Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
Author: Sand, George, 1804-1876
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Europe, http://dp.rastko.net.  This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



ŒUVRES DE GEORGE SAND


LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE I



NOTICE


J'ai écrit _le Péché de monsieur Antoine_ à la campagne, dans une phase de
calme extérieur et intérieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
individus. C'était en 1845, époque où la critique de la société réelle et
le rêve d'une société idéale atteignirent dans la presse un degré de
liberté de développement comparable à celui du XVIIIe siècle. On croira
peut-être avec peine, un jour, le petit fait très-caractéristique que je
vais signaler.

Pour être libre, à cette époque, de soutenir directement ou indirectement
les thèses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
s'abandonner aux espérances les plus vives du sentiment philosophique, il
n'était guère possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
avancés n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
publicité satisfaisante à l'idée qu'on tenait à émettre. Les plus modérés
nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
des dix dernières années de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
journaux de l'opposition réformiste, le plus important par son ancienneté
et le nombre de ses abonnés, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
un roman-feuilleton, toujours à la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
espèce de tendance socialiste.

Cela était bien difficile, impossible peut-être, à un esprit préoccupé des
souffrances et des besoins de son siècle. Avec plus ou moins de détours
habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entraînement, il n'est guère
d'artiste un peu sérieux qui ne se soit laissé impressionner dans son
œuvre par les menaces du présent ou les promesses de l'avenir. C'était,
d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
peuple, semblait de force à braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
courant des idées.

Ces idées dont ne s'épouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
conservateurs, n'avaient encore réellement germé que dans un petit nombre
d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
revêtaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait assez peu
des théories, et laissait chacun faire la sienne, émettre son rêve,
construire innocemment la cité future au coin de son feu, dans le jardin de
son imagination.

Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
Eugène Sue publia les siens dans _les Débats_ et dans _le Constitutionnel_.
Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Époque_. A peu
près dans le même temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
écrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
très-âcres ou de moqueries fort spirituelles.

_L'Époque_, journal qui vécut peu, mais, qui débuta par renchérir sur tous
les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre où
j'eus la liberté absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Époque! Lisez le Péché de
monsieur Antoine!_

L'année suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
ruines de Châteaubrun, théâtre agreste où s'était plu ma fiction, un
Parisien de nos amis criait facétieusement aux pasteurs à demi sauvages de
ces solitudes _Avez-vous lu l'Époque? Avez-vous lu le Péché de monsieur
Antoine?_ Et, en les voyant fuir épouvantés de ces incompréhensibles
paroles, il nous disait en riant: «Comme on voit bien que les romans
socialistes montent la tête aux habitants des campagnes!...»

Une vieille femme, assez belle diseuse, vint à Châteaubrun me faire une
scène de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maître un
livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scène
le propriétaire du château et elle-même. Elle avait entendu parler du
livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
de Marie-Antoinette _poignardés dans leur carrosse par la populace de
Paris_. Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits,
devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.

Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
Boisguilbault, personnage très-excentrique, et cependant pas tout à fait
imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout après que, sur tous les
tons, on a accusé les socialistes de prêcher le partage des propriétés.

L'idée diamétralement contraire, celle de communauté par association,
devrait être la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles
peut-être!

Des essais d'associations ouvrières ont été cependant tentés dans la
portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
industriel des grandes villes. Les gouvernements éclairés, quelle que soit
leur devise, protégeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
un asile à la pensée véritablement sociale et religieuse de l'avenir.
Imparfaites à leur naissance probablement, elles se compléteront avec le
temps, et quand il sera bien prouvé qu'elles ne détruisent pas, mais
conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriété,
elles entraîneront insensiblement toutes les classes dans une réciprocité
et une solidarité d'intérêts et de dévouements, seule voie de salut ouverte
à la société future!

    GEORGE SAND.

       *       *       *       *       *



I

ÉGUZON.


Il est peu de gîtes aussi maussades en France que la ville d'Éguzon, située
aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
dernière province. Quatre-vingts à cent maisons, d'apparence plus ou moins
misérable (à l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
opulents propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les
deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse à dix
lieues à la ronde pour l'esprit procédurier de sa population et la
difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient qui va bientôt
disparaître, grâce au tracé d'une nouvelle route, Éguzon voit souvent des
voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur
l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison,
d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du
voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région
pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
Châteaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château encore debout
et habité de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon,
afin de partir, dès le matin suivant, pour ces différentes excursions.

Il y a quelques années, par une soirée de juin, lourde et orageuse, les
habitants d'Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu après le
coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de
raison, et pourtant le jeune voyageur, après avoir pris un léger repas à
l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire
rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
s'inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se
soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
répondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
l'éloignement: «Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui
connaît bien le chemin, ou qui ne le connaît pas du tout. Ou il y a passé
cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
ce qui en est, et va se trouver fort en peine.

--C'est un étranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
capable: il n'a voulu écouter que sa tête; mais, dans une demi-heure, quand
l'orage éclatera, vous le verrez revenir!

--S'il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles!
observa un troisième.

--Ma foi, firent en chœur les assistants, c'est son affaire! Allons
fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.»

Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que
l'on se hâtait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commençait à mugir sur
les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait
à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvriers du pays,
conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de
chêne, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
habitations: «Tous les vôtres sont-ils rentrés?--_Ah ouà!_ j'en ai encore
deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ça m'est égal, tout
est engrangé.» Il s'agissait des foins.

Le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuée
derrière lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à
la course; mais à un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son
manteau, que des courroies tenaient fixé sur sa valise, attacha les
mentonnières de sa casquette, et donnant de l'éperon à sa monture, il
fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la
faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son
attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches
semées sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne
pouvait plus juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait, que par le
bruit sourd et engouffré du torrent.

Téméraire comme on l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard
d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus
rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux
coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la
lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à
pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la
Creuse.

La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le
danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre,
afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui
avait paru admirable, et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait
ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse.

Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus
rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même
le rendait difficile à suivre. C'était, une demi-douzaine de vagues
passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières,
formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une
colline; et, comme il n'y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de
culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives
d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux
s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères,
qui offraient la même apparence dans l'obscurité; et, comme ils
s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de
l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans l'abîme
commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin, non seulement
en avant, mais encore sur le coté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher
devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'était donc
sûre; car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du
pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune
homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les
garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là en attendant
que le ciel s'éclaircît un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de
son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait
d'entendre hurler la tempête, que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient
encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé.

Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance
suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la
pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était
abaissé, et offrait des difficultés de même nature. La Creuse, limpide et
forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait
avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour
de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de
prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la
rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée
de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se
dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
même que le jeune homme aurait eu la pensée d'y chercher un asile contre
l'orage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et
un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait
les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide
des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement
cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu
par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait
sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était
traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au
retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon
plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser
envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers
un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche, et
parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.

En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme
venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier
n'eut pas le temps de bien voir le piéton; il lui sembla vêtu misérablement
et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en
s'enfonçant le plus possible sous la roche; mais dès qu'il eut jugé, à une
exclamation du jeune voyageur, qu'il avait été aperçu, il lui adressa sans
hésiter la parole, d'une voix forte et assurée:

«Voilà un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous êtes sage,
vous retournerez coucher à Éguzon.

--Grand merci, l'ami!» répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique
interlocuteur qu'il était armé.

Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le
rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler
quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi.

«Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton.

--J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne
conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.

--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à
des honnêtetés? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a, Dieu merci,
chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.»

L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
homme reprit avec douceur:

«Vous êtes donc du pays, mon camarade?

--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.

--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.

--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
nuit.

--Vous croyez?

--J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
pour compagnie jusqu'à demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
êtes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?

--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné
que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me
retenir à Éguzon, en m'exagérant la distance et les mauvais chemins; mais
je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère
trompé.

--Et, sans être trop curieux, où allez-vous?

--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-là!

--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez à
descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, et
vous y risquez la vie par-dessus le marché.

--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnête récompense, me conduire
jusque-là?

--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.

--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?

--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir?

--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
point réclamé votre obligeance gratis: je vous ai offert ...

--Suffit! suffit! vous êtes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
premier venu ... Encore si je savais qui vous êtes ...

--Vous vous méfiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosité était
éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
Combien voulez-vous?

--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
_éclairci_ pour y aller souper et dormir à couvert. Pourquoi me
priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
un bon cheval et des habits neufs?

--Votre fierté ne me déplaît pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
entendue de repousser un échange de services.

--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?

--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaître le
caractère des gens du pays, et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon
vouloir pour les étrangers se borne à des paroles.

--Pour les étrangers! s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de
reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
grandes villes.

--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
pour la première fois.

--Vous allez à Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
voir? Vous êtes, j'en suis sûr, son parent ou son ami?

--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir?
demanda le jeune homme après un instant d'hésitation.

--Suffit, Monsieur, répondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère, et si vous êtes riche
vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
veut.

--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
honorable pour vous-même.

--Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon
opinion est à moi. Bonsoir, Monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu.
Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi.
Cependant, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas, et en s'arrêtant
comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour
la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu.

--Cette ruine est donc habitée? demanda le voyageur, qui avait à descendre
le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche à côté du
paysan, en soutenant son cheval par la bride.

--C'est une ruine, à la vérité, dit son compagnon en étouffant un soupir;
mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là debout
bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas
été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il
n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti; et les
murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si
bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
que les maçons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses
pères.

--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, même dans l'état où elle
se trouve, ait aussi peu de valeur?

--Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'ôter et le
transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
l'on bâtissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-là est si bien lié,
qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
pierre. Et puis, vous voyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe
d'une montagne, avec des précipices de tous côtés! Quelles voitures et
quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la
colline ne s'écroule, ils resteront là aussi longtemps que le rocher qui
les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à l'abri un pauvre
monsieur et une pauvre demoiselle.

--Ce dernier des Châteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
s'arrêtant pour regarder le manoir avec plus d'intérêt qu'il n'avait encore
fait. Et elle demeure là?

--Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore
quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de
Châteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez
seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
vous ayez la figure d'un chrétien, pour que vous soyez bien reçu et bien
traité chez M. Antoine de Châteaubrun.

--Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il paraît, et je me ferais scrupule
d'user de sa bonté d'âme.

--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la
conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes
services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne
pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir
après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper.

--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver
ainsi un inconnu?...

--Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guère possible.»

Le jeune homme hésita encore quelque temps; mais, poussé par un attrait
romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de
beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à l'aspect terrible, il
se dit qu'on ne l'attendait à Gargilesse que le lendemain dans la journée;
qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses
parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable
imprudence dont, à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, à
cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les bonnes raisons
qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et de la curiosité
s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château.



II.

LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN.


Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier
pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à
l'entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait à
sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était
remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés
du pays.

«Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et
aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé,
depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne,
et je ne la blâme pas.»

Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût
de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait
confusément dans l'intérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos.

Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
promptement la barrière: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien
nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui
obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et
plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva
dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir
d'office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce,
proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au
seigneur de Châteaubrun. On y avait récemment pratiqué une petite cheminée
à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant; la vaste plaque de
fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à
quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de
fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans
cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de
châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'à six
couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, acheté six
francs à un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
Mais tout cela était d'une propreté recherchée; la table et les chaises
grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un
éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
L'âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement
aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée,
s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages
cueillies sur les collines d'alentour.

Cet intérieur modeste n'avait, au premier coup d'œil, aucun caractère
_cherché_ dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice
avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune
homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un
instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure
réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation
d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu
des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être;
que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire
toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine,
la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que,
par instinct, on avait pourtant donné la préférence à une construction
élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un
pavillon carré, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui
avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la
transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des
fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures
d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes,
n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient
qu'un ornement pour la vue. Élégamment revêtues de briques rouges et de
pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à
l'intérieur, et diverses niches, ornées de même, disposées régulièrement
entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même
les meubles qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect
agréable et simple.

Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
marbre, formait la base, à hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune; et, en
contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf il se perdit dans
des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme
derrière lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'étaient
emparées de son jeune cœur, succéda une grave déception. C'était une
vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui
couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée
de sarment de vigne sauvage.

«Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la
pluie; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai
déjà vu à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d'ailleurs il n'est
pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
et il prétend que l'eau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme;
pourtant, l'hiver dernier, il a commencé à sentir un peu de sciatique ...
Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe,
chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre; je vois cela à votre teint qui
est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en été
et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
par une nuit de novembre: c'est la vérité, que voulez-vous? c'est l'orage
qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à
réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
jamais de grosses fournées: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
miche à part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
même avec un peu de son, ça étoffe le pain, et ça n'est pas mauvais pour la
santé. Hé! hé! ça vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
toujours aimé à rire et à causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parlé, il
faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur
ce point-là. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et
l'escalier est si dégradé qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est
là dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant.
Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là
les prisonniers de guerre; à présent, nous n'y mettons personne, et notre
vin s'y conserve très-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
fille est déjà couchée: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer à cela, et
que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
passer aussi; mais elle se trompe: elle a été élevée en demoiselle, comme
elle devait l'être, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
n'est pas que je sois la mère à mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
pas plus que le chardonneret ne ressemble à un moineau franc; mais comme je
l'ai élevée, j'ai toujours gardé l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
car vous ne partirez pas sans déjeuner, on ne le souffrira pas, et elle
m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
jambes; je suis restée mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai ... Voyons! quel âge me
donneriez-vous bien?»

Le jeune homme croyait que, grâce à cette question, il allait pouvoir
placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière,
car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle
Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec
volubilité:

«J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean,
et je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
née en Marche, à plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ça se voit et ça se
connaît. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
filé aussi égal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
voulu que je lui apprenne à filer la laine: «Tiens, mère, qu'elle m'a dit
(car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu
la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi, quoique nous nous
ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère,
qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
enseignées au couvent, ne serviraient à rien ici. Apprends-moi à filer, à
tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon
père....»

Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à
devenir intéressant pour son auditeur fatigué, elle sortit comme elle avait
déjà fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
rebalayé l'âtre, ressuyé les chaises et rallumé le feu dix fois, reprenant
toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois,
sa voix, qui commençait à grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné
du paysan qui avait introduit notre voyageur, se présenta enfin à ses
regards, chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la
table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
les traits de ces deux personnages.

M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
belle et noble figure, large d'épaules, avec un cou de taureau, des membres
d'athlète, un teint basané au moins autant que celui de son acolyte, et de
larges mains, durcies, hâlées, gercées à la chasse, au soleil, au grand
air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
terres pour ne pas chasser sur celles des autres.

Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiécé au
coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe
grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait
l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie,
ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans
mélange de dignité, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitué
à protéger et à assister plutôt qu'à l'être.

Son compagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi propre. L'orage
et les mauvais chemins avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si
la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux,
agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimât aussi
la bonté et la cordialité, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
éclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident
qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le
seigneur de Châteaubrun.

«Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, êtes-vous un peu séché? Vous êtes le
bienvenu ici, et mon souper est à votre disposition.

--Je suis reconnaissant de votre généreux accueil, répondit le voyageur,
mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir
d'abord qui je suis.

--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons désormais
tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait généralement dans la
contrée; vous me direz cela plus tard, si vous le désirez: quant à moi, je
n'ai pas de questions à vous faire, et je prétends remplir les devoirs de
l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms et qualités. Vous êtes en
voyage, étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de
ma demeure: voilà vos titres et vos droits. Par dessus le marché, vous avez
une agréable figure et un air qui me plaît; je crois donc que je serai
récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon.
Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.

--C'est trop de bontés, et je suis touché de votre manière franche et
affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
l'orage. J'ai soupé à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites
donc rien servir pour moi, je vous en conjure.

--Vous avez soupé déjà? mais ce n'est pas là une raison! Êtes-vous donc de
ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? A votre âge,
j'aurais soupé à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé
l'occasion. Une course à cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans on a l'estomac
moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
avec une croûte de pain rassis, je me tiens pour bien traité. Mais ne
faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à
table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous étions
tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête: votre arrivée est donc
une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami
d'enfance, que je reçois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi là
à mon côté, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mère Janille,
vis-à-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
malheureuse, et que quand je me mêle de découper, je taille en deux le rôt,
l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.»

Le souper que dame Janille avait étalé sur la table d'un air de
complaisance, se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis,
d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte
de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en
personne. Les convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec
une satisfaction évidente, à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le
digne châtelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, à son
splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve
quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du
jeune homme.

Fidèle à la loi de générosité qu'il s'était imposée, M. Antoine ne fit
aucune question à son hôte, et même évita toute réflexion qui eût pu
ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus
inquiet, et se tenait sur la réserve. Mais bientôt, entraîné par l'espèce
de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée, il se
mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans
perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
sang-froid et de sa gravité.

Quant au châtelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitié
du broc placé auprès de lui, qu'il commença à avoir l'œil animé; le nez
vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point, même après
que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille,
soit par économie, soit par sobriété naturelle, mit à peine quelques
gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort héroïque
pour avaler la première rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
détestable.

Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout
d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
table, prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu, grattant à
chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les
minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe.
Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir été jolie; son profil
délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eût été maniérée, et
préoccupée de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eût prise
aussi en affection.

Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, complétaient
l'intérieur de M. Antoine étaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions
de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, à l'œil terne, au flanc
maigre, à l'air mélancolique et rêveur; couché auprès de son maître, il
s'endormait philosophiquement entre chaque bouchée que celui-ci lui
présentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facétieux.



III.

M. CARDONNET.


Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne
paraissait nullement las de la séance. Lui et son ami le paysan faisaient
durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le _débitaient_ en petits morceaux
qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque
bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs
verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments: «_A la
tienne, camarade!--A la vôtre, monsieur Antoine!_» ou bien: «_Bonne santé
à toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maître!_»

Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger,
bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement
contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l'intéressa
fortement.

«Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui
ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M.
Cardonnet.

--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
beaux travaux sur cette petite rivière.

--Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
moi, que le dommage ne serait pas grand.

--Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux
cent mille francs de dépenses; et il ne faut qu'un _coup de colère_ de
l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.

--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?

--Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l'on
dit riche d'un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à
ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à l'endroit de
M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.

--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce
trou à sa bourse.

--C'est là un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu à cet
étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal.

--Il a fait du mal à vous, monsieur Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je
vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout
le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme
il tombera sur votre poulailler!

--Toujours tes idées fausses, vieux! car tu as des idées fausses, je te
l'ai dit cent fois: tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa
faute?

--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que
moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme.

--Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire
fortune sans voler?

--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche
et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le
serai toujours; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays,
sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à
maquignonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions
carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous
offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune
homme, qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible.

--Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,
que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.
Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois.
Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas
bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable
de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet.

--J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je
m'étonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de
votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir
le moindre fait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses
antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des renseignements sur ce
M. Cardonnet qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de
s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on établir une opinion loyale sur
des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une défavorable à
M. Cardonnet, votre hôte n'aurait-il pas commis une mauvaise action?

--Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit
M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et
frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait
un regard où l'affection et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as
tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit
Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.
Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.

--Je n'ai rien à dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan
d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les
choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme
ne connaît pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur
le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être,
dites-le-lui vous-même, monsieur Antoine, et quand vous aurez établi les
faits, moi j'en ferai le détail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur
jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les
miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.

--Eh bien, accordé? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention
que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les
choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille,
qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de
m'interrompre. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page
en blouse et en sabots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des
yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre
bouche ouverte me fait l'effet d'un puits où je vais tomber. Eh bien,
qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se
permettre de rire devant son maître. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi
décemment que _monsieur_.»

En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la
voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il
n'était point sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait
disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la
figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont
celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se
mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.

Cependant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne
se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait,
à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la
moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il était bien rare que le
châtelain perdît la tête, même après qu'il avait perdu les jambes, et il
n'était retombé dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux
qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat
venait de faire naître entre ses convives.

«Monsieur,» dit-il en s'adressant à son hôte ...

Mais aussitôt il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude
de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le
coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre.

«Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce à
dire? Depuis quand êtes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle?
Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire
répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire à dame Janille.--Vous
saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un
beau jour de printemps ...

--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc
c'était l'hiver.

--C'était bien la peine de chicaner pour deux jours de différence! Ce qu'il
y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme
au mois de juin, et même de la sécheresse.

--C'est la vraie vérité, s'écria le groom rustique: à preuve que je ne
pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur à la petite fontaine.

--Cela ne fait rien à l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;
petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en
témoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit
et le cœur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je
revenais d'une foire, et j'allais tranquillement à pied, lorsque je
rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus
jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui
donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait
une pente rapide, hérissée de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos
pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter
du danger. Je ne pus me défendre de l'avertir. «Monsieur, lui dis-je, de
mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois ou à deux roues, n'a
descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de
nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,
mais plus sûr, je vais vous l'indiquer.

«--Grand merci, me répondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me
paraît suffisamment, praticable, et je vous réponds que mon cheval s'en
tirera.

«--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'était que par
pure humanité.

«--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous êtes si obligeant, je veux
m'acquitter envers vous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que
moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas
du vallon, et j'aurai l'agrément de votre compagnie.»

--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous
l'avez raconté le soir même, à telle enseigne que vous nous avez dit que ce
monsieur avait une grande redingote bleue.

--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.

--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé!

--Non, mère Janille, noire.

--Bleue, j'en réponds!

--Noire, j'en pourrais jurer.

--Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'écria M. Antoine. Mère
Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en
voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.

--Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien.

--Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la
crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron
en refusant. Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et
il ne paraît avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un
merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai à ses
côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que
le cheval fît un seul faux pas, et sans que le maître perdît un instant sa
résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me
faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je répondais un
peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré. «C'est
bien, lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la
Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons
pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle
pas guéable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.

«--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les épaules; quant à moi,
je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se détourner pour un
ruisseau à sec!

«--Comme vous voudrez,» lui dis-je un peu mortifié. Son audace méprisante
me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et
pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me
répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me
laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin
l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la
rivière, quoique je n'aime pas l'eau.

«Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne
chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en
biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture
fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était
verte, Janille), fouetta la bête; la bête perdit pied, dériva, nagea, et,
comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain
de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout
comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas
plus long à cet égard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronché, ni
juré, ni changé de couleur. Voilà, pensé-je, un solide compère, et son
aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de
méprisant comme le rire du diable.

«--Si vous allez à Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons
continuer de faire route ensemble.

«--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?

«--Vous n'y allez donc pas?

«--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller
partout.»

«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma
nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de
sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec
Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun
but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de
s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé
persuader de monter dans sa brouette infernale.

«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.

«--Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y
viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me
paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi
ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez
m'aider par vos indications à atteindre mon but.

«--Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait
raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir
d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.

«--Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce
que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de
ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit
jusqu'à son débouché dans la Creuse?

«--Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses
crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin
principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse,
vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries
qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à
faire là de grandes dépenses.

«--Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces
déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine
solide et puissante triomphe!

«--C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les
petits.»

«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et
m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je
le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa
avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à
Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,
avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il
accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et
faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services
aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup
et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères
aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou
seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les
sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de
quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je?
Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le
revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à
ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais
montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des
questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi,
et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu
me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si
méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses
pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,
l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous
avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.

«Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Cardonnet.

«Moins de trois semaines après, il revint avec un mécanicien anglais et
plusieurs ouvriers de la même partie; et, depuis ce temps, il n'a cessé de
remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son
œuvre, il est levé avant le jour, et couché le dernier. Tel temps qu'il
fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un
mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes
choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison
d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de
hangars, de digues, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique.
Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de
l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher;
aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il
venait _se couler_ ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a
augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le
conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de
la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément;
on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en
définitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à
bien placer sa demeure et son argent. La rivière l'a beaucoup contrarié
l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce
printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des
pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de
l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est
besoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a
une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la
sueur du pauvre travailleur, où est le mal. Il me semble que c'est un grand
bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brûlé,
comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on
devrait le remercier d'avoir apporté à notre pays les bienfaits de
l'activité industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique à son
tour.»



IV.

LA VISION.


Avant que le paysan, qui continuait à ronger son pain d'un air soucieux, se
fût préparé à répondre, le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu'il
le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans
avouer qu'il tenait de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché
de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il
ajouta:

«Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côté des choses on est plus
souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un spéculateur effréné
montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est
alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un
homme actif et intelligent rétribuer largement le travail ...

--Un instant, s'il vous plaît, interrompit le paysan; vous êtes de braves
gens et de bons cœurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en
suis sûr de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous
dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.
Écoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent à placer, avec
l'intention, non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et
raisonnable, comme c'est permis à tout le monde, mais de doubler et de
tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon
intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les
amadouer, par me montrer généreux, et, pour ôter les méfiances, par me
faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je
tiens mes dupes; j'ai sacrifié cent mille francs, je suppose, à ces petites
amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,
si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout
le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité; le plus
grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps
marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jeté la nasse, tous les
poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avalé sans qu'on
s'en aperçoive, ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe!

--Et que veux-tu dire avec toutes tes métaphores? dit M. Antoine en
haussant les épaules. Si tu continues à parler par figures, je vais
m'endormir. Allons, dépêche, il se fait tard.

--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné
toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un
seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution,
monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la
moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce
qui me plaît et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et
femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût), je suis le maître des
affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai
mis les denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,
j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger,
j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la
concurrence: je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de
tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends
tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et que tout le
monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il
faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que
les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de
l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve
quelques familles, je concours à quelque établissement de charité. C'est
une manière de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus
vite: car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et
niais, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au
curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le
creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.
Aucune autre fortune que la mienne ne s'élévera, et toute petite condition
sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,
j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées du
superflu, au contraire de ce qui devrait être. Le marchand s'en trouvera
mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je
serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on
dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à
découvert, et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies
maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout
cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la
poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent.
Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du
bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Dépêchons-nous de servir M.
Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit préfet, qu'il soit député,
ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauvé!

«Voilà, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si
j'étais M. Cardonnet, et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire.
A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis
un prophète de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu
vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grêle venir de loin; et il n'y
a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la rivière sera moins sotte que
les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on
lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.
Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle; et
s'engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence.
Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que
Dieu qui m'a entendu me pardonne!»

Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration
jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse
errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure
accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la
fatigue, les injures de l'air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré
la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se
défendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilité à exprimer
rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de
franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons
pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son
geste était énergique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une
profonde tristesse s'était emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait
sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible.
Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les
yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser
un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du
breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme
de coutume, l'ascendant de cette âme plus ferme que la sienne, il laissait
échapper, de temps en temps, un profond soupir.

Quand le paysan se tut:

«Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en élevant
son verre comme une offrande à la Divinité; et si tu devines juste, que la
Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des
faibles!

--Monsieur de Châteaubrun, écoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'écria le
jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hôtes: Dieu, qui
entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de
leurs cœurs, sait que ces maux ne sont pas à craindre, et que vos
appréhensions ne sont que des chimères. Je connais l'homme dont vous
parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son
caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de
la loyauté de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa
fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermeté
de sa volonté, et je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné
une sorte de vertige, comme si un être surnaturel était apparu au milieu de
vos campagnes paisibles; mais cette force d'âme est basée sur des principes
religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable
des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement
généreux.

--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant
son verre contre celui du paysan. Je bois à sa santé et je suis heureux
d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire.
Allons, toi, ne fais pas l'entêté, et crois ce brave jeune homme qui parle
comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit
qu'il connaît Cardonnet! qu'il le connaît beaucoup, là! que veux-tu de
mieux? Il nous répond de lui. Donc, nous pouvons être tranquilles.

«Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté
d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme
qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le
nom; voilà onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.

--Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous
demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés.

--Vous ne partirez pas ce soir, s'écria M. Antoine, c'est impossible, il
pleut à verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas à ses pieds.
Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.»

Il insista si bien, et l'orage était tellement déchaîné en effet, que force
fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité.

Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une
lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers
les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre.

Le pavillon carré était occupé à tous les étages par la famille de
Châteaubrun; mais, outre ce petit corps de logis resté debout et
fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense
tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse, la plus impossible
à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la
remplissaient étant voûtées en pierres encore plus solidement que le
pavillon carré. La bande noire, qui, plusieurs années auparavant, avait
acheté ce château pour le démolir, et qui en avait emporté tout le bois et
tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin
d'effondrer l'intérieur des premiers étages, et M. Antoine en avait fait
nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer
l'hospitalité. Ç'avait été pour le bonhomme une grande magnificence que de
faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans
cet appartement qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. Il
avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille: «Ce n'est pas tout
d'être bien, il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain.»
Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal,
et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle, son cœur se serra, et il
eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude,
dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était
si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,
en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte
une des sinistres prisons du moyen âge.

Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un
gros plumetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était
nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut
bientôt chassé les tristes pensées qui assiégent tout voyageur abrité dans
un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des
oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses
fenêtres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de
sa porte, il ne tarda pas à s'endormir profondément.

Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte
de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer
la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité, sans y
être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M.
Cardonnet, et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit, pour courir
à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne
pas bouger; puis venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la
poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes, et sans témoigner par
aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie
qu'il lui faisait endurer.

Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un
espace de temps qui lui parut un siècle, et il était saisi du râle de
l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât
à poindre, et qu'il vît distinctement l'intérieur de la tour, il demeura
tellement sous l'impression de son rêve; qu'il croyait encore voir la
figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd
comme une montagne d'airain sur la poitrine défaillante et brisée. Il se
leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au
lit: car, malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un
accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le
spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près
d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée: Mon père! ô mon
père! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous résolu d'être le
meurtrier de votre fils?

Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi
par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de
l'air pénétra dans cette pièce basse, dont l'atmosphère avait quelque chose
de léthargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hâte,
afin de fuir un lieu où il venait d'être le jouet d'une si cruelle
fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta
sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse, et la _chambre d'amis_ de
Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre
qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du
château.

Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses
d'une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli
d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict
nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour
circuler de la grande tour à la petite, et du puits à à la porte
principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on
reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre
autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace
festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand
puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait
été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de
Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu'à la révolution. Cet
édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à
jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des
compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les
tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les
grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée
sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du
démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu
atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées,
quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la
renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le
bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le
temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre
d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité.

Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habité
désormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se
sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille
dont l'aïeule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de
luxe, tandis que, désormais, cette héritière d'une ruine effrayante à voir,
allait peut-être, comme la princesse Nausicaa, laver elle-même son linge à
la fontaine.

Au moment où il faisait cette réflexion, il vit, au dernier étage de la
tour carrée, une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de
femme, portée par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme
pour parler à quelqu'un dans le préau. Émile Cardonnet, quoiqu'il appartînt
à une génération de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'était
pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de
cette gracieuse tête blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un
peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet, une tête d'ange,
parée de toute la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps.
Le son de la voix qui se fit entendre était plein de charmes, et la
prononciation avait une distinction remarquable.

--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est
remplie d'eau? De ma fenêtre je vois tous les prés comme des étangs.

--C'est un déluge, ma chère enfant, répondit d'en bas le paysan, qui
paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais
pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu
la fontaine si remplie.

--Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici.
Mon père est-il éveillé?

--Pas encore, ma Gilberte, mais la mère Janille est déjà sur pied.

--Voulez-vous la prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean? J'ai
quelque chose à lui demander.

--J'y cours.

La fenêtre se referma sans que la jeune fille eût paru remarquer que celle
du voyageur était ouverte, et qu'il était là, occupé à la contempler.

Un instant après, il était dans la cour, où la pluie avait, en effet,
creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans
l'écurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.
Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise
nuit, avec le paysan dont Émile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme
lui avait causé la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable, comme s'il
eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. Il avait remarqué
que M. Antoine ne l'avait pas nommé une seule fois, et que, lorsque Janille
avait été à diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du
regard afin qu'elle eût à s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,
toi_, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir.
Quel était donc cet homme qui avait l'extérieur et le langage d'un paysan,
et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions, et si haut sa
terrible critique?

Émile s'efforça de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il
avait pris des manières plus réservées encore que la veille, et, lorsqu'il
l'interrogea sur les ravages de la tempête, il se contenta de répondre:

«Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à
Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,
avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une _dribe_ de tous les
diables.

--Qu'entendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot.

--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez
aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez
vite, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.»

Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.

Saisi d'un vague effroi, Émile se hâta de seller lui-même son cheval, et,
jetant une pièce d'argent à Charasson:

«Mon enfant, lui dit-il, tu diras à ton maître que je pars sans lui faire
mes adieux, mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses bontés pour
moi.»

Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le
passage. Elle voulait réveiller M. Antoine; mademoiselle était en train de
s'habiller; le déjeuner serait prêt dans un instant; les chemins étaient
trop mouillés; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec
force remerciements, à ses prévenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle
parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la
colline, qu'il entendit derrière lui le bruit d'un cheval dont les pieds
larges et solides rasaient le pavé en trottant. C'était Sylvain Charasson,
qui, monté à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre
bride que d'une corde en licou passée entre les dents de l'animal, le
rejoignait à la hâte. «Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en
passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ péririez, ne
connaissant pas les chemins et c'est la vraie vérité.

--A la bonne heure, mais prends le plus court, répondit le jeune homme.

--Soyez tranquille, reprit le page rustique,» et, jouant des sabots, il mit
au grand trot l'animal ensellé, dont le gros ventre nourri de foin, sans
aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure
grêle.



V.

LA DRIBE.


Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son
nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun
torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d'une petite mare
pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de côté un regard de
surprise: «La _Font-Margot_ toute pleine! Ça veut dire grand dégât dans le
pays creux. Nous _peinerons_ à passer la rivière. Dépêchons-nous,
Monsieur!». Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa
mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de
longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de
ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.

Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de
ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables
montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos
voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site
enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de
sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son
ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du
plus accentué de ces abîmes, l'enfant montrant à Émile de vastes bâtiments
tout neufs, et d'une belle apparence: «Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les
bâtisses à M. Cardonnet.»

C'était la première fois qu'Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant
le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père
tentait depuis un an un établissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui
sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où
l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la
poésie.

Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,
et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure
qu'Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le
couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des
usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein
de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement
la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune
homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les
dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de
l'abatis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait
pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel
ornement de l'habitation.

Cette habitation, située un peu en arrière de l'usine, était commode,
élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres
annonçaient qu'elle était déjà occupée. Elle était entourée d'un beau
jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin
les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme
par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses
dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien
haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et
marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère.
Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas
sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux
d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée.

Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et
compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes
sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des
pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant
les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par
d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas
le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.

«Voilà une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide à
votre chevau! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour
amener les gens de chez nous à son _invention_ (son usine). Voyez, les
belles routes qu'il a faites des autres côtés! et les jolis ponts! tout en
pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer
l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait
lui baiser la terre où ce qu'il marche.

--Vous n'êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?

--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il
chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis
quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il
n'y a que lui dans le pays qui dise comme ça; tout le monde est grandement
porté pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu
dur, il échine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on
se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content,
pas vrai, Monsieur?»

Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le
système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne
voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père,
que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.

«Je m'étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement
et sans malice le page de Châteaubrun; car il n'a pas coutume de les
laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend à faire
avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui
braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air
de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un
ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant
seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:
«C'est bien, qu'il dit sans se fâcher; tu n'es pas à ton aise ici pour
fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux.» Et c'est dit. Il
ne l'employe pendant huit jours; et, à la seconde fois, c'est pour un mois,
et à la troisième, c'est fini à tout jamais.»

Émile soupira encore: il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité
de son père; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses
efforts pour en accepter les moyens.

«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M.
Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur
l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il
ait coutume de dire que c'est des bêtises.

--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à
comprendre le mot _déribe, dérive_.

--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les
grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je
crois bien que le Jean aura mal prophétisé. _Stapendant_, Monsieur, voyez
comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est
mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre ...»

Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du
torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la
marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il
lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était
pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y
prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied
dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui
lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela
prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait
détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une
épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se
fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se
trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein
au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe!
s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!».

Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la
saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur
rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils
se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur
les terrains environnants.

Émile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant après lui:
«Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui
puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
_chevals_, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée!
Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!»

Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper
lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait
d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan.

«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant
escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille.
Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!»

Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de
sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et
parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à
quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce
poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de
branche en branche, ils réussirent à s'en préserver.

Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Émile était
placé assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
pour n'être pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
surtout sa mère, dans des transes mortelles, s'ils eussent été avertis de
sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant
toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement à mesure que
l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
céder à regret la place à ce fléau qu'il avait méprisé et qu'il affectait
de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa
maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s'étaient
enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers
étages de l'usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus
avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la
prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un
sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues
perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées,
tout ce qui n'offrait pas une grande résistance flottait au hasard au
milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient
séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir;
le jardin était à moitié envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
fuir à travers les arbres.

Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de
bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres
vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé,
semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient.
Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il
courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du
destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. Il fut au
moment de se précipiter dans l'eau pour voler à leur secours; mais il
entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à
l'aide d'un porte-voix: «Ne bougez pas; le radeau s'achève; il n'y a pas de
danger où vous êtes.» Tel était l'ascendant du maître, que l'on se tint
tranquille, et qu'Émile le subit lui même instinctivement.

De l'autre côté de l'île, c'était bien un autre spectacle de désolation.
Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs
enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Émile vers un
point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le
rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le
courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le
nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
couvrit entièrement.

«J'irai à son aide, j'irai! s'écria Émile ému jusqu'aux larmes, et prêt
encore une fois à s'élancer de l'arbre.

--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui
sort du courant, il est sauvé; il ne nage plus, il marche dans la vase.
Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
donc plus, te voilà sauvé! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le
remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
guère propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
cœur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il
viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.

--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s'exposerait encore.
Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
ces gens-là?

--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
ne lui sont de rien ni à moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne
n'oserait se risquer il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas
même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place.

--Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer
comme tout le monde?»

Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.

«Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Émile;
dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous
sommes venus; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
moins.»

Cette perspective n'était pas très riante; néanmoins Émile, qui ne voulait
à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un
accident nouveau le fit changer de résolution avant qu'une demi-heure se
fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait
envahis; et de l'autre côté du lac qu'elle avait formé entre lui et la
demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu,
l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.

«Nos bêtes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me bénisse, nos deux
bêtes qui se sont sauvées! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
Creuse à cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
ramènerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que
Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
voilà pas fâché de la voir sur terre? Il paraît qu'elle sait nager itout?»

Émile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route;
mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui
appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida
bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d'efforts pour élever sa voix
au-dessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à
faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là,
et qu'il était urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son
mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes
vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit
à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore
pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers
prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit à
l'eau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant
dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois
heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès
d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le
péril qu'ils avaient surmonté.

Émile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie.
Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées
ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse
de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué.
Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
l'esprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec
un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque
ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les
points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les
chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce fils, qui
était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien
pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
nature et un précepte religieux. L'obéissance passive, prêchée ainsi
d'exemple, était donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Émile,
et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement
l'eût conduit à s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n'avait pas encore
songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de
l'atmosphère despotique où il avait vécu, l'avait, dès son enfance, porte à
une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent; aussi Émile
avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout
opposée à celle que son père eût voulu lui donner.

Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront
suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
nécessaire de les expliquer ici.

Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions
qu'elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l'appelait pour venir
constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
de tous les revers, et quelque contrariété qu'il pût éprouver, il n'en
témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son
malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt
sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible
que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il
voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous
ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite
récolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisième une brebis,
quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en réalité, mais
aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel.
Cependant, lorsqu'ils virent le désordre de cette belle propriété naguère
florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation,
comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en
dépit de la jalousie qu'elle excite.

M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire
reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la
recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de
pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui
obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il y entra
le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des
exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.



VI.

JEAN LE CHARPENTIER.


«Prenez un crayon, Émile, dit l'industriel à son fils, qui le suivait dans
la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
brisées ici ... La cage emportée ... le grand moteur endommagé ... trois
mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sûr
en affaires ... Écrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
étrange!... Écrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entière en
ciment romain ... Voilà un angle qui a fléchi ... Écrivez, Émile ... Émile,
avez-vous écrit?...?»

Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
prochaines dépenses; et quand son fils fut sommé d'en dresser le total, il
haussa les épaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit défaut
d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
l'eût souhaité.

«As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.

--Oui, mon père ... cela monte à quatre-vingt mille francs environ.

--Environ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce
mot-là?»

Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse:

«Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un
arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te
dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour
quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer.

--C'est beaucoup! dit Émile en s'efforçant de dissimuler son impatience
sous un air sérieux.

--C'est plus de violence que je n'en aurais supposé à ce petit cours d'eau,
reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un
dommage étranger à sa fortune ... mais ça ne sera pas long à réparer. Holà!
du monde ici ... Voilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et
qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
seront cassées.»

On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difficile qu'elle ne
paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet
obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
s'écorchèrent les mains en pure perte.

«Prenez donc garde de vous blesser!» s'écriait involontairement Émile,
mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine.

Mais M. Cardonnet criait de son côté:

«Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!»

La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère.

«Otez-vous tous de là, cria tout à coup une voix qu'Émile reconnut
aussitôt, et laissez-moi faire ... je veux en venir à bout tout seul.»

Et Jean, armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne
ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un
mouvement vigoureux au soliveau.

«Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.

--Si je casse quelque chose je le payerai, répondit le paysan avec une
brusquerie enjouée. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
retire mon pied, ou tu me l'écraseras, fils du diable! Ça y
est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!...»

Et en moins de deux minutes, Jean, dont la présence et la voix semblaient
électriser les autres ouvriers, dégagea la machine du corps étranger qui la
compromettait.

«Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.

--Pourquoi faire, Monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme
cela pour aujourd'hui.

--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
vin. Venez, vous dis-je, j'ai à vous parler ... Mon fils, allez dire à
votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.

--Votre fils? dit Jean en regardant Émile avec un peu d'émotion. Si c'est
là votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garçon.

--Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Émile. Et vous aussi,
vous êtes un bon garçon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
que vous ne faites depuis deux mois.

--Monsieur, faites excuse, répondit Jean en regardant autour de lui d'un
air de méfiance; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne
suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
verglas. A votre santé, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
homme, à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?

--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner à vos trous de
renard, emportez ce pour-boire.

Et il lui tendit une pièce d'or.

«Gardez ça, gardez ça, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
par un mouvement du coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir,
et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
charpentiers. C'était tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure
perte. Et puis, on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y
prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi, je me
suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.

--De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, répondit M.
Cardonnet d'un ton sévère, et avec l'intention évidente d'intimider le
hardi paysan. Jean, voici une dernière occasion de nous entendre et de nous
connaître; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrivé
ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre intelligence,
l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
ce village. J'ai eu sur votre probité les meilleurs renseignements, et j'ai
résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de
doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée, soit à la tâche. Vous
m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour
un homme sérieux.

--Ce n'est pas ça, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
pouvais faire.

--Défaite et mensonge! Vous étiez très mal dans vos affaires, et vous y
voilà pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez été forcé de
quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
les montagnes comme un gibier traqué par les chasseurs.

--Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
Monsieur. J'ai toujours été un honnête homme et rangé, et si je dois un sou
dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!

--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender.

--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien
malades, eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce
qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la vérité que je suis
condamné à payer mille francs ou à aller en prison! Ça vous étonne, vous,
jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain, au
lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas
encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien,
sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma
vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabelous comme
vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui
est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je
ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le
minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de trois
bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrère, qui les avait
reçues, a été condamné aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colère.
Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
pillé, tout vendu chez moi, jusqu'à mes outils de charpentier. Alors, à
quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
cessé de le faire, et, un jour que je travaillais en journée hors de chez
moi, autre persécution, querelle avec l'adjoint, où j'ai failli m'oublier
et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
fusil et j'ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois, dans ce
pays-ci, le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit: les
anciens seigneurs n'y regardaient pas de près, depuis la révolution; ils
braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir.

--Témoin M. Antoine de Châteaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
d'un ton ironique.

--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au
fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à
l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes,
comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à
la chaîne.

--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle
étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a
été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais
qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et
une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la
liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez
quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair?

--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes
juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé?

--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet.

--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai
vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un
enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa
générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.

--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre
père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi?

--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la
direction.

--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens!

--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.

--Allons, dit Jean ébranlé: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes,
d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc
pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?

--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.

--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.

--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du
pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié,
l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi.

--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.

--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je
n'aurai plus rien à bâtir.

--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
les jours de l'année sans désemparer?

--Excepté le dimanche.

--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?

--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du
vagabondage.

--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le
Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra.
Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage.
C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à
mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.

--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu
n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez
moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...

--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et
votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.»

Et il se dirigea vers la porte.

Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean
allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
transiger.

«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux
ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez
faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira
en sus du salaire convenu ...

--Vrai? dit Jean ému.

--Accordé, répondit M. Cardonnet.

--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous
nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de
garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.

--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!

--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras
rien bâti et rien conservé.

--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait?

--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.

--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
vous faire banqueroute?

--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.

--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me
donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.

--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile;
accordez-le-lui, mon père.

--Je lui accorde le dimanche.

--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me
porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
moi.

--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ...

--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à
des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que
sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses
fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux.

--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les
yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!»

M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la
main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et
noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier
qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon
vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et
c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me
fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela,
vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à
moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me
vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne
se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais
donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père
travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si
vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes
anciennes pratiques et moi-même! mais rien!

--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste
commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs.

--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par
terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier
honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.

--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de
fer à la main.

--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé.

--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la
sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus
traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon
intérieur.

--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez
pas ...

--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.»

Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité
de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter
Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
actuellement sans domicile avoué.

Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton
absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique,
il partit d'un pas dégagé.

Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut
pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa
poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise
tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du
bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer
comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à
ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me
fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je
suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux
plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir
un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!»

En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non,
pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait
une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès
de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces
jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
sans qu'on te dresse procès-verbal.

--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom
de la loi!»

Et Caillaud lui mit la main au collet.



VII.

L'ARRESTATION.


«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que
dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.

--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque
témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons,
repoussez-moi, et jouez des jambes.

--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire
l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain,
malheureux?

--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ...
Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites
mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.

--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au
moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le
cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige
ait pu se décider à me faire ce tort-là.

--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.

--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à
n'avoir pas donné ta démission tout de suite.

--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner;
c'est le mieux. Allez vous-en!

--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant
de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers,
et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon
père que c'est son fils.

--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait
tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût
trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?

--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à
portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas,
car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais,
depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux
me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si
méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure
souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ...

--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est
pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir?

--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et
ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore
les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.»

Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché
tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.

«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je
blessé réellement? souffrez-vous?

--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez
bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
d'avoir été battu.

--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire
à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean.
Je te suis de près, et le reste est mon affaire.

--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les
deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira
pas, et je serai destitué.

--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
Émile.

--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
tout brisé.

--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade.

--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut
dire.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant
arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance;
tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé.

--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a
poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon
homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en
bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais
boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père
Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne
pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un
effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait
rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.»

Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait
beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son
aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce
dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître
Caillaud.

«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac,
c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a
battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui
souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et
tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre
sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?

--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un
enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de
renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis
prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant,
permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui
administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous
dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise.

--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
suite.

--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office,
je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!

--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et
sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis.

--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait,
pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans
l'exercice de ses fonctions?

--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger
les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.

--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous
n'aurez jamais la tête de votre père!

--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?

--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté.
Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent
sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde
pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès.

--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant,
quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une
maladresse, mais un parti pris de votre part?

--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé
et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en
tombant.

--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part,
j'espère!

--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la
conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.

--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?

--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à
juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.

--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses
contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent
pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans
ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don
Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si
vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier?
Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la
justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous
devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu
de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est
très-sérieusement que votre père vous interroge.

--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous
m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un
petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la
honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et
persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses
soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la
peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion,
et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si
j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours,
pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses
inspirations.

--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques
instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en
révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de
laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de
votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers
l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils
coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez
étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je
vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le
fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de
cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère,
et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis
dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que
vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais.

--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit
Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas
irrité contre moi?

--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile
de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.

--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son
père.

--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la
municipalité.

--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean?

--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance
en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains
points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à
des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille.
C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler.

--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous
éviter quelque fatigue!

--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
addition.

--Des chiffres; toujours des chiffres!

--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.

--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si,
comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui
dépassent peut-être nos forces!»

La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté
par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait
une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue
dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés.
L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de
régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les
écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement
contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une
obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût
méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus
mortifiante pour un cœur ardent et généreux.

Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame
Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le
monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était
à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie,
lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même
résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez
d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi
et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible
de l'abuser lui-même.

Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse
que parce que la rivière avait débordé.

«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme
tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te
servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la
terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été
emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des
cailloux.

--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt
rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me
ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs,
je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face
d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un
instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre!

--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette
odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour
où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de
l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de
recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et
tout cela à cause de cette rivière!

--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé?

--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un
cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
maudite rivière!»

Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru
démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur
tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et
qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois
pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant
annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les
exclamations des autres à entendre.

Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa
femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se
donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne
pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien
longtemps dans ce riche ménage.

On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu
praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à
Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y
avait été accueilli.

«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame
Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui
vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
cuisine avec mes ouvriers.

--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
de sa servante?

--Il l'a reconnue.

--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de
reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non,
j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
est sombre et les chemins sont mauvais.

--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière
est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure!

--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère;
car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue.

--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront,
j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.»

Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses
parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et
courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.



VIII.

GILBERTE.


La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en
face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la
lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur
qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui
envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte
s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul
virginal d'un si beau monument.

De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées
et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui
contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse
est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné
et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un
ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que
les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux
écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si
calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans
des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la
verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.

Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en
partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait
naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de
la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les
fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé
avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le
passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait
jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé
et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses
vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le
poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les
éphémères travaux des nouvelles générations.

Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de
l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a
eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile
fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses
débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui
riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait
seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble
compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser.
Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des
arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant:

«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais
qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre
figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit
les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens
qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons
Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un
repas que nous vous avons volé l'autre jour.

--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte,
dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse
du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés
pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.

--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres:
il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs
contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier,
pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la
petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses
affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que
vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la
satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de
vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant
par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en
pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux
ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens
s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier.
Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à
l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant
ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.»

Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses
actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve
pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité;
mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier
casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le
présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne
manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
revenir.

«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air
qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de
paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.

«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je
ferai moi-même cet office.

--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je
suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je
ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce
n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre.

--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à
l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
ne l'ai pas encore vue.

--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues
pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
suis demoiselle.

--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.

--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit
Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de
l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je
dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue
naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien
au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où
donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le
monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez!
monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.

--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de
Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop
d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille,
tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle
plus qu'une mère s'il est possible!»

Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain
eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était
incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité
habituelle.

«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son
petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile
va venir me tenir compagnie.»

Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste;
mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ
de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe
et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient
apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs,
qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là,
sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit
l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela
n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne
l'avaient été au temps de leur splendeur.

Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux
chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le
verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues,
échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement
d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre
d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.

«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile
parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les
cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_,
tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de
suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons
suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû
voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes
petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et
jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à
l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les
vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des
branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en
bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous
conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au
rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques
années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre
véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait.
Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en
ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi
considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la
jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le
bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est
bien simple.»

Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans
ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant
un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses.
Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à
la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le
jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la
fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et
plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu
splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
rêverie.

«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour
déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre
pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son
chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table
est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit
l'heure aussi bien qu'une montre.»

Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui
donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était
son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun,
et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou
pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son
maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez
quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque
humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en
descendant la pente du côté de la rivière.

En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se
déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder
l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et
cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes
que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et
surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps,
il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le
long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il
voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M.
Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car
d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est
la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son
cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez
comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce
qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper
l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le
bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!»

Émile n'écouta pas la fin de cet éloge avec l'intérêt qu'il y aurait donné
en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de
prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait
à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de
naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du
célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le
voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus
belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.

Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange
de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes
filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était
impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations
qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne
paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle
ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la
surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie,
sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les
jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la
pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du
regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace
de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir
si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une
perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être
vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il
n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie
expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité.
Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si
un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.

«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre
jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez
impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette
inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
perdu aucun de vos ouvriers?

--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit
Émile.

--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?

--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la
volonté de réparer beaucoup de malheurs.

--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est
extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à
l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.

--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien
simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel
j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
le remercier.

--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui
venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous
avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des
échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était
le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et
cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas
encore beaucoup de science.

--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront
pas.

--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je
ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
libre et plus heureuse.»

Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût
faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques
pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.

«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais
qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si
bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles
chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de
l'or à leurs chapeaux!

--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de
tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et
serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau
gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur
avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou.

--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre,
plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes
villes!

--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille,
et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.

--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion,
tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un
homme!

--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de
Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien
malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
gants blancs.

--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M.
Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille
après nous pour que nous allions déjeuner.»

_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur
bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain
lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le
jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en
s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
appellation du châtelain.



IX.

M. ANTOINE.


Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à
Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle
s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement
sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le
sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.

Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce
repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui
s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la
table avec une certaine distinction.

Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des
confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.

«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton
savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
échange du plant de fraises ananas.

--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit
Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à
M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
les accepter.

--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille,
répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et
comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre
famille avec les dédains de la sienne.

--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.

--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans
l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.

--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère!
Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
grand dommage de les détruire.

--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix
lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
des fruits aussi gros!

--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille
tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.

--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
plaignez-vous de quelque chose!

--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise!
entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur?

--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos
tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
résignation tout à fait déplacés dans votre position.

--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une
douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
toi, ni moi, qui accuserons la Providence.

--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
je puis désirer de mieux sur la terre.

--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de
l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
certain qu'elle est heureuse, parce que ...

--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté?

--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit
Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on
devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé.

--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte
en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de
Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je
suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et
maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur
vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.

--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en
pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
l'autre.

--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore
une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la
marche de Gilberte.

--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même.

--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la
carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève
cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
gâter cette jolie robe toute neuve?»

Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa
personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez
grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle
mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de
bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que,
Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus
agréable à porter.

«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute
pareille.»

Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans
s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une
intention délicate.

Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle
tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.

«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et
proprette comme cela convient à son rang dans le monde?

--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M.
Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
inutiles.

--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez
toujours le manche après la cognée!

--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au
contraire.

--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa
pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un
ingrat.

--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout
est bien et que je suis consolé de tout.

--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas
toujours été le plus heureux des hommes?

--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les
hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me
valaient bien?

--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne.
Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né
coiffé.

--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
Antoine en souriant.

--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
et témoin.

--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là.
Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et
de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter,

--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de
justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas
un vilain nom ni un mince honneur!

--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu
rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter.

--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en
venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à
moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce
brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme
le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
vont sans doute finir!...

--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu
et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et
à sa robe.

--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à
Janille, nous n'en finirons jamais.

--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le
curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une
excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel
enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
aperçurent très-bien.

--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de
tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus.

--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château,
qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable
aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait
le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons,
plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous?

--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble
et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.

--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir
aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à
point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à
l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et
monsieur y travailla fort bien.

--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de
l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire
exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un
autre à compléter de bonnes études.

--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes
plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un
gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école.
Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que
vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.

--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant
de ce panégyrique.

--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la
guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.

--Peu graves, dit M. Antoine.

--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur
des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de
gloire, sans trop de contusions.

--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes
parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous
l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la
carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le
pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.

--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet
homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne
fit aucune attention à votre personne.

--Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu'il était distrait de ce
devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu
conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma
belle éducation, je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre?

--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes
point.

--J'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si
c'était à refaire.

--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce fut très-honorable, à
ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous
condamner.

--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes.
Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et
qu'ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune.

--Vous fûtes encore plus fier qu'eux, vous ne voulûtes jamais les implorer.

--Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui.

--Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession
de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce procès, c'est que
vous l'avez bien voulu.

--Et c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans
sa vie, reprit Gilberte avec feu.

--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
procès, je ne l'ai pas laissé juger.

--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous
l'eussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus.

--Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
en s'adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa
position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
ce n'est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez
nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père
avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père; il
était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de
valeur suffisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de
ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu
l'anéantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
sacrée. Mon, père m'a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de
penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de tête
folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus
que M. Antoine de Châteaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs
yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi
vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.

--Ah! Mademoiselle, s'écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes
heureuse d'être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté!

--Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
pressant la main d'Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes
en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu
prodigue, que je n'entends rien à l'économie domestique, aux affaires, et
que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y
eus moins de regrets.»

Cette modeste apologie pénétra Émile d'une si vive affection pour M.
Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour
quelque chose. Gilberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette
soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur,
elle faillit tendre aussi la main à son hôte; mais elle ne céda point à cet
élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre
l'assiette d'Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la
simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du
voyageur.

Émile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein
fut tellement agité, qu'il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun,
sa gracieuse servante.

«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple
dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a
un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès
durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la
déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais
pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de
perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux
oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était
réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de
cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût
été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je
me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques
moments assez rudes.

--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous
astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et
votre franche gaieté, avouez-le!

--Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous
allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me
trouva de l'ouvrage.

--Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte?

--Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon
charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas
plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur
l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.»

--C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que ... il s'arrêta,
n'osant achever.

--C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que
vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement
pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire
avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et
je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des
nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute
de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce,
travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un
salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant
point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre
mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux
ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je
suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de
m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup
et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à
compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,
depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts
dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,
leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés?
Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment
n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?
Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une
récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où
se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec
moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon
maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je
ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à
être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

--Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt,
vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères
avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher
homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez
ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un
petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait,
que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller
entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous
nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,
vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera
pas placer une parole.

--Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en
avoir privée si longtemps!»



X

UNE BONNE ACTION.


«A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de
ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au
bout de quelques années, quand la terre de Châteaubrun eut été vendue en
détail, les dettes soldées, et toute cette débâcle bien liquidée, on
s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien
placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé! hé! cela
n'était point à dédaigner. Mais, avec la bonté et la générosité de
monsieur, cela eût pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,
qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes du gouvernement.
Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta
pas trop mal. Puis, que dit-elle à monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur,
de ce que je vous dis à cette époque-là?

--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le
toi-même.

