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Title: Le Général Dourakine
Author: Ségur, Comtesse de, 1799-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Général Dourakine" ***

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La Comtesse de Ségur

LE GENERAL DOURAKINE



A ma petite-fille
JEANNE DE PITRAY

Ma chère petite Jeanne, je t'offre mon dixième ouvrage, parce que tu es
ma dixième petite-fille, ce qui ne veut pas dire que tu n'aies que la
dixième place dans mon coeur. Vous y êtes tous au premier rang, par
la raison que vous êtes tous de bons et aimables enfants. Tes frères
Jacques et Paul m'ont servi de modèles dans l'Auberge de l'Ange-gardien,
pour Jacques et Paul Dérigny. Leur position est différente, mais leurs
qualités sont les mêmes. Quand tu seras plus grande, tu me serviras
peut-être de modèle à ton tour, pour un nouveau livre, où tu trouveras
une bonne et aimable petite Jeanne.

Ta grand'mère,

COMTESSE DE SÉGUR,
née Rostopchine.


I

DE LOUMIGNY A GROMILINE

Le général Dourakine s'était mis en route pour la Russie, accompagné,
comme on l'a vu dans l'Auberge de l'Ange-gardien, par Dérigny, sa femme
et ses enfants, Jacques et Paul. Après les premiers instants de chagrin
causé par la séparation d'avec Elfy et Moutier, les visages s'étaient
déridés, la gaieté était revenue, et Mme Dérigny, que le général avait
placée dans sa berline avec les enfants, se laissait aller à son humeur
gaie et rieuse. Le général, tout en regrettant ses jeunes amis, dont il
avait été le généreux bienfaiteur, était enchanté de changer de place,
d'habitudes et de pays. Il n'était plus prisonnier, il retournait en
Russie, dans sa patrie; il emmenait une famille aimable et charmante qui
tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se prêtait à
la gaieté des enfants et de leur mère adoptive. On s'arrêta peu de
jours à Paris; pas du tout en Allemagne; une semaine seulement à
Saint-Pétersbourg, dont l'aspect majestueux, régulier et sévère ne plut
à aucun des compagnons de route du vieux général; deux jours à Moscou,
qui excita leur curiosité et leur admiration. Ils auraient bien voulu
y rester, mais le général était impatient d'arriver avant les grands
froids dans sa terre de Gromiline, près de Smolensk, et, faute de chemin
de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le
général avait amenée depuis Loumigny, près de Domfront. Dérigny avait
pris soin de garnir les nombreuses poches de la voiture et du siège de
provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient le bonne humeur
du général. Dès que Mme Dérigny ou Jacques voyaient son front se
plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils proposaient
un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l'auberge. Ce
moyen innocent ne manquait pas son effet; mais les colères devenaient
plus fréquentes; l'ennui gagnait le général; on s'était mis en route à
six heures du matin; il était cinq heures du soir; on devait dîner et
coucher à Gjatsk, qui se trouvait à moitié chemin de Gromiline, et l'on
ne devait y arriver qu'entre sept et huit heures du soir.

Mme Dérigny avait essayé de l'égayer, mais cette fois, elle avait
échoué. Jacques avait fait sur la Russie quelques réflexions qui
devaient être agréables au général, mais son front restait plissé, son
regard était ennuyé et mécontent; enfin ses yeux se fermèrent, et il
s'endormit, à la grande satisfaction de ses compagnons de route.

Les heures s'écoulaient lentement pour eux; le général Dourakine
sommeillait toujours. Mme Dérigny se tenait près de lui dans une
immobilité complète. En face étaient Jacques et Paul, qui ne dormaient
pas et qui s'ennuyaient. Paul bâillait; Jacques étouffait avec sa main
le bruit des bâillements de son frère. Mme Dérigny souriait et leur
faisait des chut à voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme
Dérigny et les efforts de Jacques, entremêlés de rires comprimés,
devinrent si fréquents et si prononcés que le général s'éveilla.

«Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empêche-t-on cet enfant de parler?
Pourquoi l'empêche-t-on de remuer?

Madame Dérigny: «Vous dormiez, général; j'avais peur qu'il ne vous
éveillât.»

Le général: «Et quand je me serais éveillé, quel mal aurais-je ressenti?
On me prend donc pour un tigre, pour un ogre? J'ai beau me faire doux
comme un agneau, vous êtes tous frémissants et tremblants. Craindre
quoi? Suis-je un monstre, un diable?»

Mme Dérigny regarda en souriant le général, dont les yeux brillaient
d'une colère mal contenue:

Madame Dérigny: «Mon bon général, il est bien juste que nous vous
tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.

Le général: «Laissez donc! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques,
pourquoi empêchais-tu ton frère de parler?»

Jacques: «Général, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en
colère. Paul est petit, il a peur quand vous vous fâchez; il oublie
alors que vous êtes bon; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver
ou se cacher, il me fait trop pitié.»

Le général devenait fort rouge; ses veines se gonflaient, ses yeux
brillaient; Mme Dérigny s'attendait à une explosion terrible, lorsque
Paul, qui le regardait avec inquiétude, lui dit en joignant les mains:

«Monsieur le général, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez
pas de flammes dans vos yeux: ça fait si peur! C'est que c'est très
dangereux, un homme en colère: il crie, il bat, il jure. Vous vous
rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet? Après, vous étiez bien
honteux. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser?
Une tranche de jambon, ou un pâté, ou du malaga? Papa en a plein les
poches du siège.»

A mesure que Paul parlait, le général redevenait calme; il finit par
sourire et même par rire de bon coeur. Il prit Paul, l'embrassa, lui
passa amicalement la main sur la tête. «Pauvre petit! c'est qu'il a
raison. Oui, mon ami, tu dis vrai; je ne veux plus me mettre en colère:
c'est trop vilain.

--Que je suis content! s'écria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que
vous dites? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous! On pourra rire,
causer, remuer les jambes?

Le général: «Oui, mon garçon; mais quand tu m'ennuieras trop, tu iras
sur le siège avec ton papa.»

Paul: «Merci, général; c'est très bon à vous de dire cela. Je n'ai plus
peur du tout.»

Le général: «Nous voilà tous contents alors. Seulement, ce qui m'ennuie,
c'est que nous allions si doucement.»

--Hé! Dérigny, mon ami, faites donc marcher ces izvochtchiks; nous
avançons comme des tortues.

Dérigny: «Mon général, je le dis bien; mais ils ne me comprennent pas.»

Le général: «Sac à papier! ces drôles-là! Dites-leur dourak, skatina,
skareï!»

Dérigny répéta avec force les paroles russes du général; le cocher le
regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui
partirent au grand galop. Skareï! Skareï! répétait Dérigny quand les
chevaux ralentissaient leur trot.

Le général se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint
l'appétit, et Dérigny passa à Jacques, par la glace baissée, des
tranches de pâté, de jambon, des membres de volailles, des gâteaux, des
fruits, une bouteille de bordeaux: un véritable repas.

«Merci, mon ami, dit le général en recevant les provisions; vous n'avez
rien oublié. Ce petit hors-d'oeuvre nous fera attendre le dîner.»
Dérigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa
si bien le cocher et le postillon, qu'on arriva à Gjatsk à sept heures.
L'auberge était mauvaise: des canapés étroits et durs en guise de lits,
deux chambres pour les cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles
pour tout éclairage. Le général allait et venait, les mains derrière
lui; il soufflait, il lançait des regards terribles. Dérigny ne lui
parlait pas, de crainte d'amener une explosion; mais, pour le distraire,
il causait avec sa femme.

«Le général ne sera pas bien sur ce canapé, Dérigny; si nous en
attachions deux ensemble pour élargir le lit?»

Le général se retourna d'un air furieux. Dérigny s'empressa de répondre:

«Quelle folie, Hélène! le général, ancien militaire, est habitué à des
couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu'à Sébastopol il ait
eu toujours un lit à sa disposition? la terre pour lit, un manteau pour
couverture. Et nous autres pauvres Français! la neige pour matelas, le
ciel pour couverture! Le général est de force et d'âge à supporter bien
d'autres privations.»

Le général était redevenu radieux et souriant.

«C'est ça, mon ami! Bien répondu. Ces pauvres femmes n'ont pas idée de
la vie militaire.»

Dérigny: «Et surtout de la vôtre, mon général; mais Hélène vous soigne
parce qu'elle vous aime et qu'elle souffre de vous voir mal établi.»

Le général: Très bonne petite Dérigny, ne vous tourmentez pas pour moi.
Je serai bien, très bien. Dérigny couchera près de moi sur l'autre
canapé, et vous, vous vous établirez, avec les enfants, dans la chambre
à côté. Voici le dîner servi; à la guerre comme à la guerre! Mangeons ce
qu'on nous sert. Dérigny, envoyez-moi mon courrier.»

Dérigny ne tarda pas à ramener Stépane, qui courait en avant en téléga
(voiture) pour faire tenir prêts les chevaux et les repas. Le général
lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Dérigny,
sa femme et ses enfants, et de deviner leurs désirs.

«S'ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le général, je te
ferai donner cinquante coups de bâton en arrivant à Gromiline. Va-t'en.

--Oui, Votre Excellence», répondit le courrier.

Il s'empressa d'exécuter les ordres du général, et avec toute
l'intelligence russe il organisa si bien le repas et le coucher des
Dérigny, qu'ils se trouvèrent mieux pourvus que leur maître.

Le général fut content du dîner mesquin, satisfait du coucher dur et
étroit. Il se coucha tout habillé et dormit d'un somme depuis neuf
heures jusqu'à six heures du lendemain. Dérigny était comme toujours le
premier levé et prêt à faire son service. Le général déjeuna avec du
thé, une terrine de crème, six kalatch, espèce de pain-gâteau que
mangent les paysans, et demanda à Dérigny si sa femme et ses enfants
étaient levés. Dérigny: «Tout prêts à partir, mon général.»

Le général: «Faites-les déjeuner et allez vous-même déjeuner, mon ami;
nous partirons ensuite.»

Dérigny: «C'est fait, mon général; Stépane nous a tous fait déjeuner,
avant votre réveil.»

Le général: «Ha! ha! ha! Les cinquante coups de bâton ont fait bon
effet, à ce qu'il paraît.»

Dérigny: «Quels coups de bâton, mon général? Personne ne lui en a
donné.»

Le général: «Non, mais je les lui ai promis si vous ou les vôtres
manquiez de quelque chose.»

Dérigny: «Oh! mon général!»

Le général: «Oui, mon ami; c'est comme ça que nous menons nos
domestiques russes.»

Dérigny: «Et... permettez-moi de vous demander, mon général, en
êtes-vous mieux servis?»

Le général: «Très mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec
des coups de bâton.»

Dérigny: «Il me semble, mon général, si j'ose vous dire ma pensée,
qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas et ils ne s'attachent pas à
cause des mauvais traitements.»

Le général: «Bah! bah! Ce sont des bêtes brutes qui ne comprennent
rien.»

Dérigny: «Il me semble, mon général, qu'ils comprennent bien la menace
et la punition.»

Le général: «Certainement, c'est parce qu'ils ont peur.»

Dérigny: «Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons
traitements, et ils aimeraient leur maître comme je vous aime, mon
général.»

Le général: «Mon bon Dérigny, vous êtes si différent de ces Russes
grossiers!»

Dérigny: «A l'apparence, mon général, mais pas au fond.» Le général:
«C'est possible; nous en parlerons plus tard; à présent, partons.
Appelez Hélène et les enfants.»

Tout était prêt: le courrier venait de partir pour commander les chevaux
au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps était
magnifique et le général de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait
dit Dérigny lui revenait à la mémoire, et son bon coeur lui faisait
entrevoir la vérité. Il se proposa d'en causer à fond avec lui quand il
serait établi à Gromiline, et il chassa les pensées qui l'ennuyaient,
avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.


II

ARRIVÉE A GROMILINE.

Après une journée fatigante, ennuyeuse, animée seulement par quelques
demi-colères du général, on arriva, à dix heures du soir, au château de
Gromiline. Plusieurs hommes barbus se précipitèrent vers la portière et
aidèrent le général, engourdi, à descendre de voiture; ils baisèrent ses
mains en l'appelant Batiouchka (père); les femmes et les enfants vinrent
à leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.

Le général saluait, remerciait, souriait. Mme Dérigny et les enfants
suivaient de près. Dérigny avait voulu retirer de la voiture les effets
du général, mais une foule de mains s'étaient précipitées pour faire la
besogne. Dérigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel
se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, répétant à voix
basse Frantsousse (Français) et examinant avec curiosité la famille
Dérigny.

Le général leur dit quelques mots, après lesquels deux femmes coururent
dans un corridor sur lequel donnaient les chambres à coucher; deux
autres se précipitèrent dans un passage qui menait à l'office et aux
cuisines.

«Mon ami, dit le général à Dérigny, accompagnez votre femme et vos
enfants dans les chambres que je vous ai fait préparer par Stépane; on
vous apportera votre souper; quand vous serez bien installés, on vous
mènera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour
demain et les jours suivants.

--A vos ordres, mon général», répondit Dérigny. Et il suivit un
domestique auquel le général avait donné ses instructions en russe.

Les enfants, à moitié endormis à l'arrivée, s'étaient éveillés tout à
fait par le bruit, la nouveauté des visages, des costumes.

«C'est drôle, dit Paul à Jacques, que tous les hommes ici soient des
sapeurs!»

Jacques: «Ce ne sont pas des sapeurs: ce sont les paysans du général
Paul: «Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre?»

Jacques: «C'est leur manière de s'habiller; tu en as vu tout le long
de la route; ils étaient tous en robe de chambre de drap bleu avec des
ceintures rouges. C'est très joli, bien plus joli que les blouses de
chez nous.»

Ils arrivèrent aux chambres qu'ils devaient occuper et que Vassili,
l'intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois,
avec des canapés en guise de lits, des coffres pour serrer les effets,
une table par chambre, des chaises et des bancs.

«Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques; seulement je ne vois pas
de lits. Où coucherons-nous?»

Dérigny: «Que veux-tu, mon enfant! s'il n'y a pas de lits, nous nous
arrangerons des canapés; il faut savoir s'arranger de ce qu'on trouve.»

Dérigny et sa femme se mirent immédiatement à l'ouvrage, et quelques
minutes après ils avaient donné aux canapés une apparence de lits. Paul
s'était endormi sur une chaise; Jacques bâillait, tout en aidant
son père et sa mère à défaire les malles et à en tirer ce qui était
nécessaire pour la nuit.

Ils se couchèrent dés que cette besogne fut terminée, et ils dormirent
jusqu'au lendemain. Dérigny, avant de se coucher, chercha à arriver
jusqu'au général, qu'il eut de la peine à trouver dans la foule de
chambres et de corridors qu'il traversait.

Il finit pourtant par arriver à l'appartement du général, qui se
promenait dans sa grande chambre à coucher, d'assez mauvaise humeur.
Quand Dérigny entra, il s'arrêta, et, croisant les bras:

«Je suis contrarié, furieux, d'être venu ici; tous ces gens n'entendent
rien à mon service; ils se précipitent comme des fous et des imbéciles
pour exécuter mes ordres qu'ils n'ont pas compris. Je ne trouve rien de
ce qu'il me faut. Votre auberge de l'Ange-gardien était cent fois mieux
montée que mon Gromiline. J'ai pourtant six cent mille roubles de
revenu! A quoi me servent-ils?»

Dérigny: «Mais, mon général, quand on arrive après une longue absence,
c'est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon général; dans
quelques jours vous serez installé comme un prince.»

Le Général: «Alors ce sera vous et votre femme qui m'installerez, car
mes gens d'ici ne comprennent pas ce que je leur demande.»

Dérigny: «C'est la joie de vous revoir qui les trouble, mon général. Il
n'y a peut-être pas longtemps qu'ils savent votre arrivée?»

Le Général: «Je crois bien! je n'avais pas écrit; c'est Stépane qui m'a
annonce.»

Dérigny: «Mais... alors, mon général, les pauvres gens ne sont pas
coupables: ils n'ont pas eu le temps de préparer quoi que ce soit.»

Le Général: «Pas seulement mon souper, que j'attends encore. En vérité,
cela est trop fort!»

Dérigny: «C'est pour qu'il soit meilleur, mon général, c'est pour que
les viandes soient bien cuites, qu'on vous les fait attendre.»

Le Général, souriant: «Vous avez réponse à tout, vous... Et je vous en
remercie, mon ami, ajouta-t-il après une pause, parce que vous avez fait
passer ma colère. Et comment êtes-vous installés, vous et les vôtres?»

Dérigny: «Très bien, mon général: nous avons tout ce qu'il nous faut.»

«Votre Excellence est servie», dit Vassili, en ouvrant les deux battants
de la porte.

Le général passa dans la salle à manger, suivi de Dérigny, qui le servit
à table; cinq ou six domestiques étaient là pour aider au service.

«Ha! ha! ha! dit le général, voyez donc, Dérigny, les visages étonnés de
ces gens, parce que vous me servez à boire.»

Dérigny: «Pourquoi donc, mon général? C'est tout simple que je vous
épargne la peine de vous servir vous-même.»

Le Général: «Ils considèrent ce service comme une familiarité choquante,
et ils admirent ma bonté de vous laisser faire.»

Le souper dura longtemps, parce que le général avait faim et qu'on
servit Une douzaine de plats; le général refaisait connaissance avec la
cuisine russe, et paraissait satisfait.»

Pendant que le général retenait Dérigny, Mme Dérigny, après avoir couché
les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu'il lui
manquait des choses de la plus absolue nécessité. Pas une cuvette, pas
une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de ménage,
sauf un vieux seau oublié dans un coin.

Après avoir cherché, fureté partout, le découragement la saisit; elle
s'assit sur une chaise, pensa à son auberge de l'Ange-gardien, si
bien tenue, si bien pourvue de tout; à sa soeur Elfy, à son beau-frère
Moutier, au bon curé, aux privations qu'auraient à supporter les
enfants, à son pays enfin, et elle pleura.

Quand Dérigny rentra après le coucher du général, il la trouva pleurant
encore; elle lui dit la cause de son chagrin; Dérigny la consola,
l'encouragea, lui promit que dès le lendemain elle aurait les objets les
plus nécessaires; que sous peu de jours elle n'aurait rien à envier
à l'Ange-gardien; enfin il lui témoigna tant d'affection, de
reconnaissance pour son dévouement à Jacques et à Paul, il montra tant
de gaieté, de confiance dans l'avenir, qu'elle rit avec lui de son accès
de désespoir et qu'elle se coucha gaiement.

Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Dérigny, pour
être plus à leur portée; la porte resta ouverte.

Tous étaient fatigués, et tous dormirent tard dans la matinée, excepté
Dérigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui était près du
général à l'heure accoutumée. Son exactitude plut au général.

«Mon ami, lui dit-il, aussitôt que je serai prêt et que j'aurai déjeuné,
je vous ferai voir le château, le parc, le village, les bois, tout
enfin.»

Dérigny: «Je vous remercie, mon général: je serai très content de
connaître Gromiline, qui me paraît être une superbe propriété.»

Le général, d'un air insouciant: «Oui, pas mal, pas mal; vingt mille
hectares de bois, dix mille de terre à labour, vingt mille de prairie.
Oui, c'est une jolie terre: quatre mille paysans, deux cents chevaux,
trois cents vaches, vingt mille moutons et une foule d'autres bêtes.
Oui, c'est bien.»

Dérigny souriait.

Le général: «Pourquoi riez-vous? Croyez. vous que je sois un menteur,
que j'exagère, que j'invente?»

Dérigny: «Oh non! mon général! Je souriais de l'air indifférent avec
lequel vous comptiez vos richesses.»

Le général: «Et comment voulez-vous que je dise? Faut-il que je rie
comme un sot, que je cabriole comme vos enfants, que je fasse semblant
de me croire pauvre?»

Dérigny: «Du tout, mon général; vous avez dit on ne peut mieux, et c'est
moi qui suis un sot d'avoir ri.»

Le général: «Non, monsieur, vous n'êtes pas un sot, et vous savez très
bien que vous ne l'êtes pas; ce que vous en dites, c'est pour me calmer
comme on calme un fou furieux ou un enfant gâté. Je ne suis pas un fou,
monsieur, ni un enfant, monsieur; j'ai soixante-trois ans, et je n'aime
pas qu'on me flatte. Et je ne veux pas qu'un homme comme vous se donne
tort pour excuser un sot comme moi. Oui, monsieur, vous n'avez pas
besoin de faire une figure de l'autre monde et de sauter comme un homme
piqué de la tarentule. Je suis un sot; c'est moi qui vous le dis; et je
vous défends de me contredire; et je vous ordonne de me croire. Et vous
êtes un homme de sens, d'esprit, de coeur et de dévouement. Et je veux
encore que vous me croyiez, et que vous ne me preniez pas pour un
imbécile qui ne sait pas juger les hommes, ni se juger lui-même.

--Mon général, dit Dérigny d'une voix émue, si je ne vous dis pas tout
ce que j'ai dans le coeur de reconnaissance et de respectueuse affection,
c'est parce que je sais combien vous détestez les remerciements et les
expansions...»

Le général: «Oui, oui, mon ami; je sais, je sais. Dites qu'on me serve
ici mon déjeuner et allez vous-même manger un morceau.»

Dérigny alla exécuter les ordres du général, entra dans son appartement,
y trouva sa femme et ses enfants dormant d'un profond sommeil, et courut
rejoindre le général, dont il ne voulait pas exercer la patience.


III

DÉRIGNY TAPISSIER.

Quand Mme Dérigny s'éveilla, elle se trouva seule: les enfants dormaient
encore, et son mari n'y était pas. N'ayant pour tout ustensile de
toilette qu'un seau d'eau, elle s'arrangea de son mieux, cherchant à
écarter les pensées pénibles de la veille et à mettre toute sa confiance
dans l'intelligence et le bon vouloir de l'excellent Dérigny.

Effectivement, quand il revint de sa tournée avec le général, il apporta
à sa femme une foule d'objets utiles et nécessaires qu'il avait su
demander et obtenir.

«Comment as-tu fait pour avoir tout ça?» demanda Mme Dérigny
émerveillée.

Dérigny: «J'ai fait des signes; ils m'ont compris. Ils sont intelligents
tout de même, et ils paraissent braves gens.»

Quand les enfants s'éveillèrent, leur déjeuner était prêt: ils y firent
honneur et furent enchantés des améliorations de leur mobilier.

Quelques semaines se passèrent ainsi; Jacques et Paul commençaient
à apprendre le russe et même à dire quelques mots: les enfants des
domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosité.
Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe: ce furent des cris de
joie; ils s'appelaient tous pour les regarder: Mishka, Vaska, Pétroùska,
Annoushka, Stépane, Mashinèka, Sanushka, Càtineka, Anicia [1]; tous
accoururent et entourèrent Jacques et Paul, en donnant des signes de
satisfaction. A la grande surprise de Paul, ils vinrent l'un après
l'autre leur baiser la main. Les petits Français, protégés et grandis
par la faveur du général, leur semblaient des êtres supérieurs, et ils
éprouvaient de la reconnaissance de l'abandon de l'habit français pour
le caftane national russe.

[Note 1: Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, André, Etienne,
Marie, Sophie, Catherine, Agnès. Les accents indiquent la syllabe sur
laquelle il faut appuyer fortement.]

Paul: «Pourquoi donc nous baisent-ils les mains?»

Jacques: «Pour nous remercier d'être habillés comme eux et d'avoir l'air
de nous faire Russes.»

Paul, vivement: «Mais je ne veux pas être Russe, moi; je veux être
Français comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier.»

Jacques: «Sois tranquille, tu resteras Français. Avec nos habits russes
nous avons l'air d'être Russes, mais seulement l'air.»

Paul: «Bon! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny.»

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour;
un courrier à cheval venait d'arriver; les domestiques s'empressèrent
autour de lui; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des
nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier
précédait d'une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine.
Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants.
On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite;
il appela Dérigny.

«Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce
monde. Huit enfants! si ça a du bon sens de m'amener cette marmaille!
Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout,
des criards!--Sac à papier! j'étais tranquille, ici, je commençais à
m'habituer à tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me
suffisiez grandement, et voilà cette invasion de sauvages qui vient me
troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent.
Allez, mon ami, allez vite tout préparer.»

Dérigny: «Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir
m'indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper?» Le général:
«Ça m'est égal! Mettez-les où vous voudrez; la première porte qui vous
tombera sous la main.»

Dérigny: «Pardon, mon général; cette dame est votre nièce, et à ce titre
elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les
meilleurs appartements; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais
encore imparfaitement les chambres du château.»

Le général: «Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez
en avant pour ouvrir les portes.»

Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait
visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte
à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à
manger.

Le général: «En voici une; elle en vaudra une autre; ouvrez, Dérigny: il
doit y avoir trois ou quatre chambres que se suivent et qui ont chacune
leur porte dans le corridor.»

Dérigny ouvrit, malgré la vive opposition de Vassili, que le général fit
taire par quelques mots énergiques. Le général entra, fit quelques pas
dans la chambre, regarda autour de lui d'un oeil étincelant de colère, et
se tournant vers Vassili:

«Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me
cacher que toi et les tiens vous êtes des voleurs, des gredins. Que sont
devenus tous les meubles de ces chambres? Où sont les rideaux? Pourquoi
les murs sont-ils tachés comme si l'on y avait logé un régiment de
Cosaques? Pourquoi les parquets sont-ils coupés, percés, comme si l'on y
avait établi une bande de charpentiers?»

Vassili: «Votre Excellence sait bien que... le froid... l'humidité... le
soleil...

Le général: «...emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent
les murs, coupent les parquets? Ah! coquin, tu te moques de moi, je
crois! Ah! tu me prends pour un imbécile? Attends, je vais te faire voir
que je comprends et que j'ai plus d'esprit que tu ne penses!»

«Dérigny, ajouta le général en se retournant vers lui, allez dire qu'on
donne cent coups de bâton à ce coquin, ce voleur, qui a osé enlever mes
meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et
qui ose mentir avec une impudence digne de sa scélératesse.»

Dérigny: «Pardon, mon général, si je ne vous obéis pas tout de suite;
mais nous avons besoin de Vassili pour préparer des chambres; Mme
Papofski va arriver et nous n'avons rien de prêt.»

Le général: «Vous avez raison, mon ami; mais, quand tout sera prêt,
menez-le à l'intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner
cent coups de bâton bien appliqués.

--Oui, mon général, je n'y manquerai pas», répliqua Dérigny bien résolu
à n'en pas dire un mot et à tâcher de faire révoquer l'arrêt.»

Ils continuèrent la visite des chambres, et les trouvèrent toutes plus
ou moins salies et dégarnies de meubles. Dérigny réussit à calmer la
fureur du général en lui promettant d'arranger les plus propres avec ce
qui lui restait de meubles et de rideaux.

«Si vous voulez bien m'envoyer du monde, mon général, dans une
demi-heure ce sera fait.»

Le général se tourna vers Vassili.

«Va chercher tous les domestiques, amène-les tout de suite au Français,
et ayez bien soin d'exécuter ses ordres en attendant les cent coups de
bâton que j'ai chargé Dérigny de te faire administrer, voleur, coquin,
animal!»

Vassili, pâle comme un mort et tremblant comme une feuille, courut
exécuter les ordres de son maître. Il ne tarda pas à revenir suivi de
vingt-deux hommes, tous empressés d'obéir au Français, favori de M. le
comte. Dérigny, qui se faisait déjà passablement comprendre en russe,
commença par rassurer Vassili sur les cent coups de bâton qu'il
redoutait. Vassili jura que c'était l'intendant en chef qui avait occupé
et sali les belles chambres et qui en avait emporté les meubles pour
garnir son logement habituel.

«Moi, dit-il, Monsieur le Français, je vous jure que je n'ai pris
que quelques meubles gâtés dont l'intendant n'avait pas voulu.
Demandez-le-lui.»

Dérigny: «C'est bon, mon cher, ceci ne me regarde pas; je ferai mon
possible pour que le général vous pardonne; quant au reste, vous vous
arrangerez avec l'intendant.»

Ils commencèrent le transport des meubles; en moins d'une demi-heure
tout était prêt; les rideaux étaient aux fenêtres, les lits faits, les
cuvettes, les verres, les cruches en place.

C'était fini, et Mme Papofski n'arrivait pas. Le général allait et
venait, admirait l'activité, l'intelligence de Dérigny et de sa femme,
qui avaient réussi à donner à cet appartement un air propre, presque
élégant, et à le rendre fort commode et d'un aspect agréable; on avait
assigné deux chambres aux enfants et aux bonnes; des canapés devaient
leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit,
que Dérigny avait fabriqué pour sa femme avec l'aide d'un menuisier.
Matelas, oreillers, traversins, couvertures, tout avait été composé
et exécuté par Dérigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le
général vit ce lit: «Qu'est-ce? dit-il. Où a-t-on trouvé ça? C'est à la
française, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait ça?»

Un domestique: «Les Français, Votre Excellence; ils se sont fait des
lits pour chacun d'eux.»

Le général: «Comment, Dérigny, c'est vous qui avez fabriqué tout ça?
Mais, mon cher, c'est superbe, c'est charmant. Je vais être jaloux de ma
nièce, en vérité!»

Dérigny: «Mon général, si vous en désirez un, ce sera bientôt fait, en
nous y mettant ma femme et moi. Et, travaillant pour vous, mon général,
nous le ferons bien meilleur et bien plus beau.»

Le général: «J'accepte, mon ami, j'accepte avec plaisir. On vous donnera
tout ce que vous voudrez et l'on vous aidera autant que vous voudrez.
Mais... que diantre arrive-t-il donc à ma nièce? Le courrier est ici
depuis plus d'une heure; il y a longtemps qu'elle devrait être arrivée.
Nikita, fais monter à cheval un des forreiter (postillons), qu'il aille
au devant pour savoir ce qui est arrivé.»

Nikita partit comme un éclair. Le général continua son inspection et fut
de plus en plus satisfait des inventions de Dérigny qui avait dévalisé
son propre appartement au profit de Mme Papofski.


IV

MADAME PAPOFSKI ET LES PETITS PAPOFSKI

Le général finissait la revue des appartements, quand on entendit des
cris et des vociférations qui venaient de la cour.

Le général: «Qu'est-ce que c'est? Dérigny, vous qui êtes leste, courez
voir ce qu'il y a, mon ami: quelque malheur arrivé à ma nièce ou à ses
marmots probablement. Je vous suivrai d'un pas moins accéléré.»

Dérigny partit; les domestiques russes étaient déjà disparus; on en.
tendait leurs cris se joindre à ceux de leurs camarades; le général
pressait le pas autant que le lui permettaient ses nombreuses blessures,
son embonpoint excessif et son âge avancé; mais le château était grand;
la distance longue à parcourir. Personne ne revenait; le général
commençait à souffler, à s'irriter, quand Dérigny parut.

«Ne vous alarmez pas, mon général: rien de grave. C'est la voiture de
Mme Papofski qui vient d'arriver au grand galop des six chevaux, mais
personne dedans.»

Le général: «Et vous appelez ça rien de grave? Que vous faut-il de
mieux; ils sont tous tués: c'est évident.»

Dérigny: «Pardon, mon général; la voiture n'est pas brisée; rien
n'indique un accident. Le courrier pense qu'ils seront tous descendus et
que les chevaux sont partis avant qu'on ait pu les retenir.»

Le général: «Le courrier est un imbécile. Amenez-le moi, que je lui
parle.»

Pendant que le général continuait à se diriger vers le perron et la
cour, Dérigny alla à la recherche du courrier. Tout le monde était
groupé autour de la voiture, et personne ne répondait à l'appel de
Dérigny. Il parvint enfin jusqu'à la portière ouverte près de laquelle
se tenait le courrier, et vit avec surprise un enfant de trois ou
quatre ans étendu tout de son long sur une des banquettes et dormant
profondément. Il se retira immédiatement pour rendre compte au général
de ce nouvel incident. «Que le diable m'emporte si j'y comprends quelque
chose!» dit le général en s'avançant toujours vers le perron.

Il le descendit, approcha de la voiture, parla au courrier, écarta la
foule à coups de canne, pas très fortement appliqués, mais suffisants
pour les tenir tous hors de sa portée; les gamins s'enfuirent à une
distance considérable.

Le général: «C'est vrai; voilà un petit bonhomme qui dort paisiblement!
Dérigny, mon cher, je crois que le courrier a raison: on aura laissé
l'enfant dans la voiture parce qu'il dormait. Ma nièce est sur la route
avec les sept enfants et les femmes.»

Le général, voyant les chevaux de sa nièce trop fatigués pour faire
une longue route, donna des ordres pour qu'on attelât ses chevaux à sa
grande berline de voyage et qu'on allât au-devant de Mme Papofski.

Rassuré sur le sort de sa nièce il se mit à rire de bon coeur de la
figure qu'elle devait faire, à pied, sur la grand'route avec ses enfants
et ses gens.

«Dites donc, Dérigny, j'ai envie d'aller au-devant d'eux, dans la
berline, pour les voir barboter dans la poussière. La bonne histoire! la
voiture partie, eux sur la route, criant, courant, appelant. Ma nièce
doit être furieuse; je la connais, et je la vois d'ici, battant les
enfants, poussant ses gens, etc.»

La berline du général attelée de six chevaux entrait dans la cour; le
cocher allait prendre les ordres de son maître, lorsque de nouveaux cris
se firent entendre:

«Eh bien! qu'y a-t-il encore? Faites taire tous ces braillards, Sémeune
Ivanovitch; c'est insupportable! On n'entend que des cris depuis une
heure.»

L'intendant, armé d'un gourdin, se mettait en mesure de chasser tout le
monde, lorsqu'un nouvel incident vint expliquer les cris que le général
voulait faire cesser. Un lourd fourgon apparut au tournant de l'avenue,
tellement chargé de monde que les chevaux ne pouvaient avancer qu'au
pas. Le siège, l'impériale, les marchepieds étaient garnis d'hommes, de
femmes, d'enfants.

Le général regardait ébahi, devinant que ce fourgon contenait, outre sa
charge accoutumée, tous les voyageurs de la berline.

Le général: «Sac à papier! voilà un tour de force! C'est plein à ne
pas y passer une souris. Ils se sont tous fourrés dans le fourgon des
domestiques. Ha, ha, ha! quelle entrée! Les pauvres chevaux crèveront
avant d'arriver!... En voilà un qui bute!... La tête de ma nièce
qui paraît à une lucarne! Sac à papier! comme elle crie! Furieuse,
furieuse!...

Et le général se frottait les mains comme il en avait l'habitude quand
il était très satisfait, et il riait aux éclats. Il voulut rester sur
le perron pour voir se vider cette arche de Noé. Le fourgon arriva et
arrêta devant le perron. Mme Papofski ne voyait pas son oncle; elle
poussa à droite, à gauche, tout ce qui lui faisait obstacle, descendit
du fourgon avec l'aide de son courrier; à peine fut-elle à terre qu'elle
appliqua deux vigoureux soufflets sur les joues rouges et suantes de
l'infortuné.

«Sot animal, coquin! je t'apprendrai à me planter là, à courir en avant
sans tourner la tête pour me porter secours. Je prierai mon oncle de te
faire donner cent coups de bâton.

Le courrier: «Veuillez m'excuser, Maria Pétrovna: j'ai couru en avant
d'après votre ordre! Vous m'aviez commandé de courir sans m'arrêter,
aussi vite que mon cheval pouvait me porter.»

Madame Papofski: «Tais-toi, insolent, imbécile! Tu vas voir ce que mon
oncle va faire. Il te fera mettre en pièces!...

Le général, riant: «Pas du tout; mais pas du tout, ma nièce: je ne ferai
ni ne dirai rien, car je vois ce qui en est. Non, je me trompe. Je dis
et j'ordonne qu'on emmène le courrier dans la cuisine, qu'on lui donne
un bon dîner, du kvas [2] et de la bière.»

[Note 2: Boisson russe qui a quelque ressemblance avec le cidre.]

