secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent
avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on
va faire de vous, traîtres au tsar!»

On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à
coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place,
attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent.

Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la
maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque,
brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de
glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient.



Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main,
au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la
hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent
la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des
cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le
commandant?» demanda l’usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu
osé t’opposer à moi, à ton empereur?»

Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières
forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu
es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»

Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent
au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré
qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main,
et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.

«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr
Fédorovitch[45].

-- Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant
les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
usurpateur.»

Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour.
Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à
répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise
inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan
de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me
jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter
à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de
toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient
chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne
crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être
pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre:
«Arrêtez, maudits».

Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu
aux pieds de Pougatcheff.

«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin
de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en
donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur
aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.»

Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non
plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On
m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller
à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la
main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais
préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.

«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné;
qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri...
Baise-lui la main.»

Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
«Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie;
relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai
alors la continuation de l’infâme comédie.

Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient
l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur.
Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les
queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la
main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient
pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois
heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et
l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il
dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée
et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les
autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
services à thé et toutes sortes d’objets.

«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes
pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»

Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.

«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait?
Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et
tu as péri devant un vil condamné fuyard.

-- Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.

Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba
morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le
peuple se jeta sur ses pas.


CHAPITRE VIII
_LA VISITE INATTENDUE_

La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles.

Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle
eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de
ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant.
Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient
brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait
partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à
la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première
fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et
dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le _Kivot_[46], vide
également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir
accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse
de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands.
Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix
le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit
entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.

«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
journée! quelles horreurs!

-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
Ivanovna?

-- La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée
chez Akoulina Pamphilovna.

-- Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
Pougatcheff est là!»

Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du
pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire.
Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait
suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un
flacon vide à la main.

«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
agitation inexprimable.

-- Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope,
sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur
était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est
heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que
la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il
l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le
brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée
il y a plus d’une semaine.  -- Et ta nièce est jeune?  -- Elle est
jeune, tsar.  -- Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis
le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant
Ta Grâce.  -- Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.»
Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira
le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus;
Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés,
moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous
arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa
Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment
vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi
Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui
bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard
comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»

En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et
la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
pope appelait sa femme.

«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi.
J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera
malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr
Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas
nous abandonner.»

La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je
retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère,
dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la
forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la
maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil.

«Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que les
scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr
Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé.
Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne
t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur
_ataman_[47]?

-- Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il?

-- Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a
escroqué le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
les coutures en l’endossant.»

Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que
Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors
la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange
liaison des événements. Un _touloup_ d’enfant, donné à un
vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire.

«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à
ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je
chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.»

Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas
quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa
troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que
j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma
patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais
mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès
de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion.
Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la
marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler
en me représentant le danger de sa position.

Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui
accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui.

«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.

-- Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner
notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a
daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est
monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass
Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à
Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut
en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, ... et dans
le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un
des seins, un aigle à deux têtes grand comme un _pétak_[49]_, _et
sur l’autre, sa propre figure.»

Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le
suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à
l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
n’étais pas pleinement rassuré.

Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du
commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt,
et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit
adieu à Marie Ivanovna.

Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte
d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était
assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en
bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des
visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point
parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et
l’_ouriadnik_.

«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»

Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la
table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me
versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas.
J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff
était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant
sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il
s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en
l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous
se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut
du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet
étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur
Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de
succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de
table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
mais Pougatcheff me dit:

«Reste là, je veux te parler.»

Nous demeurâmes en tête-à-tête.

Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie.
Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si
peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans
savoir pourquoi.

«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel
t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais
balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à
l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre
Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe
était le grand tsar lui-même?»

En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.

«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait
grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais
forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai
recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»

La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles
que je ne pus réprimer un sourire.

«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce
que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi
franchement.»

Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en
étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté.
L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le
sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le
peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me
paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.

Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin
(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
humaine. Je répondis à Pougatcheff:

«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je
reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais
bien que je mens.

-- Qui donc suis-je d’après toi?

-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
périlleux.»

Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:

«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien!
soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis?
est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense
de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te
fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement
et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu?

-- Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté
serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me
veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»

Pougatcheff se mit à réfléchir:

«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
porter les armes contre moi?

-- Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais
toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne
de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis-
je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est
dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.»

Ma franchise plut à Pougatcheff.

«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au
bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et
fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.»

Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme
et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat,
éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre
dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret
où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des
buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement
tranquille.

Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon
absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.