--Je vous dis: «Hé! hé! monsieur Antoine, voilà de quoi vivre en vous
croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris goût au
travail, vous êtes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez
travailler encore quelques années. Vous avez une fille, un vrai trésor, qui
annonce autant d'esprit que de beauté; il faut songer à lui faire donner de
l'éducation. Nous allons la conduire à Paris, la mettre en pension, et
pendant quelques années vous serez encore charpentier.» M. Antoine ne
demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne
plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des
idées un peu trop rustiques à mon gré. Il disait que puisqu'il était
destiné à vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'élever sa
fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui
apprendre à lire, à coudre, à filer, à tenir un ménage; mais du diantre si
j'entendis de cette oreille-là! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de
Châteaubrun dérogeât à son rang et ne fût pas élevée comme une noble
demoiselle qu'elle est? Monsieur céda, et notre Gilberte fut élevée à
Paris, sans que rien fût épargné pour lui donner de l'esprit et des
talents; aussi elle en a profité comme un petit ange, et quand elle eut
environ dix-sept ans, je dis de rechef à monsieur:

«--Hé! hé! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour
de promenade du côté de Châteaubrun?» Monsieur se laissa conduire: mais
quand nous fûmes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.

«--Pourquoi m'as-tu amené ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je
savais bien qu'on avait détruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu
cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'intérieur et
regarder de près ces dégâts. Je ne tenais pas à ce château par orgueil,
mais je l'aimais pour y avoir passé mes jeunes années, pour y avoir été
heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eût acheté pour
l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais à demi
consolé, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu
plus pour elles-mêmes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver à me
montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes pères?

«--Monsieur, répondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le
dommage, pour savoir combien nous avons à dépenser, et comment nous allons
nous y prendre pour le réparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit,
l'orage a détruit votre domaine; avec le caractère que je vous connais, au
lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite à l'œuvre pour le
relever.

«--Mais ta comparaison ne rime à rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi
réparer ce château, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avancé,
puisque cette carcasse même ne m'appartient plus.

«--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demandé lorsque vous
avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y
reste annexé, le verger, le jardin, la colline et le petit pré au bord de
l'eau?--Je ne demandais pas cela sérieusement, Janille, mais seulement pour
voir à quel bas prix était tombée une si riche demeure. On me fit dix mille
francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et
moi ne passerions jamais par la même porte.

«--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs,
mais de quatre mille seulement à l'heure qu'il est. On pensait que vous ne
pourriez pas y tenir, et que vous dépenseriez le capital qui vous reste à
vous réintégrer dans les débris de votre seigneurie. Voilà pourquoi on
portait à dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitié et qui ne
peut convenir qu'à vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a
été plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, à votre insu et sous un
nom étranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Châteaubrun.

«--Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que
ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans
portes ni fenêtres?

«Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort
sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres
parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en
refaire la menuiserie et de le meubler simplement, dépense qu'on pouvait
porter à cinq cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria:--Ne
me donne pas de ces idées-là, Janille, dit-il: c'est vouloir me dégoûter de
ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni
cinq, ni quatre mille francs, et pour les économiser il me faudrait encore
dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.

«--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six
mille francs et même six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous
avez? Je gage que vous n'en savez rien?»

Ici, M. Antoine interrompit Janille. «Il est vrai, dit-il, que je n'en
savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais
savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans
l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse, en ouvrier, il est
vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait
elle-même ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse,
elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes
amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six
mille francs d'économies! Comme c'est tout à fait impossible, je suis forcé
d'expliquer ce miracle à M. Émile Cardonnet, à moins qu'il ne l'ait déjà
deviné.

--Oui, monsieur le comte, je le devine, répondit Émile; mademoiselle
Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiez riche,
ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ...

--Non, Monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez
que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous
devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus
chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte.

--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mère Janille;
mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été
racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu
aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.

--Du tout, du tout. Mademoiselle, répondit la noble Janille, cette
singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire
l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver à ses maîtres la
dignité de leur position, dont elle était plus jalouse qu'eux-mêmes, niait
énergiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y
suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à
cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-dà! vous connaissez
bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux! Qu'on
vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous
dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose,
c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires, pour que
monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait.

«Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M.
Émile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent
eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et
pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois,
j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le
château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans
ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons
fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose,
je ne puis me défendre de le blâmer, car enfin quel homme a jamais été plus
favorisé que lui?

--Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche
est injuste.

--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas
aussi bonne figure ici que par le passé, et en cela vous avez tort. Voyons,
étiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On
vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous
avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que
vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez
dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les
uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui,
vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en
conviens (et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain
les entendît de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:

«Mais ses bêtises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous
n'êtes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez
dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins;
vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait
au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle
mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre.
Parlerons-nous des chèvres? où en trouverons-nous de plus jolies? Deux
vraies biches, excellentes en lait; et qui vous réjouissent par leurs
jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du soir!...
Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos
coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que
leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous
avez toujours aimé, et qui est sain et rafraîchissant. Quand je m'en mêle
surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point
l'estomac. Et les habits, n'en êtes-vous pas content? Autrefois vous aviez
une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode
avant que vous les eussiez portés; car vous n'avez jamais aimé la toilette.
Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été,
chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille à ravir, et ne
vous gêne point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout
est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous
êtes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parlé de l'avantage
d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ...

--Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres!
s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien! tu as
raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu! tu me fais
injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la
Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien
fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois à
ta santé, Janille! tu as parlé comme un livre! A votre santé aussi,
monsieur Émile! Vous êtes riche et jeune, vous êtes instruit et bien
pensant, vous n'avez donc rien à envier aux autres; mais je vous souhaite
une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans
le cœur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant
son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons
du meilleur de tous après Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et
de ses affaires.

--Oui, parlons-en! s'écria une voix forte qui fit tressaillir tout le
monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de
la porte.

--Quoi! Jean en plein jour! s'écria le châtelain stupéfait.

--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! répondit le
charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un
verre de vin, mère Janille, car je suis étranglé de chaleur.

--Pauvre Jean! s'écria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu
as donc été encore poursuivi? Il faut songer à te cacher. Peut-être qu'on
va venir te relancer ici?

--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on
ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que
je me suis tant hâté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé!

--Mon Dieu! s'écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tête
poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été exaucée! J'ai tant prié
pour toi cette nuit!

--Chère âme du ciel, tu m'as porté bonheur, répondit Jean qui ne pouvait
suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.

--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberté et le repos? reprit Gilberte
lorsque le charpentier eut avalé un grand verre de piquette.

--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guère, qui me sert de
caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le
donne en cent!

--C'est peut-être le curé de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme,
quoique ses sermons soient un peu embrouillés! mais il n'est pas assez
riche!

--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit?

--Je nommerais la sœur de ce bon curé, madame Rose, qui a un si grand
cœur ... mais elle n'est pas plus riche que son frère.

--Oui-dà! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine?

--Je m'y perds, répliqua le châtelain. Dis donc vite, tu nous fais languir.

--Et moi, dit Émile, je gage avoir deviné; je parie pour mon père! car j'ai
causé avec lui, et je sais qu'il voulait ...

--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais
pas ce que votre père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais
voulu, moi! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service
de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer à
accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous
estime, vous ... mais votre père ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais
ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné? Eh bien, que
diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?»

Ce nom, qu'Émile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait
prononcé déjà à Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches
propriétaires des environs, fit sur les habitants de Châteaubrun l'effet
d'un choc électrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se
regardèrent et ne purent dire un mot.

«Ça vous étonne un peu? reprit le charpentier.

--Ça me paraît impossible, répondit Janille. Vous moquez-vous? M. de
Boisguilbault, notre ennemi à tous?

--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi
volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.

--Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne
action! Quand je te le disais, chère petite mère: c'est un homme
malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...

--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien
dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher
de cet homme si froid, si fier et si sec?

--Le hasard ou plutôt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je
traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-là,
n'en est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup
d'œil par dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre, bien
venu et bien tenu là-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été
dans ce parc et dans ce château comme chez moi; que j'y avais travaillé
pendant vingt ans, et que j'avais même eu de l'amitié pour M. le marquis,
quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours
de bonté dans ce temps-là; et pourtant, depuis une autre vingtaine
d'années, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas osé lui
demander un asile, après ce qui s'est passé entre lui et moi.

«Comme je pensai à tout cela, voilà que j'entends le trot de deux chevaux,
et presque aussitôt j'aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi.
Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne
pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je
n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la
traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, où
je me couche tranquillement le long de la clôture, pendant que mes bons
gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tête de mon côté.
Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme
j'étais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et,
en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguilbault, qui me
dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: «Que fais-tu ici?

«--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.

«--Et pourquoi te cacher?

«--Parce qu'il y a des gendarmes à deux pas d'ici.

«--Tu as donc fait un crime?

«--Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre.

«Là-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres
questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de
mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans
l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point
s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous écouter.
Il y a bien des années que je ne l'avais vu de près, puisqu'il vit renfermé
dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez
lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit
comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour à travers,
et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de
la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié de voir que, pendant
que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises
herbes de son allée, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans
sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines,
non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il
avait encore un peu d'amitié pour moi.

«Enfin, il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder: «Et pourquoi
n'as-tu pas demandé une caution à quelque personne riche de ton village?

«--Diable! que je lui réponds, il n'y en a guère dans Gargilesse, de
personnes riches.

«--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu?

«--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arrêter.

«Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublié
que j'étais là, et j'allais partir, quand il me dit: «Pourquoi n'es-tu pas
venu me trouver?

«--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.

«--Non!

«--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'après m'avoir
employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que
je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau
matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées,
va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous
m'avez dit _jamais!_ et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et
que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez
montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a
environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je
l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien
injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui
n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une
lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne
m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre
ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion;
et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les
bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé,
voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un
paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me
justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et
qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce
pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les
gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas
plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme
je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.

«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand
j'eus tout dit:

«--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence.

«--Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais.

«--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce
pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes
affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis
d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.

«--Est-ce que vous consentez à me servir de caution?

«--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que
je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas
d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumône?--Non pas,
mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez;
laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne
voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et
bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et
sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai
dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous
plaît!»

--Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille.

--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de
plus honnête?

--Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.

--Il a pris ma main tout d'un coup sans hésiter, et il l'a serrée assez
fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon.

--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une
sorte d'agitation.

--Il a dit _va-t'en_, répondit le charpentier: apparemment que c'est son
mot d'amitié; et il s'est quasi mis à courir pour m'éviter, autant que ses
pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai
couru pour venir vous dire tout cela.

--Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les
intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite
quelqu'un chez lui, selon sa demande.

--Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en
veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais
il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de
vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques
jours ... et c'est déjà trop pour moi.

--Oh! certes, s'écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à
l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes; il fera quelque
nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu'il y soit exposé;
parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui ...

--Oh! Mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la
mauvaise opinion que Jean a de mon père: elle est injuste. Je suis certain
que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de
Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme
vagabond, je répondrais sur ma tête que ...

--Si vous en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n'allez-vous tout
de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est à deux pas d'ici. Quand vous
vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance
en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait
fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en désignant Gilberte,
et l'enfant me connaît!

--J'y vais tout de suite, répondit Émile en se levant, et en jetant à
Gilberte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez-vous me
conduire?

--Partons, dit le charpentier.

--Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille.
Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son
cheval.

Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de
Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu
embarrassé:

«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier ...
je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-être ... mais
qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour
un autre ... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc
inutile que vous lui parliez de moi ... Évitez de prononcer mon nom devant
lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui
causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de
notre pauvre Jean.»

Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la
belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide
dans la direction de Boisguilbault.



XI,

UNE OMBRE.


Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se
demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et
force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens
rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique
personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un
peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de
Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût
beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui
permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les
pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs
peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste
accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher.
Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne
repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône.
Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que
le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et
ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu
rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au
charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté
plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du
caprice qui le lui avait fait bannir.

«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de
Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché
à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et
puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire,
monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait
penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous
qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de
son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le
dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine,
puisse dire à propos de quoi ... Du moins le prétexte était si ridicule,
qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit
de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez
que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M.
de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis;
que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu
une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le
sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui
interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là,
c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas
revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne
veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M.
Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à
ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout
autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près
de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis
qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors
très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui
en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car
je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait
entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les
devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.

--Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile.

--Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune
pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage
d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus
gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de
vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à
être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien,
qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à
l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute
jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un
chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul
l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans
aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu
près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut
donc présumer qui sera enrichi par sa mort.

--Évidemment, c'est là un monomane, dit Émile.

--Comment dites-vous ça? demanda le charpentier.

--Je veux dire que c'est un esprit frappé d'une idée fixe.

--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est
cette idée? voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un
attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté
lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort
tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher à deux
heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à
ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou
quelques fagots.»

Comme il était arrivé en face du parc et que, du sentier élevé qu'il
suivait, Émile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie,
il fut charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des
ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraîcheur des gazons
et de la coupe élégante des divers plans, qui s'abaissent mollement
jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la
Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé
cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de
la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une âme poétique devait avoir
présidé à cet arrangement; mais l'aspect du château vint bientôt donner un
démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus
laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations
postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique
caractère, et le bon état d'entretien où on le maintenait rendait ses
abords encore plus maussades.

Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui
ayant donné quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre
patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une
propreté désespérante.

Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait la nudité de
ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture
qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la
grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies
plus récemment que le reste, peut-être à l'époque du retour des Bourbons;
du moins, il y avait une sensible différence entre ce blason et ses lourds
encadrements. Émile en tira cet indice que le marquis était fort attaché a
ses titres et antiques priviléges.

Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrît; enfin un
ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût,
et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la
grille retomba derrière lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une
main invisible l'eût pris au piége. Un sentiment de tristesse, presque
d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande
cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes, et silencieuse comme
le cimetière d'un couvent. Quelques ifs taillés en pointe, à l'entrée des
portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une fleur,
pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenêtres,
pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit
humain, pas même le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un
pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait même
pas une mouche qui se permît de voler ou de bourdonner dans le préau de
Boisguilbault.

Émile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant pas
même la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il
entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant: «Que
veut monsieur?»

Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d'où partait cette voix,
Émile aperçut enfin, à un soupirail de cuisine souterraine, une vieille
tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard; et, en
s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux
majordome était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers
aux questions du visiteur:

«On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de
repasser dimanche.»

Émile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement
ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'étudia
lentement; après quoi il disparut, et, reparaissant par une porte située
au-dessus de son trou: «C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le
marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part
de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?»

Émile répondit par un signe affirmatif.

«C'est à merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec
courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et
hospitalier sans manquer à sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas
que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est
dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir
l'honneur de vous conduire au salon.»

En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement: il avait la
démarche et l'agilité d'un centenaire. Il conduisit Émile à l'entrée basse
et étroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef
dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros
clous et fermée à clef comme la première. Autre clef; et, après avoir
traversé un long corridor, troisième clef pour ouvrir les appartements.
Émile fut introduit à travers plusieurs pièces, où l'obscurité succédant
pour lui au vif éclat du soleil, il se crut dans les ténèbres. Enfin, il
pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant:
«Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?»

Émile lui fit comprendre par signes que c'était inutile et le vieillard le
laissa seul.

Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait
dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement.
Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eût dit qu'un amateur avait
minutieusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait;
depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y
avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique, à demi
usé, propre encore, quoique terne; riche et simple en même temps. Émile
admira le bon goût et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard
que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient
héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué, de père en fils,
à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle
cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de _bric-à-brac_,
aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au
monde.

Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés, succéda
une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère
glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil,
outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la
régularité du bel arrangement intérieur que personne ne troublait jamais,
et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'était appelé à jouir. Il
était évident, à voir ces portes si bien fermées, dont le domestique
gardait les clefs, cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de
poussière, ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait
dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un
plumeau, Émile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de
Boisguilbault, jeune et belle, avait dû mener dans cette maison immobile et
muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été
respirer ailleurs avant de mourir. «Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait
pas contracté dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont
on ne guérit point quand on en a cherché trop tard le remède?»

Il se confirma dans cette idée, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il
vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la
statue du commandeur descendue de son piédestal: même démarche compassée,
même pâleur, même absence de regard, même face solennelle et pétrifiée.

M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixante-dix ans, mais il
avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais
eu. Il n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient
assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu
qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute
apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois.
Sa figure n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion;
mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au
premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les
types connus dans l'humanité, elle faisait peur, et Émile songea
involontairement à ce conte allemand, où un personnage fort convenable se
présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans
l'état où il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. «Vous me
paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier.
Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et
vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de
votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce à
dire? Entrez, il pleut et l'orage va éclater.--Regardez-moi donc bien,
reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans
manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce
que vous ne voyez pas que je suis mort?» Le châtelain le regarde et
s'aperçoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui
et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.»

Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au
lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans
mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il
n'eût pas été trop surpris.»

La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il
s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage.
Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il
avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait
d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné
par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de
l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste
et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot
très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une
petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en
touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et
relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient
à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté
scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits
attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son
hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc
avec cette invariable tenue de rigueur.

Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien
dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda
s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis
tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille
comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était
timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de
relations où il s'était systématiquement retranché.

Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son
hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le
charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot,
s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil
nobiliaire du personnage.

Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que
l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le
remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer
les amendes du délinquant.

«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis,
dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en
est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que
dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour
sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers.

--Il a sauvé un enfant ... à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait
pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence
et de préoccupation.

--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question,
j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.

--Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant
laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le
cerveau. C'est fort heureux.»

La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa
figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui
paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la
moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à
personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait
toujours à sa légende allemande.

«Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonté de me dire
pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me
voici pour recevoir vos instructions.

--C'est que ... répondit M. de Boisguilbault un peu troublé d'avoir à faire
une réponse directe, et cherchant à rassembler ses idées, c'est que ...
voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et
il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votre père d'empêcher cela.

--Cela ne regarde pas du tout mon père, monsieur le marquis! Il ne
provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre
Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours.

--Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire
parler aux autorités locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.

--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces démarches vous-même, monsieur le
marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et
si vous croyez à l'influence, vous devez estimer vos priviléges plus haut
que les nôtres.

--Les priviléges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de
Boisguilbault sans montrer ni dépit, ni regret. Votre père, comme
industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne
suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas même à qui
m'adresser, j'ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en
donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de
vagabondage.»

Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il
eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange
habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni
l'étouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale.
C'était comme un tic nerveux, qui n'altérait pas l'impassibilité de sa
figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et
finissait par produire chez Émile un malaise douloureux.

«Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un
peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilége
quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection
du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux
croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux
invoquer les lois de la clémence et de l'humanité.

--En ce cas, Monsieur, agissez à ma place,» répondit le marquis.

Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et
pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie. «Qui sait, se disait
Émile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien,
je me défendrai.»

«Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé,
répondit-il; et si j'échoue, ce sera faute de talent, non faute d'activité
et de volonté.»

Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappé que
d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Émile, et il le répéta dans un
accès de rêverie un peu hébétée:

«Protégé! fit-il en soupirant à sa manière.

--J'aurais dû dire votre obligé, reprit Émile, qui se repentait déjà de sa
vivacité et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous
plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de
gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en
remercier encore.»

Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de
Boisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée:

«J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.»

Émile fut blessé de ce mouvement, il ne put s'empêcher de le faire sentir:

«Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais
beaucoup d'être accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et
mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux
que vous ne l'êtes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean
Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.

--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha
sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait
de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et d'arrangement, je vous
avertis que je suis irascible ... très-irascible.»

Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à
Émile, que celui-ci faillit éclater de rire.

«Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toqués_, comme dit Jean. Si
j'ai eu le malheur de vous déplaire, monsieur le marquis, dit-il en se
levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être
celui de vous demander d'être parfait, et ce serait votre faute.

--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille
avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.

--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux
qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.

--Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence
problématique et avec un ton plus problématique encore.

--Oui, monsieur le marquis, je vous présente mon respect.

--Pourquoi ne dîneriez-vous pas avec moi?

--Cela m'est impossible, répondit Émile, étourdi et effrayé d'une semblable
proposition.

--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette
fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Émile.

--Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner
avec vous quand vous voudrez.

--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accablé, qui semblait vouloir
démentir l'empressement de son offre.

--Demain, soit, répondit le jeune homme.

--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais
jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?»

Émile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme, il était déjà
consterné à l'idée d'un tête-à-tête de quelques heures avec ce mort, et il
se repentait d'un élan de compassion auquel il n'avait pas su résister.

M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut
reconduire son hôte jusqu'à la grille où il avait attaché son cheval.
«Vous avez là une jolie petite bête, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un
air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre.
Êtes-vous bon cavalier?

--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; répondit Émile; je
n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je
compte le faire dès que l'occasion sera favorable.

--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez
venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais à votre service.»

Émile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empêcher
de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en
professeur.

«Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant
l'encolure de _Corbeau_.

--Il est docile et généreux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son
maître.

--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je
m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux
élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?»

Émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier;
mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et
quelle difficulté le vieillard s'enlevait sur l'étrier, il ne put
s'empêcher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_
était un peu vif et chatouilleux,

Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans
son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour son vieux
hôte, et _Corbeau_ tressaillait de colère et de crainte sous cette main
étrangère. Il essaya même d'entrer en révolte, et, à la douceur du marquis
envers cette rébellion, on eût dit qu'il n'était pas fort tranquille
lui-même. «Là, là, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main,
ne nous fâchons point.»

Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui
défendaient, comme un crime de lèse-science, de maltraiter les chevaux. Peu
à peu il apaisa sa monture sans la châtier, et, la faisant marcher dans sa
grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses
allures, et lui fit exécuter avec une facilité extraordinaire les divers
mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval
dressé. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis
le rendit à Émile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur
révélaient la mystérieuse contrainte que cette main ferme et ces longues
jambes inflexibles lui avaient fait subir.

«Je ne le croyais pas si savant! dit Émile en manière d'éloge au marquis.

--C'est un animal fort intelligent,» répondit celui-ci avec modestie.

Lorsque Émile fut remonté à cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec
fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de
l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise.

«Voilà un _mort_ singulier! se disait Émile en descendant rapidement le
chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappeloup, et en pensant à ce marquis
asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval
fougueux. Est-ce que cette face cadavérique et cette voix éteinte
appartiendraient a un caractère de fer?»

Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il
lui eut rendu compte de la conférence: «C'est bien; je vous remercie, et je
vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide
soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux
autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et
je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein
jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la
ville ...

--Et si on vous arrête en chemin?

--On n'arrête pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne
connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du
procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je
m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai
tête levée dans mon village.»

Sans attendre la réponse d'Émile, le charpentier partit comme un trait, et
disparut dans les broussailles.



XII.

DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.


Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un
libérateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M.
Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence
aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault.
Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux
aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude
et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par
l'industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de
la lenteur et de l'embarras de la pensée: chez l'autre, au contraire, elle
servait de voile et de frein à l'activité de pensées trop impétueuses.
Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt,
un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se
contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa
colère près d'éclater. Aussi lorsque l'irrésolution chagrine de M. de
Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme
trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait à son gré
l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et
significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses
manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en
émotions refoulées.

M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile à persuader,
et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il
s'était trop souvent heurté à ce caractère énergique, il avait trop éprouvé
sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les
petites occasions offertes au jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait
avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de
fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême.

«Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce
pauvre Jean? dit Émile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des
bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours,
et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaître, à
vous respecter, et même à vous aimer.

--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire
pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien
prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates.

--Oh! de tout mon cœur, s'écria Émile.

--Écris donc, je vais te dicter.»

Et M. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude
pour le délinquant, et tournées avec un rare esprit de convenance et de
dignité. Il allait jusqu'à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au
cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui
avait prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces
lettres furent signées et fermées, il dit à Émile de les faire partir de
suite par un exprès, et il ajouta:

«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que
ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes
travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à
ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les
ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que
je pourrai t'entretenir de choses sérieuses.

--Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,»
dit Émile en l'embrassant.

M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement
d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir,
lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit
dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se
promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant
difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir
parfaitement maître de lui-même.

La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de
commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux,
et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à
calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température
avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas
encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au
mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les
brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée
suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à
grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres
fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées
et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis
cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière,
plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables
rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée
à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres
renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans
des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues
fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains
efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que,
chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait
déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et
triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des
terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces
parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de
grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans
les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il
n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient
en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le
rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine
lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un
mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si
la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes,
légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une
nuit de fraîcheur pour les réparer.

Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses
intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le
souci de ses intérêts pécuniaires. «Maudit ruisseau pensait-il, en fixant
malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses
pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible? Je saurai bien
t'enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu
couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai
régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et
briser tes colères. Le génie de l'homme doit rester ici vainqueur des
aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le
frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite
montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d'eau. Tout est dans la
question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au
jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de
défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu'il faut creuser sans
hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bénéfice. Creusons encore!
creusons toujours! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui
laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non,
torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous
ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y
ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en
vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence
enfanté tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange,
ou elle portera docilement les trésors de mon industrie!»

Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le
rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.

Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un
obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempêtes. Son
fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles
que soient l'âpreté et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut
jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de
capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille.
Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils.
Oh! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa
propre existence! Quel orgueil, quelle sécurité n'eût-il pas goûtés? Mais
cet entant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n'était pas
le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris
systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour
faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles
cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer
assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne
produire aucune dissonance? L'instrument était à la fois délicat et
puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer
trouverait un juge attentif et perspicace.

Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais
en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se
livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et
parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne.
Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit
appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé
dans une longue et pénible méditation.

«Eh bien, mon père, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse
et très ému, car il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait
l'emporter dans son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du
blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que
vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme.
Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance
aveugle: mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à
parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre
d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de
la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai
flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert sans oser vous
le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce
labyrinthe où je m'égare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que
j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!

--Mon enfant, répondit M. Cardonnet, un peu troublé de ce début plein
d'effusion, tu as pris _là-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je
ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit
s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare, dans un exercice de
sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu
sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma
seule pensée. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible.
Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né dans
l'aisance, et, comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se
placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne
t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de
ta carrière future, et tu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais
songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais
d'heureuses dispositions; mais ce n'était encore que pour des arts futiles,
des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie ... J'ai dû
combattre et j'ai combattu le développement de ces instincts d'artiste,
quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des facultés plus nécessaires et
plus sérieuses.

«En créant ta fortune, je créais tes devoirs. Les beaux arts sont la
bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces
mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je
me suis interrogé moi-même; j'ai vu ce qui avait manqué à mon éducation, et
j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous
étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais
l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me suis voué; mais,
n'ayant pas été rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié
la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de
divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé
à faire des fautes, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer
par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes
d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le
plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit
dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton
jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un
essor qui t'éloignait de mon but.

«L'étude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à
la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre,
tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne
pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis
abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile
application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi
tu pourrais m'être utile. Quand je dis m'être utile, j'imagine que tu ne te
méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te
former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton
profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y
persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne
devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du
moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où
j'étais de la législation m'avait mis cent fois à la merci des conseils
ignares ou perfides; j'avais été la proie de ces parasites de la chicane,
qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent
une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves
intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines
subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence
claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre
le droit, et te faire une assez juste idée des détails de la procédure,
pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre
confident, surtout, que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un
rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de
prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis!

--Eh bien, mon père, me suis-je révolté, ai je manqué à ma parole? dit
Émile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mépris superbe et
quasi insolent de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir
l'honneur et l'éclat, lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les
étudier.

--Émile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu
as une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la
résistance. Si j'avais pu prévoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite
songé à quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital
des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit
pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir.

--Je me flatte pourtant du contraire, dit Émile en souriant avec un mélange
de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j'ai
beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup
acquis, durant mon séjour à Poitiers.

--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Émile! je m'en suis
aperçu de reste à tes lettres, quand même je ne l'aurais pas su par mon
correspondant; et je te déclare que toute cette belle science
philosophico-métaphysico-politico-économique est ce qu'il y a, à mon sens,
de plus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour
ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est à tel point que tes
dernières lettres m'auraient fait pâmer de rire comme juge si, comme père,
je n'en avais éprouvé un chagrin mortel; et c'est précisément en voyant que
tu étais monté sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois
prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de te rappeler
auprès de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne réussis pas
à te remettre l'esprit.

--Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et affligent
plus mon cœur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas
d'accord avec vous, c'est possible: je suis prêt à vous entendre refuser
toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la première fois de ma vie,
j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein
toutes mes pensées et toutes mes émotions, vous me repoussiez avec
ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.

--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puérile.
Ne suis-je, pas ton père, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire
entendre la vérité quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'égares?
Allons! arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de
cas que toi-même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de
mauvais aliments. Écoute moi, Émile! je sais fort tien que c'est la mode
chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en législateurs, de
philosopher sur toutes choses, de réformer des institutions qui dureront
plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des sociétés, une morale
nouvelle. L'imagination se plaît à ces chimères, et elles sont fort
innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser
cela sur les bancs de l'école, et avant de la détruire, connaître et
pratiquer la société: on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que
nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance.
Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur
un sujet sans fond. Je désire que tu t'attaches à la vie réelle, positive;
qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu
en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte
à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner,
et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes
propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de
vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques, contre le ciel et les
hommes! Pauvres créatures d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à
interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la
terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir
religieux de travailler ici-bas sans relâche et de nous en aller sans
murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous
précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons.
C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et l'héritage inaliénable,
malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien
comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des
siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que veux-tu faire?

