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Title: Correspondance, 1812-1876 — Tome 3
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Correspondance, 1812-1876 — Tome 3" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

III


QUATRIÈME ÉDITION

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1883



CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND



CCLXIV

A. MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 18 février 1848.

Mon cher garçon,

Je suis bien contente d'avoir de tes nouvelles. Je ne suis pas bien gaie
loin de toi, quoique je me batte les flancs pour l'être. Mais, enfin, il
faut bien que tu remues un peu et que tu prennes _l'air du bureau_, que
tu respires l'air pur et embaumé de Paris, et que tu ailles adorer les
décrets divins du jury de peinture. Apprête-toi à tout ce qu'il y a de
pis, afin de n'avoir pas la souffrance et le dépit _des autres années_.

Il me faut _tout de suite_ les états de service de mon père: je t'avais
dit que c'était une des choses les plus pressées, ainsi que de te
renseigner auprès de ton oncle. Mais tu te plonges dans les délices du
carnaval, et tu oublies tes commissions. Amuse-toi, c'est fort bien,
«nous n'en doutons pas», comme on dit à _Dun-le-Carrick_; mais il faut
faire marcher de front les affaires et les plaisirs, ni plus ni moins
qu'un petit _Buonaparte_. Songe que, si je suis en retard, et que je
paye mille francs d'amende par quinzaine, ça ne sera pas du tout drôle.
Or, j'arrive dans très peu de jours à l'époque de la vie de mon père où
je ne sais plus rien. Les Villeneuve n'en savent rien non plus. J'ai
écrit au général Exelmans; mais il est à Bayonne, et Dieu sait quand il
me répondra, Dieu sait de quoi il se souviendra. Mon oncle doit savoir
les campagnes que mon père a faites depuis 1804 jusqu'à 1808. Demande
surtout les états de service; avec cela, on est _sûr_ des principaux
faits. Vite, vite et vite!

Rien de changé ici, en dehors de ton absence, qui fait un grand
changement. Borie est _encloué_ comme un canon, c'est-à-dire qu'il a
un _clou_ je ne sais pas où, mais je présume que c'est dans un vilain
endroit. Il est sens dessus dessous à l'idée qu'on va faire une
_révolution_ dans Paris. Mais je n'y vois pas de prétexte raisonnable
dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui
tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de
leur table, il n'en résultera que des horions, des assassinats commis
par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que
le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot.
Thiers vaut mieux à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de pain aux
pauvres que les autres. Ainsi je t'engage à ne pas aller flâner par là;
car on peut y être écharpé sans profit pour la bonne cause. S'il fallait
que tu te sacrifiasses _pour la patrie_, je ne t'arrêterais pas, tu le
sais; mais se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie, ce serait
trop bête. Écris-moi ce que tu auras vu _de loin_, et ne te fourre pas
dans la bagarre, si bagarre il y a, ce que je ne crois pourtant pas.

Tu ne savais donc pas que Bakounine avait été _banni_ par notre honnête
gouvernement. J'ai reçu une lettre de lui il y a un mois environ, et je
crois te l'avoir lue; mais tu ne t'en souviens pas. Je lui ai répondu,
avouant que nous étions gouvernés par de la canaille, et que nous avions
grand tort de nous laisser faire. Au reste, l'Italie est sens dessus
dessous. La Sicile se déclare indépendante, ou peu s'en faut, Naples est
en révolution et le roi cède. Ces nouvelles sont certaines à présent.
Seulement tout ce qu'ils y gagneront, c'est de passer du gouvernement
despotique au gouvernement constitutionnel, de la brutalité à la
corruption, de la terreur à l'infamie, et, quand ils en seront là, ils
feront comme nous, ils y resteront longtemps. Non, je ne crois pas non
plus à la chimère de Borie.

Nous sommes une génération de fainéants et le Dieu nouveau s'appelle
_Circulus_. Tâchons, dans notre coin, de ne pas devenir ignobles, afin
que, si, sur mes vieux jours, ou sur les tiens, il y a un changement à
tout cela, nous puissions en jouir sans rougir de notre passé.

Bonsoir, mon Bouli.



CCLXV

AU MÊME

                                Nohant, 23 février 1848.

Mon enfant,

Nous sommes bien inquiets ici, comme tu peux croire. Nous savons
seulement ce soir que la journée de mardi a été agitée et que celle
d'aujourd'hui a dû l'être encore davantage. Il faut que tu reviennes
tout de suite; non pas que je me livre à de puériles frayeurs, ni que je
veuille te les faire partager, quand même je les éprouverais.

Tu sais bien que je ne te donnerais pas un conseil de couardise. Mais
ta place est ici, s'il y a des troubles sérieux. Une révolution à Paris
aurait son contrecoup immédiat dans les provinces, et surtout ici, où
les nouvelles arrivent en quelques heures. Tu as donc des devoirs à
remplir dans ton domicile et ton absence ne serait pas excusable. Je ne
te parle pas de moi: je ne crois à aucun danger personnel et ne suis
d'ailleurs pas du tout disposée à m'en préoccuper. Mais, si j'avais à
agir et à me prononcer pour quoi que ce soit, tu es mon représentant
naturel. Viens donc tout de suite, à moins que tu ne voies la
tranquillité absolument rétablie. Laisse à Lambert le soin de nos
affaires à Paris. Tu y retourneras d'ailleurs dans quelques jours, quand
nous aurons vu l'état des choses.

Bonsoir, mon enfant; je t'attends. J'espère un mot de toi demain matin.
Si la poste n'arrive pas, c'est que l'affaire aura été sérieuse. Mais tu
n'as là, je le répète, aucun devoir à remplir, et, ici, tu peux en avoir
auxquels il ne faut pas manquer.

Je t'embrasse mille fois.

Ta mère.



CCLXVI

AU MÊME

                                Nohant, 24 février 1848.

Mon enfant,

Ta lettre de mardi, reçue ce matin jeudi, m'a fait grand bien. Dieu
veuille que j'en reçoive encore une demain matin; car on nous a annoncé
la journée de mercredi comme devant être grave, et mes inquiétudes ne
sont calmées que pour renaître. Je vois que tu cours et que tu flânes,
je m'y attendais bien; mais, au moins, puisses-tu être prudent et adroit
pour échapper aux chocs de ce grand ébranlement. Si tout est fini,
reste à Paris pour achever tes affaires. Mais, si l'agitation continue,
conforme-toi à ma lettre d'hier.

Rollinat est ici jusqu'à dimanche, et nous parlons sans cesse de Paris
et de toi. Borie se lève à huit heures du matin, et court à la Châtre
pour me rapporter tes lettres. Bonjour au petit Lambert; qu'il soit
prudent pour lui et pour toi. Bonsoir, mon cher enfant. Je suis inquiète
et je t'aime. Je voudrais être à demain.

Ta mère.



CCLXVII

A M. GIRERD, A NEVERS

                                Paris, lundi soir, 6 mars 1848.

Mon ami,

Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie
publique nous appelle et nous absorbe. La République est la meilleure
des familles, le peuple est le meilleur des amis. Il ne faut pas songer
à autre chose.

La République est sauvée à Paris; il s'agit de la sauver en province,
où sa cause n'est pas gagnée. Ce n'est pas moi qui ai fait faire ta
nomination: mais c'est moi qui l'ai confirmée; car le ministre m'a
rendue en quelque sorte responsable de la conduite de mes amis, et
il m'a donné plein pouvoir pour les encourager, les stimuler, et les
rassurer contre toute intrigue de la part de leurs ennemis, contre toute
faiblesse de la part du gouvernement. Agis donc avec vigueur, mon cher
frère. Dans une situation comme celle où nous sommes, il ne faut pas
seulement du dévouement et de la loyauté, il faut du fanatisme au
besoin. Il faut s'élever, au-dessus de soi-même, abjurer toute
faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la
marche d'un pouvoir élu par le peuple et réellement, _foncièrement_
révolutionnaire. Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel: Michel est
riche, il est ce qu'il a souhaité, ce qu'il a choisi d'être. Il nous a
trahis, abandonnés, dans les mauvais jours. A présent, son orgueil,
son esprit de domination se réveillent. Il faudra qu'il donne à la
République des gages certains de son dévouement s'il veut qu'elle lui
donne sa confiance. La députation est un honneur qu'il peut briguer et
que son talent lui assure peut-être. C'est là qu'il montrera ce qu'il
est, ce qu'il pense aujourd'hui. Il le montrera à la nation entière. Les
nations sont généreuses et pardonnent à ceux qui reviennent de leurs
erreurs.

Quant au devoir d'un gouvernement provisoire, il consiste à choisir
des hommes _sûrs_ pour lancer l'élection dans une voie républicaine
et sincère. Que l'amitié fasse donc silence, et n'influence pas
imprudemment l'opinion en faveur d'un homme qui est assez fort pour se
relever lui-même si son coeur est pur et sa volonté droite.

Je ne saurais trop te recommander de ne pas hésiter à balayer tout ce
qui a l'esprit bourgeois. Plus tard, la nation, maîtresse de sa marche,
usera d'indulgence si elle le juge à propos, et elle fera bien si elle
prouve sa force par la douceur. Mais, aujourd'hui, si elle songe à ses
amis plus qu'à son devoir, elle est perdue, et les hommes employés par
elle à son début auront commis un parricide.

Tu vois, mon ami, que je ne saurais transiger avec la logique. Fais
comme moi. Si Michel et bien d'autres déserteurs que je connais avaient
besoin de ma vie, je la leur donnerais volontiers, mais ma conscience,
_point_. Michel a _abandonné la démocratie, en haine de la démagogie_.
Or il n'y a plus de _démagogie_. Le peuple a prouvé qu'il était plus
beau, plus grand, plus pur que tous les riches et les savants de ce
monde. Le calomnier la veille pour le flatter le lendemain m'inspire
peu de confiance, et j'estimerais encore mieux Michel s'il protestait
aujourd'hui contre la République. Je dirais qu'il s'est trompé, qu'il se
trompe, mais qu'il est de bonne foi.

Peut-être croit-il désormais travailler pour une république
aristocratique où le droit des pauvres sera refoulé et méconnu. S'il
agit ainsi, il brisera l'alliance qui s'est cimentée d'une manière
sublime, sur les barricades, entre le riche et le pauvre. Il perdra
la République et la livrera aux intrigants; et le peuple, qui sent
sa force, ne les supportera plus. Le peuple tombera dans des excès
condamnables si on le trahit; la société sera livrée à une épouvantable
anarchie, et ces riches qui auront détruit le pacte sacré deviendront
pauvres à leur tour dans des convulsions sociales où tout succombera.

Ils seront punis par où ils auront péché; mais il sera trop tard pour se
repentir. Michel ne connaît pas et n'a jamais connu le peuple; que ne le
voit-il aujourd'hui! Il jugerait sa force et respecterait sa vertu.

Courage, volonté, persévérance à toute épreuve. Je suis à toi pour la
vie.

GEORGE.

Je serai demain soir 7 mars à Nohant pour une huitaine de jours; après
quoi, je reviendrai probablement ici pour m'y consacrer entièrement aux
nouveaux devoirs que la situation nous crée.



CCLXVIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 9 mars 1848.

Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme, et, en même temps,
quelle tenue, quel ordre à Paris! J'en arrive, j'y ai couru, j'ai vu
s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple
grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au coeur de la
France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai
passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est
fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de
se réveiller dans les cieux. Que tout ce qui vous entoure ait courage et
confiance!

La République est conquise, elle est assurée, nous y périrons tous
plutôt que de la lâcher. Le gouvernement est composé d'hommes excellents
pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui
demanderait le génie de Napoléon et le coeur de Jésus. Mais la réunion
de tous ces hommes qui ont de l'âme ou du talent, ou de la volonté,
suffit à la situation. Ils veulent le bien, ils le cherchent, ils
l'essayent. Ils sont dominés sincèrement par un principe supérieur à la
capacité individuelle de chacun, la volonté de tous, le droit du peuple.
Le peuple de Paris est si bon, si indulgent, si confiant dans sa cause
et _si fort_, qu'il aide lui-même son gouvernement.

La durée d'une telle disposition serait l'idéal social. Il faut
l'encourager. D'un bout de la France à l'autre, il faut que chacun aide
la République et la sauve de ses ennemis. Le désir, le principe, le
voeu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu'on envoie
à l'Assemblée nationale des hommes qui représentent le peuple et dont
plusieurs, le plus possible, sortent de son sein.

Ainsi, mon ami, vos amis doivent y songer et tourner les yeux sur vous
pour la députation. Je suis bien fâchée de ne pas connaître les gens
influents de notre opinion dans votre ville. Je les supplierais de
vous choisir et je vous commanderais, au nom de mon amitié maternelle,
d'accepter sans hésiter. Voyez: _faites agir;_ il ne suffit pas de
_laisser agir_. Il n'est plus question de vanité ni d'ambition comme on
l'entendait naguère. Il faut que chacun fasse la manoeuvre du navire et
donne tout son temps, tout son coeur, toute son intelligence, toute sa
vertu à la République. Les poètes peuvent être, comme Lamartine, de
grands citoyens. Les ouvriers ont à nous dire leurs besoins, leurs
inspirations. Écrivez-moi vite qu'on y pense et que vous le voulez. Si
j'avais là des amis, je le leur ferais bien comprendre.

Je repars pour Paris dans quelques jours probablement, pour faire soit
un journal, soit autre chose. Je choisirai le meilleur instrument
possible pour accompagner ma chanson. J'ai le coeur plein et la tête en
feu.

Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliées.
Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.
Je suis revenue ici aider mes amis, dans la mesure de mes forces, à
révolutionner le Berry, qui est bien engourdi. Maurice s'occupe de
révolutionner la commune, chacun fait ce qu'il peut. Ma fille, pendant
ce temps-là, est accouchée heureusement dune fille. Borie sera
probablement député par la Corrèze. En attendant, il m'aidera à
organiser mon journal.

Allons, j'espère que nous nous retrouverons tous à Paris, pleins de
vie et d'action, prêts à mourir sur les barricades si la République
succombe. Mais non! la République vivra; son temps est venu. C'est à
vous, hommes du peuple, à la défendre jusqu'au dernier soupir.

J'embrasse Désirée, j'embrasse Solange, je vous bénis et je vous aime.

Écrivez-moi ici. On me renverra votre lettre à Paris, si j'y suis.

Montrez ma lettre a vos amis. Cette fois, je vous y autorise et je vous
le demande.



CCLXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Paris, 14 mars 1848.

Borie fait comme toi. On t'a annoncé un charivari et tu l'as bravé. Tu
lui annonces une aubade d'un autre genre et cela lui donne d'autant plus
d'envie d'aller la chercher. Mais je ne suis pas de son avis, je le
retiendrai s'il m'est possible.

Braver des criailleries n'est rien du tout, pas plus pour un homme, je
pense, que pour une femme. Mais je trouve que, pour le moment; il n'y a
rien à faire, parce que le peuple est mis hors de cause à la Châtre, que
le club devient une question de personnes, et qu'on ne pourrait prendre
le parti du principe sans avoir l'air d'agir pour des noms propres.
Bonsoir mon ami; courage quand même! la République n'est pas perdue
parce que la Châtre n'en veut Pas.

A toi.

GEORGE.



CCLXX

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 18 mars 1848.

Cher enfant, J'ai fait un très bon voyage; mais je n'ai trouvé chez toi
ni Élisa[1] ni clefs. On a couru chez trois serruriers pour faire ouvrir
la porte: pas de serruriers! Ils étaient tous aux clubs. De guerre
lasse, j'ai été coucher dans un hôtel garni. Ce matin, je suis chez
Pinson[2], d'où je t'écris. Élisa et les clefs sont retrouvées. J'irai
ce soir loger chez toi, en attendant que je m'installe un peu mieux s'il
y a lieu. Mais je ne veux pas encore louer pour un mois, avant de savoir
si je pourrai faire quelque chose ici. Je vais aller voir Pauline[3].
Je viens de faire, en déjeunant, le récit de la fête de Nohant pour
la _Réforme_. Borie en a fait un en déjeunant à Châteauroux, pour le
journal de Fleury. Tu les recevras l'un et l'autre et tu feras bien de
les lire dimanche, à haute et intelligible voix, à tes gardes nationaux.
Ça les flattera. Tu développeras ces articles par des conversations dans
les groupes. Tu feras sentir la nécessité de l'impôt pour ce moment de
crise. Tu diras que nous sommes très contents d'en payer la plus grosse
part et que ce n'est pas acheter trop cher les bienfaits de l'avenir.
Voilà ton thème, que tu traduiras en berrichon.

Écris-moi, car je me trouve bien seule ici. Adresse-moi tes lettres rue
de Condé. Je t'écrirai plus au long quand j'aurai vu un peu de monde et
entamé quelque projet.

Tu as dû recevoir la nomination de ton adjoint. Nous allons nous occuper
de l'affaire des noyers. Ne t'ennuie pas trop. Travaille à prêcher, à
républicaniser nos bons paroissiens. Nous ne manquons pas de vin cette
année, tu peux faire rafraîchir ta garde nationale armée, modérément,
dans la cuisine, et, là, pendant une heure, tu peux causer avec eux
et les éclairer beaucoup. Je t'enverrai du _Blaise Bonnin_[4], qui
te servira de thème. Seulement, mets, de l'ordre maintenant dans ces
réunions, et, s'il le faut, forme une espèce de club, d'où seront exclus
les flâneurs et les buveurs inutiles, les enfants et les femmes, qui ne
songent qu'à crier et à danser. Pour le moment, c'est tout ce qu'on peut
faire.

Je te _rebige_ et je t'aime.

  [1] Concierge.
  [2] Restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie.
  [3] Pauline Viardot.
  [4] _Lettres d'un paysan de la vallée Noire, écrites sous la dictée de
      Blaise Bonnin_.



CCLXXI

AU MÊME

                                Paris, 24 mars 1848.

Mon Bouli,

Me voilà déjà occupée comme un homme d'État. J'ai fait deux circulaires
gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministère de l'instruction
publique, et une pour le ministère de l'intérieur. Ce qui m'amuse, c'est
que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie
officielle les instructions de ta _mère_.

Ah! ah! monsieur le maire[1]! vous allez marcher droit, et, pour
commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des _Bulletins de la
République_ à votre garde nationale réunie. Quand vous l'aurez lu, vous
l'expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit _Bulletin_
à la porte de l'église. Les facteurs ont l'ordre de faire leur rapport
contre ceux des maires qui y manqueront. Ne néglige pas tout cela, et,
en lisant ces _Bulletins_ avec attention, tes devoirs de maire et de
citoyen te seront clairement tracés. Il faudra faire de même pour les
circulaires du ministre de l'instruction publique. Je ne sais auquel
entendre. On m'appelle à droite, à gauche. Je ne demande pas mieux.

Pendant ce temps, on imprime mes deux _Lettres au Peuple_. Je vais faire
une revue[2] avec Viardot, un prologue[3] pour Lockroy[4]. J'ai persuadé
à Ledru-Rollin de demander une _Marseillaise_ à Pauline. Au reste,
Rachel chante la vraie _Marseillaise_ tous les soirs aux Français d'une
manière admirable, à ce qu'on dit. J'irai l'entendre demain.

Mon éditeur commence à me payer. Il s'est déjà exécuté de trois mille
francs et promet le reste pour la semaine prochaine; nous nous en
tirerons donc, j'espère. Tu entends bien que je n'ai pas dû demander un
sou au gouvernement. Seulement, si je me trouvais dans la débine, je
demanderais un prêt, et je ne serais pas exposée à une catastrophe.
Tu entends bien aussi que ma rédaction dans les actes officiels du
gouvernement ne doit pas être criée sur les toits. Je ne signe pas. Tu
dois avoir reçu les six premiers numéros du _Bulletin de la République_,
le septième sera de moi. Je te garderai la collection; ainsi _affiche_
les tiens, et _fiche_-toi de les voir détruits par la pluie.

Tu verras dans la _Réforme_ d'aujourd'hui mon compte rendu de la fête de
Nohant-Vic et ton nom figurer au milieu. Tout va aussi bien ici que ça
va mal chez nous. J'ai prévenu Ledru-Rollin de ce qui se passait à la
Châtre. Il va y envoyer un représentant spécial. Garde ça pour toi
encore. J'ai fait connaissance avec Jean Reynaud, avec Barbès, avec M.
Boudin, prétendant à la députation de l'Indre; celui-ci m'a paru
un républicain assez crâne, et il est, en effet, ami intime de
Ledru-Rollin. Il nous faudra peut-être l'appuyer. Je crois que les
élections seront retardées. Il ne faut pas le dire, et il faut ne pas
négliger l'instruction de tes administrés. Tu as ton bout de devoir
à remplir, chacun doit s'y mettre, même Lambert, qui doit prêcher la
république sur tous les tons aux habitants de Nohant.

Je suis toujours dans ta cambuse, et j'y resterai peut-être. C'est une
économie, et le gouvernement provisoire vient m'y trouver tout de
même. Solange m'écrit qu'elle va très bien et qu'elle part pour Paris.
Clésinger fera peu à peu ses affaires. La République lui reconnaît du
talent et l'emploiera quand elle aura de l'argent.

Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la République. Il
est gardé à vue par le gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se
sauve avec son argent, et qui lui mettrait de la mobile à ses trousses.
Encore _motus_ là-dessus. Il se passe les plus drôles de choses.

Le gouvernement et le peuple s'attendent à de mauvais députés et ils
sont d'accord pour les _ficher_ par les fenêtres. Tu viendras, nous
irons, et nous rirons. On est aussi crâne ici qu'on est lâche chez nous.
On joue le tout pour le tout; mais la partie est belle. Bonsoir, mon
Bouli; je t'embrasse mille fois.

Le Pôtu[5] va tous les soirs à un club de Corréziens. Il n'y a ni hommes
ni femmes, ils sont tous _Limougis_. On n'y parle que le patois. _Cha_
doit être _chuperbe!_

Il va partir pour _chon_ beau pays, aussitôt que je serai enrayée. Il
_ch'embête_ beaucoup, parce que je le conduis chez les _minichtres,
oùche_ qu'il reste jusqu'à une heure du matin à m'attendre dans les
antichambres. Il dit que _ch'est_ un _fichou_ métier. Je crois bien
qu'il _chera_ député et qu'il parlera _chur_ la châtaigne.

Ne manque pas de dire à ta garde nationale qu'il n'est question que
d'elle à Paris. Ça la flattera un peu.

Prends courage, nous allons ferme. Emmanuel a été deux heures au bout
des fusils de brigands qui voulaient le tuer pour ne pas rendre les
clefs de la poudrière de Lyon et huit canons. Il s'en est tiré par son
éloquence et son courage; il en a dans l'occasion. Nous l'aurons, va, la
République, en dépit de tout. Le peuple est debout et diablement beau
ici. Tous les jours et sur tous les points, on plante des arbres de
la liberté. J'en ai rencontré trois hier en diverses rues, des pins
immenses portés sur les épaules de cinquante ouvriers. En tête, le
tambour, le drapeau, et des bandes de ces beaux travailleurs de terre,
forts, graves, couronnés de feuillage, la bêche, la pioche ou la cognée
sur l'épaule; c'est magnifique, c'est plus beau que tous les _Robert_ du
monde!

  [1] Maurice Sand venait d'être nommé maire de la commune de Nohant-Vie.
  [2] _La Cause du peuple_.
  [3] _Le Roi attend_.
  [4] Alors administrateur du Théâtre-Français.
  [5] Victor Borie.



CCLXXII

A M. DE LAMARTINE, A PARIS

                                Paris, avril 1848.

Monsieur,

Je vous comprends bien. Vous ne songez qu'à éviter une révolution,
l'effusion du sang, les violences, un avènement trop prompt de la
démocratie aveuglé et encore barbare sous bien des rapports. Je
crois que vous vous exagérez, d'une part, l'état d'enfance de cette
démocratie, et que, de l'autre, vous doutez des rapides et divins
progrès que ses convulsions lui feraient faire. Pourquoi en doutez-vous,
vous qui lisez dans le sein de Dieu et qui voyez combien cette humanité
en travail lui est chère! vous qui pouvez juger des miracles que la
Toute-Puissance tient en réserve pour l'intelligence des faibles et des
opprimés, d'après les révélations sublimes qui sont tombées dans votre
âme de poète et d'artiste? Eh quoi! en peu d'années, vous vous êtes
élevé dans les plus hautes régions de la pensée humaine, et, vous
faisant jour au sein des ténèbres du catholicisme, vous avez été emporté
par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je répète du
matin au soir:

    «Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!»

Vous avez emporté, avec les flammes qui jaillissaient de vous, ce milieu
de vaine fumée et de pâles brouillards où la vanité du monde voulait
vous retenir; et, maintenant, vous ne croiriez pas que la volonté
divine, qui a accompli ce miracle dans un individu, puisse faire briller
les mêmes éclairs de vérité sur tout un peuple? vous croyez qu'il
attendra des siècles pour réaliser le tableau magique qu'il vous a
permis d'entrevoir? Oh non! oh non! Son règne est plus proche que vous
ne pensez, et, s'il est proche, c'est qu'il est légitime, c'est qu'il
est saint, c'est qu'il est marqué au cadran des siècles. Vous vous
trompez d'heure, grand poète, et grand homme! Vous croyez vivre dans
ces temps où le devoir de l'homme de bien et de l'homme de génie sont
identiques, et tendent également à retarder la ruine de sociétés encore
bonnes et durables! Vous croyez que la ruine commence, tandis qu'elle
est consommée, et qu'une dernière pierre la retient encore! Voulez-vous
donc être cette dernière pierre, la clef de cette voûte impure, vous
qui haïssez les impuretés dans le fond de votre coeur, et qui reniez le
culte de Mammon à la face de la terre, dans vos élans lyriques?

Si cette société d'hommes d'affaires à laquelle vous vous abaissez
s'occupait franchement de l'émancipation de la famille humaine, je vous
admirerais comme un saint, et je dirais que c'est joindre la douceur
de Jésus à son génie, que de manger à la table des centeniers pour les
amener à la vérité. Mais vous savez bien que vous n'amènerez pas de
pareils résultats. Ce miracle de convertir et de toucher les âmes
corrompues ou abruties n'est que dans la main de l'Éternel, et il paraît
que ce n'est point par là qu'il veut entamer la régénération, puisqu'il
n'éclaire et n'attendrit aucune de ces âmes; c'est par-dessous qu'il
travaille, et tout le dessus semble devoir être écarté comme une vaine
écume. Pourquoi êtes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas éclairer et non
avec ceux qu'il éclaire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie
et le prolétariat pour prêcher à l'un la résignation, c'est-à-dire
la continuation de ses maux jusqu'à un nouvel ordre que vos hommes
d'affaires retarderont le plus qu'ils pourront, à l'autre des sacrifices
qui n'aboutiront qu'à de petites concessions, encore seront-elles
amenées par la peur plus que par la persuasion?

Eh! mon Dieu, si la peur seule peut les ébranler et les vaincre,
mettez-vous donc avec ces prolétaires pour menacer; sauf à vous placer
en travers le lendemain; pour les empêcher d'exécuter leurs menaces.
Puisqu'il vous faut de l'action, puisque vous êtes une nature
laborieuse, aimant à mettre la main à l'oeuvre, voilà la seule action
digne de vous; car les temps sont mûrs pour cette action, et elle vous
surprendra au milieu du calme impartial où vous vous retranchez, fermant
les yeux et les oreilles, devant le flot qui monte et qui gronde. Mon
Dieu, mon Dieu, il en est temps encore, et, puisque votre coeur est
plein de la vérité et de son amour, il n'y a entre ce peuple et vous
qu'une erreur de calcul dans le calendrier, que vous consultez chacun
d'un point de vue différent. Ne faites pas dire à la postérité: «Ce
grand homme mourut les yeux ouverts sur l'avenir et fermés sur le
présent. Il prédit le règne de la justice, et, par une étrange
contradiction trop fréquente chez les hommes célèbres, il se cramponna
au passé et ne travailla qu'à le prolonger. Il est vrai qu'un vers de
lui eut plus de valeur et plus d'effet que tous les travaux politiques
de sa vie; car, ce vers, c'était la voix de Dieu qui parlait en lui, et,
ces travaux politiques, c'était l'erreur humaine qui l'y condamnait;
mais il est cruel de ne pouvoir l'enregistrer que parmi les lumières, et
non parmi les dévouements de cette époque de lutte dont il méconnut trop
la marche rapide et l'issue immédiate.»

Si vous arrivez à la présidence de la Chambre, et que vous ne soyez
pas, sur le fauteuil, un autre homme que celui de la chambre voûtée de
Saint-Point, tant mieux. Je crois que, là, vous pouvez faire beaucoup
de bien; car vous avez de la conscience, vous êtes pur, incorruptible,
sincère, honnête dans toute l'acception du mot en politique, je le
sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme,
d'abnégation et de pieux fanatisme pour être en prose le même homme
que vous êtes en vers! Non, vous ne le serez pas; vous craindrez trop
l'étrangeté, le ridicule; vous serez trop soumis aux convenances; vous
penserez qu'il faut parler à des hommes d'affaires, comme avec des
hommes d'affaires. Vous oublierez que, hors de cette enceinte étroite et
sourde, la voix d'un homme de coeur et de génie retentit dans l'espace
et remue le monde.

Non, vous ne l'oserez pas! après avoir dit les choses magnifiques
dont vos discours sont remplis, vous viendrez, avec votre second
mouvement,--ce second mouvement qui justifie si bien l'odieux proverbe
de M. de Talleyrand,--calmer l'irritation qu'excitent vos hardiesses et
passer l'éponge sur vos caractères de feu. Vous viendrez encore dire
comme dans vos vers: «N'ayez pas peur de moi, messieurs, je ne suis
point un démocrate, je craindrais trop de vous paraître démagogue.» Non,
vous n'oserez pas!

Et ce n'est pas la peur des âmes basses qui vous en empêchera; je sais
bien que vous affronteriez la misère et les supplices; mais ce sera la
peur du scandale, et vous craindrez ces petits hommes capables qui se
posent en hommes d'État et qui diraient d'un air dépité: «Il est fou, il
est ignorant, il est grossier et flatte le peuple; il n'est que poète,
il n'est pas homme d'État, profond politique comme nous.» Comme eux!
comme eux qui se rengorgent et se gonflent, un pied dans l'abîme qui
s'entr'ouvre sans qu'ils s'en doutent et qui déjà les entraîne!

Mais, quand même l'univers entier méconnaîtrait un grand homme
courageux, quand le peuple même, ingrat et aveuglé, viendrait vous
traiter de fou, de rêveur et de niais... Mais non, vous n'êtes pas
fanatique, et cependant vous devriez l'être, vous à qui Dieu parle sur
le Sinaï. Vous avez le droit ensuite de rentrer dans la vie ordinaire,
mais vous ne devez pas y être un homme ordinaire. Vous devez porter les
feux dont vous avez été embrasé dans votre rencontre avec le Seigneur,
au milieu des glaces où les mauvais coeurs languissent et se paralysent.

Vous êtes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste à
être un homme vertueux.

Faites, ô source de lumière et d'amour, que le zèle de votre maison
dévore le coeur de cette créature d'élite.



CCLXXIII

A M. CHARLES DELAVEAU, A LA CHÂTRE


                                Paris, 13 avril 1848.

Mon cher Delaveau,

Je regrette que vous ayez pris la peine de venir chez moi pour ne pas
me rencontrer. C'est la faute de Duplomb, que j'avais chargé de vous
demander pour moi cette entrevue, en le priant de me faire savoir si
l'heure et le jour vous convenaient. Ne recevant de lui aucun avis, j'ai
pensé qu'il n'avait pas encore pu vous voir.

Ma soirée de demain n'est pas libre et je pense m'absenter après-demain
pour quelques jours. Je viens donc, tout en vous remerciant d'avoir
répondu à mon appel, vous mettre, par écrit, au courant de l'objet de
l'explication que je désirais avoir avec vous de vive voix.

J'ai appris qu'au moment de nos élections, une manifestation avait été
faite à Nohant par les ouvriers de la Châtre. Cette manifestation fort
peu menaçante, je le sais, était pourtant hostile et les cris de _A bas
madame Dudevant! A bas Maurice Dudevant! A bas les communistes! A bas
les ennemis de M. Delaveau!_ ont salué avec assez d'acharnement une
maison qui a nourri et assisté plus de pauvres qu'aucune autre dans
l'arrondissement. Enfin cette démonstration était faite en votre nom. Je
ne m'en suis point préoccupée; mais je me suis réservé le droit de vous
en demander l'explication, aussitôt qu'il me serait possible de vous
voir.

Je provoquerai ces explications en vous en donnant sur mon compte, que
je défie personne de démentir, et je veux vous les donner, parce que
certainement vous avez cru, en dirigeant sur Nohant une démonstration
hostile, répondre à quelque hostilité de ma part. S'il en était ainsi,
vous seriez peu excusable d'avoir voulu exercer des représailles avant
de vous être assuré de quelque provocation de ma part. Je vous dirai
donc très franchement (en vous annonçant que je vais à Nohant attendre
vos bandes dévouées) que je n'ai jamais, depuis assez longtemps, eu la
moindre confiance dans votre conduite politique.

Ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons. Nous avons été intimement
liés dans notre jeunesse, et, à cette époque, vous alliez beaucoup plus
loin que moi dans vos idées révolutionnaires; j'avais alors très peu
étudié la Révolution et je n'acceptais point la guillotine, que, du
reste, je n'ai jamais acceptée et n'accepterai jamais. A cette époque
pourtant, vous admiriez sans réserve Robespierre, Couthon et Saint-Just,
que j'ai appris aussi à admirer depuis, sauf l'application excessive et
sanglante de leur théorie. Nous nous sommes chamaillés assez souvent
sur ce point pour qu'il m'en souvienne, et, comme ces discussions
finissaient amicalement, mon frère et moi, nous vous appelions le
docteur Guillotin; ce qui ne vous fâchait point.

Depuis, vous êtes entré dans un système de modération dynastique que je
n'ai jamais compris. Nous avions changé tous les deux. J'avais avancé
dans mon opinion, vous aviez reculé dans la vôtre. Mes amis combattaient
dans les élections pour vous porter à la Chambre comme l'expression de
leurs idées. Je trouvais qu'ils se trompaient, je le leur disais; mais
je n'essayais point de les arrêter, parce que vous étiez excusé, à
mes yeux, de votre tiédeur politique par le rôle d'homme honnête et
charitable.

Votre ferveur républicaine a eu droit de m'étonner après le 24 février;
vous avez changé encore une fois, je le veux bien, et j'admets que vous
ayez été sincère, je veux le croire, d'autant plus que je vous vois,
depuis quelques jours, voter avec l'extrême gauche; mais j'ai été
parfaitement fondée jusque-là à ne vous point croire républicain, et
je ne me suis point gênée pour le dire, lorsque l'occasion s'est
rencontrée.

Mais, en même temps que j'ai le droit de dire ce que je pense, et de
penser ce que je crois vrai, je ne crois point avoir celui de me mêler
à des intrigues et à des manoeuvres électorales; c'est ce que je n'ai
jamais fait, c'est ce que je ne ferai jamais. Mon rôle de femme s'y
oppose, ma conscience me le défend, et, si j'étais homme, je ne me
croirais pas dispensée de porter la même droiture dans ma conduite
politique. Si j'ai été accusée d'un acte quelconque tendant à contrarier
votre élection, à noircir votre caractère privé, à tromper l'opinion sur
votre compte, je vous somme de me le faire savoir, parce que je veux y
répondre et ne pas rester sous le coup d'une calomnie.

Voilà pour moi; mais, quant à vous, vous avez à m'expliquer aussi
quelle part vous avez prise à la démonstration faite contre moi par des
ouvriers de la Châtre, qui certainement n'ont point personnellement le
plus léger reproche à me faire.--Voici ce dont toutes les apparences
vous accusent:

Vous auriez excité ces ouvriers contre ma maison et contre mon nom, en
exploitant la ridicule terreur que le mot de communisme inspire à ceux
qui ne le comprennent pas. Vous auriez expliqué ainsi le communisme pour
exaspérer ces braves gens: «Les communistes veulent prendre tous vos
biens, toutes vos terres, et vous donner six ou huit sous de salaire par
jour. Madame Dudevant est allée à Paris pour se joindre, par ses écrits,
à ceux qui veulent réaliser tout de suite cette belle doctrine, etc.,
etc.»

Toutes ces accusations sont trop bêtes pour avoir été inventées par
vous. Leurs auteurs ne sont probablement pas dignes d'être recherchés;
mais vous exerciez sur les gens de la Châtre une influence qui,
jusque-là, vous avait fait honneur, et vous ne vous en êtes pas servi
pour faire cesser ces bruits ridicules. Vous paraissez les avoir
encouragés, au contraire, et vous avez laissé faire la démonstration
sur Nohant. Vous êtes donc responsable devant l'opinion publique de
l'égarement de vos partisans, non seulement en ce qui me concerne, mais
aussi en ce qui concerne les paysans de ma commune, menacés et violentés
dans leur vote. Il serait facile de prouver que, tandis que mon fils,
contraire par opinion à votre élection, écrivait fidèlement votre nom
sur tous les bulletins où les gens de la commune désiraient le voir
inscrit, vos partisans arrachaient, à d'autres mains, d'autres bulletins
et y substituaient le leur avec menace et brutalité. Une enquête va
être ouverte à ce sujet, je l'apprends ce soir. Avant d'y porter mon
témoignage, si je suis appelée à le faire, je veux savoir de vous la
vérité et me mettre en demeure de vous accuser ou de vous justifier.
J'accepterai une franche explication, si hostile qu'elle puisse être, et
je la préférerai de beaucoup à une petite guerre d'intrigues, pour se
disputer une popularité dont je ne voudrais pas à ce prix, et dont je
suis peu jalouse dans les vilaines conditions où elle est placée.

Je sais que nous nous occupons là d'un très petit fait, et que, sur tout
le sol de la France, il s'en est produit simultanément de semblables,
même de beaucoup plus graves en plusieurs endroits. Mais ceci est une
affaire de vous à moi que je tiens à éclaircir et dont il vous est
impossible de me refuser la solution. J'attends donc votre réponse pour
savoir si je puis encore vous conserver mon estime et mon ancienne
amitié.

GEORGE SAND.



CCLXXIV

A MAURICE SAND, A NOHANT

                                Paris, 17 avril 1848.

Mon pauvre Bouli,

J'ai bien dans l'idée que la République a été tuée dans son principe et
dans son avenir, du moins dans son prochain avenir. Aujourd'hui, elle
a été souillée par des cris de mort. La liberté et l'égalité ont été
foulées aux pieds avec la fraternité, pendant toute cette journée. C'est
la contre-partie de la manifestation contre les bonnets à poil.

Aujourd'hui, ce n'étaient plus seulement les bonnets à poil, c'était
toute la bourgeoisie armée et habillée; c'était toute la banlieue,
cette même féroce banlieue qui criait en 1832: _Mort aux républicains!_
Aujourd'hui, elle crie: _Vive la république!_ mais: _Mort aux
communistes! Mort à Cabet!_ Et ce cri est sorti de deux cent mille
bouches dont les dix-neuf vingtièmes le répétaient sans savoir ce que
c'est que le communisme; aujourd'hui, Paris s'est conduit comme la
Châtre.

Il faut te dire comment tout cela est arrivé; car tu n'y comprendrais
rien par les journaux. Garde pour toi le _secret_ de la chose.

Il y avait trois conspirations, ou plutôt quatre, sur pied depuis huit
jours.

D'abord Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Caussidière et Albert
voulaient forcer Marrast, Garnier-Pagès, Carnot, Bethmont, enfin
tous les juste-milieu de la République à se retirer du gouvernement
provisoire. Ils auraient gardé Lamartine et Arago, qui sont mixtes et
qui, préférant le pouvoir aux opinions (qu'ils n'ont pas), se seraient
joints à eux et au peuple. Cette conspiration était bien fondée. Les
autres nous ramènent à toutes les institutions de la monarchie, au règne
des banquiers, à la misère extrême et à l'abandon du pauvre, au luxe
effréné des riches, enfin à ce système qui fait dépendre l'ouvrier,
comme un esclave, du travail que le maître lui mesure, lui chicane
et lui retire à son gré. Cette conspiration eût donc pu sauver la
République, proclamer à l'instant la diminution des impôts du pauvre,
prendre des mesures qui, sans ruiner les fortunes honnêtes, eussent tiré
la France de la crise financière; changer la forme de la loi électorale,
qui est mauvaise et donnera des élections de clocher; enfin, faire tout
le bien possible, dans ce moment, ramener le peuple à la République,
dont le bourgeois a réussi déjà à le dégoûter dans toutes les provinces,
et nous procurer une Assemblée nationale qu'on n'aurait pas été forcé de
violenter.

