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Title: Le juif errant - Tome II
Author: Sue, Eugène, 1804-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le juif errant - Tome II" ***

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Eugène Sue



LE JUIF ERRANT



Tome II



(1844 -- 1845)



Table des matières

Douzième partie Les promesses de Rodin
I. L'inconnu.
II. Le réduit.
III. Une visite inattendue.
IV. Un service d'ami.
V. Les conseils.
VI. L'accusateur.
VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.
VIII. La sympathie.
Treizième partie Un protecteur
I. Les soupçons.
II. Les excuses.
III. Révélations.
IV. Pierre Simon.
V. L'Indien à Paris.
VI. Le réveil.
VII. Les doutes.
VIII. La lettre.
IX. Adrienne et Djalma.
X. Les conseils.
XI. Le journal de la Mayeux.
XII. Suite du journal de la Mayeux.
XIII. La découverte.
Quatorzième partie La fabrique
I. Le rendez-vous des loups.
II. La maison commune.
III. Le secret.
IV. Révélations.
V. L'attaque.
VI. Les Loups et les Dévorants.
VII. Le retour.
Quinzième partie Rodin démasqué
I. Le négociateur.
II. Le secret.
III. Les aveux.
IV. Amour.
V. Exécution.
VI. Les Champs-Élysées.
VII. Derrière la toile.
VIII. Le lever du rideau.
IX. La mort.
Seizième partie Le choléra
I. Le voyageur.
II. La collation.
III. Le bilan.
IV. Le parvis Notre-Dame.
V. La mascarade du choléra.
VI. Le combat singulier.
VII. Cognac à la rescousse!
VIII. Souvenirs.
IX. L'empoisonneur.
X. La cathédrale.
XI. Les meurtriers.
XII. La promenade.
XIII. Le malade.
XIV. Le piège.
XV. La bonne nouvelle.
XVI. La note secrète.
XVII. L'opération.
XVIII. La torture.
XIX. Vice et vertu.
XX. Suicide.
XXI. Les aveux.
XXII. Suite des aveux.
XXIII. Les rivales.
XXIV. L'entretien.
XXV. Consolations.
XXVI. Les deux voitures.
XXVII. Le rendez-vous.
XXVIII. L'attente.
XXIX. Adrienne et Djalma.
XXX. L'imitation.
XXXI. La visite.
XXXII. Agricol Baudoin.
XXXIII. Le réduit.
XXXIV. Un prêtre selon le Christ.
XXXV. La confession.
XXXVI. La visite.
XXXVII. La prière.
XXXVIII. Les souvenirs.
XXXIX. Jocrisse.
XL. Les anonymes.
XLI. La ville d'or.
XLII. Le lion blessé.
XLIII. L'épreuve.
XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.
XLV. Le calvaire.
XLVI. Le conseil.
XLVII. Le bonheur.
XLVIII. Le devoir.
XLIX. La quête.
L. L'ambulance.
LI. L'hydrophobie.
LII. L'ange gardien.
LIII. La ruine.
LIV. Souvenirs.
LV. L'épreuve.
LVI. L'ambition.
LVII. À socius, socius et demi.
LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.
LIX. Les amours de Faringhea.
LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.
LXI. Le lit nuptial.
LXII. Une rencontre.
LXIII. Un message.
LXIV. Le premier juin.
Épilogue
I. Quatre ans après.
II. La rédemption.
Conclusion



Douzième partie Les promesses de Rodin


I. L'inconnu.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où le père
d'Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position
subalterne naguère occupée par le _socius_.

* * * * *

La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires
du quartier de la montagne Sainte-Geneviève; à l'époque de ce
récit, la maison portant le numéro 4 dans cette rue se composait
d'un corps de logis principal, traversé par une allée obscure qui
conduisait à une petite cour sombre, au fond de laquelle s'élevait
un second bâtiment singulièrement misérable et dégradé. Le rez-de-
chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où
l'on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques légumes et
du lait.

Neuf heures du matin sonnaient; la marchande, nommée la mère
Arsène, vieille femme d'une figure douce et maladive, portant une
robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tête,
était montée sur la dernière marche de l'escalier qui conduisait à
son antre et finissait son _étalage_, c'est-à-dire que d'un côté
de sa porte elle plaçait un seau à lait en fer-blanc, et de
l'autre quelques bottes de légumes flétris accostés de têtes de
choux jaunâtres; au bas de l'escalier, dans la pénombre de cette
cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d'un petit
fourneau.

Cette boutique, située tout auprès de l'allée, servait de loge de
portier, et la fruitière servait de portière.

Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra,
légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille
était Rose-Pompon, l'amie intime de la reine Bacchanal; Rose-
Pompon, momentanément _veuve_, et dont le bachique, mais
respectueux sigisbée, était, on le sait, Nini-Moulin, ce _chicard_
orthodoxe qui, le cas échéant, se transfigurait après boire en
Jacques Dumoulin, l'écrivain religieux, passait ainsi allègrement
de la danse échevelée à la polémique ultramontaine, de la _Tulipe
orageuse_ à un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter
son lit, ainsi qu'il apparaissait au négligé de sa toilette
matinale et bizarre; sans doute à défaut d'autre coiffure elle
portait crânement sur ses charmants cheveux blonds, bien lissés et
peignés, un bonnet de police emprunté à son costume de coquet
débardeur; rien n'était plus espiègle que cette mine de dix-sept
ans, rose, fraîche, potelée, brillamment animée par deux yeux
bleus, gais et pétillants. Rose-Pompon s'enveloppait si
étroitement le cou jusqu'aux pieds dans son manteau écossais à
carreaux rouges et verts un peu fané, que l'on devinait une
pudibonde préoccupation; ses pieds nus, si blancs que l'on ne
savait si elle avait ou non des bas, étaient chaussés de petits
souliers de maroquin rouge à boucle argentée... Il était facile de
s'apercevoir que son manteau cachait un objet qu'elle tenait à la
main.

-- Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mère Arsène d'un air
avenant, vous êtes matinale aujourd'hui, vous n'avez donc pas
dansé hier?

-- Ne m'en parlez pas, mère Arsène, je n'avais guère le coeur à la
danse; cette pauvre Céphyse (la reine Bacchanal, soeur de la
Mayeux) a pleuré toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que
son amant est en prison.

-- Tenez, dit la fruitière, tenez, mademoiselle, faut que je vous
dise une chose à propos de votre Céphyse. Ça ne vous fâchera pas?

-- Est-ce que je me fâche, moi?... dit Rose-Pompon en haussant les
épaules.

-- Croyez-vous que M. Philémon, à son retour, ne me grondera pas?

-- Vous gronder! Pourquoi?

-- À cause de son logement, que vous occupez...

-- Ah ça, mère Arsène, est-ce que Philémon ne vous a pas dit qu'en
son absence je serai maîtresse de ses deux chambres comme je
l'étais de lui-même?

-- Ce n'est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour
votre amie Céphyse, que vous avez aussi amenée dans le logement de
M. Philémon.

-- Et où serait-elle allée sans moi, ma bonne mère Arsène? Depuis
que son amant a été arrêté, elle n'a pas osé retourner chez elle,
parce qu'ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine,
je lui ai dit. «Viens toujours loger chez Philémon; à son retour
nous verrons à te caser autrement.»

-- Dame, mademoiselle, si vous m'assurez que M. Philémon ne sera
pas fâché... à la bonne heure.

-- Fâché, et de quoi? qu'on lui abîme son ménage? Il est si
gentil, son ménage! Hier, j'ai cassé la dernière tasse... et voilà
dans quelle drôle de chose je suis réduite à venir chercher du
lait.

Et Rose-Pompon, riant aux éclats, sortit son joli petit bras blanc
de son manteau et fit voir à la mère Arsène un de ces verres à vin
de champagne de capacité colossale, qui tiennent une bouteille
environ.

-- Ah! mon Dieu! dit la fruitière ébahie, on dirait une trompette
de cristal.

-- C'est le verre de grande tenue de Philémon, dont on l'a décoré
quand il a été reçu _canotier flambard_, dit gravement Rose-
Pompon.

-- Et dire qu'il va falloir vous mettre votre lait là-dedans! ça
me rend toute honteuse, dit la mère Arsène.

-- Et moi donc... si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier...
en tenant ce verre à la main comme un cierge... Je rirais trop...
je casserais la dernière pièce du bazar à Philémon et il me
donnerait sa malédiction.

-- Il n'y a pas de danger que vous rencontriez quelqu'un; le
premier est déjà sorti, et le second ne se lève que tard.

-- À propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu'il n'y a pas
à louer une chambre au second, dans le fond de la cour? Je pense à
ça pour Céphyse, une fois que Philémon sera de retour.

-- Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit... au-dessus
des deux pièces du vieux bonhomme qui est si mystérieux, dit la
mère Arsène.

-- Ah! oui, le père Charlemagne... vous n'en savez pas davantage
sur son compte?

-- Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n'est qu'il est venu ce
matin au point du jour; il a cogné aux contrevents:

«-- Avez-vous reçu une lettre pour moi, ma chère dame? m'a-t-il
dit (il est toujours si poli, ce brave homme).

«-- Non, monsieur, que je lui ai répondu.

«-- Bien! bien! alors ne vous dérangez pas, ma chère dame, je
repasserai.

«Et il est reparti.

-- Il ne couche donc jamais dans la maison?

-- Jamais. Probablement qu'il loge autre part, car il ne vient
passer ici que quelques heures dans la journée tous les quatre ou
cinq jours.

-- Et il y vient tout seul?

-- Toujours seul.

-- Vous en êtes sûre? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite
femme en minon-minette? car alors Philémon vous donnerait congé,
dit Rose-Pompon d'un air plaisamment pudibond.

-- M. Charlemagne! une femme chez lui! Ah! le pauvre cher homme!
dit la fruitière en levant les mains au ciel; si vous le voyiez,
avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie
rapiécé et son air bonasse; il a plutôt l'air d'un saint que
d'autre chose.

-- Mais alors, mère Arsène, qu'est-ce qu'il peut venir faire ainsi
tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, où
on voit à peine clair en plein midi.

-- C'est ce que je vous demande, mademoiselle; qu'est-ce qu'il y
peut faire? car pour venir s'amuser à être dans ses meubles, ce
n'est pas possible: il y a en tout chez lui un lit de sangle, une
table, un poêle, une chaise et une vieille malle.

-- C'est dans les prix de l'établissement de Philémon, dit Rose-
Pompon.

-- Et, malgré ça, mademoiselle, il a autant de peur qu'on entre
chez lui que si on était des voleurs et qu'il aurait des meubles
en or massif; il a fait mettre à ses frais une serrure de sûreté;
il ne me laisse jamais sa clef; enfin il allume son feu lui-même
dans son poêle, plutôt que de laisser entrer quelqu'un chez lui.

-- Et vous dites qu'il est vieux.

-- Oui, mademoiselle... dans les cinquante à soixante.

-- Et laid?

-- Figurez-vous comme deux petits yeux de vipère percés avec une
vrille, dans une figure toute blême, comme celle d'un mort... si
blême enfin que les lèvres sont blanches, voilà pour son visage.
Quant à son caractère, le vieux brave homme est si poli, il vous
ôte si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que
c'en est embarrassant.

-- Mais j'en reviens toujours là, reprit Rose-Pompon, qu'est-ce
qu'il peut faire tout seul dans ces deux chambres? Après ça, si
Céphyse prend le cabinet au-dessus quand Philémon sera revenu,
nous pourrons nous amuser à en savoir quelque chose... Et combien
veut-on louer ce cabinet?

-- Dame... mademoiselle, il est en si mauvais état que le
propriétaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante à
cinquante-cinq francs par an, car il n'y a guère moyen d'y mettre
de poêle, et il est seulement éclairé par une petite lucarne en
tabatière.

-- Pauvre Céphyse! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant
tristement la tête; après s'être tant amusée, après avoir tant
dépensé d'argent avec Jacques Rennepont, habiter-là et se mettre à
vivre de son travail!... Faut-il qu'elle ait du courage!...

-- Le fait est qu'il y a loin de ce cabinet à la voiture à quatre
chevaux où Mlle Céphyse est venue vous chercher l'autre jour, avec
tous ces beaux masques, qui étaient si gais... surtout ce gros en
casque de papier d'argent avec un plumeau et en bottes à revers...
Quel réjoui!

-- Oui, dit Nini-Moulin: il n'y a pas son pareil pour danser le
_fruit défendu..._ Il fallait le voir en vis-à-vis avec Céphyse...
la reine Bacchanal... Pauvre rieuse... pauvre tapageuse!... Si
elle fait du bruit maintenant, c'est en pleurant...

-- Ah!... les jeunesses... les jeunesses!... dit la fruitière.

-- Écoutez donc, mère Arsène, vous avez été jeune aussi... vous...

-- Ma foi, c'est tout au plus! et à vrai dire, je me suis toujours
vue à peu près comme vous me voyez.

-- Et les amoureux, mère Arsène?

-- Les amoureux! ah bien, oui! D'abord j'étais laide, et puis
j'étais trop bien préservée.

-- Votre mère vous surveillait donc beaucoup?

-- Non, mademoiselle... mais j'étais attelée...

-- Comment, attelée? s'écria Rose-Pompon ébahie, en interrompant
la fruitière.

-- Oui, mademoiselle, attelée à un tonneau de porteur d'eau avec
mon frère. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tiré comme deux
vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n'avais guère
le coeur de penser aux gaudrioles.

-- Pauvre mère Arsène, quel rude métier! dit Rose-Pompon avec
intérêt.

-- L'hiver surtout, dans les gelées... c'était le plus dur... moi
et mon frère nous étions obligés de nous faire clouter à glace, à
cause du verglas.

-- Et une femme encore... faire ce métier-là!... ça fend le
coeur... et on défend d'atteler les chiens[1]!... ajouta très
sensément Rose-Pompon.

-- Dame! c'est vrai, reprit la Mère Arsène, les animaux sont
quelquefois plus heureux que les personnes; mais que voulez-vous?
Il faut vivre... Où la bête est attachée, faut qu'elle broute...
mais c'était dur... J'ai gagné à cela une maladie de poumons, ce
n'est pas ma faute! Cette espèce de bricole dont j'étais
attelée... en tirant, voyez-vous, ça me pressait tant et tant la
poitrine, que je ne pouvais pas respirer... aussi j'ai abandonné
l'attelage et j'ai pris une boutique. C'est pour vous dire que si
j'avais eu des occasions et de la gentillesse, j'aurais peut-être
été comme tant de jeunesses qui commencent par rire et
finissent...

-- Par tout le contraire, c'est vrai, mère Arsène; mais aussi,
tout le monde n'aurait pas le courage de s'atteler pour rester
sage... Alors on se fait une raison, on se dit qu'il faut s'amuser
tant qu'on est jeune et gentille... et puis qu'on n'a pas dix-sept
ans tous les jours... Eh bien, après... après... la fin du monde,
ou bien on se marie...

-- Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-être mieux valu
commencer par là.

-- Oui, mais on est trop bête, on se sait pas enjôler les hommes,
ou leur faire peur; on est simple, confiante, et ils se moquent de
vous... Tenez, moi, mère Arsène, c'est ça qui serait un exemple à
faire frémir la nature si je voulais... Mais c'est bien assez
d'avoir eu des chagrins sans s'amuser encore à s'en faire de la
graine de souvenirs.

-- Comment ça, mademoiselle?... vous si jeune, si gaie, vous avez
eu des chagrins?

-- Ah! mère Arsène: je crois bien: à quinze ans et demi j'ai
commencé à fondre en larmes, et je n'ai tari qu'à seize ans...
C'est assez gentil, j'espère?

-- On vous a trompée, mademoiselle?

-- On m'a fait pis... comme on fait à tant d'autres pauvres filles
qui pas plus que moi, n'avaient d'abord envie de mal faire... Mon
histoire n'est pas longue... Mon père et ma mère sont des paysans
du côté de Saint-Valéry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq
enfants que nous étions ils ont été obligés de m'envoyer à huit
ans chez ma tante, qui était femme de ménage ici, à Paris. La
bonne femme m'a prise par charité; et c'était bien à elle, car
elle ne gagnait pas grand'chose. À onze ans, elle m'a envoyée
travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine.
C'est pas pour dire du mal des maîtres de fabriques, mais ça leur
est bien égal que les petites filles et les petits garçons soient
pêle-mêle entre eux... Alors vous concevez... il y a là-dedans,
comme partout, des mauvais sujets; ils ne se gênent ni en paroles
ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants
qui voient et qui entendent plus qu'ils n'en ont l'air! Alors, que
voulez-vous?... on s'habitue en grandissant à entendre et à voir
tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.

-- C'est vrai, au moins, ce que vous dites là, mademoiselle Rose-
Pompon, pauvres enfants! qui est-ce qui s'en occupe? Ni le père ni
la mère; ils sont à leur tâche...

-- Oui, oui, allez, mère Arsène, on a bien vite dit d'une jeune
fille qui a mal tourné: «C'est une ci, c'est une ça», mais si on
savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu'on ne la
blâmerait... Enfin, pour en revenir à moi, à quinze ans j'étais
très gentille... Un jour, j'ai une réclamation à faire au premier
commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet; il me
dit qu'il me rendra justice, et que même il me protégera si je
veux l'écouter, et il commence par vouloir m'embrasser. Je me
débats... Alors il me dit: «Tu me refuses? tu n'auras plus
d'ouvrage; je te renvoie de la fabrique.»

-- Oh! le méchant homme! dit la mère Arsène.

-- Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m'encourage
à ne pas céder et à me placer ailleurs... Oui... mais impossible;
les fabriques étaient encombrées. Un malheur ne vient jamais seul:
ma tante tombe malade; pas un sou à la maison: je prends mon grand
courage; je retourne à la fabrique, supplie le commis. Rien n'y
fait. «Tant pis pour toi, me dit-il: tu refuses ton bonheur, car
si tu avais voulu être gentille, plus tard je t'aurais peut-être
épousée...» Que voulez-vous que je vous dise, mère Arsène? La
misère était là, je n'avais pas d'ouvrage; ma tante était malade;
le commis disait qu'il m'épouserait... j'ai fait comme tant
d'autres.

-- Et quand plus tard, vous lui avez demandé le mariage?

-- Il m'a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m'a
plantée là... C'est alors que j'ai tant pleuré toutes les larmes
de mon corps... qu'il ne m'en reste plus... J'en ai fait une
maladie... et puis enfin, comme on se console de tout... je me
suis consolée... De fil en aiguille, j'ai rencontré Philémon. Et
c'est sur lui que je me revenge des autres... Je suis son tyran,
ajouta Rose-Pompon d'un air tragique.

Et l'on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri
son joli visage pendant son récit à la mère Arsène.

-- C'est pourtant vrai, dit la mère Arsène en réfléchissant. On
trompe une pauvre fille... qu'est-ce qui la protège, qu'est-ce qui
la défend? Ah! oui, bien souvent le mal qu'on fait ne vient pas de
vous... et...

-- Tiens!... Nini-Moulin!... s'écria Rose-Pompon en interrompant
la fruitière et en regardant de l'autre côté de la rue; est-il
matinal!... Qu'est-ce qu'il peut me vouloir?

Et Rose-Pompon s'enveloppa de plus en plus pudiquement dans son
manteau.

Jacques Dumoulin s'avançait en effet le chapeau sur l'oreille, le
nez rubicond et l'oeil brillant; il était vêtu d'un paletot-sac
qui dessinait la rotondité de son abdomen; ses deux mains, dont
l'une tenait une grosse canne _au port d'arme_, étaient allongées
dans les vastes poches de ce vêtement. Au moment où il s'avançait
sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la
portière, il aperçut Rose-Pompon.

-- Comment! ma pupille déjà levée!... ça se trouve bien!... moi
qui venais pour la bénir au lever de l'aurore!

Et Nini-Moulin s'avança, les bras ouverts, à l'encontre de Rose-
Pompon qui recula d'un pas.

-- Comment! enfant ingrat... reprit l'écrivain religieux, vous
refusez mon accolade matinale et paternelle?

-- Je n'accepte d'accolades paternelles que de Philémon... J'ai
reçu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisiné, deux
oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein!
voilà un présent ridicule! J'ai gardé le ratafia de famille et
j'ai troqué le reste pour deux amours de pigeons vivants que j'ai
installés dans le cabinet de Philémon, ce qui me fait un petit
colombier bien gentil. Du reste, _mon époux_ arrive avec sept
cents francs qu'il a demandés à sa respectable famille sous le
prétexte d'apprendre la basse, le cornet à pistons et le porte-
voix, afin de séduire en société et de faire un mariage...
chicandard... comme vous dites, bon sujet.

-- Eh bien, ma pupille chérie! nous pourrons déguster le ratafia
de famille et festoyer en attendant Philémon et ses sept cents
francs.

Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui
rendirent un son métallique et il ajouta:

-- Je venais vous proposer d'embellir ma vie aujourd'hui et même
demain, et même après demain, si le coeur vous en dit...

-- Si c'est des amusements décents et paternels, mon coeur ne dit
pas non.

-- Soyez tranquille, je serai pour vous un aïeul, un bisaïeul, un
portrait de famille... Voyons, promenade, dîner, spectacle, bal
costumé, et souper ensuite, ça vous va-t-il?

-- À condition que cette pauvre Céphyse en sera. Ça la distraira.

-- Va pour Céphyse.

-- Ah ça, vous avez donc fait un héritage, gros apôtre?

-- Mieux que cela, ô la plus rose de toutes les Rose-Pompon... Je
suis rédacteur en chef d'un journal religieux... Et comme il faut
de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les
mois un mois d'avance et trois jours de liberté; à cette
condition-là, je consens à faire le saint pendant vingt-sept jours
sur trente, et à être grave et assommant comme le journal.

-- Un journal, vous? En voilà un qui sera drôle, et qui dansera
tout seul, sur les tables des cafés, des pas défendus.

-- Oui, il sera drôle, mais pas pour tout le monde! Ce sont tous
sacristains cossus qui font les frais... ils ne regardent pas à
l'argent, pourvu que le journal morde, déchire, brûle, broie,
extermine et assassine... Parole d'honneur! je n'aurai jamais été
plus forcené, ajouta Nini-Moulin en riant d'un gros rire;
j'arroserai les blessures toutes vives avec mon venin _premier cru_
ou avec mon fiel _grrrrand mousseux_!!!

Et, pour péroraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en
sautant le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit
beaucoup rire Rose-Pompon.

-- Et comment s'appelle-t-il, votre journal de sacristains?
reprit-elle.

-- Il s'appelle _l'Amour du prochain_.

-- À la bonne heure! voilà un joli nom!

-- Attendez donc, il en a un second.

-- Voyons le second. _L'Amour du prochain, ou l'Exterminateur des
incrédules, des indifférents, des tièdes et autres_; avec cette
épigraphe du grand Bossuet: _Ceux qui ne sont pas avec nous sont
contre nous._

-- C'est aussi ce que dit toujours Philémon dans ses batailles
à la Chaumière en faisant le moulinet.

-- Ce qui prouve que le génie de l'aigle de Meaux est universel.
Je ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir été jaloux de
Molière.

-- Bah! jalousie d'acteur, dit Rose-Pompon.

-- Méchante!... reprit Nini-Moulin en la menaçant du doigt.

-- Ah ça, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe... car
elle est un peu tiède, celle-là... et votre mariage?

-- Mon journal le sert au contraire. Pensez donc! rédacteur en
chef... c'est une position superbe; les sacristains me prônent, me
poussent, me soutiennent, me bénissent. J'empaume la Sainte-
Colombe... et alors une vie... une vie à mort!

À ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre
à la fruitière en disant:

-- Pour M. Charlemagne... Affranchie... rien à payer.

-- Tiens, dit Rose-Pompon, c'est pour le petit vieux si
mystérieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela
vient de loin?...

-- Je crois bien, ça vient d'Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en
regardant à son tour la lettre que la fruitière tenait à la main.

-- Ah çà, ajouta-t-il, qu'est-ce donc que cet étonnant petit vieux
dont vous parlez?

-- Figurez-vous, mon gros apôtre, dit Rose-Pompon, un vieux
bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour; il n'y couche
jamais, et il vient s'y renfermer de temps en temps pendant des
heures sans laisser monter personne chez lui... et sans qu'on
sache ce qu'il y fait.

-- C'est un conspirateur ou un faux-monnayeur... dit Nini-Moulin
en riant.

-- Pauvre cher homme! dit la mère Arsène, où serait-elle donc, sa
fausse monnaie? il me paye toujours en gros sous le morceau de
pain et le radis noir que je lui fournis pour son déjeuner, quand
il déjeune.

-- Et comment s'appelle ce mystérieux caduc?... demanda Dumoulin.

-- M. Charlemagne, dit la fruitière. Mais tenez... quand on parle
du loup on en voit la queue.

-- Où est-elle donc cette queue?

-- Tenez... ce petit vieux, là-bas... le long de la maison; il
marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.

-- M. Rodin! s'écria Nini-Moulin; et se reculant brusquement, il
descendit en hâte trois marches de l'escalier, afin de n'être pas
vu. Puis il ajouta:

-- Et vous dites que ce monsieur s'appelle?...

-- M. Charlemagne... Est-ce que vous le connaissez? demanda la
fruitière.

-- Que diable vient-il faire ici sous un faux nom? dit Jacques
Dumoulin à voix basse en se parlant à lui-même.

-- Mais vous le connaissez donc? reprit Rose-Pompon avec
impatience. Vous voilà tout interdit.

-- Et ce monsieur a pour pied-à-terre deux chambres dans cette
maison? et il vient mystérieusement? dit Jacques Dumoulin de plus
en plus surpris.

-- Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fenêtres du colombier de
Philémon.

-- Vite! vite! passons par l'allée; qu'il ne me rencontre pas, dit
Dumoulin.

Et, sans avoir été aperçu de Rodin, il passa de la boutique dans
l'allée, et de l'allée monta l'escalier qui conduisait à
l'appartement occupé par Rose-Pompon.

-- Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mère Arsène à Rodin qui
s'avançait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en
un jour, à la bonne heure, car vous êtes joliment rare.

-- Vous êtes trop honnête, ma chère dame, dit Rodin avec un salut
fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruitière.



II. Le réduit.

La physionomie de Rodin, lorsqu'il était entré chez la mère
Arsène, respirait la simplicité la plus candide; il appuya ses
deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit:

-- Je regrette bien, ma chère dame, de vous avoir éveillée ce
matin de très bonne heure...

-- Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que
je vous fasse des reproches.

-- Que voulez-vous, chère dame! j'habite la campagne, et je ne
peux venir que de temps à autre dans ce pied-à-terre pour y faire
mes petites affaires.

-- À propos de ça, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est
arrivée ce matin; elle est grosse et vient de loin. La voilà, dit
la fruitière en la tirant de sa poche, elle n'a pas coûté de port.

-- Merci, ma chère dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une
indifférence apparente; et il la mit dans la poche de côté de sa
redingote, qu'il reboutonna ensuite soigneusement.

-- Allez-vous monter chez vous, monsieur?

-- Oui, ma chère dame.

-- Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mère
Arsène. Est-ce toujours comme à l'ordinaire, mon digne monsieur?

-- Toujours comme à l'ordinaire.

-- Ça va être prêt en un clin d'oeil. Ce disant, la fruitière prit
un vieux panier; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à
brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon,
elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis,
allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain
rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d'un oeil
connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces
racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros
sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement
auprès du pain, sur la feuille de chou qui séparait les
combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau
quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli
de cendres qu'elle posa aussi dans le panier.

Remontant alors jusqu'à la dernière marche de son escalier, la
mère Arsène dit à Rodin:

-- Voici votre panier, monsieur.

-- Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin; et
plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit
sous qu'il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant
le panier:

-- Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme
d'habitude, votre panier.

-- À votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la
mère Arsène.

Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main
droite le panier de la fruitière, entra dans l'allée obscure,
traversa une petite cour, monta d'un pas allègre jusqu'au second
étage d'un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant
une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu'ensuite il
referma soigneusement sur lui.

La première des deux chambres qu'il occupait était complètement
démeublée; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit
d'un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement
éraillé, passé, déchiré, que l'on ne pouvait reconnaître sa nuance
primitive, couvrait les murailles; un lit de sangle boiteux, garni
d'un mauvais matelas et d'une couverture de laine mangée par les
vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de
faïence grisâtre aussi _craquelée_ que la porcelaine de Japon, une
vieille malle à cadenas placée sous son lit, tel était
l'ameublement de ce taudis délabré. Une étroite fenêtre aux
carreaux sordides éclairait à peine cette pièce entièrement privée
d'air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la
rue; deux vieux mouchoirs à tabac attachés l'un à l'autre avec des
épingles, et qui pouvaient à volonté glisser sur une ficelle
tendus devant la fenêtre, servaient de rideaux; enfin le carrelage
disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, témoignait
de la profonde incurie du locataire de cette demeure.

Après avoir fermé sa porte, Rodin jeta son chapeau et son
parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira
le radis noir et le pain, qu'il plaça sur la table; puis
s'agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustible et
l'alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur la
braise apportée dans un sabot. Lorsque, selon l'expression
consacrée, son poêle _tira_, Rodin alla étendre sur leur ficelle
les deux mouchoirs à tabac qui lui servaient de rideaux; puis, se
croyant bien celé à tous les yeux, il tira de la poche de côté de
sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En
faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets
différents; l'un de ces papiers, gras et froissé, plié en petit
paquet, tomba sur une table et s'ouvrit; il renfermait une croix
de la Légion d'honneur en argent noirci par le temps, le ruban
rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.

À la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la
médaille dont Faringhea avait dépouillé Djalma, Rodin haussa les
épaules en souriant d'un air méprisant et sardonique; puis il tira
sa grosse montre d'argent et la plaça sur la table à côté de la
lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier
mélange de défiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente
curiosité. Après un moment de réflexion, il s'apprêtait à
décacheter cette enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur la
table, comme si, par un étrange caprice, il eût voulu prolonger de
quelques instants l'angoisse d'une incertitude aussi poignante,
aussi irritante que l'émotion du jeu. Regardant sa montre, Rodin
résolut de n'ouvrir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait
neuf heures et demie; il s'en fallait alors de sept minutes. Par
une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très grands
esprits n'ont pas été exempts, Rodin se disait:

-- Je brûle du désir d'ouvrir cette lettre; si je ne l'ouvre qu'à
neuf heures et demie, les nouvelles qu'elle m'apporte seront
favorables.

Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre,
et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux
vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur
par des clous rouillés.

Le premier de ces _objets d'art_, seuls ornements dont Rodin eût
jamais décoré ce taudis, était une de ces images grossièrement
dessinées et enluminées de rouge, de jaune, de vert et de bleu que
l'on vend dans les foires; une inscription italienne annonçait que
cette gravure avait été fabriquée à Rome. Elle représentait une
femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses
genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure
tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire
l'avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres
bleues: _Sarà papa_ (il sera pape).

Le second de ces objets d'art qui semblaient inspirer les
profondes méditations de Rodin était une excellente gravure en
taille-douce dont le fini précieux, le dessin à la fois hardi et
correct contrastaient singulièrement avec la grossière enluminure
de l'autre image. Cette rare et magnifique gravure, payée par
Rodin six louis (luxe énorme), représentait un jeune garçon vêtu
de haillons. La laideur de ses traits était compensée par
l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement
caractérisée; assis sur une pierre, entouré çà et là d'un troupeau
qu'il gardait, il était vu de face, accoudé sur son genou, et
appuyant son menton dans la paume de sa main. L'attitude pensive,
réfléchie de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance
de son large front, la finesse de son regard pénétrant, la fermeté
de sa bouche rusée, semblaient révéler une indomptable résolution
jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse.
Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux
s'enroulaient autour d'un médaillon au centre duquel se voyait une
tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées,
rappelaient d'une manière frappante, malgré leur sénilité, les
traits du jeune gardeur de troupeaux.

Cette gravure portait enfin pour titre: LA JEUNESSE DE SIXTE-
QUINT, et l'image enluminée, _la Prédiction_[2]!

À force de contempler ces gravures de plus en plus près, d'un oeil
de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il eût demandé des
inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s'en était
tellement rapproché que, toujours debout et repliant son bras
droit derrière sa tête, il se tenait pour ainsi dire appuyé et
accoudé à la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la
poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa
vieille redingote olive.

Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude méditative.

* * * * *

Rodin, nous l'avons dit, venait rarement dans ce logis; selon les
règles de son ordre, il avait jusqu'alors toujours demeuré avec le
père d'Aigrigny, dont la surveillance lui était spécialement
confiée: aucun membre de la congrégation, surtout dans la position
subalterne où Rodin s'était jusqu'alors tenu, ne pouvait ni se
renfermer chez soi, ni même posséder un meuble fermant à clef; de
la sorte, rien n'entravait l'exercice d'un espionnage mutuel,
incessant, l'un des plus puissants moyens d'action et
d'asservissement employés par la compagnie de Jésus. En raison de
diverses combinaisons qui lui étaient personnelles, bien que se
rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre,
Rodin avait pris à l'insu de tous ce pied-à-terre de la rue
Clovis. C'est du fond de ce réduit ignoré que le _socius_
correspondait directement avec les personnages les plus éminents
et les plus influents du sacré collège.

On se souvient peut-être qu'au commencement de cette histoire,
lorsque Rodin écrivait à Rome que le père d'Aigrigny, ayant reçu
l'ordre de quitter la France sans voir sa mère mourante, avait
hésité à partir; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait
ajouté en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonçait
au général de l'ordre l'hésitation du père d'Aigrigny:

«Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'à
son tour il me serve activement.»

Cette manière familière de correspondre avec le plus puissant
dignitaire de l'ordre, le ton presque protecteur de la
recommandation que Rodin adressait à un cardinal-prince,
prouvaient assez que le _socius_, malgré son apparente
subalternité, était à cette époque regardé comme un homme très
important par plusieurs princes de l'Église ou autres dignitaires,
qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et
d'ailleurs chiffrées avec les précautions et les sûretés d'usage.

Après plusieurs moments de méditation contemplative passés devant
le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement à sa table, où
était cette lettre, que, par une sorte d'atermoiement
superstitieux, il avait différé d'ouvrir, malgré sa vive
curiosité. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que
l'aiguille de sa montre ne marquât neuf heures et demie, Rodin,
afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de
son frugal déjeuner; il plaça sur sa table, à côté d'une écritoire
garnie de plumes, le pain et le radis noir; puis, s'asseyant sur
son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il
tira de son gousset un couteau à manche de corne, dont la lame
aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement un
morceau de pain et un morceau de radis, et commença son frugal
repas avec un appétit robuste, l'oeil fixé sur l'aiguille de sa
montre... L'heure fatale atteinte, Robin décacheta l'enveloppe
d'une main tremblante.

Elle contenait deux lettres.

La première parut le satisfaire médiocrement; car, au bout de
quelques instants, il haussa les épaules, frappa impatiemment sur
la table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement
cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la
seconde missive, tenant son pain d'une main, et, de l'autre,
trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le
sel gris répandu sur un coin de table.

Tout à coup, la main de Rodin restait immobile. À mesure qu'il
avançait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intéressé,
surpris, frappé. Se levant brusquement, il courut à la croisée,
comme pour s'assurer, par un second examen des chiffres de la
lettre, qu'il ne s'était pas trompé, tant ce qu'on lui annonçait
lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu'il _avait
bien déchiffré_, car, laissant tomber ses bras, non pas avec
abattement, mais avec la stupeur d'une satisfaction aussi imprévue
qu'extraordinaire, il resta quelque temps la tête basse, le regard
fixe, profond; la seule marque de joie qu'il donnât se manifestait
par une sorte d'aspiration sonore, fréquente et prolongée.

Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et
opiniâtres dans leur sape souterraine sont surpris de leur
réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement
leurs sages et prudentes prévisions. Rodin se trouvait dans ce
cas. Grâce à des prodiges de ruse, d'adresse et de dissimulation,
grâce à de puissantes promesses de corruption, grâce enfin au
singulier mélange d'admiration, de frayeur et de confiance que son
génie inspirait à plusieurs personnages influents, Rodin apprenait
du gouvernement pontifical, que, selon une éventualité possible et
probable, il pourrait, dans un temps donné, prétendre avec chance
de succès à une position qui n'a que trop excité la crainte, la
haine ou l'envie de bien des souverains, et qui a été quelquefois
occupée par de grands hommes de bien, par d'abominables scélérats
ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais,
pour que Rodin atteignît plus sûrement ce but il lui fallait
absolument réussir, dans ce qu'il s'était engagé à accomplir, sans
violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions
habilement maniées, à savoir: _Assurer à la compagnie de Jésus la
possession des biens de la famille de Rennepont._

Possession qui, de la sorte, avait une double et immense
conséquence; car Rodin, selon ses visées personnelles, songeait à
se faire de son ordre (dont le chef était à sa discrétion) un
marchepied et un moyen d'intimidation.

Sa première impression de surprise passée, impression qui n'était
pour ainsi dire qu'une sorte de modestie d'ambition, de défiance
de soi, assez commune aux hommes réellement supérieurs, Rodin,
envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se
reprocha presque sa surprise.

Pourtant, bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant
encore à une de ces idées puériles auxquelles l'homme obéit
souvent lorsqu'il se sait ou se croit parfaitement seul et caché,
Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait causé une
si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l'étaler sous les
yeux de l'image du jeune pâtre devenu pape; puis, secouant
fièrement, triomphalement la tête, dardant sur le portrait son
regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt
crasseux sur l'emblème pontifical:

-- Hein! frère? et moi aussi... peut-être... Après cette
interpellation ridicule, Rodin revint à sa place, et comme si
l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir eût exaspéré son
appétit, il plaça la lettre devant lui pour la relire encore une
fois, et, la couvant des yeux, il se prit à mordre avec une sorte
de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en
chantonnant un vieil air de litanies.

* * * * *

Il y avait quelque chose d'étrange, de grand et surtout
d'effrayant dans l'opposition de cette ambition immense, déjà
presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut se
dire, dans un si misérable réduit.

Le père d'Aigrigny, homme sinon très supérieur, du moins d'une
valeur réelle, grand seigneur de naissance, très hautain, placé
dans le meilleur monde, n'aurait jamais osé avoir seulement la
pensée de prétendre à ce que prétendait Rodin de prime saut;
l'unique visée du père d'Aigrigny, il la trouvait impertinente,
était d'arriver à être un jour élu général de son ordre, de cet
ordre qui embrassait le monde. La différence des aptitudes
ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu'un homme
d'un esprit éminent, d'une nature saine et vivace, concentrant
toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée
unique, pratique obstinément ainsi que le faisait Rodin, la
chasteté, la frugalité, enfin le renoncement volontaire à toute
satisfaction du coeur ou des sens, presque toujours cet homme ne
se révolte ainsi contre les voeux sacrés du Créateur qu'au profit
de quelque passion monstrueuse et dévorante, divinité infernale
qui, par un acte sacrilège, lui demande, en échange d'une
puissance redoutable, l'anéantissement de tous les nobles
penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres
instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse éternelle, dans son
inépuisable munificence, a si paternellement doué la créature.

* * * * *

Pendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Rodin ne
s'était pas aperçu que les rideaux d'une des fenêtres situées au
troisième étage du bâtiment qui dominait le corps de logis où il
habitait s'étaient légèrement écartés et avaient à demi découvert
la mine espiègle de Rose-Pompon et la face de Silène de Nini-
Moulin.

Il s'ensuivait que Rodin, malgré son rempart de mouchoirs à tabac,
n'avait été nullement garanti de l'examen indiscret et curieux des
deux coryphées de _la Tulipe orageuse_.



III. Une visite inattendue.

Rodin, quoiqu'il eût éprouvé une profonde surprise à la lecture de
la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa réponse témoignât
de cet étonnement. Son frugal déjeuner terminé, il prit une
feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce
ton rude et tranchant qui lui était habituel lorsqu'il n'était pas
obligé de se contraindre:

«Ce que l'on m'apprend ne me surprend point. J'avais tout prévu.
Indécision et lâcheté portent toujours ces fruits-là. Ce n'est pas
assez. La Russie hérétique égorge la Pologne catholique. Rome
bénit les meurtriers et maudit les victimes[3].

«Cela me va.

«En retour, la Russie garantit à Rome, par l'Autriche, la
compression sanglante des patriotes de la Romagne.

«Cela me va toujours.

«Les bandes d'égorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus
au massacre des libéraux impies; elles sont lasses.

«Cela ne me va plus. Il faut qu'elles marchent.»

Au moment où Rodin venait d'écrire ces derniers mots, son
attention fut tout à coup distraite par la voix fraîche et sonore
de Rose-Pompon, qui, sachant son Béranger par coeur, avait ouvert
la fenêtre de Philémon, et assise sur la barre d'appui, chantait
avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l'immortel
chansonnier:

_Mais, quelle erreur! non, Dieu, n'est pas colère,_
_S'il créa tout... à tout il sera d'appui:_
_Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire,_
_Et vous, amours, qui créez après lui,_

_Prêtez un charme à ma philosophie;_
_Pour dissiper des rêves affligeants,_
_Le verre en main, que chacun se confie_
_Au Dieu des bonnes gens!_

Ce chant, d'une mansuétude divine, contrastait si étrangement avec
la froide cruauté des quelques lignes écrites par Rodin, qu'il
tressaillit et se mordit les lèvres de rage en reconnaissant ce
refrain du poète véritablement chrétien qui avait porté de si
rudes coups à la mauvaise Église. Rodin attendit quelques instants
dans une impatience courroucée, croyant que la voix allait
continuer; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que
fredonner, et bientôt passa à un autre air, celui du _Bon papa_,
qu'elle vocalisa, même sans paroles. Rodin, n'osant pas aller
regarder par sa croisée quelle était cette importune chanteuse,
haussa les épaules, reprit sa plume et continua:

«Autre chose: Il faudrait exaspérer les indépendants de tous les
pays, soulever la rage _philosophaille _de l'Europe, et faire
écumer le libéralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifère.
Pour cela, proclamer à la face du monde les trois propositions
suivantes:

«1° _Il est abominable de soutenir que l'on peut faire son salut
dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les moeurs
soient pures;_

«2° _Il est odieux et absurde d'accorder aux peuples la liberté de
conscience;_

«3° _L'on ne saurait avoir trop d'horreur contre la liberté de la
presse._

«Il faut amener _l'homme faible_ à déclarer ces propositions de
tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les
gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les
museleurs de populaire. Il se prendra au piège. Les propositions
formulées, la tempête éclate. Soulèvement général contre Rome,
scission profonde; le sacré collège se divise en trois partis.
L'un approuve, l'autre blâme, l'autre tremble. _L'homme faible_,
encore plus épouvanté qu'il ne l'est aujourd'hui d'avoir laisser
égorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les
menaces, les ruptures violentes qu'il soulève.

«Cela me va toujours, et beaucoup.

«Alors, à notre père vénéré d'ébranler la conscience de _l'homme
faible_, d'inquiéter son esprit, d'effrayer son âme.

«En résumé: abreuver de dégoûts, diviser son conseil, l'isoler,
l'effrayer, redoubler l'ardeur féroce du bon Albani, réveiller
l'appétit des _Sanfédistes_[4], leur donner des libéraux à leur
faim; pillage, viol, massacre comme à Césène, vraie marée montante
de sang carbonaro, _l'homme faible_ en aura le déboire, tant de
tueries en son nom!!!  il reculera... il reculera... chacun de ses
jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son
angoisse. Et l'abdication dont il menace déjà viendra enfin, peut-
être trop tôt. C'est le seul danger à présent, à vous d'y
pourvoir.

«En cas d'abdication... le grand pénitencier m'a compris. Au lieu
de confier à un _général _le commandement de notre ordre, la
meilleure milice du saint-siège, je la commande moi-même. Dès lors
cette milice ne m'inquiète plus: exemple... les janissaires et les
gardes prétoriennes toujours funestes à l'autorité; pourquoi?
parce qu'ils ont pu s'organiser comme défenseurs du pouvoir en
dehors du pouvoir; de là, leur puissance d'intimidation.

«Clément XIV? un niais. Flétrir, abolir notre compagnie, faute
absurde. La défendre, l'innocenter, s'en déclarer le général,
voilà ce qu'il devait faire. La compagnie, alors à sa merci,
consentait à tout; il nous absorbait, nous inféodait au saint-
siège, qui n'avait plus à redouter... _nos services!!! _Clément
XIV est mort de la colique. À bon entendeur, salut. Le _cas
échéant_, je ne mourrai pas de cette mort.»

La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.

Rodin fit un bond de colère sur sa chaise; mais bientôt, et à
mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas
(il ne possédait pas son Béranger comme la _veuve _de Philémon),
le jésuite, accessible à certaines idées bizarrement
superstitieuses, resta interdit, presque effrayé de ce singulier
rapprochement. C'est _le bon pape _de Béranger qui parle:

_Que sont les rois? de sots bélîtres_
_Ou des brigands qui, gros d'orgueil,_
_Donnant leurs crimes pour des titres,_
_Entre eux se poussent au cercueil._

_À prix d'or je puis les absoudre_
_Ou changer leur sceptre en bourdon;_
_Ma Dondon,_
_Riez donc!_
_Sautez donc!_
_Regardez-moi lancer la foudre_
_Jupin m'a fait son héritier,_
_Je suis entier._

Rodin, à demi levé de sa chaise, le cou tendu, l'oeil fixe,
écoutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille
d'une fleur à une autre de son répertoire, chantonnait déjà le
ravissant refrain de _Colibri_. N'entendant plus rien, le jésuite
se rassit avec une sorte de stupeur; mais au bout de quelques
minutes de réflexion, sa figure rayonna tout à coup; il voyait un
heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et
ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange
confiance dans la fatalité:

«Jamais je n'ai cru plus au bon succès qu'en ce moment. Raison de
plus pour ne rien négliger. Tout pressentiment commande un
redoublement de zèle. Une nouvelle pensée m'est venue hier. On
agira ici de concert. J'ai fondé un journal ultra-catholique:
_l'Amour du prochain. _À sa furie ultramontaine, tyrannique,
liberticide, on le croira l'organe de Rome. J'accréditerai ces
bruits. Nouvelles furies.

«Cela me va.

«Je vais soulever la question de liberté d'enseignement; les
libéraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au
droit commun, quand nos privilèges, nos immunités, notre influence
du confessionnal, notre obédience à Rome, nous mettent en dehors
du droit commun même, par les avantages dont nous jouissons.
Doubles niais, ils nous croient désarmés parce qu'ils le sont eux-
mêmes contre nous. Question brûlante; clameurs irritantes,
nouveaux dégoûts pour _l'homme faible. _Tout ruisseau grossit le
torrent.

«Cela me va toujours.

«Pour résumer en deux mots: la _fin_, c'est l'abdication. Le
_moyen_, harcèlement, torture incessante. L'héritage Rennepont
paye l'élection. Prix faits, marchandise vendue.»

Rodin s'interrompit brusquement d'écrire, croyant avoir entendu
quelque bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur
l'escalier; il prêta l'oreille, suspendit sa respiration, tout
redevint silencieux. Il croyait s'être trompé, et reprit sa plume.

«Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos
combinaisons _temporelles; _il faut reprendre en sous-oeuvre,
substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux
stupides coups de massue du père d'Aigrigny; il a failli tout
compromettre; il a pourtant de très bonnes parties; mais une seule
gamme; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans
son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons.
J'ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général;
j'apprendrai, si besoin est, au père d'Aigrigny, les engagements
secrets pris envers moi par le général; jusqu'ici on lui a laissé
forger pour cet héritage la destination que vous savez; bonne
pensée, mais inopportune: même but par autre voie.

«Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions;
_l'éventualité échéant_, le douteux est certain; reste une
latitude immense. L'affaire Rennepont est à cette heure deux fois
mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront _à nous,
_par la libre volonté des héritiers, il le faut. Car, ceci
manquant, le parti _temporel _m'échappe; mes chances diminuent de
moitié. J'ai demandé pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis
comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour
mes projets; je l'attends de vous; _il me le faut_, vous
m'entendez? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne
vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la
position actuelle du _duc de Reichstadt_, le Napoléon II des
impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une
correspondance secrète avec le prince ou à l'insu de son
entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part
aujourd'hui: je la compléterai demain... Elle vous parviendra,
comme toujours, par le petit marchand.»

Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre
sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au
dehors... Il écouta. Au bout de quelques moments de silence,
plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre.
Rodin tressaillit: pour la première fois, l'on heurtait à sa porte
depuis près d'une année qu'il venait dans ce logis. Serrant
précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il
venait d'écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée
sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d'un
mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à ce dossier les deux
lettres chiffrées qu'il venait de recevoir, et cadenassa
soigneusement la malle.

L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement
d'impatience.

Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous
son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l'indiscret
visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon,
la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille
révérence, lui demanda d'un air parfaitement ingénu:

-- M. Rodin, s'il vous plaît?



IV. Un service d'ami.

Rodin, malgré sa surprise et son inquiétude, ne sourcilla pas; il
commença par fermer sa porte après soi, remarquant le coup d'oeil
curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie:

-- Qui demandez-vous, ma chère fille?

-- M. Rodin, reprit crânement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis
yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en
face.

-- Ce n'est pas ici... dit-il en faisant un pas pour descendre. Je
ne connais pas... Voyez plus haut ou plus bas.

-- Oh! que c'est joli! Voyons... faites donc le gentil, à votre
âge! dit Rose-Pompon en haussant les épaules, comme si on ne
savait pas que c'est vous qui vous appelez M. Rodin.

-- Charlemagne, dit le _socius _en s'inclinant, Charlemagne, pour
vous servir, si j'en étais capable.

-- Vous n'en êtes pas capable, répondit Rose-Pompon d'un ton
majestueux, et elle ajouta d'un air narquois:

-- Nous avons donc des cachettes à la minon-minette, que nous
changeons de nom?... Nous avons peur que maman Rodin nous
espionne?

-- Tenez, ma chère fille, dit le _socius _en souriant d'un air
paternel, vous vous adressez bien: je suis un vieux bonhomme qui
aime la jeunesse... la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, même
à mes dépens... mais laissez-moi passer, car l'heure me presse...

Et Rodin fit de nouveau un pas vers l'escalier.

-- Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d'une voix solennelle, j'ai des
choses très importantes à vous communiquer, des conseils à vous
demander sur une affaire de coeur.

-- Ah çà! voyons, petite folle, vous n'avez donc personne à
tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci?

-- Mais je loge ici, monsieur Rodin, répondit Rose-Pompon en
appuyant malicieusement sur le _nom _de sa victime.

-- Vous? ah bah! j'ignorais un si joli voisinage.

-- Oui... je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.

-- Vraiment! et où donc?

-- Au troisième, dans le bâtiment du devant, monsieur Rodin.

-- C'est donc vous qui chantiez si bien tout à l'heure?

-- Moi-même, monsieur Rodin.

-- Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en vérité.

-- Vous êtes bien honnête, monsieur Rodin.

-- Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose?

-- Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les
yeux d'un air ingénu: j'habite avec grand-papa Philémon et
grand'maman Bacchanal... une reine, rien que ça.

Rodin avait été jusqu'alors assez gravement inquiet, ignorant de
quelle manière Rose-Pompon avait surpris son véritable nom; mais,
en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu'elle
logeait dans cette maison, il trouva une compensation à l'incident
désagréable soulevé par l'apparition de Rose-Pompon; il importait
en effet beaucoup à Rodin de savoir où trouver la reine Bacchanal,
maîtresse de Couche-tout-Nu et soeur de la Mayeux, de la Mayeux
signalée comme dangereuse depuis son entretien avec la supérieure
du couvent, et depuis la part qu'elle avait prise aux projets de
fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin espérait, grâce à ce
qu'il venait d'apprendre, amener adroitement Rose-Pompon à lui
confesser le nom de la personne dont elle tenait que
M. Charlemagne s'appelait M. Rodin.

À peine la jeune fille eut-elle prononcé le nom de la reine
Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris
que vivement intéressé.

-- Ah! ma chère fille, s'écria-t-il, je vous en conjure, ne
plaisantons pas... S'agirait-il, par hasard, d'une jeune fille qui
porte ce surnom et qui est soeur d'une ouvrière contrefaite?...

-- Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-
Pompon assez étonnée à son tour; elle s'appelle Céphyse Soliveau:
c'est mon amie.

-- Ah! c'est votre amie! dit Rodin en réfléchissant.

-- Oui, monsieur, mon amie intime...

-- Et vous l'aimez?

-- Comme une soeur... Pauvre fille! je fais ce que je peux pour
elle! et ce n'est guère... Mais comment un respectable homme de
votre âge connaît-il la reine Bacchanal?... Ah! ah! c'est ce qui
prouve que vous portez des faux noms...

-- Ma chère fille! je n'ai plus envie de rire maintenant, dit si
tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie,
lui dit:

-- Mais enfin, comment connaissez-vous Céphyse?

-- Hélas! ce n'est pas elle que je connais... mais un brave garçon
qui l'aime comme un fou!...

-- Jacques Rennepont!

-- Autrement dit Couche-tout-Nu... À cette heure, il est en prison
pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l'y ai vu hier.

-- Vous l'avez vu hier? Mais, comme ça se trouve! dit Rose-Pompon
en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite
chez Philémon, vous donnerez à Céphyse des nouvelles de son
amant... elle est si inquiète!...

-- Ma chère fille... je voudrais ne lui donner que de bonnes
nouvelles de ce digne garçon que j'aime malgré ses folies... car
qui n'en a pas fait des folies? ajouta Rodin avec une indulgente
bonhomie.

-- Pardieu! dit Rose-Pompon en se balançant sur ses hanches comme
si elle eût été encore costumée en débardeur.

-- Je dirai plus, ajouta Rodin, je l'aime à cause de ses folies;
car, voyez-vous, on a beau dire, ma chère fille, il y a toujours
un bon fonds, un bon coeur, quelque chose enfin, chez ceux qui
dépensent généreusement leur argent pour les autres.

-- Eh bien! tenez, vous êtes un très brave homme, vous! dit Rose-
Pompon enchantée de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne
voulez-vous pas venir voir Céphyse pour lui parler de Jacques?

-- À quoi bon lui apprendre ce qu'elle sait? Que Jacques est en
prison?... Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre
garçon d'un si mauvais pas...

-- Oh! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s'écria
vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux Céphyse.

-- Ce serait du bien perdu, chère petite folle, dit Rodin en
souriant; mais rassurez-vous, je n'ai pas besoin de récompense
pour vous faire un peu de bien quand je le puis.

-- Ainsi vous espérez tirer Jacques de prison?...

Rodin secoua la tête et reprit d'un air chagrin et contrarié:

-- Je l'espérais... mais, à cette heure... que voulez-vous? tout
est changé...

-- Et pourquoi donc? demanda Rose-Pompon surprise.

-- Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m'appelant
M. Rodin doit vous paraître très amusante, ma chère fille, je le
comprends: vous n'êtes en cela qu'un écho... Quelqu'un vous aura
dit: «Allez dire à M. Charlemagne qu'il s'appelle M. Rodin... ça
sera fort drôle.»

-- Bien sûr qu'il ne me fût pas venu à l'idée de vous appeler
M. Rodin... on n'invente pas un nom comme celui-là soi-même,
répondit Rose-Pompon.

-- Eh bien! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a
fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.

-- Ah! mon Dieu! et cela parce que je vous ai appelé M. Rodin, au
lieu de M. Charlemagne? s'écria Rose-Pompon tout attristée,
regrettant alors la plaisanterie qu'elle avait faite à
l'instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle,
qu'est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que
vous vouliez rendre à Jacques?

-- Il ne m'est pas permis de vous le dire, ma chère fille. En
vérité... je suis désolé de tout ceci pour ce pauvre Jacques...
croyez-le bien; mais permettez-moi de descendre.

-- Monsieur... écoutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon: si
je vous disais le nom de la personne qui m'a engagée à vous
appeler M. Rodin, vous intéresseriez-vous toujours à Jacques?

-- Je ne cherche pas à surprendre les secrets de personne... ma
chère fille... vous avez été dans tout ceci le jouet ou l'écho de
personnes peut-être fort dangereuses, et, ma foi! malgré l'intérêt
que m'inspire Jacques Rennepont, je n'ai pas envie, vous entendez
bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme... Dieu m'en
garde!

Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y
comptait bien; car après une seconde de réflexion la jeune fille
lui dit:

-- Tenez, monsieur, c'est trop fort pour moi, je n'y entends rien;
mais ce que je sais, c'est que je serais désolée d'avoir fait tort
à un brave garçon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire
tout bonnement ce qui en est; ma franchise sera peut-être utile à
quelque chose...

-- La franchise éclaire souvent les choses obscures, dit
sentencieusement Rodin.

-- Après tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin.
Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l'amant
de cette pauvre Céphyse? Voilà, monsieur, ce qui est arrivé: Nini-
Moulin, un gros farceur, vous a vu tout à l'heure dans la rue; la
portière lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m'a
dit à moi: «Non, il s'appelle Rodin, il faut lui faire une farce:
Rose-Pompon, allez à sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin.
Vous verrez la drôle de figure qu'il fera.» J'ai promis à Nini-
Moulin de ne pas le nommer; mais dès que ça pourrait risquer de
nuire à Jacques... tans pis, je le nomme.

Au nom de Nini-Moulin, Rodin n'avait pu retenir un mouvement de
surprise. Ce pamphlétaire, qu'il avait fait charger de la
rédaction de _l'Amour du prochain_, n'était pas personnellement à
craindre; mais Nini-Moulin, très bavard et très expansif après
boire, pouvait être inquiétant, gênant, surtout si Rodin, ainsi
que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette
maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par
l'intermédiaire de la reine Bacchanal. Le _socius _se promit donc
d'aviser à cet inconvénient.

-- Ainsi, ma chère fille, dit-il à Rose-Pompon, c'est un
M. Desmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise
plaisanterie?

-- Non pas Desmoulins... mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il
écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots
pour l'argent qu'on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint...
ses patrons sont _saint Soiffard _et _saint Chicard_, comme il dit
lui-même.

-- Ce monsieur me paraît fort gai.

-- Oh! très bon enfant!

-- Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant
rappeler ses souvenirs; n'est-ce pas un homme de trente-six à
quarante ans, gros... la figure colorée?

-- Colorée comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par
dessus, le nez bourgeonné... comme une framboise...

-- C'est bien lui... M. Dumoulin... oh! alors vous me rassurez
complètement, ma chère fille; la plaisanterie ne m'inquiète plus
guère. Mais c'est un très digne homme que M. Dumoulin, aimant
peut-être un peu trop le plaisir...

-- Ainsi, monsieur, vous tâcherez toujours d'être utile à Jacques?
La bête de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empêchera pas?

-- Non, je l'espère.

-- Ah çà! il ne faudra pas que je dise à Nini-Moulin que vous
savez que c'est lui qui m'a dit de vous appeler M. Rodin, n'est-ce
pas, monsieur?

-- Pourquoi non? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire
franchement la vérité.

-- Mais, monsieur, Nini-Moulin m'a tant recommandé de ne pas vous
le nommer...

-- Si vous me l'avez nommé, c'est par un très bon motif; pourquoi
ne pas le lui avouer? Du reste, ma chère fille, ceci vous regarde,
et non pas moi... Faites comme vous voudrez...

-- Et pourrais-je dire à Céphyse vos intentions pour Jacques?

-- La franchise, ma chère fille, toujours la franchise... on ne
risque jamais rien de dire ce qui est...

-- Pauvre Céphyse, va-t-elle être heureuse!... dit vivement Rose-
Pompon. Et cela lui viendra bien à propos...

-- Seulement, il ne faut pas qu'elle s'exagère trop ce bonheur. Je
ne promets pas positivement... de faire sortir ce digne garçon de
prison... je dis que je tâcherai; mais ce que je promets
positivement, car depuis l'emprisonnement de Jacques, je crois
votre amie dans une position bien gênée...

-- Hélas! monsieur...

-- Ce que je promets, dis-je, c'est un petit secours... que votre
amie recevra aujourd'hui, afin qu'elle ait le moyen de vivre
honnêtement... et si elle est sage, eh bien!... si elle est sage,
plus tard on verra...

-- Ah! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez à temps au
secours de cette pauvre Céphyse... On dirait que vous êtes son
vrai bon ange... Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou
M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c'est que vous êtes un
excellent...

-- Allons, allons, n'exagérons rien, dit Rodin en interrompant
Rose-Pompon; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma
chère fille. Mais voyez donc comme les choses s'enchaînent
quelquefois! Je vous demande un peu qui m'aurait dit, lorsque
j'entendais frapper à ma porte, ce qui m'impatientait fort, je
l'avoue, qui m'aurait dit que c'était une petite voisine qui, sous
le prétexte d'une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie
d'une bonne action... Allons, donnez courage à votre amie... ce
soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir!
Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur la terre.

-- Ah! monsieur... vous le prouvez bien.

-- Que voulez-vous? c'est tout simple: le bonheur des vieux...
c'est de voir le bonheur des jeunes...

Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-
Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout émue:

-- Tenez, monsieur, Céphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres
filles; il y en a de plus vertueuses, c'est encore vrai, mais nous
avons, j'ose le dire, bon coeur: aussi, voyez-vous, si jamais vous
étiez malade, appelez-nous; il n'y a pas de bonnes soeurs qui vous
soigneraient mieux que nous... C'est tout ce que nous pouvons vous
offrir; sans compter Philémon que je ferais se scier en quatre
morceaux pour vous; je m'y engage sur l'honneur; comme Céphyse,
j'en suis sûre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour
vous à la vie, à la mort.

-- Vous voyez donc bien, chère fille, que j'avais raison de dire:
tête folle bon coeur... Adieu et au revoir!

Puis Rodin, reprenant son panier, qu'il avait posé à terre à côté
de son parapluie, se disposa à descendre l'escalier.