--Je n'en sais absolument rien, répondit Émile accablé sous l'étroitesse et
la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et
brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être
toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course
ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment
pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant
d'efforts. Mes goûts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de
l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de
l'autre pour conquérir les satisfactions du cœur; mais travailler pour
acquérir, et acquérir pour conserver, et pour acquérir encore, jusqu'à ce
que la mort mette un terme à cette soif aveugle, voilà ce qui n'a ni sens
ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculté que vous puissiez
employer à cet usage; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées
de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la
moindre émotion.

«Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un
esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des
choses, un idéal qu'on puisse porter dans l'âme, pour se soutenir et se
diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus,
je ne crois plus à rien; je consens à mourir pour vous, mon père; mais
vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni
tête pour ce genre de travail.»

M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas
sans dessein qu'il avait provoqué si maladroitement l'indignation et la
résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et
tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à
l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il
l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle, et de manœuvrer de
manière à ressaisir son influence.



XIII.

LA LUTTE.


«Émile, reprit l'industriel avec un calme bien joué, je vois que nous
parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous
continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme
si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais
bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre
l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence
de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu
l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre
les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions.
Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite.
Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne
foi dans les engagements, les sentiments d'humanité, la pitié pour les
malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d'autrui, les
vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et
quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons?

--Oui, mon père, je le crois fermement.

--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que
toi à vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables,
apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup
d'œil!...

--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.

--Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces
vertus soient la religion et la règle d'un petit nombre. Me feras-tu au
moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton
père?

--Mon père, la plupart de vos actions m'ont prouvé que faire le bien était
votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à
tâche de me prouver que vous avez un but moins noble?

--Voilà où j'en veux venir précisément. Tu m'accordes d'avoir une conduite
irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le
calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que
penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l'entendais déclamer contre
ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modèle, et tout gonflé
de l'amour et de l'admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de
son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu
garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers;
mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse
déplorable et que sa vanité nuit à son mérite.

--Sans doute, mon père, j'aime mieux votre réserve et le bon goût de votre
modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et
solennelles occasions où, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir
votre cœur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les
grandes idées et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir
dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris?

--Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je
raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi, ce sont les
déclamations, et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne
puis souffrir qu'on érige en vérités inconnues jusqu'à ce jour des
principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir
avec un calme inébranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoïque
de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons
le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu
allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur le pavé de
Poitiers.

--Tout cela peut être vrai en général, mon père, dit Émile ranimé par
l'ironie obstinée de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme
vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir
d'impertinents écoliers qui la prêchent sans l'aimer et quasi sans la
connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour
moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu'un enfant
et ne me pique d'aucune expérience. Au contraire, je viens avec respect et
confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous
demander la vérité, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai
pour moi que mes jeunes idées et je vous en fais hommage.

«Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société
connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez
pu les accepter sans protestations et rester honnête homme. Je m'avoue
faible et ignorant, puisque je n'en aperçois pas la possibilité. Dites-le
moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable
de demander la lumière? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir
les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractère est
digne, et votre tenue sage et mesurée; oui, votre cœur est bon et votre
main libérale. Oui, vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur.

«Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr? Je trouve que parfois
vous manquez d'indulgence, et votre sévérité m'a effrayé souvent.

«Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus
prévoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentané que vous
faisiez souffrir était en vue d'un bien durable et d'un talent assuré;
aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m'imposiez, malgré
mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés et
étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous
obéir en tout.

«Mais le moment est venu où il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous
voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'étude du droit
ne satisfait pas ma conscience: je ne conçois pas que je puisse jamais
m'engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m'astreigne
comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois
clairement où je vais et quel sacrifice utile à l'humanité j'aurai accompli
au prix de mon bonheur.

--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à
regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue,
même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?

--Mon père, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner
pour des études plus abstraites, et vous m'avez arrêté comme si j'avais
couru à ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel était mon vœu, lorsque
vous me pressiez de chercher une application matérielle des sciences que je
préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poëte: peut-être
aviez-vous raison; mais j'aurais pu être naturaliste, tout au moins
agriculteur, et vous m'en avez empêché. C'était pourtant une application
réelle et pratique.

«L'amour de la nature m'entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini
que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères, me conduisait
naturellement à pénétrer ses forces cachées, et à vouloir les diriger et
les féconder par un travail intelligent.

«Oui, là était ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance;
le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses
sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et
allégerait la fatigue de l'homme.

«Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous
demandais de m'envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été
heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'être en
contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais
instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peut-être le
champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue
transformée par mes soins, j'aurais fondé une colonie d'hommes libres,
vivant en frères et m'aimant comme un frère.

«C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire.
Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre
servilement un code qui ne sera jamais le mien?

--Voilà, voilà! dit M. Cardonnet en haussant les épaules; voilà l'utopie
du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que
sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.

--Eh bien, dites donc pourquoi, mon père; car vous prononcez toujours la
sentence sans la motiver.

--Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de
savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser
ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la
terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais
amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie
et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes
disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles
et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais
revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux
pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous
marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix
ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y
croirais pas.

--Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe
jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune?

--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis
pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience
de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.

--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler,
mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons
les hommes?

--Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les
choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de
l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il
pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà
ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries
barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs
salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir
l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur
manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le
travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire
proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la
propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de
l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle
engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste,
il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la
société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa
maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux
et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera
plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin
d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera
véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le
peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu
une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est
digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des
forces d'un travailleur de mon espèce.

--Quoi! c'est là tout l'idéal de l'industrie, dit Émile, écrasé sous cette
conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au
profit d'une classe qui ne travaillera jamais?

--Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les
oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poëtes et les métaphysiciens.
Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal,
puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des
saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacité_, la récompense
proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l'industrie
n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer à un système
moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le
possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l'industrie. Que l'industrie
règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui
de la tête; c'est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les
autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient
sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître, afin d'accroître le travail
et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir
la puissance de l'homme capable! sa capacité est un bienfait public; et que
lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse son activité: c'est son devoir
personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour
devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Émile, sans comprendre que
vous disiez la plus excellente des vérités.

--Ainsi, mon père, vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais
comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?

--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et
l'idiot.

--Mais le paresseux?

--J'essaie de le corriger; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux
lois de répression, vu qu'il ne tarde pas à être nuisible et à encourir
leur rigueur.

--Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le
paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice
d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au
travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie,
oh! que de paresseux seraient chassés et abandonnés.

--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter
tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder
des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l'amour du
travail.

--Je crois que vous vous trompez, mon père; mais quand il serait vrai que
les enrichis songeront à l'éducation du pauvre, l'amour du travail sans
relâche, et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la
vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à
l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou
d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera
simple, aimant, porté à la rêverie, à d'innocents et légitimes plaisirs, et
soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime
de l'espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez
l'enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de
l'esclavage. Ah! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance
infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur
effréné, vous êtes un homme d'exception, et vous concevez une société faite
à votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place
avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le
dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes.

--Eh bien, Émile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec
chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette
société de rêveurs, d'oisifs et d'apathiques où je me consume
d'impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l'heure
qu'il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans
ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse,
entraînante, prestigieuse! c'est par elle que Napoléon a dominé l'Europe:
il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh!
puisque tu es enthousiaste; sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur
et partage ma fièvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité, nous
aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer
avec un sainte fureur.

--Non, mon père, non, jamais; s'écria Émile épouvanté de l'énergie terrible
de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanité. Il n'y a là ni
amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que
la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes
de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les
délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien
gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le
plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous
retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que
vous ne laissez pas à l'esclavage du travail le temps de respirer et de se
reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines
brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un idéal
dans la suite des siècles, qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué
suivant sa capacité? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est
incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci: «à chacun suivant ses besoins;»
c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la
volonté, c'est l'aristocratie et le privilége sous d'autres formes.

«O mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons
avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point à
faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y,
puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tâchons de
nous identifier l'un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain
personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls
créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons
comme ouvriers de l'avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d'à
présent.

«Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle
converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que
cette fièvre d'acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous
dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre
grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la
richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la
fonder; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître
autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie; qu'il
puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se
nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner
l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain
luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie
d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai
dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie.

«Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le
résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d'un grand
nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'elles mêmes par la
force des choses! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de
vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous
les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui, et de quoi
vous plaignez vous?

«Sous la loi de l'égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en
proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui
recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le
salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale
qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle.

«Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que
la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez
décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du
dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées,
et vous ne le voudriez pas!

«Et pourquoi donc, mon père? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que
vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de
vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel:
vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons
seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette
fortune rêvée, dont vous n'osez pas dire le chiffre, dépassera tellement
vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi
donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et
physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais
hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est
rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs,
des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons
destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la
nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est
encore l'âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que
l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon
père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie
politique à l'ordre du jour! Si vous me forcez à être riche et puissant,
comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière
influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter
leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'âme;
je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera
silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en
souviendra; et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix!»

Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien
penser qu'Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant,
ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait
même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité
spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument
vide d'idéal.

Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait
sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute
initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu
pouvoir réduire Émile de la même façon; mais, reconnaissant que cela était
impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit
mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait
sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et
praticable.

Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un
utopiste, et plus d'une fois il éleva vers le ciel ses bras d'athlète,
demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour
être frappé d'un tel malheur.

Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme
blessée et de cet incurable aveuglement.

«Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant
aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur: nous
ne pouvons nous identifier l'un à l'autre. Je ne puis que continuer à faire
acte de soumission et d'amour filial, sans me préoccuper davantage de
moi-même et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?

«Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je
passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de
régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant
qu'il me sera possible! Je me considérerai comme votre employé, je serai à
votre service ...

--Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit M. Cardonnet. Non, Émile,
reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels,
vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes
imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué
d'un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t'a
peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade
et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à
cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me
paraît plus dérangé que celui de la société. J'espère que tu adouciras ton
intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse
et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les
rêveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider
volontairement.»

Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant
dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant
rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et
finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait
parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.



XIV.

PREMIER AMOUR.


L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières, ou assez
maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa
souffrance intérieure, avait repris dès le lendemain sa glaciale dignité.

Émile, accablé d'effroi et de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère,
qui s'inquiétait de son air distrait et de sa figure altérée. Mais, à force
de timidité, cette femme n'avait plus même la pénétration qui appartient à
son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et à quarante ans elle
était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par
suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait
pas de reproche bien formulé à lui faire; car il ne l'avait jamais froissée
ni asservie ostensiblement; mais tout élan de cœur ou d'imagination avait
toujours été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié
dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas une pensée, pas une
volonté en dehors du cercle tracé autour d'elle par une main rigide.

Veiller à tous les détails du ménage était devenu pour elle plus qu'une
occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si sérieuse et
si sacrée, qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée
pour la solennité puérile du labeur domestique.

Elle offrait donc dans sa personne l'étrange anachronisme d'une femme de
nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même
l'effort insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se
rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient
leur gloire à proclamer l'infériorité de leur sexe.

Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait
point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour
avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son
maître s'ennuyait d'elle.

Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission
aveugle.

Madame Cardonnet en était un exemple.

Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, et son époux, ne comprenant
pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner
secrètement.

Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et
sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui
supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre
et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui
parlait d'un homme quelconque: «Je ne l'ai pas regardé, je ne sais pas ce
qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui.» C'est tout au plus si
elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle
s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans
son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant:
«Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me
connaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait
pleuré, et il redevenait tendre à sa manière: «Voyons, qu'y a-t-il? la
pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire?
Voulez-vous que je vous mène promener en voiture? Non? Alors ce sont les
camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une
meilleure santé et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les
anciens.» Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, à
quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait
même qu'elle fût plus richement parée qu'elle n'en avait le désir. Il
pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut récompenser de leur
sagesse par des jouets et des futilités.

«Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime
beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me
plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste?»

Elle vit Émile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa
douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa santé, et lui conseilla
de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus
sérieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait
mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par
l'épanchement.

Le soir, Émile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean
Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fêtait joyeusement son
arrivée avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.

«Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont
elles arrangées?...

--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misère. J'ai fait
mes soumissions, j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi, il
m'a écouté avec patience: il m'a bien dit quelques bêtises en manière de
sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en
me disant qu'il ferait son possible pour m'épargner les poursuites, lorsque
vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais
il y a eu égard, car il m'a dit: «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous
quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera.» Me voilà
donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà cette maison
s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus
pressé, qui est de gagner de quoi me vêtir, et, avant la nuit, je vas faire
le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.

--Écoutez, Jean, lui dit Émile en s'attachant à ses pas: je ne dispose pas
de grandes ressources; mon père me fait une pension, et je ne sais point
s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui; mais il me
reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je
vous prie d'accepter pour vous vêtir et pourvoir à vos premiers besoins.
Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours,
votre rancune mal fondée contre mon père sera passée, et vous viendrez lui
demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi à lui en demander pour vous:
il vous paiera mieux que vous ne serez payé partout ailleurs, et il se
relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions;
ainsi ...

--Non, monsieur Émile, répondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre
argent, ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet
vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous
est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent
pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de
services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez
que vous n'avez pas tendu la main à un ingrat. Quant à servir votre père
d'une manière ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et
Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter
par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-être
pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme depuis il a écrit du
bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus
penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais
sous mes pieds. Mais travailler à bâtir vos usines? Non! vous n'avez pas
besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes
raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si
cela ne ruine pas tout le monde un jour.

«Déjà vos digues et vos réservoirs font _patouiller_ tous les petits
moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et
de terre ont gâté les prés d'alentour, quand l'eau a emporté tout cela chez
les voisins. Toujours, voyez-vous, même contre son gré, le riche fait tort
au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à
la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit
travail, et il ne me manquera pas.

«A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne,
dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle
des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je
vous vous le dis, votre père graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la
sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce
pied-là, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour
viendra ... un jour qui n'est peut-être pas loin! où il fera travailler au
rabais, et alors malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de
belles promesses! Ils seront forcés d'en passer par où votre père voudra,
et le moment sera venu de rendre gorge.

«Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ça prouve que vous ne serez
pas de moitié dans le mal qui se prépare; mais vous n'empêcherez rien.
Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi à votre père; je
vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tiré de peine; je veux le contenter en
tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas.
Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre père avec toute sa
richesse. Je bâtirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit à me
payer peu qu'ils n'en auront à gagner gros chez vous. Vous verrez ça,
monsieur Émile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop
tard pour se repentir d'avoir passé la tête dans le licou!»

Émile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore
plus triste qu'il n'en était sorti.

Les prédications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague
effroi.

Il rencontra aux abords de l'usine le secrétaire de son père, M. Galuchet,
un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous
autres égards.

C'était l'heure du repos; Galuchet la mettait à profit en pêchant des
goujons. C'était son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans
son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses
précédentes conquêtes, il était heureux de dire, en retirant sa ligne:

«Voici le sept cent quatre-vingt-deuxième goujon que j'ai pris avec cet
hameçon-là depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux
de l'année dernière.

Émile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pêcher. L'attention
flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne
concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule
raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin.
Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait peut-être, sous
cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de
sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource
morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires
d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin; il ne
comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la
tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il
lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.

Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une
clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de
supputer les profits et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une
feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets
et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie
des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la
réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient
insuffisants.

«Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il; on paie
l'ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu'on exige.
Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double
l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à
l'avenant.

--Mon père n'agira pas ainsi, dit Émile: pour des chevaux peut-être, mais
non pour des hommes.

--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une
forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.»

Et il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le fils sur les
apparentes imprudences du père.

«Oh! s'il en était ainsi! pensait Émile en marchant avec agitation au bord
de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette générosité
momentanée! si Jean avait deviné juste! si mon père, tout en suivant les
doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières
supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets
désastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon père est
bon, il aime ses semblables ...»

Émile avait pourtant la mort dans l'âme; toute cette activité, toute cette
vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et
d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le
haïssaient pas, et il était prêt à se haïr lui-même pour rétablir la
justice.

Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec
une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de
Boisguilbault, parce qu'il s'était promis d'aller, sans rien dire à
personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à
cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:

«Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il paraît que
l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en
serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas
t'endormir entre chacune de ses phrases.

--Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous
déplaît, dit Émile en faisant avec dépit le mouvement de descendre de
cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation
pour aujourd'hui.

--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifférent que tu
t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te
déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu
fréquentes te dédommage un peu.»

En toute autre circonstance, Émile eût retardé son départ, pour montrer ou
du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité; mais il
commençait à comprendre que la tactique de son père était de le railler
quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible
le pousser vers Châteaubrun, il résolut de ne pas se laisser surprendre.

Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des êtres
qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en
bonne part.

«Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il,
que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon école
buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues, à moins que vous
n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacrifierais volontiers
les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.»

Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratagème, et il lui répondit
avec un regard clair et pénétrant:

«Va où le démon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiète pas, et pour
cause.

--Eh bien, se dit Émile en prenant le galop, si vous ne vous en inquiétez
pas, je ne m'inquiéterai pas davantage de vos menaces!»

Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il
fournit une course violente pour se calmer.

«Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de
dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein
d'amour, et qu'il ne demande qu'à respecter et à chérir ce père qui prend à
tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.»

Soit hésitation, soit prudence, il fit un assez long détour avant de se
diriger sur Châteaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit
très-éloigné des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif
regret du temps perdu, qu'il mit les éperons dans le ventre de son cheval
pour y arriver plus vite.

Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d'une demi-heure,
presque à vol d'oiseau, après avoir mis cent fois sa vie en péril à
franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir
violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des
ailes.

«Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais à peine, je ne peux pas
l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui
m'attire plus que son excellent père, son château romantique, son entourage
de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux
pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!»

Il rencontra Sylvain Charasson, occupé à tendre une vergée dans la Creuse.
L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empressé:

«Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est allé vendre six
moutons à la foire; mais mademoiselle Janille est à la maison, et
mademoiselle Gilberte aussi.

--Crois-tu que je ne les dérangerai pas?

--Oh! du tout, du tout, monsieur Émile; elles seront bien contentes de vous
voir, car elles parlent bien souvent de vous à dîner avec M. Antoine. Elles
disent qu'elles font grand cas de vous.

--Prends donc mon cheval, dit Émile: j'irai plus vite à pied.

--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, là, derrière l'ancienne terrasse. Vous
attraperez la brèche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour.
C'est le chemin _au Jean_.»

Émile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon
carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le
connaître.

Monsieur Sacripant, qui n'était pas plus fier que son maître et ne
dédaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il
appartînt à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à
la foire.

Au moment d'entrer, Émile s'aperçut que le cœur lui battait si fort,
émotion qu'il attribua à son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il
s'arrêta un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il
entendait dans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique
n'avait retenti plus agréablement à son oreille. Puis le sifflement sourd
du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte
qui disait:

«Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours où mon père est
absent. Si je n'étais pas avec toi, je m'ennuierais peut-être tout à fait.

--Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille: c'est le moyen de ne
jamais s'ennuyer.

--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a
pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis
toujours prête à rire et à sauter, quand mon père est avec nous. Conviens,
petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous
perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon
père, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.

--Eh bien, voilà de jolies idées! reprit Janille; à quoi diantre allez-vous
penser, petite tête? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à
Dieu! d'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?

--Comment, depuis deux ou trois jours?

--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs
fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'à Dieu ne
plaise, nous perdions ton bon père.

--Si nous le perdions! s'écria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela
fait frémir; et je n'y ai jamais pensé. Oh! non, je ne pourrais pas penser
à cela!

--En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes? Fi!
Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille? oui-dà,
M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il
serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez
promené aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos
poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a
couvés.»

Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme
ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s'éloigna et toussa un
peu pour les avertir de son arrivée.

«Ah! s'écria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je
suis sûre que c'est mon père!»

Et elle s'élança étourdiment à la rencontre d'Émile, si vite, qu'en se
trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses
bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle
fut moindre que le trouble d'Émile; car, dans sa candeur, elle en sortit
par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était
pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme
perdit tout à fait contenance.

Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire
enfantin et frais, qu'il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda
plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte
qu'il s'était tant hâté de revoir.

«Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez
le bienvenu, monsieur Émile, comme dit notre maître; M. Antoine ne tardera
pas beaucoup à rentrer. En attendant, vous allez vous rafraîchir; j'irai
tirer du vin à la cave.»

Émile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:

«Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre
vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et
si sombre.

--Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et
vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous êtes rouge comme une
fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine,
nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le château, que
vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais!
il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ça nous ennuie bien
un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont là;
mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entrée, surtout à des
voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est
propriétaire d'un endroit curieux et intéressant, on n'a pas le droit
d'empêcher les autres d'en jouir.»

Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui avait mis
dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de
l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout
ce qui lui appartenait, à augmenter secrètement le bien-être de la famille.

Émile, pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à
prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir
sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Châteaubrun.



XV.

L'ESCALIER.


Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un
tête-­à-tête avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et
sincèrement épris se trouve plutôt confus, et presque effrayé, lorsqu'une
telle bonne fortune lui arrive pour la première fois.

Il en fut ainsi d'Émile Cardonnet: le respect que lui inspirait
mademoiselle de Châteaubrun était si profond, qu'il eût craint de lever les
yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit,
indigne de la confiance qu'on lui témoignait.

Gilberte, plus naïve encore, n'éprouva point le même embarras. La pensée
qu'Émile pût abuser, même par une parole légère, de son isolement et de son
inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi
candide que le sien, et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon
de ce genre. Elle rompit donc le silence la première, et sa voix ramena,
comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il
est des voix si sympathiques et si pénétrantes, qu'il suffirait de les
entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, même sans les
voir, les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte
était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il
n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise, ou seulement
chagrine.

Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas
tant cette mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance
extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence
primitive, dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il
semblait, en écoutant Gilberte, qu'on pût lui appliquer cette comparaison,
et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent
un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes.

«Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour,
et il a emporté tous les outils de mon père, pour commencer sa première
journée de travail; car il a déjà trouvé de l'ouvrage, et nous espérons
bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconté tout ce que vous aviez fait
et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur,
que, malgré la fierté et peut-être la rudesse de ses refus, il en est
reconnaissant comme il doit l'être.

--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux
d'en entendre parler, dit Émile. Je suis triste surtout de voir son
obstination le priver de ressources assurées, car il me semble que sa
position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans,
toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni même les
outils nécessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?

--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans
l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-être pris moi-même
l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvreté. Ou mon caractère
est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;
mais il est certain que, dans nos félicitations de ce matin, aucun de nous
n'a ressenti la moindre inquiétude. Il faut si peu de chose à Jean pour le
satisfaire! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s'est
mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois, marchant tout
le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il prétend que sa vue
s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'été avait pu
durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.
Mais, au fond du cœur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,
et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé
ce matin de s'établir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du
lendemain.

[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile,
malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,
mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est
d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés,
et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place
occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours
parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.]

«--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait
mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et
de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à
élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.»

«Mais Jean ne pouvait entendre à cela.

«--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous
m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne
veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à
exister ... Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais
d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne
rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il
ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;
mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras
croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.»

--Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail
incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin
d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté.

--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté
sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et
toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille
pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec
plus d'ardeur.

--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie
soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais
conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve!
Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas
travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si
désintéressé!

--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son
amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous
dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse
avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois?
Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là.

«--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à
gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au
moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.»

«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il
irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois!

--Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion.
Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé? Mon père ne s'en fût pas plus
mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie!
Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti
de l'homme qui a si longtemps nourri mon père, tandis que, sans rien
comprendre à mon existence, j'apprenais à chanter et à dessiner pour vous
obéir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes à rien en ce monde!

--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes à rien! s'écria Janille: eh
bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, équarrissons
des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux
que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-là,
votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue,
filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.

--Tu as raison, mère, répondit Gilberte; mon rouet est chargé et je n'ai
rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons, nous aurons bien de quoi
faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais
travailler et réparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que
tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier
quand il lui plaît.

--Sachez donc la vérité, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M.
Antoine n'a jamais pu être un bon ouvrier. Il avait plus de courage que
d'habileté, et si je l'ai laissé travailler, c'était pour l'empêcher de
s'ennuyer et de se décourager. Demandez à Jean s'il n'avait pas deux fois
plus de peine à réparer les erreurs de Monsieur, que s'il eût opéré tout
seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ça contentait
les pratiques, et il était bien payé. Mais il n'en est pas moins vrai que
je n'étais jamais tranquille dans ce temps-là, et que je ne le regrette
pas. Je frémissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une
jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissât choir du
haut de son échelle, quand, avec ses distractions, il s'installait
là-dessus comme au coin de son feu.

--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le
dégoûter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu
es notre Providence!»

Mademoiselle de Châteaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait.
Janille avait été le bon ange attaché à l'existence d'Antoine de
Châteaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de
son jugement, cet homme excellent n'eût pas traversé la misère sans s'y
amoindrir un peu au moral. Il n'eût pas sauvé, du moins, sa dignité
extérieure aussi bien que la candeur de ses instincts généreux. Il eût
péché souvent par trop de résignation et d'abandon de lui-même. Porté à
l'épanchement et à la prodigalité, il fût devenu intempérant; il eût pris
autant des défauts du peuple que de ses qualités, et peut-être eût-il fini
par mériter par quelque endroit le dédain que de sottes gens et de vaniteux
parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand même.

Mais, grâce à Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours
maintenu l'équilibre et ramené la modération, il était sorti de l'épreuve
avec honneur, et il n'avait point cessé de mériter l'estime et le respect
des gens sages.

Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la
rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eût fini
sa tâche; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif
apparent de son activité n'en comportait. Elle pressait Émile de ne pas
s'ennuyer à entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines
avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille,
Gilberte se hâtait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir
terminé aussitôt qu'elle, et de pouvoir être de la promenade.

«J'ai honte de mon inaction, dit Émile, qui n'osait pas trop regarder les
beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les
petits yeux perçants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage à me
donner aussi?

--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant.

--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, répondit il.

--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout à
fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la
pendule qui est arrêtée?

--Oh! elle est arrêtée depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la
faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de cassé.

--Eh! c'est mon affaire, s'écria Émile; j'ai étudié, à mon corps défendant,
il est vrai, un peu de mécanique, et je ne crois pas que ce coucou soit
bien compliqué.

--Et si vous me cassez tout à fait mon horloge? dit Janille.

--Eh! laissez-la-lui casser, si ça l'amuse, dit Gilberte, avec un air de
bonté où l'on retrouvait la libérale insouciance de son père.

--Je demande à la casser, reprit Émile, si tel est son destin, pourvu qu'on
me permette de la remplacer.

--Oh! oui-dà! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille,
ni plus belle ni plus grande; celle-là nous est commode: elle sonne clair
et ne nous casse pas la tête.»

Émile se mit à l'œuvre; il démonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant
examiné, il n'y trouva qu'un peu de poussière à faire disparaître de
l'intérieur. Penché sur la table auprès de Gilberte, il nettoya et rétablit
avec soin la machine rustique, tout en échangeant avec les deux femmes
quelques paroles où l'enjouement amena une sorte de douce familiarité.

On dit qu'on s'épanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien
plutôt en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante
intimité.

Tous trois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tâche, ils
étaient presque membres de la même famille.

«C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous
feriez presque un horloger. Ah ça, allons nous promener maintenant; je vas
d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.

--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout à
l'heure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous
demander quelle impression vous a faite cet homme-là?

--J'aurais de la peine à la définir, répondit Émile. C'est un mélange
d'éloignement et de sympathie si étrange, que j'ai besoin de le voir encore
et de l'examiner beaucoup et d'y réfléchir encore après, pour me bien
rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissez-vous pas,
Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider à le comprendre?

--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma
vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et, d'après ce que j'en
avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il
passait à cheval sur le même chemin que nous et, du plus loin qu'il nous
apercevait, mon père et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un
salut sans nous regarder, sans paraître même savoir qui nous étions, et
disparaissait au plus vite; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la
poussière que soulevaient les pieds de son cheval.

--Quoique si proche voisin, M. de Châteaubrun n'a plus la moindre relation
avec lui?

--Oh! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de
confidence naïve; mais je peux bien vous en parler, monsieur Émile, parce
qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon
père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je
sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille évite de me répondre
quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur
les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus
inséparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault
n'est ni si fier ni si froid qu'il le paraît; car l'enjouement et la
vivacité de mon père n'eussent pu s'accommoder d'un caractère hautain et
d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques
réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui, dans des
moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que
le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de
Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner
un œil, un bras et une jambe pour la reconquérir, il n'hésiterait pas.
Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais
faire la moindre démarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il
n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés.

«-Eh bien, disait alors mon père, j'aimerais mieux une explication, des
reproches; j'aurais mieux aimé un duel, alors que nous étions encore à peu
près d'égale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette
persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en
prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main,
je ne mourrai pas content d'avoir vécu.»

«Janille essayait de le distraire, et elle en venait à bout, parce que mon
père est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa
tristesse. Mais vous, monsieur Émile, qui aimez tant vos parents, vous
comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon
âme, depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi, je ne sais pas ce que je
n'entreprendrais pas pour le lui ôter. Depuis un an, j'y pense sans cesse,
et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbault, que je me jetais aux
pieds de cet homme sévère, et que je lui disais:

«--Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses
vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un
seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire
cesser.»

«Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je
m'éveillais tout effrayée, et une nuit que je criai en prononçant son nom,
Janille se releva, et me pressant dans ses bras:

«--Pourquoi penses-tu à ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir
sur toi, et il n'oserait s'attaquer à ton père.»

«J'ai vu par là que Janille le haïssait; mais quand il lui arrive de dire
un mot contre lui, mon père prend chaudement sa défense. Qu'y a-t-il entre
eux? Presque rien, peut-être. Une susceptibilité puérile, un différend à
propos de chasse, à ce que prétend Jean Jappeloup. Si cela était certain,
ne serait-il pas possible de les réconcilier? Mon père, aussi, rêve de M.
de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise après
souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Émile, je
m'en rapporte à votre générosité et à votre prudence pour faire parler,
s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de
saisir la première occasion qui se présenterait pour tâcher de rapprocher
deux hommes qui se sont tant aimés, et si Jean avait pu entrer tout à fait
en grâce auprès du marquis, j'aurais espéré beaucoup de sa hardiesse et de
son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce
personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir à mon aide.

--Vous ne doutez pas que ce ne soit désormais ma plus constante
résolution,» répondit Émile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille
dont les petits sabots résonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise
comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble
délicieux que faisait naître en lui la confiance de Gilberte.

Gilberte aussi était émue; elle avait fait un grand effort de courage pour
ouvrir son cœur à un jeune homme qu'elle connaissait à peine; et elle
m'était ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle
avait agi en dehors des convenances.

Cette loyale fille souffrait déjà un peu d'avoir un petit secret pour
Janille; mais elle se rassurait en pensant à la pureté de ses intentions,
et il lui était impossible de croire Émile capable d'en abuser. Pour la
première fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse féminine en voyant
rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et
elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber à
dessein.

La pénétration de Janille fut donc mise en défaut par deux enfants fort peu
habiles à tous autres égards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des
souterrains.

Celui qui était placé immédiatement au-dessous du pavillon carré donnait
entrée à un escalier rapide, qui s'enfonçait à une profondeur effrayante
dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas délibéré, et avec l'habitude
que lui avaient donnée ses fonctions de _cicérone_ auprès des voyageurs.
Émile la suivait pour frayer le chemin à Gilberte, qui n'était ni
maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.

«Prends garde, ma petite, lui criait-elle à chaque instant. Monsieur Émile,
retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher père:
c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tués cent fois, si je
n'avais pas eu toujours l'œil sur eux.»

Émile était heureux de pouvoir prendre un peu du rôle de Janille. Il
écartait les décombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus
difficile et dégradé, il se crut autorisé à offrir sa main, qui fut refusée
d'abord, et enfin acceptée comme assez nécessaire.

Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme
énergique? Émile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la
sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni
répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit
toute troublée et ne trouva plus rien à dire.

Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette
minute, le temps s'arrêta pour Émile, et, quand il passa toute la nuit
suivante à se la retracer, il lui sembla qu'il avait vécu un siècle.

Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe, et son individualité
fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années
du collège, les ennuis ou les joies de l'étude, ce n'était plus l'être
passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là; c'était l'amant de
Gilberte qui venait de traverser cette vie, désormais radieuse, éclairée
d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait écolier
impétueux, puis étudiant rêveur et agité; et ces personnages, qui lui
avaient paru différer comme les phases de sa vie, redevenaient à ses yeux
un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour
où la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.

L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que
couronnait le château. C'était un passage de sortie réservé en cas de
siége, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur cette construction
difficile et savante.

Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont
elle n'eût voulu se départir à aucun prix, tant elle avait conscience de
son droit, la petite femme avait des idées étrangement féodales; et, à
force de s'identifier avec les ruines de Châteaubrun, elle en était venue à
tout admirer dans ce passé dont elle se faisait, à la vérité, une idée fort
confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil présumé de
la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Émile l'antique
puissance des ancêtres de Gilberte.

«Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geôle en geôle, voilà
où l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les
anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où
l'on dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les
seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous
ferons voir tantôt les oubliettes: c'était cela qui ne plaisantait pas! Ah!
mais si vous étiez passé par là avant la révolution, vous auriez peut-être
bien fait le signe de la croix au lieu de rire!

--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser à autre
chose qu'à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir
fait naître dans un temps où l'on peut à peine y croire, et j'aime notre
vieux nid, tel que le voilà, inoffensif et renversé à jamais. Tu sais bien,
Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils
viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons: «Prenez,
mes enfants, prenez, ce sera la première fois qu'elles auront servi à
quelque chose de bon!»

--C'est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les
premiers dans son pays, et les maîtres à tout le monde!

--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'être l'égal de
tout le monde et de ne plus faire peur à personne.

--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!» s'écria Émile.



XVI.

LE TALISMAN.


Si l'on eût dit, huit jours auparavant, à Gilberte, qu'un jour allait
arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le
cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre pour admettre
un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se
briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms
chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle, et elle s'en fût effrayée.

Et pourtant elle sentit vaguement que désormais l'image de ce jeune homme
aux cheveux noirs, à l'œil de feu, à la taille élancée, allait s'attacher
à tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.

Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son
âme douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la
chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que
la main d'Émile avait frémi et tremblé en touchant la sienne.

Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et
qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître
et de se préparer à l'attaque ou à la défense!

Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète,
Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à
la surface, et tandis qu'Émile était déjà forcé de se faire violence pour
cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant
que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent
comprendre que sa présence allait devenir souverainement nécessaire.

Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta
sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas
grand'chose.

Gilberte était instruite aussi solidement que peut l'être une jeune fille
élevée dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation
des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progrès dans la plupart de
ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes
chargées de les diriger ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de
mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de
littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et
perspicace du genre humain.

Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts
d'agrément; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père, elle
avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses.

Elle s'était dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une
faible ressource dans une vie pauvre et retirée, que le labeur domestique
lui prendrait trop de temps, et que, destinée au travail des mains, elle
devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensée et du
dérèglement de l'imagination.

Une sous-maîtresse, femme de mérite, dont elle avait fait son amie et la
confidente de son sort précaire, avait ainsi réglé l'emploi de ses
facultés, et la jeune fille, pénétrée de la sagesse de ses conseils, s'y
était docilement résolue.

Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait
créé à l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle était privée de
livres au milieu des ruines de Châteaubrun. M. Antoine eût fait tous les
sacrifices pour lui en procurer, s'il eût pu se rendre compte de son désir;
mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait,
avant tout, que le bien-être de son père ne souffrît d'aucune privation, se
gardait bien d'en parler.

Janille s'était dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ était assez
_savante_, et, la jugeant d'après elle-même, qui était encore coquette
d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse économie, elle employait ses
petites épargnes à lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un
bout de dentelle.

Gilberte affectait de recevoir ces petits présents avec un plaisir extrême
pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait à les lui
apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique
de ces chiffons on eût pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poésie.

Elle consacrait ses heures de loisir à relire sans cesse le petit nombre de
ceux qu'elle avait rapportés de sa pension, et elle les savait presque par
cœur.

Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait déterminé
Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, à lui donner l'argent
destiné à une parure nouvelle. Mais alors il s'était trouvé que Jean avait
eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manqué
de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait été à ce qu'elle appelait
le plus pressé, remettant à des jours meilleurs l'acquisition de ses
livres.

Le curé de Cuzion lui avait prêté un Abrégé de quelques Pères de l'Église,
et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses délices; car,
lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit à se complaire aux
choses sérieuses, en dépit de la jeunesse qui vous pousserait à des
occupations moins austères.

Ces nécessités sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque
Gilberte se plaignait naïvement à Émile de son ignorance, il s'étonna au
contraire de la voir si éclairée sur certaines choses de fonds qu'il avait
jugées sur la foi d'autrui sans les approfondir.

L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas à trouver Gilberte
accomplie, et à la proclamer, en lui-même, la plus intelligente et la plus
parfaite des créatures humaines; et cela était relativement vrai.

Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus
avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et
alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme; enfin, c'est celui qui
nous ferait l'existence la plus douce et la plus complète, s'il nous était
donné de fondre entièrement la sienne avec la nôtre.

«Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure,
se disait Émile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé! car
voici bien véritablement celle qui m'était destinée, et sans laquelle je
n'aurais fait que végéter et souffrir.»

Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret
d'être privée de livres, et Émile devina bien vite que ce regret était plus
profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille.

Il pensa avec douleur que, hormis des traités de commerce et d'industrie
spéciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et
que, croyant retourner à Poitiers, il y avait laissé le peu d'ouvrages
littéraires qu'il possédait.

Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque très étendue à
Boisguilbault.

Jean avait autrefois travaillé dans une grande chambre pleine de livres, et
il était bien regrettable qu'on ne se vît point, car on aurait pu profiter
d'un si utile voisinage.

Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tête.

«Ça doit être un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je
serais bien fâchée, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que
ça ne me rendît maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.

--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il
est fort instruit.

--Et à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il
n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant,
ni aimable.»

Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps à parler d'un homme qu'elle
haïssait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans
le préau vers ses chèvres, comme pour les empêcher de brouter une vigne qui
tapissait l'entrée du pavillon carré.

Émile profita de cet instant pour dire à Gilberte que s'il y avait, en
effet, tant de livres à Boisguilbault, elle en aurait bientôt à discrétion,
dût-il les emprunter à la dérobée.

Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un
regard: elle commençait à se sentir embarrassée avec lui lorsque Janille
n'était pas entre eux.

«Ah ça! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guère de
revenir. Je le connais: il babille à cette heure! Il a rencontré d'anciens
amis; il les régale sous la ramée; il oublie l'heure et dépense son argent!
Et puis, si quelque pleurard demande à emprunter dix ou quinze francs, pour
acheter une mauvaise chèvre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se
laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas
peur d'être grondé en rentrant. Ah mais! il a emmené six moutons, et s'il
n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent, gare à
ma mie Janille; il n'ira plus sans moi à la foire! Tenez, voilà quatre
heures qui sonnent à l'horloge (grâce à M. Émile qui l'a si bien fait
parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir.

--Quatre heures! s'écria Émile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault
se met à table. Je n'ai pas un instant à perdre.

--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre
nous plus qu'il ne l'est déjà.

--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille.
Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?

--Il le faut à mon grand regret!

--Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un
coin, et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur
est absent, Sylvain disparaît. Ici, méchant drôle, où êtes-vous caché?

--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Émile à Gilberte, tandis que
Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que
réellement courroucée. Je m'en vais, comme un chevalier errant, pénétrer
dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les
paroles qui doivent mettre fin à vos peines.

--Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture,
voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum
une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son
ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et
respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand
parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an
passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je
saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à
cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui
demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait
descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose.

--Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en
cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me
serve une autre fois?»

Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage
causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue.

Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le
prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein.

Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit
rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.

Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier
dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit
Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien
qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes
favorites.

Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les
autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains
scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée
que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles
que prennent les hortensias au moment de se flétrir.

Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait,
s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour
de sa tête.

Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et
laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva
resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans
qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche
carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était
plus pâle et plus effacée.

D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour
s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée
prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de
l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance
n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et
leurs saintes triomphantes.

Il resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et,
sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il
eût complètement oublié que M. de Boisguilbault avait encore une heure à
l'attendre.

Il avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette
colline, et cependant la distance verticale n'était pas assez grande pour
que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.

Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à
la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher;
mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches.

Janille avait été sur le sentier opposé à la rencontre de son maître. Ce
ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme
qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par
Janille pour le recevoir et le débarrasser de sa gibecière et de son bâton.

A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Émile faisait son plan et
le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage
incompréhensible se tenait retranché.

Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de
Gilberte, et la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans
quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes
murailles grises se dresser devant lui.

Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur, cette résidence
isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Émile était stimulé
désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte,
il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il
aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les
obstacles.

Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupé et impassible
comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du
vieux gentilhomme, en prétendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne
connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se
retrouver.

M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il
avait suivi; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de
Châteaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne
savait point l'heure, et qu'il n'avait point songé à s'impatienter.

Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Émile s'en aperçut
bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut
comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la
susceptibilité du marquis eût vivement souffert d'un manque de parole.

Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le
vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres,
enfouis dans la cuisine, qui était située dans un caveau, ne paraissaient
point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que
leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître.

Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habitué à son service que
le marquis n'avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il
ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les
comprendre.

Cette surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et
peut-être aussi n'était-il pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la
vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie: c'était
une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privés
par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses
semblables, en avait perdu le désir et le besoin.

On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de
vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en
eux peu de vie apparente.

Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives
restèrent deux heures à table. Émile remarqua que son hôte mangeait à
peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient
recherchés et succulents.

Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans
leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique
et vénérable poussière.

Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux
serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété,
s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences
réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.

«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il
émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.

--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est
Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois
pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?

--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je
prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de
devenir gourmet.

--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en
ont beaucoup!

--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile;
tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un
besoin du superflu.

--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh
bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a
jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous
mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous?

--Vingt et un ans.

--Je vous aurais cru moins jeune.

--D'après ma figure?

--Non, d'après vos idées.

--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et
qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me
traite toujours comme un enfant.

--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une
ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu
avoir d'impertinent au premier abord.

--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et
dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous
peindre un caractère énergique, sévère et juste.

--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son
influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.

--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il
en puisse faire?

--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous
devez savoir cela aussi bien que moi.»

Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à
dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il
eût craint de faire un effort pour en sortir.

«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est
peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier
qui l'ait essayé!»

Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui
inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions
respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses
sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine.

Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut
à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans
cette âme mystérieuse.

«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se
disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.»

Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son
père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir
tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux
légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la
puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme
jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des
jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la
femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme
propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois
païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la
politique de l'Église a consacrées.»

M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands
yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait
pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté
dans une stupeur accablante.

Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait
d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de
son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige
près de rouler sur lui.

Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop
durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de
Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de
l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond
silence.

«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance
apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes
d'être combattues?»

M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres,
qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir
problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce
dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à
cette main de pierre.

Enfin il se leva et dit:

«Nous allons prendre le café dans mon parc.»

Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase
commencée tout bas:

«Car je suis complètement de votre avis.

--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du
grand seigneur.

--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.

--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?

--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué
que les autres.



XVII.

DÉGEL.


Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les
haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de
ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse
disposition.

La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande
intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et
une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous
les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.

Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient
couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des
buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour
jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le
parc s'étendait jusqu'à l'horizon.

«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être
certain que vous êtes un grand poëte.

--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis,
c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.

--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation
intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature
n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée
sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté,
n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?

--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de
complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais
Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout
propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que
trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se
disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit
comparable à celui-ci.»

Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la
propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et
d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite
remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion.

Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de
sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de
pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière
en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des
blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à
l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,
brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg
plus qu'à une habitation rustique.

Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de
son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint,
adaptés là pour compléter la ressemblance.

«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est
un souvenir de prédilection.

--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un
jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur
mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je
me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.

--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y
êtes revenu pour toujours?

--Pour toujours, assurément.

--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des
spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont
moindres.

--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.

--Est-ce une indiscrétion de vous les demander?

--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire
équivoque.

--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du
mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une
énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la
sagesse de certains êtres un utile enseignement.

--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout
le monde?

--Oh! nullement, monsieur le marquis!

--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même
ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de
votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café.

--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que
vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et
j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour
un enfant comme moi.

--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond
soupir.

--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;
mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi
certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout
opposé d'irrésistible sympathie.

--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça.

--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre
avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs,
on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et
profond de la vie, sur des fronts austères.

--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le
dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.

--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur
magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait
bizarre.

--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique
de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de
ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai
connus dans ma jeunesse.

--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis?

--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans
inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses.
Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait
en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore
des ouvriers dans le parc?

--Non, monsieur le marquis, plus personne.

--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.»

Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le
marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus
du chalet, dans une situation admirable.

Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des
peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre
des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme
l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail
dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus
distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.

C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux
et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une
douce rêverie.

Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de
nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie
imprévue en rompant le premier le silence:

«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de
plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en
dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que
nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux
communistes.

--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant
rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par
forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le
bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?

--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité
ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et
n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du
faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est
possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour
aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des
réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de
nos ennuis.

«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon
indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis
j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que
la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute
espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me
rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des
lois divines appliquées à l'humanité.

«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les
lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les
hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait
réconcilié.

«Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de
là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans
voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque
tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories
invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans
leurs principes d'organisation.

«C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait
désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une
révolution sociale.

«Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la
foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les
publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce
labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.

«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits
vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me
reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain.

«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des
plus sérieuses productions du passé.

«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que
je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources
pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage.

«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la
première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des
philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les
prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les
orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous
les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les
cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque
par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique
aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la
nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence
rigoureuse de la première.

«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au
temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité,
d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans
une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le
forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et
tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par
l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail
bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se
précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie
se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et
l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore
assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête
levée, qu'ils sont communistes et non autre chose.

«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec
l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces
expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en
fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le
plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme
vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi
évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et
romanesque.

«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude
mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un
reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la
doctrine par trop de pétulance.

«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais
ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais
craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si
graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des
contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.

«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous
trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste
est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est
la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute
politique.

«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la
proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu
de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux
hommes sur un pareil sujet.

«Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là
des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de
mysticisme. On l'a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit
de le dire.

«Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de
visions fiévreuses et désordonnées;--cela n'a pas empêché de vivre ce qui
était viable dans le saint-simonisme.

«Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système
ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son
chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement
qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de
raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d'un enthousiasme
aveugle disparussent entièrement.

«N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux
doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux
yeux de la logique soit professé par les logiciens?

«Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des
hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,
s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans
le précipice?

«On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à
des préjugés coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit
n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre.

«Jésus-Christ était-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siècles
encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point
éclore dans les législations?

«Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à
s'éclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'où vient que nous serions taxés
de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent
ans peut-être?

«Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poëte ni un devin pour
être parfaitement convaincu de ce qu'il vous plaît d'appeler des rêves
sublimes.

«Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la
découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme
d'une très bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir;
car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que
des idiots ou des fous.»

M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui,
et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur,
songeât à l'interrompre.

Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal
pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait
pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais
peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et
l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant
extraordinaire.

Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la
destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité.

La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les
clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers
l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de
cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être
l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à
plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur
que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans
l'obscurité des chênes sacrés.

«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce
qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements
qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je
vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles
idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le
respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement
filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.

--Je n'ai jamais eu d'enfants, répondit le marquis en prenant la main
d'Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants; car il sembla
être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau
sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les
eussé-je mal élevés! Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce
bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier; mais si un peu
d'affection étrangère me vient du dehors, je l'accepterai avec
reconnaissance. Je ne suis pas très confiant. La solitude rend poltron.
Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous
n'ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui
fait horreur à tout le monde.

--C'est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile; on vous juge bien
différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément
attaché à la chimère des antiques priviléges. Vous avez pris, sans doute,
un soin cruel envers vous même à ne vous laisser deviner par personne.

--Et pourquoi me serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi,
puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient
encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?

«S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à
lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne
m'en détournerait: mais cette adhésion, de la part d'un homme aussi peu
aimé que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité.

«Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir
m'interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est
probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle
de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le
droit de m'en plaindre.

«Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu
m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.»

Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant
qu'il était en lui, l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation
de M. de Boisguilbault.

«Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec
un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre; quoique je ne sois ni
très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon
sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de
n'avoir point eu de joies dans le passé; mais quand le passé a fui devant
nous, qu'importe ce qu'il a été? ivresse ou désespoir, vigueur ou
faiblesse, tout a disparu comme un songe.

--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le
souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé
en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon
ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert,
quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette
souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon
respect et ma sympathie pour vous.

--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu
d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché, j'en
conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu
que l'amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle.

--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptée?

--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais
avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Émile.

--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un
profond sentiment de pitié respectueuse.

--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser
la demander ... et à qui, d'ailleurs?

--Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend
aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps!

--Il est vrai!

--Eh bien, méprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un
sentiment sérieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque
affection à un enfant?

--Et si j'allais vous vieillir, Émile?

--Eh bien, comme, de mon côté, j'essaierai de vous faire revenir sur vos
pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse,
à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères
ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: à mon âge, on ne sait pas
feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitié, c'est que je me sens
capable d'en remplir les devoirs, et d'apprécier les bienfaits de la
vôtre.»

M. de Boisguilbault prit encore la main d'Émile et la serra, cette fois,
bien franchement, sans rien répondre.

A la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit
une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se
perdre dans ses favoris argentés.

Émile avait vaincu; il en était heureux et fier.

La jeunesse d'aujourd'hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et
notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de
la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable.

Il se sentait flatté d'apporter quelque consolation à ce patriarche
abandonné, et de réparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres.

Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des
questions dont l'ingénuité confiante ne déplut point au marquis.

Il s'étonnait, par exemple, que, riche et indépendant de tout lien de
famille, M. de Boisguilbault n'eût pas essayé d'aborder la pratique, et de
fonder quelque établissement d'association.

«Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n'ai aucune
initiative dans l'esprit et le caractère; ma paresse est invincible, et de
ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais,
d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan
d'organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des
formules religieuses et morales, une prédication de principes et de
sentiment.

«Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes; mais ceci
n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculté de me livrer et de
m'épancher, et mon cœur n'a plus assez de vie pour communiquer l'éloquence
à ma parole.

«Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas,
vous? Eh bien, je ne veux pas vous ôter cette conviction; vous êtes taillé
pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion
d'agir!

«Quant à moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour après ma mort. Je
vous les dirai peut-être quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai
créé ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaître mieux
avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous?

--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre prédilection pour
ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de propriétaire oisif.

--J'ai pourtant commencé par là. Ma maison m'était devenue antipathique;
rien ne sert la paresse et le dégoût comme l'ordre immuable, c'est pourquoi
vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Mais je ne
tiens à rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je
n'y ai pas dormi depuis quinze ans.

«Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une
chambre à coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts,
et où personne n'est entré depuis qu'ils sont construits, pas même Martin.

«Ne parlez de cela à personne, la curiosité m'y poursuivrait peut-être.
Elle assiége déjà bien assez le parc le dimanche.

«Les oisifs des environs y restent jusqu'à onze heures du soir, et je n'y
rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer.

«Je me lève fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de
faire disparaître toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie
vues. Martin veille a cela.

«Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l'être.
Tâchez plutôt d'expliquer cette anomalie d'un homme pénétré de la nécessité
de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la
présence de ses semblables.

«J'appartiens à cette génération d'égoïsme individuel, et ce qui est vice
chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes à cela ... Mais j'aime
mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir à me les rappeler.»

Émile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promît de
découvrir peu à peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins
tous ceux où la famille de Châteaubrun devait se trouver intéressée. Mais
il jugea que c'était bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant
d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s'il
était possible.

Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque; et le marquis
lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne
prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-être
revenir ses méfiances, voulait voir si Émile reviendrait bientôt de
lui-même.



XVIII.

ORAGE.


A partir de ce jour, Émile ne vécut plus chez ses parents. Il y était bien
de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journée; mais son
esprit était plus souvent à Boisguilbault, et son cœur presque toujours à
Châteaubrun.

Il retourna fréquemment à Boisguilbault, plus fréquemment qu'il n'y eût
été, peut-être, sans le voisinage de Châteaubrun et les prétextes que lui
fournissait la première visite.

D'abord ce furent des livres à porter, et, quoique le marquis lui eût
permis de puiser à discrétion dans sa bibliothèque, il avait soin de ne
les remettre à Gilberte qu'un à un, afin d'avoir toujours un motif pour
paraître devant elle.

Ni Janille ni M. Antoine ne songèrent à s'étonner du plaisir que Gilberte
prenait à la lecture, ni à en surveiller le choix: la première, parce
qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prévoyance n'était pas
son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'était pas plus soigneux
de la pureté de ses pensées que ne le fut Émile.

Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte
candeur de cette enfant était un trésor dont il se fût montré plus jaloux
que son père, à qui, suivant l'expression de Janille, le bien était
toujours venu en dormant.

Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il
fût, histoire, morale, poésie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte
qu'il ne s'y trouvât un mot qui pût la faire rougir!

Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait à connaître quelque
livre sérieux où il se souvenait que certains détails ne dussent pas être
mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui répondait qu'il l'avait en
vain cherché dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait
point.

Une mère n'eût pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de
Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du père et de la fille eût
favorisé, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Émile se
faisait un devoir cher et sacré de justifier l'abandon de ces âmes naïves.

Les occasions où Émile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait
entre lui et M. de Boisguilbault étaient bien courtes et bien rares, car
Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils étaient avec M.
Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, à tous les pas de
son père.

Cependant elle sut bientôt que l'amitié du jeune Cardonnet et du vieux
marquis avait fait de grands progrès, et qu'elle était fondée sur une
remarquable conformité de principes et d'idées.

Mais Émile lui cachait le plus possible le peu de succès de ses tentatives
de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut
à cet égard le résultat de ses efforts.

Espérant toujours réussir avec le temps, Émile dissimulait ses fréquentes
défaites; et Gilberte, devinant les embarras et la délicatesse de la
mission qu'il avait acceptée, n'insistait guère, crainte de montrer trop
d'empressement et d'exigence.

Et puis, il est vrai de dire que, peu à peu, Gilberte se passionna moins
pour le succès de l'entreprise, tandis que, de son côté, Émile sentait
s'opérer en lui une résolution encore plus complète.

L'amour absorbe toute autre pensée; et ces deux jeunes gens, à force de
songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que
ce fût.

Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures
s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans l'attente du
moment qui devait les réunir.

Chose étrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour
Émile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais
chose bien naturelle pourtant et bien inévitable! la passion qui avait
absorbé toute cette première jeunesse de notre héros, c'est-à-dire le désir
de s'instruire, de connaître et de prendre part à la vie générale, fit
place à un doux sommeil de l'intelligence et à une sorte d'oubli de ses
théories favorites.

Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, à coup
sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les
intentions hardies et généreuses sont condamnées à une lutte pénible avec
les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles
nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des
autres facultés.

Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations,
et l'amant dans celle des regards de sa maîtresse trouve comme un philtre
d'oubli pour tout le reste. Émile était trop jeune pour savoir et vouloir
souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert.

Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eût-il pu s'y
soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne
pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du
monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux
misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre.

La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son
amour; et pourvu qu'il vît Gilberte et qu'il lût son sort dans ses yeux,
peu lui importait que l'univers s'écroulât autour de lui.

Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il
s'était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers
l'objet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les
journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche; et quand il
se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre
sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs.

Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait, et sa
vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait
plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts,
il voyait les yeux fermés.

Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait
effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il
s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le
jour avait à peine paru, qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de
partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre
ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Châteaubrun.

Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eût pu sans que M.
Antoine le reçût moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur
craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors
dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les
ruines de Châteaubrun à travers les branches, comme s'il eût craint d'être
surpris en flagrant délit d'adoration.

Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journée, comme il n'avait pas
encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gêner ses amis, et que
les nuits étaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite
chapelle abandonnée, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et,
avant de s'étendre sur la paille dont il s'était fait un lit, il allait
dire sa prière dans la jolie église de Gargilesse.

Il descendait par préférence dans la crypte romaine qui porte encore les
traces de curieuses fresques du XVe siècle. De la fenêtre élégante de ce
souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines
où coule la Gargilesse.

Le charpentier avait été privé trop longtemps à son gré de la vue de son
cher _endroit_, et il interrompait souvent sa prière paisible et rêveuse
pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-rêvant, plongé dans
cet état particulier de l'âme que connaissent les gens simples, les
paysans, surtout après la fatigue du jour.

C'est alors qu'Émile, lorsqu'il avait dîné et promené quelque temps avec sa
mère, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et
causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait
point dans la maison Cardonnet, c'est-à-dire de Châteaubrun, de M. Antoine,
de Janille, et, finalement, de Gilberte.

Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Émile, quoique
ce fût d'un tout autre amour: c'était Jean.

Il ne la considérait pas précisément comme sa fille, car il se mêlait à son
sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une
manière de rude enthousiasme qu'il n'eût point eu pour ses propres enfants.
Mais il était vain de sa beauté, de sa bonté, de sa raison et de son
courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement
l'honneur d'une noble amitié.

La familiarité avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le
titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom,
n'ôtait rien à la vénération instinctive qu'il avait pour elle, et les
oreilles d'Émile n'en étaient point blessées quoique, pour son compte, il
n'eût pas osé en faire autant.

Le jeune homme se plaisait à entendre raconter les jeux et les gentillesses
de l'enfance de Gilberte, ses élans de bonté, ses attentions généreuses et
délicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eût manqué de tout.

«Quand je courais par la montagne, tout dernièrement, disait Jappeloup,
j'étais quelquefois serré de si près, que je n'osais sortir d'un trou de
rocher ou du faîte d'un arbre bien branchu où je m'étais caché le matin.

«La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de
faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci
qu'il y avait bien loin de là à Châteaubrun, et que, si j'étais rencontré
en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voilà
que j'aperçois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de
paille, et, tout à côté, Gilberte qui me faisait signe.

«Elle était venue jusque là avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous
côtés, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je
me suis couché et caché dans la paille; Gilberte s'est assise auprès de
moi, et Sylvain nous a ramenés à Châteaubrun, où j'ai fait mon entrée sous
le nez des gendarmes qui m'épiaient à deux pas de là.