Madame Papofski, embarrassée: «Comment, vous êtes là, mon oncle! Je ne
vous voyais pas... Je suis si contente, si heureuse de vous voir, que
j'ai perdu la tête; je ne sais ce que je dis, ce que je fais! J'étais si
contrariée d'être en retard! J'avais tant envie de vous embrasser! Et
Mme Papofski se jeta dans les bras de son oncle, qui reçut le choc
assez froidement et qui lui rendit à peine les nombreux baisers qu'elle
déposait sur son front, ses joues, ses oreilles, son cou, ce qui lui
tombait sous les lèvres.

Madame Papofski: «Approchez, enfants, venez baiser les mains de votre
oncle, de votre bon oncle, qui est si bon, si courageux, si aimé de vous
tous!»

Et, saisissant ses enfants un à un, elle les poussa vers le général,
qu'ils abordaient avec terreur; le dernier petit, qu'on venait
d'éveiller et de sortir de la berline, se mit à crier, à se débattre.

«Je ne veux pas, s'écriait-il. Il me battra, il me fouettera; je ne veux
pas l'embrasser!»

La mère prit l'enfant, lui pinça le bras et lui dit à l'oreille:

«Si tu n'embrasses pas ton oncle, je te fouette jusqu'au sang!»

Le pauvre petit Yvane retint ses sanglots et tendit au général sa joue
baignée de larmes. Son grand-oncle le prit dans ses bras, l'embrassa et
lui dit en souriant:

«Non, enfant, je ne te battrai pas, je ne te fouetterai pas; qui est-ce
qui t'a dit ça?»

Yvane: «C'est maman et Sonushka. Vrai, vous ne me fouetterez pas?»

Le général: «Non, mon ami; au contraire, je te gâterai.»

Yvane: «Alors vous empêcherez maman de me fouetter?»

Le général: «Je crois bien, sois tranquille!»

Le général posa Ivane à terre, se secoua pour se débarrasser des autres
enfants qui tenaient ses bras, ses jambes, qui sautaient après lui pour
l'embrasser, et offrant le bras à sa nièce:

«Venez, Maria Pétrovna, venez dans votre appartement. C'est arrangé à la
française par mon brave Dérigny que voici, ajouta-t-il en le désignant à
Mme Papofski, aidé par sa femme et ses enfants; ils ont des idées et ils
sont adroits comme le sont tous les Français. C'est une bonne et honnête
famille, pour laquelle je demande vos bontés.»

Madame Papofski: «Comment donc, mon oncle, je les aime déjà, puisque
vous les aimez. Bonjour, monsieur Dérigny, ajouta-t-elle avec un sourire
forcé et un regard méfiant; nous serons bons amis, n'est-ce pas?»

Dérigny salua respectueusement sans répondre.

Madame Papofski, durement: «Venez donc, enfants, vous allez faire
attendre votre oncle. Sonushka, marche à côté de ton oncle pour le
soutenir.»

Le général: «Merci, bien obligé, je marche tout seul: je ne suis pas
encore tombé en enfance; Dérigny ne me met ni lisières ni bourrelet.»

Madame Papofski, riant aux éclats: «Ah! mon oncle, comme vous êtes
drôle! Vous avez tant d'esprit!»

Le général: «Vraiment! c'est drôle ce que j'al dit? Je ne croyais pas
avoir tant d'esprit.»

Madame Papofski, l'embrassant: «Ah! mon oncle! vous êtes si modeste!
vous ne connaissez pas la moitié, le quart de vos vertus et de vos
qualités!»

Le général, froidement: «Probablement, car je ne m'en connais pas. Mais
assez de sottises. Expliquez-moi comment vous avez laissé échapper votre
voiture, et pourquoi vous vous êtes entassés dans votre fourgon comme
une troupe de comédiens.»

Les yeux de Mme Papofski s'allumèrent, mais elle se contint et répondit
en riant:

«N'est-ce pas, mon cher oncle, que c'était ridicule? Vous avez dû rire
en nous voyant arriver.»

Le général: «Ha, ha, ha! je crois bien que j'ai ri; j'en ris encore et
j'en rirai toujours: surtout de votre colère contre le pauvre courrier
qui a reçu ses deux soufflets d'un air si étonné; c'est qu'ils étaient
donnés de main de maître: on voit que vous en avez l'habitude.»

Madame Papofski: «Que voulez-vous, mon oncle, il faut bien: huit
enfants, une masse de bonnes, de domestiques! Que peut faire une pauvre
femme séparée d'un mari qui l'abandonne, sans protection, sans fortune?
Je suis bien heureuse de vous avoir, mon oncle, vous m'aiderez à
arranger...

--Vous n'avez pas répondu à ma question, ma nièce, interrompit le
général avec froideur; pourquoi votre voiture est-elle arrivée avant
vous?»

Madame Papofski: «Pardon, mon bon oncle, pardon; je suis si heureuse
de vous voir, de vous entendre, que j'oublie tout. Nous étions tous
descendus pour nous reposer et marcher un peu, car nous étions dix
dans la voiture; j'avais fait descendre Savéli le cocher et Dmitri le
postillon. Mon second fils, Yégor, a imaginé de casser une branche dans
le bois et de taper les chevaux, qui sont partis ventre à terre; j'ai
fait courir Savéli et Dmitri tant qu'ils ont pu se tenir sur leurs
jambes: impossible de rattraper ces maudits chevaux. Alors j'ai
seulement fouetté Yégor, et puis nous nous sommes tous entassés avec les
enfants et les bonnes dans le fourgon des domestiques, et nous avons été
longtemps en route, parce que les chevaux avaient de la peine à tirer.
J'ai fait pousser à la roue par les domestiques pour aller plus vite,
mais ces imbéciles se fatiguaient quand les chevaux avaient galopé dix
minutes, et ils tombaient sur la route; il y en a même un qui est resté
quelque part sur le chemin. Il reviendra plus tard.»

Le général, se retournant vers ses domestiques, donna des ordres pour
qu'on allât plus vite avec une charrette à la recherche de ce pauvre
garçon.

Madame Papofski: «Ah! mon cher oncle! comme vous êtes bon! Vous êtes
admirable!»

Le général, quittant le bras de sa nièce: «Assez, Maria Pétrovna; je
n'aime pas les flatteurs et je déteste les flatteries. Voici votre
appartement; entrez, je vous suis.»

Mme Papofski rougit, entra et se trouva en face de Mme Dérigny et des
enfants, qui achevaient les derniers embellissements dans la chambre de
la nièce du général. Mme Dérigny salua; Jacques et Paul firent leur;
petit salut; Mme Papofski leur jeta un regard hautain, fit une légère
inclinaison de tête et passa. Le général, mécontent du froid accueil
fait à ses favoris, fit un demi-tour, se dirigea, sans prononcer un seul
mot, vers la porte de la chambre, après avoir fait à Mme Dérigny et à
ses deux enfants signe de le suivre, et sortit en fermant la porte après
lui.

Il retrouva dans le corridor les huit enfants de Mme Papofski, rangés
contre le mur.

Le général: «Que faites-vous donc là, enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, nous attendons que maman nous permette d'entrer.»

Le général: «Comment, imbéciles! vous ne pouvez pas entrer sans
permission?»

Mitineka: «Oh non! mon oncle: maman serait en colère.»

Le général: «Que fait-elle quand elle est en colère?»

Yégor: «Elle nous bat, elle nous tire les cheveux.»

Le général: «Attendez, mes amis, je vais vous faire entrer, moi; suivez.
moi et ne craignez rien. Jacques et Paul, faites l'avant-garde des
enfants: vous aiderez à les établir chez eux.»

Le général avança jusqu'à la porte qui donnait dans l'appartement
des enfants, et les fit tous entrer; puis il alla vers la porte qui
communiquait à la chambre de sa nièce, l'entr'ouvrit et lui dit à très
haute voix:

«Ma nièce, j'ai amené les enfants dans leurs chambres; je vais leur
envoyer les bonnes, et je ferme cette porte pour que vous ne puissiez
entrer chez eux qu'en passant par le corridor.»

Madame Papofski: «Non, mon oncle; je vous en prie, laissez cette porte
ouverte; il faut que j'aille les voir, les corriger quand j'entends
du bruit. Jugez donc, mon oncle, une pauvre femme sans appui, sans
fortune!... je suis seule pour les élever.»

Le général: «Ma chère amie, ce sera comme je le dis, sans quoi je ne
vous viens en aide d'aucune manière. Et, si pendant votre séjour ici
j'apprends que vous avez fouetté, maltraité vos enfants ou vos femmes,
je vous en témoignerai mon mécontentement... dans mon testament.»

Madame Papofski: «Mon bon oncle, faites comme vous voudrez; soyez sûr
que je ne...»

Tr, tr, tr, la clef a tourné dans la serrure, qui se trouve fermée. Mme
Papofski, la rage dans le coeur, réfléchit pourtant aux six cent mille
roubles de revenu de son oncle, à sa générosité bien connue, à son âge
avancé, à sa corpulence, à ses nombreuses blessures. Ces souvenirs la
calmèrent, lui rendirent sa bonne humeur, et elle commença sa toilette.
On ne lui avait pas interdit de faire enrager ses femmes de chambre:
les deux qui étaient présentes ne reçurent que sottises et menaces
en récompense de leurs efforts pour bien faire; mais, à leur
grande surprise et satisfaction, elles ne reçurent ni soufflets ni
égratignures.


V

PREMIER DÉMÊLÉ

Les petits Papofski regardaient avec surprise Jacques et Paul: ni l'un
ni l'autre ne leur baisaient les mains, ne leur faisaient de saluts
jusqu'à terre; ils se tenaient droits et dégagés, les regardant avec un
sourire. Mitineka: «Mon oncle, qui sont donc ces deux garçons qui ne
disent rien?»

Le général: «Ce sont les petits Français, deux excellents enfants; le
grand s'appelle Jacques, et l'autre Paul.»

Sonushka: «Pourquoi ne nous baisent-ils pas les mains?»

Le général: «Parce que vous êtes de petits sots et qu'ils ne baisent que
la main de leurs parents.»

Jacques: «Et la vôtre, général!

--Ils parlent français! ils savent le français! s'écrièrent Sonushka,
Mitineka et deux ou trois autres.»

Le général: «Je crois bien, et mieux que vous et moi.»

Pavlouska: «Est-ce que je peux jouer avec eux, mon oncle?»

Le général: «Tant que tu voudras; mais je ne veux pas qu'on les
tourmente. Allons, soyez sages, enfants; voilà vos bonnes qui apportent
les malles. Je m'en vais; soyez prêts pour dîner dans une heure.»

Le général sortit après leur avoir caressé les joues, tapoté amicalement
la tête, et après avoir recommandé aux bonnes d'envoyer les enfants au
salon dans une heure.

«Jouons, dit Mitineka.»

Sonushka: «A quoi allons-nous jouer?»

Mitineka: «Au cheval. Dis-donc toi, grand, va nous chercher une corde.»

Jacques: «Pour quoi faire? la voulez-vous grande ou petite, grosse ou
mince?»

Mitineka: «Très grande et très grosse. Dépêche-toi, cours vite.»

Jacques ne courut pas, mais alla tranquillement chercher la corde qu'on
lui demandait. Il n'était pas trop content du ton impérieux de Mitineka:
mais c'étaient les neveux du général, et il crut devoir obéir sans
répliquer.

Pendant qu'il faisait sa commission, Yégor, l'un d'entre eux, âgé de
huit ans, s'approcha de Paul et lui dit: «Mets-toi à quatre pattes, que
je monte sur ton dos: tu seras mon cheval.»

Paul était fort complaisant: il se mit à quatre pattes; Yégor sauta sur
son dos et lui dit d'aller très vite, très vite. Paul avança aussi vite
qu'il pouvait.

«Plus vite, plus vite! criait Yégor. Nikolai, Mitineka, Pavlouska,
fouettez mon cheval, qu'il aille plus vite!»

Les trois frères saisirent chacun une petite baguette et se mirent à
frapper Paul. Le pauvre petit voulut se relever, mais tous se jetèrent
sur lui et l'obligèrent à rester à quatre pattes.

Paul criait et appelait Jacques à son secours; par malheur Jacques était
loin et ne pouvait l'entendre.

«Au galop! lui criait Yégor toujours à cheval sur son dos. Ah! tu es un
mauvais cheval, rétif! Fouettez, frères! fouettez!»

Les cris de Paul furent enfin entendus par Mme Dérigny; elle accourut,
se précipita dans la chambre, culbuta Yégor, repoussa les autres et
arracha de leurs mains son pauvre Paul terrifié.

«Méchants enfants, s'écria-t-elle, mon pauvre Paul ne jouera plus avec
vous.

--Vous êtes une impertinente, dit Sonushka, et je demanderai à mon oncle
de vous faire fouetter.»

Mme Dérigny poussa un éclat de rire, qui irrita encore plus les quatre
aînés, et emmena Paul sans répondre. Jacques revenait avec la corde;
effrayé de voir pleurer son frère, il crut que Mme Dérigny l'emmenait
pour le punir.

«Maman, maman, pardonnez à ce pauvre Paul; laissez-le jouer avec les
neveux du général», s'écria Jacques en joignant les mains. Mais, quand
il sut de Mme Dérigny pourquoi elle l'emmenait, et que Paul lui raconta
la méchanceté de ces enfants, il voulut, dans son indignation, porter
plainte au général; Mme Dérigny l'en empêcha.

«Il ne faut pas tourmenter le général de nos démêlés, mon petit Jacques,
dit-elle. Ne jouez plus avec ces enfants mal élevés, et Paul n'aura pas
à en souffrir.

--Ils n'auront toujours pas la corde, dit Jacques en embrassant Paul
et en suivant Mme Dérigny. T'ont-ils fait bien mal, ces méchants, mon
pauvre Paul?»

Paul: «Non, pas trop; mais tout de même ils tapaient fort quand
maman est arrivée; et puis j'étais fatigué. Le garçon que les autres
appelaient Yégor était lourd, et je ne pouvais pas aller vite à quatre
pattes.»

Jacques consola son frère de son mieux, aidé de Mme Dérigny; elle était
occupée à réparer le désordre de leurs chambres, que Dérigny avait
dépouillées pour rendre plus commodes celles de Mme Papofski et de ses
enfants. Ils coururent à la recherche de Dérigny, qui courait de son
côté pour trouver les objets nécessaires au coucher et à la toilette de
sa femme et de ses enfants.

Jacques: «Voilà papa, je le vois qui traverse la cour avec d'énormes
paquets. Par ici, maman; par ici, Paul.»

Et tous trois se dépêchèrent d'aller le rejoindre.

«Que portez-vous donc, papa? dit Jacques quand il fut près de lui.»
Dérigny: «Des oreillers et des couvertures pour nous, mon cher enfant;
nous n'en avions plus, j'avais donné les nôtres à la nièce du général et
à ses enfants.»

Paul: «Papa, il faut tout leur reprendre; ils sont trop méchants;
ils m'ont battu, ils m'ont fait aller si vite que je ne pouvais plus
respirer. Yégor était si lourd, que j'étais éreinté.»

Dérigny: «Comment? déjà? ils ont joué au maître à peine arrivés? C'est
un vilain jeu, auquel il ne faudra pas vous mêler à l'avenir, mes
pauvres chers enfants.»

Jacques: «C'est ce que nous disait maman tout à l'heure. Si j'avais été
là, Paul n'aurait pas été battu, car je serais tombé sur eux à coups de
poing et je les aurais tous rossés.»

Dérigny, souriant: «Tu aurais fait là une jolie équipée, mon cher
enfant! Battre les neveux du général! c'eût été une mauvaise affaire
pour nous; le général eût été fort mécontent, et avec raison. N'oublie
pas qu'il ne faut jamais agir avec ses supérieurs comme avec ses égaux,
et qu'il faut savoir supporter avec patience ce qui nous vient d'eux.»

Jacques: «Mais, papa, je ne peux pas laisser maltraiter mon pauvre
Paul.»

Dérigny: «Certainement non, mon brave Jacques; tu l'aurais emmené avant
qu'on l'eût maltraité, et, comme tu es fort et résolu, tu les aurais
facilement vaincus sans les battre.»

Jacques: «C'est vrai, papa; une autre fois, je ferai comme vous dites.
Dès qu'ils contrarieront Paul, je l'emmènerai.

--C'est très bien, mon Jacquot, dit Dérigny en lui serrant la main.»
Paul: «Papa, je ne veux plus aller avec ces méchants.

--C'est ce que tu pourrais faire de mieux, mon chéri, dit Mme Dérigny en
l'embrassant. Mais nous oublions que votre papa est horriblement chargé,
et nous sommes là les mains vides sans lui proposer de l'aider.»

Dérigny: «Merci, ma bonne Hélène; ce que je porte est trop lourd pour
vous tous.»

Madame Dérigny: «Nous en prendrons une partie, mon ami.» Dérigny: «Mais
non, laissez-moi faire.»

Jacques et Paul, sur un signe et un sourire de Mme Dérigny, se jetèrent
sur un des paquets, et parvinrent, après quelques efforts et des rires
joyeux, à l'arracher des mains de leur père.

«Encore», leur dit Mme Dérigny, les encourageant du sourire et
s'emparant du paquet, qu'elle emporta en courant dans son appartement.
Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s'engagea entre le père et les
enfants; ceux-ci attaquaient vaillamment les paquets; le père les
défendait mollement, voulant donner à ses enfants le plaisir du
triomphe; Jacques et Paul réussirent à en soustraire chacun un, et tous
trois suivirent Mme Dérigny dans leur appartement. Ils se mirent à
l'oeuvre si activement, que le désordre des lits fut promptement réparé;
seulement il fallut attendre quelques jours pour avoir les bois de lit,
que Dérigny était obligé de fabriquer lui-même, et pour la vaisselle,
qu'il fallait acheter à la ville voisine, située à seize kilomètres de
Gromiline.

Leurs arrangements venaient d'être terminés lorsque le général entra. Sa
face rouge, ses yeux ardents, son front plissé, ses mains derrière le
dos, indiquaient une colère violente, mais comprimée.

«Dérigny, dit-il d'une voix sourde.»

Dérigny:«Mon général?»

Le général: «Votre femme, vos enfants,... sac à papier! Pourquoi
cherches-tu à te sauver, Jacques? Reste ici,... pourquoi as-tu peur si
tu es innocent.»

Jacques: «J'ai peur, général, parce que je devine ce que vous voulez
dire; vous êtes fâché et je sens que je ne peux pas me justifier.»

Le general: «Que crois-tu que je te reproche?»

Jacques: «Vous m'accusez, général, ainsi que Paul et ma pauvre maman,
d'avoir manqué de respect aux enfants de madame votre nièce.»

Le général: «Ah!!! c'est donc vrai, puisque tu le devines si bien.»

Jacques: «Non, mon général; c'est faux.»

Le general: «Comment, c'est faux? Je suis donc un menteur, un
calomniateur!»

Jacques: «Non, non, mon bon, mon cher général! mais... je ne veux rien
dire; papa m'a dit que c'était mal de vous tourmenter en rapportant de
vos neveux et de vos nièces.»

Le général se tourna vers Dérigny; son visage prit une expression plus
douce, son regard devint affectueux.

Le général: «Merci, mon brave Dérigny, de ménager mon mauvais caractère;
et toi, Jacques, merci de ce que tu m'as dit et de ce que tu m'as caché.
Mais je te prie de me raconter sincèrement ce qui s'est passé et de
m'expliquer pourquoi ma nièce est si furieuse.»

Jacques; avec hésitation: «Pardon, général... J'aimerais mieux ne rien
dire... Vous seriez fâché peut-être,... ou bien vous ne me croiriez pas
et alors c'est moi qui me fâcherais, et ce ne serait pas bien.»

Le général, souriant:«Ah! tu te fâcherais? Et que ferais-tu? Tu me
gronderais, tu me battrais?»

Jacques: «Non, général; je ne commettrais pas une si mauvaise action;
mais en moi-même je serais en colère contre vous, je ne vous aimerais
plus pendant quelques heures; et ce serait très mal, car vous avez été
si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux
ensuite d'avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.

--Bon, excellent garçon, dit le général attendri, en lui caressant la
joue; tu m'aimes donc réellement malgré mes humeurs, mes colères, mes
injustices?

--Oh oui! général, beaucoup, beaucoup, répondit Jacques en appuyant ses
lèvres sur la main du général, nous vous aimons tous beaucoup.»

Le général: «Mes bons amis! et moi aussi je vous aime! Vous êtes
mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un véritable
désintéressement. Je vous crois, je me fie à vous et je veux votre
bonheur.»

Le général, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d'une main,
et de l'autre continuait à caresser les joues de Jacques. La porte
s'entr'ouvrit doucement, et la tête de Yégor parut.

«Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le
petit Français et la mère, pour les faire fouetter devant elle.»

Le général se retourna; son visage devint flamboyant.

«Entre!» cria-t-il d'une voix tonnante.

Yégor entra.

Le général: «Dis à ta mère que, si elle s'avise de toucher à un seul
de mes Français, qui sont mes amis, mes enfants,... entends-tu? mes...
en...fants! je la ferai fouetter elle-même devant moi, jusqu'à ce
qu'elle n'ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur,
va rejoindre tes scélérats de frères et soeurs. Et prenez garde à vous;
si j'apprends qu'on ait maltraité mes petits amis Jacques et Paul, on
aura affaire à moi.»

Yégor se retira effrayé et tremblant; il courut dire à sa mère, à ses
frères et à ses soeurs ce qu'il venait d'entendre de la bouche de son
oncle.

Mme Papofski pleura de rage, les enfants frémirent d'épouvante.

Après quelques minutes données à la colère, Mme Papofski se souvint des
six cent mille roubles de revenu de son oncle: elle réfléchit et se
calma.

«Ecoutez-moi, dit-elle à ses enfants; je veux que vous soyez doux,
complaisants et même aimables pour ces Français. Si l'un de vous leur
dit ou leur fait la moindre injure, leur cause la moindre contrariété,
je le fouette sans pitié; et vous savez comme je fouette quand je suis
fâchée!»

Les enfants frémirent et promirent de ne jamais contrarier les petits
Français.

«Et, quand vous les verrez, vous leur demanderez pardon; entendez-vous?

--Oui, maman, répondirent les enfants en choeur.

--Et, quand vous causerez avec votre oncle, vous lui direz chaque fois
que vous aimez tous ces Français.

--Oui, maman, répétèrent les huit voix ensemble.

--C'est bien. Allez-vous-en.»

Les enfants se retirèrent dans leur chambre, et se regardèrent quelque
temps sans parler.

«Je déteste ces Français, dit enfin Anouchka, qui avait cinq ans.

--Et moi aussi, dirent Sashineka, Nikalaï et Pavlouska.

--Chut! taisez-vous, dirent Sonushka et Mitineka; si elle vous
entendait, elle vous arracherait les cheveux.»

La menace fit son effet; tous se turent.

«Il faudra tout de même nous venger, dit Yégor, après un nouveau
silence.

--Nous verrons ça, mais plus tard», répondit Mitineka à voix basse.


VI

LES PAPOFSKI SE DEVOILENT

Pendant que Mme Papofski donnait à ses enfants des conseils de fausseté
et de platitude, conseils dont ses enfants ne devaient guère profiter,
comme on le verra plus tard, le général calmait Dérigny, qui était hors
de lui à la pensée des mauvais traitements qu'auraient pu souffrir
sa femme et son enfant sans l'intervention du bon général, auquel il
raconta, sur son ordre, ce qui s'était passé entre ses enfants et ceux
de Mme Papofski.

Le général: «Ne vous effrayez pas, mon ami; je connais ma nièce, je m'en
méfie, je ne la crois pas; et si l'un de vous avait à se plaindre de
Maria Pétrovna ou de ses enfants, je les ferais tous partir dans la
matinée. Je sais pourquoi ils sont venus à Gromiline. Je sais que
ce n'est pas pour moi, mais pour mon argent; ils n'auront rien. Mon
testament est fait; il n'y a rien pour eux. Je ne suis pas si sot que
j'en ai l'air; je connais les amis et les ennemis, les bons et les
mauvais. Au revoir, ma bonne Madame Dérigny; au revoir, mes bons petits
Jacques et Paul. Venez, Dérigny; le dîner doit être servi, c'est vous
qui êtes mon majordome; nous ne pouvons nous passer de vous. Vous
reviendrez ensuite dîner et causer avec votre excellente femme et vos
chers enfants.»

Le général sortit, suivi de Dérigny, et se rendit au salon, où il trouva
sa nièce avec ses quatre aînés, qui l'attendaient; les quatre autres,
âgés de six, cinq, quatre et trois ans mangeaient encore dans leur
chambre. Le général entra en fronçant les sourcils; il offrit pourtant
le bras à sa nièce et la conduisit dans la salle à manger. Mme Papofski
était embarrassée; elle ne savait quelle attitude prendre; elle
regardait son oncle du coin de l'oeil. Quand le potage fut mangé, elle
prit bravement son parti et se hasarda à dire:

«Ah! mon oncle! comme j'ai ri quand Yégor m'a fait votre commission;
vous êtes si drôle, mon oncle! Vous avez dit des choses si amusantes!»

Le général: «Elles étaient trop vraies pour vous paraître amusantes, ce
me semble, Maria Pétrovna. Ce que Yégor vous a dit, je le ferais ou je
le ferai: cela dépend de vous.

--Ah! mon oncle, reprit en riant Mme Papofski, qui étouffait de colère
et la comprimait avec peine, vous avez cru ce que vous a dit ce niais de
Yégor; il est bête, il n'a rien compris de ce que je disais.»

Le général: «Mais moi j'ai bien compris et je le répète: Malheur à celui
qui touchera à un cheveu de mes Français!»

Madame Papofski: «Mais, mon oncle, Yégor a dit très mal! J'avais dit que
vous m'envoyiez vos bons Français pour voir fouetter une de mes femmes
qui a été impertinente. Vous, mon oncle, vous ne faites presque jamais
fouetter; vous êtes si bon! Alors je croyais que cela les amuserait de
venir voir ça avec moi.»

Le général la regarda avec étonnement et mépris. Le mensonge était si
grossier, qu'il se sentit blessé de l'opinion qu'avait sa nièce de son
esprit.

Il la regarda un instant avec des yeux étincelants de colère, mais un
regard jeté sur la figure inquiète et suppliante de Dérigny lui rendit
son calme.

Le général: «Parlons d'autre chose, ma nièce; comment se porte votre
soeur Natalia Pétrovna?»

Madame Papofski: «Très bien, mon oncle; toujours bien.»

Le général: «Je la croyais souffrante depuis la mort de son mari.»

Madame Papofski: «Du tout, mon oncle; elle est gaie, elle s'amuse, elle
danse; elle n'y pense pas seulement.»

Le général: «Pourtant, son voisin M. Nassofkine m'a écrit il y a
quelques jours, il me dit qu'elle pleurait sans cesse et qu'elle ne
voyait personne.»

Madame Papofski: «Non, mon oncle, ne croyez pas ça. Ce Nassofkine ment
toujours, vous savez.»

Le général: «Et les enfants de Natalia?»

Madame Papofski: «Toujours insupportables, détestables.»

Le général: «Nassofkine m'écrit que la fille aînée, qui a quinze ans,
Natasha, est charmante et parfaite, et que les deux autres, Alexandre et
Michel, sont aussi bien que Natasha.»

Madame Papofski: «Comme il ment! Tous affreux et méchants!»

Le général: «C'est singulier! Je vais écrire à Natalia Pétrovna de venir
ici avec ses trois enfants; je veux les voir.»

Madame Papofski: «N'écrivez pas, mon oncle: ça vous donnera de la peine
pour rien; elle ne viendra pas.»

Le général: «Pourquoi ne viendrait-elle pas? Etant jeune, elle m'aimait
beaucoup.»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, vous croyez cela? Vous êtes trop bon,
vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde; elle aura
peur de s'ennuyer, et puis elle veut marier sa fille; elle n'a pas le
sou; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid.»

Le général: «Tout juste! Je suis là, moi! Riche, vieux et laid. Elle me
fera la cour, et je doterai sa fille.»

Mme Papofski pâlit et frissonna; elle trembla pout l'héritage, et ne put
dissimuler son trouble; le général la regardait en dessous; il était
rayonnant de la peur visible de cette nièce qu'il n'aimait pas, et de
l'heureuse idée de faire venir l'autre soeur, dont il avait conservé
le souvenir doux et agréable, et qui, par discrétion sans doute, ne
demandait pas à venir à Gromiline. Mme Papofski continua à dissuader son
oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le général eut l'air de se rendre
à ses raisonnements, et le dîner s'acheva assez gaiement. Mme Papofski
était satisfaite d'avoir évincé sa soeur, dont elle redoutait la grâce,
la bonté et le charme; le général était enchanté du tour qu'il préparait
à Mme Papofski et du bien qu'il pouvait faire à Mme Dabrovine. Mme
Papofski fut polie et charmante pour Dérigny, auquel elle prodiguait les
louanges les plus exagérées.

«Comme vous découpez bien, monsieur Dérigny! Vous êtes un maître d'hôtel
parfait!... Comme M. Dérigny sert bien.! c'est un trésor que vous avez
là, mon oncle! il voit tout, il sert tout le monde! Comme je serais
heureuse de l'avoir chez moi!

Le général: «Il est probable que vous n'aurez jamais ce bonheur, ma
nièce.»

Madame Papofski: «Pourquoi, mon ami? Il est si jeune et si fort!»

Le général, avec ironie: «Et moi je suis si vieux, si gros et si usé!»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, comme vous êtes méchant! Comment
pouvez-vous dire...?»

Le général: «Mais... puisque vous dites que vous pourrez avoir Dérigny
parce qu'il est jeune et fort! C'est donc après la mort de votre vieil
oncle que vous comptez l'avoir? Non, non, ma chère; mon brave, mon bon
Dérigny n'est ni pour vous ni pour personne: il est à moi, à moi seul;
après moi, il sera à lui-même, à son excellente femme et à ses enfants.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et ne parla plus. Après le dîner le
général alla se promener; toute la bande Papofski le suivit; Sonushka,
sur un signe de sa mère, marcha auprès de son oncle, cherchant à animer
la conversation.

«Mon oncle, dit-elle après quelques efforts infructueux, comme j'aime
les Français!»

Le général ne répondit pas.

Sonushka: «Mon oncle, j'aime vos petits Français; ils sont si bons, si
complaisants! Je voudrais toujours jouer avec eux.»

Le général: «Mais eux ne voudront pas jouer avec vous, parce que vous
êtes querelleurs, méchants et menteurs.»

Sonushka: «Ah! mon oncle! c'est Yégor qui a été méchant, mais nous ne le
laisserons plus faire.»

Le général: «Assez, assez, ma pauvre Sonushka: tu as bien répété ta
leçon. Parlons d'autre chose. Aimes-tu ta tante Natalia Pétrovna?»

Sonushka: «Mon oncle,... pas beaucoup.»

Le général: «Pourquoi?»

Sonushka: «Parce qu'elle est toujours triste; elle pleure toujours
depuis que mon oncle a été tué à Sébastopol; elle ne veut voir personne;
alors c'est très ennuyeux chez elle.»

Le général: «Et ses enfants?»

Sonushka: «Mon oncle, ils sont ennuyeux aussi, parce qu'ils sont
toujours avec ma tante, et ce n'est pas amusant.»

Le général: «Ah! ils sont toujours avec leur mère? Et pourquoi cela?
Est-ce qu'elle les retient près d'elle?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle, au contraire, elle veut toujours qu'ils
s'amusent, qu'ils sortent; ce sont eux qui veulent rester.»

Le général: «Sont-ils laids, ses enfants?»

Sonushka: «Oh non! mon oncle; Natacha est très jolie, mais elle est
toujours si mal mise! Ma tante est si pauvre! Les autres sont jolis
aussi.

--Ah! ah!» dit le général. Et il continua sa promenade le soir il
demanda à sa nièce si, l'odeur du tabac lui serait désagréable.»

Madame Papofski: «Du tout, mon oncle, au contraire! Je l'aime tant! Je
me souviens si bien comme vous fumiez quand j'étais petite! J'aimais
tant ça à cause de vous!»

Le général la regarda d'un air moqueur, et se mit à fumer jusqu'au
moment où, le sommeil le gagnant, il s'endormît dans son fauteuil. Les
enfants allèrent se coucher. Mme Papofski alla frapper à la porte de
Dérigny, qu'elle trouva sortant de table; ils mangeaient chez eux,
d'après les ordres du général, qui avait voulu qu'on les servit à part
et dans leur appartement.

«Entrez», dit Mme Dérigny. Elle rougit beaucoup lorsqu'elle vit entrer
Mme Papofski; Dérigny fit un mouvement de surprise; Jacques et Paul
dirent «Ah!» et tous se levèrent.

«Ne vous dérangez pas, ma bonne dame: je serais si désolée de vous
déranger! Je viens vous dire combien mes enfants sont fâchés d'avoir
fait pleurer, sans le vouloir, votre petit garçon. Je les ai bien
grondés; ils ne recommenceront plus. Comme ils sont charmants, vos
enfants! Il faut absolument que je les embrasse!»

Mme Papofski s'approcha de Jacques et de Paul, qui reculaient et
cherchaient à éviter le contact de Mme Papofski; mais Dérigny les fit
avancer et ils furent obligés de se laisser embrasser.

«Charmants! répéta-t-elle en se retirant. Adieu, Monsieur Dérigny;
adieu, ma chère Madame Dérigny. Dites demain matin à mon oncle que je
trouve vos enfants charmants.»

Elle se retira en souriant, et laissa les Dérigny étonnés et indignés.

Madame Dérigny: «En voilà une qui est fausse! Ne dirait-on pas qu'elle
nous aime et nous veut du bien?... C'est incroyable! Croit-elle que
j'aie déjà oublié sa froideur et ses menaces?»

Dérigny: «Est-ce qu'elle réfléchit seulement à ce qu'elle dit? Elle voit
les bontés du général pour nous; elle comprend qu'elle ne pourra pas
nous perdre dans son esprit; que notre appui pourra lui être utile
auprès de son oncle, qu'elle voudrait piller et dépouiller; alors elle
change de tactique: elle nous fait la cour au lieu de nous maltraiter.»

Paul: «Papa, je n'aime pas cette dame; elle a l'air méchant; tout à
l'heure, quand elle m'embrassait, j'ai cru qu'elle allait me mordre.»

Dérigny sourit, regarda sa femme qui riait bien franchement, et embrassa
Paul...

Dérigny: «Elle ne te mordra pas tant que le général sera là, mon
enfant.»

Paul: «Et si le général s'en allait?»

Dérigny: «Dans ce cas, elle nous ferait tout le mal qu'elle pourrait;
mais le général ne s'en ira pas sans nous emmener.»

Jacques: «Mais si le général venait à mourir, papa?»

Dérigny: «Que Dieu nous préserve de ce malheur, mon enfant! Dans ce cas
nous partirions de suite.»

Madame Dérigny: «Le bon Dieu ne permettra pas que cet excellent général
meure sans avoir le temps de se reconnaître. N'ayez pas de si terribles
pensées, mes chers enfants; ayons confiance en Dieu, toujours si bon
pour nous. Espérons pour le mieux, et remplissons notre devoir jour par
jour, sans songer à un avenir incertain.

«Toc, toc, peut-on entrer? dirent une demi-douzaine de voix enfantines.

--Une nouvelle invasion de l'ennemi, dit à mi-voix Dérigny en riant.
Entrez!»

Les huit petits Papofski se précipitèrent dans la chambre, entourèrent
Jacques et Paul, et les embrassèrent avec la plus grande tendresse.

«Pardonnez-nous! s'écrièrent tous à la fois les quatre grands.

--Pardonnez-leur!» ajoutèrent les voix aigues des quatre plus jeunes.

Jacques et Paul, bousculés, étouffés, ennuyés, ne répondaient pas et
cherchaient à se dégager des étreintes de ces faux amis.

«Je vous en prie, pardonnez-nous, dit Sonushka d'un air suppliant, sans
quoi maman nous fouettera.»

Jacques: «Je vous pardonne de tout mon coeur, et Paul aussi.»