La deuxième conspiration était celle de Marrast, Garnier-Pagès et
compagnie, qui voulaient armer et faire prononcer la bourgeoisie contre
le peuple, en conservant le système de Louis-Philippe, sous le nom de
république.

La troisième était, dit-on, celle de Blanqui, Cabet et Raspail, qui
voulaient, avec leurs disciples et leurs amis des clubs jacobins, tenter
un coup de main et se mettre à la place du gouvernement provisoire.

La quatrième était une complication de la première: Louis Blanc, avec
Vidal, Albert et l'_école ouvrière_ du Luxembourg, voulant se faire
proclamer dictateur et chasser tout, excepté lui. Je n'en ai pas la
preuve; mais cela me paraît certain maintenant.

Voici comment ont agi les quatre conspirations:

Ledru-Rollin, ne pouvant s'entendre avec Louis Blanc, ou se sentant
trahi par lui, n'a rien fait à propos et n'a eu qu'un rôle effacé.

Marrast et compagnie ont appelé, sous main, à leur aide toute la
banlieue et toute la bourgeoisie armée, sous prétexte que Cabet voulait
mettre Paris à feu et à sang, et on l'a si bien persuadé à tout le
monde, que le parti honnête et brave de Ledru-Rollin, qui était soutenu
par Barbès, Caussidière et tous mes amis, est resté coi, ne voulant pas
donner à son insu, dans la confusion d'un mouvement populaire, aide et
protection à Cabet, qui est un imbécile, à Raspail et à Blanqui, les
_Marat_ de ce temps-ci. La conspiration de Blanqui, Raspail et Cabet
n'existait peut-être pas, à moins qu'elle ne fût mêlée à celle de Louis
Blanc. Par eux-mêmes, ces trois hommes ne réunissent pas à Paris mille
personnes sûres. Ils sont donc peu dignes du fracas qu'on a fait à leur
propos.

La conspiration Louis Blanc, composée de trente mille ouvriers des
corporations, ralliés par la formule de l'organisation du travail, était
la seule qui pût inquiéter véritablement le parti Marrast; mais elle eût
été écrasée par la garde nationale armée, si elle eût bougé.

Toutes ces combinaisons avaient chacune un prétexte différent pour se
mettre sur pied aujourd'hui.

Pour les ouvriers de Louis Blanc, c'était de se réunir au Champ de Mars,
afin d'élire les officiers de leur état-major.

Pour la banlieue de Marrast, c'était de venir reconnaître ses officiers.

Pour la mobile et la police de Caussidière et Ledru, c'était d'empêcher
Blanqui, Raspail et Cabet de tenter un coup de main.

Pour ces derniers, c'était de porter des offrandes patriotiques à
l'hôtel de ville.

Au milieu de tout cela, deux hommes pensaient à eux-mêmes sans agir.
Leroux se tenait prêt à _escamoter la papauté_ de Cabet sur les
communistes. Mais il n'avait pas assez de suite dans les idées ou pas
assez d'audace pour en venir à bout. Il n'a pas paru.

L'autre homme, c'est Lamartine, espèce de Lafayette naïf, qui veut être
président de la République et qui en viendra peut-être à bout, parce
qu'il ménage toutes les idées et tous les hommes; sans croire à aucune
idée et sans aimer aucun homme. Il a eu les honneurs et le triomphe de
la journée sans avoir rien fait.

Voici maintenant comment les choses se sont passées:

A deux heures, les trente mille ouvriers de Louis Blanc ont été au Champ
de Mars, où l'on dit que Louis Blanc n'est point venu; ce qui les a
mécontentés et refroidis. A la même heure, de tous les coins de Paris,
ont apparu la garde nationale bourgeoise et la banlieue, cent mille
hommes au moins, qui ont été aux Invalides et n'ont fait que traverser
pour se rendre à l'hôtel de ville en même temps que les ouvriers.

Ce mouvement s'est fait avec beaucoup d'art. Les ouvriers portaient des
bannières sur lesquelles étaient écrites leurs formules: _Organisation
du travail, Cessation de l'exploitation de l'homme par l'homme_.

Ils allaient demander au gouvernement provisoire de leur promettre
définitivement la garantie de ce principe. On pense que, sur le refus de
certains membres du gouvernement, ils auraient exigé leur démission.
Ils l'auraient fait pacifiquement; car ils n'avaient point d'armes,
quoiqu'ils eussent pu en avoir, étant tous gardes nationaux.

Mais ils n'ont pu que présenter très civilement leurs offrandes et leurs
voeux; car à peine avaient-ils enfilé le quai du Louvre, que trois
colonnes de gardes nationaux armés jusqu'aux dents, fusils chargés et
cartouches en poche, se placèrent sur les deux flancs de la colonne des
ouvriers. Arrivé au pont des Arts, on fit encore une meilleure division.
On plaça une troisième colonne de gardes nationaux et de mobiles au
centre. De sorte que cinq colonnes marchaient de front: trois colonnes
bourgeoises armées au centre et sur les côtés, deux colonnes d'ouvriers
désarmés, à droite et à gauche de la colonne du centre; puis, dans les
intervalles, promenades de gardes nationaux à cheval, laids et bêtes
comme de coutume.

C'était un beau et triste spectacle que ce peuple marchant, fier et
mécontent, au milieu de toutes ces baïonnettes. Les baïonnettes criaient
et beuglaient: _Vive la République! Vive le gouvernement provisoire!
Vive Lamartine!_ Les ouvriers répondaient: _Vive la bonne République!
Vive l'égalité! Vive la vraie République du Christ_!

La foule couvrait les trottoirs et les parapets. J'étais avec Rochery,
et il n'y avait pas moyen de marcher ailleurs qu'avec la colonne des
ouvriers, toujours bonne, polie et fraternelle. Toutes les cinq minutes,
on faisait faire un temps d'arrêt aux ouvriers, et la garde nationale
avançait de plusieurs pelotons, afin de mettre un intervalle sur la
place de l'Hôtel-de-Ville entre chaque colonne d'ouvriers et même entre
chaque corporation. On les prenait dans un filet maille par maille. Ils
le sentaient, et ils contenaient leur indignation.

Arrivé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, on les fit attendre une heure
pour que toute la mobile et toute la garde bourgeoise fût placée et
échelonnée; Le gouvernement provisoire, aux fenêtres de l'hôtel de
ville, se posait en Apollon. Louis Blanc avait une belle, tenue de
Saint-Just. Ledru-Rollin se montrait peu et faisait contre fortune bon
coeur. Lamartine triomphait sur toute la ligne. Garnier-Pages faisait
une mine de jésuite, Crémieux et Pagnerre étaient prodigues de leurs
hideuses boules et saluaient royalement la populace.

Les pauvres ouvriers étaient refoulés derrière la garde bourgeoise, le
long des murs au fond de la place. Enfin, on leur ouvrit, au milieu des
rangs, un petit passage si étroit, que, de quatre par quatre qu'ils
étaient, ils furent forcés de se mettre deux par deux, et on leur
permit d'arriver le long de la grille, c'est-à-dire devant cent mille
baïonnettes et fusils chargés. Dans l'intérieur de la grille, la mobile
armée, fanatisée ou trompée, aurait fait feu sur eux au moindre mot. Le
grand Lamartine daigna descendre sur le perron et leur donner de l'eau
bénite de cour. Je n'ai pu entendre les discours; mais, qu'ils en
fussent contents ou non, cela dura dix minutes, et les ouvriers
défilèrent par le fond des autres rues, tandis que la garde bourgeoise
et la mobile se firent passer pompeusement en revue par Lamartine et les
autres triomphateurs.

Comme je m'étais fourrée au milieu des gamins de la mobile, au centre
de la place pour mieux voir, je me suis esquivée à ce moment-là, pour
n'avoir pas l'honneur insigne d'être passée en revue aussi, et je
suis revenue dîner chez Pinson, bien triste et voyant la _République
républicaine_ à bas pour longtemps peut-être.

Ce soir, je suis sortie à neuf heures avec Borie pour voir ce qui se
passait. Tous les ouvriers étaient partis; la rue était aux bourgeois,
étudiants, boutiquiers, flâneurs de toute espèce qui criaient: _A bas
les communistes! A la lanterne les cabètistes! Mort à Cabet!_ Et les
enfants des rues répétaient machinalement ces cris de mort: Voilà
comment la bourgeoisie fait l'éducation du peuple. Le premier cri de
_mort_ et le doux nom de _lanterne_ ont été jetés aujourd'hui à la
Révolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse
faire.

Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons
reluire aux torches, sur les quais, une file de baïonnettes immense qui
reprend au pas de course le chemin de l'hôtel de ville. Nous y courons:
c'était la deuxième légion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de
même acabit, vingt mille hommes environ qui vociféraient à rendre sourd
cet éternel cri de _Mort à Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sûr, je
ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il
est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sûr, Blanqui et
Raspail mériteraient plus de haine, et leur nom n'a pas été prononcé
une seule fois. C'est qu'ils ne représentent pas d'idées, et que la
bourgeoisie veut tuer les idées. Demain, on criera: _A bas tous les
socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien crié: _A bas_
quand on se sera bien habitué au mot de _lanterne_, quand on aura bien
accoutumé les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'étonnera que le
peuple se fâche et se venge. C'est infâme! Si ce malheureux Cabet se fût
montré, on l'eût mis en pièces; car le peuple, en grande partie, croyait
voir dans Cabet un ennemi redoutable.

Nous suivîmes cette bande de furieux jusqu'à l'hôtel de ville, et, là,
elle défila devant l'hôtel, où il n'y avait personne du gouvernement
provisoire, en beuglant toujours le même refrain et en tirant quelques
coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple
lance des pétards, ils avaient leurs fusils chargés à balle et pouvaient
tuer quelques curieux aux fenêtres. Ça leur était fort égal, c'était une
bande de bêtes altérées de sang. Que quelqu'un eût prononcé un mot de
blâme, ils l'eussent tué. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux
sans savoir ce qu'elle faisait. Le général Courtais et son état-major,
sur le perron, répondaient: _Mort à Cabet!_

Voilà une belle journée!

Nous sommes revenus tard. Tout le quai était couvert de groupes. Dans
tous, un seul homme du peuple défendait, non pas Cabet, personne ne
s'en soucie, mais le principe de la liberté violée par cette brutale
démonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interprétait le
communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai
entendu ces orateurs isolés que tous contredisaient; dire des choses
très bonnes et très sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se
moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bête, moins ils
devaient le persécuter comme une chose dangereuse: que les communistes
étaient en petit nombre et très pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait
leur bonheur, ils avaient bien le droit de rêver l'Icarie, etc.

Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que
d'attroupements--qui passaient au milieu, se mêlaient un instant à la
discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de
se disperser, et s'en allaient, répétant comme un mot d'ordre distribué
avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_
Cette mobile, si intelligente et si brave, est déjà trompée et
corrompue. La partie du peuple incorporée dans les belles légions de
bourgeois a pris les idées bourgeoises en prenant un bel habit flambant
neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a
fait a été aristocratique, on en recueille le fruit.

Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le
dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les
idées. Cela ne vient pas non plus de ce que les idées ne sont pas assez
mûres.

Tout ce qu'on a d'idées à répandre et à faire comprendre suffirait à la
situation, si les hommes qui représentent ces idées étaient _bons_; ce
qui pèche, ce sont les _caractères_. La vérité n'a de vie que dans une
âme droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont
faux, ambitieux, vaniteux, égoïstes, et le meilleur ne vaut pas le
diable; c'est bien triste à voir de près!

Les deux plus honnêtes caractères que j'aie encore rencontrés, c'est
Barbès et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et
dévoués de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret,
secrétaire général de la police: c'est une belle âme. Barbès est un
héros. Je crois aussi Caussidière très bon; mais ce sont des hommes du
second rang, tout le premier rang vit avec cet idéal: _Moi, moi, moi_.

Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela à son réveil.
Il se pourrait bien qu'il fût peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit
déjà trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa
revanche.

Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la
vérité, parce qu'ils prêchent une certaine face de la vérité. On ne
peut faire cause commune avec eux, et cependant la persécution qui
s'attachera à eux prépare celle dont nous serons bientôt l'objet. Le
principe est violé, et c'est la bourgeoisie qui relèvera l'échafaud.

Je suis bien triste, mon garçon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus
rien à faire dans un certain sens, je retournerai à Nohant écrire et me
consoler près de toi. Je veux voir arriver l'Assemblée nationale; après,
je crois bien que je n'aurai plus rien à faire ici.



CCLXXV

AU MÊME

                                Paris, 10 avril 1848.

J'espère que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui
circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, où ils doivent
prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous
recommençons _l'année de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit,
chaque quartier de Paris prétendait qu'on avait attaqué et pris deux
postes. Cela faisait beaucoup de postes enlevés, et il n'y avait pas
seulement un chat qui eût remué.

Ce matin, on a battu le rappel dès l'aurore. Puis on est venu
contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester
équipés et prêts à sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle
_nouvelle_. Blanqui était arrêté, et puis Cabet attaquait l'hôtel de
ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois
qu'il est retourné à Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et
pourtant, à propos de ces trois hommes, on a mis la tête à l'envers, non
seulement à toutes les portières de Paris, mais encore à tous les clubs,
au gouvernement provisoire, à Caussidière lui-même, à la garde nationale
de tous les rangs. On dit à la mobile que la banlieue pille; à la
banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie
comédie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont
si bien réussi, qu'ils ont tous peur pour de bon.

Je suis revenue toute seule du ministère de la rue de Grenelle, la nuit
dernière à deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi à une
heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a
pas un chat dans les rues, excepté les patrouilles de vingt pas en vingt
pas. Quand un pauvre piéton attardé apparaît au bout de la rue, la
patrouille arme ses fusils, présente le front et le regarde passer.
C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la même chose
qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien
sue et qu'on l'a attribuée, avec beaucoup de probabilité, à vingt causes
différentes. Eh bien! je suis sûre que toutes ces causes existaient à la
fois comme aujourd'hui, et que ce n'était pas une seule en particulier.

Il y a un moment, dans les révolutions, où chaque parti veut essayer
de la peur pour empêcher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive
maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signalées hier.
On en ajoute une cinquième aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou
trois autres. Les légitimistes ont voulu faire peur à la République, le
juste-milieu, les Guizot et les Régence, les Thiers et Girardin, j'en
suis sûre, out aussi joué leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un
conflit.

Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont
en permanence pour la nuit, tous armés, barricadés, ne laissant sortir
aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme
tous out la même venette, tous restent enfermés sans bouger; le remède
est donc dans le mal même. Il y en a d'exaltés qui seraient d'avis
d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'être attaqués
auparavant, ils se tiennent sur la défensive. C'est stupide, et la
tragédie annoncée devient une comédie.

Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, prêt à se hisser sur un gros
cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout
cela. Étienne est en colère et dit que ça l'_embête_. Borie et son
cousin, sont enfermés au club du palais National et pestent, j'en suis
sûre, de ne pas être à _pioncer_ dans leur lit.

La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M.
de Lamartine, qui veut être bien avec tout le monde, a offert un asile
dans son ministère au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le
monde dit: «Nous sommes trahis!» Enfin, c'est superbe. Si tu étais ici,
nous irions passer le reste de la nuit à nous promener dans les rues
pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes
sérieux donnent dedans en plein.

Il ne tiendrait qu'à moi de me poser aussi en victime; car, pour un
_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un déchaînement de fureur
incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant
fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'à
moi d'écrire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme défunt
Marat, que je n'ai plus une pierre où reposer ma tête.

Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier
sur l'impôt progressif, la loi des finances, l'héritage collatéral, etc.
Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une bêtise générale
sortira un bien général. J'espère aussi que ce sera la fin de la crise
financière. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de joué dans la
grande pièce dont personne ne sait le dénouement.

Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'écrirais s'il y avait
seulement un coup de fusil tiré; ainsi sois tranquille. Je te _bige_.
J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour
mes affaires. Ma _Revue_ ne prend guère: on est trop préoccupé, on vit
au jour le jour.

Bonsoir encore; j'écoute si la guerre civile commence: je n'entends
que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint
_comme un oeuf_.



CCLXXVI

AU MÊME

                                Paris, 21 avril 1848.

Ne t'inquiète pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour
casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par là.

Quoi qu'il en soit, je te réponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai
parlé de cela à Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais
pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait nécessité, et que
tu devais être appuyé et soutenu. Je viens d'écrire à Fleury un peu
ferme là-dessus; ne te laisse pas émouvoir par les récriminations et les
menaces.

Tout homme qui agit révolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit
membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la
résistance, la réaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement,
et aurions-nous grand mérite à être révolutionnaires si tout allait
de soi-même, et si nous n'avions qu'à vouloir pour réussir? Non, nous
sommes, et nous serons peut-être toujours dans un combat obstiné.

Ai-je vécu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que
trois jours de combat dans la rue donneraient à notre idée un règne sans
trouble, sans obstacle et sans péril? Nous sommes sur la brèche à Paris
comme à Nohant. La contre-révolution est sous le chaume comme sous le
marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et
surtout habitue tes nerfs à cet état de lutte qui deviendra bientôt un
état normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume à dormir dans le bruit. Il,
ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrêter. Pourvu que nous
marchions en avant, voilà notre victoire et notre repos.

La fête de la Fraternité a été la plus belle journée de l'histoire. Un_
million d'âmes,_ oubliant toute rancune, toute différence d'intérêts,
pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout
de Paris à l'autre au cri de _Vive la fraternité!_ c'était sublime. Il
me faudrait t'écrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est
passé, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas
t'en faire d'idée. Tu en trouveras une relation bien abrégée dans le
_Bulletin de la République_ et dans la _Cause du peuple_. La reçois-tu,
à propos? J'ai affaire à la plus détestable boutique d'éditeurs qu'il y
ait; ils n'envoient pas les numéros et s'étonnent, de ne pas recevoir
d'abonnements. Je vais changer tout cela.

Mais, pour revenir à cette fête, elle signifie plus que toutes les
intrigues de la journée du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne
pas tous nos différends, toutes nos nuances d'idées, mais qu'il sent
vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain
peut-être, tout ce pacte sublime juré par la multitude sera brisé dans
la conscience des individus; mais, aussitôt que la lutte essayera de
reparaître, le peuple (c'est-à-dire _tous_) se lèvera et dira:

--Taisez-vous et marchons!

Ah! que t'ai regretté hier! Du haut de l'arc de l'Étoile le ciel, la
ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices
dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque
scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de
l'Observatoire à l'Arc de triomphe et au delà et en deçà hors de Paris,
sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme
un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et
toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant,
criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime.
Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais été fou de voir
cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le
soir, les illuminations, le défilé des troupes, la torche en main, une
armée de feu, ah! mon pauvre garçon, où étais-tu? J'ai pensé à toi plus
de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand même on
devrait brûler Nohant pendant ce temps-là.

Adieu; je t'aime



CCLXXVII

AU CITOYEN CAUSSIDIÈRE,
PRÉFET DE POLICE

                                Nohant, 20 mai 1848.

Citoyen,

J'étais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mêlée à la foule, curieuse
et inquiète comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui
semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne.
En passant devant un café, on me montra à la fenêtre du rez-de-chaussée
une dame fort animée, qui recevait une sorte d'ovation de la part des
passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se
trouvaient à mes côtés m'assurèrent que cette dame était George Sand; or
je vous assure, citoyen, que ce n'était pas moi, et que je n'étais dans
la foule qu'un témoin de plus du triste événement du 15 mai.

Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un détail de cette étrange
journée, je veux vous dire ce que j'ai vu.

La manifestation, était considérable, je l'ai suivie pendant trois
heures. C'était une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la
grande majorité des citoyens qui l'avaient augmentée de leur concours
durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On
était surpris et charmé du libre accès accordé à cette manifestation
jusqu'aux portes de l'Assemblée. On supposait que des ordres avaient été
donnés pour laisser parvenir les pétitionnaires; nul ne prévoyait
une scène de violence et de confusion au sein de la représentation
nationale. Des nouvelles de l'intérieur de la Chambre arrivaient au
dehors. L'Assemblée, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse
pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les
pétitions étaient lues à la tribune et favorablement accueillies.

Puis, tout à coup, on vint jeter à la foule stupéfaite la nouvelle de
la dissolution de l'Assemblée et la formation d'un pouvoir nouveau
dont quelques noms pouvaient répondre au voeu du groupe passionné qui
violentait l'Assemblée en cet instant, mais nullement, j'en réponds, au
voeu de la multitude. Aussitôt cette multitude se dispersa, et la force
armée put, sans coup férir, reprendre immédiatement possession du
pouvoir constitué.

Je n'ai point à rendre compte ici des opinions et des sympathies de
telle ou telle fraction du peuple qui prenait part à la manifestation;
mais toute voix en France a le droit de s'élever en ce moment pour dire
à l'Assemblée nationale: «Vous avez traversé heureusement un incident
inévitable en temps de révolution, et, grâce à la Providence, vous
l'avez traversé sans effusion de sang humain. Dans le désordre d'idées
où cet événement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens,
que vous pouvez maîtriser votre émotion et ne pas perdre la notion d'une
équité supérieure aux troubles passagers de la situation.

«Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du passé, avec la
méfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir
l'ordre sans porter atteinte à la liberté. Vous n'avez pas droit sur la
liberté, conquête du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est
une très petite fraction du peuple qui vous a outragés le 15 mai, vous
ne pouvez pas, vous ne devez pas châtier la France de la faute commise
par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertés de la
France.

«Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la réaction; car
ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger sérieux, c'est
aujourd'hui, derrière le rempart de baïonnettes qui vous permet de
tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une émeute
parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vôtre doit
envisager de sang-froid le passage de ces petites tempêtes; mais le
danger sérieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en
faisant entrer la République dans une voie monarchique ou dictatoriale;
c'est d'étouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et à
laquelle un retour vers le passé donnerait la mort; c'est enfin de
préparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de
sortir sains et saufs, une anarchie générale que vous ne pourriez plus
maîtriser.»

GEORGE SAND



CCLXXVIII

AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.

                                Nohant, 24 mai 1848.

Mon cher Thoré,

Voyez si vous ayez quelques mots à retrancher ou à-ajouter, pour ce
qui vous concerne, dans les premières lignes de la lettre que je vous
adresse; ces premières lignes sont une réponse à certaines gens qui
disent que je me suis sauvée pour n'être pas arrêtée. Comme je ne
pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point à me sauver et
je suis fort aisée à trouver à. Nohant.

Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_
est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos
amis. On m'a envoyé quelques numéros de la _Vraie République_; après
quoi, on s'est arrêté, et, depuis deux jours, je ne reçois plus rien.
C'est déplorable, cette négligence! Il est impossible d'écrire à propos
dans un journal qu'on ne lit pas.

J'ignore à quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la
passion de l'idée, et je crains bien que l'idée ne soit paralysée pour
longtemps. Vive l'idée quand même!

A vous.

GEORGE SAND.



CCLXXIX

AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS

                                Nohant, 28 mai 1848.

Cher concitoyen,

Vous ne savez pas que j'écris dans un journal qui vous est hostile,
à vous personnellement moins qu'à tout autre, mais qui se fâche de
beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de
toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rédaction en
chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais
vous aviez naguère celui de causer de temps en temps quelques minutes
avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espère, ne vous
prendra guère plus de minutes qu'à l'ordinaire.

C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rédige dans la
_Vraie République_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que
je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la
responsabilité des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je
signe tout ce que j'y écris.

Lorsque j'ai consenti à cette collaboration, la lutte ne s'était pas
dessinée; en la voyant naître, j'ai vainement essayé de la tempérer.
Mais l'événement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lâcheté de ma
part à me retirer. Voilà pourquoi je reste attachée à un journal qui
vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et
qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbès est en prison. Cela
me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin,
comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand théâtre. Je reste
persuadée que vous ne devez pas abandonner le terrain à la réaction
sans avoir essayé de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce
journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-être agir
contrairement à la voie que vous avez résolu de suivre, quant aux
moyens.

En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable,
vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe
quand vous consentirez à ce que je dise dans ce même journal, qui vous
attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma
responsabilité personnelle, ce que je sais et ce que je pense de
votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligne
révolutionnaire.

Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point
et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification auprès de
quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non
plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me
dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le
comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.

On me dit ici que j'ai été compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est
tout à fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission
exécutive s'est opposée à ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je
vous en remercie personnellement; car ce que je déteste le plus au
monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rôle pour le plaisir de me
mettre en évidence. Mais, si l'on venait à vous accuser de la moindre
partialité à mon égard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je
n'ai absolument rien à craindre de la plus minutieuse enquête. Je n'ai
rien _su_ ni avant ni pendant les événements, du moins rien de plus que
ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne
le cache pas, je l'écris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas
là _conspirer_.

Adieu et à vous de tout mon coeur.

GEORGE SAND.



CCLXXX

AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.

                                Nohant, 28 mai 1848

Cher Thoré,

Je vous enverrai de la copie, non pas une éclatante protestation comme
vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de
toute ma vie.

Quant à l'affaire du 15, je passerai à côté. Elle est accomplie, je n'ai
plus le droit de la blâmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le
silence sur les hommes qui l'ont soulevée et que nous n'aimons pas.
Seulement je, peux vous dire, à vous, que, lorsque j'appris, dans la
foule, ce bizarre mélange de noms, jetés en défi à l'avenir, je rentrai
chez moi décidée à ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail,
des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre
bannière, je m'abstiendrai. Ce sont des pédants et des théocrates; je ne
veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour où nous
ferons la faute de les amener au pouvoir.

Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-là n'est pas français. Je
suis trop lasse de la vie pour éviter une occasion de la perdre, trop
ennemie de la propriété pour ne pas désirer de m'en voir débarrassée
trop habituée à la fatigue et au travail pour comprendre les avantages
du repos.

Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il
s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point
de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec
l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'émotion du combat et
l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable
s'il avait commandé le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que
je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mûrs pour
rendre un bon compte à Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je
ne puis, dans ma pensée, nous séparer du peuple. Eh bien! le peuple
n'est pas prêt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est là un
fait qui n'est pas très logique; le fait l'est si rarement! Mais il est
réel, et cela est encore plus sensible en province qu'à Paris.

Barbès est un héros, il raisonne comme un saint, c'est-à-dire fort mal
quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais
comment le défendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le
_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journée. Ceux qu'on a
appelés des _factieux_ étaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense.
Dans l'ordre politique, ils l'étaient moins que l'Assemblée nationale;
mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'étaient, n'en doutez
pas.

Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par
la force, s'ils l'avaient pu), une idée que le peuple n'a pas encore
acceptée. Ils auraient établi la loi de fraternité non comme Jésus, mais
comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce
n'est pas ainsi que les vraies idées font leur chemin. Au bout de trois
mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions été, non pas
républicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant
même qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que
l'exaltation de leurs forces réunies eût suffi à tenir Paris contre la
province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se
seraient supportés entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbès?
Est-ce que Leroux aurait toléré Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait
accepté? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous
eussiez été forcés de faire bien plus de fautes que le gouvernement
provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblée et vous auriez déjà
l'Europe sur les bras.

La réaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours
facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du
peuple même, qui est indépendant et fier à l'endroit de ses croyances
plus qu'à celui de son existence matérielle, et qui ne veut pas qu'on
violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance à opposer au
progrès.

Puisque vous êtes seul et caché, mon pauvre enfant, je puis causer avec
vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manière de
passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un
peu. Vous êtes trop vif et trop dur à l'endroit des personnes. Vous vous
pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes
qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont
faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un
depuis le 24 février qui n'ait été au-dessous de sa tâche. Mais
nous-mêmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons été au-dessous
de la nôtre. Nous ayons fait trop de journalisme à la manière du passé,
et pas assez de prédication comme il convenait à une doctrine d'avenir.
Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle
n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqué,
à vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez
toujours à toucher très juste le point sensible de la situation.

Mais un peu plus de _formes_ (à mes yeux, la véritable politesse est
l'esprit de charité), un peu moins de précipitation à déclarer traîtres
les irrésolus et les étourdis, n'eût pas nui à votre propagande.

_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napoléon au retour de
l'île d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres
aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus
unis et plus forts. Vous-même, vous dites, dans un des numéros que je
reçois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_.
C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont
combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain,
quand la réaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du
pouvoir.

Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain,
un misérable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un
temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si
troublée, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisément nous
trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable
quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il
faut voir l'ensemble.

Il y a un mois, je me sentais fort montée contre M. de Lamartine, je
doutais de sa loyauté, je le voyais courant à la présidence suprême. Il
a pourtant compromis, perdu peut-être, sa popularité bourgeoise pour
conserver sa popularité démocratique. Vous direz que c'est une vanité
mieux entendue; soit! il a toujours eu le goût de faire le bon choix,
et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien,
comme à vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai
de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.

Mais j'attends, et je compte que le bon élan lui viendra quand il
verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des
entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il
ne résulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre
populaire nous montrera clairement à tous le chemin qu'il faut prendre.

J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention
pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir
de notre pauvre République, que nos soupçons et nos divisions déchirent
dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous
gênez pas pour dire aux hommes, même à ceux que vous aimez, qu'ils se
trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les
idées, sur les faits mêmes. Ce que je vous demande en grâce, c'est de ne
pas condamner les intentions, les motifs, les caractères. Eussiez-vous
raison, ce serait, je le répète, de la mauvaise politique, surtout dans
la forme, comme en a fait la _Réforme_ contre le _National_, du temps de
l'autre.

Voilà le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix,
avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois à Barbès.
Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'était un mal. Il faut
quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vérité pour lui.

C'est cette absence de formes et de procédés, que j'appellerai, si vous
voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulièrement
dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre
d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux nôtres dans
le moment où nous vivons. Cela est bien prouvé depuis le 24 février.
Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place
publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines légitimes,
tous ses ressentiments fondés, à l'idée de fraternité ou de générosité.
Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos
relations particulières. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le
respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais
Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le
laisse passer. Soit préméditation, soit inspiration, les baïonnettes
disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'à la porte en chantant
et en riant. La tête du défilé forçait les grilles, le milieu n'en
savait rien (j'y étais). On se croyait admis, reçu à bras ouverts par
l'Assemblée. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte
du sang répandu avait engagé la bourgeoisie à faire contre mauvaise
fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire
autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait
la force du nombre, et qu'on défilerait décemment, paisiblement en
respectant l'Assemblée pour lui apprendre à respecter le peuple. Vous
savez le reste; la masse n'a point pénétré, elle est restée calme dans
l'attente d'un résultat qu'elle ne prévoyait pas, et tout ce qui a eu le
malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignité,
sans ordre et sans force véritable. Tout a fui, à l'approche des
baïonnettes. Est-ce qu'une révolution doit fuir? Ceux qui avaient
quelque chose d'arrêté dans l'esprit, si toutefois il y avait, de
ceux-là, devaient périr là. C'eût été du moins une protestation. Je vous
jure que, si j'y fusse entrée, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me
suppose homme).

Ce n'est donc ni une protestation ni une révolution, ni même une émeute.
C'est tout bonnement un coup de tête, et Barbès ne s'y est trompé que
parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous
l'appelez très bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et
avec elle. Honneur à lui toujours! mais malheur à nous! Notre idée s'est
déconsidérée dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque
de succès qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue
et de consentement général. On avait mené là, par surprise et à l'aide
d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a là
dedans quelque chose de très contraire au caractère français, quelque
chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et
que je désavouerais hautement, si Barbès, Louis Blanc et vous n'aviez
pas été forcés d'en subir la conséquence fatale.

Voilà, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne
faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants,
toujours désintéressés dans les questions politiques, sont en rapport
plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce
monde. J'écrirai dans la _Vraie République_ quand même, et sans y mettre
aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vérité,
je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole
non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines.
Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours
que la passion politique cache cette arrière-pensée chez les hommes.
Enfin, écoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous
m'accusiez de présomption. J'ai pour moi l'enfance de l'âme et la
vieillesse de l'expérience. Mon coeur est tout entier dans ce que je
vous dis; quand vous me connaîtrez tout de bon, vous saurez que vous
pouvez vous confier aveuglément à l'instinct de ce coeur-là.

On m'a beaucoup conseillé de me cacher aussi; mes amis m'ont écrit de
Paris que je serais arrêtée. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis
pas très en sûreté non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux
paysans que j'étais l'ardent disciple du _père Communisme_, un gaillard
très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à
mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de
soixante. Cela ressemble à une plaisanterie, c'est pourtant réel. Hors
de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fossés.
Vous voyez où nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je
me promène sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont été si
fervents... en paroles. Mais quelle lâche et stupide éducation les
habiles donnent aux simples!

Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien à craindre d'une
instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette réaction
passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait général,
elle pourra durer quelques mois. Les vrais républicains se sont trop
divisés, le mal est là.

Écrivez-moi et brûlez ma lettre. Courage et fraternité.

G. SAND.



CCLXXXI

AU CITOYEN ARMAND BARBÈS, AU DONJON

DE VINCENNES

                                Nohant, 10 juin 1848.

Je n'ai reçu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami.
Je vous remercie de cette bonne pensée, j'en avais besoin; car je n'ai
pas passé une heure, depuis le 15 mai, sans penser à vous et sans me
tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins
que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue
matériellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas
goûté la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque
sorte, en songeant que vous en étiez privé. Et moi qui vous disais:
«Trois mois de liberté et de soleil vous guériront!»

On m'a dit que j'étais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi,
par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mérite de faire quelque chose
pour la cause, pas même une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je
ne savais rien, je ne comprenais rien à ce qui se passait; j'étais là
comme curieux, étonné et inquiet, et il n'était pas encore _défendu_, de
par les lois de la République, de faire partie d'un groupe de badauds.
Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a été
jusqu'à nous dire que vous aviez été tué. Heureusement, cela était
démenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste
et pénible journée!

Le lendemain était lugubre. Toute cette population armée, furieuse ou
consternée, le peuple provoqué, incertain, et à chaque instant, des
légions qui passaient, criant à la fois: _Vive Barbès!_ et _A bas
Barbès!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils
plus calmes aujourd'hui après tout ce développement de terrorisme? j'en
doute.

Enfin, je ne sais par quel caprice, il paraît qu'on voulait me faire un
mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai
pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espéré qu'on me mît en
prison près de vous, j'aurais crié: _Vive Barbès_! devant le premier
garde national que j'aurais trouvé nez à nez. Il n'en aurait peut-être
pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcée de
reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces
sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute
d'adresser au plus faible, à la femme, de préférence à l'homme.

J'ai quitté Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y
rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice à se faire _empoigner_; ce
qui lui serait arrivé s'il eût entendu les torrents d'injures que l'on
exhalait contre tous ses amis et même contre sa mère, dans cet immense
corps de garde qui avait remplacé le Paris du peuple, le Paris de
Février. Voyez quelle différence! Dans tout le courant de mars, je
pouvais aller et venir seule dans tout Paris, à toutes les heures, et je
n'ai jamais rencontré un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait
fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air
affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais à peine sortir en plein jour
avec mes amis: l'_ordre_ régnait!

Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous
parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des
journaux, et si la _Vraie République_ du 9 juin vous est arrivée, vous
aurez vu que je vous écrivais en quelque sorte avant d'avoir reçu votre
lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe.
Le reste est pour cet être à toutes facettes qu'on appelle le public, la
fin était pour vous.

Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison,
vous ne pensez qu'à sauver ceux qui paraissent compromis, et à consoler
ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours
de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je
sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je
n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vôtre m'a
jetée dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux
qui n'ont peur que pour eux-mêmes et qui se préoccupent de ce qu'ils
deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien
léger, au prix de celui qui pèse sur mon âme.

Je souffre pour tous les êtres qui souffrent, qui font le mal ou le
laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux
et qui tend toujours le dos aux coups et les bras à la chaîne. Depuis
ces paysans polonais qui veulent être Russes, jusqu'à ces lazzaroni qui
égorgent les républicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui
se laisse tromper comme un niais, jusqu'à ces paysans des provinces qui
tueraient les _communistes_ à coups de fourche, je ne vois qu'ignorance
et faiblesse morale en majorité sur la face du globe. La lutte est bien
engagée, je le sais. Nous y périrons, c'est ce qui me console. Après
nous, le progrès continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais
il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui
nous entraîne, et où, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.

Adieu, cher ami et frère. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils
sont ici près de moi. Si nous étions à Paris, nous irions vous voir,
vous nous auriez déjà vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitôt que
nous irons, vous nous verrez.

Adieu, adieu; écrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez
en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dévouée que
l'autre.

G. S.



CCLXXXII

A JOSEPH MAZZINT, A MILAN

                                15 juin 1848.

Que peuvent faire ceux qui out consacré leur vie à l'idée d'égalité
fraternelle, qui ont aimé l'humanité avec ardeur, et qui adorent dans
le Christ le symbole du peuple racheté et sauvé? que peuvent faire les
socialistes, en un mot, lorsque l'idéal quitte le sein des hommes,
lorsque l'humanité s'abandonne elle-même, lorsque le peuple méconnaît sa
propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain
peut-être?

Vous avez du courage, ami; c'est-à-dire que vous garderez l'espérance.
Moi, je garderai ma foi: l'idée pure et brillante, l'éternelle vérité
sera toujours dans mon ciel, à moins que je ne devienne aveugle. Mais
l'espoir, c'est la croyance à un prochain triomphe de la foi, et je ne
serais pas sincère si je disais que cette disposition de mon àme ne
s'est point modifiée depuis deux mois.

Je vois l'Europe civilisée se précipiter, par l'ordre de la Providence,
dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idée de l'avenir aux prises
avec le passé. Ce vaste mouvement est un immense progrès, après les
longues années de stupeur qui ont marqué un temps d'arrêt dans la forme
des sociétés opprimées. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut
sortir du tombeau et briser la pierre du sépulcre, sauf à se briser
elle-même avec les débris. Il serait donc insensé de désespérer; car,
si Dieu même a soufflé sur notre poussière pour la ranimer, il ne
la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une résurrection
définitive vers laquelle nous nous élançons, ou bien n'est-ce qu'une
agitation prophétique, un tressaillement précurseur de la vie, après
lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd,
il est vrai, mais encore accablés d'une langueur fatale? Je le crains.

Quant à la France, la question est arrivée à son dernier terme et se
pose sans détour, sans complication, entre la richesse et la misère.
Elle pourrait encore se résoudre pacifiquement; les _prétendants_ ne
sont point des incidents sérieux, ils s'évanouiront comme des bulles
d'écume à la surface du flot. La bourgeoisie veut régner. Depuis
soixante ans, elle travaille à réaliser sa devise: _Qu'est-ce que le
tiers état? rien. Que doit-il être? tout_. Oui, le tiers état veut être
tout dans l'État, et le 24 février l'a débarrassé de l'obstacle de
la royauté. Il est donc indubitable que la France sera désormais une
république, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus
nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes
de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus
influente, la plus politique trouve son compte à une oligarchie.

Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prétention du
tiers état. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore
su faire usage et qui s'est retournée contre lui-même dans un premier
essai. Son éducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et
l'égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit
sortir du principe de sa souveraineté de droit. Voilà le fait logique,
tel qu'il se présente de lui-même. Mais les déductions logiques
sont-elles toujours la loi régulière de l'histoire des hommes? Non! le
plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait général: c'est
celle du fait particulier, qui jette le désordre dans l'ensemble, et,
chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation
dans la majorité du tiers état.

Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle
révolution, et, par des essais de domination liberticide, exaspérer la
souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue.
La misère excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection.
Elle invoque le secours de sa propre force, elle dépossède violemment le
riche et engage une lutte extrême où la souveraineté du but lui semble
justifier tous les moyens. Époques funestes dans la vie des peuples, que
celles où le vainqueur, pour avoir abusé, devient à son tour le vaincu!