«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque
petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille
comme dans la poche du Christ...

Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de
corps.


CHAPITRE IX
_LA SÉPARATION_

De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la
place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger
autour de la potence où se trouvaient encore attachées les
victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les
soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient.
Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient
posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient
réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron
de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert
d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le
perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui
présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à
pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se
les disputant avec des coups. Les principaux complices de
Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et
il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de
feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
signe de la tête, et m’appela près de lui.

«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu
déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils
aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un
supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà,
enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute
chose; il me répond de vous et de la forteresse».

J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de
la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques
qui s’apprêtaient à le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il
s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier.
Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.

«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.

-- Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.

Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air
d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en
chef?»

Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de
Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui
présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel
propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le
secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui
va suivre:

«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée:
six roubles.

-- Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
fronçant le sourcil.

-- Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme
parfait.

Le secrétaire en chef continua sa lecture:

«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.

«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.

«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
roubles.

«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.

-- Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me
font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»

Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer
la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du
bien de mon maître emporté par les scélérats.

-- Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible.

-- Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des
scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes
garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te
fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche.
Ordonne de lire jusqu’au bout.

-- Voyons, lis.»

Le secrétaire continua:

«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre
roubles.

«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
roubles.

«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait
abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.

-- Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux
étincelèrent tout à coup.

J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
l’interrompit.

«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises?
s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en
le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a
dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et
ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles...
Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ en
peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif
pour qu’on fasse des _touloups_ de ta peau.

-- Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un
homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»

Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il
détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place
avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le
considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder
vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.

«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra
remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de
rire.»

Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse
nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez
la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna
m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je
fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne
me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées
m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et
sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me
désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur,
dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa
haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire?
comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et
je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg,
afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si
c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna,
en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.

«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la
pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.»

Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que
je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en
compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas.

J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis
tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la
tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre
_ouriadnik_. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de
son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre
Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et
d’une pelisse de son épaule.»

À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton.

«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-
rouble... Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.»

Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il;
et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?

-- Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’_ouriadnik_ sans se
déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride
et non un demi-rouble.

-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le
demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.



-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»

À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
fut bientôt hors de la vue.

Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en
croupe.

«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas
inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a
eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont
volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent,
cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une
poignée de poils.»


CHAPITRE X
_LE SIÈGE_

En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats
avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles
du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le
fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons
transportaient des briques et réparaient les murailles. Les
sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le
trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide
d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il
parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les
terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui
racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en
m’écoutant, coupait les branches mortes.

«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est
tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était
une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et
qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?»

Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la
maison du pope.

«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais;
il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des
brigands.»

Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas
fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres
habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute.

«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te
prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil
de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce
coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en
attendant.»

J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait
Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur
peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de
guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
À l’heure indiquée, j’étais chez le général.

Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le
directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit
à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son
compère, et souvent il m’interrompait par des questions
accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre,
montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris
place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général
exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire
en question.

«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière
nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses
désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une
rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est
plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous
recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en
consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous
énoncer votre opinion.»

Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et
sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de
résister à des forces disciplinées.

Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune
homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot
_suceur de lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de
mon côté et me dit en souriant:

«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de
guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le
conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»

Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa
troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de
rhum.

«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni
offensivement ni défensivement.

-- Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le
général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il
faut agir offensivement ou défensivement.

-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].

-- Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions
subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du
coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds
secrets.

-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces
voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et
les mains.

-- Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le
général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre
légal.»

Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes,
de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et
ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester
derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du
canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua
la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:

«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis
entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est
fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque
toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»

Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés
civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de
mécontentement.

«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir
une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si
grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces
confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse
souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger
à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi
que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège
qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi
par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait
voir, par des sorties bien dirigées.»

Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le
conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse
du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction,
s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience.

Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des
murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des
rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le
dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de
l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par
Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une
longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à
pleurer de dépit.

Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui
appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai
donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent
à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à
Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui
était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes
qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff
n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps
passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation
d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
consistait à faire des promenades militaires.

Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je
partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de
Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait
d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en
état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se
mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de
l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse
des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la
guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient
prudence et prévoyance.

Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous
une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en
arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta
son bonnet, et s’écria:

«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»

Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
content de le voir.

«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
quitté Bélogorsk?

-- Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne
suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous.

-- Où est-elle? m’écriai-je tout transporté.

-- Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»

Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je
l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:


«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je
n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à
vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et
que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie
Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a
promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à
Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour
vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque
enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la
place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre
entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser.
Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse
d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des
brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir
que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite
avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis,
si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le
camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai
prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il
m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas
sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père
Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous
envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si
vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,

«Marie Mironoff.»


Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je
m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon
pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille
projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter
à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et
j’entrai en courant dans sa chambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume.
En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé,
car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon
entrée si brusque.



«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme
auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
bonheur de toute ma vie.

-- Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait;
que puis-je faire pour toi? Parle.

-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
forteresse de Bélogorsk.»

Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais
perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.

«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il
enfin.

-- Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
seulement sortir.

-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication
avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure
de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une
communication interceptée, voyez-vous...»

Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations
militaires, et je me hâtai de l’interrompre.

«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une
lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa
femme.

-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe
sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
attendant, il faut prendre patience.

-- Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il
fera violence à Marie.

-- Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un
grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme
de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous
l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se
trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.

-- J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
Chvabrine.

-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es
probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre
affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de
te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est
déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»

Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée
me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans
le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.


CHAPITRE XI
_LE CAMP DES REBELLES_

Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi.
Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.

«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces
brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont
pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte
de dire à qui tu la fais.»

J’interrompis son discours:

«Combien ai-je en tout d’argent?

-- Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les
coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.»

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée
toute remplie de pièces de monnaie d’argent.

«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as
là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
Bélogorsk.

-- Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix
tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par
les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas
pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
aller des quatre côtés.»

Mais ma résolution était inébranlable.

«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois
partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons
peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de
dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est
nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je
te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
jours...

-- Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te
laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as
résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne
t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une
muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que
tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»

Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch,
et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une
demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une
rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait
donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes
les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et
nous sortîmes enfin d’Orenbourg.

Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait
devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe
se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées.
J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me
criait à chaque instant:

«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi
te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous
sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet
enfant de boyard périra pour rien.»

Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes
des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à
la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière,
n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais
passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus
tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons.
C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria:
«Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer
devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même,
et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie;
cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent
et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des
deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui
s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi.
Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se
débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu
quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon
cheval pour aller à son secours.

En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la
voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la
portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques
minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient
fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient
à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur
moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon
cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara
qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.

«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à
l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.»

Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les
sentinelles nous emmenèrent en triomphe.

Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des
cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un
officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une _isba_ qui faisait
l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques
tonneaux de vin et deux pièces de canon.

«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous
annoncer.»

Il entra dans _l’isba_. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le
vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières.
Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
«Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier».

J’entrai dans _l’isba_, ou dans le palais, comme l’appelait le
paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les
murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles,
les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une
corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner
dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre,
tout était comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de
ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et
de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un
officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe.
Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité
disparut tout à coup.

«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?»

Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres
affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.

«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.

Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne
voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades
de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent
pas de leur place.

«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec
une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large
ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute
taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans
narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange
et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre,
Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel
condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois.
Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette
société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi
une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à
moi-même par ses questions.

«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»

Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la
Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la
saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je
répondis à Pougatcheff:

«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une
orpheline qu’on opprime.»

Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.

«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il.
Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma
sentence. Parle, quel est le coupable?

-- Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune
fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la
contraindre à devenir sa femme.

-- Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff
d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi
à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix
enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement
de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu
as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les
suppliciant à la première accusation.

-- Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié,
dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de
mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de
bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre
visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te
demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté
jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis?
N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y
allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est
envoyée par les généraux d’Orenbourg.»

La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un
frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon
trouble.

«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me
semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?»

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui
répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait
faire de moi ce qu’il voulait.

«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est
votre ville.

-- Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.

-- En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
faim.»

L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que
m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et
que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée.

«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec
impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et
la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore
comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en
abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet
ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.»

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé
Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son
camarade.

«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à
étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait
où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux
faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur
la conscience?

-- Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te
vient cette pitié?

-- Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur,
et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non
pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la
massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents:
«Narines arrachées!

-- Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en
donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra
aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine
barbiche.

-- Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez
vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même
traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se
mordaient entre eux.»

Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre
regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien,
qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me
tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah!
j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais
mort de froid pendant le trajet.»

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.

«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son
habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire;
qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute?
n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?

-- Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant
du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun
risque à lui dire la vérité.

-- Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit
plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes
noces.»

Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui
dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le
matin est plus sage que le soir.»