-- D'abord vous allez me donner ce panier-là, il vous gênerait
pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des
mains de Rodin, malgré la résistance de celui-ci.

Puis elle ajouta:

-- Appuyez-vous sur mon bras: l'escalier est si noir... vous
pourriez faire un faux pas.

-- Ma foi, j'accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis
pas bien vaillant.

En s'appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui
portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l'escalier et
traversa la cour.

-- Tenez, voyez-vous là-haut, au troisième, cette grosse face
collée aux carreaux? dit tout à coup Rose-Pompon à Rodin en
s'arrêtant au milieu de la petite cour, c'est Nini-Moulin... Le
reconnaissez-vous? Est-ce bien le vôtre?

-- C'est bien le mien, dit Rodin après avoir levé la tête; et il
fit de la main un salut très affectueux à Jacques Dumoulin, qui,
stupéfait, se retira brusquement de la fenêtre.

-- Le pauvre garçon... Je suis sûr qu'il a peur de moi... depuis
sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort!

Et il accompagna les mots _il a bien tort _d'un sinistre pincement
de lèvres dont Rose-Pompon ne put s'apercevoir.

-- Ah çà! ma chère fille, lui dit-il lorsque tous deux entrèrent
dans l'allée, je n'ai plus besoin de votre aide; remontez vite
chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.

-- Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d'aller lui dire
quel brave homme vous êtes. Et Rose-Pompon s'élança dans
l'escalier.

-- Eh bien!... eh bien!... et mon panier qu'elle emporte, cette
petite folle! dit Rodin.

-- Ah! c'est vrai... Pardon, monsieur, le voici... Pauvre Céphyse!
va-t-elle être contente! Adieu, monsieur.

Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de
l'escalier, qu'elle gravit d'un pied alerte et impatient.

Rodin sortit de l'allée.

-- Voici votre panier, chère dame, dit-il en s'arrêtant sur le
seuil de la boutique de la mère Arsène. Je vous fais mes humbles
remerciements... de votre obligeance...

-- Il n'y a pas de quoi, mon digne monsieur; c'est tout à votre
service... Eh bien! le radis était-il bon?

-- Succulent, ma chère dame, succulent et excellent.

-- Ah! j'en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientôt?

-- J'espère que oui... Mais pourriez-vous m'indiquer un bureau de
poste voisin?

-- En détournant la rue à gauche, la troisième maison, chez
l'épicier.

-- Mille remerciements.

-- Je parie que c'est un billet doux pour votre bonne amie, dit la
mère Arsène, mise en gaieté par le contact de Rose-Pompon et de
Nini-Moulin.

-- Eh!... eh!... eh!... cette chère dame, dit Rodin en ricanant;
puis redevenant tout à coup parfaitement sérieux, il fit un
profond salut à la fruitière en lui disant:

-- Votre serviteur de tout mon coeur... Et il gagna la rue.

* * * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur
Baleinier, où était encore enfermée Mlle de Cardoville.



V. Les conseils.

Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée
dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative
nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat,
assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement
intrépide d'Agricol, assisté de l'héroïque Rabat-Joie, à regagner
la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard
extérieur avec le jeune forgeron.

Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour
précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage
de la maison de santé; la fenêtre grillée, défendue au dehors par
un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clarté dans cet
appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux,
s'attendait à être délivrée, d'un jour à l'autre, par
l'intervention de ses amis; mais elle éprouvait une douloureuse
inquiétude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument
l'issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par
ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du
couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes; celles-ci
étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient
encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de
Saint-Dizier, le père d'Aigrigny et leurs créatures. La légère
pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un
peu battus, trahissaient de récentes angoisses: assise devant une
petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée
par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un
livre.

Tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur,
jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés
de l'ordre, n'était, on l'a dit, qu'à moitié dans les confidences
du père d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait
ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il
ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu
la veille entre le père d'Aigrigny et Rodin, après la lecture du
testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la
veille, reçu l'ordre du père d'Aigrigny (alors obéissant aux
inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle
de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher
enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux
poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.

À l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion
et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au
contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha
d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrêta
à quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits
de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il eût été satisfait
des remarques qu'il venait de faire:

-- Allons! les malheureux événements de l'avant-dernière nuit
auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais... Il y a
du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme; les
yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un éclat
anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre guérison
reculé... car ce qui s'est malheureusement passé l'avant-dernière
nuit vous a jetée dans un état d'exaltation d'autant plus fâcheux
que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos
soins aidant, votre guérison ne sera, je l'espère, reculée que de
quelque temps.

Si habituée qu'elle fût à l'audace de l'affilié de la
congrégation, Mlle de Cardoville ne put s'empêcher de lui dire
avec un sourire de dédain amer:

-- Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur! Quelle
effronterie dans votre zèle à bien gagner l'argent!... Jamais un
moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux
lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant
qu'elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez
cher.

-- Hélas! dit le docteur d'un ton pénétré, toujours cette
imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins!
que je joue la comédie quand je vous parle de l'état affligeant où
vous étiez lorsqu'on a été obligé de vous conduire ici à votre
insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanité rebelle, votre
position s'est merveilleusement améliorée; vous marchez à une
guérison complète. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la
justice qui m'est due et un jour... je serais jugé comme je dois
l'être.

-- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez
_jugé comme vous devez l'être_, dit Adrienne en appuyant sur ces
mots.

-- Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte
de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez
plus à cet enfantillage.

-- Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et
flétrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh!
jamais!

-- Bon!! dit le docteur en haussant les épaules, une fois
dehors... Dieu merci! vous aurez à songer à bien d'autres
choses... ma belle ennemie.

-- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites...
Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mémoire.

-- Parlons sérieusement; avez-vous réellement la pensée de vous
adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton
grave.

-- Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux... je le
veux fermement.

-- Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à
cette idée, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pénétré; je
vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre
intérêt...

-- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts
avec les miens...

-- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et
comme s'il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville,
voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir
deux personnes remplies de coeur et de générosité?

-- Deux seulement? La plaisanterie serait plus complète si vous en
comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abbé d'Aigrigny; car
telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles
vous invoquez ma pitié.

-- Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni
de l'abbé d'Aigrigny.

-- De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville
avec surprise.

-- Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par
ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent
voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce
jardin... Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur
eux.

-- Hélas! je m'en doutais... Et l'on a refusé de m'apprendre s'ils
avaient été blessés!... dit Adrienne avec une douloureuse émotion.

-- L'un d'eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave,
puisqu'il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.

-- Dieu soit loué! s'écria Mlle de Cardoville en joignant les
mains avec ferveur.

-- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont
échappé; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous
donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulière
manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.

-- Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville.

-- Car enfin, s'ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans
lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et
d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères...

-- Ciel!... et ce serait pour moi!...

-- Ce serait _pour _vous... et, qui pis est_, par _vous, qu'ils
seraient condamnés.

-- Par moi... monsieur?

-- Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance
contre votre tante et l'abbé d'Aigrigny (je ne vous parle pas de
moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir
vous plaindre à la justice d'avoir été injustement séquestrée dans
cette maison.

-- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit
Adrienne avec une inquiétude croissante.

-- Mais, enfant que vous êtes, s'écria le jésuite de robe courte
d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie
d'une affaire, on arrête son cours et son action où l'on veut, et
comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une
plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien!
qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait
citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus
minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne
que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée
dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne
voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée; et
comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entraîne une peine
infamante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche;
et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par
quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la
trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d'avoir
agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué
cette arrestation? Vous-même, en déposant contre nous.

-- Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible.

-- Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que
moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le
droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de
chercher à étouffer cette méchante affaire... c'est vous...
vous... pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c'est vous
qui allez les livrer à la justice!

Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite
de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont
il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son fils,
seraient subordonnés au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou
non la vengeance légitime qu'elle voulait demander à la
justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le
savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle
de Cardoville: «Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce
Dagobert et son fils»; tandis qu'on arrivait aux mêmes fins en
inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux
libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître
la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon
sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol
pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur
tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position
terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu'elle avait
souffert dans cette maison, en comptant tous les justes
ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son coeur, Adrienne
trouvait cruel de renoncer à l'âpre plaisir de dévoiler, de
flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur
Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention
sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de
l'hésitation de Mlle de Cardoville.

-- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son
trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que
ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu'on m'a
fait, quand sortirai-je d'ici?

-- Je n'en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous
serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes
en excellente voie... mais...

-- Toujours cette insolente et stupide comédie! s'écria Mlle de
Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous
demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de
temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car
enfin... j'en sortirai un jour, je suppose.

-- Certes, je l'espère bien, répondit le jésuite de robe courte
avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois
vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises
pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se
renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est établie
afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans
votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s'exalte pas de
nouveau dangereusement.

-- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce
qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté?

-- Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d'un ton pénétré.

Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de
son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans
ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la
porte; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.

-- Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effaré, il y a en bas
deux messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que
mademoiselle.

Adrienne releva vivement la tête; ses yeux étaient baignés de
larmes.

-- Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort étonné.

-- L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: «Allez prévenir M. le
docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une
mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.»

-- Un magistrat! s'écria le jésuite de robe courte en devenant
pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.

-- Ah! Dieu soit loué! s'écria Adrienne en se levant avec
vivacité, la figure rayonnante d'espérance à travers ses larmes:
mes amis ont été prévenus à temps!... l'heure de la justice est
arrivée!

-- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la
gardienne après un moment de réflexion.

Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se
rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaçant, qui
contrastait avec la placidité habituelle de son sourire
d'hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse:

-- Prenez garde... mademoiselle!... ne vous félicitez pas trop
tôt...

-- Je ne vous crains plus maintenant! répondit Mlle Cardoville
l'oeil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de
retour à Paris, été prévenu à temps... il accompagne le
magistrat... il vient me délivrer!...

Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amère:

-- Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.

-- Mademoiselle, s'écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses
angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde... songez à
ce que je vous ai dit... votre plainte entraînera, nécessairement,
la révélation de ce qui s'est passé pendant l'autre nuit... Prenez
garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre
vos mains... Songez-y... il y a pour eux les galères.

-- Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites une
menace détournée: ayez donc au moins le courage de me dire que si
je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l'instant le soldat
et son fils.

-- Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont
perdus, répondit le jésuite de robe courte d'une manière ambiguë.

Ébranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans les
menaces du docteur, Adrienne s'écria:

-- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous
que je mentirai?

-- Vous répondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hâta de dire
M. Baleinier dans l'espoir d'arriver à ses fins, vous répondrez
que vous vous trouviez dans un état d'exaltation d'esprit il y a
quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intérêt, vous
conduire ici à votre insu; mais qu'aujourd'hui votre état est fort
amélioré, que vous reconnaissez l'utilité de la mesure que l'on a
été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces
paroles... car, après tout, c'est la vérité.

-- Jamais! s'écria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je
ne serai complice d'un mensonge aussi infâme! jamais je n'aurai la
lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant souffert!

-- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de
pas derrière la porte. Prenez garde...

En effet, la porte s'ouvrit, et, à la stupeur indicible du
docteur, Rodin parut, accompagné d'un homme vêtu de noir, d'une
physionomie digne et sévère.

Rodin, dans l'intérêt de ses projets et par des motifs de prudence
rusée que l'on saura plus tard, loin de prévenir le père
d'Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue
qu'il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat,
avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner
l'ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus
étroitement encore.

On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il
vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la
physionomie imposante l'inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu'il
le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l'humble et
obscur secrétaire de l'abbé d'Aigrigny.

Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d'un geste
à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville
au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir
un mouvement d'admiration à la vue de la rare beauté d'Adrienne,
semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intérêt, le
jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le
docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se faire
comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes
d'intelligence, tâchant de l'interroger ainsi sur l'arrivée
imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier:
Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son
expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement
affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait
d'interrogations muettes, Rodin s'avança d'un pas, tendit vers lui
son cou tors, et lui dit d'une voix très calme:

-- Plaît-il... monsieur le docteur? À ces mots, qui déconcertèrent
complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait
depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin
ajouta avec un imperturbable sang-froid:

-- Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes
de signes mystérieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort
particulier à me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je
le prie de s'expliquer tout haut.

Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d'un
ton agressif et accompagnée d'un regard de froideur glaciale,
plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il
resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut
frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta
sur M. Baleinier un regard d'une grande sévérité.

Mlle de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer M. de Montbron,
restait aussi singulièrement étonnée.



VI. L'accusateur.

Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d'un
magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt
son sang-froid, et, s'adressant à son confrère de robe longue:

-- Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est
que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en
entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le
magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite
dont je ne savais pas devoir être honoré.

-- C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence,
monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit le
magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à
laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'être fait à
votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu
m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect,
tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si
l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était
fondée... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.

-- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier
d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de
parler?

-- Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma
religion sur un fait que l'on m'a signalé...

-- Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit
le docteur en s'inclinant.

-- Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de
cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant
allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante
politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur
fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse...
Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous,
monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper
complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous
soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans
l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.

-- Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le
jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera
facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma
conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.

-- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne,
est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par
surprise?

-- Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire
observer que la manière dont vous posez cette question est
outrageante pour moi.

-- Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la
parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge
de la convenance de mes questions.

Adrienne allait répondre affirmativement à la question du
magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui
rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de
cruelles poursuites. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment
de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation
contre d'odieuses hypocrisies; elle eût regardé comme une lâcheté
de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier,
elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de
dignité:

-- Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une
question.

-- Parlez, mademoiselle.

-- La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous
comme une dénonciation formelle?

-- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la
vérité... aucune considération ne doit vous engager à la
dissimuler.

-- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu'ayant de
justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas
donner suite à la déclaration que je vous aurai faite?

-- Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite,
mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la
société, si elle a été lésée dans votre personne.

-- Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un dédaigneux oubli
du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez?

-- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle;
mais, j'ai l'honneur de vous le répéter, la société ne peut
montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime
d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il
n'en ait été ainsi... La manière dont vous vous exprimez, la
générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre
attitude, tout me porte à croire que l'on m'a dit vrai.

-- J'espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son
sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration
qui vous a été faite?

-- Il m'a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d'un ton sévère,
que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise...

-- Par surprise?

-- Oui, monsieur.

-- Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise,
répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.

-- Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

-- Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen
que l'on est malheureusement obligé d'employer lorsque les
personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur
fâcheux état...

-- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a déclaré que Mlle
de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.

-- Ceci est une question de médecine légale dont la justice n'est
seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée,
débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son
assurance.

-- Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus
sérieusement débattue, que l'on vous accuse d'avoir séquestré Mlle
de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.

-- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec
un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, dans quel
intérêt j'aurais commis une indignité pareille, en admettant que
ma réputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si
odieuse et si absurde?

-- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot
de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de
cupidité.

-- Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi
calomnieuse? s'écria le docteur Baleinier avec une indignation
chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et,
j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été complice de
cette infamie?

-- C'est moi... moi... dit froidement Rodin.

-- Vous!... s'écria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas,
il resta comme foudroyé...

-- C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et
brève...

-- Oui, c'est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves
suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle
de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin
qu'Adrienne pût apercevoir son défenseur.

Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore
été prononcé; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du
secrétaire de l'Abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports; mais ne
l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre
que ce jésuite; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé
de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La
figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements
sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un
dégoût peut-être invincible; mais la jeune fille, se rappelant que
la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de
haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des
plus nobles coeurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut
singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia
qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il
semblait pauvre et qu'il venait la secourir.

Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse
hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel
point la dénonciation de Rodin le bouleversait; sa tête se perdait
en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'Adrienne
dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers
le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de
céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette
malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était
Rodin, lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué
au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un
magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne... alors que,
la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de
sévérité envers elle!... Le jésuite de robe courte se persuada que
Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que
les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce
misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il
regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec
indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:

-- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de
m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore...

Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité, c'était
s'accuser soi-même, il eut l'air de céder à une trop vive émotion,
et reprit avec amertume:

-- Ah! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que
j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c'est
honteux!...

-- Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité?
répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en
position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle
machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... étaient
victimes?... Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir
M. le magistrat... lui prouver ce que j'avançais et l'accompagner
ici. C'est ce que j'ai fait.

-- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce
n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser
encore...

-- J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et
tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint-
Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil
intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et
les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?

-- Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu
ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de
désespoir.

L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et
formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors
surabondamment prouvé que le _traître _avait complètement passé
dans le camp ennemi... Ayant hâte de mettre un terme à cette scène
si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne
contenance, malgré sa vive émotion:

-- Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et
dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision
judiciaire leur eût donné une autorité quelconque... Mais, fort de
ma conscience, je m'adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je
la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que
sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour
qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de
sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon
langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec
elle, et si...

-- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment
Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure
générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du
tout...

-- Comment, monsieur!... s'écria le docteur, vous vous
permettez...

-- Je me permets de vous démasquer sans votre agrément; c'est un
inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous
dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme
si elle était folle!... Parbleu! voilà qui est bien concluant!

-- Mais, monsieur... dit le docteur.

-- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est
évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin
de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé
de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre
demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bénéfice de votre
conviction prétendue... Allons donc! ce n'est pas à des gens de
bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-là.

-- Ah çà! monsieur!... s'écria Baleinier courroucé...

-- Ah çà! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant
toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous
réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur
une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous
vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: «Grâce
à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de
plus?»

-- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

-- Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la
raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.

-- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.

-- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

-- Vous! et comment cela? s'écria le docteur.

-- C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent...
comme vous le pensez bien... répondit Rodin avec un sourire
ironique.

Puis il ajouta avec indignation:

-- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser
soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui
au moins une telle discussion.

-- Monsieur...

-- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est
odieux à soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai,
odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.

-- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de
robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat
fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si
grossières calomnies!

-- Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non
seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien
contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion; de tout ceci,
il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de
santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle
puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.

-- Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur,
dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas
aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je décline, à ce
sujet, toute responsabilité pour l'avenir.

-- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que
mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.

-- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander
d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à Mlle de
Cardoville, dit le magistrat au directeur.

-- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

-- Quant à la question de savoir si vous avez séquestré
mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en
est saisie, monsieur; vous serez entendu.

-- Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant
bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

-- Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que
soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes
dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons
toujours trouver des innocents.

Puis, s'adressant à Adrienne:

-- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de
pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre
générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie
civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son
cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyauté (le
magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si
franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous
voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de
M. le maréchal Simon... je vais de ce pas les réclamer au couvent
où elles ont été conduites aussi par surprise.

-- En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris
l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon
intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles
Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un
devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc,
monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les
confier...

-- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de
Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier:

-- Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure
Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville
fera ses préparatifs de départ; elles pourront ainsi quitter cette
maison avec leur parente.

-- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de
la sienne en attendant le moment de son départ, répondit
M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.

-- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans
préjuger la question qui sera prochainement portée devant la
justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus
tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de
cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle.

-- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours,
monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et
touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et
j'espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier
chez moi... non de la justice que vous m'avez accordée, mais de la
manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec
laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta
Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver
que ce qu'on appelle ma _guérison _est bien réel.

M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de
Cardoville.

Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux
avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce
dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du
docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de
son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci
fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il
sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci
s'était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se
retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier,
regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.

-- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en
précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut
plein d'affabilité.

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de
sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin;
il était conçu en ces termes:

«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le
jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au
sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernière importance.»

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce
billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là
d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend
père, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande
gloire du Seigneur. _Seulement tout en obéissant, M. Baleinier
cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite
de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on
devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus
fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et
pour lui, Baleinier.

Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.



VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.

À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu,
que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur,
s'écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de
reconnaissance:

-- Enfin, grâce à vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh!
je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être,
d'expansion, d'épanouissement dans ce mot adorable... liberté!!

Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient,
ses lèvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle eût aspiré
avec délices un air vivifiant et pur.

-- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-
elle, mais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire voeu de
rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la
liberté. Ce voeu vous paraît sans doute un peu _moyen âge,
_ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette
noble époque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc
doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette
pensée de _délivrance _qui vient d'éclore, vous le voyez, au
milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému,
touché. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle
vous paye de votre généreux secours! reprit la jeune fille avec
exaltation.

Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète
transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si
dur, si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Baleinier,
semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus
affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés,
s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable
intérêt... Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout à coup à ces
impressions, il dit en se parlant à lui-même:

-- Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop
précieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est
pas... ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Adrienne;
ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance.
Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre
famille... Savez-vous ce qui se passe?

Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit:

-- Que se passe-t-il donc, monsieur?

-- Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette
maison?... savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et
l'abbé d'Aigrigny?

En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de
Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s'attristèrent, et
elle répondit avec amertume:

-- La haine, monsieur... a sans doute animé Mme de Saint-Dizier
contre moi.

-- Oui... la haine... et de plus le désir de vous dépouiller
impunément d'une fortune immense...

-- Moi... monsieur, et comment?

-- Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l'intérêt que vous
aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un
héritage?

-- J'ignorais cette date et ces détails, monsieur; mais je savais
incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une
circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos ancêtres...

-- Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants,
n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur...

-- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle,
c'est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13
février à heure fixe: ce jour et cette heure passés, les
retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous maintenant
pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle?

-- Oh oui! je comprends, s'écria Mlle de Cardoville: à la haine
que me portait ma tante se joignait la cupidité... tout
s'explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont
été séquestrées comme moi...

-- Et cependant, s'écria Rodin, vous et elles n'êtes pas les
seules victimes...

-- Quelles sont donc les autres, monsieur?

-- Le prince indien.

-- Le prince Djalma? dit vivement Adrienne.

-- Il a failli être empoisonné par un narcotique... dans le même
intérêt.

-- Grand Dieu! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec
épouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on
dit d'un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au
château de Cardoville...

-- Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris; je
sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l'aide d'une ruse, cet
homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.

-- Et à cette heure... où est-il?

-- Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il
est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver; je ferai
ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne
saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi.
Quel coeur, ma chère demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur
d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.

-- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec
émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure;
c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours.

-- Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant...
car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jeté au
milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves,
ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls
ne serait-il pas exposé!

-- Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement
Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers... Avant
d'être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais
envoyé un homme de confiance lui offrir les services d'un ami
inconnu; je vois maintenant que cette folle idée, que l'on m'a
reprochée, était fort sensée... Aussi j'y tiens plus que jamais;
le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse
hospitalité... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma
tante...

-- Mais vous, ma chère demoiselle?

-- Aujourd'hui même, je vais aller habiter une maison que depuis
quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter
Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi,
monsieur, puisque votre mission est d'être le bon génie de notre
famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous
l'avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon; je vous en
conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi,
comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans
ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu'il ne s'inquiète de
rien; on pourvoira à tous ses besoins; il vivra comme il doit
vivre... en prince.

-- Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence...
Mais jamais touchant intérêt n'aura été mieux placé... Il suffit
de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mélancolique figure
pour...

-- Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant
Rodin.

-- Oui, ma chère demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures
environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses
traits charmants sont le miroir de son âme.

-- Et où l'avez-vous vu, monsieur?

-- À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non
loin duquel la tempête l'avait jeté... et où je m'étais rendu afin
de...

Puis, après un moment d'hésitation, Rodin reprit comme emporté par
sa franchise:

-- Eh! mon Dieu! où je m'étais rendu pour faire une mauvaise
action, honteuse et misérable... il faut bien l'avouer...

-- Vous, monsieur... au château de Cardoville? pour une mauvaise
action! s'écria Adrienne profondément surprise...

-- Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En
un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre
ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se
prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait
fort à de l'espionnage et à de la calomnie... mais l'honnête et
digne homme a refusé...

-- Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus
étonnée.

-- Je suis... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny...
bien peu de chose, comme vous le voyez.

Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du
jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut
respectueux.

À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous
l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin,
l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de
machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout: le régisseur
de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du
prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et
déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance
lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué
un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était
balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il
venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le
magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui,
s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on
pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide
réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par
elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.

Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait:
il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de
Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur
lui un regard perçant:

-- Ah!... vous êtes monsieur Rodin... le secrétaire de M. l'abbé
d'Aigrigny?

-- Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle,
répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai
jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny... Je m'en suis fait un
ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé... Mais il
n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce
prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.

Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la
pitié au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre
vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi
dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait
bravée pour faire une généreuse révélation.

Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement:

-- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez
chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si
honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en
charger?

-- Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience
pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous
le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus
prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris
depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus
prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu
mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens...
Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle
et grande; mais avant-hier... j'ai été cruellement désabusé... un
coup de foudre m'a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta
Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus
de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un
instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de
chagrin que si j'avais agi de moi-même. Cela me pèse et
m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui
vous intéresse; car l'âme se dilate aux généreuses pensées, comme
la poitrine se dilate à un air pur et salubre.

Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il
l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement
contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs
d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.

-- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à
Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?

-- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon
affection pour lui: aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout;
soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus
que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce
détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.

-- Et qui donc encore a-t-il menacé?

-- M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre
parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de
Paris par une infâme trahison... Enfin, un dernier héritier,
malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été
jeté dans une prison pour dettes.

-- Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet
abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc
tramé?

-- Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.

-- Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier!

-- Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle; un
jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre
famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.

-- Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais
vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous
inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez
même sur toutes les personnes de ma famille?

-- Mon Dieu! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si
je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me
comprendre...

-- Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de
vous.

-- Eh bien! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre
coeur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère
indépendant et fier... une fois bien à vous, ma foi! les vôtres,
qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont pas été
indifférents: les servir, c'était vous servir encore.

-- Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des
louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment
avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractère?

-- Je vais vous le dire, ma chère demoiselle; mais auparavant, je
dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors même que
vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez
souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire,
n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de coeur.

-- Je le crois, monsieur.

-- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh
bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous
auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble
et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé
sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est
très à plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon
unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny,
et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je
ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de
sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que
vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans
mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si
belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un
abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais
du moins j'aurai tenté de combattre.

Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie,
de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela
arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et
repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur,
cette laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération,
et l'on se dit: «Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme
habite un corps pareil!» et l'on se sent touché, presque attendri
par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville
commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré
brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était
simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement
la curiosité de Mlle de Cardoville: c'était de savoir comment
Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui
inspirait.

-- Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur...
mais je voudrais savoir...

-- Comment vous m'avez été... moralement révélée, n'est-ce pas?...
Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n'est plus simple... En deux
mots, voici le fait: l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une
machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle...

-- Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité.

-- Et vous avez raison, ma chère demoiselle... c'est un homme
d'une sagacité inouïe... mais je le trompais... en affectant plus
que de la simplicité... Pour cela n'allez pas me croire faux...
Non... je suis fier... à ma manière, et ma fierté consiste à ne
jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle
soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient
mes supérieurs... je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc
pas moi, c'est l'infériorité de la condition qu'ils humilient... À
cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est à couvert, et je
n'ai à haïr personne.

-- Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus
en plus frappée du tour original de l'esprit de Rodin.

-- Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La
veille du 13 février, M. l'abbé d'Aigrigny me remet un papier
sténographié, et me dit: «Transcrivez cet interrogatoire, vous y
ajouterez que cette pièce vient à l'appui de la décision d'un
conseil de famille qui déclare, d'après le rapport du docteur
Baleinier, l'état de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant
pour exiger sa réclusion dans une maison de santé...»

-- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long
entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que
l'on écrivait à mon insu.

-- Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié; je
commence à le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frappé
de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille... Comment!
folle! m'écriai-je, Mlle de Cardoville folle!... Mais les insensés
sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille!... De
plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture... je l'achève...
Oh! alors, que vous dirais-je?... Ce que j'ai éprouvé, voyez-vous,
ma chère demoiselle, ne se peut exprimer: c'était de
l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!...

-- Monsieur... dit Adrienne.

-- Oui, ma chère demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne
choque pas votre modestie: sachez donc que ces idées si neuves, si
indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat
devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec
une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus
tendre, le plus religieux respect...

-- Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'écria Mlle de
Cardoville de plus en plus intéressée. Après un moment
d'hésitation apparente, Rodin reprit:

-- Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire...
Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c'est que, ma
lecture finie, je courus chez l'abbé d'Aigrigny afin de le
convaincre de l'erreur où je le voyais à votre égard... Impossible
de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon
de penser; il ne parut étonné que d'une chose, de s'apercevoir que
je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances.
Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il
m'ordonna de le suivre à la maison où devait s'ouvrir le testament
de votre aïeul. J'étais tellement aveuglé sur l'abbé d'Aigrigny
qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrivée successive du
soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon... Leur
indignation me dévoila l'étendue d'un complot tramé de longue main
avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l'on vous
retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris
pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au
couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l'esprit. Des
fragments de lettres, des mémoires, que l'on m'avait donnés à
copier ou à chiffrer, et dont je ne m'étais pas jusque-là expliqué
la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse
machination. Manifester, séance tenante, l'horreur subite que je
ressentais pour ces indignités, c'était tout perdre; je ne fis pas
cette faute. Je luttai de ruse avec l'abbé d'Aigrigny; je parus
encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû
m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus
impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l'abbé d'Aigrigny
ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauvé cet
héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation
profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de
vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme
toujours, je me rendis à mon bureau; pendant l'absence de l'abbé,
il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à
l'héritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette
trame immense... Oh! alors, ma chère demoiselle, devant les
découvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans
cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.

-- Quelles découvertes, monsieur?

-- Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi,
n'insistez pas, ma chère demoiselle; mais, dans cet examen, la
ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos
parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif
et profond intérêt que j'avais déjà ressenti pour vous, chère
demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes
victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis
de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny... Je réunis les
preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice
une autorité suffisante... Et ce matin... je quittai la maison de
l'abbé... sans lui révéler mes projets... Il pouvait employer,
pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lâche
à moi de l'attaquer sans le prévenir... Une fois hors de chez
lui... je lui ai écrit que j'avais en main assez de preuves de ses
indignités pour l'attaquer loyalement au grand jour... je
l'accusais... il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et
vous savez...

À ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit à
Rodin:

-- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé
rue Brise-Miche vient de revenir.

-- A-t-il laissé la lettre?

-- Oui, monsieur, on l'a montée tout de suite.

-- C'est bien!... laissez-nous. La gardienne sortit.



VIII. La sympathie.

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons
sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient
dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et
presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence
entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci,
dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait
aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus
loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle
arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à
s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune
fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette
supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de
Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la
jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le
disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne
se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier,
bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se
joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin;
pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble
enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.

-- Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que
j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se
justifient et m'excusent si je me trompe.

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et
paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui
inspirer, il répondit après un moment de silence:

-- Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes
propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je...

-- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous
m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur
le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des
instructions auxquelles la délicatesse répugnait... Mais comment
se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez
auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?

-- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre
d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de
quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a
évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou
basse...

-- Ceci, monsieur, est généralement vrai...

-- Et personnellement vrai... quant à moi.

-- Ainsi, monsieur, vous avouez?...

-- Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai
depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une
position sortable.

-- Et cette passion... monsieur?

-- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse...
oui, la paresse... l'horreur de toute activité d'esprit, de toute
responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents
livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus
heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa
pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je
rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je
dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien
inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui
contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les
utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon
intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées,
il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la
terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures;
après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais
allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci
de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de
ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme
une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!...

-- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à
une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la
philosophie pratique de Rodin.

-- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais dès que je le
pouvais... à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui
rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour
le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je
voulais!_

_-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de
la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque
indispensable, auquel vous renoncez absolument...

-- Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin
en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut
absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon
morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel
gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de
mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque
je puis faire quelques économies.

-- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous
vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la
bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement
à l'épreuve.

-- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à
ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père
d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe;
trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après
quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma
province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a
peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette
offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny,
malgré les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous
donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs,
nourri et logé... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré
être logé à part... mais, vous sentez bien, on me donne déjà
tant... que je passerai pardessus ce petit inconvénient.

Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces
petites confidences ménagères, et surtout abominablement
mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon
disparaître.

-- Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois
ou quatre jours vous aurez quitté Paris?

-- Je l'espère bien, ma chère demoiselle, et cela... ajouta-t-il
d'un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui
me serait bien précieux, reprit-il d'un ton grave et pénétré en
contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au
moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gré
d'avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse
de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille
de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre
condition...

-- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas
obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j'ai adressées
à votre supériorité d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude.

-- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle; à
quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous
flatte pas... je vous comprends, voilà tout... et ce qui va vous
sembler bizarre, c'est que votre aspect complète l'idée que je
m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre
entretien avec votre tante; ainsi quelques côtés de votre
caractère, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement
éclairés.

-- En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en plus...

-- Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à cette
heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour
passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités
raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre
courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles,
auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux
encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot
d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une
créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils ont faites à leur
image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce
inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné
reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas
s'estimer mille fois heureuse d'être la servante de ces petits
pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las
de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement,
songent comme on dit_, à faire une fin_, ce qu'ils entreprennent
en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire,
_faire un commencement!_

Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de
Rodin, si elle n'eût pas été singulièrement frappée de l'entendre
s'exprimer dans des termes si appropriés à elle... lorsque pour la
première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne
oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait affaire à un de ces
jésuites d'une rare intelligence, et ceux-là unissent les
connaissances et les ressources mystérieuses de l'espion de police
à la profonde sagacité du confesseur: prêtres diaboliques, qui, au
moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques
lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait
un corps, d'après quelques fragments zoologiques.

Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'écoutait avec une curiosité
croissante. Sûr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua
d'un ton indigné:

-- Et votre tante et l'abbé d'Aigrigny vous traitaient d'insensée
parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces
tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage,
vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de
l'indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté!

-- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment
mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières?

-- D'abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien
avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions
tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit
finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air
d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les
mêmes?

-- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous
donc parler?...

-- Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants
poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chère
demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-
être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par
exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus
raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos
sens... croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un
besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car
alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement
personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché... rien de
plus... et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce
serait hideux.

-- Monsieur, ce jugement si sévère... le portez-vous donc sur moi?
dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà
malgré elle.

-- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour
le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit
le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin
passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le
manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?

-- En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.

-- Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément
acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent
ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?

-- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit
Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou
devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre
d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur,
pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa
véritable place.

-- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de
ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les
procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni
meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations
dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations
de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma
chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être... vous rendent
plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune...
Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et
secourir ceux qui en souffrent.

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir
sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je
suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces
idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint-
Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur...
je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fierté je
vous écoute.

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant
d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un
gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en
arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour
mieux contempler Rodin, qui reprit:

-- Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été
comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point
de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés,
tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle
preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos
monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus
damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à
votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre
avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et
pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de
liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute
contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car
alors, je vous aurais durement blâmée.

-- D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit
vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son
caractère pourrait inspirer à Rodin.

-- Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être
qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée,
pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non,
vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier
ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle.
Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde?
non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie
exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin
mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le
mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme
vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau
vulgaire seront constamment braqués sur vous... Pourquoi donc
enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare,
qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge?
Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chère demoiselle? Eh
bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au
coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme
indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle
humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie
d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière
responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien
constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler
l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et
en dignité... Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est
noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère!
Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous
placera toujours haut et bien, croyez-moi...

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat,
ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle
redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil
involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme
diabolique, elle s'écria:

-- Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour
analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme
plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle
vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si
longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever
si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience
d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à
celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore
une fois, qui êtes-vous, monsieur?

-- Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire
d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux
bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi
de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans
son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un
brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de
part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but
plus profond peut-être qu'on ne le pense communément... Aussi, ma
chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi
nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en
continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-
moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours
heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que
vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les
merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez
encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez
par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid
troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va
vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur
cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez,
stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce
monde et digne d'être respectée comme une reine... Aimez...
brillez... jouissez... c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas!
toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un
jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le
plaisir... vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse
prétendre une âme grande et belle... Aussi peut-être... dans
quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de
plus en plus belle et fêtée... moi, de plus en plus vieux et
obscur; mais, il n'importe... une voix secrète vous dit
maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables,
il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais
rien ne pourra détruire!

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému
qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans
qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant
ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente
circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant
de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et
que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le
pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts,
ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle-
ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée,
ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne
parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle
jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme,
chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si
vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du
serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette
impression étrange.

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de
Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle
s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants.
Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un
homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces
tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais
l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin
se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût
échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre
vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de
généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait
encourager, admirer en elle, était réellement digne
d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe
de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets?
Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité
vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci
avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que
cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une
compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de
cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire,
Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:

-- Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit
pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de
vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens
que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très
utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en
vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez
donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans
ingratitude... Une position bien modeste, mais assurée, vous a été
enlevée... permettez-moi de...

-- Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en
interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour
vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté
d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous
aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de
tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète
indépendance.

-- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre
obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous
offrir.

-- Oh! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que
votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et
douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous...
Un jour peut-être... vous saurez pourquoi.

-- Un jour?

-- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis,
supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire
alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si
vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en
serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à
blâmer.

-- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc
interdite?

-- Non... non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh! croyez-
moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter
d'une manière digne de vous et de moi.

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit
à Adrienne:

-- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui
demande à vous parler; comme, d'après les nouveaux ordres de M. le
docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez... je viens
vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise
que je n'ai pas osé.

-- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au
signalement donné par la gardienne; qu'elle monte!...

-- M. le docteur a aussi donné l'ordre de mettre sa voiture à la
disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?

-- Oui... dans un quart d'heure, répondit Adrienne à la gardienne,
qui sortit. Puis s'adressant à Rodin:

-- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici
Mlles Simon?

-- Je ne le pense pas, ma chère demoiselle; mais quelle est cette
jeune ouvrière bossue? demanda Rodin d'un air indifférent.

-- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqué
pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne
avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente
créature; jamais pensée, jamais coeur plus généreux n'ont été
cachés sous des dehors moins...

Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près
réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux,
Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite,
assez étonné de cette soudaine réticence:

-- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve
combien la noblesse de l'âme, la supériorité de l'esprit, font
prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard
ou à la richesse.

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux
entra dans la chambre.



Treizième partie Un protecteur


I. Les soupçons.

Mlle de Cardoville s'avança vivement au devant de la Mayeux et lui
dit d'une voix émue en lui tendant les bras:

-- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous
sépare!

À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais
laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle
et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de
reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à
répondre à l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec
une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras
charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lèvres
fraîches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement
sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans
pouvoir prononcer une parole.

Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène
avec un secret malaise; instruit du refus de dignité opposé par la
Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de
Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse
créature pour Agricol, dévouement qui s'était si valeureusement
reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite
n'aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d'augmenter encore
cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais
dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son
ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville; puis
enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère
certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de
la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux:
il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette
prévision.

* * * * *

Les coeurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des
instincts d'une grâce, d'une bonté charmantes. Ainsi, après que la
Mayeux eut versé d'abondantes et douces larmes de reconnaissance,
Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya
pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la
jeune ouvrière.

Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d'une
humiliation; car, hélas! humiliation et souffrance, tels sont les
deux abîmes que côtoie sans cesse l'infortune: aussi, pour
l'infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque
toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain
au puéril détail que nous allons donner pour exemple; mais la
pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit
mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses
larmes, si Mlle de Cardoville n'était pas venue les essuyer.

-- Vous êtes bonne... oh! vous êtes noblement charitable...
mademoiselle!

C'est tout ce que put dire l'ouvrière d'une voix profondément
émue, et encore plus touchée de l'attention de Mlle de Cardoville
qu'elle ne l'eût peut-être été d'un service rendu.

-- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha
vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fierté... c'est
un trésor que j'ai découvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la
comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces
coeurs... comme nous les cherchons.

-- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chère demoiselle,
dit Rodin à Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrière.

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite; à l'aspect de
cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune
fille tressaillit; chose étrange! elle n'avait jamais vu cet
homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même
impression de crainte, d'éloignement, qu'il venait de ressentir
pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait
détacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec
force... ainsi qu'à l'approche d'un grand péril; et, comme
l'excellente créature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait,
elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses
yeux attachés sur Rodin.

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de
l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son
aversion instinctive contre l'ouvrière. Au lieu de baisser les
yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si
soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.

-- Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler
ses souvenirs et en s'adressant à la Mayeux; pardon, mais je
crois... que je ne me trompe point... n'êtes-vous pas allée, il y
a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici près?

-- Oui, monsieur...

-- Plus de doute... c'est vous!... Où avais-je donc la tête?
s'écria Rodin. C'est bien vous... j'aurais dû m'en douter plus
tôt...

-- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.

-- Ah! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en
montrant du geste la Mayeux: Voilà un coeur, un noble coeur, comme
nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel
courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle
manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je,
avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la
supérieure du couvent avait eu l'indignité de lui offrir pour
l'engager à espionner une famille où elle lui proposait de la
placer!...

-- Ah!... c'est infâme! s'écria Mlle de Cardoville avec dégoût.
Une telle proposition à cette malheureuse enfant... à elle!...

-- Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n'avais pas de
travail... j'étais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru
pouvoir tout me proposer...

-- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'était une double indignité
de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu'il est
doublement beau à vous d'avoir refusé.

-- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste.

-- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou
blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez à
cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je
vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que
Mlle de Cardoville en pense elle-même.

-- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui
honorent et qui récompensent, qui encouragent... et celles de
M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais.

-- Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout
l'honneur de ce jugement.

-- Comment cela, monsieur?

-- Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol
Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien!
est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des
garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur
l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître
cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à
son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle... Il
s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite
j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble
attachement.

Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent
si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le
sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que
douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment
fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où
Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la
Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et
pénétrant de Rodin, fixé sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune
ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un
sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que
le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire,
venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du
funeste amour dont elle était victime... De là l'éclatante rougeur
de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible
qu'Adrienne en fut frappée.

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet
recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le
jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très
intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un
jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble,
sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent
s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un
amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon
regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette
découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout.
Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait
à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la
Mayeux d'un signe d'intelligence:

-- Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette
pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave
ouvrier pour elle?

La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause
d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de
donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de
l'infortunée, le bourreau reprit:

-- Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!

Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de
pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait
de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin,
car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:

-- Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?

-- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité
parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à
paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère
fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À
force de l'aimer... à force de s'assimiler à lui quand on le loue,
il lui semble qu'on la loue elle-même...

-- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne
en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son
frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la
voyons... ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la
gronder bien fort.

Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée
par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que
toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir
pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles
s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader,
pour ne pas mourir de honte, -- que les dernières paroles de Rodin
étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle
ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle
trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.

-- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu
habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me
comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.

-- Mes bontés, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien
fait pour vous. Mais, Dieu merci! dès aujourd'hui, je pourrai
tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre
courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité
dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles
préoccupations; en un mot, dès aujourd'hui, si cela vous convient,
nous ne nous quitterons plus.

-- Mademoiselle, c'est trop de bonté, dit la Mayeux d'une voix
tremblante, mais je...

-- Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la
devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un
peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l'indépendance de votre
caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite
et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la
commisération; et même, je ne vous le cache pas, c'est en vous
donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances
que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.

-- Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux,
pour mériter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas
vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse
envers mon frère adoptif?

-- Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous
sommes quittes... mais je vous parle de l'affection, de l'amitié
sincère que je vous offre.

-- De l'amitié... à moi... mademoiselle?

-- Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne
soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la
position; et puis, j'ai mis dans ma tête que vous seriez mon
amie... et, vous le verrez, cela sera... Mais, maintenant, j'y
songe... et c'est un peu tard... quelle bonne fortune vous amène
ici?

-- Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le
priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes
nouvelles relativement à ce qui l'intéresse le plus au monde...
Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: «La
Mayeux, vous avez pris tant d'intérêt à ce qui regarde ces
enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie
en les retrouvant: ce sera votre récompense...»

Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif
et dit:

-- Oui, oui, chère demoiselle, c'est moi qui ai écrit à ce brave
soldat... mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous
saurez pourquoi.

-- Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule? dit
Adrienne.

-- Hélas, mademoiselle, j'ai été, en arrivant, si émue de votre
accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes.

-- Quelles craintes? demanda Rodin.

-- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai supposé que
c'était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert; je
le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience
était si grande qu'il a demandé dès la porte si les orphelines
étaient dans cette maison... il les a dépeintes. On lui a dit que
non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent
s'informer d'elles.

-- Quelle imprudence!... s'écria Adrienne.

-- Après ce qui s'est passé lors de l'escalade nocturne du
couvent! ajouta Rodin en haussant les épaules.

-- J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre
n'annonçait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines,
mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu
m'écouter, et m'a dit: «Si je n'apprends rien... j'irai vous
rejoindre... mais elles étaient avant-hier au couvent; maintenant
tout est découvert, on ne peut me les refuser.»

-- Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas
de discussion possible...

-- Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en
songeant aux menaces de M. Baleinier.

-- Ceci n'est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la
porte... Voilà, je l'espère, le plus grand mécompte qui
l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec
ces jeunes filles... Je n'ai plus besoin ici... d'autres soins
m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi,
veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère
demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches... et
de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je
l'espère, ces recherches ont de bons résultats.

-- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais
aller en sortant d'ici, rue d'Anjou, à l'ancien hôtel de
Beaulieu... Mais j'y songe, dit tout à coup Adrienne après
quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni
peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince
Djalma dans le pavillon que j'occupe à l'hôtel de Saint-Dizier.
J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute
meublée, toute prête; quelques embellissements réalisables en
vingt-quatre heures en feront un très joli séjour... Oui, ce sera
mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau
silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict
incognito.

-- Comment! s'écria Rodin, dont les projets se trouvaient
dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune
fille, vous voulez qu'il ignore...

-- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami
inconnu qui lui vient en aide; je désire que mon nom ne lui soit
pas prononcé, et qu'il ne sache pas même que j'existe... quant à
présent du moins... Plus tard... dans un mois peut-être... je
verrai... les circonstances me guideront.

-- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement,
ne sera-t-il pas bien difficile à garder?

-- Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le
voisinage de ma tante aurait pu l'éclairer, et cette crainte est
une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet... Mais
le prince habitera un quartier assez éloigné... la rue Blanche.
Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis,
M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant -- elle montra la
Mayeux -- sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la
vôtre, vous connaissez seuls mon secret... il sera donc
parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus
longuement à ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez à
retrouver ce malheureux jeune prince.

Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination
d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit:

-- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère
demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre
bon compte... de ce que vous daigniez appeler tout à l'heure ma
mission providentielle.

-- À demain donc... et je vous attendrai avec impatience, dit
affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de
compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il
faudra m'être indulgent, car je prévois que j'aurai encore bien
des conseils, bien des services à vous demander... moi qui déjà...
vous dois tant...

-- Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais
assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après
s'être incliné devant Adrienne.

Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec
Dagobert.

-- Ah!... enfin j'en tiens un... s'écria le soldat en saisissant
le jésuite au collet d'une main vigoureuse.



II. Les excuses.

Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au
collet, s'était écriée avec effroi, en faisant quelques pas vers
le soldat:

-- Au nom du ciel! monsieur... que faites-vous?

-- Ce que je fais! répondit durement le soldat sans lâcher Rodin
et en tournant la tête du côté d'Adrienne, qu'il ne reconnaissait
pas, je profite de l'occasion pour serrer la gorge d'un des
misérables de la bande du renégat, jusqu'à ce qu'il m'ait dit où
sont mes pauvres enfants.

-- Vous m'étranglez... dit le jésuite d'une voix syncopée en
tâchant d'échapper au soldat.

-- Où sont les orphelines, puisqu'elles ne sont pas ici et qu'on
m'a fermé la porte du couvent sans vouloir me répondre? cria
Dagobert d'une voix tonnante.

-- À l'aide! murmura Rodin.

-- Ah! c'est affreux! dit Adrienne.

Et pâle, tremblante, s'adressant à Dagobert, les mains jointes:

-- Grâce, monsieur!... écoutez-moi... écoutez-le...

-- Monsieur Dagobert! s'écria la Mayeux en courant saisir de ses
faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne...
c'est Mlle de Cardoville... Devant elle, quelle violence!... et
puis, vous vous trompez, ... sans doute.

Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le
soldat se retourna brusquement et lâcha Rodin; celui-ci, rendu
cramoisi par la colère et par la suffocation, se hâta de rajuster
son collet et sa cravate.

-- Pardon, mademoiselle... dit Dagobert en allant vers Adrienne,
encore pâle de frayeur, je ne savais pas qui vous étiez... mais le
premier mouvement m'a emporté malgré moi...

-- Mais, mon Dieu! qu'avez-vous contre monsieur? dit Adrienne. Si
vous m'aviez écoutée, vous sauriez...

-- Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat
à Adrienne d'une voix contenue. Puis, s'adressant à Rodin, qui
avait repris son sang-froid:

-- Remerciez mademoiselle, et allez-vous en... Si vous restez
là... je ne réponds pas de moi...

-- Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je...

-- Je vous dis que je ne réponds pas de moi si vous restez là!
s'écria Dagobert en frappant du pied.

-- Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette
colère... reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux
apparences; calmez-vous et écoutez-nous...

-- Que je me calme, mademoiselle! s'écria Dagobert avec désespoir;
mais je ne pense qu'à une chose... mademoiselle... à l'arrivée du
maréchal Simon; il sera à Paris aujourd'hui ou demain...

-- Il serait possible! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de
surprise et de joie.

-- Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reçu une lettre du maréchal;
il a débarqué au Havre; depuis trois jours, j'ai fait démarches
sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues,
puisque la machination de ces misérables avait échoué -- (et il
montra Rodin avec un nouveau geste de colère). -- Eh bien non...
ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends à tout...

-- Mais, monsieur, dit Rodin s'avançant, permettez-moi de vous...

-- Sortez! s'écria Dagobert, dont l'irritation et l'anxiété
redoublaient en songeant que d'un moment à l'autre le maréchal
pouvait arriver à Paris; sortez... car, sans mademoiselle... je me
serais au moins vengé sur quelqu'un...

Rodin fit un signe d'intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha
prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisération
touchante, et dit à ce dernier:

-- Je sortirai donc, monsieur, et... d'autant plus volontiers que
je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.

Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite
lui dit à voix basse:

-- Pauvre soldat!... la douleur l'égare; il serait incapable de
m'entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle; il sera bien
attrapé, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin
en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un
paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle!...
c'est ma vengeance... elle sera bonne.

Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait
le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre
comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte
et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après
avoir encore d'un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un
morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la
poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.

Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s'approchant du
soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond
intérêt:

-- Votre entrée si brusque m'a empêchée de vous faire une question
bien intéressante pour moi... Et votre blessure?

-- Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pénible
préoccupation, merci! ça n'est pas grand'chose, mais je n'ai pas
le temps d'y songer... Je suis fâché d'avoir été si brutal devant
vous, d'avoir chassé ce misérable... mais c'est plus fort que moi:
à la vue de ces gens-là mon sang ne fait qu'un tour.

-- Et pourtant, croyez-moi, vous avez été trop prompt à juger...
la personne qui était là tout à l'heure.

-- Trop prompt... mademoiselle... mais ce n'est pas d'aujourd'hui
que je le connais... Il était avec ce renégat d'abbé d'Aigrigny...

-- Sans doute... ce qui ne l'empêche pas d'être un honnête et
excellent homme...

-- Lui?... s'écria Dagobert.

-- Oui... et il n'est en ce moment occupé que d'une chose... de
vous faire rendre vos chères enfants.

-- Lui?... reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s'il ne
pouvait croire à ce qu'il entendait; lui... me rendre mes enfants?

-- Oui... plus tôt que vous ne le pensez, peut-être.

-- Mademoiselle, dit tout à coup Dagobert, il vous trompe... vous
êtes dupe de ce vieux gueux-là.

-- Non, dit Adrienne en secouant la tête en souriant, j'ai des
preuves de sa bonne foi... D'abord, c'est lui qui me fait sortir
de cette maison.

-- Il serait vrai! dit Dagobert confondu.

-- Très vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous
raccommodera peut-être avec lui, dit Adrienne en remettant à
Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment
de s'en aller; ne voulant pas vous exaspérer davantage par sa
présence, il m'a dit: «Mademoiselle, remettez ceci à ce brave
soldat; ce sera ma vengeance.»

Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant
machinalement le petit paquet. Lorsqu'il l'eut développé et qu'il
eut reconnu sa croix d'argent, noircie par les années, et le vieux
ruban rouge fané qu'on lui avait dérobés à l'auberge du _Faucon
blanc _avec ses papiers, il s'écria, d'une voix entrecoupée, le
coeur palpitant:

-- Ma croix!... ma croix!... c'est ma croix! Et dans l'exaltation
de sa joie, il pressait l'étoile d'argent contre sa moustache
grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondément touchées de
l'émotion du soldat, qui s'écria en courant vers la porte par où
venait de sortir Rodin:

-- Après un service rendu au maréchal Simon, à ma femme ou à mon
fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi... Et vous
répondez de ce brave homme, mademoiselle? Et je l'ai injurié...
maltraité devant vous... Il a droit à une réparation... il l'aura.
Oh! il l'aura.

Ce disant, Dagobert sortit précipitamment de la chambre, traversa
deux pièces en courant, gagna l'escalier, le descendit rapidement
et atteignit Rodin à la dernière marche.

-- Monsieur, lui dit le soldat d'une voix émue, en le saisissant
par le bras, il faut remonter tout de suite.

-- Il serait pourtant bon de vous décider à quelque chose, mon
cher monsieur, dit Rodin en s'arrêtant avec bonhomie; il y a un
instant vous m'ordonniez de m'en aller, maintenant il s'agit de
revenir. À quoi nous arrêtons-nous?

-- Tout à l'heure, monsieur, j'avais tort, et quand j'ai un tort,
je le répare. Je vous ai injurié, maltraité devant témoins, je
vous ferai mes excuses devant témoins.

-- Mais, mon cher monsieur... Je vous... rends grâce... je suis
pressé...

-- Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez pressé?... Je vous
dis que vous allez remonter tout de suite... ou sinon... ou
sinon... ou sinon..., reprit Dagobert en prenant la main du
jésuite et en la serrant avec autant de cordialité que
d'attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me
rendant ma croix ne sera pas complet.

-- Qu'à cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons...
remontons...

-- Et non seulement vous m'avez rendu ma croix... que j'ai... eh
bien, oui! que j'ai pleurée, allez, sans le dire à personne,
s'écria Dagobert avec effusion; mais cette demoiselle m'a dit que,
grâce à vous... ces pauvres enfants! Voyons... pas de fausse
joie... Est-ce bien vrai? mon Dieu! est-ce bien vrai?

-- Eh! eh! voyez-vous le curieux? dit Rodin en souriant avec
finesse. Puis il ajouta:

-- Allons, allons, soyez tranquille... on vous les rendra, vos
deux anges, vieux diable à quatre. Et le jésuite remonta
l'escalier.

-- On me les rendra... aujourd'hui? s'écria Dagobert.

Et au moment où Rodin gravissait les marches, il l'arrêta
brusquement par la manche.

-- Ah! çà, mon bon ami, dit le jésuite, décidément nous arrêtons-
nous? montons-nous? descendons-nous? Sans reproche, vous me faites
aller comme un tonton.

-- C'est juste... là-haut nous nous expliquerons mieux. Venez...
alors, venez vite... dit Dagobert.

Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hâter le pas et le
ramena triomphant dans la chambre où Adrienne et la Mayeux étaient
restées, très surprises de la subite disparition du soldat.

-- Le voilà... le voilà! s'écria Dagobert en rentrant.
Heureusement, je l'ai rattrapé au bas de l'escalier.

-- Et vous m'avez fait remonter d'un fier pas! ajouta Rodin
passablement essoufflé.

-- Maintenant, monsieur, dit Dagobert d'une voix grave, je déclare
devant mademoiselle que j'ai eu tort de vous brutaliser, de vous
injurier; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais
avec joie que je vous dois... oh!... beaucoup... oui... je vous le
jure, quand je dois... je paye.

Et Dagobert tendit encore sa loyale main à Rodin, qui la serra
d'une façon fort affable en ajoutant:

-- Eh! mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? Quel est donc ce grand
service dont vous parlez?

-- Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de
Rodin; mais vous ne savez donc pas ce que c'est pour moi que cette
croix!

-- Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais
avoir le plaisir de vous la remettre moi-même. Je l'avais apportée
pour cela... Mais, entre nous... vous m'avez, dès mon arrivée,
si... si _familièrement _accueilli... que je n'ai pas eu le temps
de...

-- Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens
cruellement de ce que j'ai fait.

-- Je le sais... mon bon ami... n'en parlons donc plus... Ah! çà,
vous y teniez donc beaucoup, à cette croix?

-- Si j'y tenais, monsieur! s'écria Dagobert; mais cette croix, --
et il la baisa encore, -- c'est ma relique à moi... Celui de qui
elle me venait était mon saint... mon dieu... et il l'avait
touchée...

-- Comment! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant
de curiosité que d'admiration respectueuse, comment! Napoléon...
le grand Napoléon aurait touché de sa propre main, de sa main
victorieuse... cette noble étoile de l'honneur?

-- Oui, monsieur, de sa main; il l'avait placée là, sur ma
poitrine sanglante, comme pansement à ma cinquième blessure...
aussi, voyez-vous, je crois qu'au moment de crever de faim, entre
du pain et ma croix... je n'aurais pas hésité... afin de l'avoir
en mourant sur le coeur... Mais assez... parlons d'autre chose...
C'est bête, un vieux soldat, n'est-ce pas? ajouta Dagobert en
passant la main sur ses yeux.

Puis, comme s'il avait honte de nier ce qu'il éprouvait:

-- Eh bien, oui! reprit-il en relevant vivement la tête, et ne
cherchant pas à cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je
pleure de joie d'avoir retrouvé ma croix... ma croix que
l'empereur m'avait donnée... de _sa main victorieuse_, comme dit
ce brave homme...

-- Bénie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce
trésor glorieux, dit Rodin avec émotion. Et il ajouta:

-- Ma foi! la journée sera bonne pour tout le monde; aussi je vous
l'annonçais ce matin dans ma lettre...

-- Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus
surpris, c'était vous?...

-- C'était moi qui vous l'écrivais. Seulement, craignant quelque
nouveau piège d'Aigrigny, je n'ai pas voulu, vous entendez bien,
m'expliquer plus clairement.

-- Ainsi, mes orphelines... je vais les revoir? Rodin fit un signe
de tête affirmatif plein de bonhomie.

-- Oui, tout à l'heure, dans un instant peut-être... dit Adrienne
en souriant. Eh bien! avais-je raison de vous dire que vous aviez
mal jugé monsieur?

-- Eh! que ne me disait-il cela quand je suis entré! s'écria
Dagobert ivre de joie.

-- Il y avait à cela un inconvénient, mon ami, dit Rodin: c'est
que, dès votre entrée, vous avez entrepris de m'étrangler...

-- C'est vrai... j'ai été trop prompt; encore une fois, pardon;
mais que voulez-vous que je vous dise?... Je vous avais toujours
vu contre nous avec l'abbé d'Aigrigny, et, dans le premier
moment...

-- Mademoiselle, dit Rodin en s'inclinant devant Adrienne, cette
chère demoiselle vous dira que j'étais, sans le savoir, complice
de bien des perfidies; mais, dès que j'ai pu voir clair dans les
ténèbres... j'ai quitté le mauvais chemin où j'étais engagé malgré
moi, pour marcher vers ce qui était honnête, droit et juste.

Adrienne fit un signe de tête affirmatif à Dagobert, qui semblait
l'interroger du regard.

-- Si je n'ai pas signé la lettre que je vous ai écrite, mon bon
ami, ç'a été de crainte que mon nom ne vous inspirât de mauvais
soupçons; si, enfin, je vous ai prié de vous rendre ici et non pas
au couvent, c'est que j'avais peur, comme cette chère demoiselle,
que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier,
et votre escapade de l'autre nuit pouvait rendre cette
reconnaissance dangereuse.

-- Mais M. Baleinier est instruit de tout, j'y songe maintenant,
dit Adrienne avec inquiétude; il m'a menacée de dénoncer
M. Dagobert et son fils si je portais plainte.

-- Soyez tranquille, ma chère demoiselle; c'est vous maintenant
qui dicterez les conditions... répondit Rodin. Fiez-vous à moi;
quant à vous, mon bon ami... vos tourments sont finis.

-- Oui, dit Adrienne: un magistrat rempli de droiture, de
bienveillance, est allé chercher au couvent les filles du maréchal
Simon; il va les ramener ici; mais comme moi, il a pensé qu'il
serait plus convenable qu'elles vinssent habiter ma maison... Je
ne puis cependant prendre cette décision sans votre
consentement... car c'est à vous que ces orphelines ont été
confiées par leur mère.

-- Vous voulez la remplacer auprès d'elles, mademoiselle, reprit
Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon coeur pour moi et
pour ces enfants... Seulement, comme la leçon a été rude, je vous
demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni
nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre
à quelques pas sans les quitter de l'oeil, ni plus ni moins que
ferait Rabat-Joie, qui s'est montré meilleur gardien que moi. Une
fois le maréchal arrivé... et ce sera d'un jour à l'autre, la
consigne sera levée... Dieu veuille qu'il arrive bientôt!

-- Oui, reprit Rodin d'une voix ferme, Dieu veuille qu'il arrive
bientôt, car il aura à demander un terrible compte de la
persécution de ses filles à l'abbé d'Aigrigny, et pourtant M. le
maréchal ne sait pas tout encore...

-- Et vous ne tremblez pas pour le renégat? reprit Dagobert en
pensant que bientôt peut-être le marquis se trouverait face à face
avec le maréchal.

-- Je ne tremble ni pour les lâches ni pour les traîtres! répondit
Rodin. Et lorsque M. le maréchal Simon sera de retour...

Puis, après une réticence de quelques instants, il continua:

-- Que M. le maréchal me fasse l'honneur de m'entendre, et il sera
édifié sur la conduite de l'abbé d'Aigrigny. M. le maréchal saura
que ses amis les plus chers sont, autant que lui-même, en butte à
la haine de cet homme si dangereux.