Paul: «Non, pas moi, je ne leur pardonnerai jamais.»

Mitineka: «Je vous supplie, petit Français, pardonnez-nous.»

Paul: «Non, je ne veux pas.»

Jacques: «Ce n'est pas bien, Paul, de ne pas pardonner à ses ennemis. Tu
vois que je pardonne, moi?»

Paul: «Je veux bien leur pardonner ce qu'ils m'ont fait, à moi: mais ces
méchants ont voulu faire battre maman, et je ne leur pardonnerai jamais
cela.»

Jacques: «Mais puisqu'ils en sont bien fâchés.»

Paul: «Non, ils font semblant.»

Un concert de sanglots et de gémissements se fit entendre; les huit
enfants pleuraient et se lamentaient.

«On va nous fouetter! hurlaient-ils. Petit Français, nous te donnerons
tout ce que tu voudras; pardonne-nous.»

Paul: «Demandez pardon à maman: si elle vous pardonne, je vous
pardonnerai aussi.»

Le groupe sanglotant se tourna vers Mme Dérigny, en joignant les mains
et en demandant grâce.

Madame Dérigny: «Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, pauvres
enfants; Et toi, Paul, ne fais pas le méchant et pardonne quand on te
demande pardon.

--Je vous pardonne comme maman, dit Paul d'un ton majestueux.

--Merci, merci; nous vous aimerons beaucoup: maman l'a ordonné. Adieu,
Français; à demain.»

Les huit enfants firent force saluts et révérences, et s'en allèrent
avec autant de précipitation qu'ils étaient entrés.

Dérigny, qui avait écouté et regardé en tournant sa moustache sans mot
dire, leva les épaules et soupira.

«Ces petits malheureux, comme ils sont élevés! Ce n'est pas leur faute
s'ils sont méchants, menteurs, calomniateurs, lâches, hypocrites! Ils
sont terrifiés par leur mère.»

Jacques: «Papa, est-ce qu'il faudra jouer avec eux quand ils nous le
demanderont?»

Dérigny: «Il faudra bien, mon Jacquot, mais le plus rarement possible;
et prends garde, mon petit Paul, d'aller avec eux sans Jacques.»

Paul: «Jamais papa; j'aurais trop peur.»

Il était tard, on alla se coucher.


VII

LE COMPLOT

Dérigny était un soir près du général; quelques jours s'étaient passés
depuis l'arrivée de Mme Papofski, et tout avait marché le plus doucement
du monde. Le général se frottait les mains et riait: il méditait
certainement une malice.

«Dérigny, mon ami, dit-il d'un air joyeux, je vous ai préparé de
l'ouvrage.»

Dérigny: «Tant que vous voudrez, mon général: mon temps est tout à vous,
et je ne saurais l'employer plus agréablement qu'à vous servir.»

Le général: «Toujours le même! toujours dévoué! C'est que, voyez-vous,
mon ami, j'attends du monde sous peu de jours, et il me faudra des lit
à la française, des toilettes et un ameublement complet, et vous seul
pouvez le faire.»

Dérigny: «Je suis prêt, mon général. Que faut-il avoir? Pour combien de
personnes?»

Le général: «Une femme, une jeune personne et deux garçons de dix et
douze ans.»

Dérigny: «Combien de jours, mon général, me donnez-vous pour tout
préparer?»

Le général: «Quinze jours et autant de monde que vous en demanderez.»

Dérigny: «Ce sera fait, mon général.»

Le général: «Bravo! admirable! Ne ménagez rien! Que ce soit mieux que
chez la Papofski.»

Dérigny: «Mon général, pourrai-je aller à la ville acheter ce qu'il me
faudra en vaisselle, meubles, etc?»

Le général: «Allez où vous voudrez, achetez ce que vous voudrez: je vous
donne carte blanche.»

Dérigny: «Quelles sont les chambres qu'il faut arranger, mon général?»

Le général: «Les plus belles! celles qui étaient si abîmées et que j'ai
fait remettre à neuf sous votre direction. Et vous ne me demandez pas
pourquoi je vous donne tant de mal?»

Dérigny: «Je ne me permettrais pas une pareille indiscrétion, mon
général.»

Le général: «C'est pour ma nièce.

--Mme Papofski? s'écria Dérigny en faisant un saut en arrière.»

Le général, riant aux éclats: «Vous voilà! c'est ça que j'attendais! Le
coup de théâtre; les yeux écarquillés! le saut en arrière! la bouche
ouverte! Ah! ah! ah! est-il étonné!... Eh bien, non, mon ami, je ne vous
ferais pas la malice de vous faire travailler pour cette nièce méchante,
hypocrite et rusée... N'allez pas lui redire ça, au moins.»

Dérigny, riant: «Il n'y a pas de danger, mon général.»

Le général: «Bon! C'est pour mon autre nièce, Natalia, qui était bonne
et aimante quand je l'ai quittée il y a dix ans, et qui est encore,
d'après le mal que m'en a dit Maria Pétrovna, le très rare mais vrai
type russe; ses enfants doivent être excellents; je leur ai écrit à tous
d'arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux
soeurs; la Papofski sera furieuse! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour
qu'elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez
des heures où elle sera sortie pour faire apporter les lits et
les meubles dans le bel appartement. J'irai voir tout ça, mais en
cachette... La bonne idée que j'ai eue là; ah! ah! ah! la bonne farce
pour la Papofski!»

Dérigny et sa femme se mirent à l'oeuvre dès le lendemain; Dérigny alla
à Smolensk acheter ce qui lui était nécessaire; les menuisiers, les
serruriers, les ouvriers de toute espèce furent mis à sa disposition;
on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des
toilettes; Dérigny et sa femme remplacèrent les tapissiers qui
manquaient. Le général allait et venait, distribuait des gratifications
et de l'eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans
travaillaient de leur mieux et bénissaient le Français qui leur valait
la bonne humeur et les dons généreux de leur maître. Vassili était;
reconnaissant de l'humanité de Dérigny, qui lui avait épargné les cent
coups de bâton auxquels l'avait condamné le général dans un premier
moment de colère, et dont il n'avait plus parlé; il secondait Dérigny
avec l'intelligence qui caractérise le peuple russe. Avant les quinze
jours, tout était terminé, les meubles mis en place, les fenêtres et les
lits garnis de rideaux; quand le général alla visiter l'appartement
destiné à Mme Dabrovine, il témoigna une joie d'enfant, admirant tout:
l'élégance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beauté
des sièges. Il s'assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de
toilette, se frotta les mains, donna une poignée d'assignats à Vassili
et aux ouvriers, et, se tournant vers Dérigny et sa femme: «Quant à
vous, mes amis, ce n'est pas avec de l'or que je reconnais votre zèle,
votre activité, votre talent; ce serait vous faire injure. Non, c'est
avec mon coeur que je vous récompense, avec mon amitié, mon estime et ma
reconnaissance! C'est que vous avez fait là un vrai tour de force, un
coup de maître! Merci, mille fois merci, mes bons amis! (Le général leur
serra les mains.) Ah! Maria Pétrovna! vous allez être punie de votre
méchanceté! Grâce à mes bons Dérigny, vous allez avoir une colère
furieuse! et d'autant plus terrible que vous n'oserez pas me la
montrer!... Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa
Natasha et ses deux garçons? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles
pour qu'elle arrivât aujourd'hui même.»

Le général quitta l'appartement presque en courant, pour aller voir s'il
ne voyait rien venir. Dérigny et sa femme étaient heureux de la joie
du bon et malicieux général; et peut-être partageaient-ils un peu la
satisfaction qu'ils laissaient éclater de la colère présumée de Mme
Papofski.

Jacques et Paul, présents à cette scène, riaient et sautaient. Ils
avaient habilement évité les prévenances hypocrites des petits Papofski,
et avaient réussi à ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les
rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d'être
pressés de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils;
et, quand les petits Papofski insistaient, ils s'échappaient en courant,
avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les
atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leçons et
s'occuper tranquillement, ils s'enfermaient à double tour dans
leur chambre avec Mme Dérigny, et tous riaient sous cape quand ils
entendaient appeler, frapper à la porte. Mme Papofski profitait de
toutes les occasions pour témoigner «son amitié», son admiration aux
excellents Français de son bon oncle; malgré la politesse respectueuse
des Dérigny, elle se sentait démasquée et repoussée. La conduite de son
oncle l'inquiétait: il l'évitait souvent, ne la recherchait jamais, lui
lançait des mots piquants, moitié plaisants, moitié sérieux, qu'elle
ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essayé de
l'attendrissement, des pleurs: le général l'avait chaque fois quittée
brusquement et n'avait pas reparu de la journée; alors elle changea de
manière et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les
plus blessantes. Quelquefois le général était pris d'accès de gaieté
folle; il plaignait sa nièce de la vie ennuyeuse qu'il lui faisait
mener; il lui promettait du monde, des distractions; et alors sa gaieté
redoublait; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long
et en large, et dans sa joie il courait presque.


VIII

ARRIVÉE DE L'AUTRE NIÈCE

Le jour même où le général avait témoigné si ardemment le désir de voir
arriver sa nièce Dabrovine, et où il était allé bien loin sur la grande
route, espérant la voir venir, il aperçut un nuage de poussière qui
annonçait un équipage. Il s'arrêta haletant et joyeux; le nuage
approchait; bientôt il put distinguer une voiture attelée de quatre
chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez près pour
que ses signaux fussent aperçus, il agita son mouchoir, sa canne, son
chapeau, pour faire signe au cocher d'arrêter. Le cocher retint ses
chevaux; le général s'approcha de la portière et vit une femme encore
jeune et charmante, en grand deuil; près d'elle était une jeune personne
d'une beauté remarquable; en face, deux jeunes garçons. Sur le siège,
près du cocher, était une personne qui avait l'apparence d'une femme de
chambre.

«Natalie! ma nièce! dit le général en ouvrant la portière.

--Mon oncle! c'est vous! répondit Mme Dabrovine (car c'était bien elle)
en s'élançant hors de la voiture et en se jetant au cou du général.

Oh! mon oncle! mon bon oncle! Quel terrible malheur depuis que je
ne vous ai vu! Mon pauvre Dmitri! mon excellent mari! tué! tué à
Sébastopol!»

Mme Dabrovine s'appuya en sanglotant sur l'épaule de son oncle. Le
général, ému de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses
bras et s'attendrit avec elle.

Le général: «Ma pauvre enfant! ma chère Natalie! Pleure, mon enfant,
pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton père, ton ami!...Pauvre
petite! Tu as bien souffert!»

Madame Dabrovine: «Et je souffrirai toujours, mon cher oncle! Comment
oublierai-je un mari si bon, si tendre? Et mes pauvres enfants! Ils
pleurent aussi leur excellent père, leur meilleur ami! Mon chagrin
augmente le leur et les désespère.»

Le général: «Laisse-moi embrasser les enfants, ma chère Natalie, ils
m'ont oublié, mais moi j'ai pensé bien souvent à vous tous.»

Madame Dabrovine: «Descends, Natasha; et vous aussi, Alexandre et
Michel. Votre oncle veut vous embrasser.»

Natasha s'élança de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle,
qu'elle n'avait pas oublié, malgré sa longue absence.

«Laisse-moi te regarder, ma petite Natasha, dit le général après l'avoir
embrassée à plusieurs reprises. Le portrait de ta mère! Comme si je la
voyais à ton âge!... Ma chère enfant! Tu aimeras encore ton vieux gros
oncle? tu l'aimais bien quand tu étais petite.

--Je l'aime encore et je l'aimerai toujours, répondit Natasha avec un
affectueux sourire; surtout, ajouta-t-elle tout bas, si vous pouvez
consoler un peu pauvre maman, qui est si malheureuse.

--Je ferai ce que je pourrai, mon enfant!... Et les autres, je veux
aussi leur donner le baiser paternel.»

Alexandre et Michel se laissèrent embrasser par le général.

Le général: «Y a-t-il de la place pour moi, mes enfants, dans votre
voiture?»

Natasha: «Certainement, mon oncle; je me mettrai en face de vous avec
Alexandre et Michel et vous serez près de maman.»

Le général fit monter en voiture sa nièce Dabrovine, malgré une légère
résistance, car elle aurait voulu faire monter son oncle le premier. A
toi, Natasha, maintenant; monte! Appuie-toi sur mon bras.»

Natasha: «Non, mon oncle, je me mettrai en face de vous quand vous serez
placé.

--Alors, montez, les petits, dit le général en souriant. A toi à
présent, ma petite Natasha.»

Natasha: «Pas avant vous, mon oncle; je vous en prie.»

Le général: «Comme tu voudras, mon enfant... Houp! je monte.»

Et le général se hissa péniblement.

Natasha sauta légèrement et prit place en face de son oncle. Pour la
première fois depuis deux ans, un sourire vint animer le visage doux et
triste de Mme Dabrovine. Ce sourire fut aperçu par Natasha, qui dans
sa joie serra les mains de son oncle en lui disant à l'oreille: «Elle
sourit».

L'oncle sourit aussi et regarda avec tendresse sa nièce et sa
petite-nièce; il se pencha à la portière, et cria au cocher d'aller
aussi vite que le permettrait la fatigue, de ses chevaux.

Le général adressa une foule de questions à sa nièce et aux enfants, et
découvrit, malgré l'intention visible de sa nièce de le lui dissimuler,
qu'ils étaient pauvres, et que c'était par nécessité qu'ils vivaient
toujours à la campagne, aussi retirés que le permettait leur nombreux
voisinage.

«Nous arrivons, dit le général; voici mon Gromiline; c'est là que je
vous ai vus pour la dernière fois.»

Madame Dabrovine: «Et. c'est là que j'ai été longtemps heureuse près de
vous avec mon pauvre Dmitri, mon cher oncle.»

Le général: «Et c'est là, je l'espère, mon enfant, que tu vivras
désormais; tu y seras comme chez toi, et je veux que tu y jouisses de la
même autorité que moi-même.»

Madame Dabrovine: «Je n'abuserai pas de votre permission, mon bon
oncle!»

Le général: «J'en suis bien sûr, et c'est pourquoi je te la donne; mais
tu en useras, je le veux. Ah! pas de réplique! Tu te souviens que je
suis méchant quand on me résiste.»

Mme Dabrovine se pencha en souriant vers son oncle et lui baisa la main.
Les yeux de Natasha brillèrent. Sa mère avait encore souri.


IX

TRIOMPHE DU GÉNÉRAL

La voiture approchait du perron; des domestiques accouraient de tous
côtés; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l'approche d'une
visite, s'était postée sur le perron pour voir descendre les invités du
général.

«Enfin! se disait-elle, voici quelqu'un! Je ne serai plus toujours seule
avec ce méchant vieux qui m'ennuie à mourir.»

Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le général sortir de
cette vieille berline; sa corpulence remplissait la portière et masquait
les personnes que contenait la voiture.

«Comment mon oncle, vous là-dedans?

--Oui, Maria Pétrovna, c'est moi, dit le général en s'arrêtant sur le
marchepied et en continuant à masquer son autre nièce aux regards avides
de Mme Papofski. Je vous amène du monde: devinez qui.

Madame Papofski: Comment puis-je deviner, mon oncle? Je ne connais aucun
de vos voisins; vous n'avez jamais invité personne.

Le général: Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous
amène, d'anciens amis; car vous n'êtes pas jeune, Maria Pétrovna.»

Mme Papofski rougit beaucoup et voulut répondre, mais elle se mordit les
lèvres, se tut et attendit.

«Voilà! dit le général après l'avoir contemplée un instant avec un
sourire de triomphe. Voilà vos amis!»

Il descendit, se tourna vers la portière, fit descendre sa petite-nièce
(Mme Papofski ne put retenir un sourd gémissement: une pâleur livide
remplaça l'animation de son teint: elle chancela et s'appuya sur
l'épaule de son oncle.)

Le général: Vous voilà satisfaite! J'avais raison de dire d'anciens
amis! J'aime cette émotion à le vue de votre soeur. C'est bien. Je m'y
attendais.»

Le général avait l'air rayonnant; son triomphe était complet. Mme
Papofski luttait contre un évanouissement; elle voulut parler, mais a
bouche entr'ouverte ne laissait échapper aucun son; elle eut pourtant la
pensée confuse que son trouble pouvait être interprété favorablement;
cet espoir la ranima, ses forces revinrent; elle s'approcha de sa soeur
tremblante:

«Pardon, ma soeur, j'ai été si saisie!

Le général: avec malice. Et si heureuse!

Madame Papofski, avec hésitation: Oui, mon oncle: vous l'avez dit: si
heureuse de voir cette pauvre Natalie.

Le général, de même: Et chez moi encore. Cette circonstance a dû
augmenter votre bonheur.

Madame Papofski, d'une voix faible: Certainement, mon oncle. Je suis...,
j'ai..., je sens... la joie....

Le général, riant: Eh! embrasses-vous! Embrassez votre nièce, vos
neveux, Maria Pétrovna; et remettez-vous.» Mme Papofski embrassa en
frémissant soeur, nièce et neveux.«Viens, mon enfant, que je te mène à
ton appartement, dit le général en prenant le bras de Mme Dabrovine.
Suivez-nous, Maria Pétrovna.»

Le langage affectueux du général à Natalie occasionna à Mme Papofski un
nouveau frémissement; elle repoussa Natasha et ses frères, qui restèrent
un peu en arrière, et suivit machinalement.

Le général pressait le pas; en arrivant près de la porte du bel
appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s'ouvrit; Dérigny,
sa femme et ses enfants attendaient le général avec sa nièce à l'entrée
de la porte.

Le général: Te voici chez toi, ma chère enfant, et je suis sûr que tu y
seras bien, grâce à mon bon Dérigny que voici, à son excellente femme
que voilà, et même à leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et
Paul, qui ont travaillé comme des hommes. Je te les présente tous et je
les recommande à ton amitié.

Madame Dabrovine: D'après cette recommandation, mon oncle, vous devez
être assuré que je les aimerai bien sincèrement, car ils vous ont sans
doute donné des preuves d'attachement, pour que vous en parliez ainsi.»

Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux à Dérigny et à sa femme,
s'approcha de Jacques et de Paul qu'elle baisa au front en leur
disant:«J'espère, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui
sont à peu près de votre âge; vous leur apprendrez le français, ils
vous apprendront le russe; ce seront des services que vous vous rendrez
réciproquement.

--Entrez, entrez tous, s'écria le général, et voyez ce qu'a fait
Dérigny, en quinze jours, de cet appartement sale et démeublé.»

Mme Papofski se précipita dans la première pièce, qui était un joli
salon ou salle d'étude. Rien n'avait été oublié; des meubles simples,
mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture
de perse à fleurs, des rideaux pareils, donnaient à ce salon un aspect
élégant et confortable.

Mme Papofski restait immobile, regardant de tous côtés, pâlissant de
plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d'un oeil triste et doux, les
détails d'ameublement qui devaient rendre cette pièce si agréable à
habiter; quand elle eut tout vu, elle s'approcha de son oncle, les yeux
pleins de larmes, et, lui baisant la main:

«Mon oncle, que vous êtes bons! Oui, bien bon! Quels soins aimables!»

Natasha avait couru à tous les meubles, avait tout touché, tout examiné;
en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et
l'embrassa à plusieurs reprises en s'écriant:

«Que c'est joli, mon oncle, que c'est joli! Je n'ai jamais rien vu de si
joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journée, maman et moi;
et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir très souvent et très
longtemps; vous fumerez là, dans ce bon fauteuil, près de cette fenêtre,
d'où l'on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez à fumer.
Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle
table; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera là tout près de
vous.

Madame Papofski: avec un sourire forcé. Et moi, Natasha, où est ma
place?

Natasha, embarrassée et rougissant: Pardon, ma tante; je ne pensais
pas... qu'il vous fût agréable... de..., de....

--...de sentir l'odeur du tabac, cria le général en embrassant à son
tour sa bonne et aimable petite-nièce, et en riant aux éclats.

--Merci, mon oncle, lui dit Natasha à l'oreille en lui rendant son
baiser, je l'avais oubliée.

Le général: Allons dans les chambres à coucher à présent. Voici la
tienne, mon enfant.» Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et
fureur redoublée de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec
celui de la soeur qu'elle détestait. Natasha et ses frères couraient de
chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout
était l'ouvrage des Dérigny, Natasha se jeta au cou de Mme Dérigny
et serra les mains de Dérigny, pendant que les deux plus jeunes
embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.

Le général ne se possédait pas de joie; il riait aux éclats, il se
frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande
satisfaction, il marchait à grands pas, il regardait avec tendresse
Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants,
et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la
reconnaissance; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle
déposait un baiser sur sa main ou sur son front.

«Mon oncle, mon oncle, s'écria-t-elle, que je suis heureuse! Que vous
êtes bon!

Le général: Et moi donc, mes enfants! Je suis heureux de votre joie!
Depuis de longues, longues années, je n'avais vu autour de moi une
pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j'ai fait des heureux:
mes bons Dérigny et leurs frère et soeur, Moutier et Elfy.

Natasha: Oh! mon oncle, racontez-nous ça, je vous en prie. Je voudrais
savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.

--Plus tard, ma fille, répondit le général en souriant; ce serait trop
long. A présent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement.
Dérigny va vous envoyer votre femme de chambre! dans une heure nous
dînerons. Maria Pétrovna, restez-vous avec votre soeur?

Madame Papofski: Oui.... Non,... c'est-à-dire... je voudrais présenter
mes enfants à Natalie.

Le général: Vous avez raison; allez, allez. Moi je vais avec Dérigny à
mes affaires.»

Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colère le maigre
ameublement de sa chambre, et, se laissant aller à sa rage jalouse, elle
tomba sur son lit en sanglotant.

«L'héritage! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu! Une terre
superbe! Il ne me les laissera pas! Il va tout donner à cette odieuse
Natalie, qui fait la désolée et la pauvre pour l'apitoyer. Et sa sotte
fille! qui saute comme si elle avait dix ans! qui se jette sur lui, qui
l'embrasse! Et lui, gros imbécile, qui croit qu'on l'adore, qui trouve
ces gambades charmantes.... Il tutoie ma soeur, et moi il m'appelle
Maria Pétrovna! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse! Il fait
arranger un appartement comme pour des princes! eux qui sont dans la
misère, qui mangent du pain noir et du lait caillé, qui couchent sur
des planches, qui ont à peine des habits de rechange! Et moi, qui suis
riche, qui suis habituée à l'élégance, il me traite comme ces vilains
Dérigny que je déteste. J'ai bien su par mes femme que c'étaient les
meubles et les lits des Dérigny qu'on m'avait donnés.

Ces réflexions et mille autres l'occupèrent si longtemps, qu'on vint lui
annoncer le dîner avant qu'elle eût séché ses larmes; elle s'élança de
son lit, passa en toute hâte de l'eau fraîche sur ses yeux bouffis,
lissa ses cheveux, arrangea ses vêtements et alla au salon, où elle
trouva le général avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec
leurs cousins et cousines.

«Nous vous attendons, Maria Pétrovna, dit le général en s'avançant vers
elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras à ta soeur,
quoique tu sois nouvellement arrivée, parce qu'elle est la plus vieille;
elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.

Madame Dabrovine, embarrassée: Oh non! mon oncle, pas à beaucoup près.

Madame Papofski, piquée: Ma soeur, laissez dire mon oncle. Ça l'amuse de
me vieillir et de vous rajeunir.

Le général, enchanté: Mettez que je me sois trompé de deux ou trois ans,
ma nièce; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.

Madame Papofski: Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.

Le général, avec malice: Hé! hé! nous y arriverons, ma nièce; nous y
arriverons. Voyons, vous êtes née en mil huit cent seize....

Madame Papofski: Ah! mon oncle, à quoi sert de compter, puisque je veux
bien vous accorder que j'ai soixante ans?

Le général: Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et...

Madame Dabrovine: Mon cher oncle, nous voici dans la salle à manger; je
dois avouer que j'ai si faim....

Le général: Et moi j'ai faim et soif de la vérité; alors je dis de mil
huit cent....

Madame Dabrovine: La vérité, la voici, mon oncle; c'est que vous êtes
un peu taquin comme vous l'étiez jadis, et que vous vous amusez à
tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez
Natasha, comme elle vous regarde avec surprise.»

Le général se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit
asseoir tout le monde. «Est-ce vrai que tu t'étonnes de ma méchanceté,
Natasha? Tu me trouves donc bien mauvais?

Natasha: Mon oncle....»

Natasha rougit et se tut.

Le général, souriant: Parle, mon enfant, parle sans crainte... Puisque
je viens de dire que j'ai faim et soif de la vérité.

Natasha: Mon oncle, il me semble que vous n'êtes pas bon pour ma tante,
et c'est ce qui cause mon étonnement; je vous ai connu si bon, et maman
disait de même chaque fois qu'elle parlait de vous.

Le général: Et à présent, que dis-tu, que penses-tu?

Natasha: Je pense et je dis que je vous aime, et que je voudrais que
tout le monde vous aimât.

Le général: Nous reparlerons de cela plus tard, ma petite Natasha; en
attendant que je me corrige de mon humeur taquine, dînons gaiement; je
te promets de ne plus faire enrager ta tante.

Natasha: Merci, mon oncle. Vous me pardonnez, n'est-pas pas, d'avoir
parlé franchement?

Le général, riant: Non seulement je te pardonne, mais je te remercie; et
je te nomme mon conseiller privé.»

Le général, de plus en plus enchanté de ses nouveaux convives, fut d'une
humeur charmante; il réussit à égayer sa nièce Dabrovine, qui sourit
plus d'une fois de ses saillies originales. Dans la soirée, les enfants
allèrent jouer dans une grande galerie attenant au salon. Natasha allait
et venait animait les jeux qu'elle dirigeait, faisait sourire sa mère
et rire son oncle par sa joie franche et naïve. Plusieurs jours se
passèrent ainsi; le général s'attachait de plus en plus à sa nièce
Dabrovine et détestait de plus en plus les Papofski. Un soir Natasha
accourut dans le salon.

«Mon oncle, dit-elle, permettez-vous que j'aille chercher Jacques et
Paul pour jouer avec nous? ils doivent avoir fini de dîner.

Le général: Va, mon enfant; fais ce que tu voudras.» Natasha embrassa
son oncle et partit en courant; elle ne tarda pas à revenir suivie de
Jacques et de Paul. Jacques s'approcha du général.

«Vous permettez, général, que nous jouions avec vos neveux et vos
nièces? Mlle Natalie nous a dit que vous vouliez bien nous laisser venir
au salon.

Le général: Certainement, mon bonhomme; Natasha est mon chargé
d'affaires; fais tout ce qu'elle te dira.»

Jacques ne se le fit pas répéter deux fois et entraîna Paul à la
suite de Natasha. On les entendait du salon rire et jouer; le général
rayonnait; Mme Dabrovine le regardait avec une satisfaction affectueuse;
Mme Papofski s'agitait, s'effrayait du tapage des enfants, qui devait
faire mal à son bon oncle, disait-elle.

Le général, avec impatience: Laissez donc, Maria Pétrovna; j'ai entendu
mieux que ça en Circassie et en Crimée! Que diable! je n'ai pas les
oreilles assez délicates pour tomber en convulsions aux rires et aux
cris de joie d'une troupe d'enfants.

Madame Papofski: Mais mon cher oncle, on ne s'entend pas ici, vous ne
pouvez pas causer.

Le général: Eh bien, le grand malheur! Est-ce que j'ai besoin de causer
toute la soirée? Je me figure que je suis père de famille; je jouis
du bonheur que je donne à mes petits-enfants et du calme de ma pauvre
Natalie.»

Mme Papofski se mordit les lèvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus
mot pendant que le général causait avec Mme Dabrovine; elle lui donnait
mille détails intéressants sur sa vie intime des dix dernières années,
et sur ses enfants, dont elle faisait elle-même l'éducation.

La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de
fureur.

Le général: Eh bien, qu'ont-ils donc là-bas?

Madame Dabrovine: Je vais voir, mon oncle; ne vous dérangez pas.» Mme
Dabrovine entra dans la galerie; elle trouva Alexandre qui se battait
contre Mitineka et Yégor; Michel retenait fortement Sonushka; et
Jacques, les yeux brillants, les poings fermés, se tenait en attitude
de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu'il ne pouvait retenir.
Natasha cherchait vainement à séparer les combattants. Les autres
criaient à qui mieux mieux.

L'entrée de Mme Dabrovine rétablit le calme comme par enchantement. Elle
s'approcha d'Alexandre et lui dit sévèrement:

«N'êtes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine?»

Les enfants commencèrent à parler tous à la fois; Natasha se taisait. Sa
mère, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit à Natasha de
lui raconter ce qui s'était passé. Natasha rougit et continua à garder
le silence.

«Pourquoi ne réponds-tu pas, Natasha?

--Maman, c'est qu'il faudrait accuser... quel qu'un, et je ne voudrais
pas....

--Mais j'ai besoin de savoir la vérité, ma chère enfant, et je t'ordonne
de me dire sincèrement ce qui s'est passé.

--Maman, puisque vous l'ordonnez, dit Natasha, voilà ce qui est arrivé:
Alexandre et Michel ont voulu défendre le pauvre petit Paul que
Mitineka, Sonushka et Yégor tourmentent depuis longtemps. Jacques et
moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protéger, mais ils se
sont réunis tous contre nous et ils se sont mis à nous battre. Voyez
comme Michel est griffé et comme Alexandre a les cheveux arrachés. Quant
au bon petit Jacques, il n'a pas donné un seul coup, mais il en a reçu
plusieurs.

--Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme
Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre eux.»

Le général avait entendu Natasha et sa nièce; il ne dit rien, se leva,
laissa entrer au salon Mme Dabrovine et sa suite, entra lui-même dans
la galerie, tira vigoureusement les cheveux et les oreilles aux trois
aînés, distribua quelques coups de pied à tous, rentra au salon et se
remit dans son fauteuil.

Il appela Natasha.

«Dis-moi, mon enfant, qu'ont-ils fait à mon pauvre petit Paul.

Mon oncle, nous jouions aux malades. Paul était un des malades;
Mitineka, Sonushka et Yégor, qui étaient les médecins, ont voulu le
forcer à avaler une boulette de toiles d'araignées; le pauvre petit
s'est débattu Jacques est accouru pour le défendre; ils ont battu
Jacques, qui ne leur a pas rendu un seul coup; ils l'ont jeté par terre,
et ils allaient s'emparer de nouveau de Paul malgré les prières de
Jacques, quand Alexandre et Michel, indignés, sont venus au secours de
Jacques et de Paul, et ont été obligés de se battre contre Mitineka,
Sonushka et Yégor, qui n'ont pas voulu nous écouter quand nous leur
avons dit que ce qu'ils faisaient était mal et méchant. Alors maman est
entrée, et Paul a été délivré.»

Pendant que Natasha racontait avec animation la scène dont Mme Dabrovine
avait vu la fin, le général donnait des signes croissants de colère. Il
se leva brusquement, et, s'adressant à Mme Papofski, qui rentrait au
salon:

«Madame, vos enfants sont abominablement élevés! Vous en faites des
tyrans, des sauvages, des hypocrites! Je ne veux pas de ça chez moi,
entendez-vous? Vous et vos méchants enfants, vous troublez la paix de
ma maison: vous changerez tous de manières et d'habitudes, ou bien
nous nous séparerons. Vous êtes venue sans en être priée, je sais bien
pourquoi, et, au lieu de faire vos affaires comme vous l'espériez, vous
vous perdez de plus en plus dans mon esprit.»

Mme Papofski fut sur le point de se livrer à un accès de colère, mais
elle put se contenir, et répondit à son oncle d'un ton larmoyant:«Je
suis désolée, mon oncle! désolée de cette scène! Je les fouetterai tous
si vous me le permettez; fouettez-les vous-même si vous le préférez. Ils
ne recommenceront pas, je vous le promets.... Ne nous éloignez pas de
votre présence, mon cher oncle; je ne supporterais pas ce malheur.»

Le général croisa les bras, la regarda fixement; son visage exprimait le
mépris et la colère. Il ne dit qu'un mot: MISÉRABLE! et s'éloigna.

Le général prit le bras de Natalie, la main de Natasha, appela
Alexandre, Michel, Jacques et Paul, et marcha à grands pas vers
l'appartement de Mme Dabrovine. Il entra dans le joli salon où il
passait une partie de ses journées, s'y promena quelques instants,
s'arrêta, prit les mains de sa nièce, la contempla en silence et dit:

«C'est toi seule qui es et qui seras ma fille. Douce, bonne, tendre,
honnête et sincère, tu as fait des enfants à ton image! L'autre n'aura
rien, rien.

Madame Dabrovine: Oh! Mon oncle, je vous en prie!

Le général: lui serrant les mains: Tais-toi, tais-toi! Tu vas me rendre
la colère qui a manqué m'étouffer. Laisse-moi oublier cette scène et la
platitude révoltante de ta soeur; prés de toi et de tes enfants, je me
sens aimé, j'aime et je suis heureux; près de l'autre, je hais et je
méprise. Jouez, mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques,
Paul et ses neveux: je ne crains pas le bruit. Amusez-vous bien.

Jacques: Général, est-ce que nous pouvons jouer à cache-cache et courir
dans le corridor?

Le général: A cache-cache, à la guerre, à l'assaut, à tout ce que vous
voudrez. Ma seule contrariété sera de ne pouvoir courir avec vous.
Mais auparavant allez me chercher Dérigny. Natalie, je commence mon
établissement du soir chez toi; me permets-tu de fumer?

Madame Dabrovine: Avez-vous besoin de le demander, mon oncle? Vous avez
donc oublié combien j'aimais l'odeur du tabac?

Le général: Non, je me le rappelle; mais, je craignais....

Madame Dabrovine: De me faire penser à mon pauvre Dmitri, qui fumait
toujours avec vous? Je ne l'oublie jamais, dans aucune circonstance, et
j'aime tout ce qui me le rappelle!»

Le général ne répondit pas et rapprocha son fauteuil de celui de sa
nièce, lui prit la main, la serra et resta pensif.


X

CAUSERIES INTIMES

Ses réflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants;
ils arrivaient, traînant après eux Dérigny, qui partageait leur gaieté
et qui faisait mine de vouloir s'échapper. Il reprit son sérieux en se
présentant devant le général.

«Les enfants disent que vous me demandez, mon général.

--Oui, mon ami; apportez-moi ma boîte de cigares, ma pipe et nos livres
de comptes et d'affaires; à l'avenir nous travaillerons ici le soir,
puisque ma nièce veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la
dérange pas en m'établissant chez elle.

--Merci, mon oncle; que vous êtes bon! s'écria Natasha en se jetant à
son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est changé! elle a l'air
presque heureux!»

Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle,
qui se frotta les mains avec une vivacité qu'elle ne lui avait pas
encore vue.

Dérigny paraissait aussi content que le général; il s'empressa de faire
sa commission, et compléta l'établissement en lui apportant la petite
table chargée de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude
de travailler et d'écrire.

Le général: «Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Français!
Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous
charger. Je suis enchanté de l'avoir. Je commence à m'arranger chez toi
comme chez moi, ma fille. Dérigny ne te gênera-t-il pas? J'ai souvent
besoin de lui pour mon travail.»

Madame Dabrovine: «Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne
peuvent jamais me gêner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir
M. Dérigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant
faire, j'apprendrai aussi à vous être utile.»

Natasha: «Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Dérigny, que vous me direz
ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour
lui être agréable?»

Dérigny: «Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et
franc; il n'aime pas ce qui est méchant et hypocrite; et, puisque vous
m'autorisez à vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce
que vous êtes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.»

Le général: «Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante,
et tu seras la doublure de ta mère. A présent, Dérigny, allumez-moi ma
pipe, rendez-moi compte des travaux et des dépenses de la semaine, et
puis j'irai me coucher, car il commence à se faire tard.»

Quand le général eut terminé son travail, Dérigny lui présenta un papier
en le priant de le lire.

Le général, après l'avoir lu: «Qu'est-ce? Qui a écrit ça?»