Les socialistes du temps où nous vivons ne désirent point les solutions
du désespoir. Instruits par le passé, éclairés par une plus haute
intelligence de la civilisation chrétienne, tous ceux qui méritent ce
titre, à quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, répudient pour
l'avenir le rôle tragique des vieux jacobins, et demandent à mains
jointes à la conscience des hommes de s'éclairer et de se prononcer pour
la loi de Dieu.

Mais l'idée du despotisme est, par sa nature, tellement identique à
l'idée de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace à la fois. Elle
s'effraye du socialisme à ce point de vouloir l'anéantir par la calomnie
et par la persécution, et, si quelque parole prévoyante s'élève pour
signaler le danger, aussitôt mille voix s'élèvent pour crier anathème
sur le fâcheux prophète.

«Vous provoquez à la haine, s'écrie-t-on, vous appelez sur nous la
vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous
nous désignez à ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter.
Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.»
Enfin ce que le Christ prêchait aux hommes de son temps, la charité,
l'amour fraternel, est devenu une prédication incendiaire, et, si Jésus
reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme
factieux et anarchiste.

Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme
on l'a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains
l'inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état
de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer
dans les faits, si la classe régnante n'entre pas dans une voie
franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le
déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le
peuple n'est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de
puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les
situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui
le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point
confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les
élections de toute la France; il croit trouver des lumières au-dessus de
lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu'elles soient.

Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus
démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé; car, sauf
quelques exceptions peut-être, il n'existe point en France un partie
démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut
public. S'en remettrait-il à la sagesse ou à l'inspiration d'un seul?
Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l'humanité
depuis vingt ans.

Nul homme ne sera supérieur à un principe, et le principe qui doit
donner la vie aux sociétés nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est
la souveraineté de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec
la bourgeoisie réactionnaire, comme avec la bourgeoisie démocratique,
comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui
faut, pour s'éclairer, la lutte pacifique et légale de tous ces éléments
divers.

Qu'une majorité démocratique et sociale se dessine dans le sein de notre
Assemblée, et nous sommes sauvés avec le temps; mais, que ce soit
une majorité définitivement réactionnaire et marchant à son but, la
dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimère d'une
république oligarchique s'évanouit dans une crise extrême, et le hasard
s'empare pour longtemps des destinées de la France.

Voilà ce qu'il n'est point permis de dire en France, à l'heure qu'il est
sans s'attirer la haine des partis. La réaction appelle cette prévoyance
un appel à la guerre civile. Le parti _modéré_ sourit d'un air capable
et méprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prétend
avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son
homme, son fétiche qui pourrait sauver la République à lui tout seul et
dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient
optimiste à l'instant même; l'ambitieux mécontent déclare que la
République est perdue, faute de son concours.

Au milieu de ces tiraillements de l'intérêt personnel, la foi au
principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit
dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appétits de
pouvoir, convergent vers le même but, le respect de la représentation
nationale, l'appel jaloux à son omnipotence. Mais ce n'est point un
respect sincère, ce n'est point une foi sérieuse. Cette Assemblée, qui
représente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est
quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose
qui devrait être; chaque nuance de l'opinion trouve là quelques noms
propres qu'elle préconise; mais tout bas chacun se dit: «Excepté Pierre,
Jacques et Jean, tous ces représentants ne représentent rien.»

Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le
nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui,
l'éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes,
ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres
Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve
combien peu le peuple sait où il va et ce qu'il veut.

La question est pourtant facile à éclairer pour le peuple: «Être ou ne
pas être;» mais il ignore les moyens. On a suscité, pour l'éblouir et
lui donner le vertige, le grand fantôme du mensonge politique, et, quand
je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur à l'élément bizarre et
ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous
avons un mot trivial que vous traduirez par quelque équivalent dans
votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire
merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels
cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations
sur son passage, leur annonçant un sauveur nouveau, ou un ogre prêt à
les dévorer, les livrant à de folles espérances ou à de sottes frayeurs,
et se personnifiant, par une mystérieuse solidarité, dans les individus
qui plaisent ou déplaisent aux diverses localités. Ce peuple intelligent
mais crédule et impressionnable, on travaille ainsi à l'abrutir; mais,
comme ce n'est pas facile, on ne réussit qu'à l'exalter et à le rendre
fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend.
Ici, il crie: «À bas la République! et vive l'égalité!» Ailleurs: «À
bas l'égalité! et vive la République!».

D'où peut sortir la lumière, au milieu d'un tel conflit d'idées fausses
et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules
expliquer à la foule que la République est non pas la propriété de telle
ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut
de tous.

Qui fera ces lois? Une Assemblée vraiment nationale. La nôtre
malheureusement subit toutes les préventions et cède à toutes les
influences qui font la perte des monarchies.

Vous voyez, ami, combien il est difficile à une société de se
transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idéal, à
nous autres, c'était d'arriver à cette transformation sans discorde
civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une même nation les uns
contre les autres. Je vous confesse que, la royauté mise de côté, après
ce court et glorieux élan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler
un combat, mais qui fut bien plutôt une manifestation puissante où
quelques citoyens se sont offerts à Dieu et à la France comme une
hécatombe sacrée, mon âme ne s'était pas cuirassée au point d'envisager
sans horreur l'idée de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible,
et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime où
les idées sociales out assez pénétré pour le rendre éminemment pacifique
et généreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que
ces idées l'ont sauvée en février et qui essaye de tourner contre les
socialistes une rage factice, excitée par elle dans le sein du peuple!
Caste insensée, téméraire comme une royauté expirante, qui joue sa
dernière partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans
la force matérielle, et qui, depuis trois mois, travaille à sa propre
perte avec une ardeur déplorable!

D'un bout de la France à l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et
ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des
factieux, sans songer que ce même peuple, qu'elle provoque contre
lui-même, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale
acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du
soupçon et de la colère, le peuple terrible à tous, le peuple de 93, qui
fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de
la cause nouvelle!

Espérons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les
passions funestes qu'on s'efforce de réveiller en lui. Espérons qu'il
restera sourd à ces agents provocateurs qui veulent l'agiter à leur
profit et qui s'imaginent qu'après l'avoir déchaîné contre nous, il
ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas à la
bourgeoisie réactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les
lazzaroni de Naples.

Mais ce complot impie échouera, Dieu interviendra et peut-être la caste
des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanité,
nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons après
Jésus: «Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!»

Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux
qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne
savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans haïr le mal que
commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils
accomplissent, en cherchant à rendre le peuple brutal et sanguinaire,
nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient
nous faire à nous-mêmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant;
nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompé et
sacrifié; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et
portant en soi le germe d'un avenir idéal. Nous l'aimons comme on aime
la victime innocente, disputée à la fatalité éternelle; comme on aime le
Christ sur la croix, comme on aime l'espérance, comme on aime l'idée de
la justice, comme on aime Dieu dans l'humanité! Peut-on aimer ainsi et
vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misère ou se
souille dans le pillage?

Demandez à la mère si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles
devienne un bandit et un assassin!

Et pourtant voilà ce dont on nous accuse. On dit que nos idées d'égalité
fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant
cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du délire, on lui
signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'étrangler. On marque
la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthélemy d'hérétiques
nouveaux, on lui crie: «_Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre
toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.»

Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait à moi qu'il me tuât,
si mon sang pouvait apaiser la colère du ciel et même celle de la
bourgeoisie? Mais le sang enivre et répand dans l'atmosphère une
influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure même, les mauvaises
paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent.
L'éducation de la haine est une école d'abrutissement et d'impiété qui
finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mêmes.
Parlez-nous de charité et de fraternité; car, après que vous aurez tué
moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des
lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!



CCLXXXIII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

                                Nohant, juillet 1818.

Merci, mon amie; j'aurais été inquiète de vous si vous ne m'aviez pas
écrit; car, au désastre général, on tremble, d'avoir à ajouter quelque
désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime.
Je suis navrée, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus
à l'existence d'une république qui commence par tuer ses prolétaires.
Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C'est du
Malthus tout pur.

Comment! miss Ashurst est arrivée au milieu de cette tragédie? Pauvre
enfant! elle est venue assister aux funérailles de notre honneur. Elle
est venue trop tard: elle n'aura pas vu la République. Embrassez-la pour
moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que
vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous
aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici à quelque temps, outre que je
serais peut-être hors d'état de me conduire _prudemment_ à Paris, il
faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable
d'imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le
feu chez moi.

Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se
promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'ôtent leur chapeau.
Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier: _A bas les
communisques!_ Ils espéraient me faire peur et s'aperçoivent enfin
qu'ils n'y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser
une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les
contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris,
ils prétendaient que j'avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents
communistes et quatre cents fusils!

D'autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de
la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils
le croyaient si bien, qu'ils m'ont amené la gendarmerie. Heureusement,
tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui
pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les
autorités sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est
possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont
quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits
orages, éclaboussures inévitables du malheur général.

Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte
aujourd'hui d'être française, moi qui naguère en étais si heureuse! Quoi
qu'il arrive, je vous aime.

GEORGE.



CCLXXXIV

A M. GIRERD,
REPRÉSENTANT DU PEUPLE A
L'ASSEMBLÉE NATIONALE, A PARIS

                                Nohant, 6 août 1848.

Mon ami,

Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute
la responsabilité _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si
l'Assemblée nationale voulait détruire la République, la République
aurait le droit de se défendre, même contre l'Assemblée nationale.

Quant à la responsabilité _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard
a voulu qu'elle n'appartînt à personne. J'aurais pu la rejeter sur M.
Ledru-Rollin, de même qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi
la responsabilité _morale_. Mais, dans un moment où le temps manquait à
tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer à ma conscience, si j'avais
refusé de _donner_ quelques heures du mien à un travail _gratuit_ autant
comme argent que comme amour-propre. C'était la première et ce sera
probablement la dernière fois de ma vie que j'aurai écrit quelques
lignes sans les signer.

Mais, du moment que je consentais à laisser au ministre la
responsabilité d'un écrit de moi, je devais accepter aussi la censure du
ministre, ou des personnes qu'il commettait à cet examen. C'était une
preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin,
la plus grande qu'un écrivain qui se respecte puisse donner à un ami
politique.

Il avait donc, lui, la responsabilité politique de mes paroles, et les
cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoyés ont été examinés. Mais le
XVIe _Bulletin_ est arrivé dans un moment où M. Élias Regnault, chef du
cabinet, venait de perdre sa mère. Personne n'a donc lu, apparemment, le
manuscrit avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a
revu l'épreuve. Je ne les revoyais jamais, quant à moi.

Un moment de désordre dans le cabinet de M. Élias Regnault, désordre
qu'il y aurait cruauté et lâcheté à lui reprocher, a donc produit tout
ce scandale, que, pour ma part, je ne prévoyais guère et n'ai jamais
compris jusqu'à présent.

Comme, jusqu'à ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot à
retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet
n'avaient lieu de s'inquiéter extraordinairement de la différence
d'opinion qui pouvait exister entre nous.

Apparemment, M. Jules Favre, secrétaire général, qui, je crois,
rédigeait en chef le _Bulletin de la République_, était absent, ou
préoccupé aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au
ministre ou à ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois
projets rédigés sur le même sujet _dans des nuances différentes_. Je
n'ai pas le talent assez souple pour tant de rédactions et c'eût été
trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la
même idée. Je n'ai jamais connu trois manières de dire la même chose, et
je dois ajouter que le sujet ne m'était point désigné.

Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon
d'observer, c'est que l'article avait été envoyé par moi le mardi 12
avril, alors qu'il n'était pas plus question, dans mon esprit, des
événements du 16, que dans les prévisions de tous ceux qui vivent
comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la
préoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que
le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation où se trouvaient alors les
esprits, on a voulu à tort donner, à des craintes que j'avais émises
d'une manière générale, une signification particulière.

Voilà ma réponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part,
il m'est absolument indifférent qu'on incrimine mes pensées: je ne
reconnais à personne le droit de m'en demander compte et aucune loi
n'autorise à chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle
opinion. Or un écrit que l'on compte soumettre à un contrôle _avant de
le publier_, et que dans cette prévision, on ne se donne le soin ni de
peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus
qu'une pensée qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.

Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement à la vérité et
à l'amitié de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-à-dire la part
qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.

Si le XVIe _Bulletin_ a été un brandon de discorde _entre républicains_,
ce que j'étais loin d'imaginer durant les cinq à dix minutes que je
passai à l'écrire, il ne fut pas écrit du moins en prévision ou en
espérance de l'événement du 15 mai, que je n'approuve en aucune façon.
Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuvé
avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccès qui me le ferai désavouer
après.

À toi de coeur, mon ami.

GEORGE SAND.



CCLXXXV

AU MÊME

                                Nohant, mardi 7 août 1848.

Mon ami,

Quoique bien malade, je t'ai écrit hier pour te donner, vite, les
explications que tu me demandais et que tu désirais peut-être, par
amitié pour moi, pouvoir donner à quelques personnes. Il y a assez
longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai dédaigné de
répondre à toutes les attaques indirectes des journaux de la réaction.
Ma réponse, conforme à l'exacte vérité, est dans la lettre que je t'ai
envoyée hier et dont je t'autorise à faire l'usage que tu jugeras
convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un
journal de notre opinion. J'aurais pu l'écrire plus tôt; mais je voulais
laisser à M. Ledru-Rollin le soin de désavouer ce _Bulletin_ comme il
l'entendrait; les explications que le rapport prétend avoir reçues
de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes à la vérité, et tu
comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rédacteur _payé_,
apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi
lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens à garder l'attitude qui me
convient comme écrivain, et à laquelle je n'ai jamais manqué, ni comme
dignité, ni comme modestie, ni comme désintéressement.

Avise donc de toi-même; car je prends ici conseil de toi, sur ce que
tu dois faire de ma lettre. Je désire rétablir la vérité en ce qui me
concerne, et c'est aussi défendre M. Ledru-Rollin que de me défendre
moi-même. C'est la seule occasion convenable peut-être que j'aurai de le
faire; car, le rapport oublié, il serait de mauvais goût de ramener
sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites à
l'Assemblée. Peut-être aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en
explique lui-même? Confères-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui
mes lettres si tu veux.

Je te remercie, mon vieux frère, d'avoir pensé à moi tout de suite;
j'étais bien sûre que tu aurais ce soin-là.

Je crois que tu dois blâmer, toi, l'homme de la douceur et de la
prudence généreuse, la brutalité du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce
péché, que je ne puis appeler un péché de jeunesse. Je ne reviendrai pas
sur ce que je t'ai écrit hier du fait _non accompli_ dans ma réflexion,
et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma défense,
la-dessus, n'est point trop métaphysique, elle est simple et même naïve,
je crois. Mais, après tout, je ne me repens pas _bien sincèrement_, je
le le confesse, de cette énormité. Je suis sincère en te disant que je
n'ai jamais donné dans le 15 mai. L'Assemblée n'avait pas mérité d'être
traitée si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-là. Il ne
s'agissait pas pour lui de sauver la République par ces moyens extrêmes
qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas désespérés. D'ailleurs,
il n'était pas là, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques
groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur système à la
France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e}
_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la République, j'avais
si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si
impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait
qu'une femme assez folle pour oser l'écrire. Aucun homme n'eût été assez
bête et assez mauvaise tête pour faire tomber de si haut une vérité si
banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouvé là
pour que l'étincelle mît le feu. J'en rirais sur l'échafaud si cela
devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!

Mais que M.-Ledru-Rollin s'en défende, je le veux de tout mon coeur, et
je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tôt s'il ne m'eût
dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de
ce fait prend place dans les choses officielles, hâtons-nous de dire la
vérité. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque
autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la vérité à sa manière.

Je t'envoie une lettre que j'ai reçue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais
qui n'est pas précisément de mes amis, mais qui m'est sympathique.
Remets-la à Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui être utile. S'il
veut des détails sur le caractère et la position de M. Milnes, M. de
Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu à l'appel
en témoignage, je suis sûre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme
de vérité et de sincérité, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre
le peint tout entier.

Bonsoir, ami et frère. Toujours à toi.

GEORGE SAND.



CCLXXXVI

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÈME

                                Nohant, 24 septembre 1848

Monsieur,

Je viens bien tard répondre à une lettre que vous m'avez écrite le 19
juillet dernier. Vous me l'aviez adressée à Paris, et, par un concours
de circonstances trop long à vous expliquer ici, je ne l'ai reçue que
depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.

Vous me demandez si le socialisme combattait en juin à Paris. Je le
crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir
prendre part à cette lutte effroyable. J'étais déjà ici à cette
époque et je n'ai rien vu par moi-même: je ne puis donc juger que par
induction. Je crois que le socialisme a dû combattre dans toutes ses
nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et même
des combinaisons d'idées et de doctrines que nous ne connaissons pas.

Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscité le mouvement ni qu'il
l'ait dirigé. Je doute qu'il l'eût dominé et réglé si les insurgés
eussent triomphé. Il y a eu, je crois, toute sorte de désespoirs dans
cette mêlée, et, par conséquent, toute sorte de fantaisies; car le
désespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrêmes. L'élection
de Louis Bonaparte à côté de celle de Raspail, doit nous expliquer un
peu aujourd'hui la confusion de l'événement de juin.

En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique
assez par le _mal de désespoir_. Le désespoir ne peut pas raisonner, il
ne peut pas attendre. Là est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance
en l'Assemblée nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son
instinct ne l'avait pas trompé; car l'Assemblée nationale, sauf une
minorité républicaine méritante, et une infiniment petite minorité
socialiste, enterre toutes les questions vitales de la démocratie.

Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici à
longtemps. On a trop effrayé la bourgeoisie propriétaire. Elle croit
qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui
dans la majorité du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriété
qu'elle possède ou qu'elle rêve. Je crois que la question est retardée
parce qu'elle est mal posée de part et d'autre.

Il y a, selon moi, deux espèces de propriétés: la propriété individuelle
et la propriété sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaître que
la première; certains socialistes, poussés à l'extrême par cette
monstrueuse négation de la propriété sociale, ne veulent reconnaître que
la seconde.

Cependant plus les sociétés se civilisent et se perfectionnent, plus
elles étendent le fonds commun, pour faire contrepoids à l'abus et à
l'excès de la propriété individuelle. Mais il doit aussi y avoir une
borne à cette extension de la propriété commune; autrement, la liberté
individuelle et la sécurité de la famille périraient.

Aussi le ministre Duclerc avait une pensée vraiment sociale en voulant
donner à l'État le monopole des chemins de fer et des assurances contre
l'incendie. C'étaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient
s'étendre à mesure que la société en aurait recueilli le bénéfice. Ainsi
tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux
et les richesses qui, de leur nature, sont communes à tous, les grandes
mesures financières portant sur les hypothèques et qui peuvent mettre
l'argent à bon marché, tout cela devra être socialisé avec le temps,
pourvu que la bonne volonté y soit. Mais elle n'y est pas, la vérité
ayant été outrepassée par les écoles socialistes qui vont jusqu'à ôter
à l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vêtement et même sa
femme.

La peur, une peur pusillanime et furieuse en même temps, s'est emparée
de la bourgeoisie. Et puis les spéculateurs qui, sous la dernière
monarchie, se sont emparés de ces richesses communes (et c'est en ce
sens que Proudhon a raison de dire que la propriété, c'est le vol), ne
veulent point restituer à la communauté ce qui est essentiellement du
domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la féodalité, posséder les
ponts, les chemins, les rivières, les maisons et même les hommes, ils
trouveraient cela fort légitime, tant ils font peu, vis-à-vis de la
communauté, la distinction du tien et du mien.

Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On
le croirait à cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux,
qui a servi de cause ou de prétexte. Il semble qu'il ait pris les armes
pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se présente
si confusément et, je le répète, les dernières élections de Paris sont
si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.

Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle
d'un neveu de Napoléon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une
fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie
force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours à même
de réparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excès de sa
souffrance la lui fait méconnaître, et, dans les orages qu'il soulève,
dans les voeux étranges qu'il émet lors des élections, il compromet le
principe même de sa souveraineté.

Cavaignac a peut-être combattu le peuple pour lui conserver, malgré lui,
cette inviolable souveraineté. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne
pas le haïr de s'être fait, en apparence, l'exécuteur des hautes-oeuvres
de la bourgeoisie.

Voilà, monsieur, mes idées sur notre malheur. Elles sont assez vagues,
comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur
est si profondément déchiré. La foi dans l'avenir ne doit jamais être
ébranlée par ces catastrophes; car l'expérience est un fruit amer et
plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de
la guerre civile et de l'égorgement du peuple?

Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est
bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel
journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment du moins, je ne puis
dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues
nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et
puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est
encore malade et je dois attendre qu'elle soit guérie.

Agréez, monsieur, et faites agréer à vos amis, l'expression de mes
sentiments fraternels.

GEORGE SAND.



CCLXXXVII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 30 septembre 1848.

Ami,

Je ne sais si vous avez reçu deux lettres que je vous ai écrites à
Milan, l'une pendant nos horribles événements de juin, l'autre, quelque
temps après. Comme je vous sais plein de courage pour écrire à ceux qui
vous aiment, je présume, si vous ne m'avez pas répondu, que vous n'avez
rien reçu. Dieu sait quels obstacles peuvent être entre nous! Je n'en
verrais le motif de la part d'aucune police européenne; car nous sommes
désormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons
dans un temps où toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez
celle-ci, ayez la bonté de me faire savoir, ne fût-ce que par un mot,
que vous savez que je pense à vous.

Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes
les lettres que vous avez écrites à ses parents lui ont été adressées à
Paris, d'où elle me les a envoyées ici, d'où, enfin, je les renvoie à
Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et
intéressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs,
vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprécier.
Je n'avais qu'à interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos
souffrances, et je sais que vous avez dû ressentir aussi les miennes. Ce
qui s'est passé à Milan est mortel à mon âme, comme ce qui s'est passé
à Paris doit être déchirant pour la vôtre. Quand les peuples combattent
pour la liberté, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette
cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la
nôtre, quoiqu'il y ait au fond les mêmes éléments. Vous avez l'étranger
devant vous et les crimes de l'étranger s'expliquent comme la lutte du
faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvré en février, et qui
laissons tout perdre, nous qui nous égorgeons les uns les autres sans
aller au secours de personne, nous présentons au monde un spectacle
inouï.

La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que
l'égoïsme soit à l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie
l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de
sa souveraineté, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin
ouvrir les yeux, et cette vision de la réalité est horrible. La majorité
du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et
bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les
villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le
peuple des campagnes, et destinée pour longtemps à être écrasée par la
majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses flancs
le peuple de l'avenir. Elle est le martyr véritable de l'humanité. Mais,
à côté d'elle et autour d'elle, le peuple, même celui qui combat avec
elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les
journées de juin, nous avons cru, jusqu'à ce moment, que les faubourgs
de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous
l'ont fait instinctivement; mais voici des élections nouvelles qui
nous donnent le chiffre des opinions formulées. La majorité est à un
prétendant, ensuite à un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre
plus limité, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tête et le
coeur des socialistes. De leur côté, les chefs socialistes ne sont ni
des héros ni des saints. Ils sont entachés de l'immense vanité et
de l'immense petitesse qui caractérisent les années du règne de
Louis-Philippe.

Aucune idée ne trouve la formule de la vie. La majorité de la Chambre
vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lève pas sous le
drapeau de la République. Il faut à ceux-ci un empereur, à ceux-là des
rois, à d'autres des révélateurs bouffis et des théocrates. Nul ne sent
en lui-même ce qu'il est et ce qu'il doit être. C'est une effrayante
confusion, une anarchie morale complète et un état maladif où les plus
courageux se découragent et souhaitent la mort.

La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passé, et
quiconque sait ce que c'est qu'une idée ne peut être ébranlé dans sa
foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour à passer ici-bas,
et les abstractions ne peuvent satisfaire que les âmes froides. En vain
nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons à lutter et à
travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie
sans soleil et sans joies! quelle lourde chaîne à porter! quels ennuis
profonds! quels dégoûts! quelle tristesse! Voilà le pain trempé de
larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de
consolations et que l'espérance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que
ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est
pour traverser _en personne_ de plus riantes contrées, sont des enfants
qui se croient assurés de vivre un siècle. J'aime mieux qu'on me laisse
dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas
qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de
l'humanité.

J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici.
Nous avons beaucoup parlé de vous; mais je vous dirai tout franchement
qu'elle m'a fait un effet tout opposé à celui que vous avez produit sur
moi. Après vous avoir vu, je vous ai aimé beaucoup plus qu'auparavant,
tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est très bonne, très
intelligente, elle doit avoir de grandes qualités. Mais elle est
infatuée d'elle-même, elle a le vice du siècle, et ce vice ne me trouve
plus tolérante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain
ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui
pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui
ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens
qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour
elle, et la question de _sexe_, dans une acception où la pensée de
l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrêter exclusivement, efface
chez elle la notion de l'_être humain_, qui est toujours le même être
et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais
comme âme et comme enfant de Dieu. Il résulte de cette préoccupation,
chez elle, une sorte d'état hystérique dont elle ne se rend pas compte,
mais qui l'expose à être la dupe du premier drôle venu. Je crois sa
conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-être pire.
J'aimerais mieux qu'elle eût des amants et n'en parlât jamais que de
n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, après avoir causé
avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui
souffre de l'estomac. J'ai été sur le point de le lui dire, et c'était
peut-être mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je
n'étais pas sûre de lui faire utilement de la peine.

Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous
devez lui savoir gré, car il est sincère et profond. Mais encore, en me
parlant de vous, elle m'a impatientée sans le savoir. Elle voulait avoir
mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour
me débarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement
que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas
le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_,
c'est-à-dire l'humanité, qui comprend les deux sexes à un point de vue
plus élevé que celui des passions individuelles. Là-dessus, elle s'est
animée et m'a parlé de vous comme d'un héros de roman, ce qui me
blessait et m'ennuyait énormément. Enfin, une véritable Anglaise, prude
sans pudeur; et c'est aussi un véritable Anglais, car l'esprit n'a pas
de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle
nation qu'il y ait au monde.

Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux êtres
qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites
illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps.
Nous sommes bien à plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant
qu'individus et qui sommes dans l'humanité en travail, comme les vagues
dans la mer battues de l'orage.

Vous avez revu votre soeur et votre mère, c'est toujours cela de pris!
Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les
mêmes et ne changeront pas. Mon intérieur est du moins tranquille et
doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que
vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande
rien à Dieu pour moi-même, je ne le prie même pas de me préserver des
cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ôter aux
autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus
que sa terrible loi n'a voulu accorder à notre race infortunée.

Adieu, ami; je vous aime.

G. SAND.



CCLXXXVIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

                                Nohant, 14 octobre 1818.

Monsieur,

Les idées que je vous ai exprimées au courant de la plume dans ma
dernière lettre sont trop incomplètes pour être publiées. On peut faire
sans cérémonie un échange d'idées par lettres; mais il ne faut soumettre
au public que ce qu'on a travaillé de son mieux et cela, non par respect
de soi-même et vanité d'écrivain, mais par respect pour l'idée même
qu'on doit présenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en
ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant
aussi court et aussi simple que nous pouvons le résumer, sur la question
que je vous ai exposée rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1]
paraîtra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si
le principe développé ainsi vous paraît juste et satisfaisant, vous
pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une
extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idée n'est à
personne et son application est l'oeuvre de tous.

Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous
m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce
qu'ils répondent au sentiment des âmes généreuses, et qu'ils le
confirment comme ils sont confirmés par lui.

Agréez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dévouement
fraternel.

GEORGE SAND

Je rouvre ma lettre pour répondre à une question que vous m'adressiez,
et j'y répondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes
incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense être d'accord
avec vous sur ce point: l'institution de la présidence est mauvaise et
c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le président
accordé), faut-il qu'il soit nommé par le peuple ou par l'Assemblée
nationale? En principe, il doit être nommé par le peuple, tous
les démocrates sont d'accord là-dessus; car le contraire est le
rétablissement du suffrage à deux degrés.

Mais, en fait, des républicains très sincères ont voté pour la
nomination par l'Assemblée, pensant que les besoins de la politique
exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je déteste ce
qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit,
peu sincère et toujours déjoué dans ses calculs par la fatalité ou la
Providence, de substituer à la logique et à la vérité des prévisions,
des ressources, des transactions, la raison d'État des monarchies, en un
mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique
proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu
souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces
conciliabules d'individus où l'on fabrique avec de grands moyens de si
petits expédients.

Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d'inspiration
dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint
l'élection du prétendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui
laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux
qu'il en fasse, au début, un mauvais usage que s'il perdait la notion de
son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les
exigences de la politique.

S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que,
s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il
ne subisse pas celui qu'on aura fait à sa place.

  [1] _Travailleurs et Propriétaires_, par Victor Borie.



CCLXXXIX

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

                                Nohant, 1er novembre 1848.

Cher ami,

Je suis toute triste et consternée de n'avoir pas de vos nouvelles
depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me
trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiète quand même, parce
que j'espérais que vous pourriez m'écrire, et apparemment vous ne l'avez
pas pu. N'avez-vous pas reçu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a
pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous écrire.
Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne
sachiez aussi bien que moi? Les événements sont tristes et sombres
partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la
foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-même dans ma retraite,
qui n'est point dure et cruelle, comme la vôtre, mais où j'ai peut-être
eu plus de tristesse et d'abattement que vous, âme généreuse et forte!
j'y ai même été moins en sûreté; car on m'a fait beaucoup de menaces.
Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour
qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir à porter jusqu'au
bout.

Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'était
l'expression de la haine, et c'est là notre calice.

Être haï et redouté par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement
ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi
fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me
dit que partout il commence à se réveiller, et en bien des endroits on
crie aujourd'hui: «Vive Barbès!» là où l'on criait naguère (et c'étaient
souvent les mêmes hommes): «Mort à Barbès!»--Eh! mon Dieu, me
disais-je, ce martyre, il l'a déjà subi mille et mille fois, et il l'a
cherché à tous les instants de sa vie. C'est sa destinée d'être le plus
haï et le plus persécuté, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.»

Je fais souvent des châteaux en Espagne, c'est la ressource des âmes
brisées. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'où vous êtes, vous
viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous
tenions tous cois, sous le règne du président, quel qu'il soit; car la
partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le
peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée: il le fera à
ses dépens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce
temps-là, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la
patience dans les moyens, les partis s'épureront et l'écume se séparera
de la lie. Enfin, la nation mûrira, car elle est moitié verte et moitié
pourrie... Et peut-être que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls
moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous
sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les
soins de ma famille vous feront une nouvelle santé et une nouvelle
vie...

Laissez-moi faire ce rêve. Il me console et me soutient dans l'épreuve
que vous subissez.

Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir.
S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter
un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.

GEORGE.



CCXC

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES

                                Nohant, 22 novembre 1848.

Mon ami,

Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette
énergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux,
n'indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à
suivre matériellement, et le coeur seul s'attache à vos pas, au milieu
de mille anxiétés douloureuses.

Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fâchée? Est-ce jamais
possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que
je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le
devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine
de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez
qu'à me consoler et à m'encourager. Quand je ne vous écris pas, dans
le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de
vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus
périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne
fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement
pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur
les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que
je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre
souvenir n'est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et
l'avenir de l'humanité? N'êtes-vous pas un de ces travailleurs
infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent
bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les
masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas,
au milieu de tant de revers!

Sans doute l'avenir est à nous; mais irons-nous jusqu'à l'avenir? Peu
importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais
combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mêmes!
combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer
amèrement sur les mourants qu'on laisse derrière soi! Notre route est
semée de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres véritables
par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de
désespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus
loin.

L'état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les
soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus
vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où
toutes les nuances de l'idée démocratique devraient se réunir et se
retourner contre l'ennemi commun!

Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement
les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à
celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les
serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés
devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur
des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti,
peut-être! Encore c'est très douteux, d'après sa conduite récente. Mais
le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence
des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la
moindre pitié pour ses égarements?

Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce
caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis
le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie
démocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au
premier chef!

Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant,
ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation
philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes _a
priori_ ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment.
C'était facile â tourner en ridicule, on l'a fait, et cet écrit n'a
servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories
absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur à
nous si nous mettons ainsi l'idéal à la porte! Leroux en a trop; mais,
pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.

Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour
nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je
pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire
et dont j'ai écrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.

Je ne veux pas vous parler des événements de l'Italie et de ceux qui
particulièrement vous intéressent. Il me semble qu'il ne le faut pas,
par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous
pourrez, et vous savez si je m'y intéresse, si je me tourmente, si je
m'afflige et si j'espère et souffre comme vous et avec vous!

Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours
_hors de la maison_, les mêmes douleurs de famille. Je travaille,
j'attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage,
ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette
fatalité politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage
universel_.

Adieu, ami.

A vous de toute mon âme.

GEORGE.



CCXCI

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

                                Nohant, 8 décembre 1848.

Cher ami,

Voilà trois ou quatre lettres que je vous écris, que je fais porter à
Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment
parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon
particulier. Je vous envoie la dernière, pour que vous voyiez que je
n'ai pas cessé de penser à vous.

Cette fois, on m'assure qu'on réussira à vous faire tenir ma lettre. Ce
qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de pressé et
de particulier à vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-là,
je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce à quoi je
tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant,
vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez
sans doute.

Je présume que vous n'êtes pas privé de journaux, bien qu'après tout, ce
serait peut-être un bonheur d'ignorer combien une partie de la France
est absurde, aveugle, égarée en ce moment-ci. Mais, malgré l'engouement
pour l'Empire, qui est le mauvais côté de l'esprit public, il y a,
d'autre part, un changement sensible, un progrès réel dans les idées.
Cela est surtout frappant dans nos provinces, où les questions de
personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas à des
questions, mais à des besoins de principes. Je ne suis guère contente,
pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements
sentent l'orgueil et l'intolérance, défauts inhérents au rôle d'_homme
à idées_, et que je leur ai toujours reproché, vous le savez. Mais la
volonté de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent
à l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de
meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels
ou tels laissent un nom plus ou moins pur!

Le vôtre, grâce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de
sainte abnégation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de
votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous êtes au-dessus
de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'espérance de jours
meilleurs pour l'humanité.

Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours.
Moi, je prends aisément mon parti de tous les déboires personnels. Mais
j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime,
et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'âme abattue par votre
captivité et par les malheurs du prolétaire. Je trouve ce calice amer et
voudrais le boire à votre place.

Adieu; écrivez-moi si vous pouvez, ne fût-ce qu'un mot. Je fais toujours
le rêve que vous viendrez ici et que vous consentirez à vous reposer
pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop
de stoïcisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutôt à l'inaction
du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez
être acquitté infailliblement si vous daignez dire la vérité de vos
intentions, et répondre un mot à vos accusateurs.

Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme
nous parlons de vous en famille! Adieu encore.

Votre soeur,

GEORGE.



CCXCII

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

                                Nohant, 13 février 1849.

Permettez-moi, citoyen de défendre le travail de mon ami auprès des
vôtres et de vous-même[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit
incomplet à son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous
vous détachiez du vôtre, comme j'ai été obligée de le faire pour le mien
propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une
forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien
plutôt qu'un livre de pratique sociale, d'économie politique.

Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il était juste, s'il
était admissible. Il vous paraît tel puisque vous acceptez la préface.
Le livre n'est que le développement historico-philosophique de ce
principe, que je répète ici pour mieux nous entendre:

La propriété est de deux natures. Il y a une propriété commune, il y a
une propriété individuelle.

Lorsqu'en causant, nous arrivâmes à cette formule, M. Borie et moi,
notre premier cri fut celui: «Il n'y a guère d'idées nouvelles, et ce
que nous avons trouvé là, n'est probablement qu'une réminiscence. Si
nous avions tous nos souvenirs bien présents, nous verrions que nous
avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanité.»

Quant à moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais
je manque de précision dans la mémoire. M. Borie, étant beaucoup plus
jeune, eut plus de facilité à retrouver les textes que je n'en aurais
eu, et c'est pourquoi il fit très vite ce travail, que j'aurais fait
très lentement. Il me semble aussi que son point de départ, car ses
opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force à son
raisonnement sur la propriété commune. On devait l'accepter mieux de la
part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car,
moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriété et
peut-être que, même en admettant une propriété individuelle, comme je le
fais aujourd'hui, je ferais cette dernière part si petite, que peu de
gens s'en contenteraient.

Maintenant, ce que vous reprochez à M. Borie, c'est de n'avoir pas donné
un moyen pratique, en définissant d'une manière nette et absolue, ce qui
est du domaine de la propriété individuelle et ce qui est de celui de la
propriété commune. Voilà où, je crois, l'auteur devait s'arrêter dans un
petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose
arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une
chose enfin qui, proposée aujourd'hui par un individu, devient aussitôt
beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de
l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi,
importe fort peu à priori; et la nature des principes nous est très
nécessaire.

Croyez-vous que, le jour où les hommes seront d'accord sur les principes
de justice et de fraternité, ils seront à court de moyens? Croyez-vous
donc que, même dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce
l'intelligence de la pratique qui fait défaut en France? Nullement. Il
y a des moyens à remuer à la pelle, et, si nous avions une Assemblée
législative composée de socialistes intelligents (certes on en
trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus
d'un homme de génie apporter son moyen. Ces moyens différeraient; mais,
si la même religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait,
et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois équitables et
vraies qui sauveraient la société.

Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de
quoi rendre la vie matérielle à ce corps épuisé? Et croyez-vous qu'il
n'y ait pas d'autres grandes intelligences financières qui végètent dans
l'obscurité, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer
un moyen pur et simple est une chose puérile, si on ne se sent pas
spécialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_
de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un
journal très répandu, ou du droit d'une grande capacité _pratique_,
qu'on peut venir proposer un système _pratique_. Mais disséminer le
travail des esprits sur une multitude de propositions isolées, c'est ce
que je désapprouve.

C'est cette multitude de systèmes pratiques qui nous a empêchés d'en
suivre un seul au début de la Révolution. En ce moment, Proudhon parle,
et, bien qu'il ne s'inquiète point des principes qui nous préoccupent,
je suis d'avis qu'il nous faut l'étudier attentivement et nous tenir
prêts à le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente
du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une
religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communauté et
le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une
concession pour arriver à l'accord qui seul rend la pratique possible,
et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un
concile organisateur, en présence d'esprits de sa force, agissant vers
un but commun.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me
comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en résumé:
C'est que nous devons travailler sérieusement à dégager en nous les
principes, et qu'en même temps nous devons nous faire très accessibles
et très modestes devant les moyens proposés. Nous devons ne point croire
que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader
que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion
pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un
moyen. Hélas! ce moyen, fût-il parfait, tombe dans le vide, s'il est
offert à une majorité récalcitrante. Mais il est bon peut-être
que Proudhon ait cette croyance étroite qui concentre sa force
intellectuelle.

Quelques hommes ont cette étroitesse de vues et deviennent grands par
cela même. Témoin Voltaire et tant d'autres, qui, à force de rejeter ce
qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans
leur spécialité. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et
gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous
également de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en
ait en France maintenant plus qu'à aucune autre époque, c'est encore
et ce sera peut-être toujours une précieuse minorité, par rapport à la
population.

Voilà pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrêtât
précisément devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est après un
autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spécial qu'il doit
l'exposer, s'il le juge à propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en
France, à ce point de pouvoir présenter simultanément la théorie et
l'application. Pierre Leroux y a échoué, malgré son génie.

Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de définir la propriété
individuelle et la propriété commune. Proudhon vous dira que tout
cela est concilié par son système. Un autre vous proposera une banque
hypothécaire; je crois que ce serait le rêve de M. Borie, par exemple,
et je connais plusieurs personnes qui croient aussi à ce moyen sous
diverses formes. Un troisième viendra et vous parlera de l'impôt
progressif; un quatrième, de moyens plus modestes, mais qui seraient
immédiatement applicables si l'Assemblée nationale avait seulement un
peu de foi et de volonté, la communauté dans le système des chemins
de fer par l'État, les assurances mutuelles sous diverses formes, et,
toutes, tendant à constituer un fonds social _réel_; car nous en avons
déjà un fictif qui repose sur l'impôt, mais qui est mal assis et ne
profite qu'aux riches.

