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Title: Histoire de la Révolution française, Tome 6
Author: Thiers, Adolphe, 1797-1877
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Révolution française, Tome 6" ***

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made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



PAR Adolphe THIERS

1824



TOME SIXIÈME.

CONVENTION NATIONALE.



CHAPITRE XIX.


RÉSULTATS DES DERNIÈRES EXÉCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
GOUVERNEMENT.--DÉCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTÈRES SONT ABOLIS ET
REMPLACÉS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC POUR
CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIÉTÉS
POPULAIRES, EXCEPTÉ CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITÉ.--LA CONVENTION, D'APRÈS LE
RAPPORT DE ROBESPIERRE, DÉCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, LA
RECONNAISSANCE DE L'ÊTRE SUPRÊME ET DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME.

Le gouvernement venait d'immoler deux partis à la fois. Le premier, celui
des ultra-révolutionnaires, était véritablement redoutable, ou pouvait le
devenir; le second, celui des nouveaux modérés, ne l'était pas. Sa
destruction n'était donc pas nécessaire, mais pouvait être utile, pour
écarter toute apparence de modération. Le comité le frappa sans conviction,
par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup était difficile à porter; on
vit tout le comité hésiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
convention, lui arracha le décret de mort, et fit consommer le sacrifice.
Le dernier effort que doit faire une autorité pour devenir absolue est
toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
dernière résistance; mais cette résistance vaincue, tout cède, tout se
prosterne, elle n'a plus qu'à régner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
déploie, qu'elle déborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
fermées, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu
de leur triomphe.

[Illustration: ROBESPIERRE]

Le comité de salut public, après avoir heureusement immolé les deux classes
d'hommes si différentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
son pouvoir, était devenu irrésistible. L'hiver avait fini. La campagne de
1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armées
formidables devaient se déployer sur toutes les frontières, et faire sentir
au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
avait paru résister, ou porter quelque intérêt à ceux qui venaient de
mourir, devait se hâter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
effort le jour où Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrêtés, et
qui avait tâché de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
devoir se hâter de réparer son imprudence, et de se laver de son amitié
pour les dernières victimes. On lui avait écrit plusieurs lettres anonymes
dans lesquelles on l'engageait à frapper les tyrans, qui, disait-on,
venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
(10 avril), dénonça les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
d'être pris pour un Séide qu'on pouvait armer du poignard. «Eh bien!
dit-il, puisqu'on m'y force, je le déclare au peuple, qui m'a toujours
entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme démontré que la
conspiration dont les chefs ont cessé d'être existait réellement, et que
j'étais le jouet des traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes
pièces déposées au comité de salut public, surtout dans la conduite
criminelle des accusés devant la justice nationale, et dans les
machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
poignard homicide. J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de
Danton; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête;
mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il
voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-être y serais-je
tombé moi-même, si je n'avais été éclairé à temps. Je déclare aux
écrivailleurs anonymes qui voudraient me porter à poignarder Robespierre,
et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le
sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une lettre que je
ne la porte au comité de salut public.»

La soumission de Legendre devint bientôt générale. De toutes les parties de
la France, arrivèrent une foule d'adresses où l'on félicitait la convention
et le comité de salut public de leur énergie. Le nombre de ces adresses est
incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
chacun s'empressait d'adhérer aux actes du gouvernement, et d'en
reconnaître la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: «Dignes
représentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
Titans ont levé leur tête altière, la foudre les a tous renversés!... Quoi,
citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberté!... La constitution que
vous nous avez donnée a ébranlé tous les trônes, épouvanté tous les rois.
La liberté avançant à pas de géant, le despotisme écrasé, la superstition
anéantie, la république reprenant son unité, les conspirateurs dévoilés et
punis, des mandataires infidèles, des fonctionnaires publics lâches et
perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
Nouveau-Monde brisés: voilà vos trophées!... S'il existe encore des
intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurés atteste votre
triomphe! Pour vous, représentans[1], vivez heureux des sages lois que vous
avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
notre amour[2]!»

[Note 1: «enfans» au lieu de «enfants», conformément à l'orthographe de
l'édition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrés
cidessous.]

[Note 2: Séance du 26 germinal; numéro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
1794).]

Ce n'était point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comité
avait frappé les ultra-révolutionnaires, mais pour affermir l'autorité, et
pour écraser les résistances qui arrêtaient son action. Aussi le vit-on
depuis tendre constamment à un double but, se rendre toujours plus
formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
Collot, qui était devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
la manière la plus énergique la politique du comité. Dans un discours
violent, où il traçait à toutes les autorités la route nouvelle qu'elles
devaient suivre, et le zèle qu'elles devaient déployer dans leurs
fonctions, il dit: «Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armées
tremblent en présence des nôtres; déjà quelques despotes cherchent à se
retirer de la coalition. Dans cet état, il ne leur reste qu'un espoir, ce
sont les conspirations intérieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
l'oeil ouvert sur les traîtres. Comme nos frères, vainqueurs sur les
frontières, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous à la fois.
Pendant que les ennemis extérieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
que les ennemis intérieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
défendue par la justice et l'énergie, sera triomphante. La nature fait tout
cette année pour les républicains; elle leur promet une abondance double.
Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le répète,
citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
dehors; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique
redoublent de soins et de zèle, qu'ils se pénètrent bien de cette idée,
qu'il n'y a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un
traître qui médite un dernier complot. Que ce traître trouve la mort, et la
mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
songer. Le tribunal révolutionnaire s'y est assuré déjà une place marquée.
Que toutes les administrations sachent imiter son zèle et son inexorable
énergie; que les comités révolutionnaires surtout redoublent de vigilance
et d'activité, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
les assiège, et qui les portent à une indulgence funeste à la liberté.»

Saint-Just fit à la convention un rapport formidable sur la police générale
de la république[3]. Il y répéta l'histoire fabuleuse de toutes les
conspirations, il les montra comme le soulèvement de tous les vices contre
le régime austère de la république; il dit que le gouvernement, loin de se
ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'à ce qu'il eût immolé tous les
êtres dont la corruption était un obstacle à l'établissement de la vertu.
Il fit l'éloge accoutumé de la sévérité, et chercha, comme on le faisait
alors, par des figures de toute espèce, à prouver que l'origine des grandes
institutions devait être terrible. «Que serait devenue, dit-il, une
république indulgente?... Nous avons opposé le glaive au glaive, et la
république est fondée. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
naissant.»

[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]

En conséquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure générale
contre les ex-nobles. C'était la première de ce genre qu'on eût rendue.
Danton, l'année précédente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
tous les aristocrates hors la loi. Ce décret étant inexécutable par son
étendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects à la
détention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
encore été portée. Saint-Just les montra comme des ennemis irréconciliables
de la révolution. «Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
contenter les ennemis du peuple, à moins que vous ne rétablissiez la
tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la même
langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprême loi.»
Saint-Just proposa un décret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
étrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
hors la loi ceux qui n'auraient pas obéi au décret dans l'intervalle de dix
jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir à toutes les
autorités de redoubler d'activité et de zèle. La convention applaudit à la
proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
Collot-d'Herbois, le rapporteur du décret aux jacobins, ajouta ses figures
à celles de Saint-Just. «Il faut, dit-il, faire éprouver au corps politique
la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpiré, mieux il se
portera.»

On vient de voir ce que fit le comité pour manifester l'énergie de sa
politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
du pouvoir. D'abord il prononça le licenciement de l'armée révolutionnaire.
Cette armée, imaginée par Danton, avait d'abord été utile pour faire
exécuter les volontés de la convention, lorsqu'il existait encore des
restes de fédéralisme; mais étant devenue le centre de ralliement de tous
les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
aux derniers démagogues, il était nécessaire de la disperser. Le
gouvernement d'ailleurs, étant aveuglément obéi, n'avait plus besoin de ces
satellites pour faire exécuter ses ordres. En conséquence elle fut
licenciée par décret. Le comité proposa ensuite l'abolition des
Différens[1] ministères. Des ministres étaient des puissances qui avaient
encore trop d'importance, à côté des membres du comité de salut public. Ou
ils laissaient tout faire au comité, et alors ils étaient inutiles; ou bien
ils voulaient agir, et alors ils étaient des concurrens[1] importuns.
L'exemple de Bouchotte, qui, dirigé par Vincent, avait suscité tant
d'embarras au comité, était un exemple assez instructif. En conséquence les
ministères furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
suivantes:

1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;

2. Commission de l'instruction publique;

3. Commission de l'agriculture et des arts;

4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];

5. Commission des travaux publics;

6. Commission des secours publics;

7. Commission des transports, postes et messageries;

8. Commission des finances;

9. Commission de l'organisation et du mouvement des armées de terre;

10. Commission de la marine et des colonies;

11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;

12. Commission des relations extérieures.

Ces commissions, dépendantes du comité de salut public, n'étaient autre
chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partagé le matériel de
l'administration. Hermann, qui présidait le tribunal révolutionnaire
pendant le procès de Danton, fut récompensé de son zèle par la qualité de
chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
_des administrations civiles, police et tribunaux_.

D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
pouvoir. D'après l'institution des comités révolutionnaires, il devait y en
avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
étant très-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comités était trop
grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
présentait un grand inconvénient. Les paysans étant fort révolutionnaires
pour la plupart, mais illettrés, les fonctions municipales étaient en
général échues aux propriétaires retirés dans leurs terres, et fort peu
disposés à exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
manière, la surveillance des campagnes, et surtout des châteaux, se faisait
fort mal. Pour remédier à ce fâcheux état des choses, on supprima les
comités révolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.

Les jacobins étaient la société principale, et la seule avouée par le
gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
intérêts, et s'était comme lui prononcée également contre les hébertistes
et les dantonistes. Le comité de salut public aurait voulu qu'elle absorbât
presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrât en elle-même
toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentré en lui toute la
puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulièrement l'ambition des
jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
que les assemblées de sections avaient été réduites à deux par semaine,
afin que le peuple pût y assister et y faire triompher les motions
révolutionnaires, les sections s'étaient formées en sociétés populaires. Le
nombre de ces sociétés était très grand à Paris; il y en avait jusqu'à deux
ou trois par section. Nous avons rapporté déjà les plaintes dont elles
étaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-à-dire les
commis, les clercs de procureurs, mécontens[1] de la réquisition, les
anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
motif de résister au système révolutionnaire, se réunissaient dans ces
sociétés, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces sociétés secondaires
en empêchait la surveillance, et on émettait là quelquefois des opinions
qui n'auraient pas osé se produire ailleurs. Déjà on avait proposé de les
abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraître gêner la liberté de
s'assembler et de délibérer en commun, liberté si préconisée à cette
époque, et réputée devoir être sans limites. Sur la proposition de Collot,
les jacobins décidèrent qu'ils ne recevraient plus de députation de la part
des sociétés formées à Paris depuis le 10 août, et que la correspondance ne
leur serait plus continuée. Quant à celles qui avaient été formées à Paris
avant le 10 août, et qui jouissaient de la correspondance, il fut décidé
qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulièrement
les cordeliers, déjà frappés dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hébert, et
regardés depuis comme suspects. Ainsi, toutes les sociétés sectionnaires
étaient flétries par cette déclaration, et les cordeliers allaient subir un
rapport.

L'effet qu'on espérait de cette mesure ne fut pas long-temps à se faire
attendre. Toutes les sociétés sectionnaires, intimidées ou averties,
vinrent l'une après l'autre à la convention et aux jacobins déclarer leur
dissolution volontaire. Toutes félicitaient également la convention et les
jacobins, et déclaraient que, réunies dans l'intérêt public, elles se
séparaient volontairement, puisqu'on avait jugé que leurs réunions
nuisaient à la cause qu'elles voulaient servir. Dès cet instant, il ne
resta plus à Paris que la société-mère des jacobins, et, dans les
provinces, que les sociétés affiliées. A la vérité, celle des cordeliers
subsistait encore à côté de sa rivale. Créée jadis par Danton, ingrate
envers son fondateur, et toute dévouée depuis à Hébert, Ronsin et Vincent,
elle avait inquiété un moment le gouvernement, et rivalisé avec les
jacobins. Il s'y réunissait encore les débris des bureaux de Vincent et de
l'armée révolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
correspondait que très rarement et très négligemment avec les jacobins, et
que par conséquent il était pour ainsi dire inutile de lui conserver la
correspondance. On proposa, à cette occasion, d'examiner s'il fallait à
Paris plus d'une société populaire. On osa même dire qu'il faudrait établir
un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La société passa à
l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne décida pas même si la
correspondance serait accordée aux cordeliers. Mais ce club jadis célèbre
avait terminé son existence: entièrement abandonné, il ne comptait plus
pour rien, et les jacobins restèrent, avec le cortège de leurs sociétés
affiliées, seuls maîtres et régulateurs de l'opinion.

Après avoir centralisé, si on peut le dire, l'opinion, on songea à en
régulariser l'expression, à la rendre moins bruyante et moins incommode
pour le gouvernement. La censure continuelle et la dénonciation des
fonctionnaires publics, magistrats, députés, généraux, administrateurs,
avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorité avait eu
ses inconvéniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
leur zèle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comité s'était
vigoureusement emparé du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
soin, et les choisissait dans le sens le plus révolutionnaire, il ne
pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer à leurs
soupçons accoutumés, et d'inquiéter les fonctionnaires pour la plupart bien
surveillés et bien choisis. C'eût été même un danger pour l'état. C'est à
l'occasion des généraux Charbonnier et Dagobert, calomniés tous les deux,
tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
l'autre expirait dans la Cerdagne, chargé d'ans et de blessures, que
Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manière indiscrète de
poursuivre les généraux et les fonctionnaires de toute espèce. Suivant
l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
dénonciation aux restes de la faction Hébert, et engagea les jacobins à ne
plus tolérer ces dénonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
un temps précieux à la société, et qui déconsidéraient les agens choisis
par le gouvernement. En conséquence, il proposa et fit instituer dans le
sein de la société un comité chargé de recevoir les dénonciations, et de
les transmettre secrètement au comité de salut public. De cette manière,
les dénonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
désordre démagogique commençait à succéder la régularité des formes
administratives.

Ainsi donc, se prononcer d'une manière toujours plus énergique contre les
ennemis de la révolution, centraliser l'administration, la police et
l'opinion, furent les premiers soins du comité, et les premiers fruits de
la victoire remportée sur les partis. Sans doute, l'ambition commençait
maintenant à avoir part à ces déterminations, beaucoup plus que dans le
premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
grande masse de pouvoir qu'il s'était acquise. Institué au commencement de
la campagne de 1793, et au milieu de périls urgens[1], il avait reçu son
existence de la nécessité seule. Une fois établi, il avait pris
successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
service de l'état, et il était ainsi arrivé à la dictature même. Sa
position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorités
était telle, qu'il ne pouvait pas réorganiser sans gagner du pouvoir, et
faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernières mesures lui étaient
profitables sans doute, mais elles étaient en elles-mêmes prudentes et
utiles. La plupart même lui avaient été suggérées; car, dans une société
qui se réorganise, tout vient s'offrir et se soumettre à l'autorité
créatrice. Mais il touchait au moment où l'ambition allait régner seule, et
où l'intérêt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'État. Tel
est l'homme; il ne peut pas rester désintéressé longtemps, et il s'ajoute
bientôt lui-même au but qu'il poursuit.

Il restait au comité de salut public un dernier soin à prendre, celui qui
préoccupe toujours les instituteurs d'une société nouvelle, c'est la
religion. Déjà il s'était occupé des idées morales en mettant _la probité,
la justice, et toutes les vertus, à l'ordre du jour_, il lui restait à
s'occuper des idées religieuses.

Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrès de leurs systèmes.
Quand il fallut détruire les girondins, ils virent en eux des modérés, des
républicains faibles, ils parlèrent d'énergie patriotique et de _salut
public_, et les immolèrent à ces idées. Quand il se forma deux nouveaux
partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
passèrent des idées d'énergie patriotique à celles d'ordre et de vertu; ils
ne virent plus qu'une fatale modération énervant les forces de la
révolution; ils virent tous les vices soulevés à la fois contre la sévérité
du régime républicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idée d'ordre,
et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idée de moeurs,
le délire de l'esprit rejetant toute idée de Dieu; alors ils crurent voir
la république attaquée, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions à
la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probité, à
l'ordre du jour. Il leur restait à proclamer Dieu, l'immortalité de l'âme,
toutes les croyances morales; il leur restait à faire une profession de foi
solennelle, à déclarer en un mot la religion de l'état. Ils résolurent donc
de rendre un décret à ce sujet. De cette manière, ils opposaient aux
anarchistes l'ordre, aux athées Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
système de la vertu était complet. Il mettaient surtout un grand prix à
laver la république des reproches d'impiété dont elle était poursuivie dans
toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prêtres qui
vous accusent d'être impies, parce qu'on ne croit pas à leurs dogmes: NOUS
CROYONS EN DIEU.

Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure à l'égard
du culte. On avait aboli les cérémonies de la Raison; il fallait des fêtes
pour les jours de décade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
et religieux du peuple, de songer aussi à ses besoins d'imagination, et de
lui donner des sujets de réunions publiques. D'ailleurs, le moment était
des plus favorables: la république, victorieuse à la fin de la campagne
précédente, commençait à l'être encore au début de celle-ci. Au lieu du
dénuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'année dernière, elle
était, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
ressources militaires. De la crainte d'être conquise, elle passait à
l'espoir de conquérir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
régnait partout. Enfin si, à cause des assignats et du _maximum_, il y
avait encore de la gêne dans la distribution intérieure des produits, la
nature semblait s'être plu à combler la France de tous les biens, en lui
accordant les plus belles récoltes. De toutes les provinces on annonçait
que la moisson serait double, et mûre un mois avant l'époque accoutumée.
C'était donc le moment de prosterner cette république sauvée, victorieuse
et comblée de tous les dons, aux pieds de l'Éternel. L'occasion était
grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle était
opportune pour ceux qui n'obéissaient qu'à des idées politiques.

Remarquons une chose bien singulière. Des sectaires pour lesquels il
n'existait plus aucune convention humaine qui fût respectable; qui, grâce à
leur mépris extraordinaire pour tous les autres peuples, et à l'estime dont
ils étaient remplis pour eux-mêmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
avaient tout réduit à l'absolu nécessaire; qui n'avaient admis d'autre
autorité que celle de quelques citoyens temporairement élus; qui avaient
rejeté toute hiérarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
plus ancien et le mieux enraciné de tous les cultes, de tels sectaires
s'arrêtaient devant deux idées, la morale et Dieu. Après avoir rejeté
toutes celles dont ils croyaient pouvoir dégager l'homme, ils restaient
dominés par l'empire de ces deux dernières, et immolaient un parti à
chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
comprenaient la nécessité de reconnaître dans l'univers un ordre général et
intelligent. C'est la première fois, dans l'histoire du monde, que la
dissolution de toutes les autorités laissait la société en proie au
gouvernement des esprits purement systématiques (car les Anglais croyaient
à des traditions chrétiennes), et ces esprits, qui avaient dépassé toutes
les idées reçues, adoptaient, conservaient les idées de la morale et de
Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
il est grand et beau; l'histoire doit s'arrêter pour en faire la remarque.

Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
devait l'être d'après la distribution des rôles qui s'était faite entre les
membres du comité. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrère faisait la
plupart des rapports, particulièrement ceux qui étaient relatifs aux
opérations des armées, et en général tous ceux qu'il fallait improviser. Le
déclamateur Collot-d'Herbois était dépêché dans les clubs et les réunions
populaires, pour y porter les paroles du comité. Couthon, quoique
paralytique, allait aussi partout, parlait à la convention, aux Jacobins,
au peuple, et avait l'art d'intéresser par ses infirmités, et par le ton
paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
questions de politique générale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
allait et venait des champs de bataille au comité; quand il avait imprimé
la terreur et l'énergie aux armées, il revenait faire des rapports
meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer à la mort. Robespierre
enfin, leur chef à tous, consulté sur toutes les matières, ne prenait la
parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
morales et politiques; on lui réservait ces beaux sujets, comme plus dignes
de son talent et de sa vertu. Le rôle de rapporteur lui appartenait de
droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'était prononcé plus
fortement contre l'athéisme, aucun n'était aussi vénéré, aucun n'avait une
aussi grande réputation de pureté et de vertu, aucun enfin, par son
ascendant et son dogmatisme, n'était plus propre à cette espèce de
pontificat.

Jamais occasion n'avait été plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
professait les opinions, et du style duquel il faisait une étude
continuelle. Le talent de Robespierre s'était singulièrement développé dans
les longues luttes de la révolution. Cet être froid et pesant commençait à
bien improviser; et quand il écrivait, c'était avec pureté, éclat et force.
On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur âpre et sombre de
Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensées, ni l'âme
généreuse et passionnée de l'auteur d'_Émile_.

Il partit à la tribune le 18 floréal (7 mai 1794), avec un discours
soigneusement travaillé. Une attention profonde lui fut accordée.
«Citoyens, dit-il en débutant, c'est dans la prospérité que les peuples,
ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
écouter dans le silence des passions la voix de la sagesse.» Alors il
développe longuement le système adopté. La république, suivant lui, c'est
la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrés ne sont que les
vices de tous genres soulevés contre elle, et soudoyés par les rois. Les
anarchistes, les corrompus, les athées, n'ont été que les agens[1] de Pitt.
«Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs émissaires,
s'étaient empressés d'étaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
qu'ils avaient achetées; et, feignant de croire que c'était là le peuple
français, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous à secouer notre joug?
_Vous le voyez, les républicains ne valent pas mieux que nous!_» Brissot,
Danton, Hébert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
et, pendant qu'il se livre contre ces prétendus ennemis de la vertu aux
déclamations de la haine, déclamations déjà fort usées, il excite peu
d'enthousiasme. Mais bientôt il abandonne cette partie du sujet, et s'élève
à des idées vraiment grandes et morales, exprimées avec talent. Il obtient
alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
pas comme auteurs de systèmes que les représentans[1] de la nation doivent
poursuivre l'athéisme et proclamer le déisme, mais comme des législateurs,
cherchant quels sont les principes les plus convenables à l'homme réuni en
société. «Que vous importent à vous, législateurs, s'écrie-t-il, que vous
importent les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes
expliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni
comme théologiens que vous devez les envisager: aux yeux du législateur,
tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vérité.
L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel
continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine.... Qui donc
t'a donné, s'écrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
la Divinité n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses
destinées et frappe au hasard le crime et la vertu? que son âme n'est qu'un
souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui
inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus élevés que celle de son
immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la
tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté? Vous, qui
regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de
lui-même a échappé au trépas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
ou d'une épouse, êtes-vous consolé par celui qui vous dit qu'il ne reste
plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups
d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!
L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe.
Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et
l'opprimé?...»

Robespierre, s'attachant toujours à saisir le côté politique de la
question, ajoute ces observations remarquables: «Prenons ici, dit-il, les
leçons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
influé sur la destinée des états furent déterminés vers l'un ou l'autre des
deux systèmes opposés, par leur caractère personnel, et par la nature même
de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond César, plaidant
dans le sénat romain en faveur des complices de Catilina, s'égare dans une
digression contre le dogme de l'immortalité de l'âme, tant ces idées lui
paraissent propres à éteindre dans le coeur des juges l'énergie de la
vertu, tant la cause du crime lui paraît liée à celle de l'athéisme!
Cicéron, au contraire, invoquait contre les traîtres et le glaive des lois
et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
l'immortalité de l'âme. Léonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
compagnons d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus héroïque que la
vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre
banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balança point entre Épicure et
Zénon. Brutus et les illustres conjurés qui partagèrent ses périls et sa
gloire appartenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui eut des
idées si hautes de la dignité de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
de la vertu, et qui n'outra que l'héroïsme. Le stoïcisme enfanta des émules
de Brutus et de Caton jusque dans les siècles affreux qui suivirent la
perte de la liberté romaine; le stoïcisme sauva l'honneur de la nature
humaine, dégradée par les vices des successeurs de César, et surtout par la
patience des peuples.»

Au sujet de l'athéisme, Robespierre s'explique d'une manière singulière sur
les encyclopédistes. «Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta
toujours au-dessous des droits du peuple; en matière de morale elle alla
beaucoup au-delà de la destruction des préjugés religieux: ses coryphées
déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par
les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des
dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampans[1] dans les
antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du
matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant
l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse,
le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une
affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons
adroits....

«Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des
lettres et de la philosophie, un homme par l'élévation de son âme et la
grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du
genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
enthousiasme de la Divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits
de feu les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que
la raison donne pour appui au coeur humain. La pureté de sa doctrine,
puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
mépris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses
faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le
précurseur, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec
transport la cause de la justice et de l'égalité!»

Robespierre s'attache ensuite à écarter cette idée que le gouvernement, en
proclamant le dogme de l'Être suprême, travaille pour les prêtres. Il
s'exprime ainsi qu'il suit: «Qu'y a-t-il de commun entre les prêtres et
Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la
médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres!
Je ne reconnais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions
qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti
autant qu'il était en eux: ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt
un boeuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont
créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent
les descendans de Clovis pour régner en son nom et se mettre à sa place;
ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appelé sur
la terre que pour demander, à leur profit, des dîmes, des richesses, des
honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable temple de l'Être
suprême c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d'un grand
peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternité
universelle, et pour lui présenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.»

Robespierre dit ensuite qu'il faut des fêtes à un peuple. «L'homme, dit-il,
est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé.» En
conséquence il propose des plans de réunion pour tous les jours de décadis.
Son rapport s'achève au milieu des plus vifs applaudissemens. Il présente
enfin le décret suivant, qui est adopté par acclamation:

«Art. 1er. Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et
l'immortalité de l'âme.

«Art. 2. Il reconnaît que le culte le plus digne de l'Être suprême est la
pratique des devoirs de l'homme.»

D'autres articles portent qu'il sera institué des fêtes pour rappeler
l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être. Elles
emprunteront leurs noms des événemens de la révolution, ou des vertus les
plus utiles à l'homme. Outre les fêtes du 14 juillet, du 10 août, du 21
janvier et du 31 mai, la république célébrera tous les jours de décadis les
fêtes suivantes:--à l'Être suprême,--au genre humain,--au peuple
français,--aux bienfaiteurs de l'humanité,--aux martyrs de la liberté,--à
la liberté et à l'égalité,--à la république,--à la liberté du monde,--à
l'amour de la patrie,--à la haine des tyrans et des traîtres,--à la
vérité,--à la justice,--à la pudeur,--à la gloire,--à l'amitié,--à la
frugalité,--au courage,--à la bonne foi,--à l'héroïsme,--au
désintéressement,--au stoïcisme,--à l'amour,--à la foi conjugale,--à
l'amour paternel,--à la tendresse maternelle,--à la piété filiale,--à
l'enfance,--à la jeunesse,--à l'âge viril,--à la vieillesse,--au
malheur,--à l'agriculture,--à l'industrie,--à nos aïeux,--à la
postérité,--au bonheur.

Une fête solennelle est ordonnée pour le 20 prairial, et le plan en est
confié à David. Il faut ajouter que, dans ce décret, la liberté des cultes
est proclamée de nouveau.

A peine ce rapport est-il achevé, qu'il est livré à l'impression. Dans la
même journée la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
d'applaudissemens, et délibèrent d'aller en corps témoigner à la convention
leurs remerciemens pour le _sublime_ décret qu'elle vient de rendre. On
avait observé que les jacobins n'avaient pas pris la parole après
l'immolation des deux partis, et n'étaient pas allés féliciter le comité et
la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
présente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui déploie
une si belle conduite. Une adresse est en effet rédigée, et présentée à la
convention par une députation des jacobins. Cette adresse finit en ces
termes: «Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du décret
solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir à vous dans la
célébration de ce grand jour où la fête à l'Être suprême réunira de toutes
les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
vertu.» Le président fait à la députation une réponse pompeuse. «Il est
digne, lui dit-il, d'une société qui remplit le monde de sa renommée, qui
jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
tous les temps à tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les défenseurs
des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage à
l'Être suprême.»

Le président poursuit, et après un discours assez long sur le même sujet,
cède la parole à Couthon. Celui-ci prononce un discours véhément contre les
athées, les corrompus, et fait un pompeux éloge de la société; il propose,
en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, dès l'ouverture
de la révolution, ils n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie. Cette
proposition est adoptée au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
sépare dans des transports de joie, et dans une espèce d'ivresse.

Si la convention avait reçu de nombreuses adresses après la mort des
hébertistes et des dantonistes, elle en reçut bien davantage encore, après
le décret qui proclamait la croyance à l'Être suprême. La contagion des
idées et des mots est chez les Français d'une rapidité extraordinaire. Chez
un peuple prompt et communicatif, l'idée qui occupe quelques esprits est
bientôt l'idée qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
est bientôt dans toutes. Les adresses arrivèrent encore de toutes parts,
félicitant la convention de ses décrets sublimes, la remerciant d'avoir
établi la vertu, proclamé l'Être suprême, et rendu l'espérance à l'homme.
Toutes les sections vinrent l'une après l'autre exprimer les mêmes
sentimens. La section Marat se présentant à la barre et s'adressant à la
Montagne, lui dit: «Montagne bienfaisante! Sinaï protecteur! reçois aussi
nos expressions de reconnaissance et de félicitation pour tous les décrets
sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en écrasant
l'athéisme, donne à tous les vrais républicains l'idée bien consolante de
vivre libres, sous les yeux de l'Être suprême, et dans l'attente de
l'immortalité de l'âme. _Vive la convention! vive la république! vive la
Montagne!_» Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention à
conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait même à siéger jusqu'à
ce que le règne de la vertu fût établi dans la république sur des bases
impérissables.

Dès ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Être suprême_ furent dans toutes les
bouches. Sur le frontispice des temples, où l'on avait écrit: _A la
Raison_, on écrivit: _A l'Être suprême_. Les restes de Rousseau furent
transportés au Panthéon. Sa veuve fut présentée à la convention et
gratifiée d'une pension.

Ainsi, le comité de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
tous les pouvoirs, placé à la tête d'une nation enthousiaste et
victorieuse, proclamant le règne de la vertu et le dogme de l'Être suprême,
était au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systèmes.



CHAPITRE XX.


ÉTAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794 (AN II).--PRÉPARATIFS
UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISÉS ET DES
FRANÇAIS.--ÉTAT DE NOS ARMÉES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITÉ ET ÉNERGIE DU
GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRÉNÉES ET DES ALPES.--OPÉRATIONS DANS LES
PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
DE LA GUERRE DE LA VENDÉE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
CHOUANS.--ÉVÉNEMENS DANS LES COLONIES.--DÉSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.

L'hiver avait été employé en Europe et en France à faire les préparatifs
d'une nouvelle campagne. L'Angleterre était toujours l'âme de la coalition,
et poussait les puissances du continent à venir détruire, sur les bords de
la Seine, une révolution qui l'effrayait et une rivale qui lui était
odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette année des efforts
immenses pour écraser la France. Toutefois, ce n'était pas sans obstacle
qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnés à ses vastes
projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
chambre basse, étaient toujours opposés au système de la guerre. Ils
refusaient tous les sacrifices demandés par les ministres; ils ne voulaient
accorder que ce qui était nécessaire à l'armement des côtes, et surtout ils
ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiât cette guerre de _juste et
nécessaire_; elle était, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
revers. Les motifs tirés de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
Hollande, de la nécessité de défendre la constitution britannique, étaient
faux. La Hollande n'avait pas été mise en péril par l'ouverture de
l'Escaut, et la constitution britannique n'était point menacée. Le but des
ministres était, selon eux, de détruire un peuple qui avait voulu devenir
libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorité
personnelle, sous prétexte de résister aux machinations des jacobins
français. Cette lutte avait été soutenue par des moyens iniques. On avait
fomenté la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et généreux
avait déjoué les tentatives de ses adversaires par un courage et des
efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
pareille déshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher à son ministère de
faire des guerres injustes, mais jamais désavantageuses. Si la guerre faite
à la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompée par des
sentimens généreux, oubliait les avantages qui allaient en résulter pour
l'Angleterre.

Pitt feignait d'être effrayé des menaces de descente faites à la tribune de
la convention; il prétendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
Français qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
ces propos (payés, dit-on, par lui-même) pour prétendre que la constitution
était menacée; il avait dénoncé les sociétés constitutionnelles de
l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
France, et il soutenait qu'elles voulaient établir une convention sous
prétexte d'une réforme parlementaire. En conséquence il demanda la
suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces sociétés, et
la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
la faculté d'enrôler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armée de terre et la marine,
de solder un corps de quarante mille étrangers, Français émigrés ou autres.
L'opposition fit une vive résistance; elle soutint que rien ne motivait la
suspension de la plus précieuse des libertés anglaises; que les sociétés
accusées délibéraient en public, que leurs voeux hautement exprimés ne
pouvaient être des conspirations, que ces voeux étaient ceux de toute
l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient à la réforme parlementaire; que
l'augmentation démesurée de l'armée de terre était un danger pour le peuple
anglais; que si les volontaires pouvaient être armés par souscription, il
deviendrait loisible au ministre de lever des armées sans l'autorisation du
parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'étrangers était ruineuse,
et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Français traîtres à leur
patrie; Malgré les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais été ni
plus éloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
les bills qu'il avait présentés.

Aussitôt que ses demandes furent accordées, il fit doubler les milices; il
porta l'armée de terre à soixante mille hommes, celle de mer à quatre-vingt
mille; il organisa de nouveaux corps d'émigrés, et fit mettre en accusation
plusieurs membres des sociétés constitutionnelles. Le jury anglais,
garantie plus solide que le parlement, acquitta les prévenus; mais peu
importait à Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
réprimer le moindre mouvement politique, et de déployer une puissance
colossale en Europe.

C'était le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
France, pour ruiner à jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
résultat beaucoup plus sûr et plus désirable aux yeux de Pitt que la
répression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait réussi
l'année précédente à armer contre la France les deux puissances maritimes
qui auraient toujours dû lui rester alliées, l'Espagne et la Hollande; il
s'attachait à les maintenir dans leur erreur politique, et à en tirer le
plus grand parti contre la marine française. L'Angleterre pouvait faire
sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frégates. Comment
la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle résister à de telles forces?
Aussi, quoiqu'on n'eût pas livré encore un seul combat naval, le pavillon
anglais dominait sur la Méditerranée, sur l'Océan atlantique et la mer des
Indes. Dans la Méditerranée, les escadres anglaises menaçaient les
puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
pour nous l'enlever, et attendaient le moment de débarquer des troupes et
des munitions dans la Vendée. En Amérique, elles entouraient nos Antilles,
et cherchaient à profiter des affreuses discordes qui régnaient entre les
blancs, les mulâtres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
Indes, elles achevaient l'établissement de la puissance britannique, et la
ruine de Pondichéry. Avec une campagne encore, notre commerce était
détruit, quelque fût le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
n'était plus politique que la guerre faite par Pitt à la France, et
l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilité. Elle
n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas réalisé encore;
si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
énorme, est réellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abîmer un
jour, l'Angleterre aura excédé ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
un empire qui lui aura coûté ses forces. Mais c'est là un mystère de
l'avenir.

Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
les maux de la France. Les Américains, heureux sous Washington,
parcouraient librement les mers, et commençaient à faire ce vaste commerce
de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
Les escadres anglaises arrêtaient les navires américains, et enlevaient les
matelots de leurs équipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient déjà subi
cette violence, et c'était l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
réclamations de la part du gouvernement américain. Ce n'est pas tout
encore: à la faveur de la neutralité, les Américains, les Danois, les
Suédois, fréquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
la disette rendait extrêmement précieux, beaucoup d'objets nécessaires à la
marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
de la France fournit au monde. Grâce à cet intermédiaire des neutres, le
commerce n'était pas entièrement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considérant la
France comme une place assiégée qu'il fallait affamer et réduire au
désespoir, voulait porter atteinte à ces droits des neutres, et venait
d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
une dérogation au droit des gens.

Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espèce, elle avait
toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver à temps vers Granville,
mouillait à Jersey avec son escadre et dix mille hommes de débarquement;
enfin la trésorerie anglaise tenait des fonds à la disposition de toutes
les puissances belligérantes.

Sur le continent, le zèle n'était pas aussi grand. Les puissances qui
n'avaient pas à la guerre le même intérêt que l'Angleterre, et qui ne la
faisaient que pour de prétendus principes, n'y mettaient ni la même ardeur,
ni la même activité. L'Angleterre s'efforçait de les ranimer toutes. Elle
tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
l'obligeait à fournir son contingent dans l'armée coalisée du Nord. Ainsi
cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses régimens au service de
sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sûre alliée. La Prusse,
malgré le mysticisme de son roi, était fort désabusée des illusions dont on
l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
Frédéric-Guillaume, qui venait d'épuiser son trésor, d'affaiblir son armée
pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun résultat favorable à son
royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intéressant pour lui
l'appelait au Nord: c'était la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
les membres épars tendaient à se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
milieu de ces incertitudes, l'engagea à continuer la guerre par le moyen
tout-puissant de son or. Elle conclut à La Haye, en son nom et en celui de
la Hollande, un traité par lequel la Prusse s'obligeait à fournir
soixante-deux mille quatre cents hommes à la coalition. Cette armée devait
avoir pour chef un Prussien, et ses conquêtes futures devaient appartenir
en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
sterling par mois à la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
encore trois cent mille livres sterling, pour les premières dépenses
d'entrée en campagne, et cent mille pour le retour dans les états
prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
avait commencée.

La maison d'Autriche n'avait plus rien à empêcher en France, puisque la
reine, épouse de Louis XVI, avait expiré sur l'échafaud. Elle devait, moins
qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la révolution, puisque trente
ans de discussions politiques n'ont pas encore éveillé les esprits chez
elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
pris, et désir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-être aussi
par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activité
réelle, car elle ne fit que compléter et réorganiser ses régimens, sans en
augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes était en Pologne, car
elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrière et de
songer à la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
moins que la Belgique et l'Alsace.

La Suède et le Danemarck gardaient une sage neutralité, et répondaient aux
sophismes de l'Angleterre, que le droit public était immuable, qu'il n'y
avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'étendre à tout un
pays les lois du blocus, lois applicables seulement à une place assiégée;
que les vaisseaux danois et suédois étaient bien reçus en France, qu'ils
n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
qui faisait droit aux demandes des étrangers commerçans, et qui avait pour
eux tous les égards dus aux nations avec lesquelles il était en paix; qu'il
n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
conséquence, bien que Catherine, toute disposée en faveur des projets des
Anglais, semblât se prononcer contre les droits des nations neutres, la
Suède et le Danemarck persistèrent dans leurs résolutions, gardèrent une
neutralité prudente et ferme, et firent un traité par lequel les deux pays
s'engageaient à maintenir les droits des neutres, et à faire observer la
clause du traité de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
armés des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
pouvait donc espérer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
chanvres nécessaires à sa marine.

La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la révolution
française, et donnant de grandes espérances aux émigrés, ne songeait qu'à
la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
obtenir leur adhésion à la sienne. C'est là ce qui explique le silence de
l'Angleterre sur un événement aussi grand que la disparition d'un royaume
de la scène politique. Dans ce moment de spoliation générale, où
l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
accusait la France d'être tombée dans la barbarie, commettait au Nord le
brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
méditait un pareil sur la France, et contribuait à détruire pour jamais la
liberté des mers.

Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
Suisse, protégée par ses montagnes, et dispensée par ses institutions de se
croiser pour la cause des monarchies, persistait à ne prendre aucun parti,
et couvrait de sa neutralité nos provinces de l'Est, les moins défendues de
toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Américains, les Suédois et
les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce français les mêmes
services, et en recueillait la même récompense. Elle nous donnait des
chevaux dont nos armées avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
depuis que la guerre avait ravagé les Vosges et la Vendée; elle exportait
les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermédiaire du
commerce le plus avantageux. Le Piémont continuait la guerre, sans doute
avec regret; mais il ne pouvait consentir à mettre bas les armes, après
avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, à ce jeu sanglant et
maladroit. Les puissances italiennes voulaient être neutres, mais elles
étaient fort inquiétées dans ce projet. La république de Gênes avait vu les
Anglais commettre dans son port un acte indigne, un véritable attentat au
droit des gens. Ils s'étaient emparés d'une frégate française qui mouillait
à l'abri de la neutralité générale, et en avaient massacré l'équipage. La
Toscane avait été obligée de renvoyer le résident français. Naples, qui
avait reconnu la république lorsque les escadres françaises menaçaient ses
rivages, faisait de grandes démonstrations contre elle depuis que le
pavillon anglais s'était déployé dans la Méditerranée, et promettait
dix-huit mille hommes de secours au Piémont. Rome, heureusement
impuissante, nous maudissait, et laissait égorger dans ses murs l'agent
français Basseville. Venise enfin, quoique peu flattée du langage
démagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
et, à la faveur de sa position éloignée, espérait garder la neutralité. La
Corse était prête à nous échapper depuis que Paoli s'était déclaré pour les
Anglais; il ne nous restait plus, dans cette île, que Bastia et Calvi.

L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
impolitique, et persistait à commettre la même faute que la Hollande. Les
prétendus devoirs des trônes, les victoires de Ricardos et l'influence
anglaise la décidèrent à essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fût
fort épuisée, qu'elle manquât de soldats, et surtout d'argent. Le célèbre
Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseillé la paix.

