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Title: L'esclave religieux et ses avantures
Author: Quartier, Antoine
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'esclave religieux et ses avantures" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                               L'ESCLAVE
                               RELIGIEUX,
                                   ET
                             SES AVANTURES.

                                A PARIS,
                         Chez DANIEL HORTEMELS,
                      ruë S. Jacques, au Mécenas.

                               M. DC. XC.

                        _Avec Privilege du Roy._



A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL.

MADAME,

_Je n'aurois pas osé vous dédier la Relation de mon Esclavage, si les
témoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspiré la
hardiesse; J'ay crû aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma
reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse
la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre
presentée à une personne qui s'interesse si chrétiennement à leur
liberté. C'est icy, MADAME, où vostre solide pieté & vostre humeur bien
faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie
ne s'opposoit à mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne
sçaurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la
naissance & le merite, sont également recommandables; Les grands Employs
dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font
considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le
Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre
Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il
succédera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je
ne puis contribuer à sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux
dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la
vôtre, & que je me dise avec respect,_

_MADAME,_

Vostre tres humble & tres-obeïssant serviteur,

F. A. Q.



AVERTISSEMENT.


Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon
nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé
l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la
resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que
d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs
yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité,
qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage,
ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus
malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour
supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours
dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les
Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la
consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy.
Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à
leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de
l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles
persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune,
parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele
d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de
tomber dans l'infidelité.

J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans
les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus;
on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on
solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, &
on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On
ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais
peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses
amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des
Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On
ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, &
de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire
que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs,
il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils
ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de
la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de
Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au
Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne
souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir
aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent
toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le
soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les
alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, &
conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant
ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les
cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il
faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la
foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction,
lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils
commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de
maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban.

Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent
pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances.
Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent
en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur
inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si
le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce
qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu
l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait
semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de
l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font
gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des
Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime
diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est
pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence,
ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les
forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout
ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, &
jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au
contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent
embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons
leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs
considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps
comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges,
oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus
grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable
est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi
maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la
delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur
faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui
donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes
enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter
les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un
garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour
l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour
Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se
passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger,
de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, &
particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy,
qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de
sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces
Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux
plaintes & aux disgraces de leurs freres.

Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire
impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les
Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs
des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire;
Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de
la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le
Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman;
le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de
nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit
souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je
n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui
auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du
succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il
y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus,
& j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent
que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à
l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché
d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de
Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant
publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula
mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.



TABLE DES CHAPITRES.


Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son
Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de
Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly,
où il est vendu à un Arabe._                                     page 1.

Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses
Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat
Grec en est fait Bacha, sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave
qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, & sa
charité._                                                            18.

Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet
traversé, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa
place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son amy,
& luy fait couper la teste._                                         35.

Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage
de sa captivité; Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la liberté des Captifs François; Refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provençal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes
Chrétiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur
est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la
pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de
l'Auteur._                                                           50.

Chap. V. _Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y
sont faits Esclaves; On dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des
Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly; mort d'une femme &
d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs:
Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tâche de faire prendre le
Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il
employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de
Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait
donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est
sauvé par la mort de Salem._                                         67.

Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur
est vendu à Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un
Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois
trahit les Chrétiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices;
mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est mal traité par son Patron;
Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le
Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._           87.

Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine
est il guery qu'il est frapé de la peste; Mort épouvantable de Mehemet
Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux;
Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à
cette ceremonie; Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste; mort de
Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._             103.

Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire à ce sujet d'un
Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le
Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le
nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les
Captifs Chrétiens; Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
Esclaves Vénitiens, qui sont découverts._                           116.

Chap IX. _Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les
Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le
Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les
Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur
est mal-traité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à
dérober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle
maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._                  131.

Chap. X. _L'Auteur est envoyé dans les campagnes éloignees de Tripoly,
où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher
du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeuré en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur à
Tripoly._                                                           155.

Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la
construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse
d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep Bé met
ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire;
l'Auteur paye deux écus par mois pour estre exempt du travail; Il fait
divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels
elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin
Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec
l'Auteur._                                                          179.

Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux
que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de
luy procurer la liberté. Captivité d'un Religieux Augustin, amitié
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._         203.

Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la
Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de
sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrétiens se fait en
Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou
Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._  220.

Chap. XIV. _Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un
Majorquin & de sa soeur._                                           244.

Chap. XV. _L'Auteur régale ses amis Esclaves avant son départ de
Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrétien
bastonné, pour n'avoir pas couché dans la Prison; Embarquement de
l'Auteur, tempeste, voeu à Saint Joseph arrivé à Marseille, le voeu
qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply; Origine de la
devotion que les Provençaux ont à ce Saint; Histoire de treize Esclaves
qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrétiens de racheter les
Captifs._                                                           272.

FIN.



_Extrait du Privilege._


Par Privilege du Roy donné à Versailles le neufiéme jour d'Avril 1688.
Signé, LE PETIT. & Scellé; Il est permis à Daniel Hortemels, Marchand
Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre &
débiter un Livre Intitulé _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines
qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit années de Captivité, ses
avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est passé de plus
remarquable dans ce Royaume, pendant le séjour qu'il a fait en
Affrique_, & ce pour le temps de six années à compter du jour qu'il sera
achevé; avec deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer
ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps à
peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est porté
par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de
tous dépens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus
amplement declaré audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au
commencement ou fin dudit Livre, Sa Majesté veut estre tenu pour bien &
deuëment signifié, & que foy y soit ajoûtée comme à l'Original.

_Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de
Paris, le vingt-deuxiéme jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du
Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy du 27.
Février 1665. & l'Edit de Sa Majesté donné à Versailles au mois d'Aoust
1686._

Signé, J. B. COIGNARD SYNDIC.

Achevé d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690.

_Les Exemplaires ont esté fournis._



LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.



Chapitre premier.

_Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement
pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de
ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à
un Arabe._


Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on
m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes
celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, &
que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en
comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je
passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les
particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au
plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, &
l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de
magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les
ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, &
visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau
de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve
qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent
m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand
feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins
à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait
qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges
dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver
j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient
durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le
commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.

Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me
proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette
Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes
les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les
Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place
de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de
Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites
Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans
les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la
Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour
s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer
quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les
Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des
Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des
Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome
est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la
Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de
Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le
Senat de six cens Sequins d'or.

Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau
où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S.
Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui
estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du
Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie
Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la
Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots
necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les
Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de
Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu
destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le
jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne
dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs
Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur
Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les
Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la
qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes,
de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour
témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer
a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.

    _Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis
    Stare urbem, & toto ponere jura mari
    Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces
    Jactet, & illa sui moenia Martis ait,
    Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque,
    Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._

Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à
Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en
Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de
Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées
de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit
enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se
retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la
voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui
nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour
à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle
comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres
voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un
jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous
estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent;
ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous
embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous
avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de
Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la
Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par
Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des
moeurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs,
font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu
que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre
occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses
Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à
droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les
Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de
Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie,
l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie.

L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon
des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur
Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors
qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu
d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui
courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en
témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux
bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y
avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez
bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand
apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie
pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit
dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.

Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit
du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques
voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en
éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui
n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient
fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils
estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il
fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste &
de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, &
disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une
Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux
jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant
esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au
vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux
Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute
la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur
de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des
quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer
de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de
ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa
passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un
Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous
maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis
suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades.

On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez
à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les
Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit
du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave
homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit
maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer
l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien
qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.

Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous
aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la
poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre
Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers
chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un
d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un
coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir
apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là.
L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, &
les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger,
heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux
Chrestiens.

Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre
attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une
seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si
à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte
considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans
l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le
baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma
droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche
un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut
blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la
Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de
Barbarie.

Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, &
durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me
pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le
fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus
des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je
n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois
par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour
empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit
mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant
remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se
sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe
fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que
c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont
sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du
Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, &
le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui
nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du
Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son
coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le
conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.

La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre
Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je
le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le
signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient
dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit
mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans
l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas
s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer
à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs
qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2.
écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus
exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui
m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux
enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre
que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les
Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous
nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y
avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes.
Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis,
je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux
filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la
jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la
Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle
chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur
par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris
pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus
insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha
de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle
veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion
embrasser la Mahometane.

Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef
d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la
troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres,
les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la
Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande
honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de
vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du
Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise
d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie.
Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de
vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit
souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la
faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur
excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura
plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car
ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur
Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés
qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les
deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des
Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps
de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient
des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à
la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec
estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux
prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de
quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent
cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux
Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha,
devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du
païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en
particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des
Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on
comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de
quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des
morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus
jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il
nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un
Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes
plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les
Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place
publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en
reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font
un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter;
ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du
commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du
reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels
sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un
Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en
sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui
fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit
fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur
Religion.



Chapitre II.

_Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans,
son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est
fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole
son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité._


Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est
à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly,
qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la
Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique
entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les
Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de
sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de
la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa
residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est
unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une
du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs
fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche
d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A
l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, &
dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, &
habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames &
méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté,
estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre
Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte
dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont
plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus
frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa
demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le
climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si
grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois
fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux
environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser
dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de
Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois
fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en
abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le
jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui
sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur
secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre
paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce
qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les
Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est
desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans
l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique.

Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la
Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les
veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont
féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne
travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est
de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent
nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en
l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils
observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins,
& ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs
desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre
continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de
vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de
l'Alcoran, & méprisent les Arabes.

Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du
Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les
Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus
grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les
Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les
Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur
Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur
Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, &
appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines &
les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du
Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces
Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une
dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses
Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville,
qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les
Chrestiens qui travaillent à la Campagne.

Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux
Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les
Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend
trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de
Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de
Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé
de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés
fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des
Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions
les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité
par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens &
Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy
que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient
moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est
plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont
toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre
Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne
absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par
politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais
souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, &
l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la
rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de
Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs
Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur
la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y
enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas
rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance
de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de
Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers
détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens
des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre
Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les
a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils
ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que
la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.

La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses
revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le
débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de
Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû
quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez
par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte &
Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy
la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la
conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de
l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la
Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les
Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du
dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise,
alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie,
qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au
Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par
le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit
pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y
avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent
parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des
Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la
populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de
confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez
tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines
de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne
s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs
comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient
inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient
armez en courses firent des prises considerables; les Renegats
accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples
qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y
enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente
en peu de temps.

Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que
les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur
Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité,
qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs
Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif
de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des
Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places
Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux
avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils
alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité,
furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu
les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon.
Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement
vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils
faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus
que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage,
qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des
Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre
leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de
celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez,
exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere.
Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha
donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les
traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques
desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables
pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment
demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il
obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au
dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs
qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance
que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge
& le Pere des Captifs.

Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans
les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils
estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit
à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de
trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le
commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit;
Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure
destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il
fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de
donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira
sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver
selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées
qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une
partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez.
Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques
il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, &
les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la
nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc
s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il
avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander
des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les
Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des
bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit
d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant
qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible
pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son
Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la
parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se
fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité.

Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre
costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit
mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque
main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le
Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre
écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que
veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit
passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu
acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la
Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en
Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs
Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à
l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs
eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point
maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes.

En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui
portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de
Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il
ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté
pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le
point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les
racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour
un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus
vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la
prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les
Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il
succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de
declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux
Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur
administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit
des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les
devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas
moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que
dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele
luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens
qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent
en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas
la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy
octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un
Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour
inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du
costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient
point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent
souvent & sans jamais commettre d'insolence.

La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre
point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy
avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits
Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger
de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour
entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les
jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous
le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il
couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps
à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du
Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs
chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent
toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé
Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui
chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus
affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens
estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres
dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux
pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme,
ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance
n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés
avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années,
se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles
de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils
faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole
pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost
arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des
presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il
avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu
s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne
l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient
connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient
sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy
demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit
pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son
rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des
Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly.



Chapitre III.

_Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé,
sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses
cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait
couper la teste._


La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement
pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle
s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne
cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy
attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le
perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la
constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de
Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit
d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans
l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de
grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre
l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des
Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec
les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le
Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à
leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des
Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un
office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite
mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.

Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir
quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le
Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le
Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le
moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent
tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les
réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien,
il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée
de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le
lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se
prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de
vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy
une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna
pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son
infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la
Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus
grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il
ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il
ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui
seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre
Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté
ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa
maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses
crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de
son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs
n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de
perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit
embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au
Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de
Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce
qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il
répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où
Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit
depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en
reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit
prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles
il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la
compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les
pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement,
qu'il renonçoit de tout son coeur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce
mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le
champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il
avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il
fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire
changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa
presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le
seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter
le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la
dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la
cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si
les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente
la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le
lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat,
le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé
par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en
exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon
leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour
estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne
furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens
& des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny
toûcher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour
son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le
Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La
Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits
Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son
suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans
un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de
bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions
n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses
exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue
Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la
conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut
purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort
recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le
feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré
qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi
vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes.

Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent
de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le
Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme
où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son coeur qu'il
avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis
quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il
crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, &
pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en
Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses
richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs.
Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils
amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense
que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre
aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis
fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si
perilleuse à la foy d'un Renegat.

Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les
Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent
découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans.
Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné
pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare
& quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des
Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des
honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices
estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les
quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut
inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses
esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des
fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le
Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande
qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on
devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il
procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui
seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au
salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on
luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand
Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent.
Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux,
affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment,
& n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques
Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses
interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir
méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec
les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes &
d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la
premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la
Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique
des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume,
ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit
malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit
les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des
presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha.
Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner
Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau
Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la
confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit.
Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles
pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais
& prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la
Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie
libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges
importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui
est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les
Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre
Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à
son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les
principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests
de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens
que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les
Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs;
Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent
de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les
Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se
souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans
l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les
Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes
à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la
connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le
renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des
Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il
ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus
d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait
sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere
commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs
maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à
Tripoly.

Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait
ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le
rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est
devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler
à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui
avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son
ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit
donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter
à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla
trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce
Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir
Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure,
& d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit
donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se
contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis
avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du
Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas
moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le
jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont
toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit
contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la
conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à
Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce
qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et
qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause
de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel
temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent
Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les
Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il
envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du
Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent
de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le
Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du
Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table,
assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la
permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce
qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés
l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la
Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa
douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria
de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en
campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le
corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit
constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans
la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le
Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de
la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en
course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de
sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On
tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout
lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.



Chapitre IV.

_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa
captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes
Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire,
l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper
de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de
l'Autheur._


Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure
d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a
causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les
chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, &
que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent
quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des
Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer
qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne
une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission
respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de
satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine.
Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour
comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes &
desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se
sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, &
l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à
l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de
Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut
dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce
que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie _Mors
est malis vita bonis_. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine
des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, &
d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle
curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de
naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue;
Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des
Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la
faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre
constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë
ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le
desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en
temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.

Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce
qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de
captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la
charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha
trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des
chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une
Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy
que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner
un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon
Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa
maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois
employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me
faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient
Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je
n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde
Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me
commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient,
ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui
m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter.
Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit
demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre
des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me
faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais
traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à
servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les
travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une
livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à
midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de
la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile,
ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce
Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les
doigts.

A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de
Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le
Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France
chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que
Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en
France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il
n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de
la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile
crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit
point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de
la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez
à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les
Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les
pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires,
en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne
fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de
relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance
la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que
l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les
Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à
l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la
grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la
Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe
avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils
trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha
avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes.
Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du
Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de
Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit
qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy
estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le
service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les
Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une
bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent
Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville,
lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de
toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les
accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le
lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la
premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats
assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant
Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le
Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée &
qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner
avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son
arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General
toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous
exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus
avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit
saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que
plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de
boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à
coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient
embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur
fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de
Barbarie.

Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de
cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à
Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi
fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif
d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha
craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit
garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit
construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du
Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande
Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand
ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les
Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les
Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point
dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent
la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de
miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez
Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec
quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha,
chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux
pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous
gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de
deux lieuës.

Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux
Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de
Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau
Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au
Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à
demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner
la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit
hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant
sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous
pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens
Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau,
rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne
humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de
remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de
la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de
sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne
du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats
qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux
aux heures dérobées.

Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë
du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis &
d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les
ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand
Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié.
Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman
resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres
que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or
Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens
qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à
demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté!
Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les
uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de
paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les
obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper
une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec
trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray
cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand
Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette
Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un
vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port
d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui
devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous
avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit
ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous
obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de
loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour
voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne
pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent
de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay
de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en
deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires
pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque
nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.

Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup
fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef
couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous
les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées
pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de
condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses
Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver;
S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de
poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez,
dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La
Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores,
deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les
firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons.
Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes
au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence
fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté
chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient
de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles
voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous
conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le
Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques
legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se
deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient
presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils
resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin
ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon
& sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se
rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez &
quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire,
quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces
Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui
ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les
bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon
qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la
fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le
combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux
eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de
bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez
& les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de
baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit
enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé
cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de
nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades
à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que
nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La
Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté
autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un
Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à
Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au
service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de
Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les
Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent
sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce
qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres
qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec
une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où
l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un
mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas
entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les
Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit
derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus
méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la
bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister
à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que
je souffrois dans ce travail.



Chapitre V.

_Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits
Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens
luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils
du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire
d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à
l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe
l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa
servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la
bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la
mort de Salem._


Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour
la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait
Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College
fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques
de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient
en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets
du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie,
lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de
ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde
au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires
portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere
par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec
douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il
differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en
danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à
tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît
donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, &
n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le
Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les
Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration
pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices.
Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur
du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds,
le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme
jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du
martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la
prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité
exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux
qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils
visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles,
& principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant
cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison
furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit
point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la
perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort;
Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs
passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du
Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent
pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit
sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice,
lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva
proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és
mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans
se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les
Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver
les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque
puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en
estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien
fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien
qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas
voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut
depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de
cette maladie.

Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur,
fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de
marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu
d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la
peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en
moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville:
Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on
brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent
qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le
fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans
cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage
sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens &
leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la
Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit
brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du
désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire,
boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps
morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la
predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit
sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent
arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la
necessité.

Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la
Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les
fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il
nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient
plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui
avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair
n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux
d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres
estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux
necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin
de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à
preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce
travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable,
puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des
blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.

La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent
sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté,
& plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces
aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au
Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau
frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea
aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique,
il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée
Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit
tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il
quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui
appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps
aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses
funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que
les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en
Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les
Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte,
& sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux
funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les
Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans,
qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on
enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient
indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces
insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre,
la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps
du deffunt au logis.

Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne
accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau
de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à
ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les
Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles
sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les
plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au
travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des
provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de
la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis.
Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la
porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques
visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que
je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne
fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens
m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je
m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut
jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le
presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle
estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me
receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter
les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque.
Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de
voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la
Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient
perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de
leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient
toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre
congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la
Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie
appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que
je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient
abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il
ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que
je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle
agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de
prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la
propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux
carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son
coeur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers &
le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un
malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs &
à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il
est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de
Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma
Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.

Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son
Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin
aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes.
Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée,
le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui
assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire
sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue
qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité &
l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la
Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la
Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois
l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire
consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me
firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire
qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois
trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me
dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay
une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay
d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle
resolut de s'en vanger.

Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit
au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés
un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant
approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue
Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un
Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en
langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau
d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que
j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le
feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence
me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François
Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous
estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre.
Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me
fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit
qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les
Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans
l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec
leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des
Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace
qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que
dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui
leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan,
Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est
ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros
chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut
sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un
bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il
m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands,
luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits
depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller
& à ma nourriture.

Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les
affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux
ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il
fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous
profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour
manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des
plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens,
le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades
de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de
colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit
pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le
troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme
pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les
Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans
pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains
necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore
un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la
croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.

En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les
affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa
fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette
infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de
temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me
laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail,
vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je
me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui
m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle
m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary
avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il
avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du
Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat
Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me
dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui
lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs
de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens
de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui
attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour
de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de
proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces
pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je
conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que
j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût
point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa
cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois
dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la
compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me
racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le
lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au
desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir,
tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est
passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que
Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que
Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement
à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de
ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye
possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais
à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois
fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa
d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre
bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à
suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance
d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la
prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de
Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix
bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne
seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin
pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la
prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des
Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés
avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne
laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps &
partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me
dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence
du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois
conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient
détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de
risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je
ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils
estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit
que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un
innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour,
parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus
contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me
servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant
entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de
bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que
du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour
dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les
Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez
pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui
venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit
retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison
sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit
qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par
cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel
vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on
faisoit à un Chrestien.



Chapitre VI.

_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu
à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de
Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les
Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de
deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices
des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban;
Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._


Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves,
il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les
autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui
m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman,
qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier
travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets
dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus
pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie
de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume.
Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive
chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je
n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque
regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem
nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la
nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son
ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe
achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec
les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit
son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a
témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, &
qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en
presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la
peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville,
afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des
Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce
que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand
les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences
n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour
au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.

Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs
Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour
l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que
Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer
que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux
& faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de
l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos
Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans
faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent
un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit
aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les
maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat
Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de
quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons
fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le
Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop
vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés
d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard
son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui
ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les
Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux
d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de
voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils
devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la
plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les
Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient
sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec
le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du
débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples
enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à
l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat
pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le
retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une
cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit
que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de
Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans
compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise
de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres
Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les
Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut
venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres
publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts
de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au
Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable
& le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter
les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de
Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence &
l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui
s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere
Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage
des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les
faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du
fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils
abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté
eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples
qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.

L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la
principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les
familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne
pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans
l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable
fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy
les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà
parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le
Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois
retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus
facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques
Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des
choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté
d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs
prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche,
l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible,
lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou
plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa
fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui
avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé
plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux
qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution
Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec
commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina
la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau &
avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée
à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où
estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de
la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes
de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le
Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins
eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux
freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le
Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé
à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles
couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de
douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du
chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la
constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité
d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans
sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans
le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux
Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une
volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules
à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner
la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha
recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers
Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas
long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le
desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où
Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me
fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de
converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois
bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus
coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice.
L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant
chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat
Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son
apostasie.

La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les
fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme
fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un
exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele
envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps
de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus
beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six
Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins &
les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se
servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus
débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à
la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens,
se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement
qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de
leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses
Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin,
il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses
volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité,
lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de
vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs
adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des
perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque
durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au
Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller
de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban.
Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur
mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de
quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient
Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en
condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous
fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à
les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les
quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades
avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres
intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient
foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.

On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de
leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les
Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence,
l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient
qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur
servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des
Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit
trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, &
qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman
Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se
moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se
trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les
Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing
une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit
habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave
d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les
langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si
bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se
glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le
Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit
arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le
Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les
choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la
Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas
qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux
cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que
les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son
logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de
sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans
suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs
complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils
avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les
Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins
qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les
principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la
maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de
Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite
de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de
l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se
plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit
si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette
avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie
avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le
voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la
Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le
premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin
qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa
puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville
comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui
le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice
s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de
Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du
mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il
n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa
Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer,
Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme
temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste
Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut
introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent
cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie,
& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme
Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le
Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de
ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée
où il est mort en 1676.