Dérigny: «Mme Papofski, mon général.»

Le général: «Et pourquoi me le montrez-vous?»

Dérigny: «Parce que Mme Papofski veut que tout soit acheté à votre
compte, mon général, et je n'ai pas cru devoir le faire sans vous
consulter.»

Le général: «Et vous avez bien fait, mon cher.»

«C'est parbleu trop impudent aussi. Figure-toi, Natalie, que ta soeur
veut faire habiller son cocher, son forreiter (postillon), son courrier,
ses laquais, ses femmes (six je crois), en m'obligeant à tout payer.
Bien mieux, elle ordonne qu'on change les douze mauvais chevaux qu'elle
a amenés, contre les plus beaux chevaux de mes écuries. Je dis que c'est
par trop fort! Ses commissions ne vous donneront pas beaucoup de peine,
Dérigny; voici le respect qui leur est dû.»

Le général déchira en mille morceaux la feuille écrite par Mme Papofski,
se leva en riant et en se frottant les mains, embrassa sa nièce, sa
petite-nièce, ses petits-neveux, et quitta le salon avec Dérigny pour
aller se coucher.

Les enfants, qui avaient fait une veillée extraordinaire et qui
s'étaient amusés, éreintés, ne furent pas fâchés d'en faire autant; il
était neuf heures et demie. Mme Dabrovine et Natasha ramassèrent les
livres, les cahiers épars, et les rangèrent dans les armoires destinées
à cet usage, pendant que la femme de chambre et bonne tout à la fois
préparait le coucher des garçons et rangeait les habits pour le
lendemain. Natasha, avec gaieté: «Mme Dérigny a cru que nous apportions
tout ce que nous possédons, maman; voyez que d'armoires nous avons; une
seule suffit pour contenir tous nos effets, et il reste encore bien de
la place.»

Madame Dabrovine: «Elle nous croit plus riches que nous ne sommes, ma
chère enfant.»

Natasha: «Maman, comme mon oncle est bon pour nous!»

Madame Dabrovine: «Oui, bien bon! il l'a toujours été pour moi et pour
ton pauvre père; nous l'aimions bien aussi.»

Natasha: «Maman... pourquoi n'est-il pas bon pour ma tante?»

Madame Dabrovine: «Je ne sais pas, chère petite; peut-être a-t-il eu à
s'en plaindre. Tu sais que ta tante n'est pas toujours aimable.»

Natasha: «Elle n'est jamais aimable, maman, du moins pour nous. Pourquoi
donc ne vous aime-t-elle pas, vous qui êtes si bonne?»

Madame Dabrovine: «Je l'ai peut-être offensée sans le vouloir. Elle n'a
probablement pas tous les torts.»

Natasha: «Mais vous, maman, vous n'en avez certainement aucun. Je le
sais. J'en suis sûre.»

Madame Dabrovine: «Tu parles comme on parle à ton âge, ma chère petite,
sans beaucoup réfléchir. Comment pouvons-nous savoir si on n'a pas fait
à ta tante quelque faux rapport sur nos sentiments et notre langage à
son égard.»

Natasha: «Si on lui en a fait, elle ne devrait pas y croire, vous
connaissant si bonne, si franche, si serviable, si pleine de coeur.»

--C'est parce que tu m'aimes beaucoup que tu me juges ainsi, ma bonne
fille», dit Mme Dabrovine en embrassant Natasha et en la serrant contre
son coeur.

Elle souriait en l'embrassant; Natasha, heureuse de ce sourire presque
gai, étouffa sa mère de baisers; puis elle dit:

«C'est mon oncle qui vous a fait sourire le premier et bien des fois
depuis notre arrivée; bon cher oncle, que je l'aime! que je l'aime!
Comme nous allons être heureux avec lui, toujours avec lui! Nous
l'aimons, il nous aime, nous ne le quitterons jamais.

Madame Dabrovine: «La mort sépare les plus tendres affections, mon
enfant.»

Natasha: «Oh, maman!»

Madame Dabrovine: «Ma pauvre fille! je t'attriste; j'ai tort. Mais voilà
nos affaires rangées; allons nous coucher.»

La mère et la fille s'embrassèrent encore une fois, firent leur prière
ensemble et s'étendirent dans leur lit; Natasha était si contente du
sien et de tout leur établissement, dont elle ne pouvait se lasser,
qu'elle ne put s'empêcher de se relever, d'aller embrasser sa mère, et
de lui dire avec vivacité:

«Comme nous sommes heureuses ici, maman. Ma chambre est si jolie! J'y
suis come une reine.

--J'en suis bien contente, mon enfant; mais prends garde de t'enrhumer.
Couche-toi bien vite.»

Pendant que Mme Dabrovine et sa fille préparaient leur coucher et
causaient des événements de la journée, le général causait de son côté
avec Dérigny, qui devenait de plus en plus son confident intime.

«Voilà une perle, une vraie perle! s'écria-t-il. Je la retrouve comme je
l'avais quittée, cette pauvre Natalie, moins le bonheur. Nous tâcherons
d'arranger ça, Dérigny. J'ai mon plan. D'abord, je lui laisse toute
ma fortune, à l'exception d'un million, que je donne à Natasha en la
mariant... Pourquoi souriez-vous, Dérigny? Croyez-vous que je n'aie pas
un million à lui donner?... ou bien que je changerai d'idée comme pour
Torchonnet?... Est-ce que ma nièce n'est pas comme ma petite-fille?»

Dérigny: «Mon général, je souris parce que j'aime à vous voir content,
parce que j'entrevois pour vous une vie nouvelle d'affection et
de bonheur, et parce que je vois une bonne oeuvre à faire tout en
travaillant pour vous-même.»

Le général: «Comment cela? Quelle bonne oeuvre?»

Dérigny: «Mon général, j'ai su, par le cocher et la femme de chambre de
Mme Dabrovine, qu'elle était la meilleure des maîtresses, qu'elle et
ses enfants étaient adorés par leurs paysans et leurs voisins; mais Mme
Dabrovine est presque pauvre; son mari a dépensé beaucoup d'argent pour
sa campagne de Crimée; elle a tout payé, et elle est restée avec treize
cents roubles de revenus; c'est elle-même qui a élevé sa fille et ses
fils; mais les garçons grandissent, ils ont besoin d'en savoir plus que
ce que peut leur enseigner une femme, quelque instruite qu'elle soit. Et
alors...»

Le général: «Alors quoi? Voulez-vous être leur gouverneur. Je ne demande
pas mieux.»

Dérigny, riant: «Moi, mon général? Mais je ne sais rien de ce que doit
savoir un jeune homme de grande famille!... Non, ce n'est pas ce que je
veux dire. Je voudrais que vous eussiez la pensée de les garder tous
chez vous, de payer un gouverneur et toute leur dépense: vous auriez la
famille qui vous manque, et eux trouveraient le père et le protecteur
qu'ils n'ont plus.»

Le général: «Bien pensé, bien dit! Trouvez-moi un gouverneur, et le plus
tôt possible.»

Dérigny, stupéfait: «Moi, mon général? comment puis-je...?»

Le général: «Vous pouvez, mon ami, vous pouvez ce que vous voulez.
Cherchez, cherchez. Adieu, bonsoir; je me couche et je m'endors
content.»

Dérigny rentra chez lui; les enfants dormaient, sa femme l'attendait.

«Une jolie commission dont je suis chargé par le général! dit Dérigny en
riant. Il faut que je me mette en campagne dès demain pour trouver un
gouverneur aux jeunes Dabrovine.»

Madame Dérigny: «Et où trouveras-tu le gouverneur? Comme c'est facile
dans le centre de la Russie! Tu ne connais personne. Ce n'est pas
Vassili qui te fournira des renseignements. Vraiment, notre bon général
est par trop bizarre. Comment feras-tu?»

Dérigny: «Je ne ferai rien du tout. J'espère qu'il n'y pensera plus.
Mais je regrette de ne pas pouvoir rendre service à Mme Dabrovine, qui
me semble être une excellente personne et ne ressemblant en rien à sa
soeur.»

Madame Dérigny: «De même que ses enfants ne ressemblent en rien à leurs
cousins, Mlle Natasha est une personne charmante, pleine de coeur et de
naïveté, et les garçons paraissent bons et bien élevés.»

Mme Dérigny et son mari causèrent quelque temps, et ils allèrent se
coucher après avoir parlé de leur chère France et de ce qu'ils y avaient
laissé.


XI

LE GOUVERNEUR TROUVÉ

Quelques jours se passèrent sans nouveaux événements. Mme Papofski
contenait les élans de sa colère quand elle était en présence de son
oncle, qu'elle continuait à flatter sans succès; elle évitait sa soeur;
ses enfants fuyaient leurs cousins, qui faisaient bande à part avec
Jacques et Paul. Mme Papofski ne négligeait aucun moyen pour se faire
bien venir de Dérigny; elle sut par lui que le général avait déchiré sa
liste de commandes.

Madame Papofski: «Vous l'avez fait voir à mon oncle?»

Dérigny: «Comme c'était mon devoir de le faire, Madame. Je ne puis me
permettre aucune dépense qui ne soit autorisée; par mon maître.»

Madame Papofski: «Mais il ne l'aurait pas su; mon oncle dépense sans
savoir pourquoi ni comment. Vous auriez pu compter des chevaux morts ou
une voiture cassée.»

Dérigny: «Ce serait me rendre indigne de la confiance que le général
veut bien me témoigner, Madame, veuillez croire que je suis incapable
d'une pareille supercherie.»

Madame Papofski: «Je le crois et je le vois, brave, honnête monsieur
Dérigny. Ce que j'ai fait et ce que j'ai dit était pour savoir si vous
étiez réellement digne de l'attachement de mon oncle. Je ne m'étonne pas
de l'empire que vous avez sur lui, et je me recommande à votre amitié,
moi et mes pauvres enfants, mon cher monsieur Dérigny. Si vous saviez
quelle estime, quelle amitié j'ai pour vous! Je suis si seule dans le
monde! Je suis si inquiète de l'avenir de mes enfants! Nous sommes si
pauvres!

Dérigny ne répondit pas; un sourire ironique se faisait voir malgré lui;
il salua et se retira.

Mme Papofski le regarda s'éloigner avec colère.

«Coquin! dit-elle à mi-voix en le menaçant du doigt. Tu fais l'homme
honnête parce que tu vois que je ne suis pas en faveur! Tu fais la cour
à ma soeur parce que tu vois la sotte tendresse de mon oncle pour cette
femme hypocrite et pour sa mijaurée de Natasha, qui cherche à capter mon
oncle pour avoir ses millions... On veut me chasser; je ne m'en irai
pas; je les surveillerai; j'inventerai quelque conspiration; je
les dénoncerai comme conspirateurs, révolutionnaires polonais...
catholiques... Je trouverai bien quelque chose de louche dans leurs
allures. Je les ferai tous arrêter, emprisonner, knouter... Mais il me
faut du temps... un an peut-être... Oui, encore un an, et tout sera
changé ici! Encore un an, et je serai la maîtresse de Gromiline! et je
les mènerai tous au bâton et au fouet!»

Mme Papofski s'était animée; elle ne s'était pas aperçue que dans
son exaltation elle avait parlé tout haut. Sa porte, à laquelle elle
tournait le dos, était restée ouverte; Jacques s'y était arrêté un
instant, croyant que son père était encore chez Mme Papofski, et que
c'était à lui qu'elle parlait.

Lorsqu'elle se tut, Jacques, surpris et effrayé de ce qu'il venait
d'entendre, avança vers la porte, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et
vit que Mme Papofski était seule. Sa frayeur redoubla, il se retira sans
bruit, et, le coeur palpitant, il alla trouver son père et sa mère.

Jacques: «Papa, maman, il faut vite dire au pauvre général que Mme
Papofski lui prendra tout, le fera enfermer, knouter, et nous aussi.
Il faut nous sauver avec le général et retourner avec tante Elfy.»
Dérigny.. «Tu perds la tête, mon Jacquot! Qu'est-ce qui te donne des
craintes si peu fondées? Comment Mme Papofski avec toute sa méchanceté,
peut-elle faire du mal au général, et même à nous, qui sommes sous sa
protection à lui?»

Jacques: «J'en suis sûr, papa, j'en suis sûr; voici ce que j'ai entendu:

«On veut me chasser: je ne m'en irai pas.»

Et Jacques continua jusqu'au bout à redire à son père et à sa mère les
paroles menaçantes de Mme Papofski.

Dérigny et sa femme n'eurent plus envie de rire des terreurs de Jacques,
qu'ils partagèrent. Mais Dérigny, toujours attentif à épargner à sa
femme et à ses enfants toute peine, toute inquiétude, dissimula sa
préoccupation et les rassura pleinement.

«Soyez bien tranquilles, leur dit-il: je préviendrai le général, et,
avec l'aide de Dieu, nous déjouerons ses plans et nous sauverons ce bon
général en nous sauvant nous-mêmes. Ne parle à personne de ce que tu as
entendu, mon enfant; si Mme Papofski savait qu'elle a parlé tout haut et
que tu étais là, elle hâterait sa vengeance, et nous n'aurions pas le
temps de la défense.»

Jacques: «Je n'en dirai pas un mot, papa; mais où est Paul?»

Dérigny: «Il joue dehors depuis le déjeuner.»

Jacques: «Je vais aller le rejoindre, papa. Quand il est seul, j'ai
toujours peur qu'il ne soit pris par ces méchants petits Papofski.
Devant le général, ils nous témoignent de l'amitié, mais, quand ils nous
trouvent seuls, il n'y a pas de sorte de méchancetés qu'ils ne cherchent
à nous faire.»

Jacques alla dans la cour; Paul n'y était plus. Il continua ses
recherches avec quelque inquiétude, et aperçut enfin son frère au bord
d'un petit bois, immobile et parlant à quelqu'un que Jacques ne voyait
pas. Il courut à lui, l'appela; Paul se retourna et lui fit signe
d'approcher. Jacques, en allant le rejoindre, lui entendit dire: «N'ayez
pas peur, c'est Jacques, il est bien bon, il ne dira rien.»

Jacques: «A qui parles-tu, Paul?»

Paul: «A un pauvre homme si pâle, si faible, qu'il ne peut plus
marcher.»

Jacques jeta un coup d'oeil dans le bois, et vit en effet, à travers les
branches, un homme demi-couché et qui semblait près d'expirer.

Jacques: «Qui êtes-vous, mon pauvre homme? Pourquoi restez-vous là? Par
où êtes-vous entré?»

L'étranger: «Par les bois, où je me suis perdu. Je meurs de faim et de
froid; je n'ai rien pris depuis avant-hier soir.»

Jacques: «Pauvre malheureux! Je vais vite aller chercher quelque chose à
manger et prévenir papa.»

L'étranger: «Non, non; ne dites pas que je suis ici. Ne dites rien. Je
suis perdu si vous me dénoncez.»

Jacques: «Papa ne vous dénoncera pas. N'ayez pas peur. Attendez-nous.

Viens vite, Paul, apportons à manger à ce pauvre homme.»

Avant que l'étranger eût eu le temps de renouveler sa prière, les deux
frères étaient disparus en courant. Le malheureux se laissa tomber; il
fit un geste de désespoir.

«Perdu! perdu! dit-il. On va venir, et je n'ai plus de forces pour me
relever. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! Après m'avoir sauvé de
tant de dangers, ne me laissez pas retomber dans les mains de mes cruels
bourreaux. Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, protégez-moi!»

Il serra, contre son coeur une petite croix de bois, la porta à ses
lèvres, pria et attendit.

Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, qu'il entendit marcher,
parler, et qu'il vit les deux enfants, accompagnés d'un homme qui
avançait à grands pas; les enfants couraient.

Dérigny, car c'était lui, approcha, et, avant de parler, il versa un
verre de vin, qu'il fit avaler à l'infortuné, mourant de besoin; ensuite
il lui fit boire une tasse de bouillon encore chaud, dans lequel il
avait fait tremper une tranche de pain. L'inconnu mangeait avec avidité;
ses regards exprimaient la reconnaissance et la joie.

«Assez, mon pauvre homme, dit Dérigny en lui refusant le reste du pain
que les enfants avaient apporté. Trop manger vous ferait mal après un si
long jeûne. Dans une heure vous mangerez encore. Essayez de vous lever
et de venir au château.

--Le château de qui? Chez qui êtes-vous? dit l'étranger d'une voix
faible.»

Dérigny: «Chez M. le général comte Dourakine.»

L'étranger: «Dourakine! Dourakine! Comment! lui, Dourakine? Est-il
encore le brave, l'excellent homme que j'ai connu?»

Dérigny: «Toujours le meilleur des hommes! Un peu vif parfois, mais bon
à se faire aimer de tout le monde.»

L'étranger: «Prévenez-le... Allez lui dire... Mais non; je vais essayer
de marcher. Je me sens mieux.»

L'étranger voulut se lever; il retomba aussitôt.

«Je ne peux pas, dit-il avec découragement.»

Dérigny: «Voulez-vous qu'on le prévienne? Il est chez lui.»

L'étranger: «Je crois que oui; ce sera mieux. Dites-lui de venir, pour
l'amour de Dieu et de Romane.»

Dérigny, trop discret pour interroger l'étranger sur sa position
bizarre, salua et s'éloigna, emmenant les enfants. Il les envoya
raconter à leur mère ce qui venait d'arriver, en leur défendant d'en
parler à tout autre, et alla faire son rapport au général.

Le général: «Que diantre voulez-vous que j'y fasse? S'il est perdu dans
mes bois, tant pis pour lui; qu'il se retrouve.»

Dérigny: «Mais, mon général, il est demi-mort de froid et de fatigue.»

Le général: «Eh bien qu'on lui donne des habits, qu'on le chauffe, qu'on
le nourrisse. Tenez, voilà! prenez; il ne manque pas de manteaux, de
fourrures. Qu'on le couche, s'il le faut. Je ne vais pas laisser mourir
de faim, de froid et de fatigue, et à ma porte encore, un homme qui me
demande la charité. Qui est-il? Est-ce un paysan, un marchand?»

Dérigny: «Je ne sais pas, mon général; seulement j'ai oublié de vous
dire qu'il avait dit: «Dites-lui de venir pour l'amour de Dieu et de
Romane.»

Le général, sautant de dessus son fauteuil: «Romane! Romane! Pas
possible! Il a dit Romane? En êtes-vous bien sûr?»

Dérigny: «Bien sûr, mon général.

Le général: «Mon pauvre Romane! Je ne comprends pas... Mourant de faim
et de fatigue? Lui, prince, riche à millions et que je croyais mort!»

Le général courut plutôt qu'il ne marcha vers la porte, dit à Dérigny de
le guider, et marcha de toute la vitesse de ses grosses jambes vers le
bois où gisait Romane.

Dès qu'il l'aperçut, il alla à lui, le souleva, l'embrassa, le soutint
dans ses bras, et le regarda avec une profonde pitié mélangée de
surprise.

«Mon pauvre ami, quel changement! quelle maigreur! Qu'est-il arrivé?»

Romane ne répondit pas et désigna du regard Dérigny, dont il ignorait la
discrétion et la fidélité. Le général comprit et dit tout haut:

«Parlez sans crainte, mon pauvre garçon. Dérigny a toute ma confiance;
il est discret comme la tombe, il nous viendra en aide s'il le faut, car
il est de bon conseil.»

L'étranger: «Eh bien, mon cher et respectable ami, j'arrive de Sibérie,
où je travaillais comme forçat, et d'où je me suis échappé presque
miraculeusement.»

Le général fut sur le point, dans sa surprise, de laisser retomber
Romane et de tomber lui-même.

«Toi, en Sibérie! Toi, forçat! C'est impossible! Viens te reposer chez
moi; tu retrouveras tes idées égarées par la fatigue et la faim.»
Romane: «Si l'on me voit entrer chez vous, la curiosité de vos gens sera
excitée, mon respectable ami: je serai dénoncé, arrêté et ramené dans
cet enfer.»

Le général vit bien au ton calme, au regard triste et intelligent de
Romane, qu'il était dans son bon sens. Il réfléchit un instant et se
tourna vers Dérigny.

«Comment faire, mon ami?»

Dérigny avait tout compris; son plan fut vite conçu.

«Mon général, voici ce qu'on pourrait faire. Je vais laisser mon manteau
à monsieur, pour le préserver du froid, et je vais apporter quelque
chose de chaud à prendre et de la chaussure, dont il a grand besoin. Et
vous, mon général, vous vous en retournerez chez vous comme revenant de
la promenade. Vous donnerez des ordres pour qu'on m'attelle un cheval
à la petite voiture, vous voudrez bien ajouter que je vais à Smolensk
chercher un gouverneur que vous faites venir pour vos neveux. Je
partirai; au lieu d'aller à la ville, je ferai quelque lieues sur la
route pour fatiguer le cheval, afin que les gens d'écurie ne se doutent
de rien. Je reviendrai par le chemin qui borde les bois, et je prendrai
Monsieur pour le ramener au château.»

Les yeux du général brillèrent; il serra la main de Dérigny. «De
l'esprit comme un ange! Tu vois, mon pauvre Romane, que nous avons bien
fait de le mettre dans la confidence. Prends le manteau de Dérigny, je
lui donnerai un des miens.»

Romane: «Mais, mon cher comte, mes vêtements grossiers, usés et déchirés
me donnent l'aspect de ce que je suis, un échappé de Sibérie.»

Le général: «Dérigny te donnera de quoi te vêtir, mon ami; ne t'inquiète
de rien; il pourvoira à tout.»

Dérigny se dépouilla de son manteau et en revêtit Romane, qui lui
exprima sa reconnaissance en termes énergiques mais mesurés. Le général
s'éloigna pour aller aux écuries commander la voiture qui devait lui
ramener son malheureux ami; Dérigny l'accompagna. Ils convinrent que
Romane, qui parlait parfaitement l'anglais, et qui, en qualité de
Polonais, avait du type blond écossais, passerait pour un gouverneur
anglais que le général faisait venir pour ses neveux; Dérigny fut chargé
de le prévenir de son origine et de son nom, master Jackson. Dérigny
alla demander à la cuisine quelque chose de chaud avant de partir pour
aller à la ville chercher le gouverneur anglais. On s'empressa de lui
servir une assiette de soupe aux choux, bouillante, avec un bon morceau
de viande; Dérigny l'emporta, compléta le repas avec une bouteille de
vin, sortit par une porte de derrière, et courut rejoindre Romane,
qu'il laissa manger avec délices ce repas improvisé. Avant de monter en
voiture, il alla prendre les derniers ordres du général, reçut de lui un
superbe manteau, et partit pour sa mission charitable, après en
avoir prévenu sa femme, qui avait déjà été informée par Jacques de
l'événement. Le général revint chez sa nièce et s'établit chez elle.

Le général: «Tu vas avoir quelqu'un pour t'aider à instruire tes
garçons, ma chère enfant.»

Madame Dabrovine: «Mais non, mon oncle; Natasha et moi, nous leur
donnons leurs leçons; nous n'avons besoin de personne.»

Le général souriant: «Vous leur donnez des leçons de latin, de grec?

Madame Dabrovine, hésitant: «Non, mon oncle, nous ne savons que le russe
et le français.»

Le général: «Il faut pourtant que les garçons sachent le latin et le
grec,»

Natasha, riant: «Mais vous, mon oncle, vous ne savez pas le latin ni le
grec?»

Le général: «C'est pourquoi je suis et serai un âne.»

Natasha: «Oh! mon oncle! c'est mal ce que vous dites. Est-ce que
l'empereur aurait nommé général un âne? est-ce qu'il vous aurait donné
une armée à commander?»

Le général, souriant: «Tu ne sais ce que tu dis; un âne à deux pieds
peut devenir général et rester âne. Et je dis que le gouverneur va
arriver, et qu'il faut un gouverneur à tes frères.»

Madame Dabrovine: «Mais, mon oncle, mon bon oncle, je n'ai..., je ne
peux pas... Un gouverneur se paye très cher... et... je ne sais pas...»

Le général: «Tu ne sais pas où tu prendras l'argent pour le payer? C'est
ça, n'est-il pas vrai? Dans ma poche, parbleu! Que veux-tu que je fasse
de mon argent? Tiens, Natasha, prends ce portefeuille; donne-le à
ta mère; et, quand il sera vide, tu me le rapporteras, que je le
remplisse.»

Madame Dabrovine: «Non, mon oncle, vous êtes trop bon; je ne veux pas
abuser de votre générosité. Natasha, n'écoute pas ton oncle, ne prends
pas son portefeuille.»

Le général: «Ah! vous prêchez la désobéissance à votre fille! Vous me
traitez comme un vieil avare, comme un étranger! Vous prétendez avoir de
l'amitié pour moi, et vous me chagrinez, vous m'humiliez; vous cherchez
à me mettre en colère! Vous voulez me faire comprendre que je suis un
égoïste, un homme sans coeur, qui ne s'embarrasse de personne, qui n'aime
personne. Pauvre, moi! Toujours seul, toujours repoussé! Personne ne
veut rien de moi.»

Le général se rassit et appuya tristement sa tête dans ses mains.

Natasha regarda sa mère d'un air de reproche, s'approcha de son oncle,
se mit à genoux près de lui, lui prit les mains, les baisa à plusieurs
reprises. Le général sentit une larme couler sur ses mains, il releva
Natasha, la serra dans ses bras, et, sans parler, lui tendit son
porte-feuille; Natasha le prit, et, les yeux encore humides, elle le
porta à sa mère.

«Prenez, maman; à quoi sert de cacher à mon oncle que nous sommes
pauvres? Pourquoi refuser plus longtemps d'accepter ses bienfaits?
Pourquoi blesser son coeur en refusant ce qu'il nous offre avec une
tendresse si vraie, si paternelle? On peut tout accepter d'un père, et
n'est-il pas pour nous un bon et tendre père?»

Mme Dabrovine prit le portefeuille des mains de sa fille, alla près de
son oncle, l'embrassa.

«Merci, mon père, dit-elle avec attendrissement; merci du fond du coeur.
Natasha a raison; j'avais tort. J'accepterai désormais tout ce que vous
voudrez m'offrir. Je suis votre fille par la tendresse que je vous
porte, et j'avoue sans rougir que, sans vous, je ne puis en effet élever
convenablement mes enfants.»

Le général: «...Qui sont à l'avenir les miens, comme toi tu es ma fille
bien-aimée!»

Le général les prit toutes deux dans ses bras, les embrassa en les
regardant avec tendresse.

«Ma chère petite Natasha, ta bonne action ne sera pas perdue. Repose-toi
sur moi du soin de ton avenir. Natalie, tu trouveras dans ce
porte-feuille dix mille roubles. Ne te gêne pas pour acheter et donner;
je renouvellerai tes dix mille roubles quand ils seront épuisés. Je ne
demande qu'une seule chose: c'est que tu m'appelles ton père quand nous
serons seuls.»

Madame Dabrovine: «Je m'abandonne entièrement à vous, mon père; je ferai
comme vous le désirez.»

Le général resta chez sa nièce jusqu'au moment où Dérigny frappa à la
porte.

«Mon général, dit-il en entrant, j'ai amené le gouverneur, M. Jackson,
que vous m'avez commandé d'aller chercher; il est dans votre cabinet,
qui attend vos ordres.»

Le général sourit de la surprise de Mme Dabrovine et de Natasha, et
sortit avec Dérigny.

Natasha: «Quel bon et excellent père Dieu nous a donné, maman! Comme il
fait le bien avec grâce et amabilité!».

Madame Dabrovine: «Que Dieu le bénisse et lui rende le bonheur qu'il
nous donne, mon enfant! L'éducation de tes frères m'inquiétait beaucoup.
Me voici tranquille sur leur avenir... et sur le tien, Natasha.»

Natasha: «Oh! maman, le mien est bien simple! C'est de rester toujours
avec vous et avec mon bon oncle.»

La mère sourit et ne répondit pas. Les garçons arrivèrent avec leurs
devoirs terminés; Mme Dabrovine et sa fille s'occupèrent à les corriger
jusqu'au dîner.

Quand l'heure du dîner arriva, Mme Dabrovine et Mme Papofski entrèrent
au salon, suivies de leurs enfants; le général y était avec M. Jackson,
qu'il présenta à ses nièces.

Le général, à Mme Dabrovine: «Ma nièce Natalie, j'ai engagé M. Jackson
pour cinq ans, pour terminer l'éducation de mes petits enfants, que
voici, monsieur, ajouta-t-il en lui présentant Alexandre et Michel.
Consens-tu, Natalie, à lui confier tes fils? Je réponds de lui comme de
moi-même.

--Tout ce que vous ferez, mon oncle, sera toujours bien fait», répondit
Mme Dabrovine avec un sourire gracieux.

Et, prenant ses fils par la main, elle les remit à M. Jackson, qui salua
la mère et embrassa ses élèves.

Mme Papofski examinait d'un air hautain le nouveau venu, auquel elle ne
put trouver à redire, malgré l'humeur que lui donnait cette nouvelle
preuve d'amitié de son oncle pour Mme Dabrovine. Lui trouvant l'air et
des manières distinguées, elle résolut de le détacher du parti Dabrovine
et l'attirer dans le sien, pour donner meilleur air à sa maison et se
débarrasser de ses enfants. Elle attendait un mot de son oncle pour les
mettre tous, filles et garçons, aux mains de M. Jackson. Voyant que
l'oncle ne disait plus rien, elle avança elle-même vers M. Jackson et
lui présenta Mitineka, Sonushka, Yégor, Pavlouska, Nikolai, en disant:

«Voici aussi les miens que je vous confie, Monsieur; les autres sont
encore trop jeunes: vous les aurez plus tard. Je suis reconnaissante à
mon oncle d'avoir pensé à l'éducation de ses petits-enfants, comme il
dit.

--Merci, mon bon oncle.

--Il n'y a pas de quoi nous remercier, Maria Pétrovna, répondit le
général revenu de sa surprise; je n'ai pas du tout pensé aux vôtres, que
vous élevez si bien et qui ont leur père pour achever votre oeuvre; je
n'ai engagé M. Jackson que pour les deux fils de votre soeur, et il en
aura bien assez, sans y ajouter cinq diables qui le feront enrager du
matin au soir.»

Madame Papofski, à M. Jackson: «J'espère, Monsieur, que vous ferez pour
moi, par complaisance, ce que mon oncle ne vous a pas imposé.»

Monsieur Jackson: «Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous
contenter, Madame.»

L'accent un peu anglais du gouverneur n'était pas désagréable; Mme
Papofski lui fit un demi-salut presque gracieux, et regarda sa soeur
d'un air de triomphe. Le général se grattait la tête; il avait l'air
embarrassé et mécontent.

«C'est impossible, dit-il enfin; impossible! Jackson ne peut pas avoir
une bande de drôles indisciplinés à régenter. Je ne le veux pas; je le
défends; entendez-vous, Jackson; et vous, Maria Pétrovna, m'avez-vous
entendu?»

M. Jackson s'inclina; Mme Papofski dit d'un air piqué qu'elle était
habituée à se voir, ainsi que ses enfants, traitée en étrangère, et
qu'elle se soumettait aux ordres de son oncle.

Le dîner fut calme; le soir les enfants jouèrent dans la galerie comme
à l'ordinaire; Jacques et Paul y furent appelés. Natasha et M. Jackson
durent plus d'une fois s'interposer entre les bons et les mauvais; ces
derniers étaient en nombre. M. Jackson examinait et jugeait; il ne se
mêlait pas aux jeux.

«Jouez donc avec nous, Monsieur, dit Natasha; vous vous ennuierez tout
seul sur cette chaise.»

Monsieur Jackson: «Je vous remercie de votre offre obligeante,
Mademoiselle, j'en profiterai demain et les jours suivants; aujourd'hui
je me sens tellement fatigué de mon long voyage, que je demande la
permission d'être simple spectateur de vos jeux.»

Quand les enfants se retirèrent, le général accompagna Mme Dabrovine
dans son salon; M. Jackson demanda la permission de prendre le repos
dont il avait tant besoin, et Mme Papofski rentra dans son appartement.

Lorsque chacun fut installé à sa place accoutumée, et que Natasha eut
tout rangé autour de sa mère et de son oncle, elle dit au général:

«Savez-vous, mon oncle, que le pauvre M. Jackson a été bien malheureux?

--Comment le sais-tu, est-ce qu'il te l'a dit? répondit le général avec
quelque frayeur d'une indiscrétion de Romane.»

Natasha: «Oh non! mon oncle; il ne m'a rien dit: mais je le sais et j'en
suis sûre, parce que je l'ai vu à son air triste, pensif, souffrant.
Il y a longtemps qu'il souffre! Voyez comme il est pâle, comme il est
maigre! Pauvre homme, il me fait peine.»

Le général: «C'est parce qu'il a eu le mal de mer en venant
d'Angleterre, mon enfant. Et puis, vois-tu, il a quitté sa famille, ses
amis; il faut bien lui donner le temps de s'accoutumer à nous tous.»

Natasha: «Alors, mon oncle, je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il
soit heureux chez nous. Vous verrez comme je serai aimable pour lui.
Pauvre homme! Tout seul, c'est bien triste!

--Bon petit coeur!» dit le général en souriant.

On causa quelque temps encore. Natasha appela Dérigny pour accompagner
son oncle, et chacun se retira.

Quand le général fut seul avec Dérigny, il lui raconta que, quelques
années auparavant, dans une campagne en Circassie, il avait eu pour aide
de camp un jeune Polonais, le prince Pajarski, un des plus grands noms
de la Pologne, et possédant une immense fortune; il s'y était beaucoup
attaché; il lui avait rendu et en avait reçu de grands services.

«Je l'aimais comme mon fils, et il avait pour moi une affection toute
filiale.»

Romane était retourné en congé en Pologne, et le général n'en avait pas
entendu parler depuis. On lui avait seulement appris qu'il avait disparu
un beau jour sans qu'on ait pu savoir ce qu'il était devenu.

«Il m'a dit avant dîner qu'on l'avait accusé de complots contre la
Russie pour rétablir le royaume de Pologne; qu'il avait été enlevé, mené
en Sibérie, et qu'après y avoir souffert horriblement il était parvenu
à s'échapper, et qu'après mille dangers il avait eu le bonheur d'être
trouvé par vos enfants, mon brave Dérigny.»

Dérigny: «Mon général, avant de vous demander ce que vous ferez du
prince Pajarski, qui ne peut pas rester éternellement gouverneur de
vos petits-neveux, quelque charmante et aimable que soit toute cette
famille, je crois devoir vous faire part d'une découverte qu'a faite mon
petit Jacques, et dont il a compris l'importance.»

Dérigny raconta au général ce qui s'était passé entre lui et Mme
Papofski, et les menaces que Jacques lui avait entendu proférer.

Le général devint pourpre; ses yeux prirent l'aspect flamboyant qui leur
était particulier dans ses grandes colères. Il fut quelque temps sans
parler et dans une grande agitation.

«La misérable! s'écria-t-il enfin. La scélérate!... C'est qu'elle
pourrait réussir! Une dénonciation est toujours bien accueillie dans ce
pays, surtout quand il y a de la Pologne et du catholique sous jeu. Et
nous voilà avec notre pauvre Romane! Si elle découvre quelque chose,
nous sommes tous perdus! Que faire? Dérigny, mon ami, venez-moi en aide.
Que feriez-vous pour sauver mes pauvres enfants Dabrovine, et vous et
les vôtres, des serres de ce vautour?»

Dérigny: «Contre des maux pareils, mon général, je ne connais qu'un
moyen, la fuite.»

Le général: «Et comment fuir, six personnes ensemble? Et comment vivre,
sans argent, en pays étranger?»

Dérigny: «Pourquoi, mon général, ne prépareriez-vous pas les voies en
vendant quelque chose de votre immense fortune?»

Le général: «Tiens, c'est une idée!... Bonne idée, ma foi!... Je puis
vendre ma maison de Pétersbourg, celle de Moscou, puis mes terres
en Crimée, celles de Kief, celles d'Orel; il y en a pour six à sept
millions au moins... Je vais écrire dès demain. J'enverrai tout cela
à Londres, et pas en France, pour ne pas donner de soupçons... Mais
Gromiline! elle l'aura, la scélérate!, Diable! comment faire pour
empêcher cela!... Et puis, comment partir tous sans qu'elle le sache?»