La politique avait donc peu changé depuis l'année précédente. Intérêts,
erreurs, fautes et crimes, étaient, en 1794, les mêmes qu'en 1793.
L'Angleterre seule avait augmenté ses forces. Les coalisés possédaient
toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
étaient à Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mêlés de quelques émigrés,
bordaient le Rhin, de Manheim à Bâle. L'armée piémontaise était toujours de
quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
avait demandé des secours pécuniaires au clergé; mais son armée n'était pas
plus considérable que l'année précédente, et se bornait toujours aune
soixantaine de mille hommes, répartis entre les Pyrénées occidentales et
orientales.

C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
décisifs, en s'appuyant sur Condé, Valenciennes et le Quesnoy. Le célèbre
Mack avait rédigé à Londres un plan duquel on espérait de grands résultats.
Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il était
trop tard pour déployer de la hardiesse, car les Français ne pouvaient plus
être surpris, et leurs forces étaient immenses. Le plan consistait à
prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
la Sambre. En même temps, lord Moira devait débarquer des troupes dans la
Vendée, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.

Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Condé et le Quesnoy, était
un soin puéril; couvrir ses communications vers la Sambre était fort sage;
mais placer un corps pour garder la Flandre était fort inutile, quand il
s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
sur la Sambre était fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
diversion dans la Vendée était depuis un an devenue impossible, car la
grande Vendée avait péri. On va voir, par la comparaison du projet avec
l'événement, la vanité de ces plans écrits à Londres[4].

[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
militaire sur ce sujet, n'ont qu'à chercher le mémoire critique écrit par
le général Jomini sur cette campagne, et joint à sa grande Histoire des
guerres de la révolution.]

La coalition n'avait pas, disons-nous, déployé de grandes ressources. Il
n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
sauver son existence et sa liberté. Il n'y avait d'énergiques que ces trois
grands intérêts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
déploya pour cet intérêt les plus grands efforts dont l'histoire fasse
mention.

La réquisition permanente, décrétée au mois d'août de l'année précédente,
avait déjà procuré des renforts aux armées, et contribué aux succès qui
terminèrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
ses effets que dans la campagne suivante. Grâce à ce mouvement
extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitté leurs foyers, et
couvraient les frontières, ou remplissaient les dépôts de l'intérieur. On
avait commencé l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On réunissait un
bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levée, et on formait
ainsi d'excellens régimens. On avait déjà organisé sur ce plan sept cent
mille hommes, envoyés aussitôt sur les frontières et dans les places. Il y
en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
Alpes, cent vingt aux Pyrénées, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'à
La Rochelle. Les moyens pour les équiper n'avaient été ni moins prompts, ni
moins extraordinaires que pour les réunir. Les manufactures d'armes
établies à Paris et dans les provinces eurent bientôt atteint le degré
d'activité qu'on voulait leur donner, et produit des quantités étonnantes
de canons, de fusils et de sabres. Le comité de salut public, profitant
habilement du caractère français, avait su mettre à la mode la fabrication
du salpêtre. Déjà, l'année précédente, il avait ordonné la visite des caves
pour en extraire la terre salpêtrée. Bientôt il fit mieux; il rédigea une
instruction, modèle de simplicité et de clarté, pour apprendre à tous les
citoyens à lessiver eux-mêmes la terre des caves. Il paya en outre quelques
ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientôt ce goût
s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reçues, et
chaque maison fournit quelques livres de ce sel précieux. Des quartiers de
Paris se réunissaient pour apporter en pompe à la convention et aux
Jacobins le salpêtre qu'ils avaient fabriqué. On imagina une fête dans
laquelle chacun venait déposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
donnait à ce sel des formes emblématiques; on lui prodiguait toutes sortes
d'épithètes: on l'appelait _sel vengeur, sel libérateur_. Le peuple s'en
amusait, mais il en produisait des quantités considérables, et le
gouvernement avait atteint son but. Un peu de désordre se mêlait
naturellement à tout cela. Les caves étaient creusées, et la terre, après
avoir été lessivée, gisait dans les rues quelle embarrassait et dégradait.
Un arrêté du comité de salut public mit un terme à cet abus, et les terres
lessivées furent replacées dans les caves. Les salins manquaient; le comité
ordonna que toutes les herbes qui n'étaient employées ni à la nourriture
des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
brûlées, pour servir à l'exploitation du salpêtre ou être converties en
salins.

Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
avantageuse. Il était plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
renchérissement général de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
Il fallut recourir au grand moyen des réquisitions, c'est-à-dire prendre de
force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
puissante que soit la force, la bonne volonté est plus efficace encore. Le
comité imagina de se faire offrir un cavalier tout équipé par les jacobins.
L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
s'empressaient d'offrir à la république ce qu'on appela des _cavaliers
jacobins_, tous parfaitement montés et équipés.

On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comité agit ici avec sa
promptitude ordinaire. «La révolution, dit Barrère, doit tout hâter pour
ses besoins. La révolution est à l'esprit humain ce que le soleil de
l'Afrique est à la végétation.» On rétablit l'école de Mars; des jeunes
gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent à pied et
militairement, à Paris. Campés sous des tentes, au milieu de la plaine des
Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
l'art de la guerre, et se répandre ensuite dans les armées.

Des efforts non moins grands étaient faits pour recomposer notre marine.
Elle était, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frégates. Les
désordres de la révolution et les malheurs de Toulon l'avaient réduite à
une cinquantaine de bâtimens, dont trente au plus pouvaient être mis en
mer. Ce qui manquait surtout, c'étaient les équipages et les officiers. La
marine exigeait des hommes expérimentés; et tous les hommes expérimentés
étaient incompatibles avec la révolution. La réforme opérée dans les
états-majors de l'armée de terre, était donc plus inévitable encore dans
les états-majors de l'armée de mer, et devait y causer une bien plus grande
désorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombé à
ces difficultés, et avaient été renvoyés. Le comité résolut encore ici
l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-André et Prieur (de la
Marne) furent envoyés à Brest avec les pouvoirs accoutumés des commissaires
de la convention. L'escadre de Brest, après avoir péniblement croisé,
pendant quatre mois, le long des côtes de l'Ouest, pour empêcher les
communications des Vendéens avec les Anglais, s'était révoltée, par suite
de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentrée, que l'amiral Morard
de Gales fut arrêté par les représentans, et rendu responsable des
désordres de l'escadre. Les équipages furent entièrement décomposés, et
réorganisés à la manière prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
n'avaient jamais navigué, furent placés à bord des vaisseaux de la
république, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on éleva de
simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prête à appareiller; elle
sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protéger un convoi
de deux cents voiles, apportant d'Amérique une quantité considérable de
grains, et pour se battre à outrance si le salut du convoi l'exigeait.
Pendant ce temps, Toulon était le théâtre de créations non moins rapides.
On réparait les vaisseaux échappés à l'incendie, on en construisait de
nouveaux. Les frais étaient pris sur les propriétés des Toulonnais qui
avaient contribué à livrer leur port aux ennemis. A défaut des grandes
flottes qui étaient en réparation, une multitude de corsaires couvraient la
mer, et faisaient des prises considérables. Une nation hardie et
courageuse, à qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
toujours recourir à la guerre de détail, et y déployer son intelligence et
sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 à 1794,
pris quatre cent dix bâtimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonçait donc pas à rétablir
nos forces, même sur mer.

De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.

La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrénées et les Alpes. Peu active aux
Pyrénées occidentales, elle devait l'être davantage sur les Pyrénées
orientales, où les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos était mort, et cet
habile général avait été remplacé par un de ses lieutenans, le comte de La
Union, excellent soldat, mais chef médiocre. N'ayant pas reçu encore les
nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus à garder
le Boulou. Les Français étaient commandés par le brave Dugommier, le
vainqueur de Toulon. Une partie du matériel et des troupes qui lui
servirent à prendre cette place, avaient été transportés devant Perpignan,
tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrières.
Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
mauvais état où se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
toujours ardent malgré son âge, proposait un plan d'invasion par la
Cerdagne, qui, portant les Français au-delà des Pyrénées, et sur les
derrières de l'armée espagnole, aurait obligé celle-ci à rétrograder. On
préféra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
était avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le résultat de cette
attaque. Le camp de Boulou, placé sur les bords du Tech, et adossé aux
Pyrénées, avait pour issue la chaussée de Bellegarde, qui forme la grande
route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
positions ennemies, qui étaient très bien fortifiées, songea à pénétrer par
quelque moyen entre le Boulou et la chaussée de Bellegarde, de manière à
faire tomber le camp espagnol. Tout lui réussit à merveille. La Union avait
porté le gros de ses forces à Céret, et avait laissé les hauteurs de
Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardées. Dugommier passa le
Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
reste le front des positions espagnoles, et, après un combat assez vif,
resta maître des hauteurs. Dès ce moment, le camp n'était plus tenable, il
fallait se retirer par la chaussée de Bellegarde; mais Dugommier s'en
empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route étroite et difficile à
travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientôt en déroute.
Chargés avec à-propos et vivacité, ils s'enfuirent en désordre, et nous
laissèrent quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit
cents mulets chargés dé leurs bagages, et des effets de campement pour
vingt mille hommes. Cette victoire, remportée au milieu de floréal
(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-delà des
Pyrénées. Dugommier bloqua aussitôt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
brave Dagobert, atteint d'une fièvre, achevait sa longue et glorieuse
carrière. Ce noble vieillard, âgé de 76 ans, emporta les regrets et
l'admiration de l'armée.

Rien n'était plus brillant que notre début aux Pyrénées orientales; du côté
des Pyrénées occidentales, nous enlevâmes la vallée de Bastan, et ces
triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
jusqu'alors, excitèrent une joie universelle.

Du côté des Alpes, il nous restait toujours à établir notre ligne de
défense sur la grande chaîne.

Vers la Savoie, nous avions, l'année précédente, rejeté les Piémontais dans
les vallées du Piémont, mais il nous restait à prendre les postes du petit
Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du côté de Nice, l'armée d'Italie campait
toujours en présence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
Fourches. Le général Dugommier avait été remplacé par le vieux Dumerbion,
brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
laissait entièrement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
avait décidé la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu à Bonaparte le grade de général de
brigade, et une grande considération dans l'armée. Après avoir observé les
positions ennemies, et reconnu l'impossibilité d'enlever le camp des
Fourches, il fut frappé d'une idée aussi heureuse que celle qui rendit
Toulon à la république. Saorgio est placé dans la vallée de la Roya.
Parallèlement à cette vallée se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
dans la vallée d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
la Roya supérieure, et d'intercepter ainsi la chaussée de Saorgio, entre le
camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
isolé des grandes Alpes, tombait nécessairement. Il n'y avait qu'une
objection à faire à ce plan, c'est qu'il obligeait l'armée à emprunter le
territoire de Gênes. Mais la république ne devait pas s'en faire un
scrupule, car l'année précédente deux mille Piémontais avaient traversé le
territoire génois, et étaient venus s'embarquer à Oneille pour Toulon;
d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frégate _la Modeste_,
dans le port même de Gênes, était la plus éclatante violation du pays
neutre. Il y avait en outre un grand avantage à étendre la droite de
l'armée d'Italie jusqu'à Oneille; on pouvait par là couvrir une partie de
la rivière de Gênes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille où ils
se réfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gênes avec
le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, était
fort troublé par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
de le protéger, parce qu'il contribuait à alimenter le midi en grains. On
ne devait donc pas hésiter à adopter le plan de Bonaparte. Les représentans
demandèrent au comité de salut public l'autorisation nécessaire, et
l'exécution de ce plan fut aussitôt ordonnée.

Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partagés
en cinq brigades, passa la Roya. Le général Masséna se porta sur le mont
Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
une division autrichienne, et y fit son entrée. Il trouva dans Oneille
douze pièces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
infestaient ces parages. Tandis que Masséna remontait du Tanardo jusqu'à
Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'à
Orméa dans la vallée du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
trouva quelques fusils, vingt pièces de canon, et des magasins pleins de
draps pour l'habillement des troupes. Dès que les brigades françaises
furent réunies dans la vallée du Tanaro, elles se portèrent vers la haute
Roya, pour exécuter le mouvement prescrit sur la gauche des Piémontais. Le
général Dumerbion attaqua de front les positions des Piémontais, pendant
que Masséna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrières. Après
plusieurs actions assez vives, les Piémontais abandonnèrent Saorgio, et se
replièrent sur le col de Tende, et enfin abandonnèrent le col de Tende même
pour se réfugier à Limone, au-delà de la grande chaîne. Tandis que ces
choses se passaient dans la vallée de la Roya, les vallées de la Tinéa et
de la Vésubia étaient balayées par la gauche de l'armée d'Italie; et
bientôt après, l'armée des grandes Alpes, piquée d'émulation, prit de vive
force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, dès le milieu de floréal
(commencement de mai) nous étions victorieux sur toute la chaîne des Alpes,
et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
Mont-Blanc. Notre droite, appuyée à Orméa, s'étendait jusqu'aux portes de
Gênes, couvrait une grande partie de la rivière du Ponant, et mettait ainsi
le commerce à l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
prisonniers, cinquante ou soixante pièces de canon, beaucoup d'effets
d'équipement, et deux places fortes. Notre début était donc aussi heureux
aux Alpes qu'aux Pyrénées, puisque sur les deux points il nous donnait une
frontière et une partie des ressources de l'ennemi.

La campagne s'était ouverte un peu plus tard sur le grand théâtre de la
guerre, c'est-à-dire au Nord. Là, cinq cent mille hommes allaient se
heurter depuis les Vosges jusqu'à la mer. Les Français avaient toujours
leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru était
devenu leur général. Chef de l'armée du Rhin, l'année précédente, il était
parvenu à se donner l'honneur du déblocus de Landau, qui appartenait au
jeune Hoche; il avait capté la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
était jeté en prison, et avait obtenu le commandement de l'armée du Nord.
Jourdan, estimé comme général sage, ne fut pas jugé assez énergique pour
conserver le grand commandement du Nord, et il remplaça Hoche à l'armée de
la Moselle. Michaud remplaçait Pichegru à celle du Rhin. Carnot présidait
toujours aux opérations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
Saint-Just et Lebas avaient été envoyés à Guise pour ranimer l'énergie de
l'armée.

La nature des lieux commandait un plan d'opérations fort simple, et qui
pouvait avoir des résultats très prompts et très vastes: c'était de porter
la plus grande masse des forces françaises sur la Meuse, vers Namur, et de
menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est là qu'était la clef
du théâtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
diversion en Flandre était une imprudence; car si l'aile jetée en Flandre
se trouvait assez forte pour tenir tête aux coalisés, elle ne contribuait
qu'à les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
n'était pas assez considérable pour obtenir des résultats décisifs, les
coalisés n'avaient qu'à la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer à la mer. Pichegru, avec des
connaissances, de l'esprit et assez de résolution, mais un génie militaire
assez médiocre, jugea mal la position, et Carnot, préoccupé de son plan de
l'année précédente, persista à attaquer directement le centre de l'ennemi,
et à le faire inquiéter sur ses deux ailes. En conséquence, la masse
principale dut agir de Guise sur le centre des coalisés, tandis que deux
fortes divisions, opérant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
faire une double diversion. Tel fut le plan opposé au plan offensif de
Mack.

Cobourg commandait toujours en chef les coalisés. L'empereur d'Allemagne
s'était rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armée, et
surtout pour terminer par sa présence les divisions qui s'élevaient à
chaque instant entre les généraux alliés. Cobourg réunit une masse
d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
Landrecies. C'était là le premier acte par lequel les coalisés voulaient
débuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
Moselle sur la Sambre.

Les mouvemens commencèrent vers les derniers jours de germinal (mars). La
masse ennemie, après avoir repoussé les divisions françaises disséminées
devant elle, s'établit autour de Landrecies; le duc d'York fut placé en
observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
de faire les coalisés, les divisions françaises du centre, ramenées en
arrière, se trouvaient séparées des divisions de Maubeuge, qui formaient
l'aile droite. Le 2 floréal (21 avril), un effort fut tenté pour se
rattacher à ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livré sur la
Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisées, furent repoussées sur tous les
points, et ramenées dans les positions d'où elles étaient parties.

On résolut alors une nouvelle attaque, mais générale, au centre et sur les
deux ailes. La division Desjardins, qui était vers Maubeuge, devait faire
un mouvement pour se réunir à la division Charbonnier, qui venait des
Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir à la fois et
concentriquement, sur toute la masse ennemie groupée autour de Landrecies.
Enfin, à la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.

La gauche de l'armée française opéra sans obstacles, car le prince de
Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empêcher la
jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
s'ébranlèrent le 7 floréal (26 avril), et marchèrent de sept points
différens sur l'armée autrichienne. Ce système d'attaques simultanées et
décousues, qui nous avait si mal réussi l'année précédente, ne nous réussit
pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop séparées les unes des autres, ne
purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage décisif.
L'une d'elles, celle du général Chappuis, fut même entièrement défaite. Ce
général, parti de Cambray, se trouva opposé au duc d'York, qui, avons-nous
dit, couvrait Landrecies de ce côté. Il éparpilla ses troupes sur divers
points, et se trouva devant les positions retranchées de Trois-Villes avec
des forces insuffisantes. Accablé par le feu des Anglais, chargé en flanc
par la cavalerie, il fut mis en déroute, et sa division dispersée rentra
pêle-mêle dans Cambray. Ces échecs provenaient moins de nos troupes que de
la mauvaise conduite des opérations. Nos jeunes soldats, étonnés
quelquefois d'un feu nouveau pour eux, étaient cependant faciles à conduire
et à ramener à l'attaque, et ils déployaient souvent une ardeur et un
enthousiasme extraordinaires.

Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
diversion opérée en Flandre contre Clerfayt, réussissait pleinement. Souham
et Moreau étaient partis de Lille et s'étaient portés à Menin et Courtray,
le 7 floréal (26 avril). On sait que ces deux places sont situées à la
suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la première, Souham
s'empara de la seconde. Clerfayt, trompé sur la marche des Français, les
cherchait où ils n'étaient pas. Bientôt, cependant, il apprit
l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
nous faire rétrograder en menaçant nos communications avec Lille. Le 9
floréal (28 avril), en effet, il se porta à Moucroën avec dix-huit mille
hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
Français, qui auraient pu l'écraser en se repliant. Moreau et Souham,
ramenant aussitôt une partie de leurs troupes vers leurs communications
menacées, marchèrent sur Moucroën et résolurent de livrer bataille à
Clerfayt. Il était retranché sur une position à laquelle on ne pouvait
parvenir que par cinq défilés étroits, défendus par une formidable
artillerie. Le 10 floréal (29 avril), l'attaque fut ordonnée. Nos jeunes
soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, n'y
résistèrent pas d'abord; mais les généraux et les officiers bravèrent tous
les dangers pour les rallier; ils y réussirent, et les positions furent
enlevées. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
officiers, trente-trois pièces de canon, quatre drapeaux et cinq cents
fusils. C'était notre première victoire au Nord, et elle releva
singulièrement le courage de l'armée. Menin fut pris immédiatement après.
Une division d'émigrés, qui s'y trouvait renfermée, se sauva bravement, en
se faisant jour le fer à la main.

Le succès de la gauche et les revers du centre décidèrent Pichegru et
Carnot à abandonner tout à fait le centre pour agir exclusivement sur les
ailes. Pichegru envoya le général Bonnaud avec vingt mille hommes à
Sanghien, près Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
Souham. Il ne laissa à Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
général Ferrand, et détacha le reste vers Maubeuge, pour le réunir aux
divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces réunies portèrent à
cinquante-six mille hommes l'aile droite destinée à agir sur la Sambre.
Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
ordre qui décida le destin de la campagne. Commençant à sentir que le point
sur lequel il fallait frapper les coalisés était la Sambre et la Meuse;
que, battus sur cette ligne, ils étaient séparés de leurs base, il ordonna
à Jourdan d'amener à lui quinze mille hommes de l'armée du Rhin, de laisser
sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
couvrir cette frontière, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
mille hommes, et de se porter sur la Sambre à marches forcées. L'armée de
Jourdan, réunie à celle de Maubeuge, devait former une masse de
quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraîner la défaite des coalisés
sur le point décisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
il faut en attribuer tous les résultats, partit le 11 floréal (30 avril)
des bureaux du comité de salut public.

Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
grande importance à la défaite de Clerfayt, il se contenta de détacher le
duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.

Clerfayt s'était porté dans la West-Flandre, entre la gauche avancée des
Français et la mer; de cette manière, il était encore plus éloigné
qu'auparavant de la grande armée, et du secours que lui apportait le duc
d'York. Les Français échelonnés à Lille, Menin et Courtray, formaient une
colonne avancée en Flandre; Clerfayt, transporté à Thielt, se trouvait
entre la mer et cette colonne; le duc d'York, posté à Lamain, devant
Tournay, était entre cette colonne et la grande masse coalisée. Clerfayt
voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floréal
(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrière de Courtray; il fit
promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
et, tandis qu'il préparait une sortie, il détacha Macdonald et Malbranck
sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussée de Bruges et dans
les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
réquisitionnaires bravèrent hardiment le feu des maisons et des batteries,
et après un choc violent, obligèrent Clerfayt à se retirer. Quatre mille
hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
tourner l'ennemi du côté de Menin, on l'avait tourné du côté opposé, on
aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.

C'était la seconde fois que Clerfayt était battu par notre aile gauche
victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'était pas aussi heureuse.
Commandée par plusieurs généraux, qui délibéraient en conseil de guerre
avec les représentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
dirigée que les deux divisions commandées par Souham et Moreau. Kléber et
Marceau, qu'on y avait transportés de la Vendée, auraient pu la conduire à
la victoire, mais leurs avis étaient peu écoutés. Le mouvement prescrit à
cette aile droite consistait à passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
Un premier passage fut tenté le 20 floréal (9 mai); mais les dispositions
nécessaires n'ayant pas été faites sur l'autre rive, l'armée ne put s'y
maintenir, et fut obligée de repasser la Sambre en désordre. Le 22,
Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgré le mauvais succès du
premier. Il eût bien mieux valu attendre l'arrivée de Jourdan, qui, avec
ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succès de l'aile droite
infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hésitation ni retard; et il
fallut obéir à ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
heureux. L'armée franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquée encore
sur l'autre rive, avant de s'y être solidement établie, elle eût été
perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermeté de Kléber.

Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'à la mer, avec un
acharnement incroyable, et sans succès décisifs. Heureux à la gauche, nous
étions malheureux à la droite; mais nos troupes se formaient, et le
mouvement habile et hardi prescrit à Jourdan préparait des résultats
immenses.

Le plan de Mack était devenu inexécutable. Le général prussien Moellendorf
refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
cour. Les négociateurs anglais étaient allés faire expliquer le cabinet
prussien sur le traité de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menacé sur
l'une de ses ailes, avait été obligé de dissoudre son centre à l'exemple de
Pichegru. Il avait renforcé Kaunitz sur la Sambre, et porté le gros de son
armée vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action décisive se
préparait donc à la gauche, car le moment approchait où de grandes masses
allaient s'aborder et se combattre.

On conçut alors dans l'état-major autrichien un plan qui fut appelé _de
destruction_, et qui avait pour but de couper l'armée française de Lille,
de l'envelopper et de l'anéantir. Une pareille opération était possible,
car les coalisés pouvaient faire agir près de cent mille hommes contre
soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulières pour arriver à
ce but. Les Français étaient toujours distribués comme il suit: Souham et
Moreau à Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
environs de Lille avec vingt. Les coalisés étaient toujours répartis sur
les deux flancs de cette ligne avancée; la division de Clerfayt à gauche
dans la West-Flandre, la masse des coalisés à droite du côté de Tournay.
Les coalisés résolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
sépare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les généraux de Busch,
Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du côté opposé, c'est-à-dire
de Tournay. De Busch devait se rendre à Moucroën, Otto à Turcoing même, et
le duc d'York, s'avançant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main à
Clerfayt. Par cette dernière jonction, Souham et Moreau se trouvaient
coupés de Lille. Le général Kinsky et l'archiduc Charles étaient chargés,
avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
pour réussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible à obtenir. La
plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrêmement éloignés,
et Clerfayt avait à marcher au travers de l'armée française.

Ces mouvemens devaient s'exécuter le 28 floréal (17 mai). Pichegru s'était
porté dans ce moment à l'aile droite de la Sambre, pour y réparer les
échecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
l'armée en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalisés
leur fut donné par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portèrent
aussitôt de ce côté; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
du côté opposé, et menaçait leurs communications, ils prirent une
résolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
s'emparer de cette position décisive entre Menin et Lille. Moreau resta
avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
communications avec Lille n'étant pas encore interrompues, on put ordonner
à Bonnaud de se porter de son côté sur Turcoing, et de faire un effort
puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
dispositions des généraux français eurent un plein succès. Clerfayt n'avait
pu s'avancer que lentement; retardé à Werwick, il n'arriva pas à Lincelles
au jour convenu. Le général de Busch s'était d'abord emparé de Moucroën;
mais il avait éprouvé ensuite un léger échec, et Otto, s'étant morcelé pour
le secourir, n'était pas resté assez en forces à Turcoing; enfin le duc
d'York s'était avancé à Roubaix et à Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
sans pouvoir se lier à lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivèrent vers
Lille que fort tard dans la journée du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
côté, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
entre cette place et Turcoing, le trouva morcelé sur une ligne étendue. Les
Anglais, quoique surpris, voulurent résister; mais nos jeunes
réquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligèrent à céder et à fuir
en jetant leurs armes. La déroute fut telle, que le duc d'York, courant à
toute bride, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dès ce moment
la confusion devint générale chez les coalisés, et l'empereur d'Autriche,
des hauteurs de Templeuve, vit toute son armée en fuite. Pendant ce temps,
l'archiduc Charles, mal averti, mal placé, demeurait inactif au-dessous de
Lille, et Clerfayt, arrêté vers la Lys, était réduit à se retirer. Telle
fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
de prisonniers, beaucoup de matériel, et le prestige d'une grande victoire,
remportée avec soixante-dix mille hommes sur près de cent mille.

Pichegru arriva lorsque la bataille était gagnée. Tous les corps coalisés
se replièrent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
coalisés s'étaient groupés près de Tournay, ayant leur droite appuyée à
l'Escaut. Le général français voulut faire enlever quelques fourrages qui
remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armée pour ce but puéril.
S'approchant du fleuve, il resserra les coalisés dans leur position
demi-circulaire de Tournay. Bientôt tous ses corps se trouvèrent
successivement engagés sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livré
à Pont-à-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
carnage affreux, et sans aucun résultat possible. Il périt des deux côtés
sept à huit mille hommes. L'armée française se replia après avoir brûlé
quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
de Turcoing lui avait valu.

Cependant nous pouvions nous considérer comme victorieux en Flandre, et la
nécessité où se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
rendre notre supériorité plus décidée. Sur la Sambre, Saint-Just avait
voulu opérer un troisième passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
renforcé, avait fait lever le siège au moment même où, par bonheur, Jourdan
arrivait avec toute l'armée de la Moselle. Dès ce moment quatre-vingt-dix
mille hommes allaient agir sur la ligne véritable d'opérations, et terminer
les hésitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'était rien passé
d'important. Seulement, le général Moëllendorf, profitant de la diminution
de nos forces sur ce point, nous avait enlevé le poste de Kayserslautern;
mais il était rentré dans l'inaction aussitôt après cet avantage. Ainsi,
dès le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
avions non-seulement résisté à la coalition, mais triomphé d'elle en
plusieurs rencontres; nous avions remporté une grande victoire, et nous
nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
Landrecies n'était rien auprès de ces avantages et de ceux que la situation
présente nous assurait.

La guerre de la Vendée n'avait pas entièrement fini après la déroute de
Savenay. Trois chefs s'étaient sauvés, La Rochejaquelein, Stofflet et
Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
avait pris l'île de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendée. Mais cette
guerre se bornait maintenant à de simples escarmouches, et n'avait plus
rien d'inquiétant pour la république. Le général Turreau avait reçu le
commandement de l'Ouest. Il avait partagé l'armée disponible en colonnes
mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
même point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
pas à se battre, elles exécutaient le décret de la convention,
c'est-à-dire, brûlaient les forêts et les villages, et enlevaient la
population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
lieu, mais sans grands résultats. Haxo, après avoir repris sur Charette les
îles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espéré plusieurs fois de se saisir
de lui; mais ce partisan hardi lui échappait toujours et reparaissait
bientôt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
que son adresse. Cette malheureuse guerre n'était plus désormais qu'une
guerre de dévastation. Le général Turreau fut contraint de prendre une
mesure cruelle, c'était d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
pays, sous peine d'être traités en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
les réduisait ou à quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
d'existence, ou à se soumettre aux exécutions militaires. Tels sont les
inévitables maux des guerres civiles.

La Bretagne était devenue le théâtre d'un nouveau genre de guerre, la
guerre des Chouans. Déjà cette province avait montré quelques dispositions
à imiter la Vendée; cependant le penchant à s'insurger n'étant pas aussi
général, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
s'étaient livrés à des brigandages isolés. Bientôt les débris de la colonne
vendéenne qui avait passé en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
Leur principal établissement était dans la forêt du Perche, et ils
parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
commettant ces désordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
véritable guerre était finie, et il ne restait plus qu'à déplorer les
calamités particulières qui affligeaient ces malheureuses provinces.

Aux colonies et sur mer, la guerre n'était pas moins active que sur le
continent. Le riche établissement de Saint-Domingue avait été le théâtre
des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
embrassé avec enthousiasme la cause de la révolution, qui, selon eux,
devait amener leur indépendance de la métropole; les mulâtres ne l'avaient
pas embrassée avec moins de chaleur, mais ils en espéraient autre chose que
l'indépendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
bourgeoisie qu'on leur avait toujours refusés. L'assemblée constituante
avait reconnu les droits des mulâtres; mais les blancs, qui ne voulaient de
la révolution que pour eux, s'étaient alors révoltés, et la guerre civile
avait commencé entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
Profitant de cette guerre, les nègres avaient paru à leur tour sur la
scène, et s'y étaient annoncés par le feu et le sang. Ils avaient égorgé
leurs maîtres et incendié leurs propriétés. Dès ce moment, la colonie se
trouva livrée à la plus horrible confusion; chaque parti reprochait à
l'autre le nouvel ennemi qui venait de se présenter, et l'accusait de lui
avoir donné des armes. Les nègres, sans se ranger encore pour aucune cause,
ravageaient le pays. Bientôt cependant, excités par les envoyés de la
partie espagnole, ils prétendirent servir la cause royale. Pour ajouter
encore à la confusion, les Anglais étaient intervenus. Une partie des
blancs les avaient appelés dans un moment de danger, et leur avaient cédé
le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aidé surtout
des mulâtres et d'une partie des blancs, résista à l'invasion des Anglais,
et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaître la
liberté des nègres qui se déclareraient pour la république. La convention
avait confirmé cette mesure et proclamé par un décret tous les nègres
libres. Dès cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
royale, passèrent du côté des républicains; et les Anglais, retranchés dans
le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
possession, qui, long-temps ravagée, devait enfin n'appartenir qu'à
elle-même. La Guadeloupe, après avoir été prise et reprise, nous était
enfin restée, mais la Martinique était définitivement perdue.

Tels étaient les désordres des colonies. Sur l'Océan se passait un
événement important; c'était l'arrivée de ce convoi d'Amérique si
impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
trente vaisseaux, était sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
et de ne combattre que dans le cas où le salut du convoi l'exigerait
impérieusement. Nous avons déjà dit que Jean-Bon-Saint-André était à bord
du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait été fait, de simple
capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
été placés dans les équipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
amiraux d'un jour, étaient chargés de lutter contre la vieille marine
anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
fit voile vers les îles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
disaient: _Vous nous prenez en détail, mais l'amiral Howe va vous prendre
en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les côtes de la Bretagne et de
la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frégates. Le 9 prairial
(28 mai), l'escadre française aperçut une flotte. Les équipages impatiens
regardaient grossir à l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
reconnurent les Anglais, ils poussèrent des cris d'enthousiasme, et
demandèrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
distingué nos habitans des côtes. Quoique les instructions données au
général ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
Jean-Bon-Saint-André, entraîné lui-même par l'enthousiame universel,
consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y préparer. Vers le soir,
un vaisseau de l'arrière-garde, _le Révolutionnaire_, qui avait diminué de
voiles, se trouva engagé contre les Anglais, fit une résistance opiniâtre,
perdit son capitaine, et fut obligé de se faire remorquer à Rochefort. La
nuit empêcha l'action de devenir générale.

Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvèrent en présence.
L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrière-garde. Le mouvement que
nous fîmes pour la protéger amena l'engagement général. Les Français ne
manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
Tyrannicide_, se trouvèrent en présence de forces supérieures, et se
battirent avec un courage opiniâtre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
secourir les vaisseaux engagés; mais ses ordres n'étant ni bien compris, ni
bien exécutés, il se porta seul en avant, au risque de n'être pas suivi.
Cependant il le fut bientôt après: toute notre escadre s'avança sur
l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
perdu l'avantage du vent; nous fîmes un feu terrible sur les Anglais, mais
nous ne pûmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
vaisseaux et le champ de bataille.

Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume épaisse enveloppa les deux armées
navales. Les Français tâchèrent d'entraîner les Anglais au nord et à
l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
dissipa; un soleil éclatant éclaira les deux flottes. Les Français
n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de céder
à leur ardeur pour occuper les Anglais, et les éloigner de la route du
convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.

Ce combat, l'un des plus mémorables dont l'Océan ait été le témoin,
commença à neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avança pour couper notre
ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
pénétrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
forces.

Notre droite et notre avant-garde restèrent isolées. L'amiral voulait les
rallier à lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engagés se battaient
avec un héroïsme extraordinaire. Les Anglais, supérieurs dans la manoeuvre,
perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau à vaisseau, trouvaient
des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
action acharnée que le vaisseau _le Vengeur_, démâté, à moitié détruit, et
près de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abîmer sous
les eaux. Les Anglais cessèrent les premiers le feu, et se retirèrent
étonnés d'une pareille résistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant réuni son avant-garde et sa droite,
voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
endommagés, nous auraient peut-être cédé la victoire. Jean-Bon-Saint-André
s'opposa à un nouveau combat malgré l'enthousiasme des équipages. Les
Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrèrent
épouvantés de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat était rempli.
L'amiral Venstabel avait traversé, pendant cette journée du 13, le champ de
bataille du 10, l'avait trouvé couvert de débris; et était entré
heureusement dans les ports de France.

Ainsi, victorieux aux Pyrénées et aux Alpes, menaçans dans les Pays-Bas,
héroïques sur mer, et assez forts pour disputer chèrement une victoire
navale aux Anglais, nous commencions l'année 1794 de la manière la plus
brillante et la plus glorieuse.



CHAPITRE XXI.


SITUATION INTÉRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1794.--TRAVAUX
ADMINISTRATIFS DU COMITÉ.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
VIAGÈRES.--ÉTAT DES PRISONS.--PERSÉCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
EXÉCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mère de Dieu_.--DES
DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITÉS.--FÊTE A L'ÊTRE SUPREME.--LOI DU
22 FRIMAIRE RÉORGANISANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
EXTRÊME.-GRANDES EXÉCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
MAIGNET; CRUAUTÉS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
ROBESPIERRE.

Tandis qu'au dehors la république était victorieuse, son état intérieur
n'avait pas cessé d'être violent. Ses maux étaient toujours les mêmes:
c'étaient les assignats, le _maximum_, la rareté des subsistances, la loi
des suspects, les tribunaux révolutionnaires.

Les embarras résultant de la nécessité de régler tous les mouvemens du
commerce n'avaient fait que s'accroître. On était obligé de modifier sans
cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantôt les fils retors et
leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantôt les épingles, les
baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
_maximum_ une foule d'objets, il en était d'autres qu'il devenait urgent
d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux étant devenu excessif, on n'avait
pu s'empêcher d'en déterminer la valeur suivant la taille et la qualité. De
ces moyens résultait toujours le même inconvénient. Le commerce s'arrêtait
et fermait ses marchés, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
l'autorité devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
réaliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
aucun moyen d'empêcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'élever contre les marchands
qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.

Cependant l'état des subsistances causait moins d'inquiétude cette année.
Les convois arrivés du nord de l'Amérique, et une récolte abondante,
avaient fourni une quantité suffisante de grains pour la consommation de la
France. Le comité, administrant toutes choses avec la même vigueur, avait
ordonné que le recensement de la récolte serait fait par la commission des
subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
suffire aux approvisionnemens des marchés. On avait eu quelque crainte de
voir les moissonneurs errans qui se déplacent pour se rendre dans les
provinces à grains, exiger des salaires extraordinaires; le comité déclara
que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
récoltes étaient en réquisition forcée, et que leurs salaires seraient
déterminés par les autorités locales. Bientôt des garçons bouchers et
boulangers s'étant mutinés, le comité prit une mesure plus générale, et mit
en réquisition les ouvriers de toute espèce, qui s'employaient à la
manipulation, au transport et au débit des marchandises de première
nécessité.

Les approvisionnemens en viande étaient beaucoup plus difficiles et plus
inquiétans. On en manquait surtout à Paris; et, depuis le moment où les
hébertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
mouvement, le mal n'avait fait que s'accroître. On fut obligé de mettre la
ville de Paris à la ration de viande. La commission des subsistances fixa
la consommation journalière à soixante-quinze boeufs, cent cinquante
quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
bestiaux nécessaires, et les envoyait à l'hospice de l'Humanité, qui était
désigné comme l'abattoir commun, et comme le seul autorisé. Les bouchers
nommés par chaque section venaient y chercher la viande qui leur était
destinée, et en recevaient une quantité proportionnée à la population
qu'ils avaient à servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer à
chaque famille une demi-livre de viande par tête. On employait encore ici
la ressource des cartes, délivrées par les comités révolutionnaires, pour
la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
chaque famille. Pour éviter les tumultes et les longues veilles, défense
était faite de se rendre avant six heures du matin à la porte des bouchers.

L'insuffisance de ces règlemens se fit bientôt sentir; déjà il s'était
établi, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
temps d'arriver aux marchés de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
campagnes les devançaient, et venaient les acheter dans les herbages même.
Profitant de la négligence des communes rurales dans l'exécution de la loi,
ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
habitans des grandes communes, et particulièrement ceux de Paris, qui ne se
contentaient pas de la demi-livre distribuée tous les cinq jours. De cette
manière, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
villes, qui n'avaient presque plus rien à faire depuis qu'ils étaient
bornés à distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandèrent même une
loi qui les autorisât à résilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
alors porter de nouveaux règlemens pour empêcher que les bestiaux fussent
détournés des marchés; et on obligea les propriétaires d'herbages à des
déclarations et à des formalités extrêmement gênantes. On fut forcé de
descendre à des détails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
n'arrivant plus, à cause du _maximum_, ce qui donnait lieu à des soupçons
d'accaparement, on défendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
et plus de deux voies de charbon.

Le nouveau gouvernement suffisait avec une activité singulière à toutes les
difficultés de la carrière où il se trouvait engagé. Tandis qu'il rendait
ces règlemens si multipliés, il s'occupait de réformer l'agriculture, de
changer la législation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
l'éducation des bestiaux; il décrétait l'institution de jardins botaniques,
dans tous les chefs-lieux de département, pour naturaliser les plantes
exotiques, former des pépinières d'arbres de toute espèce, et ouvrir des
cours d'agriculture à l'usage et à la portée des cultivateurs; il ordonnait
le dessèchement général des marais, d'après un plan vaste et bien conçu; il
décidait que l'état ferait les avances de cette grande entreprise, et que
les propriétaires dont les terres seraient desséchées et assainies
paieraient un droit, ou céderaient leurs terres moyennant un prix
déterminé; enfin, il engageait tous les architectes à présenter des plans
pour rebâtir les villages en démolissant les châteaux; il ordonnait des
embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
il demandait à tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opéra en
une arène couverte, où le peuple s'assemblerait en hiver.

Ainsi donc, il exécutait ou du moins essayait presque tout à la fois; tant
il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus à faire, qu'on est le plus
capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'était pas le moins
difficile et le moins inquiétant de tous. On a vu quelles ressources furent
imaginées, au mois d'août 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
les retirant en partie de la circulation. Le milliard retiré par l'emprunt
forcé, et les victoires qui terminèrent la campagne de 1793, les
relevèrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontèrent presque au
pair, grâce aux lois terribles qui rendaient la possession du numéraire si
dangereuse. Cependant cette apparente prospérité dura peu; les assignats
retombèrent bientôt, et la quantité des émissions les déprécia rapidement.
Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
cette rentrée était insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
l'estimation, ce qui n'avait rien d'étonnant, car l'estimation avait été
faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manière,
le prix était réellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parût
être au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait être
que lente, tandis que l'émission était nécessairement immense et rapide.
Douze cent mille hommes à solder et à armer, un matériel à créer, une
marine à construire, avec un papier déprécié, exigeaient des quantités
énormes de ce papier. Cette ressource étant devenue la seule, et le capital
des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
on se résigna à en user autant que le besoin le réclamerait. On abolit la
distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
réservée au produit des impôts, l'autre à la création des assignats. On
confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
l'exigeait, on suppléait au revenu par des émissions nouvelles. Au
commencement de 1794 (an II), la somme totale des émissions s'était accrue
du double. Près de quatre milliards avaient été ajoutés à la somme qui
existait déjà, et l'avaient portée à environ huit milliards. En retranchant
les sommes rentrées et brûlées, et celles qui n'avaient pas encore été
dépensées, il restait en circulation réelle cinq milliards cinq cent trente
six millions. On décréta, en messidor an II (juin 1794), la création d'un
nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'à 15
sous. Le comité des finances eut encore recours à l'emprunt forcé sur les
riches. On se servit des rôles de l'année précédente, et on imposa à ceux
qui étaient portés sur ces rôles une contribution extraordinaire de guerre,
du dixième de l'emprunt forcé, c'est-à-dire de cent millions. Cette somme
ne leur fut pas imposée à titre d'emprunt remboursable, mais à titre
d'impôt qui devait être payé par eux sans retour.