J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais
je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
du maître de _l’isba_, couvrirent la table d’une nappe blanche,
apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de
Pougatcheff et de ses terribles compagnons.

L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien
avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des
convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons
se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous
clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout
ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre
question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis
longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi,
je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer
l’oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je
me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un
habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses
convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de
soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir
précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de
m’asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.

Nous prîmes place.

«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher
tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la
clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.

«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop;
et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff
fit arrêter.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas
dans mes vieilles années au milieu de ces scél...

-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

-- Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en
prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir
rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.»

Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement
Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas
entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop.
Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se
courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la
bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais
pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais
aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma
destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à
moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et
les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de
ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du
capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de
tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par
d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson
subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre
Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

-- Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un
officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le
bonheur de ma vie dépend de toi.

-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»

Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais,
non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur.
Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que
tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te
pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce
que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend
ta confrérie.»

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas
devoir le contredire, et ne répondis mot.

«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court
silence.

-- Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en
convenir, tu nous as donné de la besogne.»

Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour-
propre.

«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier.
Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]?
Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières.
Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.

«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre
Frédéric?

-- Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes
ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres
quand je marcherai sur Moscou.

-- Et tu comptes marcher sur Moscou?»

L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu
sait, ... ma rue est étroite, ... j’ai peu de volonté, ... mes
garçons ne m’obéissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
faut dresser l’oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
cous avec ma tête.

-- Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir
recours à la clémence de l’impératrice?»

Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir
est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai
commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été
tsar à Moscou.

-- Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on
l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et
on l’a dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch,
tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre _kibitka_
glissait rapidement sur le chemin d’hiver... Tout à coup j’aperçus
un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous
entrions dans la forteresse de Bélogorsk.


CHAPITRE XII
_L’ORPHELINE_

La _kibitka_ s’arrêta devant le perron de la maison du commandant.
Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de
l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa
barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en
exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma
vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous?
dit-il; ce devrait être depuis longtemps».

Je détournai la tête sans lui répondre.

Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que
je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le
diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe.
Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan
Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff
en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à
Sa Seigneurie».

Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour
la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse
ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas
content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.
Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la
forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et
sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière
inattendue:

«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»

Chvabrine devint pâle comme la mort.

«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, ... elle n’est pas sous
ma garde, elle est au lit dans sa chambre.

-- Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant.

Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.

Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez
exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un
étranger entre dans la chambre de ma femme.

-- Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer.

-- Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi,
continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux
chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»

À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit
d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la
fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.

-- Ouvre!» dit Pougatcheff.

Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire
qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes.

Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis
m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de
paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars.
Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau
de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne
saurais dire ce que j’éprouvai.

Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
sourire: «Ton hôpital est en ordre!»

Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
ton mari te punit-il ainsi?

-- Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne
serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si
l’on ne me délivre pas.»

Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me
tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»

Chvabrine tomba à genoux.

Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de
vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux
pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.

«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache
bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.»

Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie
fille, je suis le tsar».

Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que
c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux.
Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma
vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous
descendîmes tous trois dans la pièce de réception.

«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je
serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous
nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.»

Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de
Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.

«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du
pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la
prise de cette forteresse.»

Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.

«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de
l’indignation.

-- Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.

-- Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
s’assombrit tout à coup.

-- Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer
devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent
déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver.

-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient
pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien
fait de les tromper.

-- Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et
à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu
nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous
prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton
âme...»



Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.

«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir
jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume.
Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne
bonheur et raison.»

Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf-
conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son
pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié.
Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le
suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.

Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je
frappai:

«Qui est là?» demanda Palachka.

Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la
porte.

«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement.
Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.»

J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme
accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de
tout ce qui s’était passé.

«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu
a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie
Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré
avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour
cela merci au scélérat!

-- Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur
tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr
Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
sommes vus.»

La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la
main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna;
comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer
d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui
faisait, comme on dit, danser _l’ouriadnik_ lui-même au son de son
flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de
m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de
mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient
trompé.

«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch!
bien, fin renard!»

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de
paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et
bienséance.

Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur.
Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à
causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie
me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la
forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les
tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous
rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes.
Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était
impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff
et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me
réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent
dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de
campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle
proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à
son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille
d’un vétéran mort pour sa patrie.

«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde
ne saurait plus nous séparer.»

Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte
timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que
moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais
elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes
parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre
commune résolution.