Dérigny: «Il faut qu'elle le sache, mon général.»

Le général: «Vous êtes fou, mon cher. Si elle le sait, elle nous fera
tous coffrer.»

Dérigny: «Non, mon général; il faut au contraire l'intéresser à notre
départ à tous. Vous parlerez d'aller dans un climat plus doux et aux
eaux d'Allemagne pour la santé de Mme Dabrovine, qui devra être dans le
secret, et vous demanderiez à Mme Papofski de régir et de surveiller vos
affaires à Gromiline pendant votre absence de quelques mois.»

Le général: «Mais elle aurait Gromiline, et c'est ce que je ne veux
pas!»

Dérigny: «Elle n'aurait rien du tout, mon général, parce que vous
n'exécuterez ce projet que lorsque vous aurez vendu Gromiline et
que vous serez convenu du jour de la prise de possession du nouveau
propriétaire, qui arrivera quelques jours après votre départ.

--Bien, très bien, s'écria le général en se frottant les mains les yeux
brillants de joie. Bonne vengeance! J'irai mourir en France, comme j'en
avais le désir; je vous ramène chez vous, mon cher ami; j'assure la
fortune de ma fille, et je vous laisse tous heureux et contents.»

Dérigny, riant: «Et le pauvre prince que vous oubliez, mon général?»

Le général: «Comment, je l'oublie? puisque je le marie! Mais pas encore;
dans un an ou deux... Vous ne comprenez pas, mais je m'entends.»

Dérigny ne put retenir un sourire; le général rit aussi de bon coeur; il
recommanda à Dérigny de venir l'éveiller de bonne heure le lendemain; il
voulait avoir le temps d'écrire toutes ses lettres pour la vente de ses
terres et maisons.


XII

RUSE DU GENERAL

Les jours suivants se passèrent sans événements remarquables. Mme
Dabrovine témoignait une grande estime et une grande confiance à M.
Jackson, qui réunissait toutes les qualités que l'on cherche sans les
trouver chez un précepteur. Indépendamment d'une instruction très
étendue, il dessinait et peignait bien et avec facilité; il savait
l'anglais, l'allemand et le français; quant au polonais, il s'en cachait
soigneusement.

Mme Dabrovine et le général étaient enchantés; Natasha était dans
l'admiration et la témoignait en toute occasion. M. Jackson était fort
content de ses élèves, parmi lesquels s'était imposée Natasha pour la
musique, le dessin et les langues étrangères. Les leçons se donnaient
dans le joli salon, à la demande du général, qui s'en amusait et s'y
intéressait beaucoup. Jacques avait été invité, à sa grande joie, à
prendre part à l'éducation soignée que recevaient les jeunes Dabrovine;
le général avait raconté tous les détails de la vie de Jacques et de
Paul, et on les aimait beaucoup dans la famille Dabrovine. Ce côté
du château vivait donc heureux et tranquille; l'hiver s'avançait; le
général vendait à l'insu de la Papofski ses terres et ses maisons, et
faisait de bons placements en Angleterre; un jour, enfin, il reçut, d'un
général aide de camp de l'empereur, une proposition pour Gromiline; il
en offrait cinq millions payés comptant. Le général Dourakine accepta, à
condition qu'il n'en dirait mot à personne, même après l'achat, jusqu'au
1er juin, et qu'il viendrait lui-même ce jour-là prendre possession du
château et en chasser la famille Papofski qui y était installée. Les
conditions furent acceptées; la vente fut terminée, l'argent payé et
envoyé à Londres; Mme Papofski ne savait rien de toutes ces ventes; les
Dérigny, Mme Dabrovine et Romane étaient seuls dans la confidence.

Le général, sollicité par Romane, avait révélé à Mme Dabrovine le vrai
nom et la position du prince Pajarski; elle avait donné les mains avec
joie au complot arrangé par son oncle et Dérigny pour quitter la Russie;
elle se plaignait de sa santé devant sa soeur, regrettait de ne pouvoir
aller aux eaux. A la fin de l'hiver, un jour le général lui proposa
devant Mme Papofski de la mener aux eaux en Allemagne; elle fit quelques
objections sur le dérangement, l'ennui que donnerait à son oncle un
voyage avec tant de monde.

Le général: «Tu peux ajouter à tous les tiens la famille Dérigny que
j'emmènerai.»

Madame Papofski: «Comment, mon oncle, vous vous embarrasserez de tous
ces gens-là?»

Le général: «Oui, Maria Pétrovna; comme je compte vous laisser à
Gromiline pour faire mes affaires en mon absence, j'aime mieux vous
débarrasser d'une famille que vous n'aimez pas; d'ailleurs ils veulent
retourner en France, où ils ont des parents et du bien.»

Les yeux de Mme Papofski brillèrent et s'ouvrirent démesurément; elle ne
pouvait croire à tant de bonheur.»

Madame Papofski: «Vous me laisseriez... ici..., chez vous... et
maîtresse de tout diriger?»

Le général: «Tout! Vous ferez ce que vous voudrez; vous dépenserez ce
que vous voudrez tout le temps que vous y resterez.»

Madame Papofski: «Et combien de temps durera votre absence, mon bon
oncle?»

Le général: «Un an, mon excellente nièce; quinze mois peut-être.»

Mme Papofski ne pouvait plus contenir sa joie. Elle se jeta dans les
bras du général, qui la repoussa sous prétexte qu'elle dérangeait sa
superbe coiffure.»

Madame Papofski: «Mon pauvre oncle! Un an, c'est affreux!»

Le général: «Deux ans, peut-être!»

Madame Papofski: «Deux ans, vraiment! Deux ans! Je ne puis croire à
un... un...»

Le général, avec ironie: «...à un bonheur, pareil!»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle! vous êtes méchant!»

Le général: «Bonheur énorme! rester un an...»

Madame Papofski, vivement: «Vous disiez deux ans?»

Le général: «Deux ans, si vous voulez; maîtresse souveraine de
Gromiline, avec la chance que je meure, que je crève! Vous n'appelez pas
ça un bonheur?»

Madame Papofski, faisant des mines: «Mon oncle; vous être trop méchant!
Vrai! je vous aime tant! Vous savez?»

Le général: «Oui, oui, je sais; et croyez que je vous aime comme vous
m'aimez.»

Mme Papofski se mordit les lèvres; elle devinait l'ironie et elle aurait
voulu se fâcher, mais le moment eût été mal choisi: Gromiline pouvait
lui échapper. Elle faisait son plan dans sa tête; aussitôt après le
départ de son oncle, elle le dénoncerait comme recevant chez lui des
gens suspects. Depuis six mois que Romane était là, elle avait observé
bien des choses qui lui semblaient étranges: l'amitié familière de son
oncle pour lui, la politesse et les déférences de sa soeur, les manières
nobles et aisées du gouverneur; sa conversation, qui indiquait
l'habitude du grand monde; de fréquentes et longues conversations à voix
basse avec son oncle, des rougeurs et des pâleurs subites au moindre
mouvement extraordinaire au dehors, le service empressé de Dérigny près
du nouveau venu, tous ces détails étaient pour elle des indices d'un
mystère qu'on lui cachait. La famille française était évidemment envoyée
par des révolutionnaires pour former un complot. Le prétendu Anglais,
qui oubliait parfois son origine, et qui perdait son accent pour parler
le français le plus pur et le plus élégant, devait être un second
émissaire: elle avait pris des informations secrètes sur l'arrivée de
M. Jackson à Smolensk. Personne, dans la ville, n'avait vu ni reçu cet
étranger. Il y avait donc un mystère là dedans. Sa soeur et Natasha
étaient sans doute dans le secret; tous alors étaient du complot, et
leur éloignement rendrait la dénonciation plus facile.

Pendant qu'elle roulait son plan dans sa tête et qu'elle s'absorbait
dans ses pensées, son regard fixe et méchant, son sourire de triomphe,
son silence prolongé attirèrent l'attention du général, de Mme Dabrovine
et de Romane. Ils se regardèrent sans parler; le général fit à Romane
et à Mme Dabrovine un signe qui recommandait la prudence. Mme Dabrovine
reprit son ouvrage; Romane se leva pour aller rejoindre les enfants,
qui, disait-il, pouvaient avoir besoin de sa surveillance. Le général se
leva également et annonça qu'il allait travailler.

«Je mets mes affaires en ordre, Maria Pétrovna, pour vous rendre facile
la gestion de mes biens; de plus, il sera bon que je vous mette au
courant des revenus et des valeurs des terres et maisons. Dérigny m'aide
à faire mes chiffres, qui me cassent la tête; je suis fort content de
l'aperçu en gros de ma fortune, et je crois que vous ne serez pas fâchée
d'en connaître le total.»

Mme Papofski rougit et n'osa pas répondre, de crainte de trahir sa joie.

«Vous n'êtes pas curieuse, Maria Pétrovna, reprit le général après un
silence. Vous saurez que, si vous venez à hériter de moi, vous aurez
douze à treize millions.»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne compte pas hériter de vous, vous
savez.»

Le général: «Qui sait! C'est parce que je vous tourmente quelquefois
que vous craignez d'être déshéritée? Qui sait ce qui peut arriver?» Le
regard étincelant de Mme Papofski, la rougeur qui colora son visage
d'une teinte violacée, indiquèrent au général la joie de son âme; elle
pourrait donc avoir Gromiline et le reste des biens de son oncle
sans commettre de crime et sans courir la chance d'une dénonciation
calomnieuse. Sa soeur Dabrovine et l'odieuse Natasha verraient leurs
espérances déçues! A partir de ce moment, elle résolut de changer de
tactique et d'attendre avec patience et douceur le départ de l'oncle et
de ses favoris.

Elle crut comprendre que son oncle mettait de la méchanceté et de la
fourberie dans sa conduite envers Mme Dabrovine et ses enfants; qu'il
jouait l'affection pour mieux les désappointer, et qu'au fond il
préférait à la douceur feinte et aux tendresses hypocrites de sa soeur
son caractère à elle, sa manière d'agir et sa dureté, qui, croyait-elle,
trouvaient un écho dans le coeur et l'esprit de son oncle.

Pendant qu'elle cherchait à comprimer le bonheur qui remplissait son
âme, le général avait pris le bras de Mme Dabrovine et avait quitté le
salon, riant sous cape et se frottant les mains.

Quand il fut dans le salon de Mme Dabrovine et qu'il eut soigneusement
fermé la porte, il se laissa aller à une explosion de gaieté qui fut
partagée par sa nièce. Ils riaient tous deux à l'envi l'un de l'autre
quand Romane entra: il s'arrêta stupéfait.

«Ferme la porte, ferme la porte», lui cria le général au milieu de ses
rires.»

Romane: «Pardon de mon indiscrétion, mon cher comte; mais de quoi et de
qui riez-vous ainsi?»

Le général: «De qui? de Maria Pétrovna. De quoi? de ses espérances et de
sa joie.»

Romane: «Pardonnez, mon cher comte, si je ne partage pas votre gaieté;
mais j'avoue que je n'éprouve que de la terreur devant les regards
méchants et triomphants que jetait sur vous, sur Mme Dabrovine et sur
moi cette nièce avide et désappointée dans ses espérances.»

Le général: «Fini, fini, mon cher! Elle aura Gromiline, mes terres, mes
maisons, mes millions, tout enfin.»

La surprise de Romane augmenta.

Romane: «Mais... vous avez tout vendu... Comment pouvez-vous lui donner
ce que vous n'avez plus?»

Le général: «Et voilà le beau de l'affaire! et voilà pourquoi nous
rions, Natalie et moi. J'ai eu de l'esprit comme un ange. Raconte-lui
cela, ma fille, je ris trop, je ne peux pas.»

Mme Dabrovine raconta à Romane ce qui s'était passé entre le général et
Mme Papofski. Romane rit à son tour de la crédulité de la dame et de la
présence d'esprit du général.

Romane: «Mon cher et respectable ami, j'espère et je crois que vous nous
avez tous sauvés d'un plan infernal de dénonciation qui aurait réussi,
je n'en doute pas.»

Le général: «Et moi aussi, mon ami, j'en suis certain, à la façon dont
on traque tout ce qui est Polonais et catholique; et, sous ces deux
rapports, nous sommes tous véreux; n'est-ce pas, ma fille? ajouta le
général en déposant un baiser sur le front de Mme Dabrovine.»

Madame Dabrovine: «Oh oui! mon père! les souffrances de la malheureuse
Pologne me navrent; et le malheur a ouvert mon coeur aux consolations
chrétiennes d'un bon et saint prêtre catholique qui vivait dans mon
voisinage, et qui m'a appris à souffrir avec résignation et à espérer.»

Romane écoutait Mme Dabrovine avec respect, admiration et bonheur. «Et
vos enfants! dit-il après quelque hésitation.»

Madame Dabrovine: «Tous comme moi, mon cher monsieur, et tous désirant
ardemment pouvoir pratiquer leur religion, seule proscrite et maudite en
Russie, parce qu'elle est seule vraie.»

Romane lui baisa respectueusement la main.

Romane: «Mon cher comte, il serait bon de hâter le départ. Avez-vous
fixé un terme?»

Le général: «J'ai demandé au général Négrinski, qui a acheté Gromiline,
d'attendre au 1er juin pour prendre possession.»

Romane: «Encore six semaines! C'est trop, mon ami; ne pourriez-vous
lui écrire de venir prendre possession en personne le 15 mai?»

Le général: «Très bien! Je vais écrire tout de suite, tu donneras ma
lettre à Dérigny, qui la portera lui-même à Smolensk, à la poste.»

Le général se mit à table; dix minutes après, Romane remettait la lettre
à Dérigny en lui expliquant son importance et pourquoi le départ était
avancé. Dérigny ne perdit pas de temps.

Mme Dabrovine convint avec son oncle qu'elle se plaindrait vivement de
souffrances nouvelles; que le général proposerait de hâter le départ
pour aller attendre la saison des eaux dans un climat plus doux, et
qu'on le fixerait au 1er juin devant Mme Papofski, mais en réalité au
1er mai, dans quinze jours.

«Négrinski arrivera le 15; nous serons déjà loin, en chemin de fer et en
pays étranger; elle aura dix jours de gloire et de triomphe!»

Madame Dabrovine: «Mais, mon père, ne craignez-vous pas que pendant ces
dix jours, elle n'exerce des cruautés contre vos gens et contre les
pauvres paysans?»

Le général: «Non, ma fille, parce que je ferai, avant de partir, un acte
par lequel je donnerai la liberté à tous mes dvarovoï [3] et par lequel
je déclarerai que si elle fait fouetter ou tourmenter un seul individu,
elle perdra tous ses droits et devra quitter mes terres dans les
vingt-quatre heures.»

[Note 3: Domestiques attachés au service particulier des maîtres.]

Madame Dabrovine: «Je reconnais là votre bonté et votre prévoyance, mon
père.»

Le jour même, à dîner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tête, de la
poitrine, de l'estomac, que le général parut inquiet. Il la pressa de
manger; mais Mme Dabrovine, qui avait très bien dîné chez les Dérigny,
par les ordres de son oncle, avant de se mettre à table, assura qu'elle
n'avait pas faim, et ne voulut toucher à rien.

Natasha était dans le secret du départ précipité, sans pourtant en
savoir la cause; elle montra une insensibilité qui ravit Mme Papofski.

«Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle: il est clair qu'elle n'aime
pas du tout sa mère», se disait-elle.

Le général feignit de l'inquiétude, et ne pouvait dissimuler aux yeux
méchants et rusés de Mme Papofski.

«Il ne s'émeut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout»,
pensa-t-elle.

Et son visage rayonnait; sa bonne humeur éclatait en dépit de ses
efforts.

Le lendemain, même scène; Mme Dabrovine quitte la table et va s'étendre
sur un canapé dans le salon; le général, quand il reste seul avec Mme
Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la santé de sa nièce
Dabrovine, et demande conseil à Mme Papofski sur le régime à lui faire
suivre.

Madame Papofski: «Je crois, mon oncle, que ce que vous pourriez faire de
mieux, ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud.»

Le général: «C'est possible... Oui, je crois que vous avez raison. Je
pourrais la faire partir plus tot avec les Dérigny, et moi je ne les
rejoindrais qu'en juillet ou en août aux eaux.»

Mme Papofski frémit. Son règne sera retardé de deux mois au moins.
Madame Papofski: «Il me semble, mon oncle, que dans son état de
souffrance vous séparer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle
vous aime tellement que la pensée de vous quitter...»

Le général: «Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant?» Madame
Papofski: «Ah! mon oncle! tous ceux qui vous connaissent vous aiment
ainsi.»

Le général: «Comment! tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est
effrayant, en vérité. Mais... alors... vous aussi vous mourrez de
chagrin; et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!...
Voyons..., eux n'en font cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la
conscience... Alors... décidément Je reste avec vous.»

Madame Papofski: «Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi,
en comptant les Dérigny!»

Le général: «C'est vrai! Mais... la qualité?»

Madame Papofski: «Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma soeur; et mes enfants
ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si
charmante! Et puis M. Jackson! quel homme admirable! Comme il parle.
bien français! On ne le croirait jamais Anglais...»

Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait légèrement.

Elle s'enhardit à sonder le mystère, et ajouta:

«Plutôt Français... (le général ne bougea pas), ou... même... Polonais.
(Le général bondit.)»

Le général: «Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah! ah! ah!
Polonais! Il y ressemble comme je ressemble à un Chinois.»

La gaieté du général était forcée; sa bouche riait, ses yeux lançaient
des flammes; il sembla à Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir,
il l'étranglerait sur place, le regard fixe et sérieux de cette femme
méchante augmenta le malaise du général, qui s'en alla en disant qu'il
allait savoir des nouvelles de sa nièce.

Madame Papofski: «C'est un Polonais! Je le soupçonnais depuis quelque
temps; j'en suis sûre maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache.
Il est bien heureux de m'avoir laissé le soin de gérer ses affaires en
son absence, sans quoi... j'aurais été à Smolensk et j'aurais dénoncé
le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de
découvrir du nouveau et de m'assurer du fait. A présent, c'est inutile:
je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain,
je vendrai du bois pour un million... et je le garderai, bien entendu.»

Pendant que Mme Papofski triomphait, le général arrivait chez Mme
Dabrovine le visage consterné et décomposé.

«Ma fille, mon enfant! elle a deviné que Romane était un Polonais! Qu'il
se cache! Elle le perdra! elle le dénoncera, la misérable! Mon pauvre
Romane!»

Et le général raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.

Madame Dabrovine: «Mon père! pour l'amour de Dieu, calmez-vous!

Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi! Comment saurait-elle que le prince
Romane n'est pas M. Jackson? Elle soupçonne peut-être quelque chose;
elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous répondu?

Le général: «J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais
furieux et terrifié. Et voilà le malheur! elle s'en est aperçu. Si
tu avais vu son air féroce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne
puis-je l'étouffer, la hacher en morceaux!»

Madame Dabrovine: «Mon père! mon pauvre père! Remettez-vous, laissez-moi
appeler Dérigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer.»

Le général: «Appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi!
Je suis désolé et furieux tout à la fois.»

Mme Dabrovine courut à la recherche de Dérigny, qu'elle trouva
heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de
Mme Dabrovine dans la galerie.

Madame Dabrovine: «Mon bon Dérigny, venez vite calmer mon pauvre père
qui est dans un état affreux; il craint que ma soeur n'ait reconnu le
prince Romane.»

Dérigny suivit précipitamment Mme Dabrovine. Arrivé près du général,
il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Il réfléchit un
instant en tournant sa moustache.

Dérigny: Pas de danger, mon général. Grâce à votre coup de maître
d'avoir abandonné à Mme Papofski, en votre absence, l'administration de
vos biens, son intérêt est de vous laisser partir; il ne serait même pas
impossible que ce fût une ruse pour hâter votre départ et vous faire
abandonner le projet que vous manifestiez de rester à Gromiline et de
nous laisser partir sans vous... Il n'y a qu'une chose à faire, ce me
semble, mon général, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans
douze jours; mais de ne le déclarer à Mme Papofski que la veille, de
peur de quelque coup fourré.»

Madame Dabrovine: «Monsieur Dérigny a raison; je crois qu'il voit très
juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre père. Le danger des autres
vous impressionne toujours vivement.»

Mme Dabrovine serra les mains de son oncle et l'embrassa à plusieurs
reprises; les explications de Dérigny, la tendresse de sa nièce,
remirent du calme dans le coeur et dans la tête du général.

Le général: «Chère, bonne fille! Je me suis effrayé, il est vrai, et à
tort, je pense. Mais aussi, quel danger je redoutais pour mon pauvre
Romane!...et pour nous tous, peut-être!

--Vous l'avez heureusement conjuré, mon général, dit gaiement Dérigny.
Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai déjà emballé
tous les effets auxquels vous tenez, mon général; l'argenterie même est
dans un des coffres de la berline; le reste sera fait en deux heures.»

Le général: «Merci, mon bon Dérigny; toujours fidèle et dévoué.

--Mon père! s'écria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la
frontière: nous n'avons pas de passeports pour l'étranger.

--Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon enfant, répondit le
général en souriant.»

Madame Dabrovine: «Vous avez pensé à tout, mon père! Vous êtes vraiment
admirable, pour parler comme ma soeur.»

Le général: «Où est allé Romane? Savez-vous, Dérigny?»

Dérigny: «.Je ne sais pas, mon général; je ne l'ai pas vu. Mais je pense
qu'il est à son poste, près des enfants.»

Le général: «Tâchez de nous l'envoyer, Dérigny; il faut que je le
prévienne de se tenir en garde contre les scélératesses de ma méchante
nièce. A-t-on jamais vu deux soeurs plus dissemblables?»

Dérigny trouva effectivement Romane dans la galerie; il paraissait agité
et se promenait en long et en large. Natasha l'accompagnait et lui
parlait avec vivacité et gaieté. Dérigny parut surpris de l'agitation
visible de Romane et lui demanda s'il était souffrant.

«Non, non, mon bon monsieur Dérigny, répondit Natasha en riant; je
suis occupée à le calmer et à lui faire la morale. Figurez-vous que
M. Jackson, toujours si bon, si patient, s'est fâché..., mais tout de
bon..., contre mes cousins Mitineka et Yégor, qui sautaient après lui en
l'appelant Polonais. M. Jackson a pris cela comme une injure; et moi,
je lui dis que c'est très mal, que les Polonais sont très bons, très
malheureux, qu'il ne faut pas les détester comme il fait, qu'il faut
même les aimer; et lui, au lieu de m'écouter, il a les yeux rouges comme
s'il voulait pleurer; il me serre la main à me briser les doigts...,
et tout cela par colère..., Tenez, regardez-le; voyez s'il a l'air
tranquille et bon comme d'habitude.»

Dérigny ne répondit pas; Romane se tut également; Natasha alla gronder
encore ses méchants cousins; pendant ce temps, Dérigny et Romane avaient
disparu.

Mme Papofski entra:

Mitineka: «Non, maman, il est parti furieux; nous l'avons appelé
Polonais, comme vous nous l'avez ordonné: il a pris cela pour une
injure; Il s'est fâché, il nous a grondés; il a dit que nous étions des
menteurs, des méchants enfants, et il s'en est allé malgré Natasha.»

Natasha: «Oui, ma tante; et j'ai eu beau lui dire que c'était très mal
de haïr les Polonais comme il le faisait, et d'autres choses, très
raisonnables, il n'a rien voulu écouter, et il est parti très en colère.

--Ah!» dit Mme Papofski.

Et, sans ajouter autre chose, elle quitta la chambre, étonnée et
désappointée.

«Il n'est pas Polonais? pensa-t-telle. Qu'est-il donc?»

Chez Mme Dabrovine, où Romane trouva le général, il raconta, encore tout
ému, l'apostrophe des petits Papofski; et, lorsque le général et Mme
Dabrovine lui dirent qu'il avait tort de s'effrayer de propos d'enfants,
son agitation redoubla.

Romane: «Cher comte, chère madame, ces enfants n'étaient que l'écho
de leur mère; je le voyais à leur manière de dire, à leur insistance
grossière et malicieuse. Ce n'est pas moi seul qui suis en jeu; ce
serait vous, mes bienfaiteurs, mes amis les plus chers, vos fils, votre
fille, si bonne et si charmante; tous vous seriez enveloppés dans la
dénonciation; car, vous savez... elle l'a dit... elle nous fera tous
enfermer, juger, envoyer aux mines, en Sibérie! Oh!... la Sibérie!...
quel enfer!... Quelle terreur de songer que, pour moi, à cause de moi,
vous y seriez tous!... Je me sens devenir fou à cette pensée... Vous...
le général... Natasha!... Oh! mon Dieu! pitié! pitié!... sauvez-les!...
Prenez-moi seul!... Que seul je souffre pour tous ces êtres si
chers!...»

Romane tomba à genoux, la tête dans ses mains. Le général était
consterné; Mme Dabrovine pleurait; Dérigny était ému. Il s'approcha de
Romane.

«Courage, lui dit-il, rien n'est perdu. Le danger n'existe pas depuis
que le général donne, par son départ volontaire, la gestion de toute sa
fortune à Mme Papofski. L'intérêt qui guide ses actions doit arrêter
toute dénonciation. Les biens seraient mis sous séquestre; Mme Papofski
n'en jouirait pas, et elle n'aurait que l'odieux de son crime, dont
l'Etat seul profiterait.

--C'est vrai... Oui... C'est vrai... dit Romane s'eveillant comme d'un
songe. J'étais fou! Le danger m'avait ôté la raison! Pardonnez-moi, très
chers amis, les terreurs que j'ai fait naître en m'y livrant moi-même...
Pardonnez. Et vous, mon cher Dérigny, recevez tous mes remerciements; je
vous suis sincèrement reconnaissant.»

Romane lui serra fortement les deux mains.

«Redoublons de prudence, ajouta-t-il. Encore quelques jours, et nous
sommes tous sauvés. Au revoir, cher comte; je retourne à mon poste,
que j'ai déserté, et si les Papofski recommencent, j'abonderai dans la
pensée de Natasha, qui croyait que j'étais en colère et que c'était par
haine des Polonais que je m'agitais.»

Il sortit en souriant, laissant ses amis calmes et rassurés. Quand il
rentra, il trouva tous les enfants groupés autour de Natasha, qui leur
parlait avec une grande vivacité. Il s'arrêta un instant pour considérer
ce groupe composé de physionomies si diverses. Quand Natasha l'aperçut,
il souriait.

«Ah! vous voilà, monsieur Jackson? Et vous n'êtes plus fâché, je le vois
bien. Mes cousins, voyez, M. Jackson vous pardonne; mais ne recommencez
pas; pensez à ce que je vous ai dit... Et vous, dit-elle en s'approchant
de M. Jackson d'un air suppliant et doux, ne détestez pas les pauvres
Polonais (Jackson tressaille). Je vous en prie... mon cher monsieur
Jackson!... Ils sont si malheureux! On ne leur laisse ni patrie, ni
famille, ni même leur sainte religion! Comment ne pas les plaindre et
ne pas les aimer?... N'est-ce pas que vous tâcherez de... de... les
aimer..., pour ne pas être trop cruel.»

M. Jackson la regardait sans lui répondre; son âme polonaise
tressaillait de joie.

Natasha: «Mais parlez, répondez-moi! c'est donc bien difficile, bien
terrible d'avoir pitié de ceux qui souffrent, qu'on arrache à leurs
familles, qu'on enlève à leurs parents, qu'on envoie en Sibérie?

«Assez, assez! dit Jackson de plus en plus troublé. J'ai pitié de ces
infortunés... Si vous saviez!... Mais assez, plus un mot! Je vous en
conjure.»

Natasha: «Bien, nous n'en parlerons plus... avec vous, car j'en cause
souvent avec maman. Je suis bien aise de vous avoir enfin attendri
sur... Pardon, je me sauve pour ne pas recommencer.»

Et Natasha, riante et légère, s'échappa en courant et vint raconter ses
succès à sa mère et à son oncle.

«Je l'ai converti, maman; il a enfin pitié de ces pauvres Polonais. Il
me l'a dit, mais il ne veut pas qu'on en parle; c'est singulier qu'un
homme si bon déteste des gens si malheureux et si courageux?

«Natasha, dit le général, qui riait et se frottait les mains, sais-tu
que nous partons dans huit ou dix jours?»

Natasha: «Tant mieux, mon oncle; nous serons tous contents de nous en
aller a cause de maman. Et puis...»

Natasha rougit et se tut.

Le général: «Et puis quoi? De qui as-tu peur ici? Achève ta pensée,
Natashineka.»

Natasha: «Mon oncle,... c'est que c'est mal d'être enchantée de quitter
ma tante et mes cousins?»

Le général: «Et pourquoi es-tu enchantée de les quitter?.. Parle sans
crainte, Natasha; dis-nous toute la vérité.»

Natasha: «Eh bien, mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce
que ma tante est méchante pour mes frères, qu'elle appelle des ânes et
des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle
appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce
bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige à porter son châle,
son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la
peine, parce que je vois bien que M. Jackson n'est pas habitué à être
traité ainsi; les pauvres petits Dérigny pleurent souvent, surtout Paul.
Quant à mes cousins, ils taquinent mes frères, tourmentent Jacques et
Paul, et disent des sottises à M. Jackson, qui protège les pauvres
petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agréable.»

Le général, riant: «C'est même très désagréable! Viens m'embrasser,
chère enfant.. Encore huit jours de patience, et tu seras comme nous
délivrée des méchants. En attendant, je te permets d'être enchantée
comme nous.»

Natasha: «Vrai, vous êtes content?... Oh! mon oncle, que vous êtes
bon!»Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle
aux Dérigny. Le général la lui accorda en riant plus fort, et en
recommandant le secret jusqu'au lendemain.


XIII

PREMIER PAS VERS LA LIBERTE

Le lendemain, un peu avant déjeuner, le général appela Mme Papofski dans
le salon; elle arriva, inquiète de la convocation, et trouva son oncle
assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.

«Asseyez-vous, Maria Pétrovna, et écoutez-moi. Vous êtes venue à
Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez
feint la pauvreté, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie;
n'interrompez pas. Je ne tiens pas à ma fortune; je vous fais volontiers
l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possède
en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je
vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance
avec votre soeur et ses enfants que vous détestez, que j'aime et qui ne
songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La
santé de votre soeur exige un prompt départ; je l'ai fixé au 1er mai,
dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes
dont vous aurez besoin pour que tout soit en règle. J'emmène tous
ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous défends de les
maltraiter, et j'ai fait un acte qui arrêtera les explosions de vos
colères et de votre méchanceté. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez
plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez
me cacher. Laissez-vous aller à votre joie, et surtout pas de phrases
menteuses.»

Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un
geste impétueux, un regard foudroyant, arrêtaient les paroles prêtes à
s'échapper de ses lèvres, tremblantes de colère et de joie. Ces deux
sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand
le général cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mépris
mélangé de pitié. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut
sortir.

«Mon oncle», dit-elle d'une voix étranglée.

Le général s'arrêta et se retourna.

«Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier...»

Le général ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il
passa dans la salle à manger, où l'attendaient, d'après ses ordres, Mme
Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.

«Déjeunons, dit-il avec calme en se mettant à table. Ici, Natasha, à ma
gauche.»

Natasha: Mais, mon oncle..., ma tante..., c'est sa place.»

Le général, souriant: «Ta tante est au salon, en train de digérer sa
nouvelle fortune, assaisonnée de quelques vérités dures à avaler.»

Natasha ne comprenait pas et regardait d'un air étonné son oncle, sa
mère et Romane, qui riaient tous les trois.

«Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton déjeuner et ne
t'inquiète pas des absents.»

Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec
bonheur annoncer leur départ à tous ses gens.

Pendant les derniers jours passés à Gromiline, il y eut beaucoup
d'agitation, d'allées et de venues causées par le départ du maître.
Mme Papofski parut à peine aux repas, et garda le silence sur sa
conversation avec son oncle. Feindre était difficile et inutile, agir et
parler sincèrement pouvait être dangereux et changer les dispositions
généreuses de son oncle. Ses enfants reçurent du général la défense de
jouer avec leurs cousins et avec les petits Dérigny; Mitineka et Yégor
voulurent un jour enfreindre la consigne et entraîner Paul, qu'ils
rencontrèrent dans un corridor. Le général passait au bout avec Dérigny
et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Yégor et les fit
fouetter de façon à leur ôter à tous l'envie de recommencer. Sonushka
eut le même sort pour avoir méchamment lancé une bouteille d'encre sur
Natasha, qui en fut inondée, et dont la robe fut complètement perdue.

La veille du départ, le général remit à Mme Papofski, sans lui parler,
un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annoncés. Elle le
reçut en silence et s'éloigna avec sa proie. On devait partir à neuf
heures du matin; le général, pour éviter les adieux des Papofski, leur
avait fait dire qu'il partait à midi après déjeuner.

Avant de monter en voiture, le général rassembla tous ses gens, leur
annonça qu'il leur avait donné à tous leur liberté, et il remit à chacun
cinq cents roubles en assignats. La joie de ces pauvres gens récompensa
largement le général de cet acte d'humanité et de générosité. Après leur
avoir fait ses adieux, il monta dans sa berline avec sa nièce, Natasha
et M. Jackson. Dans une seconde berline se placèrent Mme Dérigny,
Alexandre, Michel, qui avaient demandé avec insistance d'être dans la
même voiture que Jacques et Paul; sur le siège de la première voiture
étaient un feltyègre [4] et un domestique; sur celui de la seconde
était Dérigny. Les poches des voitures et des sièges étaient garnies de
provisions, pré- caution nécessaire en Russie. Le départ fut grave; le
général éprouvait de la tristesse en quittant pour toujours ses terres
et son pays; le même sentiment dominait Mme Dabrovine, le souvenir de
son mari lui revenait plus poignant que jamais. Natasha regardait sa
mère et souffrait de ce chagrin dont elle: devinait si bien la cause.
Romane tremblait d'être reconnu avant de passer la frontière, et de
devenir ainsi une cause de malheur et de ruine pour ses amis; il avait
passé par les villes et les villages qu'on aurait à traverser pendant
plusieurs jours; mais à pied, traînant des fers trop étroits, dont le
poids et les blessures qu'ils occasionnaient faisaient de chaque pas
une torture. Il est vrai que, mêlé à la foule de ses compatriotes
transportés en Sibérie, il avait pu ne pas être remarqué, ce qui
diminuait de beaucoup le danger. Il sentait aussi la nécessité de
dissimuler ses inquiétudes pour ne pas causer au général et à Mme
Dabrovine une agitation qui aurait pu éveiller les soupçons du
feltyègre.

[Note 4: Espèce d'agent de police qui accompagne les voyageurs de
distinction, à leur demande, pour leur faire donner sur la route les
chevaux, les logements et ce dont ils ont besoin.]

«A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le général, qui avait remarqué
quelque chose des préoccupations de Romane.»

Romane: «Je pense au feltyègre, monsieur le comte, et à l'agrément
d'avoir un homme de police à ses ordres pour faciliter le voyage.»

Le général: «Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le
pensez; c'est une protection de toutes les manières, quand il sait qu'il
sera largement payé.»

Le général avait appuyé sur chaque mot en regardant fixement son jeune
ami, qui le remercia du regard et chercha à reprendre sa sérénité
habituelle.

«Maman, entendez-vous les rires qu'ils font dans l'autre voiture!
s'écria Natasha. Quel dommage que nous ne puissions être tous ensemble!»

Madame Dabrovine: «Au premier relais tu pourras aller rejoindre Mme
Dérigny et tes frères, chère enfant.»

Natasha hésita un instant, secoua la tête.

«Non, dit-elle; je veux rester avec vous, maman, et avec mon oncle.»