Pour compléter l'établissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
la dette publique, il restait à _capitaliser_ les rentes viagères, et à les
convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espèce et de toute
forme étaient l'objet de l'agiotage le plus compliqué; comme les anciens
contrats sur l'état, elles avaient l'inconvénient de reposer sur un titre
royal, et d'obtenir une préférence marquée sur les valeurs républicaines;
car on se disait toujours que si la république consentait à payer les
dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas à payer celles de
la république. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la régénération de
la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
rentes viagères; les titres devaient être remis par les notaires, et brûlés
ensuite, comme l'avaient été les contrats. Le capital fourni autrefois par
le rentier était converti en une inscription, et portait un intérêt
perpétuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
égard pour les vieillards et les rentiers peu fortunés, qui avaient voulu
doubler leurs ressources en les rendant viagères, on conserva les rentes
modiques, en les proportionnant à l'âge des individus. De quarante à
cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents à deux mille
francs; de cinquante à soixante, toute rente de trois mille à quatre mille;
et ainsi de suite jusqu'à l'âge de cent ans, et jusqu'à la somme de 10,500
francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
supérieure au taux désigné, le surplus était capitalisé. Certes, on ne
pouvait garder plus de ménagemens pour les fortunes médiocres et la
vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu à plus de réclamations et de
plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et ménagée avec
humanité, plus de blâme que pour les mesures terribles qui signalaient
chaque jour sa dictature. Les agioteurs étaient fort contrariés, parce que
la loi exigeait, pour reconnaître les créances, les certificats de vie. Les
porteurs de titres d'émigrés ne pouvaient pas se procurer aisément ces
certificats; aussi les agioteurs, qui étaient lésés par cette condition,
firent de grandes déclamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
disaient qu'on ne respectait ni l'âge ni l'indigence; ils persuadaient aux
rentiers qu'ils ne seraient pas payés, parce que l'opération et les
formalités qu'elle exigeait entraîneraient des délais interminables;
cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du décret,
et, veillant sans cesse à la trésorerie, y fit exécuter le travail avec la
plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payés promptement;
et, comme dit Barrère, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
cours découvertes, et exposés à l'intempérie des saisons, ils l'attendaient
dans les salles chaudes et couvertes de la trésorerie.

A côté de ces réformes utiles, les cruautés continuaient d'avoir leur
cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
maritimes, donnait lieu à une foule de vexations. Distinguer les vrais
nobles, aujourd'hui que la noblesse était une calamité, n'était pas, plus
facile qu'à l'époque où elle avait été une prétention. Les roturières
mariées à des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
avaient pris le titre d'écuyers, réclamaient pour être exemptés d'une
distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchée. Cette loi
ouvrait donc une nouvelle carrière à l'arbitraire et aux vexations les plus
tyranniques.

Les représentans en mission exerçaient leur autorité avec la dernière
rigueur, et quelques-uns se livraient à des cruautés extravagantes et
monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
davantage. Le comité de sûreté générale avait institué une police qui
répandait la terre en tous lieux. Le chef était un nommé Héron, qui avait
sous sa direction une nuée d'agens, tous dignes de lui. Ils étaient ce
qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comités. Les uns faisaient
l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent même d'ordres en
blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expéditions;
ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
rapine à la cruauté. Tous les aventuriers licenciés avec l'armée
révolutionnaire, ou renvoyés des bureaux de Bouchotte, avaient passé dans
ces nouveaux emplois, et en étaient devenus bien plus redoutables. Ils
s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafés, les spectacles; à
chaque instant on se croyait poursuivi ou écouté par l'un de ces
inquisiteurs. Grâce à leurs soins, le nombre des suspects avait été porté à
sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
même spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant à frais
communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
des rigueurs de la captivité. Ce régime avait paru trop supportable pour ce
qu'on appelait des aristocrates; on avait prétendu que le luxe et
l'abondance régnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
était réduit à la ration; que les riches détenus se plaisaient à gaspiller
des subsistances qui auraient pu servir à alimenter les citoyens indigens,
et il avait été décidé que le régime des prisons serait changé. En
conséquence il avait été établi des réfectoires et des tables communes; on
donnait aux prisonniers, à des heures fixées et dans de grandes salles, une
nourriture détestable et malsaine, qu'on leur faisait payer très cher. Il
ne leur était plus permis d'acheter des alimens pour suppléer à ceux qu'ils
ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
assignats, et on leur ôtait ainsi tout moyen de se procurer des
soulagemens. On ne leur donnait plus la même liberté de se voir et de vivre
en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
tribunal révolutionnaire commençait, depuis le procès des hébertistes et
des dantonistes, à immoler les victimes par troupes de vingt à la fois. Il
avait condamné la famille des Malesherbes, et leur parenté, au nombre de
quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison était allé à
la mort avec la sérénité et la gaieté d'un sage. Faisant un faux pas tandis
qu'il marchait à l'échafaud, il avait dit: «Ce faux pas est d'un mauvais
augure; un Romain serait rentré chez lui.» Aux Malesherbes avaient été
joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immolé
presque tout entier. Enfin les fermiers-généraux venaient d'être mis en
jugement à cause de leurs anciens marchés avec le fisc. On leur prouva que
ces marchés renfermaient des conditions onéreuses à l'état, et le tribunal
révolutionnaire les envoya à l'échafaud, pour des exactions sur le tabac,
le sel, etc. Dans le nombre était un savant illustre, le chimiste
Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour écrire une
découverte.

L'impulsion était donnée; on administrait, on combattait, on égorgeait avec
un ensemble effrayant. Les comités, placés au centre, gouvernaient avec la
même vigueur. La convention, toujours silencieuse, décernait des pensions
aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, réformait des
jugemens de tribunaux, interprétait des décrets, réglait l'échange de
certaines propriétés du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
insignifians et les plus accessoires. Barrère venait tous les jours lui
lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annonçait, pour la forme, que
les pouvoirs des comités étaient expirés, et qu'il fallait les renouveler.
Alors on lui répondait avec des applaudissemens que les comités n'avaient
qu'à poursuivre leurs travaux. Quelquefois même il oubliait cette
formalité, et les comités n'en restaient pas moins en fonctions.

C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les âmes exaspérées
éclatent, et que les coups de poignard sont à redouter pour les autorités
despotiques. Il se trouvait alors à Paris un homme, employé comme garçon de
bureau à la loterie nationale, qui avait été autrefois au service de
plusieurs grandes familles, et qui éprouvait une violente haine contre le
régime actuel. Il était âgé de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
avait formé le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
comité de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
temps il s'était logé dans la même maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
et il hésitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), résolu
de frapper Robespierre, il se rendit au comité de salut public, et
l'attendit toute la journée dans la galerie qui aboutissait à la salle du
comité. N'ayant pu l'y rencontrer, il était revenu chez lui, et s'était
placé dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
pistolet à bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
coup, et l'arme se refuse encore à son dessein. Il tire une troisième fois;
cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie à l'assassin. Heureusement pour lui
une patrouille passait dans la rue, elle accourt à ce bruit; Ladmiral prend
la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
veut enfoncer la porte. Il déclare qu'il est armé, et qu'il va faire feu
sur ceux qui se présenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
patrouille. On force la porte; un serrurier, nommé Geffroy, s'avance le
premier, et reçoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
Ladmiral est aussitôt arrêté et conduit en prison. Interrogé par
Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
a faites pour frapper Robespierre avant de songer à Collot-d'Herbois. On
lui demande qui l'a porté à commettre ce crime. Il répond avec fermeté que
ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre à son
pays; que lui seul a conçu ce projet sans aucune suggestion étrangère, et
que son unique regret est de n'avoir pas réussi.

Le bruit de cette tentative se répand avec rapidité, et, suivant l'usage,
elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle était dirigée.
Barrère s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir à la convention faire
le récit de cette nouvelle machination de Pitt. «Les factions intérieures,
dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberté comme sa plus
grande ennemie. Tandis que nous mettons à l'ordre du jour la justice et la
vertu, les tyrans coalisés mettent à l'ordre du jour le crime et
l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal génie de l'Anglais: dans nos
marchés, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
roitelets de l'Europe comme dans nos cités. C'est la même tête qui dirige
les mains qui assassinent Basseville à Rome, les marins français dans le
port de Gênes, les Français fidèles en Corse; c'est la même tête qui dirige
le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
à feu sur Collot-d'Herbois.» Barrère produit ensuite des lettres de Londres
et de Hollande qui ont été interceptées, et qui annoncent que les complots
de Pitt sont dirigés contre les comités et particulièrement contre
Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: «Nous craignons beaucoup
l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement français républicain sera
concentré, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
renverser.»

Une pareille manière de présenter les faits était bien propre à exciter le
plus vif intérêt en faveur des comités, et surtout de Robespierre, et à
identifier leur existence avec celle de la république. Barrère raconte
ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
attendrissant_ que les autorités constituées ont montré pour protéger la
représentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
citoyen Geffroy, qui a reçu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrère; elle ordonne des
recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
décrète des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et décide, pour le
récompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours à la
tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
rapport de Barrère soit traduit en toutes les langues, et répandu dans tous
les pays. «Pitt, Cobourg, s'écrie-t-il, et vous tous, lâches et petits
tyrans, qui regardez le monde comme votre héritage, et qui, dans les
derniers instans de votre agonie, vous débattez avec tant de fureur,
aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous méprisons trop pour vous
craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter.»
La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: «Mais la loi dont le
règne vous épouvante a son glaive levé sur vous: elle vous frappera tous.
Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
ordonné!»

Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intérêt de
l'assemblée; il est accueilli par des acclamations redoublées, et il a
peine à se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne paraît
pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.

Dans cette même journée du 4, une jeune fille, nommée Cécile Renault, se
présente à la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
demande à le voir; et insiste avec force pour être introduite auprès de
lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours être prêt à recevoir
ceux qui ont à l'entretenir, et finit même par injurier les hôtes de
Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
de cette jeune fille, et à son air étrange, on conçoit des soupçons; on se
saisit d'elle, et on la livre à la police. On ouvre son paquet, et on y
trouve des hardes et deux couteaux. Aussitôt on prétend qu'elle a voulu
assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
elle dit que c'était pour voir comment était fait un tyran. On la presse,
on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
répond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
hardes, elle s'en était munie parce qu'elle s'attendait à être conduite en
prison, et de la prison à la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de répondre, et
demande à être conduite à l'échafaud.

Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault était un
des assassins armés contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
un autre. Le lendemain, à Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
café la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
réjouissait de ce qu'elle n'avait pas réussi. Un nommé Saintanax, moine,
qui écoutait ce récit, répond qu'il est malheureux que ces scélérats du
comité aient échappé, mais qu'il espère que tôt ou tard ils seront
atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
nuit même à Paris. C'était plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
ramifications; on prétendit qu'il y avait une bande d'assassins préparée,
on s'empressa d'accourir autour des membres du comité, on les engagea à se
garder, et à veiller sur leurs jours si précieux à la patrie. Les sections
s'assemblèrent, et envoyèrent de nouveau des députations et des adresses à
la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
avait faits en faveur de la république, la manière dont Robespierre et
Collot-d'Herbois venaient d'échapper aux coups des assassins n'était pas le
moindre. L'une d'elles proposa même de fournir une garde de vingt-cinq
hommes pour veiller sur les jours des membres du comité.

Le surlendemain était le jour où s'assemblaient les jacobins. Robespierre
et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent reçus avec un enthousiasme
extrême. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission générale, il n'a
qu'à laisser faire les âmes basses, elles viennent achever elles-mêmes
l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
curiosité.--«Voyez, disait-on, ces hommes précieux, le Dieu des hommes
libres les a sauvés; il les a couverts de son égide, et les a conservés à
la république! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
décernés aux martyrs de la liberté; elle aura ainsi la satisfaction de les
honorer, sans avoir à pleurer sur leur urne funèbre[5].» Collot prend le
premier la parole avec sa véhémence ordinaire, et dit que l'émotion qu'il
éprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
même au prix des plus grands périls. «Il recueille, dit-il, cette vérité
que celui qui a couru quelque danger pour son pays reçoit de nouvelles
forces du fraternel intérêt qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
sont un nouveau pacte d'union entre toutes les âmes fortes. Les tyrans
réduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
aux poignards, au poison, au guet-apens, les républicains ne s'intimideront
pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
vengeance du crime et l'éternité de la liberté?»

[Note 5: Voyez la séance des jacobins du 6 prairial.]

Collot achève au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
président donne à Collot et à Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
toute la société. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait été
ami de Danton, et qui était obligé à plus de bassesse pour faire oublier
cette amitié, dit que la main du crime s'est levée pour frapper la vertu,
mais que le Dieu de la nature a empêché que le forfait fût consommé; Il
engage tous les citoyens à former une garde autour des membres du comité,
et s'offre à veiller le premier sur leurs jours précieux. Dans ce moment,
des sections demandent à être introduites dans la salle; l'empressement est
extrême, mais la foule est si grande qu'on est obligé de les laisser à la
porte.

On offrait au comité les insignes du pouvoir souverain, et c'était le
moment de les repousser. Il suffit à des chefs adroits de se les faire
offrir, et ils doivent se donner le mérite du refus. Les membres présens du
comité combattent avec une indignation affectée la proposition de se donner
des gardes. Couthon prend aussitôt la parole. Il s'étonne, dit-il, de la
proposition qui vient d'être faite aux Jacobins, et qui l'a déjà été à la
convention. Il veut bien l'attribuer à des intentions pures, mais il n'y a
que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comité ne
veulent point être assimilés à des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
pour les défendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
garanties pour leur sûreté. D'ailleurs ils sauront mourir à leur poste et
pour la liberté.

Legendre se hâte de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
précisément donner une garde organisée aux membres du comité, mais engager
les bons citoyens à veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
trompé, il se rétracte et que son intention a été pure. Robespierre lui
succède à la tribune. C'est pour la première fois qu'il prend la parole.
Des applaudissemens éclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
silence, et on lui permet de se faire entendre. «Je suis, dit-il, un de
ceux que les événemens qui se sont passés doivent le moins intéresser,
cependant je ne puis me défendre de quelques réflexions. Que les défenseurs
de la liberté soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
attendre. Je l'avais déjà dit: si nous battons les ennemis, si nous
déjouons les factions, nous serons assassinés. Ce que j'avais prévu est
arrivé: les soldats des tyrans ont mordu la poussière, les traîtres ont
péri sur l'échafaud, et les poignards ont été aiguisés contre nous. Je ne
sais quelle impression doivent vous faire éprouver ces événemens, mais
voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il était plus facile
de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armées.
Je me suis dit que plus la vie des défenseurs du peuple est incertaine et
précaire, plus ils doivent se hâter de remplir leurs derniers jours
d'actions utiles à la liberté. Moi, qui ne crois pas à la nécessité de
vivre, mais seulement à la vertu et à la Providence, je me trouve placé
dans un état où sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
sens plus indépendant que jamais de la méchanceté des hommes. Les crimes
des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon âme est plus disposée que
jamais à dévoiler les traîtres, et à leur arracher le masque dont ils osent
se couvrir. Français, amis de l'égalité, reposez-vous sur nous du soin
d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde à combattre les
ennemis qui nous environnent!» Les acclamations redoublent après ce
discours, et des transports éclatent dans toutes les parties de la salle.
Robespierre, après avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
encore une fois la parole contre un membre de la société, qui avait demandé
qu'on rendît des honneurs civiques à Geffroy. Il rapproche cette motion de
celle qui tendait à donner des gardes aux membres des comités, et soutient
que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En conséquence il
propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demandé pour
Geffroy les honneurs civiques.

Au degré de puissance auquel il était parvenu, le comité devait tendre à
écarter les apparences de la souveraineté. Il exerçait une dictature
absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en aperçût trop; et tous les
dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
inutilement. Un soldat ambitieux qui est maître par son épée, et qui veut
un trône, se hâte de caractériser son autorité le plus tôt qu'il peut, et
d'ajouter les insignes de la puissance à la puissance même; mais les chefs
d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
veulent en rester maîtres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
cesse à lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
paraître lui obéir.

Le membres du comité de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
tout ce qui paraîtrait les élever trop au-dessus de leurs collègues. Déjà
on s'était ravisé, et l'étendue de leur puissance frappait les esprits,
même dans leur propre parti. Déjà on voyait en eux des dictateurs, et
c'était Robespierre surtout dont la haute influence commençait à offusquer
les yeux. On s'habituait à dire, non plus, _le comité le veut_, mais
_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait à un individu qu'il
menaçait du tribunal révolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
opérations, et semblaient rapporter tout à lui, comme à la cause de
laquelle tout émanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
étrangers eux-mêmes dans leurs proclamations appelaient les soldats
français _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
proclamation du duc d'York. Sentant combien était dangereux l'usage qu'on
faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer à la convention un
discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
le but était de le perdre; il le répéta aux Jacobins, et il s'attira les
applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain répété ce discours, et ayant
dit que c'était un chef-d'oeuvre dont l'analyse était impossible, parce que
_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
flagornaient avec affectation les membres du comité, afin de les perdre en
leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
obligés de se rétracter, et de s'excuser d'avoir loué Robespierre, en
assurant que leurs intentions étaient pures.

Robespierre avait de la vanité, mais il n'était pas assez grand pour être
ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
toute-puissance. Il avait autour de lui une espèce de cour composée de
quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
les soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles
témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
cessaient de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence, son génie; elles
l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille
marquise était la principale de ces femmes, qui soignaient en véritables
dévotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
toujours le symptôme le plus sûr de l'engouement public. Ce sont elles qui,
par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
ajouter le ridicule.

Aux femmes qui adoraient Robespierre s'était jointe une secte ridicule et
bizarre, formée depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
les sectes abondent, parce que le besoin impérieux de croire cherche à se
repaître d'autres illusions, à défaut de celles qui sont détruites. Une
vieille femme dont le cerveau s'était enflammé dans les prisons de la
Bastille, et qui se nommait Catherine Théot, se disait mère de Dieu, et
annonçait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
elle, apparaître au milieu des bouleversemens[1], et, au moment où il
paraîtrait, commencerait une vie éternelle pour les élus. Ces élus devaient
propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
l'imagination faible avait été égarée par des rêves mystiques, était l'un
des deux prophètes, Robespierre était l'autre. Son déisme lui avait sans
doute valu cet honneur. Catherine Théot l'appelait son fils chéri; les
initiés le considéraient avec respect, et voyaient en lui un être
surnaturel, appelé à des destinées mystérieuses et sublimes. Probablement
il était instruit de leurs folies, et sans être leur complice il jouissait
de leur erreur. Il est certain qu'il avait protégé dom Gerle, qu'il en
recevait des visites fréquentes, et qu'il lui avait donné un certificat de
civisme signé de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comité
révolutionnaire. Cette secte s'était fort répandue; elle avait son culte et
ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu à sa propagation; elle se
réunissait chez Catherine Théot, dans un quartier reculé de Paris, près du
Panthéon. C'était là que se faisaient les initiations, en présence de la
mère de Dieu, de dom Gerle et des principaux élus. Cette secte commençait à
être connue, et on savait vaguement que Robespierre était pour elle un
prophète. Ainsi tout contribuait à le grandir et à le compromettre.

C'était surtout parmi ses collègues que les ombrages commençaient à naître.
Des divisions se prononçaient déjà, et c'était naturel, car la puissance du
comité étant établie, le temps des rivalités était venu. Le comité s'était
partagé en plusieurs groupes distincts. La mort de Hérault-Séchelles avait
réduit à onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-André et
Prieur (de la Marne) n'avaient pas cessé d'être en mission. Carnot était
entièrement occupé de la guerre, Prieur (de la Côte-d'Or) des
approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni à la politique ni aux
rivalités. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'étaient rapprochés. Une
espèce de supériorité d'esprit et de manières, le grand cas qu'ils
semblaient faire d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils semblaient avoir pour
leurs autres collègues, les avaient portés à se ranger à part; on les
nommait les gens de _la haute main_. Barrère n'était à leurs yeux qu'un
être faible et pusillanime, ayant de la facilité au service de tout le
monde, Collot-d'Herbois qu'un déclamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
esprit médiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
pas leurs dédains secrets. Barrère n'osait se prononcer; mais
Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractère était indomptable,
ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commençaient à s'enflammer. Ils
cherchaient à s'appuyer sur leurs collègues appelés gens _d'examen_, et à
les mettre de leur côté. Ils pouvaient espérer un appui de la part du
comité de sûreté générale, qui commençait à être importuné de la suprématie
du comité de salut public. Spécialement borné à la police, et souvent
surveillé ou contrôlé dans ses opérations par le comité de salut public, le
comité de sûreté générale supportait impatiemment cette dépendance. Amar,
Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
étaient en même temps les plus disposés à secouer le joug. Deux de leurs
collègues, qu'on appelait _les écouteurs_, les observaient pour le compte
de Robespierre, et cet espionnage leur était devenu insupportable. Les
mécontens de l'un et l'autre comité pouvaient donc se réunir et devenir
dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.

Il faut bien le remarquer: c'étaient les rivalités d'orgueil et de pouvoir
qui commençaient la division, et non une différence d'opinion politique,
car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
Louis, étaient des révolutionnaires non moins redoutables que les trois
adversaires qu'ils voulaient renverser.

Une circonstance indisposa encore davantage le comité de sûreté générale
contre les dominateurs du comité de salut public. On se plaignait beaucoup
des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui étaient
souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
agens nombreux auxquels le comité de sûreté générale avait délégué son
inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
ni faire renouveler ce comité, imaginèrent d'établir un bureau de police
dans le sein du comité de salut public. C'était, sans détruire le comité de
sûreté générale, envahir ses fonctions et l'en dépouiller. Saint-Just
devait avoir la direction de ce bureau; mais, appelé à l'armée, il n'avait
pu remplir ce soin, et Robespierre s'en était chargé à sa place. Le bureau
de police élargissait ceux que faisait arrêter le comité de sûreté
générale, et ce dernier comité rendait la pareille à l'autre. Cet
envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
répandit, et malgré le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
bientôt que ses membres n'étaient pas d'accord.

D'autres mécontentemens[1], non moins graves, éclataient dans la
convention. Elle était toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
membres, qui avaient conçu des craintes pour eux-mêmes, recevaient du
danger un peu plus de hardiesse. C'étaient d'anciens amis de Danton,
compromis par leurs liaisons avec lui, et menacés quelquefois comme restes
du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malversé dans
leurs fonctions, et craignaient l'application du _système de la vertu_; les
autres avaient paru opposés à un déploiement de rigueurs tous les jours
croissant. Le plus compromis d'entre eux était Tallien. On disait qu'il
avait malversé à la commune lorsqu'il en était membre, et à Bordeaux
lorsqu'il y était en mission. On ajoutait que dans cette dernière ville il
s'était laissé amollir et séduire par une jeune et belle femme qui l'avait
accompagné à Paris, et qui venait d'être jetée en prison. Après Tallien on
citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
et expulsé des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgré
ses soumissions journalières, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
liaisons avec Danton; enfin Fréron, Barras, Lecointre, Revère, Monestier,
Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou désapprobateurs du système suivi
par le gouvernement. Ces inquiétudes personnelles se propageaient, le
nombre des mécontens augmentait chaque jour, et ils étaient prêts à s'unir
aux membres de l'un ou de l'autre comité qui voudraient leur tendre la
main.

Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'était le jour fixé pour la fête à
l'Être suprême. Le 16, il fallait nommer un président; la convention nomma
à l'unanimité Robespierre pour occuper le fauteuil. C'était lui assurer le
premier rôle dans la journée du 20. Ses collègues, comme on le voit,
cherchaient encore à le flatter et à l'apaiser à force d'honneurs. De
vastes préparatifs avaient été faits conformément au plan conçu par David.
La fête devait être magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
son éclat. La foule, toujours prête à assister aux représentations que lui
donne le pouvoir, était accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
Il parut enfin au milieu de la convention. Il était soigneusement paré; il
avait la tête couverte de plumes, et tenait à la main, comme tous les
représentans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'épis de blé. Sur son
visage, ordinairement si sombre, éclatait une joie qui ne lui était pas
ordinaire. Un amphithéâtre était placé au milieu du jardin des Tuileries.
La convention l'occupait; à droite et à gauche, se trouvaient plusieurs
groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans étaient
couronnés de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les
vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l'amphithéâtre,
se trouvaient des figures représentant l'Athéisme, la Discorde, l'Égoïsme.
Elles étaient destinées à être brûlées. Dès que la convention eut pris sa
place, une musique ouvrit la cérémonie. Le président fit ensuite un premier
discours sur l'objet de la fête. «Français républicains, dit-il, il est
enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à
l'Être suprême! Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle
aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le
crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entière, aux prises
avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
travaux héroïques pour élever sa pensée et ses voeux vers le grand Être qui
lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les exécuter!»

Après avoir parlé quelques minutes, le président descend de l'amphithéâtre,
et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Athéisme, de
la Discorde et de l'Égoïsme. Du milieu de leurs cendres paraît la statue de
la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumée par les flammes au milieu
desquelles elle vient de paraître. Robespierre retourne à sa place, et
prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la
république. Après cette première cérémonie, on se met en marche pour se
rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
affecte de marcher très en avant de ses collègues. Mais quelques-uns,
indignés, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
faisant allusion à la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumée, que sa
sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'écrient
qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
roche Tarpéienne est près du Capitole_.

Le cortège arrive enfin au Champ-de-Mars. Là se trouvait, au lieu de
l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
montagne était un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
côté de la montagne se placent les différens groupes des enfans, des
vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
ensuite des strophes en se répondant alternativement; enfin, à un signal
donné, les adolescens tirent leurs épées et jurent, dans les mains des
vieillards, de défendre la patrie: les mères élèvent leurs enfans dans
leurs bras; tous les assistans lèvent leurs mains vers le ciel, et les
sermens de vaincre se mêlent aux hommages rendus à l'Être suprême. On
retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termine par des
jeux publics.

Telle fut la fameuse fête célébrée en l'honneur de l'Être suprême.
Robespierre, en ce jour, était parvenu au comble des honneurs; mais il
n'était arrivé au faîte que pour en être précipité. Son orgueil avait
blessé tout le monde. Les sarcasmes étaient parvenus jusqu'à son oreille,
et il avait vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur
était pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comité de salut public, et
exprime sa colère contre les députés qui l'ont outragé la veille. Il se
plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
Collot-d'Herbois, qui n'étaient pas moins blessés que leurs collègues du
rôle que Robespierre avait joué la veille, se montrent très froids et peu
empressés à le venger. Ils ne défendent pas les députés dont se plaint
Robespierre, mais ils reviennent sur la dernière fête, ils expriment des
craintes sur ses effets. Elle a indisposé, disent-ils, beaucoup d'esprits.
D'ailleurs ces idées d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, ces pompes
semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
rétrograder la révolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
soutient qu'il n'a jamais voulu faire rétrograder la révolution, qu'il a
tout fait au contraire pour accélérer sa marche. En preuve, il cite un
projet de loi qu'il vient de rédiger avec Couthon, et qui tend à rendre le
tribunal révolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel était ce projet:

Depuis deux mois il avait été question d'apporter quelques modifications à
l'organisation du tribunal révolutionnaire. La défense de Danton, Camille,
Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvénient des restes de formalités
qu'on avait laissé exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
témoins et des avocats, et quelque briève que fût l'audition des témoins,
quelque restreinte que fût la défense des avocats, néanmoins elles
emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
éclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fît
promptement et sans bruit, désiraient supprimer ces formalités incommodes.
S'étant habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous
ses ennemis, et qu'à la simple inspection on devait les distinguer, ils
croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop
expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal, avait préparé
la loi avec Couthon seul, car Saint-Just était absent. Il n'avait pas
daigné consulter ses autres collègues du comité de salut public, et il
venait seulement leur lire le projet avant de le présenter. Quoique Barrère
et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposés que lui à en admettre les
dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
était conçu et arrêté sans leur participation. Cependant il fut convenu
qu'il serait proposé le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
Mais aucune satisfaction ne fut accordée à Robespierre pour les outrages
qu'il avait reçus la veille.

Le comité de sûreté générale ne fut pas plus consulté sur la loi que ne
l'avait été le comité de salut public. Il sut qu'une loi se préparait, mais
il ne fut point appelé à y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
jurés qui devaient être désignés, en faire nommer vingt; mais Robespierre
les rejeta tous, et ne choisit que ses créatures. La proposition fut faite
le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Après les déclamations
habituelles sur l'inflexibilité et la promptitude qui devaient être les
caractères de la justice révolutionnaire, il lut le projet, qui était
rédigé dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
sections, composées d'un président, trois juges et neuf jurés. Il était
nommé douze juges, et cinquante jurés qui devaient se succéder dans
l'exercice de leurs fonctions, de manière que le tribunal pût siéger tous
les jours. La seule peine était la mort. Le tribunal, disait la loi, était
institué pour punir les ennemis du peuple, suivant la définition la plus
vague et la plus étendue des ennemis du peuple. Dans le nombre étaient
compris les fournisseurs infidèles et les alarmistes qui débitaient de
mauvaises nouvelles. La faculté de traduire les citoyens au tribunal
révolutionnaire était attribuée aux deux comités, à la convention, aux
représentans en mission, et à l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
existait des preuves, _soit matérielles, soit morales_, il ne devait pas
être entendu de témoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en
accorde point aux conspirateurs_.

Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction à un
simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comités la faculté de
traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, leur donnait aussi droit
de vie et de mort; une pareille loi dut causer un véritable effroi, surtout
chez les membres de la convention, déjà inquiets pour eux-mêmes. Il n'était
pas dit dans le projet si les comités auraient la faculté de traduire les
représentans[1] au tribunal sans demander un décret préalable d'accusation,
dès lors les comités pouvaient envoyer leurs collègues à la mort, sans
autre formalité que celle de les désigner à Fouquier-Tinville. Aussi les
restes de la prétendue faction des _indulgens_ se soulevèrent, et, pour la
première fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
le sein de l'assemblée. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
projet, disant que si cette loi était adoptée sans ajournement, il ne
restait qu'à se brûler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
l'ajournement. Robespierre se présenta aussitôt pour combattre cette
résistance inattendue. «Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
notre révolution; l'une, qui tend à punir d'une manière prompte et
inévitable les conspirateurs; l'autre, qui tend à absoudre les coupables:
cette dernière n'a cessé de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
plaint de manquer de jurés; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
de la république, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
l'épouvanter.--Non, non, s'écrient plusieurs voix, on ne nous divisera
pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours défendu la
convention, ce n'est pas nous qu'elle a à craindre. Du reste, nous en
sommes arrivés au point où l'on pourra nous tuer, mais où l'on ne nous
empêchera pas de sauver la patrie.»

Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
d'assassins, comme s'il avait toujours été menacé. Bourdon de l'Oise lui
répond, et dit que si le tribunal a besoin de jurés, on n'a qu'à adopter
sur-le-champ la liste proposée, car personne ne veut arrêter la marche de
la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
remonte à la tribune, et répond que la loi n'est ni plus compliquée ni plus
obscure qu'une foule d'autres qui ont été adoptées sans discussion, et que,
dans un moment où les défenseurs de la liberté sont menacés du poignard, on
ne devrait pas chercher à ralentir la répression dés conspirateurs. Enfin
il propose de discuter toute la loi, article par article, et de siéger
jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la décréter le jour même. La
domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptée en
quelques instans.

Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
personnelles, étaient effrayés d'une loi pareille. Les comités pouvant
traduire tous les citoyens au tribunal révolutionnaire, et les membres de
la représentation nationale n'en étant pas exceptés, ils tremblaient d'être
enlevés tous en une nuit, et livrés à Fouquier sans que la convention même
fût prévenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. «En
donnant, dit-il, aux comités de salut public et de sûreté générale le droit
de traduire les citoyens au tribunal révolutionnaire, la convention n'a pas
entendu sans doute que le pouvoir des comités s'étendrait sur tous ses
membres, sans un décret préalable.--Non, non, s'écrie-t-on de toutes
parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, à ces murmures; ils me prouvent
que la liberté est impérissable.» Cette réflexion causa une sensation
profonde. Bourdon proposa de déclarer que les membres de la convention ne
pourraient être livrés au tribunal révolutionnaire sans un décret
d'accusation. Les comités étaient absens; la proposition de Bourdon fut
accueillie. Merlin demanda la question préalable; on murmura contre lui;
mais il s'expliqua et demanda la question préalable avec un considérant,
c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de décréter seule
ses propres membres. Le considérant fut adopté à la satisfaction générale.

Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette
opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très
près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vils
espions du comité, et leur dit d'aller rapporter à leurs maîtres ce qu'ils
ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et
Robespierre étaient indignés. Le lendemain ils se présentent à la
convention, décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils
essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix
demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a
qualifiés de _dépravateurs des moeurs_. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu
dire par ces mots: _la loi ne donne pour défenseurs aux patriotes calomniés
que la conscience des jurés patriotes_. Couthon monte alors à la tribune,
se plaint des amendemens proposés aujourd'hui. «On a calomnié, dit-il, le
comité de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
faculté d'envoyer les membres de la convention à l'échafaud. Que les tyrans
calomnient le comité, c'est naturel; mais que la convention elle-même
semble écouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
ne peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
clameur_ qui prouvait que la liberté était impérissable, comme si la
liberté avait été menacée. On a choisi, pour porter cette attaque, le
moment où les membres du comité étaient absens. Une telle conduite est
déloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptés hier, et ceux
qu'on vient de proposer aujourd'hui.» Bourdon répond que demander des
explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
clameur, c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la
convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il
serait impossible de discuter. «On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
et Cobourg; si je répondais de même, où en serions-nous? J'estime Couthon,
j'estime les comités, j'estime la _Montagne_ qui a sauvé la liberté.» On
applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des
excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être
bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
diffus, plein d'orgueil et d'amertume. «Montagnards, dit-il, vous serez
toujours le boulevart de la liberté publique, mais vous n'avez rien de
commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins étrangers à
vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus méprisables
que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraîner
une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti....» Bourdon
de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
le chef d'un parti. Robespierre ne répond pas, et reprend: «Ce serait,
dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, égarant nos
collègues....» Bourdon l'interrompt de nouveau. «Je demande, s'écrie-t-il,
qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais
un scélérat.--Je n'ai pas nommé Bourdon, répond Robespierre; malheur à qui
se nomme lui-même! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
intrigans ne sont pas de la Montagne.» Robespierre s'étend ensuite
longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer
les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et
les espions, qu'il appelle des _courriers du comité_. Ce récit amène des
explications très vives de la part de Tallien, et vaut à ce dernier
beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
veille sont rapportés, ceux du jour sont repoussés, et l'affreuse
loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée.

Les meneurs du comité triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarmé, tous ceux qui
avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à
chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la
convention fût nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore
tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se répandit
que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à
dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante
membres de la convention ne couchaient plus chez eux.

Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi
aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés.
On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère, avaient froidement
répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les
membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais,
car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du 22, et il
paraît même que quelques-uns d'entre eux étaient menacés. Robespierre et
Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils
demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, et qui
avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs
coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcés, tels
que Duval, Audouin, Léonard Bourdon[6]. Les membres du comité de salut
public, Billaud, Collot, Barrère, et tous ceux du comité de sûreté
générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi
grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes.

[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mémoires.]

Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur
un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture
définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des
assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette
secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci
avait donné un certificat de civisme à dom Gerle. Aussitôt Vadier, Vouland,
Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte comme une
réunion de conspirateurs dangereux, en la dénonçant à la convention, et en
faisant partager ainsi à Robespierre le ridicule et l'odieux qui
s'attacheraient à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de
se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la
cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée,
et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot furent
arrêtés. On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom
Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle
écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand
Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On
a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très portés pour le
déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement
vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se
retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte, que pour éviter
d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
comité résolurent de transporter le lieu de leurs séances à l'étage
supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la
convention. Barrère, pour se venger de Robespierre à sa manière, avait
rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
était représentée comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantôt
révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta
d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
révolutionnaire.

Robespierre, indigné et de la résistance qu'il rencontrait, et des propos
injurieux qu'il avait essuyés, renonça de paraître au comité, et résolut de
ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers
jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
était son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un
rhéteur faible et vaniteux se dépite, et cède quand il ne trouve plus ni
flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût,
Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à
Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
Barrère, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.

Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les
comités de salut public et de sûreté générale n'étaient pas d'accord; on
était enchanté de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de
nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient du
comité de sûreté générale, le flattaient, l'imploraient, et avaient même
reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie, Lacoste,
Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de
sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle
liste de proscription.

Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à
Robespierre; ils n'établissaient pas encore de distinction entre les divers
membres du comité, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un côté, et
Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Ils ne voyaient que le
gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi
du 22 prairial, venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire.
Robespierre, qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était
toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république:
tous les autres n'étaient que des intrigans qu'il fallait achever de
détruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de
correspondance, parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations dirigées
contre lui dans la séance du 24. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins.
Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et
Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la
société les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et même
soixante membres de la convention. «Les ombres de Danton, d'Hébert, de
Chaumette, se promènent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent à
perpétuer le trouble et la division. Ce qui s'est passé dans la séance du
24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discréditer
ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Néron; on délibère en
secret, on se réunit, on forme de prétendues listes de proscription, on
effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorité publique. On
répandait, il y a peu de jours, le bruit que les comités devaient faire
arrêter dix-huit membres de la convention; déjà même on les nommait.
Défiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui répandent ces bruits
sont des complices d'Hébert et de Danton; ils craignent la punition de leur
conduite criminelle; ils cherchent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir
que, cachés derrière eux, ils pourront aisément échapper à l'oeil de la
justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement très
petit; il n'est que de quatre, de six peut-être; et ils seront frappés, car
le temps est venu de délivrer la république des derniers ennemis qui
conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'énergie et la
justice des comités.»

Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre
voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées, et ceux
qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de
leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande, non-seulement
dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.

Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial, et allaient
s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt, disait Fouquier, on mettra
sur leurs portes cet écriteau: _Maison à louer_. Le projet était de se
délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les
considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour
le salut de la république. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
tort que de penser d'une certaine manière, et souvent même ne pensant pas
autrement que leurs persécuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
l'habitude qu'on avait prise de se détruire les uns les autres. La facilité
à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les
champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient
chaque jour, et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en
93 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger.
Aujourd'hui les périls avaient cessé, la république était victorieuse, on
n'égorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
contractée du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut obligé de
construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être
plus nécessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrêter.
Tout gouvernement doit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint
cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même
où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller
au-delà, il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs
par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de
mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort?

Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné,
lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une
singulière facilité. Chacun agit sans remords, sans répugnance; on
s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice, le
médecin à voir des êtres souffrans sous son instrument, le général à
ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
suivant ses nouvelles oeuvres; on sait même le rendre gai, on trouve des
mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné,
étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort
et de destruction.

Le comité avait donné le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prétextes pour
immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
jamais donné à l'état aucun signe de vie? On imagina que, plongés dans les
prisons, ils devaient songer à en sortir, que leur nombre devait leur
inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idée de s'en servir
pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
idée, qu'on développa d'une manière atroce. On se servit de quelques
misérables qui étaient détenus, et qui consentirent à jouer le rôle infâme
de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
d'arrêt, et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme
complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à
la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
commença à envoyer des centaines de malheureux au tribunal révolutionnaire.
On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là
au tribunal et à l'échafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en
entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux
Fouquier, depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands
changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats, et du
banc des accusés qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
accusés à la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever l'échafaud
dans la salle même du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
même séance les cent soixante accusés du Luxembourg.

Le comité de salut public, en apprenant l'espèce de délire de son
accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire plus
de soixante individus à la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
dans un transport de colère, _démoraliser le supplice?_ Il faut cependant
remarquer que Fouquier a prétendu le contraire, et soutenu que c'était lui
qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre,
et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à
Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.

Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en
trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse
que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient
dès le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accusés pouvaient
les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un
furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur
nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans
l'interrogatoire des cent soixante, le président dit à l'un d'eux, Dorival:
Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. Il s'adresse au nommé
Champigny: N'êtes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guédreville:
Êtes-vous prêtre?--Oui, mais j'ai prêté le serment.--Vous n'avez plus la
parole. A un autre. Au nommé Ménil: N'étiez-vous pas domestique de
l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nommé Vély: N'étiez-vous pas
architecte de Madame?--Oui, mais j'ai été disgracié en 1788.--A un autre. A
Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-père au Luxembourg?--Oui.--A un
autre. A Durfort: N'étiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai été
licencié en 1789.--A un autre.