Vous voyez que voilà bien des moyens, et je crois que tous sont bons.
Si j'avais la capacité financière, je suis sûre que j'en trouverais dix
autres à vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mêmes et
qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un système consenti
par la nation. Mais où est le consentement? Les riches ne veulent pas,
et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et
s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent
être facilement acceptées de tous, parce que ce qui est vrai et beau
saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jésus,
Confucius et les autres grands révélateurs se sont trompés? Mais, quand
on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter
tout le monde pour agir.

Voilà pourquoi les pensées de colère doivent être refoulées en nous, par
le sentiment même de la fraternité et de la justice. Nous sommes bien
forcés, si nous aimons l'humanité, de la respecter et de regarder comme
sacrée la liberté qu'elle a de se tromper.

Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas?
Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient
à craindre, si les pauvres étaient détachés de l'avarice et du préjugé?
Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou.
Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la
poussière et nous aurions si peu à les redouter, que personne ne se
donnerait la peine de les haïr. Notre obstacle n'est pas là; il est
parmi nous, et nos plus implacables adversaires, à cette heure, sont, à
une imperceptible minorité près, ceux-là mêmes que nous voulons défendre
et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons
plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas être encore une
fois généreux.

Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public
en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner
par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais.
J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où
l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est
au fond de mon âme. J'obéis donc à la _prudence_, comme vous le
dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi. Je n'ai pas cette
qualité-là pour ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion
fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnétisme
funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez
pour parler toujours avec douceur et charité. Or croyez bien que la
charité seule peut nous sauver.

Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom
est, à cause du XVIe _Bulletin_, un épouvantail pour les réactionnaires,
et des relations avouées avec moi pourraient vous compromettre
sérieusement, je dois vous en prévenir. Si quelque chose dans mes
lettres pouvait vous paraître utile à dire, je vous autorise,
pleinement, puisque vous avez un journal, à le reproduire comme venant
de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et
irritent les gens, c'est mon nom.

En ce qui me concerne, j'ai été forcée de refuser à plusieurs amis
d'être leur collaborateur, et, si j'écrivais dans votre journal, cela
m'attirerait des chagrins personnels.

Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternité.

G. SAND.

  [1] _Travailleurs et propriétaires_.



CCXCIII

A M. ARMAND BARBÈS, A BOURGES

                                Nohant, 14 mars 1849

Cher ami,

J'avais reçu votre lettre du mois de décembre. N'en soyez point inquiet.
Si je ne vous ai pas écrit depuis, c'est que j'espérais aller à Paris,
et j'aurais bien préféré vous voir; mais je n'ai pu quitter mon île de
Robinson. En outre, malgré cette apparence de sérénité dont on doit
l'exemple ou la consolation à ceux qu'on aime et qui vous voient de
près, j'ai été sous le coup d'un accablement physique et moral que je
n'aurais pu vous cacher en vous écrivant.

J'ai eu ensuite la volonté d'aller à Bourges, et j'ai eu à subir des
luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cédé que devant cette
considération que tous s'accordaient à me présenter: «Vous êtes, me
disait-on, la bête noire, le bouc émissaire du socialisme. On veut que
vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on
vous accuse. Si vous allez à Bourges, on cherchera tous les moyens de
vous vexer.» A quoi je répondais que cela m'était bien égal; mais on
ajoutait aussitôt que «la malveillance de certain parti rejaillirait
d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation».

J'ai peine à le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de
moi à ce point, ni que nos adversaires eux-mêmes soient assez lâches et
assez méchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour
moi. M'a-t-on trompée pour me soustraire à quelque péril imaginaire?
Mais il a fallu céder, mon fils se mettant de la partie, et me disant
aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans
respect pour mon âge ni pour le sérieux de notre destinée et des
circonstances, les journaux de la réaction s'empareraient du fait de
ma présence à Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des
amitiés, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous
savons de quoi ils sont capables. Un journal rédigé par des dévots et
des prêtres ne publiait-il pas, il y a quelques années, que j'avais
l'habitude de m'enivrer à la barrière avec Pierre Leroux?

Je me serais encore moquée, pour ma part, de ces outrages stupides sur
lesquels je suis tout à fait blasée; mais on me remontrait que cela,
venant jusqu'à vous, vous affligerait profondément dans votre amitié
pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porté quelques consolations,
j'aurais été pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de
douleur.

Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement était
d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers
mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur.
Les réflexions de mes amis et de mes proches m'ont ébranlée, vous serez
juge entre nous.

Je ne vous ai écrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante.
J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'à vous et s'ils pourraient vous
remettre une lettre. Dufraisse devait m'écrire à cet égard, en arrivant
à Bourges. Il l'a peut-être fait, mais je n'ai rien reçu; il y a
peut-être un _cabinet noir_ installé pour la circonstance. De sorte que
je serais encore sans nouvelles particulières de vous, si ce bon Emile
Aucante n'eût réussi à vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage
et que vous vous disiez tout à fait bien portant.

C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes
inquiétudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez
avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces.
Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions à
craindre désormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel.
Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'à nous
laisser porter par le flot du progrès. Il est bien rapide maintenant et
toutes ces persécutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilité
manifeste, immédiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en
étiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous êtes
peut-être l'homme le plus aimé et le plus estimé des temps modernes
en France, malgré les terreurs des masses ignorantes suscitées par la
perfidie de ceux que vous savez.

Tout ce qui a un peu de lumière dans l'esprit et de droiture dans l'âme
se tourne vers vous comme vers le nom entièrement pur, et le symbole
de l'esprit chevaleresque de la France républicaine. Vous ne vous
_préservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent à l'abri.
Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais,
selon moi, vous êtes le seul sage et le seul logique, comme vous êtes le
meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi
à Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'après la pureté de Robespierre
l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes
révolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbès, tout aussi
ferme et aussi incorruptible, mais irréprochable dans ses sentiments de
franchise et d'humanité.

Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que
j'en ai vu par mes yeux n'était qu'une sorte d'orgie improvisée, et je
savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe,
selon moi, le droit de briser sa propre représentation, mais seulement
quand cette expression perfide de sa volonté brise le principe par
lequel elle est devenue souveraineté nationale. Si cette Assemblée eût
repoussé la République au 4 mai, même si elle se fût constituée, _en
principe_, république aristocratique, si elle eût voulu détruire le
suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai
aurait été un grand jour et nous ne serions pas où nous en sommes. Mais,
quelque mal intentionnée que fût déjà la majorité de cette Assemblée, il
n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourût
à ce moyen extrême.

Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls
agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion
la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des
agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui
précédèrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant
qu'il était en moi.

J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre
opposition en général. Je trouvais nos amis trop prompts au soupçon, à
l'accusation, à l'injure. Je croyais ces représentants modérés meilleurs
qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'étaient pour la plupart
des hommes faibles et timides, mais honnêtes dans le fond, et qui
accepteraient la vérité si on venait à bout de la leur exposer sans
passion personnelle, et en ménageant leur amour-propre encore plus
peut-être que leurs intérêts. Je me trompais probablement sur leur
compte; car la manière dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le
15 mai, avec ou sans les journées de juin, ils eussent ouvert les bras à
la réaction plus volontiers qu'à le démocratie. Mais, n'importe quelle
eût été leur conduite, nous n'aurions pas à nous faire le reproche
d'avoir compromis pour un temps, par trop de précipitation, le sort de
la République.

En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois être certaine
que c'est aussi voire pensée, le 15 mai est une faute, et plus qu'une
faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolâtrie hypocrite des
réactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiète des
turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit
chemin à suivre.

C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du
progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence
dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens,
sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter
bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela
nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le
peuple eût été avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des prétextes,
comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure
vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles
montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un
coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il
y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre
précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle
la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls
au 15 mai.

Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps,
et de la _maturité de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant
moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse
probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution,
le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec
lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez
voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il
était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé.

J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter
les débats: vous ne vous seriez pas _défendu_, il n'y a pas de danger
qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion
de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu
peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels,
plus _coupables_ peut-être que vous, se défendent bel et bien
aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai
d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus
noble et le plus généreux parti.

Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez
seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-là, soyez tranquille,
j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos
intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne
m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien
l'opportunité _politique_ de cet appel, rémunératoire en un pareil
moment.

Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la
peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme
leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer
le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me
paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit
à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un
tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver
l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse
irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander
davantage?

C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous,
car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un
mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les
plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne
vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous
pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de
prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais
donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais
il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais;
d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire
de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle
vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon
amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute
la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par
ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien
malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection
et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire.
Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus
réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.

Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les
faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie,
et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma
mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti,
parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur
impossible par elle-même en France désormais.

Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous
voyons la nation se républicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et
plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons
réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc
reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême,
qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une
courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au
nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti
puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les
mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et
non entre les nôtres!

Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur!
cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, après,
nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons
aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur
militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme
s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste
pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite
terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le
peuple, tout gronde contre elle, même les _modérés_, même une partie de
la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du
paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là
nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la
force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère,
nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la
terreur.

Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté,
constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à
l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé.
Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il
faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: _plus_ les
effraye, et voilà leur faiblesse; mais _moins_ les révolte, et là est
leur force contre tous les moyens empruntés au passé.

Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs
rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et
si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant
que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien
recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis
bien d'accord avec eux sur la _souveraineté du but_, et le proverbe
«Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas
l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de
progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours
rétrograde, quoi qu'on fasse.

Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester
étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos
pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse
beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne
vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais
voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures
par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer
l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour
n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me
résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer
encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou
moins court.

Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une
manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez.

Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition
Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux
monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient
le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr.
Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme
assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce
qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous
êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que
zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se
remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces
livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je
vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main.
Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je
vous enverrai ce que vous désirerez.

Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est
un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma
joie vous coûte un effort ou une fatigue.

Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse
venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais
qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs,
et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un
caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je
vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser
l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du
brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de
lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et
d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg.

Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce
matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me
rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si
nous nous occupons de vous.

Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne
vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous
concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon
âme.

GEORGE.



CCXCIV

A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.

                                Nohant, 5 mars 1849.

Mon ami,

Je reçois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à
Florence à l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous
bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses
que vous m'indiquez? Vous m'avez désigné M. Cajali dans deux lettres
différentes, à _Marseille_ et à _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce
nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à
l'avenir d'être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou
éprouvent des retards.

Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C'est
le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la
République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se
manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah!
mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en
partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite.
J'ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare
en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du
courage et de la foi de votre peuple.

Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne,
comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans
l'humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention
contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'étincelle naissante
de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide,
on ne sait trop lequel des deux.

La fatalité qui poursuit cette époque, c'est que les mouvements du salut
ne se font pas simultanément. Si l'Italie s'était soulevée ainsi en
février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que
Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se réveillait
et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'élan
unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours.
Quelle que soit l'issue de votre République italienne, ce qu'elle fait
aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une
manière durable avant qu'un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend
des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La
flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre
faute, à vous homme de persévérance et d'abnégation, et vous n'avez pas
de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir
et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau
temps d'arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et
alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est
en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé
derrière est tombé utilement.

Je suis tentée de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur
moi, lorsque vous me demandez si je suis _mécontente_ de vous. C'est
la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à
vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez
quand l'humanité hésite ou recule, comme si c'était votre faute comme
si vous n'aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus
exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et
timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres
ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre coeur
fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous
admire, si ce n'était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez
peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je
vous aime de toute mon âme et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous
ne m'aimez plus.

Mon fils et nos amis vous embrassent.

Écrivez-moi.



CCXCV

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

                                Nohant, 29 mars 1849.

Mon cher ami,

Il faut que je n'écrive point _socialisme_ et fasse le mort pour le
moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous
pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver
une existence qui m'est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela
si nous pouvions causer ensemble.

Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera
bientôt, j'espère. Ne vous inquiétez point de l'affaire matérielle en ce
qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j'ai
fait pour le journal, et j'espère bien, quand la liberté me sera rendue,
n'être plus dans les mêmes embarras d'argent, et n'avoir plus à vous en
demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche
de n'avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne
m'auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J'ai été triste et
malade, et je n'ai pas su me défendre d'un effroyable abattement après
juin. Cela s'est dissipé pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la
patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les événements officiels
ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l'Italie perdue ou trahie,
Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela
n'empêche pas l'idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces
les plus arriérées, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes
protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c'est
trop tôt, mais pour un temps qui n'est pas si éloigné qu'on le croirait,
à ne voir que la surface des choses.

Courage donc! L'humanité gagnera son procès. Je n'ai pas besoin de vous
dire que j'ai suivi vos persécutions et votre espèce d'_acquittement_
avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour
vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans
cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile,
puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne.

Tout à vous de coeur.

G. SAND.

Mon fils se rappelle à votre souvenir.



CCCXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 13 mai 1849.

Mon enfant,

Je crois que tu devrais revenir sauf à retourner ensuite s'il ne se
passe rien de tout ce que le monde appréhende. Je ne m'inquiète pas
follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle
ne l'a jamais été, et, non seulement par les journaux, mais encore par
toutes les lettres que je reçois, je vois que le pouvoir veut absolument
en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est
un être collectif et un composé de mille idées et de mille passions
diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme
et uni comme un seul homme en présence des provocations insensées d'une
faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de
partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prévoir l'issue, et
qu'il y aura peut-être de plus horribles méprises, s'il est possible,
de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la République rouge donne,
elle donnera jusqu'à la mort; car c'est la République européenne qui est
en jeu avec elle contre l'absolutisme européen. Voilà du moins ce que
je crois, et cela peut éclater d'un moment à l'autre. Tu ne lis pas les
journaux peut-être; mais, si tu suivais les discussions orageuses de
l'Assemblée, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naître un
incident qui est comme un brandon lancé sur une poudrière.

Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin
serait la mienne. Je peux encore être d'une petite utilité à la cause de
la vérité; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le
stoïcisme de Barbès et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et
qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le
combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procès de
l'humanité. Nous avons le suffrage universel: malheur à nous si nous ne
savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours,
et le seul cas où nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui
où l'on voudrait nous retirer le droit de voter.

Mais ce peuple, si écrasé par la misère, si brutalisé par la police, si
provoqué par une infâme politique de réaction, aura-t-il la logique et
la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimité de ses forces
morales? Hélas! je crains que non. Il aura recours à la force physique.
Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun
de ceux qui l'aiment véritablement ne doit lui en donner le conseil et
l'exemple. Pour n'être ni avec lui ni contre lui, il faut n'être pas à
Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramène
aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous
voir tous ici.

Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser à moi.



CCXCVII

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

                                Nohant, 26 mai 1849.

Cher ami,

Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous écrire.
J'espérais avoir le temps de vous voir à Paris, où j'ai été au
commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas
eu, le _temps_. Et puis j'espérais vous complimenter sur votre élection
et me réjouir avec vous, mais vous avez échoué, quoique avec une grande
masse de voix. Enfin, j'ai été malade en revenant ici, toujours malade
depuis deux ans, non pas de manière à inquiéter ceux qui tiennent à ma
vie, mais de manière à perdre mon temps et à m'ennuyer mélancoliquement
sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une
phase d'impuissance matérielle. Je ne me sens ni découragée ni ennuyée
de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par
jours, par semaines entières, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir
vivre, et de penser sans écrire. J'en sortirai, car j'ai la volonté de
voir encore quelques années. Je suis sûre qu'elles me feront du bien
et que je pourrai dire comme ce vieux d'Israël: _Et à présent, je puis
mourir_.

Cet autre empêchement dont je vous parlais et qui ne tenait pas à moi
est à peu près hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque
temps et je vous aiderai. J'ai demandé des détails sur Mazzini: je veux
faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements
n'arrivaient pas, je serais forcée de manquer de parole, et puis le
travail annoncé me déplaît toujours. Il faut ensuite trop bien faire et
cela me décourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal
n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que
vous êtes en grande progression de talent et de clarté, et j'ai remarqué
des articles de vous qui étaient non seulement bons, mais beaux.
Maintenant, je suis fâchée de cette espèce de polémique avec le
_Peuple_. Vous êtes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous
êtes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_
en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, même depuis le
temps de Carrel, à me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit.
C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est
peut-être ce qu'il y a de plus déplorable, de plus irritant, dans les
temps où nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche
vouloir nous la fermer à nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de
leurs idées et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on
les dépasse. Mais, enfin, les voilà arrivés à ce point qu'il leur faut
nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur
tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas à nous d'être les chevaliers
de la Révolution, comme ce beau peuple de Février, comme Barbès, notre
chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont
pas maintenant dans une situation à faire pitié? Je ne connais guère les
hommes de Paris qui représentent cette couleur; mais il y en a dans nos
provinces, il y en a beaucoup parmi les élus que le peuple a choisis
comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des traîtres,
que ce sont des hommes sincères qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions
certes pas eu un si beau résultat dans les départements, où l'on
proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que
les socialistes de la veille, et je crois qu'à Paris, si nous n'avons
pas eu la majorité socialiste dans l'élection, c'est que nous avons
voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus.

Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai
toujours été du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir
de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit
plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous
formons, c'est une religion que nous voulons proclamer.

Et puis je suis fâchée aussi que vous vous mettiez en bisbille avec
Proudhon. Je sais bien les côtés qui nous blessent et qui ne nous irons
jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la démocratie!
quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal
à tous ceux qui voient les choses naïvement et d'un peu loin, de vous
trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les
forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand
nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut
en disant: «Ils ont raison tous deux à leur point de vue. Donc, ils
ont tort de ne pas réunir leurs deux raisons dans une seule qui nous
profite.»

Cela ressemble à un paradoxe, à des raisons de malade pour mon compte;
mais la majorité de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez
pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je
ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir
brûler trop, en courant, ce qui peut être conservé et ce que nous serons
bien forcés d'avoir avec nous quand la flamme sera partout.

Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent,
avec vous, par conséquent.

GEORGE.



CCXCVIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 12 juin 1840.

Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce choléra m'épouvante,
et tu as beau avoir payé ton tribut en douceur, tu respires un air
empesté et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours
sous le coup d'un branle-bas général. Ces affaires d'Italie sont plus
graves que tout ce qui s'est passé. Je ne vis pas tant que tu seras à
Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'écrit
de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze
cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le
_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te
contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-même mettre
un terme à mes angoisses.

Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu
risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne,
et que je ne te survivrais pas.

Nous avons eu fort peu d'orages; il paraît qu'il y en a eu un terrible
à Paris. Il a dû pleuvoir des cheminées, et puis les sergents de ville
assomment les étudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles
mauvaises circonstances pour être loin les uns des autres! Reviens donc
dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au
Musée; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un
travail soutenu et utile. La réponse de ton père te parviendra aussi
bien ici.

Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune
homme très bien de Châteauroux; Fleury, Périgois, Desmousseaux,
Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est
un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et
persuasif. Il a une tête magnifique, distinguée; une pénétration, une
fermeté, une éloquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le
langage paysan et des manières nobles comme ne les ont plus les grands
seigneurs.

Non, les hommes supérieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit
plus que de les mettre à leur plan, et cela ne tardera guère.

Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque guérie. N'en déplaise à ton
ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son
tempérament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles.
Nous étions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait à
verse; mais la rivière était tiède, presque chaude, et c'est bien
décidément un proverbe très sage, et non un paradoxe, que Gribouille se
jetant dans l'eau de peur de la pluie.

Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal là-bas! J'en souffre
dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Pôtu part décidément jeudi;
sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_
de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras là. Je n'ai le
coeur à rien sans toi. Je t'embrasse mille fois.



CLXCIX

A JOSEPH MAZZINI, A ROME

                                Nohant. 23 juin 1849.

Ah! mon ami, mon frère, quels événements! et comment vous peindre la
profonde anxiété, la profonde admiration et l'indignation amère qui
remplissent nos coeurs? Vous avez sauvé l'honneur de notre cause; mais,
hélas! le nôtre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une
angoisse continuelle.

Chaque jour, nous nous attendons à quelque nouveau désastre, et nous ne
savons la vérité que bien longtemps après que les faits sont accomplis.
Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharnée, que Rome est
admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu
récompensera-t-il tant de courage et de dévouement? livrera-t-il les
siens? protégera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que
l'humanité ait jamais soufferte? Il semble hélas qu'il veuille nous
éprouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette
génération comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de
l'autre.

Quoi qu'il arrive, mon coeur désolé est avec vous. Si vous triomphez, il
ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de
la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins
grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, à
votre soeur.



CCC

AU MÊME

                                Nohant, 5 juillet 1849

Mon frère et mon ami,

Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de côté
mon dégoût, et mon découragement, comme une situation toute personnelle
qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais à dessein
omis, dans ma dernière lettre, de répondre à ce que vous me disiez de
Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir à vous parler de
Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements
qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les
mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de
m'expliquer.

Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la
politique. Vous êtes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais
vous réservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous
croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui
représentent la situation républicaine telle qu'elle peut être, en ce
moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos
répugnances_ (vous m'écriviez cela dans la lettre à laquelle j'ai
répondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose à faire. Il est
possible; mais est-ce une raison pour le faire? Là est la question.

Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marché des individus;
vous admettez l'homme, pourvu qu'il représente une idée; vous le prenez
comme un symbole, et vous l'ajoutez à votre faisceau, sans trop vous
demander si c'est une arme éprouvée. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est
une arme faible et dangereuse, destinée à se briser dans les mains du
peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous
dire que j'ai de la sympathie, de l'amitié même, pour cet homme-là.
Je suis, sans aucune prévention personnelle â son égard, et, tout au
contraire, mon goût me ferait préférer sa société à celle de la plupart
des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif,
confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en
fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre
de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un
homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il
est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine;
qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein
de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il
est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un
entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime
la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit
de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables
défauts, trahira la véritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de
ce que je vous dis, il la trahira, à moins que des circonstances ne
se présentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de
pouvoir à la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir
peut-être, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives,
sinon tenaces. Il verra dans les grands événements de petites
considérations qui l'empêcheront de faire le bien et qui satisferont sa
passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus
graves, par des motifs dont personne ne pourra soupçonner la frivolité.

C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme,
mais c'est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera
dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain
matin, vous apprendrez qu'il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de
plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux
que lui, vous verrez!

Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque
vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naïveté, aimable mais
effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, après un mois ou
deux d'examen. Il n'en faut même pas tant à des gens plus clairvoyants
et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que
cela vous est égal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du
parti républicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu
place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne
sais; mais nous avons une disposition tout opposée. Vous n'avez pas
besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le
juger propre à l'oeuvre sainte.

Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu privé, un
homme aimable et bon; je le défendrais comme tel avec chaleur contre ses
ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins.
J'ai plusieurs amis dont je ne goûte pas les idées, dont je n'approuve
pas la conduite, et que j'aime pourtant et à qui je suis très dévouée,
dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action
générale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais
d'une rigidité farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la
liberté de ces hommes-là; mais je ne voudrais pas qu'une mission
leur fût confiée, et rien ne me ferait transiger là-dessus, ni la
considération de leur talent, ni celle de leur popularité (la popularité
est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilité momentanée. Je ne
crois pas à l'utilité momentanée. On paye cela trop cher le lendemain,
pour qu'il y ait une utilité réelle.

Voilà donc, pour la France, le chef de l'association politique formée
sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que
cet homme représente soit la seule possible en fait de gouvernement
républicain immédiat: on doit respect à cette nuance pendant un certain
temps.

Je ne la combattrais donc pas, si j'étais homme et écrivain politique,
tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous
serions en présence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance
serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon
coeur, mon âme et mon talent à son service. Je m'abstiendrais jusqu'au
jour où ce parti deviendrait le persécuteur avoué et agissant d'un parti
plus avancé qui représenterait davantage la raison et la vérité par le
peuple. Ce jour, hélas! ne se ferait pas longtemps attendre.

Votre âme ardente me répond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais
s'abstenir, pas une heure, pas un moment!

Je sens la beauté mais non la vérité rigoureuse de cette réponse; je
crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir
pendant un temps donné. Les uns y sont poussés par leurs passions, les
autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien
pénétré de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui régissent
les destinées humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains
jours, et se dirait «J'ai dans mon âme une vérité supérieure à celle que
les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables
de l'entendre.»

C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur
le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit
toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empêcher.
Les idées ont toujours le droit de lutter contre les idées. Seulement,
il y a des temps où les hommes ne doivent pas combattre contre certains
hommes; sans motifs puissants et pressants.

Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme,
une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-même mainte et
mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'était contre les politiques
précisément qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le
_Proscrit_ est bien près de faire en excluant _les hommes à système_.
Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais,
croyez-moi, ils ne le sont guère plus que ceux d'hier. Ils admettent le
_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque
tendrait à le dépasser un peu, ils seraient tout aussi intolérants, tout
aussi railleurs; tout aussi colère était le _National_ en 1847. Ils ne
sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient
par la violence, ils y seraient entraînés, forcés, pour se maintenir, et
ils se retrancheraient sur les nécessités de la politique. Par le fait,
la politique et le socialisme sont donc encore choses très distinctes
pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes
s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, nécessité
à distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille
situation.

Si Ledru-Rollin et les siens étaient, au pouvoir, et que je fusse
écrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en
discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais
faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions
de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut à tout
le monde ce que je vous écris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre
lui par la seule raison que je ne me fie point à lui. Je retrancherais
enfin l'amertume et la personnalité qui sont, malheureusement, la base
de toute polémique jusqu'à nos jours.

Mais je ne suis pas, je ne serai pas écrivain politique, parce que, pour
être lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire
du scandale, de la haine, du cancan même. Si on se borne à disserter, à
prêcher, à expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.

Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond.
Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit
à lui-même d'écrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut
l'abandonner après l'avoir formé. Mais, en dehors de son parti, il est
sans action.

Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi,
c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez
de ses défauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement
Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entouré,
plus _entourable_, plus populaire par conséquent. Mais, dans la vie
politique, Louis Blanc est _un homme sûr_. Que m'importe que, dans la
vie privée, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanité, si, dans
la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanité à son devoir? Je
compte sur lui, je sais où il va, et je sais aussi qu'on ne le fera
pas dévier d'une ligne. J'ai trouvé en lui des aspérités, jamais de
faiblesse; des souffrances secrètes, aussitôt vaincues par un sentiment
profond et tenace du devoir. Il est trop avancé pour son époque, c'est
vrai. Il n'est pas immédiatement utile, c'est vrai. Son parti est
restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant
à celui de Ledru-Rollin. Mais voilà ce que je ne lui conseillerai
jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincèrement à lui, et
travaillera désormais plus qu'autrefois à le paralyser ou à l'anéantir.

Louis Blanc ne peut plus être solidaire des frasques du parti de
Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste à l'écart, s'il le faut;
son jour viendra plus tard, qu'il se réserve! Est-ce qu'il n'a pas la
vérité pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, après bien des luttes
inutiles et déplorables, en venir à _accorder à chacun suivant ses
besoins?_ Si nous n'en venons pas là, à quoi bon nous agiter, et pour
quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mît sa formule,
dans sa poche pour un temps, et qu'il employât son talent, son mérite,
sa valeur individuelle, son courage, à faire de la politique de
transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre
à des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas
fermer l'avenir à son idée, en l'accommodant aux nécessités du présent;
si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'était pas
rétrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.

Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment
et délibérément, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il
comprend le progrès illimité de l'avenir, il est trop intelligent pour
le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc,
il y marcherait. Mais la destinée, c'est-à-dire son organisation,
l'entraînera où il doit aller, à la trahison de la cause de l'avenir. Si
je me trompe, tant mieux! je serai la première, dans dix ans d'ici, si
nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marché, à lui faire amende
honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me
permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier
acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant,
comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empêché de
faire.

C'est là, cher ami, une des causes de mon découragement. J'estime qu'on
se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas
mis la main sur un véritable élément de salut pour la France, et par
conséquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la nôtre. Je me
dis qu'il n'y a pas à lutter contre le courant qui vous entraîne à ce
choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachée à vous par
la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre
et la plus profonde.

Votre soeur,

GEORGE.

  [1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder à Londres.



CCCI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE

                                Nohant, juillet 1849.

J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Kléber, qui était venu
à Nohant après les journées de juin, et qui était vraiment un homme de
sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer
1815.

Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'être dans les
romans et dans les poèmes, et sur la scène, et dans l'histoire même,
l'amour, la vérité de l'être et des affections n'y sont pas du tout. La
littérature veut idéaliser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle
ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins
une interprétation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de
haut dans les romans et dans les poèmes; et, pourtant, on y vaut moins
que dans la réalité, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que
nous ayons tous mérité la corde; mais ce que vous dites, que nous
avons tous été en démence, ne fût-ce qu'une heure dans la vie, est
parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants,
des faibles, des inconséquents, des niais ou des fantasques, quand nous
ne sommes pas des gredins. Voilà précisément pourquoi nous valons mieux
que des héros de roman. Nous avons les misères de notre condition, nous
sommes des personnages réels, et, quand nous avons de bons mouvements,
de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons à Dieu et à ceux qui
nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre
pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchée du vrai que du beau,
et du bon que du grand. J'en suis plus touchée à mesure que je vieillis
et que je sonde l'abîme de la faiblesse humaine. J'aime dans Jésus la
défaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et
les regrets qui font d'elle un être humain. Je n'aime plus cette raideur
et cette tension des héros qu'on ne voit que dans les légendes, parce
que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre
ni décrire l'amour vrai; et, l'eût-on su, le _public_ ne l'aurait
peut-être pas compris. Le lecteur veut un ornement à la vérité, et
Rousseau n'a pas osé nous dire pourquoi il aimait Thérèse. Il l'aimait
pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valût pas le
diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait
son possible pour n'en pas être humilié. Ni lui ni les autres ne
comprenaient que sa grandeur était de pouvoir aimer la première bête qui
lui était tombée sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire à ceux qui
la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente?
C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour être
terre à terre, est plus tendre, plus généreuse, plus humble, meilleure
enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanité, la
jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez
pour leurs mensonges, et vous en aviez la tête si remplie, que vous ne
pouviez regarder l'avenir qu'à travers leur prisme. Pourquoi faut-il
qu'elles nous dégoûtent de vivre avant d'avoir vécu, et pourquoi faut-il
que nous nous dégoûtions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est
une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont
vous vous tirerez mieux que moi; car vous êtes dans l'âge où l'on peut
encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces
belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente
d'une certitude, et je suis bien sûre qu'Angèle vous a fait trouver la
vie plus douce et plus complète que Shakespeare, Byron et compagnie.

Sur ce, j'embrasse Angèle et je suis à vous de coeur.

GEORGE.



CCCII

A M. CHARLES PONCY, À TOULON

                                Nohant, juillet 1849.

Cher enfant,

Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mais, dans ce triste temps, on
ose à peine causer avec ses amis. On se sent si démoralisé, si sombre;
on a tant de peine à ne pas devenir égoïste ou méchant! On craint de
faire du mal à ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en
soi-même. Et pourtant, tout cela est lâche et impie. Dieu abandonne ceux
qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est
le scepticisme des vingt années de Louis-Philippe qui est cause de tout
ce qui nous arrive.

Mais Rome croyait! Rome espérait et combattait, hélas! et nous I'avons
tuée. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire à nos soldats!
Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous!
Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons
plus rien.

J'espère que Mazzini est sauvé de sa personne. Mais son âme
survivra-t-elle à tant de désastres? Vous avez raison quand vous dites
qu'il a vécu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours;
car l'Europe est livrée aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans
leurs mains, il y tombera tôt ou tard. J'ai reçu de lui une lettre
admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains
que le secret des lettres ne soit pas respecté à la poste.

Et vous, mon enfant, vous êtes fatigué, ennuyé de la vie de bureau. Vous
regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le conçois bien.
Moi, je voudrais être paysan et avoir de la terre à bêcher huit heures
par jour. Je fais pourtant un métier plus doux que le vôtre, puisque je
suis libre de choisir mon genre de travail sédentaire. Mais je n'ai le
coeur à rien. Tout ce qui est écrit ou à écrire me semble froid. Les
paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on éprouve de douleur et de colère,
et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement
est inutile, toute prédication est vaine. Nous avons affaire à des
hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple
les subit. C'est au peuple qu'on est tenté de reprocher l'infamie des
gens qui le mènent, le trompent et l'écrasent.

Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons!
Nous en sortirons d'une manière éclatante, je n'en doute pas. Mais, pour
qu'une nation démoralisée à ce point se relève et se purifie, il faut
qu'elle ait expié son égoïsme, et Dieu nous réserve, je le crains, des
châtiments exemplaires!

Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie
retirée. Nous nous occupons en famille; nous tâchons de ne donner que
quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignés que
leur lecture provoque. Malgré soi, on y revient plus souvent qu'on ne
voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'être tous du même avis
et de ne pas nous quereller amèrement, comme il arrive maintenant
dans beaucoup de familles. Les intérieurs subissent généralement le
contre-coup du malheur général. Le nôtre est uni et fraternel. Nous nous
affligeons ensemble et d'un même coeur. Nous tâchons de nous donner
de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus désolé qui
s'efforce de consoler les autres.

Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer
les liens de l'affection. Je vous bénis bien tendrement, ainsi que
Solange et Désirée. Mes enfants vous embrassent.



CCCIII

A JOSEPH MAZZINI, A MALTE

                                Nohant, 24 juillet 1849

O mon ami! l'affection est égoïste, et, quand j'ai appris ce triste
dénouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je
confesse que je ne me suis d'abord inquiétée que de vous.

Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui êtes un saint! Un ami que
j'ai à Toulon m'a écrit, avant tout, que vous étiez en sûreté, et je
l'ai mille fois béni.

Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur brisé. Quelque innocent
qu'on soit du crime d'une nation à laquelle on appartient, il y a une
sorte d'intime solidarité qui fait passer dans notre propre coeur le
remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi
qui étais si fière de la France en février!

Hélas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous réserve la
justice divine avant de nous permettre de nous relever?

Vous, vous êtes plus heureux que moi, malgré la défaite, malgré l'exil
et la persécution; Vous êtes plus heureux par ce seul fait que vous êtes
_Romain_; car vous l'êtes plus qu'aucun de ceux qui sont nés sur le
Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec
Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis
ceux qui étaient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus
obscurs dévouements sont aussi chers à Dieu que les plus illustres. Et,
à présent, ami, malgré le malheur, malgré la douleur, n'avez-vous pas
cette satisfaction de vous-même, cette paix profonde de l'âme qui se
sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli
jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immolé pour la
vérité, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours
résignés et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous êtes calme
et que vous goûtez les joies austères de la foi. On peut l'avoir pour
les autres, pour l'humanité, quand on la porte en soi-même, quand on est
soi-même la foi vivante et militante.

Oui, vous avez bien agi et bien pensé en toutes choses. Vous avez bien
fait de sauver l'honneur jusqu'à la dernière extrémité, et vous avez
bien fait aussi, lorsque cette dernière extrémité est arrivée, de sauver
la vie des assiégés, des femmes, des enfants, des vieillards. Les
monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus
préoccupés du sort des fresques de Raphaël et de Michel-Ange que de
celui des orphelins et des veuves.

Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le
sent, même les misérables qui ne croient à rien, et le monde entier le
dira bien haut quand l'heure sera venue.

Moi, je n'ai que cela à vous dire. Je n'ai que cette consolation à
vous offrir. Pour le moment, je suis humiliée et découragée dans mon
sentiment national. Mais je suis fière de ce qui reste encore de
combattants et de victimes sur la terre, et je suis fière de vous.
Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques
besoins d'argent, écrivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en
faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe, à M.
Victor Borie, à la Châtre (Indre). Je vous embrasse de toute mon âme.
Respects et amitiés de Maurice.

J'ai reçu vos deux lettres de Rome.



CCCIV

AU MÊME

                                Nohant, 26 juillet 1849.

Mon frère bien-aimé,

Je vous ai écrit hier, j'ai envoyé à un ami que j'ai à Toulon et qui
m'avait donné avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui écris de
nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son
adresse pour qu'il aidât à notre correspondance. A présent, que j'aime
bien mieux vous savoir plus près de moi! Ce sera, comme je vous
l'écrivais, à Victor Borie, à la Châtre (Indre), que vous ferez bien
d'adresser vos lettres. La curiosité inquiète de la police pourrait me
priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.

Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces détails, je vous
demandais dans cette lettre envoyée à Toulon, si vous aviez besoin
d'argent; car, en de pareils événements, on peut se trouver surpris et
empêché d'aller où l'on veut, faute de cette prévision matérielle. Nous
sommes d'ailleurs tous ruinés, et nous ne sommes pas de ceux qui out
sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une
soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que
ce peu est à vous.

Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pensé
devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands
devoirs et que vous aviez sujet d'être calme. Oui, je crois que vous
êtes calme comme les anges, et, si vous ne l'étiez pas, vous seriez
ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle
mission. Si vous avez échoué politiquement, c'est que la Providence
voulait s'arrêter là, et que ce grand fait doit mûrir dans la pensée des
hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.

Non, les nationalités ne périront pas! Elles sortiront de leurs ruines,
ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux
qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui
les égorgent; donc, ils sont plus heureux.

Et, pourtant, malgré soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur
les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.

Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi
d'être Française. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.

Je vis toujours calme et retirée à Nohant, en famille, aimant et
sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Mémoires_,
interrompus par un grand dérangement dans ma santé. Grâce à Raspail,
j'ai été mon propre médecin et je me suis guérie. Jamais, depuis dix
ans, je n'avais eu la force et la santé que j'ai enfin depuis deux mois.
Voilà ce qui me concerne matériellement; mais, moralement, je suis bien
sombre dans le secret de mon coeur. Je tâche de ne pas penser, j'aurais
peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre
humain, que j'ai tant aimé, que j'ai oublié de m'aimer moi-même. Mais je
ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande à
Dieu, et il me la conservera.

D'ailleurs, vous êtes là, dans mon coeur, vous, Barbès et deux ou trois
autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de
toutes les misères et de toutes les méchancetés de ce siècle. Donc, la
vérité est incarnée quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portée
de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.

Oui, je vous écrirai longuement; mais, ce soir, je me hâte de fermer ma
lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus
occupée de vous que de tout au monde. Écrivez-moi aussi. Ce n'est pas
vous qui avez besoin de courage, c'est moi.

Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sûr.



CCCV

M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

                                Nohant, 21 septembre 1840.

Mon ami,

Je trouve enfin une occasion pour vous écrire. Elle se présente à moi;
car, loin de tout comme je suis, et n'osant guère me fier à la poste, je
ne sais souvent à qui m'adresser pour parler à ceux que j'aime.

Mais je n'ai pas passé un jour, presque pas une heure, sans penser à
vous. Toujours, vous et Mazzini, vous êtes dans ma pensée comme les
martyrs héroïques de ces tristes temps. À vous deux, il n'y a pas
l'ombre d'un reproche à faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je
crois toujours, je crois fermement que les révolutions ne se feront
plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas à leur sommet des
hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur.

Les peuples sont blasés sur les hommes de talent, d'éloquence et
d'invention. On les écoute parce qu'ils amusent; le peuple français
surtout, éminemment artiste, se passionne pour eux à la légère. Mais
cette passion ne va pas jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice de
soi-même. Le dévouement seul commande le dévouement, et il est plus rare
encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour
viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-là. Votre force
morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner.

On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne
peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce
que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en
avons besoin pour supporter ce que vous souffrez.

S'il vous était possible de me dire comment vous êtes, je serais bien
heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous
risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont
mon coeur saigne.

Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent à moi comme je pense
à vous, et qu'il n'est pas un instant où vous doutiez de mon affection.
Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement à cette vie
de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous
chérissent pouvaient donner une partie de leur vie à la captivité, en
échange de votre liberté, on trouverait des siècles de prison pour
contenter nos ennemis.

Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez,
que les plus tièdes et les plus ignorants l'apprécient, et que les
discussions politiques s'arrêtent devant votre nom, devenu _sacré_ pour
tous.