Une heure après, l’_ouriadnik_ m’apporta mon sauf-conduit avec le
griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça
que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre
en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet
homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et
pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une
forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement
l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver
sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la
foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui
exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.

Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule
Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en
clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit
dans sa _kibitka_, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et
lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la
voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous
nous reverrons encore.»

En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
circonstances!

Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour
notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil
équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés.
Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me
pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant
des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur
le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans
l’intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch
se jucha de nouveau sur le devant.

«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr
Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»

Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus
Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi
humilié, et détournai les yeux.

Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour
toujours la forteresse de Bélogorsk.


CHAPITRE XIII
_L’ARRESTATION_

Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait
le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire
à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé
n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi,
tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop
fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà
rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à
Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité
qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu
dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce
au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un
favori du maître.

Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre.
Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant
barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche
pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et
au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le
compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»

Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec
d’affreux jurements.

«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux
épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
bourgeoise.»

Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu’on me conduisit devant
l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs
imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.
Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du
tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment
cela finira-t-il?»

La _kibitka_ venait au pas derrière nous.

En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée.
Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
annoncer sa capture. Il revint à l’instant même et me déclara que
Sa Haute Seigneurie[60] n’avait pas le temps de me recevoir,
qu’elle lui avait donné l’ordre de me conduire en prison et de lui
amener ma bourgeoise.

«Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je furieux; est-il devenu
fou?

-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal
des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire
Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Seigneurie à Sa Haute
Seigneurie, Votre Seigneurie.»

Je m’élançai sur le perron! les sentinelles n’eurent pas le temps
de me retenir, et j’entrai tout droit dans la chambre où six
officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’après l’avoir un moment
dévisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
m’avait si bien dévalisé dans l’hôtellerie de Simbisrk!

«Est-ce possible! m’écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?

-- Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D’où viens-tu?
Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte?

-- Merci; fais-moi plutôt donner un logement.

-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.

-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.

-- Eh bien, amène aussi ton camarade.

-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.

-- Avec une dame! où l’as-tu pêchée, frère?»

Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si railleur que
tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.

«Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire; je te donnerai
un logement. Mais c’est dommage; nous aurions fait nos bamboches
comme l’autre fois. Holà! garçon, pourquoi n’amène-t-on pas la
commère de Pougatcheff? Est-ce qu’elle ferait l’obstinée? Dis-lui
qu’elle n’a rien à craindre, que le monsieur qui l’appelle est
très bon, qu’il ne l’offensera d’aucune manière, et en même temps
pousse-la ferme par les épaules.

-- Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de
Pougatcheff parles-tu? c’est la fille du défunt capitaine
Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmène
maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.

-- Comment! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout à
l’heure? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire?

-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t’en
supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
horriblement effrayée.»

Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du malentendu
involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordre au maréchal des
logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à
coucher chez lui.

Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec
Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écouta avec
une grande attention, et quand j’eus fini, hochant de la tête:

«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui
n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête
officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
moi, je t’en conjure: le mariage n’est qu’une folie. Est-ce bien à
toi de t’embarrasser d’une femme et de bercer des marmots? Crache
là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai
nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes
parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que faire de
retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dépêtrer encore une
fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d’elle-même,
et tout se passera pour le mieux.»

Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma présence dans
l’armée de l’impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le
conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents,
et à rester dans sa troupe.

Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu’il
eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
commença par faire le récalcitrant.

«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
servira, et que diront tes parents?»

Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le fléchir
par ma sincérité et mes caresses.

«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestique, et je ne serais
pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à
l’épouser dès que les circonstances me le permettront.»

Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
stupéfaction inexprimable.

«Se marier! répétait-il, l’enfant veut se marier! Mais que dira
ton père? et ta mère, que pensera-t-elle?

-- Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’ils
connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma
mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous,
n’est-ce pas?»

Le vieillard fut touché.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles
te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille.
Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
et je dirai en toute soumission à tes parents qu’une telle fiancée
n’a pas besoin de dot.»

Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abord Zourine
m’écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
vagues, puis enfin il répondit à l’une de mes questions par un
ronflement aigu, et j’imitai son exemple.

Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en
reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le
détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et
qu’il n’y avait plus d’hésitation possible, je me séparai de Marie
après l’avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre
pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute éplorée; je ne
pus rien lui répondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments
de mon âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez
Zourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espérais me
distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain
nous nous mîmes en marche.