C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait
qu'on ne serait dispensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y
aurait des preuves matérielles ou morales; néanmoins on n'en faisait jamais
appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce.
Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du
conseil. Ils opinaient à l'audience même, et le jugement était aussitôt
prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer
leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste
des accusés, et qui dit au tribunal: «Je ne suis pas accusé, mon nom n'est
pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite.» Il
le donna, et fut envoyé à la mort comme les autres. La plus grande
négligence régnait dans cette espèce d'administration barbare. Souvent on
omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes
d'accusation, et on les donnait aux accusés à l'audience même. On
commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de
réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé
à son tour; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un
individu ayant tous ses noms avait été exécuté: c'était son père. Il n'en
périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été
exécutés depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus.
On faisait de même pour les jugemens[1]. L'imprimerie était à côté de la
salle même du tribunal; les planches étaient toutes prêtes, le titre, les
motifs étaient tout composés; il n'y avait que les noms à y ajouter; on les
transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
d'exemplaires étaient tirés, et allaient répandre la douleur dans les
familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
vendre le bulletin du tribunal sous les fenêtres des prisonniers, en
criant: _Voici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine!_
Les accusés étaient exécutés au sortir de l'audience, ou tout au plus le
lendemain, si la journée était trop avancée.

[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNÉS.]

Les têtes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
soixante chaque jour. _Ça va bien_, disait Fouquier, _les têtes tombent
comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ça aille mieux encore la
décade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames étaient devenus la
terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste
quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes;
mais on s'en doutait à leur insolence, aux préférences qu'ils obtenaient
des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en
trafiquer. Ils étaient caressés, implorés par les prisonniers tremblans;
ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
tenu un propos aristocrate; de celui-là, qu'il avait bu un jour où l'on
annonçait une défaite des armées; et leur seule désignation équivalait à un
arrêt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers
_le journal du soir_. Quand ces infortunés entendaient le roulement des
tombereaux qui venaient les chercher, ils étaient dans une anxiété aussi
cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
grilles pour écouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs
compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
les séparations les plus douloureuses: c'était un père qui se détachait de
ses enfans, un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi
malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville;
ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches.
Quand ce funeste appel était achevé, les prisons respiraient, mais jusqu'au
lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau, et le
funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.

[Note 7: Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier-Tinville.]

Cependant la pitié publique commençait à éclater d'une manière inquiétante
pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honoré, où passaient
tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
victimes de ces témoignages de douleur, on transporta l'échafaud à la
barrière du Trône, et on ne rencontra pas moins de pitié dans ce quartier
des ouvriers que dans les rues les mieux habitées de Paris. Le peuple, dans
un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
égorge lui-même; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
malheureux, contre lesquels il n'est pas entraîné par la fureur, est un
spectacle qui finit bientôt par l'émouvoir. Cependant cette pitié était
silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
distingué avait succombé; la malheureuse soeur de Louis XVI avait été
immolée à son tour; des rangs élevés on descendait déjà aux derniers rangs
de la société. Nous voyons sur les listes du tribunal révolutionnaire à
cette époque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers même, condamnés
pour sentimens et propos réputés contre-révolutionnaires. Pour donner enfin
une idée du nombre des exécutions de cette époque, il suffira de dire que
du mois de mars 1793, époque où le tribunal entra en exercice, jusqu'au
mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamné cinq cent
soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, à mille huit
cent soixante-deux.

Cependant les exécuteurs n'étaient pas tranquilles. Dumas était troublé, et
Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
toujours prêts à le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
Sénart, il s'effraie d'un bruit léger; c'était un individu qui passait tout
près de lui.--«Si j'avais été seul, s'écria-t-il, il me serait arrivé
quelque chose.»

Dans les principales villes de France la terreur n'était pas moins grande
qu'à Paris. Carrier avait été envoyé à Nantes pour y punir la Vendée.
Carrier, jeune encore, était un de ces êtres médiocres et violens qui, dans
l'entraînement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté
et d'extravagance. Il débuta par dire, en arrivant à Nantes, qu'il fallait
tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui
mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre
eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux
rebelles, «Vous êtes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
votre métier, je vous ferai tous guillotiner;» et il commença par faire
fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire le sabre à la
main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt
cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un
jour elles voulaient lui parler des subsistances, il répondit aux officiers
municipaux que ce n'était pas son affaire, que le premier b---- qui lui
parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tête à bas, et qu'il
n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insensé ne croyait
avoir d'autre mission que celle d'égorger.

[Illustration: CARRIER À NANTES.]

Il voulait punir à la fois et les Vendéens rebelles, et les Nantais
fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins,
après le siège de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
échappé au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chassés par
les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer
dans les prisons de Nantes, et en avait accumulé là près de dix mille. Il
avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les
campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient
les rapines à la cruauté. Carrier avait d'abord institué une commission
révolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les
Nantais. Il faisait fusiller les Vendéens, et guillotiner les Nantais
suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité
trop longue, et le supplice de la fusillade sujet à des inconvéniens. Ce
supplice était lent; il était difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air à tel point,
qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
suggéra une affreuse idée à Carrier: ce fut de se débarrasser des
prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les
déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen
trouvé, il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la
formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission: il
les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les
malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des
ponts avec des planches; puis les exécuteurs se retiraient dans des
chaloupes, et des charpentiers placés dans des batelets, ouvraient les
flancs des bâtimens à coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se
réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de
délivrer la république de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
vendéennes s'étaient dispersées après la déroute de Savenay, une foule de
Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. «Ce sont des
louveteaux» dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitués à la
république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.

La Loire était chargée de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux de proie
couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains[8].
Les poissons étaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
dangereux, et la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se
joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce désastre,
Carrier, toujours bouillant de colère, défendait le moindre mouvement de
pitié, saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui
parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait
de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
plupart étaient des Vendéens.

[Note 8: Déposition d'un capitaine de vaisseau dans le procès de Carrier.]

Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fédéralisme. A Toulon, les
représentans Fréron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
et avaient puni sur eux un crime dont les véritables auteurs s'étaient
sauvés sur les escadres étrangères. Maignet exerçait dans le département de
Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyés de la
convention. Il avait fait incendier le bourg de Bédouin, pour cause de
révolte, et, à sa requête, le comité de salut public avait institué à
Orange un tribunal révolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
Midi. Ce tribunal était organisé sur le modèle même du tribunal
révolutionnaire de Paris, avec cette différence, qu'il n'y avait point de
jurés, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournées.
A Lyon, les sanglantes exécutions ordonnées par Collot-d'Herbois avaient
cessé. La commission révolutionnaire venait de rendre compte de ses
travaux, et avait fourni le nombre des acquittés et des condamnés. Mille
six cent quatre-vingt-quatre individus avaient été guillotinés, fusillés ou
mitraillés. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient été mis en liberté,
par la _justice de la commission_.

Le Nord avait aussi son proconsul. C'était Joseph Lebon. Il avait été
prêtre, et avouait lui-même que dans sa jeunesse il aurait poussé le
fanatisme religieux jusqu'à tuer son père et sa mère, si on le lui avait
ordonné. C'était un véritable aliéné, moins féroce peut-être que Carrier,
mais encore plus frappé de folie. A ses paroles, à sa conduite, on voyait
que sa tête était égarée. Il avait fixé sa principale résidence à Arras. Il
avait institué un tribunal avec l'autorisation du comité de salut public,
et parcourait les départemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
guillotine. Il avait visité Saint-Pol, Saint-Omer, Béthune, Bapaume, Aire,
etc., et avait laissé partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
s'étant approchés de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachées avec
l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya à l'échafaud une
multitude de malheureux, et prétendit avoir sauvé Cambray par sa fermeté.
Quand Lebon avait fini ses tournées, c'est à Arras qu'il revenait. Là, il
se livrait aux plus dégoûtantes orgies, avec ses juges et divers membres
des clubs. Le bourreau était admis à sa table, et y était traité avec la
plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un
balcon; de là il parlait au peuple, et faisait jouer la _ça ira_ pendant
que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
victoire, il courut à son balcon, et fit suspendre l'exécution, afin que
les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
succès de la république.

Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il était accusable, même
devant le comité de salut public. Des habitans d'Arras s'étaient réfugiés à
Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprès de leur
concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
l'avaient connu, et même obligé dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
parvenir à le voir. Le député Guffroy, qui était d'Arras, et qui avait un
grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprès des comités pour
appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut même la noble
audace de faire à la convention une dénonciation expresse. Le comité de
salut public en prit connaissance, et ne put s'empêcher de mander Lebon.
Cependant, comme le comité ne voulait pas désavouer ses agens, ni avoir
l'air de convenir qu'on pût être trop sévère envers les aristocrates, il
renvoya Lebon à Arras, et employa en lui écrivant les expressions
suivantes. «Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
la dignité qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie.»
Les réclamations élevées contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
exigeaient un rapport du comité. Barrère en fut chargé. «Toutes les
réclamations contre les représentans, dit-il, doivent être jugées par le
comité, pour éviter des débats qui troubleraient le gouvernement et la
convention. C'est ce que nous avons fait ici, à l'égard de Lebon; nous
avons recherché les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
résultat est-il utile à la révolution? profite-t-il à la liberté? les
plaintes sont-elles récriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comité a vu dans cette
affaire. Des formes un peu acerbes ont été employées; mais ces formes ont
détruit les pièges de l'aristocratie. Le comité a pu sans doute les
improuver; mais Lebon a complètement battu les aristocrates et sauvé
Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis à la haine d'un républicain
contre l'aristocratie! de combien de sentimens généreux un patriote ne
trouve-t-il pas à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la révolution qu'avec
respect, des mesures révolutionnaires qu'avec égard. _La liberté est une
vierge dont il est coupable de soulever le voile_.»

De tout cela il résulta que Lebon fut autorisé à continuer, et que Guffroy
fut rangé parmi les censeurs importuns du gouvernement révolutionnaire, et
exposé à partager leurs périls. Il était évident que le comité tout entier
voulait le régime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient être divisés entre eux
sur leurs prérogatives, sur le nombre et le choix de leurs collègues à
sacrifier; mais ils étaient d'accord sur le système d'exterminer tous ceux
qui faisaient obstacle à la révolution. Ils ne voulaient pas que ce système
fût appliqué avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
voulaient qu'à l'exemple de ce qui se faisait à Paris, on se délivrât d'une
manière prompte, sûre, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
croyaient conjurés contre la république. Tout en blâmant certaines cruautés
folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais désavouer
ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait à Arras, à Nantes, mais
ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaître un tort à leur
gouvernement. Entraînés dans cette affreuse carrière, ils avançaient
aveuglément, et ne sachant où ils allaient aboutir. Telle est la triste
condition de l'homme engagé dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arrêter.
Dès qu'il commence à concevoir un doute sur la nature de ses actions, dès
qu'il peut entrevoir qu'il s'égare, au lieu de rétrograder, il se précipite
en avant, comme pour s'étourdir, comme pour écarter les lueurs qui
l'assiègent. Pour s'arrêter, il faudrait qu'il se calmât, qu'il s'examinât,
et qu'il portât sur lui-même un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
courage.

Il n'y avait qu'un soulèvement général qui pût arrêter les auteurs de cet
affreux système. Dans ce soulèvement devaient entrer, et les membres des
comités, jaloux du pouvoir suprême, et les montagnards menacés, et la
convention indignée, et tous les coeurs révoltés de cette horrible effusion
de sang. Mais, pour arriver à cette alliance de la jalousie, de la crainte,
de l'indignation, il fallait que la jalousie fît des progrès dans les
comités, que la crainte devînt extrême à la Montagne, que l'indignation
rendît le courage à la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
fît éclater tous ces sentimens[1] à la fois; il fallait que les oppresseurs
portassent les premiers coups, pour qu'on osât les leur rendre.

L'opinion était disposée, et le moment arrivait où un mouvement au nom de
l'humanité contre la violence révolutionnaire était possible. La république
étant victorieuse, et ses ennemis terrifiés, on allait passer de la crainte
et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'était la première fois,
dans la révolution, qu'un tel événement devenait possible. Quand les
girondins, quand les dantonistes périrent, il n'était pas temps encore
d'invoquer l'humanité. Le gouvernement révolutionnaire n'avait encore perdu
alors ni son utilité ni son crédit.

En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
dans les coeurs. Robespierre avait entièrement cessé de paraître au comité
de salut public. Il espérait discréditer le gouvernement de ses collègues,
en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, où
Billaud et Collot n'osaient plus paraître, et où il était tous les jours
plus adoré. Il commençait à y faire des ouvertures sur les divisions
intestines des comités. «Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
sourde qui s'est formée des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
attaquait les comités en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
quelques membres en particulier, pour parvenir à briser le faisceau.
Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
se croit assez forte pour calomnier le tribunal révolutionnaire, et le
décret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient à tout
le gouvernement à un seul individu; elle ose dire que le tribunal
révolutionnaire a été institué pour égorger la convention nationale, et
malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru à ses
calomnies, on les a répandues avec affectation; on a parlé de dictateur, on
l'a nommé; c'est moi qu'on a désigné, et vous frémiriez _si je vous disais
en quel lieu_. La vérité est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
ne me décourageront pas sans doute, mais elles me laissent indécis sur la
conduite que j'ai à tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
j'invoque pour le salut de la république les vertus de la convention, les
vertus des comités, les vertus des bons citoyens, et les vôtres enfin, qui
ont été si souvent utiles à la patrie.»

On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commençait à dénoncer
les comités, et à rattacher exclusivement à lui les jacobins. On le payait
de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le système
révolutionnaire lui étant imputé à lui seul, il était naturel que toutes
les autorités révolutionnaires lui fussent attachées et embrassassent sa
cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
jurés du tribunal révolutionnaire. Cette réunion formait une force assez
considérable, et, avec plus de résolution et d'énergie, Robespierre aurait
pu devenir très redoutable. Par les jacobins, il possédait une masse
turbulente, qui jusqu'ici avait représenté et dominé l'opinion; par la
commune, il dominait l'autorité locale, qui avait pris l'initiative de
toutes les insurrections, et surtout la force armée de Paris. Le maire
Pache, le commandant Henriot, sauvés par lui lorsqu'on allait les adjoindre
à Chaumette, lui étaient dévoués entièrement. Billaud et Collot avaient
profité, il est vrai, de son absence du comité pour enfermer Pache; mais le
nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui étaient tout aussi
attachés; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez à ces personnages
le président du tribunal Dumas, le vice-président Coffinhal, et tous les
autres juges et jurés, et on aura une idée des moyens que Robespierre avait
dans Paris. Si les comités et la convention ne lui obéissaient pas, il
n'avait qu'à se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
ce mouvement à la commune, faire déclarer par l'autorité municipale que le
peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
et envoyer Henriot demander à la convention cinquante ou soixante députés.
Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, étaient ensuite à ses ordres, pour
égorger les députés qu'Henriot aurait obtenus à main armée. Tous les moyens
enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sûr que le premier, étaient dans ses
mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
d'en donner le signal. Henriot offrait encore le déploiement de ses
colonnes, et promettait d'être plus énergique qu'au 2 juin. Robespierre,
qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
beaucoup par elle, voulait attendre. Il espérait dépopulariser les comités
par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à la
convention. Il continuait, malgré son espèce d'abdication, de diriger le
tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
institué. Il surveillait par là ses adversaires, et s'instruisait de toutes
leurs démarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
campagne, chez une famille qui lui était dévouée, à Maisons-Alfort, à trois
lieues de Paris. Là, tous ses partisans l'accompagnaient; là, se rendaient
Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
renversant les personnes qui étaient devant eux, et répandant par leur
présence la terreur dans le pays. Les hôtes, les amis de Robespierre
faisaient soupçonner par leur indiscrétion beaucoup plus de projets qu'il
n'en méditait, et qu'il n'avait le courage d'en préparer. A Paris, il était
toujours entouré des mêmes personnages; il était suivi de loin en loin par
quelques jacobins ou jurés du tribunal, gens dévoués, portant des bâtons et
des armes secrètes, et prêts à courir à son secours au premier danger. On
les nommait ses gardes-du-corps.

De leur côté, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, s'emparaient du
maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d'Or). Un intérêt
commun rapprochait d'eux le comité de sûreté générale; du reste, ils
gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient à diminuer peu à peu
la puissance de leur adversaire, en réduisant la force armée de Paris. Il
existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
quarante-huit sections, parfaitement organisées, et ayant fait preuve dans
toutes les circonstances de l'esprit le plus révolutionnaire. Toujours
elles s'étaient rangées pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 août
jusqu'au 31 mai. Un décret ordonnait d'en laisser la moitié au moins dans
Paris, mais permettait de déplacer le reste. Billaud et Collot ordonnèrent
au chef de la commission du mouvement des armées, de les acheminer
successivement vers la frontière. Dans toutes leurs opérations, ils se
cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'étant pas retiré comme
Robespierre, les observait soigneusement, et leur était incommode. Pendant
que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrère allait à Passy avec
les principaux membres du comité de sûreté générale, avec le vieux Vadier,
avec Vouland et Amar. Ils se réunissaient chez Dupin, ancien
fermier-général, fameux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la
révolution par le rapport qui envoya les fermiers-généraux à la mort. Là,
ils se livraient à tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrère
exerçait son esprit contre le pontife de l'Être suprême, le premier
prophète, le fils chéri de la mère de Dieu. Après s'être égayés, ils
sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir à Paris, au milieu du
sang et des rivalités.

De leur côté, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menacés se
voyaient secrètement, et tâchaient de s'entendre. La femme généreuse qui, à
Bordeaux, s'était attachée à Tallien, et lui avait arraché une foule de
victimes, l'excitait du fond de sa prison à frapper le tyran. A Tallien,
Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Fréron, Monestier,
s'étaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crancé, compromis
au siège de Lyon et détesté par Couthon; Fouché (de Nantes), qui était
brouillé avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'être pas conduit
à Lyon d'une manière assez patriotique. Tallien et Lecointre étaient les
plus audacieux et les plus impatiens. Fouché était surtout fort redouté par
son habileté à nouer et à conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
déchaînèrent le plus violemment les triumvirs.

A propos d'une pétition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois-Crancé,
comme il l'avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
laissé échapper Précy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait
appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les
menées de Fouché à Lyon, que ses menées à Paris, que Robespierre redoutait
et voulait punir. Fouché, qui sentait le péril, adressa une lettre évasive
aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'à ce que le
comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
pièces à l'appui, eût prononcé une sentence. «Il est étonnant, s'écria
Robespierre, que Fouché implore aujourd'hui le secours de la convention
contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? craint-il que six mille
regards fixés sur lui ne découvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dépit
de la nature qui les a cachés, on n'y lise ses pensées? La conduite de
Fouché est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme
venait de l'être Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
fortement contre les montagnards menacés, et de tous côtés l'horizon se
chargeait de nuages.

Au milieu de cette tourmente, les membres des comités qui craignaient
Robespierre auraient mieux aimé s'expliquer, et concilier leur ambition,
que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mandé son jeune
collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On
proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et
les deux comités s'assemblèrent; on se plaignit réciproquement avec
beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil
accoutumé, dénonça des conciliabules secrets, parla de députés
conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement, et
trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
Robespierre, en fit un éloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il raconta ce
qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
suivant cet officier, qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement
révolutionnaire, et fît prévaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
sur ce fait, pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de
marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis,
et ils consentirent à s'entendre pour rester maîtres de l'état; mais pour
s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de
pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de
sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs
fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon,
Saint-Just et Robespierre formaient un comité dans les comités, et osa même
prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de
police générale à la surveillance des agens du comité de salut public; et
en retour, ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un
rapport à la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
qui avaient régné entre les comités, mais on devait parler des commotions
que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Être suprême,
car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre
qu'il n'avait jamais été son ennemi, et on se sépara sans s'être
véritablement réconciliés, mais en paraissant un peu moins divisés
qu'auparavant. Une pareille réconciliation ne pouvait rien avoir de réel,
car les ambitions restaient les mêmes; elle ressemblait à ces essais de
transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle était
un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait à toutes les réconciliations
proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
les jacobins, entre Danton et Robespierre.

Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités, elle
effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
de la paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions
du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'empressèrent de
dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur dirent qu'aucun
sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des
raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière.
Néanmoins Barrère, qui tenait beaucoup à ce qu'on fût d'accord, ne manqua
pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du
gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils avaient été injustement
accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à
rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
comme des calomnies coupables et dirigées également contre les deux
comités. «Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
infusés dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
mécontentemens factices se préparent, et le gouvernement est sans cesse
vexé, entravé dans ses opérations, tourmenté dans ses mouvemens, calomnié
dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des
services du gouvernement.



CHAPITRE XXII.


OPÉRATIONS DE L'ARMÉE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
FORMATION DE L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITÉS. JOURNÉES DES 8 ET 9
THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
LA RÉVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.

Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
comités, Saint-Just, malgré le rapport qu'il avait à faire, était retourné
à l'armée, où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur
les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait poursuivi ses opérations
sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre.
Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournay, depuis
les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin, Pichegru projetait de battre
Clerfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il
résolut de commencer le siège d'Ypres, dans le double but d'attirer
Clerfayt à lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège
d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
positions respectives pour aller au secours de la place menacée. Pichegru,
pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
Lille, et exécuter une démonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
retenu à Tournay; en même temps il se porta en avant, et courut à Clerfayt,
qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien
conçus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolément.
Par malheur, une division s'était trompée de route; Clerfayt eut le temps
de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois
jours après, le 25 prairial (13 juin), renforcé par le détachement qu'il
attendait, il se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente
mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la
division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald
commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier
le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt à se retirer avec
une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clerfayt, mal
secondé, était battu par notre armée du Nord. Cette action, si honorable
pour la division Macdonald, décida la reddition de la place assiégée.
Quatre jours après, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était
plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre l'obligèrent alors
à se diriger vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc
d'York sur l'Escaut, Clerfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes
autrichiennes vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les
puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
d'accord, et dont les intérêts très différens éclataient ici d'une manière
très visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacées.
Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur
d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et
Mack, voyant ses plans renversés, avait de nouveau quitté l'état-major
autrichien.

Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les
Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en
désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes, dont les
unes étaient abattues de leurs défaites, et les autres de leur marche
rapide, on fit quelque changement à leur organisation. On composa des
divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la
Moselle, une seule armée, qui s'appela armée de Sambre-et-Meuse; elle
s'élevait à soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandée par Schérer, fut
laissée pour garder la Sambre, de Thuin à Maubeuge.

Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fut
disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est sur la Sambre.
Au-delà de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
demi-cercle dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont
peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles décrivent est de dix
lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles, et qu'elles
ont une rivière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre
jusqu'à Orchies et Traségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton, qui
traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné;
Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la
Sambre. Jourdan, sentant le désavantage de ces positions, ne voulait pas y
rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournay, assistant à la
défaite de Clerfayt et à la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers
Charleroi, commandait l'armée des coalisés. Il résolut de son côté de
prévenir l'attaque dont il était menacé, et dès le 28 au matin, ses troupes
déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain
qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre
centre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire, où était Marceau,
avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, Hépignies à Championnet, et allaient
replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième
colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
positions, et rétablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
fait les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber, par les dispositions
les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies; puis,
saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà
du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était
soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour
les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières
colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des
Français à la Sambre, menaça leurs communications. Alors la droite et le
centre durent se retirer. Kléber, renonçant à sa marche victorieuse,
protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
la première affaire du 28 (16 juin). C'était la quatrième fois que les
Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était
d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit
ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
bombardement avec une extrême vigueur.

Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin de
la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi avant que les
renforts attendus par l'armée autrichienne fussent arrivés. L'ingénieur
Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor
(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes
françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis. La
possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La
division Hatry, devenue libre, fut portée à Ransart pour renforcer le
centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8
messidor (27 juin).

Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial (16 juin). Kléber
commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot,
Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
s'étendaient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient
été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
tous les passages de la Sambre.

L'attaque commença le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le général
Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos
colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les
bords de la Sambre, à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était
placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitôt sur
le point menacé, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi était
aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation; Kléber en profite,
les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner de
Marchienne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités,
Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré
avec le général Kwasdanowich, et avait essayé plusieurs manoeuvres pour le
tourner; il finit par l'être lui-même. Il se replia sur Gosselies, après
les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec la même
vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz
s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis
annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet
avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redoute, lorsque Jourdan,
comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la
plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
près de la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieu, remontant à la fois les
deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a
repoussé la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hâte à
travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière en
désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant
plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
mourir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui
indispensable de notre extrême droite. Lefèvre, qui était placé à Wagné,
Hépignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagné, et
jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
devient alors le point décisif de la bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y
dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
coups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment, et bientôt on se bat
au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de
Lambusart.

Dans ce moment, les Français, d'abord repoussés, étaient parvenus à
rétablir le combat sur tous les points: Kléber avait couvert la Sambre à la
gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette
position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi
appartenait aux Français. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
ordonna la retraite générale.

Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la
campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
armées d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
de Fleurus, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, parce que
le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à
une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et
amenait par là des résultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
d'York ou à Clerfayt, et ces deux généraux étaient occupés au Nord par
Pichegru. D'ailleurs, menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux
de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Dès ce
moment, la retraite des coalisés devint générale, et ils résolurent de se
concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.

[Note 9: C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand
effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer
dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientôt. La
bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est là ce
qui fit alors sa réputation.]

La campagne était évidemment décidée; mais une faute du comité de salut
public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que
ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé un plan qui était la
meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut
à la hauteur de Tournay; Clerfayt, très loin de là, à Thielt, dans la
Flandre. Pichegru persistant dans son projet de détruire Clerfayt
isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite,
lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg, le battre
à son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrière, ou se réunir à
Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clerfayt et le
duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
contrarié par une fort sotte idée du comité de salut public. On avait
persuadé à Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
favoriser ce projet, Carnot prescrivit à l'armée de Pichegru de longer les
côtes de l'Océan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
ordonna de plus à Jourdan de détacher seize mille hommes de son armée pour
les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus
et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à
Saint-Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins
obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
tandis que Moreau occupait Nieuport.

Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
avec une partie de l'armée, faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse, et
s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avança ensuite vers
Bruxelles. Jourdan y marchait de son côté. Nous n'eûmes plus à livrer que
des combats d'arrière-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours après,
les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
n'était plus important que cet événement; cent cinquante mille Français,
réunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient à regagner,
les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitôt les places de
Condé, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalisés nous
avaient prises; et la convention, prétendant que la délivrance du
territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se
rendaient pas de suite, elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait
déjà rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
amena à un officier. «Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
que ce sont autant de coups de fusils de moins à recevoir, répondit le
sergent.--Oui, répliqua l'officier; mais les représentans vont nous obliger
de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
fusillerons; envoyez-les aux représentans, et puis, s'ils sont des
barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît.»

Ainsi nos armées agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
fort, s'étaient partagées en deux ailes, et avaient marché, l'une sur la
Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt à
Moucroën et à Courtray, puis Cobourg et le duc d'York à Turcoing, et enfin
Clerfayt encore à Hooglède. Après plusieurs passages de la Sambre toujours
infructueux, Jourdan, amené par une heureuse idée de Carnot sur la Sambre,
avait décidé le succès de notre aile droite à Fleurus. Dès cet instant,
débordés sur les deux ailes, les coalisés nous avaient abandonné les
Pays-Bas. Tel était le résultat de la campagne. De toutes parts on
célébrait nos étonnans succès. La victoire de Fleurus, l'occupation de
Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
la réunion enfin de nos armées dans cette capitale, étaient vantées comme
des prodiges. Ces succès ne réjouissaient pas Robespierre, qui voyait
grandir la réputation du comité, et surtout celle de Carnot, auquel, il
faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
Tout ce que les comités faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
l'absence de Robespierre devait s'élever contre lui, et faire sa propre
condamnation. Une défaite, au contraire, eût ranimé à son profit les
fureurs révolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comités d'inertie
ou de trahison, aurait justifié sa retraite depuis quatre décades, aurait
donné une haute idée de sa prévoyance, et porté sa puissance au comble. Il
s'était donc mis dans la plus triste des positions, celle de désirer des
défaites; et tout prouve qu'il les désirait. Il ne lui convenait ni de le
dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgré lui, on l'entrevoyait dans
ses discours; il s'efforçait, en parlant aux jacobins, de diminuer
l'enthousiasme qu'inspiraient les succès de la république; il insinuait que
les coalisés se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
Dumouriez, mais pour revenir bientôt; qu'en s'éloignant momentanément de
nos frontières, ils voulaient nous livrer aux passions que développe la
prospérité. Il ajoutait du reste «que la victoire sur les armées ennemies
n'était pas celle après laquelle on devait le plus aspirer. La véritable
victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberté remportent sur
les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustrée pour avoir abattu
des tyrans ou enchaîné des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
quelques autres nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de
fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.»
(Séance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)

Robespierre était absent du comité depuis les derniers jours de prairial.
On était aux premiers de thermidor. Il y avait près de quarante jours qu'il
s'était séparé de ses collègues; il était temps de prendre une résolution.
Ses affidés disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
pour les moyens violens, le même goût qu'eux, et il ne devait pas partager
leur impatience brutale. Habitué à tout faire par la parole, et respectant
davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
dénoncerait les comités, et demanderait leur renouvellement. S'il
réussissait par cette voie de douceur, il était maître absolu, sans danger,
et sans soulèvement. S'il ne réussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
avait été précédé de discours réitérés, de sommations respectueuses, et ce
n'était qu'après avoir demandé, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
Il résolut donc d'employer les mêmes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
présenter une pétition par les jacobins, de prononcer après un grand
discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
armée de Paris. Mais il espérait du reste n'être pas réduit à renouveler la
scène du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
respect envers la convention, pour le désirer.

Depuis quelque temps il travaillait à un discours volumineux, où il
s'attachait à dévoiler les abus du gouvernement, et à rejeter tous les maux
qu'on lui imputait sur ses collègues. Il écrivit à Saint-Just de revenir de
l'armée; il retint son frère qui aurait dû partir pour la frontière
d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, divers
incidens vinrent augmenter l'agitation générale. Un nommé Magenthies fit
une pétition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononcé.
Enfin, un comité révolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
ouvriers qui s'étaient enivrés. Ces deux faits donnaient lieu à beaucoup de
propos contre Robespierre; on disait que son Être suprême allait devenir
plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientôt l'inquisition
rétablie pour le déisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
hâta de dénoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate payé par
l'étranger pour déconsidérer les croyances adoptées par la convention; il
le fit même livrer au tribunal révolutionnaire. Usant enfin de son bureau
de police, il fit arrêter tous les membres du comité révolutionnaire de
l'Indivisibilité.

L'événement approchait, et il paraît que les membres du comité de salut
public, Barrère surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
collègue; mais il était devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
avec lui. Barrère, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
se jetant sur un siège: «Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis,
Barras, Fréron, Legendre, Monestier, Dubois-Crancé, Fouché, Cambon, et
toute la _séquelle dantoniste_, à la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
Léonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir.» On voit
que Robespierre exigeait même le sacrifice de quelques membres du comité de
sûreté générale, et dès lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
de Robespierre n'aurait osé prendre l'initiative; les membres des comités
attendaient d'être dénoncés; les montagnards proscrits attendaient qu'on
leur demandât leur tête; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
défendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
défendant et leur vie, et même celle des autres; car on ne pouvait plus
prévoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.

Tout était préparé, et les premiers mouvemens commencèrent le 3 thermidor
aux Jacobins. Parmi les affidés de Robespierre se trouvait un nommé Sijas,
adjoint de la commission du mouvement des armées. On en voulait à cette
commission pour avoir ordonné la sortie successive d'un grand nombre de
compagnies de canonniers, et pour avoir diminué ainsi la force armée de
Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nommé
Sijas commença par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni à Carnot
ni au comité de salut public, furent adressés à ce chef de la commission.
Sijas prétendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'était de s'adresser à la
convention, et de lui dénoncer Pyle. Un autre jacobin dénonça un des agens
du comité de sûreté générale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
fallait remonter plus haut, et faire à la convention nationale une adresse
sur toutes les machinations qui menaçaient de nouveau la liberté. «Je vous
invite, dit-il, à lui présenter vos réflexions. Elle est pure; elle ne se
laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scélérats. Quant à moi, je
déclare qu'ils ne me subjugueront pas.»

La proposition de Couthon fut aussitôt adoptée. On rédigea la pétition;
elle fut approuvée le 5, et présentée le 7 thermidor à la convention.

Le style de cette pétition était, comme toujours, respectueux dans la
forme, mais impérieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
_déposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
répétait les déclamations accoutumées contre l'étranger et ses complices,
contre le système d'indulgence, contre les craintes répandues à dessein de
diviser la représentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
précises, mais elle disait d'une manière générale: «Vous ferez trembler les
traîtres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
sa pureté ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
et sa gloire à respecter et à défendre ses représentans jusqu'à la mort.»
C'était dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
ou vous ne serez ni respectés ni défendus. La lecture de cette pétition fut
écoutée avec un morne silence. On n'y fit aucune réponse. À peine
était-elle achevée, que Dubois-Crancé monta à la tribune, et sans parler de
la pétition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
depuis six mois, de l'injustice dont on avait payé ses services, et demanda
que le comité de salut public fût chargé de faire un rapport sur son
compte, quoique dans ce comité, dit-il, se trouvassent deux de ses
accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
demandait, sans ajouter une seule réflexion, et toujours au milieu du même
silence. Barrère lui succéda à la tribune; il vint faire un grand rapport
sur l'état comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
certain que la différence était immense, et que si on comparait la France
déchirée à la fois par le royalisme, le fédéralisme et l'étranger, à la
France victorieuse sur toutes les frontières et maîtresse des Pays-Bas, on
ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces au gouvernement qui
avait opéré ce changement en une année. Ces éloges donnés au comité étaient
la seule manière dont Barrère osât indirectement attaquer Robespierre; il
le louait même expressément dans son rapport. A propos des agitations
sourdes qu'on voyait régner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
qui demandaient un 31 mai, il disait «qu'un représentant qui jouissait
d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux, par ses
principes imperturbables d'indépendance et de liberté, avait réfuté avec
chaleur ces propos contre-révolutionnaires.» La convention écouta ce
rapport, et chacun se sépara ensuite dans l'attente de quelque événement
important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
s'expliquer.

Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se décida à prononcer son fameux
discours. Tous ses agens étaient disposés, et Saint-Just arrivait dans la
journée. La convention, en le voyant paraître à cette tribune où il ne se
montrait que rarement, s'attendait à une scène décisive. On l'écouta avec
un morne silence. «Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens point
réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais je veux
étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
force de la vérité. Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et
la liberté violée. Je me défendrai moi-même: vous n'en serez pas surpris,
vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
l'innocence outragée n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
pas que cette cause ne vous est point étrangère.» Robespierre fait ensuite
le tableau des agitations qui ont régné depuis quelque temps, des craintes
qui ont été répandues, des projets qu'on a supposés au comité et à lui
contre la convention.

«Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
l'a défendue au péril de sa vie? Qui s'est dévoué pour l'arracher aux mains
des factions?» Robespierre répond que c'est lui; et il appelle avoir
défendu la convention contre les factions, d'avoir arraché de son sein
Brissot, Vergniaud, Gensonné, Pétion, Barbaroux, Danton, Camille
Desmoulins, etc. Après les preuves de dévouement qu'il a données, il
s'étonne que des bruits sinistres aient été répandus. «Est-il vrai, dit-il,
qu'on ait colporté des listes odieuses où l'on désignait pour victimes un
certain nombre de membres de la convention, et qu'on prétendait être
l'ouvrage du comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux qui n'ont
jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai qu'on
ait cherché à persuader à un certain nombre de représentans irréprochables
que leur perte était résolue? à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse
humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
les preuves en sont au comité de salut public!»

Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portée en masse contre les
comités, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donné son
nom à tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
succombé, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonné_; que si des agens
nombreux du comité de sûreté générale étendaient partout leurs vexations et
leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a présenté comme l'auteur de tous les maux
pour le perdre, qu'on l'a appelé un tyran, et que le jour de la fête à
l'Être suprême, ce jour où la convention a frappé d'un même coup l'athéisme
et le despotisme sacerdotal, où elle a rattaché à la révolution tous les
coeurs généreux, ce jour enfin de félicité et de pure ivresse, le président
de la convention nationale, parlant au peuple assemblé, a été insulté par
des hommes coupables, et que ces hommes étaient des représentans. On l'a
appelé un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
parlant le langage de la vérité. «Et que prétendez-vous, s'écrie-t-il, vous
qui voulez que la vérité soit sans force dans la bouche des représentans du
peuple français? La vérité sans doute a sa puissance, elle a sa colère, son
despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
qu'il n'est pas plus donné au mensonge d'imiter qu'à Salmonée d'imiter les
foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
liberté, un martyr vivant de la république, la victime autant que l'ennemi
du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes,
les plus légitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
homme est calomnié dès qu'il me connaît. On pardonne à d'autres leurs
forfaits; on me fait à moi un crime de mon zèle. Ôtez-moi ma conscience, je
suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas même des droits de
citoyen, que dis-je? il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs
d'un représentant du peuple.»

Robespierre se défend ainsi par des déclamations subtiles et diffuses, et,
pour la première fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
ennuyée de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
critique d'abord avec une méchanceté inique le système financier. Auteur de
la loi du 22 prairial, il s'étend avec une pitié profonde sur la loi des
rentes viagères; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
s'élever, en disant que les intrigans ont entraîné la convention dans des
mesures violentes. «Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
mains, s'écrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
Mallarmé, des Ramel.» Il passe ensuite à la guerre, il parle avec dédain de
ces victoires, «qu'on vient décrire avec une _légèreté académique_, comme
si elles n'avaient coûté ni sang ni travaux. Surveillez, s'écrie-t-il,
surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
vous laissent à vos divisions intestines; songez à la fin de la campagne.
On a semé la division parmi les généraux; l'aristocratie militaire est
protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l'administration militaire
s'enveloppe d'une autorité suspecte. Ces vérités valent bien des
épigrammes.» Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrère; il
laissait à Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
misérable répandait sur toutes choses le fiel dont il était dévoré. Ensuite
il s'étend sur le comité de sûreté générale, sur la foule de ses agens, sur
leurs cruautés, sur leurs rapines; il dénonce Amar et Jagot comme s'étant
emparés de la police, et faisant tout pour décrier le gouvernement
révolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a débitées à la
tribune à propos de Catherine Théot, et prétend qu'on a voulu supposer de
feintes conjurations pour en cacher de réelles. Il montre les deux comités
comme livrés à des intrigues, et engagés en quelque sorte dans les projets
de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
que le _gouvernement révolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
et non l'exécution. Le principe est à lui, c'est lui qui a fait instituer
ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le dépravent.

Tel est le sens des volumineuses déclamations de Robespierre. Enfin il
termine par ce résumé: «Disons qu'il existe une conspiration contre la
liberté publique, qu'elle doit sa force à une coalition criminelle qui
intrigue au sein même de la convention; que cette coalition a des complices
au sein du comité de sûreté générale, et dans les bureaux de ce comité
qu'ils dominent; que les ennemis de la république ont opposé ce comité au
comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernemens; que des
membres du comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de
sûreté générale, épurer ce comité lui-même et le subordonner au comité de
salut public, épurer le comité de salut public lui-même, constituer le
gouvernement sous l'autorité suprême de la convention nationale, qui est le
centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de
l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la
justice et de la liberté. Tels sont les principes. S'il est impossible de
les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que
je doive le taire; car que peut-on objecter à un homme qui a raison, et qui
sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
le gouverner. Le temps n'est point encore arrivé où les hommes de bien
pourront servir impunément la patrie.»

Robespierre avait commencé son discours dans le silence, il l'achève dans
le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
regardant. Ces députés, autrefois si empressés, sont devenus de glace; ils
n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. Tous les
visages sont devenus impénétrables. Une espèce de rumeur sourde s'élève peu
à peu dans l'assemblée; mais personne n'ose encore prendre la parole.
Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus énergiques de
Robespierre, se présente le premier, mais c'est pour demander l'impression
du discours, tant les plus hardis hésitent encore à livrer l'attaque.
Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer à l'impression, en disant que ce discours
renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
comités. Barrère, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'élance à la
tribune, indigné de voir une contestation au lieu d'un élan d'enthousiasme,
et réclame non seulement l'impression, mais l'envoi à toutes les communes
et à toutes les armées. Il a besoin, dit-il, d'épancher son coeur ulcéré,
car depuis quelque temps on abreuve de dégoûts les députés les plus fidèles
à la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
encore; et cependant, s'il croyait avoir contribué à la perte d'un seul
innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon réveillèrent
tout ce qui restait de soumission dans l'assemblée; elle vota l'impression
et l'envoi du discours à toutes les municipalités.

Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage; mais Vadier,
Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour répondre
aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimés par le danger, et
la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de
chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifie le comité de
sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour
objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton
significatif qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le danger.
Cambon justifie ses lois de finances, et sa probité, qui était
universellement connue et admirée dans un poste où les tentations étaient
si grandes. Il parle avec son impétuosité ordinaire; il prouve que les
agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant
enfin la mesure observée jusque-là: «Il est temps, s'écrie-t-il, de dire la
vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'être rendu maître
en quelque chose? l'homme qui s'était rendu maître de tout, l'homme qui
paralysait votre volonté, c'est celui qui vient de parler, c'est
Robespierre.» Cette véhémence déconcerte Robespierre: comme s'il avait été
accusé d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est
jamais mêlé de finances, qu'il n'a donc jamais pu gêner la convention en
cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de
fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
mettre toutes les vérités en évidence; il parle de la retraite de
Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers, dont
on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir
vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
mieux que son cadavre serve de marche-pied à un ambitieux que d'autoriser
ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne
l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
qui a voulu le faire passer pour auteur des journées de septembre; il veut
que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six députés, dont
ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
Aussitôt la même chose est réclamée de toutes parts. Robespierre répond
avec hésitation qu'il est venu dévoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
chargé de justifier ou d'accuser tel ou tel. «Nommez, nommez les individus!
s'écrie-t-on.» Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
courage de déposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
«Vous qui prétendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vérité.
Nommez, nommez les individus.» La confusion augmente. On revient à la
question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
comités. Barrère, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le
contraire. Enfin la convention révoque sa décision, et déclare que le
discours de Robespierre, au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen
des deux comités.

Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Tous les députés,
habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
jamais eu que de la morgue et point d'audace, était surpris, dépité,
abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidèles jacobins
pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y était déjà
instruit de l'événement, et on l'attendait avec impatience. A peine
paraît-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
mêmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
encore deux grandes heures à le leur répéter. A chaque instant il est
interrompu par des cris et des applaudissemens frénétiques. A peine a-t-il
achevé, qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. «Ce
discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des méchans est tellement forte que je ne
puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
ma mémoire; elle vous sera chère, et vous la défendrez.» A ces paroles, on
s'écrie qu'il n'est pas temps de craindre et de désespérer, qu'au contraire
on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas,
Coffinhal, Payan, l'entourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot
dit qu'il connaît encore le chemin de la convention. «Séparez, leur dit
Robespierre, les méchans des hommes faibles; délivrez la convention des
scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberté! Si malgré
tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
la ciguë avec calme.--Robespierre, s'écrie un député, je la boirai avec
toi!» Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et veut
qu'on expulse à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre;
il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
présenter quelques réflexions, on l'accable de huées; il parle de ses
services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les députés présens et
désignés par Couthon sont chassés; quelques-uns même sont battus. Collot se
sauve au milieu des couteaux dirigés contre lui. La société se trouvait
augmentée ce jour-là de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
trouble, pénétraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
joignaient aux paroles la violence; et ils étaient même tout prêts à y
ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui était homme d'exécution,
proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allât sur-le-champ enlever
tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils étaient en ce moment même
réunis ensemble dans les comités dont ils étaient membres. On aurait ainsi
terminé la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
suivre tous les procédés du 31 mai. On avait déjà fait une pétition
solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
l'armée, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
nouveau, et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis
pendant ce temps à la commune, et appuyés par la force armée des sections,
déclareraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et
viendraient délivrer la convention des scélérats qui l'égaraient. Le plan
se trouvait ainsi tracé par les précédens. On se sépara en se promettant
pour le lendemain, Robespierre d'être à la convention, les jacobins dans
leur salle, les magistrats municipaux à la commune, et Henriot à la tête
des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars,
dont le commandant, Labretèche, était dévoué à la cause de la commune.

Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie
sanglante qui s'était appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siégea,
des victimes furent conduites à l'échafaud. Dans le nombre étaient deux
poètes célèbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune André Chénier,
qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que
tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains, généraux, dévorés par
l'échafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
la fatale charrette, en répétant des vers de Racine. Le jeune André, en
montant à l'échafaud, poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière:
_Mourir si jeune!_ s'écria-t-il en se frappant le front; _il y avait
quelque chose là!_

Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à
recueillir ses forces. Les comités s'étaient réunis, et délibéraient sur
les grands événemens de la journée et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les
forces de la commune. Faire arrêter ces deux principaux chefs eût été le
plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne
voulaient pas; ils se sentaient comme une espèce de regret d'avoir commencé
la lutte. Ils voyaient que si la convention était assez forte pour vaincre
Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
arrachés aux coups de leur rival, mais dépossédés de la dictature.
S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute; mais il n'était plus
temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après
la séance des jacobins. Saint-Just, arrivé de l'armée depuis quelques
heures, les observait. Il était silencieux. On lui demanda le rapport dont
on l'avait chargé dans la dernière entrevue, et on voulut en entendre la
lecture; il répondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donné à lire
à l'un de ses collègues. On lui demanda d'en faire au moins connaître la
conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrité
de la scène qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. «Que se passe-t-il aux
Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? réplique Collot avec colère;
n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combiné ensemble
tous vos projets? Je le vois, vous avez formé un infâme triumvirat, vous
voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
long-temps du fruit de vos crimes.» Alors s'approchant de Saint-Just avec
véhémence: «Tu veux, lui dit-il, nous dénoncer demain matin; tu as ta poche
pleine de notes contre nous, montre-les....» Saint-Just vide ses poches, et
assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
lire à l'assemblée. Les comités, avant de se séparer, conviennent de
demander à la convention la destitution d'Henriot, et l'appel à la barre du
maire et de l'agent national.

Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui n'était pas encore
rédigé, et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait
Robespierre, la conduite des comités envers leurs collègues,
l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporté l'armée de Pichegru
sur les côtes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes à
Jourdan. Ce rapport était aussi perfide, mais bien autrement habile que
celui de Robespierre. Saint-Just résolut de le lire à la convention sans le
montrer aux comités.

Tandis que les conjurés se concertaient entre eux, les montagnards, qui
jusqu'ici s'étaient bornés à se communiquer leurs craintes, mais qui
n'avaient pas formé de complot, couraient les uns chez les autres, et se
promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manière plus
formelle, et de le faire décréter s'il était possible. Il leur fallait pour
cela le concours des députés de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacés,
et que Robespierre, affectant le rôle de modérateur, avait autrefois
défendus. Ils avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent
cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
trois constituans, dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur
dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
Robespierre, s'ils ne consentaient à voter contre lui. Repoussés d'abord
ils revinrent à la charge jusqu'à trois fois, et obtinrent enfin la
promesse désirée. On courut encore toute la matinée du 9; Tallien promit de
livrer la première attaque, et demanda seulement qu'on osât le suivre.

Chacun courait à son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et
parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commencé une séance
permanente. Les députés, debout dès le matin, s'étaient rendus à la
convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en
tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les
décider en leur faveur. Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des
portes de la salle, parlait à quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit
entrer Saint-Just, qui monte à la tribune: «C'est le moment, s'écrie-t-il,
entrons!» On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
l'ouverture de cette scène, l'une des plus grandes de notre orageuse
république.

Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est
pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre,
Lebas, Couthon, sont assis à côté les uns des autres. Collot-d'Herbois est
au fauteuil. Saint-Just se dit chargé par les comités de faire un rapport,
et obtient la parole. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être pour lui,
comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas
moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien
lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour
une motion d'ordre. Il l'obtient. «La république, dit-il, est dans l'état
le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empêcher de verser des
larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isolé, et a dénoncé
ses collègues, un autre vient en faire de même aujourd'hui. C'est assez
aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entièrement déchiré.»
A peine ces paroles sont-elles prononcées que les applaudissemens éclatent,
se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisième fois.
C'était le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tallien, dit que les
jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des
assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la convention. Une
indignation générale se manifeste. «Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
vois dans les tribunes un des hommes qui menaçaient hier les députés
fidèles. Qu'on le saisisse!» On s'en empare aussitôt, et on le livre aux
gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son
rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle
périra si elle est faible. «Non, non, s'écrient les députés en agitant
leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas!» Lebas réclame
la parole, que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit
pour l'obtenir. Sur la demande de tous les députés, il est rappelé à
l'ordre. Il veut insister de nouveau. «A l'Abbaye le séditieux!» s'écrient
plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
ménagement, dit que Robespierre a toujours cherché à dominer les comités;
qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à sa loi du 22 prairial, et à
l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
Lavalette, conspirateur à Lille, dans la garde nationale; qu'il a empêché
l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature;
qu'il s'est opposé en outre à l'arrestation d'un secrétaire du comité, qui
avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a
toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu.
Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la convention nationale.
Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par
intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère,
avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière
Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il
saisit le moment où Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
vivement. «A bas le tyran! à bas le tyran!» s'écrie-t-on dans toutes les
parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'élève, et annonce que
l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait. Tandis qu'il
insiste, Tallien, qui s'est élancé à la tribune, réclame la parole, et
l'obtient avant lui. «Tout à l'heure, dit-il, je demandais que le voile fût
entièrement déchiré; je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs
sont démasqués.

Je savais que ma tête était menacée, et jusqu'ici j'avais gardé le silence;
mais hier j'ai assisté à la séance des jacobins, j'ai vu se former l'armée
du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis armé d'un
poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
de le décréter d'accusation.» En achevant ces mots, Tallien montre son
poignard, et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui, la veille, a
été l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On décrète
sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.

Barrère entre dans ce moment, pour faire à l'assemblée les propositions que
le comité a délibérées dans la nuit avant de se séparer. Robespierre, qui
n'avait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander
encore la parole. Ses adversaires étaient décidés à la lui refuser, de peur
qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés
tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers
l'assemblée: «A bas! à bas le tyran!» s'écrient-ils avec des voix de
tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
cet homme, qui par vanité avait voulu jouer un rôle, et qui, par faiblesse,
tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa
poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la
proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
commandant-général, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par
laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de
Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y
répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté
sur-le-champ, et un huissier va le communiquer à la commune au milieu des
plus grands périls.

Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté, on reprend
l'énumération des torts de Robespierre; chacun vient à son tour lui faire
un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration
importante en saisissant Catherine Théot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
dit la veille, que dom Gerle possédait un certificat de civisme signé par
Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite
sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un
vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment.
Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en
disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on
avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un
tyran, mais on n'avait pris aucune résolution décisive. Tallien fait
observer que ce n'est pas à quelques détails de la vie de cet homme, appelé
un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
Alors, il commence un tableau énergique de la conduite de ce rhéteur lâche,
orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqué de colère,
l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: «Il faut en finir;
l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
dénonciateur!--L'accusation! l'accusation!» crient une foule de députés.
Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. «Oui,
oui, répondent cent voix.» Robespierre le jeune dit de sa place: «Je
partage les crimes de mon frère, unissez-moi à lui.» On fait à peine
attention à ce dévouement. «L'arrestation! l'arrestation!» crie-t-on
encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller de sa
place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du
président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaçait
Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant sa sonnette.
Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
glacés ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
«C'est à vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est à vous que je
m'adresse et non aux brigands.» On détourne la tête, ou on le menace.
Enfin, il se reporte encore vers le président, et s'écrie: «Pour la
dernière fois, président des assassins, je te demande la parole.» Il
prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. «Le sang
de Danton t'étouffe,» lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
cette lutte, se lève et dit: «Président, est-ce que cet homme sera encore
long-temps le maître de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur à abattre!
ajoute Fréron.--Aux voix! aux voix!» s'écrie Loseau. L'arrestation tant
proposée est enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte
épouvantable. A peine le décret est-il rendu, que de tous les côtés de la
salle on se lève en criant: Vive la liberté! vive la république! les tyrans
ne sont plus!

Une foule de membres se lèvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitôt
on les ajoute au décret. Lebas demande à y être adjoint; on lui accorde sa
demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
telle appréhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se
présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restés sur
leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des
accusés; le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter
l'ordre. Le cri: A la barre! à la barre! devient aussitôt général. Les cinq
accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant,
les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot,
Pétion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collègues,
pleins ou de vertu, ou de génie, ou de courage.

Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente; mais
en ce moment, accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de
suspendre la séance jusqu'à sept pour se donner un peu de repos. Les
députés se séparent alors, et laissent ainsi à la commune, si elle a
quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de
s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au
comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant
d'être traduits dans les prisons.

Pendant que ces événemens si importans[1] se passaient dans la convention,
la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui
signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
et l'agent national à la barre. Il avait été fort mal accueilli. Ayant
demandé un reçu, le maire lui avait répondu: _Un jour comme aujourd'hui on
ne donne pas de reçu. Va à la convention, va lui dire que nous saurons le
maintenir et dis à Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la
plus mystérieuse sur le motif de la réunion; il ne parla que du décret qui
ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il rappela
les époques où cette commune avait déployé un grand courage, désignant
assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant après le maire,
avait proposé d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à
_se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rédigé
une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient
_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolateur de
l'Être suprême et de l'immortalité de l'ame; Saint-Just, cet apôtre de la
vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
vertueux qui n'a que le coeur et la tête de vivans, mais qui les a brûlans
de patriotisme_. Aussitôt après, on avait arrêté que les sections seraient
convoquées, que les présidens et les commandans de la force armée seraient
mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été
envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et
un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans énoncer encore
l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et
c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve.

Pendant ce temps, Henriot était monté à cheval et courait les rues de
Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrêté cinq représentans; alors
il se met à exciter le peuple, en criant que des scélérats oppriment les
députés fidèles, qu'ils ont arrêté Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
misérable était à moitié ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
son sabre comme un frénétique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
pour soulever les ouvriers, qui comprenaient à peine ce qu'il voulait dire,
et qui d'ailleurs commençaient à s'apitoyer en voyant passer tous les jours
de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
entourées; et comme Robespierre était supposé l'auteur de tous les
meurtres, on s'imaginait que, lui arrêté, les exécutions devaient finir. On
voulait, en conséquence, faire rebrousser chemin aux condamnés. Henriot,
survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
dernière exécution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
Luxembourg, et ordonne à la gendarmerie de se réunir à la place de la
maison commune. Il prend un détachement à sa suite, descend le long des
quais pour se rendre à la place du Carrousel et aller délivrer les
prisonniers qui se trouvaient au comité de sûreté générale. En courant sur
les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'écrie:
«Gendarmes, arrêtez ce brigand, il n'est plus votre général!» Un
aide-de-camp lui répond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
se jette dans la rue Saint-Honoré; arrivé sur la place du Palais-Égalité
(Palais-Royal), il aperçoit Merlin de Thionville, et pousse à lui en
criant: «Arrêtez ce coquin! c'est un de ceux qui persécutent les
représentans fidèles!» On s'empare aussitôt de Merlin, on le maltraite et
on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
Henriot fait mettre pied à terre à ceux qui l'accompagnent, et veut
pénétrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entrée et
croisent la baïonnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
«Gendarmes, arrêtez ce rebelle; un décret de la convention vous l'ordonne!»
Aussitôt on entoure Henriot, on le désarme, lui et plusieurs de ses
aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comité de
sûreté générale, auprès de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.

[Illustration: LA DERNIÈRE CHARRETTE.]

Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses décrets, hardiment
rendus, étaient heureusement exécutés; mais la commune et les jacobins, qui
n'avaient pas encore proclamé ouvertement l'insurrection, allaient éclater
maintenant, et réaliser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
convention suspendait imprudemment sa séance, la commune faisait de même,
et le temps était perdu pour tout le monde.

Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'à six heures. A cette reprise de
la séance, l'arrestation des cinq députés et d'Henriot était connue. Le
conseil, à cette nouvelle, ne se contient plus, et déclare qu'il s'insurge
contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire périr ses défenseurs.
Il ordonne de sonner le tocsin à l'Hôtel-de-Ville et dans toutes les
sections. Il députe un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
pousser à l'insurrection, et les décider à envoyer leurs bataillons à la
commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrières, et enjoint à tous
les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
présentés. Enfin il nomme une commission exécutive de douze membres, dans
laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
déjà réuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
On commence à faire prêter le serment aux commandans des bataillons
actuellement réunis. Ensuite on ordonne à Coffinhal de se rendre avec
quelques cents hommes à la convention, pour délivrer les prisonniers.

Déjà Robespierre aîné avait été conduit au Luxembourg, Robespierre jeune à
maison Lazare, Couthon à Port-Libre, Saint-Just aux Écossais, Lebas à la
maison de justice du département. L'ordre donné par la commune aux
concierges fut exécuté, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
de police s'en emparèrent, et les conduisirent en voiture à la mairie.
Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de témoignages de
dévouement, et on jura de mourir pour le défendre lui et tous les députés
fidèles. Pendant ce temps, Henriot était seul resté au comité de sûreté
générale. Coffinhal, vice-président des jacobins, y arriva le sabre à la
main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comité,
en chassa les membres, et délivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
délivré, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
s'élança sur l'un d'eux, et, avec assez de présence d'esprit, dit aux
compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
que le comité venait de le déclarer innocent, et de lui restituer le
commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
nombreuse, se mit à donner des ordres contre la convention, et à préparer
le siège de la salle.

Il était sept heures du soir. La convention rentrait à peine en séance, et
dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
comme on vient de le voir, proclamé l'insurrection, envoyé des commissaires
aux sections, réuni déjà autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
et de gendarmes, et délivré les prisonniers. Elle pouvait, avec de
l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire révoquer ses
décrets. Elle comptait en outre sur l'école de Mars, dont le commandant
Labretèche lui était entièrement dévoué.

Les députés s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
nouvelles de la soirée. Les membres des comités, incertains, effrayés, sont
réunis dans une petite salle, à côté du bureau du président. Là, ils
délibèrent sans savoir à quel parti s'arrêter. Plusieurs députés se
succèdent à la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
rapporte que les prisonniers sont élargis, que la commune s'est réunie aux
jacobins, qu'elle dispose déjà d'une force considérable, et que la
convention va bientôt être assiégée. Bourdon propose de sortir en corps et
de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
l'assemblée, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
fidèles montagnards prêts à la défendre, et il montre dans ce moment de
péril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte à
la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
égaré les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
premiers boulets, et dit en s'asseyant: «Représentans, voici le moment de
mourir à notre poste. Des scélérats ont envahi le Palais-National.» A ces
mots, tous les députés, dont les uns étaient debout, dont les autres
erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
épouvantable, et ne laissent après eux qu'un nuage de poussière. La
convention reste abandonnée, et convaincue qu'elle va être égorgée, mais
résolue à périr plutôt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
de l'occasion sur les courages! Ces mêmes hommes si long-temps soumis au
rhéteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
diriger contre eux, avec une sublime résignation. Des membres de
l'assemblée entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. «Hors la loi, hors
la loi le brigand!» s'écrie-t-on dans la salle. On rend aussitôt le décret
de mise hors la loi, et des députés vont le publier devant le
Palais-National.

Dans ce moment, Henriot, qui avait égaré les canonniers, et avait fait
tourner les pièces contre la salle, voulait les engager à tirer. Il ordonne
le feu, mais ceux-ci hésitent. Des députés s'écrient: «Canonniers, vous
déshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!» Les canonniers alors
refusent positivement d'obéir à Henriot. Abandonné des siens, il n'a que le
temps de tourner bride, et de s'enfuir à la commune.

Ce premier danger passé, la convention met hors la loi les députés qui se
sont soustraits à ses décrets, et tous les membres de la commune qui sont
en révolte. Cependant, ce n'était pas tout. Si Henriot n'était plus à la
place du Carrousel, les révoltés étaient encore à la commune avec toutes
leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
obvier à ce grand péril. On délibérait sans agir. Dans la petite salle
située derrière le bureau où se trouvaient les comités et beaucoup de
représentans, on proposa de nommer un commandant de la force armée, pris
dans le sein de l'assemblée. «Qui? demande-t-on.--Barras, répond une voix,
et il aura le courage d'accepter.» Aussitôt Vouland court à la tribune, et
propose de nommer le représentant Barras pour diriger la force armée. La
convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
députés, pour commander sous ses ordres, Fréron, Ferrand, Rovère, Delmas,
Bolleti, Léonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
membre de l'assemblée en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
c'est de choisir des représentans pour aller éclairer les sections, et leur
demander le secours de leurs bataillons. Cette dernière mesure était la
plus nécessaire, car il était urgent de décider les sections incertaines ou
trompées.

Barras court vers les bataillons déjà réunis, pour leur signifier ses
pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les députés envoyés
aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
étaient incertaines; très peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
Chacun avait horreur de ce système atroce qu'on imputait à Robespierre, et
désirait un événement qui en délivrât la France. Cependant la crainte
paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se décider. La commune,
à laquelle les sections étaient habituées à obéir, les avait mandées, et
quelques-unes, n'osant résister, avaient envoyé des commissaires, non pas
pour adhérer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
événemens. Paris était dans l'incertitude et l'anxiété. Les parens des
prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce régime cruel,
sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux où
régnait le bruit, et tâchaient de recueillir quelques nouvelles. Les
malheureux détenus ayant aperçu de leurs fenêtres grillées beaucoup de
mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
mais ils tremblaient encore que ce nouvel événement n'aggravât leur sort.
Cependant la tristesse des geôliers, des mots dits à l'oreille des faiseurs
de listes, la consternation qui s'en était suivie, avaient un peu dissipé
les doutes. Bientôt on avait su par des mots échappés que Robespierre était
en péril; des parens étaient venus se placer sous les fenêtres des prisons,
et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
réunissant avaient laissé éclater l'allégresse la plus vive. Les infâmes
délateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects à part,
s'étaient efforcés de se justifier, et de persuader qu'ils n'étaient pas
les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
disaient cependant avoir retranché des noms; l'un n'en avait donné que
quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait détruit des
listes entières. Dans leur effroi, ces misérables s'accusaient
réciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.

Les députés répandus dans les sections n'avaient pas eu de peine à
l'emporter sur les obscurs envoyés de la commune. Les sections qui avaient
acheminé leurs bataillons à l'Hôtel-de-Ville les rappelaient, les autres
dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Déjà ce palais était
suffisamment entouré. Barras vint l'annoncer à l'assemblée, et courut
ensuite à la plaine des Sablons, pour remplacer Labretèche, qui était
destitué, et amener l'école de Mars au secours de la convention.

La représentation nationale se trouvait maintenant à l'abri d'un coup de
main. En effet, c'était le cas de marcher sur la commune, et de prendre
l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-même. On se décide à marcher sur
l'Hôtel-de-Ville. Léonard Bourdon, qui était à la tête d'un grand nombre de
bataillons, se met en marche. Au moment où il annonce qu'il va s'acheminer
sur les rebelles. «Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans.» Léonard
Bourdon débouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armés des
sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comité de salut public, nommé
Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
décret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
qu'on avait contracté pour cette assemblée, au nom de qui tout se faisait
depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de république,
l'emportent. Les bataillons se séparent: les uns retournent chez eux, les
autres se réunissent à Léonard Bourdon, et la place de la commune reste
déserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
avenues.

On avait une telle idée de la résolution des conspirateurs, et on était si
étonné de les voir presque immobiles dans l'Hôtel-de-Ville, qu'on hésitait
à approcher. Léonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent miné
l'Hôtel-de-Ville. Cependant il n'en était rien; ils délibéraient en
tumulte, proposaient d'écrire aux armées et aux provinces, ne savaient pas
au nom de qui ils devaient écrire, et n'osaient pas prendre un parti
décisif. Si Robespierre eût osé, en homme d'action, se montrer et marcher
sur la convention, elle eût été mise en péril. Mais il n'était qu'un
rhéteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux régime était
arrivée; la convention était partout obéie, et les mises hors la loi
produisaient un effet magique. Eût-il été doué d'une plus grande énergie,
il aurait été découragé par ces circonstances, supérieures à toute force
individuelle. Le décret de mise hors la loi frappa tout le monde de
stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint à l'Hôtel-de-Ville.
Payan, qui le reçut, le lut à haute voix, et, avec une grande présence
d'esprit, ajouta à la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
tribunes_, ce qui n'était pas dans le décret. Contre son attente le peuple
des tribunes s'échappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anathème
lancé par la convention. Alors le plus grand découragement s'empara des
conjurés. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'écria en jurant: «Comment! ces
scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé il y a quelques heures,
m'abandonnent maintenant!» Alors il remonte furieux pour annoncer cette
nouvelle au conseil. Les conjurés sont plongés dans le désespoir; ils se
voient abandonnés par leurs troupes, et cernés de tous côtés par celles de
la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
homme énergique, et qui avait été mal secondé, s'indigne contre Henriot, et
lui dit: «Scélérat, c'est ta lâcheté qui nous a perdus.» Il se précipite
sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenêtre. Le
misérable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
empêchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
Robespierre jeune se jette par une fenêtre; Saint-Just reste calme et
immobile, une arme à la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le
courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
blessure peu dangereuse.

Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nommé Dulac, le gendarme Méda,
et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
la commune, montent armés de sabres et de pistolets, et entrent dans la
salle du conseil, à l'instant même où le bruit des deux coups de feu venait
de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ôter leur écharpe,
mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera à s'en dépouiller. Tout
le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blessés
sur des brancards, et on se rend triomphalement à la convention.... Il
était trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
salle, et pénètrent jusque sous ses voûtes. Alors les cris de vive la
liberté! vive la convention! à bas les tyrans! s'élèvent de toutes parts.
Le président dit ces paroles: «Représentans, Robespierre et ses complices
sont à la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
vous?--Non, non, s'écrie-t-on de tous côtés; au supplice les
conspirateurs!»

Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut
public. On l'étend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
tête. Il conservait sa présence d'esprit, et paraissait impassible. Il
avait un habit bleu, le même qu'il portait à la fête de l'Être suprême, des
culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
laissé retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui présentait de temps en
temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
demeura ainsi plusieurs heures exposé à la curiosité et aux outrages d'une
foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
lui-même, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié. Il ne
répondait à aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
Couthon et les autres, à la Conciergerie. Son frère et Henriot avaient été
recueillis à moitié morts, dans les rues qui avoisinent l'Hôtel-de-Ville.

La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
l'identité. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal où ils avaient
envoyé tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identité, et à
quatre heures de l'après-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
qui depuis long-temps avait déserté le spectacle des exécutions, était
accourue ce jour-là avec un empressement extrême. L'échafaud avait été
élevé à la place de la Révolution. Un peuple immense encombrait la rue
Saint-Honoré, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprécations; beaucoup
s'approchaient en demandant à voir Robespierre: les gendarmes le leur
désignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
arrivés à l'échafaud, les bourreaux montrèrent Robespierre à tout le
peuple, ils détachèrent la bande qui entourait sa joue, et lui arrachèrent
le premier cri qu'il eût poussé jusque-là. Il expira avec l'impassibilité
qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon était abattu; Henriot
et Robespierre le jeune étaient presque morts de leurs blessures. Des
applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
faisait éclater une joie extraordinaire. L'allégresse était générale dans
Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
s'embrassait avec une espèce d'ivresse, et on payait jusqu'à 30 fr. les
feuilles qui rapportaient les derniers événemens. Quoique la convention
n'eût pas déclaré qu'elle abolissait le système de la terreur, quoique les
vainqueurs eux-mêmes fussent ou les auteurs ou les apôtres de ce système,
on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assumé sur lui toute
l'horreur.

[Illustration: ST. JUST.]

Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
la révolution, pour commencer sa marche rétrograde. La révolution avait, au
14 juillet 1789, renversé l'ancienne constitution féodale; elle avait, au 5
et au 6 octobre, arraché le roi à sa cour, pour s'assurer de lui; elle
s'était fait ensuite une constitution, et l'avait confiée au monarque en
1791 comme à l'essai. Regrettant bientôt d'avoir fait cet essai malheureux,
désespérant de concilier la cour avec la liberté, elle avait envahi les
Tuileries au 10 août, et plongé Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
Prusse s'avançant pour la détruire, elle jeta, pour nous servir de son
langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tête d'un roi et de
six mille prisonniers; elle s'engagea d'une manière irrévocable dans cette
lutte, et repoussa les coalisés par un premier effort. Sa colère doubla le
nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
sa colère, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
lois des républicains sincères, mais qui, ne comprenant pas ses extrémités,
voulaient la modérer. Alors elle eut à combattre une moitié de la France,
la Vendée et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette réaction
continuelles des obstacles sur sa volonté, et de sa volonté sur les
obstacles, elle arriva au dernier degré de péril et d'emportement; elle
éleva des échafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontières.
Alors sublime et atroce à la fois, on la vit détruire avec une fureur
aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
profonde. Changée par le besoin d'une action forte, de démocratie
turbulente en dictature absolue, elle devint réglée, silencieuse et
formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
marcha unie par l'imminence du péril. Mais quand la victoire eut couronné
ses efforts, à la fin de 93, un dissentiment put naître alors, car des
coeurs généreux et forts, calmés par le succès, criaient: «Miséricorde aux
vaincus!» Mais tous les coeurs n'étaient pas calmés encore; le salut de la
révolution n'était pas évident à tous les esprits; la pitié des uns excita
la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
partis qui embarrassaient sa marche. Hébert, Ronsin, Vincent, périrent avec
Danton, Camille Desmoulins. La révolution continua ainsi sa carrière, se
couvrit de gloire dès le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
la couvrit de confusion. C'était le moment où la pitié devait enfin
l'emporter sur la colère. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
l'incident d'un jour on voulut faire un système. Les chefs du gouvernement
avaient systématisé la violence et la cruauté, et, lorsque les dangers et
les fureurs étaient passés, voulaient égorger et égorger encore; mais
l'horreur publique s'élevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
répondre par le moyen accoutumé: la mort! Alors un même cri partit à la
fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collègues menacés, et ce cri fut
le signal du soulèvement général. Il fallut quelques instans pour secouer
l'engourdissement de la crainte; mais on y réussit bientôt, et le système
de la terreur fut renversé.

On se demande ce qui serait arrivé si Robespierre l'eût emporté. L'abandon
où il se trouva prouve que c'était impossible. Mais eût-il été vainqueur,
il aurait fallu ou qu'il cédât au sentiment général, ou qu'il succombât
plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait été forcé de faire
succéder aux horreurs des factions, un régime calme et doux. Mais
d'ailleurs ce n'est pas à lui qu'il appartenait d'être cet usurpateur.
Notre révolution était trop vaste pour que le même homme, député à la
constituante en 1789, fût proclamé empereur ou protecteur en 1804, dans
l'église Notre-Dame. Dans un pays moins avancé et moins étendu, comme
l'était l'Angleterre, où le même homme pouvait encore être tribun et
général, et réunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu être à la fois
homme de parti au commencement, soldat usurpateur à la fin. Mais dans une
révolution aussi étendue que la nôtre, et où la guerre a été si terrible et
si dominante, où le même individu ne pouvait occuper en même temps la
tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord dévorés entre
eux; après eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est resté le
dernier maître.

Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le rôle d'usurpateur.
Pourquoi lui fut-il donné de survivre à tous ces révolutionnaires fameux,
qui lui étaient si supérieurs en génie et en puissance, à un Danton, par
exemple?... Robespierre était intègre, et il faut une bonne réputation pour
captiver les masses. Il était sans pitié, et elle perd ceux qui en ont dans
les révolutions. Il avait un orgueil opiniâtre et persévérant, et c'est le
seul moyen de se rendre toujours présent aux esprits. Avec cela, il dut
survivre à tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espèce des hommes. Un
dévot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
courage, la grandeur et la sensibilité qui les accompagnent ordinairement;
un dévot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
du danger, revenant se faire adorer après la victoire remportée par
d'autres, est un des êtres les plus odieux qui aient dominé les hommes, et
on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
intégrité reconnue.



CHAPITRE XXIII.


CONSÉQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTÉES AU GOUVERNEMENT
RÉVOLUTIONNAIRE.--RÉORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITÉS.--RÉVOCATION DE
LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DÉCRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
RÉVOLUTIONNAIRE; ÉLARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--RÉORGANISATION DES COMITÉS DE
GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITÉS RÉVOLUTIONNAIRES.--ÉTAT DES
FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRÈS LA TERREUR.--ACCUSATION
PORTÉE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITÉS, ET DÉCLARÉE CALOMNIEUSE PAR
LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIÈRE DE GRENELLE.--EXASPÉRATION DES
PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ÉTAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
IMPORTANS DÉCRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
DE MARAT SONT TRANSPORTÉS AU PANTHÉON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
MIRABEAU.

Les événemens des 9 et 10 thermidor répandirent une joie que plusieurs
jours ne purent calmer. L'ivresse était générale. Une foule de gens, qui
avaient quitté leur province pour se cacher à Paris, se jetaient dans les
voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
délivrance. On les arrêtait partout sur les routes, pour leur demander des
détails. En apprenant ces heureux événemens, les uns rentraient dans les
demeures qu'ils avaient quittées depuis long-temps; les autres, ensevelis
dans des caches souterraines, osaient reparaître à la lumière. Les détenus
qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commençaient à
espérer la liberté, ou du moins cessaient de craindre l'échafaud.

On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la révolution qui venait de
s'opérer; on ne se demandait pas jusqu'à quel point les membres survivans
du comité de salut public étaient disposés à persister dans le système
révolutionnaire, jusqu'à quel point la convention était disposée à entrer
dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
Robespierre. C'était lui qui avait été le chef du gouvernement; c'est à lui
qu'on imputait les emprisonnemens, les exécutions, tous les actes enfin de
la dernière tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
changer, et prendre une face nouvelle.

A la suite d'un grand événement, l'attente publique devient un besoin
irrésistible qu'il faut satisfaire. Après deux jours consacrés à recevoir
les félicitations, à écouter les adresses où chacun répétait _Catilina
n'est plus, la république est sauvée_, à récompenser les actes de courage,
à voter des monumens pour rendre immortelle la grande journée du 9, la
convention s'occupa enfin des mesures que réclamait sa situation.

Les commissions populaires instituées pour faire le triage des détenus, le
tribunal révolutionnaire composé par Robespierre, le parquet de
Fouquier-Tinville, étaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
signe d'encouragement pour continuer leurs opérations terribles. Dans la
séance même du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on décréta
l'épuration des commissions populaires. Élie Lacoste appela l'attention sur
le tribunal révolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
qu'il fût réorganisé d'après d'autres principes, et composé d'autres
hommes. La proposition d'Élie Lacoste fut adoptée; et, pour ne pas retarder
le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, séance
tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
révolutionnaire. Dans la séance du soir, Barrère, qui continuait son rôle
de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entrée des Français à
Liège, et entretint ensuite l'assemblée de l'état des comités qui avaient
été mutilés à plusieurs reprises, et réduits par l'échafaud ou par les
missions à un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
avaient expiré la veille. Hérault-Séchelles était mort avec Danton.

Jean-Bon-Saint-André, Prieur (de la Marne), étaient en mission. Il ne
restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
(de la Côte-d'Or), chargé du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
la correspondance avec les corps administratifs, Barrère enfin des
rapports. Sur douze, ils n'étaient donc plus que six. Le comité de sûreté
générale était plus complet, et suffisait bien à ses fonctions. Barrère
proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'échafaud par
trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement général des comités,
qui était fixé au 20 de chaque mois, et qui avait cessé d'avoir lieu depuis
le consentement tacite donné à la dictature. C'était aborder de grandes
questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
choses, modifier la forme des comités, prendre des précautions contre leur
trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot opérer une
révolution complète dans l'administration? Telles étaient les questions
soulevées par la proposition de Barrère. D'abord on s'éleva contre cette
manière expéditive et dictatoriale de procéder, consistant à proposer et à
nommer les membres des comités dans la même séance. On demanda l'impression
de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crancé s'avança
davantage, et se plaignit de l'absence prolongée des membres des comités.
«Si on avait, dit-il, remplacé Hérault-Séchelles; si on n'avait pas
toujours laissé Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-André en mission, on
aurait été plus assuré d'avoir une majorité, et on n'aurait pas hésité si
long-temps à attaquer les triumvirs.» Il soutint ensuite que les hommes se
fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des goûts dangereux. En
conséquence il proposa de décréter qu'à l'avenir aucun membre des comités
ne pourrait aller en mission, et que chaque comité serait renouvelé par
quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
fallait réorganiser le gouvernement en entier. Le comité de salut public,
suivant lui, s'était emparé de tout, et il résultait de là que ses membres,
même en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire à leur tâche, et que
les comités de finances, de législation, de sûreté générale, étaient
réduits à une nullité complète. Il fallait faire, en conséquence, une
nouvelle distribution des pouvoirs, de manière à empêcher que le comité de
salut public ne fût accablé, et que les autres ne fussent annulés.

La discussion ainsi provoquée, on allait porter la main sur toutes les
parties du gouvernement révolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
l'opposition au système de Robespierre était bien connue, puisqu'il devait
être l'une de ses premières victimes, arrêta ce mouvement inconsidéré. Il
dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
espérances des aristocrates venaient de se réveiller, et qu'il fallait, en
se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec ménagement une
institution à laquelle on avait dû de si grands résultats. Cependant
Tallien, le héros du 9, voulait qu'on abordât au moins certaines questions,
et ne voyait aucun danger à les décider sur-le-champ. Pourquoi, par
exemple, ne pas décréter à l'instant même que les comités seraient
renouvelés par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crancé,
reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptée aux
cris de _vive la république_. A cette mesure le député Delmas voulut en
faire ajouter une autre. «Vous venez, dit-il à l'assemblée, de tarir la
source de l'ambition; pour compléter votre décret, je demande que vous
décidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comité qu'un mois après
en être sorti.» La proposition de Delmas, accueillie comme la précédente,
fut aussitôt adoptée. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
présenterait un nouveau plan pour l'organisation de comités de
gouvernement.

Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comité de salut
public, les membres morts ou absens. Cette fois la présentation faite par
Barrère ne fut pas confirmée. On nomma Tallien, pour le récompenser de son
courage; Bréard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comité de salut
public; enfin les deux députés Laloi et Eschassériaux l'aîné; ce dernier
très versé dans les matières de finances et d'économie publique. Le comité
de sûreté générale subit aussi des changemens. On s'élevait de toutes parts
contre David, qu'on disait dévoué à Robespierre; contre Jagot et
Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir été d'horribles inquisiteurs. Une
foule de voix demandèrent leur remplacement, il fut décrété. On désigna,
pour les remplacer et pour compléter le comité de sûreté générale,
plusieurs des athlètes qui s'étaient signalés dans la journée du 9;
Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), André Dumont,
Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
à l'unanimité. On s'éleva avec indignation contre le décret qui permettait
d'enfermer un député sans qu'il fût préalablement entendu par la
convention, décret funeste qui avait conduit à la mort d'illustres victimes
présentes à tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
Hérault-Séchelles, etc. Le décret fut rapporté. Ce n'était pas tout que de
changer les choses; il était des hommes auxquels le ressentiment public ne
pouvait pardonner. «Tout Paris, s'écria Legendre, vous demande le supplice
justement mérité de Fouquier-Tinville.» Cette demande fut aussitôt
décrétée, et Fouquier mis en accusation. «On ne peut plus siéger à côté de
Lebon,» s'écria une autre voix, et tous les yeux se portèrent sur le
proconsul qui avait ensanglanté la ville d'Arras, et dont les excès avaient
provoqué des réclamations, même sous Robespierre. Lebon fut aussitôt
décrété d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'était contenté d'abord
d'exclure du comité de sûreté générale, et il fut mis aussi en arrestation.
On prit la même mesure contre Héron, le chef des agens de la police
instituée par Robespierre; contre le général Rossignol, déjà bien connu;
contre Hermann, président du tribunal révolutionnaire avant Dumas, et
devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
tribunaux.

Ainsi le tribunal révolutionnaire était suspendu, la loi du 22 prairial
rapportée, les comités de salut public et de sûreté générale recomposés en
partie, les principaux agens de la dernière dictature arrêtés et
poursuivis. Le caractère de la dernière révolution se prononçait; l'essor
était donné aux espérances et aux réclamations de toute espèce. Les détenus
qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
allaient jouir des résultats de la journée du 9. Avant ce moment heureux,
les parens des suspects n'osaient plus réclamer, même pour faire valoir les
raisons les plus légitimes, dans la crainte, soit d'éveiller l'attention de
Fouquier-Tinville, soit d'être incarcérés eux-mêmes pour avoir sollicité en
faveur des aristocrates. Le temps dès terreurs était passé. On commença à
se réunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnées aux
sans-culottes payés à quarante sous par jour, elles furent aussitôt
remplies de gens qui venaient de reparaître à la lumière, de parens des
prisonniers, de pères, frères, ou fils des victimes immolées par le
tribunal révolutionnaire. Le désir de délivrer leurs proches animait les
uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
la liberté des détenus, et on se rendit à la convention pour l'obtenir
d'elle. Ces demandes furent renvoyées au comité de sûreté générale, qui
était chargé de vérifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
renfermât encore le plus grand nombre des individus qui avaient signé les
ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
nouveaux membres devaient le faire incliner à la clémence. Il commença en
effet à prononcer les élargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
les réclamations, et y répandirent la joie par leur présence et leurs
paroles; les autres, siégeant jour et nuit, reçurent les sollicitations des
parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberté. Le comité
était chargé d'examiner si les prétendus suspects avaient été enfermés sur
les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs étaient spécifiés
dans les mandats d'arrêt. Ce n'était là que revenir à la loi du 17
septembre mieux exécutée; cependant c'était assez pour vider presque en
entier les prisons. La précipitation des agens révolutionnaires avait, en
effet, été si grande, qu'ils arrêtaient le plus souvent sans énoncer les
motifs, et sans en donner communication aux détenus. On élargit comme on
avait enfermé, c'est-à-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
plus réelle; elle se répandit dans les familles, qui recouvraient un père,
un frère, un fils, dont elles avaient été long-temps privées, et qu'elles
avaient même crus destinés à l'échafaud. On vit sortir ces hommes que leur
tiédeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects à une autorité
ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, même avéré, n'avait pu faire
pardonner l'opposition. Ce jeune général qui, réunissant sur un seul
versant des Vosges les deux armées de la Moselle et du Rhin, avait débloqué
Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enfermé
pour sa résistance au comité de salut public, fut élargi, et rendu à sa
famille et aux armées qu'il devait conduire encore à la victoire. Kilmaine,
qui sauva l'armée du Nord par la levée du camp de César en août 1793,
Kilmaine, enfermé pour cette belle retraite, fut rendu aussi à la liberté.
Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
qui n'avait cessé du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
délivrée par lui, et devint son épouse. Les élargissemens se multipliaient
chaque jour, sans que les sollicitations dont le comité se voyait accablé
devinssent moins nombreuses. «La victoire, dit Barrère, vient de marquer
une époque où la patrie peut être indulgente sans danger, et regarder des
fautes inciviques comme effacées par quelque temps de détention. Les
comités ne cessent de statuer sur les libertés demandées; ils ne cessent de
réparer les erreurs ou les injustices particulières.