Mon fils vous chérit toujours, et tous deux nous vous embrassons de
toute notre âme.

G. S.



CCCVI

A JOSEPH MAZZINI, A...

                                Nohant, 10 octobre 1849.

Cher excellent ami,

J'ai reçu votre première lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_.
J'avais lu déjà votre lettre à MM. de T. et de F., dans nos journaux
français. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une pièce
historique qui prendra place dans l'histoire éternelle de Rome et dans
celle des républiques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, même en ce
temps d'épuisement et de folie, même dans ce pays humilié et avili.
Elle n'a pas reçu un démenti dans l'opinion publique; c'est le cri de
l'honneur, du droit, de la vérité, qui devrait tuer de honte et de
remords la tourbe jésuitique. Mais je crois que certains fronts ne
peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent.
Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer.
L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent
dans l'attente d'un jour rémunérateur; mais ce n'est pas l'ensemble de
la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorité des Français
est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois
que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous
disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il
faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le
mouvement des idées en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on
hésite avant de se réunir sous une bannière. Certes, la partie serait
gagnée si tout ce qui est brave, patriotique et indigné voulait marcher
d'accord. C'est là malheureusement qu'est la difficulté, et c'est
parce que les Français sont travaillés par trop d'idées et de systèmes
différents que vous voyez cette République s'arrêter éperdue dans son
mouvement, paralysée et comme étouffée par ses palpitations secrètes et
tout à coup si impuissante ou si préoccupée, qu'elle laisse une immonde
camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquités
impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante
qui existe entre les autres nations et nous.

L'idée est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne
peut-être. Il s'agit de conquérir la liberté. Ici, nous rêvons
davantage, nous rêvons l'égalité; et, pendant que nous la cherchons, la
liberté nous est volée par des larrons qui sont sans idée aucune et qui
ne se préoccupent que du fait. Nous, nous négligeons trop le fait de
notre côté, et l'idée nous rend bêtes. Hélas! ne vous y trompez pas.
Comme parti républicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort
ou près de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour
nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalté le
culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la
nécessité, trop peu prévue peut-être, de l'institution du suffrage
universel. Vous en avez fait un magnifique essai à Rome; mais je suis
certaine qu'il n'a réussi qu'à cause du danger, à cause de ce fait
nécessaire de la liberté à reconquérir. Si, au lieu de suivre la fade et
sotte politique de Lamartine, nous avions jeté le gant aux monarchies
absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la
force, par conséquent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont
inauguré cette politique, par impuissance et par bêtise, ont été poussés
par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait où
il voulait, le jour où il nous conseillait la paix à tout prix.

A présent, il nous faut attendre que les masses soient initiées. Ce
n'est point _par goût_ que j'ai cette conviction. Mon goût ne serait pas
du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me pèsent tellement, que
souvent je me demande si je vivrai jusqu'à ce qu'ils aient pris fin.
J'ai dix fois par jour l'envie très sérieuse de n'en pas voir davantage
et de me brûler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non
patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite.
Elle veut savoir, elle veut connaître par elle-même; elle se méfie de
qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit
ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle
abhorre le pouvoir, même celui qui vient au nom de l'esprit de progrès.
La masse n'est point disciplinée et elle est peu disciplinable. Je vous
assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas à Paris, qui
ne représente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la
France,--vous verriez qu'il n'y a rien à faire, sinon de la propagande,
et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire
directement; car elle ne rencontrerait que méfiance et dédain chez le
prolétaire.

Et, pourtant, le prolétaire fait parfois preuve d'engouement, me
direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit
en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une inégalité
intellectuelle épouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas
assez. La masse est à l'état d'enfance, les individualités à l'état de
vieillesse pédante et sceptique. Notre révolution a été si facile à
faire, elle eût été si facile à conserver, qu'il faut bien que le mal
soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que
dans les faits.

Tout cela nous conduit à un grand et bel avenir, je n'en doute pas.
Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un côté, et la
méchanceté du riche de l'autre, nous fera, dans quelques années, un
peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-là, ce peuple n'aura
pas la vertu de procéder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et
l'héroïsme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misère et
l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands
maux extérieurs pour le réveiller. S'il plaît à Dieu de nous secouer
ainsi, que sa volonté s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement
mais plus vite au but.

Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la
torpeur politique qui assiste impassible à tant d'infamies. Autrement,
il faudrait maudire ses semblables, haïr ou abandonner leur cause. Mais
je ne vous dis pas tout cela pour vous détourner d'agir dans le sens
que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans
l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti
des idées en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande
nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas
trop nous mépriser ce jour-là. Soyez sûr que nous n'avons pas dit notre
dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le régime constitutionnel,
mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce
fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le théâtre l'entrée
des Français à Rome[1].

Bonsoir, cher frère et ami; ne m'écrivez que quand vous avez du loisir
et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûterait une
heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'écriviez ou non, je
pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de même.
Maurice et Borie vous embrassent fraternellement.

A vous de toute mon âme.

G. SAND.

  [1] Au dernier tableau de _Rome_, pièce à spectacle, de MM. Labrousse
      et Laloue, représentée sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin,
      le 29 septembre 1849. La pièce fut interdite à la quatrième
      représentation.



CCCVII

A MADEMOISELLE H... L...

                                Nohant, octobre 1849.

Mademoiselle,

Si vous êtes pressée de savoir mon opinion, je suis tout à fait
désolée; car je vais être forcée de numéroter votre manuscrit au 153.
C'est-à-dire que j'ai 153 manuscrits à lire, qui m'ont été envoyés
depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les
ans.

Comme je suis forcée de travailler pour remplir divers genres de
devoirs, il m'est impossible de n'être pas affreusement en arriére.
Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je
153 éditeurs? Trouverai-je place dans la _Revue indépendante_, seul
journal dont je connaisse le directeur particulièrement, pour 153
manuscrits? Il en a déjà au moins 100 que je lui ai fait passer pour
les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire.
Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je désire
vivement que ce soit le vôtre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette
année 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de
ma réputation menacée par leur succès, les autres que je suis jalouse
des personnes de mon sexe.

Puisque la faculté d'écrire est répandue à ce point qu'il me faudrait,
pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secrétaires
examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien forcée de
me soumettre à tous les ressentiments que mon impuissance soulève, et de
supporter patiemment toutes les menaces, injures et récriminations qui
viennent à la suite.

Pardonnez, mademoiselle, la hâte avec laquelle je vous écris: vous êtes
la septième aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes
excuses comme je le voudrais.

G. SAND.

Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et
que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire réclamer le
n° 153, on le trouvera cacheté et en ordre.



CCCVIII

A JOSEPH MAZZINI, A...

                                Nohant, 5 novembre 1849.

Oui, mon ami, j'ai reçu tous les numéros de l'_Italia_; on n'a pas
encore songé à me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez à
me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous
dirai pas, comme Kléber à Napoléon: «Mon général, vous êtes grand comme
le monde!» Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous êtes bon
comme la vérité. Non, je ne suis pas d'un avis différent du vôtre sur ce
qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que
ma persistance dans l'idée communiste est au nombre des choses qui ont
fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai
jamais marché, ni pensé, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_école
communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai
jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que
pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper
de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable dès aujourd'hui
a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils représentent
des choses immédiatement possibles.

Ce sont les premiers échelons de mon idée, selon moi; mais je n'ai
jamais été de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entière,
et qui rejettent l'état intermédiaire, les transitions _nécessaires,
inévitables, justes et bonnes par conséquent_.

Bien au contraire, je blâme ceux qui ne veulent rien laisser faire,
quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils rêvent; je les
regarde comme vous les regardez, comme des fléaux dans les temps de
révolution.

Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne
m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent
pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur Église.
Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles;
ce n'est point par complaisance et par amitié que je vous dis: Allez
toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les
obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers
l'entêtement communiste comme tous les autres entêtements.

Je vous dis où est notre mal en France: trop de foi à l'idée personnelle
chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez
les premiers, le manque de dignité chez les autres. Mais je constate
un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas
faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient
à rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue
qu'eux-mêmes, leur gloire ou leur vanité, leur ambition ou leur profit.

Vous me trouverez bien triste et bien découragée. Je suis malade de
nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-être à me
donner un nouvel accès de spleen! mais à Dieu ne plaise que je veuille
faire des prosélytes à mon spleen. Voilà pourquoi je ne publie rien sous
l'influence de mon mal. Je tâcherai pourtant d'écrire pour vous, sous
la forme d'une lettre. Si je n'y réussis pas, c'est que mon coeur est
brisé. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec
un peu de temps, ils se recolleront, j'espère.

Recevez-vous l'_Événement_ là où vous êtes? J'y ai publié ces jours-ci
un article que les préoccupations du moment, la crise ministérielle ont
fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir
vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoyé à moi-même. C'est par
hasard que cet article a été donné à ce journal. Il est intitulé _Aux
modérés_. C'est peu de chose, littérairement parlant; mais vous y
verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstinée_.

Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est
poursuivi pour un délit de presse où, comme de juste, il a mille fois
raison contre ses accusateurs.



CCCIX

A M. X...

                                Nohant, janvier 1850.

Monsieur,

Tout, en vous remerciant de beaucoup d'éloges et de bienveillance que
vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument
controuvés dans ma biographie, écrite par vous, et dont une revue me
fait connaître des fragments.

Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher à
ces biographies contemporaines faites par inductions, par déductions et
par suppositions, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins gratuites. La
mienne surtout n'a aucune chance d'être fidèle de la part d'un écrivain
dont je n'ai pas l'honneur d'être connue, et qui n'a reçu de moi, ni des
personnes qui me connaissent réellement, aucune espèce de communication.

Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur sérieuse comme
critique littéraire; mais comme document historique, on peut dire
qu'elles n'existent pas.

Je le prouverais facilement en prenant d'un bout à l'autre celle dont je
suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas même mon nom,
pas même mon âge. Je ne m'appelle pas Marie et je suis née, non en 1805,
mais en 1804. Ma grand'mère n'a jamais été à l'Abbaye-aux-Bois. Mon père
n'était pas colonel. Ma grand'mère mettait l'Évangile beaucoup au-dessus
du _Contrat social_. À quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne
montais pas à cheval, j'étais au couvent. Mon mari n'était ni vieux ni
chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais
inspiré de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtième
chapitre d'un roman célèbre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment
trop facile de construire la vie d'un écrivain avec des chapitres de
roman, et il faut le supposer bien naïf ou bien maladroit pour croire
que, si, dans ses livres, il faisait allusion à des émotions ou à des
situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui
déroutât complètement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur
le sien propre.

Le trait que vous rapportez de M. Roret est très honorable et je l'en
crois très capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs après le
succès en déchirant le traité primitif, puisque je n'ai jamais eu le
plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit.

M. de Kératry ni M. Rabbe n'ont été appelés par M. Delatouche à juger
_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-même. Ensuite il n'avait
aucune espèce, de relations avec M. de Kératry. Je n'ai pas eu, après le
succès d'_Indiana_, un appartement ni des réceptions. Pendant cinq ou
six ans, j'ai habité la même mansarde et reçu les mêmes amis intimes.

J'arrive au premier des faits que je tiens à démentir, faisant très bon
marché de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur.

«Au milieu de cet enivrement du succès, elle eut le tort d'oublier le
fidèle compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, blessé au coeur, partit
pour l'Italie seul, à pied, sans argent.»

1° M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _à pied et sans
argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il était sans argent,
c'était ma faute; ce qui suppose que, brouillé avec moi, il en eût
accepté de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu
l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin,
qu'il avait des ressources acquises à lui seul. 2° Il ne partit pas le
coeur blessé: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour
moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour
publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il
me doit. Je ne défendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui
faites. Il est de force à se défendre lui-même et, pour le moment, il ne
s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne à dire que je n'ai jamais
confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard
et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui
a inventé ces faits. Vous dites que, après le voyage d'Italie, je n'ai
jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et
je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens à cette
satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais gardé d'amertume
contre personne, de même que je n'en ai jamais laissé de durable et de
fondée à qui que ce soit, pas même à M. Dudevant, mon mari.

Vous ne m'avez jamais rencontrée avec M. de Lamennais, ni dans la forêt
de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille
pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour où vous
avez fait cette singulière rencontre, racontée par vous, d'ailleurs,
avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de
Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retiré. Puisque nous
en sommes à M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens
essentiellement à démentir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on
amenait l'entretien sur le rédacteur en chef du _Monde_, je m'écriais:
_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_

Je déclare, monsieur, que la personne qui vous a rapporté ceci a chargé
sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimité_ avec M. de Lamennais,
comme il vous plaît d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme
illustre, n'a jamais changé de nature. Vous dites que _George Sand ne
tarda pas à rompre une intimité qui n'avait pu devenir sérieuse que
par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise
possibles à l'égard de M. de Lamennais que celles dont vous êtes saisi
en parlant de la sorte, à propos d'une des plus pures gloires de ce
siècle.

Mon admiration et ma vénération pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_
ont toujours été, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas
difficile à fournir, et vous eût frappé si vous aviez eu le temps et la
patience de lire tous mes écrits.

Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravité, et au sujet
desquelles je me borne à rire dans mon coin,--non de vous, monsieur,
mais de ceux qui prétendent fournir des documents à l'histoire des
vivants,--pour arriver à cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il
parlait d'une application trop directe du système_.

Cela n'a pas l'intention d'être une calomnie, je le sais; mais c'est un
ridicule gratuit que vous voulez prêter à un homme non moins respectable
que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins
sacrées qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe
proscrit? Je suis sûre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop
écouté le penchant ironique qui est la qualité, le défaut et le malheur
de la jeunesse en France.

Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouée à
propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est très jolie, mais sans
aucun fondement.

Enfin, la modestie me force à vous dire que je n'improvise pas tout à
fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon maître: il ne m'a
jamais donné de leçons et je n'improvise pas du tout. Le même sentiment
de modestie m'oblige à dire aussi qu'on dîne fort bien en blouse à ma
table et que je n'ai pas tant d'élégance et de charme que vous voulez
bien m'en supposer. Là, il m'en coûte certainement de vous contredire;
mais je crois que cela vous est fort égal, et qu'en me prenant pour
l'héroïne d'un roman plein d'esprit dont vous êtes l'auteur, vous ne
teniez pas à autre chose que montrer le talent et l'imagination dont
vous êtes doué.

G. SAND.



CCCX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 10 mars 1850.

Mon ami,

J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai écrit, bien que j'aie
perdu plus de santé et de force physique. Mais ce qui me donne patience,
c'est justement que je ne me sens plus cette énergie matérielle qui
résistait à tous les coups. A présent, je n'aurai qu'à me laisser faire
pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est
un crime de s'en aller volontairement. Je persiste à croire que nous
avons tous cette liberté, ce droit de protester contre la vie, telle que
l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des sociétés fausses
et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, où
eût été le mal? Tous ces suicides qui ont marqué les années scandaleuses
et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son
importance et qui a eu son effet?

Quand les premiers chrétiens se jetèrent dans les thébaïdes, n'était-ce
pas une manière de se tuer et de protester contre la corruption et les
violences des sociétés? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en
prison et dans l'exil, apprendrait que Barbès et autres ont mis fin à
des jours intolérables, où serait le mal encore une fois? Moi, je
suis toujours plus frappée des actes de désespoir que des résistances
héroïques, et j'ai plus appris à haïr l'injustice en voyant la mort
volontaire de certains anciens qu'en lisant les écrits des inébranlables
stoïques.

Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque
vous appréciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus
puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas
la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans
doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques êtres qui ne vivent
que par vous, c'est là ce qui me manquera probablement. Et puis à quoi
bon, puisqu'on meurt sans cela?

Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous
écris. Les lettres, surtout les lettres espacées, sont plus sombres que
la vie courante, parce qu'elles résument certain sentiment suprême,
certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on
se recueille pour ouvrir à un ami le fond de son coeur. Dans la vie
courante, rien ne paraît. On a des habitudes de gaieté, parce qu'en
France surtout la gaieté, la légèreté apparente est comme une loi de
savoir-vivre. Dans certains milieux particulièrement, il faut toujours
savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des
artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis
toujours gaie.

J'y suis heureuse et très tranquille si l'on n'apprécie que les
relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans
ma secrète appréciation de toutes ces choses qui paraissent si
divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon âme des cordes si
lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que
vous peut-être ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.

Vous êtes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos élections
sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'espérance. Ils
disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse
jusqu'aux prochaines élections générales et qu'alors la majorité sera
dans le sens de l'avenir républicain. Je le crois aussi. Mais cela ne
rendra pas la vie à ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de
l'indécision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous êtes
religieux.

Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me
soumettre au mal accompli, à ce passé que Dieu lui-même ne peut réparer,
puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une
blessure incurable.

Cher ami, ne perdez pas votre temps à répondre à mes tristes lettres
et à réfuter ce que vous regardez comme mes hérésies. Aimez-moi, et
envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous
et me dire que vous vous souvenez de moi.



CCCXI

AU MÊME

                                Nohant, 4 août 1850.

Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie
Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles
sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse!
Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas
besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous
êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même.

Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Élisa était heureuse. Elles
voient à Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la
famille. Élisa me parle d'un journal où vous désirez que j'écrive. J'y
ferai mon possible; mais je doute d'écrire désormais quelque chose qui
ait le sens commun. J'écris mes _Mémoires_, parce que j'y parle du passé
où j'ai vécu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappé
de stupeur au bord d'un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le
fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu'on ne
fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'écoule ainsi
est lente et triste!

La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la
Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je défie qu'on se sente
artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas
qu'on puisse être inspiré par les événements qui s'accomplissent sous
nos yeux.

La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du
coeur; mais la presse est bâillonnée, et je n'ai pas l'art de ne dire
que la moitié de mon sentiment. Mon silence m'a bien été reproché depuis
un an; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans
l'action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m'enivre comme la
plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d'en
avoir une terrible et sacrée à accepter.

Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur
mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la
tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche à une
plume. La sérénité, la gaieté sont faciles en famille. Mais la douleur,
comme la joie, rentre en moi-même quand je songe au public.

Ce public froid et lâche qui a laissé égorger la liberté et souiller la
ville éternelle redevenue sainte, ce public égoïste, aveugle, ingrat,
qui ne s'émeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas
même des efforts de la Russie et de l'Autriche, se réveillerait-il
devant un livre, un journal, un écrit quelconque? Ce serait un devoir
pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres
peut-être que celui-là, et je ne les néglige pas, je vous les dirai plus
tard. Quant à écrire, discuter, prêcher, je crois que la mission des
gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournée en France, et que
les plus sincères sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas
vivre et sentir isolément. On n'est pas un instrument qui joue tout
seul. Ne fût-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous
faire tourner. Cette main, cette impulsion extérieure, le vent qui fait
vibrer les harpes écossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie
de l'humanité qui se communique à l'instrument, à l'artiste.

Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-mêmes
sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que
celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que
bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en
phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours
riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous
ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la
facilité prostituée de son éloquence.

Ce que je vous dis là n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me
dites qu'écrire pour le présent est chose tout à fait inutile? Mais vous
pensez qu'il faut toujours écrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il
vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous
avez des faits à raconter, votre vie appartient à l'histoire, et rien ne
vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'écrire.
Vos actes et vos proclamations sont là, je le sais; mais votre sentiment
intime, vos espérances, vos douleurs, vos abattements même instruiront
encore plus la postérité. La défaillance de Jésus sous les oliviers, les
larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et
l'enthousiasme éternels des âmes aimantes. Il y a en nous un foyer
intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous écrirez donc
votre vie, je l'espère. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus
grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette
couronne qui leur est due.

Vos amies espèrent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand
nous reverrons-nous en France?

Adieu, cher ami; écrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous
fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens
seulement, s'il vous est possible, à savoir que vous vivez, sans trop
souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et
éternellement.

J'ai reçu le volume dont vous me parlez: c'est un précieux et magnifique
document historique.



CCCXII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

                                Nohant, 14 août 1850.

Je ne vous ai pas remercié en personne, monsieur, et vous me chagrinerez
beaucoup si vous m'ôtez le plaisir de le faire de vive voix à Nohant,
c'est-à-dire à la campagne, où l'on se parle mieux en un jour qu'à Paris
en un an. Je ne suis plus sûre d'y aller avant la fin du mois. J'ai été
malade, retardée, par conséquent dans mon lit.

Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et
reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire
porter le paquet bien cacheté, chez M. Falampin (pardon pour le nom,
ce n'est pas moi qui l'ai donné au baptême à ce brave homme), rue
Louis-le-Grand, 33.

Je ne veux pas encore perdre l'espérance de vous voir ici avec votre
père. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, à
condition d'être embrassé de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus
d'âge à le priver et à me priver moi-même d'une si sincère marque
d'amitié et que je compte bien le recevoir à bras ouverts. Si, tous
deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc à Paris, le mois
prochain, si vous n'êtes pas repartis pour quelque Silésie ou autres
environs.

Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonté pour
moi, je veux vous la serrer d'une manière toute désintéressée pour le
joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver
Charlotte et Manon et Virginie et tous ces êtres qu'on aime tant et
qu'on a tant pleurés! L'idée est neuve, singulière et paraît cependant
toute naturelle à mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus
adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs
et fidèles, comme je l'espère, je vous remercierai doublement du plaisir
de cette lecture. Vous avez réussi à faire parler Goethe sans qu'on s'en
offusque. Au fait, il n'était pas meilleur que cela, et vous ne lui
donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir.
J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'à
présent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types
aimés ou admirés. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de
toute façon, à bientôt, et à vous de coeur.

GEORGE SAND.

  [1] _Le Régent Mustel_.



CCCXIII

A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

                                Nohant, 27 août 1850

Mon ami bien-aimé,

Je n'ai reçu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais
aussitôt résolu d'aller à Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de
faire ce que vous me conseillez. Mais des empêchements majeurs sont
survenus déjà, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberté.
Et puis il s'est passé déjà trop de jours depuis votre lettre, et chacun
doit avoir pris son parti. J'ai pourtant écrit à Louis Blanc, le seul
sur lequel j'espère avoir non pas de l'influence morale, mais la
persuasion du coeur et de l'amitié. Je lui ai parlé de vous et j'ai
appuyé votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal;
c'est-à-dire qu'à lui seul il ne peut rien quant à présent. Je l'ai
conjuré, pour le cas où il croirait devoir répondre, et où sa réponse
serait peut-être déjà sous presse, de ménager la forme à l'avenir,
de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternité
supérieur aux discussions de principes. Mais je n'espère rien de mes
prières. Les hommes dans cette situation sont entraînés sur une pente
fatale. Une voix s'élève pour les rappeler à la charité; mille autres
voix étouffent celle-là pour souffler la colère et engager le combat. Je
pense que, de votre côté, vous avez écrit. S'ils ne vous écoutent pas,
qui écouteront-ils? Quant à Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations
avec lui; je suis presque sûre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun
effet. Il _déteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si
j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eût pas été d'un
effet sérieux sur leurs dispositions intérieures. Vous savez bien comme
moi que, derrière les dissidences de convictions, il y a trop de passion
personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la
parole d'une femme le guérisse et l'apaise. Vous êtes un saint,
vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les
entraînements. Et puis je suis si découragée du fait présent, que je ne
sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons à
la _constitutionnalité_; quelle que soit la forme qu'elle revête, elle
fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant
mieux, peut-être, car le peuple n'est pas mûr, et, malgré tout, il mûrit
dans ce repos qui ressemble à la mort. Nous en souffrons, nous qui nous,
élançons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitées
ou résignées de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les
presse pas: elle nous a jetés en éclaireurs pour supporter le premier
feu et périr, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armée vient
derrière nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si
on peut la retarder, on ne peut pas l'arrêter.

Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais été à Doullens, au retour.
Mais les jours que j'ai à passer à Paris sont comptés maintenant, et ce
ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que
je puisse réaliser un des plus chers rêves que je fasse, comment il faut
s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la
refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres à Nohant par la
même voie que la dernière. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est
dans une bonne position. Je pense que sa femme doit être près de lui
maintenant à Angoulême. Borie est toujours en Belgique, bien triste,
comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai
que j'ai beaucoup travaillé pour le théâtre, cette année, mais que la
révocation de Bocage me retardera indéfiniment. Je ne veux pas séparer
mes projets de ceux d'un artiste démocrate, brave et généreux, qu'on
ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets
gratis à des ouvriers, d'avoir des employés et des acteurs républicains,
d'être républicain lui-même, d'avoir fait jouer_ «la Marseillaise», etc.
Tels sont les considérants de sa révocation. Nous reprendrons quand même
nos projets de moralisation douce et honnête, pour lesquels le théâtre
est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons à bout de prêcher
l'honneur et la bonté, en dépit de la censure et des commissions.

J'ai toujours vécu à Nohant de la vie de famille, presque sans relations
avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point;
c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.

Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime,
vous pensez à nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est
une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas,
que l'amitié que je vous porte et que vous me rendez.

M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif
de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure
porte à porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.



CCCXIV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 25 septembre 1850.

Écrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est
nauséabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement à donner aux
hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation
personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur
satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'espérance ne m'est pas
revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante
pas dans leur âme. L'humanité de mon temps m'apparaît comme une armée en
pleine déroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de
s'arrêter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on
ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur
du désastre. Les bourreaux eux-mêmes sont ivres, égarés, sourds, idiots.
Ils vont à leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrêter, plus
ils frapperont, et, quant aux lâches qui plient, ils laisseront égorger
leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un
mot. J'ai beau faire, voilà où j'en suis. Je me croyais malade et je me
reprochais mes défaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche
de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-être; Dieu le veuille!
Ce n'est pas à vous, martyr stoïque, que je veux, que je peux ou dois
remontrer obstinément que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous
cette vertu de l'espérance, je ne puis la faire éclore en moi à volonté.
Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation.
Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une
malédiction ardente sur cette race humaine si égoïste, si lâche et si
perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: «C'est toi qui
es le grand criminel; c'est toi, imbécile, vantard et poltron, qui te
laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui répondras devant Dieu
des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empêcher et tu ne l'as
pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, généreux et
brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains événements et
quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa
clémence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'espérance, tu vends
ta conscience et ta dignité pour un peu de plaisir et de bien-être, pour
du repos, du vin et des illusions grossières. Avec des promesses de
bien-être, de diminution d'impôts, on te mène où l'on veut. Avec
des excitations à la souffrance, à l'héroïsme et au dévouement,
qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isolés que ta masse contemple
froidement!»

Oui, je voudrais réveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte,
l'indigner sur lui-même, le faire rougir de son abaissement, et je
retrouverais peut-être encore des lueurs d'éloquence que l'idée de sa
colère inintelligente, la presque certitude d'être massacrée par lui
le lendemain, ferait éclore plus ardentes et plus fécondes. Ce qui me
retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire à l'enfant
qui se noie: «C'est ta faute!» Je pense aux souffrances et aux misères
de ce peuple coupable et si cruellement puni.

Je n'ai plus la force de lui jeter à la face l'anathème qu'il mérite.
Alors je m'arrête, je me retourne vers la fiction et je fais, dans
l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels
qu'ils devraient et pourraient être. Dans l'art, cette substitution du
rêve à la réalité est encore possible. Dans la politique, toute poésie
est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait
pas à volonté non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir à
remplir ne force pas l'inspiration à descendre. La forme du théâtre,
étant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimée dernièrement, et c'est la
seule étude à laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.

Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux
obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu'on
prêche l'honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux
enfants du peuple. J'ai refusé d'être jouée au Théâtre-Français; je
veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller
probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une
prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on
nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de
la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses
divertissantes du bon temps, de la Régence, nous aurions le champ libre
comme les autres.

Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me réjouirai-je
de l'amélioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifférent d'y
contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur
sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation
dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement
égoïste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit
et qui parle est dix fois plus corrompu à l'heure qu'il est Cette
révolution avortée, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples
d'immoralité donnés par le pouvoir, cette impunité assurée à toutes les
apostasies, à toutes les trahisons, à toutes les iniquités, c'est là, en
fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre.
Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se
borne à hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie
s'hébète dans le vin. Une autre encore rêve et prépare de farouches
représailles, sans aucune idée de reconstruction après avoir fait table
rase. Les systèmes, dites-vous? Les systèmes n'ont guère pénétré dans
les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiète
point, et il vaudrait mieux qu'on les discutât et que chacun forgeât
son rêve. Nous ne sommes pas si avancés! Payera-t-on l'impôt, ou ne le
payera-t-on pas? Voilà toute la question. On ne se tourmente même pas
des encouragements dont l'agriculture, sous peine de périr, ne peut plus
se passer.

On ne sait ce que signifient les promesses de crédit faites par la
démocratie. On n'y croit point. Toute espèce de gouvernement est tombée
dans le mépris public, et le prolétaire qui dit sa pensée la résume
ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout
faucher_!

Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la
vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit
d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple
n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.

L'article du second numéro du _Proscrit_ sur l'organisation de la
presse démocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et
parfaitement inutile pour y porter remède. Il est facile de démontrer ce
qu'on peut faire; il est impossible de faire éclore du dévouement là
où il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruiné. Notre ami le
rédacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misère.
Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le désastre. Les
bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore.
Le banquet donné à Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si
beau, si spontané, si populaire, qui l'a payé? Nous. Et c'est toujours
ainsi. Il importe peu quant à l'argent; mais le dévouement, où est-il?
Une masse va à un banquet comme à une fête qui ne coûte rien. On
s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on
retombe, et c'est à qui dira qu'il y a été entraîné, et qu'il ne savait
pas de quoi il s'agissait.

Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves
sans résultat meilleur. Est-ce à la _Montagne_ que nous chercherons le
produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce à Paris, dans les
faubourgs décimés par la guerre civile, et tremblants devant une armée
qu'on sait bien n'être pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis
malheureusement sûre! Il y a un temps d'arrêt. Le sentiment divin,
l'instinct supérieur ne peut périr; mais il ne fonctionne plus. Rien
n'empêchera l'invasion de la réaction. Nous ne devons qu'aux divisions
de ces messieurs et à leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore
le mot de république et le semblant d'une constitution. La coalition des
rois étrangers, la discipline de leurs armées, instruments aveugles chez
eux comme chez nous, l'égoïsme et l'abrutissement de leurs peuples, qui,
là comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois
dynasties qui se disputent le trône de France.

Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que
je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont
près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les
soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on
lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été
décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas
même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances
pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir.
Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont
mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien
ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont
l'impunité.

Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que
voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que
voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller?

Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son
foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où
l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.

Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.

Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous
êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je
sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_.

Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il
désire.

Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire
toujours.

  [1] Journal qui se publiait à Châteauroux.



CCCXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 26 septembre 1850.

Mon cher enfant,

Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire
votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que
de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour le mois où nous
allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs à
verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne
suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours
emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme,
c'est-à-dire _mineure_, séparée de mon mari légalement, et cependant
toujours sous sa dépendance pour les affaires d'argent, tant les
lois protègent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypothèque sur ma
propriété_. Forcée d'emprunter pour les autres, dans des moments
difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes
parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais
cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir
payé. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la
loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur
refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me
prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'être
riches. Ma conscience m'ordonne donc d'éteindre toutes mes dettes
aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme
quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces
crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici
à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à
gauche, ce qu'on me doit en détail, et j'espère arriver à faire cette
somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes
rentrées ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc
pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en
garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce
que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir
d'Allemagne. S'il est à même de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout
seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, où lesdites affaires m'ont
forcée d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqué. Je ne suis
revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de
ma réponse.

J'ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du _Champi_ m'a
mise en passe de gagner de l'argent. Le Théâtre-Français et tous les
autres théâtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payées
d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refusé pour attendre
que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et
que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre
théâtre (non subventionné) ou qu'il remonte sur les planches comme
artiste, et qu'il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des
conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour
le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse
des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honnêtes gens sont
condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car
il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c'est bel et bon; elle
m'empêche d'agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l'aisance
accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du
nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous
expédie un autre petit billet, en attendant mieux.

Une autre cause de gêne, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on
a tué à force de procès et d'amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs
amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en
prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh
bien, tout retombe sur nous, c'est-à-dire sur quatre ou cinq amis et
sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde
souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus
personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr
de la cause, pourrirait en prison, si nous n'étions pas là. C'est avec
de continuelles défections de ce genre qu'on nous épuise. Ce qu'il y
a de plus triste là dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est
rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice
pour sauver et protéger l'organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils
sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le
relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres,
les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au
fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause
républicaine. C'est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains
qu'il n'en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là
qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et
souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais,
affreux. L'humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches
et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On
dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s'accomplit
mystérieusement éclatera pour sauver la République. J'avoue que je
le désire plus que je ne l'espère, et que je me sens malade de
découragement en voyant celui de mes semblables.

Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange.
Je vous aime et vous bénis.



CCCXVI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 15 octobre 1850.

Mon ami,

Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une
retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un
mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous,
je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.

Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du
_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et,
d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa
lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du
parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y
serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir.
La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous
disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis
Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus
près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions.
Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si
vous le jugez utile, et qu'il se prononce.

Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours
mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un
devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne
suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de
Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais
de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me
charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est
une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de
vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison,
je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter
dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.

Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet
office. Ce qui est arrivé arrivera.

Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais
enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous
voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule.
Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une
formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous
admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_.

Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé
et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres:
_A chacun suivant sa capacité_.

Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un
résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis
Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question,
se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première
indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme
épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le
pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout
le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas,
d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution
matérialiste.

Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son
estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon
son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose.

Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un
étrange système de _triade_ où mon intelligence ne peut le suivre.

Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec
vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces
formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans
votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente
pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des
préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas
assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules.
Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme
l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant
qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles
prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses,
et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes
les fois que j'ai entendu _démolir_ Louis Blanc, c'est au moyen
d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses
formules.

Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si
fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots,
et le fond sacrifié à la forme, que je ne m'occupe plus du tout des
formules, et que, si j'en avais trouvé une, j'en ferais bien bon
marché. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en
dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c'est le caractère,
l'intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils
marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un
journal, un manifeste pour organe.

Votre manifeste est beau et juste, à ce qu'il me semble. S'il était
isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un
groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de
l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi,
ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j'estime comme
particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec
cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère
duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma
signature à ces signatures.

Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais
pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-être pas, parce que
je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au
laisser-aller de l'intimité.

Aimez-moi donc comme si de rien n'était, mon ami, et, de ce que je ne
fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une
différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière
différente d'apprécier un fait passager.

Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la
profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais.

Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je
le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jugé
le communisme que sur des oeuvres encore incomplètes, quelques-unes
absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas même à se préoccuper. La
vraie doctrine n'est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas
de notre vivant. Je la sens profondément dans mon coeur et dans ma
conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la
raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu
historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent,
je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrès
paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins
reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien
autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent être.

L'idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je
trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la
démonstration dans des coeurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien
certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j'y trouverais le
même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est
irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes
malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus
ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?

Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je
ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez
de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c'est
toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une
étape, à laquelle je ne crois pas devoir m'arrêter. Vous me retrouverez
non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni,
et vous aussi.

GEORGE.



CCCXVII

A M. SULLY-LÈVY, ARTISTE DRAMATIQUE, À PARIS

                                Nohant, 18 novembre 1850.

Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous
remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne
sera pas la dernière fois que nous la mettrons à l'épreuve, et que cela
me fournira l'occasion de vous être utile autant que je le désire.

Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand à la Porte-Saint-Martin,
puisque, après y avoir trouvé peu de bonne grâce pour engager les
acteurs indispensables à ma pièce, j'ai été forcée de me retourner vers
un autre théâtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixé.
Si ce ministère continue, j'aurai toujours de la peine à faire de l'art
comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom épouvante
et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la
patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1].

_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez à jouer
sur ce théâtre et dans cette pièce? Je pense aller bientôt à Paris;
fixez vos désirs sur quelque point, et j'espère que je pourrai vous
aider à les réaliser.

Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle
qui pourrait tout, si elle voulait.

Tout le monde désire vous revoir et s'applaudit de vous connaître, et
moi, à la tête de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout
mon coeur.

Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisième acte tout refait. C'est
le vieux Frantz qui fait votre rôle.

  [1] Joué au théâtre de l'Odéon, sous le titre de _Maître Faville._



CCCXVIII

M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE-EN-MER

                                Nohant, 28 novembre 1850.

De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous êtes le
seul en France, à croire qu'un soupçon sur votre compte soit possible.
Tout le monde voit ici la vérité; elle est trop grossière de la part
du pouvoir pour imposer même aux esprits les plus bornés. C'est une
exception _en votre faveur_, c'est-à-dire une aggravation de peine. Ce
pouvoir, eût-il eu l'infâme pensée de vouloir vous exposer aux méfiances
de vos frères, n'a ici qu'une déception dont la honte retombe sur lui.
J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir à vous défendre contre de si
fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placés trop haut
pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage
gratuit, La France entière me répondrait dans son coeur: «De quoi vous
mêlez-vous?» Vos ennemis eux-mêmes souriraient des perplexités de votre
grande âme et de mon indiscrète sollicitude pour une réputation que nul
ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le présent, le monde
entier honore ou subit. Les méchants la subissent avec rage, ils s'en
vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fâche pas,
puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appréciation. Quant
à la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas même espéré le faire
croire. Ils ont voulu vous séparer des autres victimes pour ôter
peut-être au reste de l'hécatombe le prestige qui s'attachait à votre
nom.

Calmez-vous, mon frère; vous êtes trop modeste, trop humble de croire
à une atteinte possible portée à votre caractère. S'il existe dans les
murs de Belle-Isle, s'il a existé dans ceux de Doullens des esprits
assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela même,
j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et
de la colère n'ont pas dépassé le mur des cachots où elles sont trop
expiées. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le
sanctuaire de votre raison supérieure, par des illusions du même genre.
Ne croyez pas que la plainte amère et folle qui pourrait sortir contre
vous de ces tristes murs aurait le moindre écho en France. Souvenez-vous
que vous êtes notre force, à nous, et que vous seul pourriez nous
l'ôter, en doutant de vous-même. Soyez tranquille, si une insulte
parlait de je ne sais quels bourbiers de la réaction, nous ne la
laisserions pas passer, et, tout en la méprisant, nous l'écraserions.
Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons même pas supposer
qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut
aller au-devant d'un semblant de soupçon.

Vous avez dû recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que
je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte,
vous qui êtes déjà à moitié dans le ciel. Et que ce calme de la tombe
illustre où l'on vous tient enfermé vous conserve comme Jésus dans
la sienne. Songez à en sortir vivant et fort; car le jour viendra
de lui-même, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des
souffrances et des passions.

Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez réellement
malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le résultat très
naturel et très impartial d'une consultation de médecins. Vous avez
peut-être été assez malade à ce moment-là pour qu'on n'ait pas
voulu prendre la responsabilité d'aggraver trop votre état par le
transfèrement. Je ne crois pas que personne ait demandé _grâce_
pour vous. Ce ne pourrait être qu'un ami maladroit; mais c'est
fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgré vous.
L'inquiétude que j'éprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous.
Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme
moi, vous chérissent de toute leur âme.

GEORGE.



CCCXIX

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, novembre 1850.

Mon ami,

Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnée pour miss Hays. Je
suis bien paresseuse pour répondre à toutes ces formules qui s'adressent
au _nom_ plus qu'à l'âme, et j'y réponds si bêtement, que je ferais
mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon
sang pour vous, je ne me fais pas un mérite die répandre un peu d'encre.
Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demandé d'écrire à madame
Ashurst, et que, celle-là, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit
donc être meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de
moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas écrire. Vous le
lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous
aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant à l'honorable John Minter
Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage,
je suis tombée sur un éloge si naïf de M. Guizot et du _King of the
French_, que je n'ai pu m'empêcher de rire.

C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous
et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, à présent que je vous
ai vu. C'est que vous êtes aussi bon que vous êtes grand, et que je
vous aime pour toujours. Mon coeur est brisé, mais les morceaux en sont
encore bons, et, si je dois succomber physiquement à mes peines avant de
vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence,
après celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement
convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'à l'heure de mon
agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait déjà fait
plusieurs fois avant que nous eussions échangé aucun rapport extérieur.

Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien
vrai, et c'est ma foi que vous me résumiez. A présent que vous êtes
parti, quoique nous ne nous soyons guère quittés pendant ces deux jours,
je trouve que nous ne nous sommes pas assez parlé! Moi surtout, je me
rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire.
Mais j'ai été un peu paralysée par un sentiment de respect que vous
m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la
tendresse, et que, excepté votre mère, personne n'aura désormais des
élans plus fervents envers vous et pour vous.

J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez
le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activité, je ne puis
rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu écoute ces prières-là, et
elles ne sont pas sans fruit.

Adieu, mon frère; quand vous souffrez, pensez à moi et appelez mon âme
auprès de la vôtre. Elle ira.

Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincères.

GEORGE.



CCCXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Nohant, décembre 1850.

Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin:
une _dinde_ et _Muller_[1].

_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive
des truffes; mais on va aux épinettes, pas de dinde! on va dans le
village, pas de dinde! Il faudrait attendre à samedi pour n'en pas
trouver de bonne, peut-être. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand
les truffes auront suffisamment parfumé l'intérieur de ladite volaille,
venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois
jours seront le maximum. Nous sommes à jeudi: venez donc samedi ou
dimanche; qu'Eugénie fixe elle-même, d'après ses notions culinaires, le
jour convenable.

_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la
chanson du père Rémy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va
jouer _Claudie_ à la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-être
Bocage, traité superbe pour moi, etc.; enfin, ça paraît lancé.

Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour
l'autre.

Je vous embrasse,

GEORGE

Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Mémoires_?

  [1] Muller Strubing, réfugié politique, savant musicien, qui était en
      ce moment l'hôte de la famille Duvernet.



CCCXXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 24 décembre 1850.

Mon ami,

Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouvé,
dans un coin de la chambre que vous avez habitée ici, une bague qui doit
vous appartenir et vous être chère. Si j'en juge par la devise: _Ti
conforti amor materno_, ce doit être un don de votre mère, et vous
croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serrée précieusement, et,
quand vous m'indiquerez une occasion sûre, je vous l'enverrai. Faut-il,
en attendant, la faire remettre à M. Accursi?

J'ai reçu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix
sera-t-elle écoutée? N'importe, après tout! D'autres que le pape liront
cette lettre et ranimeront leur zèle et leur patriotisme pour entraîner
ou combattre le zèle ou la tiédeur des princes. Les bonnes pensées sont
déjà de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensées-là.

Je suis vivement touchée de tout ce que vous me dites de bon et
d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur
affectueuse hospitalité. J'y répondrais avec empressement si j'étais
libre. Mais, avant de l'être, il faut que je passe toute une année dans
les chaînes. J'ai conclu un marché, un véritable marché, pour travailler
un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques années
d'une sorte d'indépendance; mais, l'âge d'établir les enfants étant
venu, et, moi n'ayant jamais su _épargner_ en refusant d'assister autant
de gens qu'il m'était possible, je me suis vue dans la nécessité de
penser sérieusement au prix matériel du travail de l'art. Comme, au
reste, ce travail dont je vous ai parlé me plaît[1] et était depuis
longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grâce à me
plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux
rebutants et antipathiques pour une rétribution insuffisante à leurs
premiers besoins. Je regarde même ce que je fais, au point de vue de
l'argent, comme un devoir que je continue à remplir pour soulager des
gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'à ce jour, je leur ai tout
donné, sans penser à ma propre famille; et, pour cela, je suis blâmée
par les esprits positifs. Je vais donc réparer mes fautes, qui n'étaient
pourtant pas grandes, à mon sens, puisque j'avais réussi à donner cent
cinquante mille francs à ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on
pouvait vivre.

Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne
bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tâche et satisfait
à toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant,
et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris à être gaie
à la surface; ce qui, en France, à l'heure qu'il est, est comme une
question de savoir-vivre. Quelle étrange époque que celle où tout
est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et où c'est être
blessant et cruel de s'en apercevoir!

Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la
vibration en est restée dans mon coeur bien pure et bien consolante.
Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la
patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'être aimé,
parce que c'est un besoin des âmes complètes, et comme un instinct de
justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'échange de ce
qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portée autant par
la sympathie que par le devoir à vous aimer comme un frère.

A vous,

G. S.

  [1] Il s'agissait de ses _Mémoires_.



CCCXXII

A MAURICE SAND, A PARIS.

                                Nohant, 24 décembre 1850.

Cher mignon, je t'écris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas
si tu demeures au n° 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne
nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir à
moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez
tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton
numéro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ça
pourrait retarder des lettres pressées.

J'ai reçu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_ à ma place, sur le
théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet
d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessinés) que
nous envoyons à Bocage. Dis-lui que j'ai retrouvé une mine de musique
dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour
le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir
que je l'écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je
l'ai emmené au salon et j'ai noté trois airs dont un fort joli; après
quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _là, tout son saoul_. Il a été
retrouver ses camarades, et, leur faisant tâter sa chemise toute trempée
de sueur, il leur a dit: «J'ai jamais tant peiné de ma vie! _c'te_ dame
et ce monsieur (c'était Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et
puis les v'là de causer et de se disputer à chaque air que je leur
disais; et v'là qu'ils disaient que je faisais du _bémol_, du _si_, du
_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que
je pouvais pus chanter. Mais, tout de même, je suis bien content, parce
que, puisque je sais du _bémol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai
pas besoin d'être maçon. Je m'en vas aller à Paris, où on me fera bin
boire, bin manger pour écouter mes chansons.»

Là-dessus, tous les autres maçons se sont mis à gueuler dans les
corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis
le maître maçon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au
goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ça ne me touche
pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.

Le calorifère va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et
c'est très ingénieux. M. Montelier dîne avec nous le dimanche, et nous
régale des histoires les plus _espérituelles_. Mais, c'est égal, il est
intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier très fort,
et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux.
Cependant ne chantons pas victoire, le calorifère ne fonctionne pas
encore!

La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes,
et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.

Mais revenons à _Claudie_. Si le père Fauveau et le Ronciat sont
mauvais, ne te gêne pas pour le bien dire à Bocage, et tâche qu'il ait
un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scène du
chariot, la tenue et l'aiguillée du _boiron_, que ça soit naïf et ne
fasse pas rire. Dis à Bocage que, s'il ne joue pas, ça me fera bien de
la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire
prier. Prie-le donc sérieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas
l'air de t'en apercevoir.

Je suis bien contente que Delacroix t'ait encouragé, cette fois. S'il
faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au
printemps. Pourquoi pas? Ça peut te faire du bien, certainement, et ça
t'intéressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il
faut que je pense à en gagner et non à en dépenser; car je voudrais te
faire faire ton atelier. Ça te serait si commode et si agréable! M.
Monteller a fait un très bon plan, tout pareil à celui dont tu avais
marqué les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que
celui de M. Regnault. Il dit que ça ne coûtera que moitié de ce que
disait M. Regnault. Il établit ses dépenses, et dit que, s'il s'en
charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_.
c'est-à-dire tout terminé, vitrage, chauffage, boiseries, peintures,
tout en un mot.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. Le
Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra
ou que j'aille à Paris, si la pièce va vite, ou que Manceau vienne me
tenir compagnie, si la pièce va plus loin; car je ne voudrais pas rester
inutilement des semaines à Paris dans ce moment-ci, où les capitaux ne
pleuvent pas encore. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis
a été triste le jour de ton départ et il a flairé Paloignon, qui avait
pris ta place à table, puis s'en est allé, d'un air de dégoût.

P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il
est venu dîner à l'entremets. Il devient très violent et très pédant au
domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne
bouchait pas la pose.

Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le
voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue
Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis à Manceau de lui porter une épreuve de
mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le à Manceau:

«Et, à propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre à
Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des
jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!).
Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des
premières épreuves?»

N'oublie pas de porter un _Gribouille_ à Camille et d'envoyer une
épreuve de mon portrait, quand ça se pourra, à Clotilde et à ma tante.

  [1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingué, mort
      tout jeune.



CCCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 25 décembre 1850.

Cher enfant,

Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablée d'une grosse
correspondance pour la pièce qu'on va jouer à Paris un de ces jours. Je
dois m'y rendre aussitôt après la première représentation, si la pièce
ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus après
qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut répondre à mille questions
de détail, et j'en ai la tête cassée. J'aime bien à écrire, à composer;
j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le métier, et tout ce qui est
relatif à l'exécution matérielle m'est odieux. J'ai un ami dévoué, et
des plus compétents, qui s'en occupe à ma place et qui joue même le
principal rôle, bien qu'il ait renoncé au théâtre.

C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis
obligée de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me
fourrer en personne dans cette pétaudière.

Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition
(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert,
que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis
six ans. Mais je crois qu'il était absent quand vous êtes venu. C'est le
plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture.
Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n'est pas ici.

Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante
et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails
d'affaires et d'intérieur. Les artistes et les poètes n'ont jamais le
temps de faire ce qu'ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en
convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de
l'intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de
la famille, en dérangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le
reproche de sacrifier aux vanités d'ici-bas.

Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser
au pain du corps avant celui de l'âme! C'est peut-être un rude bienfait
de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous
en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard,
nous pouvons la saisir au vol.

Vous ne me parlez plus de votre édition des chansons. Avez-vous épuisé
toute la première? Après ma pièce, si elle me rapporte quelques sous, je
pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les
bras.

Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous écrire plus longtemps; je
suis trop fatiguée. Mais je pense toujours à vous, et je vous aime
toujours, et j'aime toujours Désirée et Solange, que j'embrasse de toute
mon âme. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est
heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est à Lunéville, où
elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leçons de
musique qu'elle donne.

Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis
assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est
un brave jeune homme.

Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus
gentil à Désirée pour moi ce jour-la, et je la charge de vous répondre
aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange
vous donne à tous deux un baiser de ma part à votre réveil.



CCCXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 9 janvier 1851

Mon enfant,

Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer.
Arage m'écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et
qu'il va y avoir un procès. Je pense qu'il est mal informé et que tu
l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il
a entendu dire, tâche d'empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans
trente-six procès à la fois. Je les déteste; la solution n'en est jamais
équitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela
me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de
chicanerie qui m'est désagréable. Dis à Bocage que _je n'en veux
absolument pas_, pour mon compte.

J'irai à la seconde ou à la troisième représentation, c'est-à-dire
aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli; car, de se
fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c'est possible, et ce
qui me serait arrivé si j'avais compté sur le 28.

Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on
joue ma pièce; car, si cela doit traîner un an, _et un procès ne dure
pas moins_ (c'est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais
qu'il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi; que
le premier effet d'un procès sera de me faire interdire par la direction
le droit de faire jouer d'autres pièces avant la fin du procès, et qu'il
peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le
Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à
nous si on n'avait pas cassé les vitres.

Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est
fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce
qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que
la pièce soit jouée telle quelle, et qu'elle tombe, plutôt que d'être
conquise au prix d'un procès.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme.



CCCXXV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 22 janvier 1851.

Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette
chère bague dont je n'ai pas besoin pour penser à vous tous les jours
de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils
héritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme
nous.

En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers
pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous
les jours à _tous_ mes amis. Mais, comme les chrétiens out certains
bienheureux de préférence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans
leurs prières, je puis dire que j'ai certaines affections sérieuses sur
cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement
dans mon âme chaque fois qu'elle s'élève vers Dieu, dans la douleur et
dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tôt
ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est
notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous,
l'éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est
pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les
périls, et d'éviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous
ébranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur à cette idée,
je ne dois même pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils,
que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient
parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous
et nous les aimons de même; nous nous sommes dit cela l'un à l'autre et
nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation
ici-bas répugne à la nature, et le coeur saigne malgré lui. Que Dieu
nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas
le désespoir! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L'âme a
ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.

Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis
fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j'ai
traduit en français voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnée
de réflexions qui, loin d'être violentes et subversives, sont, au
contraire, chrétiennes et vraies. J'ai envoyé tout cela à Paris, pour
que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la
_Réforme_, qui est dans nos idées plus que les autres, l'aurait accepté
sans objection; mais la _Réforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et
je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en
France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter
si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et
autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé
leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux
chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus
sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le _Siècle_ a gardé mon manuscrit
quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de
place pour le publier; ce qui n'est qu'un prétexte pour éviter de se
compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre
lettre et mes réflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les
insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire.
De sorte que j'ignore si, comme le _Siècle_, il ne se ravisera pas. J'ai
écrit hier pour leur dire que, s'ils étaient _effrayés_ de mes idées, je
les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu'ils publiassent ma
traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et
de courage; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement
que vous n'y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu'on ait tant
de peine à laisser entendre une voix qui s'élève dans le désert pour
dire que vous n'êtes ni un jacobin ni un impie.

Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs
fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article,
qu'il a envoyé au _Journal du Loiret_, en même temps que j'envoyais le
mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet
article a été publié, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous
l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux,
à qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en
occuper sérieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que
moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l'élévation de vos
idées et de vos sentiments; mais il est possédé aujourd'hui d'une _rage
de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'à l'excès
et que je ne saurais partager.

Blâmer la guerre dans la théorie de l'idéal, c'est tout simple; mais
il oublie que l'idéal est une conquête, et qu'au point où en est
l'humanité, toute conquête demande notre sang.

Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voilà qui croit
tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec
beaucoup d'audace comme possédant un _dogme_, une _organisation_, un
principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle
a touché, je le crains, la limite que l'humanité peut atteindre. Entre
le génie et l'aberration, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un cheveu.
Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un
grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète
pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcée de m'arrêter, et que
je ne puis le suivre dans l'exposé de son système. Je ne crois pas,
d'ailleurs, aux systèmes d'application à priori. Il y faut le concours
de l'humanité et l'inspiration de l'action générale. Enfin, lisez et
dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens
beaucoup à votre jugement. J'en ai même besoin pour sonder encore le
mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette
lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, à résumer
pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port
de lettre. Je n'ai pas encore discuté avec Leroux, j'étais tout occupée
de l'écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd'hui dans
une sorte d'ivresse métaphysique, et il n'eût rien entendu.

Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais
grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre,
je l'avoue. Une personne qui avait débuté par des _altérations_ ne me
paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la
fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst,
votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à
une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst
a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous
envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en
agissiez comme vous trouverez bon.

Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j'en vaudrai mieux.

GEORGE.

Mon fils et ses amis vous aiment.



CCCXXVI

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE

                                Nohant, 24 janvier 1851

Ma chère fille,

J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. _Claudie_ a réussi, en
effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent.
Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place
pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique;
le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais,
de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle
qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien
contents, et Maurice aussi.

Moi, je ne nie suis pas laissée _détempser_ par tous ces compliments.
J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui
m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail _en train_ a des
attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail
accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme
je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que
partout ailleurs.

J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle
surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la
suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces
deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera
pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle
qu'il occupait autrefois.

Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des
loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien
assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le
billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le
long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de
spectateurs.

La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin,
c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves
des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore
y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela.

J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde,
tous bien portants et me parlant de toi.

Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son
contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de
_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ça fait trois.
Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.



CCCXXVII

A LA MEME

                                Nohant, 17 février 1851.

Ma chère mignonne,

Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante
de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse
de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George
d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne
m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy?

Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au
courant de ce qui t'intéresse.

Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre
jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.

Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche
pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de
coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du
gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu
sauras que cette église est classée parmi les _monuments historiques_.
Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas?

Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante,
elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé,
en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches
de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes
du XIe siècle _au moins_. J'en ai porté des croquis à Paris, je les
ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée.

Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et
cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra.

Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé.
Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent
toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand
coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma
fille chérie.

Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.



CCCXXVIII

M. CHARLES PONCY, A TOULON.

                                Nohant, 16 mars 1851.

Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris;
je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais
de retour ici à la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoyé _Claudie_,
il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie.
Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la
poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page,
vous savez que la poste s'y oppose.

Ce succès de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a été coupé par
la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas,
des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles
volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels
empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû
retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir.
Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné,
et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a
dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage,
qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai
donc retiré fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent
représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la
faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare
une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme
devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.

Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux
pourtant vous répondre par le courrier.

Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des
paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas
souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais
pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces
arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez
pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit.
Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporté dix mille francs nets, mes
dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier
à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le
pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets
sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un
centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le
rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes
libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la
disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui
est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger
proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent;
car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la
grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me
resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si
j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour
le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait
construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer
deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais
pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une
soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de
vous en parler.

Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois
le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez!
Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce
moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la
publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce
sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande
partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et
aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une
grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et
m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un
devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et
périls.

Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et
Solange. Maurice vous embrasse aussi.

Borie est en Belgique et m'écrit souvent.



CCCXXIX

A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS

                                Nohant, 11 avril 1851.

Votre lettre m'a beaucoup touchée, monsieur, et, dans le service que
vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre
Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de répondre à cette foule de
lettres oiseuses et inutiles qu'on écrit à toutes les personnes un peu
connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent
pas de donner une attention sérieuse. Mais la première que je reçus de
vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une
de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il
m'a été possible, j'ai répondu aux discrets et généreux appels de votre
esprit délicat et sensé. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en
apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assuré celles d'un
homme généreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je
vous prie à M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux îles
du Cap-Vert, que je suis de moitié dans la reconnaissance que vous lui
portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu à cause de moi
qu'il vous a si bien traité. Mais son bon coeur a été le premier mobile
de sa bonne action, et votre mérite en sera la récompense. Si mes
sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprète auprès
de lui.

Vous ne me dites pas ce que vous allez faire à Manille[2]. Croyez que
je m'intéresserai cependant à tout ce qui vous concerne et que j'aurai
beaucoup de satisfaction à recevoir de vos nouvelles. Je vous envie
beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberté qui permettent ces beaux
voyages, traversés, sans doute, de périls, de souffrances et de
désastres, mais où la vue des grands spectacles de la nature et des
richesses de la création apportent de si nobles dédommagements. Je pense
que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui
vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.

Ces vastes excursions, de quelque côté qu'on les envisage, et le mieux
est de les envisager sous tous les côtés à la fois, ont toujours un
puissant intérêt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir.
Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas très versé, vos
collections et vos observations auront leur utilité. Pour ma part, je
vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus
chétifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques
amateurs, je pourrais, à votre retour, vous procurer d'agréables
relations.

La meilleure manière d'apprêter les papillons et les insectes, c'est de
ne pas chercher à les préparer. Quand le papillon est tué et piqué dans
une longue épingle, ses ailes se ferment et il se dessèche ainsi. On
peut donc en apporter une quantité, debout côte à côte dans une boîte
assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantés et ne se touchent
pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivée, on les ramollit, on
les ouvre, et on les étale par des procédés très simples, dont je me
chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre à chaque coin de
la boîte. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et
d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en éclôt mal à propos bon
nombre dans la traversée; mais il en arrive toujours quelques-unes
qu'on fait éclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des
individus superbes. Mais ce à quoi je tiens beaucoup plus qu'à mes
papillons, c'est à recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous être
utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.

Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande à
Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.

Tout à vous,

GEORGE SAND.

  [1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les récifs de
      l'île de Bona-Vista.
  [2] Possession espagnole en Malaisie.



CCCXXX

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE

                                Nohant, 5 juin 1851.

Chère enfant,

J'ai été passer quinze jours à Paris; j'en suis revenue depuis environ
quinze jours; j'en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces
dernières chaleurs, mais qui m'a bien fatiguée. Je n'ai pu la soigner,
ni me coucher, ni m'arrêter un instant au milieu de mes courses et de
mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la
mort de ma pauvre petite tante m'est tombé sur la tête comme un coup de
foudre. J'étais depuis cinq jours à Paris, je n'avais pas eu une minute
pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première
représentation de _Molière_. Elle était morte la veille. Afin de ne pas
m'accabler et me mettre hors-d'état de veiller à mes affaires, Clotilde
n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée
dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j'avais
destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m'étonnait et
m'inquiétait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquiétude.
Les acteurs me disaient: «Qu'est-ce que vous avez donc à vous tourmenter
de cette loge? Pensez donc à votre pièce! Ça va bien, on applaudit.» Je
n'y faisais pas attention, j'avais une idée fixe pour ma pauvre tante.
Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me
disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des
loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et
de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante
est à Paris. «Madame Maréchal? me répond le portier. On l'a enterrée
ce matin.» Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une
affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle
m'avait mise au monde, Elle était ma mère autant que ma mère; elle
m'avait nourrie de son lait autant que ma mère; elle m'aimait, je crois,
autant que sa fille; et elle était si bonne, si égale, si douce, si
gaie, si jeune de santé, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleurée
que dans la surprise du premier moment, et j'ai continué à faire mes
affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m'ont pris
juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence, je sais que ma
tante avait un grand âge, je savais que je devais m'attendre à la
perdre et à l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à
quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est égal, la résignation ne
console pas, et l'idée qu'une chose est inévitable ne la rend pas moins
amère. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire
que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l'étais pas encore
tant qu'elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu'au dernier jour de sa vie;
sa dernière parole a été: «Donnez-moi donc un journal, pour que je voie
si on joue ce soir la pièce d'Aurore. Je veux y aller.» Pendant que la
bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri: on l'a trouvée
sans parole, sans connaissance, foudroyée d'une _apoplexie pulmonaire_,
dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure après, elle expirait
dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu'on
assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la
vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette
manière de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait
dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si
excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais.
On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espère. Sans cela, il
vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s'aimer pour se
perdre à jamais.

Je n'ai pas grand'chose à te dire de _Molière_, Le public a applaudi la
pièce; mais on ne l'a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur
n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur était, je crois, en
pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s'accorde pas avec
les théâtres où il n'est pas le maître. On y est très voleur, c'est
vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il
faudra, ou que j'attende qu'il ait un théâtre à lui, ou que je change
mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais.
je n'ai pas le coeur à te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je
t'enverrai la pièce quand je l'aurai reçue. Je me suis remise au
travail, espérant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de
meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille; je t'attends au mois
d'août. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi
souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent très amicalement
et humblement. Sois toujours heureuse _à ta manière_, toi; c'est la
bonne!



CCCXXXI

A MADAME CAZAMAJOU, A CHÂTELLERAULT

                                Nohant, 6 juin 1851.

Oui, chère soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est à présent
que nous sommes tout à fait orphelines; car nous avions conservé, malgré
nos cheveux blancs, une seconde mère qui nous chérissait d'un coeur
toujours jeune. Elle était si jeune de santé aussi, que ce coup imprévu
est bien cruel.

Elle devait aller le soir au théâtre pour voir cette pièce nouvelle de
moi; elle avait reçu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle
disait à son ouvrière: «Allez me chercher un journal, que je voie si on
joue ce soir la pièce de ma nièce.» Ç'a été sa dernière parole. On l'a
retrouvée mourante sur son fauteuil. Elle a expiré une heure après dans
les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde
n'a rien voulu me faire savoir, à cause des occupations où je me
trouvais. Le soir, pendant la première représentation, j'étais dans les
coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scène où elle devait être.
J'y voyais des figures étrangères, je m'en inquiétais; j'avais un
pressentiment affreux, je ne pensais pas plus à ma pièce que si elle
était d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et
j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire
le mal que cela m'a fait. La fièvre et la grippe m'ont prise
instantanément. Je suis comme toi, je ne m'écoute guère. J'ai traîné
cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvée
débarrassée qu'il y a deux jours, par une journée de forte chaleur, la
seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.

Le succès de _Molière_ a été bon comme approbation du public, mais nul
d'argent. Les théâtres du boulevard sont vides dès qu'il fait beau, et
on a joué ma pièce trop tard dans la saison morte. Le théâtre était
d'ailleurs en déconfiture, à ce qu'il paraît; car il a fermé brusquement
ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la même
direction.

Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre à bien du travail perdu
dans cette partie.

Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar écrit au général
Baraguey d'Hilliers, et que ledit général m'a renvoyée pour me faire
voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait maréchal des
logis. J'espère, sans être certaine, et je voudrais dire cette bonne
nouvelle à Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne
m'apprends pas où ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est
pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie
toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais où
il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chère soeur; je
t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout
mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il
est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe.
Les autres enfants d'ici te présentent leurs respects. J'attends Solange
dans quelques jours. Elle est très gentille pour moi à présent, malgré
la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut
bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari
a des travaux et gagne de l'argent.

Adieu encore, chère amie.

Ta soeur.



CCCXXXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Nohant, 6 juin 1851.

Mon enfant, je suis heureuse de l'amélioration de votre sort. Enfin,
voilà du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de
l'âme, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La
manière dont vous avez été élu est charmante. C'est une vraie victoire.

J'étais à Paris quand cette lettre est arrivée ici; je l'ai trouvée
à mon retour. J'avais la grippe et une grosse fièvre que je traînais
depuis quinze jours à Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer.
Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne santé à
vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre côté. J'ai retrouvé
hier un petit imprimé de vous, intitulé _Lieds_. Je ne l'avais pas vu.
On reçoit ici les lettres, journaux et imprimés, le matin. On m'apporte
les lettres dans mon lit; mais, les imprimés, sous prétexte de lire
les journaux, mes jeunes gens les égarent ou les laissent traîner
quelquefois, ce qui revient au même. Si bien que j'ai retrouvé le vôtre
en fouillant dans une masse de rebuts où il n'aurait pas dû être. Il y a
de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie réelle, à
laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie
de son temps, n'éteint pas en vous le feu sacré. Si la poésie ne fait
pas venir le pain à la maison, du moins elle y conserve la vie de l'âme,
et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est
encore un grand présent du bon Dieu.

J'oublie de vous parler de _Molière_.--Non, les tracasseries de la
censure n'ont été que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pièce
à quoi le mauvais vouloir pût se prendre. Je vous l'enverrai en quatre
actes, comme elle a été jouée, et en cinq actes, comme je l'avais
faite. Vous y trouverez bien de l'impartialité historique. Vous verrez
seulement une scène où, après que divers personnages ont bu à la santé
du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, à ses
chiens; une gardeuse d'oies, à ses oies, Molière boit à la santé du
peuple. Voilà le mot que la censure voulait absolument ôter. J'ai tenu
bon; je les ai défiés d'interdire la pièce. Je les ai priés de le faire,
leur disant que jamais plus belle occasion ne se présenterait pour moi
de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cédé, et
le mot est resté. Ils sont très bêtes, ces gens-là! si bêtes, qu'on est
forcé d'en avoir pitié!

Le public des premières représentations a très bien accueilli ce
_Molière_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des
boulevards, ce public à dix sous qui doit être le peuple, et à qui j'ai
sacrifié le public bien payant du Théâtre-Français, ne m'a pas tenu
compte de mon dévouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il
aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littérature de
style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du
crime_, et on aura de la peine à l'améliorer comme goût et comme morale.
La pièce, délaissée par ce public-là, n'a eu que douze représentations,
peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrés et les
bourgeois. C'est triste à dire. Il ne faut même pas le dire, et surtout
il ne faut pas se décourager. La perte d'argent n'est qu'un désagrément;
la perte de travail moral, le dévouement inutile sont des chagrins dont
il ne faut pas se trop préoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En
avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Désirée, Solange; je vous
embrasse de toute mon âme.



CCCXXXIII

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE.

                                Paris, 25 octobre 1851

Mon cher ami, je suis très touchée de vos éloges, car ils sont très
affectueux, et très flattée de vos vers.

En réponse à des vers qu'il lui avait adressés, après une
représentation, à Nohant, de _Nello_, joué plus tard à l'Odéon, sous le
titre de _Maître Favilla_. car ils me semblent très beaux. Je ne m'y
connais guère, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-là me paraissent
pleins d'idées, et la forme en est belle, à coup sûr. Maintenant, est-ce
que je mérite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de
moi, sans en être vaine, j'en suis reconnaissante.

Je vois que vous êtes bien pénétré de la vérité dont j'ai fait ma
méthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans
vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la
vérité, c'est l'idéal, dans l'ordre abstrait, comme le réel, c'est le
mensonge. Dieu tolère le réel et ne l'accepte pas; comme nous, nous
aspirons vers l'idéal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins,
l'idéal, puisqu'il doit devenir réalité dans le sein de Dieu, et même,
espérons-le pour l'avenir du monde, réalité sur la terre.

Je vous réserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complète
illustrée, non pas pour vous condamner à tout lire, mais pour que vous
l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer
l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochées; car ces
feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite
malpropres.

Embrassez Angèle et vos enfants pour moi, s'ils sont près de vous, et
gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le
savez.

GEORGE SAND.



CCCXXXIV

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE

                                Nohant, 6 décembre 1851.

Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à
travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice,
Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille
qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes
affaires, qui étaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent
en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même.

Je t'embrasse mille fois. J'ai laissé tous nos amis bien portants à
Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et
tendresses à Bertholdi et à mon petit George. N'aie pas d'inquiétude.



CCCXXXV

A M. SOLLY-LÉVY, A PARIS

                                Nohant, 24 décembre 1851.

Mon cher monsieur Lévy, j'avais bien l'intention de vous voir à Paris.
Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je
ne vous écrivais pas, comptant le faire aussitôt que ma pièce serait
jouée[1] et mes autres affaires éclaircies. Je devais passer une
quinzaine à Paris. Les événements sont survenus. Je n'avais aucune
inquiétude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis
inquiétée pour Maurice, que j'avais laissé à Nohant. Le mouvement des
provinces était à craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, à
cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseillé de se
soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si
les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le
coup d'État une issue plus désastreuse que dans toute autre tentative du
même genre, et je n'ai jamais pensé que les paysans pussent opposer une
résistance utile aux troupes réglées. Ce n'est pas que le peuple ne
puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une
grande idée, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe
chez les paysans à l'heure qu'il est. Ils se soulèvent donc pour des
intérêts, et, dans le moment où nous vivons, leur intérêt n'est pas du
tout de se soulever. Je craignais donc un soulèvement,--non pas chez
nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous,
dans les départements environnants, et un _passage_ où l'on se trouve
compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blâme, et ceux qu'on n'aime
pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eût
été délicate et je voulais y être. Je suis donc partie un peu au
milieu des balles, le 3 décembre, avec ma fille et ma petite-fille, et
j'attends que la situation soit un peu détendue et la méfiance moins
grande pour retourner achever mes affaires à Paris. Ici, on a fait
beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis
presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrêté beaucoup
de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eût laissés
tranquilles. Espérons qu'on se lassera de ces rigueurs, là où elles
ne peuvent produire rien de bon, et où vraiment elles n'étaient pas
nécessaires.

Quand je retournerai à Paris, je compte donc bien vous le faire savoir
et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous être utile, car j'ai,
en toute occasion, pensé à vous, j'aurais bien su trouver le temps de
vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouvé le _joint_. Je
n'ai placé ni _Nello_ ni l'autre pièce. J'allais arranger quelque chose
quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pièces eussent été
mises à flot, j'aurais bien trouvé, j'espère, le moyen de vous faire
entrer dans un des trois théâtres. J'espère que ce moment reviendra
favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous désirez.
Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville,
et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et
commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que
je n'ai pu m'arranger avec ce théâtre, parce qu'on m'a refusé d'engager
mademoiselle Fernand.

Je regrette d'avoir encore si peu de crédit; j'espère que je finirai par
en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dépendra de moi
pour vous être agréable, je le ferai de tout mon coeur.

Bonsoir et à bientôt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent
cordialement la main, et Émile Aucante compte vous écrire bientôt.

Tout à vous.

  [1] _Le Mariage de Victorine._



CCCXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS

                                Paris, 3 janvier 1852.

Prince,

J'ai regardé comme une si grande preuve d'obligeance et de bonté de
coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade,
que je n'aurais pas osé vous prier d'y revenir.

Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec
laquelle vous eussiez accepté mon invitation. Croyez bien que ce n'est
pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi à vous
dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font
point peur, l'une et l'autre seront ranimées et consolées par votre
bonne amitié Mille grâces encore.

GEORGE SAND



CCCXXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

                                Paris, 4 janvier 1852.

Mes très chers enfants,

Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que
vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse être bien heureuse
au milieu de tant de désolations et d'inquiétudes, il me faudrait encore
vous savoir heureux pour l'être entièrement. Mais nous vivons dans un
temps où l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose
de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.

L'espérance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme
la clarté de cette petite lampe qui veille en nous est faible
et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dévotes
apprendront-ils au président que sa force est dans le peuple et qu'il
faut s'appuyer sur la démocratie dans l'exercice de sa puissance, comme
à son point de départ?

Mais je ne veux pas vous attrister par mes réflexions; je ne veux pas
faire rêver et soupirer Désirée et endormir l'aimable Solange, qui,
heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie.
Donnez, mon bon Charles un tendre baiser à ces deux chères créatures, et
dites-leur que je les bénis comme mes enfants.

Toujours écrasée de travail et tout à fait malade, je vais devant moi,
faisant ma tâche de chaque jour.

Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonté de Dieu, ici-has et
là-haut.

Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous
aiment.



CCCXXXVIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

                                Paris, 22 janvier 1852.

Prince,

Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de
grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée.
Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et
la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de
vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit
de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix
et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes
adieux et mes prières.

Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil
qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance.
Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation
et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je
m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de
m'entendre.

Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma
part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en
ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez
pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience,
je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma
conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi
toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir,
certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme
qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais.

Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les
amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et
mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre
rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou
qui subissent le titre de républicains socialistes.

Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour
craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel
qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour
le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez,
en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez
certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un
génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en
présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds
de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté
du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà
que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa
dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et
de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire
l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire
un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche
contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que
le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce
que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le
savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de
vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant
les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien
que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion
à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de
la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la
souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter,
de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour
vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris
que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère
et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon
silence.

Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot
bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des
consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas
d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien,
j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans
vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et
peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous
n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc
vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez,
mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances
ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations,
préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui
n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre
moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez
purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne
voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la
plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui
le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future.
Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même,
et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle
apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne
sous l'accusation flétrissante--ce sont les propres termes des mandats
d'arrêt--«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les
uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres
vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés.
Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps
d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux
en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins
faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut,
et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds
toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont
celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient
des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien
certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison,
toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la
terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus,
et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me
permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce
serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon
impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de
larmes:

--Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne
les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux
et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux
en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine
mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de
votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et
les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire
n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que
vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des
malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur
la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les
inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison
d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent:
«Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous
irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous
avons voté pour lui.»

Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, écoutez l'homme qui est en
vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se réduire, pour gouverner,
à l'état d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute;
mais le coeur seul fait des miracles. Écoutez le vôtre, qui saigne déjà.
Cette pauvre France est mauvaise et farouche à la surface, et, pourtant,
la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel
que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par
les révolutions, par les idées seulement que nous avons sombré tant de
fois.

Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons
à une nation bonne. Mais ce qui s'est flétri en nous, ce qui fait qu'en
ce moment, nous sommes peut-être ingouvernables par la seule logique du
fait; ce qui fait que vous verrez peut-être échapper la docilité humaine
à la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de
vertu chrétienne, c'est le dessèchement des coeurs et des entrailles.
Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de
l'invasion étrangère et du refoulement de la liberté nationale; partant,
de sa dignité.

C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le développement du
ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui
amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu résumer en vous la
France, vous avez assumé ses destinées, et vous voilà responsable de son
âme bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le
pouvez; il y a longtemps que je l'ai prévu, que j'en ai la certitude, et
que je vous l'ai prédit à vous-même lorsque peu de gens y croyaient en
France. Les hommes à qui je le disais alors, répondaient:

--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait
le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer.
N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'après, l'homme
soit glorifié!

Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prêts à le
dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en
suspects.

Il en est d'autres moins résignés sans doute, moins désintéressés
peut-être, il en est probablement d'aigris et d'irrités, qui, s'ils me
voyaient en ce moment implorer grâce pour tous, me renieraient un peu
durement. Qu'importe à vous qui, par la clémence, pouvez vous élever
au-dessus de tout! qu'importe à moi qui veux bien, par le dévouement,
m'humilier à la place de tous! Ce serait de ceux-là que vous seriez le
plus vengé si vous les forciez d'accepter la vie et la liberté, au lieu
de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.

Est-ce que ceux qui vont périr à Cayenne ou dans la traversée ne
laisseront pas un nom dans l'histoire, à quelque point de vue qu'on
les accepte? Si, rappelés par vous, par un acte non de pitié mais de
volonté, ils devenaient inquiétants (ces trois ou quatre mille, dit-on)
pour l'élu de cinq millions, qui blâmerait alors votre logique de les
vouloir réduire à l'impuissance? Au moins, dans cette heure de répit que
vous auriez donnée à la souffrance, vous auriez appris à connaître les
hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression
de sa confiance et de sa volonté.

Amnistie! amnistie bientôt, mon prince! Si vous ne m'écoutez pas,
qu'importe pour moi que j'aie fait un suprême effort avant de mourir?
Mais il me semble que je n'aurai pas déplu à Dieu, que je n'aurai pas
avili en moi la liberté humaine, et surtout que je n'aurai pas démérité
de votre estime, à laquelle je tiens beaucoup plus qu'à des jours et à
une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir à l'étranger lorsqu'un
mandat d'amener a été lancé contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais
pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas
où elle ne serait, pas même lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive,
je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrées pour moi, et, en vous
demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance,
j'ai dù, pour être loyale et satisfaite de moi-même, brûler mes
vaisseaux derrière moi et me mettre entièrement à la merci de votre
volonté.

GEORGE SAND.



CCCXXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Nohant, 23 janvier 1853.

Cher ami,

Je vais à Paris après m'être assurée des intentions qu'on pouvait
avoir à mon égard. Elles sont rassurantes, on m'a même expédié un
laissez-passer signé Maupas. Je ne veux pas écrire le principal but de
mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais
tu peux le deviner. Si je ne réussis pas, je n'aurai du moins rien
empiré, et j'aurai fait mon devoir à mes risques et périls.

Je suis dans l'embarras et dans l'inquiétude pour ce billet de six mille
francs. Nécessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les
événements ont imprimé un temps d'arrêt à la vente, juste au moment où
les bénéfices, consacrés jusqu'ici à payer tous les frais, allaient
devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois
prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille
francs au 8 mars. J'en avais trois mille de réservés sur ma bourse
particulière; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les
laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma
négociation prend un certain temps. Donc, le plus sûr, c'est que tu me
fasses renouveler le billet, à ton beau-père en payant l'intérêt.--S'il
marque la plus légère défiance ou contrariété (ce qu'à Dieu ne plaise je
ne voudrais t'attirer!), déplace ma dette et fais-la porter sur quelque
autre point pour un an. J'ignore si les événements ont rendu ces
transactions difficiles. S'il en était ainsi et qu'on craignît que je
ne fusse exilée ou emprisonnée,--j'ai maintenant la certitude du
contraire,--je pourrais offrir une délégation sur mes fermages de
Nohant, en cas de départ sérieux.

Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugénie. Si tu arrives avant
que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile,
et cela me ferait grand plaisir.

G. S.

Voulez-vous donner l'hospitalité à mon pauvre Marquis[1]?

Si vous avez des livraisons détachées de mon édition illustrée,
renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broché. Un
exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.

  [1] Petit chien havanais.



CCCXL

AU MÊME

                                Paris, 30 janvier 1852.

J'agis, je cours. Ça va bien. J'ai été reçue on ne peut mieux, et des
poignées de main de cette dame en veux-tu en voilà! Demain, je tâcherai
de faire régler l'affaire. Le Gaulois et autres de là-bas[1] me
désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre
quelque bêtise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y
en a bien d'autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur
lit, ne fût-ce que le Vigneron[2].

Je n'ai pas le temps de vous écrire autre chose sinon que ma santé est
meilleure, que ma pièce est reçue à bras ouverts, que je cours le jour
et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugène, qui me paraît sage et
gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.

Silence sur mes démarches.

  [1] Les exilés réfugiés à Bruxelles.
  [2] Patureau, dit Francoeur.



CCCXLI

A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR

                                Paris, 1er février 1852.