C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avait rendu
les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux
s’apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé
ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l’approche de
nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir.
Bientôt le prince Galitzine remporta, une victoire complète sur
Pougatcheff, qui s’était aventuré près de la forteresse de
Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir
porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites,
Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se
dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les
routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous
consolions de notre inaction par l’idée que cette petite guerre
d’escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.

Mais Pougatcheff n’avait pas été pris: il reparut bientôt dans les
forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction
des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la
marche audacieuse de l’usurpateur sur Moscou. Zourine reçut
l’ordre de passer la Volga.

Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerre.
Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les
gentilshommes se cachaient dans les bois; l’autorité n’avait plus
de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient
ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous
fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable!

Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de
nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du
bandit et l’ordre de s’arrêter. La guerre était finie. Il m’était
donc enfin possible de retourner chez mes parents. L’idée de les
embrasser et de revoir Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me
remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois
marié; tu verras que tout ira au diable».

Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange
empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
tant de victimes innocentes et l’idée du supplice qui l’attendait
ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je
avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou
offert aux coups de la mitraille? C’est ce que tu avais de mieux à
faire[63].»

Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard,
j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’un coup de
tonnerre imprévu vint me frapper.

Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en route,
Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d’un
air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j’eus peur sans
savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m’annonça
qu’il avait à me parler.

«Qu’y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.

-- Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis
ce que je viens de recevoir.»

C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements
d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, et de m’envoyer
sous bonne garde à Khasan devant la commission d’enquête créée
pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
tomba des mains.

«Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre.
Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l’intimité de
Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J’espère bien que
l’affaire n’aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à
l’instant.»

Ma conscience était tranquille; mais l’idée que notre réunion
était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après
avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
_téléga_[64], deux hussards s’assirent à mes côtés, le sabre nu, et
nous prîmes la route de Khasan.


CHAPITRE XIV
_LE JUGEMENT_

Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais donc aisément
me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de
faire des sorties contre l’ennemi, mais on nous y encourageait.
Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être
prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins
suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
que j’allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me
décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout
entière, bien convaincu que c’était à la fois le moyen le plus
simple et le plus sûr de me justifier.

J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et
presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des
maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des
murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que
Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la forteresse, qui était
restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
les mains de l’officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal
ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De
là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai
seul dans un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre
murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.

Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis
ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la consolation de
tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première
fois la douceur d’une prière élancée d’un coeur innocent et plein
d’angoisses, je m’endormis paisiblement, sans penser à ce qui
adviendrait de moi.

Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant que la
commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à
travers une cour, à la demeure du commandant, s’arrêtèrent dans
l’antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements
intérieurs.

J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de
papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge,
d’un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes,
ayant au plus une trentaine d’années, d’un extérieur agréable et
dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un
secrétaire, la plume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à
inscrire mes dépositions.

L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le
général s’informa si je n’étais pas le fils d’André Pétrovitch
Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s’écria sévèrement:
«C’est bien dommage qu’un homme si honorable ait un fils tellement
indigne de lui!»

Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans peine par un
aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.

«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais
nous en avons vu bien d’autres.»

Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle
époque j’étais entre au service de Pougatcheff, et à quelles
sortes d’affaires il m’avait employé.

Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentilhomme, je
n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu’il ne
m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires.

«Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’officier et le
gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateur, pendant que tous
ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, s’est-il fait
que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et
amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des
cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
D’où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être
fondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur une
lâcheté criminelle et impardonnable?»

Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profondément,
et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
s’était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
milieu d’un ouragan; comment il m’avait reconnu et fait grâce à la
prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet
j’avais accepté de l’usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
j’avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat
jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon
général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège
désastreux d’Orenbourg.

Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu’il se
mit à lire à haute voix:

«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de
l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait
entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la
loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j’ai
l’honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s’est trouvé au
service à Orenbourg, depuis le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24
février de la présente année, jour auquel il s’absenta de la
ville, et depuis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on
a ouï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp de
Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteresse de
Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D’un autre
coté, par rapport à sa conduite, je puis...»

Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:

«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»

J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma liaison
avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me
vint à l’esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
comparaître; et l’idée d’exposer son nom à tous les propos
scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en
leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me
troublai, balbutiai et finis par me taire.

Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine
bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de
mon trouble. L’officier aux gardes demanda que je fusse confronté
avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d’appeler le
_coquin d’hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
attendre l’apparition de mon accusateur. Quelques moments après,
on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et
maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à
grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses
accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui, j’avais
été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous
les jours jusqu’à la ligne des tirailleurs pour transmettre des
nouvelle écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
j’étais décidément passé du côté de l’usurpateur, allant avec lui
de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de
nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’écoutai
jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seule chose: il
n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
propre souffrait à la pensée de celle qui l’avait dédaigneusement
repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une
étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce
fût, la commission n’entendit pas prononcer le nom de la fille du
commandant de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la
résolution que j’avais prise, et, quand les juges me demandèrent
ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me
bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaration première, et que
je n’avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna
que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai
Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d’un
sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
n’eus plus à subir de nouvel interrogatoire.

Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au
lecteur; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que les plus
petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et
qu’il me semble que j’y ai moi-même assisté.

Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occasion qui leur
était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient
une grâce de Dieu. Bientôt ils s’attachèrent sincèrement à elle,
car on ne pouvait la connaître sans l’aimer. Mon amour ne semblait
plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que
l’union de son Pétroucha à la fille du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute ma
famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents
l’origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non
seulement ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais que cela les
avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que
je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l’objet était le
renversement du trône et l’extermination de la race des
gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire,
dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l’hôte de
Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux à
son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment
solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune trahison.
Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec
impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était
très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit
de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les
premiers compliments d’usage, il lui annonçait que les soupçons
qui s’étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelle
ne s’étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu’un supplice
exemplaire aurait dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par
considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de
mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu’en
lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ordonné
qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil
perpétuel.

Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté
habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte
amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même,
comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu
juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la
vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le
supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la
défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa
conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et
Khouchlchoff[66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment,
qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves
révoltés, ... honte, honte éternelle à notre race!»

Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa
présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des
incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était
inconsolable.

Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j’aurais
pu me justifier si je l’avais voulu, elle se doutait du motif qui
me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne
cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne
produisait pas sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une
vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes
tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes
parents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et
qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra
très affligée de cette résolution.

«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi,
tu veux donc nous abandonner?»

Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle
allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur,
comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité.

Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime
supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.

«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête
homme, et non pas un traître taché d’infamie!»

Il se leva et quitta la chambre.

Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses
projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit
avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de
moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée.

Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour
habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle
résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un
petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste
vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu’elle
était la nièce d’un chauffeur de poêles attaché à la cour, et
l’initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle
heure l’impératrice se levait, prenait le café, allait à la
promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa
personne; ce qu’elle avait daigné dire la veille à table; qui elle
recevait le soir; en un mot, l’entretien d’Anna Vlassievna[67]
semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très
précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l’écoutait avec grande
attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
Vlassievna raconta à Marie l’histoire de chaque allée et de chaque
petit pont. Toutes les doux regagnèrent ensuite la maison,
enchantées l’une de l’autre.

Le lendemain, de très bonne heure, Marie s’habilla et retourna
dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil
dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’avait déjà jaunis
la fraîche haleine de l’automne. Le large lac étincelait immobile.
Les cygnes, qui venaient de s’éveiller, sortaient gravement des
buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d’une
charmante prairie où l’on venait d’ériger un monument en l’honneur
des récentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout à coup un
petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant.
Marie s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de
femme.

«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»

Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-
vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du
siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après
lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son
aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en
petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
gravité tempérée par le doux regard de ses jeux bleus et son
charmant sourire. Elle rompit la première le silence:

«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle.

-- Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.

-- Vous êtes arrivée avec vos parents?

-- Non, madame, seule.

-- Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.

-- Je n’ai ni père ni mère.

-- Vous êtes ici pour affaires?

-- Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à
l’impératrice.

-- Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre
d’une injustice ou d’une offense?

-- Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.

-- Permettez-moi une question: qui êtes-vous?

-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.

-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
forteresses de la province d’Orenbourg?

-- Oui; madame.»

La dame parut émue.

«Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus douce, de
me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi
l’objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous
aider.»

Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
l’attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa
protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse.

Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais
soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce
visage si calme et si gracieux un instant auparavant.

«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé.
L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à
l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien
dépravé et dangereux.

-- Ce n’est pas vrai! s’écria Marie.

-- Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit
jusqu’aux yeux.

-- Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais
tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est
exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas
disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je
fusse mêlée à cette affaire.»

Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.

La dame l’écoutait avec une attention profonde.

«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
terminé son récit.

Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
un sourire:

«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre.
J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la réponse à votre
lettre.»

À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie
Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance.

Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle
apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait
reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture
armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée
impériale entra dans la chambre, annonçant que l’impératrice
daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff.

Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.