Bientôt la trace des vengeances particulières disparaîtra du sol de la
république; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
comité de sûreté générale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
aux législateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
que la justice nationale doit prendre à cette époque?»

[Illustration: LES MODÉRÉS MIS EN LIBERTÉ.]

Les sollicitations de toute espèce, en effet, assiégeaient le comité de
sûreté générale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
des actes de clémence, même en faveur d'ennemis connus de la révolution. Il
y eut plus d'une surprise faite au comité: les ducs d'Aumont et de
Valentinois furent élargis sous des noms supposés, et il y en eut un grand
nombre d'autres qui se sauvèrent au moyen des mêmes subterfuges. Il y avait
peu de mal à cela; car, comme l'avait dit Barrère, la victoire avait marqué
l'époque où la république pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
bruit répandu qu'on élargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
réveiller les défiances révolutionnaires, et rompre l'espèce d'unanimité
avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.

Les sections étaient agitées et devenaient tumultueuses. Il n'était pas
possible, en effet, que les parens des détenus ou des victimes, que les
suspects récemment élargis, que tous ceux enfin à qui la parole était
rendue, se bornassent à demander la réparation d'anciennes rigueurs sans
demander des vengeances. Presque tous étaient furieux contre les comités
révolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
recomposer, les abolir même; et ces discussions amenèrent quelques troubles
dans Paris. La section de Montreuil vint dénoncer les actes arbitraires de
son comité révolutionnaire; celle du Panthéon français déclara que son
comité avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi à
l'égard du sien des mesures sévères, et nomma une commission pour vérifier
ses registres.

C'était là une réaction naturelle de la classe modérée, long-temps réduite
au silence et à la terreur par les inquisiteurs des comités
révolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
de la Montagne.

Cette terrible Montagne n'avait pas péri avec Robespierre, et lui avait
survécu. Quelques-uns de ses membres étaient restés convaincus de la
probité, de la loyauté des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
qu'il eût voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu réussir à détruire les
restes; mais c'était le très petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
grande partie des montagnards, républicains sincères, exaltés, voyant avec
horreur tout projet d'usurpation, avaient aidé au 9 thermidor, moins encore
pour renverser un régime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice révolutionnaire telle
que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
mais ils n'entendaient diminuer en rien l'énergie du gouvernement, et ne
voulaient faire aucun quartier à ce qu'on appelait les aristocrates. La
plupart étaient des hommes purs et rigides, étrangers à la dictature et à
ses actes, et nullement intéressés à la soutenir; mais aussi des
révolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
changeât en une réaction, et tournât au profit d'un parti. Parmi ceux de
leurs collègues qui s'étaient coalisés pour renverser la dictature, ils
voyaient avec défiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Églantine, des membres enfin
du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondés
contre Robespierre, mais ils étaient prêts à les combattre s'ils les
voyaient tendre ou à refroidir l'énergie révolutionnaire, ou à détourner
les derniers événemens au profit d'une faction quelconque. On avait accusé
Danton de corruption, de fédéralisme, d'orléanisme, de royalisme: il n'est
pas étonnant qu'il s'élevât contre ses amis victorieux des soupçons du même
genre. Au reste, aucune attaque n'était encore portée; mais les
élargissemens nombreux, le soulèvement général contre le système
révolutionnaire, commençaient à éveiller les craintes.

Les véritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
dont les principaux étaient Legendre, Fréron, Tallien, Merlin (de
Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crancé, Lecointre
(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collègues incliner au
royalisme et à la contre-révolution; mais excités par le danger et par la
lutte, ils étaient plus prononcés contre les lois révolutionnaires. Il
avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension à s'adoucir qui avait
perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entourés, applaudis, sollicités, ils
étaient plus entraînés que leurs collègues de la Montagne dans le système
de la clémence. Il était même possible que plusieurs d'entre eux fissent
quelques sacrifices à leur position nouvelle. Rendre des services à des
familles éplorées, recevoir des témoignages de la plus vive reconnaissance,
faire oublier d'anciennes rigueurs, était un rôle qui devait les tenter.
Déjà ceux qui se défiaient de leur complaisance, comme ceux qui espéraient
en elle, leur donnaient un nom à part: ils les appelaient les
_Thermidoriens_.

Il s'élevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
élargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un député, qui
disait connaître un individu de son département, le comité ordonnait la
mise en liberté; aussitôt un député du même département venait se plaindre
de cette mise en liberté, et prétendait qu'on avait élargi un aristocrate.
Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
révolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquèrent une mesure
qui fut adoptée sans qu'on y attachât d'abord beaucoup d'importance. Il fut
décidé qu'on imprimerait la liste de tous les individus élargis par les
ordres du comité de sûreté générale, et qu'à côté du nom de l'individu
élargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient réclamé pour lui,
et qui avaient répondu de ses principes.

Cette mesure produisit une impression extrêmement fâcheuse. Frappés dé la
récente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
effrayés de voir leurs noms consignés sur une liste qui pourrait servir à
exercer de nouvelles rigueurs si le régime de la terreur était jamais
rétabli. Beaucoup de ceux qui avaient déjà réclamé et obtenu des
élargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour à des
mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
qu'elles fussent révoquées.

Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblée de l'agitation qui
régnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil était venue
dénoncer son comité révolutionnaire. On lui avait répondu qu'il fallait
s'adresser au comité de sûreté générale. Duhem, député de Lille, étranger
aux actes de la dernière dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorité
révolutionnaire se relâchât de ses rigueurs, s'éleva vivement contre
l'aristocratie et le modérantisme, qui, disait-il, levaient déjà leurs
têtes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'était fait à leur
profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montré une opposition courageuse
sous le régime de Robespierre, mais qui étaient montagnards aussi prononcés
que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comité de sûreté générale,
soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
gouvernement fût juste, mais restât inflexible. Granet, député de
Marseille, et siégeant à la Montagne, fit une proposition qui augmenta
l'agitation de l'assemblée. Il demanda que les détenus déjà élargis, dont
les répondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent réincarcérés
sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'étendit des
listes à la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
intentions qu'on se supposait déjà de part et d'autre. «Il est temps,
s'écria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent à se
servir des marches du trône de Robespierre. On ne doit rien faire à demi,
et, il faut l'avouer, la convention, dans la journée du 9 thermidor, a fait
beaucoup de choses à demi. Si elle a laissé des tyrans ici, au moins ils
devraient se taire.» Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
Merlin, adressées surtout à Vadier, l'un de ceux qui avaient parlé contre
les mouvemens des sections. Legendre prit la parole après Merlin. «Le
comité, dit-il, s'est bien aperçu qu'on lui a surpris l'élargissement de
quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
reincarcérés bientôt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
nos passions, si nous voulons assurer et accélérer le succès de la
révolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
ordonne l'impression des listes des citoyens élargis. Cette loi a dissipé
la joie publique, et a glacé tous les coeurs.» Tallien succède à Legendre;
il est écouté avec la plus grande attention comme le principal des
thermidoriens. «Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
voient avec douleur qu'on cherche à vous diviser, et à ranimer des haines
qui devraient être ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
membres devaient être attaqués dans cette séance. Sans doute ce sont les
ennemis de la république qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
seconder par nos divisions.» Des applaudissemens interrompent Tallien; il
reprend: «Continuateurs de Robespierre, s'écrie-t-il, n'espérez aucun
succès, la convention est déterminée à périr plutôt que de souffrir une
nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
juste. Il est possible que quelques patriotes aient été trompés sur le
compte de certains détenus; nous ne croyons pas à l'infaillibilité des
hommes. Mais qu'on dénonce les individus élargis mal à propos, et ils
seront réincarcérés. Pour moi, je fais ici un aveu sincère; j'aime mieux
voir aujourd'hui en liberté vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la république avec ses
douze cent mille citoyens armés aurait peur de quelques aristocrates! Non,
elle est trop grande, elle saura partout découvrir et frapper ses ennemis.»

Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reçoit de plus
bruyans encore en finissant son discours. Après ces explications générales,
on revient à la loi du 23, et à la disposition nouvelle que Granet voulait
y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
réclamer un citoyen injustement détenu. Ses adversaires répondent que rien
n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
mille ont été le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
trouvaient inscrits ont vécu dans l'effroi; et que, n'eût-on plus aucune
tyrannie à craindre, les individus portés sur les nouvelles listes
n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
les noms des prisonniers élargis, sans y ajouter ceux des répondans qui ont
sollicité la mise en liberté. Cette proposition est accueillie, et il est
décidé qu'on imprimera le nom des élargis seulement. Tallien, qui n'était
pas satisfait de ce moyen, remonte aussitôt à la tribune. «Puisque vous
avez décrété, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus à la liberté,
vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
incarcérer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dénonçaient et
faisaient renfermer de bons patriotes.» L'assemblée, surprise par la
demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la décrète
aussitôt. A peine la décision est-elle rendue, que plusieurs membres de
l'assemblée se ravisent. Voilà une liste, dit-on, qui sera opposée à la
précédente; _c'est la guerre civile_. Bientôt on répète ce mot dans la
salle, et plusieurs voix s'écrient: _C'est la guerre civile!_ «Oui, reprend
aussitôt Tallien qui remonte à la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
Je le pense comme vous. Vos deux décrets mettront en présence deux espèces
d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
proposant le second décret, vous faire sentir l'inconvénient du premier.
Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux.» De toutes parts
on s'écrie: «Oui, oui, le rapport des deux décrets!» Amar le demande
lui-même, et les deux décrets sont rapportés. Toute impression de liste est
donc écartée, grâce à cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
de faire à l'assemblée.

Cette séance rendit la sécurité à une foule de gens qui commençaient à la
perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'étaient pas éteintes,
que toutes les luttes n'étaient pas terminées. Les partis avaient tous été
frappés à leur tour, et avaient perdu leurs têtes les plus illustres: les
royalistes, à plusieurs époques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
en germinal; les montagnards exaltés, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
plus illustres avaient péri, leurs partis survivaient; car les partis ne
succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
après eux. Ces partis allaient tour à tour se disputer encore la direction
de la révolution, et recommencer une carrière laborieuse et ensanglantée.
Il fallait, en effet, que les esprits, arrivés par l'excitation du danger
au dernier degré d'emportement, revinssent progressivement au point d'où
ils étaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
en mains, et on allait voir les mêmes luttes de passions, de systèmes et
d'autorité.

Après ces premiers soins donnés à la réparation de beaucoup de rigueurs, la
convention songea à l'organisation des comités, et du gouvernement
provisoire, qui devait, comme on sait, régir la France jusqu'à la paix
générale. Une première discussion s'était élevée, comme on vient de le
voir, sur le comité de salut public, et la question avait été renvoyée à
une commission chargée de présenter un nouveau plan. Il était urgent de
s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblée dans les premiers jours de
fructidor (août). Elle était placée entre deux systèmes et deux écueils
opposés: la crainte d'affaiblir l'autorité chargée du salut de la
révolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
est d'avoir peur des dangers quand ils sont passés, et de prendre des
précautions contre ce qui ne peut plus être. La tyrannie du dernier comité
de salut public était née du besoin de suffire à une tâche extraordinaire,
au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'étaient présentés
pour faire ce qu'une assemblée ne pouvait, ne savait, n'osait faire
elle-même; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
n'avaient pu ni motiver leurs opérations, ni en rendre compte à
l'assemblée, que d'une manière très générale; ils n'avaient pas même le
temps d'en délibérer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maître absolu à
la tâche qui lui était dévolue. Ils étaient devenus ainsi autant de
dictateurs forcés, que les circonstances, plutôt que l'ambition, avaient
rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tâche était presque achevée, que
les périls extrêmes étaient passés, une pareille puissance ne pouvait plus
se former, faute d'occasion. Il était puéril de se prémunir si fort contre
un danger devenu impossible; il y avait même, dans cette prudence, un
inconvénient grave, celui d'énerver l'autorité et de lui enlever toute
énergie. Douze cent mille hommes avaient été levés, nourris, armés, et
conduits aux frontières; mais il fallait pourvoir à leur entretien, à leur
direction, et c'était un soin qui exigeait encore une grande application,
une rare capacité, et des pouvoirs très étendus.

Déjà on avait décrété le principe du renouvellement des comités par quart
chaque mois; et on avait décidé, en outre, que les membres sortans ne
pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empêchant une
nouvelle dictature, empêchaient aussi toute bonne administration. Il était
impossible qu'il y eût aucune suite, aucune application constante, aucun
secret dans ce ministère constamment renouvelé. Dans cette organisation, à
peine un membre était-il au courant des affaires, qu'il était forcé de les
quitter; et si une capacité se déclarait, comme celle de Carnot pour la
guerre, de Prieur (de la Côte-d'Or) et de Robert Lindet pour
l'administration, de Cambon pour les finances, elle était ravie à l'état au
terme désigné; car l'absence seule pendant un mois exigée par la loi,
rendait à peu près nuls les avantages d'une réélection ultérieure.

Mais il fallait subir la réaction. A une concentration extrême de pouvoir
devait succéder une dissémination tout aussi extrême, et bien autrement
dangereuse. L'ancien comité de salut public, chargé souverainement de ce
qui intéressait le salut de l'état, avait droit d'appeler à lui les autres
comités, et de se faire rendre compte de leurs opérations; il s'était
emparé ainsi de tout ce qui était essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
Pour empêcher à l'avenir de tels empiétemens, la nouvelle organisation
sépara les attributions des comités et les rendit indépendans les uns des
autres. Il en fut établi seize:

  1  Comité de salut public;
  2  Comité de sûreté générale;
  3  Comité des finances;
  4  Comité de législation;
  5  Comité d'instruction publique;
  6 Comité de l'agriculture et des arts;
  7  Comité du commerce et d'approvisionnemens;
  8  Comité des travaux publics;
  9  Comité des transports en poste;
  10  Comité militaire;
  11  Comité de la marine et des colonies;
  12  Comité des secours publics;
  13  Comité de division;
  14  Comité des procès-verbaux et archives;
  15  Comité des pétitions, correspondances et dépêches;
  16  Comité des inspecteurs du Palais-National.

Le comité de salut public était composé de douze membres; il conservait la
direction des opérations militaires et diplomatiques; il était chargé de la
levée et de l'équipement des armées, du choix des généraux, des plans de
campagne, etc.; mais là se bornaient ses attributions. Le comité de sûreté
générale, composé de seize membres, avait la police; celui des finances,
composé de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
trésor, des monnaies, des assignats, etc. Les comités pouvaient se réunir
pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorité absolue
de l'ancien comité de salut public était remplacée par une foule
d'autorités rivales, exposées à s'embarrasser et à se gêner dans leur
marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.

On opérait en même temps d'autres réformes qui n'étaient pas jugées moins
pressantes. Les comités révolutionnaires établis dans les moindres bourgs,
et chargés d'y exercer l'inquisition, étaient la plus vexatoire et la plus
abhorrée des institutions attribuées au parti Robespierre. Pour rendre leur
action moins étendue et moins tracassière, on en réduisit le nombre à un
seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
huit mille âmes, qu'elle fût ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
nombre fut réduit de quarante-huit à douze. Ces comités devaient être
composés de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrêt. Ils étaient,
comme les comités de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
chaque mois.

A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
importantes, en décidant que les assemblées des sections n'auraient plus
lieu qu'une fois par décade, tous les jours de décadi, et que les citoyens
présens cesseraient d'avoir quarante sous par séance. C'était resserrer la
démagogie dans des limites moins étendues, en rendant plus rares les
assemblées populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
y assister. C'était couper ainsi un abus qui était devenu excessif à Paris.
On payait par section douze cents membres présens, tandis qu'il y en avait
à peine trois cents en séance. Des présens répondaient pour les absens, et
on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrière, si
dévouée à Robespierre, se trouvait éconduite, et renvoyée à ses travaux.

La plus importante détermination prise par la convention fut l'épuration
des individus composant toutes les autorités locales, comités
révolutionnaires, municipalités, etc. C'était là que se trouvaient, comme
nous l'avons dit, les révolutionnaires les plus ardens; ils étaient devenus
dans chaque localité ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient à
Paris, et ils avaient usé de leurs pouvoirs avec toute la brutalité des
autorités inférieures. Le décret du gouvernement révolutionnaire, en
suspendant là constitution jusqu'à la paix, avait prohibé les élections de
toute espèce, afin d'éviter les troubles et de concentrer l'autorité dans
les mêmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
c'est-à-dire pour prévenir les luttes entre les jacobins et les
aristocrates, maintint les dispositions du décret, et confia aux
représentans en mission le soin d'épurer les administrations dans toute la
France. C'était là le moyen de s'assurer à elle-même le choix et la
direction des autorités locales, et d'éviter le débordement des deux
factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal révolutionnaire, suspendu
récemment, fut remis en activité; les juges et les jurés n'étant pas tous
nommés encore, ceux qui étaient déjà réunis durent entrer en fonctions
sur-le-champ, et juger d'après les lois existantes antérieures à celles du
22 prairial. Ces lois étaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
on avait fait choix pour les appliquer, et la docilité avec laquelle les
justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
institue, étaient une garantie contre de nouvelles cruautés.

Toutes ces formes furent exécutées du 1er au 15 fructidor (fin d'août). Il
restait une institution importante à établir, c'était la liberté de la
presse. Aucune loi ne lui traçait de bornes; elle était même consacrée
d'une manière illimitée dans la déclaration des droits; néanmoins elle
avait été proscrite de fait, sous le régime de la terreur. Une seule parole
imprudente pouvant compromettre la tête des citoyens, comment auraient-ils
osé écrire? Le sort de l'infortuné Camille Desmoulins avait assez prouvé
l'état de la presse à cette époque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
l'un de ces esprits timides qui s'étaient complètement annulés pendant les
orages de la convention, demanda que la liberté de la presse fût de nouveau
formellement garantie. «Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme à
ses collègues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans être exposés à
des insultes et à des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
discussions qui s'élèveront à l'avenir; si vous voulez que nous puissions
contribuer de nos lumières à l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
sûretés à ceux qui voudront ou parler ou écrire.»

Quelques jours après, Fréron, l'ami et le collègue de Barras dans sa
mission à Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comité de salut public, Fréron unit
sa voix à celle de Durand-Maillane, et demanda la liberté illimitée de la
presse. Les avis se partagèrent. Ceux qui avaient vécu dans la contrainte
pendant la dernière dictature, et qui voulaient enfin donner impunément
leur avis sur toutes choses, ceux qui étaient disposés à réagir
énergiquement contre la révolution, demandaient une déclaration formelle,
pour garantir la liberté de parler et d'écrire. Les montagnards, qui
pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberté, qui
voyaient un débordement d'accusations se préparer contre tous les hommes
qui avaient exercé quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appréciaient le dangereux
moyen qu'on allait fournir aux contre-révolutionnaires, déjà fourmillant de
toutes parts, s'opposaient à une déclaration expresse. Ils donnaient pour
raison que la déclaration des droits consacrait la liberté de la presse;
que la consacrer de nouveau, était inutile, puisque c'était proclamer un
droit déjà reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitée, on
commettait une imprudence. «Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
contre l'institution de la république?» Toutes ces propositions furent
renvoyées aux comités compétens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
une nouvelle déclaration.

Ainsi, le gouvernement provisoire, destiné à régir la révolution jusqu'à la
paix, était entièrement modifié d'après les nouvelles dispositions de
clémence et de générosité qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
Comités de gouvernement, tribunal révolutionnaire, administrations locales,
étaient réorganisés et épurés; la liberté de la presse était déclarée, et
tout annonçait une marche nouvelle.

L'effet que devaient produire ces réformes ne tarda pas à se faire sentir.
Jusqu'ici, le parti des révolutionnaires ardens s'était trouvé placé dans
le gouvernement même; il composait les comités, et commandait à la
convention; il régnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
municipales et les comités révolutionnaires dont la France entière était
couverte: dépossédé aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
gouvernement et former contre lui un parti hostile.

Les jacobins avaient été suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
Legendre avait fermé leur salle, et en avait déposé les clefs sur le bureau
de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis à la société
de se reconstituer à la condition, de s'épurer. Quinze membres des plus
anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associés,
pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
cette fameuse nuit, avaient été à leur poste de citoyens, au lieu de se
rendre à la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
l'épuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
provisoires. L'épuration commença. Une enquête sur chacun d'eux eût été
difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
réponses. On pense combien l'examen devait être fait avec indulgence,
puisque c'étaient les jacobins qui se jugeaient eux-mêmes. En quelques
jours, plus de six cents membres furent réinstallés, sur leur simple
déclaration qu'ils avaient été, pendant la fameuse nuit, au poste assigné
par leurs devoirs. La société fut bientôt recomposée comme elle l'était
auparavant, et remplie de tous les individus qui, dévoués à Robespierre, à
Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberté, et
des victimes de la contre-révolution. A côté de la société-mère existait
encore ce fameux club électoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
à faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et où
s'étaient tramées les plus grandes journées de la révolution. Il siégeait
toujours à l'Évêché, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
les plus déterminés, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
employés que la nouvelle épuration allait chasser de leurs places. C'est ce
qui ne manqua pas d'arriver. Les jurés et juges du tribunal
révolutionnaire, les membres des quarante-huit comités, au nombre de quatre
cents environ, les agens de la police secrète de Saint-Just et de
Robespierre, les porteurs d'ordres des comités, qui formaient la bande du
fameux Héron, les commis de différentes administrations, les employés en un
mot de toute espèce, exclus des fonctions qu'ils avaient exercées, se
réunirent aux jacobins et au club électoral, soit qu'ils en fussent déjà
membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la première fois. Ils
allaient exhaler là leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils étaient
inquiets pour leur sûreté, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
avaient persécutés; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
ceux-là surtout qui, membres des comités révolutionnaires, avaient pu
joindre à leurs appointemens des dilapidations de toute espèce. La réunion
de ces hommes composait un parti violent, opiniâtre, qui à l'ardeur
naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intérêt
lésé. Ce qui se passait à Paris avait lieu de même par toute la France. Les
membres des municipalités, des comités révolutionnaires, des directoires de
district, se réunissaient dans les sociétés affiliées à la société-mère, et
venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
pour eux le bas peuple destitué aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
recevait plus quarante sous pour assister aux assemblées de section.

En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
souffert ou gardé le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
moment était venu de se réveiller et de diriger à leur tour la marche de la
révolution. On vient de voir, au sujet des élargissemens, les parens des
détenus ou des victimes reparaître dans les sections, et s'y agiter, soit
pour faire ouvrir les prisons, soit pour dénoncer et poursuivre les comités
révolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les réformes
commencées, augmentèrent les espérances et le courage de ces premiers
opposans. Ils appartenaient à toutes les classes qui avaient été opprimées,
quel que fût leur rang, mais surtout au commerce, à la bourgeoisie, à ce
tiers-état laborieux, opulent et modéré, qui, monarchique et
constitutionnel avec les constituans, républicain avec les girondins,
s'était effacé dès le 31 mai, et avait été exposé à des persécutions de
tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
qui se plaignait de la violation des droits de l'humanité à son égard, et
quelques partisans de la royauté, créatures ou agens de l'ancienne cour,
qui n'avaient cessé de susciter des obstacles à la révolution, en se jetant
dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fût le système et le
caractère. C'étaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces différentes
classes qui se prononçaient avec le plus de vivacité et d'énergie, car
c'est toujours la jeunesse qui est la première à se soulever contre un
régime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
les terroristes, de la manière la plus énergique. Ils donnaient les plus
nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persécutées, les autres
craignaient de les voir persécuter un jour, si le régime de la terreur
était rétabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux était dans la
réquisition; les uns s'y étaient soustraits en se cachant, quelques autres
venaient de quitter les armées en apprenant le 9 thermidor. A eux se
joignaient les écrivains, persécutés pendant les derniers temps, et
toujours aussi prompts que les jeunes gens à se ranger dans toutes les
oppositions; ils remplissaient déjà les journaux et les brochures de
diatribes violentes contre le régime de la terreur.

Les deux partis se prononcèrent de la manière la plus vive et la plus
opposée, sur les modifications apportées par la convention au régime
révolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crièrent à l'aristocratie;
ils se plaignirent du comité de sûreté générale qui élargissait les
contre-révolutionnaires, et de la presse dont on faisait déjà un usage
cruel contre ceux qui avaient sauvé la France. La mesure qui les blessait
le plus, était l'épuration générale de toutes les autorités. Ils n'osaient
pas précisément s'élever contre le renouvellement des individus, car c'eût
été avouer des motifs trop personnels, mais ils s'élevaient contre le mode
de réélection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
d'élire ses magistrats; que faire nommer par les députés en mission les
membres des municipalités, des districts, des comités révolutionnaires,
c'était commettre une usurpation; que réduire les sections à une séance par
décade, c'était violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
délibérer sur la chose publique. Ces plaintes étaient en contradiction avec
le principe du gouvernement révolutionnaire, qui interdisait toute élection
jusqu'à la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
leur intérêt est compromis: les révolutionnaires savaient qu'une élection
populaire les aurait ramenés à leurs postes.

Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
les lieux publics, les écrivains dans les journaux, demandaient avec
véhémence l'usage illimité de la presse, se plaignaient de voir encore dans
les comités actuels et dans les administrations trop d'agens de la
précédente dictature; ils osaient déjà faire des pétitions contre les
représentans qui avaient rempli certaines missions; ils méconnaisaient tous
les services rendus, et commençaient à diffamer la convention elle-même.
Tallien qui, en sa qualité de principal thermidorien, se regardait comme
particulièrement responsable de la marche nouvelle imprimée aux choses,
aurait voulu qu'on déterminât cette marche avec vigueur, sans fléchir dans
un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
entre la terreur et le gouvernement révolutionnaire, et dont le sens
général était que, sans employer une cruauté systématique, il fallait
conserver néanmoins une énergie suffisante, Tallien proposa de déclarer que
le gouvernement révolutionnaire était maintenu, que par conséquent les
assemblées primaires ne devaient pas être convoquées pour faire
d'élections; mais il proposa de déclarer en même temps que tous les moyens
de terreur étaient proscrits, et que les poursuites dirigées contre les
écrivains qui auraient librement émis leurs opinions, seraient considérées
comme des moyens de terreur.

Ces propositions, qui ne présentaient aucune mesure précise, et qui étaient
seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyées aux trois
comités de salut public, de sûreté générale et de législation, auxquels on
renvoyait tout ce qui avait trait à ces questions.

Cependant ces moyens n'étaient pas faits pour calmer la colère des partis.
Ils continuaient à s'invectiver avec la même violence; et ce qui
contribuait surtout à augmenter l'inquiétude générale, et à multiplier les
sujets de plaintes et d'accusation, c'était la situation économique de la
France, plus déplorable peut-être en ce moment qu'elle n'avait jamais été,
même aux époques les plus calamiteuses de la révolution.

Les assignats, malgré les victoires de la république, avaient subi une
baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixième
ou le huitième de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
les échanges, et rendait le _maximum_ plus inexécutable et plus vexatoire
que jamais. Évidemment ce n'était plus le défaut de confiance qui
dépréciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
de la république; c'était leur émission excessive et toujours croissante au
fur et à mesure de la baisse. Les impôts, difficilement perçus et payés en
papier, fournissaient à peine le quart ou le cinquième de ce que la
république dépensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
guerre, et il fallait y suppléer par de nouvelles émissions. Aussi, depuis
l'année précédente, la quantité d'assignats en circulation, qu'on avait
espéré réduire à moins de deux milliards, par le moyen de différentes
combinaisons, s'était élevée au contraire à 4 milliards 600 millions.

A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et à la dépréciation qui
s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamités résultant soit de la
guerre, soit des mesures inouïes qu'elle avait commandées. On se souvient
que, pour établir un rapport forcé entre la valeur nominale des assignats
et les marchandises, on avait imaginé la loi du _maximum_, qui réglait le
prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'élever au
fur et à mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'à ces
mesures on avait ajouté les _réquisitions_, qui donnaient aux représentans
ou aux agens de l'administration la faculté de requérir toutes les
marchandises nécessaires aux armées et aux grandes communes, en les payant
en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauvé la France,
mais en apportant un trouble extraordinaire dans les échanges et la
circulation.

On a déjà vu quels étaient les inconvéniens principaux du _maximum_:
établissement de deux marchés, l'un public, dans lequel les marchands
n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantité
possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et à prix libre;
enfouissement général des denrées, que les fermiers parvenaient à
soustraire à toute la vigilance des agens chargés de faire les
réquisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixé à leurs produits
les frais même de la production. Tous ces inconvéniens d'un double
commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
fabrication, n'avaient fait que s'accroître. Il s'était établi partout deux
commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
avait deux qualités de pain, deux qualités de viande, deux qualités de
toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
excéder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers étaient
devenus tous les jours plus ingénieux à soustraire leurs denrées; ils
faisaient de fausses déclarations; ils ne battaient pas leur blé, et
prétextaient le défaut de bras, défaut qui, au reste, était réel, car la
guerre avait absorbé plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
cru au commencement de l'année, lorsqu'à la fête de l'Être suprême on
remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des récoltes. Quant aux
fabricans, ils avaient tout à fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
l'année précédente, la loi, pour n'être pas inique envers les marchands,
avait dû remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
sur le lieu de fabrique, en ajoutant à ce prix celui des transports; mais
cette loi était devenue injuste à son tour. La matière première, la
main-d'oeuvre, ayant subi le renchérissement général, les manufacturiers
n'avaient plus trouvé le moyen de faire leurs frais, et avaient cessé leurs
travaux. Il en était de même des commerçans. Le fret pour les marchandises
de l'Inde était monté, par exemple, de 100 francs le tonneau à 400; les
assurances de 5 et 6 pour cent à 50 et 60. Les commerçans ne pouvaient donc
plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixé par le
_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expéditions. Comme nous
l'avons fait remarquer ailleurs, en forçant un prix, il aurait fallu les
forcer tous; mais c'était impossible.

Le temps avait dévoilé encore d'autres inconvéniens particuliers au
_maximum_. Le prix des blés avait été fixé d'une manière uniforme dans
toute la France. Mais la production du blé étant inégalement coûteuse et
abondante dans les différentes provinces, le taux légal se trouvait sans
aucune proportion avec les localités. La faculté laissée aux municipalités
de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espèce de
désordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorités
en élevaient le prix; alors ces marchandises y étaient apportées au
préjudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
lieu, disette dans un autre, à la volonté des régulateurs du tarif; et les
mouvemens du commerce, au lieu d'être réguliers et naturels, étaient
capricieux, inégaux et convulsifs.

Les résultats des réquisitions étaient bien plus fâcheux encore. On se
servait des réquisitions pour nourrir les armées, pour fournir les grandes
manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur était nécessaire, pour
approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
fabricans et aux manufacturiers les matières dont ils avaient besoin.
C'étaient les représentans, les commissaires près des armées, les agens de
la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculté
de requérir. Dans le moment pressant du danger, les réquisitions s'étaient
faites avec précipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
les mêmes objets, et celui qui était requis ne savait à qui entendre. Elles
étaient presque toujours illimitées. Quelquefois on frappait de réquisition
toute une denrée dans une commune ou un département. Alors les fermiers ou
les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la république; le
commerce étant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans être
enlevé ou payé, et la circulation se trouvait arrêtée. Dans la confusion
qui résultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
frappait de réquisition le département le plus éloigné de la commune ou de
l'armée que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
Beaucoup de rivières et de canaux étant privés d'eau par une sécheresse
extraordinaire, il n'était resté que le roulage, et on avait enlevé à
l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
extraordinaire joint à une levée forcée de quarante-quatre mille chevaux
pour l'armée, les avait rendus très rares, et avait épuisé presque tous les
moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calculés et souvent
inutiles, des masses énormes de subsistances ou de marchandises se
trouvaient dans les magasins publics, entassées sans aucun soin, et souvent
exposées à toute espèce d'avaries. Les bestiaux acquis par la république
étaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
inutiles se joignaient donc les dégâts, et souvent les abus les plus
coupables. Des agens infidèles revendaient secrètement, au cours le plus
élevé, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
des réquisitions. Cette fraude était pratiquée aussi par des marchands, des
fabricans qui, ayant invoqué d'abord un ordre de réquisition pour
s'approvisionner, revendaient ensuite secrètement et au cours, ce qu'ils
avaient acheté au _maximum_.

Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
maritime, avaient réduit le commerce à un état déplorable. Il n'y avait
plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
par les croisières des Anglais, et presque toutes ravagées par la guerre.
La principale, Saint-Domingue, était mise à feu et à sang par les divers
partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait déjà
toute communication extérieure presque impossible; une autre mesure
révolutionnaire avait contribué aussi à amener cet état d'isolement;
c'était le séquestre ordonné sur les biens des étrangers avec lesquels la
France était en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
séquestre, avait eu pour but d'arrêter l'agiotage sur le papier étranger,
et d'empêcher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
l'étranger, et toute circulation d'effets de crédit avait cessé entre la
France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suède et les États-Unis;
mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait usé toute
seule, pour se procurer des grains, des fers et différens objets
nécessaires à la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
en donnait aux banquiers français la valeur en assignats, et s'en servait
en Suisse, en Suède, en Danemark, en Amérique, pour payer les grains et les
différens produits qu'elle achetait.

Tout le commerce de la France se trouvait donc réduit aux approvisionnemens
que le gouvernement faisait dans les pays étrangers, au moyen des valeurs
requises forcément chez les banquiers français. A peine arrivait-il dans
les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
étaient aussitôt frappées de réquisition, ce qui décourageait entièrement,
comme nous venons de le montrer, les négocians auxquels le fret et les
assurances avaient coûté énormément, et qui étaient obligés de vendre au
_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports étaient
celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
étaient immobilisées par les réquisitions, les autres par les prohibitions
portées contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
déjà dévastées par la guerre civile, étaient réduites par cet état du
commerce à une inertie absolue et à une détresse extrême. Marseille, qui
vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloqué
par les Anglais, ses principaux négocians dispersés par la terreur, ses
savonneries détruites ou transportées en Italie, et faisait à peine
quelques échanges désavantageux avec les Génois. Les villes de l'intérieur
n'étaient pas dans un état moins triste. Nîmes avait cessé de produire ses
soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
de Lyon, ruinée par les bombes et la mine, était maintenant en démolition,
et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
pour plus de 60 millions au commerce. Un décret qui arrêtait les
marchandises destinées aux communes rebelles en avait immobilisé autour de
Lyon une quantité considérable, dont une partie devait rester dans cette
ville, et l'autre la traverser seulement pour de là se rendre sur les
points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Châlons,
Mâcon, Valence, avaient profité de ce décret pour arrêter les marchandises
voyageant sur cette route si fréquentée. La manufacture de Sedan avait été
obligée d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer à celle
du drap à l'usage des troupes, et ses principaux fabricans étaient
poursuivis en outre comme complices du mouvement projeté par Lafayette
après le 10 août. Les départemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient été
entièrement ravagés par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
Vendée, plus de six cents lieues carrées étaient entièrement ravagées par
le feu et le fer. Les champs étaient en partie abandonnés, et des bestiaux
nombreux erraient au hasard sans pâture et sans étable. Partout enfin où
des désastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamités générales, la
guerre avait singulièrement diminué le nombre des bras, et la terreur chez
les uns, la préoccupation politique chez les autres, avaient éloigné ou
dégoûté du travail un nombre considérable de citoyens laborieux. Combien
préféraient à leurs ateliers et à leurs champs, les clubs, les conseils
municipaux, les sections, où ils recevaient quarante sous pour aller
s'agiter et s'émouvoir!

Ainsi, désordre dans tous les marchés, rareté des subsistances;
interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; déplacemens
désordonnés, amas inutiles, dégâts de marchandises; épuisement de moyens de
transport par l'effet des réquisitions; interruption de communication avec
toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
du séquestre; dévastation des villes manufacturières et de plusieurs
contrées agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
réquisition; oisiveté amenée par le goût de la vie politique: tel est le
tableau de la France sauvée du fer étranger, mais épuisée un moment par les
efforts inouïs qu'on avait exigés d'elle.

Qu'on se figure après le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
s'attache aux moyens révolutionnaires comme indispensables, et veut
prolonger indéfiniment un état essentiellement passager; dont l'autre,
irrité des maux inévitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
combien, dans l'état de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
réciproques. Les jacobins se plaignaient du relâchement de toutes les lois;
de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
commerçans; de l'inexécution des lois contre l'agiotage, et de
l'avilissement des assignats; ils recommençaient ainsi les cris des
hébertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
adversaires, au contraire, osant pour la première fois attaquer les mesures
révolutionnaires, s'élevaient contre l'émission excessive des assignats,
contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des réquisitions,
contre les désastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
prohibitions et les entraves de toute espèce qui paralysaient et ruinaient
le commerce. C'étaient là, avec la liberté de la presse, et le mode de
nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des pétitions
des clubs ou des sections. Toutes les réclamations à cet égard étaient
renvoyées aux comités de salut public, de finances et de commerce, pour
qu'ils eussent à faire des rapports et à présenter leurs vues.

Deux partis étaient ainsi en présence, cherchant et trouvant dans ce qui
s'était fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
l'imputait aux membres des anciens comités, qui étaient maintenant en butte
à toutes les attaques des auteurs de la réaction. Quoiqu'ils eussent
contribué à renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'étaient brouillés
avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
fond ils pensaient de même, qu'ils avaient les mêmes principes, et qu'ils
voulaient continuer à leur profit le même système. Parmi les thermidoriens
était Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidéré, qui se
prononçait avec une imprudence désapprouvée de ses collègues. Il avait
formé le projet de dénoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère,
de l'ancien comité de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
comité de sûreté générale, comme complices et _continuateurs_ de
Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la même accusation contre
Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion séparait
entièrement de leurs collègues, et qui passaient pour s'être occupés
exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comité de sûreté
générale, parce qu'ils n'étaient pas tous également accusés par l'opinion.
Il fit part de son projet à Tallien et à Legendre, qui cherchèrent à l'en
dissuader; mais il n'en persista pas moins à l'exécuter, et, dans la séance
du 12 fructidor (29 août), il présenta vingt-six chefs d'accusation contre
les membres des anciens comités. Ces vingt-six chefs se réduisaient aux
vagues imputations d'avoir été les complices du système de terreur que
Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
contribué aux actes arbitraires des deux comités, d'avoir signé les ordres
de proscription; d'avoir été sourds à toutes les réclamations élevées par
des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribué à la mort
de Danton; d'avoir défendu la loi du 22 prairial; d'avoir laissé ignorer à
la convention que cette loi n'était pas l'ouvrage du comité; de ne point
avoir dénoncé Robespierre lorsqu'il abandonna le comité de salut public;
enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
convention à couvert des projets des conspirateurs.