Chapitre VII.

_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery
qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu
du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de
deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie:
Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son
Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._


La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me
firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins
d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence.
J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes
parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de
Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit
bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce
de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma
jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont
j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay
pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son
vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux
prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient
dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi
assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses
aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des
enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son
fils, dont j'ay embrassé la Regle.

Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une
maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas
continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui
m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il
me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient
proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me
conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me
preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois &
moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre
de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville
estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere
Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient
Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour
m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me
déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de
vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que
celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la
bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant
il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle
grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu où nous allions estoit éloigné
d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de
pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma
crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes
amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque
respect pour les Chrestiens.

La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande
soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire
l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux
malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté
l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce
vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je
regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade
furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux
qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les
personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui
j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures.
Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je
resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans
l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur,
par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit
jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors
de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon
Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois
fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les
Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A
peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui
n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la
nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la
Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire
enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour
inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut
dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut
de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand
Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les
Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au
lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la
recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un
Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il
me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin,
me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands
François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly
les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans
les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible
d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes
devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres
des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait
changer de place incessamment.

A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut
point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de
la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du
Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally
fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit
distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se
ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort
de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la
peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit
ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil &
de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de
Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui
avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de
jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut
frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois
jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut
se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé
à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, &
qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu
justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir
s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves
Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du
soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui
l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa
presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu &
la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en
Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha
Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un
chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à
l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain
d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis
le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de
son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si
furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en
desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit
témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit
esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le
Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya,
qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des
Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour
participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la
Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il
estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le
déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an
s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se
faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un
Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de
Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du
peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le
Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses
débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la
liberté de boire du vin.

Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de
ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste &
les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de
quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le
rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute
la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie &
l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine
qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes
qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la
Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une
décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des
Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air
retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de
cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits
Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur
force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts
& des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des
Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé
leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils
courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou
debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son
Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la
circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les
liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux
nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire
oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que
celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si
quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour
l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes
âgées en estre incommodées durant quatre mois.

La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service
de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort
plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à
davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque
dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient
seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy
qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes
de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions
les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y
avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous
avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie
ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les
Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que
trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus
regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au
Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il
mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha;
lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte
qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses
travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux,
des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la
contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la
Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour
leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un
Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de
portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter
les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner
les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner.
Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy
de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.



Chapitre VIII.

_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur
Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait
changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau;
tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs
Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
Esclaves Venitiens qui sont découverts._


L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, &
l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir
de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur
la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort
avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son
entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de
sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon
ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes
qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur
Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint
tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion
violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit
ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs
Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans
son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à
Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre
Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans
se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs
qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur
portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party,
& le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé
qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner
pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une
débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils
le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur
son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les
Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan
de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la
douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux
personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par
jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea
dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux
estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle
ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit
à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que
ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de
trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de
s'enfuir de nuit.

Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au
Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour
luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent
ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du
Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en
refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des
Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois
du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces
chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent
l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha
permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son
dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de
Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant
arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa
mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy
preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep
de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à
celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre &
observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du
Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course,
Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre
Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre
années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours
conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les
meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes
qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces
Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il
s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut
si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit
jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les
Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les
Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission
de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent
aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel
Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy
il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre
si austere le crime de son infidelité.

L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep
l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui
merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy
ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux
Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme.
On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses
courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter
les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se
faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis,
& le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles
des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la
resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en
Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes
ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires
pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy
estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de
Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de
la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où
toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui
avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la
Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy
donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir
appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie.
Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de
son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy
fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom
Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de
retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses
bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de
Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il
resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le
reste de l'Italie & la France.

Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à
Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de
ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent
sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle
consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans
l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette,
Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il
pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la
Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la
mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté
de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie
que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de
Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller
trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui
devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le
Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit
receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom
Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain
qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa
surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le
Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit
differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il
s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des
Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut
si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom
Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de
s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur
son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa
destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes
pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom
Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant
plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy
preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir
audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine,
tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui
demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit
supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est
devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs
qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à
rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.

Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on
n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des
Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs
prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs
representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans
leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par
leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant
qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans
les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût
changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme
considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de
leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire
transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des
Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens
creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre
pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en
deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des
Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la
veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel
divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour
chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire
deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus
de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la
translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y
trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui
avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour
suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en
trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit
d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire.
Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la
porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur
demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils
croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui
estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit
réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette
injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit
divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui
estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes
Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous
autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens
dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les
respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les
Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils
porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les
Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne
payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.

Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric
Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à
Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy
qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la
voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages,
parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez
de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à
Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja
tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes
graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les
Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a
point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les
Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui
avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine
dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur
dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un
vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent
cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un
Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de
plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où
l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y
avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point
toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces
conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase,
qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens
qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase
pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa
maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se
mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer
les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes
nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes &
de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la
tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya
son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il
parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le
Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les
renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux
travaux les plus penibles.



Chapitre IX.

_Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font
une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois;
Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses
Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé
à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on
portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont
prier sur les sepulchres._


Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à
cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette
douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de
la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares
ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que
c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour
aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de
Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes
les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit
fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que
la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle
épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude
travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur
que les François alloient témoigner dans l'Afrique.

Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas
pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à
dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait,
ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les
Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de
l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez
de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut
que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît
sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger
d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des
Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en
comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre
mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le
sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde
fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse
aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup.
La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux
ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée,
qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de
toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur
y est insupportable & la peste presque continuelle.

En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée
cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine
plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste
avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de
l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit
vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere
vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs
méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que
les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il
commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de
lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent
les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce
retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent
offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere
vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre
Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de
la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa
teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la
seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit
la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux
Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la
presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit
beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant
que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non
restar à casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy
ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous
m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui
m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois
pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer;
Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, &
le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha,
_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever
aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les
bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité
dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un
Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les
Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le
firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent
l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des
Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander
grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant
trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya
volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.

Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches
marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres
Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps
pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que
Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui
ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul,
le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur
dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire
qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes
Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et
voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant
des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce
Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un
grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient
procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs
peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le
Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie
estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers;
mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit
parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté
abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre,
& le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer
silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de
luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le
Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une
infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de
Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu
protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre
prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme
nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis
cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que
des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans
l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous
favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à
Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à
Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de
cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans
tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise
Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy
avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle
avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le
Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux
de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de
Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa
primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils
avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de
Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, &
que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à
estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le
divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat
Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne
manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie,
il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de
se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des
Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui
obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers
& de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les
jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la
peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se
garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il
n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit
du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant
esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces
termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de
nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus
cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien
d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans
tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien
de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien
d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous
ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons
pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est
vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis,
dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces
paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque,
qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus
estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils
avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit
plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur
commerce.

Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit
avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter
au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour
entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence,
avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit
qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa
Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit
premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur
il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des
beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le
Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit
le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda
pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner
Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan
est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont
separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la
nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que
pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des
Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous
rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent
nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul,
que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire
que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne
que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car
un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous
m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en
faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter,
qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel
credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de
l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à
la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, &
avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de
monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé
pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune
assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain
considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre
façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de
Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton
empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en
soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva
de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se
pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à
craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à
d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte
que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte &
dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.

Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy
restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en
mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne
de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à
Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les
Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, &
commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du
Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna
la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune
Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que
Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame
passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec
joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite
d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que
dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les
moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de
la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont
proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit
sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers
qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il
arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit
deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux
estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il
craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque
disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un
jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les
principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement
au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin
un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se
rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit
quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant
point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme
étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une
servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée
pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un
chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant
que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour
divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint
à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de
commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans
avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout
de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par
grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa
chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux
retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de
l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit
d'estre heureux en ses amours.

Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage,
le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce
qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le
Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné
de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les
Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les
Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux
magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs
portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les
Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes
pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles &
des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour
de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de
Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix
mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec
les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient
Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers
du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au
Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi
des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour
divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter
Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des
Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent
Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut
troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit
deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le
Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha
fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses
souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme
il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est
enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la
chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver
l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, &
font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux
Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la
mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de
prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de
personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes
de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine
Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée
en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de
crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui
dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont
permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye
imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux
qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du
matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé
leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté
avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son
départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux
confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes,
qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est
vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils
appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes
comme faisoit Caïn aprés son fratricide.

Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs,
le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce
qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi
par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des
ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si
furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs
qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les
Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée
faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna
trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener
durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à
Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir
marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un
Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient
ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont
destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans
la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, &
sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port
durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui
estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste
sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont
exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain,
ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette
prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux
qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les
malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures
dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au
Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au
travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus
cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme
j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui
m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en
raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa
pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut
si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain &
à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance
qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on
avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la
peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas
reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de
quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux
lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par
bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans
laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je
trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a
traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il
entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son
voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit
les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, &
estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de
mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du
sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs
plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda
de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces
ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays
produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une
retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les
Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux
heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une
fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées
au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir
versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce
qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre
Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés
leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les
prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une
partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du
Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la
nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de
l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un
Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant
le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à
terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font
part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le
tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas
s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de
viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les
chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que
l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle
qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent
rien.



Chapitre X.

_L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il
demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du
jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly._


Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les
campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite
Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles
des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans.
Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant
l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en
faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au
Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on
transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux
destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on
nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands
Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans
ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre
nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents
& eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir,
m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité &
que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la
Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour
habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre
avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer
& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel;
à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de
nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque.
Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé
en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau
pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous
donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs
bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois
l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui
sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, &
lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à
bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes
occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de
grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes,
mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le
sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la
terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient
employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains,
ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir
qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si
abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le
travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des
larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses
au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez
d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où
l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre
départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des
Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente,
parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous
donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail;
Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre
de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné
d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite
avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien
des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez
comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur
provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers
d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour
des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous
avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses
sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas
fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à
laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter,
pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau,
& mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les
animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne
se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la
Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur
dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la
commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de
Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts,
puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est
si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à
dix jours.

Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui
depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de
faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant
Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente,
& à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement
dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple
d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre
Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens
malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la
conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut
cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous
deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons
de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque
impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions
éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs,
ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le
Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le
Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade;
Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent
pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à
plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.

Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi
bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir
parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des
lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une
si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim
nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de
jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions
à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient
souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau.
Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites
blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me
reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois
faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir
fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; &
comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je
cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des
maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en
baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par
leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de
resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où
succomberent des personnes plus robustes que moy.

Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf,
âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années;
Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est
commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il
estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit
fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un
pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit
estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable
Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement
persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit
au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de
Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé
deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit
esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de
vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy
qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui
passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie
du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la
rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy
qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle
parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir
mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit
part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit
signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu
que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller
avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse
lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez
sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une
maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent
plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me
donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger
avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me
pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal
propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le
mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en
presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson
delicieuse.

Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez
luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes
qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y
rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre
terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou,
un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un
quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de
ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu,
prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf,
lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des
Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de
plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne
buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour
témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux
au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa
qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans
doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere
en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion
Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs
souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces
deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il
fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour
là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas,
c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement
cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis
nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur
luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux
Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me
prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit
compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy
appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir
assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il
offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre
le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, &
luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre
infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le
discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel
jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du
sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à
Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient
abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter,
qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point
douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis
point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions
obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, &
pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon
à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de
ceux de sa fille.

Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les
jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en
repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous
accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present
d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours
devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons
voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du
Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en
plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes &
leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands
voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne
s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le
dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on
donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les
Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent,
bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en
particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez,
le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec
patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous
avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir
du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille
aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay
pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est
rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites
Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un
Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de
trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous
reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient
quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent
favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu
nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces &
furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche
de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même
veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent
un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la
chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt
livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils
cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui
boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution
de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses
plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de
ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions
des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods &
la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée
excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure
qu'elle n'estoit.

La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la
Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui
avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où
les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous
estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez
d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit
moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir
souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu
sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je
fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du
Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous
m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint
visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta
un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que
c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient
& cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que
l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le
Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de
climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent
obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par
le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut
infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en
font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils
en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées
dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares
s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un
plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des
Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des
Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le
principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans
viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on
l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé
qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de
la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à
la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des
terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes
feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous
preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines &
des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables &
que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas
plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle
digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles
fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne
souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour
n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de
manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de
nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de
quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur
de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds,
les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les
transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes,
n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.

Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier
de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos
Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque
Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me
rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion
favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus
grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa
Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit
dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté
l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans
laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des
remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de
me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes
propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre
persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté,
qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de
Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il
se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un
employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le
commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée,
mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui
ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en
ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au
païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit
pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret.
Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete
d'exaucer ses voeux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle
ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay
Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des
reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire
reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le
Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous
chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit
exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que
ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit
causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de
quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où
nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux
voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de
bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais
les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en
perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la
conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit
morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en
presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre
départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui
ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de
nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut
pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais
équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs.
Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche
du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à
chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, &
trente sols.

Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye
qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre
esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost
à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement
touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient
esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous
avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job,
visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles,
& de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre
douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de
Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent
dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de
plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une
personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour
le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez
dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes &
des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir
travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs
cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur
donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des
Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez
de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous
donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent
plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions
se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de
misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent
pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny
Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de
travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord
de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa
captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se
voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une
terre étrangere.



Chapitre XI.

_L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une
nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain;
Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la
raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus
par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une
Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas
venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures
d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur._


Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises,
ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut
obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de
laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup
precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de
temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles
estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent
Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain;
je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut
esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des
autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la
Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous
l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit
de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour
profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville.
Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi
Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit
les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme
eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices
imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en
fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de
l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il
estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens
qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin
ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient
de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de
fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats
François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de
Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en
retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit
leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba
Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les
divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les
devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de
qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy
qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne
l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se
mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du
Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire
Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma
les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin
leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire
oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent
s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau
n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir
ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance,
ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans
l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le
Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.

Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs
mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya
Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se
promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient
déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume.
Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux
Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de
la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il
passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les
Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son
Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent
victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent
contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep
voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un
Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de
luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la
déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste
à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la
partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour
épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu
d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire,
lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on
voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque
attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle
donna de la terreur aux Gibelins.

Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer
l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans
les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables
aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs
Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se
retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se
voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement
qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des
prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux
principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt
Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre
emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de
Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des
fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts
de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay
déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort
des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils
veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage,
quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent
leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la
fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance
qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur
Prophete.

Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il
y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche
d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez
pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche
commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris
aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Boeufs, des Lions,
des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie
conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis;
l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux
qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un
gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, &
derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes
prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du
Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer,
qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, &
complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge
de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut
diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs
de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy
avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora
de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit
d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il
luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des
Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le
lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on
en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la
victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les
Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras &
les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy
que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de
pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la
sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques
à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté;
mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit
étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien
connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité.

Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont
j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon
refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles
des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans
doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de
m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe
dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs
aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque
devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par
consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon
homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque
petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois
aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville
de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens,
les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus
grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de
travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier
métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels
je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre
fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux
Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à
la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels
quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est
vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par
l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent
gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le
Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant
apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me
poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si
scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de
quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du
Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le
Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la
chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands &
les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant
plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se
douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie.
Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de
prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant
d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy
arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons &
quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit
gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la
grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez
à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du
bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent.
Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant
deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un
jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.

Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre
rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit,
écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire
leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans
laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires
empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut
sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs
retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut
reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui
vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de
pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il
apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia
de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les
offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les
Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons,
parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils
seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la
Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur
d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en
sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui
avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus
longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune
Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames
pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation,
fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit
étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle
elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence
des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut
inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils
perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, &
retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs
qui tomberent sous leurs mains.

Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le
Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie,
estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de
Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa
personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait
des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir
cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs.
L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, &
avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre
estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau.
Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez
qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les
Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le
necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, &
autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy
donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le
délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture
pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura
cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins,
estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.

Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François
qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville
de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait
Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint
François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit
demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui
visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de
captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant
arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient
point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy
ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma
faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient
faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le
Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par
d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard
natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut
reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis
l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il
estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec
d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte
son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer
à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de
Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit
habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute
la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de
son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail,
sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des
Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa
curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le
Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce
Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans
lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit
pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir
habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre
visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin
d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint
avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à
la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople,
qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le
Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de
l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on
l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se
resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de
l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé
depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes
de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit
les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se
détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de
sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la
Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque
vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le
conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un
precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point
l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit
du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans
une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane
avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour
qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé
elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy
lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui
conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des
Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui
commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de
donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette
repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal
Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut
obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient
sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut
l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques
momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque
oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes
qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris.
Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane,
sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en
avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec
tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim
ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour
les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse
de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut
diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice,
ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit
resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son
secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit
souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux
Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut
ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer
chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de
l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans
la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du
Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris
leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils
partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux
qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se
rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim
avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui
rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie
qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est
veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre
Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les
Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont
circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir
séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa
penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut
envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire
qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour
Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la
recommandation des Religieux.

Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, &
Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les
Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly
qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les
Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé
volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant
cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le
condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna
point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces
des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier
par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il
sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha
fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien
qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au
lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus
facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches
marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce
qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer
de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens
& aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est
pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient
sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.

Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit
veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent
d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au
Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui
n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par
les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que
les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens
des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui
avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir
assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par
force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que
Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent
Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison
voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux
les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que
les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, &
que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre,
il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction
de ses crimes.



Chapitre XII.

_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le
Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy
procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._


Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait
sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de
payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de
Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, &
peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les
Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres
de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que
les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se
laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus
riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le
Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut
pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa
suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont
envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit.
Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne
luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il
sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de
Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards,
deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle &
femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des
Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six
Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du
Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant
arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit
plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir
dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le
Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne
fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à
Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha
qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange
venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment
feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.

La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui
n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la
cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans
qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la
delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché
durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient
frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions
imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de
la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas
d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais
Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde,
inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il
estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires
dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester
en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des
Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit
à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en
trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa
Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les
Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres &
demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable
d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque
temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en
avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas
faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour
s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls &
Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission
de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui
donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha
que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y
avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les
Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du
Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il
vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le
Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu
d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces
refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha
fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où
ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour
à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis
qui chanceloient dans leur Religion.

Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople
chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux
lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes
deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares
en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez.
C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, &
par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de
Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent
beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si
chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy
du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir
retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, &
generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la
Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour
s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui
conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau
furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert;
comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux
Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes
oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de
difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit
de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener
par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres
& on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous
fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les
Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut
changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau
qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des
cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.

Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul
Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy
témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable &
que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman
d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, &
mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se
cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de
quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de
plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait
venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce
travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent
destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens
eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des
chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens
& des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent
& trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les
Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit
où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel
s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui
luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit
le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de
peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent
difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens
estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il
estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence.
Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce
que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de
leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui
dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.

Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le
Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la
Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma
captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte
que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir
des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de
terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un
tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé
à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer
attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le
tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui
ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que
je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque
Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la
Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant
que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus
puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui
conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie
que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis
que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses
épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis
semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le
sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand
chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que
de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir
égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins,
& s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette
Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux
Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots
de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers,
sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny
muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en
combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en
laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de
peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la
Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs
s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer
quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant
que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des
lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de
souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en
danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre
supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour
nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit
de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches;
ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis
dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers
estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.

Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de
toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le
temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma
liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere
Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France
solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me
retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut
racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté
preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet
de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui
apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité
l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté
le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse,
& l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé.
Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en
faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les
fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit
leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de
charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses
jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de
Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de
Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son
zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints
sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les
Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont
obligez par un quatriéme Voeu de rester en ostage quand l'argent ne
suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux
sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour
racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans
l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes
d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait
paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le
bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes,
Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me
soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans
lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son
assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay
souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des
Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage?
J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps
dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les
Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay
recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui
desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre
envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me
conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger
de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses
& des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa
fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de
tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que
ces Infideles me vouloient procurer?

L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine,
car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur
Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me
donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en
presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe,
Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë
Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des
nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur
Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de
saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune
occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine
Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son
Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter
l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu
qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le
Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur
ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant
une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy
délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du
Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le
Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque
qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent
luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de
son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces
bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à
peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent
me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du
travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans
compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les
Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus
d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon,
pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne
qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les
cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se
souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis
trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du
mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs
disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme
à moy.



Chapitre XIII.

_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le
Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa
rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie;
Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme,
& les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._


J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque,
qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la
maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au
Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans
l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de
Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance
qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins
une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que
l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du
gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les
endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long
voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares
trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne
reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les
Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur
devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous
les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer
au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que
le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un
lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé,
on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le
Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu
de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont
obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer,
& de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises
& en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp
d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de
plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux
mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de
Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay
pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les
Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent
pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des
provisions.

Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux
leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de
Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais
souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus
un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la
Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, &
faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des
Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de
ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à
la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui
raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét
entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet,
lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province
d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant
à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de
Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre
le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui
luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage,
afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses
grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les
Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des
voeux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de
nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy
accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois
qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer
la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion
particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de
la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy
donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger
par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un
Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible
voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.

Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de
farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les
Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve
aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas
sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des
Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin
de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les
hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de
sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur
possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une
Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin
quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille
doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de
grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui
ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en
reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le
Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les
pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté
immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens
esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes
de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet
accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a
laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet
de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances
pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand
Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps
d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas
d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur
resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans
Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les
Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant
met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont
la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par
les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que
l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont
gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux
Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les
Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de
donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à
l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une
partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny
étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut
percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un
Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur
retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche
du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser
ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est
contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus
de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis
dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues,
l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du
Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée
d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent
à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la
Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de
Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y
a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette
Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le
Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son
Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait
comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la
Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est
pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils
deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries &
d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à
débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait
diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si
persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir
pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne
peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur
respect & de leur admiration.

Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un
Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les
peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des
Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des
plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles &
des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le
Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait
venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les
Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes
& si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages,
les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de
quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus
d'avarice que de pieté.

Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit
occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui
estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter
au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par
moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse
preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la
Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit
revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét
Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep &
estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de
la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire
sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui
tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy
faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps
d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la
Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha
m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin.
Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests,
sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le
Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy
je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre
l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce
retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de
ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux
pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la
Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des
pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant
ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis
m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous
retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens
qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois
servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne
pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois
passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que
perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre
rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces
raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je
versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils
vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses
exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le
Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de
compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy
Bledy_, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays.
Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses
souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre
cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres
frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes
amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors,
car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus
pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour
remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint
assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du
Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly.