Les éclats de rire et les chants continuaient à se faire entendre.
C'étaient Alexandre et Michel qui apprenaient à Jacques et à Paul des
chansons russes, que ceux-ci écorchaient terriblement, ce qui excitait
la gaieté des maîtres et des élèves. Mais ce fut bien pis quand Mme
Dérigny se mit de la partie; Jacques, Paul, Mme Dérigny rivalisaient à
qui prononcerait le mieux, et Alexandre et Michel se roulaient à force
de rire.

Dérigny cherchait de temps en temps à les faire taire, mais les rires
redoublaient devant ses signes de détresse.

«Vous allez tous vous faire gronder par le général, leur dit Dérigny.»
Alexandre et Michel, se penchant à la glace ouverte: «Pas de danger! Mon
oncle aime la gaieté.»

Jacques et Paul, se penchant à l'autre glace: «le général ne gronde
jamais quand on rit.»

Madame Dérigny, par la glace du fond: «Tu fais un croquemitaine de notre
bon général.»

Toutes ces têtes aux trois glaces de la voiture parurent plaisantes à
Dérigny, qui se mit à rire de son côté. En se rejetant dans la voiture,
les cinq têtes se cognèrent; chacun fit: Ah! et se frotta le front, la
joue, le crâne. Tous se regardèrent et se mirent à rire de plus belle.

Les voitures gravissaient une colline dans un sable mouvant; les chevaux
marchaient au pas. Ils s'arrêtèrent tout à fait; la portière s'ouvrit,
Natasha et Romane y apparurent: le visage de Natasha brillait de gaieté
par avance. Romane souriait avec bienveillance.

Natasha: «Qu'est-ce qui vous amuse tant? Maman et mon oncle font
demander de quoi vous riez.»

Alexandre: «Nous rions, parce que nous nous sommes tous cognés et que
nous nous sommes cassé la tête.»

Natasha, riant: «Cassé la tête! et vous riez pour cela?... Et vous
aussi, ma bonne madame Dérigny?»

Madame Dérigny: «Oui, mademoiselle; mais avant il faut dire que nous
avions pris une leçon de chant qui nous avait fort égayés.»

Natasha: «De chant? Qui donnait la leçon? qui la prenait?»

Madame Dérigny: «Nos maîtres étaient messieurs vos frères; les élèves
étaient Jacques, Paul et moi.»

Natasha: «Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait être
amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander à maman que
j'aille avec eux.»

Romane sourit et alla faire la commission.

Madame Dabrovine: «Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop
serrés, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans
Mme Dérigny.»

Jackson, souriant: «Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes
bien graves pour elle.»

Madame Dabrovine: «Que faire, mon père? Faut-il la laisser aller?» Le
général: «Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson,
nous sommes ennuyeux à pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous
ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser là-bas.» Jackson
s'empressa d'aller porter la réponse.

«Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait
gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens.»
Natasha courut à la première berline; leste comme un oiseau, elle sauta
dedans, embrassa sa mère et son oncle.

«Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au
premier relais.»

Le général: «Non, reste jusqu'à la couchée, chère enfant; je serai
content de te savoir là-bas, gaie et rieuse.»

Natasha remercia, sauta à bas de la berline, courut à l'autre; avant de
monter, elle tendit la main à M. Jackson.

«Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me
chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin.»

Les portières se refermèrent, et les voitures se remirent en marche.
Natasha essaya de s'asseoir sans écraser personne; mais, de quelque côté
qu'elle se retournât, elle entendit un: Aïe! qui la faisait changer de
place.

«Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre.»

Et, avant qu'on eût pu l'arrêter, elle s'établit par terre, écrasant les
pieds et les genoux. Les cris redoublèrent de plus belle: Natasha riait,
cherchait vainement à se relever; les quatre garçons la tiraient tant
qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force;
et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout.
Enfin, Mme Dérigny lui venant en aide, elle se trouva à genoux; c'était
déjà un progrès. Alexandre et Jacques parvinrent à se placer sur le
devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme
Dérigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans éprouver
les tortures de la faim; Dérigny leur passa une foule de bonnes choses,
qu'ils mangèrent comme des affamés; leur gaieté dura jusqu'à la fin de
la journée. On s'était arrêté deux fois pour manger. Dans le village où
on dînait et où on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait
témoigné de la compassion lors de son passage avec la chaîne des
condamnés, et qui lui avait donné furtivement un pain pour suppléer à
l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre
le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le
reconnaître aussi et aller le dénoncer.

Il épia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette
femme; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui
pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas
et des chambres à coucher.

Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution
des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On
dîna assez tristement; chacun avait son sujet de préoccupation, et la
gravité des parents rendit les enfants sérieux.

La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pénibles, les inquiétudes
de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes,
affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les
maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les
voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent à peu près bien.


XIV

ON PASSE LA FRONTIÈRE

Le jour vint, il fallut se lever. Chacun était plus ou moins fatigué
de sa nuit, excepté les enfants, qui dorment toujours bien partout, et
Natasha, qui, sous ce rapport, malgré ses seize ans, faisait encore
partie de l'enfance. Les toilettes furent bientôt faites, on se réunit
pour déjeuner; Dérigny avait préparé thé et café selon le goût de
chacun.

Le général était sombre; il avait embrassé nièces et neveux, et serré la
main à son ami Romane, mais il n'avait pas parlé et il gardait encore un
silence absolu.

«Grand-père...», dit Natasha en souriant.

Le général parut surpris et touché.

«Grand-père voulez-vous venir avec nous à la place de Mme Dérigny, dans
la seconde voiture?

--Comment veux-tu que je tienne, en sixième?» dit le général, se
déridant tout à fait.

Natasha: «Oh! J'arrangerais cela, grand-père. Je vous mettrais au fond,
moi près de vous.»

Le général: «Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?»

Natasha: «Tous en face de nous, grand-père. Ce serait très amusant; nous
verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous
vous ferions chanter avec nous: c'est ça qui serait amusant!»

Le général se trouva complètement vaincu; il partit d'un éclat de rire,
toute la table fit comme lui; le général prenant une leçon et chantant
parut à tous une idée si extravagante, que le déjeuner fut interrompu
et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrêter les élans d'une
gaieté folle, Natasha était tombée sur l'épaule de sa mère; Alexandre se
trouvait appuyé sur Natasha, et Michel avait la tête sur les reins
de son frère. Mme Dabrovine soutenait le général, qui perdait son
équilibre, et Romane le maintenait du côté opposé. Dérigny, debout
derrière, tenait fortement la chaise du général.

Tout a une fin, la gaieté comme la tristesse; les rires se calmèrent,
chacun reprit son déjeuner refroidi et chercha à regagner le temps perdu
en avalant à la hâte ce qui restait de sa portion.

«Les chevaux sont mis, mon général», vint annoncer Dérigny quand tout le
monde eut fini.

On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut
prêt.

Le général passa le premier; sa nièce et les enfants suivaient; Romane
était un peu en arrière; il se sentit arrêter par le bras, se retourna
et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant à la main un pain
semblable à celui qu'il avait reçu d'elle trois ans auparavant. Elle le
lui présenta, lui serra la main et lui dit en polonais:

«Prends au retour ce que je t'avais donné en allant. Que Dieu te protège
et te fasse passer la frontière sans être repris par nos cruels ennemis.
Ne crains rien; je ne te trahirai pas.»

Romane: «Comment t'appelles-tu, chère et généreuse compatriote, afin que
je mette ton nom dans mes prières?»

La servante: «Je m'appelle Maria Fenizka. Et toi?»

Romane: «Prince Romane Pajarski.»

La servante: «Que Dieu te bénisse! Ton nom était déjà venu jusqu'à moi.
Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie.»

Romance releva Maria à demi agenouillée devant lui, et, la prenant dans
ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues. «Adieu,
Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient.» Maria
s'échappa et rentra dans la maison; elle n'y trouva personne, tout le
monde était dans la rue pour assister au départ des voyageurs. Romane
monta dans la berline du général et de Mme Dabrovine; Natasha avait
voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoyée.

Le général: «Va-t'en rire là-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de
leur gaieté que de notre gravité.»

Natasha: «Mais vous allez vous ennuyer sans moi?»

Le général: «Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si
ennuyeux que ta mère et Jackson ne puissent se passer de toi, et que ta
mère et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton absence?
Va, va, orgueilleuse, je te mets en pénitence jusqu'au dîner.»

Natasha: «Pas avant de vous avoir embrassé, grand-père, et maman aussi.
Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand... Ah! mon Dieu!
qu'avez-vous! Regardez, grand-père.

--Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson à voix basse en lui
serrant la main à l'écraser.

--Aïe! s'écria Natasha.

--Natalia Dmitrievna s'est fait mal? demanda le feltyègre, qui
approchait.

--Non..., oui..., je me suis cogné la main; ce ne sera rien.»

Et Natasha s'éloigna étonnée et pensive, pendant que Romane prenait
sa place en face de ses amis et gardait le silence, de peur que le
feltyègre n'entendît quelques mots de la conversation. Le général et Mme
Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la
voiture, il réussit à expliquer en quelques mots la cause de sa pâleur
et de son trouble. Le général fut inquiet de la mémoire extraordinaire
de cette femme; d'autres pouvaient également reconnaître Romane, et il
résolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au delà de
la frontière russe.

Quand on s'arrêta pour déjeuner, le général alla se promener sur la
grande route avec sa nièce et Romane, pendant que les quatre garçons et
Natasha allaient en avant et jouaient à toutes sortes de jeux. Romane
put enfin leur raconter en détail ce qui lui était arrivé à la première
couchée, et le général leur fit part de sa résolution de voyager jour
et nuit, et de s'arrêter le moins possible. Mme Dabrovine devait se
plaindre tout haut devant le feltyègre de la fatigue de la dernière
nuit. Romane ferait des représentations sur les inconvénients bien plus
grands d'un voyage trop précipité; le général trancherait la question en
disant que la santé de sa nièce passait avant tout, et, pour mettre
le feltyègre dans ses intérêts, il lui dirait que, vu la fatigue plus
grande qu'il aurait à supporter, il lui payerait les nuits comme doubles
journées.

Tout se passa le mieux du monde; la discussion commença à déjeuner; le
général fit semblant de se fâcher; Romane dit qu'il n'avait qu'à obéir;
le feltyègre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses
nuits plus profitables que ses journées. Natasha et les enfants furent
enchantés de voyager de nuit; les Dérigny partagèrent leur satisfaction,
parce qu'ils arriveraient plus tôt au bout de leur voyage et parce que
le général avait trouvé moyen d'expliquer à Dérigny pourquoi il se
pressait tant. Au relais du soir, on dîna, chacun s'arrangea pour passer
la nuit le plus commodément possible. Romane était monté dans la berline
de ses élèves, cédant sa place à Mme Dérigny. On fit aux femmes et aux
enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la
berline de sa mère et de son oncle, et commença avec ce dernier une
conversation aussi gaie qu'animée pour lui faire accepter son oreiller,
qui la gênait, disait-elle, horriblement.

«Si vous persistez à me refuser, grand-père, je ne vous appellerai plus
que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltyègre.»

Cette menace fit son effet; le général prit l'oreiller, que Natasha lui
arrangea très confortablement.

«Là! A présent, grand-père, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne
nuit.»

Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas à s'endormir. Ses
compagnons de route en firent autant.

Dans l'autre berline on commença par se jeter les oreillers à la tête et
par rire comme la veille: mais le sommeil finit par fermer les yeux des
plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette
voiture, comme de la première, ne sortit pas te plus léger bruit
jusqu'au lendemain: on ne commença à s'y remuer que lorsque les voitures
s'arrêtèrent et qu'un mouvement bruyant à l'extérieur tira les voyageurs
de leur sommeil. Le soleil brillait déjà et réchauffait le pauvre
Dérigny, engourdi par le froid de la nuit.

Natasha baissa la glace, mit la tête à la portière et vit qu'on était à
la porte d'un auberge. Le feltyègre était à la portière, attendant les
ordres du général, qui ronflait encore.

«Où sommes-nous? Que demandez-vous, feltyègre?» dit Natasha à voix basse
et avec son aimable sourire.

Le feltyègre: «Natalia Dmitrievna, je voudrais savoir si on s'arrête ici
pour prendre le café et se reposer un instant.»

Natasha: «Moi, je ne demande pas mieux: j'ai faim et j'ai les jambes
fatiguées; mais mon oncle et maman dorment. Madame Dérigny! ...Ah! voici
M. Jackson! Faut-il descendre? Qu'en pensez-vous?»

Jackson: «Si vous êtes fatiguée, mademoiselle, et si vous avez faim, la
question est décidée.»

Natasha: «Il ne faut pas penser à moi, il faut penser à mon oncle et à
maman.»

Pour toute réponse, Jackson passa son bras par la glace baissée et
poussa légèrement le général, qui s'éveilla.

Natasha: «Pourquoi éveillez-vous grand-père? C'est mal à vous, monsieur
Jackson; très mal.»

Le général parut surpris.

Romane: «Monsieur le comte, faut-il s'arrêter ici pour déjeuner? Le
feltyègre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux
jambes, ajouta-t-il en souriant.»

Le général: «Alors arrêtons, arrêtons! que diantre! Je ne veux pas tuer
ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-même je ne serai
pas fâché de manger un morceau et de me dégourdir les jambes. Ouvrez,
feltyègre.»

La portière s'ouvrit. Natasha sauta à terre; puis elle et Romane
aidèrent le général à descendre posément et, après lui, Mme Dabrovine,
que Natasha avait embrassée et mise au courant. La seconde berline,
de laquelle sortaient des voix confuses entremêlées de rires, se vida
également de son contenu.

Natasha les interrogea sur leur nuit; ils racontèrent leur bataille
d'oreillers, dirent bonjour à leur mère, à leur oncle et à Mme Dérigny,
et firent une invasion bruyante dans l'auberge, déjà prête à les
recevoir. Mme Dérigny, en causant avec son mari, dont elle avait été
préoccupée toute la nuit, apprit avec chagrin qu'il avait souffert du
froid à la fin de la nuit, malgré châles et manteaux. Dérigny plaisanta
de ces inquiétudes et assura que devant Sébastopol il avait bien
autrement souffert du froid. Mme Dérigny, avant de se rendre près de Mme
Dabrovine et de Natasha pour aider à leur toilette, trouva moyen de dire
à l'oreille du général que Dérigny avait eu froid la nuit, mais qu'il ne
voulait pas en parler.

«Merci, ma bonne madame Dérigny, dit le général; soyez tranquille pour
la nuit qui vient: il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltyègre.»

Le feltyègre ne tarda pas à arriver.

«Courez dans la ville, feltyègre, et achetez-moi un bon manteau de drap
gris, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y
fait rien.»

Au bout d'une demi-heure, le feltyègre revenait avec un manteau de
drap gris, doublé de renard blanc et de taille à envelopper le général
lui-même.

«Combien? dit le général.

--Cinq cents roubles, répondit avec hésitation le feltyègre, qui
l'avait, eu pour trois cents.

--D'où vient-il?

--D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en
Sibérie.

--Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste.»

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et
prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent
dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des
kalaches, du beurre et une jatte de crème.

On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre
chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit
avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au
renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler
sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques
et Paul; et, quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire
atteler.

«Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny;
prenez, ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture.»

Jackson s'approcha du canapé ou était le manteau et voulut le prendre;
mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le
canapé.

Le général seul s'aperçut de ce saisissement.

«Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, réponds... Je t'en
supplie... Qu'as-tu?»

Romane: «C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier,
enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif,
ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau
souvenir de son passage.»

Le général: «Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi ému,
la curiosité serait excitée.»

Romane serra la main de son ami, qui l'aida à se relever. En prenant le
manteau, il faillit le laisser échapper. Craignant d'avoir été vu
par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et
rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis
longtemps. La pâleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui,
prit et serra sa main glacée.

«Mon cher monsieur Jackson, dit-elle à voix basse, vous êtes inquiet?
Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret
pénible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquiétude, jamais je ne
laisserai échapper un mot qui puisse vous compromettre.»

--Chère enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitié et toute mon
estime», répondit de même Romane.

Le général la serra dans ses bras.

«Partons, dit-il, allons, vous autres grands garçons, venez aider notre
ami Jackson à porter ce grand manteau.»

Les enfants se jetèrent sur ce manteau et le traînèrent plus qu'ils ne
le portèrent jusqu'à la voiture.

«Tenez, mon ami, dit le général à Dérigny, voilà de quoi vous réchauffer
la nuit qui vient.

--Mon général, vous êtes, trop bon, et ma femme est une indiscrète»,
répondit Dérigny en souriant.

Et il salua respectueusement le général en, menaçant sa femme du doigt.

Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu'à la frontière, où les
formalités d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grâce
à l'intervention du feltyègre, qui devait recevoir sa paye quand
la frontière serait franchie; la générosité du général dépassa ses
espérances; le passeport anglais non visé de Jackson aurait souffert
quelques difficultés sans les ordres et les menaces du feltyègre; c'est
pourquoi la bourse du général s'était ouverte si largement pour lui.

Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontière, personne,
dans la première berline ne dit un mot ni ne bougea. Mais, quand Romane
et le général furent bien assurés de l'absence de tout danger, le
général tendit la main à son jeune ami.

«Sauvé, mon enfant, sauvé! dit-il avec un accent pénétré.

--Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du
général, qui le serrait contre son coeur et qui essuyait ses yeux
humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant à sa place
le visage baigné de larmes, pardonnez..., oh! pardonnez-moi ces larmes
indignes d'un homme! Mais... j'ai trop souffert pendant ce voyage; trop!
trop! Je suis à bout de forces!»

Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha,
stupéfaite, regardait, écoutait et ne comprenait pas.

«Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est.. il
arrivé à ce pauvre M. Jackson?

--Pauvre, dites heureux comme un roi, ma chère, excellente enfant,
s'écria Romane en serrant le bras de Natasha à la faire crier... Pardon,
pardon, ma chère demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je
fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Sibérie, enfer des
vivants! Ne plus avoir d'inquiétudes pour vous tous, que j'aime, que je
vénère! Me trouver en sûreté! et avec vous! près de vous! Libre, libre!
Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! ma mère, ma sainte,
ma catholique patrie! Comprenez-vous ma joie, mon bonheur? Chère enfant,
vous qui êtes si bonne, réjouissez-vous avec moi.»

La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, démesurément
ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mère, sur son
oncle.

«Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous, Polonais! vous qui vous
fâchiez quand on vous appelait Polonais!»

Romane: «Je ne me fâchais pas, mademoiselle: je tremblais d'être
découvert, et votre pitié pour mes chers compatriotes m'attendrissait
jusqu'au fond de l'âme.»

Natasha: «Je ne comprends pas très bien, mais je suis contente que vous
soyez Polonais et catholique: c'était une peine pour moi de vous croire
Anglais et protestant.»

Le général: «Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha chérie. Je te
présente mon ami, mon ancien aide de camp en Circassie, mon sauveur dans
un rude combat, le prince Romane Pajarski, échappé de Sibérie où il
travaillait aux mines depuis deux ans, accusé d'avoir conspiré pour la
Pologne contre la Russie.»

Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des yeux étonnés sur le
prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se
détourna, cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.

.«Natasha, mon enfant, dit la mère en l'attirant dans ses bras,
calme-toi; pourquoi ces larmes, ces sanglots?»

Natasha: «Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince! Comme
il a souffert! C'est horrible! horrible! Et moi qui le traitais si
familièrement! J'ai dû le faire souffrir bien des fois!»

Romane: «Vous, chère enfant: Vous avez été ma principale joie, ma plus
grande consolation.

--Vraiment? dit Natasha en relevant la tête et en le regardant d'un air
joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir
un peu adouci votre position.»

Et ses larmes recommencèrent à couler.

Le général: «Ne pleure plus, ma Natasha. Le voilà heureux, tu vois bien;
et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux.»

Après quelque temps donné aux émotions de ce grand événement, chacun
reprit son calme, et Natasha demanda au prince Romane des détails sur
son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Sibérie et sa
fuite.

Pendant que ces événements s'expliquent, nous retournerons à Gromiline,
et nous ferons une visite à Mme Papofski.


XV

LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT

Après le départ de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie
folle.

«Ils sont bien réellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine
maîtresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai
le plus d'argent possible de ces misérables paysans, paresseux et
ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai
soixante mille roubles de revenu à moi; mais six cent mille! Voilà une
fortune qui m'aidera à augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins
d'argent possible à mon oncle, s'il m'en demande... peut-être pas du
tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gardé les capitaux pour ses favoris
Dabrovine et Dérigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire
augmenter leur abrock [5] de dix roubles à cent roubles. Je vendrai tous
les dvarovoï [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des
quantités; je les vendrai tous, excepté peut-être quelques enfants
que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garçons
apprennent à fouetter eux-mêmes leurs gens; ces enfants serviront à
cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompé! Entre amis et
parents, ils se ménagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! à
peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter!
Quand il s'y mettait, le fouetté sortait d'entre ses mains comme une
écrevisse... Mon oncle gâtait ses gens; il faut que je remette tout
cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obéi à mes
volontés en cachette de mon oncle_.. Commençons par lui... Vassili!
Vassili!... Où est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui
ne vient pas quand je l'appelle.»

[Note 5: Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur
abandonne la culture des terres.]

[Note 6: Les dvarovoï sont les paysans qui ont été attachés au
service particulier des maîtres. Leurs familles ont à jamais le
privilège de ne plus travailler la terre et d'être nourries et logées
par le maître.]

La pauvre fille courut à toutes jambes chercher Vassili, et revint
tremblante dire à sa maîtresse que Vassili était sorti et qu'on ne le
retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.

«Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une
sotte! tu as mal cherché! Cours vite, et si tu ne me le ramènes pas,
prends garde à ta peau.»

La malheureuse Mashka courut encore de tous côtés, et, n'osant revenir
seule, elle ramena Nikita, le maître d'hôtel.

«Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer.»

Nikita: «Vassili est sorti, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Comment a-t-il osé sortir?»

Nikita: «Il est allé à la ville pour chercher une place.»

Mme Papofski resta muette de surprise et de colère.

Le maître d'hôtel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:

«M. le comte nous ayant donné la liberté à tous, nous tâchons de nous
pourvoir à Smolensk. Moi, je compte aller à Moscou, ainsi que les
cochers et les laquais, d'après les ordres de M. le général Négrinski,
qui veut nous avoir.»

Madame Papofski: «La liberté!... Mon oncle!... Sans me rien dire!...
Mais vous êtes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que
c'est moi qui suis votre maîtresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que
je peux vous faire fouetter à mort.»

Nikita: «M. le comte nous a donné la liberté, Maria Pétrovna! Personne
n'a de droit sur nous que notre père l'empereur, le gouverneur et le
capitaine ispravnik [7].»

[Note 7: Espèce de juge de paix, de commissaire de police, qui a des
pouvoirs très étendus.]

La colère de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se
faire obéir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule
à ruminer son désappointement. Elle finit par se consoler à moitié en
songeant à l'abrock de cent roubles par tête qu'elle ferait payer à
ses six mille paysans de Gromiline et à tous les paysans de ses autres
propriétés nouvelles.

On lui prépara son déjeuner comme à l'ordinaire; quoique mécontente de
tout et de tout le monde, elle n'osa pas le témoigner, de peur que
les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne
trouvât plus personne pour la servir.

Les enfants portèrent le poids de sa colère; elle tira les cheveux, les
oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux
plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi
leur part des arguments frappants de leur maîtresse. Ainsi se passa
le premier jour de son entrée en possession de Gromiline et de ses
dépendances.

Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prés, dans
ses champs, en admira la beauté et l'étendue; marqua, dans sa pensée,
les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages;
parla aux paysans avec une dureté qui les fit frémir et qui leur fit
regretter d'autant plus leur ancien maître; le bruit de la donation de
Gromiline à Mme Papofski s'était répandu et avait jeté la consternation
dans tous les esprits et le désespoir dans tous les coeurs. Elle leur
disait à tous que l'abrock serait décuplé; qu'elle ne serait pas si
bête que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir à ses dépens.
Quelques-uns osèrent lui faire quelques représentations ou quelques
sollicitations; ceux-là furent désignés pour être fouettés le lendemain.
Mais, quand ils arrivèrent dans la salle de punition, leur staroste
[8], qui les avait accompagnés, produisit un papier qu'il avait reçu du
capitaine ispravnik, et qui contenait la défense absolue, faite à Mme
Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du
général-comte Dourakine: ni fouet, ni bâton, ni cachot, ni privation de
boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine
d'annuler tout ce que le comte avait concédé a sa nièce.

[Note 8: Ancien, nommé par les paysans pour faire la police dans le
village, régler les différends et prendre leurs intérêts. On se soumet
toujours aur décisions du staroste ou ancien.]

Mme Papofski, qui était présente avec ses trois aînés pour assister aux
exécutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour
arracher et mettre en pièces ce papier maudit; mais le staroste l'avait
prestement passé à son voisin, qui l'avait donné à un autre, et ainsi de
suite, jusqu'à ce que le papier eût disparu et fût devenu introuvable.

«Maria Pétrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rusé, l'acte
signé de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne
m'a envoyé qu'une copie.»

Le staroste sortit après s'être incliné jusqu'à terre; les paysans en
firent autant, et tous allèrent au cabaret boire à la santé de leur bon
M. le comte, de leur excellent maître.

Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrayés de la colère
contenue de leur mère, auraient bien voulu s'échapper; mais le moindre
bruit pouvait attirer sur leurs têtes et sur leurs épaules l'orage qui
n'avait pu encore éclater. Ils s'étaient éloignés jusqu'au bout de la
salle, et s'étaient rapprochés de la porte pour pouvoir s'élancer dehors
au premier signal.

Une dispute s'éleva entre eux à qui serait le mieux placé, la main sur
la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils
redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifiés,
devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet)
destiné à faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux
maîtres, elle courut à eux et eut le temps de distribuer quelques coups
de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu
ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les
eussent portés assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mère.

Mme Papofski s'arrêta haletante de colère, laissa tomber le fouet,
réfléchit aux moyens de s'affranchir de la défense de son oncle. Après
un temps assez considérable passé dans d'inutiles colères et des
résolutions impossibles a effectuer, elle se décida à aller à Smolensk,
à voir le capitaine ispravnik, et à chercher à le corrompre en lui
offrant des sommes considérables pour déchirer les actes par lesquels le
comte Dourakine donnait la liberté à ses gens et défendait à sa nièce
d'infliger aucune punition corporelle à ses paysans, ce qui serait un
obstacle à l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au château,
assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au
cocher d'atteler quatre chevaux à la petite calèche de son oncle. Une
heure après, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des
chevaux.


XVI

VISITE QUI TOURNE MAL

Le capitaine ispravnik était chez lui et ne fut pas surpris de la visite
de Mme Papofski, car il connaissait toute l'étendue de ses pouvoirs,
la terreur qu'il inspirait, et la soumission que chacun était tenu
d'apporter à ses volontés et à ses ordres. Il était très bien avec le
gouverneur, qui le croyait un homme rigide, sévère, mais honnête et
incorruptible, de sorte que les décisions de ce terrible capitaine
ispravnik étaient sans appel. C'était un homme d'un aspect dur et
sévère. Il était grand, assez gros, roux de chevelure et rouge de peau;
son regard perçant et rusé effrayait et repoussait. Ses manières et son
langage mielleux augmentaient cette répulsion. Mme Papofski le voyait
pour la première fois. Il la fit entrer dans son cabinet.

«Yéfime Vassiliévitche, lui dit-elle en entrant, c'est à vous que mon
oncle a remis les papiers par lesquels il donne la liberté à tous ses
gens?» Le capitaine ispravnik: «Oui, Maria Pétrovna, ils sont entre mes
mains.»

Madame Papofski: «Et ne peuvent-ils pas en sortir?»

Le capitaine ispravnik: «Impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «C'est pourtant bien ennuyeux pour moi, Yéfime
Vassiliévitche; tous ces dvarovoï sont si impertinents, si mauvais,
qu'on ne peut pas s'en faire obéir quand ils se sentent libres.»

Le capitaine ispravnik: «Je ne dis pas non, Maria Pétrovna; mais, que
voulez-vous, la volonté de votre oncle est là.»

Madame Papofski: «Mais... vous savez que mon oncle m'a donné toutes les
terres qu'il possède.»

Le capitaine ispravnik: «C'est possible, Maria Pétrovna, mais cela ne
change rien à la liberté des dvarovoï.»

Madame Papofski: «Ces terres se montent à plusieurs millions! ...Il y a
six mille paysans!»

Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme
Papofski avec un sourire méchant.

Madame Papofski, après un silence: «Je n'ai pas besoin de tout garder
pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir
ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les
paysans.»

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

Madame Papofski, l'observant: «Je donnerais cinquante mille roubles pour
avoir ces actes.»

Le capitaine ispravnik: «C'est très facile, Maria Pétrovna; je vais
appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous coûtera
vingt-cinq roubles.»

Mme Papofski se mordit les lèvres et dit après un assez long silence et
avec quelque hésitation:

«Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir..., mais l'acte lui-même.»

Le capitaine ispravnik: «Ceci est impossible, Maria Pétrovna.»

Madame Papofski: «Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre-vingt
mille roubles..., cent mille roubles... Comprenez-vous, Yéfime
Vassiliévitche?... cent mille roubles!...

--Je comprends, Maria Pétrovna, répondit le capitaine ispravnik. Vous
m'offrez cent mille roubles pour détruire ces papiers que votre oncle
m'a confiés?... Ai-je compris?»

Mme Papofski répondit par une inclination de tête.

Le capitaine ispravnik: «Mais à quoi me serviront ces cent mille
roubles, si on m'envoie en Sibérie?»

Madame Papofski: «Comment pourriez-vous être condamné, puisque les actes
seraient brûlés?»

Le capitaine ispravnik: «Et les copies que j'ai remises à votre staroste
et à vos dvarovoï?»

Mme Papofski demeura pétrifiée; elle avait oublié la copie que lui avait
fait voir le staroste.

Le capitaine ispravnik: «Il m'est donc prouvé que vous désirez racheter
ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous
indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

--Cent mille roubles..., plus si vous voulez! s'écria Mme Papofski.»

Le capitaine ispravnik: «Alors il me reste un devoir à remplir: c'est de
faire au général prince gouverneur un rapport sur l'offre déshonorante
que vous osez me faire, et qui vous mènera en Sibérie ou tout au moins
dans un couvent pour faire pénitence: ce qui n'est pas agréable; on y
est plus maltraité que ne le sont vos domestiques et vos paysans.»

Madame Papofski, terrifiée: «Au nom de Dieu, ne faites pas une si
méchante action, mon cher Yéfime Vassiliévitche. Tout cela n'était pas
sérieux.»

Le capitaine ispravnik: «C'était sérieux, Maria Pétrovna, dit
l'ispravnik avec rudesse, et si sérieux, qu'il vous faudrait me donner
plus de cent mille roubles pour me le faire oublier.»

Madame Papofski: «Plus de cent mille roubles!... Mais c'est affreux!...
M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une
plainte horrible!»

La capitaine ispravnik: «Vous vouliez tout à l'heure me donner la même
somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovoï et
leur extorquer un abrock énorme: vous pouvez bien la doubler pour avoir
le plaisir de ne pas être fouettée vous-même tous les jours pendant deux
ou trois ans pour le moins.»

Madame Papofski: «C'est abominable! c'est infâme!»

Le capitaine ispravnik: «Abominable, infâme, tant que vous voudrez, mais
vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de
deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moitié, au bout
de chaque année... sinon, je fais atteler mon droschki et je vais
déposer ma plainte chez le prince gouverneur.

--Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yéfime Vassiliévitche, ayez
pitié de moi, s'écria Mme Papofski en se jetant à genoux devant le
capitaine ispravnik triomphant; diminuez un peu; je vous donnerai cent
mille roubles..., cent vingt mille, ajouta-t-elle... Eh bien! cent
cinquante mille!»

Le capitaine ispravnik se leva.

«Adieu, Maria Pétrovna; au revoir dans quelques heures; un officier de
police m'accompagnera avec deux soldats; on vous mènera à la prison.

--Grâce, grâce!... dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik.
Je vous donnerai... les deux cent mille roubles que vous exigez.

«Mettez-vous là, Maria Pétrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le
fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je
vais préparer.»

Le capitaine ispravnik eut bientôt fini l'acte, que signa la main
tremblante de Maria Pétrovna.

«Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces
deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que
personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue; c'est alors que
vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie.»

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la
franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

«Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond
de la salle.

--Vous outragez l'autorité, Maria Pétrovna! Ocipe, Feodore, prenez cette
femme et menez-la dans le salon privé.»

Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes
qu'elle n'avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais
d'apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle
se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser
passer le bas de son corps; ses épaules arrêtèrent la descente de la
trappe; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut
implorer la pitié des deux hommes qui l'avaient amenée, mais ils étaient
disparus; elle était seule. A peine commençait-elle à s'inquiéter de sa
position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouettée
comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut
court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon
s'ouvrit.

«Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna», lui dit le capitaine ispravnik qui
entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'étrangler, mais elle
n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras.
«Maria Pétrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arrêtant, j'ai eu
l'honneur de vous offrir mon bras; est-ce que vous voudriez recommencer
une querelle avec moi?... Non, n'est-ce pas?... Ne sommes-nous pas bons
amis? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras:
j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu'à votre voiture. Ne mettons pas
le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous.» Mme
Papofski, encore tremblante, fut obligée d'accepter le bras de son
ennemi, qui lui parla de la façon la plus gracieuse; elle ne lui
répondait pas.

Le capitaine ispravnik, bas et familièrement: «Vous me direz bien
quelques paroles gracieuses, ma chère Maria Pétrovna, devant tous ces
gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Pétrovna, un regard
aimable: sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un
autre petit salon très gentil, bien plus agréable que celui que vous
connaissez; on y reste plus longtemps... et on en sort toujours pour se
mettre au lit.

--J'ai hâte de m'en retourner chez moi, Yéfime Vassiliévitche, répondit
Mme Papofski en le regardant avec le sourire qu'il réclamait; j'ai été
déjà bien indiscrète de vous faire une si longue visite.

--J'espère qu'elle vous a été agréable, chère Maria Pétrovna, comme à
moi.

--Certainement, Yéfime Vassiliévitche... (dites mon cher Yéfime
Vassiliévitche, lui dit à l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher
Yéfime Vassiliévitche, répéta Mme Papofski. (Demandez-moi à venir vous
voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir à Gromiline... (mon
cher, dit l'ispravnik), mon cher... Ah!... ah! Je meurs!»

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort
avait été trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik
la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquiéter,
et ordonna au cocher de ramener sa maîtresse le plus vite possible,
parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui
partirent ventre à terre.

«Bonne journée! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles!
Ah! ah! ah! la Papofski! comme elle s'est laissé prendre! j'irai la
voir; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose! Je verrai, je
verrai.»

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand
air firent revenir Mme Papofski de son évanouissement. Elle se remit
avec peine sur la banquette de laquelle elle avait glissé, et se livra
aux plus altières réflexions et aux plus terribles colères jusqu'à son
retour à Gromiline. Elle se coucha en arrivant, prétextant une migraine
pour ne pas éveiller la curiosité des domestiques, et resta dans son lit
trois jours entiers. Le quatrième jour, quand elle voulut se lever, un
mouvement extraordinaire se faisait entendre dans la maison.


XVII

PUNITION DES MÉCHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne répondirent
pas à son appel, ses enfants, qui avaient également disparu, et se
décida à aller voir elle-même quelle était la cause du tumulte qu'elle
entendait de tous côtés. Dans le premier salon il n'y avait personne;
dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles;
elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise mêlée de
crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine
ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine
ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arrêter
et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha
d'elle, la salua, et lui demanda si elle était Maria Pétrovna Papofski.

«Oui, répondit-elle d'une voix étouffée par l'émotion, je suis la nièce
du général comte Dourakine.

--Je suis le général Négrinski, Maria Pétrovna, et je viens, selon le
désir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline,
aujourd'hui 10 mai.»

Madame Papofski, effrayée: «La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi
qui...»