Dès que Lecointre eut achevé la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
député de l'Ain, républicain jeune, sincère, fervent, et montagnard
désintéressé, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochés au
dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
apparences d'un profond chagrin. «Je suis, dit-il, douloureusement affligé
quand je vois avec quelle froide tranquillité on vient jeter ici de
nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantôt
on vient vous proposer de flétrir, sous le nom de système de la terreur,
tout ce qui s'est fait pendant une année; tantôt on vous propose d'accuser
des hommes qui ont rendu de grands services à la révolution. Ils peuvent
être coupables; je l'ignore. J'étais aux armées, je n'ai rien pu juger,
mais si j'avais eu des pièces qui fissent charge contre des membres de la
convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportées ici
qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables à la patrie par
leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
portent sur la convention elle-même. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
c'est au peuple français qu'on fait le procès, puisqu'ils ont souffert l'un
et l'autre la tyrannie de l'infâme Robespierre. J. Debry vous le disait
tout à l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
reprend Goujon, que la discussion cesse à l'instant.» Beaucoup de députés
s'y opposent. Billaud-Varennes s'élance à la tribune, et demande avec
instance que la discussion soit continuée. «Il n'y a pas de doute, dit-il,
que si les faits allégués sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
et que nos têtes ne doivent tomber. Mais nous défions Lecointre de les
prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
les intrigans, et nous déclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
doivent l'emporter.» Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
collègues et lui méditaient le 9 thermidor; que s'ils ont différé, c'est
parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont été les premiers
à dénoncer Robespierre, et à lui arracher le masque dont il se couvrait;
que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
premier; que Danton était le complice de Robespierre, qu'il était le point
de ralliement de tous les contre-révolutionnaires, et que, s'il avait vécu,
la liberté aurait été perdue. «Depuis quelque temps, s'écrie Billaud, nous
voyons s'agiter les intrigans, les voleurs....» A ce dernier mot, Bourdon
l'interrompt en lui disant: «Le mot est prononcé; il faudra le prouver.--Je
me charge, s'écrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
d'autres,» ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'était là le reproche
que les montagnards étaient toujours prêts à faire aux amis de Danton,
presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonné la tribune, insiste,
et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
succède, et dit qu'il faut éviter le piège tendu à la convention; que les
aristocrates veulent l'obliger à se déshonorer elle-même en déshonorant
quelques-uns de ses membres; que si les comités sont coupables, elle l'est
aussi; «et toute la nation avec elle,» ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
milieu de ce tumulte, Vadier paraît à la tribune, un pistolet à la main,
disant qu'il ne survivra pas à la calomnie, si on ne le laisse pas se
justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent à descendre. Le
président Thuriot déclare qu'il va lever la séance si le tumulte ne
s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
que c'est un devoir de l'assemblée à l'égard des membres inculpés. Thuriot,
l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zélé,
voyait avec peine qu'on agitât de pareilles questions.

Il prend la parole de son fauteuil, et dit à l'assemblée: «D'une part,
l'intérêt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
l'autre, l'intérêt des inculpés veut qu'elle continue: concilions l'un et
l'autre en passant à l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
déclarant que l'assemblée n'a reçu cette proposition qu'avec une profonde
indignation.» L'assemblée adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
passe à l'ordre du jour en flétrissant la proposition de Lecointre.

Tous les hommes sincèrement attachés à leur pays avaient vu cette
discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
passé, distinguer le mal du bien, et discerner à qui appartenait la
tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
comités qui avaient partagé le pouvoir, celle de la convention qui les
avait supportés, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
convention et les comités de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
tyrannie? Était-elle un crime d'ambition, ou bien l'action énergique et
irréfléchie d'hommes voulant sauver leur cause à tout prix, et s'aveuglant
sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
action confuse la part de la cruauté, de l'ambition, du zéle égaré, du
patriotisme sincère et énergique? Démêler tant d'obscurités, juger tant de
coeurs d'hommes, était impossible. Il fallait oublier le passé, recevoir
des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvée,
régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles, et songer
qu'en politique il faut réparer les maux et jamais les venger.

Tel était l'avis des hommes sages. Les ennemis de la révolution
s'applaudissaient de la démarche de Lecointre, et en voyant la discussion
fermée, ils répandirent que la convention avait eu peur, et n'avait osé
aborder des questions trop dangereuses pour elle-même. Les jacobins, au
contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
nullement disposés à désavouer le régime de la terreur, ne craignaient pas
la discussion, et étaient furieux qu'on l'eût fermée. Dès le lendemain, en
effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levèrent, disant que le
président avait fait, la veille, une surprise à l'assemblée en décidant la
clôture; qu'il avait émis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
président, il n'avait aucun avis à donner; que la clôture était une
injustice; qu'on devait aux membres inculpés, à la convention elle-même, et
à la révolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
n'avaient pas à redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
autres, qu'on accusait d'avoir poussé Lecointre, et qui au contraire
avaient cherché à le dissuader de son projet, demandèrent-ils que la
discussion fût écartée. L'assemblée, qui n'avait pas encore perdu
l'habitude de craindre la Montagne et de lui céder, consentit à rapporter
sa décision de la veille, et rouvrit la carrière. Lecointre fut appelé à la
tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pièces
probantes.

Lecointre n'avait pu réunir les pièces de ce singulier procès, car il
aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'était passé dans l'intérieur des
comités, pour juger jusqu'à quel point les membres inculpés avaient
participé à ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriété publique, que des
discours prononcés aux Jacobins ou à l'assemblée, que les originaux de
quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mêmes. A
chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pièces! les
pièces!_ et ne voulaient point qu'il parlât sans produire les preuves
écrites. Lecointre, réduit souvent à l'impuissance de les fournir,
s'adressait aux souvenirs de l'assemblée, et lui demandait si elle n'avait
pas toujours considéré Billaud, Collot-d'Herbois et Barrère, comme d'accord
avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
l'absurdité d'un pareil procès. Avec de telles preuves, on aurait démontré
que la convention était complice du comité, et la France de la convention.
Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient à passer à un autre
grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'écriaient de nouveau: _Les
pièces! les pièces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
s'écriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixième chef, sans
avoir pu prouver rien de ce qu'il avançait. Il n'avait qu'une raison à
donner, c'est que le procès était politique, et n'admettait pas la forme
ordinaire de discussion; à quoi on pouvait répondre qu'il était impolitique
d'en inventer un pareil. Après une séance longue et orageuse, la convention
déclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et réhabilita
ainsi les anciens comités.

Cette scène avait rendu à la Montagne toute son énergie, et à la convention
un peu de son ancienne déférence pour la Montagne. Cependant
Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission de membres du
comité de salut public. Barrère en sortit par la voie du sort. De son côté,
Tallien se démit volontairement, et ils furent remplacés tous quatre par
Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
du grand comité de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
Côte-d'Or) et Robert Lindet. Au comité de sûreté générale, on opéra aussi
un renouvellement par quart. Élie Lacoste, Vouland, Vadier et Moïse Bayle
sortirent. Il manquait déjà David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
décision de l'assemblée: ces sept membres furent remplacés par Bourdon (de
l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.

Un événement imprévu et entièrement fortuit vint augmenter l'agitation qui
régnait. Le feu prit à la poudrière de Grenelle qui sauta. Cette explosion
soudaine et épouvantable consterna Paris, et on crut que c'était l'effet
d'une conspiration nouvelle. Aussitôt on accusa les aristocrates, et les
aristocrates accusèrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu à
la tribune entre les deux partis, sans amener aucun éclaircissement, A cet
événement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppé d'une grande redingote,
fondit sur lui en disant: «Je t'attendais, ... tu ne m'échapperas pas.» Au
même instant il lui tira un coup de pistolet à bout portant, qui lui
fracassa une épaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
qu'on ne pouvait donc plus espérer le repos, que deux partis acharnés l'un
contre l'autre avaient juré de troubler éternellement la république. Les
uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
aristocrates; d'autres mêmes allaient jusqu'à dire que Tallien, imitant
l'exemple de Grangeneuve avant le 10 août, s'était fait blesser à l'épaule
pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
s'élancèrent à la tribune avec véhémence, et soutinrent que le crime de la
veille était l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonné
la cause de la révolution; cependant des furieux prétendent qu'il a passé
aux modérés et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
avoir eu l'idée de le frapper, ce ne peuvent être que les furieux qui
l'accusent, c'est-à-dire les jacobins. Merlin dénonça leur dernière séance,
et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lèvent la tête, tant
mieux, elle sera plus facile à couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
accoutumée, la dissolution de cette société célèbre, qui avait rendu,
dit-il, les plus grands services, qui avait contribué puissamment à abattre
le trône, mais qui, n'ayant plus de trône à renverser, voulait renverser
aujourd'hui la convention elle-même. On n'admit point les conclusions de
Merlin; mais, comme à l'ordinaire, on renvoya les faits aux comités
compétens, pour faire un rapport. Déjà on avait fait, sur toutes les
questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
demandé des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
le _maximum_, sur les réquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
sur tout ce qui était devenu un sujet de controverse et de division. On
voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
chargea le comité de salut public de présenter un rapport général sur
l'état actuel de la république. La rédaction en fut confiée à Robert
Lindet, le membre le plus instruit de l'état des choses, parce qu'il
appartenait aux anciens comités, et le plus désintéressé dans ces
questions, parce qu'il avait été exclusivement occupé à servir son pays, en
se chargeant du travail énorme des subsistances et des transports. Le jour
où il devait être entendu fut fixé à la quatrième sans-culottide de l'an II
(20 septembre 1794).

On attendait avec impatience son rapport et les décrets qu'il amènerait, et
on continuait dans l'intervalle à s'agiter. C'était au jardin du
Palais-Royal que se réunissait la jeunesse coalisée contre les jacobins.
Là, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
nombre contre le dernier régime révolutionnaire, et qui se vendaient chez
les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
partait pour venir troubler les séances des jacobins. Le jour de la
deuxième sans-culottide, un de ces groupes se forme: il était composé de
ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
soin, portaient des cravates élevées, ce qui leur fit donner le nom de
_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
arrivait quelque chose, il fallait se réunir à la convention; que les
jacobins n'étaient que des intrigans et des scélérats. Un jacobin voulut
lui répondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
convention! à bas les jacobins! à bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
jacobins!_ Le tumulte augmenta bientôt. Le jacobin qui avait pris la
parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent très
maltraités; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui était déjà
très considérable, et empêcha un engagement général.

Le surlendemain, jour fixé pour le rapport des trois comités de salut
public, de législation, et de sûreté générale, Robert Lindet fut enfin
entendu. Le tableau qu'il avait à tracer de la France était triste. Après
avoir exposé la marche successive des factions, le progrès de la puissance
de Robespierre jusqu'à sa chute, il montra deux partis, l'un composé de
patriotes ardens, craignant pour la révolution et pour eux-mêmes; et
l'autre, des familles éplorées dont les parens avaient été immolés ou
gémissaient encore dans les fers. «Des esprits inquiets, dit Lindet,
s'imaginent que le gouvernement va manquer d'énergie; ils emploient tous
les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
députations et des adresses à la convention. Ces craintes sont chimériques:
dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
rendus s'effacent de la mémoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
accepter et pour remplir des fonctions périlleuses? Mais aujourd'hui la
France les rappelle à leurs travaux et à leurs professions, qu'ils ont trop
long-temps abandonnés. Ils savent que leurs fonctions étaient temporaires;
que le pouvoir, conservé trop long-temps dans les mêmes mains, devient un
sujet d'inquiétude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
abandonne aux ressentimens et aux vengeances.»

Lindet, passant ensuite à ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
souffert, continua en disant: «Rendez la liberté à ceux que des haines, des
passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
conspirateurs ont fait précipiter en masse dans les maisons d'arrêt;
rendez-la aux laboureurs, aux commerçans, aux parens des jeunes héros qui
défendent la patrie. Les arts ont été persécutés; cependant c'est par eux
que vous avez appris à forger la foudre; c'est par eux que l'art des
Montgolfier a servi à éclairer la marche des armées; c'est par eux que les
métaux se préparent et s'épurent, que les cuirs se tannent, s'apprêtent et
se mettent en oeuvre dans huit jours. Protégez-les, secourez-les. Beaucoup
d'hommes utiles sont encore dans les cachots.»

Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'état agricole et commercial de la
France. Il montra les calamités résultant des assignats, du _maximum_, des
réquisitions, de l'interruption des communications avec l'étranger. «Le
travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activité, d'abord parce que quinze
cent mille hommes ont été transportés sur les frontières, qu'une multitude
d'autres se sont voués à la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
distraits par les passions politiques, se sont détournés de leurs
occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres défrichées, mais
beaucoup de négligées. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filée,
les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
Tâchons de réparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
grandes villes maritimes et manufacturières. Qu'on cesse de démolir à Lyon.
Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Révoquons les
lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
villes, les départemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
disent-ils, a épuisé leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observé
des proportions assez exactes, et a fait peser inégalement le fardeau des
réquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
les tableaux, les déclarations, les adresses de leurs concitoyens des
autres districts! Ils y verraient les mêmes plaintes, les mêmes
réclamations, la même énergie, inspirées par le sentiment des mêmes
besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
ramenons les ouvriers à leurs ateliers, les cultivateurs à leurs champs.
Surtout, ajoute Lindet, efforçons-nous de ramener parmi nous l'union et la
confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
toujours été, avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet?
Nous avons tous été lancés dans la même carrière: les uns ont combattu avec
courage, avec réflexion; les autres se sont précipités, dans leur
bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient détruire et
renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
mouvemens qu'il est impossible de prévoir et de diriger? La révolution est
faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats n'ont
jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter
où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent?
N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus
redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage,
enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les
hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie.»

Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
et il eût été à désirer que tout le monde pût les partager. Lindet proposa
ensuite une série de décrets, qui furent accueillis comme l'avait été son
rapport, et qui furent adoptés sur-le-champ.

Par le premier décret, le comité de sûreté générale et les représentans en
mission étaient chargés d'examiner les réclamations des commerçans, des
laboureurs, des artistes, des pères et mères des citoyens présens aux
armées, qui étaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
municipalités et les comités des sections étaient tenus de motiver leurs
refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'étaient là
des satisfactions données à ceux qui se plaignaient sans cesse de la
terreur et qui craignaient de la voir renaître. Un troisième décret
ordonnait la rédaction d'une instruction morale, tendant à ramener l'amour
du travail et des lois, à éclairer les citoyens sur les principaux
événemens de la révolution, et destinée à être lue au peuple, dans les
fêtes décadaires. Un quatrième décret ordonnait un projet d'école normale,
pour former de jeunes professeurs, et répandre ainsi l'instruction et les
lumières par toute la France.

Enfin, à ces décrets en étaient joints plusieurs, ordonnant aux comités des
finances et du commerce d'examiner promptement:

1  Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
espèce;

2  Les avantages ou désavantages de la libre exportation du superflu des
denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour et de
différentes formalités;

3  Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
marchandises destinées aux communes en rébellion, et retenues sous le
scellé;

4  Enfin les réclamations des négocians qui, en vertu de la loi du
séquestre, étaient tenus de déposer dans les caisses de district les sommes
qu'ils devaient aux étrangers avec lesquels la France était en guerre.

On voit que ces décrets donnaient des satisfactions à ceux qui se
plaignaient d'avoir été persécutés, et renfermaient quelques-unes des
mesures capables d'améliorer l'état du commerce. Le parti jacobin seul
n'avait pas un décret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
été ni poursuivi ni emprisonné; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
il n'y avait donc aucune réparation à lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
c'était de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
Lindet était fait et écrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
décrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
partis.

On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'année et
cinquième sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fête ordonnée
depuis long-temps pour placer Marat au Panthéon et en exclure Mirabeau, fut
célébrée. Déjà elle n'était plus conforme à l'état des opinions et des
esprits. Marat n'était plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
qu'on décernât tant d'honneurs au sanglant apôtre de la terreur, et qu'on
infligeât tant d'ignominie au plus grand orateur de la révolution. Mais
pour ne pas alarmer la Montagne, et pour éviter les apparences d'une
réaction trop prompte, la fête ne fut pas révoquée. Le jour fixé, les
restes de Marat furent portés en pompe au Panthéon, et ceux de Mirabeau en
furent ignominieusement retirés par une porte latérale.

Ainsi le pouvoir, retiré aux jacobins et aux montagnards, était possédé
aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
_indulgens_ enfin, qui étaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
cependant, tandis qu'ils tâchaient de réparer les maux produits par la
révolution, tandis qu'ils élargissaient les suspects et s'efforçaient de
rendre quelque liberté et quelque sécurité au commerce, étaient pleins
encore de ménagement pour la Montagne qu'ils avaient dépossédée, et
décernaient à Marat la place qu'ils ravissaient à Mirabeau.



CHAPITRE XXIV.


REPRISE DES OPÉRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDÉ, VALENCIENNES,
LANDRECIES ET LE QUESNOY. DÉCOURAGEMENT DES COALISÉS.--BATAILLE DE L'OURTHE
ET DE LA ROËR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
RHIN.--SITUATION DES ARMÉES AUX ALPES ET AUX PYRÉNÉES. SUCCÈS DES FRANÇAIS
SUR TOUS LES POINTS. ÉTAT DE LA VENDÉE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANÇAIS ET L'ÉTRANGER. INTRIGUES A L'INTÉRIEUR;
RÔLE DES PRINCES ÉMIGRÉS.

L'activité des opérations militaires s'était un peu ralentie vers le milieu
de la saison. Nos deux grandes armées du Nord et de Sambre-et-Meuse,
entrées dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminées l'une sur
Anvers, l'autre sur la Meuse, étaient demeurées dans un long repos,
attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
Condé, perdues dans la précédente campagne. Sur le Rhin, le général Michaud
était occupé à recomposer son armée, pour réparer l'échec de
Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirés de la
Vendée. Les armées des Alpes et d'Italie, devenues maîtresses de la grande
chaîne, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
d'un plan d'invasion proposé, disait-on, par le jeune officier qui avait
décidé la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
Pyrénées-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succès au Boulou,
s'était longtemps arrêté pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
Bellegarde. L'armée des Pyrénées-Occidentales s'organisait encore. Cette
longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
aux grands événemens de l'intérieur et à de mauvaises combinaisons, aurait
pu nuire à nos succès si l'ennemi avait su mettre le temps à profit. Mais
il régnait un tel désordre d'esprit chez les coalisés, que notre faute ne
leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
nos victoires.

Rien n'était plus mal calculé que notre inaction en Belgique, aux environs
d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hâter la prise
des quatre places perdues eût été d'éloigner toujours davantage les grandes
armées qui pouvaient les secourir. En profitant du désordre où la victoire
de Fleurus et la retraite qui s'en était suivie avaient jeté les coalisés,
il eût été facile d'arriver bientôt jusqu'au Rhin. Malheureusement on
ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
attaque heureuse, mais le résultat de vastes combinaisons. Pour hâter la
reddition des quatre places, la convention avait porté un décret
formidable, à la manière de tous ceux qui se succédèrent depuis prairial
jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalisés occupaient
quatre places françaises, et que tout est permis pour éloigner l'ennemi de
chez soi, elle décréta que si, vingt-quatre heures après la sommation, les
garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passées au fil de
l'épée. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Condé
fit cette belle réponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de décréter le
déshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuèrent de se
défendre. Le comité, sentant l'injustice d'un pareil décret, usa d'une
subtilité pour en éviter l'exécution, et en même temps pour épargner à la
convention la nécessité de le rapporter. Il supposa que le décret, n'ayant
pas été notifié aux commandans des trois places, leur était resté inconnu.
Avant de le leur signifier, il ordonna au général Schérer de pousser les
travaux avec assez d'activité pour rendre la sommation imposante, et
légitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 août); Condé et Le Quesnoy les
jours suivans. Ces places, qui avaient tant coûté aux coalisés pendant la
campagne précédente, nous furent donc restituées sans de grands efforts, et
l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
Pays-Bas. Nous étions maîtres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'à
la Meuse et Anvers.

Moreau venait de conquérir l'Écluse, et de rentrer en ligne; Schérer avait
envoyé la brigade Osten à Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
division. Grâce à cette réunion, l'armée du Nord, sous Pichegru, s'élevait
à plus de soixante-dix mille hommes, présens sous les armes, et celle de la
Meuse, sous Jourdan, à cent seize mille. L'administration, épuisée par les
efforts qu'elle avait faits pour improviser l'équipement de ces armées, ne
suffisait que très imparfaitement à leur entretien. On y suppléait par des
réquisitions, faites avec ménagement, et par les plus belles vertus
militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus nécessaires;
ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payés avec des assignats,
vivaient comme le soldat, mangeaient le même pain, marchaient à pied comme
lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme républicain et la victoire
soutenaient ces armées, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
eues la France.

Les coalisés étaient dans un désordre singulier. Les Hollandais, mal
soutenus par leurs alliés les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
étaient consternés. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
pour avoir le temps de les mettre en état de défense, ce qui aurait dû être
achevé depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que présomptueux,
ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
décisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, étendant ses ailes
tantôt vers les Hollandais, tantôt vers les Impériaux. Cependant, réuni aux
Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
tenter sur les flancs de l'une des deux armées du Nord et de la Meuse l'un
de ces mouvemens hardis que le général Clerfayt, l'année suivante, et
l'archiduc Charles, en 1796, surent exécuter avec à propos et honneur, et
dont un grand capitaine donna depuis, tant de mémorables exemples. Les
Autrichiens, retranchés le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roër
jusqu'à celle de l'Ourthe, étaient découragés par leurs revers, et
manquaient des approvisionnemens nécessaires. Le prince de Cobourg, tout à
fait déconsidéré par sa dernière campagne, avait cédé le commandement à
Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les généraux autrichiens.
Il n'était pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
agir en masse contre l'une des deux armées françaises; mais on ne songeait
qu'à garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarmé de la marche des
événemens, avait envoyé commissaires sur commissaires pour réveiller le
zèle de la Prusse, pour réclamer de sa part l'exécution du traité de La
Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours à défendre
vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une réunion de
ministres et de généraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu à
Maestricht, et on convint de défendre les bords de la Meuse.

Les armées françaises s'étaient enfin remises en mouvement dans le milieu
de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avança d'Anvers vers
l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
séparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangèrent le
long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adossés à la mer, dans
une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaîne de
postes que l'armée française pouvait enlever dès qu'elle paraîtrait. A
Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrière-garde du duc
d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
bords de l'Aa, il rencontra le général Abercromby, lui fit encore des
prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hâta de passer la
Meuse à Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre).

Pendant ce temps, Jourdan s'avançait de son côté, et se préparait à
franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
joint vers Liège, et la Roër qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver à ce dernier
fleuve. Les Français, maîtres de Liège, avaient franchi la Meuse, et
étaient déjà venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
Liège à Maëstricht, et l'Ourthe de Liège à Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
un angle dont Liège était le sommet. Clerfayt avait rangé sa gauche
derrière l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordées
d'un côté par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
l'Ourthe. Le général Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna à
Schérer d'attaquer la position de Sprimont du côté de l'Ayvaille, tandis
que le général Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.

Le jour de la deuxième sans-culottide (18 septembre), Schérer divisa son
corps en trois colonnes, commandées par les généraux Marceau, Mayer et
Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
profond, entre deux côtes escarpées. Les généraux donnèrent eux-mêmes
l'exemple, entrèrent dans l'eau, et entraînèrent leurs soldats sur la rive
opposée, malgré le feu d'une artillerie formidable. Latour était resté
immobile sur les hauteurs de Sprimont, se préparant à fondre sur les
colonnes françaises dès qu'elles auraient passé la rivière. Mais à peine
eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se précipitèrent sur
la position, sans donner à Latour le temps de les prévenir. Elles
l'attaquèrent vivement, tandis que le général Hacquin débordait son flanc
gauche, et que le général Bonnet, ayant passé l'Ourthe, marchait sur ses
derrières; Latour fut alors obligé de décamper, et de se replier sur
l'armée impériale.

Ce combat bien conçu, vivement exécuté, était aussi honorable pour le
général en chef que pour l'armée. Il nous valut trente-six pièces de canon
et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes à l'ennemi, tant tués
que blessés, et décida Clerfayt à quitter la ligne de l'Ourthe. Ce général
craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'être coupé de sa
retraite sur Cologne. En conséquence, il abandonna les bords de la Meuse et
de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.

Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roër. Ils occupaient
cette rivière depuis Dueren et Juliers jusqu'à son embouchure dans la
Meuse, c'est-à-dire jusqu'à Ruremonde. Ils avaient cédé du cours de la
Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe à la Roër, entre Liège et
Ruremonde; il ne leur restait que l'étendue de Ruremonde à Grave, point par
lequel ils se liaient au duc d'York.

La Roër était la ligne qu'il fallait bien défendre, pour ne pas perdre la
rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
la Roër, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
ordonné des travaux considérables pour assurer sa ligne; il avait placé des
corps avancés au-delà de la Roër sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
retrançhemens; il occupait ensuite la ligne de la Roër et ses bords
escarpés, et il était campé derrière cette ligne avec son armée et une
artillerie nombreuse.

Le 10 vendémiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en présence
de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au général Schérer,
commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roër par
tous les points guéables; au général Hatry de traverser vers le centre de
la position, à Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven placé en avant de la Roër, de
balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empêcher les
Autrichiens d'en déboucher; au général Lefèvre de s'emparer de Linnich, et
de traverser à tous les gués existant dans les environs; enfin à Kléber,
qui était vers l'embouchure même de la rivière, de la remonter jusqu'à
Ratem, et de la passer sur ce point mal défendu, afin de couvrir la
bataille du côté de Ruremonde.

Le lendemain, 11 vendémiaire, les Français se mirent en mouvement sur toute
la ligne.

Cent mille jeunes républicains marchaient à la fois avec un ordre et une
précision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
en aussi grand nombre sur le même champ de bataille. Ils s'avançaient vers
la Roër, but de leurs efforts. Malheureusement ils étaient encore éloignés
de ce but, et ils n'y arrivèrent que vers le milieu du jour. Le général, de
l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
point de départ trop éloigné du point d'attaque, et de ne pas employer un
jour à se rapprocher de la ligne ennemie. Le général Schérer, chargé de la
droite, dirigea ses brigades sur les différens points de la Roër, et
ordonna au général Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gué de
Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il était onze heures
quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps à parcourir le
circuit qu'on lui avait tracé. Schérer attendait qu'il fût arrivé au point
indiqué, pour lancer ses divisions dans la Roër, et il laissait ainsi à
Clerfayt le temps de préparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
rive opposée. Il était trois heures; enfin Schérer ne veut pas attendre
davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
avec ses troupes, et passe au gué de Mirveiller; Lorges fait de même, se
porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi après un combat sanglant. Les
Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirés en arrière, ils
reviennent bientôt avec des forces considérables. Marceau se jette aussitôt
dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passé la
Roër un peu au-dessus, à Niederau, et qui vient d'être accueilli par une
artillerie meurtrière, se replie aussi vers Dueren. C'est là que se
concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
que ses avant-gardes, était rangé en arrière sur les hauteurs, avec
soixante bouches à feu. Il les fait agir aussitôt, et couvre les Français
d'une grêle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats résistent,
soutenus par leurs généraux. Malheureusement Hacquin ne paraît pas encore
sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
de la bataille.

Dans le même moment on se battait au centre, sur le plateau avancé
d'Aldenhoven. Les Français y étaient arrivés à la baïonnette. Leur
cavalerie s'y était déployée, avait reçu et exécuté plusieurs charges. Les
Autrichiens, voyant la Roër franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
avaient abandonné ce plateau, et s'étaient retirés à Juliers, au-delà de la
rivière. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
et était canonné par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefèvre avait
repoussé les Autrichiens et joint la Roër; mais ayant trouvé le pont brûlé,
il s'occupait à le rétablir. A Ratem, Kléber avait rencontré des batteries
rasantes, et leur répondait par un violent feu d'artillerie.

L'action décisive était donc à droite vers Dueren, où se trouvaient
accumulés Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
d'Hacquin. Jourdan avait ordonné à Hatry de se replier sur Dueren au lieu
d'effectuer le passage à Altorp; mais le trajet était trop long pour que
cette colonne pût devenir utile au point décisif. Enfin, à cinq heures du
soir, Hacquin paraît sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
qui se voient menacés sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
et Mayer en face, se décident à se retirer, et replient leur aile gauche,
la même qui avait combattu à Sprimont. A leur extrême droite, Kléber les
menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter étant trop
court, les soldats demandent à se précipiter dans la rivière. Kléber, pour
soutenir leur ardeur, réunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
l'autre rive. Alors les impériaux sont encore obligés de se retirer sur ce
point, et bientôt ils s'éloignent de tous les autres. Ils abandonnent la
Roër, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.

Le lendemain, les Français trouvèrent Juliers évacué, et purent passer la
Roër sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
conquête définitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
ont le plus mérité au général Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
l'estime des militaires. Néanmoins les critiques lui ont reproché de
n'avoir pas pris un point de départ plus rapproché du point d'attaque, et
de n'avoir pas porté le gros de ses forces à Mirveiller et Dueren.

Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
cette ville, le 15 vendémiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
octobre). Kléber alla faire avec Marescot le siège de Maëstricht.

Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tâche, et prenait
possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son côté, se
préparait à franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
rapporter tout à l'heure, le duc d'York avait passé la Meuse à Grave,
abandonnant Bois-le-Duc à ses propres forces. Avant de tenter le passage de
la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'était pas
facile dans l'état de la saison, et avec l'insuffisance du matériel de
siège. Cependant l'audace des Français et le découragement des ennemis
rendaient tout possible. Le fort de Crèvecoeur, près de la Meuse, menacé
par une batterie dirigée à propos sur un point où l'ennemi ne croyait pas
possible d'en établir, se rendit. Le matériel qu'on y trouva servit à
presser le siège de Bois-le-Duc. Cinq attaques consécutives épouvantèrent
le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendémiaire (10 octobre). Ce
succès inespéré procura aux Français une base solide et des munitions
considérables pour pousser leurs opérations au-delà de la Meuse, et
jusqu'au bord du Wahal.

Moreau, qui formait la droite, s'était, depuis les victoires de l'Ourthe et
de la Roër, avancé jusqu'à Venloo. Le duc d'York, effrayé de ce mouvement,
avait retiré toutes ses troupes au-delà du Wahal, et abandonné tout
l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
appui, il repassa le Wahal, et entreprit de défendre l'espace compris entre
les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
des grands fleuves, était inférieur au lit des eaux; il présentait de
vastes prairies coupées de canaux et de chaussées, et inondées dans
certaines parties. Le général Hammerstein, placé intermédiairement entre la
Meuse et le Wahal, avait ajouté à la difficulté des lieux en coupant les
routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
ponts, que son armée devait détruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
formait l'avant-garde, était placé en arrière, sur les bords du Wahal, dans
le camp de Nimègue.

Dans les journées des 27 et 28 vendémiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
franchir la Meuse à deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
Anglais, qui étaient sous le canon de Nimègue, et l'avant-garde
d'Hammerstein disposée le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
éloignés pour empêcher ce passage. Le reste de l'armée débarqua sur l'autre
rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru décida
l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermédiaire de la
Meuse au Wahal. Il lança quatre colonnes, formant une masse supérieure à
l'ennemi, dans ces prairies inondées et coupées de canaux. Les Français
bravèrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetèrent
dans les fossés, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, tandis que les
tirailleurs, du bord des fossés, fusillaient par dessus leurs têtes.
L'ennemi épouvanté se retira, ne songeant plus qu'à sauver son artillerie.
Il vint se réfugier dans le camp de Nimègue, sur les bords du Wahal, et les
Français vinrent bientôt l'y insulter journellement.

Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Français étaient
enfin parvenus à atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
semble avoir assignée pour limite à leur belle patrie, et qu'ils ont
toujours ambitionné de lui donner pour frontière. Pichegru, il est vrai,
arrêté par Nimègue, n'était pas maître du cours du Wahal, et s'il songeait
à conquérir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait à
la limite tant désirée, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
dans Nimègue ou dans l'île de Bommel, et s'établir solidement sur le Wahal.
Moreau, appelé le général des sièges, venait, par un acte de hardiesse,
d'entrer dans Venloo; Jourdan était fortement établi sur le Rhin. Le long
de la Moselle et de l'Alsace, les armées venaient aussi de joindre ce grand
fleuve.

Depuis l'échec de Kayserslautern, les armées de la Moselle et du Haut-Rhin,
commandées par Michaud, avaient passé leur temps à se renforcer de
détachemens tirés des Alpes et de la Vendée. Le 14 messidor (2 juillet),
une attaque avait été essayée sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'à la
Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisée
n'avait eu aucun succès. Une seconde tentative, dirigée sur de meilleurs
principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
porté sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
avait amené, comme toujours, la retraite générale des armées coalisées
au-delà de Franckenthal. Le comité avait ordonné alors une diversion sur
Trèves, dont on s'était emparé pour punir l'électeur. Par ce mouvement, un
corps principal s'était trouvé en flèche entre les armées impériales du
Bas-Rhin et l'armée prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent à
en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqués de
nouveau à l'improviste, et ramenés en arrière de Kayserslautern.
Heureusement Jourdan venait d'être victorieux sur la Roër; Clerfayt venait
de repasser le Rhin à Cologne. Les coalisés n'eurent pas alors le courage
de rester dans les Vosges; ils se retirèrent, nous abandonnant tout le
Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comité en
ordonna aussitôt le blocus. Kléber fut appelé de la Belgique à Mayence,
pour commander le siège de cette place, qu'il avait contribué à défendre en
1793, et où il avait commencé son illustration. Nos conquêtes s'étendaient
donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.

Aux Alpes, l'inaction avait continué, et la grande chaîne nous était
restée. Le plan d'invasion habilement imaginé par le général Bonaparte, et
communiqué au comité par Robespierre le jeune, qui était en mission à
l'armée d'Italie, avait été adopté. Il consistait à réunir les deux armées
des Alpes et d'Italie dans la vallée de la Stura pour envahir le Piémont.
Les ordres de marche étaient donnés lorsqu'arriva le 9 thermidor;
l'exécution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient été
obligés de céder une partie de leurs garnisons, les représentans, les
municipalités, et tous les partisans de la réaction, prétendirent que ce
plan avait pour but de perdre l'armée en la jetant en Piémont, de rouvrir
Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
Jean-Bon-Saint-André surtout, qui avait été envoyé à Toulon pour y réparer
la marine, et qui nourrissait des projets sur la Méditerranée, se montra
l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut même
accusé d'être complice des Robespierre, à cause de la confiance que ses
talens et ses projets avaient inspirée au plus jeune des deux frères.
L'armée fut ramenée en désordre sur la grande chaîne, où elle reprit ses
positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage éclatant. Les
Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
Savone, pour couper la communication avec Gênes, qui par sa neutralité
rendait de grands services au commerce des subsistances. Le général
Colloredo s'avança avec un corps de huit à dix mille hommes, ne mit aucune
célérité dans sa marche, et donna aux Français le temps de se prémunir.
Saisi au milieu des montagnes par les Français, dont le général Bonaparte
dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusèrent à leur tour. La
communication avec Gênes fut rétablie, et l'armée consolidée dans toutes
ses positions.

Aux Pyrénées, nos succès avaient recommencé leur cours. Dugommier faisait
toujours le siège de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque générale sur
la ligne française, venir au secours des assiégés; mais repoussé sur tous
les points, il venait de s'éloigner, et la place, plus découragée que
jamais par cette déroute de l'armée espagnole, s'était rendue le 6
vendémiaire (27 septembre). Dugommier, entièrement rassuré sur ses
derrières, se préparait à s'avancer en Catalogne. Aux Pyrénées
occidentales, les Français, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
la vallée de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sébastien, et, grâce au
climat de ces contrées, se disposaient, comme aux Pyrénées orientales, à
pousser leurs succès malgré l'approche de l'hiver.

Dans la Vendée, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
lente et dévastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'étaient enfin
partagé le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
avait succédé dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
conservé la petite division du centre; Charette, illustré par cette
campagne du dernier hiver, où, avec des forces presque détruites, il était
toujours parvenu à se soustraire à la poursuite des républicains,
commandait dans la Basse-Vendée, mais ambitionnait le commandement général.
On s'était réuni à Jallais, et on avait fait des conventions dictées par
l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô, conseiller et ami de Stofflet, et
gouvernant le pays sous son nom. Cet abbé était aussi ambitieux que
Charette, et désirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
un conseil supérieur d'après les ordres duquel tout se ferait à l'avenir.
Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmèrent réciproquement leurs
commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendée. M. de
Marigny, qui avait survécu à la grande expédition vendéenne sur Granville,
ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
cruauté de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua à la
jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
les royalistes.

La guerre, sans aucun résultat possible, n'était plus qu'une guerre de
dévastation. Les républicains avaient établi quatorze camps retranchés qui
enveloppaient tout le pays insurgé. De ces camps partaient des colonnes
incendiaires qui, sous le commandement en chef du général Turreau,
exécutaient le formidable décret de la convention. Elles brûlaient les
bois, les haies, les genêts, souvent même les villages, s'emparaient des
moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du décret qui ordonnait à tout
habitant étranger à la révolte de se retirer à vingt lieues du pays
insurgé, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
Vendéens qui, obligés de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
au milieu de ces horribles scènes, résistaient à cette guerre de manière à
la rendre éternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
rassemblemens imprévus, se jetaient sur les derrières des camps, et les
enlevaient; ou bien, laissant pénétrer les colonnes, ils fondaient sur
elles quand elles étaient engagées dans le pays, et s'ils parvenaient à les
rompre, ils égorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
armes, des munitions, dont ils étaient avides, et, sans avoir rien fait
pour affaiblir un ennemi trop supérieur, ils s'étaient procuré seulement
les moyens de continuer cette guerre atroce.

Tel était l'état des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
la Vilaine, s'était formé un nouveau rassemblement, composé en grande
partie des restes de la colonne vendéenne détruite à Savenay et des paysans
qui habitaient ces plaines. M. de Scépeaux en était le chef. Ce corps était
à peu près de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendée à la
Bretagne.

La Bretagne était devenue le théâtre d'une guerre toute différente de celle
de la Vendée, et non moins déplorable. Les chouans, dont nous avons déjà
parlé, étaient des contrebandiers que l'abolition des barrières avait
laissés sans état, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obéir à la
réquisition, et quelques Vendéens échappés, comme ceux de M. de Scépeaux, à
la déroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
les vastes bois de la Bretagne, particulièrement dans la grande forêt du
Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendéens, des rassemblemens
nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
trente et cinquante, arrêtaient les courriers, les voitures publiques,
assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
républicains, et surtout les acquéreurs de biens nationaux. Quant à ceux
qui étaient non pas acquéreurs, mais fermiers de ces biens, ils se
rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
ordinairement le soin de détruire les ponts, de briser les routes, de
couper l'essieu des charrettes, pour empêcher le transport des subsistances
dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles à ceux qui apportaient
leurs denrées dans les marchés, et ils exécutaient ces menaces en pillant
et incendiant leurs propriétés. Ne pouvant pas occuper militairement le
pays, leur but évident était de le bouleverser, en empêchant les citoyens
d'accepter aucune fonction de la république, en punissant l'acquisition des
biens nationaux, et en affamant les villes. Moins réunis, moins forts que
les Vendéens, ils étaient cependant plus redoutables, et méritaient
véritablement le nom de brigands.

Ils avaient un chef secret que nous avons déjà nommé, M. de Puisaye,
autrefois membre de l'assemblée constituante. Il s'était retiré après le 10
août en Normandie, s'était jeté, comme on l'a vu, dans l'insurrection
fédéraliste, et, après la défaite de Vernon, était venu se cacher en
Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
grande intelligence, à une rare habileté pour réunir les élémens d'un
parti, il joignait une extrême activité de corps et d'esprit, et une vaste
ambition. Puisaye, frappé de la position péninsulaire de la Bretagne, de la
vaste étendue de ses côtes, de la configuration particulière de son sol,
couvert de forêts, de montagnes, de retraites impénétrables, frappé surtout
de la barbarie de ses habitans, parlant une langue étrangère, privés ainsi
de toute communication avec les autres habitans de la France, entièrement
soumis à l'influence des prêtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
les Vendéens, Puisaye croyait pouvoir préparer en Bretagne une insurrection
bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
d'Elbée, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
l'heureux intermédiaire des îles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
inspiré le projet de faire concourir le cabinet de Londres à ses projets.
Il ne voulait donc pas que l'énergie du pays s'usât en inutiles
brigandages, et il travaillait à l'organiser de manière à pouvoir le tenir
tout entier sous sa main. Aidé des prêtres, il avait fait enrôler tous les
hommes en état de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
division; les divisions réunies formaient quatre divisions principales,
celles du Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
aboutissant toutes quatre à un comité central, qui représentait l'autorité
suprême du pays. Puisaye présidait le comité central en qualité de général
en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
à toute la contrée. Il recommandait, en attendant l'exécution de ses vastes
projets, de commettre le moins d'hostilités possible, pour ne pas attirer
trop de troupes en Bretagne; de se contenter de réunir des munitions, et
d'empêcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
peu propres au genre de guerre générale qu'il méditait, se livraient
individuellement à des brigandages qui étaient plus profitables pour eux et
plus de leur goût. Puisaye se hâtait de mettre la dernière main à son
ouvrage, et se proposait, dès qu'il aurait achevé l'organisation de son
parti, de passer à Londres, pour ouvrir une négociation avec le cabinet
anglais et les princes français.

Comme on l'a vu dans la campagne précédente, les Vendéens n'avaient pas
encore communiqué avec les étrangers; on leur avait envoyé M. de Tinténiac,
pour savoir qui et combien ils étaient, quel but ils avaient, et pour leur
offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la côte.
C'est là ce qui les avait engagés à venir à Granville, et à faire la
tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, après
avoir inutilement croisé sur nos côtes, avait porté en Hollande les secours
destinés à la Vendée. Puisaye espérait provoquer une expédition pareille et
s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore témoigné aucune
reconnaissance, ni donné aucun encouragement aux royalistes insurgés dans
l'intérieur.