«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la
cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous
présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que
vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais
vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière,
pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»

Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie
Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y
avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.

Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son coeur
battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une
longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin
introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs,
qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie
reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:

«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout
régler, convaincue de l’innocence de votre fiancé. Voilà une
lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.»

Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la
releva et la baisa sur le front.

«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette
à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
tranquille sur votre avenir.»

Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice
la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de
mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard
sur Pétersbourg.

* * *

Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on
sait, par des traditions de famille, qu’il fut délivré de sa
captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il assista au supplice
de Pougatcheff, et que celui-ci, l’ayant reconnu dans la foule,
lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard,
fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr
Andréitch devint l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance
habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père
de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coeur de la
fille du capitaine.



      [1] Célèbre général de Pierre le Grand et de l’impératrice
Anne.
      [2] Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs
étrangers l’ont adopté pour nommer leur profession.
      [3] Ce mot signifie qui n’a pas encore sa croissance. On
appelle ainsi les gentilshommes qui n’ont pas encore pris de
service.
      [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu’en Russie le nom
patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le
nom de famille.
      [5] Diminutif de Piôtr, Pierre.
      [6] Anastasie, fille de Garasim.
      [7] Chef-lieu du gouvernement d’Orenbourg, le plus oriental de
la Russie d’Europe, et qui s’étend même en Asie.
      [8] Pelisse courte n’atteignant pas le genou.
      [9] Jean, fils de Jean.
      [10] Le rouble valait alors, comme aujourd’hui le rouble
d’argent, quatre francs de notre monnaie.
      [11] Pierre, fils d’André.
      [12] Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
      [13] Ouragan de neige.
      [14] Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre
la capote d’une kibitka.
      [15] Parrain du mariage.
      [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
      [17] Fleuve qui se jette dans l’Oural.
      [18] Bouilloire à thé
      [19] Cafetan court.
      [20] Les paysans russes portent la hache passée dans la
ceinture ou derrière le dos.
      [21] Lit ordinaire des paysans russes.
      [22] Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à
leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
      [23] Maisons de paysans.
      [24] Grossières gravures enluminées.
      [25] Jean, fils de Kouzma.
      [26] Formule de politesse affable.
      [27] Officier subalterne de Cosaques.
      [28] Alexis, fils de Jean.
      [29] Basile (au féminin), fille d’Iégor.
      [30] Jean, fils d’Ignace.
      [31] Diminutif de Maria.
      [32] Soupe russe faite de viande et de légumes.
      [33] En russe, on dit tant d’âmes pour tant de paysans.
      [34] Poète célèbre alors, oublié depuis.
      [35] Ils sont écrits dans le style suranné de l’époque.
      [36] Poète ridicule, dont Catherine II s’est moquée jusque
dans son _Règlement de l’ermitage_.
      [37] Manière méprisante d’écrire le nom patronymique.
      [38] Formule de consentement.
      [39] Environ trois pouces.
      [40] De Catherine II.
      [41] Jurement tatar.
      [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.
      [43] Robe parée; c’est l’usage, chez les Russes, d’enterrer
les morts dans leurs plus riches habits.
      [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
      [45] Pierre III.
      [46] Petite armoire plate et vitrée où l’on enferme les
saintes images, et qui forme un autel domestique.
      [47] Chef militaire chez les Cosaques.
      [48] À vapeur.
      [49] Pièce de cinq kopeks en cuivre.
      [50] Le premier des faux Démétrius.
      [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées
au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique
à tes yeux lucides...».
      [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
barbare a été abolie par l’empereur Alexandre.
      [53] Blanc bec.
      [54] Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
«suborner».
      [55] Fille d’un autre commandant de forteresse, que tua
Pougatcheff.
      [56] Nom d’un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté
longtemps contre les troupes impériales.
      [57] Pour la torture.
      [58] Légère escarmouche où l’avantage était resté à
Pougatcheff
      [59] Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.
      [60] Titre d’un officier supérieur.
      [61] Nom général des établissements métallurgiques de l’Oural.
      [62] Diminutif de Iéméliane.
      [63] Après s’être avancé jusqu’aux portes de Moscou, qu’il
aurait peut-être enlevé si son audace n’eût faibli au dernier
moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons
pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à
Moscou, il fut exécuté en 1775.
      [64] Petit chariot d’été.
      [65] Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le
Grand.
      [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l’impératrice
Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie.
      [67] Anne, fille de Blaise.
      [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul en
1772.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "The Daughter of the Commandant - La fille du capitaine" ***

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