-- Comment donc cela? dit Dagobert.

-- Eh! mon Dieu! vous-même, dit Rodin, vous êtes un exemple de ce
que j'avance.

-- Moi!...

-- Croyez-vous que le hasard seul ait amené la scène de l'auberge
du _Faucon blanc_, près de Leipzig?

-- Qui vous a parlé de cette scène? dit Dagobert confondu.

-- Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jésuite
sans répondre à Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou
vous la refusiez, et alors vous étiez arrêté faute de papiers
ainsi que vous l'avez été, puis jeté en prison comme un vagabond
avec ces pauvres orphelines... Maintenant, savez-vous quel était
le but de cette violence? De vous empêcher d'être ici le 13
février.

-- Mais plus je vous écoute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis
effrayée de l'audace de l'abbé d'Aigrigny et de l'étendue des
moyens dont il dispose... En vérité, reprit-elle avec une profonde
surprise, si vos paroles ne méritaient pas toute créance...

-- Vous en douteriez, n'est-ce pas, mademoiselle? dit Dagobert;
c'est comme moi, je ne peux pas croire que, si méchant qu'il soit,
ce renégat ait eu des intelligences avec un montreur de bêtes, au
fond de la Saxe; et puis, comment aurait-il su que moi et les
enfants nous devions passer à Leipzig? C'est impossible, mon brave
homme.

-- En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre
animadversion, d'ailleurs très légitime, contre l'abbé d'Aigrigny,
ne vous égare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une
étendue de relations presque fabuleuse.

Après un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour à
tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisération, il
reprit:

-- Et comment M. l'abbé d'Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa
possession sans ses relations avec Morok? demanda Rodin au soldat.

-- Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m'a empêché de
réfléchir; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains?

-- Justement parce que l'abbé d'Aigrigny avait à Leipzig les
relations dont vous et cette chère demoiselle paraissez douter.

-- Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue à Paris?

-- Dites-moi, vous avez été arrêté à Leipzig faute de papiers,
n'est-ce pas?

-- Oui... mais je n'ai jamais pu comprendre comment mes papiers et
mon argent avaient disparu de mon sac... Je croyais avoir eu le
malheur de les perdre.

Rodin haussa les épaules et reprit:

-- Ils vous ont été volés à l'auberge du _Faucon blanc _par
Goliath, un des affidés de Morok, et celui-ci a envoyé les papiers
et la croix à l'abbé d'Aigrigny pour lui prouver qu'il avait
réussi à exécuter les ordres qui concernaient les orphelines et
vous-même. C'est avant-hier que j'ai eu la clef de cette
machination ténébreuse: croix et papiers se trouvaient dans les
archives de l'abbé d'Aigrigny; les papiers formaient un volume
trop considérable; on se serait aperçu de leur soustraction; mais
d'après ma lettre, espérant vous voir ce matin, et sachant combien
un soldat de l'empereur tient à sa croix, relique sacrée comme
vous le dites, mon bon ami, ma foi! je n'ai pas hésité: j'ai mis
la relique dans ma poche. Après tout, me suis-je dit, ce n'est
qu'une restitution, et ma délicatesse s'exagère peut-être la
portée de cet abus de confiance.

-- Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et,
pour ma part, en raison de l'intérêt que je porte à M. Dagobert,
je vous en suis personnellement reconnaissante.

Puis, après un moment de silence, elle reprit avec anxiété:

-- Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc
M. d'Aigrigny... pour avoir en pays étranger des relations si
étendues et si redoutables?

-- Silence! s'écria Rodin à voix basse en regardant autour de lui
d'un air épouvanté, silence... silence!... Au nom du ciel, ne
m'interrogez pas là-dessus!!!



III. Révélations.

Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin
lorsqu'elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir
si formidable, si étendu, dont disposait l'abbé d'Aigrigny, lui
dit:

-- Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si étrange dans la question
que je viens de vous faire?

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui
avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse:

-- Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet
si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles,
ainsi qu'on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable,
continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre
Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée,
tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui
l'épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de
la Mayeux obstinément attaché sur lui; il lui fit aussitôt un
petit signe de tête plein d'aménité; la jeune fille, effrayée de
se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

-- Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en
voyant que Mlle de Cardoville s'étonnait de son silence, ne
m'interrogez pas sur la puissance de l'abbé d'Aigrigny.

-- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi
cette hésitation à me répondre? Que craignez-vous?

-- Ah! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là
sont si puissants!... leur animosité est si terrible!

-- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui
vous manque jamais.

-- Eh! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi
mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?...
Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous,
mais c'est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes
de votre famille, qui ont tout à redouter... Ah! tenez, ma chère
demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des
secrets funestes à ceux qui les possèdent...

-- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls
dont on est menacé?

-- Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se défendre
au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour
qu'une embuscade.

-- Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que
vous m'avez dits m'inspirent une vague inquiétude...

-- Allons, puisqu'il le faut... ma chère demoiselle, reprit le
jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque
vous ne comprenez pas à demi-mot... je serai plus explicite...
Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave... rappelez-vous
que votre insistance me force à vous apprendre ce qu'il vous
vaudrait peut-être mieux ignorer.

-- Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux,
leur dit à voix basse d'un air mystérieux:

-- N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association
puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des
affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la
société... qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et
des grands... association toute-puissante, qui d'un mot élève ses
créatures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les
rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer?

-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette
association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu
parler.

-- Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m'étonne
au dernier point, ma chère demoiselle.

-- Et pourquoi cet étonnement?

-- Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et
vu souvent l'abbé d'Aigrigny.

-- J'ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car
pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime.

-- Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n'était pas
juste; c'est là plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on
devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant
grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable
influence dans le monde sous le dernier règne... Eh bien! sachez-
le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abbé
d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller,
poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci
en Sibérie, ceux-là au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu
des montagnes de l'Amérique, car, je vous l'ai dit, c'est par
hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abbé d'Aigrigny,
que j'ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à
cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus
capable.

-- Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit
Adrienne.

-- Eh! bien! c'est... Et Rodin s'arrêta.

-- C'est... reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la
Mayeux, c'est...

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres
acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en
accentuant lentement ses paroles:

-- C'est... la compagnie de Jésus. Et il tressaillit.

-- Les Jésuites! s'écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un
éclat de rire d'autant plus franc que, d'après les mystérieuses
précautions oratoires de Rodin, elle s'attendait à une révélation
selon elle beaucoup plus terrible; les Jésuites! reprit-elle en
riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont
des personnages historiques très effrayants, je le crois; mais
pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels
qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon
dédain?

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin
reprit d'un air grave et pénétré:

-- Votre aveuglement m'effraye, ma chère demoiselle; le passé
aurait dû vous faire craindre pour l'avenir, car plus que
personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie
dont vous regardez l'existence comme un rêve.

-- Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu
surprise.

-- Vous...

-- Et dans quelle circonstance?

-- Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le
demandez... et vous avez été enfermée ici comme folle? N'est-ce
donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des
membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme
tel, l'instrument aveugle de l'abbé d'Aigrigny!

-- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier...?

-- Obéissait à l'abbé d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de
cette redoutable société... Il emploie son génie au mal; mais, il
faut l'avouer, c'est un homme de génie... aussi est-ce surtout sur
lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vôtres devrez concentrer
toute votre surveillance, tous vos soupçons; car, croyez-moi, je
le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous
attendre à de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre,
mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore...

-- Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et
vous serez avec nous.

-- Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des
honnêtes gens, dit Rodin.

-- Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, complètement
persuadée par l'air de conviction de Rodin, je m'explique
l'inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde; je
l'attribuais seulement à ses relations avec des personnages
puissants; je croyais bien qu'elle était, ainsi que l'abbé
d'Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion
était le voile, mais j'étais loin de croire à ce que vous
m'apprenez.

-- Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous
saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous
environnent, à votre insu, d'agents qui leur sont dévoués!
Lorsqu'ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne
leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment
et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens
possibles, depuis la flatterie jusqu'à la terreur... vous
séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que
vous ayez conscience de leur autorité; tel est leur but, et, il
faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une détestable
habileté.

Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu'Adrienne tressaillit;
puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:

-- Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire à un
pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prêtres
ambitieux est d'un autre âge... Dieu soit loué! ils ont disparu à
tout jamais.

-- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et
disparaître dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors
qu'ils sont le plus dangereux; car la défiance qu'ils inspiraient
s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah!
ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté!
Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et
hypocrite, j'avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie
avant de savoir que l'abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est
à épouvanter... Si vous saviez quels moyens ils emploient!...
Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les
apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les
pièges les plus horribles...

Et les regards de Rodin parurent s'arrêter _par hasard _sur la
Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette
insinuation, le jésuite reprit:

-- En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils
intérêt à vous capter? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce
qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les
affections les plus tendres, car ces monstres parviennent
quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s'en faire contre
vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance
est plus aveugle.

-- Ah! c'est impossible, s'écria Adrienne révoltée; vous
exagérez... Non, non, l'enfer n'aurait rien rêvé de plus horrible
que de telles trahisons...

-- Hélas!... ma chère demoiselle... un de vos parents, M. Hardy,
le coeur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime
d'une trahison infâme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du
testament de votre aïeul nous a appris? C'est qu'il est mort
victime de la haine de ces gens-là, et qu'à cette heure, après
cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en
butte à la haine de cette indestructible compagnie.

-- Ah! monsieur... cela épouvante, dit Adrienne en sentant son
coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles
attaques?...

-- La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive,
l'étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous
approche.

-- Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais
c'est une torture que d'être ainsi en proie à des soupçons, à des
doutes, à des craintes continuelles!

-- Eh! sans doute!... ils le savent bien, les misérables... C'est
ce qui fait leur force... souvent ils trompent par l'excès même
des précautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chère
demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous
est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance;
prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là;
vous les aurez toujours pour ennemis implacables... Et vous aussi,
pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s'adressant à
la Mayeux, suivez mes conseils... craignez-les... ne dormez que
d'un oeil, comme dit le proverbe.

-- Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je à
craindre?

-- Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu... n'aimez-vous pas
tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous
pas tenté de venir à son secours? N'êtes-vous pas la soeur
adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol? Hélas!
pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine,
malgré votre obscurité? Ah! ma chère demoiselle, ne croyez pas que
j'exagère. Réfléchissez... réfléchissez... Songez à ce que je
viens de rappeler au fidèle compagnon d'armes du maréchal Simon,
relativement à son emprisonnement à Leipzig; songez à ce qui vous
est arrivé à vous-même, que l'on a osé conduire ici au mépris de
toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien
d'exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette
compagnie... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère
demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous
adresser à moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre
expérience, sur leur manière d'agir, pour pouvoir vous indiquer un
piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.

-- Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de
Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous
désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller?

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient
eux-mêmes leur propre existence afin d'échapper à leurs
adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la
puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les
faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la
terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l'existence
des _Jésuites_, tandis qu'à ce moment, en retraçant ainsi leurs
moyens d'action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans
l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui
devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus
tard les projets sinistres qu'il méditait.

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l'endroit de
Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dévoiler à
Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si
redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite
d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il était
membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants
conseils qu'il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau
regard qu'elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit
aussi, car il observait la jeune fille avec une attention
soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire étonnée.
Devinant cette impression, voulant l'améliorer encore, tâcher de
détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout
au-devant d'une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le
jésuite eut l'air d'avoir oublié quelque chose de très important
et s'écria en se frappant le front:

-- À quoi pensé-je donc? Puis, s'adressant à la Mayeux:

-- Savez-vous, ma chère fille, où est votre soeur? Aussi interdite
qu'attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en
rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue
avec la brillante reine Bacchanal:

-- Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur.

-- Eh bien, ma chère fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin,
j'ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je
me suis adressé à une personne charitable: voici ce que l'on m'a
donné pour elle...

Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu'il remit à la Mayeux,
aussi surprise qu'attendrie.

-- Vous avez une soeur malheureuse... et je n'en sais rien, dit
vivement Adrienne à l'ouvrière; ah! mon enfant, c'est mal!

-- Ne la blâmez pas... dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa
soeur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander,
_à vous_, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il
ajouta en s'adressant à la Mayeux:

-- N'est-il pas vrai, ma chère fille?

-- Oui, monsieur, dit l'ouvrière en baissant les yeux et
rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxiété:

-- Mais ma soeur, monsieur, où l'avez-vous vue? où est-elle?
comment est-elle malheureuse?

-- Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille; allez
le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière; demandez
à parler à votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de
M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à-
terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et
vous saurez le reste... Dites seulement à votre soeur que si elle
est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l'on
continuera de s'occuper d'elle.

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin,
lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du
magistrat était grave et triste.

-- Et les filles du maréchal Simon? s'écria Mlle de Cardoville.

-- Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.

-- Et où sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier
encore elles étaient dans ce couvent! s'écria Dagobert bouleversé
de ce complet renversement de ses espérances.

À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du
mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du
magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la
porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.

Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de
son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec
angoisse, Adrienne dit au magistrat:

-- Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans
le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces
jeunes filles?

-- La supérieure a refusé de s'expliquer, mademoiselle. «-- Vous
prétendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont
vous parlez sont retenues ici contre leur gré... puisque la loi
vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison,
visitez-la... «-- Mais, madame, veuillez me répondre positivement,
ai-je dit à la supérieure: affirmez-vous être complètement
étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens
réclamer?

«-- Je n'ai rien à dire à ce sujet, monsieur; vous vous dites
autorisé à faire des perquisitions: faites-les.»

-- Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat,
j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait
ouvrir toutes les chambres... mais malheureusement je n'ai trouvé
aucune trace de ces jeunes filles...

-- Ils les auront envoyées dans un autre endroit! s'écria
Dagobert, et qui sait?... bien malades peut-être... ils les
tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'écria-t-il avec un accent
déchirant.

-- Après un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre?
Ah! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous
notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à
Rodin qu'elle croyait derrière elle: quelle serait votre...?

Puis s'apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle
dit à la Mayeux avec inquiétude:

-- Et M. Rodin, où est-il donc?

-- Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant
autour d'elle; il n'est plus là.

-- Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.

-- Quand je vous disais que c'était un traître! s'écria Dagobert
en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous...

-- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais
l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans
cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a
occupée auprès de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-être donner
d'utiles renseignements.

-- Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit
M. de Gernande, et j'étais revenu ici autant pour vous apprendre
le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet
homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé
d'odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans
cette circonstance.

Chose assez étrange! depuis quelques instants Dagobert,
profondément absorbé, n'apportait plus aucune attention aux
paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperçut
même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir
promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la
vérité au sujet de la disparition des orphelines.

Inquiète de ce silence, voulant quitter à l'instant la maison et
engager Dagobert à l'accompagner, Adrienne après un coup d'oeil
d'intelligence échangé avec la Mayeux, s'approchait du soldat,
lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et
une voix mâle s'écriant avec impatience:

-- Où est-il? où est-il? À cette voix, Dagobert eut l'air de
s'éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita
vers la porte. Elle s'ouvrit... Le maréchal Simon y parut.



IV. Pierre Simon.

Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille,
simplement vêtu d'une redingote bleue fermée jusqu'à la dernière
boutonnière, où se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait
voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d'un caractère
plus chevaleresque, que celle du maréchal; il avait le front
large, le nez aquilin, le menton fermement accusé, et le teint
brûlé par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coupés très ras,
grisonnaient sur les tempes; mais ses sourcils étaient encore
aussi noirs que sa large moustache retombante; sa démarche libre,
hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de son impétuosité
militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'élan, la
chaleureuse cordialité de sa parole appelait la bienveillance et
la sympathie; aussi éclairé qu'intrépide, aussi généreux que
sincère, on remarquait surtout en lui une mâle fierté plébéienne;
ainsi que d'autres sont fiers d'une haute naissance, il était
fier, lui, de son obscure origine, parce qu'elle était ennoblie
par le grand caractère de son père, républicain rigide,
intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l'honneur,
l'exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec
reconnaissance le titre aristocratique dont l'empereur l'avait
décoré, Pierre Simon avait agi comme ces gens délicats qui,
recevant d'une affectueuse amitié un don parfaitement inutile,
l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre.
Le culte religieux de Pierre Simon envers l'empereur n'avait
jamais été aveugle; autant son dévouement, son ardent amour, pour
son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal... autant son
admiration fut grave et raisonnée. Loin de ressembler à ces
traîneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille,
non seulement le maréchal Simon admirait son héros comme le plus
grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce qu'il
savait que l'empereur avait fait ou accepté la guerre dans
l'espoir d'imposer un jour la paix au monde; car si la paix
consentie par la gloire et par la force est grande, féconde et
magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lâcheté
est stérile, désastreuse et déshonorante. Fils d'artisan, Pierre
Simon admirait encore l'empereur parce que cet impérial parvenu
avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et
que, se souvenant du peuple dont il était sorti, il l'avait
fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de
l'aristocratie et de la royauté.

* * * * *

Lorsque le maréchal Simon entra dans la chambre, ses traits
étaient altérés; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumina
son visage; il se précipita vers le soldat en lui tendant les
bras, et s'écria:

-- Mon ami!!! mon vieil ami!... Dagobert répondit avec une muette
effusion à cette affectueuse étreinte; puis le maréchal, se
dégageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui
dit d'une voix si palpitante d'émotion que ses lèvres tremblaient:

-- Eh bien! tu es arrivé à temps pour le 13 février?

-- Oui, mon général... mais tout est remis à quatre mois...

-- Et...ma femme?... mon enfant?...

À cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta
muet...

-- Ils ne sont donc pas ici? demanda Pierre Simon avec plus de
surprise que d'inquiétude. On m'a dit chez toi que ni ma femme ni
mon enfant n'y étaient; mais que je te trouverais... dans cette
maison... Je suis accouru... ils n'y sont donc pas?

-- Mon général... dit Dagobert en devenant d'une grande pâleur,
mon général...

Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son
front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrêtait
dans son gosier desséché.

-- Tu me fais... peur! s'écria Pierre Simon en devenant pâle comme
son soldat et en le saisissant par le bras.

À ce moment Adrienne s'avança, les traits empreints de tristesse
et d'attendrissement; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle
voulut venir à son aide et dit à Pierre Simon d'une voix douce et
émue:

-- Monsieur le maréchal... je suis Mlle de Cardoville... une
parente... de vos chères enfants.

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l'éblouissante
beauté d'Adrienne que des paroles qu'elle venait de prononcer...
Il balbutia dans sa surprise:

-- Vous, mademoiselle... parente... de _mes enfants_...

Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

-- Oui, monsieur le maréchal... _vos_ enfants... se hâta de dire
Adrienne, et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles...

-- Soeurs jumelles! s'écria Pierre Simon en interrompant Mlle de
Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre. Deux
filles au lieu d'une. Ah! combien leur mère doit être heureuse!...

Puis il ajouta en s'adressant à Adrienne:

-- Pardon, mademoiselle, d'être si peu poli, de vous remercier si
mal de ce que vous m'apprenez... mais vous concevez, il y a dix-
sept ans que je n'ai pas vu ma femme. J'arrive... et au lieu de
trouver deux êtres à chérir... j'en trouve trois... De grâce,
mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je
vous dois. Vous êtes notre parente? Je suis sans doute ici chez
vous... Ma femme, mes enfants sont là... n'est-ce pas?...
Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise?
j'attendrai... mais, tenez, mademoiselle, j'en suis certain, vous
êtes aussi bonne que belle... ayez pitié de mon impatience...
préparez-les bien vite toutes les trois à me revoir.

Dagobert, de plus en plus ému, évitait les regards du maréchal et
tremblait comme la feuille.

Adrienne baissait les yeux sans répondre; son coeur se brisait à
la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.

Celui-ci s'étonna bientôt de ce silence; regardant tour à tour
Adrienne et le soldat d'un air d'abord inquiet et bientôt alarmé,
il s'écria:

-- Dagobert!... tu me caches quelque chose...

-- Mon général... répondit-il en balbutiant, je vous assure...
je... je...

-- Mademoiselle, s'écria Pierre Simon, par pitié, je vous en
conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible... Mes
premières craintes reviennent... Qu'y a-t-il?... Mes filles... ma
femme sont-elles malades? sont-elles en danger? Oh! parlez!
parlez!

-- Vos filles, monsieur le maréchal, dit Adrienne, ont été un peu
souffrantes, par suite de leur long voyage; mais il n'y a rien
d'inquiétant dans leur état...

-- Mon Dieu!... c'est ma femme... alors... c'est ma femme qui est
en danger.

-- Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas!
il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux
anges qui vous restent.

-- Mon général, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis
venu de Sibérie... seul... avec vos deux filles.

-- Et leur mère! leur mère! s'écria Pierre Simon d'une voix
déchirante.

-- Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux
orphelines, répondit le soldat.

-- Morte!... s'écria Pierre Simon avec accablement, morte!... Un
morne silence lui répondit.

À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s'appuya au dossier
d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains.
Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots étouffés;
car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie,
pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de
cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que
l'homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire,
avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes
tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après
tant d'années de souffrances, n'avait pas un moment douté qu'il
retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la
destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire
de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins
exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet
que l'avait été son malheur... Sa femme et ses enfants, telles
étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la
félicité qu'il attendait; sa femme eût survécu à ses filles,
qu'elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu'elles ne
remplaçaient leur mère à ses yeux: faiblesse ou _cupidité _de
coeur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité,
parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin
exerceront une grande influence sur l'avenir du maréchal Simon.

Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce
malheureux homme. Lorsqu'il eut donné un libre cours à ses larmes,
il redressa son mâle visage, alors d'une pâleur marbrée, passa la
main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne:

-- Pardonnez-moi, mademoiselle... je n'ai pu vaincre ma première
émotion... Permettez-moi de me retirer... J'ai de cruels détails à
demander au digne ami qui n'a quitté ma femme qu'à son dernier
moment... Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de
mes enfants... de mes pauvres orphelines.

Et la voix du maréchal s'altéra de nouveau.

-- Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l'heure
encore nous attendions ici vos chères enfants... malheureusement
notre espérance a été trompée...

Pierre Simon regarda d'abord Adrienne sans lui répondre, et comme
s'il ne l'avait pas entendue ou comprise.

-- Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas
encore désespérer.

-- Désespérer? répéta machinalement le maréchal en regardant tour
à tour Mlle de Cardoville et Dagobert, désespérer! et de quoi, mon
Dieu?

-- De revoir vos enfants, monsieur le maréchal, dit Adrienne;
votre présence, à vous leur père... rendra les recherches bien
plus efficaces.

-- Les recherches!... s'écria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas
ici?

-- Non, monsieur, dit enfin Adrienne; on les a enlevées à
l'affection de l'excellent homme qui les avait amenées du fond de
la Russie, et on les a conduites dans un couvent...

-- Malheureux! s'écria Pierre Simon en s'avançant menaçant et
terrible vers Dagobert, tu me répondras de tout...

-- Ah! monsieur, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de Cardoville.

-- Mon général, dit Dagobert d'une voix brève mais douloureusement
résignée, je mérite votre colère... c'est ma faute: forcé de
m'absenter de Paris, j'ai confié les enfants à ma femme; son
confesseur lui a tourné l'esprit, lui a persuadé que vos filles
seraient mieux dans un couvent que chez nous; elle l'a cru, elle
les y a laissé conduire; maintenant... on a dit au couvent qu'on
ne sait pas où elles sont; voilà la vérité... Faites de moi ce que
vous voudrez... je n'ai qu'à me taire et à endurer.

-- Mais c'est infâme!... s'écria Pierre Simon en désignant
Dagobert avec un geste d'indignation désespérée; mais à qui donc
se confier... si celui-là m'a trompé... mon Dieu!...

-- Ah! monsieur le maréchal, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de
Cardoville, ne le croyez pas: il a risqué sa vie, son honneur,
pour arracher vos enfants de ce couvent... et il n'est pas le seul
qui ait échoué dans cette tentative; tout à l'heure encore un
magistrat... malgré le caractère, malgré l'autorité dont il est
revêtu... n'a pas été plus heureux. Sa fermeté envers la
supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été
vaines: impossible jusqu'à présent de retrouver ces malheureuses
enfants.

-- Mais ce couvent, s'écria le maréchal Simon en se redressant, la
figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce
couvent, où est-il? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c'est
qu'un père à qui on enlève des enfants?

Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers
Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la
porte, laissée ouverte. En entendant l'exclamation du maréchal, il
tressaillit de surprise; un éclair de joie diabolique éclaira son
sinistre visage, car il ne s'attendait pas à rencontrer Pierre
Simon si à propos.

Mlle de Cardoville fut la première qui s'aperçut de la présence de
Rodin. Elle s'écria en courant à lui:

-- Ah! je ne me trompais pas... notre providence... toujours...
toujours...

-- Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en
leur montrant Pierre Simon, c'est votre père.

-- Monsieur! s'écria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et
de Blanche, vos enfants!... les voilà!...

Au moment où Simon se retournait brusquement, ses deux filles se
jetèrent entre ses bras; il se fit un profond silence, et l'on
n'entendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et
d'exclamations de joie.

-- Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait! dit
Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprès de
Rodin, qui, resté dans l'embrasure de la porte, où il s'appuyait,
semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.

Dagobert, à la vue de Rodin ramenant les enfants, d'abord frappé
de stupeur, n'avait pu faire un mouvement; mais, entendant les
paroles d'Adrienne et cédant à un élan de reconnaissance pour
ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite,
en joignant ses mains comme s'il eût prié, et s'écria d'une voix
entrecoupée:

-- Vous m'avez sauvé en ramenant ces enfants...

-- Ah! monsieur, soyez béni... dit la Mayeux en cédant à
l'entraînement général.

-- Mes bons amis, c'est trop, dit Rodin, comme si tant d'émotions
eussent été au-dessus de ses forces; mais c'est en vérité trop
pour moi, excusez-moi auprès du maréchal... et dites-lui que je
suis assez payé par la vue de son bonheur.

-- Monsieur... de grâce... dit Adrienne, que le maréchal vous
connaisse, qu'il vous voie au moins!

-- Oh! restez... vous qui nous sauvez tous, s'écria Dagobert en
tâchant de retenir Rodin de son côté.

-- La _Providence_, ma chère demoiselle, ne s'inquiète plus du
bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire... dit Rodin
avec un accent rempli de finesse et de bonté. Ne faut-il pas à
cette heure songer au prince Djalma? Ma tâche n'est pas finie, et
les moments sont précieux. Allons, ajouta-t-il en se dégageant
doucement de l'étreinte de Dagobert, allons, la journée a été
aussi bonne que je l'espérais: l'abbé d'Aigrigny est démasqué:
vous êtes libre, ma chère demoiselle; vous avez retrouvé votre
croix, mon brave soldat; la Mayeux est assurée d'une protectrice,
M. le maréchal embrasse ses enfants... je suis pour un peu dans
toutes ces joies-là... ma part est belle... mon coeur content...
Au revoir, mes amis, au revoir...

Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à
la Mayeux et à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d'un
regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux
filles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées
et restait étranger à ce qui se passait autour de lui.

* * * * *

Une heure après cette scène, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le
maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la
maison du docteur Baleinier.

* * * * *

En terminant cet épisode, deux mots de _moralité _à l'endroit des
_maisons d'aliénés _et des _couvents. _Nous l'avons dit, et nous
le répétons, la législation qui régit la surveillance des maisons
d'aliénés nous paraît insuffisante. Des faits récemment portés
devant les tribunaux, d'autres d'une haute gravité qui nous ont
été confiés, nous semblent évidemment prouver cette insuffisance.
Sans doute il est accordé aux magistrats toute latitude pour
visiter les maisons d'aliénés; cette visite leur est même
recommandée; mais _nous savons de source certaine _que les
nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le
personnel est d'ailleurs très souvent hors de proportion avec les
travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement
rares qu'elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait
donc utile de créer des inspections au moins semi-mensuelles,
particulièrement affectées à la surveillance des maisons d'aliénés
et composées d'un médecin et d'un magistrat, afin que les
réclamations fussent soumises à un examen contradictoire. Sans
doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu'elle est
suffisamment édifiée; mais combien de formalités, combien de
difficultés pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux
qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un état de
suspicion, d'isolement, de séquestration forcée, n'a pas au dehors
un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de
l'autorité! N'appartient-il donc pas au pouvoir civil d'aller au-
devant de ces réclamations pour une surveillance périodique
fortement organisée?

Et ce que nous disons des maisons d'aliénés doit s'appliquer peut-
être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux
séminaires et aux maisons habitées par des congrégations. Des
griefs aussi très récents, très évidents, et dont la France
entière a retenti, ont malheureusement prouvé que la violence, que
les séquestrations, que les traitements barbares, que les
détournements de mineures, que l'emprisonnement illégal,
accompagné de tortures, étaient des faits sinon fréquents, du
moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des
hasards singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalités, pour que
ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public.
Combien d'autres victimes ont été et sont peut-être encore
ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, où nul regard
_profane _ne pénètre, et qui, de par les immunités du clergé,
échappent à la surveillance du pouvoir civil! N'est-il pas
déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une
inspection périodique, composée, si l'on veut, d'un aumônier, d'un
magistrat ou de quelque délégué de l'autorité municipale?

S'il ne se passe rien que de licite, que d'humain, que de
charitable, dans ces établissements, qui ont tout le caractère et
par conséquent encourent toute la responsabilité des
établissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi cette
indignation courroucée du parti prêtre, lorsqu'il s'agit de
toucher à ce qu'il appelle ses franchises?

Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et
promulguées à Rome: c'est la loi française, la loi commune à tous
qui accorde protection, mais qui, en retour, impose à tous respect
et obéissance.



V. L'Indien à Paris.

Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le
docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite
maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d'un
protecteur inconnu.

Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'étoffe de l'Inde,
fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de
quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de
pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie;
à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est
suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de
filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces
ingénieuses combinaisons si communes dans les pays _barbares_, ces
lampes servent aussi de brûle-parfums; de petites plaques de
cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la
fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure,
brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent
constellées de saphirs transparents; de légers nuages de vapeur
blanchâtres s'élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent
dans l'espace leur senteur embaumée. Le jour n'arrive dans ce
salon (il est environ deux heures de relevée) qu'en traversant une
petite serre chaude que l'on voit à travers une glace sans tain,
formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l'épaisseur de
la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au
plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou
remplacer cette glace.

Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l'Inde,
aux feuilles épaisses et d'un vert métallique, disposés en
bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour
ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs
exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise
jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour,
déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu'il
traverse, prend une nuance d'une douceur singulière en se
combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés
vermeilles de l'ardent foyer d'une haute cheminée de porphyre
oriental.

Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs
mêlées à l'odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure
brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre,
serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé
sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le
fourneau d'or d'un _houka;_ le flexible et le long tuyau de cette
pipe, après avoir déroulé ses noeuds sur le tapis, comme un
serpent d'écarlate écaillé d'argent, aboutit entre les doigts
ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.

Le jeune prince a la tête nue; ses cheveux de jais à reflets
bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et
doux autour de son visage et de son cou d'une beauté antique et
d'une couleur chaude, transparente, dorée comme l'ambre et la
topaze; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume
de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque
jusqu'à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui
d'une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l'Inde
par l'aiguille de l'Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa
main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique
cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte
jusqu'à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par
les larges plis d'un châle orange; le galbe élégant et pur de
l'une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par
un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très
juste, en velours cramoisi, brodée d'argent, échancrée sur le cou-
de-pied d'une petite mule de maroquin blanc à talon rouge. À la
fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme
mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes,
heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l'indolence
méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l'homme d'action;
tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes,
tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et
cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et
des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entraînés par l'élan de la
bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée
presque physiquement; car si, de même que les femmes de race pure,
ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes
aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent
charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et
d'une vigueur toute virile.

Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs
enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs
exotiques au plafond; de temps à autre il approche de sa bouche le
bout d'ambre du houka; puis, après une lente aspiration,
entr'ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur
l'éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de
fumée fraîchement aromatisée par l'eau de rose qu'elle traverse.

-- Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouillé
en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et
sinistres de Faringhea l'Étrangleur.

Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental
pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit
qu'absorbé dans ses rêveries il ne l'eût pas entendu.

L'Étrangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes
croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses
deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit
la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le
_Père du Généreux_.

Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du
meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles?
Comment cet homme, d'une portée d'esprit peu vulgaire, cet homme
dont l'éloquence passionnée, dont l'énergie avaient recruté tant
de séides à la _bonne oeuvre_, s'était-il résigné à une condition
si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de
l'aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si
belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-
Sing? Comment enfin s'exposait-il à la fréquente rencontre de
Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents?

La suite de ce récit répondra à ces questions. L'on peut seulement
dire à cette heure qu'après un long entretien qu'il avait eu la
veille avec Rodin, l'Étrangleur l'avait quitté, l'oeil baissé, le
maintien discret.

Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout
en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu'il venait
de lancer dans l'espace, s'adressant à Faringhea sans tourner les
yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et
concis assez familier aux Orientaux:

-- L'heure passe... le vieillard au coeur bon n'arrive pas... mais
il viendra... Sa parole est sa parole...

-- Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d'un ton
affirmatif; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans
cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous
avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m'avaient
endormi moi-même... moi, votre serviteur vigilant et dévoué... il
vous a dit: «L'ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château
de Cardoville m'adresse à vous, prince: ayez confiance, suivez-
moi; une demeure digne de vous est préparée.» Il vous a dit
encore, monseigneur: «Consentez à ne pas sortir de cette maison
jusqu'à mon retour; votre intérêt l'exige; dans trois jours vous
me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue...» Vous avez
consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas
quitté cette maison.

-- Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car
cette solitude me pèse... Il doit y avoir tant de choses à admirer
à Paris! Et surtout...

Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques
moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à
Faringhea d'un ton de sultan impatient et désoeuvré:

-- Parle-moi!

-- De quoi vous parler, monseigneur?

-- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en
attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une
pensée me poursuit... je veux m'en distraire... parle-moi...

Faringhea jeta un coup d'oeil pénétrant sur les traits du jeune
Indien; il les vit colorés d'une légère rougeur.

-- Monseigneur, dit le métis, votre pensée... je la devine...

Djalma secoua la tête sans regarder l'Étrangleur. Celui-ci reprit:

-- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur...

-- Tais-toi, esclave... dit Djalma. Et il se retourna brusquement
sur le sofa, comme si l'on eût touché le vif d'une blessure
douloureuse.

Faringhea se tut.

Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en
jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous
ses mains:

-- Tes paroles valent encore mieux que le silence... Maudites
soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces
fantômes!

-- Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans,
votre adolescence s'est tout entière passée à la guerre ou en
prison, et jusqu'à ce jour vous êtes resté aussi chaste que
Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.

Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse
déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie
percer à travers l'accent du métis lorsqu'il prononça le mot
_chaste. _Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité:

-- Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un
barbare, comme ils nous appellent... aussi je me glorifie d'être
chaste.

-- Je ne vous comprends pas, monseigneur.

-- J'aimerai peut-être une femme pure, comme l'était ma mère
lorsqu'elle a épousé mon père... et ici, pour exiger la pureté
d'une femme, il faut être chaste comme elle...

À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire
sardonique.

-- Pourquoi ris-tu, esclave? dit impérieusement le jeune prince.

-- Chez les _civilisés... _comme vous dites, monseigneur, l'homme
qui se marierait dans toute la fleur de son innocence... serait
blessé à mort par le ridicule.

-- Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il épousait une
jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.

-- Alors, monseigneur, au lieu d'être blessé... il serait tué par
le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé...

-- Tu mens... tu mens... ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit?

-- J'avais vu des femmes parisiennes à l'île de France et à
Pondichéry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre
traversée: je causais avec un jeune officier pendant que vous
causiez avec le jeune prêtre.

-- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent
des femmes une innocence qu'ils n'ont plus?

-- Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur.

-- Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de maître à esclave;
et ici, de quel droit cela?

-- Du droit que prend celui qui fait le droit... c'est comme chez
nous, monseigneur.

-- Et les femmes, que font-elles?

-- Elles empêchent les fiancés d'être trop ridicules aux yeux du
monde lorsqu'ils se marient.

-- Et une femme qui trompe... ici, on la tue? dit Djalma se
redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard
farouche qui étincela tout à coup d'un feu sombre.

-- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme
surprise, femme morte.

-- Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n'enferment-ils pas
comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu'ils ne
gardent pas?

-- Parce qu'ils sont civilisés comme des barbares... et barbares
comme des civilisés, monseigneur.

-- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air
pensif.

Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon
son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier
à ceux de son pays:

-- Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave... car deux gouttes de
rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur... ce
sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour... deux
rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce
sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus
époux.

Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'âme avec un charme
inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux
brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines
se gonflèrent, l'or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune
prince retomba dans une rêverie profonde.

Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit:

-- Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre
pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques
et solitaires des plaisirs nombreux et variés; beau, jeune, riche
comme vous l'êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces
séduisantes Parisiennes, vous savez... ces voluptueux fantômes de
vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves; si vous jetiez
sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une
prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à
demi voilés ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors
ce ne seraient plus les monotones délices d'un unique amour...
chaîne pesante de notre vie; non, ce seraient les mille voluptés
du harem... mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que
l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il
ne peut exister pour vous d'excès... croyez-moi donc; ardent,
magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez
l'amour, l'orgueil, l'idolâtrie de ces femmes; et ces femmes, les
plus séduisantes du monde entier, n'auront bientôt plus que pour
vous des regards languissants et passionnés!

Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L'expression
des traits du jeune Indien avait complètement changé: ce n'était
plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint
souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que
dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la
chasteté, l'amour qu'il rêvait; ce n'était même plus le jeune
homme rougissant d'une ardeur pudique à la pensée des délices
permises d'une union légitime. Non, non, les incitations de
Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain: la
physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants
et voilés, l'inspiration mâle et sonore de sa poitrine,
annonçaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses
passions, d'autant plus énergiques qu'elles avaient été
jusqu'alors contenues. Aussi... s'élançant tout à coup du divan,
souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit
Faringhea à la gorge en s'écriant:

-- C'est un poison brûlant que tes paroles!...

-- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance,
votre esclave est votre esclave... Cette soumission désarma le
prince.

-- Ma vie, vous appartient, répéta le métis.

-- C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'écria Djalma en le
repoussant. Tout à l'heure j'étais suspendu à tes lèvres...
dévorant tes dangereux mensonges!...

-- Des mensonges, monseigneur!... Paraissez seulement à la vue de
ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles.

-- Ces femmes m'aimeraient... moi qui n'ai vécu qu'à la guerre et
dans les forêts!

-- En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante
chasse aux hommes et aux tigres... elles vous adoreront,
monseigneur.

-- Tu mens.

-- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi
délicate que les leurs, s'est si souvent trempée dans le sang
ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos
forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous
avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous
attendiez.

-- Mais je suis un sauvage... un barbare...

-- Et c'est pour cela qu'elles seront à vos pieds; elles se
sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les
violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de
jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang,
de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer... Aujourd'hui
doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent
et passionné... tel vous serez... tel il faut être pour les
entraîner... Oui, oui, qu'un cri de rage s'échappe entre deux
caresses, qu'elles retombent enfin brisées, palpitantes de
plaisir, d'amour et de frayeur... et vous ne serez plus pour elles
un homme... mais un dieu...

-- Tu crois?... s'écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage
éloquence de l'Étrangleur.

-- Vous savez... vous sentez que je dis vrai, s'écria celui-ci en
étendant le bras vers le jeune Indien.

-- Eh bien, oui, s'écria Djalma le regard étincelant, les narines
gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts
et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis
ivre, mais il me semble que tu dis vrai... oui, je le sens, on
m'aimera avec délire, avec furie... parce que j'aimerai avec
délire, avec furie... on frissonnera de bonheur et d'épouvante...
Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de
terrible que cet amour...

En prononçant ces mots, Djalma était superbe d'impétueuse
sensualité; c'était chose belle et rare, l'homme arrivé pur et
contenu jusqu'à l'âge où doivent se développer dans toute leur
toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés,
faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s'égarer en
débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés
vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur
violence même, élever l'homme, par le dévouement et par la
tendresse, jusqu'aux limites de l'idéal.

-- Oh! cette femme... cette femme... devant qui je tremblerai et
qui tremblera devant moi... où est-elle donc? s'écria Djalma dans
un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais?

-- _Une_, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa
froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement
dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrassé du choix.

* * * * *

Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma,
on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui
s'ouvrait sur une ruelle déserte, s'arrêter une voiture _coupé,
_d'une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc
aussi réchampi de bleu; cette voiture était admirablement attelée
de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs; les écussons des
harnais étaient d'argent ainsi que les boutons de la livrée des
gens, livrée bleu clair à collet blanc; sur la housse, aussi bleue
et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on
voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que
cela est d'usage pour les jeunes filles.

Deux femmes étaient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et
Florine.



VI. Le réveil.

Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin
de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil
rétrospectif sur les événements.

Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier,
était allée s'établir dans son hôtel de la rue d'Anjou. Pendant
les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait
secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le
luxe et l'élégance venaient d'être encore augmentés de toutes les
merveilles du pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier.

Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de
l'âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la
résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa
maison ni plus ni moins qu'un garçon majeur, une toute jeune veuve
ou un mineur émancipé. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que
Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les
hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractère ferme, un esprit
élevé, un coeur généreux, un sens très droit et très juste.
Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la
surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles,
Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à
sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement
à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant,
et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de
Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus
spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très
connaisseur en toutes sortes d'élégance, avait conseillé à
Adrienne d'agir en princesse et de prendre un écuyer, lui
indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé,
d'un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s'être
ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall[6],
avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de
ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans
ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire
son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé
du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-
vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval
et, mieux que personne, surveiller l'écurie et la tenue des
voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et,
grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville
purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus élégant
à Paris.

Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et
Florine. Celle-ci avait dû d'abord entrer chez la princesse de
Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de _surveillante _au
profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite
de la nouvelle direction donnée à l'affaire de Rennepont par
Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait,
reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place
de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre
d'importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort
entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme.
Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait:
Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que
Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier,
Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à
l'ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d'Adrienne, en
faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier
les papiers qu'il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais
de ne les confier qu'à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci,
instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un
redoublement de confiance et d'intérêt pour Florine, la reprit à
son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt
d'une mission toute confidentielle, c'est-à-dire de surveiller les
arrangements de la maison louée pour l'habitation de Djalma.

Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de
Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert,
dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à
l'hôtel d'Anjou, auprès d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacité
de coeur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière,
qui lui servait aussi de secrétaire, le _département _des secours
et aumônes.

Mlle de Cardoville avait d'abord songé à garder auprès d'elle la
Mayeux, simplement à titre d'_amie_, voulant ainsi honorer et
glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans
la douleur, et l'intelligence dans la pauvreté; mais, connaissant
la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison
que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette
hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle-
ci n'y vît une aumône déguisée; Adrienne préféra donc, toujours en
la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette
façon, la juste susceptibilité de l'ouvrière serait ménagée,
puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui
satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet,
la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission
que lui donnait Adrienne; sa cruelle expérience du malheur, la
bonté de son âme angélique, l'élévation de son esprit, sa rare
activité, sa pénétration à l'endroit des douloureux secrets de
l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et
laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente
créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de
Cardoville.

* * * * *

Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient
précédé l'arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la
maison de la rue Blanche.

Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher
d'Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun
rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur
d'une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond
par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la
forme d'une tente à huit pans coupés; depuis la voûte jusqu'au
sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues
draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et
retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en
distance à de larges patères d'ivoire. Deux portes, aussi
d'ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient,
l'une à la salle de bains, l'autre à la chambre de toilette, sorte
de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était
au pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient
occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies;
en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé,
une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée,
dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une
frise représentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette
frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse
extrême, était une sorte de corbeille ovale, d'un contour
gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie
d'une masse de camélias roses; leurs feuilles d'un vert éclatant,
leurs fleurs d'une nuance légèrement carminée, étaient les seules
couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce
réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline
blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on
apercevait le lit très bas et à pieds d'ivoire richement sculpté,
reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf
une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaillée et rehaussée
de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et
piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de
valenciennes, s'étant quelque peu dérangés, découvraient l'angle
d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une légère
couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet
appartement une température égale et tiède comme celle d'un beau
jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même
sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d'oeuvre
d'orfèvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son
_vendeur_, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosité
si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis
parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus
probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières; de
la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont
auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur
travail; cette augmentation de salaire considérable avait répandu
quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles
nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d'Adrienne,
lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme
d'une action juste et bonne. _Rien n'était donc plus frais, plus
charmant à voir que l'intérieur de cette chambre à coucher.

Mlle de Cardoville venait de s'éveiller; elle reposait au milieu
de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie
blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais,
pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés
(procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur
magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient
les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses
plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui,
descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille
dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la
grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée
à l'antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si
fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que,
au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine; ainsi
rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux,
perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque
bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient çà et là sur
l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont
la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne
était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui
faisait valoir encore l'idéal contour de son cou et de ses épaules
nues; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme
ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans
une eau glacée; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands
yeux d'un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient
languissamment le vide, tantôt s'arrêtaient avec complaisance sur
les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de
camélias.

Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrienne, réveil
d'une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si
beau! réveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaumé
de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal
et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme,
quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin
Créateur! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse
et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'éveillant ainsi
dans toute l'efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la
pudeur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le
secret de ce céleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme
en toutes les créatures, ô toi qui n'es qu'amour éternel, que
bonté infinie!

Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement
agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tête se pencha
sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses
traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de
mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli: elle
allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse,
délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu
ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir
dans une froide et égoïste solitude; elle sentait tout ce que
l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à
celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans la vaillance,
dans la noblesse de son caractère, fière de l'exemple qu'elle
voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux
seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi
dire que trop sûre d'elle-même; loin de craindre de mal choisir,
elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût
s'était épuré; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait
une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si
extraordinaire et pourtant si sensée, sur l'indépendance et sur la
dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l'égard de
l'homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession
à ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait
jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu'elle lui imposerait.
En rappelant à son souvenir les _prétendants possibles _qu'elle
avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau
malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique
au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un
certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait
donnés, non pas en la flattant, mais en l'engageant à poursuivre
l'accomplissement d'un dessein véritablement grand, généreux et
beau.

Le courant ou le caprice des pensées d'Adrienne l'amena bientôt à
songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent
de sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, la jeune fille
était loin de faire du prince le héros de son avenir. D'abord elle
se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux
passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées,
transporté tout à coup au milieu d'une civilisation raffinée,
était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de
fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans
le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas
de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'intérêt, ou plutôt
à cause de l'intérêt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'était
fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou
trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma
qu'elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait
donc, sinon l'éprouver, du moins le laisser assez libre de ses
actes, de ses volontés, pour qu'il pût jeter le premier feu de ses
passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant,
l'abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne,
elle avait confidemment prié le comte de Montbron d'introduire le
prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de
l'éclairer des conseils de sa longue expérience.

M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville
avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de
lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux
prises avec la fleur des élégantes et les _beaux _de Paris,
offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son
sauvage pupille.

-- Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron
avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable; vous
m'avez dit vous-même l'effet que va produire dans le monde
l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une
beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant
de sa forêt; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous
ajouté; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre
avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui; or,
sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de
paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui
vont s'exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je
m'intéresse fort à lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il
est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est
pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là
de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu'à présent à
me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon
nouvel ami, m'a donné, à propos de notre Indien, un conseil que
vous avez approuvé, vous qui n'êtes pas philosophe, mon cher
comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de
n'aller chez personne; ce qui d'abord m'épargnera sûrement
l'inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me
permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société
habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort
originale, et que l'on soupçonnera toutes sortes de méchants
secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me
manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.

Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune
tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu:

-- Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous
l'aurez conduit, je trouverai très piquant d'avoir ainsi sur lui
des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de
bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En
un mot, l'opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du
faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera,
ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.

Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à
l'égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec
Florine à la maison qu'il occupait; en un mot, elle était
absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant
quelques mois.

* * * * *

Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux
chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur,
tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante
créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger
soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête,
tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments
comme accablée... comme anéantie... Ainsi immobile sur les blancs
tissus qui l'enveloppaient, on eût dit une admirable statue de
marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à
coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main
sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la
sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut
sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite
chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements
de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.

Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un
tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire
de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures
de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous
l'élégante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui
s'élançaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent
ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au
milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées.
Rien n'était d'un plus riant effet que l'incrustation de ces
rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat
des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'élevait de
l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de
cristal, s'épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger
brouillard dans la chambre à coucher.

Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un
de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit:

-- Où est donc Florine, mon enfant?

-- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a
fait demander pour quelque chose de très pressé.

-- Et qui l'a fait demander?

-- La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle... Elle
était sortie ce matin de très bonne heure; aussitôt son retour
elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.

-- Cette absence est sans doute relative à quelque affaire
importante de mon angélique _ministre _des secours et aumônes, dit
Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.

Puis elle fit signe à Hébé de s'approcher de son lit.

* * * * *

Environ deux heures après son lever, Adrienne s'étant fait, comme
de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et
demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une déférence marquée, la
recevant toujours seule.

La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et
lui dit d'une voix tremblante:

-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments étaient fondés; on vous
trahit...

-- De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant? dit
Adrienne surprise, et qui me trahit?

-- M. Rodin... répondit la Mayeux.



VII. Les doutes.

En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle
de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.

Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté
ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant
de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son
renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur
et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes
les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large
col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans
gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns,
encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains
longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient
plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur
presque diaphane.

Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude.
Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:

-- Que dites-vous?...

-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.

-- Lui!... C'est impossible...

-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas
trompée.

-- Vos pressentiments?

-- La première fois que je me suis trouvée en présence de
M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est
douloureusement serré... et j'ai craint... pour vous...
mademoiselle.

-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour
vous, ma pauvre amie?

-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement,
et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance
que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait
toujours.

-- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence
presque irrésistible des sympathies ou des aversions... mais dans
cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne après un moment de
réflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se
sont-ils changés en certitude?

-- Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que
M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne
charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait
recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur
que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais
pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.

-- Parlez, parlez, mon amie.

-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la
pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en
rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne
avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée
M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui,
occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler
M. Charlemagne.

-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier,
revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où
il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement
dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l'approuver.

-- Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!

-- L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec
M. Rodin.

-- Mon enfant, on vous aura trompée.

-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était
venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait
laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces
mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je
vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui
regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité
d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir
entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé
M. Rodin chez lui.

-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible,
il y a erreur...

-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette
révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu
près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.

-- Eh bien?

-- L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il
est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec
soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses
sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée
et sa tournure très décidée.

-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle
entendait. Ce signalement est exact.

-- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux,
j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny
semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus
sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait
seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison:
«Demain... je vous écrirai... c'est convenu...»

-- Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux
mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter
de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui
vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des
secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir
pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny!
Pour un traître, ce serait bien maladroit.

-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la
rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous,
mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.

Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à
croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en
doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus,
une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que
très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:

-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons
pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer
par le raisonnement: rappelons les faits.

M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a
devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses
menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du
maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince
Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent;
hier encore il m'a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est
bien réel, n'est-ce pas?

-- Sans doute, mademoiselle.

-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une
arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous,
soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet...

-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée
comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.

-- À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se
réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi?
Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny
et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la
justice du mal qu'ils m'ont fait?

-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de
deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?...
D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et
puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi...

-- Comment cela?

-- Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a
demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien
elle vous est attachée.

-- Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore,
vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu
pendant ma séquestration chez M. Baleinier.

-- Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant
nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout
dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été
effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un
moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile
d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison
deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant
ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose.
J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de
mademoiselle, je reviens bientôt...» Puis Mlle Florine a fait
demander une voiture, et elle est sortie.

-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en
souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans
cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont
égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes
deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une
chose qui nous aurait à l'instant rassurées?

-- Comment donc, mademoiselle?

-- L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera
venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne
trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement
satisfaisante, mais la seule raisonnable?

-- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de
réflexion. Oui, cela est probable...

Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une
conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle
s'écria:

-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous
trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que
j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs
pour ne pas être vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne
devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur,
pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous
menacent?

-- Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville
involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé
de la Mayeux, qui reprit:

-- Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses
susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait
une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis
tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois;
car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me
faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des
fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que
j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez
voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie,
_moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail,
la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous
répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce
n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma
difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit
que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du
peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je
comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie
qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je
respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une
animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une
petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la
splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez
daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop
beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans
envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et
que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais
toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse
devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours
songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?...
Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes
susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui
vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur
infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi
paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans
l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur
que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination
de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont
l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux,
ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent... Cet
instinct, Dieu me l'a donné... On vous trahit, vous dis-je... on
vous trahit!

Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par
l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les
accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà
ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à
partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même
d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de
cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait
entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante
éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des
sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que
ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la
Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène,
et Florine entra.

En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de
Cardoville lui dit vivement:

-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon
enfant?

-- De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.

-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

-- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a
confié ses soupçons, ses inquiétudes... je les ai partagés. La
visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà
fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis
quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de
doutes sur sa trahison...

-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?

-- Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du
pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir
l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc
prétexte de retourner à l'hôtel.

-- Ensuite... Florine... ensuite?

-- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut
en vain.

-- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait
s'y attendre.

-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à
l'hôtel depuis quelque temps... Elle répondit évasivement. Alors,
désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai
Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je
me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois-
je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du
jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement
ainsi.

-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les
mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence...

-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de
Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à
coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix
légèrement altérée: «Continue, Florine».

-- À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant
aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans
le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la
porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je
vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes
après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»

-- Chez le prince!... s'écria Mlle de Cardoville.

-- Oui, mademoiselle.

-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en
réfléchissant.

-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi
le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa
victime.

-- Infamie!... infamie!... infamie! s'écria tout à coup Mlle de
Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse
colère... Une trahison pareille!... Ah! ce serait à douter de
tout... ce serait à douter de soi-même.

-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la
Mayeux en frissonnant.

-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir
dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité,
la raison s'y perd... C'est un abîme... Oh! c'est quelque chose
d'affreux que le doute!

-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué
sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à
mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas
une minute à perdre.

-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec
surprise.

-- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.

-- Sans doute, dit Adrienne.

-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur
la serre chaude... C'est là qu'il recevra M. Rodin.

-- Ensuite? reprit Adrienne.

-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres
de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant
dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin,
afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service
terminé, il ne revient pas de la journée...

-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en
regardant Florine, de plus en plus surprise.

-- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me
semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace
séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on
pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre
ce qui se dit dans cette pièce... C'est toujours par la porte de
la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller
l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre...
Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure,
mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin... car,
s'il trahit le prince... il la trahit aussi.

-- Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.

-- Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la
porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de précaution, et si
l'occasion me paraît favorable... je reviens...

-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et
interrompant Florine, vous n'y songez pas...

-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux
d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons... ce
moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les
détruire.

-- S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais,
reprit Adrienne.

-- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque
temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce
moyen est pénible... mais lui seul pourra vous fixer peut-être à
tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgré l'évidence des
faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les
apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi
qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous... Je ne me
pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort... Sans doute...
il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier...
de surprendre une conversation...

Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la
Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui
voilaient ses yeux:

-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être,
mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est
effrayant... j'irai... si vous voulez... à votre place... pour...

-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville
en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous,
ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt... ce qui me semble
dégradant... Jamais!...

Puis, s'adressant à Florine:

-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à
l'instant.

-- Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans
chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides
de larmes.

-- Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est
une guerre... une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y
préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne
pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me
répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des
soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de
prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort
importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut
être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à
l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite,
Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu
m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie,
ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.

* * * * *

Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne
s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la
rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à
sa maîtresse:

-- Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans
le salon où est le prince...

Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante,
qui se passa entre Rodin et Djalma.



VIII. La lettre.

Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la
serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du
prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où
l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas
s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.

Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air
presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit
aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après
avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du
doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette
pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en
feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de
satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut
à Faringhea:

-- Je désire être seul avec le prince... Baissez le store, et
veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus...

Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la
glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à
mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis
quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle
de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle
n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par
l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands
oiseaux de couleur.

Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla
rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement
animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de
douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda
autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis,
s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il
lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son
pays envers les vieillards:

-- Pardon, mon père... Et toujours selon la coutume pleine de
déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre
la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le
jésuite se déroba en se reculant d'un pas.

-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à
Djalma.

-- Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite
venu à vous... Encore pardon, mon père.

-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons,
si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé... et
même votre pipe, si le coeur vous en dit.

Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de
s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un
fauteuil, malgré les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi
qu'il appelait le jésuite.

-- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit
Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins
nous désirons que vous croyiez y être.

-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une
voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père... et celui
qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au
maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé
ignorer l'arrivée.

Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon,
en tendant sa main à Rodin:

-- Vous voilà, je suis heureux.

-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous
désemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais prié de vous
soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans
votre intérêt.

-- Demain je pourrai sortir?

-- Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un
instant, et reprit:

-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne
m'appartient pas?

-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... répondit
Rodin.

À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus
nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et
charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement
humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une
voix émue:

-- Venez.

-- Où cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.

-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.

-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai à ce sujet bien des
choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit
docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:

-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutôt vous avez _un
_ami; les amis sont rares.

-- Mais vous?

-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi
que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas...
et qui désire vous rester inconnu...

-- Pourquoi?

-- Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le
bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié...
est au prix de ce mystère.

-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?

-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.

-- Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?

Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez
désorienter Rodin, qui reprit cependant:

-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-
être sa tranquillité compromise s'il était connu...

-- S'il était connu... pour mon ami?

-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt
une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et
dit d'une voix hautaine et sévère:

-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je
dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalité que des gens dont
je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.

Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:

-- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince... vous êtes, permettez-
moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité
incroyables... Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre
beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en
plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre
manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.

Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions
sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se
rendre à la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les
paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont
les natures pleines de force et de générosité sont presque
toujours douées, il répondit doucement:

-- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays...
ici... les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.

Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté
par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien.
Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant
quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais
fermement convaincu:

-- Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.

-- Eh bien, mon cher prince?

-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme
d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit
la cacher.

-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?... dit
Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne
répondit pas.

-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux
doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger
menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme
d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir
rester inconnu?

-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier
par lâcheté...

-- Cher prince, écoutez-moi.

-- Adieu, mon père.

-- Réfléchissez...

-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en
marchant vers la porte.

-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin,
poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de
voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.

Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.

-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il
s'agit d'une femme?

-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin;
comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée
d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?

-- Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les
mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un
saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une
Parisienne?

-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette
indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une...
véritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus,
et dont le... grand âge mérite tous vos respects.

-- Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve
charmant disparaissait tout à coup.

-- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec
un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer
une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.

Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait
un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression
respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement
et lui dit d'une voix émue:

-- Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de
rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre
l'Indien accentua le mot _une mère_.

_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame
veut être une mère pour vous... Mais je ne puis pas révéler la
cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi,
certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si
je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets
des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.

-- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la
voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le
voir...

-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les
intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera
toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des
domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos
ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme
un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre
voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une
somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce
que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on
l'augmentera...

À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:

-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre
délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord... on accepte
tout d'une mère... puis, comme dans trois mois environ, vous serez
mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si
cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis
aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera
facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien;
satisfaites à toutes vos fantaisies... on désire que vous
paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître
le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une
fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse
délicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.

-- Je demanderai... davantage; ma mère a raison... un fils de roi
doit vivre en roi.

Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité
parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres
fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait
pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue
magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens.
Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une
femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle
voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans
scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin,
qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager
l'Indien à accepter.

-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le
jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et
que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous
disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le
comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à
la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de
Paris...

-- Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?

-- Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce
serait là mon rôle... Non, non, je vis seul et retiré. Et puis,
ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un
regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le
soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes,
et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi,
dans le monde où il va... de vous éclairer sur les pièges que l'on
pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le
savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de
votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme
malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait
peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter... de les fuir...
au lieu de leur résister en face.

Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma
frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup
d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la
prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre;
jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent
plus terribles sur une face humaine... Sa lèvre supérieure, d'un
rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et
serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa
physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité
tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:

-- Qu'avez-vous... prince?... vous m'épouvantez! Djalma ne
répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées
par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner
à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur
épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du
tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui
contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il
était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle
vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre
malgré son extrême dureté.

-- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.

-- Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard
menaçant et enflammé.

Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il
bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le
salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les
sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de
temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en
portant ses deux poings crispés à sa bouche... tandis que ses
mâchoires tressaillaient convulsivement... c'était la rage
impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien
était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces
divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle
intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison
et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces
chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la
bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin
admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse
impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des
circonstances données, devaient faire des explosions terribles.
Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se
calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que
la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de
cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle
et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable
encore que la violence à laquelle il venait de se laisser
entraîner, il dit à Rodin:

-- Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.

-- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous?

-- Tuer ces lâches!

-- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.

-- Faringhea m'aidera.

-- Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les
bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la
chasse.

-- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un
chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de
tranquillité.

-- Ah! prince... vous dont le père a été appelé le _Père du
Généreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous
à frapper des êtres aussi lâches que méchants?

-- Détruire ce qui est dangereux est un devoir.

-- Ainsi... prince... la vengeance?

-- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur
amère, je l'écrase.

-- Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses
ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre...

-- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en
interrompant Rodin; les hommes frappent.

-- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici
la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il
y a lieu, punit...

-- Dans mon offense, je suis juge et bourreau...