«Une autre fois nous étions convenus que Sylvain m'apporterait à manger
dans le creux d'un vieux saule, à une lieue environ de Châteaubrun; il
faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le
drôle, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon
dîner en route.

«Cependant j'y passai à l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien
rempli et bien abrité. Et puis devinez ce que j'aperçus auprès du saule?

«La trace d'un pied mignon sur le sable mouillé, et j'ai pu suivre ce
pauvre petit pied sur le terrain d'alentour où il avait enfoncé plus d'une
fois jusqu'au dessus de la cheville.

«Cette chère enfant s'était mouillée, crottée, fatiguée, ne voulant se fier
qu'à elle-même du soin d'assister son vieux ami.

«Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit
sur une vieille ruine, où, me croyant bien en sûreté, je faisais
tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce
jour-là! c'était le même jour où vous êtes arrivé dans le pays. Eh bien,
Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux,
où les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant
eux, toute rouge, toute essoufflée, pour me réveiller et me dire de gagner
au large.

«Elle en a été malade, la pauvre chère âme, et ses parents n'en ont rien
su. Voilà surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons
soupé à Châteaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle était couchée. Oh
oui! cette petite-là a toujours été d'un grand cœur.

«Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honoré de
l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils.

«Elle n'était pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait déjà que ça
serait joli et aimable comme tout.

«Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches,
mon garçon, jamais vous ne trouverez par là une Gilberte comme celle de
Châteaubrun!»

Émile l'écoutait avec délices, lui adressait mille questions, et lui
faisait raconter dix fois les mêmes histoires.

M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans découvrir la cause du changement
survenu chez Émile. Plus de tristesse, plus de réticences pénibles, plus de
reproches détournés.

Il semblait qu'Émile n'eût jamais été en opposition avec lui sur quoi que
ce soit, ou du moins qu'il n'eût jamais remarqué que son père avait
d'autres vues que les siennes.

Il était redevenu enfant à beaucoup d'égards; il ne soupirait point à tel
ou tel projet d'études; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser
ses principes; il ne rêvait que belles matinées de soleil, longues
promenades, précipices à franchir, solitudes à explorer; et pourtant il ne
rapportait ni croquis, ni plantes, ni échantillons de minéralogie, comme il
l'eût fait en tout autre temps.

La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays était le plus beau
du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien
extrême; enfin, tout était pour le mieux, pourvu qu'on le laissât courir;
et s'il tombait dans la rêverie, il en sortait par un sourire qui semblait
dire:

«J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien auprès
de ce que je pense.»

Si, par quelque artifice, M. Cardonnet réussissait à le retenir, il
paraissait brisé un instant, et puis tout à coup résigné, comme un homme
qu'il est impossible de déposséder de son fonds de bonheur; il se hâtait
d'obéir et se mettait à la tâche pour avoir plus tôt fini.

«Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et
l'amour rend docile cette âme rebelle. C'est fort bon à savoir. La fièvre
philosophique et raisonneuse peut donc faire place à une soif de plaisir ou
à des rêveries sentimentales! J'étais bien fou de ne pas compter sur la
jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera
l'obstacle auquel je me serais brisé; et quand il sera temps, d'arrêter
l'orage, j'y aviserai. Dépêche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Émile!
Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous
vous soumettrez quand vous sentirez la main du maître!»

M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruauté. Il ne croyait pas à
la force et à la durée de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance à
un désespoir de jeune homme qu'à des larmes d'enfant.

S'il eût pensé que mademoiselle de Châteaubrun pouvait devenir victime de
son plan d'attente, il s'en fût fait conscience peut-être. Mais ici
l'esprit de propriété et le _chacun pour soi_ l'empêchaient de prévoir le
mal d'autrui.

«C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si
l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante
maîtresse qui n'a rien de mieux à faire qu'à mettre, le soir, dans sa poche
la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les
yeux de la duègne.»

Dans cette persuasion, il laissa Émile à peu près libre de son temps et de
ses démarches. Il se bornait à le railler, et à dénigrer amèrement la
famille de Châteaubrun dans l'occasion, pour se mettre à l'abri du reproche
d'avoir ouvertement encouragé les poursuites de son fils.

Dans son opinion, Antoine de Châteaubrun était véritablement un pauvre
sire, un homme déconsidéré, que la misère avait avili et que l'oisiveté
abrutissait.

Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maîtres de la terre, déchus
ainsi, se réfugier dans les bras du peuple, sans oser recourir à la
protection et à la société des nouveaux riches.

M. de Boisguilbault ne trouvait pas grâce devant lui, quoiqu'il fût
difficile de lui reprocher le désordre et le manque de tenue.

La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage à
Cardonnet que le nom de Châteaubrun, et s'il avait du mépris pour le comte,
il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le déclarait bon pour les
Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide
d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.

Émile prenait soin de défendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer
qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ...

Il eût craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son père
ne lui ôtât le prétexte qu'il avait auprès des habitants de Châteaubrun
pour aller leur rendre une petite visite en passant.

Il avait besoin surtout de ce prétexte auprès de Gilberte, car il voyait
bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il
craignait que Janille ne fît comprendre à mademoiselle de Châteaubrun qu'il
y allait de sa dignité de tenir à distance un jeune homme trop riche pour
l'épouser, suivant les idées du monde.

Il prévoyait bien que le jour viendrait où ses assiduités seraient
remarquées.

«Mais alors, se disait-il, peut-être que je serai aimé, et que je pourrai
m'expliquer sur le sérieux de mes intentions.»

Cette idée le conduisait naturellement à prévoir une opposition violente et
longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'élevait en lui comme un
bouillonnement d'audace et de volonté; son cœur palpitait comme celui du
guerrier qui s'élance à l'assaut, et qui brûle de planter lui-même son
drapeau sur la brèche; il se sentait frémir comme le cheval de combat que
l'odeur de la poudre enivre.

Il lui arrivait quelquefois, lorsque son père accablait de sa froide et
profonde colère un de ses subordonnés, de se croiser les bras, et de le
mesurer involontairement des yeux:

«Nous verrons, se disait-il alors en lui-même, si ces choses m'effraieront,
et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche
sainte de mon amour. O mon père! vous avez pu me détourner des études que
je chérissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser
impunément mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez
le sacrifice de mon intelligence et de mes goûts, eh bien, je me soumettrai
encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de
pénétration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre
fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous résister ... Nous
nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'égale force,
et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur.»

En attendant ce jour terrible qu'Émile s'habituait à contempler, il
laissait le dépit secret de son père s'exhaler en vaines paroles contre le
bon Antoine et sa fidèle Janille. Il lui était même devenu indifférent
qu'il fît allusion à la naissance équivoque de sa fille.

Il lui importait fort peu qu'elle eût du sang plébéien dans les veines, et
il entendait à peine ce que M. Cardonnet disait là-dessus.»

Il lui semblait d'ailleurs que c'eût été faire injure au père de Gilberte
que d'essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait
presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur.

Malgré toute sa force d'esprit, Cardonnet était donc dans l'erreur, et se
précipitait avec son fils dans l'abîme, en se flattant de le retenir
aisément lorsqu'il en aurait touché le bord. Il croyait connaître le cœur
humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne
sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que
la moitié de la vérité.

«Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est
bien peu de chose,» se disait-il.

Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaître; mais un
grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien
de ce qu'il peut inspirer de résolutions sublimes ou funestes.

Peu, être M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part à
calmer l'ardeur ombrageuse d'Émile à l'endroit des questions sociales;
parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme;
mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait
raison de subir le présent avec patience en vue d'un avenir certain.

Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idées, souveraine des mondes
et mère des destinées humaines, au lieu de l'irriter, comme il était arrivé
à M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossière logique du
fait, il réussissait à l'apaiser et à le convaincre.

Si le contraste de leurs caractères causait au plus impatient des deux une
sorte de généreux dépit, bientôt le plus calme reprenait son empire, et
découvrait cette force cachée qui était en lui, et qui le rendait, pour
ainsi dire, supérieur à lui-même.

Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froissé Émile, et l'eussent
presque poussé à l'exagération du fanatisme. La haute raison de M. de
Boisguilbault le réconciliait avec lui-même, et il se sentait fier d'avoir
la sanction d'un vieillard aussi éclairé et aussi rigide dans ses
déductions.

Comme ils étaient grandement d'accord sur le fond des choses, les
discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme était le
seul sujet qui pût faire départir le marquis de son laconisme habituel, il
leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une rêverie à deux.

Pourtant Émile ne s'ennuyait jamais à Boisguilbault. La beauté du parc, la
bibliothèque, et surtout le plaisir réservé mais certain que le marquis
trouvait à le voir, lui faisaient de ces visites un repos agréable et
précieux, au sortir d'émotions plus ardentes.

Il se créait là, pour lui, sans qu'il y prît garde, un intérieur nouveau,
bien plus conforme à ses goûts que l'usine bruyante et la maison
militairement gouvernée de son père. Châteaubrun eût été encore plus la
retraite selon son cœur.

Là, il aimait tout, sans réserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux
plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie,
c'était le ciel à escalader; comme il fallait, après ce rêve, retomber sur
la terre, Émile tombait moins bas à Boisguilbault qu'à Gargilesse.

C'était comme une station entre l'abîme et le ciel, les limbes entre le
paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y était bien reçu et
jalousement gardé, à se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait
les livres et prenait des leçons d'équitation dans la grande cour.

Peu à peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la société, et
parfois son sourire ressemblait à un véritable enjouement.

Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui
devenait nécessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entières il
semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Émile était au
moment de partir, il voyait s'altérer insensiblement ce pâle visage et le
soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le
jeune homme s'élançait sur son cheval impatient de redescendre la colline.

Enfin il devint évident pour Émile lui-même, qui apprenait chaque jour à
déchiffrer ce livre mystérieux, que l'âme du vieillard était affectueuse et
sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'être voué à la
solitude, et qu'il avait eu pour s'y déterminer d'autres motifs qu'une
disposition maladive.

Il crut que le moment était venu de sonder cette blessure et d'en proposer
le remède.

Le nom d'Antoine de Châteaubrun, prononcé déjà maintes fois sans succès, et
qui s'était perdu sans écho dans le silence du parc, vint sur ses lèvres,
et s'y attacha plus obstinément. Le marquis fut obligé de l'entendre et d'y
répondre:

«Mon cher Émile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eût encore pris
avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre
intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la
personne que vous venez de nommer.

--Je sais bien, répondit le jeune homme, mais ...

--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?»

Et, en faisant cette interrogation, il parut si courroucé, et ses yeux
éteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Émile, stupéfait, se rappela
ce qui lui avait été dit à leur première entrevue de sa prétendue
irascibilité, quoique ce fût alors d'un ton qui ne lui eût pas permis de
voir là autre chose qu'une vanterie fort plaisante.

«Mais répondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins âpre, mais
avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment
osez-vous me les rappeler?

--Si elles sont graves, répondit Émile, apparemment je les ignore; car ce
qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous
voyant irrité à ce point contre moi.

--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincère,
n'espérez pas me tromper!

--Et quand donc vous ai-je donné le droit de me soupçonner d'une bassesse
telle que le mensonge? reprit Émile un peu animé à son tour.

--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme
d'une main tremblante comme la feuille près de se détacher au vent de
l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le
crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je
l'entende.

--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On prétend que c'est à propos
d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces
animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de
votre garenne, et M. de Châteaubrun l'ayant rencontré à peu de distance de
chez vous, aurait commis l'étourderie de le tuer. C'eût été une grande
étourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce
pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-là était un de vos favoris;
mais M. de Châteaubrun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n'est
pas là un défaut qu'on ne puisse pardonner à un ami.

--Et qui vous a raconté cette histoire? Lui, sans doute?

--Il ne s'est jamais expliqué avec moi ni devant moi: c'est Jean, le
charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler,
quoique vous ayez été généreux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu
entre vous deux d'autre motif de mésintelligence.

--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison,
sans doute?

--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le
maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les
paysans.

--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault après une
longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en
étonneriez-vous, Émile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau
pour faire déborder un lac?

--Et si votre lac d'amertume n'était rempli que de pareilles gouttes d'eau,
comment ne voulez-vous pas que je m'étonne de votre susceptibilité? Je ne
vois chez M. de Châteaubrun d'autre défaut qu'une sorte d'inertie et
d'irréflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de
gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable, je ne retrouve pas,
là votre haute sagesse et votre tolérance accoutumées. Je serais donc plus
patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en éruption, car
les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent,
et j'y vois une preuve de l'abandon de son âme et de la naïveté de son
esprit.

--Émile, Émile, vous ne pouvez pas juger ces choses-là! reprit M. de
Boisguilbault, embarrassé. Je suis fort distrait moi-même, et je souffre de
mes propres méprises. Celles des autres me sont apparemment
insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux
sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'étais las de cet
homme-là! ne m'en parlez pas davantage.

--Je ne saurais croire que cette injonction soit sérieuse. O mon noble ami,
tournez votre déplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est
impossible de ne pas voir que cette rupture fâcheuse est un de vos
principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'âme,
comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre
misanthropie de fait? Nous tolérons difficilement les autres, quand il y a
au fond de nos pensées quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre
nous-mêmes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez consolé si
vous aviez réparé le mal que vous faites depuis si longtemps à un de vos
semblables.

--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance
ai-je donc exercée contre lui? à qui en ai-je dit du mal? à qui me suis-je
plaint? que savez-vous vous même de mes sentiments secrets envers lui?
Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquité en se
plaignant de ma conduite.

--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il déplore la perte de
votre amitié. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la
sérénité de son âme douce et résignée. Il ne prononce pas volontiers votre
nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre
d'éloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un
auprès de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-même; quelqu'un
qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer;
quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un
bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ...

--Que voulez-vous dire, Émile? dit le marquis péniblement ému. Est-ce de
vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitié pour moi à cette condition?
Ce serait bien cruel de votre part!

--Il n'est pas question de moi ici, répondit Émile. Mon dévouement pour
vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour être mise à
aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connaît que par moi,
mais qui vous avait déjà deviné, et qui rend justice à vos grandes
qualités; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous
aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaître; en un
mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Châteaubrun.»

A peine Émile avait-il prononcé ce nom, dont il espérait comme d'un charme
magique, qu'il vit la figure de son hôte se décomposer d'une manière
effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent
pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes
s'agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et bégaya des
paroles inintelligibles. Enfin, il réussit à faire entendre ces mots:

«Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur
de me parler de _cette demoiselle!_»

Et, quittant les rochers du parc, où cette scène se passait, il entra dans
le chalet, dont il tira la porte avec violence derrière lui.



XIX.

LE PORTRAIT.


Émile demeura quelques jours sans retourner à Boisguilbault: sa peine était
profonde. Il s'était d'abord irrité et dépité contre les caprices fâcheux
et incompréhensibles du marquis. Mais bientôt, réfléchissant à cet incident
bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette âme malade, qui, au
milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait
une sorte de folie désastreuse, certains accès de haine ou de ressentiment,
voisins de l'aliénation mentale.

C'était la seule explication que le jeune homme pût se donner à lui-même de
l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adoré de Gilberte. Il
fut si consterné de cette découverte, qu'il ne se sentit plus le courage de
poursuivre une entreprise désormais inutile, et qu'il résolut d'en faire
part loyalement à mademoiselle de Châteaubrun.

Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa défaite,
et, pour la première fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien
qui, par des faveurs ou des cruautés inattendues, déjoue toutes nos
prévisions.

Gilberte était seule. Certes, Janille n'était pas loin; mais, comme elle
s'était écartée de la maison à la recherche d'une de ses chèvres, et qu'on
ne savait pas précisément de quel côté elle pouvait être, soit qu'on
l'attendît, soit qu'on se mît en route pour aller la rejoindre, on avait
bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le
tête-à-tête. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eût été fort
embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'après avoir passé
cinq minutes avec Émile, elle ne se souvînt plus d'avoir eu quelques idées
sombres en l'attendant.

On avait dîné depuis longtemps à Châteaubrun: suivant une antique habitude,
on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c'est-à-dire le matin, au
milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux
qui ne font pas de la nuit le jour.

Le soleil était à son déclin lorsque Émile arriva: c'est l'heure où toutes
choses sont belles, graves et souriantes à la fois. Émile s'imagina que
jusque-là il n'avait pas encore compris la beauté de Gilberte, tant il en
fut frappé: comme si c'était pour la première fois, comme si, depuis six
semaines, il n'avait pas vécu dans une extase de contemplation.

N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore aperçu que la moitié de ses
cheveux, et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes,
ses mouvements de grâce, et son regard de trésors inappréciables.

Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait
plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'à la regarder et à l'écouter.
Tout ce qu'elle disait était si frappant, si nouveau pour lui!

Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait
comprendre la perfection des moindres détails! Si elle lui montrait une
fleur, il y découvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprécié
la délicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait
que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait
prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon:

«Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est
vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites là!»

Il y a une délicieuse stupidité dans l'âme des amants: tout signifie, _je
vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens à la monotonie de
leur adhésion sur tous les points.

Cependant, quoique plus inexpérimentée encore qu'Émile, Gilberte, en
qualité de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle éprouvait
elle-même, tandis qu'Émile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a
là, à chaque minute de notre existence, un problème ou un prodige.

Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus
d'étonnement. Elle fit bientôt un effort pour rompre cette manière de
causer, où, à force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop.

Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut à Émile de dire qu'il
n'espérait plus rien. Tout son chagrin se réveilla à cet aveu, et il se
plaignit amèrement de la destinée qui lui enlevait la seule occasion d'être
utile à M. de Châteaubrun et de complaire à Gilberte.

«Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en
aurai pas moins d'obligations: car, grâce à votre zèle et à votre courage,
j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me
tourmentait le plus.

«A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilité généreuse de mon
père, il me venait à l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que
mon bon père pouvait avoir eu, sans le vouloir assurément, quelque tort
grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le
réparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ...

--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout
à coup au détour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son
air de confiance et de franchise accoutumé, que diable racontez-vous là de
si sérieux, et qu'est-ce que tu réparerais au prix de ta vie, ma pauvre
petite? Je vois, Émile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle
s'accuse d'avoir tué une mouche avec trop de colère. Qu'est-ce? allons,
parlez donc! car votre air embarrassé me donne envie de rire. Est-ce que
par hasard on aurait des secrets pour le vieux père?

--Oh non, mon père! je n'en aurai jamais, s'écria Gilberte en jetant son
bras sur l'épaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage
cuivré. Et puisque vous écoutez aux portes, en plein air, vous allez être
forcé d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose à
blâmer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensée et
en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Émile!
car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon père, vous vous affligez de la
rancune injuste de M. de Boisguilbault, à propos d'une misère ...

--Ah diantre! tu vas me parler de ça, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce
sujet-là me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouée s'altéra tout
à coup.

--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la dernière fois, reprit
Gilberte. Ce que j'ai à vous en dire vous fera de la peine, et pourtant
cela vous ôtera, j'en suis sûre, un grand poids de dessus le cœur.

«Allons, père chéri, ne détournez pas la tête, et ne prenez pas l'air
soucieux qui fait tant de mal à votre Gilberte.

«Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le
nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux
rien comprendre à vos différends. Mais c'est aussi trop me traiter en
petite fille, et je suis bien d'âge à deviner un peu vos peines, afin
d'apprendre à vous en consoler.

«Eh bien, je m'informais auprès de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M.
de Boisguilbault, et qui a eu part à sa confiance sur des points
importants, des dispositions présentes de ce gentilhomme à notre égard. Je
lui disais que, pour vous ôter le chagrin que vous conserviez de l'avoir
involontairement blessé, je donnerais ma vie ... C'est bien là ce que je
disais?

--Et puis? dit M. de Châteaubrun en passant sur ses lèvres la jolie main de
sa fille, d'un air préoccupé.

--Et puis? reprit-elle, M. Émile avait déjà répondu à ce que je voulais
savoir, c'est-à-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible
rancune; mais qu'il n'y a plus à s'en occuper, parce que cette rancune
n'est fondée sur rien, et que vous n'avez, grâce à Dieu, aucun reproche à
vous faire! Au reste, j'en étais bien sûre, cher père; je ne craignais
qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant
vous allez vous affecter, j'en suis sûre, de l'état fâcheux de votre ancien
ami ... M. de Boisguilbault est bien réellement ce qu'il passe pour être,
et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre
gentilhomme est fou.

--Fou! s'écria M. Antoine frappé d'effroi et de douleur, réellement fou?
Vous l'avez entendu divaguer, Émile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce
qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatée par les médecins? Oh!
voilà une affreuse nouvelle pour moi!»

Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros
soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.

«O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'écria Gilberte en se jetant à
genoux près de son père et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon
père! je vous ai fait du mal, j'ai parlé trop vite! Mais aidez-moi donc à
le consoler, Émile?»

Émile tressaillit de ce que Gilberte, dans son émotion, oubliait pour la
première fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitât comme
un frère, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi
auprès du bon Antoine, qui paraissait comme menacé d'un coup de sang, tant
il était rouge et oppressé.

«Rassurez-vous, dit Émile, les choses n'en sont pas à ce point, et n'y
viendront jamais, je l'espère. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il
jouit de toutes ses facultés; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi
l'éloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau;
seulement, à voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolérant à
tous autres égards, j'ai cru longtemps qu'il y avait là des motifs graves,
et je suis forcé de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un
trait de folie passagère qu'il oubliera si on ne le réveille plus, et que
vous n'en êtes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a
jamais eu à se plaindre, et qu'il ne connaît pas du tout, lui inspirent le
même sentiment d'effroi et de répulsion maladive.

--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commençait à respirer. Quelles
sont ces autres personnes?...

--Mais ... Jean d'abord, répondit Émile. Vous savez bien qu'il n'a aucun
motif de craindre sa présence comme il le fait, et que ce brave homme
lui-même ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu à lui reprocher.

--Il n'a rien à lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais
fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le
marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans
l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir
de cette erreur-là est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne
dans son cœur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui
donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passé! N'en
parlons plus.

--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous éclaircira, mon bon
père. Ce n'est pas seulement à Jean Jappeloup que le marquis en veut si
fort, c'est à moi-même, à moi qu'il a à peine vue, qui ne lui ai jamais
parlé, et, dont, à coup sûr, il ne peut avoir à se plaindre en aucune
façon. Pour lui avoir prononcé mon nom, avec l'intention de le calmer, M.
Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colère.
Il a jeté les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle
ennemie.

«Malheur à vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!»

M. de Châteaubrun baissa la tête et resta quelques instants sans parler. Il
essuya à plusieurs reprises, avec un gros mouchoir à carreaux bleus, son
large front baigné de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et
celle d'Émile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir
conscience, tant il était occupé d'autre chose que de la possibilité de
leur amour.

«Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmenté
ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je
veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec
moi, ni entre vous, ni en présence de Janille ou de Jean, ni vous, Émile,
avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-là ... Jamais, jamais,
entendez-vous?» ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont
il fût capable; et, s'adressant plus particulièrement à Émile, en serrant
avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de
distraction:

«Mou cher monsieur Émile, dit-il avec attendrissement, vous avez été
emporté à une grave imprudence par votre amitié pour moi. Souvenez-vous que
la première fois que vous allâtes à Boisguilbault, je vous dis: «Ne
prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire à mon
ami Jean!» Eh bien, vous avez fini par me nuire à moi-même en oubliant ma
recommandation.

«Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas
plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et
envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on
enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le
ressentiment qu'il inspire.

«M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait
lire au fond de mon cœur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui
permettre. Respectez donc cette douleur, Émile, et ne traitez pas de fou un
homme dont l'infortune mérite les consolations de votre amitié et tous les
égards dont vous êtes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus
conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce
sera conspirer contre.»

Émile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: «C'est bien,
mes enfants, il est des maux incurables et des châtiments qu'il faut savoir
subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouvé sa chèvre.
J'ai là, dans un panier, des abricots que j'ai été cueillir pour vous deux;
car j'avais vu Émile monter le sentier, et je tiens à le régaler des
primeurs de mes vieux arbres.»

Après quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de
facilité que Gilberte et qu'Émile lui-même. Ce dernier n'osait plus faire
de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait à Gilberte lui
était sacré, et il suffisait qu'Antoine lui eût enjoint de ne plus penser à
cette affaire pour qu'il s'efforçât de l'éloigner de son esprit. Mais il y
avait bien d'autres sujets de trouble dans son cœur, et l'amour y jetait
de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de
M. de Châteaubrun.

Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, à l'endroit où celui
de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait
également l'un et l'autre gîtes, prit la direction de Boisguilbault.

Émile ne s'en aperçut pas d'abord, et quand il s'en aperçut, il se dit que
la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laissé seul, pendant bien des
jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un père; et
que, dût-il être mal reçu, il fallait, sans différer, aller obtenir son
pardon.

On n'avait pas encore fermé définitivement les grilles du parc lorsqu'il
arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet,
comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver dès
que la nuit serait close.

Ayant attaché _Corbeau_ à la galerie extérieure du rez-de-chaussée, il
frappa doucement à la porte de la chaumière suisse, et, comme un peu de
vent venait de s'élever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre
quelque bruit dans l'intérieur et la voix faible du marquis, qui lui disait
d'entrer. Mais c'était une pure illusion, car lorsqu'il eut poussé la
porte, il s'aperçut que l'intérieur était vide.

Cependant M. de Boisguilbault pouvait être au fond de l'habitation, dans la
chambre invisible où il avait coutume de se retirer le soir. Émile toussa,
fit craquer le plancher pour l'avertir de sa présence, bien décidé à s'en
aller sans le voir, plutôt que de franchir la porte interdite à tout le
monde sans exception.

Comme aucun bruit ne répondit à celui qu'il faisait, il jugea que le
marquis était encore au château, et il allait se diriger de ce côté
lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en même temps avec violence une fenêtre
et la porte située au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte,
croyant voir arriver par là M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et
Émile distingua l'intérieur d'un petit cabinet de travail aussi mal rangé
que les appartements du château l'étaient avec soin.

Il eût craint de commettre une indiscrétion en y pénétrant, et même en
examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pêle-mêle de
vieux livres et de paperasses qu'il vit confusément au premier coup d'œil.
Mais ce qui captiva son attention, en dépit de lui-même, ce fut un portrait
de femme de grandeur naturelle, placé au fond de ce réduit, juste en face
de lui, si bien qu'il lui était impossible de ne pas le voir, outre qu'il
était difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si
charmante.

La dame était vêtue à la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur
richement brodé, et jeté en draperie sur ses épaules, cachait ce que la
taille courte eût pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites
naturelles, était assez heureuse, et les cheveux d'un blond doré
magnifique.

Rien n'était plus délicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute
c'était là madame de Boisguilbault, et notre héros s'oubliait à interroger
curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient
avoir eu une si grande influence sur la destinée du solitaire.

Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idée juste du
caractère de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien
dire que ce qui ressemble le moins à la personne, c'est son image.

Émile s'était représenté la marquise pâle et triste; il voyait une belle
élégante, au fier et doux sourire, à la pose noble et triomphante.
Avait-elle été ainsi avant ou après son mariage? Ou bien était-ce une
nature toute différente de ce qu'il avait supposé?

Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait là une figure ravissante,
et que, comme il lui était impossible de rencontrer l'image de la jeunesse
et de la beauté sans se représenter aussitôt Gilberte, il se mit à comparer
ces deux types, qui peu à peu lui parurent avoir des affinités.

Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du
mystérieux cabinet, Émile ne vit bientôt plus la peinture que d'une manière
vague.

La peau fraîche et les cheveux dorés qui ressortaient encore lui firent
bientôt une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait
de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard
rempli d'étincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonté
pour se rappeler que sa première impression, la seule juste en pareil cas,
ne lui avait offert aucun trait précis de ressemblance entre la figure de
madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Châteaubrun.

Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea
vers le château.

Le même silence, la même solitude régnaient dans la cour. Il monta
l'escalier de la tourelle, sans que Martin vînt à sa rencontre, pour
l'annoncer avec ce ton de cérémonie dont il ne se départait jamais, même
envers l'unique habitué de la maison.

Enfin, il pénétra jusque dans le salon, où les jalousies, fermées jour et
nuit, entretenaient une obscurité profonde; et saisi d'un vague effroi,
comme si fa mort était entrée dans cette maison déjà si peu vivante, il
courut vers les autres pièces et trouva enfin M. de Boisguilbault étendu
sur un lit.

Il avait la pâleur et l'immobilité d'un cadavre. Les dernières clartés du
jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux
Martin, que sa surdité empêcha d'entendre l'approche d'Émile, assis au
chevet de son maître, avait l'apparence d'une statue.

Émile s'élança vers le lit et saisit la main du marquis. Elle était
brûlante; et les deux vieillards se réveillant, l'un du sommeil de la
fièvre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune
homme s'assura bientôt qu'il n'y avait là qu'une indisposition peu grave en
elle-même. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits
sur ce corps débile et usé étaient assez inquiétants pour l'avenir.

«Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant
faiblement la main d'Émile; l'ennui m'eût vite consumé si vous m'eussiez
abandonné!»

Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maître, mais qui
semblait recevoir le contrecoup de ses pensées, répéta d'une voix plus
haute qu'il ne croyait:

«Ah! monsieur Émile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait
beaucoup de ne pas vous voir.»

Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans
le parc, M. le marquis s'était senti pris de fièvre, et s'était imaginé
_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit
dans cette même chambre, où il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher,
et il lui avait donné des instructions comme s'il ne devait plus se
relever. La nuit avait été assez agitée, et, le lendemain, le marquis avait
dit:

«Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigué comme si j'avais
fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du
silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de médecin: voilà ce que
je t'ordonne. Ne sois pas inquiet.»