Le général Négrinski: «C'est moi qui ai acheté la terre de Gromiline,
Maria Pétrovna. Cette nouvelle paraît vous surprendre; je l'ai achetée
il y a deux mois, et payée comptant, cinq millions; l'acte est entre les
mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrète jusqu'à
mon arrivée. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a
prescrit le comte Dourakine.»

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses lèvres
décolorées et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflèrent
d'une manière effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs
orbites.

Le prince Négrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer,
lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la
phrase commencée: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions
sur le parquet.

Le prince Négrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, où il la
fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouvées dans
la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine
ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un général aide de camp de
l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement à Gromiline, à la
grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours
la crainte d'appartenir à Mme Papofski.

Il était impossible de faire partir Mme Papofski dans l'état où elle
se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne
manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des
progrès si rapides, que le médecin la déclara à toute extrémité; on fit
venir le pope [9] pour lui administrer les derniers sacrements; quelques
heures avant d'expirer, elle demanda à parler au prince Négrinski; elle
lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport à son oncle et à sa
soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherché à exercer sur le
capitaine ispravnik, raconta la scène qui s'était passée entre elle et
lui, et l'accusa d'avoir causé sa mort en lui ôtant, par ces émotions
multipliées, la force de supporter la dernière découverte de la perfidie
de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

[Note 9: Prêtre russe.]

Le général prince Négrinski, indigné, lui promit toute satisfaction; il
se rendit immédiatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna à
Gromiline: le gouverneur arriva assez à temps pour recevoir de la
bouche de la mourante la confirmation du récit du prince Négrinski.
Le capitaine ispravnik fut arrêté, mis en prison; on trouva dans ses
papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamné à être
dégradé et à passer dix ans dans les mines de Sibérie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de
son existence.

Ses enfants furent ramenés chez eux, où les attendait leur père. Mme
Papofski ne fut regrettée de personne; sa mort fut l'heure de la
délivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et
paysans.


XVIII

RECIT DU PRINCE FORÇAT

Pendant que ces événements tragiques se passaient à Gromiline. le
général et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement
leur voyage. Le prince Romane raconta à Natasha les principaux
événements de son arrestation, de sa réclusion, de son injuste
condamnation, de son horrible voyage de forçat, de son séjour aux mines,
et enfin de son évasion[10].

[Note 10: Les passages les plus intéressants du récit qu'on va
lire sont pris dans un livre historique plein de vérité et d'intérêt
émouvant: Souvenirs d'un Sibérien.]

«J'avais donné un grand dîner dans mon château de Tchernoïgrobe, dit le
prince, à l'occasion d'une fête ou plutôt d'un souvenir national...

--Lequel? demanda Natasha.

--La défaite des Russes à Ostrolenka. Dans l'intimité du repas j'appris
que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour
délivrer la Pologne du joug moscovite. Je blâmai leurs projets, que je
trouvai mal conçus, trop précipités, et qui ne pouvaient avoir que de
fâcheux résultats. Je refusai de prendre part à leur complot. Mes amis
m'avaient quitté mécontents; fatigué de cette journée, je m'étais couché
de bonne heure et je dormais profondément, lorsqu'une violente secousse
m'éveilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un
mouvement: en un clin d'oeil je fus bâillonné et solidement garrotté.
Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une
fenêtre ouverte indiquait par où ils étaient entrés. On se mit à visiter
tous mes meubles; on arracha même les étoffes du canapé et des fauteuils
pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta à bas de mon
lit pour en déchirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pièces
de poésies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcelée,
opprimée, écrasée. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilité.
Je fus enveloppé dans un manteau de fourrure, le même qui m'a causé une
si vive émotion à Gytomire.

--Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouvé à
Gytomire?

--Quand le temps était devenu chaud, pendant mon long voyage de forçat,
ce manteau gênait mes mouvements, déjà embarrassés par des fers pesants
et trop étroits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis à un juif
de Gytomire. On me passa par la fenêtre, on me coucha dans une téléga
(charrette à quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand
on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux attelés à ma
téléga.

«Alors on me délivra de mon bâillon; je pus demander pour quel motif
j'étais traité ainsi et par quel ordre.

«Par l'ordre de Son Excellence le prince général en chef», me répondit
un des officiers qui étaient assis sur le bord de la téléga, les jambes
pendantes en dehors.

«--Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?»

«--Vous le saurez quand vous serez en présence de Son Excellence.

«--Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

«--C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme
inoffensif.

«--Taisez-vous, si vous ne voulez être bâillonné jusqu'à la prison.»

«Je ne dis plus rien; nous arrivâmes à Varsovie à l'entrée de la nuit:
le gouverneur était seul, il m'attendait.

«Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus
le tort de répondre ironiquement à certaines questions que m'adressaient
mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait découverte et
qui n'existait que dans leur tête. Ils se fâchèrent; le gouverneur me
dit des grossièretés, auxquelles je répondis vivement, comme je le
devais.

«--Votre insolence, me dit-il, démontre, monsieur, votre esprit
révolutionnaire et la vérité de l'accusation portée contre vous. Sortez,
monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le
forçat n° * * *. Vous le connaîtrez plus tard.»

«L'Excellence sonna, me fit emmener.

«Au cachot n° 17», dit-il.

«On me traîna brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait
dresser les cheveux sur la tête; c'est un caveau de six pieds de long,
six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat
de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout
l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis
la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain
dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers
aux pieds et aux mains, les bourreaux reculèrent et déclarèrent qu'ils
ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On
me poussa alors dans un passage assez sombre, mais aéré; en un quart
d'heure mes chaînes furent solidement rivées.

«Les anneaux de mes fers se trouvèrent trop étroits; on me serra
tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir
debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter
la gaieté de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon
arrêt; j'étais condamné à travailler aux mines en Sibérie pendant toute
ma vie, et à faire le voyage à pied.

«Quand l'opération du ferrage fut terminée, on me força à regagner mon
cachot; je tombais à chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les
mains déjà gonflés et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte,
mais je fus forcé de la quitter presque aussitôt, me sentant dévoré par
la vermine qui la remplissait.

«Je me traînai sur mes genoux au bout de mon cachot; le sol, détrempé
par l'humidité, me procura, en me glaçant, un autre genre de supplice,
que je préférai toutefois au premier. «Vous devinez sans peine les
sentiments qui m'agitaient; au milieu de ma désolation, le souvenir
de votre excellent oncle, de sa tendresse, de sa sollicitude pour mon
bien-être me revint à la mémoire, et me fut, une pensée consolante dans
mon malheur. Je ne sais combien de temps je restai dans cette affreuse
position; je sentais mes forces s'épuiser, et, quand le gardien vint
m'apporter une cruche d'eau et un morceau de pain, il me trouva étendu
par terre sans connaissance; il alla prévenir son chef, qui alla, de son
côté, chercher des ordres supérieurs.

«--Qu'il crève! qu'on le laisse où il est et comme il est», répondit
l'Excellence de la veille.

«Il paraît néanmoins que, sur les représentations d'un aide de camp de
l'empereur, le général Négrinski, le même qui vient d'acheter Gromiline,
qui paraît avoir des sentiments de justice et d'humanité, et qui se
trouvait à Varsovie, envoyé par son maître, l'Excellence donna des
ordres pour qu'on me changeât de cellule et pour qu'on m'ôtât mes fers.

«Quand je revins à moi, je me crus en paradis; mes pieds et mes mains
étaient libres, je me trouvais dans un cachot deux fois plus grand que
le premier; une fenêtre grillée laissait passer l'air et le jour; de la
paille fraîche sur des planches faisait un lit passable; on me rendit
mon manteau de fourrure pour me préserver du froid pendant mon sommeil.
Mes vêtements, trempés par la boue du cachot précédent, avaient été
remplacés par les habits de forçat que je ne devais plus quitter; une
chemise de grosse toile, une touloupe [11], de la chaussure en lanières
d'écorce de bouleau, une bande de toile pour remplacer le bas et
envelopper les jambes jusqu'aux genoux; où finissait la culotte de
grosse toile, et un bonnet de peau de mouton, me classaient désormais
dans les forçats. J'étais seul, je ne comprenais pas d'où provenait
cet heureux changement; le gardien me l'expliqua le lendemain, et
j'en remerciai bien sincèrement Dieu qui, par l'entremise du général
Négrinski, avait touché en ma faveur ces coeurs fermés à tout sentiment
de pitié.

[Note 11: Pelisse en peau de mouton que portent les paysans; le poil
est en dedans, la peau on dehors; l'été, on la remplace par le cafetan
en drap.]

«Je ne vous raconterai pas les détails de mes derniers jours de prison,
ni de mon terrible voyage, un peu adouci par la compassion des gens du
peuple qui nous voyaient passer et qui obtenaient la permission de
nous donner des secours; les uns nous offraient du pain, des gâteaux;
d'autres, du linge, des chaussures, des vêtements; tous nous
témoignaient de la compassion; nous avions les fers aux pieds et aux
mains; nous étions enchaînés deux à deux.

«Je me trouvai avoir pour compagnon de chaîne un jeune homme de dix-huit
ans qui avait chanté des hymnes à la patrie, qui s'était montré fervent
catholique, qui avait fait des voeux pour la délivrance de la malheureuse
Pologne. Il était fils unique, adoré par ses parents, et il pleurait
leur malheur bien plus que le sien. Je le consolais et l'encourageais de
mon mieux; je sais que peu de temps après notre arrivée à Simbirsk il
chercha à, s'échapper et fut repris après une courte lutte dans laquelle
il se défendit avec le courage du désespoir contre le lieutenant qui
commandait le détachement envoyé à sa poursuite; il fut ramené et
knouté à mort. Il est maintenant près du bon Dieu, où il prie pour ses
bourreaux.

«Notre voyage dura près d'un an; plusieurs d'entre nous moururent en
route; on nous forçait à traîner le mourant et quelquefois son cadavre
jusqu'à la prochaine couchée. Les coups de fouet pleuvaient sur nous au
moindre ralentissement de marche, au moindre signe d'épuisement et de
désespoir. Jamais un acte de complaisance, un mot de pitié, un regard de
compassion ne venait adoucir notre martyre.

«L'escorte nombreuse qui nous conduisait, qui nous chassait devant elle
comme un troupeau de moutons, était tout entière sous le joug de la
terreur: la dénonciation d'un camarade pouvait amener dans nos rangs de
forçats le malheureux qui nous aurait témoigné quelque pitié, et chaque
soldat redoublait de dureté pour se bien faire voir de ses chefs.

«Nous arrivâmes enfin à Ekatérininski-Zovod; on nous mena devant le
smotritile (surveillant), qui nous regarda longtemps, nous interrogea
sur ce que nous savions faire, fit inscrire dans les premiers numéros
ceux qui savaient lire, écrire, compter. Il me questionna longuement,
parut content de ma science, et me désigna pour travailler aux travaux
de routes et de constructions. On nous ôta nos fers, et l'on indiqua à
chacun le cachot de son numéro; j'eus le numéro 1; on dit que j'étais le
mieux partagé. C'était sale, petit, sombre, mais logeable; il y avait
de l'air suffisamment pour respirer; du jour assez pour retrouver ses
effets; un lit passablement organisé pour y dormir; un escabeau assez
solide pour vous porter, et un baquet pour recevoir les eaux sales. «Mes
premiers jours de travail extérieur furent terribles; on nous occupait
exprès aux travaux les plus rudes; on nous forçait à porter ou à tirer
des poids énormes; les coups de fouet n'étaient pas ménagés, et si une
plainte, un gémissement nous échappait, il fallait subir le fouet en
règle, et ensuite, avec les épaules déchirées, il fallait reprendre le
travail interrompu par la punition. Dans la soirée, un autre supplice
commençait pour moi; on profitait de mon savoir pour me faire faire
le travail des bureaux; il fallait, en un temps toujours insuffisant,
écrire ou copier un nombre de pages presque impossible. Et, quand on
n'avait pas fini à l'heure voulue, la peine du fouet recommençait plus
ou moins cruelle, selon l'humeur plus ou moins excitée du smotritile.

«J'eus le bonheur d'échapper en toute occasion à toute punition
corporelle, force de zèle et d'activité; mais il n'en fut pas ainsi de
mes malheureux compagnons de travail. La nourriture était insuffisante
et si mauvaise, qu'il fallait la faim qui nous torturait pour manger les
aliments qu'on nous présentait.


XIX

EVASION DU PRINCE

«J'ai vécu ainsi pendant deux ans; je n'eus, pendant ces deux années,
d'autre espoir, d'autre désir, d'autre idée que de m'échapper de cet
enfer rendu plus horrible par les souffrances, les désespoirs, les
maladies, la mort de mes compagnons de misère. Je préparais tout pour ma
fuite. J'avais étudié avec soin les cartes géographiques qui tapissaient
les murs; j'avais adroitement et longuement interrogé les marchands qui
couraient le pays, qui allaient aux foires et qui venaient faire des
affaires avec les gens de la ville; je m'étais fabriqué un passeport,
ayant eu entre les mains bien des feuilles de papier timbré et un cachet
aux armes de l'empereur, avec lesquels j'avais mis en règle mon plakatny
(passeport). J'avais réussi à me procurer de droite et de gauche un
vêtement complet de paysan aisé; j'avais amassé deux cents roubles sur
les gratifications qui nous étaient accordées et sur la petite somme
qu'on allouait pour nos vêtements et notre nourriture.

«Me trouvant en mesure d'exécuter mon projet de fuite, je sortis le soir
du 10 novembre de l'établissement d'Ekatérininski-Zavod. J'avais sur moi
trois chemises, dont une de couleur, retombant sur le pantalon, comme
les portent les paysans russes; un gilet et un large pantalon en gros
drap; et, par-dessus, un armiak, espèce de burnous de peau de mouton,
qui descendait à mi-jambe, et de grandes bottes à revers bien
goudronnées. Une ceinture de laine, blanche, rouge et noire, attachait
mon armiak; sur la tête j'avais une perruque de peau de mouton, laine en
dehors, et, par-dessus, un bonnet en drap bien garni de fourrure. Une
grande pelisse en fourrure recouvrait le tout; le collet, relevé et noué
au cou avec un mouchoir, me cachait le visage et me tenait chaud en même
temps. Dans un sac que je tenais à la main, j'avais mis une paire de
bottes, une chemise et un pantalon d'été bleu; du pain et du poisson
sec; je mis mon argent sous mon gilet; dans ma botte droite je plaçai un
poignard. Il gelait très fort. J'arrivai au bord de l'Irtiche, qui était
gelé; je le traversai, et je pris le chemin de Para, qui se trouvait à
douze kilomètres d'Ekatérininski-Zavod. A peine avais-je fait quelques
pas au delà de l'Irtiche, que j'entendis derrière moi le bruit d'un
traîneau. Le coeur me battit avec violence; c'étaient sans doute les
gendarmes envoyés à ma poursuite. Je tressaillis, mais j'attendis, le
poignard à la main, décidé à vendre chèrement ma vie. Je me retournai
quand le traîneau fut près de moi; c'était un paysan.

«Où vas-tu? me demanda-t-il en s'arrêtant devant moi.»

Moi: «A Para.»

Le paysan: «Et d'où viens-tu?»

Moi: «Du village de Zalivina.»

Le paysan: «Veux-tu me donner soixante kopecks, je te mènerai jusqu'à
Para? J'y vais moi-même.»

Moi: «Non, c'est trop cher. Cinquante kopecks.»

Le paysan: «C'est bien; monte vite, mon frère.»

«Je me mis près du paysan, et nous partîmes au galop; le paysan était
pressé, la route était belle, les chevaux étaient bons; une heure après,
nous étions à Para. Je descendis dans une des rues de la ville; je
m'approchai d'une fenêtre basse, et je demandai à haute voix, comme font
les Russes:

«Y a-t-il des chevaux?»

Le paysan: «Pour aller où?»

Moi: «A la foire d'Irbite.»

Le paysan: «Il y en a une paire.»

Moi: «Combien la verste?»

Le paysan: «Huit kopecks.»

Moi: «C'est trop! Six kopecks?»

Le paysan: «Que faire? Soit. Dans l'instant.»

«Quelques minutes après, les chevaux étaient attelés au traîneau.

«D'où êtes-vous? me demanda-t-on.

«--De Tomsk; je suis le commis de Golofeïef; mon patron m'attend à
Irbite. Je suis fort en retard; je crains que le maître ne se fâche: si
tu vas vite, je te donnerai un pourboire.»

«Le paysan siffla, et les chevaux partirent comme des flèches. Mais la
neige commença à tomber, épaisse et serrée; le paysan perdit son chemin,
et, après des efforts inutiles pour le retrouver, il me déclara qu'il
fallait passer la nuit dans la forêt. Je fis semblant de me mettre en
colère; je menaçai de me plaindre à la police en arrivant à Irbite; rien
n'y fit; nous fûmes obligés d'attendre le jour. Cette nuit fut affreuse
d'inquiétudes et d'angoisses. Je me croyais trahi par mon guide, comme
l'avait été quelques années auparavant l'infortuné Wysocki, forçat comme
moi, fuyant comme moi, et qui, après avoir été égaré toute une nuit
comme moi dans la forêt où j'étais, fut livré aux gendarmes par son
conducteur. Quand le jour parut, je menaçai encore mon paysan de le
livrer à la police pour m'avoir fait perdre mon temps. Le malheureux;
fit son possible pour retrouver quelques traces du chemin qu'il avait
bien réellement perdu, et, au bout de quelques instants, il s'écria tout
joyeux:

«--Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions
suivre.

«--Va donc, lui dis-je, et à la grâce de Dieu!»

«Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientôt chez un ami qui me
donna du thé et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai
ainsi de chevaux et de traîneau jusqu'à Irbite; j'avais couru, sans
m'arrêter, trois jours et trois nuits. Les dernières vingt-quatre heures
je repris toute ma sécurité; la route était tellement encombrée de
traîneaux, de kibitkas (espèce de cabriolet sur patins l'hiver, sur
roues l'été), de télégas, d'hommes à cheval, de piétons qui chantaient
à tue-tête, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger
d'être reconnu ni arrêté. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je
saluai des inconnus. J'étais mille kilomètres d'Ekatérininski-Zavod.

«Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans la ville d'Irbite.

«Votre passeport», me cria le factionnaire, il ajouta très bas: «Donnez
vingt kopecks et passez.»

«Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrêtai devant une hôtellerie,
où j'eus assez de peine à me faire recevoir: tout était plein.
L'izbo était déjà encombrée de yamstchiks (conducteurs de chevaux et
traîneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibérien composé d'une
soupe aux raves, de poissons secs, de gruau à l'huile et de choux
marinés. Chacun s'étendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les
fables, sur... le poêle et par terre; je me couchai par terre, mais je
ne pus dormir; j'avais compté ce qui me restait d'argent: je n'avais
plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais
renoncer à voyager en traîneau; il me fallait achever ma route à pied;
j'avais des milliers de verstes à faire avant de me trouver au delà de
la frontière russe, et je devais mettre près d'un an à les parcourir. Je
ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui
me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner
ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait été
compatissant et généreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je
quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le
factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je préférai
donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car à quelque distance
de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le
trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous côtés, je ne pus le
retrouver; il ne me restait qu'une passe de forçat pour circuler dans
les environs d'Ekatérininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans
un traîneau ou dans la ville, à la couchée. Un tremblement nerveux me
saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrêter dans aucune ville,
aucun village; je me trouvais condamné à passer mes nuits dans les
forêts ou dans les plaines immenses nommées steppes; cet hiver de 1856
était un des plus rigoureux qu'on eût vus depuis plusieurs années; la
neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une
couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serrée, qu'elle
effaçait les traces des routes praticables; heureusement que les
voyageurs sibériens ont l'habitude de planter dans la neige de longues
perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces
perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai
pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks
qui venaient à ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laissée leur
traîneau, et je marchais ainsi jusqu'à la nuit; alors je creusais dans
la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y établissais pour
dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entrée de ma
grotte. La première nuit que je passai ainsi, je m'éveillai les pieds
presque gelés, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le
poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de
la Sibérie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils
voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen
me réussit; je n'eus jamais les membres gelés depuis. Un jour, l'ouragan
et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent
enlevées; je ne rencontrai personne qui pût m'indiquer mon chemin, et
je m'égarai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonçant
dans la neige jusqu'aux reins, cherchant à me reconnaître, et m'égarant
de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions
étaient épuisées de la veille; le froid engourdissait mes membres; je
n'avançais plus que péniblement; la fatigue me faisait tomber devant
chaque obstacle à franchir; enfin, au moment où j'allais me laisser
tomber pour ne plus me relever, j'aperçus une lumière à une petite
distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespéré;
je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba
qui était à l'extrémité d'un hameau, dont les fenêtres s'éclairaient
successivement. Une jeune femme se tenait près de la porte de l'izba.
Je demandai à entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me
trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mère
de l'autre.

«--D'où viens-tu? Où te mène le bon Dieu? me demanda la vieille.

«--Je suis du gouvernement de Tobolsk, mère, lui répondis-je, et je vais
chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les
monts Ourals.»

«Les deux femmes se mirent à me préparer un repas; quand j'eus assouvi
ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allumé pour faire sécher
mes vêtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre
chemises éveilla les soupçons des femmes. Je m'étendis sur un banc et je
commençais à m'endormir, quand je fus éveillé par des chuchotements
qui m'inquiétèrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui
étaient entrés et qui s'étaient groupés autour des femmes.

«Où est-il?» demanda l'un d'eux à voix basse.

«La jeune femme me montra du doigt; les hommes s'approchèrent et me
secouèrent rudement en me demandant mon passeport.

«--De quel droit me demandez-vous mon passeport? lui répondis-je.

«Est-ce que l'un de vous est golova (tête, ancien)?

«--Non, nous sommes habitants du hameau.

«--Et comment osez-vous me déranger? Qui me dit quelles gens vous êtes
et si vous n'êtes pas des voleurs? Attendez, vous trouverez à qui
parler.

«--Nous sommes d'ici, et nous avons le droit de savoir qui nous logeons
chez nous.

«--Eh bien! je me nomme Dmitri Boganine, du gouvernement de Tobolsk, et
je vais à Bohotole pour avoir de l'ouvrage dans les établissements du
gouvernement, et ce n'est pas la première fois que je traverse le pays.»

«J'entrai alors dans les détails que j'avais appris par l'étude
des cartes du pays et mes conversations avec les marchands
d'Ekatérininski-Zavod. Je finis enfin par leur montrer mon passeport,
qui n'était autre chose que la passe que j'avais conservée.

«Aucun d'eux ne savait lire, mais la vue du cachet impérial leur suffit;
ils furent convaincus que j'avais un passeport en règle, et ils se
retirèrent en me demandant humblement pardon de m'avoir dérangé.

«Mais nous sommes excusables, ami; on nous ordonne d'arrêter les forçats
qui s'échappent.

«--Comment des forçats pourraient-ils se trouver si loin des pocélénié
(lieu de détention)?

«--Il s'en échappe quelquefois, et nous en avons arrêté quelques-uns.»

«Ils me quittèrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.»


XX

VOYAGE PENIBLE, HEUREUSE FIN

«Le lendemain je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien
décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore
soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le
pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver
jusqu'à Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de
fabriques de drap, de toile à voiles et des tanneries, où je pouvais
trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon
voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai
souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais
faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix
en bois que je m'étais fabriqué avec mon couteau. Deux fois seulement
j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait,
le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de
misère; un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara
de moi; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de
Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui
m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une
izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux
enfants. J'appelai; on m'ouvrit.

«--Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.

«--Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque
chose de chaud à avaler.

«--Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur le banc; nous allons
souper.»

«Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était
la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de
bouillie épaisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe
assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise
et pitié; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute
bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander;
mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se
mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.

«Mange, ami, mange; si tu as peur des gendarmes, rassure-toi, nous ne te
dénoncerons pas.»

Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit
ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna
des forces. Quand j'eus finis ce repas délicieux, je remerciai mes
excellents hôtes et je me levai pour m'en aller.

«--Où vas-tu, frère? dit le jeune homme.

«--Dans les bois d'où je suis venu.

«--Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma femme et moi, nous prions
d'accepter notre izboucha pour y passer la nuit.

«--Je vous gênerais; vous n'avez qu'une chambre.

«--Qu'importe! tu nous apporteras la bénédiction de Dieu. Viens;:
faisons nos prières devant les images, et repose-toi ensuite; tu es
fatigué.»

«J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un
Merci, frère»...

«Nous nous mîmes devant les images et. nous commençâmes nos signes de
croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent;
les prières des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant
que mes hôtes. Je m'étendis ensuite sur un banc, où je m'endormis
profondément jusqu'au jour.

«Avant de quitter ces braves gens, j'acceptai encore un repas de soupe
aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis; ils ne
voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en
route avec un nouveau courage.

«A la fin d'avril j'arrivai près de Vologda; je trouvai facilement
du travail dans une tannerie située loin de la ville et de toute
habitation; j'y travaillai près d'un mois, puis je continuai mon voyage
avec cinquante roubles de plus dans ma poche.

«Je continuai à coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'éviter toute
rencontre de gendarmes et de soldats, comme j'avais évité les ours qui
remplissent les forêts de l'Oural.

«J'achetais du pain dans les maisons isolées que je rencontrais. Une
fois je faillis être dénoncé comme brigand par un vieillard chez lequel
j'étais entré pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait
m'en apporter.

«A peine était-il sorti, que sa fille courut à un coffre, en retira un
pain, et dit en me le donnant:

«Pars vite, pauvre homme, mon père est allé à la ville chercher des
gendarmes. Tourne dans le sentier à droite qui passe dans les bois, et
cours pour qu'on ne te prenne pas. Je dirai que tes amis sont venus te
chercher.»

«Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin
que cette bonne fille m'avait indiqué. Je courus pendant plusieurs
heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus
périlleux à mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais à
peine acheter du pain pour soutenir ma misérable, existence, quand me
trouvai près de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont
j'ignorais le séjour dans le pays; je n'avais rien pris depuis deux
jours et je n'avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il
y avait près d'un an que j'avais quitté Ekatérininski-Zavod, un an que
j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes
souffrances. Elles ont trouvé une heureuse fin, grâce à la généreuse
hospitalité de votre bon oncle, grâce à votre bonté à tous, dont
je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon
existence.

--Bien raconté et bien terminé, mon pauvre Romane, dit le général en
lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frémir plus d'une fois
d'indignation et de terreur; ma nièce et Natasha ont encore des larmes
dans les yeux; mais tout cela est du passé, Dieu merci! et comme il
faut vivre du présent et non du passé, je demande à entamer quelques
comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que
nous vous écoutons.

--Ces heures ont passé bien vite, dit Natasha.

Le général, souriant: «Voyez-vous, la méchante. Elle trouve que vous
n'en avez pas assez et que vous auriez dû subir d'autres tortures,
d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.»

Natasha: «Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans
quoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprétation de mes
paroles. Monsieur Jacks..., pardon, je veux dire prince Romane,
demandez, je vous prie, à Dérigny de nous passer quelques provisions.»

Le prince s'empressa d'obéir.

Le général, riant et la bouche pleine: «Dis donc, Natasha, à présent que
Romane t'apparaît dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un
Jackson.»

Le prince: «Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir
en moi un ami dévoué prêt à la servir en toute occasion. Ne suis-je pas
à jamais votre obligé à tous? Et j'ose espérer qu'aucun de vous n'en
perdra le souvenir. N'est-ce pas, chère madame Dabrovine, que vous
n'oublierez pas votre fidèle Jackson?»

Madame Dabrovine: «Certainement non; je puis bien vous le promettre.»

Le général: «Alors jurons tous; faisons le serment des Horaces!»

Le général avança son bras, un os de poulet à la main; ses compagnons
ne l'imitèrent pas; mais ils se jurèrent tous en riant la fidélité des
Horaces.

Le général: «Mangez donc, sac à papier! Il faut noyer, étouffer le passé
dans le vin et dans le bon pâté que voici. Eh! Dérigny, où avez-vous eu
ce pâté?»

Dérigny: «A la dernière station avant la frontière, mon général.»

Le général: «Bon pâté, parbleu! c'est un dernier souvenir de ma pauvre
patrie. Mange, Natasha; mange, Natalie; mange, Romane.»

Et il leur donnait à tous des tranches formidables.

Madame Dabrovine: «Jamais je ne pourrai manger tout cela, mon oncle.»

Le général: «Allons donc! Avec un peu de bonne volonté tu iras jusqu'à
la fin. Tiens, regarde comme j'avale cela, moi.»

Mme Dabrovine sourit; Natasha rit de tout son coeur; Romane joignit son
rire au sien.

Le général: «On voit bien que tu as passé la frontière, mon pauvre
garçon; voilà que tu ris de tout ton coeur.»

Romane: «Oh oui! mon ami, j'ai le coeur léger et content.»

Le repas fut copieux pour le général et gai pour tous, grâce aux
plaisanteries aimables du bon général. Quand on s'arrêta pour dîner, le
secret du prince Romane fut révélé à ses anciens élèves et aux enfants
de Dérigny. Lui et sa femme savaient dès l'origine ce qu'était M.
Jackson. Alexandre et Michel regardaient avec une surprise mêlée de
respect leur ancien gouverneur. Ils ne dirent rien d'abord, puis ils
s'approchèrent du prince, lui prirent les mains et les serrèrent contre
leur coeur.

Alexandre: «Je suis bien fâché... c'est-à-dire bien content, que vous
soyez le prince Pajarski, mon bon monsieur Jackson. Cela me fait bien
de la peine,... non, je veux dire... que... ce sera bien triste...,
c'est-à-dire bien heureux pour nous, de ne plus vous voir..., pas pour
nous, pour vous, je veux dire... Je vous aime tant!»

Le pauvre Alexandre, qui ne savait plus ce qu'il disait, éclata en
sanglots, et se jeta dans les bras de son ex-gouverneur. Michel fit
comme son frère. Le prince Romane les embrassa, les serra contre son
coeur.

Le prince: «Mes chers enfants, vous resterez mes chers élèves, si votre
mère et votre oncle veulent bien me garder; pourquoi me renverrait-on,
si tout le monde est content de moi?»

Alexandre: «Comment! vous voudriez..., vous seriez assez bon pour rester
avec nous, quoique vous soyez prince?»

Le prince: «Eh! mon Dieu, oui! un pauvre prince sans le sou, qui sera
assez bon pour vivre heureux au milieu d'excellents amis, si toutefois
ses amis veulent bien le lui permettre.»

Mme Dabrovine lui serra la main en le remerciant affectueusement de la
preuve d'amitié qu'il leur donnait. Le général l'embrassa à l'étouffer;
Natasha le remerciait du bonheur de ses frères; Jacques et Paul
restaient à l'écart.

«Et vous, mes bons enfants, leur dit le prince en les embrassant, je
veux aussi vous conserver comme élèves: je serai encore votre maître
et toujours votre ami. C'est toi, mon petit Paul, qui m'as trouvé le
premier.»

Paul: «Je me le rappelle bien! Vous aviez l'air si malheureux! Cela me
faisait de la peine.»

Jacques: «J'ai bien pensé que vous vous étiez sauvé de quelque prison!
Vous aviez si peur qu'on ne vous dénonçât.»

Le prince: «L'as-tu dit à quelqu'un?»

Jacques: «A personne! Jamais! Je savais bien que cela pourrait vous
faire du mal.»

Le général: «Brave enfant! tu auras la récompense de ta charitable
discrétion.»

Jacques: «Je n'en veux pas d'autre que votre amitié à tous!

Le général: «Tu l'as et tu l'auras, mon brave garçon.»

Le général, qui n'oubliait jamais les repas, appela Dérigny pour
commander un bon dîner et du bon vin qu'on boirait à la santé de Romane
et de tous les Sibériens.

Pendant qu'on apprêtait le dîner, Mme Dabrovine et Natasha allèrent voir
les chambres où l'on devait coucher; elles choisirent pour le général la
meilleure et la plus grande; une belle à côté, pour le prince Pajarski,
et quatre autres chambres pour elles-mêmes, pour les deux garçons,
pour Mme Dérigny et Paul, et enfin pour Dérigny et Jacques. Elles
s'occupèrent avec Mme Dérigny à faire les lits, à donner de l'air aux
chambres et à les rendre aussi confortables que possible.

Le dîner fut excellent et fort gai; on but les santés des absents et des
présents. Le général calcula que le lendemain devait être le jour de
la prise de possession de Gromiline par le prince Négrinski; ils
s'amusèrent beaucoup du désappointement et de la colère que devait
éprouver Mme Papofski, Natasha seule la plaignit et trouva la punition
trop forte.

Le général: «Tu oublies donc, Natasha, qu'elle voulait nous dénoncer
tous et nous faire tous envoyer en Sibérie? Elle n'aura d'autre punition
que de retourner dans ses terres, qu'elle n'aurait pas dû quitter, et de
ne pas avoir ma fortune, qu'elle ne devait pas avoir.»

Natasha: «C'est vrai, mon oncle, mais nous sommes si heureux, tous
réunis, que cela fait peine de penser à son chagrin.»

Le général: «Chagrin! dis donc fureur, rage. Elle n'a que ce qu'elle
mérite, crois-moi. Prions pour elle, afin que Dieu ne lui envoie pas une
punition plus terrible que celle que je lui inflige.»


XXI

L'ASCENSION

Le voyage continua gaiement; on passa quelques jours dans chaque ville
un peu importante qu'on devait traverser. A la fin de juin on arriva
aux eaux d'Ems; le général voulut absolument les faire prendre à Mme
Dabrovine, dont la santé était loin d'être satisfaisante. La jeunesse
fit des excursions amusantes dans les montagnes et dans les environs
d'Ems. Le général voulut un jour les accompagner pour escalader les
montagnes qui dominent la ville.

«Mon général, permettez-vous que je vous accompagne? dit Dérigny. Le
général: «Pourquoi, mon ami? croyez-vous que je ne puisse pas marcher
seul?»

Dérigny: «Pas du tout, mon général; mais si vous aviez besoin d'un aide
pour grimper de rocher en rocher, je serais là, très heureux de vous
offrir mon bras.

Le général: «Vous croyez donc que je resterai perché sur un rocher, sans
pouvoir ni monter ni descendre?»

Dérigny: «Non, mon général, mais il vaut toujours mieux être plusieurs
pour..., pour ce genre de promenade.»

Le général; «Ne serons-nous pas plusieurs, puisque nous y allons tous?»

Dérigny: «C'est vrai, mon général, mais... je serai plus tranquille si
vous me.. permettez de vous suivre.»

Le général: «Je vois où vous voulez en venir, mon bon ami! Vous voudriez
me faire rester à la maison ou sur la promenade. Eh bien, non; la maison
m'ennuie, la promenade des eaux m'ennuie; je veux respirer l'air pur des
montagnes, et je les accompagnerai.»

L'air inquiet de Dérigny fit rire le général et l'attendrit en même
temps. «Venez avec nous, mon ami, venez; nous grimperons ensemble; vous
allez voir que je suis plus leste que je n'en ai l'air.»

Le général fit une demi-pirouette, chancela et se retint au bras de
Dérigny, qui sourit.

«Vous triomphez, parce que mon pied a accroché une pierre! Mais... vous
me verrez à l'oeuvre. Allons, en avant! à l'assaut!»

Les quatre enfants partirent en courant. Natasha aurait bien voulu les
suivre; mais elle avait seize ans, il fallait bien donner quelque chose
à son titre de jeune personne; elle soupira et elle resta près de son
oncle, qui marchait de toute la vitesse de ses jambes de soixante-quatre
ans. Le prince Romane et Dérigny marchaient près de lui. Quand on arriva
au sentier étroit et rocailleux que se perdait dans les montagnes, le
général poussa Natasha devant lui.

«Va, mon enfant, rejoindre tes frères et les petits Dérigny qui grimpent
comme des écureuils. Il n'y a personne ici, et tu peux courir tant que
tu veux. Moi, je vais escalader tout cela à mon aise, sans me presser.
Romane, passe devant, mon fils; Dérigny fermera la marche.»