-- De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de
vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été
grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la
tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur
grâce, elle qui vous a sauvé d'eux... que feriez-vous?

L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre.
Profitant de son hésitation, Rodin continua:

-- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais
dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible
imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien,
non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime
comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je
vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me
tairai.

Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment,
Faringhea entra et dit à Rodin:

-- Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous... On lui a
dit que vous étiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette
lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny...

-- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:

-- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea
sortit.

-- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre
fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas
manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette
lettre ici.

Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il
remit à Rodin; après quoi le métis sortit.



IX. Adrienne et Djalma.

Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de
l'abbé d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque
chose, d'abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa
poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon; puis
enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de
son pantalon noir, et se _tâta _partout, des deux mains, d'un air
de regret et d'inquiétude.

Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie
parfaite, furent couronnés par cette exclamation:

-- Ah! mon Dieu! c'est désolant!

-- Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où
il était plongé depuis quelques instants.

-- Hélas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du
monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l'empêche pas
d'être pour moi infiniment fâcheuse... j'ai oublié ou perdu mes
lunettes; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable
vue que le travail et les années m'ont faite, il m'est absolument
impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de
moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un
oui ou un non... L'heure presse; c'est désespérant... Si encore,
ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais
afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu'un pouvait me
rendre le service de lire pour moi... Mais non... personne...
personne...

-- Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise
pour vous? la lecture finie, j'aurai oublié ce que j'aurai lu.

-- Vous? s'écria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui
eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible,
prince... vous... lire cette lettre!...

-- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.

-- Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se
parlant à lui-même, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant à
Djalma:

-- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je
n'aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit
la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi
conçue:

«Votre visite de ce matin à l'hôtel de Saint-Dizier, d'après ce
qui m'a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle
agression de votre part.

«Voici la dernière proposition que l'on vous a annoncée, peut-être
sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j'ai bien voulu
tenter hier en me rendant rue Clovis.

«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je
vous écrirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.

«Et d'abord un avertissement: Prenez garde!... Si vous vous
opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à
la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille
moyens de vous perdre auprès d'eux en les éclairant sur vos
projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que
vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par
générosité, mais par cupidité.»

Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la
moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave
indiscrétion, il ne put s'empêcher de tourner vivement la tête
vers le jésuite en lisant ce passage.

-- Mon Dieu, oui! il s'agit de moi... de moi-même. Tel que vous me
voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses
vêtements sordides, on m'accuse de cupidité.

-- Et quels sont ces gens que vous protégez?

-- Mes protégés?... dit Rodin en feignant quelque hésitation,
comme s'il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes
protégés?... Hum... hum... je vais vous dire... Ce sont... ce sont
de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens
de bien, n'ayant que leur bon droit dans... un procès qu'ils
soutiennent; ils sont menacés d'être écrasés par des gens
puissants, très puissants... Ceux-là, heureusement, ne sont pas
assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes
protégés... Que voulez-vous?... pauvre et chétif, je me range
naturellement du côté des pauvres et des chétifs... Mais,
continuez, je vous prie...

Djalma reprit: «Vous avez donc tout à redouter en continuant de
nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux
que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nommés vos
dupes, car, s'il était sincère, votre désintéressement serait
inexplicable... Il doit donc cacher, et il cache, je le répète,
des arrière-pensées de cupidité.

«Oh! sous ce rapport même... on peut vous offrir un ample
dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont
uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis,
éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées
à l'instant même; pour parler nettement, voici ce que l'on exige
de vous: ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez
quitté Paris, et vous vous engagerez à n'y pas revenir avant six
mois.»

Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.

-- C'est tout simple, reprit-il; le procès de mes pauvres protégés
sera jugé avant cette époque, et, en m'éloignant, on m'empêche de
veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec
une indignation amère. Veuillez continuer et m'excuser de vous
avoir interrompu... mais tant d'impudence me révolte...

Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre
éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de
nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse
hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration
du délai.»

-- Oui... une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions,
vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de
votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille
francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment
garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position
aussi honorable qu'indépendante.»

Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire,
Rodin lui dit:

-- Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au
bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de
notre civilisation.

Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce
que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons
seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très
importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les
suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est
calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement
de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel
usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui
nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre
à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout
entière, au bas de cette lettre... la guerre recommence... non pas
demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin,
qui lui dit:

-- Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur
un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de
Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains,
de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la
lui remettant:

-- Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et
vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et
insolente; vous entendez bien... à cette lettre indigne et
insolente.

-- J'entends bien, dit le métis, et il sortit.

-- C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit
l'Indien avec intérêt.

-- Oui, cher prince, dangereuse peut-être... Mais je ne fais pas
comme vous... moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils
sont lâches et méchants... je les combats... sous l'égide de la
loi; imitez-moi donc...

Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:

-- J'ai tort... je ne veux plus vous conseiller à ce sujet...
Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement
de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si
elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon...
non.

-- Et cette femme... cette seconde mère... dit Djalma, est d'un
caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement?

-- Elle!... s'écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant
avec une exaltation croissante; elle!... mais c'est ce qu'il y a
de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre!...
elle... votre protectrice! mais vous seriez réellement son fils,
elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que,
s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort,
elle vous dirait: «Meurs!» quitte à mourir avec vous.

-- Oh! noble femme!... Ma mère était ainsi! s'écria Djalma avec
entraînement.

-- Elle... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se
rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta
un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous
donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh!
loyale surtout!... Oui, c'est la franchise chevaleresque de
l'homme de grand coeur jointe à l'altière dignité d'une femme qui,
de sa vie... entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a
jamais menti, non seulement n'a jamais caché une de ses pensées,
mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits
sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés
chez les femmes ordinaires par leur situation même.

Il est difficile d'exprimer l'admiration qui éclatait sur la
figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin; ses
yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait
d'enthousiasme.

-- Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau
pas vers le store, j'aime à voir votre belle âme resplendir sur
vos beaux traits... en m'entendant ainsi parler de votre
protectrice inconnue... Ah! c'est qu'elle est digne de cette
adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands
caractères.

-- Oh! je vous crois, s'écria Djalma avec exaltation; mon coeur
est pénétré d'admiration et aussi d'étonnement; car ma mère n'est
plus, et une telle femme existe!

-- Oh! oui, pour la consolation des affligés, elle existe; oui,
pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la
vérité, exécrer le mensonge, elle existe... Le mensonge, la feinte
surtout n'ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque
comme l'épée d'un chevalier... Tenez, il y a peu de jours, cette
noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma
vie: «Monsieur, dès que j'ai un soupçon sur quelqu'un que j'aime
ou que j'estime...»

Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secoué au dehors que
son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de
Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.

Le manteau d'Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent
mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont
les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment,
n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume
pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent
dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux
éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien
se croyait sous l'empire d'un songe...

Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement
penché en avant, comme s'il l'eût fléchi pour prier, il restait
pétrifié d'admiration.

Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par
l'émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le
seuil de la porte de la serre chaude.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour
l'écrire; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant
la surprise, s'écria:

-- Vous ici... mademoiselle?

-- Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altérée, je viens
terminer la phrase que vous avez commencée; je vous avais dit que,
lorsqu'un soupçon me venait à l'esprit, je le dirais hautement à
la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue, à cette
loyauté j'ai failli: j'étais venue pour vous épier, au moment même
où votre réponse à l'abbé d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de
votre dévouement et de votre sincérité; je doutais de votre
droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma
franchise... Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée
jusqu'à la ruse... cette faiblesse mérite une punition, je la
subis; une réparation, je vous la fais; des excuses, je vous les
offre...

Puis s'adressant à Djalma, elle ajouta:

-- Maintenant, prince, le secret n'est plus permis... Je suis
votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espère que vous accepterez
d'une soeur une hospitalité que vous acceptiez d'une mère.

Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique
devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles,
les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une
sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion,
concentrait toute la puissance de son être dans la vue... et, de
même que l'on cherche en vain à étancher une soif inextinguible...
le regard enflammé de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une
avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune
fille.

En effet, jamais deux types plus divins n'avaient été mis en
présence. Adrienne et Djalma offraient l'idéal de la beauté de
l'homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque
chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux
natures si jeunes et si vivaces... Si généreuses et si
passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière,
avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale; car
si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'éveiller dans son
coeur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les
vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue,
qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour
à tour émue, attendrie ou effrayée de l'entretien qu'elle venait
de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait
témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son
coeur ou du terrible emportement de son caractère; puis elle
n'avait pu retenir un mouvement d'étonnement, presque
d'admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince; et
bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de
commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux
s'étaient rencontrés avec ceux de Djalma. Alors, cruellement
troublée, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle
avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s'adressant
à Rodin pour s'excuser de l'avoir soupçonné. Mais le silence
obstiné que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel
de la jeune fille.

Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager à
répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son
regard d'une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un
mélange d'effroi, de tristesse et de fierté blessée; alors elle se
félicita d'avoir deviné l'inexorable nécessité où elle se voyait
désormais de tenir Djalma éloigné d'elle, tant cette nature
ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre
un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d'une voix
basse et tremblante:

-- De grâce, monsieur... parlez au prince; répétez-lui mes
offres... Je ne puis rester ici plus longtemps.

Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au
premier mouvement d'Adrienne, s'élança vers elle d'un bond, comme
un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille
épouvantée de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les
traits de l'Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri.
À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui
venait de se passer; alors pâle de regrets et de honte, tremblant,
éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et
empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux
d'Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit
d'une voix douce, suppliante et timide:

-- Oh! restez... restez... ne me quittez pas... depuis si
longtemps... je vous attends.

À cette prière faite avec la craintive ingénuité d'un enfant, avec
une résignation qui contrastait si étrangement avec l'emportement
farouche dont Adrienne venait d'être si fort effrayée, elle
répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir:

-- Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici...

-- Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je
vous reverrai?

-- Oh! non, jamais!... jamais!... dit Mlle de Cardoville d'une
voix éteinte; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait
jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs
de la serre chaude.

Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait
devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide:

-- Il faut en finir demain avec la Mayeux.

Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin,
disparut comme Adrienne derrière un des massifs.

Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur
sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colère ni
emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait
silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva;
mais il tremblait si fort, qu'il put à peine d'un pas chancelant
regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses
mains.

Alors Rodin, s'avançant, lui dit d'un ton doucereux et pénétré:

-- Hélas!... je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous
faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit
qu'elle était vieille; savez-vous pourquoi, cher prince?

Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et
tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.

-- Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais
qu'à votre âge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin,
et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher
prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune
homme de cette ville...

À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur,
comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de
douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba
évanoui sur le divan.

Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en
s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau:

-- Allons, ça mord... ça mord...



X. Les conseils.

Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour
où Mlle de Cardoville s'est, pour la première fois, trouvée en
présence de Djalma; Florine, pâle, émue, tremblante, vient
d'entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher
meublée avec simplicité, mais très confortable.

Cette pièce fait partie de l'appartement occupé par la Mayeux chez
Adrienne; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées: l'une
s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce côté que
se présentent les personnes qui viennent s'adresser à la Mayeux
pour obtenir des secours; une antichambre où l'on attend, un salon
où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par
la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle
Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarmé,
effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de
satin, suspendant sa respiration et prêtant l'oreille au moindre
bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après
un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau
d'acajou surmonté d'une jolie bibliothèque bien garnie; la clef
était aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visités
par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours,
quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n'était pas là
ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons,
séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons
furent aussi vainement explorés; Florine fit un geste de dépit
chagrin, regarda autour d'elle, écouta encore avec anxiété, puis,
avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles
recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un
grand cabinet de toilette; Florine y pénétra, chercha d'abord,
sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues
plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les
ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de
cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise
petite malle, Florine l'ouvrit précipitamment, elle y trouva
soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux
était vêtue lorsqu'elle était entrée dans cette opulente maison.

Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses
traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais
d'obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement
la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint
dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée
subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les
cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant
peut-être trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton
et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde
tentative fut plus heureuse: elle trouva caché, où elle espérait,
un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de
surprise, car elle s'attendait à autre chose; pourtant elle prit
ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir
parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit
un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais après un
moment de réflexion, elle le plaça où il était d'abord, rétablit
tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans
avoir été surprise, ainsi qu'elle y avait compté, sachant la
Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.

* * * * *

Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa
chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d'une
cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le
plancher; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la
pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'était interrompu
que par le bruit régulier du balancement d'une pendule et par le
pétillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras
du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu'elle
n'avait jamais aussi complètement goûté depuis qu'elle habitait
cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles
privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de
cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la
conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la
résignation et à l'énergie qu'elle avait montrées au milieu de
tant de rudes épreuves heureusement terminées.

Une femme âgée, d'une figure douce et bonne, qui avait été, par la
volonté expresse d'Adrienne, attachée au service de la Mayeux,
entra et lui dit:

-- Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler
tout de suite pour une affaire très pressée... il se nomme Agricol
Baudoin.

À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise,
rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au
salon où se trouvait Agricol.

-- Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant
cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et
cramoisies sous ces baisers fraternels.

-- Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup l'ouvrière en regardant
Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le
front!... Tu as donc été blessé?

-- Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien... n'y songe
pas... je te dirai tout à l'heure... comment cela m'est arrivé...
mais auparavant j'ai des choses bien importantes à te confier.

-- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux
en précédant Agricol.

Malgré l'assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits
d'Agricol il ne put s'empêcher de sourire de contentement en
entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour
de lui.

-- À la bonne heure, ma pauvre Mayeux... voilà comme j'aurais
voulu toujours te voir logée; je reconnais bien là Mlle de
Cardoville... Quel coeur!... quel âme!... Tu ne sais pas... elle
m'a écrit avant-hier... pour me remercier de ce que j'avais fait
pour elle... en m'envoyant une épingle d'or très simple, que je
pouvais accepter, m'a-t-elle écrit, car elle n'avait d'autre
valeur que d'avoir été portée par sa mère... Si tu savais comme
j'ai été touché de la délicatesse de ce don!

-- Rien ne doit étonner d'un coeur pareil au sien, répondit la
Mayeux. Mais ta blessure... ta blessure...

-- Tout à l'heure, ma bonne Mayeux... j'ai tant de choses à
t'apprendre!... Commençons par le plus pressé, car il s'agit, dans
un cas très grave, de me donner un bon conseil... tu sais combien
j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement... Et
puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service... Oh!
oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pénétré,
presque solennel, qui étonna la Mayeux; puis il reprit:

-- Mais commençons par ce qui ne m'est pas personnel.

-- Parle vite.

-- Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans
la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon père
loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j'ai été, tu le
sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans
la _maison commune. _Or, ce matin... Ah! il faut te dire que
M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernièrement,
s'est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce
matin donc, à l'heure du déjeuner, j'étais resté pour travailler
un peu après le dernier coup de la cloche; je quittais les
bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je
vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un
fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est
blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d'une figure aussi
douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée. Mais,
frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande
ce qu'elle désire:

«-- Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant
faire un effort sur elle-même, êtes-vous l'un des ouvriers de
cette fabrique?

«-- Oui, madame. «-- M. Hardy est donc en danger? s'écria-t-elle.
«-- M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour à la fabrique.

«-- Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au
soir, il n'a pas été très dangereusement blessé par une machine en
visitant ses ateliers?»

En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame
tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses
yeux.

«-- Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui
dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son
arrivée pour demain ou après.

«-- Ainsi, monsieur... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas
arrivé, n'est pas blessé? reprit la jolie dame en essuyant ses
yeux.

«-- Je vous dis la vérité, madame: si M. Hardy était en danger, je
ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.

«-- Ah! merci! mon Dieu! merci!» s'écria la jeune dame.

«Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si
touché, que j'en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle
avait honte de la démarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa
son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta
dans le fiacre qui l'avait amenée. Je me dis: C'est une dame qui
s'intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.

-- Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son
inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant
s'informer de ses nouvelles.

-- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre
avec intérêt, car son émotion m'avait gagné... Le fiacre repart...
Mais que vois-je quelques instants après? Un cabriolet de place
que la jeune dame n'avait pu apercevoir, caché qu'il était par
l'angle de la muraille; et au moment où il détourne, je distingue
parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe
de prendre le même chemin que le fiacre.

-- Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec
inquiétude.

-- Sans doute, aussi je m'élance après le fiacre, je l'atteins,
et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en
courant à côté de la portière: «Madame, prenez garde à vous, vous
êtes suivie par un cabriolet.»

-- Bien!... bien, Agricol... et t'a-t-elle répondu?

-- Je l'ai entendue crier: «Grand Dieu!» avec un accent déchirant,
et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé
devant moi; j'ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et
rouge, qui, m'ayant vu courir après le fiacre, s'est peut-être
douté de quelque chose car il m'a regardé d'un air inquiet.

-- Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux.

-- Demain ou après-demain... Maintenant, ma bonne Mayeux,
conseille-moi... Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est évident...
Elle est sans doute mariée, puisqu'elle avait l'air très
embarrassé en me parlant et qu'elle a poussé un cri d'effroi en
apprenant qu'on la suivait... Que dois-je faire?... J'avais envie
de demander avis au père Simon; mais il est si rigide... Et puis à
son âge... une affaire d'amour!... Au lieu que toi ma bonne
Mayeux, qui es si délicate, et si sensible... tu comprendras cela.

La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en
aperçut pas et continua:

-- Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me
conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui
dire ce qui s'est passé ou bien...

-- Attends donc... s'écria tout à coup la Mayeux en interrompant
Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis
allée au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage à la
supérieure, elle m'a proposé d'entrer ouvrière à la journée dans
une maison où je devais... surveiller... tranchons le mot...
espionner...

-- La misérable!...

-- Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait
d'entrer pour faire cet indigne métier? Chez une dame de Frémont
ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement
religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais
surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop
assidues d'un manufacturier.

-- Que dis-tu? s'écria Agricol, ce manufacturier serait...

-- M. Hardy... j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom,
que la supérieure a prononcé... Depuis ce jour tant d'événements
se sont passés, que j'avais oublié cette circonstance. Ainsi, il
est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parlé
au couvent.

-- Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet
espionnage? demanda le forgeron.

-- Je l'ignore... mais, tu le vois, l'intérêt qui la faisait agir
subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée... et
peut-être, à cette heure, est dénoncée... déshonorée... Ah! c'est
affreux!

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta:

-- Mais qu'as-tu donc?...

-- Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant à lui-même,
si tout cela... partait de la même main!... La supérieure d'un
couvent peut bien s'entendre avec un abbé... Mais alors... dans
quel but?...

-- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta
blessure... Comment l'as-tu reçue? Je t'en conjure, rassure-moi.

-- Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler... car,
en vérité, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me
paraît se relier à d'autres faits.

-- Que dis-tu?

-- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses
singulières aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous
sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on,
est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n'est
qu'à un quart de lieue de nos ateliers... Cet abbé a trouvé moyen,
dans son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.

-- Comment cela?

-- M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre
travail et aux droits dans les bénéfices qu'il nous accorde: ce
règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples,
de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde,
extraits de différents philosophes et de différentes religions...
De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les
différents préceptes religieux, M. l'abbé a conclu que M. Hardy
n'avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non
seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre
fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de
corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller écouter ses
sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et
leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins,
à faire des lectures, à chanter en choeur ou à danser en famille
dans notre maison commune; l'abbé a même été jusqu'à dire que le
voisinage d'un tel amas d'athées, c'est ainsi qu'il nous appelle,
pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays... que l'on parlait
beaucoup du choléra, qui s'avançait, et qu'il serait possible que,
grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés
de ce fléau vengeur.

-- Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s'écria la
Mayeux, c'est risquer de les exciter à de funestes actions.

-- C'est justement ce que voulait l'abbé.

-- Que dis-tu?

-- Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par
quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la
fabrique: on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie...
En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris,
bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur
jalousie s'est encore aigrie par les prédications de l'abbé et par
les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus
pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud... notre
concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs
fruits; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les
habitants des environs... C'est dans une de ces bagarres que j'ai
reçu un coup de pierre à la tête...

-- Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sûr? dit la Mayeux
avec inquiétude.

-- Rien, absolument, te dis-je... mais les ennemis de M. Hardy ne
se sont pas bornés aux prédications: ils ont mis en oeuvre quelque
chose de bien plus dangereux!

-- Et quoi encore?

-- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement
le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant à
présent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas
l'avis de tout le monde, soit; nous ne blâmons personne, mais nous
avons notre idée; et le père Simon, qui est brave comme son fils,
et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh
bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique,
dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit: «Vous
êtes des lâches, des égoïstes; parce que le hasard vous a donné un
bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et
aux moyens de les émanciper; le bien-être matériel vous énerve.»

-- Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la
méchanceté!

-- Oui... et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir
quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades;
comme, après tout, on s'adressait à des sentiments généreux et
fiers, il y a eu de l'écho... déjà quelques germes de division se
sont développés dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement
unis; on sent qu'il y règne une sourde fermentation... une froide
défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée...
Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces
imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont
fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été
répandus par des émissaires de l'abbé prêcheur... ne trouves-tu
pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à
cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux
ennemis?

-- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et
cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à
ce sujet... Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame,
il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander
un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui
dire ce qui s'est passé.

-- C'est cela qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse
ainsi vouloir entrer dans ses secrets?

-- Si cette jeune dame n'avait pas été suivie, j'aurais partagé
tes scrupules... Mais on l'a épiée; elle court un danger... selon
moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy... Suppose, comme
il est probable, que cette dame soit mariée... ne vaut-il pas
mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout?

-- C'est juste, ma bonne Mayeux... je suivrai ton conseil;
M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons parlé des autres...
parlons de moi... oui, de moi... car il s'agit d'une chose dont
peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton
grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un
moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien
caché... que je t'ai tout dit... tout absolument?

-- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa
main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et
qui continua:

-- Quand je dis que je ne t'ai rien caché... je me trompe... je
t'ai toujours caché mes amourettes... et cela, parce que bien que
l'on puisse tout dire à une soeur... il y a pourtant des choses
dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.

-- Je te remercie, Agricol... J'avais... remarqué cette réserve de
ta part... répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant
héroïquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.

-- Mais par cela même que je m'étais imposé de ne jamais te parler
de mes amourettes, je m'étais dit: S'il arrive quelque chose de
sérieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh!
alors, comme l'on confie d'abord à sa soeur ce que l'on soumet
ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première
instruite.

-- Tu es bien bon, Agricol...

-- Eh bien... le quelque chose de sérieux est arrivé... Je suis
amoureux comme un fou, et je songe au mariage.

À ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un
instant paralysée; il lui sembla que son sang s'arrêtait et se
glaçait dans ses veines; pendant quelques secondes... elle crut
mourir... son coeur cessa de battre... elle le sentit, non pas se
briser, mais se fondre, mais s'annihiler... puis cette foudroyante
émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la
surexcitation même d'une douleur atroce cette puissance terrible
qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse
fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son
ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la
tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et
lui dit d'une voix assurée:

-- Ah! tu aimes quelqu'un... sérieusement?

-- C'est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours... je
ne vis pas... ou plutôt je ne vis que de cet amour...

-- Il y a seulement... quatre jours... que tu es amoureux?

-- Pas davantage... mais le temps n'y fait rien...

-- Et... _elle_ est bien jolie?

-- Brune... une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux
bleus... grands comme ça, et aussi doux... aussi bons... que les
tiens...

-- Tu me flattes, Agricol.

-- Non, non... c'est Angèle que je flatte... car elle s'appelle
ainsi... Quel joli nom... n'est-ce pas, ma bonne Mayeux?

-- C'est un nom charmant... dit la pauvre fille en comparant avec
une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le
sobriquet de _la Mayeux_, que le brave Agricol lui donnait sans y
songer. Elle reprit avec un calme effrayant:

-- Angèle... oui, c'est un nom charmant!...

-- Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l'image, non
seulement de sa figure, mais de son coeur... En un mot... c'est un
coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.

-- Elle a mes yeux... elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant,
c'est singulier comme nous nous ressemblons.

Agricol ne s'aperçut pas de l'ironie désespérée que cachaient les
paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi
sincère qu'inexorable:

-- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé
prendre à un amour sérieux, s'il n'y avait pas eu dans le
caractère, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime,
beaucoup de toi?

-- Allons, frère... dit la Mayeux en souriant... oui, l'infortunée
eut le courage de sourire... allons, frère, tu es en veine de
galanterie, aujourd'hui... Et où as-tu connu cette jolie personne?

-- C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mère
est à la tête de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin
d'une aide à l'année, et comme, selon l'habitude de l'association,
l'on emploie de préférence les parents des sociétaires...
Mme Bertin, c'est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir
sa fille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et
depuis cinq jours elle est à la lingerie... Le premier soir que je
l'ai vue... j'ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec
elle, sa mère et son frère... Je me suis senti saisi dans le vif
du coeur; le lendemain, le surlendemain, ça n'a fait
qu'augmenter... et maintenant j'en suis fou... bien résolu à me
marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cela
t'étonne... mais tout dépend de toi; je ne demanderai la
permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé.

-- Je ne comprends pas, Agricol.

-- Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable
instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: «Agricol, défie-
toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre...»
Jamais tu ne t'es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le
même service... Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission
de t'absenter: je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à
Mme Bertin et à sa fille comme de ma soeur chérie... et selon
l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle... je me
déclarerai ou je ne me déclarerai pas... C'est, si tu veux, un
enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.

-- Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai
Mlle Angèle; je te dirai ce que j'en pense... et cela, entends-
tu... sincèrement.

-- Je le sais... Et quand viendras-tu?

-- Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle
n'aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir...

-- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il
ajouta en souriant:

-- Et prends ton meilleur jugement... ton jugement des grands
jours...

-- Ne plaisante pas, frère... dit la Mayeux d'une voix douce et
triste, ceci est grave... il s'agit du bonheur de toute ta vie...

À ce moment on frappa discrètement à la porte.

-- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.

-- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si
vous n'êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux. Celle-ci se
leva, et s'adressant au forgeron:

-- Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai à Mlle de
Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le
redire.

Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.

-- J'aurais bien désiré remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville,
dit Agricol, mais j'ai craint d'être indiscret.

-- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a
reçu personne, monsieur; mais je suis sûre que, dès qu'elle ira
mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.

La Mayeux rentra et dit à Agricol:

-- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin
de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et
tu me ramèneras dans la soirée.

-- Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.

-- À demain, trois heures, Agricol.

* * * * *

Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l'hôtel, la
Mayeux, qui était restée jusqu'à dix heures auprès de Mlle de
Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à
clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se
jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes... La jeune
fille pleura longtemps... bien longtemps. Lorsque ses larmes
furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ôta
le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que
Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une
partie de la nuit sur ce cahier.



XI. Le journal de la Mayeux.

Nous l'avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur
le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait
pas osé le dérober avant d'avoir instruit de son contenu les
personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers
ordres à ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de
l'ouvrir au lecteur.

Du jour où la Mayeux s'était aperçue de son amour pour Agricol, le
premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d'un caractère
essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours
comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse
exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette
infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce
n'est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou
blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne
répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute,
toujours se souvient? Lorsque son coeur déborda d'émotions, tantôt
tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre
ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements,
muets et solitaires, tantôt revêtus d'une forme poétique, simple
et touchante tantôt écrits en prose naïve, s'était habituée peu à
peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol;
bien qu'il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions
que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l'amour
heureux, de la maternité, de la richesse et de l'infortune,
étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa
personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle osât
les communiquer à Agricol.

Tel était donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chétive,
difforme et misérable, mais douée d'une âme angélique et d'une
intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la
solitude; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus
saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du
point de vue particulier où la fatalité avait placé cette
infortunée.

Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées
de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait
ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour
Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.

«Vendredi, 3 mars 1832. «... Ma nuit n'avait été agitée par aucun
rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment
J'étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé. «Il ne m'a
pas paru ému; il a été, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord
parlé d'un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation,
il m'a dit: «-- _Depuis quatre jours je suis éperdument
amoureux... Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me
marier... Je viens te consulter._

«Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m'a été
faite... naturellement, cordialement, moi d'un côté de la
cheminée, Agricol de l'autre, comme si nous avions causé de choses
indifférentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le
coeur... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement,
s'assied... vous parle... et puis...

«Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... ma tête se perd.

* * * * *

«Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre coeur...
courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai
ces lignes, écrites sous l'impression de la plus cruelle douleur
que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le
chagrin actuel auprès du chagrin passé?

«Douleur bien cruelle que la mienne!... Elle est illégitime,
ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, même à la plus
tendre, à la plus indulgente des mères... Hélas! c'est qu'il est
des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser
les épaules de pitié ou de dédain... Hélas!... c'est qu'il est des
malheurs défendus.

«Agricol m'a demandé d'aller voir demain la jeune fille dont il
est passionnément épris, et qu'il épousera si l'instinct de mon
coeur lui conseille... ce mariage... Cette pensée est la plus
douloureuse de toutes celles qui m'ont torturée depuis qu'il m'a
si impitoyablement annoncé cet amour.

«Impitoyablement... non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet
injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que tu sais... est-ce que
tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et
que tu n'aimeras jamais cette charmante créature?

«_Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux
bleus... longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens..._

«Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol,
aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses
paroles me déchirait le coeur!

«Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisération
profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et
bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous
sourit... Aussi on ne le blâme pas... non... on le plaint de toute
la douleur qu'il éprouverait en découvrant le mal qu'il vous
cause.

«Chose étrange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce
matin... Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant
des inquiétudes de cette jeune et jolie dame!... En l'écoutant me
raconter ces angoisses d'une femme qui risque à se perdre pour
l'homme qu'elle aime... je sentais mon coeur palpiter
violemment... mes mains devenir brûlantes... une molle langueur
s'emparer de moi... Ridicule et dérision!!! Est-ce que j'ai le
droit, moi, d'être émue ainsi?

* * * * *

«Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jeté un regard
rapide sur la glace; j'étais fière d'être si bien vêtue; lui ne
l'a pas seulement remarqué; mais il n'importe; il m'a semblé que
mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que
mon regard était doux... Je trouvais Agricol si beau... que je
suis parvenue à me trouver moins laide que d'habitude!!! sans
doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser l'aimer.

«Après tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou
un autre. Oui... et cela est consolant comme cette pensée... pour
ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien... parce qu'elle
doit arriver un jour ou l'autre.

«Ce qui m'a toujours préservée du suicide... ce dernier mot de
l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses
créatures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer
qu'à soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon... toujours bon...
puisque les êtres les plus déshérités... trouvent encore à
aimer... à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et
si infime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile
à quelqu'un? Ainsi... aujourd'hui... j'étais bien tentée d'en
finir avec la vie... ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin
de moi... Oui... mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a
fait la providence?... Mais ma bienfaitrice elle-même...
quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de la ténacité de mes
soupçons sur _cet homme?_... Plus que jamais je suis effrayée pour
elle... plus que jamais... je la sens menacée... plus que jamais
j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle...

«Il faut donc vivre... Vivre pour aller voir demain cette jeune
fille... qu'Agricol aime éperdument.

«Mon Dieu!... pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et
jamais la haine?... Il doit y avoir une amère jouissance dans la
haine... Tant de gens haïssent!... Peut-être vais-je la haïr...
cette jeune fille... Angèle... comme il l'a nommée... en me disant
naïvement: _Un nom charmant... Angèle... n'est-ce pas, la Mayeux?_

«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce
sobriquet, ironique symbole de ma difformité! Pauvre Agricol...
pauvre frère... Dis! la bonté est donc quelquefois aussi
impitoyablement aveugle que la méchanceté!...

«Moi, haïr cette jeune fille!... Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé la
beauté qui séduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'être belle?

«Quand je n'étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur,
je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur
avait doué si inégalement ses créatures. L'habitude de certaines
douleurs m'a permis de réfléchir avec calme, j'ai fini par me
persuader... et je crois qu'à la laideur et à la beauté sont
attachées les plus nobles émotions de l'âme... l'admiration et la
compassion! Ceux qui sont comme moi... admirent ceux qui sont
beaux... comme Angèle, comme Agricol... et ceux-là éprouvent à
leur tour une commisération touchante pour ceux qui me
ressemblent. L'on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien
insensées... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de
convenance, ne me parlait de ses _amourettes_, comme il a dit...
je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas... qu'il
m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un
obstacle à tout aveu. Oui, et j'ai même fait des vers sur ce
sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.

«Singulière position que la mienne!... Si j'aime... je suis
ridicule... Si l'on m'aime... on est plus ridicule encore...
Comment ai-je pu assez oublier cela... pour avoir souffert... pour
souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette
souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine... non, car je ne
haïrai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'à
la fin... J'écouterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la
conservation des autres, il me guidera, il m'éclairera...

«Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune
fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu!
quelle révélation pour Agricol que mes pleurs!! Lui... découvrir
ce fol amour qu'il m'inspire... oh! jamais... Le jour où il le
saurait serait le dernier de ma vie... Il y aurait alors pour moi
quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d'échapper à la
honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante
comme un fer chaud... Non, non, je serai calme... D'ailleurs,
n'ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible
épreuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalité ne
vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux
que j'aime. Oh! pénible... pénible tâche... car il faut aussi que
la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais
ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je
pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma
décision, dit-il, doit le guider.

«Pauvre créature que je suis!... Comme je m'abuse! Agricol me
demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste
courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: «Il
n'importe... j'aime... et je brave l'avenir...»

«Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent
pas le guider, si sa résolution est prise d'avance, à quoi bon
demain cette mission si cruelle pour moi? À quoi bon? à lui obéir!
ne m'a-t-il pas dit: «Viens!»

«En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le
plus secret, dans le plus profond abîme de mon coeur, je me suis
demandé si jamais la pensée lui est venue de m'aimer autrement que
comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dévouée il
aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a
voulu, tant qu'il le voudra, j'ai été et je serai pour lui aussi
dévouée que si j'étais sa femme, sa soeur, sa mère. Pourquoi cette
pensée lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais à désirer ce qu'on
possède?... Moi mariée à lui... mon Dieu! Ce rêve aussi insensé
qu'ineffable... ces pensées d'une douceur céleste, qui embrassent
tous les sentiments, depuis l'amour jusqu'à la maternité... ces
pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine
d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des
vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité
m'interdisent?

«Je voudrais savoir si, lorsque j'étais plongée dans la plus
cruelle détresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre
aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid,
la misère, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou
bien cette douleur atroce m'eût-elle distraite du froid, de la
faim et de la misère?

«Non, non, cette ironie est amère; il n'est pas bien à moi de
parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi
l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils
changés? Je me plains... Et que serait-ce donc, grand Dieu! si,
comme cela se voit, hélas! trop souvent, j'étais belle, aimante,
dévouée, et qu'il m'eût préféré une femme moins belle, moins
aimante, moins dévouée que moi!... Ne serais-je pas mille fois
encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le
blâmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais
songé à une union impossible à force de ridicule...

«Et l'eût-il voulu... est-ce que j'aurais jamais eu l'égoïsme d'y
consentir?...

«J'ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j'ai
commencé celles-ci... le coeur noyé d'amertume; et presque
toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n'aurais osé
dire à personne... mon âme se calmait, puis la résignation
arrivait... la résignation... ma sainte à moi, celle-là qui,
souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espère
jamais!!!»

Ces mots étaient les derniers du journal.

On voyait à l'abondante trace de larmes que l'infortunée avait dû
souvent éclater en sanglots... En effet, brisée par tant
d'émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le
cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que
partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus
de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son
bureau, qu'elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.

Ainsi que la courageuse créature se l'était promis, voulant
accomplir dignement sa tâche jusqu'à la fin, le lendemain elle
avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque
résolution elle s'était rendue avec le forgeron à la fabrique de
M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue
une partie de la journée par son service après de Mlle de
Cardoville, et préférant d'ailleurs attendre la nuit pour
accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demandés et reçus,
depuis qu'elle avait fait connaître par une lettre le contenu du
journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'être pas surprise,
entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de
la jeune ouvrière... Connaissant l'endroit où elle trouverait le
manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis,
prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la
mettre à la place du manuscrit qu'elle devait soustraire. À ce
moment, elle trembla si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer un
instant sur la table.

On l'a dit, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le coeur de
Florine; elle obéissait fatalement aux ordres qu'elle recevait,
mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait
d'horrible et d'infâme dans sa conduite... S'il ne se fût agi
absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de
tout braver plutôt que de subir une odieuse domination; mais il
n'en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un
désespoir mortel à une personne qu'elle chérissait plus que la
vie... Elle se résignait donc... non sans de cruelles angoisses, à
d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignorât presque toujours dans
quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la
soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement
que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait
avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se
rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin: «Il
faut en finir demain... avec la Mayeux.» Qu'entendait-il par ces
mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonné de mettre à la
place du journal concourrait-elle à ce résultat? elle l'ignorait,
mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux
causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et
qu'elle-même, Florine, risquait d'un jour à l'autre de voir ses
perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière
crainte fit cesser les hésitations de Florine; elle posa la lettre
derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit
dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la
Mayeux.



XII. Suite du journal de la Mayeux.

Florine, revenue dans sa chambre quelques heures après y avoir
caché le manuscrit soustrait dans l'appartement de la Mayeux,
cédant à la curiosité, voulut le parcourir. Bientôt elle ressentit
un intérêt croissant, une émotion involontaire en lisant ces
confidences intimes de la jeune ouvrière. Parmi plusieurs pièces
de vers, qui toutes respiraient un amour passionné pour Agricol,
amour si profond, si naïf, si sincère, que Florine en fut touchée
et oublia la difformité ridicule de la Mayeux; parmi plusieurs
pièces de vers, disons-nous, se trouvaient différents fragments,
pensées ou récits, relatifs à des faits divers. Nous en citerons
quelques-uns, afin de justifier l'impression profonde que cette
lecture causait à Florine.

FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX

«... C'était aujourd'hui ma fête. Jusqu'à ce soir, j'ai conservé
une folle espérance.

«Hier, j'étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie
légère qu'elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol
était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se
sont tus tout à coup en échangeant un sourire d'intelligence; et
puis j'ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte
en carton, avec une pelote sur le couvercle... Je me suis senti
rougir de bonheur... j'ai cru que ce petit présent m'était
destiné, mais j'ai fait semblant de ne rien voir.

«Pendant que j'étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti;
j'ai remarqué qu'il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin
n'a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il
m'a semblé qu'elle se couchait de meilleure heure que
d'habitude... C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin
que je jouisse plus tôt de la surprise qu'Agricol m'a préparée.

«Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite à mon
cabinet! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire
durer mon bonheur plus longtemps. Enfin... je suis entrée, les
yeux voilés de larmes de joie; j'ai regardé sur ma table, sur ma
chaise... sur mon lit, rien... la petite boîte n'y était pas. Mon
coeur s'est serré; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car
ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fête.

«La journée s'est passée... Le soir est venu... Rien... La jolie
boîte n'était pas pour moi... Il y avait une pelote sur son
couvercle... Cela ne pouvait convenir qu'à une femme... À qui
Agricol l'a-t-il donnée?...

«En ce moment je souffre bien... L'idée que j'attachais à ce
qu'Agricol me souhaitât ma fête est puérile... j'ai honte de me
l'avouer... mais cela m'eût prouvé qu'il n'avait pas oublié que
j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne
toujours...

«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre,
qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et
de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux...
_Et pourtant, depuis mon enfance... je n'ai pas eu d'autre nom.
C'est pour cela que j'aurais été bien heureuse qu'Agricol profitât
de l'occasion de ma fête pour m'appeler une seule fois de mon
modeste nom... Madeleine.

* * * * *

«Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.»

Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d'une
simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:

«... Je viens d'assister à l'enterrement de cette pauvre petite
Victoire Herbin, notre voisine... Son père, ouvrier tapissier, est
allé travailler au mois, loin de Paris... Elle est morte à dix-
neuf ans, sans parents autour d'elle... Son agonie n'a pas été
douloureuse; la brave femme qui l'a veillée jusqu'au dernier
moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononcé d'autres mots que
ceux-ci:

-- _Enfin... Enfin... _«Et cela _comme avec contentement,
_ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien
chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose... et si
jolie... si fraîche... des cheveux blonds, doux comme de la soie!
mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a
tuée... Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par
les émanations des laines[7]... son métier étant d'autant plus
malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres
ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un
courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours
de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche
et fréquente:

«-- Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de
vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai
quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.

«-- Mais change d'état, lui disais-je.

«-- Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait-
elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le
sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne
créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a
voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on
est mort... on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le
chômage.

«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec
une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:

«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle
_échantillon_, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que
doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol,
_et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et
des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis
dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels
que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne
prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on
travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de
ravages que celle de la laine à la chaux.»

«-- _Enfin... Enfin..._

«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel
le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long
suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit
qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les
_eaux-fortes_, dans la _céruse _et dans le _minium_, entre autres,
gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

«-- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils
partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons à l'abattoir!_

«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.

«-- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur
navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne
songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger
ainsi un pain homicide?

«-- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant
qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la
guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour
le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon
bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des
travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la
politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE
LA POLITIQUE!

«... Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à
l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le
porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le
pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au
curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse
commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes,
ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en
imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?... Si elles sont, au
contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime
de cette insuffisance?

«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces
chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... à
quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et
terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque,
radieuse, elle remonte vers le Créateur.»

«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on
employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et
dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance
_de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les
poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances
matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de
nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?

«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une
journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction,
je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers... ou à
écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai
ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour
chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer
quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs
nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et
fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que
s'il le passait au cabaret?

«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles
diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent,
lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se
raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la
misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du
monde!... En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne
vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la
raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide,
farouche et implacable?

«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que
l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on
arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît
alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est
déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune.
Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants
idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux
aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de
la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes,
bien des larmes dévorées en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc
pas... En s'éclairant... en devenant leur égal en intelligence, le
peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et
bons... à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et
méchants.

«... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possède pas de
joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh!
oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux... et, à
moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais
volontairement qu'il fait le mal.

«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir
pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.

«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à
quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds
nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron
en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de
charrette dételé, mais portant son harnais... De temps à autre le
cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant
pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa
bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit
s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes...
en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des
passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si
navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne
puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un
spectacle bien grotesque.

«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de
me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage,
j'avais un parapluie à la main... je m'approchai du cheval, et,
avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse
pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un
grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses
larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera
peut-être.

«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit
méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra
sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et
rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite
dans la crainte de recevoir des coups de pied...

L'enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux
au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il
s'écria d'une voix désespérée:

«-- Au secours!... au secours!...

«Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attroupèrent, une
correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au
cheval rétif, qui se releva... mais dans quel état, grand Dieu!
sans son harnais!

«-- Mon maître me battra, s'écria le pauvre enfant en redoublant
de sanglots: je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval
ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé... Mon maître me
battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je
n'ai plus ni père ni mère.

«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave
marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s'écria d'un air
attendri:

«-- Plus de père! plus de mère!... Ne te désole pas, pauvre petit,
il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et
si mes commères sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et
tête nue par un temps pareil.

«Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena
l'enfant et le cheval; les uns s'occupèrent de raccommoder le
harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une
paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste; en
un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais
réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet
qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manière
d'avertissement, dit à l'enfant, qui, regardant tour à tour et ses
bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d'un conte
de fées:

«-- Où demeure ton maître, mon garçon?

«-- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix
émue et tremblante de joie.

«-- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton
cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître
que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif
à un enfant de ton âge.

«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la
marchande en ôtant sa casquette:

«-- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?

«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait
du coeur chez cet enfant.

«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je
suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et
l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval,
subitement rendu docile par la peur du fouet.

«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est
naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que
ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce
pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni
mère!...» Malheureux enfant!... c'est vrai, ni père ni mère... me
disais-je... Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de
quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le
coin d'une écurie... pauvre petit! il est encore doux et bon,
malgré la misère et le malheur... Je l'ai bien vu, il était plus
reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut-
être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils,
sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera,
s'aigrira... Puis viendra l'âge des passions... puis les
excitations mauvaises...

«Ah!... chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte
et respectable.

«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce
que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot
si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

«-- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre
Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en
purgatoire...

«Bonne mère... âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une
douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans
l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes
yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi
sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru
au purgatoire.

«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du
travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur
et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-
Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer...»

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal,
tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:

«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle
délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si
pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle
était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne
d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher
et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme
son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne
possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de
reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait
heureuse, bien heureuse... Hélas! je suis réduite à faire des
voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien...
que me souvenir et l'aimer.»

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la
Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle
ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle
éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce
journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de
nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait
d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les
plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien
est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce
qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages
qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à
cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces
bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle,
emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que
cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines,
la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de
soustraction.



XIII. La découverte.

Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son
indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique
après avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. À la
suite d'un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la
grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée
cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le
forgeron à ce mariage.

La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de
parcourir le journal de la jeune ouvrière, n'avait pas encore pris
la louable résolution de le rapporter.

Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l'hôtel de
Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brisée par tant
d'émotions, elle s'était jetée dans un fauteuil. Le plus profond
silence régnait dans la maison; il n'était interrompu çà et là que
par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres
du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d'une
étoffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements
noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande
encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur
sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille
était mélancolique et résignée: on lisait sur sa physionomie
l'austère satisfaction que laisse après soi la conscience du
devoir accompli.

Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur,
n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin,
hôte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe,
_la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets
vains et désespérés à propos d'un fait accompli. Sans doute, le
coup avait été soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un
douloureux et long retentissement dans l'âme de la Mayeux; mais il
devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l'état de ses
souffrances _chroniques_, devenues presque partie intégrante de sa
vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort,
trouvait encore des consolations à sa peine amère; aussi elle
s'était sentie vivement touchée des témoignages d'affection que
lui avait donnés Angèle, la fiancée d'Agricol, et elle avait
éprouvé une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle
confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les
heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

La Mayeux se disait encore:

-- Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des
espérances, mais par des suppositions aussi ridicules
qu'insensées. Le mariage d'Agricol met un terme à toutes les
misérables rêveries de ma pauvre tête.

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle,
profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à
cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle
ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables,
effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte
qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion.
Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se
dirigea lentement vers son bureau.

-- Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était
nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin
de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la
promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon
âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol...
je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien
longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être
une compensation à ce que je souffre maintenant.

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant
pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel
fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse
remplaçant son journal!

La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux
tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante
lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le
cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle
contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:

«Mademoiselle,

«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos
mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne
peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande
passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut
manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion
pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été
malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si
les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer;
on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront,
les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater
de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain,
c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre
triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque
vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez
dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas à votre _taille _pour
plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la
présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne
soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste
pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront,
car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.

«Un de vos confrères,
«_Un vrai _MAYEUX.»

Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à
dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la
malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une
infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que
l'on en espérait.

-- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la
jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.

Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionnés était
exprimé l'amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si
l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle
révélait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent
faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle était sa
terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la
lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment
à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que
renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya
l'esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain,
Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse,
auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un
ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion
et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux
plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle
resta complètement inerte, anéantie; puis, avec la réflexion, lui
vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible.

Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge
assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout
jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la
pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de
plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme
venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux
sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et
vengeance à Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et
d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui eût
semblé de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha
pas à deviner quel pouvait être l'auteur ou le motif d'une si
odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. À quoi bon...
décidée qu'elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait!

Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette
indignité devait être l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de
l'affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville...
ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si
douloureusement intimes, qu'elle n'eût pas osé confier à la mère
la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi
dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une
fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme
endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-être, à
l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l'hôtel.

* * * * *

L'argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont
il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait
que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la
maison.

Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et
décidée qui lui était familière... Elle se leva; ses yeux
brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la
veille elle avait trop pleuré; d'une main tremblante et glacée
elle écrivit ces mots sur un papier qu'elle laissa à côté du
billet de cinq cents francs.

«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait, et
qu'elle me pardonne d'avoir quitté sa maison, où je ne puis rester
désormais.»

Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait
lui brûler les mains... Puis, donnant un dernier regard à cette
chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en
songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus
affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait été victime,
car la mère d'Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse
enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa
détresse par l'affection presque maternelle de la femme de
Dagobert.

Vivre seule... absolument seule... avec la pensée que sa fatale
passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par
lui... tel était l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abîme
l'épouvanta... une pensée sinistre lui vint à l'esprit... elle
tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses
traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la
porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit
involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de
noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne
lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre où on
lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans
cette maison.

-- C'est juste! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant
sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.

Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de
toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu'elle avait
voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son
infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux
coulèrent avec abondance... Elle pleurait, non de désespoir, de
revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de
reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait
un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et
les bontés de Mlle de Cardoville; aussi, cédant à un mouvement
presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle
tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la
pensée à Mlle de Cardoville, elle s'écria d'une voix entrecoupée
par des sanglots convulsifs:

-- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre
amie... votre soeur.

Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu
marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à
l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur
le salon. C'était Florine, qui, trop tard, hélas! rapportait le
manuscrit.

Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet
de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le
salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la
cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se
referma sur elle.

Et la Mayeux avait quitté l'hôtel de Cardoville.

* * * * *

Adrienne était ainsi privée d'un gardien dévoué, fidèle et
vigilant. Rodin s'était débarrassé d'une antagoniste active et
pénétrante, qu'il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant,
on l'a vu, deviné l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant
poète, le jésuite supposa logiquement qu'elle devait avoir écrit
secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et
cachée. De là l'ordre donné à Florine de tâcher de découvrir
quelques preuves écrites de cet amour; de là cette lettre si
horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut
le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reçue après avoir
sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu'elle
s'était une première fois contentée de parcourir sans le
soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cédant trop tard à un
généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où
celle-ci, épouvantée, quitta l'hôtel. La camériste, apercevant une
lumière dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une
chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à
quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle
avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. Le coeur de
Florine se brisa; elle courut au bureau: le désordre des cartons,
le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes
écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance
aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la
Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine,
reconnaissant l'inutilité de sa tardive résolution, se résigna en
soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin; puis, forcée par
la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le
mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins
dangereuse par le départ de la Mayeux.

* * * * *

Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de
Rodin, en réponse à une lettre qu'elle lui avait écrite pour lui
apprendre le départ inexplicable de la Mayeux:

«Ma chère demoiselle,

«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent
M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible
d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez:
que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais
en vérité rien... L'avenir expliquera tout à son avantage... Je
n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai
dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et
des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les
personnes qu'elle a intérêt à faire épier.

«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette
pauvre fille m'a accusé... et je suis, vous le savez, le plus
fidèle de vos serviteurs... elle ne possédait rien... et l'on a
trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée...
et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de
sa fuite inqualifiable.

«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle... il me répugne toujours,
à moi, d'accuser sans preuve... mais réfléchissez et tenez-vous
bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand
danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins
le respectueux avis de votre très humble et très obéissant
serviteur,

RODIN.»



Quatorzième partie La fabrique


I. Le rendez-vous des loups.

C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville
avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de
la Mayeux.

Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit
village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de
M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers
carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation
des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et
de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol
l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible
pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être,
l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de
M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi
qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en
pratique parmi eux.

Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le
malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux
conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de
M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec
haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à
M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible
état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une
persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses
passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques
ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont
l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur
turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer
une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons
paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la
violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune,
on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on
parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus
loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la
congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême
contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces
ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se
pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que
l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces
imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de
M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable
d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur
sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie,
furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées
par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui
pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais
sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par
lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait
à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et
combler la mesure en soulevant une de ces questions de
_compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore
couler quelquefois tant de sang!

Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez
lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des
_Dévorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des
environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout
temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les
_Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières,
d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution
du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le
principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement,
au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule
communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés
collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de
sanglantes collisions[8].

Depuis huit jours, les _Loups_, surexcités par tant d'obsessions
diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte
pour en venir aux mains avec les _Dévorants... _mais ceux-ci, ne
fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la
fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette
rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés
d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un
grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens
paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux-
mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les
_Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été
obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des
barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement
enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.

Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit
village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons
parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé
un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez
bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa
chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits
fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une
nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste
brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou
stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la
veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse
nouvelle.

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le
sien:

-- À votre santé, mon garçon!

-- À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez
l'effet d'être le diable...

-- Moi! le diable?

-- Oui.

-- Et pourquoi?

-- D'où me connaissez-vous?

-- Vous repentez-vous de m'avoir connu?

-- Qui vous a dit que j'étais prisonnier à Sainte-Pélagie?

-- Vous ai-je tiré de prison?

-- Pourquoi m'en avez-vous tiré?

-- Parce que j'ai bon coeur.

-- Vous m'aimez peut-être... comme le boucher aime le boeuf qu'il
mène à l'abattoir.

-- Vous êtes fou!

-- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.

-- J'ai un motif.

-- Lequel? Que voulez-vous faire de moi?

-- Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien
faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin,
bonne chère, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si
mauvais métier?

Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit
d'un air sombre:

-- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour
condition à ma liberté que j'écrirais à ma maîtresse que je ne
voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre
vous fût donnée, à vous?

-- Un soupir!... vous y pensez encore?

-- Toujours...

-- Vous avez tort... votre maîtresse est loin de Paris à cette
heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous
tirer de Sainte-Pélagie.

-- Oui... j'étouffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir,
donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes
venu... Seulement, au lieu de mon âme vous m'avez pris Céphyse...
Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz-
vous enfin?

-- Un homme qui a une maîtresse qui le tient au coeur comme vous
tient la vôtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque
d'énergie.

-- Dans quelle occasion?

-- Buvons...

-- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.

-- Bah!... tenez! voyez, moi.

-- C'est ça qui m'effraye... et me paraît diabolique... Une
bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc
une poitrine de fer et une tête de marbre?

-- J'ai longtemps voyagé en Russie; là on boit pour se
réchauffer...

-- Ici pour s'échauffer... Allons... buvons... mais du vin.

-- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour
les hommes comme nous...

-- Va pour l'eau-de-vie... ça brûle... mais la tête flambe... et
l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.

-- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!

-- Tout à l'heure... en me disant que j'étais trop épris de ma
maîtresse, et que dans l'occasion j'aurais manqué d'énergie, de
quelle occasion vouliez-vous parler?

-- Buvons...

-- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus
bête qu'un autre. À vos demi-mots, j'ai deviné une chose.

-- Voyons.

-- Vous savez que j'ai été ouvrier, que je connais beaucoup de
camarades, que je suis bon garçon, qu'on m'aime assez, et vous
voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer
d'autres.

-- Ensuite?

-- Vous devez être quelque courtier d'émeute... quelque
commissionnaire en révolte.

-- Après?

-- Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les
coups de fusil?

-- Est-ce que vous êtes poltron?

-- Moi?... j'ai brûlé de la poudre en juillet... et ferme!

-- Vous en brûleriez bien encore?

-- Autant vaut ce feu d'artifice-là qu'un autre... Par exemple,
c'est plus pour l'agréable que pour l'utile... les révolutions;
car tout ce que j'ai retiré des barricades des trois jours, ç'a
été de brûler ma culotte et de perdre ma veste... Voilà ce que le
peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons_, en avant,
marchons!!! _de quoi retourne-t-il?

-- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?

-- Ah! c'est pour ça que vous m'avez amené ici?

-- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa
fabrique.

-- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l'émeute? Ils sont
trop heureux pour ça... Vous vous trompez.

-- Vous le verrez tout à l'heure.

-- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?

-- Et leurs frères? Et ceux qui, n'ayant pas un bon maître,
meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à
eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds à leur appel?
M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de
collier, l'exception devient la règle, et tout le monde est
content.

-- Il y a du vrai dans ce que vous dites là; seulement, il faudra
que le coup de collier soit drôle pour qu'il rende jamais bon et
honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait
ce que je suis... un bambocheur fini...

-- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade,
vous n'avez aucun intérêt à les tromper; ils vous croiront...
Joignez-vous à moi pour les décider...

-- À quoi?

-- À quitter cette fabrique où ils s'amollissent, où ils
s'énervent dans l'égoïsme sans songer à leurs frères.

-- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?

-- On y pourvoira... jusqu'au grand jour.

-- Et jusque-là que faire?

-- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et
après, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement
des armes.

-- Et qui fait venir ces ouvriers ici?

-- Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a fait parvenir des
imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs
frères... Voyons, m'appuierez-vous?

-- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence à me...
soutenir difficilement moi-même... Je ne tenais au monde qu'à
Céphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me
poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une façon ou
d'une autre, ça m'est égal... Buvons...

-- Buvons à l'orgie de la nuit prochaine... la dernière n'était
qu'une orgie de novice...

-- En quoi êtes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un
instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous émouvoir...
vous étiez là, planté comme un homme de fer.

-- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire
rire... mais, cette nuit... je rirai.

-- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le
diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous
rirez cette nuit!

En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant; il commençait
à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.

-- Entrez.

L'hôte du cabaret parut.

-- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il
demande M. Morok.

-- C'est moi; faites monter. L'hôte sortit.

-- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la
rude figure exprima le désappointement. Seul... cela m'étonne...
j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous?

-- Olivier... oui... un blond... il me semble...

-- Nous le verrons bien... le voici.

En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et
intelligente, entra dans le cabinet.

-- Tiens... Couche-tout-nu! s'écria-t-il à la vue du convive de
Morok.

-- Moi-même. Il y a des siècles qu'on ne t'a vu, Olivier.

-- C'est tout simple... mon garçon, nous ne travaillons pas au
même endroit.

-- Mais vous êtes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu,
il ajouta:

-- On peut parler devant lui... il est des nôtres. Mais comment
êtes-vous seul?

-- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

-- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

-- Ils refusent... et moi aussi.

-- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de
tête que des femmes? s'écria Morok les dents serrées de rage.

-- Écoutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reçu vos
lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il était, en
effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons
plusieurs personnes.

-- Eh bien!... pourquoi hésitez-vous?

-- D'abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes
pour un mouvement.

-- Je vous le dis, moi...

-- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je...
l'affirme... _En avant, marchons!_

_-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous
avons réfléchi... Pendant huit jours, l'atelier a été divisé; hier
encore la discussion a été vive, pénible; mais ce matin le père
Simon nous a fait venir; on s'est expliqué devant lui; il nous a
convaincus... nous attendrons; si le mouvement éclate... nous
verrons...

-- C'est votre dernier mot?

-- C'est notre dernier mot.

-- Silence! s'écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant
l'oreille et en se balançant sur ses jambes avinées; on dirait au
loin les cris d'une foule...

En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en
moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.

-- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.

-- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me
rappelle que l'hôte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande
fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos
camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy,
comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient
été pour vous... au lieu d'être contre vous!...

-- Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les
ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'écria Olivier;
vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les
gens que l'on excite contre la fabrique, et que...

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris,
de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.

Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier,
pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s'écriant:

-- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui
appartienne à la fabrique de M. Hardy?

-- Moi... dit Olivier.

-- Alors vous êtes perdu!... voilà les _Loups _qui arrivent en
masse, ils crient qu'il y a ici des _Dévorants _de chez M. Hardy,
et ils demandent bataille... à moins que les _Dévorants _ne
renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.

-- Plus de doute, c'était un piège!... s'écria Olivier en
regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaçant; on comptait
nous compromettre si mes camarades étaient venus!

-- Un piège... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en
balbutiant, jamais!

-- Bataille aux _Dévorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups!
_cria tout d'une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la
maison.

-- Venez... s'écria le cabaretier; et, sans donner à Olivier le
temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une
fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis peu élevé, il lui
dit:

-- Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez
les champs; il est temps...

Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec
effroi:

-- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de
plus et vous êtes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrés dans
la cour, ils montent.

En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris,
redoublèrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au
premier étage s'ébranla sous les pas précipités de plusieurs
personnes, et ce cri arriva perçant et proche:

-- Bataille aux _Dévorants!_

_-- _Sauve-toi, Olivier s'écria Couche-tout-nu presque dégrisé
par le danger.

À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande
salle qui précédait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas
épouvantable.

-- Les voilà!... dit le cabaretier en joignant les mains avec
effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par
la fenêtre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hésitait encore.

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à
l'instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où
les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que
leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l'escalier.
Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces
scènes de désordre, s'étaient des premiers précipités dans la
salle, les traits animés par le vin et par la colère: la plupart
étaient armés de longs bâtons. Un carrier d'une taille et d'une
force herculéennes, coiffé d'un mauvais mouchoir rouge dont les
lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d'une peau
de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et
paraissait diriger le mouvement; les yeux injectés de sang, la
physionomie menaçante et féroce, il s'avança vers le cabinet,
faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'écriant d'une voix
tonnante:

-- Où sont les _Dévorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le
cabaretier hâta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:

-- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous-
mêmes.

-- C'est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup
d'oeil dans le cabinet; où sont-ils donc? on nous avait dit qu'il
y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur
la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient
mordu!

-- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut
les attendre.

-- Oui... oui, attendons-les.

-- On se verra de plus près!

-- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dévorants_, dit Morok,
pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces
mécréants, de ces athées... Aux premiers hurlements des _Loups...
_ils sortiraient, il y aurait bataille...

-- Il y aurait... bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

-- À moins que les _Loups _n'aient peur des _Dévorants! _ajouta
Morok.

-- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous...
et tu nous verras aux prises! s'écria le formidable carrier d'une
voix tonnante et s'avançant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

-- Les _Loups _avoir peur des _Dévorants!_

_-- _Ce serait la première fois.

-- La bataille... la bataille! et que ça finisse!

-- Ça nous assomme à la fin... Pourquoi tant de misère pour nous
et tant de bonheur pour eux?

-- Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à
monter dans les roues de carrière comme des chiens de
tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

-- Et qu'eux autres _Dévorants _se feraient des casquettes avec la
peau des _Loups_, ajouta un autre.

-- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C'est des
païens... des vrais chiens! cria un émissaire de l'abbé prêcheur.

-- Eux, à la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche à
leur manière! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe... ça
crie vengeance...

-- Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses
abominations, serait capable d'attirer le choléra sur le pays...

-- C'est vrai, il l'a dit au prêche.

-- Nos femmes l'ont entendu!...

-- Oui, oui, à bas les _Dévorants_, qui veulent attirer le choléra
sur le pays!

-- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur.

-- À la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix
de stentor, à la fabrique!

-- Oui, à la fabrique! répéta la foule avec des trépignements
furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir
dans la grande salle ou sur l'escalier s'y étaient entassés.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même,
il dit tout bas à Morok:

-- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.

-- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les
quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s'adressant à l'hôte, effrayé de ce
désordre:

-- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire à la santé des braves
_Loups. _C'est moi qui régale.

Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint
bientôt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.

-- Allons donc! des verres! s'écria Morok; est-ce que des
camarades comme nous boivent dans des verres?...

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot
à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

-- À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade! capon qui s'en
dédit! ça va aiguiser les dents des _Loups!_

_-- _À vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les
bouteilles.

-- Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu,
qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces
funestes excitations.

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du
cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu
prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en
majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante
traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes,
fanatisées par les prédications de l'abbé encouragèrent par leurs
cris la troupe militante. À sa tête s'avançait le gigantesque
carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrière
lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres,
suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de
récentes libations d'eau-de-vie, étaient arrivées à un état
d'effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches,
enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions
faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le
bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient
encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation
croissante, et dont voici le dernier couplet:

_Élançons-nous, pleins d'assurance,_
_Exerçons nos bras rigoureux._
_Eh bien! nous voilà devant eux! (Bis.)_
_Enfants d'un roi brillant de gloire,_
_C'est aujourd'hui que sans pâlir_
_Il faut savoir vaincre ou mourir;_
_La mort, la mort ou la victoire!_
_Du grand roi Salomon__[9]__ intrépides enfants,_
_Faisons, faisons un noble effort,_
_Nous serons triomphants._

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en
tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.



II. La maison commune.

Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se
préparaient à une sauvage agression contre les _Dévorants_, la
fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête
parfaitement d'accord avec la sérénité du ciel; car le vent était
au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.

Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la _maison
commune _des ouvriers, séparée des ateliers par une large route
plantée d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette
imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une
position aussi riante que salubre, d'où l'on apercevait les
coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande
ville. Rien n'était d'un aspect plus simple et plus gai que la
maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges
s'avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de
larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la
couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces
bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d'un
vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là
distribué en potager et en verger.

Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera
quelque peu _féerique_, établissons d'abord que les _merveilles
_dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être
considérées comme des utopies, comme des rêves; rien, au
contraire, n'était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire
et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation
donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces
merveilles étaient le résultat d'une _excellente spéculation_, et,
au résumé, représentaient un _placement aussi lucratif qu'assuré_.

Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre
considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le
compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont
presque toujours condamnées; les instruire, les relever à leurs
propres yeux; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du
cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces
malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de
leur déplorable destinée: leur faire préférer à cela les plaisirs
de l'intelligence, le délassement des arts; moraliser, en un mot,
l'homme par le bonheur; enfin, grâce à une généreuse initiative, à
un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les
bienfaiteurs de l'humanité, et _faire _en même temps, pour ainsi
dire _forcément une excellente affaire... _ceci paraît fabuleux.
Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

Entrons dans l'intérieur de la fabrique.

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait
aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa
_toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa
fiancée.

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la
maison commune, à raison du prix incroyablement minime de
_soixante-quinze francs _par an, comme les autres célibataires. Ce
logement situé au deuxième étage, se composait d'une belle chambre
et d'un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin; le
plancher, de sapin, était d'une blancheur parfaite; le lit de fer,
garni d'une paillasse de feuilles de maïs, d'un excellent matelas
et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un
calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce
chaleur dans la pièce, tapissée d'un joli papier perse, et ornée
de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques
chaises, une petite bibliothèque, composaient l'ameublement
d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se
trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les
objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un
robinet donnant de l'eau à volonté. Si l'on compare ce logement
agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et
délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an
dans la maison de sa mère, et qu'il lui fallait aller gagner
chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le
sacrifice qu'il faisait à son affection pour cette excellente
femme.

Agricol, après avoir jeté un dernier coup d'oeil assez satisfait
sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale,
quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie
commune; le corridor qu'il traversa était large, éclairé par le
haut, et planchéié de sapin d'une extrême propreté. Malgré les
quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de
M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement
unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les
chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant
plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour
matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit
prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée
d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive,
et gagna l'autre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une
partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui
n'étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets
de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe à l'énorme économie
provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les
fabriques par l'association, réduisait incroyablement le prix de
revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de
lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant
l'été, bien chauffé pendant l'hiver, Agricol alla frapper à la
porte de la mère d'Angèle.

Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage,
exposé au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait
pour ainsi dire le spécimen de l'habitation du _ménage _dans
l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent
vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entrée donnant sur
le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté
de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée
à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour
continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs établis comme des
dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque
nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à
une mère de famille appartenant à l'association. Le logement dont
nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement
débarrassé de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et
en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu
dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil,
quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien
ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de
bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d'acajou,
annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de
superflu à leur bien-être.

Angèle, que l'on pouvait dès ce moment appeler la fiancée
d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par
le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette
charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec
autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa
mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.

-- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si
votre mère y consent.

-- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, répondit
cordialement la mère de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter
la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec
son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec
vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui
parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette
nouvelle débarquée: il y a déjà une heure qu'elle vous attend, et
avec quelle impatience!

-- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au
plaisir de vous voir, j'ai oublié l'heure... C'est là ma seule
excuse.

-- Ah! maman... dit la jeune fille à sa mère d'un ton de doux
reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir
dit cela?

-- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au
contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi
encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.

-- Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli
bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit
pas avec vous!

-- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que
partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas
la dernière.

La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol,
dont elle prit le bras.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien
j'ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui
étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de
notre province... misère que j'ai partagée aussi... tandis qu'ici
tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une
féerie; en vérité, je crois rêver; et quand je demande à ma mère
l'explication de cette féerie, elle me répond: «M. Agricol
t'expliquera cela.»

-- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je
vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent à la fois
grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus à propos.

-- Comment cela, monsieur Agricol?

-- Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les
ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici,
mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de
l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de
renoncer aux plus doux besoins du coeur... au désir de choisir une
compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misère à
une autre misère.

Angèle baissa les yeux et rougit.

-- Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l'espoir
des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré
plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont
chers; ici, grâce à l'ordre, au travail, au sage emploi des forces
de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits;
en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant
d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle,
l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et
rien de plus sage... que de se marier.

-- Monsieur... Agricol, répondit Angèle d'une voix doucement émue
et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?

-- À l'instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du
trouble qu'il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous
sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux
gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps; allons-y.

-- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle
entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une
excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement
rangés; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux
mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de
surveillante.

-- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur
Agricol! et quelle propreté! Qui donc soigne cela si parfaitement?

-- Les enfants eux-mêmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il
existe entre ces bambins une émulation incroyable; c'est à qui
aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de
faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez,
adorent _jouer au ménage. _Eh bien, ici elles y jouent
sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait...

-- Ah! je comprends... on utilise leurs goûts naturels pour toutes
ces sortes d'amusements.

-- C'est là tout le secret; vous les verrez partout très utilement
occupées, et ravies de l'importance que ces occupations leur
donnent.

-- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare
ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes
glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise
paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque
tous les ouvriers de notre pays!

-- Et à Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-être pis encore.

-- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche
surtout, pour dépenser tant d'argent à faire du bien!

-- Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en
souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez
pas...

-- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?

-- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur
et plus généreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans
songer à son intérêt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle,
qu'il serait l'homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus
avare, qu'il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à
même d'être aussi heureux que nous le sommes.

-- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je
vous crois; mais si le bien est si facile... et même si avantageux
à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?

-- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares
à rencontrer chez la même personne:

-- _Savoir, pouvoir, vouloir._

_-- _Hélas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas.

-- Et ceux qui peuvent ne savent pas.

-- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien
dont il vous fait jouir?

-- Je vous expliquerai cela tout à l'heure, mademoiselle.

-- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout à coup
Angèle.

-- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous
allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir
occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s'il vous
plaît.

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande
salle garnie de tablettes où des fruits d'hiver étaient
symétriquement rangés; plusieurs enfants de sept à huit ans,
proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s'occupaient
gaiement, sous la surveillance d'une femme, de séparer et de trier
les fruits gâtés.

-- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous
utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour
eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge,
et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes
un temps bien mieux employé.

-- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement
ordonné!

-- Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels
services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la
besogne de huit ou dix servantes.

-- Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer
_à la dînette!_ ils doivent être ravis.

-- Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet,
_ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette
des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau
dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins
travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à
douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf
trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de
six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement
employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de
_grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus
qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous
pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous
les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui
impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire?
L'homme le plus grossier respecte l'enfance...

-- À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que
tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec
admiration.

-- Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les
préjugés, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angèle... nous
voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant,
voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une
caserne ou d'une grande pension.

En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense;
tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux
procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne
(toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient
indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une
grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient
alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que
celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais
l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère
parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes
les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la
direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien
de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs
fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils
apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais
extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent
_pain de ménage_, salubre et nourrissant, mélange de pur froment
et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient
souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.

-- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne
matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de
plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils
étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et
de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des
plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol;
selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je
veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée
ici depuis peu de jours.

-- Admirez, mon garçon, admirez... et surtout voyez comme cette
marmaille est sage et travaille bien...

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de
lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des
deux sexes, assis autour d'une table, profondément absorbés dans
l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les
pommes de terre et à éplucher des herbes.

-- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand?
demanda Agricol en riant.

-- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon... Voilà la
carte du dîner d'aujourd'hui: bonne soupe de légumes au bouillon,
boeuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits,
fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait
la mère Denis à la boulangerie et, c'est le cas de le dire, à
cette heure le four chauffe.

-- Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement
en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperçoit bien
quand c'est votre tour d'être de cuisine, ajouta-t-il d'un air
flatteur.

-- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de
service.

-- C'est encore cela qui m'étonne tant, monsieur Agricol, dit
Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c'est de
comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers
de notre pays, à celle que l'on a ici.

-- Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par
jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour
trois francs à Paris.

-- Mais c'est à n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce
donc possible?

-- C'est toujours grâce à la baguette de M. Hardy! Je vous
expliquerai cela tout à l'heure.

-- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!

-- Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend
d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne
connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a
préféré se faire apporter à manger chez elle... Voyez donc quelle
belle pièce... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!

En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et
éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables
recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des
murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir,
après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les
ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la
passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense
salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au
gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là
causaient ou s'occupaient de menus travaux.

-- Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous
trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque
vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en
salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

-- Vraiment!...

-- Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi
nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de
plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur,
hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine,
quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos
concerts.

-- Autant de voix! cela doit être superbe.

-- C'est très beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup
encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit-
il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un
hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre
M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès.
Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous
flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre
environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne
au travail ou à la liberté... Vous entendez cela, et vous
trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et
pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel
de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et
imposant.

-- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des
joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un
bonheur.

-- Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit
tristement Agricol. Voyez-vous là... ce bâtiment isolé, bien
exposé?

-- Oui, quel est-il?

-- C'est notre salle de malades... Heureusement, grâce à notre
régime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une
cotisation annuelle nous permet d'avoir un très bon médecin; de
plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte
qu'en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce
qu'il reçoit en santé.

-- Comme tout cela est bien entendu! Et là-bas, monsieur Agricol,
de l'autre côté de la pelouse?

-- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et
froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir; plus loin, les
écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de
la fabrique.

-- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de
toutes ces merveilles?

-- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.

Malheureusement la curiosité d'Angèle fut à ce moment déçue: la
jeune fille se trouvait avec Agricol près d'une barrière à claire
voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui
séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une
bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares
guerrières et d'une musique militaire; puis on entendit le galop
retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et
bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue
flottante et à la housse cramoisie, un officier général; ainsi que
sous l'Empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte
blanche; son uniforme bleu étincelait de broderie d'or, le grand
cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette
droite quatre fois étoilée d'argent, et son chapeau largement
bordé d'or était garni de plumes blanches, distinction réservée
aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre
d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus
fièrement campé sur son cheval de bataille.

Au moment où le maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant
Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses
jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or à un
domestique en livrée qui le suivait à cheval.

-- Où faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le
palefrenier.

-- Au bout de l'allée, dit le maréchal. Et se découvrant avec
respect, il s'avança vivement, le chapeau à la main, au-devant
d'une personne qu'Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette
personne parut bientôt au détour de l'allée: c'était un vieillard
à la figure énergique et intelligente: il portait une blouse fort
propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les
mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe
d'écume de mer.

-- Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en
embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir
rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu'il conservait
son chapeau à la main:

-- Couvre-toi donc, mon garçon... Mais comme te voilà beau!
ajouta-t-il en souriant.

-- Mon père, c'est que je viens d'assister à une revue tout près
d'ici... et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près
de vous.

-- Ah ça! est-ce que l'occasion m'empêchera d'embrasser mes
petites filles comme tous les dimanches?

-- Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les
accompagnera.

-- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.

-- C'est qu'en effet, mon père, dit le maréchal d'un air
péniblement ému, j'ai de graves choses à vous apprendre.

-- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le
maréchal et son père disparurent au tournant de l'allée. Angèle
était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général,
qu'on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en
blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:

-- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier...

-- Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l'ami... oui, je
puis le dire, ajouta Agricol d'une voix émue, l'ami de mon père à
moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.

-- Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son
père! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble coeur, mais
comment laisse-t-il son père ouvrier?

-- Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique
pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier,
quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France.



III. Le secret.

Après que l'étonnement fort naturel qu'Angèle avait éprouvé à
l'arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en
souriant:

-- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette
circonstance pour m'épargner de vous dire le secret de toutes les
merveilles de notre maison commune.

-- Oh! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre
promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle; ce que vous m'avez
déjà dit m'intéresse trop pour cela.

-- Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable
magicien, a prononcé trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, --
COMMUNAUTÉ, -- FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces
paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre
grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de
M. Hardy.

-- C'est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur
Agricol.

-- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'être ce qu'il
est, eût été seulement un spéculateur au coeur sec, ne connaissant
que le produit, se disant: «Pour que ma fabrique me rapporte
beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande économie de
matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un
mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché;
excellence des produits afin de vendre très cher...»

-- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger
davantage.

-- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites...
ainsi qu'elles l'ont été; mais comment? Le voici:

M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés
de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se
levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si
nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent,
l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera
cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de
froid, énervé avant le travail, et alors... quel travail!»

-- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille
j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture,
j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.

-- Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes
ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet
inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans
Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises
chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans
quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille;
aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours
chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif?
Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand,
mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or,
additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils
payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille
cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze
ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent
quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de
loyer, le revenu d'un million.

-- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant
tous ces petits mauvais loyers réunis!

-- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le
prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre
spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure
à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire
de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres
malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien
exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi,
cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq
francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs,
j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs... Un
bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au
plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au
moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les
salaires me garantiront le prix du loyer.»

-- Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut
être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt
d'argent.

-- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue
les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes.
Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes
ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien
chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas
tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de
bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier
français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante
que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes
ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient
beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y
songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons,
qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui
procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans
cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu
de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour
n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des
économies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux!
Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des
enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le
charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur,
l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs
salaires me garantiraient à mon tour), de grands
approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin,
etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils
payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain,
au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné.
Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et
quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la
campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie,
mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une
nourriture salubre, agréable et suffisante.»

-- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!

-- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du
spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien
logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié,
qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute
chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail.
L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique
(toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et
solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des
femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des
tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures
étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de
l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de
notre spéculateur?

-- Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une
admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si
simple cependant!

Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et
ordinairement on n'y songe guère. Remarquez aussi que notre homme
ne parle absolument qu'au point de vue de son intérêt privé... Ne
considérant que le côté matériel de la question, comptant pour
rien l'habitude de fraternité, d'appui, de solidarité, qui naît
inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le
bien-être moralise et adoucit le caractère de l'homme, ne se
disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux
faibles, ne songeant pas qu'après tout _l'homme honnête, actif et
laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du
travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition...
_non, notre spéculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous
le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à
cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être
matériel de ses ouvriers.

-- C'est juste, monsieur Agricol.

-- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai
prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à
ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part
proportionnelle dans ses bénéfices?

-- Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.

-- Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la
porte du jardin de la maison commune.

Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s'approcha
d'Agricol et lui dit:

-- M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur?

-- Non, madame, mais on l'attend d'un moment à l'autre.

-- Aujourd'hui, peut-être?

-- Aujourd'hui ou demain, madame.

-- On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur?

-- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la
fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy,
pourra peut-être vous en instruire.

-- Je vous remercie, monsieur.

-- À votre service, madame.

-- Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait
d'interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que
cette dame était bien pâle et avait l'air bien ému?

-- Je l'ai remarqué comme vous, mademoiselle; il m'a semblé voir
rouler une larme dans ses yeux.

-- Oui, elle avait l'air d'avoir pleuré. Pauvre femme! peut-être
vient-elle demander quelques secours à M. Hardy... Mais qu'avez-
vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à
la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure
de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était
venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et
qui avait appris peut-être trop tard qu'elle avait été suivie et
espionnée.

-- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la
présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne
puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret
à moi seul.

-- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en
souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez
m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre
chose.

-- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous
serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre
association...

-- Je vous écoute, monsieur Agricol.

-- Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il
se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour
travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices,
que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de
bon marché sans l'économie de matières premières, sans la
perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du
travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers
de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa
spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»

-- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?

--» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher
mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents.
Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut
qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»

-- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment
accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner
beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?

-- C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre
spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt
_à économiser la matière première_, intérêt _à bien employer leur
temps_, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs,
_intérêt _à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-
d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intéressons _mes
ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur
activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux
je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»

-- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

-- Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé,
_l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je
fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il?
Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au
contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors,
tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres;
un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à
la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons
tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la
chose commune.»

-- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage,
avec espérance, monsieur Agricol!

-- C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se
dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont
souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir,
d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de
perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent
indifféremment la routine... Quel dommage! car un homme
intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit
découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je
fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes
chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt
est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives
lumières de ce foyer d'intelligences pratiques...» Le spéculateur
ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des
mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés
par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez
cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent
francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans
compter une énorme économie de temps. -- Mon bourgeois, répondit
l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt
avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de
cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure,
c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part
dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en
consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme
une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est
de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais
et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle,
comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et
envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur
au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science
des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur
évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son
ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais
sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les
moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur
coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses
bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur
ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi _charge
d'âmes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers,
mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles,
tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des
arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui
n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de
malédiction et de désespoir... eh bien, mademoiselle Angèle, cet
homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver
parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction... le voilà... c'est
M. Hardy!

-- Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes,
c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le
recevoir.

-- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image
de cette âme admirable.

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec
M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si
infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer
d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du
travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant
la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels
des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un
peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un
fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes
laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais
les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant
plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance
progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui
souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour
les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc.,
démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré
les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale,
_des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société.
Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles,
elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les
gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace...
mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent
_sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le
Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _sérieuse_, et ils
abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du
bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le
sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense,
intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses
droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une
impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont
il a peine à vivre! Soit... les gens _sérieux _ne daignent pas
songer à ces formidables misères... Les _hommes d'État _sourient
de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative
qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde.
Soit... tous préfèrent attendre le moment où la question sociale
éclatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante
commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les
questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour
conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir,
c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au
nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de
tous...

Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh
bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches
savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité.
Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend
le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent
être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.

Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers
trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien
chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se
réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie
de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à
la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira
aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple
qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les
premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les
immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent
tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les
établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses
services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même
de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire
construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à
cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait
très facile de le lui garantir.

Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de
concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de
salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le
plan d'un grand établissement destiné au logement des classes
laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie
et de salubrité désirables?

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir,
dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se
sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas
dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles
_où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le
désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant
levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante
espérance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que
l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une
bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants
à sortir de leur impitoyable indifférence.

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne
profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons
communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?

Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très
considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici
comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste,
d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se
priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant
isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que
le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce
à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de
crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à
souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le
fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.

Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité
d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_.

Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la
plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux
bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que
cette juste répartition profiterait même au fabricant.

Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement
réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos
meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut
l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés
(en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans
les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé
ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes
les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques
esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous
donnons en note les bases de cette organisation[15].

Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime,
insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le
rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui
facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui
donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs?
En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de
la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût
diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant,
ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose
généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant
leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement,
puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de
trouble, de douloureuses et justes réclamations?

En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages
qui assurent leurs biens contre l'incendie.

* * * * *

Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la
fabrique.

Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un
modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce
fiacre se trouvait Rodin.



IV. Révélations.

Pendant la visite d'Angèle et d'Agricol à la maison commune, la
bande des _Loups_, se recrutant sur la route d'un assez grand
nombre d'habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la
fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui
amenait Rodin de Paris.

M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac,
était entré dans le salon de la maison qu'il occupait auprès de la
manufacture.

M. Hardy était d'une taille moyenne, élégante et frêle, qui
annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable.
Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à
la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie
loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le
caractère de M. Hardy: sa mère l'appelait _la Sensitive; _c'était
en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une délicatesse
exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et
généreuses, mais d'une telle susceptibilité, qu'au moindre
froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si
l'on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour
les arts, une intelligence d'élite, des goûts essentiellement
choisis, raffinés, et que l'on songe aux mille déceptions ou
déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la
carrière industrielle, on se demande comment ce coeur si délicat,
si tendre, n'avait pas été mille fois brisé dans cette lutte
incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait
en effet beaucoup souffert: forcé de suivre la carrière
industrielle pour faire honneur à des affaires que son père,
modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu
embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à
force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les
plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver à ce but, que
d'ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à
combattre, que de rivalités haineuses à lasser! Impressionnable
comme il l'était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents
accès d'indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte
amère contre l'improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère;
de retour auprès d'elle, après une journée de lutte pénible ou de
déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans
une atmosphère d'une pureté si bienfaisante, d'une sérénité si
radieuse, qu'il perdait presque à l'instant le souvenir des choses
honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le
jour; les déchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact
de la grande et belle âme de sa mère; aussi son amour pour elle
était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu'il la perdit, il éprouva
un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins
qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de
notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur.
Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha
davantage de ses ouvriers; il avait toujours été juste et bon pour
eux; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son coeur
dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un
redoublement d'affectuosité, éprouvant d'autant plus le besoin de
voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage;
bientôt les merveilleuses améliorations qu'il apporta au bien-être
physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de
distraction, mais d'occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il
s'éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une
amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés
passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un
attachement paternel pour ses ouvriers... Ses jours se passaient
donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de
respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire créé à son
image à lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses
réalités dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que
d'êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à
toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de
plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy,
arrivé à la maturité de l'âge, possédant un ami sincère, une
maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de
l'attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à
l'époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il
pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.

M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne
de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par
quel moyen diabolique le père d'Aigrigny et Rodin étaient parvenus
à faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincère,
l'instrument de leurs machinations.

Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la
piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu
allumé dans le petit salon de M. Hardy.

-- Ah! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit
M. Hardy en souriant et s'adressant à M. de Blessac; j'éprouve de
plus en plus le besoin de revenir chez moi... Quitter mes
habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui
m'oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.

-- Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant
s'empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour
moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage!

-- Eh bien... mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner,
à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi
ennuyeuse qu'elle a été charmante?

-- Mon ami, quelle différence! j'ai contracté envers vous une
dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.

-- Allons donc! mon cher Marcel... est-ce qu'entre nous il y a
distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dévouement, est-ce
qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir!

-- Noble coeur... noble coeur!...

-- Dites heureux coeur... oh! oui, bien heureux des dernières
affections pour lesquelles il bat...

-- Et qui, grand Dieu! mériterai le bonheur ici bas... si ce n'est
vous, mon ami?

-- Ce bonheur, à qui le dois-je? à ces affections que j'ai
trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l'appui de ma
mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma
faiblesse, presque incapable de supporter l'adversité.

-- Vous, mon ami, d'un caractère si ferme, si résolu pour faire le
bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'énergie que de courage
pour amener le triomphe d'une idée honnête et équitable?

-- Oui, mais plus j'avance dans ma carrière, plus les choses
laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la
force de les affronter.

-- S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.

-- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et
contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'était ma
mère. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprès d'elle le coeur
déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque
fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains
vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave: «Mon cher
enfant, c'est aux ingrats et aux fripons à être navrés; plaignons
les méchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien...» alors,
ami, mon coeur, douloureusement contracté, s'épanouissait à la
simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je
trouvais auprès d'elle la force nécessaire pour recommencer le
lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma
condition: heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette
mère chérie, j'aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans
lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et désarmé, car
vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en
votre amitié.

-- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en
dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque
aussi douce et aussi tendre que celle d'une mère.

-- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai
rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave,
j'ai eu recours aux conseils de votre amitié... Eh bien, oui... je
crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour
cette femme, la seule que j'aie passionnément aimée, la seule que
maintenant j'aimerai jamais... Et puis, enfin... faut-il tout vous
dire... ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m'a
fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à
mes yeux.

-- Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de
Mme de Noisy et le vôtre, mon ami... son idolâtrie pour sa mère
surtout!

-- C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent
fait mon tourment... Que de fois elle m'a dit avec sa franchise
habituelle: «Je vous ai tout sacrifié... mais je vous sacrifierais
à ma mère!»

-- Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir
Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle... Sa mère a depuis
longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en
Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme,
paraît fixé pour toujours... Grâce au discret dévouement de cette
excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré
du plus profond mystère... Qui pourrait le troubler à cette heure?

-- Rien! oh rien!... s'écria M. Hardy, j'ai même presque les
garanties de sa durée...

-- Que voulez-vous dire... mon ami?...

-- Je ne sais pas si je dois vous faire part...

-- Ai-je été indiscret... mon ami?...

-- Vous, mon cher Marcel?... le pouvez-vous penser? dit M. Hardy
d'un ton de reproche amical, non... c'est que je n'aime à vous
conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets... et il manque
quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet...

Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy:

-- Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler
pour affaire très pressée...

-- Déjà!... dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous
permettez, mon ami?...

Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans
une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:

-- Non, non, restez... votre présence hâtera l'entretien.

-- Mais il s'agit d'affaires, mon ami?

-- Je les fais au grand jour, vous le savez... Puis s'adressant au
domestique: -- Priez ce monsieur d'entrer.

-- Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.

-- Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris; qu'il attende.

Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que
M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée
par un autre intermédiaire.

-- Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en
interrogeant tour à tour du regard les deux amis.

-- C'est moi, monsieur, que voulez-vous? répondit le fabricant
avec bienveillance; à l'aspect de ce vieil homme, humble et mal
vêtu, il s'attendait à une demande de secours.

-- Monsieur... François Hardy? répéta Rodin, comme s'il eût voulu
s'assurer de l'identité du personnage.

-- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était moi, monsieur...

-- J'aurais, monsieur, une communication particulière à vous
faire, dit Rodin.

-- Vous pouvez parler... monsieur est mon ami, dit M. Hardy en
montrant M. de Blessac.

-- Mais... c'est à vous seul... que je désirerais parler,
monsieur, reprit Rodin.

M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil
le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence
d'un tiers le blessât, s'il avait une aumône à implorer:

-- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou
pour moi que vous désirez le secret de cet entretien?

-- C'est pour vous... monsieur... absolument pour vous, répondit
Rodin.

-- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez
parler... je n'ai pas de secret pour monsieur...

Après un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant à
M. Hardy:

-- Monsieur... vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l'on
dit de vous... et comme tel... vous méritez la sympathie de tout
honnête homme.

-- Je le crois... monsieur...

-- Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.

-- Et ce service... monsieur?

-- Je viens vous dévoiler une infâme trahison... dont vous avez
été victime.

-- Je crois que vous vous trompez, monsieur.

-- J'ai les preuves de ce que j'avance.

-- Les preuves?

-- Les preuves écrites... de la trahison que je viens dévoiler...
je les ai là, répondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez
cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.

-- Et le nom de cet homme?

-- M. Marcel de Blessac, dit Rodin.

À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta
foudroyé. À peine put-il murmurer d'une voix altérée:

-- Monsieur...

M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble
effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:

-- Silence... mon ami. Puis l'oeil étincelant d'indignation, en
s'adressant à Rodin qu'il n'avait pas cessé de regarder en face,
il lui dit d'un air de mépris écrasant: -- Ah!... vous accusez
M. de Blessac?

-- Je l'accuse, répondit nettement Rodin.

-- Le connaissez-vous?

-- Je ne l'ai jamais vu...

-- Et que lui reprochez-vous?... Et comment osez-vous dire qu'il
m'a trahi?

-- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu'il semblait
contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme
d'honneur sur le point d'être égorgé par un scélérat, doit-il, oui
ou non, crier au meurtre?

-- Oui, monsieur; mais quel rapport...

-- À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi
criminelles que des meurtres... et je viens me mettre entre le
bourreau et la victime...

-- Vous connaissez sans doute l'écriture de M. de Blessac, dit
Rodin.

-- Oui monsieur...

-- Lisez donc ceci...Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il
remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois
les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas...
épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de
honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d'avoir
l'audacieuse effronterie de la trahison.

-- Marcel!!! s'écria M. Hardy avec effroi et les traits
bouleversés par ce coup imprévu. -- Marcel!... comme vous êtes
pâle!... vous ne répondez pas!

-- Marcel!!... vous êtes M. de Blessac! s'écria Rodin en feignant
un étonnement douloureux. Ah! monsieur... si j'avais su...

-- Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'écria
M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manière infâme...

Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.

-- Oh! mon Dieu!... dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il
ne répond rien... rien...

-- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je
suis obligé de lui demander s'il ose nier avoir adressé plusieurs
lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de
M. Rodin.

M. de Blessac resta muet.

M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce
qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui
remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremêlant çà et là
sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur.
Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de
l'horrible trahison de M. de Blessac.

M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent... à cette
horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui
tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie.
L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt
l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet
accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.

-- Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis,
s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant:
-- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se
tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour
s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infâme... que je dois
souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer,
monsieur... car vous avez eu le courage de démasquer un traître et
un lâche.

-- Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos
ordres... et...

Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte,
qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les
efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:

-- Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre
maître...

À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée,
M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula
d'un pas, en s'écriant:

-- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il?

-- Ah! monsieur... un grand malheur...

-- Marguerite!... s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.

-- Elle est partie!... monsieur...

-- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût
éclaté à ses pieds.

-- Marguerite est partie! répéta-t-il.

-- Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée... il y a trois jours!
dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.

-- Partie... Marguerite... Ça n'est pas vrai! on me trompe!...
s'écria M. Hardy.

Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de
sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui,
attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au
postillon:

-- À Paris, ventre à terre!...

* * * * *

Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la
route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain
du chant de guerre des _Loups_, qui s'avançaient en hâte vers la
fabrique.



V. L'attaque.

Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait
pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre;
mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et
de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son
père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une
circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du
père et fils.

-- Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que
mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.

Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le
vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du
jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups.
_Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur
lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant
dans la voiture:

-- À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se
doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud
sont en train de devenir excellentes.

Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.

* * * * *

Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la
réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux
sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le
père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec
son fils.

Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux
belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une
des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine
de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des
fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant
restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil
de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier
en blouse et le maréchal en grand uniforme.

Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les
siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard
en tressaillit:

-- Mon père... je suis bien malheureux!

Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain
la noble physionomie du maréchal.

-- Toi... malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se
rapprochant.

-- Je vous dirai tout, mon père... répondit le maréchal d'une voix
altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible
droiture.

-- En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à
personne.

-- Si, mon père... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui
est pour moi une torture atroce.

-- Explique-toi... je t'en conjure.

-- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes,
absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles
étaient folles de joie et de bonheur... Tout à coup cela a changé:
elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une
larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre
ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me
répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont
couvert mon visage de pleurs.

-- Cela est étrange... mais à quoi attribuer ce changement!

-- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur
que me cause la mort de leur mère... et ces pauvres anges se
désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur.
Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement
comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me
disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre
mère était avec nous...»

-- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la
reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas là.

-- C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma
raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à
m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et
moi... Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que
voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit
par se livrer aux suppositions les plus insensées.

-- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?

-- Personne... je le sais.

-- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends
patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la
sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr,
quelque secret sans doute bien innocent.

-- Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais
pour pénétrer ce secret... il ne faut pas les quitter...

-- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air
sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès
d'elle... auprès de moi!

-- Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.

-- Que dis-tu!...

-- Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent
ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous,
de mes filles et de mon autre enfant...

-- Quel enfant!

-- Le fils de mon vieil ami le prince indien...

-- Djalma! que lui arrive-t-il!

-- Mon père... il m'épouvante...

-- Lui?

Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente
rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que
le maréchal s'interrompit et dit à son père:

-- Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux
sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée
de vent, le vieillard répondit:

-- Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.

-- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le
maréchal.

Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.

-- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien
t'épouvantait? et pourquoi?

-- Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour
Mlle de Cardoville.

-- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en
regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans...
et à cet âge un amour chasse l'autre.

-- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père... Mais songez
donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez,
joint le caractère le plus noble, le plus généreux... et que, par
une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement
fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.

-- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.

-- Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez
cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement
douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage.
Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits
contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il
criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en
s'écriant d'une voix haletante: «_Ah!_... _du sang... j'ai son
sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement
insensé! -- _Je tue l'homme!_» me répondit-il d'une voix sourde et
d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit
avoir.

-- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle
passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard.

-- D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de
Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui-
même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme
venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu
qu'il avait quelque pensée de suicide.

-- Malheureux enfant!...

-- Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde
amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif
réclament toute ma sollicitude... que je suis peut-être à la
veille de les abandonner...

-- Les abandonner?

-- Oui... pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que
ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un
accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si
profondément ému, s'écria:

-- Mais ce devoir, quel est-il?

-- Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif,
qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le
bâton de maréchal?

-- Napoléon...

-- Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son
prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est
fait empereur.

-- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le
demi-dieu se faisait homme.

-- Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours
battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des
derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a
comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros... il
a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que
d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé... j'ai voulu
partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré,
j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la
couronne que la France lui avait donnée.

-- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager
ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil,
conspiration, j'ai tout approuvé... tu le sais.

-- Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y
a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son
père...

-- Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec
une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!

-- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napoléon! non, il ne s'appelle
plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien...
car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur...
Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!...
reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse... ils le
torturent... ils le tuent lentement...

-- Qui t'a dit...

-- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai...
Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une
mort précoce; les yeux tournés vers la France... il attend... il
attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous
ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient
petits... pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on
étouffe et qui... meurt...

-- Et toi... tu y songes...

-- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh! à n'en point
douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes
renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet
enfant... à qui j'ai aussi prêté serment, moi... car un jour, je
vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant
dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme
tu as été au père; car qui nous aime... aime notre France.»

-- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappelé ces paroles,
et comme toi... j'ai été ému...

-- Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de
l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les
plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre
d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme
fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec
le roi de Rome... et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!

-- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une
fois Napoléon II libre!

-- Ensuite!!... s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard
d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France
insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le
souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces
jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué
tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à
la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de
la France entière ne battrait pas pour lui?

-- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec
Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.

-- Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien,
jugez-en... s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je
dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les
hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si
je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en
reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de
faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire?
Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures
du fils de l'empereur... de l'empereur à qui je dois tout... à qui
j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son
enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-
être, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je
m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur... Dites, mon
père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler
au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai
fait que marcher d'indécisions en indécisions... Vous seul, mon
père, je le répète, vous seul... vous pouvez me guider.

Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait
répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le
petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et
entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et
son père... C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu
s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les
_Loups_.

_-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, pâle et
haletant, les voilà... ils arrivent... ils vont attaquer la
fabrique.

-- Qui cela?... s'écria le vieillard en se levant brusquement.

-- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de
pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des
environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?...
ils crient: Mort aux _Dévorants!_

En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.

-- C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal
en se levant à son tour.

-- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils
sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des
ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante
ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les
chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?...

En effet, le plafond retentissait sous des piétinements
précipités.

-- Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son
père, qui paraissait de plus en plus inquiet.

-- Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible
que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis
longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre
la fabrique.

-- Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut
d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite...

Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les
vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force
que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt
dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui
donnait sur les champs.

Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle
de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres
des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du
premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin,
autour du maréchal et de son père.

Fatalité!! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre,
chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre
les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors,
avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort
aux _Dévorants!_



VI. Les Loups et les Dévorants.

C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les
premières hostilités venaient d'être si funestes au père du
maréchal Simon.

Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur
du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups
_avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les
stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la
route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient
de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur
première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants
cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour
s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les
dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi
plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des
principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes
portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes,
d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons
dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans
aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon
gré mal gré, à la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses,
déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces
misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs
provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une
d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil
aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où
s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait
sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa
poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée
de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une
main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse
pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature
criait d'une voix rauque:

-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux
faire saigner.

Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de
ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui
l'excitaient jusqu'au délire.

Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de
furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque
écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de
drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était
d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe:
c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et
les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les
habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni
pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la
formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église,
lui dit:

-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont
capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur
le curé?

-- Je ferai feu... mieux que toi, répondit le petit homme à mine
de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.

-- Et avec quoi feras-tu feu?

-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant
un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez
gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa
blouse, tomba.

-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me
paraît guère lourd.

-- C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de
furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa
blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voilà le
carrier qui parle.

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant
le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque
dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa
grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules
d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus
du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée
çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points
blancs.

Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le
petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient
laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une
querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte,
essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe;
serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes
les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en
butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se
résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de
pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de
stentor du carrier.

-- Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir
comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.

-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le
combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet,
qui semblait être le légiste de la bande; sans cela... il y aurait
violation de domicile.

-- Violer!... Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?...
cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il
faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.

-- Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi
déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les
hommes.

-- Nous voulons faire aussi notre coup!

-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs
sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine
de furet.

-- Bon, ça leur sera payé.

-- Il faut que les femmes s'en mêlent!

-- Ça nous regarde.

-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune,
s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:

_Au secours... on m'assassine!_

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des
trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit
un terme en criant:

-- Silence!

-- Silence!... silence! répondit la foule, écoutez le carrier.

-- Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après
une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous
l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il
n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique... dit le petit
homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

-- On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante;
pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le
chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes
_Loups?_

_-- _Oui!... oui! dit la foule électrisée par ces paroles
sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.

-- On le verra, leur palais!

-- Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de
basse-taille, M. le curé les a damnés.

-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?

-- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est
encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme
à mine de furet.

-- Oui!... oui! ils l'ont dit.

-- Alors, on brisera tout chez eux!

-- On démolira leur bazar.

-- On enverra la maison par les fenêtres.

-- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les
bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre
sur la tête.

-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de
stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent
pas... à bas la porte.

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur
farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de
tous ses poumons herculéens:

-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y
êtes-vous?

-- Oui!... oui!... nous y sommes...

-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres
et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison
commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles
brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première
volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent
des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur
formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:

-- Bataille... et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris
devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées,
les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et
repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants,
d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres
enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de
tâcher de fermer les persiennes.

-- Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se
baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de
cailloux!

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère,
alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de
la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.

-- Touché... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse créature.

-- T'es bien nommée, la _Ciboule... _tu touches _à la boule_, dit
une voix.

-- Vive Ciboule!

-- Sortez donc, hé, les _Dévorants_, si vous l'osez!

-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient
trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le
petit homme à mine de furet.

-- Et à cette heure ils _canent!_

_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de
tonnerre, allons les fumer!!

-- Oui!... Oui!

-- Allons enfoncer la porte...

-- Faudra bien que nous les trouvions.

-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tête, non loin
duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en
tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain
sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui
alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire
souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris
forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en
chêne massif.

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur
de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit
brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés
allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula
en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer
silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour
de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros
d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance
annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de
fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête,
tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier
était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa
physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de
son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une
lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se
contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:

-- Que voulez-vous?

-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.

-- Oui... oui... bataille!... répéta la foule.

-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et
en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à
Agricol:

-- Les _Loups _viennent demander bataille...

-- Contre qui?

-- Contre les _Dévorants_.

_-- _Il n'y a pas ici de _Dévorants_, répondit Agricol: il y a
des ouvriers tranquilles... retirez-vous...

-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers
tranquilles.

-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en
face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les
_Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.

-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le
mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:

-- Et ça, c'est pour rire!

-- Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et
repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du
tailleur de pierres.

-- Fer contre fer... marteau contre marteau, ça me va, dit le
carrier.

-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se
contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos
femmes, et blessé... peut-être à mort... le plus vieil ouvrier de
la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et
la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.

-- Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il
faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez
là, dans la plaine, faire bataille.

-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule
hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en
se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

-- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne
sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer
ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied
d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous
attaquerez chez nous... et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent
manger les _Dévorants!_... Tiens, voilà ton attaque! s'écria le
sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du
corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine
du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur
ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:

-- À moi, les _Loups!_



VII. Le retour.

Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée
devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants,
suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une
irrésistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse
effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient,
broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent
briser un treillis à claire-voie appuyé d'une haie, et prirent
pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les
uns résistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie
de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs
rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la
maison commune, où s'étaient réfugiés les femmes et les enfants,
se jetèrent à la poursuite de cette bande; mais quelques
compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement
défendu l'entrée de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois
ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles,
purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les
autres pour tout briser.

Une porte, ayant d'abord résisté à leurs efforts, fut bientôt
enfoncée. Ciboule se précipita dans l'appartement son bâton à la
main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte.
Une belle jeune fille (c'était Angèle), qui semblait vouloir
défendre seule l'entrée d'une chambre, se jeta à genoux, pâle,
suppliante, les mains jointes, en s'écriant:

-- Ne faites pas de mal à ma mère!

-- Je t'étrennerai d'abord, et puis ta mère après, cria l'horrible
femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui
labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de
barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que
les autres s'emparaient de quelques hardes.

Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre
Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s'était
refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela
Agricol à son secours.

Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier.
Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus
inutiles; l'oeil sanglant, les dents serrées, poitrine contre
poitrine, enlacés, noués l'un à l'autre comme deux serpents, ils
faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé,
tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant
parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied
furieux; mais telle était la force herculéenne du chef des _Loups
_que, quoiqu'il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait
inébranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre
(l'autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait,
par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du
forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de
la poitrine de son adversaire.

-- Le _Loup _va casser les dents au _Dévorant_, qui ne dévorera
plus rien, dit le carrier.

-- Tu n'es pas un vrai _Loup_, répondit le forgeron en redoublant
d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se
mettent pas dix contre un...

-- Vrai ou faux, je te casserai les dents.

-- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si
violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de
douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à
mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le
forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa
jambe; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son
poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous
lui... À ce moment, la mère d'Angèle, penchée à une des fenêtres
de la maison commune, s'écria d'une voix déchirante:

-- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille!

-- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain...
quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.

-- Pas de réchauffé... je mange chaud, répondit le carrier;
saisissant le forgeron à la gorge d'une de ses mains formidables,
il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

-- Au secours! on tue ma fille! criait la mère d'Angèle d'une voix
éperdue...

-- Grâce!... je te demande grâce!... Laisse-moi aller... dit
Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son
adversaire.

-- J'ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la
terreur que lui causait le danger d'Angèle, redoublait d'efforts,
lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs
aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton
sur la tête, assénés d'une main vigoureuse. Il lâcha prise... et
il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer
les coups qu'on lui portait, et qui cessèrent dès qu'Agricol fut
délivré.

-- Mon père... vous me sauvez... Pourvu que pour Angèle il ne soit
pas trop tard! s'écria le forgeron en se relevant.

-- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et
Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné
de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les
filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au
milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin
de défendre l'entrée de la chambre où le père du maréchal avait
été porté expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le
danger d'Agricol.

Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier
resté pendant quelques instants sans connaissance.

Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à
renverser les hommes qui défendaient l'escalier, et à se
précipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre
d'Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait
machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui,
acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la
dévisager.

Se précipiter sur l'horrible mégère, la saisir par sa crinière
jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et
l'étendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte
dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité
de la pensée.

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva
aussitôt; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas
d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron
relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre
voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la
maison.

Après le premier feu de l'attaque, le très petit nombre de
véritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers
d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans
cette entreprise sous prétexte d'une querelle de compagnonnage,
voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu
dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves
_Loups_, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des
_Dévorants_.

_-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dévorants! _avait dit
un des _Loups _les plus déterminés à Olivier, avec lequel il
venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant
que d'honnêtes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas
de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

-- Oui... reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par
casser les carreaux de votre maison.

-- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les
vrais _Loups _le renient; il aura son compte.

-- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16].

Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement
partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de
la fabrique, et tous_, Loups _et _Dévorants_, quoique bien
inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et
autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit
homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se
portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une
dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage
de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand
prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi
fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage
exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et
d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris;
les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on
jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de
rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit
homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces
archives industrielles si indispensables au commerçant, furent
jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde
infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce
rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres,
qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant
d'horribles clameurs.

Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces
horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un
calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du
maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le
vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un
bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses
traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes,
presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit,
courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre
signe de connaissance du moribond... dont un médecin tâtait le
pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient
agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de
larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre,
car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait
Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits
douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence
profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés
de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père
Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents... il
ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le
médecin du regard.

Il y a des fatalités étranges... ce médecin était M. Baleinier. La
maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière
la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les
environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher
des secours.

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal
Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:

-- De l'espoir!...

-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...

-- Il est sauvé! dit le maréchal.

-- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement
le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents
topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais
quelle sera l'issue de cette crise...

-- Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en
voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter
faiblement ses paupières.

En effet, bientôt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence
y brillait.

-- Mon père... tu vis... tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre
de joie et d'espérance.

-- Pierre... tu es là?... dit le vieillard d'une voix faible; ta
main... donne... Et il fit un léger mouvement.

-- La voilà... mon père... s'écria le maréchal en serrant la main
du vieillard dans la sienne.

Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se
précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses
cheveux, de baisers en s'écriant:

-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauvé!... À cet
instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les
vagabonds, les _Loups _et les _Dévorants_, arrivèrent aux oreilles
du moribond.

-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...

-- Cela s'apaise... je crois... dit le maréchal pour ne pas
inquiéter son père.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai
pas... pour longtemps...

-- Mon père...

-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse
te... dire... tout...

-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec
componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre
faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prêtre...

-- Un prêtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le
vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette âme qui
a toujours été honnête et droite...

-- Mourir... toi... s'écria le maréchal; oh! non... non.

-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez
soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as... demandé... tout à
l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble...
que... le désir... de t'éclairer sur ton devoir... m'a pour un
instant rappelé... à la vie... car... je mourrais bien
malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de
toi... et de moi... Écoute donc... mon fils... mon loyal fils... à
ce moment suprême, un père... ne se trompe pas... tu as un grand
devoir à remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur,
de méconnaître ma... dernière volonté... tu dois sans... sans
hésiter...

La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie...
lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument
inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put
distinguer furent ceux-ci:

_Napoléon II... Serment... déshonneur... mon fils..._

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres... et
ce fut tout...

Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces
cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:

-- Au feu!... au feu!... L'incendie éclatait au milieu de l'un des
bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans
lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même
temps on entendait au loin le roulement des tambours qui
annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la
barrière.

* * * * *

Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la
fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent,
il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à
l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie,
un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy.
Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que
la marche apaiserait sa fièvre... fièvre glacée comme le frisson
d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée,
cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un
refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le
frapper... cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter:
Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle,
pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot
d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse.
Marguerite a obéi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:

-- Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas
hésité... Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait
pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa
mère pour être certain que, de même, tout serait rompu... à tout
jamais rompu.

-- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son
dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de
sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à
la fois.

-- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que
t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de
ce dernier amour perdu... de cette amitié que l'infamie a tuée
dans ton coeur?

Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite
colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail
porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que
tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te
manqueront pas... eux... C'est là aussi une affection sainte et
grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux
bouleversement de tes croyances les plus sacrées... Le calme de
cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil
que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si
endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la
souffrance.

Allons!... te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux
apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs
dont tu es le dieu béni et adoré.

M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.

À ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait
avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait
gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse... puis cuivrée,
illumina au loin l'horizon.

M. Hardy regardait cela... avec une sorte de stupeur incrédule,
presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit
au milieu d'un tourbillon de fumée accompagnée d'une nuée
d'étincelles, s'élança vers le ciel en jetant sur toute la
campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La
violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui
ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy
les sons pressés de la cloche d'alarme de sa fabrique embrasée.



Quinzième partie Rodin démasqué


I. Le négociateur.

Peu de jours se sont écoulés depuis l'incendie de la fabrique de
M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où
Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi
habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du
ménage de son _ami _Philémon.

Il était environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de
l'étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de
son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle
chambre bizarre?

Que l'on s'imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux
fenêtres sans rideaux; car ses croisées donnant sur des terrains
vagues, le maître du logis n'avait à craindre aucun regard
indiscret. L'un des côtés de la chambre servait de vestiaire: l'on
y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur
de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et
de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées,
mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrépide
matelot avait habité la grande hune d'une frégate pendant un
voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait
gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon à pieds, qui
semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière
tablette d'une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et
négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi
trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une
tête de mort, souvenir d'ostéologie et d'amitié laissé à Philémon
par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d'une
plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait
entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au
fourneau noirci; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi
sous un vieux chapeau de _fort_, résolument posé de côté et tout
couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre,
il contemplait longuement cet ossuaire, et s'échappait jusqu'aux
monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement
philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou
trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins
ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère
de Philémon à l'endroit de la science phrénologique, études
patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion
rigoureuse: «Qu'ayant à un point extraordinaire la bosse de la
dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation,
qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la
cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque
verre _grande tenue _du canotier, accosté d'une théière de
porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir à
l'orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et
moussue.

De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu
par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné
une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.

Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette
cheminée, semblant ainsi s'épanouir à la douce chaleur d'un vif
rayon de soleil qui l'inondait d'une lumière dorée. Cette drôle de
petite créature avait un costume des plus baroques, et qui,
pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de
ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois
couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin
soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre,
Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande
chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume
officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir
la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille,
ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules
à fossettes, doux trésor d'un satin si ferme et si poli, que la
chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte
rosée; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi
des larges manches retroussées; et l'on voyait aussi à demi, et
croisées l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant
chaussées d'un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un
petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise
écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses
hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias,
donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement
accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le
feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange... qu'on en
juge: l'effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se
chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du
reste, offraient à l'oeil un combustible d'une admirable
régularité.

Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était
singulier... qu'on en juge: sur une petite table placée devant
elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais
minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette
cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait,
il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles
de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler; puis elle
croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents
blanches, d'un émail trop inaltérable pour s'agacer. Pour boisson,
elle avait préparé un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont
elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en
bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives
dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous.
Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprêtait à faire à
demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de
Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si
incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de
son teint, c'est un de ces divins miracles qui révèlent la toute-
puissance de la jeunesse et de la santé.

Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses
olives, lorsque l'on frappa discrètement à sa porte, modestement
verrouillée à l'intérieur.

-- Qui est là? dit Rose-Pompon.

-- Un ami... un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et
joyeuse. Vous vous enfermez donc?

-- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin?

-- Oui, ma pupille chérie... Ouvrez-moi donc tout de suite... Ça
presse!

-- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis,
ça serait gentil!

-- Je crois bien... que faite comme vous l'êtes ça serait gentil,
et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont
l'Amour ait jamais orné son carquois!!!

-- Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal...
gros apôtre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise
écarlate au costume de Philémon.

-- Ah çà! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à
travers la porte, pour la plus grande édification des voisins? dit
Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses très graves à vous
apprendre, des choses qui vont vous renverser.

-- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment!

-- Si c'est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la
susceptibilité; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très
bien comme vous êtes.

-- Et dire qu'un monstre pareil est le chéri de toutes les
sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant
d'agrafer une robe à sa taille de nymphe.

-- Ah! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau
voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-
Pompon avec un sérieux comique. Et d'où sortez-vous, s'il vous
plaît? Voilà trois jours que vous n'avez pas niché ici, vilaine
petite colombe.

-- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir.
Vous êtes donc venu pendant mon absence?

-- Je suis venu tous les jours... et plutôt deux fois qu'une,
mademoiselle, car j'ai des choses très graves à vous dire.

-- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.

-- Pas du tout, c'est très sérieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant.
Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours
que vous avez déserté le domicile... conjugal et philémonique?...
Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.

-- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de
ces oléagineuses.

-- Voilà votre réponse... je comprends... Malheureux Philémon!

-- Il n'y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue.
Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours
qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits
toute seule.

-- Je croyais Clara très suffisamment pourvue... contre ces
craintes-là...

-- C'est ce qui vous trompe, énorme vipère! puisque je suis allée
chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.

À cette affirmation, l'écrivain religieux chantonna entre ses
dents d'un air parfaitement incrédule et narquois.

-- C'est-à-dire que j'ai fait des traits à Philémon! s'écria Rose-
Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu
injustement soupçonnée.

-- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur
de rose... Pompon.

-- Je vous dis que ce n'était point pour mon plaisir que je me
suis absentée d'ici... au contraire, car pendant ce temps là...
cette pauvre Céphyse a disparu...

-- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m'a dit
cela; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez
Céphyse... ça n'est pas clair.

-- Que je sois mangée par la panthère noire que l'on montre à la
Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et à propos de ça,
il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces
animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de
bêtes féroces.

-- Ah çà! êtes-vous folle?

-- Comment?

-- Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu
des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne
risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener
justement à un spectacle de carême, puisqu'il n'y a que la
représentation des bêtes... je n'aurais qu'à rencontrer là mes
sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!

-- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds à votre pantalon,
mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas...

-- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai à vous
apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.

-- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant
horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle
portait une noix à ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en
considérant le paletot-sac de Nini-Moulin:

-- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce
qu'il y a donc là-dedans?

-- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit
gravement Dumoulin.

-- Moi?

-- Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d'un air majestueux,
voulez-vous avoir équipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet
affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin
être mise comme une duchesse!

-- Allons... encore des bêtises... Voyons, prenez-vous des
olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une...

Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique,
dans l'une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort
joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.

-- Ah! le délicieux bracelet! s'écria-t-elle en frappant dans ses
petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblème
de mon amour pour Philémon.

-- Ne me parlez pas de Philémon... ça me gêne, dit Nini-Moulin en
agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa
faire en riant comme une folle et lui dit:

-- C'est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en
voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.

-- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des
domestiques, une loge à l'Opéra et mille francs par mois pour
votre toilette!

-- Toujours la même plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille
en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix;
pourquoi toujours la même farce et n'en pas trouver d'autres!

Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira
cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu'il passa au cou de
Rose-Pompon.

-- Oh! la belle chaîne! s'écria la jeune fille en regardant tour à
tour l'étincelant bijou et l'écrivain religieux. Si c'est encore
vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon goût... Mais
avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _à
bijoux.

-- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces
bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez
prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami...

Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:

-- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc;
quels sont ces conseils?

Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses
intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il développa
soigneusement: c'était une magnifique mantille de dentelle noire.

Rose-Pompon s'était levée, saisie d'une admiration nouvelle.
Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la
jeune fille.

-- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels
dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout
avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement
désintéressée; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que
votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis
partant d'un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage,
elle s'écria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de
Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!

-- Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes
ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète...
est à vous si vous voulez, et si vous m'écoutez!

-- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous
me dites est sérieux!

-- Très sérieux.

-- Ces propositions de vivre en grande dame!...

-- Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.

-- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre
Nini-Moulin!

-- Un instant... s'écria l'écrivain religieux avec une pudeur
comique; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour
être certaine que je serais incapable de vous engager à une action
malhonnête... ou indécente... Je me respecte trop pour cela...
sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m'a confié
la garde de vos vertus.

-- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite,
je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.

-- C'est pourtant bien simple... je...

-- Ah! j'y suis... s'écria Rose-Pompon en interrompant Nini-
Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et
quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire ça
tout de suite?

-- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les épaules.

-- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans
sa première surprise.

-- Non.

-- Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros
apôtre?

-- On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)

-- Je n'aurai pas à être infidèle à Philémon.

-- Non.

-- Ou fidèle à quelqu'un.

-- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:

-- Ah çà! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte
pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour
mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la
sournoise avec une hypocrite modestie.

-- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.

-- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu'est-
ce qu'il faudra que je donne en retour?

-- Rien du tout.

-- Rien?

-- Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.

-- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?

-- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous
dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça
n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez à
une bonne action.

-- En vivant en duchesse?

-- Oui... ainsi, décidez-vous; ne me demandez pas plus de détails,
je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas
retenue malgré vous... essayez... de la vie que je vous propose;
si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous
reviendrez dans votre philémonique ménage.

-- Au fait.

-- Essayez toujours, que risquez-vous?

-- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis,
ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois...

Nini-Moulin alla à la fenêtre, l'ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui
accourut: -- Regardez... à la porte de la maison.

-- Une très jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit être
bien là-dedans!

-- Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.

-- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider
aussitôt que ça?

-- Ou pas du tout...

-- Aujourd'hui?

-- À l'instant.

-- Mais où me conduisez-vous!

-- Est-ce que je le sais!

-- Vous ne savez pas où vous me conduisez?

-- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.

-- Savez-vous que c'est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin!

-- Je l'espère bien... si ce n'était pas drôle... où serait le
plaisir!

-- Vous avez raison.

-- Ainsi vous acceptez. À la bonne heure; j'en suis ravi pour vous
et pour moi.

-- Pour vous!

-- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service...

-- À vous!... et comment!

-- Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.

-- C'est juste...

-- Allons... partons-nous!

-- Bah!... après tout... on ne me mangera pas, dit résolument
Rose-Pompon.

Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie
figure, et s'avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement _à
la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en
découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais
chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous
ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.

-- Mon manteau! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré
d'une grande inquiétude depuis qu'elle avait accepté.

-- Fi donc!... un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant
une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en
retira un beau châle de cachemire, qu'il jeta sur les épaules de
Rose-Pompon.

-- Un cachemire!!! s'écria la jeune fille, toute palpitante d'aise
et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance
héroïque:

-- C'est fini... je me risque...

Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave
fruitière-charbonnière était à sa boutique.

-- Bonjour, mademoiselle; vous êtes matinale aujourd'hui, dit-elle
à la jeune fille.

-- Oui, mère Arsène... voilà ma clef.

-- Merci, mademoiselle.

-- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix
basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'éloignant de la
portière, et Philémon!

-- Philémon!

-- S'il arrive...

-- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.

-- Oui, si Philémon arrive... que lui dira-t-on, car je serai
peut-être longtemps absente?

-- Trois ou quatre mois, je suppose.

-- Pas davantage?

-- Je ne crois pas.

-- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprès de la
charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit:

-- Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que... je
suis sortie... pour affaires...

-- Oui, mademoiselle.

-- Et qu'il n'oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui
sont dans son cabinet.

-- Oui, mademoiselle.

-- Adieu, mère Arsène.

-- Adieu, mademoiselle.

Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.

-- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir!
se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'éloignait de la
rue Clovis. J'ai réparé ma sottise; maintenant je me moque du
reste.



II. Le secret.

La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de
Rose-Pompon par Nini-Moulin.

Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de
travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque
rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices
significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché
dans les arts des distractions à de graves et tristes
préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée
devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de
boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles
de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart
représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de
tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de
s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville
ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez
à la tournure si noble et si sévère... Sa robe était de moire
noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches
garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais.
Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au
menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban
rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les
élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de
fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture.
Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples
et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec
l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or
de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient
jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et
accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier,
assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement
jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze
doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de
lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantées
dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce
treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de
feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au
dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine
que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible
mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces
admirables _passiflores_.

Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs
(Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout
fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur
la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au
nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec
gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait
au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de
formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.

La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique;
ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses
grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de
tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse,
entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement
aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que
dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé
rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de
coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant
de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui
adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien
gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa
bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on
n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son
bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire
inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons
dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les
funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui
avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve,
tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première
fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au
mensonge, avait un secret à cacher... un secret qui faisait à la
fois son bonheur, sa honte et son tourment.

À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne
parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment
achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main
qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle
parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante.
Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint
d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse
et charmée... mais, au moment où elle venait de tourner un dernier
feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin.
Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux
enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée
qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne,
chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et
alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle
semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages
qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant
bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme
brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour
voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques
secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière
reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses
lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir
relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée,
oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit à
réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et
tomba sur le tapis...

Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille
s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief
supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des
croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre
moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien.
Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare
perfection.

Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait
admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait
d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres,
l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un
thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son
farouche attelage... À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de
sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes
combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve
du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté,
faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui,
fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait
comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et
tourmenté du bronze.

Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare
assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes,
rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale,
devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se
leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas-
relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une
ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à
poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son
visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle
s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté
autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si
elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux
fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer
seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du
Bacchus indien.

Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.

Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son
doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or
pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde
sur son front noble et pur... À cette pression, bien légère
pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique;
elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et,
après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante,
ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à
demi... alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en
arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres
vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine
embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de
la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur
et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage
d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide
et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne
peut plus ineffable et touchante.

Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune
vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret
désir... Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps
ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être
religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens,
dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies,
blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens
célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.

Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit
les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement,
s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec
agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis,
retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes
coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses
traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la
funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes
tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible
succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée
contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui
échappèrent:

-- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche...
oh! oui... lâche!... bien lâche!...

* * * * *

Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de
Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa
maîtresse:

-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?

Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes
l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à
Georgette:

-- Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?

-- Oui, mademoiselle.

-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce
moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron,
hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque
filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez
fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis
opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville
avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus
follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles,
malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa
rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot,
malgré sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas
toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi,
pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et
d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait
gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour
d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa
volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire
Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un
but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte
d'influence.

Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été
l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et
de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences,
ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours
défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son
caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était
resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec
toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons
au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur;
il avait, comme on disait autrefois, une _très grande mine_, l'air
décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur
monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait
pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore
svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les
cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant,
la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants
et des dents encore fort belles.

-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la
porte.

Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte
de familiarité paternelle.

-- Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que
je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.



III. Les aveux.

Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des
violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron
avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa
grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le
sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on
dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager
sérieusement la conversation.

Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes,
M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:

-- Ma chère enfant, je ne suis pas content...

-- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit
Adrienne en souriant.

-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.

-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un
coup de tête féminin... que d'un coup de dé?

-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma
chère enfant.

-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse,
dit Adrienne en souriant.

-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient
justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez
votre beauté... Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués...
depuis quelques jours vous êtes triste... vous avez quelque
chagrin... j'en suis sûr.

-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration
qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous
arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun
chagrin... et je vais vous dire une bien énorme, une bien
orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.

-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette
prétention... Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?

-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec
une légère émotion; puis elle ajouta:

-- Comprenez... si vous pouvez.

-- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de
vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre
coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.

-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste...
ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est
pénible...

-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque
instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis
libre... absolument libre.

-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'être
malheureuse tout à votre aise.

-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre
vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'allié de ma
tante... et de l'abbé d'Aigrigny.

-- Moi? oui... à peu près comme les républicains sont les alliés
des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard... À
propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours
il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort;
véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.

-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle
de la déesse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-être
canonisée... N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la
vie de sainte Madeleine?

-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma
chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées...
je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...

-- Je le sais.

-- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus
libre encore que vous ne l'êtes... moi, je vous conseillais...
tout bonnement.

-- De me marier.

-- Sans doute; de cette façon, votre chère liberté... avec ses
conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait
appelée Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouvé un
excellent mari qui eût été responsable... de votre indépendance...

-- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se
serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?...
Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non,
mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de
mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion
que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi
impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le
mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de
la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de
soi... je garderai mon nom.

-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.

-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît
disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire
s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très
égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et
jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose...
oui... ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la
_moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez-
le... c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose...
conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.

La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une
manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits;
il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond
chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut
douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut
réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout
récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après
avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en
dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de
Mlle de Cardoville:

-- Voyons, chère tête folle que vous êtes... une fois de plus...
Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de
m'épouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?

-- Peut-être...

-- Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon
nom?

-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas
une hypothèse qui ne peut me laisser que... des regrets.

Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda
Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde...
Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte
avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars
sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux
sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne
de l'Inde_, le deuxième: _Voyage dans l'Inde_, le troisième:
_Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait
continué son investigation et avait vu se compléter cette
nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans
l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le
sixième_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une
surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron
n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à
Adrienne.

Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes
accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de
dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme
et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le
regardant en face:

-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous étonnez-vous?

Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus
absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put
s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:

-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...

-- Il serait peut-être indiscret à moi... d'assister à votre
monologue, mon cher comte, dit Adrienne.

-- Excusez-moi, ma chère enfant... mais ce que je vois me surprend
à un point...

-- Et que voyez-vous, je vous prie?

-- Des traces d'une préoccupation aussi vive... aussi grande...
que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... à l'Inde, dit
M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un
regard pénétrant sur la jeune fille.

-- Eh bien? dit bravement Adrienne.

-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...

-- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de
Montbron... Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse
pour mon âge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses
loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu
prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays... d'où
m'est arrivée cette sauvage parenté.

Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont
M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement
Adrienne, il reprit:

-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu
d'aigreur.

-- Non... j'en parle avec indifférence...

-- Il mériterait pourtant... un sentiment tout autre...

-- D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement
Adrienne.

-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton
sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il
m'a déchiré le coeur.

-- Et que me font, à moi... ces déchirements? s'écria Adrienne
avec une impatience douloureuse, presque courroucée.

-- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins
pitié... répondit gravement le comte.

-- À moi... pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée.
Puis, se contenant, elle ajouta froidement:

-- Ah çà... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce
n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux
tourments amoureux de votre prince?

Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne,
ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère,
que M. de Montbron dit tristement:

-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas trompé... Moi qui,
par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques
droits à votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez
tout dit à un autre... Cela m'est pénible... très pénible...

-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.

-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de ménagements à
garder!... s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun
espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.

Et comme Adrienne fit un mouvement.

-- Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur...
votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable
indifférence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...

Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du
sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:

-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret
surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne...

-- Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de
l'expérience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si
je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour... c'est
qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre
jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant
que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître
sans lui porter le plus tendre intérêt!

-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de
froideur et d'ironie amère, que mon amour... en admettant que
j'eusse un amour dans le coeur... eût une si étrange influence sur
le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec
un dédain presque douloureux.

-- Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez-
moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement...
Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur
d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide,
mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour
vous... et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre...
soit une question de vie ou de mort pour lui!...

-- Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent
impossible à rendre.

-- À en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un
mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre,
puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et
tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques
moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme
pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé
du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération
croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:

-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui
répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le
rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la
jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le
dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces,
les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si
enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre
le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être
elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria
tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:

-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...

-- Ce que je vous dis!

-- Oui... que le prince Djalma...

-- Vous aime comme un insensé!... Hélas!... cela n'est que trop
vrai.

-- Non... non... s'écria Adrienne, avec une expression ravissante
de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.

-- Que dites-vous!... s'écria le comte.

-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui
eût brûlé les lèvres.

-- Quelle femme!

-- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.

-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!

-- Moi!... oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!

-- Sur l'honneur... croyez-en mon expérience... jamais je n'ai vu
une passion plus sincère et plus touchante.

-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour
que le mien?

-- Lui?... jamais.

-- On me l'a dit... pourtant...

-- Qui?

-- M. Rodin...

-- Que Djalma?...

-- Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.

-- M. Rodin... vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en
paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a
dit à Djalma... que vous étiez éprise de quelqu'un...

-- Moi!...

-- Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux
enfant...

-- Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!

-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de
Montbron transporté de joie.

-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.

Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent
Adrienne.

-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.

-- Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.

-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.

-- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il
n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure...
Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?

-- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais
encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre
avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.

-- C'est mon avis... répondit la jeune fille.

Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à
cette perfidie de Rodin.

-- Ah! le vieux drôle!... dit de M. de Montbron. Je m'étais
toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte
avec sa maîtresse.



IV. Amour.

Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa
beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par
l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon
de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée
par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible
sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces
mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à
l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et
Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces
deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la
jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les
suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux,
eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible,
protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?

À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un
pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante
et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.

-- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.

-- Mais... demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une
nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut
être terrible.

Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:

-- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du
coeur.

-- Laquelle?

-- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout,
comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur
les lèvres... à propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant
demain... non, parce que, par une adorable fatalité... demain est,
pour moi... un anniversaire sacré... D'ici là, je vivrai un
siècle... Heureusement... je puis attendre... Tenez...

Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du
Bacchus indien.

-- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte.

-- En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!

-- Étrange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté,
étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté
ressemble à Djalma?...

-- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondément ému et
presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage
d'Adrienne.

-- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un
moment de silence.

-- Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en
désespoir de cause, que serait-il arrivé?

-- Je n'en sais rien... je serais morte peut-être... car je suis
frappée là... d'une manière incurable (et elle mit la main à son
coeur). Mais ce qui eût été ma mort... sera ma vie...

-- C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion
pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes...

-- Oui, fière!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son
amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais
cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt
effacée... j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon
amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui
pouvait me le rappeler... À défaut de bonheur, il y a encore une
amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.

-- Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne,
sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres
fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en
souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:

-- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez
cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis
attendre à demain.

Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le
passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi
dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude
profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses
mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains,
ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le
Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette
contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de
M. de Montbron.

Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui
lui dit de sa voix la plus caressante:

-- Et bien, doucement... je vous en conjure...

M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur
dans l'Inde:

«... Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans
toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de...»

Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la
prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit
vivement de sa douce voix:

-- Fils de _Kadja-Sing_.

_-- _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit:
«... Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au
retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes
contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli
d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à
peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre
implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un
caractère si noble, que l'on a nommé son père le _Père du
Généreux_.»

-- Cette coutume est touchante... dit le comte. Récompenser pour
ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son
fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce
livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends,
exalter la tête la plus froide...

-- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le
comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus
valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait
hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le
prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené
au camp établi dans le village de...»

Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom
bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas
tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:

-- Quant à celui-ci... j'y renonce.

-- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec
une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:

-- Dans le village de _Shumshabad_.

_-- _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les
noms géographiques, dit le comte, et il continua:

«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la
plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un
fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits
qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma.
Il a raconté devant moi les deux suivants:

«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien
d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de
page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet
enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle
avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un
stoïcisme digne de l'antiquité: _Qu'il soit votre frère. Il sera
mon frère_, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante
déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le
prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite
forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un
coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif
de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il
tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince
l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais
arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent.
Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses,
de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours
l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à
gagner le camp de son père, et dit simplement: _J'avais promis à
sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»_

-- C'est admirable! s'écria le comte.

-- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme,
sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de
contempler avec une admiration croissante.

Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de
deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un
endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits
tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le
tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des
noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture;
l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros
tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou
sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à
pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège,
avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit;
en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint
l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le
prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en
travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y
pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait
avec les petits tigres...

«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches,
le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux
spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits,
dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire,
tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et
poussait des cris lamentables.

-- C'est horrible! dit le comte.

-- Oh! continuez... continuez... s'écria Adrienne avec exaltation,
vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.

Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard
entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la
hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce
cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit
jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup,
deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses
forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»

-- Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à
qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux!
s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.

-- Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue,
et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si
j'avais vingt ans.

-- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce
récit, dit Adrienne; vous allez voir.

«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon
les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune
importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut
d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct
de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce
pays.

«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake,
suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de
respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur
inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de
voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant
quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage,
toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que
je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du
moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les
coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»

-- Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si
touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes
lèvres le nom de ce voyageur.

-- Oui..., le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de
plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant
grave et touchante, lui dit:

-- Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que
vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette
héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris
malgré moi, avant de me montrer à lui... De ce jour, je le savais
aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible
qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement
beau... et si différent, par le noble caractère de sa physionomie,
par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré
jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et
que j'éprouvai plus violente encore peut-être... je sentis ma vie
attachée à cet amour.

-- Et maintenant, vos projets?...

-- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je
veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée
et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en
face... car, je vous le répète... d'ici à demain j'ai un siècle à
vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle
révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet
océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je
redoute la solitude... J'éprouve je ne sais quelle impatience
fébrile... inquiète... ardente... Oh! bénie serait la fée qui, me
touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à
demain.

-- Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en
souriant.

-- Vous?

-- Moi.

-- Et comment?

-- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une
partie de vos pensées en vous les rendant matériellement
visibles...

-- Expliquez-vous, de grâce.

-- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage.
Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout
entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le
bruit que votre séjour chez M. Baleinier...

-- A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en
souriant, je m'y attendais.

-- C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous
fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne
manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à
toutes les stupidités possibles.

-- Je l'espère bien... Passer pour folle aux yeux des sots...
c'est très flatteur.

-- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la
face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter
de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades
habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps
dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps
jusqu'à demain... voici une occasion excellente: il est deux
heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la
journée est splendide... il y aura un monde fou au bois de
Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà
là... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de
bonheur... Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous
conduis dans l'Inde.

-- Dans l'Inde?...

-- Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les
lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a
tant émue tout à l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, réel et
terrible...

-- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.

-- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables
bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu...
tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas
vos livres?

-- Mais encore...

-- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir
surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma
nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se
donne à la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de bêtes des plus
extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au
milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec
eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout
Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus
belle et plus charmante que jamais.

-- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant.
Oui... vous avez raison... j'éprouverai un plaisir étrange à voir
ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a
si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la
première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle...
même par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que...

Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup
frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant
M. Rodin.



V. Exécution.

Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville
et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une
position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant
_pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.

Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous
l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence
agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à
la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression
insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne,
il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans
répondre au profond salut du jésuite.

À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque
surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine.
La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de
tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un
fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même,
elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si
libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de
ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait
tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin
de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune
fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands
yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice
et d'ironie.

Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de
beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils
échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux,
en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au
contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables;
mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément.
Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de
Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit
vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.

Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il
dit à Rodin:

-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?

-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un
sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des
philosophes... vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout
mensonge, j'ai mille compliments à vous faire...

-- J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle... même des
compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire,
et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées;
mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?

-- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.

-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre
véracité... non moins rare... trop rare... peut-être.

-- Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement
Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en
se tournant ensuite vers M. de Montbron.

-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un
secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot,
vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...

-- Moi, ma chère demoiselle?...

-- Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous... votre pénétration a
eu les plus heureux résultats.

-- Et votre véracité a fait merveille... ajouta le comte.

-- Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit
Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour
d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce
dont on me loue?

-- La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit
Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma
que j'aimais passionnément... quelqu'un; eh bien... glorifiez
votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.

-- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma
aimait passionnément... quelqu'un, reprit le comte; eh bien,
glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.

Rodin resta confondu, interdit.

-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne,
c'était le prince.

-- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le
comte, c'était mademoiselle.

Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup,
abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.

-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers
vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à
votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez,
nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos
sentiments mutuels.

Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent
irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût
donné un tout autre tour au persiflage.

-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites
l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie
parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable,
d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...

-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion
exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince
Djalma ressentait... vous poussiez la réserve, la délicatesse,
jusqu'à me dire que... ce n'était pas moi qu'il aimait...

-- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de
Cardoville aimait passionnément quelqu'un... qui n'était pas
lui...

-- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas
avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me
mêler d'intrigues amoureuses.

-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le
comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille...
Si on vous prenait au mot?... si ça se répandait?... Soyez donc
meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans
doute...

-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi
agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude
apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être
votre auditeur.

-- Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que
vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les
impertinents et les fourbes?...

-- Mon cher comte!... dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de
reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:

-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de
courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux
bonhomme comme moi; 2°...

-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un
pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se
retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois
lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge,
je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent
avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux
blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?

Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha
une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui
lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la
paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face
de cadavre.

-- N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore
moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me
permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des
poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches
que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne
dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.

-- Vraiment! dit le comte.

-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela;
je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde,
violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le
prince...

-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince,
dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin,
vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de
notre prochain bonheur sera votre seule punition.

-- Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car,
ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le
comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui,
j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui,
de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que
vous... et cela dans votre intérêt mutuel... Que mon attachement
pour vous m'ait égaré... cela se peut, je ne suis pas
infaillible... mais après ma conduite passée envers vous, ma chère
demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité
ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie
jamais... je ne me plains jamais non plus...

-- Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur,
dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier
du mal que vous faites.

-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-
nous aux énigmes?

-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation,
que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir
si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est-
ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans
une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que
j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu
des suites les plus funestes!

-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le
comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en
admettant même que j'aie voulu les causer!

-- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et
d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux,
je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et
profit.

-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
Rodin en s'inclinant.

-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout
ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si
perfide fourberie soit un acte isolé... Qui sait si ce n'est pas
un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de
Cardoville!

Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention
profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une
révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin,
sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur
et de sérénité:

-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je
serais tentée de le croire; car après quelques minutes de
réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que
votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.

-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère
demoiselle?

-- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi
d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement
dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables
d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle
ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle
disparaît mystérieusement de chez moi... et il n'a pas tenu à vous
que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi
une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de
sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance
entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment
profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide
pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je
l'ignore... mais à coup sûr il m'est hostile.

-- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre
ignorance se joint l'oubli des service rendus.

-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la
maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus
tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que
voici...

-- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait
bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait
bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.

-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!...
Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans
doute sauvée plus tard.

-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en
souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je
vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux
eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance... et
vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait
inévitablement s'ouvrir plus tard.

-- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de
la réponse d'Adrienne.

-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas
étendus qu'à moi... Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été
ramenées par vous... mais il est à croire que les réclamations de
M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent
pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa
croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très
touchant... Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et
M. Baleinier... mais j'étais moi-même décidée à les démasquer...
du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme
d'infiniment d'esprit...

-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.

-- Rempli de ressources et d'invention...

-- Ah! mademoiselle...

-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez
M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je
l'avoue, profondément frappée... et dont vous semblez assez
embarrassé à cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien
difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito.
Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes,
oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous
concourions au même but... (toujours selon notre entretien de chez
M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future,
_comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler
franchement.

Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente
impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains
croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule
marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes
paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite,
hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le
sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de
Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:

-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours
excellentes...

-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère
exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle
énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue... les
embûches, on les découvre... les haines, on les brave. Croyez-moi,
la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants
suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges.
Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup
à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une
grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour
assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu
autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur
locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met
en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux,
que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.

-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en
continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses
paupières de plus en plus injectées.

-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant.
Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de
rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services
rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...

-- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution
sera complète.

-- Ah!... c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.

-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple
conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe
ami du bien. Supposez donc que les fréquents... _services _que
vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les
yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que
Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant...
m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de
ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant
mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé
qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus
dangereux de moi et de ma famille...

-- Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin
toujours imperturbable.

-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, à la
certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui,
maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe... et
je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est
pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit...
s'abaisser à de telles machinations... et, après avoir fait jouer
tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour
un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a
pour arme, pour défense, pour lumières... que son amour!... En un
mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi
implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner
par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens
seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous
crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette
union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde;
car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà
failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir
entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire
que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me
l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles,
leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout,
prévoir tout: je me souviendrai de la leçon... Je vous ai promis
de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.

-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si
j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous
m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.

-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce
qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les
vôtres: une femme qui défend son bonheur.

Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si
souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une
félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace,
fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté,
et, après un moment de silence, il reprit avec un air de
compassion presque dédaigneuse:

-- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est
probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous répète:
Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma
chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué
serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... à vous rendre mes
respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant
M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.

À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et
écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à
M. de Montbron:

-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par
superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes
projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité...
Vous saurez tout... mais je veux lui écrire à l'instant... car
avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir...

-- Vous avez raison, ma chère enfant... cette lettre vite...
Adrienne la lui donna.

-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour
m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage
demain.

-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le
prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne
pourrais répondre de moi... Ah çà! notre promenade de tantôt,
notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?

-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain;
puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec
M. Rodin m'a un peu animée.

-- Le vieux misérable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours
chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval
pour aller aux Champs-Élysées.

Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il
était entré triste et désolé.



VI. Les Champs-Élysées.

Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin
et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux
Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le
mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un
ravissant attelage.

Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi
réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai
doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent
et menés en Daumont par deux petits postillons de taille
parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir
bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers;
deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair,
à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de
derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux
attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu,
habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas
singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein
couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de
soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles
s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une
élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait
avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il
avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville,
l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette
voiture était celle de la jeune fille.

Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée
magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de
Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la
campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il
devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait
remise à son arrivée.

Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait
quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il
attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant
le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa
voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle
était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par
Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre
seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote
blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et
ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait
presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise
de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa
droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant
de la calèche.

Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette
imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou
deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées
pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle
de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement
extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le
_monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille
de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute
noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se
montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement
libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes
les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose
de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien
de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît
complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et
ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.

Plusieurs _beaux_, profitant de ce qu'ils connaissaient la
marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la
saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs
chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir,
d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci
combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit
habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur
comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque
insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à
Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de
l'élégance et de la mode.

La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle
produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma;
lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur
augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart
n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés
jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui,
à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de
sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque
générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du
fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants
élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées
et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince
indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée
par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!

Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour
Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité
splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était
tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des
cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise
légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs
chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière.
Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous
ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais,
au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se
dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque
quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'était un
bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit
une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:

-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne
tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une
figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait
sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si
frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si
commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement
affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la
plus affreuse misère, lui vint à la pensée.

-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas
pour moi seule un jour de radieux bonheur.

Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite
fille:

-- As-tu ta mère, mon enfant?

-- Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père...

-- Qui prend soin de toi?

-- Personne, madame... On me donne des bouquets à vendre; il faut
que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.

-- Pauvre petite!

-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit
l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait
alors au pas.

-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à
M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier
enlèvement... penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos
deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement... nous la
cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons
la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt
audacieux.

-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...

-- Oui... je vous en prie.

-- Quelle folie!

-- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais
_aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant
M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous
devez comprendre... que c'est presque un devoir.

-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air
ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour
de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de
surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.

M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et
tendant ses mains à l'enfant, lui dit:

-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée,
l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors
le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement,
avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et,
nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore
qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un
vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut
aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.

Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes,
passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet _enlèvement_.

_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-
nous vite avec notre proie.

M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:

-- À l'hôtel.

Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et
égal.

-- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant
consacrée, et que mon luxe est _excusé_, pensait Adrienne; en
attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant
faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera
pas vide.

Il y a souvent des rapprochements étranges... Au moment où cette
bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand
mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées;
plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes
coururent se joindre au groupe.

-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule
s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait
arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce
rassemblement?

-- Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas
satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six
heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit
heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner... Est-ce
votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.

-- Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.

-- Sans doute, répondit la jeune femme.

-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous
attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la
Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi-
heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.

-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon
oncle?

-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.

-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour
cela.

-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir
ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur
de bêtes.

Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les
Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la
rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait,
l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule
compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs-
Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des
exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme
placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:

-- Qu'est-ce qu'il y a donc là?

-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui
vient de tomber d'inanition...

-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de
bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.

-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... répondit le jeune
homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins
triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!

-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules.
Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de
faim... et c'est bien fait.

-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne
mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle
insolence du promeneur.

-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.

-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous
étouffera.

-- Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.

-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son
interlocuteur en face.

-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons,
il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur
laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron.
Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une
énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à
côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.

-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en
le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.

-- Monsieur... c'est que...

-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin!
s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.

Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier,
agioteur.

La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber
exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez
Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le
courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle
redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était
volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle,
mais de sa soeur Céphyse... la reine Bacchanal, de retour à Paris
depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne,
arracher au sort le plus épouvantable.

* * * * *

Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se
pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux
exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse
panthère noire de Java, nommée _la Mort_.

Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture
devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le
comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.



VII. Derrière la toile.

La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une
foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de
Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente
curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que
le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit
commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si
fructueusement à l'auberge du _Faucon blanc_, près de Leipzig; il
en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets
surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en
peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de
mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges
d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles,
ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge
que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son
long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à
sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal
aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une
physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre
tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement
une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge.
Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme
ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.

Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte
d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.
Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy,
Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des
orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la
funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au
contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur
marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre
feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire
amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres
desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait
encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse
presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer
de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste
d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à
accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes
que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez
considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais
d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après
avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement,
Jacques lui dit:

-- C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient
alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est,
deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est
flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau
métier-là.

-- Que veux-tu dire?

-- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce,
_tous les jours et toutes les nuits?

-- Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour
cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand
jour... Te plains-tu?

-- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par
l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler
que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une
tête de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de
la poudre au lieu de me griser avec autre chose... ça me va, je ne
suis plus bon qu'à cet ouvrage-là... et puis, ça m'empêche de
penser.

-- À quoi?

-- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu'à une
chose... dit Jacques d'un air sombre.

-- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.

-- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est
que je serai mort... ou tout à fait abruti... Démon!

-- Tu ne t'es jamais mieux porté... et tu n'as jamais eu plus
d'esprit... niais! répondit Morok en attachant son turban.
L'entretien fut interrompu... Goliath entra précipitamment dans la
loge.

La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de
carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes,
sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un
maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.

-- Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.

-- Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à
s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que
ça!

-- Qu'y a-t-il encore?

-- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna
brusquement, presque avec inquiétude.

-- Pourquoi cela? s'écria-t-il.

-- Je viens de la voir... elle se tient rasée au fond de sa
loge... ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait
qu'on les lui a coupées... Vous savez ce que cela veut dire.

-- Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour
achever sa coiffure.

-- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage.
Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de
cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux
luisent comme deux chandelles.

-- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.

-- Sa belle collerette?

-- Oui, son collier à ressort.

-- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit
le géant; jolie toilette à faire...

-- Tais-toi...

-- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrassé.

-- Quoi encore?...

-- J'aime autant vous le dire... tout de suite...

-- Parleras-tu?

-- Eh bien... il est ici.

-- Qui, bête brute?

-- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son
corps.

Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du
dompteur de bêtes.

-- L'Anglais... tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à
Goliath; tu en es sûr?

-- Très sûr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu
dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les
choses de près... il est bien facile à reconnaître à son front
pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.

Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une
impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si
effrayé que Jacques lui dit:

-- Qu'est-ce donc que cet Anglais?

-- Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré,
répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à
petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je
m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations.
Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné... je
m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.

-- Délivré... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si
bonne pratique, un admirateur pareil!

-- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable-
là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui
pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari... voilà
pourquoi il ne me quitte pas.

Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si
réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il
partit d'un rire des plus francs.

Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si
menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.

-- Allons... allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est
sérieux. Je ne ris plus...

Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:

-- Me crois-tu lâche?

-- Non, pardieu!

-- Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante
plus que mon tigre ou ma panthère...

-- Tu me le dis... je te crois, répondit Jacques; mais je ne
comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante...

-- Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier
sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens
domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque
chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là... toujours là...
fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents
des animaux!

-- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à
son tour. Ça fait peur.

-- Oui... car... une fois là... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet
Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux
yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Caïn a déjà
failli une fois me dévorer le bras... pendant une distraction que
me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang!
s'écria Morok, cet homme me sera fatal...

Et Morok marcha dans la loge avec agitation.

-- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur
son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez...
c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir.

-- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tête de tes prédictions
de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.

-- Allons, chacun son goût... vous voulez que la panthère vous
goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.

-- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi
ne dis-tu pas que la panthère est malade?

Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation
farouche:

-- As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son
honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces
exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un
sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule
frémissante, épouvantée de mon audace... Enfin, jusque dans
l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré
moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je
subis.

Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes,
l'interrompit.

-- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il.
L'ouverture ne durera pas dix minutes.

-- Frappez, dit Morok.

-- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau
la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au
plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta
le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.

-- Oui... rassurante... excepté pour moi, murmura le dompteur de
bêtes.

-- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?

-- On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.



VIII. Le lever du rideau.

Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la
toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.

À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf
deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche
du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre
de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté
sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se
pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient
parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques
mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur
entretien.

-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille
et une salle si bien composée pour voir _Athalie?_

_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un
comédien, auprès du rugissement d'un lion?...

-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher
sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de
fer... Si la chaîne cassait?

-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville,
qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de
face...

-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne
conjugale; elle est très en beauté cette année.

-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il
y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.

-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et
de fête!

-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être
pas longtemps.

-- Pourquoi donc?

-- Et si le choléra vient à Paris?

-- Ah! bah!

-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?

-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.

-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas
ici sa figure verte!

-- On dit qu'il est à Londres.

-- Bon voyage!

-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si
vous voulez; moi, je trouve cela triste.

-- Je crois bien.

-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...

-- Qui donc?

-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et
sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs-
Élysées, ce soir ici...

-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.

-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...

-- Prêtez-moi votre lorgnette.

-- Hein!... qu'en dites-vous?

-- Ravissante... Éblouissante!

-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans,
trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et...
libre comme l'air.

-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être
demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.

-- C'est à vous rendre fou ou enragé!

-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de
féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher
dignes des _Mille et une Nuits_.

_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.

-- Ah! si j'étais à sa place!

-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.

-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le
premier!

-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?

-- Étant libre comme l'air...

-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait
face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de
cette loge!

-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?

-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!

-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.

-- Parbleu! C'est Germigny.

-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si
belle compagnie!

-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent
Mlle de Cardoville?

-- Elle fait événement...

-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour
folle.

-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...

-- Où donc, où donc?

-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de
Cardoville.

-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.

-- C'est un homme de bois.

-- A-t-il les yeux fixes et ronds!

-- Et ce nez!

-- Et ce front!

-- C'est un grotesque.

-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet,
la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires
pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de-
chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans
l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune
gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du
théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre
parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être
doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement
peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se
détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait
cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en
cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la
forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux
verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à
courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on
le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait à demi
dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins
roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui
atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure
extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque
pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et
le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt
sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours
le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins,
contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs
mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal
laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi
irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis
formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de
la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants
glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait
ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au
lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on
comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok
par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment
attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!)
avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un
gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières
M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris
place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait
une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage
d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de
plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un
énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le
stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la
pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval,
placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et
simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très
élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait
venir d'un moment à l'autre.

Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant-
scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était
restée jusqu'alors complètement vide.

Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond
de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en
flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à
peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse
formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du
spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on
voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne,
qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés
là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une
grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi
complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur
pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés
qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant.
Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues
légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant,
cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte
dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité
généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour
sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne.
Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la
jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par
les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement
à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque
chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide
jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.

La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans
environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une
longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une
ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir
disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un
instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux
noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était
Faringhea.

Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de
curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme
Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation
d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant
entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme
d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de
cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé
d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de
pierreries... Ce jeune homme était Djalma.

Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la
loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se
pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec
une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit
nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la
porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas
voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de
son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille
blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie
blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à
manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de
chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la
plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.

On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs,
ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne
cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un
énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de
Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua
bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège
avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être
le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle
fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de
roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la
chaise qu'elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le
prince.

Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de
la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune
attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait
complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait,
pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il
n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...



IX. La mort.

L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat
de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la
majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout
son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le
dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la
curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de
Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours
lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une
légère rumeur et un mouvement général de la foule.

La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours
charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout
d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très
légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui
l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car,
à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était,
à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché
son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire
sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait
son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille
provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur
le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son
bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu
trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse
endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus
ou moins _orageuses_, en entendant un pas redoublé fort animé que
l'orchestre jouait alors.

Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir
Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien
aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des
coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise,
se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses
ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:

-- Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le
théâtre... Regardez donc en face de nous.

-- En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être
retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les
yeux du côté qu'on lui indiquait... Elle regarda...

Que vit-elle!... Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui
faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie,
frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique
profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle... Par
instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas
voir... _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous
ayant déjà frappé, vous menace encore... Puis tout à coup, à sa
sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une
pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.

-- Djalma est ici avec cette femme... et il a reçu ma lettre, se
disait-elle, ma lettre... où il a pu lire le bonheur qui
l'attendait!

À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de
l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant
la réalité, se disait encore:

-- Rodin ne m'avait pas trompée!... Il faut renoncer à rendre la
foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous
tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait été
précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs
atroces en moins d'une seconde... car elle fut à peine une seconde
avant de répondre à Mme de Morinval:

-- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?

Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang-
froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui,
de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et
sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit
gaiement:

-- Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent
d'entrer dans cette loge d'avant-scène... tenez... là... justement
en face de la nôtre?

-- Ah! oui... très bien... je les vois, répondit Adrienne d'une
voix ferme.

-- Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.

-- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu
d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages,
sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face
de tout Paris?

-- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est
si touchante!... Il faut les plaindre.

-- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite,
avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela
_doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma
chère Adrienne; quel dommage!...

-- Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère
Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre
cette créature... Voyons, qui plaindrons-nous encore?

-- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit
la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans
cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche
vers son sultan... Ils sont très amusants, continua-t-elle en
partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.

Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:

-- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgré ses
mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien... Je viens
de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.

-- À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement
Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette
jeune fille?...

-- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis
en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un
de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de
profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique... Ne
trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant
vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question
d'art... que je me permets de vous adresser...

-- Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort
beau.

-- Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne
voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!...

-- Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main
sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager
l'admiration que vous lui inspirez, mesdames...

En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui
rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose-
Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.

-- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le
devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car
c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention,
voilà qui est joliment rare... une délicieuse femme avec des
cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez
donc_, prince Charmant!_

Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma,
qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première
fois, aperçut Mlle de Cardoville.

Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince
éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait
involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur
son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui,
s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:

-- Du courage... et demain cette femme sera à vos pieds.

Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le
contenir:

-- Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie... pas de
faiblesse, ou tout est perdu.

-- Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit
Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas
poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous
le parlez, que vous cassez des noix.

-- Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une
surprise qu'il vous ménage.

-- Une surprise... c'est différent. Alors, dépêchez, entendez-
vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement
Djalma.

-- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en
employant toujours la langue hindoue.

-- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce
n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain...
vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos
pieds.

-- Demain... elle me haïra... à la mort! répondit le prince avec
accablement.

-- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lâche... À cette
heure, il n'y a plus à reculer... regardez-la donc bien en face,
et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos
lèvres... Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et
pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?

Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré
lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda
pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une
main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau
les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.

À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un
tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut
frappé.

-- Elle est à vous... lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur,
comme elle a frémi... de jalousie... elle est à vous; courage! et
bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière
elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et
comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine
que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il
ajouta rapidement:

-- Du calme... du dédain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant
doit vous haïr?

Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère
avait rendu brûlant.

-- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme
ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant
à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de
fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté
à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle
ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur
Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée... Tout ça
est très honnête, je n'ai pas seulement... _ça _à me reprocher.

Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de
l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.

Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été
remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la
journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours
que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé
qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville.
Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par
Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.

Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces
défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme
qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui
qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui
qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux,
qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement
écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs... celui-là
enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en
se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de
lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu
lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet
indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince,
mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face,
jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la
créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble
indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les
yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à
assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front
haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre
dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante
fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à
la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de
ce qui se passait à l'avant-scène:

-- Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins
parfaitement d'accord avec le reste du programme.

-- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il
y aura peut-être de plus amusant à voir.

-- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine
contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me
tarde qu'il arrive... N'est-ce pas à lui que je dois cette
charmante soirée?

Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante
ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à
coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré
son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous
l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de
remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le
théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la
caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle
de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la
salle...

Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui
semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du
souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des
broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement,
l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à
mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement
immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent
plus l'entrée de la caverne.

À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes
les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il
était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la
panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de
nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui,
comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup
entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner
l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus
sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre
lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la
panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du
fond du théâtre, où étaient leurs cages... À cet effrayant
concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au
milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse
ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines,
ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu
penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la
loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les
spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il
était dans une forêt de son pays... et il sentait le tigre...

Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si
farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur
et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut-
être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins,
peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte
de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec
force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un
mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et
lui dit:

-- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites
peur...

Le prince ne l'entendit pas.

-- Ah! le voilà! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok
paraissait au fond du théâtre... Morok, costumé comme nous l'avons
dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de
flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui
allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du théâtre; de temps
à autre il s'arrêtait court, feignant de prêter l'oreille et de ne
s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de côté et
d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros
yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la
caverne. Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent
d'une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait
curieusement à l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement à
Adrienne:

-- Ma chère, cet homme a peur... il lui arrivera malheur...

-- Est-ce qu'il arrive des malheurs? répondit Adrienne avec un
sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si
brillante, si parée, si animée... des malheurs... ici ce soir?
Allons donc, ma chère Julie... vous n'y songez pas... c'est dans
l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au
milieu d'une foule joyeuse, à l'éclat des lumières.

-- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'écria la marquise, ne pouvant
retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de
Cardoville comme pour l'attirer à elle:

-- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait
l'ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et
regarda.

-- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement
Mme de Morinval.

-- Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le
marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée,
et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici
hors de sa portée.

Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la
salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la
caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle écarta
brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut
tout à coup; par deux fois elle allongea sa tête aplatie,
illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant
à demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en
montrant deux rangées de crocs formidables. Une double chaîne de
fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec
son pelage d'ébène et l'ombre de la caverne, l'illusion était
complète; le terrible animal semblait être en liberté dans son
repaire.

-- Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les
Indiens... ils sont superbes d'émotion.

En effet, à la vue de la panthère, l'ardeur farouche de Djalma
était arrivée à son comble... ses yeux étincelaient dans leur
orbite nacrée comme deux diamants noirs; sa lèvre supérieure se
retroussait convulsivement avec une expression de férocité
animale, comme s'il eût été dans un violent paroxysme de colère.

Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en
proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.

«Cette panthère noire d'une si noire espèce, pensait-il, que je
vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais
(le _thug _ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant
son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à
un capitaine européen... Le pouvoir de Bohwanie est partout,»
ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.

-- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant à Adrienne,
que ces Indiens sont superbes à voir ainsi?...

-- Peut-être... ils auront assisté à une chasse pareille dans leur
pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce
qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.

-- Adrienne..., dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville
d'une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez
près de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante à voir? Je
vous dis que cet homme a peur.

-- Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois,
que sa pâleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute
en minute... à mesure qu'il s'approche de ce côté... On dit que
s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand
péril.

-- Ah!... ce serait horrible, s'écria la marquise en s'adressant à
Adrienne là, sous nos yeux... s'il était blessé...

-- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... répondit Adrienne à la
marquise avec un accent d'une si froide indifférence que la jeune
femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:

-- Ah! ma chère... ce que vous dites là est cruel!...

-- Que voulez-vous? c'est l'atmosphère qui nous entoure qui réagit
sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.

-- Voyez... voyez... le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur
la panthère, dit tout à coup le marquis; c'est sans doute après
qu'il simulera le combat corps à corps.

Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui
fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu'à l'entrée
de la caverne. Il s'arrêta un moment, ajusta une flèche sur la
corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa
longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur
de la caverne, où la panthère s'était retirée après avoir un
instant montré sa tête menaçante.

À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein
par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme
si elle eût été frappée... La pantomime de Morok devint si
expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la
bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la
salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa
ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses
mains et sur ses genoux, comme s'il eût voulu surprendre dans son
repaire la panthère blessée. Pour rendre l'illusion plus parfaite,
la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une
barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des
rugissements effroyables.

Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets
rougeâtres, était d'un effet si saisissant, les hurlements de la
panthère si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de
Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive,
frémissante, restait dans un silence profond; toutes les
respirations étaient suspendues; on eût dit qu'un frisson
d'épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent
attendus à quelque horrible événement.

Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vérité si effrayante,
c'est qu'en s'approchant ainsi pas à pas de la caverne, il
approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgré lui, le
dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses
yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on eût dit que chacun
des brusques mouvements qu'il faisait en rampant répondait à une
secousse d'attraction magnétique causée par le regard fixe du
sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus
sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la
vue de cette pantomime, qui n'était plus un jeu, mais l'expression
vraie de l'épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait
dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des
transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère
et les grondements du lion et du tigre.

L'Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son
effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était
haletant, oppressé. La sueur coulait de son front chauve et rouge,
comme s'il eût véritablement dépensé une incroyable force
magnétique pour attirer Morok, qu'il voyait bientôt à l'entrée de
la caverne.

Le moment était décisif. Accroupi, ramassé sur lui-même, son
poignard à la main, suivant du geste et de l'oeil tous les
mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule
énorme, semblait vouloir défendre l'entrée de son repaire, Morok
attendait le moment de se jeter sur elle.

Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea
malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d'effroi qui
faisait palpiter tous les spectateurs: penchée comme la marquise,
plongeant du regard sur cette scène d'un intérêt effrayant, la
jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien
qu'elle avait toujours conservé.

Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s'élançant sur la Mort,
qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se
précipitant sur son maître avec tant de furie, qu'Adrienne,
épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière
cachant sa figure dans ses deux mains.

Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la
caverne où luttaient la panthère et Morok.

Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à
l'emportement de son amour et à l'ardeur farouche excitée en lui
par les rugissements de la panthère, Djalma fut d'un bond sur le
théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y
saisir le bouquet d'Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable
de Morok blessé appelait à l'aide... La panthère, plus furieuse
encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa
chaîne; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de
derrière afin d'enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes
tranchantes. Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps
lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la
rapidité de l'éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort
certaine; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le
prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne
vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de
vêtement blancs ensanglantés... puis enfin Djalma se releva pâle,
sanglant, blessé; alors, debout, l'oeil étincelant d'un orgueil
sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère... tenant à la main
le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son
amour insensé.

Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car
un courage surhumain lui avait donné la puissance d'assister aux
effroyables péripéties de cette lutte.



Seizième partie Le choléra


I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une
mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord,
brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en
violentes rafales; de leur souffle âpre et strident... elles
balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa
grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la
lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses
pieds... PARIS..., dont la noire silhouette découpe ses tours, ses
coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de
l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une
vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith... C'est la
lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des
plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.

-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le
voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main
vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie
jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus
de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts...
que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants
dévastateurs... Je suis entré dans cette ville... et elle a été
aussi décimée... Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me
conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois
comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant
attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes
frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.

Mes frères à moi... l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du
Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs,
race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave,
et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans
récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants,
vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que
d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent
ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici
que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte
d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être
j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et
cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes
nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis à sa
porte...

Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle... Le
Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à
travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus
humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a
signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté... ce spectre
livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai
foulé le sol de la France... sa main humide et glacée a abandonné
la mienne... il a disparu.

Et pourtant... je le sens... l'atmosphère de mort m'entoure
encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent
sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son
souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du
Seigneur s'apaise... Peut-être ma présence ici est une menace dont
il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans
cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un
retentissement plus épouvantable... en jetant tout d'abord la
terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville
immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié... Non... il ne me
condamnera pas à ce nouveau supplice...

Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus
misérables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la
mort!...

Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma
soeur sont enfin réunis dans cette ville... Et c'est moi qui leur
apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils
réclament!...

Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre,
après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis... cette
femme a poursuivi sa marche éternelle... En vain elle a pressenti
que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me
tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui
m'amène... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours
emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée,
suppliante, au moment d'abandonner les miens:

-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tâche!

-- MARCHE!!!

-- Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!

-- MARCHE!!!

-- Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.

-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est élancé de
nouveau dans sa route éternelle... Et sa voix a traversé l'espace,
m'appelant au secours des miens...

-- Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais... les
rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants
périls... Ces périls augmentent encore...

-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur
échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles
s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez-
vous en eux?

Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul!
Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs
vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils
travailleront au bonheur futur de l'humanité... Ainsi ils
rachèteront peut-être ma vie éternelle!

Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES...
seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... À l'aide de ces
paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces
faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et
d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de
haine, de violence et de désespoir...

Ces faux prêtres... qui, soudoyés par les puissants et par les
heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au
lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui
souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en
votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures
de ce monde... et que le désir ou l'espérance de moins souffrir
sur cette terre est un crime à vos yeux... _parce que le bonheur
du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanité...
_telle est votre volonté. Ô blasphème!... N'est-ce pas le
contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté
divine?

Par pitié! écoutez-moi, Seigneur... Arrachez à leurs ennemis les
descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de
roi... Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde
association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes
du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir,
puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque...
laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du
courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute
menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien...

Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs
douleurs expieront ma faute... à moi que le malheur, oh! que le
malheur seul avait rendu injuste et méchant.

Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici...
dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne
sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la
terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur
mes pas...

Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le
globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle... j'ai marché...
et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la
terre monte vers vous, Seigneur?... Miséricorde pour tous et pour
moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse réunir les
descendants de ma soeur... et ils sont sauvés...

En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux... il levait
vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements
aigus se changèrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une
voix épouvantée, il s'écria:

-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que
son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma
prière! Le spectre... oh! le spectre... le voilà encore... sa face
verdâtre est agitée de mouvements convulsifs... ses yeux rouges
tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!...
oh! sa main glacée a saisi la mienne...

-- MARCHE!

-- Oh! Seigneur... ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore
dans cette ville!... Mes frères vont périr les premiers!... eux,
si misérables... Grâce!...

-- MARCHE!

-- Et les descendants de ma soeur... grâce, grâce!

-- MARCHE!

-- Oh!... Seigneur, pitié!... Je ne peux plus me retenir au sol...
le spectre m'entraîne sur le penchant de cette colline... ma
marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière
moi... Déjà je vois les murailles de la ville... Oh! pitié,
Seigneur, pitié pour les descendants de ma soeur! Épargnez-les...
faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de
leurs ennemis!

-- MARCHE!... MARCHE!!

-- Le sol fuit toujours derrière moi... Déjà la porte de la
ville... oh! déjà... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grâce
pour cette ville endormie!... Que tout à l'heure elle ne se
réveille pas à des cris d'épouvante, de désespoir et de mort!!...
Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc...
C'en est fait... Paris!!... le fléau est dans ton sein!... Ah!
maudit, toujours maudit!

-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]


II. La collation.

Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des
hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande
activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine
midi, la princesse, sans être _parée_, elle avait trop bon goût
pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à
l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis
en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort
bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de
frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se
cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait
que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts
d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour
obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur
maîtresse.

Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère
recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de
Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres
relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste
salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde,
recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs
chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur,
un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de
la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de
buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus
friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats
d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de
carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de
Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds
d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des
_bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite
fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et
semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux
huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées
_d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres
_sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits
soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors
fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de
ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les
vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de
larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux
aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la
crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient
presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand
rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui
donnait à cette friande collation un caractère singulièrement
apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office
_religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits
calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées,
des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait
joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit
chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en
fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries
catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint-
Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne
d'épine-vinette candie.[18]

Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison
les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la
tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse
d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint-
Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des
traditions respectables.

Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la
collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois,
en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président
de cette réunion:

-- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence
puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...

-- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table;
la chancelière est là...

-- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule
d'étain, dans le cas où son Éminence n'aurait pas assez de la
chancelière pour réchauffer ses pieds...

-- Oui, madame.

-- Mettez encore du bois dans le feu.

-- Mais, madame... c'est déjà un vrai brasier... voyez donc! Et
puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l'évêque d'Halfagen a
toujours trop chaud; il est continuellement en nage.

La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois:

-- Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas
le supérieur de Mgr l'évêque d'Halfagen?

-- Si madame.

-- Eh bien! selon la hiérarchie, c'est à monseigneur à souffrir de
la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid...
Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le
feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne,
monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel
qu'ils soient habitués à des températures différentes.

-- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes
bûches au feu; mais, à la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est
capable de tomber suffoqué.

-- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici;
mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le
sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante
expression de dévouement.

On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de
la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement
des prélats qui, réunis au père d'Aigrigny, à d'autres dignitaires
de l'Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de
concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal,
un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une
femme d'esprit qui fait la première lecture de sa première oeuvre
inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus
soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l'était
Mme de Saint-Dizier auprès de _ses _prélats. Voir de très graves
intérêts s'agiter, se débattre chez elle et devant elle; entendre
des gens fort capables lui demander son avis sur certaines
dispositions pratiques relatives à l'influence des congrégations
de femmes, c'était pour la princesse à en mourir d'orgueil, car
leurs _Éminences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi à jamais
sa prétention d'être considérée... environ comme une sainte mère
de l'Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques,
avait-elle déployé une foule d'onctueuses câlineries, et de
benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les
transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant
sincèrement, passionnément, l'intrigue et la domination de
coterie. Elle avait, selon les progrès de l'âge, naturellement
passé de l'intrigue amoureuse à l'intrigue politique, et de
l'intrigue politique à l'intrigue religieuse.

Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses
préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de
l'hôtel, l'avertit de l'arrivée des personnes qu'elle attendait;
sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car,
contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son
premier salon.

C'étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid,
et l'évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le père
d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain était un grand
homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et
rusée, à la figure jaunâtre et bouffie; il louchait beaucoup, et
ses yeux étaient profondément cernés d'un cercle brun. L'évêque
belge était un petit homme court, gros, trapu, à l'abdomen
proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main
potelée, molle et douillette.

Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon; le
cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l'évêque, qui
commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le
chocolat et le café glacés qui devaient l'aider à supporter les
ardeurs de cette canicule artificielle.

Le père d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit à demi-
voix:

-- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abbé
Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander?

-- Ce jeune prêtre est donc ici? demanda la princesse avec une
vive surprise.

-- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander à Paris par ses
supérieurs... Vous saurez tout... Quant au père Rodin, Mme Grivois
ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de
l'escalier dérobé.

-- Il viendra aujourd'hui?

-- Il a des choses fort importantes à nous apprendre. Il a désiré
que monseigneur le cardinal et monseigneur l'évêque soient
présents à l'entretien, car ils ont été mis à Rome au fait de tout
par le père général, en leur qualité d'affiliés...

La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprès du
cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus
empressée:

-- Votre Éminence commence-t-elle à se réchauffer un peu? Votre
Éminence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre
Éminence désire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?...

À cette proposition, l'évêque, qui étanchait son front ruisselant,
poussa un soupir désespéré.

-- Mille grâces, madame la princesse, répondit le cardinal à
Mme de Saint-Dizier, en fort bon français, mais avec un accent
italien intolérable; je suis vraiment confus de tant de bontés.

-- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse à l'évêque
en lui indiquant le buffet.

-- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre,
un peu de café à la glace.

Et le prélat fit un prudent circuit afin d'approcher de la
collation sans passer devant la cheminée.

-- Et Votre Éminence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pâtés
aux huîtres? Ils sont brûlants, dit la princesse.

-- Je les connais déjà, madame la princesse, dit le cardinal en
chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne résiste
pas.

-- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir à Votre Éminence? reprit
gracieusement la princesse.

-- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.

Et comme le père d'Aigrigny s'apprêtait à verser à boire au
cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.

-- Votre Éminence m'approuvera sans doute, dit le père d'Aigrigny
au cardinal pendant que celui-ci dégustait gravement les petits
pâtés aux huîtres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour
aujourd'hui Mgr l'évêque de Mogador, non plus que Mgr l'archevêque
de Nanterre et notre sainte mère Perpétue, supérieure du couvent
de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa
Révérence le père Rodin et avec l'abbé Gabriel étant tout à fait
particulier et confidentiel.

-- Notre très cher père a eu parfaitement raison, dit le cardinal,
car, bien que par ses conséquences possibles cette affaire
Rennepont intéresse toute l'Église apostolique et romaine, il est
certaines choses qu'il faut tenir dans le secret.

-- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre
Éminence d'avoir daigné faire une exception en faveur d'une très
obscure et très humble servante de l'Église, dit la princesse en
faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.

-- C'était chose juste et due, madame la princesse, répondit le
cardinal en s'inclinant après avoir déposé son verre vide sur la
table, nous savons combien l'Église vous doit pour la direction
salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous êtes
la patronne.

-- Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais
refuser tout secours à l'indigent qui ne peut pas justifier d'un
billet de confession.

-- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se
laissant tenter cette fois par l'appétissante tournure d'une
_bouchée _aux queues d'écrevisses, c'est seulement ainsi que la
charité a un sens... Je me soucie peu que l'impiété ait faim... la
piété... c'est différent. Et le prélat avala prestement la
_bouchée. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle
ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à
l'autorité de notre saint-père.

-- Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de
coeur, d'âme et de conviction; je ne fais aucune différence entre
un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.

-- Madame la princesse a raison, dit l'évêque belge; je dirai
plus: un gallican doit être plus odieux à l'Église qu'un païen, et
je suis à ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une
faveur pour un homme de sa cour:

«-- Jamais, dit le grand roi; cet homme-là est janséniste. «--
 Lui, sire! il est athée. «-- Alors, c'est différent, j'accorde la
faveur,» dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit
assez rire. Après quoi le père d'Aigrigny reprit sérieusement, en
s'adressant au cardinal:

-- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l'heure à Votre
Éminence, à propos de l'abbé Gabriel, si l'on n'y veillait fort,
le bas clergé s'infecterait de gallicanisme et d'idée de rébellion
contre ce qu'ils appellent le despotisme des évêques.

-- Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que
les évêques redoublent de sévérité et qu'ils se souviennent
toujours qu'ils sont Romains avant d'être Français, car en France
ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l'Église,
comme un ambassadeur représente à l'étranger son pays, son maître
et les intérêts de sa nation.

-- C'est évident, dit le père d'Aigrigny; aussi nous espérons que,
grâce à l'impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner
à l'épiscopat, nous obtiendrons la liberté d'enseignement. Alors,
au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot
patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien
obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les
respectueux sujets de notre saint-père.

-- Et de la sorte, dans un temps donné, reprit l'évêque belge en
souriant, si notre saint-père voulait, je suppose, délier les
catholiques de France de leur obéissance au pouvoir existant, il
pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un
parti catholique considérable et tout formé.

Ce disant, l'évêque s'essuya le front et alla chercher un peu de
_sibérie _au fond d'une des aiguières remplies de chocolat glacé.

-- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil
cadeau, dit la princesse en souriant à son tour, et il accorde
alors de grandes immunités à l'Église.

-- Et ainsi l'Église reprend la place qu'elle doit occuper, et
qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps
d'impiété et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur
ma route bon nombre de prélats dont j'ai gourmandé la tiédeur et
ranimé le zèle... leur enjoignant au nom du saint-père, d'attaquer
ouvertement, hardiment, la liberté de la presse et des cultes,
quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois révolutionnaires.

-- Hélas! Votre Éminence n'a donc pas reculé devant les terribles
dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposés nos
prélats en lui obéissant? dit gaiement la princesse. Et ces
redoutables _appels comme d'abus_, monseigneur; car enfin, Votre
Éminence résiderait en France, elle attaquerait les lois du
pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh
bien! chose terrible... le conseil d'État déclarerait qu'il y a
_abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre
Éminence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de
l'Église qui, assis sur son trône pontifical, entouré de ses
dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines
de bureaucrates athées, à livrée noire et bleue, crier sur tous
les tons, depuis le fausset jusqu'à la basse: _Il y a abus! il y a
abus! _En vérité, s'il y a abus quelque part, c'est abus de
ridicule... chez ces gens-là.

Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarité
générale.

L'évêque belge reprit:

-- Moi je trouve que ces fiers défenseurs des lois, tout en
faisant les fanfarons, agissent avec une humilité parfaitement
chrétienne; un prélat soufflette rudement leur impiété, et ils
répondent modestement en faisant la révérence: «Ah! monseigneur,
il y a abus...»

De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.

-- Il faut bien les laisser s'amuser à ces innocentes criailleries
d'écoliers incommodés par la rude férule du maître, dit en
souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgré eux et
contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mêmes nous tenons à
leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours
besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du
reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athées
universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les âmes
vraiment chrétiennes se rallient et se liguent contre l'impiété...
À mon passage à Lyon, j'ai été profondément touché... Mais comme
c'est une véritable ville romaine: confréries, pénitents, oeuvres
de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de
trois cent mille écus de donation au clergé en une année... Ah!
Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent
mille écus de donation... voilà de quoi confondre l'impiété...
trois cent mille écus!!! Que répondront à cela messieurs les
philosophes?

-- Malheureusement, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, toutes
les villes de France ne ressemblent pas à Lyon; je dois même
prévenir Votre Éminence qu'un fait très grave se manifeste;
quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec
le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et
se préparent à réclamer, au nom de l'égalité évangélique, contre
ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des évêques.

-- S'ils avaient cette audace, s'écria le cardinal, il n'y aurait
pas d'interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille
rébellion!

-- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent à
faire un schisme, à demander que l'Église française soit
absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l'ultramontanisme
a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ.
Un jeune prêtre, d'abord missionnaire, puis curé de campagne,
l'abbé Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander à Paris par ses
supérieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a
rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la
sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à
leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie
existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens
français pour arriver légalement à ce qu'ils appellent
l'affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de
paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les
interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle[19].

-- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit
l'évêque.

Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre
de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en
forme de crosse épiscopale.

Invité par l'exemple, le cardinal, sous le prétexte d'aller
réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea
à propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga,
qu'il huma par gorgées avec un air de méditation profonde; après
quoi il reprit:

-- Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un
ambitieux. Est-il dangereux?

-- Sur nos avis, ses supérieurs l'ont jugé tel; on lui a ordonné
de se rendre ici: il viendra tout à l'heure, et je dirai à Votre
Éminence pourquoi je l'ai mandé; mais auparavant voici une note
qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abbé
Gabriel. On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de
ses actes; il y a répondu de la sorte, et c'est en suite de ses
réponses que ses supérieurs l'ont rappelé.

Ce disant le père d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier
qu'il lut en ces termes:

Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à
un habitant de votre paroisse, mort dans l'impénitence finale la
plus détestable, puisqu'il s'était suicidé?

Réponse de l'abbé Gabriel: _Je lui ai rendu les derniers devoirs,
parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il
avait besoin des prières de l'Église; pendant la nuit qui a suivi
son enterrement, j'ai encore imploré pour lui la miséricorde
divine._

Demande: Est-il vrai que vous ayez refusé des vases sacrés en
vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles,
obéissant à un zèle pieux, voulait doter votre paroisse?

Réponse: _J'ai refusé ces vases de vermeil et ces embellissements
parce que la maison du Seigneur doit toujours être humble et sans
faste, afin de rappeler sans cesse au fidèle que le divin Sauveur
est né dans une étable; j'ai engagé la personne qui voulait faire
à ma paroisse ces inutiles présents à employer cet argent en
aumônes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agréable au
Seigneur._

_-- _Mais c'est une amère et une violente déclaration contre
l'ornement des temples! s'écria le cardinal. Ce jeune prêtre est
des plus dangereux... Continuez, mon très cher père.

Et, dans son indignation, Son Éminence avala coup sur coup
plusieurs _fondantes _aux fraises. Le père d'Aigrigny continua:

Demande: Est-il vrai que vous ayez retiré dans votre presbytère et
soigné pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de
naissance et appartenant à la communion protestante? Est-il vrai
que non seulement vous n'ayez pas tenté de le convertir à la
religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez
poussé l'oubli de vos devoirs jusqu'à enterrer cet hérétique dans
le champ du repos consacré à ceux de notre sainte communion?

Réponse: _Un de mes frères était sans asile. Sa vie avait été
honnête et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqué pour
le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il
a été chassé de sa misérable demeure par un homme impitoyable
auquel il devait une année de loyer; j'ai recueilli ce vieillard
dans ma maison, j'ai consolé ses derniers jours. Cette pauvre
créature avait toute sa vie souffert et travaillé, au moment de
mourir, elle n'a pas prononcé une parole d'amertume contre son
sort; elle s'est recommandée à Dieu, elle a pieusement baisé le
crucifix. Et son âme, simple et pure, s'est exhalée dans le sein
du Créateur... J'ai fermé ses paupières avec respect, je l'ai
enseveli moi-même, j'ai prié pour lui, et, quoique mort dans la
foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du
repos._

_-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolérance
monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui
est le catholicisme tout entier: _Hors l'Église pas de salut._

_-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le
père d'Aigrigny, que la douceur, la charité, le dévouement tout
chrétien de l'abbé Gabriel ont exercé, non seulement dans sa
commune, mais dans les communes environnantes, un véritable
enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cédé à
l'entraînement général, et, il faut l'avouer, sans sa modération,
un véritable schisme eût commencé.

-- Mais qu'espérez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le
prélat.

-- La position de l'abbé Gabriel est complexe: d'abord comme
héritier de la famille Rennepont...

-- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.

-- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entachée de vices
de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le
dire encore, parfaitement régularisée; car il avait fait serment,
quoi qu'il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa
part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que
si Votre Éminence, après avoir montré à l'abbé Gabriel qu'il
allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position
éminente à Rome... on pourrait peut-être lui faire quitter la
France et éveiller en lui des sentiments d'ambition qui
sommeillent sans doute; car, Votre Éminence l'a dit fort
judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.

-- J'approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de
réflexion; avec son mérite, avec sa puissance d'action sur les
hommes, l'abbé Gabriel peut arriver très haut... s'il est docile;
et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'Église
qu'il soit à Rome qu'ici... car, à Rome... nous avons, vous le
savez, mon très cher père... des garanties que vous n'avez
malheureusement pas en France.

Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au
père d'Aigrigny:

-- Puisque nous parlons du père Rodin... franchement, qu'en
pensez-vous?...

-- Votre Éminence connaît sa capacité... dit le père d'Aigrigny
d'un air contraint et défiant; notre révérend père général...

-- Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais
cela; il me l'a dit à Rome. Mais que pensez-vous... du caractère
du père Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi complètement
aveugle?

-- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si
impénétrable... dit le père d'Aigrigny avec hésitation, qu'il est
difficile de porter sur lui un jugement certain...

-- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal après un nouveau
moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir
d'autres visées... que celle de la plus grande gloire de sa
compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi...
ajouta le prélat avec intention.