«Et comme je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir peur, continua le vieux
familier, M. le marquis m'a dit:

«--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.»

--Est-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda
Émile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?»

Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son
maître, et, sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de
l'appartement.

«J'ai laissé parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eût
servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un
poltron.

«Je ne crains point la mort, Émile; je l'ai beaucoup désirée autrefois:
désormais, je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses
approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans
me presser.

«Je suis sujet à des fièvres intermittentes qui m'ôtent l'appétit et le
sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez
de forces pour le peu qu'il m'en faut.

«Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouvé le moyen
d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque
forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main
de Dieu que bondir sous celle d'un homme.

«Cette fois j'ai été plus accablé que de coutume; je me suis senti plus
faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Émile, j'ai reconnu
que je ne pouvais plus vivre seul.

«Les vieillards sont des enfants pour s'éprendre d'un bonheur nouveau; mais
quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants.
Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.

«Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là: c'est la fièvre qui me
donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le
penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct à
travers mon apathie.

«Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort
indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie
ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu,
merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous
ces tristes jours?

--J'ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Émile.

--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir
soi-même en faisant souffrir les autres! C'est là une grande preuve de la
solidarité des âmes!»

Émile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et
plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. Il sentit augmenter son
attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme,
en le quittant, il s'inquiétait de l'avoir laissé parler avec animation:

«Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez
debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui
dessèche et qui tue.»



XX.

LA FORTERESSE DE CROZANT.


Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec
Émile. Rien ne vint plus troubler cette amitié singulière d'un vieillard et
d'un tout jeune homme, et grâce aux dernières affirmations de M. de
Châteaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler
l'attrait qu'Émile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.

Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis à Antoine, de jamais parler de
lui, et s'en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres
secrets; car il lui eût été impossible de ne pas lui raconter son passé, de
ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suite, ses
souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que
l'opposition de son père lui avait suscitées et devait lui apporter encore
à la première occasion.

M. de Boisguilbault encouragea Émile dans les projets de respect et de
soumission; mais il s'étonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet
d'étouffer les instincts légitimes d'un fils aussi enclin au travail et
aussi heureusement doué.

Le goût et l'intelligence qu'Émile montrait pour l'agriculture lui
paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation, et il se disait
que s'il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui, il eût pu
utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres,
mais dont il n'avait pas su faire usage dans le présent.

Il ne pouvait s'empêcher de dire en soupirant qu'on était béni du ciel
quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une
initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l'œuvre de sa
destinée.

Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au
mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l'aider à faire
le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait
l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme
était l'esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité
avant tout.

M. de Boisguilbault n'était pourtant pas un esprit essentiellement
religieux. Émile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le
marquis avait dit: «Je crois en Dieu,» il se croyait dispensé de dire:
«J'adore.» Quand ses pensées, prenant le plus puissant essor dont il était
capable, s'élevaient jusqu'à une sorte d'invocation, qui n'était pas
précisément la prière, mais l'hommage, il disait à Dieu: «Ton nom est
sagesse!» Émile ajoutait: «Ton nom est amour!» Alors le vieillard
reprenait: «C'est la même chose,» et il avait raison.

Émile ne pouvait guère le contredire; mais, dans cette disposition à
insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude
divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion
exaltée qu'Émile portait dans son sein pour l'inépuisable bonté de la
Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits extérieurs, les misères, la
faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un démenti apparent à
cette miséricordieuse Providence et qu'Émile tombait dans une sorte de
découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi.

Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin
de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fléaux de ce monde ne
troublait pas plus à ses yeux l'ordre moral des choses éternelles que celui
des nuées sur le soleil n'en altérait l'ordre physique.

Sa résignation ne partait pas d'un sentiment d'humilité ou de tendresse:
car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre
qu'extérieurement; mais il croyait pour l'univers à une source de fatalisme
optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le
trait le plus original de son esprit et de son caractère.

«Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'œuvre
de Dieu; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce
que chaque chose est finie; l'homme lui-même, bien qu'il soit le reflet le
plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre
la sagesse infinie, si ce n'est à l'état d'abstraction: car, s'il cherche
en lui-même et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune
façon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je
cherche la logique. J'en ai un besoin énorme, et ne me complais à rien qui
lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes
instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tâte, plus je
trouve en moi l'abîme des contradictions, le désordre du chaos. Eh bien, je
suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en général; et plus je
suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer
sur ma faible tête, qui s'égarerait sans cette boussole céleste, et
rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmité.»

Une fois il emmena Émile dans la campagne, et ils firent à cheval
l'exploration des vastes propriétés du marquis. Émile fut frappé du peu de
rapport d'une telle richesse territoriale.

«Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis;
quand on ne sait pas sortir des données de l'économie actuelle, le mieux
qu'on ait à faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur
laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une
longue vie. Je le crois bien! Ils me croient très bon, quoique ma figure ne
leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils
l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis
sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que,
sous une législation logique, cette propriété doit arriver à centupler ses
produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer
et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre
travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie à l'état
où elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose
bien rarement.»

Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'était entré
dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y
décidait que dans les cas d'absolue nécessité. Partout il était reçu avec
des démonstrations de respect et d'affection qui n'étaient pas sans un
mélange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses
excentricités lui avaient donné, dans l'esprit de plusieurs paysans, la
réputation de sorcier.

Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:

«Ah! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu'à
lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose
que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-être jamais!»

«Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le
marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante
visite de propriétaire à d'autres fins que de vous interroger.

--J'essaierais! répondit Émile avec vivacité.

--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie
_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'échouerais. Et vous
aussi, peut-être!

--Qu'importe?

--Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse: qu'importe de succomber
pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité, et l'on
ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est
qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre père a raison d'invoquer un
fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les
cœurs ne sont pas disposés; je vois bien de la terre et des bras, je ne
vois pas une âme détachée du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque
temps, Émile, pour que l'idée éclose se répande: ce ne sera pas si long
qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!

--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?

--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l'on doit
se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le
temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la
force?

--Beaucoup!

--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Émile, nous causerons un
jour ... bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un
peu plus vite qu'aujourd'hui.»

C'est dans de tels entretiens qu'Émile trouvait la force de subir les
heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque
chose à son amitié pour M. de Boisguilbault: c'était de pouvoir lui parler
d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de
superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps où Émile
sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le
désespoir n'était pas encore venu pour lui.

En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait,
cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé,
quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui
dire.

Le nuage, cependant, se formait à l'horizon, et bientôt Émile devait sentir
l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait
Châteaubrun: «Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire
dans les environs, et nous serons absents.» Émile pâlit: il crut recevoir
son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille
serait de retour dans ses pénates. «Eh mais! dit Janille, vers la fin de la
semaine, peut-être. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne
suis plus d'âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me
demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.

--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Émile en
s'efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.

--Pourquoi non, si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se
rengorgeant d'un air où l'ombrageux Émile crut voir percer un peu de
malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!»

«C'en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique
M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de
m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est
arrivé.

--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain,
j'aurai grand plaisir à causer avec vous.

--Comme ça se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais
demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain
seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journée, n'y manquez pas.
Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah! mais! c'est
que moi aussi je vous aime bien!»

Plus de doutes pour Émile; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert
les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de
le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore,
Gilberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père,
cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec
lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord écarter Émile,
et puis organiser le départ de Gilberte à l'improviste, afin de se ménager
quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prévoyait de la part du
jeune homme.

«Il faudra donc parler, se disait Émile; et pourquoi reculerais-je devant
ce terme inévitable de mes secrètes aspirations? Je dirai à sa fidèle
gouvernante, à son excellent père, que je l'aime et que j'aspire à sa main.
Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir à mon père et pour m'entendre
avec lui sur le choix d'une carrière, car je n'en ai point encore, et il
faut bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente, mais
je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage
invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!»

Malgré cette confiance, Émile passa la nuit dans d'affreuses perplexités.
Il se représentait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eût
pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l'aplomb et la
franchise de la petite femme.

«Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, à coup sûr), parlez à votre père
avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler
l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets
incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car
personne n'est obligé de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille
à vous écouter sans être sûre de pouvoir être votre femme.»

Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne
traitât d'illusion la possibilité du consentement de M. Cardonnet, et ne
lui interdît les visites fréquentes, à moins qu'il n'apportât une belle et
bonne preuve de la liberté de son choix.

Il était donc plus que prouvé qu'Émile devait entamer le combat avec son
père d'abord, et agir ensuite en conséquence; à savoir: aller rarement à
Châteaubrun avant d'avoir conçu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y
avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la
famille de Châteaubrun par d'inutiles ouvertures, s'éloigner enfin,
renoncer à Gilberte ...

Mais voilà ce qu'il était impossible à Émile de comprendre au nombre des
choses probables. L'idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête
d'un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d'un jeune
homme fortement épris.

Aussi Émile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle
sous les yeux de son père que celle de plier sous sa volonté. «Eh bien! se
disait-il, je lui parlerai, dès demain, à ce maître terrible, et je lui
parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé
à Châteaubrun.»

Et pourtant, quand vint le lendemain, Émile, au lieu de se sentir investi
de toute la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l'insomnie et si
navré de tristesse, qu'il craignit d'être faible, et ne parla point.

Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'âme s'est épanouie dans un
rêve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité?

Quand on s'est fait un adorable secret à soi-même d'un amour chastement
voilé, d'aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas,
ou qui le méprisent?

Soit qu'Émile fît cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer
son cœur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, à des
cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre?
Et il avait rêvé un dénouement si autrement sublime! N'était-ce pas
Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l'œil de Dieu,
devait recueillir dans son âme le mot sacré d'amour lorsqu'il s'échapperait
de ses lèvres?

Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, étaient donc
là pour ôter à la virginité de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et
de plus idéal! Il souffrait profondément, et déjà il lui semblait qu'un
siècle d'amertume avait passé entre ses songes de la veille et cette sombre
journée qui commençait pour lui.

Il monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude,
le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc.

Il voulait fuir Châteaubrun; mais il se trouva auprès sans savoir comment.
Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par
l'orage, il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des
éclairs.

Il reconnut les roches où il s'était abrité avec Jean Jappeloup, et il ne
put comprendre qu'il n'y eût pas plus de deux mois qu'il s'était trouvé là,
si léger d'esprit, si maître de lui-même, si différent de ce qu'il était
devenu depuis.

Il alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors,
et où il n'avait point encore repassé.

Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l'examinaient
lui causa le même sentiment d'effroi et de misanthropie qui eût pu venir à
M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et
couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonça sans but dans la
campagne.

Ce chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers,
tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques
châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de
vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un
site désolé.

Le chemin s'en allait devant lui tantôt en zigzag, tantôt en montagnes
russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les
tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction
suivie.

De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur
traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité
d'une flèche.

Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le
sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous
ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au delà de précipices et de
ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des
cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à
peine embrasser d'un seul coup d'œil.

Émile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin
plus direct, et sa préoccupation l'ayant empêché cette fois de s'orienter,
il resta un instant avant de se reconnaître.

Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces
ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à
pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du
torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonça dans les décombres
où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l'aspect d'un lieu
si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu'au
délire.

Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses
aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à
pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se
réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent,
en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les
flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches
grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent
comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent.

Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des
rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de
loin.

On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce
lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un
pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle
désolation.

Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de
tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette
forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une
place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée.

Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y
seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette
région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets
ont brisées et que le temps a réduites en poussière.

Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se
dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque
instant comme le reste.

Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes
coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent
incessamment des nuées d'oiseaux de proie.

On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup
d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des
gouffres où l'eau se précipite avec fureur.

Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche
de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des édifices et les sommets de
la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs
flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres
fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le
passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation.

Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants misérables qui les
gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices.

Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le
peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait
qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.

Émile passa là plusieurs heures, plongé dans le chaos de ses incertitudes
et de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim et ne se
rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse
morale.

Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tête et songeait
aux tortures de Prométhée, lorsque les sons lointains d'une voix mâle, qui
ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et
courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois
personnes descendre le sentier.

Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier,
et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de
prendre garde à eux; après lui venait un paysan conduisant un âne par la
bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de
paille bien modeste.

Émile s'élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé,
si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir
froidement.

Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de
l'abîme. Il partit à vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec
de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant,
pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de
Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et
son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement
contenue. Janille n'était pas là, Janille n'avait point parlé!

Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l'amour répare
vite le temps perdu à souffrir! Émile ne se souvenait plus de la veille et
ne songeait plus au lendemain.

Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa
bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put
atteindre, et les jeta sous les pieds de l'âne, comme autrefois les Hébreux
semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maître.

Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon
qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'un pareil secours pour
descendre d'un âne si petit et si tranquille. Émile n'était plus timide,
car il était fou; et si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des
hommes, il eût compris qu'il ne fallait pas plus songer à réprimer cette
passion exaltée qu'à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de
gronder.

«Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous
nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parle que de déjeuner. Un
convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de
provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis
que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et
puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort
de pain bis. Restons près de la rivière, c'est de l'eau de roche
excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin.»

Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l'herbe, Gilberte se fit une
assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions
avec une espèce de sabre qu'on appelait eustache de poche. Émile apporta,
outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent
déclarées excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter
l'appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre,
n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant
plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle
Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Émile fut rassasié
au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent
jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit, et qu'en
cela les romans sont aussi vrais que la vie.

Quel transport pour Émile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus
Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu'il l'avait
laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il
aimait Antoine d'être incapable d'un soupçon, et de conserver une si
expansive gaieté!

Jamais il ne s'était senti si gai lui-même; jamais il n'avait vu un plus
beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus
enchanté que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte
avait ce jour-là sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis
longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu
éperdument amoureux!

Il apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la
Clavière, avant les deux jours qu'on devait aller passer à Argenton, et
que, n'ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une
promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir; et il n'était guère
que midi! Émile s'imagina avoir l'éternité devant lui. M. Antoine s'étendit
à l'ombre après le déjeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux
amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la
forteresse.



XXI.

LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.


Le page de Châteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés;
mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite
des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit
par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse,
pendant qu'Émile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur
l'autre flanc de la montagne.

Comme, en bien des endroits, le torrent a rongé la base du roc, il leur
fallut tantôt grimper, tantôt redescendre, tantôt mettre le pied sur des
blocs à fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la
jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien.

Une providence particulière protège l'un et l'autre, et nos amoureux se
tirèrent bravement de tous les périls, Émile tremblant d'une toute autre
émotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras;
Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.

Gilberte était forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne;
et pourtant, à franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit
bientôt essoufflée et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau
bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcée de relever ses cheveux
dénoués qui pendaient sur ses épaules.

«Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois là-bas,» dit-elle
à Émile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fût de
retour,

Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondée de
ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine à ramasser en une
seule tresse.

Debout auprès d'elle, il admirait ces trésors qu'elle rejetait derrière sa
tête avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eût coupés depuis
longtemps comme un fardeau gênant, si Antoine et Janille ne s'y fussent
jalousement opposés.

En ce moment, néanmoins, elle leur sut gré de ne l'avoir pas souffert; car,
malgré son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Émile était éperdu
d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer!

Si la beauté a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser à
jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprévus et involontaires. Cette belle
chevelure eût été, en effet, un véritable dédommagement pour une femme
laide, et chez Gilberte c'était comme une prodigalité de la nature ajoutée
à tous ses autres dons.

Il faut bien dire que, comme son père, Gilberte était plus laborieuse
qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes
ses épingles, et par deux fois, la lourde torsade roulée sur sa nuque avec
précipitation se défit et retomba jusqu'à ses pieds.

Le regard d'Émile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais
elle le sentait comme si le feu de ce regard passionné eût rempli
l'atmosphère. Elle en fut bientôt si confuse, qu'elle oublia d'en être
joyeuse, et enfin, comme à l'ordinaire, elle s'efforça de rompre, par une
plaisanterie, leur mutuelle émotion.

«Je voudrais que ces cheveux fussent _à moi_, dit-elle, je les couperais,
et je les enverrais au fond de la rivière.»

C'était l'occasion pour Émile de faire un beau compliment; mais il s'en
garda bien. Qu'eût-il dit sur ces cheveux-là, qui exprimât l'amour qu'il
leur portait? Il ne les avait jamais touchés, et il en mourait d'envie. Il
regarda furtivement autour de lui.

Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde
entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'où on pût les voir. On
eût dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant
l'innocente fille n'y avait point songé et ne songeait pas encore qu'il y
eût là quelque danger pour elle.

Émile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'épouvante, la douleur et la
joie, avaient allumé la fièvre dans son sang.

Il s'agenouilla auprès de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une
poignée de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la
laissa retomber en disant:

«J'ai cru que c'était une guêpe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.

--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tête: j'ai cru que
c'était un serpent.»

Cependant la main d'Émile s'attachait à cette chevelure et ne pouvait
l'abandonner.

Sous prétexte d'aider Gilberte à en rassembler les mèches éparses que lui
disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses
lèvres à la dérobée. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant
précipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assurée, elle se leva en
disant, d'un air qu'elle voulait rendre dégagé:

«Allons voir si mon père est réveillé.»

Mais elle tremblait; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs
de ses joues; son cœur était prêt à se rompre; elle fléchit et s'appuya
sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.

Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant
n'ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement;
elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le
battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de
convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.

Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait
point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinué dans l'âme, il
s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eût d'autre
péril dans l'amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n'y en
avait pas d'autres en effet pour elle auprès d'Émile. Celui-là était bien
assez grand, et le vertige qu'il causait était plein d'irrésistibles
délices.

Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de répéter avec un effroi plein de
regret et de douleur:

«Non, non! il ne faut pas m'aimer.

--C'est donc que vous me haïssez!» reprenait Émile; et Gilberte, détournant
la tête, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas,
disait Émile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous
le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifférent, et
on ne craint pas ce qu'on dédaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte,
si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je
meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille
plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-être bientôt de
dire à votre père ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux être chassé
par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici,
parce que mon secret m'étouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime à en
mourir!» Et le cœur d'Émile était si plein qu'il déborda en sanglots.

Gilberte voulut s'éloigner; mais elle s'assit à trois pas de là et se prit
à pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces
larmes. Aussi Émile se fut-il bientôt rapproché pour consoler Gilberte, et
fut-il bientôt consolé à son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il
n'y avait que tendresse et regret.

«Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous êtes riche, et votre père
ne songe, à ce qu'on dit, qu'à augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas
m'épouser, et moi je ne dois pas songer à me marier dans la position où je
suis.

«Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eût
reçu un peu d'éducation, et je n'ai jamais compté sur ce hasard-là. Je me
suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour
m'habituer à la dignité des sentiments, qui consiste à ne point porter
envie aux autres, et à se créer des goûts simples, des occupations
honnêtes.

«Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-être,
pour trouver un mari, changer quelque chose à ma manière de penser. Tenez,
si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tête, depuis
quelques jours, une idée qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon père
me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et
peut-on rien imaginer de plus répulsif?

«Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme
mon père devait aller toucher à Argenton le terme de sa petite pension,
elle a exigé tout à coup ce matin qu'il m'emmenât pour me présenter à
quelques personnes de sa connaissance.

«Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon
père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si
bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.

«Vous voyez bien, monsieur Émile, qu'il ne faut point faire la cour à une
fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au célibat sans regret et
sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne
chercherait jamais à troubler mon repos.

«Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne
voyez en moi qu'une sœur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez
de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous?
cela ferait bien de la peine à mon père et à moi!

--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Émile; d'où vient que
vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends
pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois
deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'écouter
avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans
religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un
enfant à qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si
vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un
amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez
rien du tout pour moi au fond de votre cœur. O mon Dieu, serait-il
possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là
le dédain ou l'incrédulité?

--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec
la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? Il me
semble que l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux: c'est pourquoi, en
renonçant à me marier, j'ai dû renoncer à aimer.

--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie
à deux! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme; ne
vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: «Je vous aime!» Ah! cruelle
Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre:
mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous
êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.

--O mon Dieu! Émile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable
que moi d'un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus
forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple?

--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous
aimons?»

Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne
pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où
Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les
obstacles et laisser percer une fierté sans emphase, mais assez sentie pour
préférer l'éternelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil
de la richesse.

Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Émile
cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux
auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne
pourrions transcrire, car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve
pantomime.

Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole
écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.

Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre
l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même.

Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources
magiques, et bientôt Émile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait
lui-même à ce moment-là: à savoir que rien n'était plus simple et plus
facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus
légitime et de plus nécessaire que de s'aimer de toutes ses forces.

La noble fille aimait trop pour s'arrêter à l'idée qu'Émile fût un
présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance
possible de son père, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des
bruits vagues.

Émile garantissait l'adhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la
conscience de la jeune fille. Elle partagea bientôt toutes les illusions
d'Émile, et il fut convenu qu'il parlerait à son père avant de s'adresser
à celui de Gilberte.

Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu
de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à
revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les
formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de
toutes ces précautions.

Elle sentit dans son cœur quelque chose de l'infini, une foi et un respect
pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se
tourmenta plus que d'une chose: c'était d'être une cause de trouble et
d'affliction pour la famille d'Émile, le jour où il parlerait.

Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de
remporter; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu
éloigner ce moment terrible.

«Écoutez, lui dit-elle avec une naïveté angélique, rien ne nous presse;
nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la
principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément
celle-là; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous
n'ayez pas encore assez pesé votre choix, assez examiné le caractère de
votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps
de réfléchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne
serions unis que dans quelques années, qu'importe, pourvu que nous
puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?

--Oh! vous êtes une sainte! répondit Émile en baisant le bord de son
écharpe, et je serai digne de vous.»

Quand ils retournèrent vers le lieu où ils avaient laissé Antoine, ils le
virent bien loin de là, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils
allèrent l'attendre au pied de la grande tour.

Les heures passèrent pour eux comme des secondes, et cependant elles
étaient remplies comme des siècles. Combien de choses ils se dirent, et
combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se
comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une
gaieté folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la
main et se mirent à courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les
pierres au fond du précipice, et si transportés d'un délire inconnu, qu'ils
n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants.

Émile poussait devant lui des décombres, ou les franchissait avec ardeur;
on eût dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinée.
Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-même; elle riait aux
éclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et
ne pensait plus à renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois
l'enveloppait tout entière comme un voile de feu.

Quand son père vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'élança
vers lui et l'étreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait
lui communiquer tout le bonheur dont son âme était inondée. Le chapeau gris
du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du
ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine,
effrayé de cette pétulance, courut aussi pour rattraper sa fille.

Tous deux étaient en grand danger, lorsque Émile les devança à la course,
saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replaçant sur la tête
d'Antoine, serra à son tour ce tendre père dans ses bras.

«Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, en les ramenant d'autorité sur une
plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fête tous deux, mais vous
me faites encore plus de peur! Ah çà, vous avez donc rencontré par là la
chèvre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle
ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si
folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas
comme cela. Quelles couleurs! quel œil brillant! Je vois qu'il faut te
mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice à la maison.
Ces jours-ci, elle m'inquiétait, savez-vous, Émile? Elle ne mangeait plus,
elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la
fenêtre, si cela eût continué. Heureusement il n'y paraît point
aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'à
Saint-Germain-Beaupré. C'est beau à voir, nous y passerons la journée de
demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut
mieux. Allons Émile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions à
Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y
passerions qu'un jour?

--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie;
allons à Saint-Germain, mon père, je n'y ai jamais été; oh! la bonne idée!

--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Châteaubrun, et pourtant il nous
faut aller coucher à Fresselines; car ici il n'y a pas à y songer. Au
reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'être vus. Les chemins ne
sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur
Charasson, allez donner l'avoine à cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez
les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se régaler;
vous reconduirez cet âne à ceux qui nous l'ont prêté, là-haut à Vitra, et
puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Émile, de
l'autre côté de la rivière. Nous y serons dans deux heures.

--Et moi, dit Émile, je vais écrire un mot au crayon pour ma mère, afin
qu'elle n'ait point à s'inquiéter de mon absence, et je trouverai bien un
enfant pour lui porter ma lettre.

--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh!
vrai Dieu! nous sommes servis à point, car voici quelqu'un de chez vous, si
je ne me trompe!»

Émile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secrétaire de son père,
qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, après avoir enveloppé sa
tête d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne.

«Quoi! Constant, vous venez pêcher des goujons jusqu'ici? lui dit Émile.

--Oh! non, vraiment, Monsieur, répondit Galuchet d'un air grave: je nourris
l'espoir de prendre ici une truite!

--Mais vous comptez retourner ce soir à Gargilesse?

--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre père n'ayant pas besoin de
moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journée tout entière; mais
dès que j'aurai pris ma truite, s'il plaît à Dieu, je quitterai ce vilain
endroit.

--Et si vous ne prenez rien?

--Je maudirai encore plus l'idée que j'ai eue de venir si loin pour voir
une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste
pays et un château en plus mauvais état? Croyez donc, après cela, les
voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux
bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson
dans cette rivière, je veux être pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y
crois pas à leur rivière; cette eau transparente est détestable pour pêcher
à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tête. J'en ai la migraine.

--Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilberte, qui
voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses
dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines
font un grand effet, convenez en; elles sont singulières au moins!
Êtes-vous monté jusqu'à la grande tour?

--Dieu m'en préserve, Mademoiselle! répondit Galuchet, flatté de
l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses
yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de
sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'intérieur de la baraque,
puisqu'elle est tout à jour comme un réverbère, et je ne crois pas que cela
vaille la peine de se casser le cou.»

Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante
satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: «Beau pays, ma
foi! il n'y pousse pas même du chiendent! Si les rois maures n'étaient pas
mieux logés que ça, je leur en fais mon compliment; ces gens-là avaient un
drôle de goût, et ça devait faire de singuliers pistolets! Sans doute
qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts?

--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Émile à Gilberte,
qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton
capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.

--Oh! je vois bien que monsieur est très moqueur, reprit-elle. Il en a le
droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles
manières, et il se trouve ici parmi les sauvages.

--Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci, répliqua Galuchet, en lançant
un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût;
mais, franchement, le pays est bien un peu arriéré. Les gens y sont fort
malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout déchirés! A Paris, tout le
monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche.
J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger: il
n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du
lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n'ont pas de honte de vivre
si chichement!

--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire?
dit Gilberte, révoltée du ton aristocratique de M. Galuchet.

--C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux, répondit-il un peu étourdi de
cette observation qui ne lui était pas venue.

--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne
comprit pas.»

«Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me
plaît fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que
je ne suis pas un niais de provincial.

«Eh bien, dit Émile à Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers
sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la
figure d'un parfait imbécile.

--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, répondit Gilberte.

--Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents, observa le bon Antoine.
Ce garçon-là n'est pas beau, j'en conviens, mais il paraît que c'est un bon
sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance,
et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait même
fait cadeau d'une ligne très bonne, et comme on n'en trouve point ici:
malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer à la maison; à telles
enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où
j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en
élevant la voix, vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté, je ne
tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour
cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous
viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons
endroits: le barbillon abonde par là, et c'est un joli coup de ligne.

--Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement
un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.»

Et, enchanté d'avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus
gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message
d'Émile pour ses parents.

Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de
bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant; mais elle
était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses
répugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce
jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété.

Grâce à la disposition de leurs âmes, nos amoureux trouvèrent agréables et
plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille
jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait
bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon
vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner
leur gîte.

Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson,
installé au milieu, conduisait _crânement_ (c'était son expression) la
pacifique _Lanterne_.

Les cahots épouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue
n'inquiétaient nullement Gilberte et son père, habitués à ne pas se donner
toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun
chemin.

Émile les devançait à cheval, pour les avertir et les aider à mettre pied à
terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait
sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer et
surtout pour regarder Gilberte.

Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche
brillante de sa triomphante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne
l'était Émile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les
vagues sentiers de ce désert, à la clarté des premières étoiles.

Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par
une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fût vêtue de moire et
de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés
qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyés sur le dossier de
la voiture. Pour ménager son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et
mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que
mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche
comme l'albâtre. Le souffle d'Émile se mêlait à la brise, et il était
attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur.

Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain, la brouette
s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Émile.

Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir
qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. M. Antoine
descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du
boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour
s'élancer si haut.

Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et
passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit
battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses.
Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque réflexion aussi
ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas; mais il se
contenta d'être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit,
on se sent pris de cette bêtise-là!

Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les
arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d'où
sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et
Gilberte dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux
tout le lendemain, tout un siècle de bonheur.

L'auberge où l'on s'arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n'avait
que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la
meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Émile, en prenant
chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se
trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un
plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.

Cet arrangement, qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup
contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout
en voyage.

Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de
l'austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et
dormant dehors à discrétion.

M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes
ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un
nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et
d'atteler la voiture, c'était bien vraiment son maître qui maniait
l'étrille et soulevait le brancard.

Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux,
ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller
son page.

S'il n'y avait qu'une portion de viande à souper: «Vous partagerez les os
avec monsieur Sacripant,» disait M. Antoine à Charasson, qui couvait des
yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme
rongeait les os et laissait le meilleur morceau à Sylvain. Aussi le rusé
gamin connaissait les allures de son maître, et plus il était menacé de
jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile.

Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention à son
coucher, et qu'Émile se contentait de la crèche, il commença, en servant le
souper, à bâiller, à tirer ses bras, et à dire que la route avait été
longue, que ce maudit pays était au bout du monde, et qu'il avait bien cru
n'y arriver jamais.

Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fût peu délicat, il
mangea de grand appétit.

«Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant à chaque instant son
verre contre celui d'Émile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec
Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections
avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur
un navire, courir seul tristement après la fortune. Il fait bon à jouir du
peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît tous les passants
par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières!
Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au
bout de la table, je me croirais à Châteaubrun, car j'ai ma fille d'abord
et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et même M. Charasson, qui
est content comme un roi de voir le monde et d'être hébergé selon son
mérite.

--Ça vous plaît à dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir,
était assis au coin de la cheminée; cette auberge-ci est abominable et l'on
y couche avec les chiens.

--Eh bien, vaurien que vous êtes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit
M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous êtes bien heureux qu'on ne vous
envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de
la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?

--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal
à la tête.

--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit,
pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit
orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de votre maître,
et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant.»

Émile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M.
Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut
retirée dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir
s'il saurait persuader à son page de se contenter de la paille.

Le châtelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité. «Çà,
disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et
qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous étendre sur ces briques, et
gare à vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Émile, allez vous
coucher; vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous
empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses
plaintes ridicules.»

Au bout de deux heures de sommeil, Émile fut éveillé en sursaut par la
chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui.
«Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu
partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous prétexte qu'il
grandit, a des inquiétudes dans les jambes, et j'ai reçu tant de coups de
pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient
si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.»

Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Fresselines le page de
Châteaubrun.



XXII.

INTRIGUE.


Nous laisserons Émile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille,
et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensées. C'est à
l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui
enlacent sa destinée.

M. Cardonnet commençait à prendre sérieusement ombrage des continuelles
absences d'Émile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de
surveiller et de régler ses démarches. «Le voilà distrait de son
socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne à quelque réalité
utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à
l'ergotage. Il paraît que ce dada est à l'écurie pour quelque temps, ne
l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas
remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que
par des idées, bien qu'on s'imagine fièrement le contraire; enchaînons-le
d'abord au travail matériel, et qu'il s'y prête, malgré lui s'il le faut.
Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il
se verra forcé de faire. Peu à peu l'occupation quelconque que je lui aurai
créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi?
Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh
bien, qu'il achève son droit, quand même il devrait le haïr de plus en plus
et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant
qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le
débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles.»

Mais on était en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs
immédiats pour renvoyer Émile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup
de son séjour à Gargilesse; car, insensiblement, Émile acceptait sans
répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et
paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout
travail accompli par Émile, l'était avec supériorité, et M. Cardonnet se
flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir
perdre cette soumission et cette capacité dont il recueillait parfois les
fruits.

Rien n'était plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire
remarquer à son mari la conduite singulière d'Émile. Si elle eût pu deviner
le bonheur que goûtait son fils à s'absenter ainsi, et le secret de ce
bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa
complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle
s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la
seule cause du malaise qu'éprouvait Émile dans la maison paternelle, et,
s'en prenant secrètement à son maître, elle souffrait amèrement de jouir si
peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annonçant que M.
Émile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne
put retenir ses larmes, et dit à demi voix: «Le voilà qui découche à
présent! Il ne veut plus même dormir ici: il y est donc bien malheureux!

--Eh bien, ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en
haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez
effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous
n'êtes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le début des petites
escapades que peut se permettre un jeune homme.

«Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles
sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils?

--Ah! Monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable! M. Antoine
de Châteaubrun, qui est un bon vivant, un gros réjoui, tout à fait honnête
dans ses manières; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une
mine on ne peut plus avenante.

--Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien
perdu des appas de la demoiselle.

--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros
rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fît
l'honneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fonctions.

--Et c'est sans doute avec ces personnes-là que mon fils continue ses
excursions romantiques?

--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il
s'en allait avec elles.

--Avez-vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet?

--Oui, Monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si
j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas
été si sot.

--Pourquoi?

--Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que cette
sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante
centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de
rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine!

--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations
depuis que je n'y suis entré?

--Quelles réparations, Monsieur? cela fait pitié! Ils ont rebâti un coin
grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller
des papiers dans leurs chambres. Le maître n'est pas moitié si bien logé
que je suis chez vous. C'est triste, là dedans! Des tas de pierres dans la
cour à se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte à une
grande arcade qui ressemble à l'entrée du château de Vincennes, et qui
serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste
est dans un état! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des
crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas
seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant!
et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce
pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux châteaux, et de
vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des
décombres et des chardons! En vérité Crozant est une fameuse mystification,
et Châteaubrun ne vaut guère mieux que Crozant!

--Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Crozant? Mon fils pourtant
paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?

--M. Émile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras à un si beau brin de
fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui
espérais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrapé un
goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que
vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre
myriamètres à pied.

--Vous êtes fatigué, Galuchet?

--Oui, Monsieur, très-fatigué, très-mécontent! on ne m'y reprendra plus,
dans leur forteresse des rois maures.»

Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet
répéta complaisamment et avec un sourire narquois:

«Ces rois-là devaient faire de drôles de pistolets! sans doute qu'ils
portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.

--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnet,
sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous
voilà, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en
temps, visite au vieux Châteaubrun.

--Je n'ai pas, besoin de prétextes, Monsieur, répondit Galuchet d'un ton
important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher,
dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicité de déjeuner avec
lui un dimanche.

--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite
récréation de temps en temps.

--Monsieur, vous êtes trop honnête: si je ne vous suis pas nécessaire,
j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la pêche.

--Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile.

--Comment, Monsieur? dit Galuchet déconcerté.

--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous êtes un
imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons quand vous pourriez faire
la cour à une jolie fille.

--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant
l'oreille d'un air agréable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un
bijou! des yeux bleus comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un
mètre cinquante centimètres de longueur, des dents superbes et un petit air
malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!

--Et pourquoi ne voulez-vous pas?

--Ah dame! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je
pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à
une fille qui n'a rien.

--Vos appointements égalent peut-être son revenu?

--Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère
(ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une
servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour
commencer l'établissement.

--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?

--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit
d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs;
la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de l'eau, tout
rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire
du feu, tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit
que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être
grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin, s'il y avait là un
millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle
me plaît, et je suis en âge de m'établir.

--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.

--Réversibles sur la tête de sa fille, Monsieur?

--J'en suis certain.

--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a
droit qu'à la moitié.

--Eh bien, dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle?

--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants?

--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver
ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument.

--Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais ...

--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et répondez.

--Monsieur, je n'ose pas.

--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié?

--J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais ...

--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!

--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile, je
vous dirai mon sentiment. C'est que M. Émile fait la cour à cette
demoiselle.

--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.

--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du
désagrément entre lui et son fils.

--C'est donc un bruit qui court?

--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouter les propos;
mais moi, j'ai très bien remarqué que M. Émile allait fort souvent a
Châteaubrun.

--Qu'est-ce que cela prouve?

--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort égal. C'était seulement
pour dire que si j'avais quelque idée d'épouser une demoiselle, je ne
serais pas bien aise d'arriver en second.

--Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse
sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait
épouser. Mon fils a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un
mensonge, à de fausses promesses. Si cette fille est honnête, soyez certain
que ses relations avec Émile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas
votre opinion?

--J'aurai là-dessus l'opinion que monsieur voudra.

--C'est être aussi par trop accommodant! Si vous étiez amoureux de
mademoiselle de Châteaubrun, ne chercheriez-vous pas à vous assurer par
vous-même de la vérité?

--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guère amoureux, pour l'avoir
vue une fois.

--Eh bien, écoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous
venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout
ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie,
aura au moins le résultat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je
vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans
fortune et sans expérience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant
souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait
l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien
facile de couper court à tout cela en éloignant Émile sur-le-champ; mais
cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes
occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me
séparer de lui dans les circonstances présentes. Consentez donc à me
servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châteaubrun: allez-y souvent,
aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère
facile du père Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi
tout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils, il sera
démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez
bon, et posez-vous sans hésitation en prétendant à la main de la
demoiselle.

--Et si l'on m'accepte?

--Tant mieux pour vous!

--C'est selon, Monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre
fils.

--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et
l'adresse de savoir à quoi vous en tenir, puisque vous allez là en
observateur.

--Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard?

--Vous vous retirerez.

--J'aurai fait là une drôle de campagne, et M. Émile m'en voudra.

--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas
sans quelque ennui et quelque désagrément pour vous; mais il y a une bonne
gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.

--Ça suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que, dans le
cas où la fille me conviendrait, et si je venais à lui convenir aussi, je
serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage.

--Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position.
Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné, et je
vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don
de cinq mille francs, si c'était nécessaire.

--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça? dit Galuchet en se
grattant la tête plus fort que jamais.

--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne
plaisante plus du tout.

--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnêtetés pour moi. Je vas me
planter en faction à côté de M. Émile, et il sera bien fin si je le perds
de vue!»

«Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet
dès que Galuchet se fut retiré, mais il suffira qu'il ait un rival de ton
espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix; et si l'on préfère un
lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui,
il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour
l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus
que cela le retiendrait à mon service et couperait court à l'ambition de me
quitter. Mais c'est là le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt
chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là,
j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux, et j'aurai du moins
réussi à tourmenter Émile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un
ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant
Galuchet.»

L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été
trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée
eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un
esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se
dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la
sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre
avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet
comptait sans la fierté de Gilberte.

Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état
d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne
pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son
illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son
imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile
aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point
auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M.
Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable
témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus
de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte
sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.

Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait
ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait
rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu
l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux.
Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé
quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en
travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui
tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit
Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la
semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le
jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa
pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme
et la profondeur.

Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta
d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur
ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le
voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation,
et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris
grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas
longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au
travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à
la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la
concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de
l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs
voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés
longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent,
et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait
s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un
morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves
employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle
pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de
les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.

Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces
existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement
passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en
leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de
raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se
procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des
bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était
facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer
de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des
chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le
travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet
faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères
limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à
Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.

«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais
fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce
monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant
en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au
point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme
dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à
comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon
courage.»

Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à
résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait
pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière
d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y
apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé
de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir
une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les
déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du
présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour
l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute
intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il
n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait
l'évidence.

Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis
qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature
était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun
autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se
souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra
que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y
arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant.
Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du
cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en
disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour,
attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller
guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.

Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard
dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour
recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile
vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.

«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que
de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle
de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que,
dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un
jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en
voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années
de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste
pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de
votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma
colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal
reçu.

--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant
combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à
Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère
demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues
d'ici pour manquer à votre rendez vous.

--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine
qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous
seriez plus raisonnable que lui.

--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Émile sur le même ton,
et la preuve c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai
passé ma semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui
complaire.

--Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les
jeunes gens soient occupés.

--L'on sera content de moi à l'avenir, dit Émile en regardant Gilberte, et
déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je
reconnaîtrai ses bontés en m'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même
à celui de vous voir un peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille;
grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi
encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais être
probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et
le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi.

--Allons, vous êtes un bon garçon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit
Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous
nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon
avoir affaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.»

Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Émile d'une
grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les
alarmes et les questions de cette fidèle gouvernante vinssent la
compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement
et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été
une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En
effet, que de mariages disproportionnés à l'endroit de la fortune fussent
devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses
méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de
souffrances et d'inquiétudes, au milieu duquel le courage et la prudence
lui ont manqué pour vaincre les obstacles! Gilberte mêlait à sa candeur
enfantine, une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait
son union avec Émile comme possible que dans plusieurs années, et elle
sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se
présentait à son âme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser: et
en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non
la prudence qui transporte les montagnes.



XXIII.

LA PIERRE AU DIABLE


Émile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans
les murs du cher vieux château; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine,
la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide
chenille produit tout à coup, sur celui qui s'approche sans méfiance pour
saisir un fruit. Galuchet s'était préparé à rencontrer Émile de l'air aisé
d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui
veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à
Émile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune
homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta
beaucoup; ce regard semblait lui dire:

«Que faites-vous ici?»

Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus à mériter les libéralités de
M. Cardonnet que les bonnes grâces de Gilberte, fit un effort sur lui-même
pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'était pourtant pas
l'expression d'un caractère hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumée
on ne peut plus maladroit dans la circonstance.

Émile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M.
de Châteaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant.
Peut-être même, grâce au prestige complet qu'il subissait dans le lieu où
respirait Gilberte, était-il arrivé à trouver cette piquette meilleure que
tous les vins fins de la table de son père. Mais, cette fois, le breuvage
lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne
hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer à la
manière de M. de Châteaubrun. Il accompagna cette familiarité d'un
mouvement du coude et de l'épaule, désagréablement vulgaire, croyant imiter
joyeusement la patriarcale simplicité d'Antoine.

«Monsieur le comte, dit Émile en affectant de traiter Antoine avec plus de
respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M.
Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe!
Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tête très-faible.

--La tête faible, monsieur Émile! pourquoi dites-vous que j'ai la tête
faible? répondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache.

--Ce sera donc la première fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez à
trinquer de la sorte.

--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances?

--J'espère que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.

--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de
promenade, je suis tout prêt à offrir mon bras à mademoiselle Gilberte, et
l'on verra si je marche de travers.

--J'aime autant ne pas risquer l'épreuve, répondit Gilberte, qui était
assise à l'entrée du pavillon et caressait monsieur Sacripant.

--Voilà donc que vous vous mettez aussi après moi, mademoiselle Gilberte?
reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Émile?

--Ma fille ne se met après personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais
pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.

--Si vous lui défendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien
à dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer à la civilité
française que d'offrir son bras à une demoiselle.

--Ma mère ne me défend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte
avec une douceur pleine de dignité; mais je vous remercie de votre
politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guère l'habitude de
prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point
cet usage.

--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont
difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort
bien vu à Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'épaule de M.
Émile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte,
et j'aurais bien voulu être à sa place!

--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Émile,
vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous
en occuper du tout.

--Allons! voilà-t-il pas que vous vous fâchez, vous! dit Galuchet tâchant
de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepté
M. Antoine.

--C'est peut-être, répondit Émile, que vous vous familiarisez un peu trop
avec tout le monde, _vous!_

--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se
dispute ici? Allons, me voilà pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille;
bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Émile, bonjour,
Antoine, mon maître!... bonjour, toi, dit-il à Galuchet; je ne te connais
pas, mais c'est égal. Ah! c'est l'homme d'affaires au père Cardonnet! Eh!
bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention à
vos honnêtetés.

--Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu,
Jean, que tu te déranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine
pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives
le dimanche à midi?

--Écoutez, mon maître ...

--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maître.

--Et si je veux t'appeler comme ça, moi! J'ai été bien assez longtemps le
tien, et ça m'ennuierait de commander toujours. A présent, je veux être ton
apprenti pour changer un peu. Allons, à boire, Janille, du frais tout de
suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois à jeun; ils n'ont pas voulu me
laisser partir après la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu
aller babiller un peu chez la mère Laroze, et on ne peut pas se dessécher
le gosier à causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais
bien qu'on pensait à moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que
je suis rentré dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durât quarante
huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fête!

--Eh bien, mon bon Jean, si vous êtes heureux, cela nous console un peu de
vous voir moins souvent, dit Gilberte.

--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux
que moi sur la terre!

--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis
qu'il n'est plus dépisté tous les matins comme un vieux lièvre! Et puis il
se fait la barbe tous les dimanches, à présent, et voilà des habits neufs
qui ne sont point mal.

--Et qu'est-ce qui a filé la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est
ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donné la laine? les
brebis à mon maître. Et qui a payé la dépense? ça se paye en amitié, ici.
Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ça. Je ne
changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir.

--Je m'arrangerais bien de la fileuse, répondit Galuchet en regardant
Gilberte.

--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaieté sur l'épaule de
Galuchet une tape à écraser un bœuf; toi! tu aurais des fileuses comme ça?
Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garçon; et, quant à
l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine
long comme ton nez.»

Galuchet fut fort blessé de cette allusion à son nez camus, et, se frottant
l'épaule:

«Dites donc, paysan, répondit-il, vous avez des manières _trop touchantes_;
plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.

--Comment appelez-vous ce particulier-là? dit Jean à M. Antoine; je ne peux
pas me rappeler son diable de nom!

--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine,
ne te mets pas à taquiner M. Galuchet; c'est un honnête jeune homme, et, de
plus, c'est mon hôte.

--C'est bien dit, mon maître! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuché.
Voulez-vous une prise de tabac?

--Je n'en use pas, répondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien
me le permettre, je quitterai la table.

--A votre aise, jeune homme, à votre aise, dit le châtelain; M. Émile
n'est pas non plus ami des longues séances, et vous pouvez courir un peu.
Janille vous fera voir le château, ou si vous aimez mieux descendre à la
rivière, préparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, et
nous vous conduirons où vous trouverez bonne prise.

--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne
fait que ça tous les soirs à Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la
grimace parce que ça dérange son poisson. Allons, nous irons tout à l'heure
lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Écoutez, monsieur
Maljuché, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je
veux changer mon nom pour le vôtre. Vous n'avez pas besoin de tant vous
presser. La barque doit être en bon état, car je lui ai mis une pièce au
ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par là quelque vieux
harpon, et la Pierre au Diable, où le saumon a coutume de faire un somme au
soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par là, et vous n'iriez
pas seul.

--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mène la barque: c'est une pêche
très amusante et un endroit superbe.

--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir,
répondit Galuchet.

--Tiens! ne dirait-on pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-là
est effronté comme tout. Sont-ils tous comme ça dans ton pays? Oh! ne
prends pas un air fâché et ne me regarde pas par-dessus ton épaule,
vois-tu; car ça ne m'effarouche guère. Si tu veux être bon enfant, je le
serai aussi; mais si parce que tu es habillé de noir comme un notaire, tu
crois pouvoir te lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup.
Assis, assis! Maljuché, je n'ai pas fini de boire, et tu vas trinquer avec
moi.

--J'en ai assez, dit Galuchet en résistant; je vous dis que j'en ai
assez!»

Mais le charpentier l'aurait brisé comme une latte, plutôt que de lâcher
prise; il le força de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs
rasades, Galuchet tâchant de faire contre fortune bon cœur, et M. Antoine
le protégeant assez mal contre les malices de son compère, quoiqu'il ne
partageât point l'antipathie que sa figure et ses manières causaient au
reste de sa famille.

Émile avait suivi peu à peu Gilberte et Janille dans le préau, et, malgré
la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait réussi à dire à son
amante qu'il avait obéi à ses ordres avec zèle, et qu'il voyait son père
assez bien disposé pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine
suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea à
persévérer dans cette vie sédentaire et laborieuse. Le courage leur parut
facile à tous deux. Maintenant qu'Émile était sûr d'être aimé, il se
sentait si heureux, qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps être exigeant
envers la fortune. Il y avait au fond de son âme un calme divin. Le regard
clair et profond de Gilberte lui disait désormais tant de choses!

Il y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille,
où l'observateur le plus pénétrant aurait bien de la peine à saisir leur
secret à la surface. Le désir de se parler et de se voir à toute heure
semble disparaître avec l'inquiétude de s'entendre. Quand leurs âmes sont
liées par un aveu mutuel, les témoins, pas plus que l'absence, ne peuvent
les gêner et les séparer réellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle
abusée par leur enjouement paisible et cette prudence qu'on n'a point quand
on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait maintes fois
remarqué chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte à certaines
paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse et son agitation
mal déguisées lorsqu'il tardait à venir, tout cela avait disparu depuis le
voyage à Crozant, et Janille s'émerveillait qu'une circonstance dont elle
avait craint les résultats n'eût apporté qu'un changement favorable.

«Je m'étais donc trompée, se disait-elle; ma fille ne songe point trop à
lui; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'éloigner peu à peu,
plutôt que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce
serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise à demi-mot
et s'exécute de lui-même.»

Si Jean Jappeloup eût été complice d'Émile pour le venger des prétentions
de Galuchet, il n'eût pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis
que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il
employa tantôt la câlinerie moqueuse, tantôt la force ouverte pour le
retenir à table, et le faire boire, bon gré, mal gré. Galuchet perdit
bientôt, dans cette épreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que
lui avait départi la nature. Il était fort scandalisé d'abord des habitudes
du châtelain, et méprisait profondément celui qu'il eût volontiers appelé
son compagnon de débauche. Bref, Galuchet, qui n'avait aucune élévation
dans les sentiments ou dans les idées et qui ne valait pas un cheveu de ces
deux rudes compagnons, se croyait encanaillé, et se promettait de faire
valoir auprès de son maître la tâche pénible qu'il avait acceptée. Mais à
mesure qu'il trinquait, sa raison s'égarait tout à fait, et ses sentiments
grossiers prenant le dessus sur sa vanité secrète, il se mit à rire, à
frapper la table, à parler haut, à se targuer de mille prouesses et à avoir
si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'âme était aussi délicate que ses
manières étaient brusques, le prit en pitié, et lui fit une morale sévère
d'un air tout à coup sérieux et froid.

«Mon garçon, lui dit-il, vous ne savez pas boire; vous êtes laid quand
vous riez, et vous êtes bête quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai
un conseil à donner à M. Antoine, c'est de vous faire déjeuner avec un
verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez
devant sa fille des propos qui me forceraient à vous mettre dehors. Vous
avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans façon les uns envers les
autres, que nous étions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour
se mettre à notre niveau. Vous vous êtes trompé. Quiconque n'a rien de
mauvais dans le cœur ni de malpropre dans l'esprit, peut se laisser aller;
et quand même je serais ivre à ne point me tenir debout, je ne craindrais
pas qu'on me fît rougir le lendemain avec mes paroles. Il paraît qu'il n'en
est pas de même pour vous; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller
de noir des pieds à la tête pour faire croire à ceux qui ne vous
connaissent pas que vous êtes un monsieur: car s'il y a un paysan ici, ce
n'est pas moi, c'est vous.»

Antoine tâcha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tâcha de se fâcher. Jean
haussa les épaules et quitta la table pour n'avoir pas à lui donner une
leçon mieux appropriée à l'état de son intelligence.

Lorsqu'ils sortirent du pavillon, Galuchet marchait encore droit; mais il
avait la tête si lourde et si échauffée, qu'il n'osait plus prononcer un
mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre.

«Eh bien, dit Gilberte à Jappeloup, allons-nous à la Pierre au Diable? Il y
a plus d'un an que je n'y ai été: Janille ne veut pas que mon père m'y
conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas
là de distraction; mais elle m'y laissera aller avec toi, mon bon Jean!
Voyons, te sens-tu encore la main assez ferme et l'œil assez sûr?

--Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-là que
si j'avais encore vingt-cinq ans.

--Et vous n'êtes pas aviné? dit Janille en prenant la manche de Jean, et en
se dressant sur la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux.

--Regardez, regardez à votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je
vais faire, je déclare que je suis gris!» Et il plaça sur sa tête une
cruche d'eau que Janille tenait à la main: puis se mit à courir sans la
renverser,

«C'est bien, dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort
inutile, et je suis sûre de vous: je vous confie ma fille. Pour moi, je
n'ai pas le temps de vous suivre: et vous, monsieur Émile, vous veillerez
un peu sur le père, car il est capable de vouloir mettre pied à terre au
beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer.

--Et qui veillera sur le Maljuché? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui
partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas.

--Ni moi! dit Gilberte.

--Soyez en repos, dit Émile, je me charge de le faire tenir tranquille.

--Il n'est pas sûr que vous en veniez à bout, reprit Jean: s'il n'est pas
ivre, il n'en vaut guère mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout à fait
_riche_, mais il est _à son aise_. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une
barque.

--Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace
de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, à la rive.»

Galuchet se trouva installé dans la barque avec M. de Châteaubrun, quand
les autres y arrivèrent. Il était rouge et silencieux. Mais quand on fut au
milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commença à
se pencher si fort de côté et d'autre, que Jappeloup, impatienté, prit une
corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il était
étendu. Il s'endormit dans cette position.

«Vous avez là un aimable secrétaire, dit Gilberte à Émile. J'espère, cher
papa, que tu ne l'inviteras plus à déjeuner.

--Eh! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, répondit M. Antoine: c'est celle de
Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait.

--Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean;
c'est moins que rien.»

La barque descendit rapidement jusqu'à un endroit où les rochers se
rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un
danger immense. Jean était un des hommes les plus vigoureux du pays.
L'audace de son caractère et la force de sa volonté décuplaient sa force
physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entreprises
avec autant de passion que s'il se fût agi de la conquête du monde; et,
malgré ce transport juvénile, il avait une admirable présence d'esprit. Il
dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager
dans la passe étroite, il mit l'esquif en travers, et le préserva du choc
avec la moitié de son corps penché sur les rochers, qu'il saisit dans ses
bras. Émile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec
lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en
silence le passage de la proie. On sait que le poisson cherche toujours à
remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais
n'approchait pas toujours, effrayé de ce barrage inaccoutumé, et revenait
bientôt pour s'enfuir encore. Le guetteur était penché en avant, les bras
étendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouillés derrière
lui, veillaient à ce que le mouvement qu'il ferait en lançant le harpon ne
fît pas chavirer la barque et ne l'entraînât pas lui-même. Gilberte,
lorsque c'était le tour du charpentier, s'attachait à ses habits, dans la
crainte qu'il ne tombât dans l'eau; et, quand ce fut celui d'Émile, elle
recommanda vivement à son père de le retenir de toute sa force. Mais
bientôt, ne se fiant à personne, elle saisit sa blouse elle-même, et il se
sentit effleuré plus d'une fois par ses beaux bras prêts à l'enlacer en cas
d'accident.

Dans cette situation, assez périlleuse pour tous, l'attention de Jean et
d'Antoine était entièrement absorbée par l'émotion de la pêche, et cette
même émotion servait de prétexte aux deux amants pour échanger des regards
et des paroles que Galuchet, quoique à demi éveillé, n'était certes pas en
état de commenter. Qu'eût pensé M. Cardonnet, s'il eût vu comme son agent
gagnait bien sa gratification!

Enfin, un saumon fut amené aux cris frénétiques de Jean Jappeloup, et
Galuchet, un peu ranimé par la vue de cette capture, essaya de se mêler de
la pêche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et
Jean, hors de lui, retourna la barque en disant:

«Quand vous voudrez pêcher le saumon, vous irez avec un autre que moi. Ce
ne sont pas des goujons de cette taille qu'il vous faut, et si nous
restions là plus longtemps, je vous casserais la tête avec le manche de mon
croc.

--Dieu me préserve de retourner avec un malappris de votre espèce! répondit
Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque.

--Ne vous mettez pas là, reprit le charpentier, vous me gênez, et vous
feriez beaucoup mieux de m'aider à remonter ce courant qui est dur comme le
fer. Voilà M. Émile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et
fort comme vous êtes, vous nous regardez suer en vous croisant les bras.

--Ma foi, tant pis pour vous, répondit Galuchet; vous m'avez fait boire, je
ne suis bon à rien.

--Oui, mais vous êtes lourd, et puisque vous ne travaillez pas, vous irez à
terre. Au rivage, au rivage, mon petit Émile! mettons à terre les paquets
embarrassants!»

Ils cinglèrent vers la rive; mais Galuchet trouva le procédé offensant, et
refusa d'aborder en jurant de la manière la plus cynique.

«Mille démons! s'écria Jappeloup tout à fait en colère, tu m'as fait
manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas échiner à ton service!»

Et il le poussa hors de la barque; mais, en faisant résistance, Galuchet
glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans l'eau jusqu'à la
ceinture.

«Ma foi, c'est bienfait, dit Jappeloup: cela mettra de l'eau dans ton vin.»

Et il éloigna rapidement la barque, que Galuchet, transporté de fureur,
essayait de faire chavirer.

«Ah! le méchant garçon! s'écriait le charpentier; convenez que s'il y a de
bonnes bêtes, il y en a aussi de bien mauvaises! Laissez-le barboter,
dit-il à ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, à cause de
son état d'ivresse, ne vînt à se noyer, quoique l'endroit ne fût pas
dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture
et je le repêcherai comme un saumon. Mais bah! si c'était quelque chose de
bon, on pourrait s'inquiéter, au lieu que ce qui n'est bon à rien, les
animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours.»

Au bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en
montrant le poing.

Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la première fois elle
voyait un grave inconvénient de la trop grande bonhomie de son père. Ces
manières rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui étaient
l'expression de la candeur et de la bonté, commençaient à l'effrayer, comme
ne lui assurant pas une protection assez éclairée ni assez délicate pour
son âge et pour son sexe.

«Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien
vivre avec les paysans; mais c'est à la condition que certains
demi-bourgeois mal élevés ne viendront pas se mettre de la partie: car
alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colère, et la
vie que je mène ne me met pas à l'abri des vengeances de la lâcheté.»

Elle songeait alors à Émile comme à un appui que le ciel lui destinait;
mais alors elle se demandait dans quel milieu il était forcé de vivre
lui-même, et l'idée que M. Cardonnet employait des gens de l'espèce de
Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractère et ses
habitudes.

Lorsque Jean Jappeloup revint le soir à Gargilesse, il trouva Galuchet
étendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant
dégrisé par le bain qu'il avait pris, était entré dans un cabaret pour se
sécher, et comme il avait peur pour sa santé, il s'était laissé persuader
de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait achevé. Il revenait
littéralement à quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colère,
et d'ailleurs il n'était pas homme à laisser un de ses semblables exposé à
se faire écraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta
patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'à
demi, jusqu'à l'usine, où Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en
jurant qu'il se vengerait du scélérat qui avait voulu le noyer.



FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home