La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours
égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs.
La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant
d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers
qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait
la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de
Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme
jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six
cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une
longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit
du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que
de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa
perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha
pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour
comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit
averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui
pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau
representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en
allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en
quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le
Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, &
qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme
refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit
à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance
estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins
sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour
son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se
douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes
destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six
cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres
frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour
fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant
de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit
entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit
le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit
peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas
moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois
estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville
d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle
taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un
Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes
sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de
Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en
solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il
pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la
Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment
plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent
d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats
régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne
dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la
compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de
la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que
cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en
donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son
experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté
rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages
dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris
plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas
plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque
jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les
surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats
indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que
jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers
rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons,
le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs
efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine
Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la
Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au
Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne
les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord
de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de
m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité,
si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se
retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en
course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui
fut ravy d'estre délivré de leurs insultes.

Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de
la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R.
R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs
qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de
Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves
détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru
depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine
Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient
pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre
Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la
Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne
provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de
la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes,
dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se
font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la
sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices
dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne
sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez &
si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc
est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les
Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha
donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit
incommodé & incapable de travailler.

Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son
départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive
presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des
Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour
mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de
manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les
desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le
premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les
Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme
Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui
est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables
Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme
les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la
Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec
tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme
de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche
dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne
avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du
Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des
martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les
Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent
des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent
en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis
avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour
par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir
causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver
son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les
autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si
c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation
pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent
pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour
de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de
débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil
n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs
maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont
sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font
l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce
qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des
Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis
Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin
que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé
d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu
où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à
boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit
permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la
curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu
peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de
joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent
separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus
mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces
infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des
possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs
insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à
une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le
commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour
de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils
en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils
imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la
Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des
Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin
d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se
rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere,
laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure
dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine
à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que
l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les
Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau
fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires.
Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers
instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a
preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, &
comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont
servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables
Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les
Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste &
assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment,
puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes &
de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait
ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin
qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les
Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la
Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir
les réjoüissances publiques.



Chapitre XIV.

_Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de
sa soeur._


Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter
les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je
prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes,
elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin
de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je
commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à
Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années.
Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, &
frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la
Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les
interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la
Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il
laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille
que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la
mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere
qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour
diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, &
la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises
propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans
l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les
marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement.
Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire
resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque
pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait
embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque
hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent
proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le
troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui
costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre
que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il
s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui
estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils
l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec
sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la
terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La
Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée,
Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver
personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté
la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à
la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit
sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan
qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le
bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle
demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de
la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les
Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée
duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le
crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.

Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de
bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, &
regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour
faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à
fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la
joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs
voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent
un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune
Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui
fait le principal sujet de cette Histoire.

Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent
leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité
de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à
Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui
luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut
guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que
sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger
estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à
sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme.
La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au
Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer
son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à
Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout
l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus
puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant
de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy
du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à
son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il
avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait
obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des
lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul
pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des
occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette
Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on
offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent
receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui
aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point
rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses
extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans
sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un &
l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec
beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la
carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite
faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à
haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses
de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la
lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de
s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la
liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de
faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne.
Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette
infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est
Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait
professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames
qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la
trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore
la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire
dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits
magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira
la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils
l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de
violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des
Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il
fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la
faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present
qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la
seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses
interests.

Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées
à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles
qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans
un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable
du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle
estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la
Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que
sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur
mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une
Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui
estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un
desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de
Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son
beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne
pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée
contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la
Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore
dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en
partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de
retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât
parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis
les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de
Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel
il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite
au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret.
Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France,
songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des
Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent
en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens
piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il
alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de
son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa
Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante
avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais
il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le
naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû
des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de
Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques &
de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de
Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour
acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la
Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de
succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale
Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par
luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de
Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander
au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de
cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les
Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il
me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy
sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman
Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul
qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette
Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de
Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de
Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées
dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le
recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se
liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau
qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le
Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent
passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat
Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les
attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas
long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé
des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa
place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu
par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des
Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir
l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi
que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le
Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son
ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit
fait empoisonner.

J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de
sa soeur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec
celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là
dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait
mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les
composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de
la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa
jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des
amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour
visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années.
Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit
de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le
plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere
l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire
consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de
provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle
aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut
favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux
Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut
contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa
soeur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin
de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns
Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa soeur par la main, la
conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui
n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane
n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter
sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles,
car la soeur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en
pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio
qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa
soeur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des
Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux
violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, &
il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de
l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour
les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme
dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier
les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il
donne à sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy
il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.

Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque
aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les
Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par
cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne
songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure
qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie
demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise
pour en faire échange avec sa soeur. On équipoit à Palerme deux
Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le
fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le
rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de
Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse
tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le
lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si
horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un
perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser
dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy &
un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle
deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu
l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une soeur dont il avoit
causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu
estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie.
Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de
chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de
nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit
leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit
dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par
leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient
reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint
si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son
compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant
monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à
toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou
Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria
Dieu de les en délivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant
de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le
secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont
perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de
l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë
armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la
commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage &
le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut
fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils
recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où
le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom
Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour
la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés
qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc
Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant
pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de
Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours
le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le
mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par
les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les
maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute
d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons
demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire
part de ses avantures.

Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa
captivité & celle de sa soeur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils
n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite
travailler à celle de sa soeur. Comme il estoit de qualité & bien fait
de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és
mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie.
Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de
cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans
l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on
en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées
en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout
l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye
qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs
coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que
tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils
avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les
Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les
siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya
en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs
qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de
monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au
Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche
dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au
Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le
Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit
qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une
tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une
seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la
Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs
l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée
par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu
s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à
la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres
interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se
rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un
coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre
laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les
Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit
l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces
remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à
payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au
payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom
Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit
demeuré dans l'Impuissance de le racheter.

J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis
huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette
armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les
Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du
Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du
Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit
entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de
trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les
Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour
rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit
dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation
à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans
l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter
les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient
legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de
la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet
de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy
avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage
pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy
feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de
me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce
qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises
jusqu'à l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A
l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs
visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent
point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison.
S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette
Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut
elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à
cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie
sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans
toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa
n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en
garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des
mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de
temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, &
c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la
Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay
incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit
resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le
regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio
que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain
avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me
remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy
apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir
precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de
sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir,
je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des
Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura
quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule
occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en
prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il
s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au
Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du
Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui
m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des
nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir
ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un
Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone
estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur
qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son
moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me répondit qu'il
pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son
Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le
credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses
offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de
contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne
seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer
la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la
Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce
divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus
à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec
Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je
rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda
le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa
soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences
qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier
le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy
pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy
j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa soeur dont le Captif
nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il
me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le
lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce
jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour
empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir
avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio
regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la
vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je
trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de
nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa soeur en sa
faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un
lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere.
L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme
il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit
plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle
inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par
bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost
qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde
& la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de
Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere
en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa
tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit
qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés
toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le passé, que
les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la
consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté
des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la
mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit
indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy
elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir
alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses
Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de
la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il
estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui
l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut
aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant
comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa soeur
luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux
pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands
Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes
de foy que Dom Julio fut racheté par sa soeur au retour de la Meque, &
qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je
le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté.



Chapitre XV.