-- Mais, reprit le père d'Aigrigny, non sans méfiance, car entre
gens de même sorte on joue toujours au fin, que Votre Éminence en
pense-t-elle, soit par elle-même, soit par les rapports du père
général?

-- Mais je pense que si son apparent dévouement à son ordre
cachait quelque arrière-pensée, il faudrait à tout prix la
pénétrer... car avec les influences qu'il s'est ménagées à Rome
depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait être un
jour, et dans un temps donné... bien redoutable.

-- Eh bien!... s'écria le père d'Aigrigny, emporté par sa jalousie
contre Rodin, je suis, quant à cela, de l'avis de Votre Éminence;
car quelquefois j'ai surpris en lui des éclairs d'ambition aussi
effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire... à Votre
Éminence...

Le père d'Aigrigny ne put continuer.

À ce moment, Mme Grivois, après avoir frappé, entrebâilla la porte
et fit un signe à sa maîtresse.

La princesse répondit par un mouvement de tête.

Mme Grivois ressortit.

Une seconde après Rodin entra dans le salon.



III. Le bilan.

À la vue de Rodin, les deux prélats et le père d'Aigrigny se
levèrent spontanément, tant la supériorité réelle de cet homme
imposait; leurs visages, naguère contractés par la défiance et par
la jalousie, s'épanouirent tout à coup et semblèrent sourire au
révérend père avec une affectueuse déférence; la princesse fit
quelques pas à sa rencontre.

Rodin, toujours sordidement vêtu, laissant sur le moelleux tapis
les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans
un coin, et s'avança vers la table, non plus avec son humilité
accoutumée, mais d'un pas délibéré, la tête haute, le regard
assuré; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il
avait la conscience de les dominer par l'intelligence.

-- Nous parlions de Votre Révérence, mon très cher père, dit le
cardinal avec une affabilité charmante.

-- Ah!... fit Rodin en regardant fixement le prélat; et que
disait-on?

-- Mais... reprit l'évêque belge en s'essuyant le front, tout le
bien que l'on peut dire de Votre Révérence...

-- N'accepterez-vous pas quelque chose, mon très cher père? dit la
princesse à Rodin en lui montrant le buffet splendide.

-- Merci, madame, j'ai mangé ce matin mes radis.

-- Mon secrétaire, l'abbé Berlini, qui a assisté ce matin à votre
repas, m'a, en effet, fort édifié sur la frugalité de Votre
Révérence, dit le prélat, elle est digne d'un anachorète.

-- Si nous parlions d'affaires? dit brusquement Rodin en homme
habitué à dominer, à conduire la discussion.

-- Nous serons toujours très heureux de vous entendre, dit le
prélat. Votre Révérence a fixé elle-même ce jour pour nous
entretenir de cette grande affaire Rennepont... si grande, qu'elle
entre pour beaucoup dans mon voyage en France... car soutenir les
intérêts de la très glorieuse compagnie de Jésus, à laquelle je
tiens à honneur d'être affilié, c'est soutenir les intérêts de
Rome, et j'ai promis au révérend père général que je me mettrais
entièrement à vos ordres.

-- Je ne puis que répéter ce que vient de dire Son Éminence, dit
l'évêque. Partis de Rome ensemble, nos idées sont les mêmes.

-- Certes, dit Rodin en s'adressant au cardinal, Votre Éminence
peut servir notre cause... et beaucoup... Je lui dirai tout à
l'heure comment... Puis s'adressant à la princesse: -- J'ai fait
dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de
l'instruire de certaines choses.

-- On le fera entrer, comme d'habitude, dit la princesse. Depuis
l'arrivée de Rodin, le père d'Aigrigny avait gardé le silence. Il
semblait sous le coup d'une amère préoccupation et subir une lutte
intérieure assez violente; enfin, se levant à demi, il dit d'une
voix aigre-douce en s'adressant au prélat:

-- Je ne viens pas prier Votre Éminence d'être juge entre Sa
Révérence le père Rodin et moi; notre général a parlé: j'ai obéi.
Mais Votre Éminence devant bientôt revoir notre supérieur, je
désirerais, si elle m'accordait cette grâce, qu'elle pût lui
reporter fidèlement les réponses de Sa Révérence le père Rodin à
quelques-unes de mes questions.

Le prélat s'inclina. Rodin regarda le père d'Aigrigny d'un air
étonné et lui dit sèchement:

-- C'est chose jugée... à quoi bon ces questions?

-- Non pas à m'innocenter, reprit le père d'Aigrigny, mais à bien
préciser l'état des choses aux yeux de Son Éminence.

-- Alors parlez... et surtout pas de paroles inutiles... Puis
Rodin tirant sa grosse montre d'argent, la consulta, et ajouta:

-- Il faut qu'à deux heures je sois à Saint-Sulpice.

-- Je serai aussi bref que possible, dit le père d'Aigrigny avec
un ressentiment contenu, et il reprit, en s'adressant à Rodin:

-- Lorsque Votre Révérence a cru devoir substituer son action à la
mienne, en blâmant... bien sévèrement peut-être, la manière dont
j'avais conduit les intérêts qui m'avaient été confiés... ces
intérêts, je l'avoue loyalement, étaient compromis...

-- Compromis? reprit Rodin avec ironie. Dites donc... perdus...
puisque vous m'aviez ordonné d'écrire à Rome qu'il fallait
renoncer à tout espoir.

-- C'est la vérité, dit le père d'Aigrigny.

-- C'est donc un malade désespéré, abandonné des... meilleurs
médecins, continua Rodin avec ironie, que j'ai entrepris de faire
vivre. Poursuivez...

Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il
regarda le père d'Aigrigny en face.

-- Votre Révérence m'a durement blâmé, reprit le père d'Aigrigny,
non pas d'avoir cherché, par tous les moyens possibles, à rentrer
dans des biens odieusement dérobés à notre compagnie...

-- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le
cardinal; les textes sont clairs, positifs; vous avez parfaitement
le droit de récupérer _per fas aut nefas _un bien traîtreusement
dérobé.

-- Aussi, reprit le père d'Aigrigny, Sa Révérence le père Rodin
m'a seulement reproché la brutalité militaire de mes moyens, leur
violence, en dangereux désaccord, disait-il, avec les moeurs du
temps... Soit... Mais d'abord... je ne pouvais être légalement
l'objet d'aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d'une
fatalité inouïe, le succès consacrait la marche que j'avais
suivie, si brutale, si grossière qu'elle fût... Maintenant...
puis-je demander à Votre Révérence ce qu'elle...

-- Ce que j'ai fait de plus que vous? dit Rodin au père d'Aigrigny
en cédant à son impertinente habitude d'interruption; ce que j'ai
fait de mieux que vous? quel pas j'ai fait faire à l'affaire
Rennepont, après l'avoir reçue de vous absolument désespérée? Est-
ce cela que vous voulez savoir?

-- Positivement, dit sèchement le père d'Aigrigny.

-- Eh bien, je l'avoue, reprit Rodin d'un air sardonique, autant
vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de
turbulentes choses... autant moi, j'en ai fait de petites, de
puériles, de cachées! Mon Dieu, oui! moi qui osais me donner pour
un homme à larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot métier que
je fais depuis six semaines.

-- Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche à
Votre Révérence... si mérité qu'il parût, dit le père d'Aigrigny
avec un sourire amer.

-- Un reproche? dit Rodin en haussant les épaules, un reproche?
vous voilà jugé. Savez-vous ce que j'écrivais de vous il y a six
semaines? le voici: «Le père d'Aigrigny a d'excellentes qualités,
il me servira», et dès demain je vous emploierai très activement,
dit Rodin en manière de parenthèse; mais, ajoutai-je, «il n'est
pas assez grand pour savoir à l'occasion se faire petit...»
Comprenez-vous?

-- Pas très bien, dit le père d'Aigrigny en rougissant.

-- Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais
raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez
d'esprit pour faire le plus sot métier du monde pendant six
semaines... Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec
une grisette; j'ai parlé progrès, humanité, liberté, émancipation
de la femme... avec une jeune fille à tête folle; j'ai parlé grand
Napoléon, fétichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbécile;
j'ai parlé gloire impériale, humiliation de la France, espérance
dans le roi de Rome, avec un brave homme de maréchal de France
qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trônes
qui a tiré le boulet à Sainte-Hélène, a la tête aussi creuse,
aussi sonore qu'une trompette de guerre... aussi, soufflez dans
cette boîte sans cervelle quelques notes guerrières ou
patriotiques, et voilà que ça donne des fanfares ahuries sans
savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur
ma foi!... j'ai parlé amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand
je vous le disais, que c'était lamentable de voir un homme un peu
intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits
moyens; s'abaisser à nouer si laborieusement les mille fils de
cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araignée
tisser opiniâtrement sa toile... comme c'est intéressant, un
vilain petit animal noirâtre tendant fil sur fil, renouant ceux-
ci, renforçant ceux-là, en allongeant d'autres; vous haussez les
épaules, soit... mais revenez deux heures après; que trouvez-vous?
le petit animal noirâtre bien gorgé, bien repu, et dans sa toile
une douzaine de folles mouches si enlacées, si garrottées, que le
petit animal noirâtre n'a plus qu'à choisir à son aise l'heure et
le moment de sa pâture...

En disant ces mots, Rodin sourit d'une manière étrange; ses yeux,
ordinairement à demi voilés par ses flasques paupières,
s'ouvrirent tout grands et semblèrent briller plus que de coutume;
le jésuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte
d'excitation fébrile; il l'attribuait à la lutte qu'il soutenait
devant ces éminents personnages, qui subissaient déjà l'influence
de sa parole originale et tranchante.

Le père d'Aigrigny commençait à regretter d'avoir engagé cette
lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue:

-- Je ne conteste pas la ténuité de vos moyens. Je suis d'accord
avec vous, ils sont très puérils, ils sont très vulgaires; mais
cela ne suffit pas absolument pour donner une haute idée de votre
mérite... Je me permettrai donc de vous demander...

-- Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation
qui ne lui était pas habituelle. Regardez dans ma toile
d'araignée, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille,
si fière, il y a six semaines, de sa beauté, de son esprit, de son
audace... à cette heure, pâle, défaite, elle est mortellement
blessée au coeur.

-- Mais cet élan d'intrépidité chevaleresque du prince indien dont
tout Paris s'est ému, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a dû
être touchée?...

-- Oui, mais j'ai paralysé l'effet de ce dévouement stupide et
sauvage en démontrant à cette jeune fille qu'il ne suffit pas de
tuer des panthères noires pour prouver que l'on est un amant
sensible, délicat et fidèle.

-- Soit, dit le père d'Aigrigny. Ceci est un fait acquis; voici
Mlle de Cardoville blessée au coeur.

-- Mais qu'en résulte-t-il pour les intérêts de l'affaire
Rennepont? reprit le cardinal avec curiosité en s'accoudant sur la
table.

-- Il en résulte d'abord, dit Rodin, que, lorsque le plus
dangereux ennemi que l'on puisse avoir est dangereusement blessé,
il quitte le champ de bataille; c'est déjà quelque chose, ce me
semble?

-- En effet, dit la princesse, l'esprit, l'audace de Mlle de
Cardoville pouvaient en faire l'âme de la coalition dirigée contre
nous.

-- Soit, reprit obstinément le père d'Aigrigny; sous ce rapport
elle n'est plus à craindre, c'est un avantage. Mais cette blessure
au coeur ne l'empêchera pas d'hériter?

-- Qui vous l'a dit? demanda froidement Rodin avec assurance.
Savez-vous pourquoi j'ai tant fait pour la rapprocher, d'abord
malgré elle, de Djalma, et ensuite pour l'éloigner de lui, encore
malgré elle?

-- Je vous le demande, dit le père d'Aigrigny, en quoi cet orage
de passions empêchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince
d'hériter?

-- Est-ce d'un ciel serein ou d'un ciel d'orage que part la foudre
qui éclate et qui frappe? Soyez tranquille, je saurai où placer le
paratonnerre. Quant à M. Hardy, cet homme vivait pour trois
choses: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une maîtresse! il a
reçu trois traits en plein coeur. Je vise toujours au coeur, moi;
c'est légal, et c'est sûr.

-- C'est légal, c'est sûr et c'est louable, dit l'évêque; car, si
j'ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine... or, il est
bien de faire servir une passion mauvaise à la punition du
méchant...

-- Ceci est évident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises
passions... on s'en sert... c'est leur faute...

-- Notre sainte mère Perpétue, dit la princesse, a concouru de
tous ses moyens à la découverte de cet abominable adultère.

-- Voici M. Hardy frappé dans ses plus chères affections, je
l'admets, dit le père d'Aigrigny, qui ne cédait le terrain que
pied à pied, le voilà frappé dans sa fortune... mais il en sera
d'autant plus âpre à la curée de cet immense héritage...

Cet argument parut sérieux aux deux prélats et à la princesse;
tous regardèrent Rodin avec une vive curiosité; au lieu de
répondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de
sobriété stoïque, et malgré sa répugnance pour le vin, il examina
les flacons et dit:

-- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans?

-- Du vin de Bordeaux et de Xérès... dit madame de Saint-Dizier,
fort étonnée de ce goût subit de Rodin.

Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin
de Madère qu'il but d'un trait. Depuis quelques moments, il
s'était senti plusieurs fois frissonner d'une façon étrange. À ce
frisson avait succédé une sorte de faiblesse, il espéra que le vin
le ranimerait. Après avoir essuyé ses lèvres du revers de sa main
crasseuse, il revint auprès de la table, et s'adressant au père
d'Aigrigny:

-- Qu'est-ce que vous me disiez à propos de M. Hardy?

-- Qu'étant frappé dans sa fortune, il n'en serait que plus âpre à
la curée de cet immense héritage, répéta le père d'Aigrigny,
intérieurement outré du ton impérieux de son supérieur.

-- M. Hardy, penser à l'argent! dit Rodin en haussant les épaules,
est-ce qu'il pense, seulement? tout est brisé en lui. Indifférent
aux choses de la vie, il est plongé dans une stupeur dont il ne
sort que pour fondre en larmes; alors il parle avec une bonté
machinale à ceux qui l'entourent des soins les plus empressés (je
l'ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant à se montrer
sensible à la tendre commisération qu'on lui témoigne sans
relâche... Car il est bon... excellent autant que faible, et c'est
à cette excellence... que je vous adresserai, père d'Aigrigny,
afin que vous accomplissiez ce qui me reste à faire.

-- Moi? dit le père d'Aigrigny, fort étonné.

-- Oui, et alors vous reconnaîtrez si le résultat que j'ai
obtenu... n'est pas considérable... et... Puis, s'interrompant,
Rodin, passant la main sur son front, se dit à lui-même:

-- Cela est étrange!

-- Qu'avez-vous? lui dit la princesse avec intérêt.

-- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant; c'est sans doute ce
vin que j'ai bu... je n'y suis pas accoutumé... Je ressens un peu
de mal de tête, cela passera.

-- Vous avez, en effet... les yeux bien injectés, mon cher père,
dit la princesse.

-- C'est que j'ai regardé trop fixement dans ma toile, reprit le
jésuite avec son sourire sinistre, et il faut que j'y regarde
encore pour faire bien voir au père d'Aigrigny, qui fait le
myope... mes autres mouches... les deux filles du général Simon,
par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et
sentant une barrière glacée s'élever entre elles et le maréchal...
Et celui-ci, depuis la mort de son père, il faut l'entendre, il
faut le voir, tiraillé, déchiré, entre deux pensées contraires;
aujourd'hui se croyant déshonoré s'il fait ceci... demain
déshonoré s'il ne le fait pas: ce soldat, ce héros de l'Empire,
est à présent plus faible, plus irrésolu qu'un enfant. Voyons...
que reste-t-il encore de cette famille impie?... Jacques
Rennepont? Demandez à Morok dans quel état d'hébétement l'orgie a
jeté ce misérable et vers quel abîme il roule!... Voilà mon
bilan... voilà dans quel état d'isolement, d'anéantissement, se
trouvent aujourd'hui tous les membres de cette famille qui
réunissaient, il y a six semaines, tant d'éléments puissants,
énergiques, dangereux, s'ils eussent été concentrés!... voilà donc
ces Rennepont qui, d'après le conseil de leur hérétique aïeul,
devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous écraser...
et ils étaient grandement à craindre... Qu'avais-je dit? que
j'agirais sur leurs passions. Qu'ai-je fait? j'ai agi sur leurs
passions. Aussi en vain à cette heure ils se débattent dans ma
toile... qui les enlace de toutes parts... ils sont à moi, vous
dis-je... ils sont à moi...

Depuis quelques moments, et à mesure qu'il parlait, la physionomie
et la voix de Rodin subissaient une altération singulière: son
teint, toujours si cadavéreux, s'était de plus en plus coloré,
mais inégalement et comme par marbrures; puis, phénomène étrange!
ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se
creuser davantage. Sa voix vibrait, saccadée, brève, stridente.
L'altération des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir
conscience, était si remarquable que les autres acteurs de cette
scène le regardaient avec une sorte d'effroi.

Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indigné,
s'écria d'une voix çà et là entrecoupée par des élans d'aspiration
profonde et embarrassée:

-- Est-ce de la pitié pour cette race impie, que je lis sur vos
visages!... de la pitié... pour cette jeune fille qui ne met
jamais le pied dans une église, et qui élève chez elle des autels
païens!... de la pitié pour ce Hardy, ce blasphémateur
sentimental, cet athée philanthrope qui n'avait pas une chapelle
dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc-
Aurèle et de Platon à celui de notre Sauveur, qui appelait _Jésus
le divin philosophe?... _de la pitié pour cet Indien sectateur de
Brahma!... de la pitié pour ces deux soeurs qui n'ont pas reçu le
baptême!... de la pitié pour cette brute de Jacques Rennepont!...
de la pitié pour ce stupide soldat impérial, qui a pour dieu
Napoléon et pour évangile les bulletins de la grande armée!... de
la pitié pour cette famille de renégats dont l'aïeul, relaps
infâme, non content de nous avoir volé notre bien, excite encore
du fond de sa tombe, au bout d'un siècle et demi, sa race maudite
à relever la tête contre nous!... Comment! pour nous défendre de
ces vipères, nous n'aurions pas le droit de les écraser dans le
venin qu'elles distillent!... Et je vous dis, moi, que c'est
servir Dieu, que c'est donner un salutaire exemple, que de vouer,
à la face de tous, et par le déchaînement même de ses passions...
cette famille impie à la douleur, au désespoir, à la mort!...

Rodin était effrayant de férocité en parlant ainsi; le feu de ses
yeux devenait plus éclatant encore; ses lèvres étaient sèches et
arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait
les battements précipités; de nouveaux frissons glacés coururent
par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant à un peu de
courbature, car il avait écrit une partie de la nuit, et voulant
remédier à une nouvelle défaillance, il alla droit au buffet, se
versa un autre verre de vin qu'il avala d'un trait, puis il revint
au moment où le cardinal lui disait:

-- Si la marche que vous suivez à l'égard de cette famille avait
besoin d'être justifiée, mon très cher père, vous l'eussiez
justifiée victorieusement par vos dernières paroles... Non
seulement, selon nos casuistes, je le répète, vous êtes dans votre
plein droit, mais il n'y a là rien de répréhensible aux yeux des
lois humaines; quant aux lois divines, c'est plaire au Seigneur
que de combattre et de terrasser l'impie par les armes qu'il donne
contre lui-même.

Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l'assurance
diabolique de Rodin, et ramené à une sorte d'admiration craintive,
le père d'Aigrigny lui dit:

-- Je le confesse, j'ai eu tort de douter de l'esprit de Votre
Révérence; trompé par l'apparence des moyens que vous avez
employés; les considérant isolément, je n'avais pu juger de leur
ensemble redoutable et surtout les résultats qu'ils ont, en effet,
produits. Maintenant, je le vois, le succès, grâce à vous, n'est
pas douteux.

-- Et ceci est une exagération, reprit Rodin avec une impatience
fiévreuse, toutes ces passions sont à cette heure en ébullition;
mais le moment est critique... comme l'alchimiste penché sur son
creuset, où bouillonne une mixture qui peut lui donner des trésors
ou la mort... moi seul je puis, à cette heure...

Rodin n'acheva pas, il porta brusquement ses deux mains à son
front avec un cri de douleur étouffé.

-- Qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny; depuis quelques
instants... vous pâlissez d'une manière effrayante.

-- Je ne sais ce que j'ai, dit Rodin d'une voix altérée: ma
douleur de tête augmente, une sorte de vertige m'a un instant
étourdi.

-- Asseyez-vous, dit la princesse avec intérêt.

-- Prenez quelque chose, ajouta l'évêque.

-- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui-
même; je ne suis pas douillet, Dieu merci!... J'ai peu dormi cette
nuit... c'est de la fatigue... rien de plus. Je disais donc que
moi seul pouvais à cette heure diriger cette affaire... mais non
l'exécuter... il me faut disparaître... mais veiller incessamment
dans l'ombre, d'où je tiendrai tous les fils, que moi seul...
puis... faire agir... ajouta Rodin d'une voix oppressée.

-- Mon très cher père, dit le cardinal avec inquiétude, je vous
assure que vous êtes assez gravement indisposé... Votre pâleur
devient livide.

-- C'est possible, répondit courageusement Rodin; mais je ne
m'abats pas pour si peu... Revenons à notre affaire... Voici
l'heure, père d'Aigrigny, où vos qualités, et vous en avez de
grandes, je ne les jamais niées... me peuvent être d'un grand
secours... Vous avez de la séduction... du charme... une éloquence
pénétrante... il faudra...

Rodin s'interrompit encore. Son front ruisselait d'une sueur
froide, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et il dit,
malgré son opiniâtre énergie:

-- Je l'avoue... je ne me sens pas bien... cependant, ce matin, je
me portais aussi bien que jamais... je tremble malgré moi... je
suis glacé...

-- Rapprochez-vous du feu... c'est un malaise subit, dit l'évêque
en lui offrant le bras avec un dévouement héroïque, cela n'aura
pas de suite.

-- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de thé, dit
la princesse. M. Baleinier doit venir bientôt heureusement, il
nous rassurera... sur cette indisposition...

-- En vérité... c'est inexplicable, dit le prélat. À ces mots du
cardinal, Rodin, qui s'était péniblement approché du feu, tourna
les yeux vers le prélat et le regarda fixement d'une façon étrange
pendant une seconde; puis, fort de son indomptable énergie, malgré
l'altération de ses traits, qui se décomposaient à vue d'oeil,
Rodin dit d'une voix brisée qu'il tâcha de rendre ferme:

-- Ce feu m'a réchauffé, ce ne sera rien... j'ai bien, par ma foi!
le temps de me dorloter... Quel à-propos!... tomber malade au
moment où l'affaire Rennepont ne peut réussir que par moi seul!...
Revenons donc à notre affaire... Je vous disais, père d'Aigrigny,
que vous pourriez beaucoup nous servir... et vous aussi, madame la
princesse, car vous avez épousé cette cause comme si elle était la
vôtre; et...

Rodin s'interrompit encore... Cette fois il poussa un cri aigu,
tomba sur une chaise placée près de lui, se rejeta convulsivement
en arrière, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il
s'écria:

-- Oh! que je souffre!... Alors, chose effroyable! à l'altération
des traits de Rodin succéda une décomposition cadavéreuse presque
aussi rapide que la pensée... ses yeux, déjà caves, s'injectèrent
de sang et semblèrent se retirer au fond de leur orbite, dont
l'ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux
desquels luisaient deux prunelles de feu; des tiraillements
nerveux saccadés tendirent et collèrent sur les moindres saillies
des os du visage la peau flasque, humide, glacée, qui devint
instantanément verdâtre; de ses lèvres, bridées par le rictus
d'une douleur atroce, s'échappait un souffle haletant, de temps à
autre interrompu par ces mots:

-- Oh!... je souffre... je brûle... Puis, cédant à un transport
furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue,
car il avait fait sauter les boutons de son gilet et à demi
déchiré sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces
vêtements eût augmenté la violence des douleurs sous lesquelles il
se tordait. L'évêque, le cardinal et le père d'Aigrigny se
rapprochèrent vivement de Rodin et l'entourèrent pour le contenir;
il éprouvait d'horribles convulsions; tout à coup, rassemblant ses
forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un
cadavre; alors, ses vêtements en désordre, ses rares cheveux gris
hérissés autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et
flamboyants sur le cardinal, qui à ce moment se penchait vers lui,
il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent
terrible il s'écria d'une voix étranglée:

-- Cardinal Malipieri... cette maladie est trop subite; on se
défie de moi à Rome... vous êtes de la race des Borgia... et votre
secrétaire... était chez moi ce matin...

-- Malheureux!... qu'ose-t-il dire?... s'écria le prélat aussi
stupéfait qu'indigné de cette accusation.

Ce disant, le cardinal tâchait de se débarrasser de l'étreinte du
jésuite, dont les doigts crispés avaient la roideur du fer.

-- On m'a empoisonné... murmura Rodin. Et, s'affaissant sur lui-
même, il retomba dans les bras du père d'Aigrigny.

Malgré son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas à
celui-ci:

-- Il croit qu'on veut l'empoisonner... il machine donc quelque
chose de bien dangereux! La porte du salon s'ouvrit: c'était le
docteur Baleinier.

-- Ah! docteur! s'écria la princesse, pâle, effrayée, en courant à
lui, le père Rodin vient d'être attaqué subitement de convulsions
affreuses... venez... venez.

-- Des convulsions... ce n'est rien, calmez-vous, madame, dit le
docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s'approchant à
la hâte du groupe qui entourait le moribond.

-- Voici le docteur... s'écria la princesse.

Tous s'écartèrent, moins le père d'Aigrigny, qui soutenait Rodin
affaissé sur une chaise.

-- Ciel!... quel symptôme!... s'écria le docteur Baleinier en
examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de
verte devenait bleuâtre.

-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent les spectateurs tout d'une voix.

-- Ce qu'il y a?... reprit le docteur en se rejetant en arrière
comme s'il eût marché sur un serpent; c'est le choléra, et c'est
contagieux.

À ce mot effrayant, magique, le père d'Aigrigny abandonna Rodin,
qui roula sur le tapis.

-- Il est perdu! s'écria le docteur Baleinier, pourtant je cours
chercher ce qu'il faut pour tenter un dernier effort.

Et il se précipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le
père d'Aigrigny, l'évêque et le cardinal se précipitèrent éperdus
à la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient à la porte,
que personne, tant le trouble était grand, ne pouvait ouvrir.

Elle s'ouvrit pourtant, mais du dehors... et Gabriel parut,
Gabriel, le type du vrai prêtre, du saint prêtre, du prêtre
évangélique, que l'on ne saurait assez environner de respect,
d'ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d'archange,
d'une sérénité si douce, offrit un contraste singulier avec tous
ces visages contractés, bouleversés par l'épouvante... Le jeune
prêtre faillit être renversé par les fuyards, qui, se précipitant
par l'issue qu'il venait d'ouvrir, s'écriaient:

-- N'entrez pas... il meurt du choléra... sauvez-vous!

-- À ces mots, repoussant dans le salon l'évêque, qui, resté le
dernier de tous, tâchait de forcer la porte, Gabriel courut à
Rodin pendant que le prélat s'échappait par la porte laissée
libre.

Rodin, couché sur le tapis, les membres contournés par des crampes
affreuses, se tordait dans des douleurs intolérables; la violence
de sa chute avait sans doute réveillé ses esprits, car il
murmurait d'une voix sépulcrale:

-- Ils me laissent... mourir... là... comme un chien... Oh! les
lâches!... au secours!... personne...

Et le moribond, s'étant renversé sur le dos par un mouvement
convulsif, tournant vers le plafond sa face de damné, où éclatait
un espoir infernal, répétait encore:

-- Personne... personne... Ses yeux, tout à coup flamboyants et
féroces, rencontrèrent les grands yeux bleus de l'angélique et
blonde figure de Gabriel, qui, s'agenouillant auprès de lui, lui
dit de sa voix douce et grave:

-- Me voici, mon père... je viens vous secourir, si vous pouvez
être secouru... priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle à
lui.

-- Gabriel!... murmura Rodin d'une voix éteinte, pardon... pour le
mal... que je vous ai fait... Pitié!... ne m'abandonnez pas!...
ne...

Rodin ne put achever; il était parvenu à se soulever sur son
séant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.

* * * * *

Le même jour, dans les journaux du soir, on lisait:

«Le choléra est à Paris... le premier cas s'est déclaré
aujourd'hui, à trois heures et demie, rue de Babylone, à l'hôtel
de Saint-Dizier.»



IV. Le parvis Notre-Dame.

Huit jours se sont écoulés depuis que Rodin a été atteint du
choléra, dont les ravages vont toujours croissant.

Terrible temps que celui-là! Un voile de deuil s'est étendu sur
Paris, naguère si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a été d'un
azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonné plus
radieux. Cette inexorable sérénité de la nature durant les ravages
du fléau mortel offrait un étrange et mystérieux contraste.
L'insolente lumière d'un soleil éblouissant rendait plus visible
encore l'altération des traits causée par les mille angoisses de
la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-là pour
les êtres aimés; les physionomies trahissaient quelque chose
d'inquiet, d'étonné, de fébrile. Les pas étaient précipités comme
si, en marchant plus vite, il avait chance d'échapper au péril; et
puis aussi on se hâtait de rentrer chez soi. On laissait la vie,
la santé, le bonheur dans sa maison; deux heures après, on y
retrouvait souvent l'agonie, la mort, le désespoir. À chaque
instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue:
tantôt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils
symétriquement empilés. Elles s'arrêtaient devant chaque demeure:
des hommes vêtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils
tendaient les bras, et à ceux-ci l'on jetait un cercueil, à ceux-
là deux, souvent trois ou quatre, dans la même maison; si bien
que, parfois, la provision étant vite épuisée, bien des morts de
la rue n'étaient pas _servis_, et la charrette, arrivée pleine,
s'en allait vide.

Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas,
c'était un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bières;
on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs
s'arrêtaient fatigués. Alors éclataient toutes sortes de cris de
douleur, de gémissements plaintifs, d'imprécations désespérées.
C'étaient ceux à qui les hommes gris et noirs avaient pris
quelqu'un pour remplir les bières. On remplissait donc
incessamment des bières, et on les clouait jour et nuit, plutôt le
jour que la nuit; car, dès le crépuscule, à défaut des corbillards
insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires
improvisées: tombereaux, charrettes, tapissières, fiacres,
haquets, venaient servir au funèbre transport; à l'encontre des
autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides,
ces dernières entraient vides et bientôt sortaient pleines.

Pendant ce temps-là les vitres des maisons s'illuminaient, et
souvent les lumières brûlaient jusqu'au jour. C'était la saison
des bals; ces clartés ressemblaient assez aux rayonnements
lumineux des folles nuits de fête, si ce n'est que les cierges
remplaçaient la bougie, et la psalmodie des prières des morts le
joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des
bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les
mascarades, se balançaient de loin en loin de grandes lanternes
d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires:

SECOURS AUX CHOLÉRIQUES

Où il y avait véritablement fête... pendant la nuit, c'était aux
cimetières... Ils se débauchaient... Eux, toujours si mornes, si
muets, à ces heures nocturnes, heures silencieuses où l'on entend
le léger frissonnement des cyprès agités par la brise... eux, si
solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler
leur silence funèbre... ils étaient tout à coup devenus animés,
bruyants, tapageurs et brillants de lumières. À la lueur fumeuse
des torches qui jetaient de grandes clartés rougeâtres sur les
sapins noirs et sur les pierres blanches des sépulcres, bon nombre
de fossoyeurs fossoyaient allègrement en fredonnant. Ce dangereux
et rude métier se payait alors presque à prix d'or; on avait tant
besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, après tout, les ménager;
s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient
toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces
et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si
quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commencée,
d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'était le
mot), et les y plaçaient amicalement.

Aux joyeux refrains des fossoyeurs répondaient d'autres flonflons
lointains; des cabarets s'étaient improvisés aux environs des
cimetières, et les cochers des morts, une fois _leurs pratiques
descendues à leur adresse_, comme ils disaient ingénieusement, les
cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire,
banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les
surprit le verre à la main et la gaudriole aux lèvres...
Observation bizarre; chez ces gens de funérailles, vivant dans les
entrailles du fléau, la mortalité fut presque nulle.

Dans les quartiers sombres, infects, où, au milieu d'une
atmosphère morbide, vivaient entassés une foule de prolétaires
déjà épuisés par les plus dures privations, et, ainsi que l'on
disait énergiquement alors_, tout mâchés _pour le choléra, il ne
s'agissait plus d'individus, mais de familles entières enlevées en
quelques heures; pourtant, parfois, ô clémence providentielle! un
ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et
délabrée, après que père et mère, frère et soeur étaient partis en
cercueil. Souvent aussi on fut obligé de fermer, faute de
locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux
travailleurs, complètement déshabitées en un jour par le fléau,
depuis la cave, où, selon l'habitude, couchaient sur la paille de
petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, où, hâves et demi-nus, se
roidissaient sur le carreau glacé quelques malheureux sans travail
et sans pain.

De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la période
croissante du choléra, offrit peut-être le spectacle le plus
effrayant, fut le quartier de la Cité, et, dans la Cité, le parvis
de Notre-Dame était presque chaque jour le théâtre de scènes
terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on
transportait à l'Hôtel-Dieu affluant sur cette place.

Le choléra n'avait pas une physionomie... il en avait mille.
Ainsi, huit jours après que Rodin avait été subitement atteint,
plusieurs événements, où l'horrible le disputait à l'étrange, se
passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole,
qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait
alors d'un côté par une ruelle sordide comme toutes les rues de la
Cité; une voûte sombre et écrasée la terminait. En entrant dans le
parvis on avait à gauche le portail de l'immense cathédrale, et en
face de soi les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Un peu plus loin, une
échappée de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre-
Dame.

Sur la muraille noirâtre et lézardée de l'arcade on pouvait lire
un placard récemment appliqué; il portait ces mots tracés au moyen
d'un poncis et de lettres de cuivre[20]:

_Vengeance!... vengeance!..._

_Les gens du peuple qui se font porter dans les hôpitaux y sont
empoisonnés, parce qu'on trouve le nombre des malades trop
considérable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres
descendent la Seine._

_Vengeance! et mort aux assassins du peuple!_

Deux hommes enveloppés de manteaux et à demi cachés dans l'ombre
de la voûte écoutaient avec une curiosité inquiète une rumeur qui
s'élevait de plus en plus menaçante du milieu d'un rassemblement
tumultueusement groupé aux abords de l'Hôtel-Dieu.

Bientôt ces cris: _Mort aux médecins! Vengeance! _arrivèrent
jusqu'aux deux hommes embusqués sous l'arcade.

-- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux
poudres... Une fois la populace en délire... on la lancera sur qui
l'on voudra.

-- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde là-bas... cet hercule
dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que
ce n'était pas un des plus enragés meneurs lors de la destruction
de la fabrique de M. Hardy?

-- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout où il y a un mauvais
coup à faire on trouve ce gredin-là.

-- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit
l'autre homme; il y fait un vent glacé, et quoique je sois
matelassé de flanelle...

-- Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D'ailleurs tout
se prépare bien de ce côté; on assure aussi que l'émeute
républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine.
Chaud! chaud! ça nous sert, et la sainte cause de la religion
triomphera de l'impiété révolutionnaire... Allons rejoindre le
père d'Aigrigny.

-- Où le trouverons-nous?

-- Ici près, viens... viens. Et les deux hommes disparurent
précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses
rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et
sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au
milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un
vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages. Un
rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les
abords de l'Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle
de l'hospice est entouré; derrière la grille on voyait rangé un
piquet d'infanterie; car les cris de _Mort aux médecins!_ étaient
devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi
appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue... à
la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on
transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à
l'Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À
chaque instant, des civières, des brancards apportaient de
nouvelles victimes; les civières, souvent garnies de rideaux de
coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune
couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant
écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.

Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice,
de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de
plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort
de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.

Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs
acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de
la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du
compagnonnage par les _Loups_, qui n'avaient voulu conserver
aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se
plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur
sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le
défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.

Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame,
la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du
rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre
qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement
engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la
civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur,
dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque
instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la
faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une
audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La
haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant,
les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:

-- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple!

-- C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis,
s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à
grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la
mégère reprit:

-- N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand
air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné
comme un vieux rat.

-- Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l'eau pour
régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore...

À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et
fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la
marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu'à grand'peine
de cette mégère.

Le nombre des cholériques arrivant à l'Hôtel-Dieu augmentait de
minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqué,
à défaut de civières et de brancards, c'était à bras que l'on
apportait les malades.

Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité
foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert
d'un drap taché de sang; l'un d'eux se sent tout à coup atteint
violemment, il s'arrête court; ses bras défaillants abandonnent le
brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le
malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur,
effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au
milieu de la foule. Les uns s'éloignent avec horreur, d'autres
éclatent d'un rire sauvage.

-- L'attelage s'est effarouché, dit le carrier; il a laissé la
carriole en plan...

-- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par pitié,
portez-moi à l'hospice.

-- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.

-- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta
un autre.

Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le
trahirent: il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la
multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et
le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont
couverts par ces cris:

-- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencèrent avec une
nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce,
ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants
après, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient
vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant
entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore; sa tête,
appesantie et déjà livide, s'appuyait sur l'épaule de l'un de ses
compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan
de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on
entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité,
le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours: on battait le
rappel, car l'émeute grondait au faubourg Saint-Antoine; les
tambours, débouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis
Notre-Dame; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises,
ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta
un pas en arrière; ses compagnons se retournèrent surpris... il
était vert; ses jambes fléchissent, il balbutie quelques mots
inintelligibles et tombe foudroyé sur le pavé avant que les
tambours du premier rang eussent cessé de battre. La rapidité
fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis;
surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la
foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat
mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras,
l'un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté
au commencement de l'émotion populaire, dit aux autres tambours:

-- Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?

-- Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu
deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.

-- Alors il a été empoisonné, dit l'homme.

-- Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.

-- Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air
mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce
matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris
vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de
vin[21].

Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.

Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces
empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une
explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles,
véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant,
l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses
camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le
parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout
sur leur passage:

-- Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!...

Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une
berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai
Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée
à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre
rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien
d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui
le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le
siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant
devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans
l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour
recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident,
la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était
M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient
M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et
l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son
épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait
fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un
flacon rempli de camphre.

Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les
postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une
rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les
rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure
que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de
_ferraille_, son bruyant généralement particulier aux fourgons
d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai
Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.

Chose étrange! la foule était compacte, la marche de ce fourgon
rapide; pourtant, à l'approche de cette voiture, les rangs pressés
s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientôt
par ces mots répétés de bouche en bouche:

-- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des
pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait
mis en réquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie,
dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils. Si un
grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec
épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d'horribles lazzi.

-- Place à l'omnibus des trépassés! cria Ciboule.

-- Dans cet omnibus-là, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche
sur les pieds, dit le carrier.

-- C'est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.

-- Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.

-- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!

-- C'est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en
blouse.

-- C'est que l'autre soldat aura été fatigué; le câlin... il sera
monté dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne
descendent qu'au grand trou.

-- Et la tête en avant, encore.

-- Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.

-- Où ils font la _planche_, c'est le cas de le dire.

-- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux fermés... la
voiture de la mort... C'est pire qu'à Montfaucon.

-- C'est vrai... ça sent le mort qui n'est plus frais, dit le
carrier en faisant allusion à l'odeur infecte et cadavéreuse que
ce funèbre véhicule laissait après lui.

-- Ah bon!... reprit Ciboule, voilà l'omnibus de la mort qui va
accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils
sentiront la mort.

En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et
absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en
blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un
soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils étaient
en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-
circulaire ne fermait qu'à moitié; de sorte qu'à chaque soubresaut
de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le
pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre
les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, à son teint
enflammé, on devinait qu'il était à moitié ivre; il excitait ses
chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les
recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à
peine ses chevaux, suivait malgré lui l'allure désordonnée que le
charretier donnait à l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dévié de
sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. À ce choc, le
couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette
violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la
portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et
mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la
hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre
bleuâtre, à demi enveloppé d'un suaire. À cet horrible spectacle,
Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la
portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule
recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins
effrayés, profitant de l'espace qui s'était formé devant eux par
la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon,
fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.

Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers
bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares
retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de
proche en proche: _La mascarade du choléra!_

Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié
terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période
croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages
contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les
relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on
croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de
quelque cerveau délirant.

La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame
au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du
quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.



V. La mascarade du choléra[22].

Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption
par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants
soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres
sifflaient.

Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau
spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.

Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté
de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à
gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des
étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine
provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs
en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du
restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le
bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des
singuliers convives qu'ils attendaient.

Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense.
La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de
femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de
fantaisie à la fois élégants et riches.

La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et
aisée.

Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de
_narguer le choléra_, et de remonter, par cette joyeuse
démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt
artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc.,
répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns
aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour
compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription
avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner
splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était
mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un
dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il
fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une
rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville
plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser
presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de
mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer
enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait
Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine
classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se
réaliser.

Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes
funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau
des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros
bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le
quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des
personnages allégoriques représentant:

Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.

Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de
rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie
singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et
burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de
cent façons.

La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le
choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.

Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru,
trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de
panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée
de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et
religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une
oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus
triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin
faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment
éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.

Le _bonhomme Choléra_, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé
d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et
creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des
plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment
poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un
de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle
couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un
frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une
canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout
Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules
de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche-
tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus
de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait
sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette
mascarade.

Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu.
_Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable
et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le
devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait
parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un
air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra
un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes
toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement
de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore
un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant
d'être éventrée par Djalma.

La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer
classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles
du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et
preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur
écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine
Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si
vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie
d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais
aussi amusante.

Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le
torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège),
représentait _l'Amour_, et le représentait à merveille; on ne
pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes
plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un
bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites
ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour,
croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à
autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et
très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.

Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins
grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces
inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:

ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET
TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR!
VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!

Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette
mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où
elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où
le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette
sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si
aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre,
il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi
accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il
causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir
être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette
courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs,
l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les
populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de
surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la
contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en
jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces,
tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus
magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez
les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis
que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus
audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait
mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et
y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination
par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où
devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement
située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice,
les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des
mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se
couvrir et s'entendre tour à tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent
prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du
restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur
gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se
rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans
cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée
sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un
instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à
peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères,
bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris
joyeux, car chacun se dit:

-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et
chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de
préférence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme
Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive,
le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès
incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux,
arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il
sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses
douleurs sous un rire factice et nerveux.

À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale
allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée
en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin
se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent
de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux
de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.

La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts,
chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient
pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne
chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient
exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en
convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.



VI. Le combat singulier.

Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans
que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses
camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la
salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu
compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans
doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller
toujours croissant.

-- Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de
traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre
bataillon sacré? dit un magnifique _Turc-saltimbanque_, l'un des
porte-bannière de la mascarade.

-- Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple.
Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne
aussitôt les talons.

-- Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait,
ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.

-- Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le
Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille,
jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce
grimace, vous mourez... Eh bien! après? comme c'est malin! comme
c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.

-- Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en
Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un
pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton
verdâtre... Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le
roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce...

-- Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand
peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient
assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de _chic!_

_-- _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons
la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un
crâne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude
façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange
ne serait qu'un écolier.

-- Accordé... cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu
coloriste... mais crâne dessinateur!

-- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité
comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon
providentielle... comme dirait le grand Bossuet...

-- La leçon! la leçon!

-- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui
nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la
femme de votre prochain... car vos heures sont peut-être
comptées... malheureux!!!»

Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction
de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de
l'Amour un gros et bruyant baiser.

L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se
mêler aux éclats de rire.

-- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en
menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit
peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais
querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.

-- C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes,
les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement
sociable et caressant.

-- Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les
créanciers soignent la santé de leurs débiteurs... Ce matin, un
usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a
apporté toutes sortes de drogues anticholériques.

-- Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait
me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que
je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur,
donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma
pratique, puisque vous y tenez tant.»

-- Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière
d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu
symbolises l'espérance... oui, l'espérance. Combien de maris,
combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop
incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà
ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient
centupler leurs chances de liberté.

-- Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un
refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voilà
un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.

-- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des
autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!

-- Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit
sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une
douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne
s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur
parole!

-- Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à
la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que
voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces
dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous
lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent
toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant
pis!... on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous
insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite
à m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de
l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire
vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant
vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.

Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini-
Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.

Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà
entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses
camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle,
altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de
maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:

-- Ils viennent d'arriver...

-- Qui?

-- Vous savez... pour là-haut... et il montra le plafond.

-- Ah!... dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont-
ils?

-- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le
garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.

-- Que dit le patron?

-- Il est désolé... à cause de... et le garçon jeta un coup d'oeil
circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie
vers vous...

-- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en
s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen
d'échapper à cela...

-- Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.

-- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires
déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre
l'événement.

Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant
du joyeux festin.

Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait
pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait
dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le
malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si
brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de
cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant,
était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de
son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire
partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui
rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille-
matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu
duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait
porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se
rapprochait de la France:

«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie
de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas
se quitter!»

À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était
péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui
dit tout haut:

-- Ah çà!... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin?
Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander.

-- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... répondit brusquement
Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.

-- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en
élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager...
j'étais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il
y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille
d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.

En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu
regarda Morok d'un air irrité.

-- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de-
vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte,
se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est
par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Réponds
donc.

-- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait
aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous
surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter
le rôle du bonhomme Choléra.

-- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur
lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il
montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il
aurait été, non pas intrépide, mais fou... Heureusement il a la
sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette
heure, et je...

-- Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une
impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux
verres.

-- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise
inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.

-- Un duel! s'écria-t-on avec surprise.

-- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prétends
qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau-
de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une
bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.

Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les
uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable
inquiétude.

-- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.

-- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte,
disaient ceux-là.

-- Ce défi, par le temps qui court... est aussi sérieux qu'un
duel... à mort, ajoutait un autre.

-- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends,
Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le _danger?_

À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait
s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût
venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se
colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de
satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:

-- Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé
deux bouteilles d'eau-de-vie?

-- Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce
qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la
folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la
majorité.

Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à
tue-tête:

-- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers
sont ouverts? cognac à la rescousse!... Largesse! largesse!...

Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant
pour excuser cette liberté:

-- L'Amour, vous serez la reine de beauté... j'essaye le bonheur
du vainqueur!...

-- Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!...

-- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous
indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra?
(Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac... _répondons-lui
glorieusement _punch!_...

-- Oui, oui, punch!...

-- Punch à la rescousse!...

-- Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor,
garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une
immensité quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre?

-- Un punch babylonien.

-- Un punch lac!

-- Un punch océan!...

Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-
Moulin.

-- Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons
justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a
pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.

-- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majesté.

-- Vive la marmite! cria-t-on en choeur.

-- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre,
douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!...
feu!... ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris
inhumains.

-- Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de
Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les
propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit
des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait
peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc.
Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui
surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit
plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle
du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.



VII. Cognac à la rescousse!

Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives
avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus
continu.

-- Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le
garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et
effarés, répondit en balbutiant:

-- Monsieur... c'est... c'est...

-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru,
quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour
nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.

-- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand
peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du
silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un
charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement
sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le
rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai
toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_.

Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des
bravos universels.

Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa
réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:

-- Je demande la parole.

-- Accordé! cria-t-on gaiement.

Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit
s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.

-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre;
il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.

-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en
vidant son verre.

-- Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.

-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix
tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue... Un brusque
et morne silence suivit ces paroles.

-- Sa bière... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière
qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec
la mère dans le même cercueil.

-- Une femme!... s'écria la Folie en s'adressant au garçon...
c'est une femme qui est morte?

-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit
tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est
morte un peu après elle... tout cela en moins de deux heures... Le
patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans
votre repas... Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier
matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire,
elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai
qu'elle.

À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup
sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et
épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage
de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans
le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait
quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers
coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les
coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles,
jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette
gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il
fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit
des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs
jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates
devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du
nombre.

Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain;
redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement
coloré, il s'écria:

-- Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce
punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les
vivants?

-- Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent
plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.

-- En avant le punch!...

-- Nargue le chagrin!...

-- Vive la joie!

-- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.

À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits
affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.

Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se
donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à
demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit
pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle
était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent
le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse
d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et
couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage
fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui
commençaient à oublier leurs alarmes passées.

-- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en
attendant que le punch ait brûlé... en avant notre duel; la
galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux
bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:

-- Choisis les armes.

-- Choisis toi-même, répondit Morok.

-- Eh bien!... voilà ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin
jugera les coups.

-- Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain
religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros
jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de
ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie
entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y
insinuer le canon d'un pistolet chargé, et...

-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-
Moulin, ou je le commande moi-même.

-- Puisque vous le voulez... soit.

-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.

-- C'est convenu, répondit Morok.

-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est
le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les
bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.

Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle.
Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par
l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes
préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté
par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres
pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus
ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient
encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée.
Certaines circonstances données, les plus petites choses ont
souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le
coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette
grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus
reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du
punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le
sait, jette sur les visages une teinte livide... bleuâtre; c'était
donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon
qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de
convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.

Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris,
s'écria:

-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait
que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et
bleuets.

Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix
retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un
moment distraire l'assemblée.

-- Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus
sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître.
Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.

-- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.

-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.

Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire
rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre
resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la
table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger
tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.

-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un
seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est
triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle
prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en
resterez là.

-- Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.

Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille... mais
soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:

-- Bah! plus de verre... à la régalade... c'est plus crâne...
oseras-tu!

Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses
lèvres en haussant les épaules.

Jacques se hâta de l'imiter.

Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait
de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.

Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de
Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient
alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la
lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok
et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent
involontairement les spectacles cruels.

Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain
il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de
crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front
glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur
aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours
ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un
instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra
le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son
impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe
insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement
le coude et but encore quelques gorgées... Ses forces étaient à
bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance
était atroce... il ne put résister... sa tête se renversa... ses
mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre
ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques
tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.

-- Jacques... mon garçon... ce n'est rien! s'écria Morok, dont le
regard féroce étincelait d'une joie diabolique.

Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir
en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout-
nu.

Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant
une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut
une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant
des cris perçants.

Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la
porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit
soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du
personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.



VIII. Souvenirs.

La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si
grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle,
les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés,
vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de
tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la
misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.

À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre
et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin
d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille
tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de
l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch,
Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir
les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier
mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce
qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie
et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour
un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à
travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de
Couche-tout-nu.

-- Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de
bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi...
Céphyse...

Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être
entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté
de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond
soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger
tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques
instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent
voir son regard éteint.

Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une
curiosité inquiète.

Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de
larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de
sanglots:

-- Jacques... c'est moi... Céphyse... Je te retrouve... Ce n'est
pas ma faute si je t'ai abandonné... Pardonne-moi...

-- Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être
funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'état où
il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.

Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques,
semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui
se passait autour de lui.

-- Vous... c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en
reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques...

Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu,
s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.

-- Céphyse... c'est toi... murmura Jacques.

-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondément émue,
c'est moi... je viens... je vais te dire...

Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur
son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire
l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des
traits de Jacques.

Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour
la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:

-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de
la misère... je ne te reconnais pas... non plus... moi.

-- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin... bien de la misère... et
pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une
vive rougeur colorait ses traits pâles.

-- Pis que la misère!... dit Jacques étonné.

-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hâta de dire
Céphyse sans répondre à son amant.

-- Moi... tout à l'heure, j'étais en train d'en finir... Tu m'as
appelé... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens
là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est
égal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.

-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...

-- Écoute, ma fille... j'aurais là, vois-tu... dans l'estomac...
un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas
davantage... Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit
feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tête il désigna
Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours chargé d'attiser le
feu... Après ça... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu
l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais
par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à
m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de
boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch
que voilà...

-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules,
tu as tendu ton verre, et j'ai versé... Et pardieu, nous
trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.

Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.

-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé
ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok,
pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra... On croirait
que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je
te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique;
tu as gaiement creusé ma fosse... Quelquefois, il est vrai...
voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas...
mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me
disant: «Va donc, farceur... va donc...» et j'allais, oui... et me
voici arrivé...

Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça
l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.

-- Mon garçon... dit froidement Morok, écoute-moi... suis mon
conseil... et...

-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de
t'écouter... j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse... avant de
descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.

-- Alors, ma brave Céphyse... c'est à toi que je devrai mon salut,
dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les
spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi...
je t'ai vue si pauvrement vêtue... j'ai senti quelque chose de bon
au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: «Pauvre
fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé
travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant
qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi... tant que je
l'ai pu...» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi
l'âme... j'en avais besoin... car je brûlais...; et je brûle
encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai
été heureux, ça m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et
bonne Céphyse... oui, tu as été bonne et brave... tu as eu
raison... car je n'ai jamais aimé que toi au monde... et si, dans
mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la
fange... qui me fit regretter de n'être pas meilleur... cette
pensée-là me venait toujours à propos de toi... merci donc, ma
pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent
humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à
Céphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai
heureux aussi... Ta main... ma brave Céphyse, ta main... tu as agi
en honnête et loyale créature...

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse,
toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux
sur son amant.

-- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune
fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?

La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés;
écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si
suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine
Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les
traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit
presque en balbutiant:

-- Céphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main...
c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement,
après un instant de silence:

-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as
dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je
vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible... mais je vivrai
honnête...» Voilà ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais,
tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je
te croirai.

Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les
genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.

Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet
homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui,
depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement
cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme
ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu
de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré
la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le
premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement
et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage
contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau
avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au
moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le
couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la
figure cachée entre ses deux mains.

Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur
Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le
douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle
se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle
s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:

-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais...
Écoute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire
tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra
Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: «Ayez le
courage de...»

-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit...
laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que ça...
maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en
repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et
amer:

-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que
je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.

-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse
d'un air égaré, tu m'entendras... et tout le monde aussi
m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas...
messieurs... si je mérite pitié... vous prierez Jacques de me
pardonner... car enfin... si, poussée par la misère... ne trouvant
pas de travail, j'ai été forcée de me vendre... non pour du luxe,
vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un
abri à ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus
misérable que moi... il y aurait pourtant, à cause de cela, de
quoi avoir pitié de moi... car on dirait que c'est pour son
plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de
rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un
frémissement d'horreur:

-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infâme, si horrible,
vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aimé la mort que de
recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris
que tu étais ici.

Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement
la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini-
Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains
suppliantes:

-- Jacques! un mot, un seul mot de pitié... de pardon!

-- Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue
cause une émotion trop pénible à mon ami.

-- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs
convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse;
laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.

-- Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en
fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi,
laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en
irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le
laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il
souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles!

-- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il
faudrait envoyer chercher un médecin.

-- On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils
sont trop occupés.

-- Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est
en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les
premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et
la nappe servira de drap.

-- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le,
et quittons la maison.

Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue
avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse.
C'était l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen
des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui
devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent
d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait
demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à
l'hospice.

Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur,
ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et
femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de
cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en
assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient
heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout.
L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec
les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants
se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine,
mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame
avec une furie incroyable.

Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la
taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à
travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient
le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les
força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages
retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure
ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?

-- C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont
on vient de jeter le corps à l'eau... reprit l'homme. Si vous
voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans
cela nous arriverons _trop tard_.

À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux
retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à
grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de
Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante... Jacques,
l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer
entre ses bras...

Rapprochement fatal... Au moment même de l'exclamation désespérée
de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques... un autre cri
s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort
un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant
d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se
débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au
milieu de son exécrable triomphe.

-- Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes
homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la
voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.



IX. L'empoisonneur.

Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au
récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de
détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où
Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces... S'il nous
était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement,
cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera
peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie
auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle,
lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse
égarer par des meneurs d'une férocité stupide.

Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus
alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de
l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on
disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de
l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent
ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.

Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message
auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la
place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin
de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux
verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait
la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement
et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa
portée.

La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa
physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière,
prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des
empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur
l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:

-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!

À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou
trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement,
coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:

-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres
répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on
l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en
l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules
avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande,
pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre...

-- Brigand!... s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que
plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu
auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!

-- Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.

-- C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.

-- Il faudrait alors l'arrêter... ajouta un troisième.

-- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais
subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut
l'arrêter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du
comptoir.

Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulèrent aussitôt dans le
groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes,
grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de
sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur,
voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut
faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au
collet en lui disant:

-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà
fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut
exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité
naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma
à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et
deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la
cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses
forces:

-- Au secours!... à l'empoisonneur!... à l'assassin!... à la
garde!...

Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse,
les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux
empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les
buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne,
celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit
personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta
les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan
vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat,
sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée
en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se
fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à
toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements
déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un
grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent
à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:

-- Arrêtez... arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant
accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher,
qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce
panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet
obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garçon boucher, croyant
faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la
rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula
avec lui sur le pavé en criant:

-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scène se
passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la
foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison
du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci
avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher,
plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le
carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les
passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue
de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.

À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath,
tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le
combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était
perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de
poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment
avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva,
et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.

Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient
les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de
lui, accourait une multitude hostile.

Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait
de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux
populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui
où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de
seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés
se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un
sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider
à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur,
fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une
fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre
ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et
sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit
légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il
chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc-
bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en
avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides
comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment
le choc.

La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La
mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se
baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la
tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle
l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de
l'orbite.

Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de
douleur atroce.

-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath,
rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers
coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de
force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire
digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule),
Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait
à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer
longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le
combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas
d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque
entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt
un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en
martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide
et sanglante, était renversée en arrière par un combattant
cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts,
les violentes oscillations de la foule témoignaient de
l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le
carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une
longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en
pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix
haletantes et courroucées répétèrent ce cri:

-- Mort à l'empoisonneur!

Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes
de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils
ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des
gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances
ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes
sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable
justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots
des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage.
Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds;
on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au
milieu de ces cris furieux: -- À mort l'empoisonneur! on entendait
de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était
une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire,
voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des
femmes... oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères...
s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.

Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage
meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine
nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude
de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces
soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur
ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses
blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des
coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent
de sa bouche avec des flots de sang:

-- Grâce... je n'ai pas empoisonné... grâce.

Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur
la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs
cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime,
quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le
carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui
ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et
s'écria:

-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il
renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois
sur le pavé...

Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:

-- C'est Goliath!... Arrêtez... ce malheureux est innocent. Et le
père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit
de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de
cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il
s'écria:

-- Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je
le connais... vous répondrez de sa vie...

Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père
d'Aigrigny.

-- Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant
le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!

-- Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper
aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!

-- Oui... j'ose tout, moi... répondit le carrier.

-- Il le connaît... ça doit être un empoisonneur... comme l'autre!
criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux
adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était
ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.

À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé
du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une
forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa
poche et roula près du corps de Goliath.

À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:

-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. À
cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de
serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:

-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...

-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour
lui que pour l'autre...

-- Moi... un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.

Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le
déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:

-- Et ça!... qu'est-ce que c'est?

-- Cela n'est pas du poison... s'écria le père d'Aigrigny.

-- Alors... bois-le... repartit le carrier.

-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.

-- Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula
en repoussant vivement le flacon de la main.

-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t-
on.

Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le
corps de Goliath.

-- Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se
trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait
des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire
que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de
Notre Seigneur, je vous jure que...

-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en
présentant de nouveau le flacon au jésuite.

-- Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme
lui, tu empoisonnes le peuple!

-- Oui... à mort!... à mort!...

-- Mais, malheureux... s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux
hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!

-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés,
brigands!

-- Mais cela n'est pas vrai... et...

-- Bois, alors... répéta l'inflexible carrier; une dernière
fois... décide-toi.

-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'écria le père
d'Aigrigny.

-- Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant
davantage, il avoue... il avoue...

-- Il s'est trahi!

-- Il l'a dit: «Boire ça... c'est la mort!...» Des cris furieux
interrompirent le père d'Aigrigny.

-- Mais... écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains,
ce flacon, c'est...

-- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied
Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père
d'Aigrigny à la gorge.

À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule,
acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le
corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans
forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées.
Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du
cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au
milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris
sanglants dans la rivière...

Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps
d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit
imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour
provoquer un si effroyable meurtre!

-- _C'est peut-être un empoisonneur!_... Voilà ce qu'avait dit le
buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath
avait été impitoyablement massacré... Que d'impérieuses raisons
pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières
profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux à
même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de
superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!...
Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le
sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance
abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent,
et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les
enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!

* * * * *

Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que
poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa
main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath
expirant:

-- Achève celui-là... je vais commencer celui-ci.



X. La cathédrale.

La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé
de Goliath fut précipité dans la rivière.

Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue
qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir
duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la
puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la
multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur!
_reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait.
À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant
dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait
pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple
de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu
d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À
l'aide! au secours!...» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant
de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint
enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un
pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.

Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé
au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais
le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se
précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu
du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort
donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore
repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans
l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime
redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent
avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le
père d'Aigrigny en disant:

-- À moi, mes amis!... Celui-là dure trop, finissons-le... Le père
d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces étaient à bout, il se sentit
défaillir... ses jambes tremblèrent... un nuage passa devant sa
vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque
voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes
contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la
poitrine, se faisait déjà ressentir... Deux ou trois fois une
écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était
désespérée... «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de
fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du
père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et
au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation,
appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la
porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui... une main
ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce
mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé
en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan,
et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi
dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court,
puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette
brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague
sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait
de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.