Le général commença son ascension, lentement, péniblement: il n'était
pas à moitié de la montagne, qu'il demandait si l'on était bientôt au
sommet. Natasha allait et venait, descendait en courant ce qu'elle
venait de gravir, pour savoir comment son oncle se tirait d'affaire.
Romane précédait le général de quelques pas, lui donnant la main dans
les passages les plus difficiles. Dérigny suivait de près, le poussant
par moments, sous prétexte de s'accrocher à lui pour ne pas tomber.

«C'est ça! appuyez-vous sur moi, Dérigny! Tenez ferme, pour ne pas
rouler dans les rochers, criait le général, enchanté de lui servir
d'appui. Vous voyez que je ne suis pas encore si lourd ni si vieux,
puisque c'est moi que vous aide à monter.»

Les enfants étaient déjà au sommet, poussant des cris de joie et
appelant les retardataires, le pauvre général suait à faire pitié.

«Ce n'est pas étonnant, disait-il, je remorque Dérigny, qui a encore
plus chaud que moi.»

C'est que Dérigny avait fort à faire en se mettant à la remorque du
général, qu'il poussait de toute la force de ses bras. C'était un poids
de deux cent cinquante livres qu'il lui fallait monter par une pente
raide, hérissée de rochers, bordée de trous remplis de ronces et
d'épines. Romane l'aidait de son mieux, mais le général y mettait de
l'amour-propre; se sentant soutenu par Dérigny, qu'il croyait soutenir,
il refusait l'aide que lui offraient tantôt Romane, tantôt Natasha.

Enfin, on arriva en haut du plateau; la vue était magnifique, les
enfants battaient des mains et couraient de côté et d'autre. Le général
triomphait et regardait fièrement Dérigny, dont le visage inondé de
sueur témoignait du travail qu'il avait accompli. Mais le triomphe du
général fut calme et silencieux. Il ne pouvait parler, tant sa poitrine
était oppressée par ses longs efforts. Natasha et Romane contemplaient
aussi en silence le magnifique aspect de cette vallée, couronnée de bois
et de rochers, animée par la ville d'Ems et par le ruisseau serpentant
bordé de prairies et d'arbustes.

«Que cette vue est belle et charmante! dit Natasha.

--Et que de pensées terribles du passé et souriantes pour l'avenir elle
fait naître en moi! dit Romane.

--Et quel diable de chemin pour y arriver! dit le général. Voyez
Dérigny! il n'en peut plus. Sans moi, il ne serait jamais arrivé! ...Il
fait bon ici, ajouta-t-il. Dérigny et moi, nous allons nous reposer sur
cette herbe si fraîche, pendant que vous continuerez à parcourir le
plateau.»

Le général s'assit par terre et fit signe à Dérigny d'en faire autant.

«Je regrette de ne pas avoir mes cigares, dit-il, nous en aurions fumé
chacun un; il n'y a rien qui remonte autant.

--Les voici, mon général, dit Dérigny en lui présentant son
porte-cigares et une boîte d'allumettes.

--Vous pensez à tout, mon ami, répondit le général, touché de cette
attention. Prenez-en un et fumons... Eh bien, vous ne fumez pas?»

Dérigny:«Mon général, vous êtes bien bon..., mais je n'oserais pas...,
Je ne me permettrais pas...

Le général: «D'obéir, quand je vous l'ordonne? Allons, pas de
résistance, mon ami. Je vous ordonne de fumer un cigare, là..., près de
moi.» Dérigny s'inclina et obéit; ils fumèrent avec délices.

«Tout de même, mon général, dit Dérigny en finissant son cigare, c'est
un fier service que vous m'avez rendu en m'obligeant à fumer.

J'avais si chaud, que j'aurais peut-être attrapé du mal si je ne m'étais
réchauffé la poitrine en fumant.»

Le général: «Et moi donc! C'est grâce à votre prévoyance, à votre
soin continuel de bien faire, que nous serons tous deux sur pied ces
jours-ci; j'avais aussi une chaleur à mourir, et j'étais si fatigué,
que je ne pouvais plus me soutenir; il est vrai que je vous ai
vigoureusement maintenu tout le temps de la montée!»

Dérigny, souriant: «Je crois bien, mon général! je m'appuyais sur vous
de tout mon poids.»

Un second cigare acheva de remonter nos fumeurs. Le général aurait bien
volontiers fait un petit somme, mais l'amour-propre le tint éveillé. Il
eût fallu avouer que la montée était trop forte pour lui, et il voulait
accompagner les jeunes gens dans d'autres expéditions difficiles. Au
moment où le temps commençait à lui paraître long, il entendit, puis il
vit accourir la bande joyeuse.

«Mon oncle, je vous apporte des rafraîchissements, dit Natasha en
s'asseyant près de lui et lui présentant une grande feuille remplie de
mûres. Goûtez, mon oncle, goûtez comme c'est bon!»

Le général goûta, approuva le goût de sa nièce, et continua à goûter,
jusqu'à ce qu'il eût tout mangé.

Dérigny s'était levé en voyant arriver Natasha, le prince Romane et les
enfants. Jacques et Paul avaient aussi fait leur petite provision; ils
l'offrirent à leur père, qui goûta ces mûres et les trouva excellentes;
mais il n'en mangea qu'une dizaine.

«Encore, encore, papa! s'écrièrent ses enfants; c'est pour vous que nous
avons cueilli tout ça.»

Dérigny: «Non, mes chers amis; j'ai eu très chaud, et je me ferais mal
si j'avalais tant de rafraîchissants; gardez le reste pour votre dîner
ou mangez-le, comme vous voudrez.»

Jacques: «Nous le garderons pour maman.»

Dérigny:«C'est une bonne idée et qui lui fera plaisir.»

Le général: «Dérigny! Dérigny! nous nous remettons en route pour
descendre dans la vallée. Prenez bien garde de tomber; tenez-vous aux
basques de mon habit comme en montant; je vous retiendrai si vous
glissez.»

Dérigny: «Très bien, mon général! je vous remercie.»

Natasha le regarda d'un air surpris.

--Dérigny, réprimant un sourire: «C'est que, mademoiselle, le général
m'a aidé à gravir la montagne; c'est pourquoi...»

Natasha, très surprise: «Mon oncle vous a aidé?... C'est lui qui vous a
aidé!».

Dérigny, riant tout à fait: «Demandez plutôt au général, mademoiselle;
il, vous le dira bien.»

Le general, se frottant les mains: «Certainement, Natasha; certainement.
Sans moi, il ne serait jamais arrivé! Tu vas voir à la descente; ce sera
la même chose.»

Natasha regardait toujours Dérigny, comme pour demander une explication.
Il lui fit signe en riant que ce serait pour plus tard. Natasha commença
à deviner et sourit.

«Partons, dit le général. Les enfants en avant, Natasha aussi; Romane
devant moi, pour être au centre de la ligne; Dérigny derrière moi, pour
ne pas tomber et pour se retenir à moi.»

Les enfants s'élancèrent en avant. La descente était difficile,
escarpée, glissante; les pierres roulaient sous les pieds; les rochers
formaient des marches élevées; des trous, semblables à des précipices
bordaient le sentier. Chacun s'appuya sur son bâton et marcha bravement
en avant; les garçons descendaient tantôt courant, tantôt glissant.
et ne furent pas longtemps à atteindre le bas de la montagne: Natasha
descendait d'un pied sûr, sautant parfois, glissant sur les talons,
s'accroupissant par moments, mais ne s'arrêtant jamais. Romane aurait
fait comme elle, s'il n'avait été inquiet des allures désordonnées du
général, qui trébuchait, qui sautait sans le vouloir, qui glissait
malgré lui, qui serait tombé à chaque pas, si Dérigny, fidèle à sa
recommandation, ne l'eût tenu fortement par les basques de sa redingote.

«Tenez-vous ferme, mon pauvre Dérigny, criait le général: ne me ménagez
pas; je vous soutiendrai bien, allez.»

Le pauvre général butait, gémissait, maudissait les montagne! et les
rochers. Dérigny suait à grosses gouttes: il lui fallait prêter une
extrême attention aux mouvements du général pour ne pas le tirer mal à
propos et pour ne pas le lâcher, le laisser buter et tomber sur le nez.
A moité chemin, la descente devenait plus raide et plus rocailleuse
encore; le général buta si souvent, Dérigny tira si fort, que le dernier
bouton de la redingote sauta; le général en reçut une saccade qui manqua
le jeter sur le nez; Dérigny donna, pour le relever, une secousse qui
fit partir: tous les autres boutons; le général leva les bras en l'air
en signe de détresse; les manches de la redingote glissèrent en se
retournant le long de ses bras, et le pauvre général, laissant son habit
aux mains de Dérigny épouvanté, fit trois ou quatre bonds prodigieux de
rocher en rocher, glissa, tomba et roula au fond d'un trou heureusement
peu profond, mais bien garni de ronces et d'épines. Pour comble
d'infortune, un renard, réfugié au fond de ce trou, se trouva trop serré
entre les ronces et le général, et voulut se frayer un passage aux
dépens des chairs déjà meurtries de son bourreau involontaire. Les dents
aigues du renard firent pousser au général des cris lamentables, Romane
revint sur ses pas en courant; Dérigny s'était déjà élancé dans le trou
pour aider le général à en sortir; ses mains rencontrèrent les dents du
renard; ne sachant à quel animal il avait affaire, mais comprenant la
détresse du malheureux général, il enfonça son bras dans les épines,
saisit quelque chose qu'il tira à lui, malgré la résistance qu'on lui
opposait et, après quelques efforts vigoureux, amena le renard. Le tuer
était long et inutile; il le saisit à bras-le-corps et le lança hors du
trou; l'animal disparut en une seconde, et Dérigny put alors donner tous
ses soins au général. Il le releva et chercha à lui faire remonter le
côté le moins escarpé du trou; efforts inutiles; le général grimpait,
retombait, se hissait encore, mais sans jamais pouvoir atteindre la main
que lui tendait Romane. Dérigny essaya de prendre le général sur son dos
et de le placer contre les parois du trou; mais il s'épuisa vainement:
les grosses jambes du général ne se prêtaient pas à cette escalade, et
il fallut toute la vigueur de Dérigny pour résister aux secousses que
lui donnaient les tentatives inutiles du général. Voyant que ses efforts
restaient sans succès, il se laissa glisser le long du dos de Dérigny,
et dit d'un ton calme:

«Romane, mon enfant, je n'en peux plus; je reste ici; le renard y a
demeuré, pourquoi n'y demeurerais-je pas? Seulement, comme je suis moins
sobre que le renard, je te demande de vouloir bien courir à l'hôtel et
de me faire apporter et descendre dans ce trou un bon dîner, du vin, un
matelas, un oreiller et une couverture, et autant pour Dérigny, qui est
la cause de mon changement de domicile.»

Dérigny: «Mon général, je vais vous avoir un petit repas et les moyens
de revenir à l'hôtel. Le prince Romane voudra bien vous tenir compagnie
en mon absence.»

Le général: «Tu es fou, mon pauvre camarade de prison; comment
sortiras-tu d'ici?»

Dérigny: «Ce ne sera pas difficile, mon général: dans une heure je suis
de retour.»

Et Dérigny, s'élançant de rocher en rocher, d'arbuste en arbuste,
se trouva au haut du trou avant que le général fût revenu de sa
stupéfaction. Dérigny bondit plutôt qu'il ne courut jusqu'au bas de la
montage, où il trouva Natasha et les enfants, auxquels il expliqua en
peu de mots la position critique de leur oncle; il continua sa course
vers l'hôtel, où il trouva promptement cordes, échelles et hommes de
bonne volonté pour sortir le général de son trou; il prit un morceau de
pâté, une bouteille de vin, et reprit le chemin de la montagne,
suivi par une nombreuse escorte grossie de la foule des curieux qui
apprenaient l'accident auquel on allait porter remède.

Quand ils arrivèrent au trou qui contenait le malheureux touriste,
Dérigny eut de la peine à arriver jusqu'à lui, les bords étaient occupés
par Romane, Natasha et les quatre garçons, qui faisaient la conversation
avec le général. Pendant qu'on organisait les échelles et les cordes,
Dérigny descendit les provisions, que le général reçut avec joie et fit
disparaître avec empressement. Romane dirigea le sauvetage, pendant
que Dérigny, redescendu dans le trou, aidait le général à grimper les
échelons, soutenu par une corde que Dérigny lui avait nouée autour du
corps. Les hommes tiraient par en haut, Dérigny poussait par en bas;
rien ne cassa, fort heureusement, et le général arriva jusqu'en haut
suivi de son fidèle serviteur. Chacun félicita, embrassa le général;
Romane, Natasha et ses frères serrèrent amicalement les mains de
Dérigny, et l'on se remit en marche, mais avec une variante.

Dérigny avait fait apporter une chaise à porteurs, dans laquelle on
plaça le général, qui ne fit aucune résistance, les dents du renard
ayant fait des brèches trop considérables au vêtement qui avait porté
sur la tête de l'animal. L'agilité que Dérigny avait déployée en sortant
du trou, la facilité avec laquelle il avait descendu et remonté la
montagne, ouvrirent les yeux du général; il comprit tout, la montée
comme la descente, et n'en parla que dans le tête-à-tête du soir avec
son ami Dérigny. Depuis ce jour, il ne proposa plus d'accompagner les
jeunes gens dans leurs excursions; Mme Dérigny le remplaça près de
Natasha. comme par le passé, et le général tint compagnie à sa nièce,
Mme Dabrovine. dans ses tranquilles promenades en voiture.


XXII

FIN DES VOYAGES, CHACUN CHEZ SOI

La saison des eaux se passa sans autre aventure; on se remit en route à
la fin d'août et l'on prit le chemin de la France, cette chère France
dont le souvenir faisait battre le coeur des Dérigny, un peu celui du
général, et dont la réputation faisait frémir d'impatience Natasha et
ses frères. Romane restait calme: il se trouvait heureux et ne désirait
pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manière
convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'éducation d'Alexandre
et de Michel.

«Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tâche sera
finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle
triste vie je mènerai loin de cette chère famille que j'aime si
tendrement!»

Le général voulut rester quelque temps à Paris; une fois établi à
l'hôtel du Louvre, il permit aux Dérigny d'aller rejoindre à Loumigny
Elfy et Moutier.

«Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous
préparer des logements.»

Le général acheta une foule de choses de ménage et de toilette pour Elfy
et Moutier, et les remit à Mme Dérigny pour qu'elle n'arrivât pas les
mains vides, attention délicate qui les toucha vivement.

Dérigny et sa famille se mirent immédiatement en route; partis de Paris
le soir, à huit heures, ils arrivèrent à Loumigny le lendemain de grand
matin, par la correspondance d 'Alençon. Voulant faire une surprise à
Elfy et à Moutier, Dérigny fit arrêter la voiture à l'entrée du village;
ils se dirigèrent à pied vers l'Ange-gardien. Mme Dérigny eut beaucoup
de peine à retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la
porte de l'auberge était ouverte; les Dérigny entrèrent sans bruit, et
virent Elfy et Moutier assis à la porte de leur jardin. Elfy pleurait.
Le coeur de Mme Dérigny battit plus fort.

«Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait
Elfy. Je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. On peut s'attendre à
tout dans un pays comme la Russie.

--Chère Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte
Vierge? Espérons et prions.

--Et vous serez exaucés, mes chers, chers amis!» s'écria Mme Dérigny en
s'élançant vers Elfy, qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de
baisers.

Jacques et Paul s'étaient jetés dans les bras de Moutier, qui les
embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre; il embrassa à les
étouffer Dérigny et sa femme; Elfy pleurait de joie après avoir pleuré
d'inquiétude. Toute la journée fut un enchantement continuel; chacun
racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent
voir à leur soeur et à leur frère les heureux changements qu'ils avaient
faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnèrent les nouveaux
arrivés chez le curé, qui faillit tomber à la renverse quand Jacques et
Paul se précipitèrent sur lui en poussant des cris de joie. Après les
premiers moments de bonheur et d'agitation, les Dérigny lui donnèrent
des nouvelles du général et annoncèrent son arrivée.

«Bon, excellent homme! dit le curé. Quel dommage qu'il ne soit pas en
France pour toujours!»

Dérigny: «Vous n'avez rien à regretter, monsieur le curé; il vient en
France pour y rester. Il veut se fixer près de nous aux environs de
Loumigny, dans une terre qu'il cherche à acquérir.»

Le Curé: «Mais il sera seul! Il s'ennuiera et repartira!»

Dérigny: «Seul, monsieur le curé? Il arrive en nombreuse et aimable
compagnie! Nous vous raconterons tout cela.»

Après une longue visite au curé, pendant laquelle Jacques et Paul
allèrent voir leurs anciens amis et camarades, ils allèrent tous à
l'auberge du Général reconnaissant. L'enseigne se balançait dans toute
sa fraîcheur; la maison était propre, soignée, bien aérée, grâce aux
soins de Moutier et d'Elfy; les prairies attenantes à l'auberge étaient
dans l'état le plus florissant; les pommiers qui les couvraient étaient
chargés de fruits. Mme Dérigny était enchantée; elle examinait son
linge, sa vaisselle, ses meubles, et remercia affectueusement Elfy et
Moutier de leurs bons soins.

«Nous allons nous y établir dès ce soir, dit-elle; tout y est si propre
qu'on peut l'habiter sans rien déranger.»

Elfy: «Reste avec nous et chez nous jusqu'à l'arrivée du général, ma
soeur; nous nous verrons mieux.»

Jacques et Paul joignirent leurs instances à celles de Moutier et
d'Elfy, et n'eurent pas de peine à vaincre la légère résistance de
Dérigny et de sa femme.

Tous s'établirent donc à l'Ange-gardien. Jacques et Paul reprirent avec
bonheur leur ancienne chambre; Mme Dérigny voulut aussi habiter la
sienne; Moutier et sa femme étaient au rez-de-chaussée et pouvaient.
sans se déranger, abandonner les chambres du premier à leur soeur et à sa
famille. Ils menèrent pendant un mois une vie heureuse et calme qui leur
permit de mettre Elfy et Moutier au courant des moindres événements qui
s'étaient passés pendant leur séparation.

Moutier et Dérigny ne cessèrent, pendant ce mois, de chercher à combler
les voeux du général en lui trouvant une grande propriété avec une belle
habitation. Enfin Moutier en trouva une à une lieue de Loumigny; elle
fut mise en vente de la manière la plus imprévue, par suite de la mort
subite du propriétaire, le baron de Crézusse, ex-banquier, fort riche,
qui venait de terminer l'ameublement de ce magnifique château pour
l'habiter et s'y reposer de ses fatigues. Elfy écrivit au général pour
l'en informer, et profita de l'occasion pour lui renouveler mille
tendresses reconnaissantes dont la gaieté assaisonnait le sentiment.

Le général répondit: «Mon enfant, j'arrive jeudi; n'oubliez pas le dîner
à quatre heures.

«Le général reconnaissant.»

Effectivement, trois jours après cette lettre laconique, une berline
et une calèche arrivèrent au grand galop de leurs huit chevaux et
s'arrêtèrent devant l'auberge de l'Ange-gardien. Natasha sauta au bas de
la berline et se jeta au cou d'Elfy en l'appelant par son nom.

«Vous voyez, ma chère Elfy, que je vous connais, que je suis votre amie,
et que vous me devez un peu de l'amitié, que vous avez pour grand-père.»

Natasha tendit ensuite les deux mains à Moutier, qui s'inclina
profondément en les serrant, et qui s'élança au secours du général, que
Romane ne parvenait pas à dégager des coussins de la voiture. Le poignet
vigoureux de Moutier l'eut bientôt enlevé; il sauta presque à terre et
tomba, moitié par la secousse, moitié par affection, dans les bras de
Moutier, qui eut de la peine à ne pas toucher terre avec sa charge. Mais
il s'y attendait, il ne broncha pas, et il serra le général contre son
coeur avec des larmes dans les yeux. Le général aussi sentit les siens se
mouiller; il s'empara d'Elfy pour l'embrasser plus d'une fois. Elfy lui
baisait les mains, riait, pleurait tout à la fois. Mme Dabrovine et le
prince Romane furent présentés par le général.

«Ma petite Elfy, voici la fille de mon coeur et le fils de mes vieux
jours. Aimez-les comme vous m'aimez.»

La profonde révérence d'Elfy fut interrompue par Mme Dabrovine, qui
embrassa tendrement cette jeune amie de son vieil oncle. Le prince
Romane lui serra la main avec effusion.

Moutier reçut aussi des poignées de main affectueuses de Mme Dabrovine,
du prince Romane et d'Alexandre et Michel.

«Mon cher monsieur Moutier, dit Alexandre, vous nous raconterez bien en
détail comment vous avez trouvé dans les bois le pauvre Jacques et son
frère.

Moutier: «Très volontiers, messieurs; vous les aimerez davantage après
ce récit; mon bon petit Jacques est le modèle des frères et des fils:
ils sont restés ce qu'ils étaient.

Le Général: «N'avez-vous pas quelque chose à nous donner pour notre
dîner, ma petite ménagère? Nous avons une faim terrible.»

Elfy, souriant: «Je croyais que vous n'aimiez plus ma pauvre cuisine et
mes maigres poulets, général.»

Le Général: «Comment, petite rancuneuse, vous vous souvenez de ce détail
de votre dîner de noces? Nous allons donc mourir de faim, si vous n'avez
rien préparé.»

Elfy: «Soyez tranquille, général, tout est prêt, nous vous attendions
pour servir.»

Le général entra et se mit à table; le couvert était mis. Elfy engagea
tout le monde à s'asseoir; il fallut l'ordre exprès du général pour que
les Dérigny et les Moutier se missent à table.

Le Général: «Je ne pensais pas que vous eussiez si vite oublié nos
bonnes habitudes, ma petite Elfy et mon grand Moutier! Nous étions si
bons amis, jadis!»

Moutier: «Et nous le sommes encore, mon général; pour vous le prouver,
nous vous obéissons sans plus de résistance. Viens, Elfy; obéis comme
jadis.»

Le Général: «A la bonne heure! Ici, à ma droite, Elfy; Moutier, près:
de ma nièce Dabrovine; Natasha, à la gauche de Moutier; Romane, près de
Natasha; Mme Dérigny, à ma gauche; Alexandre, Michel, Jacques et Paul,
ou vous voudrez; Je ne me mêle pas de vous placer.»

Jacques: «Moi, près de mon bon Moutier.»

Moutier: «La place est prise par les dames, mon ami; va ailleurs.»

Les quatre garçons se placèrent en groupe tous ensemble. Elfy prouva au
général qui ni elle ni sa soeur n'avaient perdu leur talent pour la soupe
aux choux, la fricassée de poulet, la matelote d'anguilles, le gigot à
l'ail, la salade à la crème, les pommes de terre frites et les crêpes.
Le général, ne se lassait pas de redemander encore et encore de chaque
plat. Le vin était bon, le café excellent, l'eau-de-vie vieille et vrai
cognac. Le prince; Romane joignit ses éloges à ceux du général, et,
quoique ses démonstrations fussent moins énergiques, il lui arriva deux
fois de redemander des plats servis et accommodés par les deux soeurs.

Après le repas et après une promenade dans les domaines d'Elfy et de
Moutier, on se dirigea vers l'auberge du Général reconnaissant. Natasha,
ses frères et leurs amis couraient en avant et admirèrent avec une
gaieté bruyante l'effigie rubiconde du vieux général. Toute le société
entra dans la maison de Dérigny, qui avait été préparée pour recevoir
le général et sa famille; les domestiques et les femmes de chambre y
étaient déjà et rangeaient les effets de leurs maîtres. L'auberge était
grande; chacun eut une chambre spacieuse et confortable; le général eut
son salon; Mme Dabrovine eut également le sien; Natasha, Alexandre,
Michel et même le prince Romane, virent avec grand plaisir un billard
dans une pièce près de la salle à manger et du salon.

Dès le jour même, aidé d'Elfy et de Dérigny, le général s'installa
avec les siens dans cette auberge si bien montée. Les Dérigny s'y
transportèrent également. Le lendemain, le général, inquiet de ses
repas, apprit avec une joie extrême que Dérigny avait déjà installé à
la cuisine un excellent chef venu de Paris, et son garçon de cuisine,
excellent pâtissier. Ce soin touchant de bien-être mit le comble à la
reconnaissance du général; ses inquiétudes étaient finies, son bonheur
devenait complet; dans sa joie, il pleura comme un enfant.

Un jour, une lettre du prince Négrinski annonça au général la mort de sa
nièce Papofski et les pénibles événements qui avaient amené cette fin
prématurée. Cette nouvelle impressionna péniblement le général, sa
famille et ses amis; mais ce sentiment s'effaça promptement par le
bonheur dont ils jouissaient. Leur vie à tous était douce et gaie;
Natasha allait tous les jours passer quelques heures chez son amie Elfy:
elle l'aidait à faire sa cuisine, à laver son linge, à le raccommoder,
à faire son ménage; Alexandre et Michel passaient leur récréations avec
Jacques et Paul, à bêcher le jardin, à ratisser les allées, arroser les
légumes, etc.; le prince Romane et Moutier y mettaient aussi la
main; Mme Dabrovine et le général venaient souvent se mêler à leurs
occupations, rire de leurs jeux, s'amuser de leurs plaisirs. Le
lendemain de son arrivée, le général et sa nièce allèrent voir le
château à vendre tout y était joli et magnifique; la terre était
considérable; les bois étaient superbes; le prix en était peu élevé pour
la beauté de la propriété: deux millions payés comptant rendirent le
général possesseur de cette terre si bien placée pour leur agrément à
tous. Ils s'y transportèrent quinze jours après leur arrivée à Loumigny,
et ils y passèrent gaiement et agréablement l'automne, l'hiver et le
printemps. Dérigny était resté près du général. Il était régisseur de la
terre et de toute la fortune du général; sa femme surveillait le linge
et fut établie femme de charge. Mme Dabrovine reprenait petit à petit
sa gaieté; elle voyait souvent le bon curé, que le général aimait aussi
beaucoup, et qui devint le confesseur et le directeur de toute le
famille; Natasha était heureuse; elle chantait et riait du matin au
soir. Le prince Romane était devenu un membre indispensable de la
famille. On voyait sans cesse les Moutier, soit chez eux, soit au
château.


XXIII

TOUT LE MONDE EST HEUREUX. CONCLUSION

L'année suivante, au commencement de l'été, Moutier vint annoncer un
matin qu'Elfy avait une belle petite fille. Le général en fut très
content.

«C'est moi qui suis parrain, dit-il.

--Et moi, je serai marraine», dit Mme Dabrovine. Moutier remercia et
courut porter la bonne nouvelle à Elfy. La marraine donna à sa filleule
Marie une charmante et utile layette. Le parrain lui donna vingt mille
francs et une foule de présents pour le père, la mère et l'enfant.
Peu de temps après la cérémonie du baptême, qui fut suivie d'un repas
excellent et d'une abondante distribution de dragées et d'objets de
fantaisie, le général appela Natasha.

«Mon enfant, lui dit-il, sais-tu que je suis vieux?»

Natasha: «Je le sais, grand-père; mais votre santé est bonne, et vous
vivrez longtemps encore.»

Le Général: «Mon enfant, sais-tu que je serais bien heureux si Romane ne
nous quittait jamais?»

Natasha: «Et moi aussi, grand-père, je voudrais qu'il restât toujours
avec nous.»

Le Général: «S'il nous quittait, ce serait bien triste!»

Natasha: «Oh oui! bien triste; c'est lui qui anime tout, qui dirige
tout; mes frères et moi, nous ne faisons rien sans le consulter.»

Le Général: «Tu l'aimes donc?»

Natasha: «Je crois bien, que je l'aime! Je l'aime autant que vous,
grand-père.»

Le général sourit, baisa le front de Natasha.

Le Général: «Eh bien, mon enfant, il dépend de toi de faire rester
Romane près de nous toujours.»

Natasha: «De moi? Dites vite, grand-père; que faut-il-faire?»

Le Général: «Une chose bien simple: devenir sa femme, pour qu'il
devienne le fils de ta mère et le mien!»

Natasha, riant: «Moi? devenir sa femme! Oh! grand-père, vous plaisantez
sans doute! Il ne voudrait pas de moi, qui suis si jeune et si folle!»

Le Général: «Tu vas avoir dix-huit ans dans six mois, Natasha, et lui en
a vingt-huit; ce n'est pas...»

Natasha: «Mais il a tant souffert, grand-père! C'est comme s'il en avait
quarante. Non, non, il est trop raisonnable pour vouloir m'épouser.»

Le Général: «Crois-tu qu'il ne t'aime pas?»

Natasha: «Au contraire, grand-père, il m'aime beaucoup! Je le vois et
je le sens! Il pense toujours à moi, à mon bonheur, à mon plaisir;
il trouve bien tout ce que je dis, tout ce que je fais. Et même,
grand-père, je vous avouerai que je ris quelquefois de sa vivacité à me
défendre quand on m'accuse, de sa colère contre ceux qui me trouvent en
faute, de son aveuglement à mon égard; car, enfin, je parle et j'agis
souvent très mal, et lui trouve toujours que j'ai raison. Oh oui! il
m'aime bien! Et moi aussi je l'aime bien!»

Le Général: «Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas l'épouser?»

Natasha, vivement: «Mais, moi, je ne demande pas mieux, grand-père;
c'est lui qui ne voudra pas!

--C'est ce que nous allons voir, dit le général, riant et se frottant
les mains. Dérigny, Dérigny, aller me chercher Romane, et amenez-le-moi
vite, vite!»

Natasha: «Et moi, grand-père, je me sauve...»

Le Général: «Du tout, du tout, reste près de moi.»

Natasha: «C'est que je le gênerai pour refuser. Pauvre homme! ce sera
désagréable pour lui!»

Le Général: «Ce sera sa punition, s'il refuse.»

Natasha, rougissant: «Grand-père, c'est que..., c'est que...»

Le Général: «Quoi donc? Parle, mon enfant.»

Natasha: Grand-père, c'est que... je n'y pensais pas du tout avant que
vous m'en eussiez parlé; mais, à présent, s'il refuse, cela me fera de
la peine, et j'ai peur qu'il ne le voie; il est si bon! Il consentirait
alors, par pitié pour moi, et il serait très malheureux!»

Natasha appuya sa tête sur l'épaule du général et pleura. Au même moment
le prince entra.»

Le Général: «Viens, mon ami, mon bon Romane; viens m'aider à consoler ma
pauvre Natasha. Tu vois, elle pleure amèrement, là, sur mon épaule, et
c'est toi qui la fais pleurer.

--Moi! s'écria Romane en s'avançant précipitamment vers Natasha, en
retirent doucement une de ses mains de dessus l'épaule du général.
Natasha, ma chère enfant, comment ai-je pu faire couler vos pleurs, moi
qui donnerais ma vie pour vous voir heureuse!»

Natasha releva la tête et sourit; son visage était baigné de larmes.

«C'est la faute de grand-père, dit-elle.»

Le Général, riant: «Ah bien, voilà une bonne invention, par exemple!
Romane, je vais te dire pourquoi elle se désole. Je sais qu'elle
t'aime, je sais que tu l'aimes! Elle a bientôt dix-huit ans, tu en as
vingt-huit: je lui propose de devenir ta femme.

--Et elle ne veut pas? dit Romane en pâlissant et en laissant retomber
la main de Natasha.»

Le Général: «Tu n'y es pas elle veut bien; elle serait enchantée...

--Mais alors... pourquoi?... dit Romane, dont le visage exprima le plus
vif bonheur.

--Parce que mademoiselle prétend qu'elle est trop jeune, trop folle;
que tu ne voudras pas d'elle; que tu ne l'accepterais que par pitié, et
cette crainte la fait pleurer.»

Romane reprit vivement la main de Natasha, s'agenouilla devant le
général et dit d'une voix émue:

«Mon cher et excellent ami, je vous demande à genoux la main de cette
chère et aimable enfant, qui fera mon bonheur comme je ferai le sien;
recevez-moi dans votre famille, à moins que Natasha ne me repousse, moi
pauvre et proscrit.

--Que je refuse, moi! s'écria Natasha en se jetant dans les bras de son
grand-père. Grand-père, dites oui, pour le rassurer.

--Que Dieu vous bénisse, mes enfants! dit le général les yeux pleins
de larmes et les serrant tous deux contre son coeur. Tous mes voeux sont
comblés. Romane, mon fils, prends ce trésor charmant que toi seul es
digne de posséder; allez, mes enfants, trouver votre mère, qui attend le
résultat de notre conversation. Va, ma Natasha, va présenter à ta mère
le fils qu'elle désire depuis longtemps.»

Natasha et Romane embrassèrent tendrement le vieux général, et allèrent
tous deux se jeter dans les bras de Mme Dabrovine, qui les embrassa et
les bénit en pleurant.

La nouvelle du mariage de Natasha fut portée par elle-même aux Dérigny
et au bon curé, qui étaient depuis longtemps dans le secret; puis à Elfy
et à Moutier.

Le général demanda qu'on hâtât la cérémonie.

«Je n'aime pas à attendre, dit-il. Vous vous connaissez bien, n'est-ce
pas? A quoi bon attendre? Attendre quoi?»

Romane sourit et regarda Natasha, qui sourit aussi.

«Eh bien! personne ne répond? dit le général.

--A quand fixez-vous le noce, mon père? dit Mme Dabrovine. Le Général:
«A une quinzaine, pour avoir largement le temps de tout organiser.»

Madame Dabrovine: «Largement! une quinzaine! Mais, mon père, je n'ai pas
le temps d'avoir le trousseau de Natasha.»

Le Général: «Eh bien, Romane la prendra sans trousseau! N'est-ce pas,
Romane?»

Pour toute réponse, Romane proposa d'aller de suite porter la bonne
nouvelle au curé et aux Moutier. Le général, Mme Dabrovine, les enfants,
les Dérigny, voulurent être de la partie, on y alla en deux voitures. Le
général annonça à tous les gens du pays qu'il rencontra que le mariage
de sa petite-fille aurait lieu dans quinze jours, et les invita à la
noce, y compris le repas.

Dérigny se mit en campagne pour organiser une fête qui laissât de bons
et glorieux souvenirs dans le pays. Le général fit venir le notaire.

«Je donne, dit-il, quatre millions à ces enfants, dont deux à Romane et
deux à Natasha. Le reste de mes treize millions sera pour la mère et
pour les garçons, sauf quelques legs à mes amis.»

Le temps fut superbe le jour du mariage, tout le pays était invité à la
noce; on dressa des tables sous des tentes dans la prairie devant le
château; le repas fut magnifique. Natasha et Romane avaient demandé
au général que les pauvres eussent une large part dans la dépense;
cinquante familles reçurent par l'entremise du curé des sommes
considérables qui les tirèrent de la misère; les pauvres de la commune
furent particulièrement favorisés. Après le repas, on dansa jusqu'au
lendemain, comme aux noces d'Elfy, mais le général, devenu plus vieux,
ne dansa ni ne valsa.

Ils vivent tous ensemble et restent tendrement unis. Le général rend
tous les jours de ferventes actions de grâces à Dieu du bonheur dont
jouissent Natasha et Romane, et du calme revenu dans le coeur de Mme
Dabrovine. Romane veut terminer l'éducation de ses jeunes beaux-frères.

«Et ils seront, dit le général, des chrétiens fervents et des jeunes
gens accomplis. Et ils feront de bons mariages; quant à Jacques, il
épousera la fille d'Elfy; Paul épousera la seconde fille...

Natasha: «Mais Elfy n'en a qu'une, grand-père!»

Le Général: «Cela ne fait rien! Elle en aura une seconde! Jacques sera
mon régisseur avec son père; Paul restera avec Moutier; Dérigny et sa
femme ne me quitteront jamais; et je mourrai, vous léguant à tous des
sommes considérables, entouré de mes enfants et petits-enfants, dans les
bras de notre bon curé, qui restera toujours notre confesseur et notre
directeur à tous; et je reposerai dans le tombeau de famille, où vous me
rejoindrez un jour.»





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Général Dourakine" ***

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