_L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly;
Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour
n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste,
Voeu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur
Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les
Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent
de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._


Je priay le Capitaine qui m'avoit racheté de me prester quelque argent
pour régaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il
m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit
present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande
dépence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est à si bon
marché que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien
que j'eusse de trés beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me
fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail.
Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un
jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprés
avoir bû avec excés du vin & de l'eau-de-vie, nous avoüa ingenument que
Mahomet, son Prophete estoit un réveur d'avoir deffendu aux Mahometans
la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la
temerité de parcourir toute la Ville en cét estat, & passant proche du
Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du
Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet;
Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oublié
les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprés
qu'il eut cuvé son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la
compagnie sans qu'on s'en aperceût, & alla joüer son roolle d'un autre
costé dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son
personnage, car cét imprudent animé d'une liqueur qu'il n'avoit pas
coûtume de boire alla dans la Ville & y déroba un Caffetan à un Officier
du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des
Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il
avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantité
d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison à
l'heure ordonnée, ainsi qu'il y estoit obligé sur peine de la
bastonnade. Les Gardes qui devoient répondre des Captifs voyans qu'il en
manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent
cuvant son vin dans un marché, ils le réveillerent à coups de bastons &
le conduisirent de mesme à la Prison où le matin il en receut deux cent
par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la
peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire
retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes
ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprés quoy j'eus la
liberté de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler
l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit
receus parce que je recompensay son Chirurgien.

Deux inconveniens auroient obligé le Capitaine Mirengal de faire plus
long sejour à Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de
son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement racheté avoit mal-traité de
nuit pour avoir revelé l'argent de sa rençon à son frere le Renegat. Et
l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui
estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile
chargée de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman
Rais qui commandoit à la Marine donna ordre à nostre Capitaine de se
tenir prest pour mettre à la Voile. Ces agreables nouvelles me firent
faire mes adieux à mes freres Captifs que je ne pus quitter sans
répandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent
beaucoup leur délivrance avec les solicitations que je fis à leurs
parens. Témoins Monsieur André de Saint Maximin, Jean Caumont de
Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphiné,
Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ruë saint Denis, &
Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble,
m'avoit données n'eurent pas le mesme effet, il avoit esté Jardinier de
Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitté le Calvinisme pour se
faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre
Patron; je sejournay pendant quelques jours à Grenoble pour soliciter sa
mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette
huguenote obstinée; qui me dit qu'elle l'avoit abandonné depuis qu'elle
avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye
égale à celle que ressent un Chrestien racheté lorsqu'il est prest de
quitter la Barbarie pour aller joüir des douceurs de son Païs, cependant
j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est troublée quand il fait
reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les
fers, dont il connoist toute la pesanteur.

Au commancement du mois de Mars de l'année 1668. un jeudy au soir le
Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain,
la nuit se passa en rejoüissances & à la pointe du jour les Matelots
commancerent à serper les Ancres & à preparer tout ce qui estoit
necessaire pour se metre à la voile, pendant que le Capitaine fut au
Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre congé du Bacha qui
nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy
baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second
voyage à Tripoly, il ne sçavoit pas que Dieu me destinoit pour aller
racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans
toute la Barbarie, il commanda en suite à deux Turcs de nous conduire à
la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque
Esclave caché dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les
congedier & dés qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de
trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fûmes plus d'une heure
sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en
rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous
les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fîmes une priere à Dieu de
nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable
qu'en peu de jours nous arrivâmes proche de Malthe où nous eûmes la
chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre
les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un
vent si furieux que nous fûmes contraints de nous en esloigner, & ne
pûmes moüiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans
un travail continuel à cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec
tant d'abondance qu'à tous momens nous pensions perir. Bordier estant
sorty de la chambre à cause d'un coup de mer fut rencontré par Mirangal
qui couroit de poupe à proüe pour donner ses ordres, il luy imputa
l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir
jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit à toute heure que la
Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez à changer les
voiles à cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient
l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore
plus à craindre que le jour parce qu'il se trouve sur cét Element cent
precipices inconnus qu'on ne peut éviter dans l'obscurité. Un soir aprés
avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme
nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la
Barque fut agitée d'un si grand coup de mer que nous crûmes tous estre
ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre
fut renversé sur Bordier auquel il déchargea plusieurs coups de poing,
l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'eût
mal-traité. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la
misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service
de la Barque qui estoit gouvernée par la seule providence. Il n'y eût
pas un Chrestien qui ne fît un voeu en particulier & mesme les Huguenots
promirent de jeûner le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement,
& ne mangerent qu'aprés Soleil couché. Le Capitaine voyant le lendemain
la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire
une priere publique, aprés laquelle il fit un Voeu à Saint Joseph qui
fut accepté avec beaucoup de respect. Heureusement aprés dix jours de
tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnûmes que Dieu avoit exaucé
nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent
diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes où
nous avions manqué cent fois de faire naufrage. Le lendemain la
sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne sçaurois exprimer avec quel
plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendîmes graces à Dieu.
Aprés-midy nous découvrîmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant
celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moüiller l'Ancre à Nisse
qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher
parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea
d'aller à Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seureté
proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dediée à
Nostre-Dame de Graces où nous fûmes de nuit remercier Dieu de nostre
arrivée en France. Nous passâmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y
prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions
endurées depuis nostre départ de Barbarie. Il me souvient que le
Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit
selon la coûtume dans le Vinaigre boüillant avant que de les recevoir,
aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une
vieille femme aima mieux me donner par charité des figues & des Oranges
que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant
en son aage décrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le
trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partîmes d'Antibes à dessein
d'aller passer la nuit à Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il
nous obligea d'aller moüiller au fort Grimauld où nous arrivâmes un peu
tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de
Mousquets à bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en
mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille &
qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajoûta point de foy à
sa parole & il fut contraint de mettre pied à terre & de faire un
present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire
plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce
lieu écarté, mettoient la nuit pied à terre & enlevoient les Chrestiens,
mesme les Renegats Provençaux se servoient du langage du Païs pour mieux
tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats
que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits
d'une Bastide à une lieuë de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, &
l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris
avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrivée à Tripoly. Le
lendemain nous partîmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous
fit arriver le mesme jour à Marseille, où l'on nous fit garder
exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises
douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent
facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit
l'entrée du Port, où l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient
de dans, cette ceremonie fut agreable à voir parce que nous avions des
animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du
divertissement à la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions
à Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tombé pour
l'execution du Voeu fait à Saint Joseph, en partit pour aller
l'accomplir. L'évenement qui a fait naistre la devotion que les
Provençaux ont à ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapporté.
Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un
Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent
en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image
du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires à la Marine.
Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs
indigné du respect qu'ils portoient à l'Image ordonna de la metre en
pieces & de la brusler. Un Esclave Provençal ayant veû qu'on luy avoit
donné plusieurs coups de hache sans qu'elle en fût endommagée pria le
Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc
avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de
l'envoyer en son Païs natal à deux lieuës de Barjos en Provence dans une
Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa
le zele & la pieté du Captif qui deux ans aprés se sauva d'Alger avec
trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui
n'estoit composée que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit
incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans
leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une
Chapelle dediée à Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu
Monsieur le Chevallier Paul.

Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph,
qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à
l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay
apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que
celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean
Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité
qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de
l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit
dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se
sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses
compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y
avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy
qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal
leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy &
l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph
pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne
resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la
voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient
réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par
bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé
les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des
Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils
échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les
poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles
leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à
la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de
tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba
sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous
puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer
sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la
terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels
il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la
terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte
par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames
l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on
voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la
curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des
provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que
ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de
l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de
Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont
jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize
fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir
délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une
espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit
necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils
demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils
aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action &
dit qu'il faloit avoir le coeur François pour s'exposer à de si grands
perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du
Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent
heureusement en leur Païs.

Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je
ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner
en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter
leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma
naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié
des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour
rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour
executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur;
Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy,
afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours
signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les
Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes
fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité.

Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette
charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour
vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs.
Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint
Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez
que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans
l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables,
leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils
vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant
vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës
triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter
à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps
mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous
ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie;
Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de
route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence
contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes
rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous
flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de
son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est
perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous
demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui
l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par
vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles
loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la
liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la
Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup
souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis
quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs
aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines,
& qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons
appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux
de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens,
des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé
par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs.


FIN.


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NOTES SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohérences
(notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus
manifestes (interversion de lettres, etc.) ont néanmoins été corrigées.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'esclave religieux et ses avantures" ***

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