Celui-là était Gabriel.

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa
longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi
lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure
d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de
commisération et de douleur, était doucement éclairée par les
dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait
d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante
et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses
grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes,
s'écria d'une voix sonore et palpitante:

-- Grâce... mes frères!... Soyez humains... soyez justes. Revenu
de son premier mouvement de surprise et de son émotion
involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:

-- Pas de grâce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on
nous le rende... ou nous allons le prendre.

-- Y songez-vous, mes frères?... répondit Gabriel; dans cette
église... un lieu sacré... un lieu de refuge... pour tout ce qui
est persécuté!...

-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel,
répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.

-- Mes frères, écoutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers
lui.

-- À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans
l'église... entrons dans l'église.

-- Oui!... oui!... cria la foule, entraînée de nouveau par la
violence de ce misérable; à bas la calotte!

-- Ils s'entendent.

-- À bas les calotins!

-- Entrons là comme à l'archevêché!...

-- Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!...

-- Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?

-- Si les calotins défendent les empoisonneurs... à l'eau les
calotins!...

-- Oui!... Oui!...

-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier,
suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas
vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le
courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se
rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts
des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la
barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya
d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des
ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte
pouvait résister quelques minutes.

Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père
d'Aigrigny:

-- Fuyez, mon père... fuyez par la sacristie; les autres issues
sont fermées...

Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur
froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant
enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui... À
la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas
chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une
grille du reste de l'église.

-- Vite, mon père!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de
toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous,
mon Dieu! hâtez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop
tard.

Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:

-- Et être seul... seul pour arrêter l'invasion de ces insensés...

Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou
quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient
dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de
l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt
pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les
orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par
la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi
tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.

Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes
paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait
sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille
du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la
souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les
dalles, et ses sens l'abandonnèrent.

À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui
inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte
s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder.
Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au
moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit
étendu sans mouvement à quelques pas du choeur... Abandonner la
porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le
traîner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel
une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille
à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la
porte, se précipitaient dans l'église.

Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine,
Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée
par une résistance inattendue.

La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption,
mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa
une scène étrange.

La nuit était venue... quelques lampes d'argent jetaient seules
une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés
disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans
cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus
audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la
grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les
menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils
redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes... de ces
voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça
leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme
une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine,
les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur
certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du
carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête
nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de
leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.

D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur
incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque
alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se
voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres...

Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce
respectueux silence, cette émotion passa bientôt.

-- Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons
haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier,
à la bonne heure.

Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

-- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.

-- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.

-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des
sacristains, ajouta le carrier.

-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...

-- En avant!

-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et
l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau
tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants,
habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle
auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure
imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.

-- L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il
faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand...

-- Il en répond.

-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.

-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À
mesure que s'effaçait la première impression de respect
involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient
davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches,
d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment
d'hésitation et de faiblesse.

-- Oui!... oui!... s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de
colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.

-- Ou de tous les deux...

-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper
notre empoisonneur!

-- À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit
d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la
cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du
choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune
missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes
Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux,
avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme
pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père
d'Aigrigny... cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si
cruelle hypocrisie.



XI. Les meurtriers.

Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait
fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria
les yeux étincelants de rage:

-- Où est l'empoisonneur! il nous le faut...

-- Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit
Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!... et
où sont les preuves!... les témoins!... les victimes!...

-- Assez!... nous ne sommes pas ici à confesse... répondit
brutalement le carrier d'un air menaçant.

-- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous
payerez pour lui...

-- Oui!... oui!... crièrent plusieurs voix.

-- Ils s'entendent!...

-- Il nous faut l'un ou l'autre!

-- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et
s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.

-- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang:
prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre
raison.

Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude,
la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants,
lorsque soudain une voix s'écria:

-- Eh! les amis!... l'empoisonneur est là, derrière la grille...

-- Où ça?... où ça?... cria-t-on.

-- Tenez... là... voyez-vous... étendu sur le carreau... À ces
mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près
tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les
deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se
dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur,
dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny.
Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres
s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:

-- Cette fois, nous le tenons... À mort l'empoisonneur! Pour
sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la
porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre
pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.

Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une
mort affreuse. Pourtant il s'écria:

-- Arrêtez!... pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la
foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa
physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si
fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule;
mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en
plus furieux:

-- À mort! à mort!

-- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.

-- Oui!... oui!...

-- Eh bien! qu'il meure... s'écria le missionnaire saisi d'une
inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant...

Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant
quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi
dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.

-- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune
missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé
sans preuves, sans témoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui
reprochez d'être un empoisonneur?... et ses victimes, où sont-
elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamné... Sa
défense, ce droit sacré de tout accusé... vous refusez de
l'entendre... qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous
n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous
ne savez s'il en a fait à quelqu'un... et, devant les hommes, vous
prenez la responsabilité de sa mort... vous entendez bien... de sa
mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra...
je le veux croire... Le condamné mourra... il va mourir, la
sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas...

-- Non!... non!... crièrent plusieurs voix avec acharnement.

-- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous
voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le
temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous
faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de
bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris,
ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les
jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non,
lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe
avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un
arrêt... Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en
aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il
voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat...
Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit
que vous voulez exercer à cette heure... car vous le voulez.

-- Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et
plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre
restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de
leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils
voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit,
nous voulons tuer l'empoisonneur...

Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée,
s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il
fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son
passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.

Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement
deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une
voix ferme:

-- Venez... Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier
stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident
n'osèrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement
l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et
amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au
corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:

-- Voici la victime... elle est condamnée... frappez-la!...

-- Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi... tout seul...

-- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous
l'achèverez facilement... il est anéanti par la souffrance... il
lui reste à peine un souffle de vie... il ne fera aucune
résistance... Ne craignez rien!!!

Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement
impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la
grille, sans oser la franchir.

-- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui
montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous
êtes le bourreau...

-- Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux,
je ne suis pas le bourreau... moi!!!

La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot,
pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.

Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde
connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une
rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs
féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce
d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible,
parce que tous en partagent la solidarité... puis les cris, la vue
du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre,
finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi
ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne
un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se
défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera
frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à
l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.

La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les
compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques-
uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie
comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit:
«Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande
murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.

-- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.

-- Le lâche!

-- Il a peur.

-- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la
grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du
père d'Aigrigny, il s'écria:

-- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever...
qu'il fasse le bourreau... voyons.

À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond
régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies,
naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées;
cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté
féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus
aller frapper isolément cet homme expirant.

Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie;
sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement
convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût
expiré...

Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du
père d'Aigrigny en disant:

-- Grand Dieu! il est mort...

Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal
comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un
instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet
homme, se sentirent presque apitoyés... Ces mots_, il est mort!
_circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger
frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête
appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à
travers son épiderme glacé.

-- Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel,
vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?...

La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un
silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à
voix basse...

-- Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur
bat...

-- Son coeur bat... répéta le carrier en retournant la tête vers
la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

-- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.

-- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel
avec une expression de bonheur indicible.

-- Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.

-- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.

-- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez-
moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine... on lui
donnera là les premiers soins...

Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire
soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit
par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le
transportèrent en dehors du choeur...

À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir
cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la
multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes,
subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de
Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses
services.

-- Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on
porterait à bras, dit Ciboule.

-- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu?
dit un autre.

-- Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd
pour vous.

-- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en
s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai
bien, moi.

-- Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un
affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.

-- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.

-- Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu
ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient
messager.

-- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une
église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.

-- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant
gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:

-- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça
peut-il servir?

-- Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on
frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui
fera respirer...

-- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas
le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec
précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.

En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été
momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes
de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire
lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques
minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit
quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine
oppressée.

-- Il est sauvé... il vivra, s'écria Gabriel d'une voix
triomphante; il vivra... mes frères.

-- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix.

-- Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu
d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez
d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a
changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion.
Invoquons-le... pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez
tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné
vient d'échapper... Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le
Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative
encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères,
n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la
défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit
ces tendres paroles si douces au coeur: _Aimons-nous les uns les
autres!..._ Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères!
secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons
meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons-
nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de
tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!

Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement
tant sa parole simple, convaincue, était puissante.

À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de
cette scène.

Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût
fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y
trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient
réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté,
invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un
jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien
pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet
événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration
d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple
s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au
clavier... Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque
insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale,
comme une aspiration divine... puis, aussi suave, aussi aérienne
que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit
jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords,
quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme
indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui
s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et
d'amour... Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés,
que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu
abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie
enchanteresse... Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches,
se mouillèrent de larmes... bien des coeurs endurcis battirent
doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un
accent si tendre: _Aimons-nous les uns les autres._

Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui... et
ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve... Il
avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui,
l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de
mort jusque dans le saint temple... le jésuite rouvrait les
yeux... et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons
religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante,
si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et
courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.

Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les
bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle
était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement
repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite,
s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il
eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où
Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.



XII. La promenade.

À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort
élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte
à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de
grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de
voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite
dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond
duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect
parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une
simplicité _cossue _(que l'on excuse cette vulgarité), signe
évident de l'opulence discrète.

Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait
été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire.
Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs
et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent
et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir
trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une
certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante
à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois
béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et
rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés,
descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats.
Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de
Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble,
ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.

-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une
conversation commencée et parlant d'une personne absente, je
crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend
père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé
ses forces... et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait
craindre pour ses jours.

-- Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu
d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.

-- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de
penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale
en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession
publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès
de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.

-- Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le
supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers
devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.

-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici
mourant... sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et
douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.

-- Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa
maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit
le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de
connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques
instants lucides, il les employait en emportements détestables
contre le sort qui le clouait sur son lit.

-- On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin
aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu
l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola,
notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites
s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un
même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait
répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser
publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.

-- Je n'ai pas été témoin de cela... mais si le père Rodin a osé
prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune père indigné,
c'est un...

Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un
regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il
ajouta:

-- C'est un grand malheur pour son âme... mais je suis certain
qu'on a calomnié Sa Révérence.

-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais
ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son
compagnon.

Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi,
les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée
aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où
rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en
pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était
agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur
la poitrine deux grands écriteaux.

L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.

L'autre: CHARNEL.

Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la
promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un
homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau,
aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon
l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on
devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils,
que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son
apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui
les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois
par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant
au rond-point où il était _exposé_.

Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois
révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement
d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément
les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination
et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un
second regard, non moins mécanique que le premier, ils
foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux
écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits
possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant
comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte,
d'une intonation exactement pareille, les révérends pères
recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.

Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on
apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les
révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement
de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de
dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de
faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites.
_C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une
charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du
confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du
sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les
aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que
délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le
corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en
toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome,
_pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le
café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la
profonde habileté financière des révérends pères et à leur
insinuante dextérité, la pratique abondait... Et comment n'aurait-
elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la
route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du
salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable
couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si
légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les
indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et
de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles
tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On
trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant
d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois
riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une
peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule
de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et
la morale élastique des révérends pères était inappréciable.

En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu,
personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui
l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui
garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui
demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits
dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait
une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs
si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une
complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout
benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de
brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des
héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi
pieusement dépouillés par les révérends pères.

Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à
la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant
rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au
jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:

-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre
maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi
sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.

-- Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul
dans le jardin du bâtiment neuf.

-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison
de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au
pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père
d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait
dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on
n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement
le jeune père.

-- Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des
révérends pères.

-- Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur
Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire
encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir
de sa chambre.

-- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune
père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux,
il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui
continuèrent l'entretien suivant:

-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?

-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais
entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_.

_-- _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui
ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une
extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne
parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le
front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez
dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi-
obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui
cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des
dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât
du feu dans sa chambre.

-- C'est peut-être un maniaque.

-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du
pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu
lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.

-- Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de
ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom,
car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.

-- Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu
ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que
l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.

-- C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure
notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune
père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de
sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet
inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle... Nos autres
pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans
un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du
pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?

-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt
qu'une autre?

-- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour
s'instruire dans notre sainte religion.

Et la promenade continua entre ces trois prêtres.

À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de
caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de
cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des
hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé;
chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe
dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours
accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et
madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des
membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel
espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en
résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils
n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la
délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour
exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans
l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la
plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la
plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.

Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les
dons opulents que les deux révérends pères, à figures si
débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac
toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la
congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de
gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur
des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les
promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc.,
tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.

Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une
figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un
ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus
ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie
lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui
fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus
austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de
mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des
anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues
rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans
une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible,
que chaque rôle eût le physique de l'emploi.

En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères
étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation
principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans
cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé
rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on
entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque
continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût
vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec
des piles que l'on entasse.

Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait
acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par
la congrégation et répandus à profusion en France par la
complicité de l'Église, livres presque toujours stupides,
insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans
lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la
glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou
insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les
miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie
burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes
des saltimbanques de la foire.

Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique
d'écus, un des révérends pères dit en souriant:

-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père
économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre
avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.

-- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de
ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.

-- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont
avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir,
malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros
de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés... Et chaque jour,
on nous apporte de nouveaux lots... Hier la récolte a été bonne:
1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un
autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens);
2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud
cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son
sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans
un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la
régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.

-- Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot.
Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de
vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un
mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le
corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames
transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs,
empêchent complètement d'en tirer la _mère lame_, si l'on peut
s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme
plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de
plaques de vermeil ciselé.

-- Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.

-- Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met,
avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage
de la Vierge.

-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est
le tirage de la Vierge?

-- Comment, vous ignorez...

-- Parfaitement.

-- C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue.
Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par
une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa
robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement
circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel
s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]

-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est
remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail... Mais savez-vous
combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à
payer les frais?

-- Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les
pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille
francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le
poids de l'or... évalué, je crois, à neuf mille francs.

-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en
mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne
sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les
Lazaristes.

-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car
leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut
pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le
nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres
précieuses.

Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue.
Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de
pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux
jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public
pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des
milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte
de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques
qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment
d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à
qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.

* * * * *

L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des
trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui
entrait:

-- Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter
le père Rodin.

-- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air
rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!

En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se
rendant à l'appartement occupé par Rodin.



XIII. Le malade.

Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister à l'espèce de
concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait
alors à l'appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et
enveloppé d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte
odeur de camphre, car le prélat s'était entouré de tous les
préservatifs anticholériques imaginables.

Arrivé à l'un des paliers du second étage de la maison, le
cardinal frappa à une porte grise; personne ne lui répondant, il
l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il
traversa une espèce d'antichambre et se trouva dans une pièce où
était dressé un lit de sangle; sur une table de bois noir à
casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.

La physionomie du prélat semblait inquiète, morose; son teint
était toujours jaunâtre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses
yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de
coutume. S'arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque
avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur
d'un flacon anticholérique; puis, se voyant seul, il s'approcha
d'une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement
la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce
consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il
prit dans une bonbonnière d'or quelques pastilles préservatrices,
qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec
componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau
son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la
pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui
l'en séparait un bruit assez violent, il s'arrêta pour écouter,
car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait très
facilement à son oreille.

-- Me voici pansé... je peux me lever, disait une voix faible,
mais brève et impérieuse.

-- Vous n'y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus
forte, c'est impossible.

-- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.

-- Mais, mon révérend père... vous vous tuerez... vous êtes hors
d'état de vous lever... c'est vous exposer à une rechute
mortelle... je n'y consentirai pas.

À ces mots succéda de nouveau le bruit d'une faible lutte mêlée de
quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix
reprit:

-- Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas
vos habits à votre portée... Voici bientôt l'heure de votre
potion, je vais aller vous la préparer.

Et presque aussitôt, une porte s'ouvrant, le prélat vit entrer un
homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille
redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu'il jeta sur
une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier
élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien
était humble, douceâtre et réservée; ses cheveux, presque ras sur
le devant, flottaient derrière son cou; il fit un léger mouvement
de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux
reprises sans lever les yeux sur lui.

-- Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très
prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les
symptômes cholériques sont-ils revenus?

-- Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à
l'attaque de choléra suit son cours.

-- À la bonne heure... Mais le révérend père ne veut donc pas être
raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?

-- Sa Révérence voulait absolument se lever et s'habiller,
monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu
faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dévore... on
craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute
mortelle.

-- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?

-- Il sort d'ici, monseigneur.

-- Que pense-t-il du malade?

-- Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant,
monseigneur... La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce
matin de grandes inquiétudes! le révérend père Rodin est dans l'un
de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques
heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est allé
chercher ce qu'il lui fallait pour une opération réactive très
douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.

-- Et a-t-on fait prévenir le père d'Aigrigny?

-- Le père d'Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre
Éminence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis
trois jours.

-- Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je
le verrai tout à l'heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a-
t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un état
presque désespéré, et qu'il doit subir une opération si grave?

-- M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers
sacrements; mais le père Rodin s'est écrié avec irritation qu'on
ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans
cesse, qu'il avait autant que personne souci de son âme, et que...

-- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en
interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste
Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde,
il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intérêt de sa compagnie.
Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements
avec la plus éclatante solennité, et qu'il fasse, non seulement
une fin chrétienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il
faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient
conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une
excellente sensation.

-- C'est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet
ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur; mais
Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu
ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise
dangereuse, peut-être mortelle, n'a pas osé insister.

-- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impiété
révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un
effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos,
en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père; on le
laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle
ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le
dessin du catafalque; c'est très splendide, très imposant. Par sa
position dans l'ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose
d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents
cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à
l'esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l'éclairer
d'en haut, cela fait à merveille; on pourrait ensuite distribuer
au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique
du révérend père, et...

Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet métallique que l'on
jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce
voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.

-- Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son
embaumement... monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste
Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce
qui se dit ici.

-- Si le père Rodin m'a écouté, reprit le cardinal à voix basse et
allant se placer à l'autre bout de la chambre, cette circonstance
me servira à entrer en matière... mais, en tout état de cause, je
persiste à croire que l'embaumement et l'exposition seraient très
nécessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le
peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe
mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la
population.

-- Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu'ici les
lois s'opposent à ces expositions, et que...

-- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux.
Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prêtre
n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de...

Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus
explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit:

-- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma
dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de
délire?

-- Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et
demie au moins.

-- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a été recommandé, continué de
tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au
malade pendant ce nouvel accès?

-- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me
l'a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le
casier une note qu'il remit au prélat.

Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de
M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la
cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la
conversation relative à l'embaumement présumé avait pu
parfaitement parvenir jusqu'à lui.

Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une
expression de vive curiosité. Après l'avoir parcourue, il froissa
le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit:

-- Toujours des mots incohérents... pas deux paroles dont on
puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment
que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire,
et de n'extravaguer qu'à propos de choses insignifiantes.

Puis, s'adressant à M. Rousselet:

-- Vous êtes bien sûr d'avoir rapporté tout ce qui lui échappait
dans son délire?

-- À l'exception des phrases qu'il répétait sans cesse et que je
n'ai écrites qu'une fois, Votre Éminence peut être persuadée que
je n'ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu'il me
parût...

-- Vous allez m'introduire auprès du père Rodin, dit le prélat
après un moment de silence.

-- Mais... monseigneur... répondit l'élève avec hésitation, son
accès l'a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père
est bien faible en ce moment.

-- Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis,
se ravisant, il ajouta:

-- Raison de plus... il appréciera davantage les consolations que
je lui apporte... S'il s'est endormi, éveillez-le et annoncez-lui
ma visite.

-- Je n'ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit
Rousselet en s'inclinant.

Et il entra dans la chambre voisine. Resté seul, le cardinal se
dit d'un air pensif:

-- J'en reviens toujours là... lors de la soudaine attaque de
choléra dont il a été frappé... le père Rodin s'est cru empoisonné
par ordre du saint-siège; il machinait donc contre Rome quelque
chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si
abominable? Nos soupçons seraient-ils donc fondés? Agirait-il
souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une
notable partie du sacré collège?... mais alors dans quel but?
Voilà ce qu'il a été impossible de pénétrer, tant son secret est
fidèlement gardé par ses complices... J'avais espéré que, pendant
son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la
trace de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir, car presque
toujours le délire, et surtout chez un homme d'un esprit si
inquiet, si actif, le délire n'est que l'exagération d'une idée
dominante; cependant, voilà cinq accès que l'on m'a pour ainsi
dire fidèlement sténographiés... et rien, non... rien que des
phrases vides ou sans suite.

Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.

-- Je suis désolé d'avoir à vous apprendre, monseigneur, que le
révérend père refuse opiniâtrement de voir personne; il prétend
avoir besoin d'un repos absolu... Quoique très abattu, il a l'air
sombre, courroucé... Je ne serais pas étonné qu'il eût entendu
Votre Éminence parler de le faire embaumer... et...

Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:

-- Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette
nuit?

-- Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.

-- De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s'il
eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n'a offert
rien de particulier?

-- Non, monseigneur! ainsi que Votre Éminence a pu s'en convaincre
par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus
de paroles incohérentes.

Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l'autre
chambre, M. Rousselet ajouta:

-- Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir
personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opération qu'on
va lui faire tout à l'heure... et il serait dangereux peut-être
de...

Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la
chambre de Rodin.

Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était
simplement, mais commodément meublée: deux tisons brûlaient
lentement dans les cendres de l'âtre, envahi par une cafetière, un
pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de
farine de moutarde; sur la cheminée on voyait épars plusieurs
morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette
chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments,
particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d'une
senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal
s'arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.

Ainsi que les révérends pères l'avaient prétendu dans leur
promenade, Rodin vivait parce qu'il s'était dit: «Il faut que je
vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de
lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de
même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et
l'énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et
triompher de positions quelquefois désespérées.

Il en avait été ainsi du jésuite... L'inébranlable fermeté de son
caractère, et l'on dirait presque la redoutable ténacité de sa
volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance
mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l'habile
médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont
il avait été si rapidement atteint. Mais à cette foudroyante
perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus
pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce
redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père
d'Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu'au
point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les
fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.

Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne
laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit où gisait
Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre
particulière aux cholériques, mais elle était restée d'une
lividité cadavéreuse; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche,
rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os; les muscles et
les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d'un
vautour, ressemblaient à un réseau de cordes; sa tête, couverte
d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'où s'échappaient
quelques mèches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale
oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changeât de
linge. La barbe, rare, blanchâtre, n'ayant pas été rasée depuis
longtemps, pointait çà et là, comme les crins d'une brosse, sur
cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux
gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de
ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles
bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d'une couleur impossible
à rendre.

On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui
brillaient dans l'ombre formée par la profondeur des orbites. Ce
regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute
l'énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une
inquiétude dévorante; tantôt ses traits révélaient une douleur
aiguë; tantôt la crispation de ses mains et les brusques
tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir
d'être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts
dont il s'était chargé réclamaient toute l'activité de son esprit;
aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée,
faiblissait souvent, les idées lui échappaient: alors il éprouvait
des moments d'absence, des accès de délire dont il sortait comme
d'un rêve pénible et dont le souvenir l'épouvantait.

D'après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait
hors d'état de s'occuper de choses importantes, le père d'Aigrigny
avait jusqu'alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la
marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et
qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de
l'inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence
du père d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait
les fils, l'ignorance complète où il était des événements qui
avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son
exaspération.

Tel était l'état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa
volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.



XIV. Le piège.

Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à
l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la
visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les
audacieuses visées de l'ambition du jésuite, qui se croyait
l'émule de Sixte-Quint, en attendant qu'il fût devenu son égal.
Arriver par le succès de l'affaire Rennepont au généralat de son
ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prévue,
s'assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré-
collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au
moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus,
inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la
laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer
le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.

Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux
antécédents; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été
soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité
de la chose, l'avènement des Borgia, de Jules II, et de bien
d'autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était
un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du
jésuite.

Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été
jusqu'alors enveloppé du plus profond mystère, l'éveil avait été
néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand
nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à
la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'étant
inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour
tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la
scène que nous venons de peindre, le cardinal s'était tant
opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus
de ce dernier, c'est que le prélat espérait, ainsi qu'on va le
voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu'alors trop
bien caché au sujet des intrigues qu'il lui supposait à Rome.
C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si
capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui
paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin
de toute l'activité, de toutes les ressources de son esprit.

* * * * *

Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le
cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha
lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance,
et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons
lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du
côté de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquiétant peu de cette
feinte, et bien décidé à profiter de l'état de faiblesse où il
savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance,
s'établit au chevet du jésuite.

-- Mon révérend et très cher père... comment vous trouvez-vous!
lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait
rendre plus hypocrite encore.

Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le
cardinal, quoiqu'il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa
main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d'une
voix plus élevée:

-- Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en
conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d'impatience
courroucée, mais il continua de rester muet.

Le cardinal n'était pas homme à se rebuter de si peu; il secoua de
nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec
une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l'homme le
plus patient du monde:

-- Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas...
Écoutez-moi, je vous en prie...

Aigri par la douleur, exaspéré par l'opiniâtreté du prélat, Rodin
retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux
caves, brillants d'un feu sombre, et, les lèvres contractées par
un sourire sardonique, il dit avec amertume:

-- Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé... comme
vous disiez tout à l'heure, et exposé en chapelle ardente, pour
venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.

-- Moi, mon cher père!... Grand Dieu!... que me dites-vous là!

Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à
témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.

-- Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car
cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement
d'amertume.

-- Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon
âme je vous ai désiré... je vous désire une fin tout chrétienne et
exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!...
vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de
vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration
pour les fidèles.

-- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix
faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre
de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré...
Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec
son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si
l'on m'obsède... si l'on me harcèle sans cesse... si l'on ne me
laisse pas râler tranquillement mon agonie... on me forcera de
mourir d'une façon peu chrétienne... je vous en avertis... et si
l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a
tort...

Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il
laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres
gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.

-- Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le
cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans
doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle
vous a délivré d'un grand péril... Espérons qu'elle vous sauvera
encore de celui qui vous menace à cette heure.

Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la
ruelle. L'imperturbable prélat continua:

-- À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence,
mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une
autre façon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute
importance; écoutez-moi bien attentivement.

Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui
trahissait une souffrance réelle:

-- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tête
brisée... et ils sont sans pitié... Oh! je souffre comme un damné.

-- Déjà... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce
sarcasme; puis il reprit tout haut:

-- Permettez-moi d'insister, mon très cher père... Faites un petit
effort pour m'écouter, vous ne le regretterez pas.

Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire,
mais d'un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur
son mouchoir à tabac; puis ses bras retombèrent affaissés le long
de son corps.

Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement
les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdît aucune:

-- Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès
de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très
importantes.

Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du
pieux guet-apens qu'il tendait à l'esprit affaibli du jésuite.
Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas
l'avoir entendu et resta muet.

-- Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père,
reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien
grave; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant
votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes,
en me révélant, heureusement à moi seul... des choses qui vous
compromettent de la manière la plus grave... Bref, pendant vos
accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures,
vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec
plusieurs membres du sacré-collège.

Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit
afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin...

Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis
à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques
et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se
redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du
prélat.

-- Il s'est trahi... dit le cardinal à voix basse et en italien.
Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux
étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu
l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué
l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa
faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement
trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front,
comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour
de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres
tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement
pendant quelques secondes.

-- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la
triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en
plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de
pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très
cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un
intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos
projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père,
vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos
aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir
quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation
faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.

Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard,
qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par
ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi
dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un
instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser
d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de
réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se
dit avec beaucoup de sens:

-- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de
m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le
mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.

Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant.
L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait
encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put
rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière
sur son oreiller.

-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de
l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant
d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement
tendu?

Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:

-- Qu'avez-vous donc, mon très cher père?

-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne
peut s'exprimer...

-- Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de
fâcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de
votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets...
les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces... la vie
éternelle... vaut mieux que cette vie périssable.

-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une
voix faible et d'un ton sardonique.

-- Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de
vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à
Rome.

-- Quelles intrigues! demanda Rodin.

-- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire,
reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos
aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant
cette coupable hésitation à les compléter!

-- Mes aveux ont été... explicites!... vous m'en assurez!... dit
Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était
oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne
l'abandonnaient pas encore.

-- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques
lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.

-- Alors... à quoi bon... vous les répéter!

Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de
Rodin.

-- À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon:
car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui
avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur
endurci.

-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir à petit feu, murmura
Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien
à vous apprendre... vous savez tout.

-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat
d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des
aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre
action, et vous pensez que cela vous sera compté!... Non... non...
croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle
vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilège,
s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement
le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez
nier ce que vous savez être la vérité... Le niez-vous!...

-- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi
en repos.

-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de
satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:

-- Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon
cher père; ainsi vous ne niez rien?

-- J'avais... le délire... je... ne... puis... donc... nier...
(Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne
puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon
délire...

-- Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité,
s'écria le prélat... furieux d'être de nouveau trompé dans son
attente, mais quand le délire est une révélation involontaire...
providentielle...

-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas même à la hauteur
de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je
n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous
voudriez... me... le faire dire...

Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse
croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de
regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire
d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son
oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et
poussant un long soupir d'angoisse.

-- Malédiction!... Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le
cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son
premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses
gardes... je n'en obtiendrai rien... À moins de profiter de la
faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions... de menaces...
d'épouvante...

Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le
père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie
indicible:

-- Excellente nouvelle!...



XV. La bonne nouvelle.

À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la
faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du
parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente.
Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque,
entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:

-- Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son
accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent,
curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe
au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix
si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:

-- Je me sens très mal... Le cardinal m'a presque achevé... Mais
si cette excellente nouvelle... avait trait à l'affaire
Rennepont... dont la pensée me dévore... et dont on ne me parle
pas... il me semble... que je serais sauvé.

-- Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les
recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors
opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui,
répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé... lisez... et glorifiez-
vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.

Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui
le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes
auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son
entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût
permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une
seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée... Pourtant, aux
paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel
espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté,
il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard
intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père
d'Aigrigny venait de lui remettre.

Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se
demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes
auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans
connaissance.

À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en
disant avec un accent impossible à rendre:

-- Et d'UN!... Ça commence... ça va!... Et, fermant les yeux dans
une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux
triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en
découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si
vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main
frémissante.

-- Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec
inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié
que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires
sérieuses.

-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse,
en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend
père. Cette joie si inattendue causera... peut-être... ma
guérison; oui... je ne sais ce que j'éprouve... mais tenez,
regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis
que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un
peu... j'y sens presque de la chaleur.

Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à
coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique
toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec
un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le
prélat en tressaillirent:

-- Ce premier succès répond à d'autres... je lis dans l'avenir...
oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre
cause triomphera... tous les membres de l'exécrable famille
Rennepont seront écrasés, et cela avant peu... vous verrez...
vous...

Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:

-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.

-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny.
Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:

-- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan,
usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois
jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait
bravé le choléra avec une impiété sacrilège... Aujourd'hui
seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi...
et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte
de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de
l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa
Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que
peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs
passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre
cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques
Rennepont.

-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle
devint bientôt presque inintelligible, la punition commence
déjà... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet
acte de décès... ajouta le jésuite en montrant le papier que le
père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions
à la compagnie de Jésus... et cela... parce que... je vous...
ai...

Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques
instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit
par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son
larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun
accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva
pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant
fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou
trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que
c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier
résultat si heureux.

Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant,
affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; _cette
heureuse nouvelle_, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait
pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le
courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses
joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage
redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues,
redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement
sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en
étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des
barres de fer.

Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le
père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin,
dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe
qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il
indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la
chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident,
soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques
cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.

-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny
à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.

Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort,
il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son
index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du
regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant
plus parler, il désirait écrire.

-- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père
d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin
est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.

Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de
Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine,
interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son
entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait
prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres.
Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit
la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui
remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:

-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais
l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.

-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny;
puis il ajouta: -- Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit
revenir?

-- Mais il ne tardera pas, mon père... car il veut faire avant la
nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif
sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela,
ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable,
que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.

-- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le
révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de
voix.

-- C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se
renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira
sur le larynx comme sur les poumons.

-- Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père
d'Aigrigny.

-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la
chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance
au père Rodin.

-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous
l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.

Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son
chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:

-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes
personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une
surveillance spéciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis
de rien voir par moi-même depuis quelques jours... car je me lève
aujourd'hui pour la première fois... Mais je ne sais, mon père,
ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet
d'entendre...

Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le
père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à
se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc
vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le
secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en
lui montrant la lettre:

-- Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et
répondit:

-- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église
doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse
compagnie.

Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes
d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la
première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une
voix grave et pénétrée:

-- C'est un malheur... un grand malheur...

Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air
inquiet et interrogatif...

-- Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.

-- Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en
froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette
misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis
longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre
Révérence...

Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à
sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit
entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur
abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.

Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:

-- Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument
mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme
toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous
verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si
cette note mérite toute créance.

Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père
d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui
suit:

«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît
moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures
avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas
arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de
plus en plus... on peut regarder ce symptôme comme la preuve
certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal...
Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant
été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été
ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire
parvenir d'une autre manière.»

Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:

-- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note
pourrait être plus satisfaisante...

Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien
il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main
à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.

-- Ah!... s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après
avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour
en a de bien funestes!

À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant
vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du
regard.

Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père
d'Aigrigny:

-- Que vous apprend donc cette note, mon cher père?

-- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement
ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol
Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il
ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la
maison... Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant
ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy
dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc
laissé corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis
toujours défié... le misérable... Mais non, je ne veux pas croire
à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je
sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare
qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant
chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on
ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait
depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement
il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les
autres renseignements, que je crois plus certains, ne les
confirmeront pas, je l'espère.

-- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore
désespérer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.

Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny,
qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit
de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère
muette, en songeant à ce nouvel échec.

-- Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un
moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la
personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse
exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils
contredire absolument les autres!

Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans
cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les
acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par
son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de
haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime
de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat
des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.



XVI. La note secrète.

Le père d'Aigrigny lut donc ce qui suit:

«Il y a trois jours, l'abbé Gabriel de Rennepont, qui n'était
jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l'hôtel de cette
demoiselle à une heure et demie de l'après-midi; il y est resté
jusqu'à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de
l'abbé, deux domestiques sont sortis de l'hôtel; l'un s'est rendu
chez M. le maréchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier
forgeron, et ensuite chez le prince Djalma...

«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont
venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps après, l'abbé Gabriel
s'y est aussi rendu, accompagné d'Agricol Baudoin. Une longue
conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de
Cardoville; ils sont restés chez elle jusqu'à trois heures et
demie.

«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s'en est allé à
pied avec ses deux filles; tous trois semblaient très satisfaits,
et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées,
le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et
attendrissement.

«L'abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les
derniers.

«L'abbé Gabriel est rentré chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard;
le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est
rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est
entré sur ses pas; il a demandé une bouteille de vin, et s'est
assis dans un coin reculé du cabinet du fond, à main gauche; il ne
buvait pas et semblait vivement préoccupé; on a supposé qu'il
attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arrivé
un homme de trente ans environ, brun, de taille élevée, borgne de
l'oeil gauche, vêtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir;
il avait la tête nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet
homme s'est attablé avec le forgeron. Une conversation assez
animée, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est
engagée entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure
environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un
petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de
volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reçu
ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une
lettre que celui-ci paraissait lui recommander très instamment, et
que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; après quoi,
tous deux se sont séparés, et le forgeron a dit: «À demain».

«Après cette entrevue, on a cru devoir particulièrement suivre
l'homme borgne; il a quitté la rue de la Harpe, a traversé le
Luxembourg et est entré dans la maison de retraite de la rue de
Vaugirard.

«Le lendemain, on s'est rendu de très bonne heure aux environs de
la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donné
la veille à l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu'à une
heure et demie, le forgeron est arrivé.

«Comme l'on s'était rendu à peu près méconnaissable, dans la
crainte d'être remarqué, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans
le cabaret et s'attabler assez près du forgeron sans lui donner
d'ombrage; bientôt l'homme borgne est venu, il lui a remis une
lettre cachetée en noir. À la vue de cette lettre, Agricol Baudoin
a paru si ému, qu'avant même de la lire on a vu distinctement une
larme tomber sur ses moustaches.

«La lettre était fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix
minutes à la lire; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu'il
en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main
de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque
chose, que celui-ci refusait. Enfin il a semblé céder, et tous
deux sont sortis du cabaret.

«On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entré
dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l'avoir
accompagné jusqu'à la porte, a longtemps rôdé autour des murs,
semblant étudier les localités; de temps à autre, il écrivait
quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirigé en
toute hâte vers la place de l'Odéon, où il a pris un cabriolet. On
l'a imité, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle
de Cardoville.

«Par un heureux hasard, au moment où l'on venait de voir Agricol
entrer dans l'hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville
en sortait; l'écuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un
homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet
incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n'a
pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue à la
préfecture de police. L'écuyer de Mlle de Cardoville est descendu
de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrés au
bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure,
l'écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en
voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, où il est entré
au parquet du procureur du roi; il est resté là environ une demi-
heure, après quoi il est revenu rue d'Anjou, à l'hôtel de
Cardoville.

«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur
les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats
très distingués, et le juge d'instruction qui a reçu la plainte en
séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle était retenue
chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à
l'hôtel de Cardoville, une conférence qui s'est prolongée jusqu'à
près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux
autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.

«Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le maréchal Simon;
il y est resté trois heures et demie; au bout de ce temps, le
maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez
Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrêtée rue d'Anjou; un
accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.

«On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'être lancé
contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud.
Ce Léonard est soupçonné d'être l'auteur de l'incendie de la
fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces
camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance
frappante avec Léonard.

«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours,
l'hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d'où
rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées,
qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de
ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de
Cardoville, l'abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les
plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»

En rapprochant cette note des autres renseignements et en se
rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes
pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et
longues conférences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui était
inconnue.

Agricol Baudoin s'était mis en rapport avec M. François Hardy, et
la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de
l'émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du
baron Tripeaud.

Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une
entrevue avec le prince Djalma.

Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace
qu'elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du
révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s'occupait
activement de réunir autour d'elle les membres dispersés de sa
famille, afin de les engager à se liguer contre l'ennemi dangereux
dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment
combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.

On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette
note sur le père d'Aigrigny et sur Rodin... Rodin agonisant, cloué
sur un lit de douleur et réduit à l'impuissance, alors qu'il
voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.



XVII. L'opération.

Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l'attitude, le geste
de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses
espérances depuis si longtemps caressées; tout allait lui manquer
à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le
succès de la trame lui donnait assez d'énergie pour dompter encore
la maladie. Sortant à peine d'une agonie douloureuse, une seule
pensée, fixe, dévorante, l'avait agité jusqu'au délire. Quel
progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette
affaire si immense pour lui? On lui annonçait tout d'abord une
nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientôt les avantages
de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers
Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette
famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si
infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis
si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs
blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient,
s'éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause
était gagnée, l'énorme héritage échappait aux révérends pères...
Que faire? que faire?

Étrange puissance de la volonté humaine! Rodin a encore un pied
dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et
pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère
pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la santé, et cette
inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a
donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant
d'autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu'il pourra
encore remédier à tout... mais il lui faut la santé, la vie...

La santé... la vie!!! et son médecin ignore s'il survivra ou non à
tant de secousses... s'il pourra supporter une opération terrible.
La santé... la vie... et tout à l'heure encore Rodin entendait
parler des funérailles solennelles qu'on lui allait faire...

Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a
voulu vivre jusque-là... et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas
plus longtemps encore?

Il vivra donc!... il le veut!... Tout ce que nous venons d'écrire,
Rodin, lui, l'avait pensé pour ainsi dire en une seconde.

Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de
tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car
le père d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et
interdits.

Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée
contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence; aussi,
pendant quelques instants le père d'Aigrigny et le prélat se
crurent sous l'obsession d'un rêve. Par un effort de volonté d'une
énergie inouïe et comme s'il eût été mu par un ressort, Rodin se
précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait
comme un suaire, derrière son corps livide et décharné... La
chambre était froide; la sueur inondait le visage du jésuite; ses
pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le
carreau.

-- Malheureux... que faites-vous? c'est la mort! cria le père
d'Aigrigny, en se précipitant sur Rodin pour le forcer à se
recoucher.

Mais celui-ci, étendant un de ses bras de squelette, dur comme du
fer, repoussa au loin le père d'Aigrigny avec une vigueur
inconcevable, si l'on songe à l'état d'épuisement où il était
depuis longtemps.

-- Il a la force d'un épileptique pendant son accès!... dit au
prélat le père d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.

Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau où se trouvait ce
qui était journellement nécessaire au docteur Baleinier pour
formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le
jésuite prit du papier, une plume, et commença d'écrire d'une main
ferme... Ses mouvements, calmes, lents et sûrs, avaient quelque
chose de la mesure réfléchie que l'on remarque chez les
somnambules.

Muets, immobiles, ne sachant s'ils rêvaient ou non, à la vue de ce
prodige, le cardinal et le père d'Aigrigny restèrent béants devant
l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, écrivait avec une
tranquillité parfaite.

Pourtant le père d'Aigrigny s'avança vers lui et lui dit:

-- Mais, mon père... cela est insensé... Rodin haussa les épaules,
tourna la tête vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit
signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'écrire. Le
révérend père, s'attendant à voir les folles élucubrations d'un
cerveau délirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin
commençait une autre note.

-- Monseigneur!... s'écria le père d'Aigrigny, lisez ceci...

Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au révérend père dont
il partageait la stupeur:

-- C'est rempli de raison, d'habileté, de ressources; on
neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abbé Gabriel et de
Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette
coalition.

-- En vérité, c'est miraculeux, dit le père d'Aigrigny.

-- Ah! mon cher père, dit tout bas le cardinal, frappé de ces mots
du jésuite et en secouant la tête avec une expression de triste
regret, quel dommage que nous soyons seuls témoins de ce qui se
passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!... Un
homme à l'agonie... ainsi transformé subitement!... En présentant
la chose d'une certaine façon... ça vaudrait presque le Lazare.

-- Quel idée, monseigneur! dit le père d'Aigrigny à mi-voix, elle
est parfaite, il n'y faut pas renoncer... c'est très acceptable,
et...

Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par
Rodin, qui, tournant la tête, fit signe au père d'Aigrigny de
s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagné d'un petit
papier où étaient écrits ces mots: _À exécuter avant une heure._

Le père d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'écria:

-- C'est juste, je n'avais pas songé à cela... de la sorte, au
lieu d'être funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de
M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs résultats. En
vérité, ajouta le révérend père à voix basse en se rapprochant du
prélat pendant que Rodin continuait à écrire, je reste confondu...
je vois... je lis... et c'est à peine si je puis en croire mes
yeux... tout à l'heure, brisé, mourant, et maintenant l'esprit
aussi lucide, aussi pénétrant que jamais... Sommes-nous donc
témoins d'un de ces phénomènes de somnambulisme pendant lesquels
l'âme seule agit et domine le corps?

Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement.

À la vue de Rodin, assis à son bureau demi-nu, les pieds sur les
carreaux, le docteur s'écria d'un ton de reproche et d'effroi:

-- Mais, monseigneur... mais, mon père... c'est un meurtre que de
laisser ce malheureux là dans cet état; s'il est possédé d'un
accès de fièvre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui
mettre la camisole de force.

Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et
lui saisit le bras: il s'attendait à trouver l'épiderme sec et
glacé; au contraire, la peau était flexible, presque moite.

Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de
la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant
d'écrire de la main droite.

-- Quel prodige! s'écria le docteur Baleinier, qui comptait les
pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin
encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible,
et le voici qui se relève, qui se règle... Je m'y perds... Qu'est-
il donc arrivé?... Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t-
il en se tournant du côté du père d'Aigrigny et du cardinal.

-- Le révérend père, d'abord frappé d'une extinction de voix, a
éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux,
causé par de déplorables nouvelles, dit le père d'Aigrigny, qu'un
moment nous avons craint pour sa vie... tandis qu'au contraire le
révérend père a eu la force d'aller jusqu'à ce bureau, où il écrit
depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté
d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.

-- Plus de doute! s'écria le docteur, le violent accès de
désespoir qu'il a éprouvé a causé chez lui une perturbation
violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je
suis maintenant presque sûr d'obtenir par l'opération.

-- Persistez-vous donc à la faire! dit tout bas le père d'Aigrigny
au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'écrire.

-- J'aurais pu hésiter ce matin encore; mais, disposé comme le
voilà, je vais profiter à l'instant de cette surexcitation, qui,
je le prévois, sera suivie d'un grand abattement.

-- Ainsi, dit le cardinal, sans l'opération...

-- Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte... et sa réaction
peut le tuer, monseigneur.

-- Et l'avez-vous prévenu de la gravité de l'opération!...

-- À peu près... monseigneur.

-- Mais il serait temps... de le décider.

-- C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur
Baleinier.

Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'écrire et de songer,
était resté étranger à cet entretien tenu à voix basse:

-- Mon révérend père, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez-
vous dans huit jours être sur pied! Rodin fit un geste rempli de
confiance qui signifiait:

-- Mais j'y suis sur pied.

-- Ne vous méprenez pas, répondit le docteur, cette crise est
excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas...
à l'instant... pour procéder à l'opération dont je vous ai touché
deux mots, ma foi!... je vous le dis brutalement... après une
telle secousse... je ne réponds de rien.

Rodin fut d'autant plus frappé de ces paroles qu'il avait, une
demi-heure auparavant, expérimenté le peu de durée du _mieux
_éphémère que lui avait causé la bonne nouvelle du père
d'Aigrigny, et qu'il commençait à sentir un redoublement
d'oppression à la poitrine.

M. Baleinier, voulant décider son malade et le croyant irrésolu,
ajouta:

-- En un mot, mon révérend père, voulez-vous vivre, oui ou non!

Rodin écrivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au
docteur: «Pour vivre... je me ferais couper les quatre membres. Je
suis prêt à tout.» Et il fit un mouvement pour se lever.

-- Je dois vous déclarer, non pour vous faire hésiter, mon
révérend père, mais pour que votre courage ne soit pas surpris,
ajouta M. Baleinier, que cette opération est cruellement
douloureuse...

Rodin haussa les épaules, et d'une main ferme écrivit: «Laissez-
moi la tête... prenez le reste...»

Le docteur avait lu ces mots à voix haute; le cardinal et le père
d'Aigrigny se regardèrent, frappés de ce courage indomptable.

-- Mon révérend père, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous
recoucher... Rodin écrivit: «Préparez-vous... j'ai à écrire des
ordres très pressés, vous m'avertirez au moment».

Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit
signe au père d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et
qui furent ceux-ci: «Envoyez à l'instant cette note à l'agent qui
a adressé les lettres anonymes au maréchal Simon.»

-- À l'heure même, mon révérend père, dit le père d'Aigrigny; je
vais charger de ce soin une personne sûre.

-- Mon révérend père, dit Baleinier à Rodin, puisque vous tenez à
écrire... recouchez-vous; vous écrirez sur votre lit pendant nos
petits préparatifs.

Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais déjà le pronostic
du docteur se réalisait: le jésuite put à peine rester une seconde
debout, et retomba sur sa chaise... Alors il regarda le docteur
Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en
plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit:

-- Ne vous inquiétez pas... Mais il faut nous hâter... Appuyez-
vous sur moi et sur le père d'Aigrigny.

Aidé de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y étant
assis sur son séant, il montra du geste l'écritoire et le papier
afin qu'on les lui apportât; un buvard lui servit de pupitre, et
il continua d'écrire sur ses genoux, s'interrompant de temps à
autre pour aspirer à grand'peine comme s'il eût étouffé, mais
restant étranger à ce qui se passait autour de lui.

-- Mon révérend père, dit M. Baleinier au père d'Aigrigny, êtes-
vous capable d'être un de mes aides et de m'assister dans
l'opération que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage-
là?

-- Non, dit le révérend père; à l'armée, je n'ai, de ma vie, pu
assister à une amputation; à la vue du sang ainsi répandu, le
coeur me manque.

-- Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste,
c'est pis encore... Veuillez donc m'envoyer trois de nos révérends
pères, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier
M. Rousselet de venir avec ses appareils.

Le père d'Aigrigny sortit. Le prélat s'approcha du docteur
Baleinier, et lui dit à voix basse en lui montrant Rodin:

-- Il est hors de danger?

-- S'il résiste à l'opération, oui, monseigneur.

-- Et... êtes-vous sûr qu'il y résiste?

-- À lui, je dirais oui; à vous, monseigneur, je dis: il faut
l'espérer.

-- Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les
sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entraîne
toujours quelques petites lenteurs.

-- Il est probable que son agonie durera au moins un quart
d'heure, monseigneur.

-- C'est court... mais enfin il faudra s'en contenter, dit le
prélat.

Et il se retira auprès d'une des croisées, sur les vitres de
laquelle il se mit à tambouriner innocemment du bout des doigts,
en songeant aux effets de lumière de catafalque qu'il désirait
tant devoir élever à Rodin.

À ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande boîte carrée
sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la
tablette, il disposa ses appareils.

-- Combien en avez-vous préparé? lui dit le docteur.

-- Six, monsieur.

-- Quatre suffiront, mais il est bon de se précautionner. Le coton
n'est pas trop foulé?

-- Voyez, monsieur.

-- Très bien.

-- Et comment va le révérend père? demanda l'élève à son maître.

-- Hum... hum... répondit tout bas le docteur, la poitrine est
terriblement embarrassée, la respiration sifflante... la voix
toujours éteinte... mais enfin il y a une chance...

-- Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le révérend père ne
résiste pas à une si affreuse douleur.

-- C'est encore une chance... mais, dans une position pareille, il
faut tout risquer... Allons, mon cher, allumez une bougie, car
j'entends nos aides.

En effet, bientôt entrèrent dans la chambre, accompagnant le père
d'Aigrigny, les trois congréganistes qui, dans la matinée, se
promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.

Les deux vieux, à figures rubicondes et fleuries, le jeune à
figure ascétique, tous trois, comme d'habitude, vêtus de noir,
portant bonnets carrés, rabats blancs, et paraissant parfaitement
disposés, d'ailleurs, à venir en aide au docteur Baleinier pendant
la redoutable opération.



XVIII. La torture.

-- Mes révérends pères, dit gracieusement le docteur Baleinier aux
trois congréganistes, je vous remercie de votre bon concours... ce
que vous aurez à faire sera bien simple, et, avec l'aide du
Seigneur, cette opération sauvera notre cher père Rodin.

Les trois robes noires levèrent les yeux au ciel avec componction,
après quoi elles s'inclinèrent comme un seul homme.

Rodin, fort indifférent à ce qui se passait autour de lui, n'avait
pas un instant cessé soit d'écrire, soit de réfléchir...
Cependant, de temps à autre, malgré ce calme apparent, il avait
éprouvé une telle difficulté de respirer, que le docteur Baleinier
s'était retourné avec une grande inquiétude en entendant l'espèce
de sifflement étouffé qui s'échappait du gosier de son malade;
aussi, après avoir fait un signe à son élève, le docteur
s'approcha de Rodin et lui dit:

-- Allons, mon révérend père... voici le grand moment...
courage!...

Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jésuite,
sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses
petits yeux de reptile étincelèrent plus brillants encore au fond
de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assuré sur
les témoins de cette scène; puis, prenant sa plume entre ses
dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaça sur la
table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui
semblait dire: Je suis prêt.

-- Il faudrait d'abord ôter votre gilet de laine et votre chemise,
mon père.

Honte ou pudeur, Rodin hésita un instant... seulement un
instant... car lorsque le docteur eut repris:

-- Il le faut, mon révérend père! Rodin, toujours assis dans son
lit, obéit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler
sans doute la pudeur effarouchée du patient:

-- Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher
père, côté gauche et côté droit.

En effet, Rodin, étendu sur le dos et toujours coiffé de son
bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antérieure
d'un torse livide et jaunâtre, ou plutôt la cage osseuse d'un
squelette, car les ombres portées par la vive arête des côtes et
des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs
circulaires. Quant aux bras, on eût dit des os enroulés de grosses
cordes et recouverts de parchemin tanné, tant l'affaissement
musculaire donnait de relief à l'ossature et aux veines.

-- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur
Baleinier. Puis s'adressant aux trois congréganistes:

-- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez à
faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.

Et M. Baleinier procéda à l'installation de la chose. Ce fut fort
simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides
une espèce de petit trépied d'acier environ de deux pouces de
diamètre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trépied
était rempli de coton tassé très épais; cet instrument se tenait
de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite,
chaque aide était armé d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit
pouces de longueur; à l'une de ses extrémités était pratiquée une
embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l'autre
bout se recourbait et s'évasait, de façon à pouvoir servir de
couvercle au petit trépied.

Ces préparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le père d'Aigrigny
et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment
cette opération pouvait être si douloureuse.

Ils comprirent bientôt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses
quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait été
roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d'un côté,
deux de l'autre.

-- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez
le coton... placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence
au moyen du trépied qui contient la mèche... recouvrez le trépied
avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par
l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est très simple, comme vous
le voyez.

C'était en effet d'une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre
mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu'à
petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine
de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est
fait, lorsque toute l'épaisseur de la peau est ainsi lentement
brûlée... cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu'une
amputation n'est rien auprès de cela.

Rodin avait suivi les préparatifs de l'opération avec une
intrépide curiosité; mais, au premier contact de ces quatre
brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent,
sans pouvoir pousser un cri, car il était muet; l'expansion de la
douleur lui était même interdite.

Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au
brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.

-- Du courage, mon cher père! offrez ces souffrances au
Seigneur... il les agréera, dit le docteur Baleinier d'un ton
patelin; je vous ai prévenu... cette opération est très
douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout
dire. Allons... vous qui avez montré jusqu'ici tant de résolution,
n'en manquez pas au moment décisif.

Rodin avait fermé les yeux; vaincu par cette première surprise de
la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque
confus de s'être montré si faible. Et pourtant, à droite et à
gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d'un
roux saignant... tant les brûlures avaient été aiguës et
profondes...

Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin
fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait écrire. On pouvait
lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin
écrivit ce qui suit, comme par réminiscence:

«Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite
prévenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lancé contre son
factotum Léonard, afin qu'il avise.»

Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en
lui faisant signe de la remettre au père d'Aigrigny; celui-ci,
aussi frappé que le docteur et le cardinal d'une pareille présence
d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment
stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend
père, semblait attendre avec impatience qu'il sortît de la chambre
pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de
Rodin, dit un mot au père d'Aigrigny, qui sortit.

-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c'est à
recommencer; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait... Rodin
ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine
et ferma les yeux.

C'était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique. Ces
trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps
réduit presque à l'état de cadavre, leurs lèvres collées à ces
trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient
pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une
odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se
répandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit
sous le trépied fumant une légère crépitation... C'était la peau
de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en
quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de
son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mèches de
cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes.
Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras
raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes
prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant
d'intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à
mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans
l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre...
Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute-
puissance de cet esprit énergique, qu'au milieu même de tourments
indicibles son idée fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares
intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale,
même à ce degré d'intensité, Rodin songeait à l'affaire Rennepont,
calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes,
sentant qu'il n'y avait pas une minute à perdre.

Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une
profonde attention et les effets de la douleur et la réaction
salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet,
respirer déjà un peu plus librement.

Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d'une
inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et
lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opération.

-- Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur,
qu'elle est plus d'à moitié terminée, et que, si on l'interrompt,
la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore...

Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait écrire.

-- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne
retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu.

C'est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du
patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce,
mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se
mit en devoir d'écrire; par sa position, il fut forcé de prendre
le buvard de la main gauche; de l'élever à la hauteur de ses yeux,
et d'écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur
un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d'un
chiffre qu'il s'était composé pour lui seul afin de noter
certaines choses secrètes. Peu d'instants auparavant, au milieu de
ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue; il la
croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu
de ses souffrances, quoiqu'il se fût interrompu deux ou trois
fois; car si la peau ne brûlait plus qu'à petit feu, elle n'en
brûlait pas moins; Rodin continua d'écrire; sur un autre feuillet,
il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent
aussitôt remis au père d'Aigrigny.

«Envoyez à l'instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le
rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du
prince Djalma; B. reviendra immédiatement ici avec ce
renseignement.»

Le père d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel
ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l'opération,
car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait
fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une
rancune de prêtre italien.

-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez
d'être aussi admirablement courageux; votre poitrine se dégage...
Vous allez avoir encore un rude moment à passer... et puis après,
bon espoir...

Le patient se remit en place. Au moment où le père d'Aigrigny
rentra, Rodin l'interrogea du regard; le révérend père lui
répondit par un signe affirmatif.

Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres
des tubes et recommencèrent à aviver le feu d'un souffle
précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que,
malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les
briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine
qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il
s'échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais
libre... mais sonore, mais retentissant.

-- La poitrine est dégagée, s'écria le docteur Baleinier
triomphant: il est sauvé... les poumons fonctionnent... la voix
revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez...
et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le
pouvez, criez... hurlez... ne vous gênez pas... je serai ravi de
vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je
réponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai,
je la crierai à son de trompe!...

-- Permettez, docteur, dit tout bas le père d'Aigrigny en se
rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est témoin que
j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera...
comme il le peut véritablement... pour un miracle.

-- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le
docteur Baleinier, qui tenait à ses oeuvres.

En entendant dire qu'il était sauvé, Rodin, quoique ses
souffrances fussent peut-être les plus vives qu'il eût encore
ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de
l'épiderme, Rodin fut réellement beau, d'une beauté infernale. À
travers la pénible contraction de ses traits éclatait l'orgueil
d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait
redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux
terribles que sa funeste résurrection allait causer...

Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il
prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de
plus en plus libre et dégagée:

-- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!...

-- Et vous disiez vrai! s'écria le docteur en tâtant le pouls de
Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les
poumons libres. La réaction est complète; vous êtes sauvé...

À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé; on retira
les trépieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de
Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée,
fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite
de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le
trépied, une de ces brûlures s'était plus étendue que les autres
et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.

Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de
contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres.
Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père
d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui
dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son
doigt à ongle plat et sordide:

-- Père d'Aigrigny... quel présage!... voyez donc!... Un
Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre
Rennepont... Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième?
Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26]

Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.

Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent
le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin
compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix
prophétique et d'un air inspiré:

-- Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière,
comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en
cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je
vis.



XIX. Vice et vertu.

Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement
rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de
la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se
trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.

Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de
lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de
la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère
Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec
les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet
sinistre... Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à
côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le
drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un
cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra,
elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très
nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.

La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un
silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du
vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit
fourmillement sec et brusque... ce sont des rats énormes qui vont
et viennent sur le monceau de charbon.

Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux
immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de
forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique;
cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un
instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta
quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave
humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme
s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine
Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.

Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse
avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux
noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine
vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en
lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard
d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout à coup
elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une
ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en
remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte... Bientôt
la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat
expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à
chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si
elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique.
Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après
avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un
coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de
joie sinistre.

-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Céphyse en
cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.

Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer
blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces
objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta
le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière,
Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère
Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.

Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle
put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce
corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.

Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui
desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de
fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison
étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des
morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on
entassait les cercueils.

La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres
naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un
petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une
vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi
pourrie d'une mansarde située sous les combles.

Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits,
la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer
la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et
éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait,
au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse
éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette
couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu
d'eau.

La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la
paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses
mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur
adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage
semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le
chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes,
s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique
tendresse.

-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde
et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.

Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer
sur le carreau, elle ajouta:

-- Pour la première fois de ma vie... j'ai... volé... et cela m'a
fait honte et peur... Décidément, je ne suis faite ni pour être
voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en
se prenant à sourire d'un air sardonique.

Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une
expression navrante:

-- Céphyse... ma bonne Céphyse... tu veux donc absolument mourir?

-- Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons,
soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même
je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que
me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir
honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne
volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque
depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra
vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-à-
dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça...
j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de
continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une
fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi...
Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la
mort, le choix peut-il être douteux? réponds.

Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse
ajouta d'une voix brève et saccadée:

-- D'ailleurs, à quoi bon discuter?... je suis décidée; rien au
monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur
chérie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard
de quelques jours... espérant que le choléra nous épargnerait la
peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient...
tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut
mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de
nouveau d'un air sardonique.

Puis elle reprit:

-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi
envie que moi... d'en finir... avec la vie.

-- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait
accablée. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et
il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant,
c'est être complice de ta mort.

-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon côté... toi du tien?...
Ce sera gai... dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette
espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le
croit au milieu des préoccupations mortelles.

-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh!
je ne veux pas mourir seule.

-- Tu le vois donc bien, soeur chérie... nous avons raison de ne
pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue,
j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir
comme moi...

-- Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons
ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après
moi?

-- Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre...
Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te
vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai
toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable...
que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait...
Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela!
toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que
moi... qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut
l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

-- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même
point, nous avons suivi des routes opposées... et nous voici
arrivées au même but: le dégoût de l'existence... Pour toi, pauvre
soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si
folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi
pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature...
Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un
devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de
moi... il est marié... il aime, il est aimé... son bonheur est
certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche,
heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma
sorte pouvait faire... Ceux qui ont été bons pour moi sont
heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me
reposer!... je suis si lasse!...

-- Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui
détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en
prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez
cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de
te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle
pour tâcher de l'intéresser à mon sort... oui, mourante... puisque
les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!

-- Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de
Cardoville, elle était malheureusement absente!... oh! bien
malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec
douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous
manquer... pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix
nou