Monsieur,

Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler à M. de Persigny que je lui
ai demandé l'élargissement des personnes arrêtées ou poursuivies à
la Châtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-représentant, absent; M.
Périgois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de
l'instruction commencée contre elles, et je la demande comme un acte de
justice, puisque je puis répondre sur ma tête de ces trois personnes,
comme n'ayant en rien justifié les soupçons formulés contre elles.

J'ai nommé aussi M. Lebert, notaire, compromis plus sérieusement et
coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemblé les habitants de
sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore répondre des
intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralité.
Il a eu la résolution d'empêcher des actes de violence et de protéger,
par son influence et sa fermeté, la propriété et les personnes que
menaçait l'insurrection annoncée des communes voisines. Si j'avais été
à sa place, j'en eusse fait autant, et je suis très peu partisan des
insurrections de paysans.

Voilà ce que j'ai demandé à M. le ministre, non comme une faveur du
gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisée à accepter, mais
comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la nécessité
morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice
politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne
demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai
personnellement reconnaissante, ainsi qu'à vous, monsieur, qui
voudrez-bien joindre votre voix à la mienne, j'en suis certaine.

Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'élargissement de mes
plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renoncé à plaider auprès de
lui la cause de mon département tout entier. C'est dans ce but que je me
suis permis de l'importuner de ma parole, toujours très gauche et très
embarrassée. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon
gâchis naturel, je lui ai posé une question à laquelle il a répondu en
homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pensée?--Non,
certes_.

Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont détenus à Châteauroux
et à Issoudun, plusieurs peut-être ont eu la pensée de prendre les armes
pour défendre l'Assemblée. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la
peine; mais enfin c'était une conviction sincère de leur part, et, avant
que la France se fût prononcée d'une manière imposante pour l'autorité
absolue, le gouvernement pouvait considérer ceci comme une lutte ardente
à soutenir, mais non comme un crime à châtier de sang-froid. La lutte
a cessé; le gouvernement, à mesure qu'il s'éclairera sur ce qui s'est
passé en France depuis les journées de décembre, aura horreur des
vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prétexte,
et reconnaîtra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les réprime. Il
reconnaîtra aussi que, là où ces vengeances se sont exercées, elles ont
eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de
rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de
le servir. Je ne nommerai jamais personne à M. de Persigny; mais il
s'éclairera et verra bien!

En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensée,
et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ôté tout le scrupule
avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et
c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable
dans le département de l'Indre. Initiée naturellement, par mes opinions
et la confiance que l'on m'accorde, à toutes les démarches des
républicains, je sais qu'on s'est réuni, _en petit nombre_, qu'on s'est
consulté, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'à celle de
l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retiré chez soi en
silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis
venue dire à mes amis: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Je ne
m'attendais guère à les voir arrêtés _par réflexion_ quinze jours après,
et, parmi eux, ceux de la Châtre, qui n'avaient été à aucune réunion,
attendant mon retour, peut-être, pour savoir la vérité.

S'il en était autrement, si ce que je dis là n'était pas vrai, je
n'aurais pas quitté ma retraite, où personne ne m'inquiétait, et mon
travail littéraire, qui me plaît et m'occupe beaucoup plus que la
politique, pour venir faire à M. le président et à son ministre un conte
perfide et lâche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant
que la guerre est la guerre, et que qui va à la bataille doit accepter
la mort ou la captivité. Mais, en présence d'injustices si criantes, ma
conscience s'est révoltée, je me suis demandé s'il était honnête de
se dire: «Tant mieux que la réaction soit odieuse, tant mieux que le
gouvernement soit coupable; on le haïra d'autant plus, on le renversera
d'autant mieux.» Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est
politique, alors je n'entends rien à la politique et ne suis pas née
pour y jamais rien comprendre.

En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'âme. Le
malheur aigrit les esprits. La défaite exaspère les uns, le triomphe
enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs
deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.

Non, il n'est pas possible de se réjouir de cela et d'y applaudir dans
son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins
coupables envers nous, je crois être plus républicaine, plus socialiste
que jamais.

M. de Persigny, chargé de la noble mission de réparer, de consoler,
d'apaiser, et joyeux d'en être chargé, j'en suis certaine, appréciera
mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il
a dévoué sa vie, soient le drapeau dont Les légitimistes et les
orléanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent à tous les
pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent
triomphe des plus mauvaises passions.

Voilà mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exercé, et la
crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose
pas l'adresser directement à M. le ministre. Mais, comme c'est la
première fois, la dernière fois j'espère, que je vous importune, vous,
monsieur, je vous demande en grâce de le résumer pour le lui présenter.
Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.

Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour même service de coeur
et de conviction.

Les destins et les flots sont changeants. J'ai passé bien des heures,
en mars, et en avril 1848, dans le cabinet où M. de Persigny m'a fait
l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a
renversé ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai
plaidé et prié souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles étaient
vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modérer des
oppositions obstinées mais inutiles, pour protéger des intérêts non
menacés, mais effrayés. J'y ai demandé et obtenu bien des aumônes pour
des gens qui m'avaient calomniée et persécutée. Je ne suis pas dégoûtée
de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour
les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et
dans quelque camp que je rue trouve moi-même.

Agréez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes
remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au
bout. Permettez-moi d'espérer que vous accorderez votre aide généreuse
et sympathique à des intentions dont la droiture ne saurait être
soupçonnée.



CCCXLII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)

A PARIS

                                Paris. 2 février 1852.

Cher prince,

Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut
annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la
sympathie, presque de l'amitié pour moi.

Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que
j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous
un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse
interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir.

J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de
bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme
il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en
donnerez à ceux qui en manquent!

Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a
annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard.
Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous
n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour
mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire
sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de
l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été
fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de
mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même
chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû
refuser les bontés de M. le président.

M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant
insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois
pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme
personnelle à moi.

Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et
j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de
gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai
donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais
mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et
prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il
n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont
préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne
s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire
ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire
rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux
qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en
déciderait.

Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont
d'aveugles esclaves.

M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais
vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez
certainement.

Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de
reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même
beaucoup mieux que moi.

Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que
ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le
verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux
habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi,
avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures
affections.

GEORGE SAND.

  [1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851.



CCCXLIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE,
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

                                Paris, 3 février 1852.

Prince,

Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe
que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté
qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle
grâce particulière que vous voudrez.»

J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne
à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première
visite.

Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les
arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne
me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est
produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est
impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je
pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait
avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par
des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre
avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver
d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes
compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes
instances auprès de votre ministre.

Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour
des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans
effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une
manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement
innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce
n'est pas l'opinion... chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans
les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur
du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et
croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette
chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non
pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était
douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que
j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un
homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions
et aux ressentiments de la politique vulgaire.

J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur
peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma
conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse
que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de
refuser.

Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais
qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs
sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux
conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre
gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de
doctrines que vous ne toléreriez pas.

Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.

Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez
pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être
dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire.
Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez
empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de
moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur
d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je
m'enorgueillisse de m'être parjurée.

Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir
que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation
de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur,
croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre,
et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur,
je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté.

GEORGE SAND.

Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment
que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui
m'intéressent.



CCCXLIV

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

                                Paris, 10 février 1852.

Mes amis,

Ne soyez pas inquiets du résultat de mes démarches. Autant qu'on peut
être sûr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre
procès. Je vous dirai des choses qui vous étonneront bien, mais qu'il
est inutile de confier au papier.

J'ai embrassé, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribérac[1], libre pour
vingt-quatre heures sur le pavé de Paris, et partant cette nuit pour
Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.

_La personne que vous savez_ a été, à cet égard, d'un _chevaleresque_
accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ébranleront
toutes vos idées sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchaînent
sérieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idées
politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.

Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrétion en ce qui me
concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte;
mais je peux faire quelque bien à ceux qui souffrent, et il est inutile
de susciter des difficultés. Je crois que je les vaincrais toutes, mais
cela me retarderait.

Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'écrire, mais écrivez-moi
et dites-moi qui sort ou ne sort pas.

Je vous embrasse de coeur.

Merci pour mon vieux chien. Vous êtes bons de l'aimer. Je n'ai pas
encore perdu l'habitude de le chercher derrière moi à chaque instant.

  [1] Marc Dufraisse.



CCCXLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

                                Paris, 13 février 1852

Prince,

Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle
de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance
des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire
auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espère
rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les
signataires de la pétition, m'écrit, en me l'envoyant, quelques lignes
fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le
ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la
misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et
résignée, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes
d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai
vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de
mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hésitation m'ôterait le peu
de sommeil qui me reste.

Je n'ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du
malheurenx Emile Hogat, qui m'a été remise en l'absence et de la part du
prince Napoléon-Jérôme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment où,
pour la première fois, j'allais vous aborder en tremblant: «Oh! pour
bon, il l'est. Ayez confiance!» C'était un encouragement si bien fondé,
que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce
que vous m'avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui
vous intéressera et vous satisfera, j'en suis bien sûre. J'en ai même
plusieurs à vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas
à vous demander pardon de vous les avoir dites.

Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde,
accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une
vive reconnaissance.

GEORGE SAND

Noms des condamnés à mort: Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange,
Guillemin, soldats au 3e régiment de chasseurs d'Afrique.



CCCXLVI

AU MÊME

                                Paris, 20 février 1852.

Prince,

J'étais bien résolue à ne plus vous importuner, mais votre bienveillance
m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M.
Emile Rogat est en liberté, MM. Dufraisse et Greppo sont à l'étranger,
et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer
la supplique sont graciés, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais
vous m'avez aussi accordé la commutation de peine de M. Luc Desages,
gendre de M. Pierre Leroux, condamné à dix ans de déportation; vous avez
permis qu'il fût simplement exilé, et, avec votre autorisation, j'avais
annoncé cette bonne nouvelle à sa famille.

Cet ordre de votre part n'a pas eu son exécution, ce doit être ma faute!
Je vous ai donné un renseignement inexact. Il a été condamné par la
commission militaire de l'Allier, à Moulins, et non pas à Limoges comme
j'avais eu l'honneur de vous le dire.

Prince, daignez réparer d'un mot ma déplorable maladresse, et l'erreur
plus déplorable encore d'un jugement inique.

Ah! prince, mettez donc bientôt le comble à _mon dévouement pour votre
personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole sérieuse.
Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'épouvante trop pour vous et
pour nous. Mais votre caractère personnel, je puis l'aimer, je le
dois, je le dis à tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus
étendue, dans les limites où vous avez opéré la mienne, cela vous est
facile. Aucune âme de quelque prix ne transformera son idéal d'égalité
en une religion de pouvoir absolu.

Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez été juste ou clément
en dépit de la raison d'État, s'abstiendra de haïr votre nom et de
calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux répondre à l'égard de
ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre
popularité, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux
qui ont intérêt à calomnier l'humanité, elle est corrompue, mais elle
n'est pas endurcie. Si votre clémence fait quelques ingrats, elle vous
fera mille fois plus de partisans sincères. Si elle est blâmée par des
coeurs sans pitié, elle sera aimée et comprise par tout ce qui est
honnête dans tous les partis.

Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait
sérieusement espérer. Ordonnez l'élargissement de tous mes compatriotes
de l'Indre. Parmi ceux-là, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit
faite à tous; puisque personne ne s'est déclaré contre vous, ce n'est
que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: «Je ne
persécute pas la croyance, je ne châtie pas la pensée.»

Que cette parole, remportée dans mon coeur de l'Elysée et qui m'a
presque guérie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon
effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous
servir ne nous disent plus: «Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est
implacable.» Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre
drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus
généreux qui achèteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne
de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais.

Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement à toute heure, et ce
n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance!
qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de détresse seulement,
c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette
amnistie que vos véritables amis nous promettent, faites que votre
générosité soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le
peuple qui vous a proclamé: «Il voudrait être bon, mais il a de cruels
serviteurs et il n'est pas le maître. Notre volonté est méconnue en lui,
nous avons voulu qu'il fût tout-puissant, et il ne l'est pas.»

Ce désaccord entre votre pensée et celle des fonctionnaires qui
s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation
dans tous les esprits; on commence à croire le pouvoir encore faible en
haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de
mon département parce que là, par ma position, je suis beaucoup mieux
renseignée que la police sur les actes de mon parti; parce que je
vois là une véritable guerre à la conscience intime, une révoltante
persécution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.

On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses
de ceux qu'on élargit. Quel fond peut-on faire, hélas! sur ceux qui
mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez,
vous, à vos ennemis personnels, et je sais à présent que vous présenter
comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grâce. Mais je ne
peux pas mentir, même pour cela, et, cette fois, je vous implore pour
des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'équité et de haute
protection contre vos ennemis et les leurs.

Veuillez agréer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et
dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y être écoutée
quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.

GEORGE SAND.



CCCXLVII

A M. JULES HETZEL, A PARIS

                                Paris, 20 février 1852

Mon ami,

J'aime autant vous savoir là-bas qu'ici, malgré les embarras, si peu
faits pour mon cerveau et ma santé, où votre absence peut me laisser.
Ici rien ne tient à rien. Les grâces ou justices qu'on obtient, sont,
pour la plupart du temps, non avenues, grâce à la résistance d'une
réaction plus forte que le président, et aussi grâce à un désordre dont
il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitié
de la France dénonce l'autre. Une haine aveugle et le zèle atroce d'une
police furieuse se sont assouvis. Le silence forcé de la presse, les _on
dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la
liberté de contredire, ont tellement désorienté l'opinion, qu'on croit à
tout et à rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin,
Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province
et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que
toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts
ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de
leur influence, puisque les espérances matérielles, données par eux,
une fois anéanties avec leur défaite, il n'est resté dans l'âme des
partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune
droiture.

Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort
et prenant sa base sur une conviction, sur une volonté générale, puisque
les résistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des
résistances timides et affaissées sous le poids de leur impuissance
morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement,
avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature
imposée par nos fautes mêmes.

J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait
approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberté de
plusieurs milliers de victimes (innocentes à ses yeux mêmes, pour la
plupart). Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a
offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en
me promettant une amnistie générale pour bientôt; J'ai refusé les grâces
particulières, je me suis retirée en espérant pour tous. L'homme ne
posait pas, il était sincère, et il semblait qu'il fût de son propre
intérêt de l'être. J'y suis retournée _une seconde et dernière fois_, il
y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la déportation
et du désespoir (car il était au désespoir). J'ai dit en propres termes
(et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience) que cet
ami ne se _repentirait_ pas de son passé, et ne s'engagerait à rien
pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc
émissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la
commutation de peine que je réclamais, pour l'obtenir sans compromettre
et avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment
généreux de la part du président, et je le lui dénonçai comme son
_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grâce
entière. Je dus la refuser au nom de celui qui en était l'objet, et
remercier en _mon nom_. J'ai remercié avec une grande loyauté de coeur,
et, de ce jour, je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser
calomnier complaisamment devant moi; _le côté du caractère_ de l'homme
qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs, par des gens qui le
voient de près depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il
n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parlé assez
longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains
bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre.

Je lui ai dit: «Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous
ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les
moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais
pas la dictature exercée par mon parti. Il faut bien que je subisse la
vôtre, puisque je suis venue désarmée vous demander une grâce; mais ma
conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez;
si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.»

Depuis ce jour-là, le 6 février, je ne l'ai pas revu; je lui ai écrit
deux fois pour lui demander la grâce de quatre soldats condamnés à mort,
et le rappel d'un déporté mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demandé pour
Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en même temps que pour
Marc Dufraisse. C'était obtenu. Greppo et sa femme out été mis en
liberté le lendemain. Luc Desages n'a pas été élargi. Cela tient,
je crois, à une erreur de désignation que j'ai faite en dictant au
président son nom et le lieu du jugement. J'ai réparé cette erreur dans
ma lettre, et, en même temps, j'ai plaidé pour la troisième fois
la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaidé_, parce que le
président, et ensuite son ministre, m'ayant répondu sans hésiter
qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la présomption
des intentions, les gens incarcérés comme suspects avaient droit à la
liberté et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois,
on a donné des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation,
le président et le ministre m'ont dit, chacun de son côté, qu'on avait
été trop loin, qu'on s'était servi du nom du président pour couvrir
des vengeances particulières, que cela était odieux et qu'ils allaient
mettre bon ordre à cette fureur atroce et déplorable.

_Voilà toutes mes relations avec le pouvoir_, résumées dans quelques
démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas
fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du
ministre de l'intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l'exécution de ce
qui m'avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour
Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici; pour madame Roland,
arrêtée et détenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais
pas et à qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine,
c'est-à-dire, dans l'état où j'étais, ma santé et ma vie.

Pour récompense, on me dit et on m'écrit de tous côtés: «Vous vous
compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes
bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haïssez l'homme qui
accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus,
nous vous mettons hors la loi.»

Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien là-dessus! Mais cela
m'inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l'esprit de parti,
et je donne de bien grand coeur, non pas au président, qui ne me l'a
pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma
démission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la
donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.

Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d'estime et que
ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouvé mauvais
qu'il m'accordât ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le
cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais
aussi qu'on répand partout que je ne sors pas de l'Élysée et que les
rouges accueillent l'idée de ma bassesse avec une complaisance qui
n'appartient qu'à eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre,
je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m'est bien
égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde.

Voilà l'historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles
sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez
pas, je n'y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements,
d'après ce que je vois à Paris, la voici:

Le président n'est plus le maître, si tant est qu'il l'ait été
vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet
d'un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j'ai vu l'homme débordé
qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois
l'opinion et j'aperçois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe
bien, ou l'homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder
une puissance de réaction d'autant plus furieuse, que la douceur du
tempérament de l'homme sacrifié n'y sera plus un obstacle. Maintenant le
peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent à qui mieux mieux,
sont-ils d'accord pour ressaisir la République? ont-ils le même but? le
peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle
le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armée si elle égorge de
nouveau les passants dans les rues?

Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe
espèrent et désirent la chute de Napoléon! Moi, ou je suis aveugle ou je
vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le châtiment
de ses vices et de ses crimes, elle est condamnée à s'agiter sans
solution durant quelques années, au milieu d'effroyables catastrophes.

Le président, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortuné,
victime de l'erreur et de la souveraineté du but. Les circonstances,
c'est-à-dire les ambitions de parti, l'ont porté au sein de la
tourmente. Il s'est flatté de la dominer; mais il est déjà submergé à
moitié et je doute qu'à l'heure qu'il est, il ait conscience de ses
actes.

Adieu, mon ami; voilà tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce
qu'on dit et écrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dégoûtée
comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous êtes assez
renseigné par cette lettre pour me défendre s'il y a lieu, sans me
consulter. Mais ceux qui m'attaquent méritent-ils que je me défende? Si
mes amis me soupçonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été dignes de l'être,
qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les
oublier.

Quant à vous, cher vieux, restez où vous êtes jusqu'à ce que cette
situation s'éclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque
temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois,
demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil à
vos affaires. Mais n'essayons rien de définitif avant que le danger d'un
nouveau bouleversement soit écarté des imaginations.

GEORGE SAND.



CCCXLVIII

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA PRISON DE CHÂTEAUROUX

                                Paris, 24 février 1852.

Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un
grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous? À la bonne
heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes
compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la même chose ici. Il y
a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au
désintéressement du caractère; et on m'abîme par correspondance dans les
journaux étrangers. Qu'importe, n'est-ce pas?

Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et
sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient; mais je peux
les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.

Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de
réaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche
et sous les pieds le plus tôt qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas
disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais
nourri de celle idée fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_,
il s'est persuadé qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour
arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire
de cet homme la providence d'un peuple.

Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui
cache la réalité des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il
est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l'idée.
Enfin, il boit un calice d'erreurs présenté à ses lèvres, après avoir
bu le calice d'erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté
personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l'instrument, le
complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes.
Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai
l'intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à
des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le
soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites
formules d'admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous
les crimes commis par eux à son insu.

Il me paraît essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il
espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l'essayera, il sera sacrifié,
et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une
résistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idée de
fraternité est étouffée pour longtemps par le système d'infamie, de
délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance
entre nécessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hélas!
le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république!

Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera
statué sur notre sort. J'ai plaidé notre cause au point de vue de la
liberté de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque
nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis
les événements de décembre. Il m'a été répondu qu'on ne poursuivait pas
les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et
cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu'on m'a faites.
On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jésuitisme.

J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis
pour nous, peut-être. C'est impuissance. On a donné une hécatombe à la
réaction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espère encore
_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espère _pour tous_ de la nécessité
d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient
facilement _à titre de grâce_; mais, comme personne de chez nous ne
demande ainsi, je n'ai qu'à faire le rôle d'avocat sincère, et à
démentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.

Adieu, cher ami; brûlez ma lettre; je la lirais au président; mais un
préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles
persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience: je
sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous
embrasser de coeur. Espérons nous revoir bientôt.



CCCXLIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.

                                Paris, 24 février 1852.

Mon ami,

Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes
que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le
droit, moi, de suspecter la sincérité des intentions de la _personne_.
Il me semble qu'il y aurait une grande déloyauté à invoquer ces
sentiments chez elle et à les déclarer perfides, après que je leur dois
le salut de quelques-uns.

Mais, en mettant à part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou
pour cette personne, il me paraît prouvé maintenant qu'elle est ou sera
bientôt réduite à l'impuissance, pour s'être livrée à des conseils
perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le
but) du mal (dans les moyens).

Son procès est perdu aussi bien que le nôtre; qu'en résultera-t-il? des
malheurs pour tous! S'il y avait _un maître_ en France, on pourrait
espérer quelque chose; ce maître-là pouvait être le suffrage universel,
quelque dénaturé et dévié qu'il fût de son principe; quelque aveugle
et pressé de travailler à son bonheur matériel que fût le peuple, on
pouvait se dire: «Voilà un homme qui résume et représente la résistance
populaire à l'idée de liberté; un homme qui symbolise le besoin
d'autorité temporaire que le peuple semble éprouver: que ces deux
volontés soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du
peuple, une dictature sans idéal mais non pas sans avenir, puisqu'en
acquérant le bien-être dont il est privé, le peuple acquerra forcément
l'instruction et la réflexion.

Il m'a semblé, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la
_personne_ depuis le 5 février, que les électeurs et l'élu sont assez
d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et
s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des
instruments qu'ils emploient, et la fatalité, se montrent ici plus
justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments
trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voilà ce que
je crois, et je m'attends à tout, excepté au triomphe prochain de l'idée
fraternelle et chrétienne, sans laquelle nous n'aurons pas de république
durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles!
Quand le peuple aura fait de douloureuses expériences, il s'apercevra
qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas
bénir une erreur qui n'est plus de notre siècle.

En attendant, c'est nous, républicains, qui serons encore victimes de
ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour
rappeler le peuple à ses vrais devoirs, qu'il comprît ses erreurs et
qu'il se repentît de lui-même de nous avoir considérés comme une poignée
de scélérats qu'il fallait abandonner, livrer, dénoncer aux fureurs de
la réaction.

Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours
là-bas quand je suis ici. Ma santé ne se rétablit pas encore, je me suis
beaucoup fatiguée pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait
promis; je m'en prends surtout au désordre effrayant qui règne dans
cette sinistre branche de l'administration, et à la préoccupation où les
élections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite.
Si elle ne vient pas, je recommencerai mes démarches pour arracher du
moins à la souffrance et à l'agonie le plus de victimes que je pourrai;
on m'en récompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux
pas faire attention.

On joue une nouvelle pièce de moi la semaine prochaine, une pièce _gaie_
et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'âme, les directeurs
de théâtre refusant mes pièces, sous prétexte qu'elles rendent triste.
Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si
sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre
malades!

Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion
sûre. Embrasse ta chère Peppina pour moi. Maurice est très fier de ton
compliment.

  [1] _Les Vacances de Pandolphe_.



CCCL

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

                                Paris, mars 1852.

Prince,

Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de
Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes
d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et
féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait
_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!

Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le
sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison,
souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre
règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les
intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux
par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous
faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la
destinée.

A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette
haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai,
cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le
proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour
d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez
méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens
qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels?
Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les
rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de
quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à
repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens
obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus
apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec
honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs
et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec
orgueil leurs mains aux chaînes.

On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais
le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les
chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers.

Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le
commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et
éventré les femmes!»

Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé,
on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien
malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous
les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les
chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été
étonnés de ce traitement.

Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour
réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des
commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des
fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le
disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces
_missi dominici_, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission?
Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et,
pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et
recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos
ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les
sentences que cette commission eût peut-être annulées.

Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq
minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui
est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien
cinq minutes de l'attention d'un chef d'État.

Je vous demande la grâce de tous les déportés de l'Indre, je vous la
demande à deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donné le
pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en même temps que l'ami
d'autrefois. Je connais tous ces condamnés: il n'y en a pas un qui ne
soit un honnête homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de
conspirer contre l'homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son
parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce
comme vainqueur.

Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus
inoffensifs; le mécontentement d'un préfet de vingt-deux ans qui fait du
zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises
gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que
la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands
sacrifices à faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste
et puissante?

Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous
prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie
pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les
épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et
qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera
peut-être une trace dans l'avenir.

Et vous aussi, vous serez calomnié! et, que je vous survive ou non, vous
aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui
laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi
me justifier auprès des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre
âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves
éclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon
coeur, droit et sincère, n'a pas repoussées comme un leurre, comme une
banale parole de commisération pour ses larmes.



CCCLI

AU MÊME

                                Paris, mars 1852.

Prince,

Je vous remercie du fond du coeur des grâces que vous avez daigné
accorder à ma requête.

Accordez-moi, accordez à vous-même, à votre propre coeur, celle des
treize déportés de l'Indre, condamnés par la commission mixte de
Châteauroux. Ils ont adressé en vain leur recours à la commission des
grâces. Ils m'écrivent que le général Canrobert, qui n'a voulu voir à
Châteauroux que les autorités, contrairement à ce qui m'avait été dit de
sa mission par trois de vos ministres, leur est annoncé comme devant les
voir au fort de Bicêtre, où ils ont été transférés.

Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces
malheureux, d'être ferrés comme des forçats sous les yeux du préfet et
de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de
la pensée d'une mauvaise action? Cet affreux système qui assimile la
_présomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne
voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez
autorisé, que vous l'avez connu?

Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français.
N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos
ennemis--deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les
à leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir été
républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et
vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments
arrachés par la peur.

Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement
attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le
seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en
vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à
genoux la grâce de mes amis.



CCCLII

A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE.

                                Nohant, 5 avril 1852.

Mon ami,

Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque
tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux
te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot
désormais.

Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes
expiations et de grands châtiments. _La notion du droit ne peut renaître
que par des actes terribles de justice_.

En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible
entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la
vengeance.

Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion
et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en
France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal
et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits
et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois
plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du
suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour
lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se
tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en
conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire
momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous
les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,
qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et
qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute
révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces
moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos
moeurs politiques.

Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le
ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la
République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti
qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que
le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc
dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France.
Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez
souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront
jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances
sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur
corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner
elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec
la terreur en croupe.

Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous
ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que
Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être
politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement
_politique_. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent,
socialiste _non politique_, et l'expérience des années qui viennent
de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être
politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit
de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la
conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir
que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères
qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action
contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer
l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les
contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93,
du 18 brumaire et du 2 décembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce
principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec
la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de
cette nation troublée et fatiguée.

Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes;
elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un
parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle
ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a
proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une
vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans
l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les
tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est
entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime,
même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles
abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de
l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au
2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint;
mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple
s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage
universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas
compris les restrictions mentales.

«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient
revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du
suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais
alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.
Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il
faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle
ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement
donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande
imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour
agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.
Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la
majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par
une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une
surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant
lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la
terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres.
Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit
une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'_idée_;
mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne
sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir
qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions
immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on
ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique
actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but
de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée
sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être
inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore
à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les
yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de
socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée
propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse
pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le
rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son
instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple
ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée
dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans
violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux
extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est
l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder
l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le
chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en
doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir
puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge
avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une
nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable
lacune dans le sens providentiel des événements humains.

Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme
dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence
insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous
sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de
nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de
précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces
phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est
que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos
regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le
peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à
manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme,
de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses
instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se
ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans
l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société
corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il
pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et
espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il
pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent
de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme
celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?
L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il
venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé?
Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les
plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et
il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation
que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et
le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons
complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de
leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie?

Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le
sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il
ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y
sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;
mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes
de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la
démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans
le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en
sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur
le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et
sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,
elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les
circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute,
nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts
matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et
de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la
vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours
une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes.
Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes
contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.

Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils
jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent,
qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par
flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité
politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant
toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et,
aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place
à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui
survivre et de procréer!

93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer,
a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos
passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable.
Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés,
le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui
faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire
qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à
son service.

Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire,
puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en
affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de
main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt
que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas
disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront
sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et,
comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut
pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra
par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour
qui ne pourront plus conspirer contre lui.

Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce
temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il
leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la
France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé
qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin,
en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas
oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son
droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,
elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire
écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas
si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens,
que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent
que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter.
Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de
Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec
une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir
oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et
aussi sage que le peuple: je sais attendre.

Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi
la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus
dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de
parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?
J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous
en apercevons guère.

Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la
plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir
et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,
d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que
celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel
d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours
sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que
vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se
faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez
quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent,
vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette
Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en
douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas
encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard
dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre
seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela
produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu
avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui
s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se
laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;
selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les
passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou
moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles
vous soient mille fois pardonnées!

Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort.
Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là.
Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en
vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui
entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté
commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé
que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles
instrumens de la logique des causes!

Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être
plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à
plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la
Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,
j'espère, entre vos mains.

Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me
résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne,
tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne
souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai
vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite
chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les
hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les
dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma
part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer
pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable;
aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa
récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue.
Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la
veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté
tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!

Je t'embrasse et je t'aime.



CCCLIII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

                                Nohant, 23 mai 1852.

Cher ami,

Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que
je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas; car le
temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où
je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à
subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me
grondez pas par-dessus le marché.

On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est
évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu
énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez
textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites
dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,
ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur
vous rend irritable et ombrageux, même avec les coeurs qui vous aiment
et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre
patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?

J'ai cru rêver en voyant votre interprétation d'une phrase, où j'ai dû
vous dire, où je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir
qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de
s'attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés
supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte
de foi collectif.

Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux être pendue si j'ai pu vouloir
dire autre chose, et s'il y a là dedans un reproche, un doute pour vous;
je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j'ai
si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si
chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptées; quand
des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre
souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop véhéments et nullement
mérités. Je n'ai pas reçu l'article que vous m'avez envoyé. Je crois
l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoyé de
Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'étais à Paris. J'ignore si
on m'a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai
rien reçu; une lettre que m'avait écrite Louis Blanc, et dont il me
parle aujourd'hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a
été saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reçue. J'ai cherché
dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse,
tronquée ou non. Je ne l'ai point trouvée. Je n'en sais donc pas le
premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est
mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-à-vis de vous de la
désavouer. Elle est signée dites-vous, par des gens que j'aime, c'est
vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.
Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous méconnaît, vous outrage et
vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l'avoir pas
connue lorsque j'ai écrit à Louis Blanc en même temps qu'à vous, par
l'intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec
franchise. Cela viendra.

Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce
malheureux écrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu
sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge
en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la
police de nos persécuteurs les plus acharnés.--Et puis j'arrive trop
tard dans ces débats; je suis placée trop loin des faits par ma
retraite, mon isolement, et tant d'autres préoccupations, moins
importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je
ne peux m'y soustraire.

Enfin, mes amis, m'écouteriez-vous si j'arrivais à temps pour retenir
vos plumes irritées et brûlantes? Hélas! non. Il y a dix ans que je crie
dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu'elles nous ont
tué, et qu'on s'égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de
bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!

Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première
fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce
crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c'est
un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lâcheté, de trahison,
d'ambition même.

J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que
l'ambition personnelle, et que votre âme est sainte dans ses passions et
dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans être en
proie à un accès de folie, douter de la pureté de votre caractère. Mais
n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accès de folie
chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prévoir cette
réaction de l'orgueil blessé, du patriotisme saignant, de la doctrine
intolérante si vous voulez, chez des hommes qu'une défaite épouvantable,
_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur
être, toute leur vie? Était-ce le moment de retourner sans pitié le fer
dans la plaie et de leur crier: «Vous avez perdu la France!»

Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un
devoir de les avoir exprimés, en dépit de la solidarité qu'il eût été
beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un désastre horrible, en
dépit du sentiment chrétien et fraternel qui devrait dominer tout dans
le parti de l'avenir, en dépit enfin des convenances politiques qui
défendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et
d'en rire! Eh bien, peut-être avez-vous raison en théorie, peut-être
est-il des temps et des choses si nécessaires à saisir, qu'il y ait un
farouche égoïsme à marcher ainsi sur les blessés et sur les cadavres
pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas
justes! s'ils partent d'une prévention ardente, comme il en est entré
plus d'une fois dans l'âme des saints! les saints ont beau être des
saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons
à chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolérance
impitoyable dans le zèle qui les dévore. Je ne sais plus lequel d'entre
eux a nommé l'orgueil, la _maladie sacrée_, parce qu'elle atteint
particulièrement les âmes puissantes et les esprits supérieurs. Les
petits n'ont que la vanité; les grands ont l'orgueil, c'est-à-dire une
confiance aveugle dans leur certitude.

Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée; vous avez commis
le péché d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le
socialisme. Vous ne l'avez pas assez étudié, dans ses manifestations
diverses, il semble même que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jugé
en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes
pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur
toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'écrie:
_Hors de mon Église, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais
se développer votre tendance vers un certain cadre d'idées pratiques
exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet
égard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore
assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations
et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les
plus avancés, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire,
lorsque vous parliez à l'Italie: «Dites toujours ce que vous croyez être
la vérité.» Oui, j'ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si
vous parliez à l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu
qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la
victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif
et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus à une
nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables
à celles de l'Italie livrée à l'étranger, que ce que vous pouviez crier
alors comme le pape de la liberté romaine n'a plus de sens pour des
oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre
civile.

Écoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est très différent de ce
que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. A coup
sûr, c'est tout à fait l'exposé de ce que pensent la plupart de mes amis
et connaissances politiques en France.

Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idée. «La
France est dans la boue,» dites-vous? c'est possible; mais elle ne
s'arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a
pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans
précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction
légitime de tous les pouvoirs, l'élection populaire, la délégation
directe. «C'est l'enfance de la liberté, dit-on?» Oui, c'est vrai, la
France électorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre
nation n'a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle,
l'élection populaire! La France va probablement voter l'empire à vie,
comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle
sera enchantée de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier,
pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa
bêtise, si vous voulez: «C'est moi maintenant qui fais les empereurs!»

On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous
l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et
calomnie avec excès; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté.
En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs
désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été
bien autrement épouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eût
probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers
et contre tous; mais pour qui?

Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à propos
incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et
qui, certes, ne l'eût pas demandé s'il n'eût été sûr de son affaire.
Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme
discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son
droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il
était fier de son oeuvre..., il avait tâté sa force. Il ne l'eût pas
compromise en éparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait
qu'un but, qu'une volonté sur toute la ligne: se grouper en faisceau
immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple
n'abandonne pas en si peu d'années l'objet de son engouement, il ne se
donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple
de France n'a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une
nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de
voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du
territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en
faveur d'un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais
qui lui est bien et irrévocablement acquise. C'est sa première dent.
Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui
apprend aujourd'hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la
même loi à les défaire.

Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous
sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et
mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut
qu'elle nous console de tout: nous avons initié le peuple à cette idée
d'égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de
dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le régime constitutionnel,
idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement
mûre, que le peuple l'a acceptée d'emblée et qu'elle est entrée dans sa
chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas
dû espérer davantage.

De la possession d'un droit à l'exercice raisonnable et utile de ce
droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d'union, de vertu, de
courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour
combler cet abîme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons
pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.

Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que
reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a
avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des
faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les
événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une
assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser
vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est présenté les
mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain
et troublé: «Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre
droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous,
de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs,
c'est le vôtre!» Et, le peuple a tendu les mains en disant: «Soyez
dictateur, soyez le maître. Usez et abusez; nous vous récompensons ainsi
de votre déférence.»

Cela, voyez-vous, c'est dans le caractère de la masse, parce que c'est
dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat
dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave révolté, mais il n'a pas
les facultés de l'homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres,
mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en
arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il
croit à leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voilà la
vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n'épouvante pas une
nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est
même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une
situation; ils n'en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain
cette situation.

Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu très
clair, non par lucidité naturelle, mais par l'absence involontaire et
invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez
vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations;
elles sont arrivées. Il m'en a coûté de passer d'immenses illusions à
cette désillusion complète. J'ai été désolée, abattue; j'ai eu mes jours
de colère et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au
sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves
de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné
sa démission devant des questions d'honneur et d'humanité, que peuvent
les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.

En tant que nation active et militante, la France a donc donné sa
démission. Mais tout n'est pas perdu; elle a gardé, elle a sauvé la
conscience, l'appétit, si vous voulez, de son droit de législature.
Elle veut s'initier à la vie politique à sa manière; nous aurons beau
fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas.

À présent, écoutez, mon ami, écoutez encore, car ce que je vous dis, ce
sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme
le soleil. Cinq à six millions de votants, représentant la volonté de
la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq à six
millions pour laisser un ou deux millions de voix aux éventualités de la
corruption et de l'intimidation), cinq à six millions de voix ont décidé
du sort de la France.

Eh bien, sur ce nombre considérable de citoyens, cinq cent mille;, _tout
au plus_, connaissent les écrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc,
de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins
socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille
citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris
quelque peu ces divers systèmes; aucun, j'en suis persuadée, n'a songé à
en faire l'application à sa conduite politique. Croire que ce soient les
écrits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants,
même les meilleurs, qui ont influencé le peuple, c'est se fourrer dans
l'esprit gratuitement la plus étrange vision qu'il soit possible de
donner pour un fait réel.

Vous me direz peut-être que ces écrits ont déterminé des abstentions
nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela
serait-il? L'abstention, là où elle se décrète, n'est jamais qu'une
mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour éviter de
se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de
la politique pure se sont abstenus peut-être plus encore que les
socialistes, dans les dernières élections. En de certaines localités, on
s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risqué
le contraire, sans que, nulle part, on se soit divisé sur l'opportunité
du fait, au nom du socialisme ou de la politique.

C'est donc, selon moi, une complète erreur d'appréciation des faits que
ce cri jeté par vous à la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu
la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par
caractère, des scélérats, des ambitieux, des imbéciles, tout ce que vous
voudrez. Leur impuissance a été tellement constatée par leur défaite,
qu'il y a injustice et cruauté à les accuser du désastre commun.

Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt
ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il règne dans vos attaques
contre lui une complète obscurité, vous n'avez presque rien désigné,
vous n'avez nommé presque personne. Je comprends la délicatesse de cette
réserve; mais est-elle conciliable avec la vérité, quand vous invoquez
ce principe qu'il faut dire la vérité à tous, en tout temps, en tout
lieu!

Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses écoles sans distinction,
vous les attaquez toutes, et que vous vous réduisez à ce principe, qu'il
faut agir et ne pas savoir dans quel but?

Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre
écrit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de
contradictions inouïes chez un esprit ordinairement net et lucide au
premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce
que le socialisme prêche, vous déclarez que la pensée doit précéder
l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins;
car il faut bien, que ma volonté précède l'action de mon bras pour
prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en
principe un fait de mécanisme si élémentaire.

Eh bien, alors, de quoi vous étonnez-vous, de quoi vous fâchez-vous?
Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se
battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se
battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas
besoin d'être socialiste pour s'accorder à soi-même ce droit-là. Eût-on
mille fois tort de se méfier, la méfiance est légitime parce qu'elle est
involontaire. Je vous assure que votre accusation est une énigme d'un
bout à l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a
pas d'intérêt personnel dans la question, quand on ne se sent entamé par
aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous
nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux,
crétins, poltrons et matérialistes. Est-ce un anathème sur la France
parce qu'elle s'est donné un dictateur? Bon, si la France était
socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans
vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous
connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathème sur la
doctrine matérialiste, selon vous, qui se résume par ces mots de Louis
Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un
genre. Il y en a d'intellectuels comme de matériels, et Louis Blanc a
toujours placé les premiers avant les seconds.

Louis Blanc a demandé sur tous les tons que toute la récompense du
dévouement fût dans les moyens de prouver son dévouement, et, en cela,
il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _À chacun selon son
dévouement_.

N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc,
sur le développement des récompenses dues au dévouement? C'est
exactement le même thème. Que l'homme ne soit récompensé ni par l'argent
ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le
dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s'adresse
directement à l'action de se dévouer.

Voilà qu'au moins, en flétrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme
vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et
Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes
d'un ordre très élevé, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne
pouvoir être répandus à profusion dans les masses.

Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste? Ne
pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d'abstraction quand il
pèche? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un
ensemble d'idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi
bien prouvés par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions
qu'il est possible de prouver?

Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le
matérialisme.

Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-être une
faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus matérialiste que
spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux
éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n'a jamais
prêché rien que de bon et d'honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et
puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement
inoffensive et si peu répandue que, lui aussi, méritait une exception.

Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.

La doctrine de Fourier est tellement l'opposé de la doctrine de Leroux,
qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu'il
n'eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les
doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n'a pas produit tout
le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez
à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine
ésotérique, il y a un matérialisme immonde; mais, si Leroux ne nous
l'avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l'eût fait
comprendre qu'à un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire
qu'il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas.

La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est
un tissu d'éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne
fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais
d'adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique;
aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-là. Il a rendu
des services très actifs à la cause de l'action dans son journal _le
Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifférence.
Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très
utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques;
hors de là, c'est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par
l'isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu'il n'appuie
ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est
le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris
Proudhon dans vos anathèmes? Je n'y conçois rien du tout.

Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n'ai
jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler.
Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui
prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables,
quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain
que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce là la pensée de Blanqui?
est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes? Avant de juger
Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que
par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant
l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous êtes mieux
renseigné que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de
conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne
devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants
avant tout.

Plus j'examine ces diverses écoles, moins je vois qu'aucune d'elles en
particulier mérite d'avoir été accusée par un homme aussi juste,
aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le
matérialisme.

Les unes ont prêché le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont
prêché que dans le désert. Donc, ce n'est pas le matérialisme socialiste
qui a perdu la France. Ou je suis une imbécile, je ne sais pas lire, je
n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprécié, dans mon pays, ou le
socialisme, en général, a combattu de toutes ses forces le matérialisme
inoculé au peuple par les tendances bourgeoises orléanistes.

Quand, par exception, le matérialisme a été prêché par de prétendus
socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du
socialisme s'il a servi de prétexte à des doctrines contraires, pas plus
que ce n'est sa faute s'il sert de prétexte aujourd'hui à nos bourreaux
pour nous déporter et nous traiter en forçats réfractaires. Il y aurait,
de la part des partisans du _National_, une grande lâcheté à lui
reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit
de faire le même reproche à ceux qui ont donné aux moeurs publiques
l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le
fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoqué sur tous
les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas
de nom.

Il est le bouc émissaire de tous les désastres, la victime de toutes les
batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint
de l'Italie, pour lui jeter la dernière pierre et lui crier: «C'est toi
qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!»

Pour moi, mon ami, ce que vous faites là est mal. Je n'y comprends rien.
Je crois rêver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais
bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute liberté de
conscience, aboutir à une colère, à une rupture, à une accusation
publique, à un anathème. On vous a répondu cruellement, brutalement,
injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette génération est
mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui êtes parmi
les meilleurs, n'êtes-vous pas coupable aussi, très coupable d'avoir
soulevé ces mauvaises, passions et provoqué ce débordement d'amertume et
d'orgueil blessé?

Si j'avais été à Londres où à Bruxelles alors que votre attaque a paru,
et qu'on ne m'eût pas prévenue par une réponse injurieuse qui me ferme
la bouche, j'aurais répondu, moi. Sans égard pour l'exception trop
flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement
contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec
tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs
comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous
aurais humblement persuadé de rétracter cette erreur de votre esprit,
cet égarement de votre âme; et vous êtes si grand, que vous l'auriez
fait, si j'avais réussi à vous prouver que vous vous trompiez.

Comme écrit, votre article a le mérite de l'éloquence accoutumée; mais
il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une
nécessité fatale de votre âme, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper
_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne
peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que
nous. Mais il nous accuse de l'être autrement, et c'est en cela qu'il
est injuste ou erroné. Il devrait se résumer ainsi: «Républicains de
toutes les nuances, vous vous êtes divisés, vous avez discuté au lieu de
vous entendre; vous vous êtes séparés au lieu de vous unir; vous vous
êtes laissé surprendre au lieu de prévoir; vous n'avez pas voulu vous
battre, quand il fallait combattre à outrance.»

C'est vrai: on s'est divisé, on a discuté trop longtemps. Il y a eu
souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupçonneux,
injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le
dis à tout ce qui m'entoure. Après cette division, il était impossible
de se battre et de résister.

Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait à toutes
les nuances du parti républicain. Si vous morigéniez tout le monde, oui,
tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant
de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit
de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalité en
tête de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si
vous les rappeliez à vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et
de fraternité, je comprendrais que vous dissiez: «Il faut dire en tout
temps la vérité aux hommes.»

Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez
une ligne entre deux camps que vous rendez irréconciliables à jamais, et
vous n'avez pas une parole de blâme pour une certaine nuance que vous ne
désignez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans
aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalité, d'ambitions
personnelles, d'appétits matérialistes, de haine, d'envie, de travers et
de vices humains en un mot. Prétendriez-vous qu'il y en eût moins dans
le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallié
autour d'un autre nom? Ce n'est pas à moi qu'il faudrait dire cela
sérieusement. Les hommes sont partout les mêmes. Un parti s'est-il mieux
battu que l'autre dans ces derniers événements? Je ne sais au nom de qui
se sont levées les bandes du Midi et du Centre après le 2 décembre. On
les a intitulées socialistes.

Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refusé partout
le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont démoralisées bien
vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montré beaucoup de
foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons à
insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de
compter sur cette campagne, source d'une défaite générale et sanction
avidement invoquée pour les fureurs de la réaction,

Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves
d'égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la
bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que,
depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne,
tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France
s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les
autres; et même ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent
pas socialistes. C'était le mot d'ordre universel. Faites donc, si
vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et
nommez-les; car autrement votre écrit est complètement inintelligible
dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le
parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s'est
montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout
autre, je vous répondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti,
éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux,
intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en
province, _a fait positivement tout le mal_.

Je ne m'en prends pas à son chef nominal, parce qu'il n'était qu'un nom,
nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la
part des sous-chefs, de misérables petites ambitions; de la part
des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits
affreusement grossiers.

Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l'excès de ces
choses, et, s'il eût triomphé, j'aurais aujourd'hui à le comparer à
Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en
son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l'avez pas dite, et je
ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il
faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité,
c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments
possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute
une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France,
tout ce que vous savez de l'état des idées, des écoles, des nuances,
des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important
et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une
centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses
bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre
digère et ce que ses épaules supportent.

Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des
démarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je
voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d'avoir tant
souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais
que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce
que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal
réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c'est
affreux à dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idées, qu'ils en
sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne
ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de
meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien! Il y a des
exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui
n'aient pas mérité leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable
injustice légale; mais, si une république austère faisait une loi pour
éloigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularité, vous
seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément.

Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail
les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour
drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes
efforts leur condamnation et leur misère; je n'aurai pas une parole
d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont
également malheureux, presque tous également coupables; mais je vous
donne bien ma parole d'honneur, et sans prévention aucune, que les plus
fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où
vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais,
si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui
juraient le plus haut ont été les plus prudents; que ceux qui criaient:
«Ayez des armes et faites de la poudre!» n'avaient nulle intention de
s'en servir; enfin que là, comme partout, aujourd'hui comme toujours,
les braillards sont des lâches.

Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des
braves, par là des endormis; qu'il existe en France un parti d'union,
d'amour, de courage, d'avenir, au détriment de tous les autres! Osez
donc le nommer, ce parti! Un immense éclat de rire accueillera votre
assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien
que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée
d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d'hommes
existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent
rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute
de celui-ci, tout comme la faute de celui-là; c'est la faute de tous,
parce que c'est la faute du temps et de l'idée. Voyez, vous-même, vous
en êtes, vous voulez les réunir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les
indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des
catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous
recueillez des _tempêtes_.

Adieu; malgré cela, je vous aime et vous respecte.



CCCLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

                                Nohant, 2 juin 1852.

Hélas! non, chère mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grâce de trois
cents personnes, bien que j'aie demandé pour un chiffre de ce genre.
Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprécier sans que
je les confie à la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas être
exaucée. Je ne l'ai été que pour un bien petit nombre. Je compte par
vingtaines les amis que l'on m'emmène en Afrique ou que l'on bannit à
perpétuité.

Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois.
Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet
desquels je n'ai que des promesses, et qui sont à Lambessa probablement
à l'heure qu'il est; _je n'espère pas!_

Si, contre mon attente, leur grâce était accordée, j'oserais recommencer
pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma prière
compromettrait la cause de mes amis sans succès pour vous. On me trouve
déjà probablement bien trop exigeante et obstinée.

L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les
réflexions que vous faites, la douleur que vous éprouvez trouvent en moi
un écho fidèle. Combien d'autres coeurs sont navrés à chaque révolution
de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible
à la vôtre, et que je vous garde toujours une vive et constante
sympathie. J'étais en train de lire _Angélique Lagier_ quand les
événements ont éclaté. Depuis ce moment, il m'a été impossible de
reprendre aucune lecture, tant j'ai été accablée de travail et d'autres
devoirs; j'espère m'en dédommager et vous remercier mieux de l'envoi de
votre livre et de votre bon et constant souvenir.

G. SAND.



CCCLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

                                Nohant, 27 juin 1852.

Monseigneur,

Vous avez répondu au prince Napoléon, qui vous implorait de ma part pour
les déportés et les expulsés de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que
je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des grâces
que vous avez daigné me promettre et que j'attends comme une nouvelle
preuve de vos bontés pour moi.

GEORGE SAND



CCCLVI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A PARIS

                                à Nohant, 31 août 1852.

Cher ami, je ne peux pas être enchantée d'une solution qui ne vous rend
pas à notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est
_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voilà votre famille
rassurée par un internement, réjouissons-nous en attendant justice
complète. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment.

Laissons passer le temps et l'orage: nos pères en ont vu bien d'autres.
Travaillons, étudions, ou produisons à travers la tempête. Si le
vaisseau sombre, nous tâcherons de jeter quelques souvenirs à la mer,
qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource
refusée au grand nombre, vous avez la faculté et l'amour de l'étude, qui
ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront.

Je ne sais si vous serez encore à Paris quand on jouera, dans deux ou
trois jours, au Gymnase, la pièce[1] que vous n'avez pu voir à Nohant.

Maurice, à qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne
vous trouvera peut-être pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous
donnera des places pour aller entendre siffler peut-être ce qu'on a
applaudi sur notre théâtre. La pièce n'en valait pas pas mieux ici, elle
n'en vaudra pas moins là-bas.

Adieu, cher enfant. Écrivez-moi toujours et longuement, du lieu où vous
serez, quand même je ne pourrais vous répondre de même. Amitiés de mes
enfants d'ici.

  [1] _Le Démon du foyer._



CCCLVII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 14 septembre 1852.

Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller
trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Gérard
Séguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi.

Tu verras les réflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les
craint comme un éditeur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les
empêcher de dire. Je désire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus
mauvais; lâches et méchants, qu'ils jettent le masque enfin devant le
sang-froid et la dignité des gens qui sauront comme moi leur dire: «Vous
voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? Ça m'est égal,
à moi; mais je prends le public à témoin de la manière dont vous
remplissez votre mandat; je relève les injures que vous m'adressez, je
les signale à l'appréciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir.»

Qu'ont-ils à dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un
trop grand sang-froid sur ces choses-là, et trop inattaquable dans ma
conscience et dans ma délicatesse pour ne pas les réduire au silence, ou
à des fureurs qui les déshonoreront. Laissons faire, je tiens bon.

Hetzel s'inquiète des querelles, des duels même que cela peut attirer à
toi et à mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se mêler de cela, je
m'y suis toujours opposée, je m'y opposerai toujours. Quant à toi, comme
toi et moi c'est la même chose, pour rien au monde il ne faut commettre
notre cause dans cette ressource bête et brutale.

Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une épée plus forte dans les mains
que la leur, et je ne veux pas être réduite au silence par la menace de
l'épée du duel, ni de ta part, ni de la leur.

_Nello_ leur fera faire quelques réflexions là-dessus, sur l'odieux
d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mère. La plus
grande tranquillité et la plus grande circonspection de conduite sont
donc nécessaires. Ne te laisse entraîner à aucun dépit, à aucune
impatience qui me paralyserait dans ma lutte. Évite même les propos
autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M.
Jules Lecomte en tête, sont si méprisables, qu'on aurait, au besoin, le
droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au
derrière, et ils ne les chercheront pas.

J'arrive à la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il
faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions
dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes.

Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien à Giraud
et à Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se réserve le droit
de traduction, et d'envoyer deux exemplaires à la commission dramatique.
Tu aurais dû faire mettre cela au contrat, peut-être; mais je pense
qu'ils ne le négligeront pas.

  [1] Pour continuer l'illustration des oeuvres complètes de George
      Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot.
  [2] Ses éditeurs.



CCCLVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS

                                Paris, 20 novembre

Cher prince,

Je suis désolée de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de
votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur.

Je vous envoie la pétition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire,
autrefois soldat modèle, aujourd'hui très digne père de famille. C'est
un paysan de mon village, et il est digne d'un véritable intérêt; je
serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-être pour lui, si
cela est possible. Jusqu'à présent, ses instances, passant par la
préfecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites
gens, ne sont pas parvenues au ministère.

Je ne veux plus rien demander qu'à vous, certaine que vous seul ne vous
lassez pas d'obliger.

Bien à vous de coeur et de confiance,

GEORGE SAND.



CCCLIX

A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

                                Nohant, 18 décembre 1852

Cher et excellent ami,

Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.

Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destinée s'acharne à
nous séparer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse à vos
souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et précieux à toute
heure.

Quant à ma santé, elle se débat entre la fatigue et la tristesse. Vous
connaissez mes causes de chagrin et le travail perpétuel qui m'est
imposé, comme devoir de famille, alors même que, comme devoir de
conscience, je suis paralysée par des causes extérieures. Mais
qu'importe notre individualité? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux
en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons
bien attendre paisiblement la fin de nos épreuves. J'espérais que
la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie générale et
complète. Il me semblait que, même au point de vue du pouvoir, cette
solution était inévitable parce qu'elle était logique. C'eût été pour
moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espère encore,
malgré tant d'attentes déçues, que l'Empire ne persistera pas à venger
les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a
renversé le pouvoir.

Écrivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous
souffrez physiquement, si vous êtes toujours soumis à ce cruel régime
de la chambrée, si contraire au recueillement de l'âme et au repos du
corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit
souvent au milieu de l'amère pensée de la vie qui vous est faite. Je
sais que là n'est point la question pour vous et que votre horizon
s'étend plus loin que le cercle étroit de cette triste vie. Mais, si
l'on peut tout accepter pour soi-même, il n'est pas aisé de se soumettre
sans douleur aux maux des êtres qu'on aime.

Je suis toujours à la campagne, n'allant à Paris que rarement et pour
des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'année pour
son travail; mais il est en ce moment près de moi et me charge de vous
embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille
de ma fille), dont je m'occupe beaucoup.

Voilà pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je été si longtemps sans
avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont été dispersés ou
absents. J'ignore même quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore
si vous pouvez écrire ouvertement à vos amis, et si leurs lettres vous
arrivent.

Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de
mon amitié pleine de vénération, et inaltérable.

GEORGE.



CCCLX

A M. THÉOPHILE SILVESTRE, A PARIS

                                Nohant, janvier 1853.

Monsieur,

Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager
dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l'objet, puisque vous
partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire à ceux qui le
comprennent et à ceux qui l'approchent.

Il y a vingt ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de
pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la
vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
maître.

D'après ce que vous me dites, ce n'est pas une simple étude de critique
que vous faites, c'est aussi une appréciation morale. La tâche vous sera
douce et facile, et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la
constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses
amitiés.

Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que
sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie
et cet enjouement qui sont souvent dus à l'obligeance du coeur dans
l'intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable
résultat de l'ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement.

Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet.
Personne n'a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une
attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l'indignation, du
doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de
la mode_ et _le moule de la forme_, c'est-à-dire, en son temps, un
homme du monde accompli. Vous tirerez de là, en y réfléchissant,
des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes
désappointés out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui
crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique
délicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphaël. Plus
puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour
déifier l'autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau,
par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez
l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique
d'une manière si supérieure, qu'il eût été très probablement un grand
musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas
moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et
aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer,
il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui
manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à
consulter pour tous les artistes de l'avenir.

Ne craignez pas d'être partial en lui portant une admiration sans
réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent, et
grandir avec sa puissance année par année, oeuvre par oeuvre. La plupart
de ceux qui lui contestaient sa gloire au début rendent aujourd'hui
pleine justice à ses dernières peintures monumentales, et, comme de
raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur coeur et de
meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme
son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allégorie.

Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce
grand maître qui sont en ma possession. Je possède, en effet, plusieurs
pensées de ce rare et fécond génie.

Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a été faite chez moi
à la campagne et exposée, l'année suivante (1845 ou 1846), au Musée.
C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition
sévère et naïve.

Une splendide esquisse de fleurs d'un éclat et d'un relief
incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez
moi.

_La Confession du Giaour mourant_, un véritable petit chef-d'oeuvre.

Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.

Cléopâtre recevant l'aspic, caché au milieu des fruits éblouissants que
lui présente l'esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête
Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle
reine a inspiré Delacroix d'une manière saisissante.

Un intérieur de carrières.

Une composition tirée du roman de _Lélia_ d'un effet magique.

Une composition au pastel sur le même sujet.

Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à
la plume, voire des caricatures.

Tel est mon petit musée, où le moindre trait de cette main féconde est
conservé par mon fils et par moi avec religion de l'amitié.

Si vous croyez ma réponse utile pour votre travail, disposez-en,
monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chère gloire.

Agréez mes remerciements pour la sympathie que vous me témoignez et
l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.



CCCLXI

M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

                                Nohant, 30 janvier 1853.

Chers amis,

Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la
bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois
prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de
madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu
dîner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y étais pour quelques
milliers de francs. C'est fort désagréable sans doute; mais ce l'est
moins que si la chose fut arrivée il y a quelques mois. Je sais que
ta mère se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant à
Nohant, c'est toujours la même régularité monastique: le déjeuner,
l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui
travaillent, le dîner, le cent de dominos, la tapisserie pendant
laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur
la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifère et
prétendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager;
Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du
soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je
crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont
je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tête,
comme ceux qui consument d'impatience et d'activité fiévreuse notre bon
Planet. Je l'ai trouvé mieux moralement que je ne m'y attendais, mais
bien changé, quoique son état général soit amélioré. Solange va repartir
et me laisse Nini. Elle ira vous voir.

Racontez-moi si vous avez vu l'impératrice et _quelle mine qu'elle a_.
Puisque Sa Majesté la promène pour la présenter à la population, vous
avez le droit d'exiger qu'on vous la montre.

Bonsoir, mes chers enfants; je m'aperçois que je vous écris sur une
feuille simple. Ce n'est point par paresse, mais l'heure du sommeil
arrive, et, comme j'ai la vertu de me coucher à une heure du matin, je
n'y dois pas déroger. Le progrès que j'ai fait de dormir la nuit m'a
remis sur mes pattes. Je me porte très bien depuis un mois. Et toi,
te trouves-tu bien de l'air de Paris? Il ne vaut certes pas celui du
Coudray; mais la distraction est une compensation, surtout pour les
organisations nerveuses. J'espère que ma grosse Eugénie ne va pas perdre
ses couleurs et son embonpoint berrichons.

Je vous embrasse de coeur tous deux, ainsi que la petite Berthe. Je
donne trois coups de poing à ton gros gars. Engage-le de ma part à ne
pas trop écrire de lettres, ça pourrait le fatiguer. Une pichenette à
Marquis le rentier[2]; heureux vieillard!

Tout mon monde vous envoie amitiés, compliments, Hommages.

  [1] Émile Aucante.
  [2] Le chien de Nohant. adopté par la famille Duvernet.



CCCLXII

SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) A PARIS

                                Nohant, 8 février 1853.

Merci, cher prince; j'attendais pour vous envoyer mes actions de grâces
que le nom de Patureau parût au _Moniteur_. J'ignore encore s'il y a
figuré; car on ne se le procure pas aisément là où je suis. Mais j'ai
reçu de M. Charles Abbattucci la confirmation de votre bonne nouvelle et
j'ai envoyé sa lettre comme passeport à mon fugitif. Je l'attends, et il
vous exprimera sa reconnaissance lui-même probablement, dans son langage
de paysan et d'honnête homme.

J'irai à Paris vers la fin du mois. Si, comme j'en suis sûre, chère
Altesse impériale, les grandeurs temporelles ne vous ont pas changé,
je vous demanderai de venir me serrer la main dans mon petit taudis
de poète-classique; car je vous aime et je crois en vous, quelque
monseigneur que vous soyez.



CCCLXIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 16 février 1853.

Mon cher enfant,

J'ai été bien malade pendant deux jours d'une affreuse migraine. Je vais
bien aujourd'hui et j'ai été me promener jusqu'à Vic, où l'on retourne
le terrain autour de l'église et où l'on trouve des tombeaux et des
ossements comme si toutes les armées de César et autres Ostrogoths y
avaient passé. J'ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre
jardin, et, avec la permission du maire et du curé, j'ai mis trois
ouvriers pour remuer un petit coin, où l'on n'a trouvé aujourd'hui que
des débris déjà fouillés à je ne sais quelle époque. En fouillant plus
bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique
romaine, et des squelettes couchés avec ordre dans des cercueils de
maçonnerie, la tête couverte seulement d'une pierre. Malheureusement,
pour faire faire des fouilles avec soin, l'endroit n'est pas commode et
nous n'avons trouvé ni monnaie ni bijoux.

Mais ces découvertes nous ont mis en goût de recherches, et, comme je me
rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d'où j'ai vu extraire
autrefois toute une première couche de sépultures et d'ossements, nous
allons nous amuser à faire creuser plus bas pour voir si, là aussi, nous
trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l'oeil et la main, nous
trouverons peut-être des monnaies et des lacrymatoires.

Pendant que nous fouillons les tombes et qu'Émile, penché sur _la fosse
béante_, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade.
Amuse-toi bien, mais pas trop et n'échine ni ta santé ni l'on travail.
J'ai repris le mien aujourd'hui, après deux jours de souffrances
atroces. M'en voilà encore une fois revenue, et j'arrive à la fin de mes
deux gros volumes de berrichon. Nini va bien; dis-le à Solange, à qui,
du reste, j'écrirai demain. J'ai, ce soir, la tête encore un peu en
marmelade. Patureau est de retour au pays. Périgois est gracié. Il fait
assez froid mais très beau. Ton atelier est si magnifique, qu'il n'y
aurai ni châtelain du royaume de Léon, ni reine des Asturies, mieux
logés que toi.

Bonsoir, mon petit. Écris-nous si tu as fait de _l'épate_ avec ton
costume. Tu ne seras pas si bien coiffé que si j'étais là. Je t'embrasse
mille fois. Tâche de ne pas t'enrhumer.

Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j'ai fait mettre dans
le jardin. Il n'ose plus sortir le Soir!



CCCLXIV.

A M..ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE

                                Paris, mars 1853.

Chers enfants,

Merci encore et toujours pour toutes vos tendresses pour ma
petite-fille... Il me tarde de vous remercier, de vous embrasser, de
revoir ma Nini et de me retrouver dans mon nid tranquille; car je
m'ennuie ici à avaler trois langues, si je les avais. Tout le monde
y est _bête_ à manger de l'herbe, surtout les gens d'esprit, qui
redoublent de vide et de paradoxe pour prouver que tout est pour le
mieux.

Je fais mon possible pour sourire à toute chose en me parlant à
moi-même, pour me consoler de ce que j'entends. Mais, il me semble que
je suis aux galères. On sent tellement que la contradiction ne serait
qu'un jeu d'esprit et n'atteindrait pas des coeurs vides ou absents!
Quelle décadence que celles des âmes, et comme l'intelligence est
stupide quand elle se met à vouloir vivre et marcher toute seule!

Aussi les arts périssent et se traînent froids devant des yeux
troubles.--Cependant la pièce de Ponsard _l'Honneur et l'Argent_ a
fait vibrer encore un peu de jeunesse à l'Odéon. C'est presque de
l'opposition que d'oser mettre ces deux choses en parallèle.

À bientôt, chers amis; mille et mille tendresses de tous les miens pour
vous. Je vous embrasse de coeur.

GEORGE SAND.



CCCLXV

A M. SULLY-LÉVY, A PARIS

                                Nohant, juin 1853.

Merci, merci, mon cher enfant! Vous êtes la providence du théâtre de
Nohant, qui vous donne plus de peine qu'il ne vaut, mais qui _vaudra_
grâce à vous. Encouragez bien notre ingénue et dites-lui qu'il n'y a pas
de beaux esprits ici, mais de très bonnes gens, sans en excepter les
_romanciers_.

Dans deux ou trois jours, je vous écrirai pour vous dire le jour
et l'heure où ma voiture pourra se trouver à Châteauroux; car les
diligences ne correspondent plus avec l'arrivée des convois, et je ne
peux pas disposer de mes moyens de transport pour une seule personne.
Priez donc mademoiselle Berengère d'être bien gentille et bien exacte
au rendez-vous que nous lui donnerons; car j'ai à coeur de ne pas la
laisser attendre et s'ennuyer à Châteauroux ou s'embarquer pour Nohant
dans une guimbarde berrichonne par le joli temps qu'il fait.

Ce sera pour le 30 juin, le 1er ou le 2 juillet, et il faudra partir de
Paris par le convoi de neuf ou dix heures du matin. Je vous dirai
cela d'une manière plus précise; mais prévenez-la. Si elle a
quelques chiffons à l'usage d'une gentille villageoise très simple,
faites-les-lui apporter; sinon, nous la costumerons ici. Dites-lui
d'avance toutes mes amitiés. Qu'elle sache aussi que je suis liée
d'amitié avec M. Vaez, que j'attends lui-même un de ces jours.

Remerciez pour moi les jeunes gens qui ont bien voulu répondre à l'appel
de Maurice; nous comptons sur eux. Quand pouvez-vous être de la partie?
ce sera pour une autre année, j'espère.

A vous de coeur

G. SAND.



CCCLXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 25 septembre 1853.

Cher vieux,

Le jour de notre arrivée, il a passé sur la route un _pifferaro_
napolitain, que j'ai happé bien vite; ce n'était pas un fameux _maître
sonneur_; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les
nôtres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractère. Il y
avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et
un jeune homme qui dansait très joliment, très sérieusement, et les yeux
baissés, des _cachuchitas_ et des _jotas_, d'une manière si pareille
aux paysans maïorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que
j'aurais juré que c'en était un. Il m'a dit qu'il était de Tolède et
qu'il dansait à la manière des gens de son pays. Alors c'est absolument
la même chose qu'à Maïorque.

Je ne crois pas du tout qu'on ait joué _Nello_ à Bruxelles. Tout au
contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs
qu'on lui avait promis.

Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime.
Tes petits camarades t'embrassent aussi.



CCCXLVII

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE

                                Nohant, 28. octobre 1S53.

Ma chère mignonne, je suis bien contente de te savoir arrivée en bonne
santé, et installée chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget,
qui écrit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de
nouveau depuis ton départ. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici;
nous allons prendre notre volée pour Paris dans peu de jours, je pense.
Nous attendons qu'on nous dise que _Mauprat_ est près de passer.

Il paraît que les répétitions vont bien et qu'on prépare des décors
superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edmée. Elle va jouer aussi
_Claudie_, que l'on reprend à l'Odéon. On a repris _le Champi_ avec de
nouveaux acteurs. La petite Bérengère, que tu as vue ici, a joué très
bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait
partie de sa troupe. Peut-être le verrais-tu à Varsovie. Buthiaud a
débuté très bien à l'Odéon. _Le Pressoir_ va toujours bien Voilà toutes
les nouvelles de théâtre nous concernant.

Moi, j'ai fait un roman, et une préface pour la nouvelle édition de
Balzac. Voilà mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille
tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache
et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée, et cela
me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps
affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en été, et
nous avons été aujourd'hui nous promener au Magnier.

Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari à
Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout à fait. Il se promène
encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son
beau-père. Il se voit bien partir et fait ses adieux à tous ses amis
avec sa bonté et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si près de
sa fin que les médecins le prétendent; mais je crois bien qu'il n'en
reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, après Rollinat,
c'était le meilleur du pays.

L'empereur et l'impératrice ont été voir _le Pressoir_. L'empereur a
beaucoup applaudi, l'impératrice a beaucoup pleuré. On s'inquiète fort
de la guerre à Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que
du temps qu'il fait. La vendange est à peu près nulle. La moisson a été
mauvaise. Les noix ont gelé. Les pommes de terre sont malades. On craint
un hiver très malheureux pour les pauvres, gêné pour tout le monde.

Comme nous voilà tout seuls en famille, le petit théâtre remplace le
grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des représentations
de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de décors et de
costumes.

J'espère que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes.
Réponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'intéresse. Écris-moi toujours
ici; car je ne compte pas rester longtemps à Paris, et, d'ailleurs, on
me renverra tes lettres.

Bonsoir, ma mignonne chérie; je t'embrasse mille fois. Maurice
t'embrasse de tout son coeur.



CCCLXVIII

A MAURICE SAND, A PARIS

                                Nohant, 13 décembre 18S3.

J'ai reçu ta lettre, mon vieux Bouli. J'étais inquiète, toujours _à
propos de pommes cuites!_ et j'avait écrit hier soir à Lambert de me
donner de tes nouvelles.

Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait
aujourd'hui un temps charmant.

J'ai été avant-hier au spectacle de la Châtre entendre des chanteurs
montagnards fort intéressants.

Je travaille avec zèle à une petite comédie qui m'intéresse. C'est pour
le Gymnase.--Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux
sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce siècle de prose! Je ne
me dégoûte pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre
sont de tous les temps et sont toujours prêts à renaître. Nini a une
brouette et s'en va _bruquant_ dans tous les arbres. Elle est très
gentille et demande pourquoi tu es à Paris quand elle est à Nohant.

Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille,
amuse-toi et aime-moi. Je te _bige_ mille fois.



CCCLXIX

A JOSEPH MAZZINI A LONDRES

                                Nohant, 15 décembre 1853.

Je n'ai pas cessé de vous chérir et de vous respecter, mon ami. Voilà
tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont
ouvertes et commentées doit nécessairement gêner les épanchements de
l'affection et les confidences de la famille.

Vous dites que je suis résignée, c'est possible; j'ai de grandes raisons
pour l'être, des raisons aussi profondes, à mes yeux, aussi religieuses
et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous défendent la
résignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lâcheté ou épuisement?
Vous m'avez écrit à ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu
y répondre. Les affections sérieuses sont pleines d'un grand respect,
qui doit pouvoir être comparé au respect filial. On trouve parfois les
parents injustes, on se tait plutôt que de les contredire, on attend
qu'ils ouvrent les yeux.

Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains
ouvrages, vous ne savez guère ce qui se passe en France, si vous pensez
qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-être pas
que, quand la liberté est limitée, les âmes franches et courageuses
préfèrent le silence à l'_insinuation_. D'ailleurs, la liberté fût-elle
rétablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher
maintenant à des questions que l'humanité n'est pas encore digne de
résoudre et qui ont divisé jusqu'à la haine les plus grands, les
meilleurs esprits de ce temps-ci.

Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je
remercie Dieu de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience
honnête, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute
discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc
si j'abandonnais mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma
vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni
esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes
tombés dans la dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute
puissance: Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout; je sais que
les hommes purement politiques ont un grand mépris pour l'artiste, parce
qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui déshonorent
l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un véritable artiste est
aussi utile que le _prêtre_ et le _guerrier_; et que, quand il respecte
le vrai et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art
est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est
précisément de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela
que la Providence le préserve des passions trop personnelles ou
trop générales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et
persistante, une sensibilité durable et le sens contemplatif où repose
la foi invincible.

Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volonté
soit la satisfaction de l'égoïsme? À un pareil reproche, je n'aurais
rien à répondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le
mérite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point
pousser de champignons vénéneux que je doive extirper; si cela m'arrive,
je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir
par le mal.

Je répondrai à M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en
somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est-à-dire que je
consulte, que je relise des traités: le tout pour savoir si je ne suis
pas empêchée pour clause _entendue_ ou _sous-entendue_, dont je ne me
souviens pas. Sous le rapport des intérêts matériels, je suis restée
dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se
charge de tout le positif de ma vie; je désire être à même de satisfaire
M. Linton et de répondre à ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me
croyez pas _changée_, pour vous, ni pour quoi que ce soit.

GEORGE



FIN DU TOME TROISIÈME



                                TABLE


1848

    CCLXIV. A Maurice Sand.                                18 février.
     CCLXV. Au même.                                       23 février.
    CCLXVI. Au même.                                       24 février.
   CCLXVII. A M. Girerd.                                    6 mars.
  CCLXVIII. A M. Charles Poncy.                             9 mars.
    CCLXIX. A M. Chartes Duvernet.                         14 mars.
     CCLXX. A Maurice Sand.                                18 mars.
    CCLXXI. Au même.                                       24 mars.
   CCLXXII. A M. de Lamartine.                                avril.
  CCLXXIII. A M. Charles Delaveau.                         13 avril.
   CCLXXIV. A Maurice Sand.                                17 avril.
    CCLXXV. Au même.                                       19 avril.
   CCLXXVI. Au même.                                       21 avril.
  CCLXXVII. Au citoyen Caussidière.                        20 mai.
 CCLXXVIII. Au citoyen Théophile Thoré.                    24 mai.
   CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin.                       28 mai.
    CCLXXX. Au citoyen Théophile Thoré.                    28 mai.
   CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbès.                      10 juin.
  CCLXXXII. A Joseph Mazzini.                              15 juin.
 CCLXXXIII. A madame Marliani.                                juillet.
  CCLXXXIV. A M. Girerd.                                    6 août.
   CCLXXXV. Au même.                                        7 août.
  CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut.                          24 septembre.
 CCLXXXVII. A Joseph Mazzini.                              30 septembre.
CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut.                          24 octobre.
  CCLXXXIX. A M. Armand Barbès.                           1er novembre.
      CCXC. A Joseph Mazzini.                               2 novembre.
     CCXCI. A M. Armand Barbès.                             8 décembre.

1849

    CCXCII. A M. Edmond Plauchut.                          13 février.
   CCXCIII. A M. Armand Barbès.                            14 mars.
    CCXCIV. A Joseph Mazzini.                              15 mars.
     CCXCV. A M. Théophile Thoré.                          29 mars.
    CCXCVI. A Maurice Sand.                                13 mai.
   CCXCVII. A M. Théophile Thoré.                          26 mai.
  CCXCVIII. A Maurice Sand.                                12 juin.
    CCXCIX. A Joseph Mazzini.                              23 juin.
       CCC. Au même.                                        5 juillet.
      CCCI. A M. Ernest Périgois.                             juillet.
     CCCII. A M. Charles Poncy.                               juillet.
    CCCIII. A. Joseph Mazzini.                             12 juillet.
     CCCIV. Au même.                                       26 juillet.
      CCCV. A M. Armand Barbès.                            21 septembre.
     CCCVI. A Joseph Mazzini.                              10 octobre.
    CCCVII. A mademoiselle H.L.                               octobre.
   CCCVIII. A Joseph Mazzini.                               5 novembre.

1850

     CCCIX. A M. X*** (Eugène de Mirecourt).                  janvier.
      CCCX. A Joseph Mazzini.                              10 mars.
     CCCXI. Au même.                                        4 août.
    CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils.                     14 août.
   CCCXIII. A M. Armand Barbès.                            27 août.
    CCCXIV. A Joseph Mazzini.                              25 septembre.
     CCCXV. A M. Charles Poncy.                            26 septembre.
    CCCXVl. A Joseph Mazzini.                              15 octobre.
   CCCXVII. A M. Sully-Lévy.                               18 novembre.
  CCCXVIII. A M. Armand Barbès.                            28 novembre.
    CCCXIX. A Joseph Mazzini.                                 novembre.
     CCCXX. A M. Charles Duvernet.                            décembre.
    CCCXXI. A Joseph Mazzini.                              24 décembre.
   CCCXXII. A Maurice Sand.                                24 décembre.
  CCCXXIII. A M. Charles Poncy.                            25 décembre.

1851

   CCCXXIV. A Maurice Sand.                                 9 janvier.
    CCCXXV. A Joseph Mazzini.                              22 janvier.
   CCCXXVI. A madame de Bertholdi.                         24 janvier.
  CCCXXVII. A la même.                                     17 février.
 CCCXXVIII. A M. Charles Poncy.                            16 mars.
   CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut.                          11 avril.
    CCCXXX. A madame de Bertholdi.                          5 juin.
   CCCXXXI. A madame Cazamajou.                             6 juin.
  CCCXXXII. A M. Charles Poncy.                             6 juin.
 CCCXXXIII. A M. Ernest Périgois.                          25 octobre.
  CCCXXXIV. A madame de Bertholdi.                          6 décembre.
   CCCXXXV. A M. Sully-Lévy.                               24 décembre.
  CCCXXXVI. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme).             3 janvier.

1852

 CCCXXXVII. A M. Charles Poncy.                             4 janvier.
CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napoléon.                      20 janvier.
  CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet.                         22 janvier.
     CCCXL. Au même.                                       30 janvier.
    CCCXLI. Au chef du cabinet de l'intérieur.            1er février.
   CCCXLII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme).             2 février.
  CCCXLIII. Au prince Louis-Napoléon.                       3 février.
   CCCXLIV. A M. Charles Duvernet.                         10 février.
    CCCXLV. Au prince Louis-Napoléon.                      12 février.
   CCCXLVI. Au même.                                       20 février.
  CCCXLVII. A M. Jules Hetzel.                             22 février.
 CCCXLVIII. A M. Ernest Périgois.                          24 février.
   CCCXLIX. A M. Calamatta.                                24 février.
      CCCL. Au prince Louis-Napoléon.                         mars.
     CCCLI. Au même.                                          mars.
    CCCLII. A M. Alphonse Fleury.                           5 avril.
   CCCLIII. A Joseph Mazzini.                              23 mai.
    CCCLIV. À mademoiselle Leroyer de Chantepie.            2 juin.
     CCCLV. Au prince Louis-Napoléon.                      28 juin.
    CCCLVI. A M. Ernest Périgois.                          31 août.
   CCCLVII. A Maurice Sand.                                14 septembre.
  CCCLVIII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme).            26 novembre.
    CCCLIX. A M. Armand Barbès.                            18 décembre.

1853

     CCCLX. A M. Théophile Sylvestre.                       6 janvier.
    CCCLXI. A M. Charles Duvernet.                         30 janvier.
   CCCLXII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme).             8 février.
  CCCLXIII. A Maurice Sand.                                16 février.
   CCCLXIV. A M. et madame Ernest Périgois.                   mars.
    CCCLXV. A M. Sully-Lévy.                                  juin.
   CCCLXVI. A Maurice Sand.                                25 septembre.
  CCCLXVII. A madame de Bertholdi.                         28 octobre.
 CCCLXVIII. A Maurice Sand .                               13 décembre.
   CCCLXIX. A Joseph Mazzini.                              15 décembre.



FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Correspondance, 1812-1876 — Tome 3" ***

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