De leur côté, les princes, espérant peu de l'appui des puissances,
commençaient à reporter les yeux sur leurs partisans de l'intérieur de la
France. Mais rien n'était disposé autour d'eux pour mettre à profit le
dévouement des braves gens qui voulaient se sacrifier à leur cause.
Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
qui était devenu régent, et qui demeurait à Vérone depuis que le pays du
Rhin n'était habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Condé,
brave, mais peu capable, continuait de réunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
voulait se servir de son épée. Une jeune noblesse suivait M. le comte
d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagné jusqu'à Saint-Pétersbourg.
Catherine avait fait au prince une réception magnifique, lui avait donné
une frégate, un million, une épée, et le brave comte de Vauban, pour
l'engager à s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
secours, dès que le prince serait descendu en Vendée. Cependant la descente
ne s'était pas effectuée; et le comte d'Artois était revenu en Hollande au
quartier-général du duc d'York.

La situation des trois princes français n'était ni brillante ni heureuse.
L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refusé de reconnaître le
régent; car reconnaître un autre souverain de France que le souverain de
fait, c'eût été s'ingérer dans ses affaires intérieures, ce qu'aucune
puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
étaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
dans l'intérêt seul de leur propre sûreté. Reconnaître le régent avait
encore un autre inconvénient: c'était se condamner à ne faire la paix
qu'après la destruction de la république, chose sur laquelle on commençait
à ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
à Londres, le duc d'Havre à Madrid, le duc de Polignac à Vienne,
transmettaient des notes peu lues, rarement écoutées; ils étaient les
intermédiaires des secours fort rares dispensés aux émigrés, plutôt que les
organes d'une puissance avouée. Aussi le plus grand mécontentement contre
les puissances régnait dans les trois cours émigrées. On commençait à
reconnaître que ce beau zèle de la coalition pour la royauté cachait la
plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaçant son drapeau à
Valenciennes et à Condé, avait, suivant les émigrés, déterminé l'élan du
patriotisme français. La Prusse, dont ils avaient entrevu déjà les
dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, à tous ses engagemens.
Pitt, qui était de tous les coalisés le plus positif et le plus dédaigneux
à leur égard, leur était aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prétendaient qu'il n'y avait à compter
que sur l'Espagne; l'Espagne seule était une fidèle parente, une sincère
alliée; ce n'était que sur elle qu'on devait fonder toutes les espérances.

Les trois petites cours fugitives, si peu unies déjà avec les puissances,
ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vérone, peu
agissante, donnant aux émigrés des ordres mal obéis, faisant aux cabinets
des communications mal écoutées, par des agens non reconnus, se défiait des
deux autres, jalousait le rôle actif du prince de Condé sur le Rhin,
l'espèce de considération que son courage peu éclairé, mais énergique, lui
valait auprès des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
d'Artois en Europe. De son côté, le prince de Condé, aussi dépourvu
d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
petite cour réunie à Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
l'autorité supérieure qu'il fallait subir à Vérone, et se tenait au
quartier-général anglais, sous prétexte de différens projets sur les côtes
de France.

Une cruelle expérience ayant appris aux princes français qu'ils ne devaient
pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rétablir leur trône, ils
aimaient assez à dire qu'il ne fallait compter désormais que sur les
partisans de l'intérieur et sur la Vendée. Dès que la terreur cessa de
régner en France, les brouillons commencèrent malheureusement à respirer
aussitôt que les honnêtes gens. Les correspondances des émigrés avec
l'intérieur venaient de recommencer. La cour de Vérone, par l'intermédiaire
du comte d'Entraigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui
avait été successivement avocat, secrétaire au conseil, pamphlétaire,
prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des princes. On
lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des requêtes et
créature de Calonne, et un abbé Brothier, précepteur des neveux de l'abbé
Maury. On demandait à ces intrigans des détails sur la situation de la
France, sur l'état des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
conspiration. Ils répondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
ils se vantaient faussement de leurs prétendues relations avec les chefs du
gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces à persuader aux
princes français qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
l'intérieur. On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout
avec Charette, qui par sa longue résistance était le héros des royalistes,
mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune négociation.

Telle était donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
la France. Il faisait dans la Vendée une guerre peu alarmante par ses
dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
projets étendus, mais lointains encore, et soumis à une condition bien
difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
il était divisé, peu considéré, peu soutenu; désabusé enfin sur
l'efficacité des secours étrangers, il entretenait avec les royalistes du
dedans des correspondances puériles.

La république avait donc peu à craindre des efforts de l'Europe et de la
royauté. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
Vendée, elle n'avait qu'à s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvée
l'année précédente de l'invasion, elle s'était vengée cette année-ci par
des conquêtes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
pays de Luxembourg, de Liège et de Juliers, l'électorat de Trèves, le
Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallée de Bastan, et
menaçait ainsi à la fois la Hollande, le Piémont et l'Espagne. Tels étaient
les résultats des immenses efforts du célèbre comité de salut public.



CHAPITRE XXV.


HIVER DE L'AN III. RÉFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dorée_. SALONS DE
PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCÈNES
TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
ÉLECTORAL.--DÉCRETS SUR LES SOCIÉTÉS POPULAIRES,--DÉCRETS RELATIFS AUX
FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RÉQUISITIONS.--PROCÈS DE
CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPÉRATION CROISSANTE DES DEUX
PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORÉE.--CLÔTURE
DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRÉE DES SOIXANTE-TREIZE DÉPUTÉS EMPRISONNÉS
APRÈS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
COMMENCÉES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRÈRE.

Pendant que les événemens que nous venons de rapporter se passaient aux
frontières, la convention continuait ses réformes. Les représentans chargés
de renouveler les administrations parcouraient la France, réduisant partout
le nombre des comités révolutionnaires, les composant d'autres individus,
faisant arrêter, comme complices du système de Robespierre, ceux que des
excès trop signalés ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
fonctionnaires municipaux, réorganisant les sociétés populaires, et les
purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opération
ne s'exécutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
l'organisation révolutionnaire était plus compacte que partout ailleurs.
Les mêmes individus, membres à la fois du comité révolutionnaire, de la
municipalité, de la société populaire, y faisaient trembler tout le monde.
Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
sur la liste des émigrés tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
empêchaient d'obtenir des certificats de résidence en intimidant les
sections. Ils s'étaient enrégimentés sous le titre d'armée révolutionnaire,
et obligeaient la commune à leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
profession; assistaient aux séances du club, eux et leurs femmes, et
dissipaient dans des orgies, où il n'était permis de boire que dans des
calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
servaient d'intermédiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
représentant Calès eut la plus grande peine à dissoudre cette coalition; il
destitua toutes les autorités révolutionnaires, choisit vingt ou trente
membres les plus modérés du club, et les chargea de faire l'épuration des
autres.

Lorsqu'ils étaient chassés des municipalités, dans les provinces, les
révolutionnaires faisaient comme à Paris; ils se retiraient ordinairement
dans le club jacobin. Si le club était épuré, ils l'envahissaient de
nouveau après le départ des représentans[1], ou en formaient un autre. Là,
ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
à tout le délire de la colère et de la peur, car ils voyaient la vengeance
partout. Les jacobins de Dijon envoyèrent à ceux de Paris une adresse
incendiaire. A Lyon, ils présentaient un ensemble non moins dangereux; et
comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles décrets de la
convention, les représentans étaient gênés pour réprimer leur fureur. A
Marseille, ils furent plus audacieux; joignant à l'emportement de leur
parti celui du caractère local, ils formèrent un rassemblement
considérable, entourèrent une salle où les deux représentans Auguis et
Serres étaient à table, et leur dépêchèrent des envoyés qui, le sabre et le
pistolet à la main, vinrent demander la liberté des patriotes détenus. Les
deux représentans déployèrent la plus grande fermeté; mais, mal soutenus
par la gendarmerie, qui avait constamment secondé les cruautés du dernier
régime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
manquèrent d'être étouffés et égorgés. Cependant plusieurs bataillons de
Paris, qui se trouvaient dans le moment à Marseille, vinrent dégager les
représentans[1], et dissipèrent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
formèrent aussi des émeutes. Il y avait là quatre individus: un directeur
des postes, un secrétaire du district, et deux comédiens, qui s'étaient
rendus chefs du parti révolutionnaire. Ils avaient formé un comité de
surveillance pour tout le Midi, et étendaient leur tyrannie fort au-delà de
Toulouse. Ils s'opposèrent aux réformes et aux emprisonnemens ordonnés par
les représentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevèrent la société
populaire, et eurent l'audace de faire déclarer par elle que ces deux
représentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
furent renfermés avec leurs principaux complices.

Ces scènes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
suivant le caractère des habitans des provinces. Néanmoins les jacobins
étaient partout réprimés. Ceux de Paris, chefs de la coalition, étaient
dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevée contre
leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les départemens, l'opinion,
moins prompte à se manifester qu'à Paris, n'en était pas moins prononcée
contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
appuyés à la vérité par la foule des employés destitués, par le club
électoral, par une minorité ardente et souvent victorieuse dans les
sections, par une partie des membres même de la convention, dont
quelques-uns siégeaient encore dans leur société; mais ils n'en étaient pas
moins très effrayés du mouvement des esprits, et ils prétendaient qu'il y
avait un complot formé pour dissoudre les sociétés populaires, et la
république après elles.

Ils rédigèrent une adresse aux sociétés affiliées, pour répondre aux
attaques dont ils étaient l'objet. «On cherche, disaient-ils, à détruire
notre union fraternelle; on cherche à rompre un faisceau redoutable aux
ennemis de l'égalité et de la liberté; on nous accuse, on nous poursuit par
les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modérantisme lèvent une
tête audacieuse. La réaction funeste occasionnée par la chute des triumvirs
se perpétue, et, du sein des orages formés par tous les ennemis du peuple,
est sortie une faction nouvelle qui tend à la dissolution de toutes les
sociétés populaires. Elle tourmente et cherche à soulever l'opinion
publique; elle pousse l'audace jusqu'à nous présenter comme une puissance
rivale de la représentation nationale, nous qui combattons et nous unissons
toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
d'être les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupé le
poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous répondrons à ces
vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur répondrons par
la pureté de nos principes et de nos actions, et par un dévouement
inébranlable à la cause du peuple qu'ils ont trahie, à la représentation
nationale qu'ils veulent déshonorer, et à l'égalité qu'ils détestent.»

Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la représentation
nationale; ils avaient même, dans l'une de leurs séances, livré au comité
de sûreté générale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
conspirateurs contre la liberté étaient dans le sein même de la convention.
Ils faisaient répandre leur adresse dans tous les départemens, et
particulièrement dans les sections de Paris.

Le parti qui leur était opposé devenait chaque jour plus hardi. Il s'était
déjà donné des couleurs, des moeurs à part, des lieux et des mots de
ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
de jeunes gens appartenant aux familles persécutées, ou échappés à la
réquisition. Les femmes s'étaient jointes à eux; elles avaient passé le
dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fêtes
et les plaisirs. Frimaire (décembre) approchait: elles étaient pressées de
faire succéder aux apparences de l'indigence, de la simplicité, de la
saleté même, qu'on avait long-temps affectées pendant la terreur, les
brillantes parures, les moeurs élégantes et les festins. Elles se liguaient
dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche démocratie;
elles excitaient leur zèle, et leur faisaient une loi de la politesse et
des costumes soignés. La mode recommençait son empire. Il fallait porter
les cheveux noués en tresse, et rattachés sur le derrière de la tête avec
un peigne. C'était un usage emprunté aux militaires, qui disposaient ainsi
leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par là qu'on
venait de prendre part aux victoires de nos armées. Il fallait porter
encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
chouans, et surtout un crêpe au bras, comme parent d'une victime du
tribunal révolutionnaire. On voit quel singulier mélange d'idées, de
souvenirs, d'opinions, présidait à ces modes de la _jeunesse dorée_; car
c'était là le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
commençaient à redevenir brillans, on payait par des éloges les jeunes
hommes qui avaient déployé leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
dans le jardin des Tuileries, et les écrivains qui, dans les mille
brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
révolutionnaire_.

Fréron était devenu le chef des journalistes; il rédigeait _l'Orateur du
peuple_, qui fut bientôt fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
dorée, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.

Les théâtres n'étaient pas encore ouverts. Les acteurs de la
Comédie-Française étaient toujours en prison. A défaut de ce lieu de
réunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au théâtre
de Feydeau, et où se faisait entendre une voix mélodieuse, qui commençait à
charmer les Parisiens, c'était la voix de Garat. Là, se réunissait ce qu'on
pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-à-dire quelques nobles qui
n'avaient pas quitté la France, des riches qui osaient reparaître, des
fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible sévérité du comité de
salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherché
à rendre antique, suivant l'usage de l'époque, et qu'on avait copié de
David. Depuis long-temps elles avaient abandonné la poudre et les paniers;
elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
grecques; au lieu de souliers à grands talons, elles portaient cette
chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle légère,
rattachée à la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens à cheveux
retroussés, à collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
applaudissaient quelquefois les femmes élégantes et singulièrement parées
qui venaient embellir ces réunions.

Madame Tallien était la plus belle et la plus admirée de ces femmes qui
introduisaient le nouveau goût; son salon était le plus brillant et le plus
fréquenté. Fille du banquier espagnol Cabarrus, épouse d'un président à
Bordeaux, mariée récemment à Tallien, elle tenait à la fois aux hommes de
l'ancien et du nouveau régime. Elle était révoltée contre la terreur par
ressentiment, et aussi par bonté; elle s'était intéressée à toutes les
infortunes, et soit à Bordeaux, soit à Paris, elle n'avait cessé un moment
de jouer le rôle de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
grâce irrésistible. C'est elle qui sut adoucir la sévérité proconsulaire
que son mari déployait dans la Gironde, et le ramener à des sentimens plus
humains. Elle voulait lui donner le rôle de pacificateur, de réparateur des
maux de la révolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
contribué avec lui au 9 thermidor, et cherchait à les gagner, en les
flattant, en leur faisant espérer la reconnaissance publique, l'oubli du
passé, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui était
promis aux adversaires plutôt qu'aux partisans de la terreur. Elle
s'entourait de femmes aimables qui contribuaient à ce plan d'une séduction
si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortuné général
Alexandre Beauharnais, jeune créole attrayante, non par sa beauté, mais par
une grâce extrême. Dans ces réunions, on attirait ces hommes simples et
exaltés qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentée. On les
caressait; quelquefois même on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir à table à
côté d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguère comme des aristocrates,
des spéculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
forçait ainsi à sentir leur infériorité auprès des anciens modèles du bon
ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, dépourvus de moyens, perdaient
leur dignité avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'énergie de
leur caractère; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
rang, et se donner bientôt ces avantages de salon si frivoles et si tôt
acquis, n'étaient cependant pas à l'abri d'une flatterie délicate. Tel
membre d'un comité, sollicité adroitement dans un dîner, accordait un
service, ou laissait influencer son vote.

Ainsi une femme, née d'un financier, mariée à un magistrat, et devenue,
comme l'une des dépouilles de l'ancienne société, l'épouse d'un
révolutionnaire ardent, se chargeait de réconcilier des hommes simples,
quelquefois grossiers et presque toujours fanatisés, avec l'élégance, le
goût, les plaisirs, la liberté des moeurs et l'indifférence des opinions.
La révolution, ramenée (et c'était sans doute un bonheur) de ce terme
extrême de fanatisme et de grossièreté, s'avançait néanmoins d'une manière
trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
dire, des ressentimens républicains. On reprochait ce changement aux
thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
l'accélérer, et le reproche était juste.

Les révolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
sortaient que pour aller dans les tribunes s'élever contre la _Cabarrus_
contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
traînait à sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres réunions que leurs clubs
et leurs assemblées de sections; ils n'allaient pas y chercher des
plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
de l'échafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
la convention se montraient encore aux séances des jacobins; quelques-uns y
portaient leur célébrité, mais ils étaient silencieux et sombres: c'étaient
Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
sans raison personnelle de défendre leur conduite révolutionnaire.

C'était au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
surtout, où ils avaient à délibérer et à discuter, les rixes devenaient
extrêmement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
des jacobins aux sociétés affiliées, et on voulait l'y faire lire. On avait
aussi à lire, par décret, le rapport de Robert-Lindet sur l'état de la
France, rapport qui en faisait un tableau si fidèle, et qui exprimait d'une
manière si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnêtes
gens étaient animés. Cette lecture devenait chaque décadi le sujet des plus
vives contestations. Les révolutionnaires demandaient à grands cris
l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comités
révolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient à la tribune
pour les combattre, et en l'écrivant, ils s'écriaient: Nous les
exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours à
la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
système de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
sans avoir rien pu lire. Alors les révolutionnaires, qui ne se faisaient
pas scrupule de dépasser l'heure légale, attendaient que leurs adversaires,
qui affectaient d'obéir à la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
plaisait, et prenaient toutes les délibérations qui leur convenaient.

On rapportait chaque jour à la convention des scènes de ce genre, et on
s'élevait contre les anciens membres des comités révolutionnaires, qui
étaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club électoral,
plus bruyant à lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser à
bout la patience de l'assemblée, par une adresse des plus dangereuses.
C'était là, comme nous l'avons dit, que se réunissaient toujours les hommes
les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
députation de ce club vint demander que l'élection des magistrats
municipaux fût rendue au peuple; que la municipalité de Paris, qui n'avait
pas été rétablie depuis le 9 thermidor, fût reconstituée; qu'enfin, au lieu
d'une seule séance de section par décade, il fût permis de nouveau d'en
tenir deux. A cette dernière pétition, une foule de députés se levèrent,
firent entendre les plaintes les plus vives, et demandèrent des mesures
contre les membres des anciens comités révolutionnaires, auxquels on
attribuait tous les désordres. Legendre, quoiqu'il eût désapprouvé la
première attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
Barrère, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal était
dans les membres des anciens comités de gouvernement, qui abusaient de
l'indulgence de l'assemblée à leur égard, et qu'il était temps enfin de
punir leur ancienne tyrannie, pour en empêcher une nouvelle. Cette
discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Après de
longues et déplorables récriminations, l'assemblée ne rencontrant encore
que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononça une seconde fois
l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposés pour réprimer
les écarts des sociétés populaires, et les abus du droit de pétition. On
imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple français, qui
exprimerait, d'une manière encore plus nette et plus énergique, les
sentimens de l'assemblée, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
suivre. Cette idée fut adoptée. Le député Richard, qui revenait de l'armée,
soutint que ce n'était pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
pétitions ne manqueraient pas de répondre; qu'il ne fallait plus souffrir
qu'on vînt proférer à la barre des paroles qui, prononcées dans les rues,
feraient arrêter ceux qui se les permettraient. «Il est temps, dit Bourdon
(de l'Oise), de vous adresser des vérités utiles. Savez-vous pourquoi vos
armées sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
exacte discipline. Ayez dans l'état une bonne police, et vous aurez un bon
gouvernement. Savez-vous d'où viennent les éternelles attaques dirigées
contre le vôtre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
démocratique dans vos institutions. Ils se plaisent à répandre que vous
n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez éternellement livrés à
l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
ne sût pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empêche
l'achèvement de la révolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; détrompons
nos ennemis; c'est par l'abus des sociétés populaires et du droit de
pétition qu'ils veulent nous détruire; c'est cet abus qu'il faut réprimer.»

On présenta divers moyens de réprimer l'abus des sociétés populaires, sans
les détruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs députés
montagnards qui siégaient dans leur société, et surtout pour leur enlever
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
défendre à tous les membres de la convention d'être membres d'aucune
société populaire. Cette proposition fut adoptée. Mais une foule de
réclamations s'élevèrent de la Montagne; on dit que le droit de se réunir
pour s'éclairer sur les intérêts publics était un droit appartenant à tous
les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus dépouiller un député qu'aucun
autre membre de l'état; que par conséquent le décret adopté était une
violation d'un droit absolu et inattaquable. Le décret fut rapporté.
Dubois-Crancé fit alors une autre motion. Racontant la manière dont les
jacobins s'étaient épurés, il montra que cette société recelait encore dans
son sein les mêmes individus qui l'avaient égarée sous Robespierre. Il
soutint que la convention avait le droit de l'épurer de nouveau, tout comme
elle faisait, par ses commissaires, à l'égard des sociétés de départemens;
et il proposa de renvoyer la question aux comités compétens, pour qu'ils
imaginassent un mode convenable d'épuration, et des moyens de rendre les
sociétés populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
accueillie.

Ce décret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'écrièrent que
Dubois-Crancé avait trompé la convention; que l'épuration ordonnée après le
9 thermidor s'était rigoureusement exécutée; qu'on n'avait pas le droit de
la recommencer; qu'ils étaient tous également dignes de siéger dans cette
illustre société qui avait rendu tant de services à la patrie; que, du
reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus sévère, et qu'ils étaient
prêts à se soumettre à l'investigation de la convention. En conséquence,
ils décidèrent que la liste de tous les membres serait imprimée, et portée
à la barre par une députation. Le jour suivant, 13 vendémiaire (4 octobre),
ils furent moins dociles; ils dirent que leur décision rendue la veille
était inconsidérée; que remettre la liste des membres de la société à
l'assemblée, c'était lui reconnaître le droit d'épuration, qui
n'appartenait à personne; que tous les citoyens ayant la faculté de se
réunir, sans armes, pour conférer sur les questions d'intérêt public, nul
individu ne pouvait être déclaré indigne de faire partie d'une société;
que, par conséquent, l'épuration était contre tous les droits, et qu'il ne
fallait point aller porter la liste. «Les sociétés populaires,» s'écria le
nommé Giot, jacobin forcené, et l'un des employés auprès des armées, «les
sociétés populaires n'appartiennent qu'à elles-mêmes. S'il en était
autrement, l'infâme cour aurait épuré celle des jacobins, et vous auriez vu
ces banquettes, qui ne doivent être occupées que par la vertu, souillées
par la présence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-même,
qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
osé, on l'entreprendrait au moment où les jacobins ont juré d'abattre tous
les tyrans, quels qu'ils soient, et d'être toujours soumis à la
convention!... J'arrive des départemens; je puis vous assurer que
l'existence des sociétés populaires est extrêmement compromise; j'ai été
traité de scélérat, parce que le titre de jacobin était sur ma commission.
On m'a dit que j'appartenais à une société qui n'était composée que de
brigands. Il y a des menées sourdes pour éloigner de vous les autres
sociétés de la république; j'ai été assez heureux pour arrêter la scission,
et resserrer les liens de la fraternité entre vous et la société de
Bayonne, que Robespierre avait calomniée dans votre sein. Ce que je viens
de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
toujours attachés aux principes et à la convention, et surtout ne
reconnaissez à aucune autorité le droit de vous épurer.» Les jacobins
applaudirent ce discours, et décidèrent qu'ils ne porteraient pas leur
liste à la convention, et qu'ils attendraient ses décrets.

Le club électoral était encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa dernière
pétition, on l'avait chassé de l'Évêché, et il était allé se réfugier dans
une salle du Musée, tout près de la convention. Là, dans une séance de
nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trépignemens des
femmes qui remplissaient les tribunes, il déclara que la convention avait
outrepassé la durée de ses pouvoirs; qu'elle avait été envoyée pour juger
le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
choses, et que par conséquent sa tâche était remplie, et ses pouvoirs
expirés.

Ces scènes des jacobins et du club électoral furent dénoncées de nouveau à
la convention, qui renvoya tout aux comités chargés de lui présenter un
projet relatif aux abus des sociétés populaires. Elle avait voté une
adresse au peuple français, comme elle se l'était proposé, et l'avait
envoyée aux sections et à toutes les communes de la république. Cette
adresse, écrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une manière plus
positive et plus précise les sentimens exprimés dans le rapport de Lindet.
Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
révolutionnaires voulaient empêcher de la lire, et s'opposaient à ce qu'on
votât en réponse des adresses d'adhésion; ils faisaient adopter, au
contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'intérêt qu'on
prenait à leur cause. Souvent, après avoir de cette manière décidé un vote,
des renforts arrivaient à leurs adversaires, qui les chassaient, et la
section ainsi renouvelée décidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre à la
convention. Dans la première, on célébrait les services des sociétés
populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
on disait que la section, délivrée du joug des anarchistes et des
terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu à la convention, lui
offrir ses bras et sa vie, pour combattre à la fois les continuateurs de
Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait à ces
débats, attendant le projet sur la police des sociétés populaires.

Il fut présenté le 25 vendémiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
de rompre la coalition que formaient en France toutes les sociétés des
jacobins. Affiliées à la société-mère, correspondant régulièrement avec
elle, et obéissant à ses ordres, elles composaient un vaste parti,
habilement organisé, qui avait un centre et une direction; et c'était là ce
qu'on voulait détruire. Le décret défendait _toutes affiliations,
fédérations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
sociétés populaires_. Il portait en outre qu'aucune pétition ou adresse ne
pourrait être faite en nom collectif, afin d'éviter ces manifestes
impérieux que les envoyés des jacobins ou du club électoral venaient lire à
la barre, et qui étaient devenus souvent des ordres pour l'assemblée. Toute
adresse ou pétition devait être individuellement signée. On s'assurait par
là le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
espérait les mettre en contradiction par la nécessité de signer. Le tableau
des membres de chaque société devait être dressé sur-le-champ et affiché
dans le lieu des réunions. A peine ce décret fut-il lu à l'assemblée,
qu'une foule de voix s'élevèrent pour le combattre. «On veut, disaient les
montagnards, détruire les sociétés populaires; on oublie qu'elles ont sauvé
la révolution et la liberté; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
puissant de réunir les citoyens, et de conserver en eux l'énergie et le
patriotisme; on attente, en leur défendant la correspondance, au droit
essentiel, appartenant à tous les citoyens, de correspondre entre eux,
droit aussi sacré que celui de se réunir paisiblement pour conférer sur les
questions d'intérêt public.» Les députés Lejeune, Duhem, Crassous, tous
jacobins, tous intéressés vivement à écarter ce décret, n'étaient pas les
seuls à s'exprimer ainsi. Le député Thibaudeau, républicain sincère,
étranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-même effrayé
des conséquences de ce décret, et en demandait l'ajournement, craignant
qu'il ne nuisit à l'existence même des sociétés populaires. On ne veut pas
les détruire, répondaient les thermidoriens, auteurs du décret; on ne veut
que les soumettre à une police nécessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
(de Thionville) s'écrie: «Président, rappelle les préopinans à l'ordre;
ils prétendent que nous voulons anéantir les sociétés populaires, tandis
qu'il s'agit seulement de régler leurs rapports actuels.» Rewbell,
Bentabolle, Thuriot, démontrent qu'il n'est nullement question de les
supprimer. «Les empêche-t-on, disaient-ils, de se réunir paisiblement et
sans armes, pour conférer sur les intérêts publics? non sans doute; ce
droit reste intact. On les empêche de s'affilier, de se fédérer, et on ne
fait à leur égard que ce qu'on a déjà fait à l'égard des autorités
départementales. Celles-ci, par le décret du 14 frimaire qui institue le
gouvernement révolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
entre elles. Serait-il possible qu'on permît aux sociétés populaires ce
qu'on a défendu aux autorités départementales? On leur défend de
correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France à l'autre; mais
les citoyens correspondent-ils par président et secrétaires? C'est cette
correspondance officielle entre corps puissans et constitués qu'on veut et
qu'on a raison de vouloir empêcher, pour détruire un fédéralisme plus
monstrueux et plus dangereux que celui des départemens. C'est par ces
affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus à
exercer une influence véritable sur le gouvernement, et à se donner dans la
direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'à la
représentation nationale elle-même.

» Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comité de sûreté
générale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
thermidorien, s'écrie: «Les sociétés populaires ne sont pas le peuple; je
ne vois le peuple que dans les assemblées primaires: les sociétés
populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes,
comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer à côté de la
représentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
résolutions. A côté de la convention, je vois une autre représentation
s'élever, et cette représentation siège aux Jacobins.» Des applaudissemens
nombreux interrompent Bourdon; il continué en ces termes: «J'apporte si peu
de passion ici, que, pour avoir l'unité et la paix, je dirais volontiers au
peuple: Choisis entre les hommes que tu as désignés pour te représenter, et
ceux qui se sont élevés à côté d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
représentation unique.» De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
il reprend: «Oui, s'écrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
hommes qui ont voulu proscrire les représentans chargés de la confiance
nationale, entre vous et les hommes qui, liés avec la municipalité de
Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberté! Citoyens,
voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
anciennes limites de la Gaule? présentez aux Belges, aux peuples qui
bordent le Rhin, une révolution paisible, une république sans une doublé
représentation, une république sans comités révolutionnaires, teints du
sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
une demi-liberté, nous vous la donnons tout entière, mais en vous épargnant
les maux cruels qui précèdent son établissement, en vous épargnant les
sanglantes épreuves par lesquelles nous avons passé nous-mêmes. Songez,
citoyens, que pour dégoûter les peuples voisins de s'unir à vous, on leur
dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
ne sait s'il faut s'adresser à la convention ou aux jacobins. Donnez au
contraire l'unité et l'ensemble à votre gouvernement, et vous verrez
qu'aucun peuple n'a d'éloignement pour vous et vos principes; vous verrez
qu'aucun peuple ne hait la liberté.»

Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du décret, disant
qu'il est trop important pour être rendu brusquement; ils réclament la
parole tous à la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
cette ardeur qu'il porte à la tribune comme sur les champs de bataille. Le
président la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
encore entendus contre le décret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'élance une
dernière fois à la tribune: «Citoyens, dit-il, quand il fut question
d'établir la république, vous l'avez décrétée sans renvoi ni rapport;
aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'établir une seconde fois, en
la sauvant des sociétés populaires coalisées contre elle. Citoyens, il ne
faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgré le sang et les cadavres
qui en obstruent l'entrée; osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et
les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
tranquillement les grands intérêts de la patrie. Je vous demande de rendre
ce décret qui sauve la république, comme celui qui l'a créée, c'est-à-dire
sans renvoi ni rapport.»

Merlin est applaudi, et le décret voté sur-le-champ, article par article.
C'était le premier coup porté à cette société célèbre, qui jusqu'à ce jour
avait fait trembler la convention, et avait servi à lui imprimer la
direction révolutionnaire. C'étaient moins les dispositions du décret,
d'ailleurs assez faciles à éluder, que le courage de le rendre, qui
importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
prochaine. Réunis le soir dans leur salle, ils commentent le décret, et la
manière dont il a été rendu. Le député Lejeune, qui le matin s'était opposé
de toutes ses forces à son adoption, se plaint de n'avoir pas été secondé;
il dit que peu de membres de l'assemblée ont pris la parole pour défendre
la société dont ils font partie. «Il est, dit-il, des membres de la
convention, célèbres par leur énergie révolutionnaire et patriotique, qui
aujourd'hui ont gardé un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
de tyrannie comme on les en a accusés, ou ils ont travaillé pour le bonheur
public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent être punis; dans
le second, leur tâche n'est pas finie. Après avoir préparé par leurs
veilles les succès des défenseurs de la patrie, ils doivent défendre les
principes et les droits du peuple attaqués. Il y a deux mois, vous parliez
sans cesse des droits du peuple à cette tribune, vous Collot et Billaud,
pourquoi avez-vous cessé de les défendre? Pourquoi vous taisez-vous
aujourd'hui qu'une foule d'objets réclament encore votre courage et vos
lumières!»

Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait été portée
contre eux, un morne silence. Interpellés par leur collègue Lejeune, et
accusés de n'avoir pas défendu la société, ils prennent la parole et
déclarent que, s'ils ont gardé le silence, c'est par prudence et non par
faiblesse; qu'ils ont craint de nuire à l'avis soutenu par les patriotes,
en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
est le seul motif de leur réserve; que, d'ailleurs, accusés d'avoir dominé
la convention, ils ont voulu répondre à leurs accusateurs en cherchant à
s'annuler; qu'ils sont charmés de se voir provoqués par leurs collègues, à
sortir de cette nullité volontaire, et autorisés en quelque sorte à se
dévouer encore à la cause de la liberté et de la république.

Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
à la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
avec toute la France par la tribune. Goujon les engage à respecter la loi
rendue, ils le promettent; mais le nommé Terrasson leur propose un moyen de
remplacer la correspondance, tout en restant fidèles à la loi. Ils feront
une lettre circulaire, non pas écrite au nom des jacobins, et adressée à
d'autres jacobins, mais _signée par tous les hommes libres, réunis dans la
salle des Jacobins, et adressée à tous les hommes libres de France, réunis
en sociétés populaires_. Le moyen est adopté avec grande joie, et le projet
d'une pareille circulaire résolu.

On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
combien peu ils étaient disposés à profiter de la leçon qu'elle venait de
leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
mesures à leur égard, la convention se mit à poursuivre la tâche que Robert
Lindet lui avait tracée dans son rapport, et à discuter les questions
proposées par lui. Il s'agissait de réparer les conséquences d'un régime
violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre à toutes
les classes la sécurité, le goût de l'ordre et du travail. Mais ici on
était aussi divisé de système et aussi disposé à s'emporter que sur toutes
les autres matières.

Les réquisitions, le _maximum_, les assignats, le séquestre des biens des
étrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
violentes que les emprisonnemens et les exécutions. Les thermidoriens, fort
ignorans en matière d'économie publique, s'attachaient, par esprit de
réaction, à censurer d'une manière amère et outrageante tout ce qui s'était
fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration générale de
l'état, pendant l'année précédente, quelque chose était irréprochable et
complètement justifié par la nécessité, c'était l'administration des
finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
plus influent du comité des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
trésor; il avait fait émettre, à la vérité, beaucoup d'assignats, mais
c'était là l'unique ressource; et il s'était brouillé avec Robespierre,
Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas à plusieurs dépenses
révolutionnaires. Quant à Lindet, chargé des transports et des
réquisitions, il avait travaillé avec un zèle admirable à tirer de
l'étranger, à requérir en France, et à transporter soit aux armées, soit
dans les grandes communes, les approvisionnemens nécessaires. Le moyen des
réquisitions était violent; mais il était reconnu le seul possible, et
Lindet s'était appliqué à en user avec le plus grand ménagement. Il ne
pouvait d'ailleurs répondre ni de la fidélité de tous ses agens, ni de la
conduite de tous ceux qui avaient droit de requérir, tels que les
fonctionnaires municipaux, les représentans, et les commissaires aux
armées.

Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
plus injustes attaques contre le système général de ces moyens
révolutionnaires, et contre la manière de les employer. La cause première
de tous les maux, selon eux, c'était la trop grande émission dés assignats;
cette émission excessive les avait dépréciés, et ils s'étaient trouvés en
disproportion démesurée avec les denrées et les marchandises. C'est ainsi
que le _maximum_ était devenu si oppressif et si désastreux, parce qu'il
obligeait le vendeur ou le créancier remboursé à recevoir une valeur
nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
remède, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
attribuaient l'émission excessive des assignats à Cambon, et semblaient lui
imputer ainsi tous les maux de l'état. Ils lui reprochaient encore le
séquestre des biens étrangers, mesure qui, ayant provoqué des représailles
contre les Français, avait interrompu toute circulation de valeurs, détruit
toute espèce de crédit, et ruiné entièrement le commerce. Quant à la
commission des approvisionnemens, les mêmes censeurs l'accusaient d'avoir
tourmenté la France par les réquisitions, d'avoir dépensé des sommes
énormes à l'étranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
dénuement, à l'entrée d'un hiver rigoureux. Ils proposèrent de lui faire
rendre des comptes sévères.

Cambon était d'une intégrité que tous les partis ont reconnue. Il joignait
à un zèle ardent pour la bonne administration des finances, un caractère
bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
fait dire à Tallien et à ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement à la
première calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter à ses attaques de
tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
nombreuses séances consacrées à la discussion de ces matières, il s'élança
à la tribune, et dit à Tallien: «Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
nuages sur ma probité! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrétaire de la commune, et
j'en ai la preuve au comité des finances; tu as ordonnancé une dépense de
quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
pas rendu tes comptes pour ta mission à Bordeaux, et j'ai encore la preuve
de tout cela au comité. Tu resteras à jamais suspect de complicité dans les
crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
complicité qui devrait à jamais te condamner au silence.» On interrompit
Cambon, on lui dit que ces personnalités étaient étrangères à la
discussion, que personne n'accusait sa probité, qu'il s'agissait seulement
du système financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurés, et dit
qu'il ne répondrait pas à ce qui lui était personnel, mais seulement à ce
qui touchait aux questions générales. Cambon prouva ensuite que les
assignats avaient été la seule ressource de la révolution: que les dépenses
s'étaient élevées à trois cents millions par mois; que les recettes, dans
le désordre qui régnait, avaient à peine fourni le quart de cette somme,
qu'il avait fallu y suppléer chaque mois avec des assignats; que la
quantité en circulation n'était pas un mystère, et montait à six milliards
quatre cents millions; que du reste les biens nationaux représentaient
douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
république; qu'il avait, au péril de sa vie, sauvé cinq cents millions que
Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer à certaines
dépenses; qu'il avait long-temps résisté au _maximum_ et au séquestre; et
que, quant à la commission de commerce, obligée de payer les blés à
l'étranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
quatorze, il n'était pas étonnant qu'elle eût fait des pertes énormes.

Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, à tort
ou à raison, n'avaient pas une réputation intacte, et qui s'attaquaient à
un homme très pur, très instruit et très violent, firent perdre beaucoup de
temps à l'assemblée. Quoique les attaques eussent cessé du côté des
thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il répétait
à la tribune: «M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vérifier mes
comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
n'accuse pas votre probité.» Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
de ce conflit de personnalités, l'assemblée prit, autant qu'elle put, les
mesures les plus capables de réparer ou d'adoucir le mal.

Elle ordonna un compte général des finances, présentant les recettes et les
dépenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
sans toutefois recourir à la démonétisation, afin de ne pas les
discréditer. Sur la proposition de Cambon, elle renonça à une ressource
financière misérable, qui donnait lieu à de nombreuses exactions et
contrariait les préjugés de beaucoup de provinces: c'était la fonte de
l'argenterie des églises. On avait évalué d'abord cette argenterie à un
milliard; en réalité elle ne s'élevait qu'à trente millions. Il fut décidé
qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dépôt dans
les communes. La convention chercha ensuite à corriger les plus graves
inconvéniens du _maximum_. Quelques voix s'élevaient déjà pour le faire
abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnée dans les prix empêcha
de céder à cette impulsion des réacteurs. On songea seulement à modifier la
loi. Le _maximum_ avait contribué à tuer le commerce, parce que les
commerçans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
fret ni celui des assurances. En conséquence toute denrée coloniale, toute
marchandise de première nécessité, toute matière première apportée de
l'étranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des réquisitions,
et put être vendue à pris libre, de gré à gré. Même faveur fut accordée aux
marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
sans trouver de débit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
inconvénient extrêmement grave. La production du blé était plus coûteuse et
moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
fermiers dans ces provinces ne payait pas même leurs avances. Il fut décidé
que les prix des grains varieraient dans chaque département, d'après ceux
de 1790, et qu'ils seraient portés à deux tiers en sus. En augmentant ainsi
le prix des subsistances, on songea à élever les appointemens, les
salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idée, loyalement
proposée par Cambon, fut repoussée comme perfide par Tallien, et ajournée.

On s'occupa ensuite des réquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
générales, illimitées, confuses, qu'elles n'épuisassent plus les moyens de
transport, on décida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
seule le droit de requérir; qu'elle ne pourrait plus requérir ni toute une
denrée, ni tous les produits d'un département, mais qu'elle désignerait
l'objet, sa nature, sa quantité, l'époque de la livraison et du paiement,
qu'elle ne demanderait qu'au fur et à mesure du besoin, et dans le district
le plus voisin du lieu à approvisionner. Les représentans près les armées
eurent seuls, dans le cas urgent d'un défaut de vivres ou d'un mouvement
rapide, la faculté de faire immédiatement les réquisitions nécessaires.

La question du séquestre des valeurs étrangères fut vivement agitée. Les
uns disaient que la guerre ne devait pas s'étendre des gouvernemens aux
sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
relations et leurs échanges, et n'attaquer que les armées; que les Français
n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendît les 100; que
le séquestre était ruineux pour nos banquiers, car ils étaient obligés de
déposer au trésor ce qu'ils devaient à l'étranger, tandis qu'ils ne
recevaient pas ce que l'étranger leur devait à eux, les gouvernemens s'en
emparant toujours par représailles; que cette mesure ainsi prolongée
rendait le commerce français suspect même aux neutres; qu'enfin la
circulation des effets de crédit ayant cessé, il fallait payer en argent
une partie des denrées tirées des pays voisins. Les autres répondaient que,
puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tête des
rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions séquestrés,
l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
millions des Français seraient toujours retenus; que rétablir la
circulation des valeurs, ce n'était que fournir aux émigrés le moyen de
recevoir des fonds.

La convention n'osa pas trancher la question, et décida seulement que le
séquestre serait levé à l'égard des Belges, que la conquête avait en
quelque sorte remis en paix avec la France, et à l'égard des négocians de
Hambourg, qui n'étaient pas coupables de la guerre déclarée par l'empire,
et dont les valeurs représentaient des blés fournis à la France.

A toutes ces mesures réparatrices prises dans l'intérêt de l'agriculture et
du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
sécurité et rappeler les négocians. Un ancien décret mettait hors la loi
tous ceux qui s'étaient soustraits ou à un jugement, ou à une application
d'une loi; il fut aboli, et les condamnés par les commissions
révolutionnaires, les suspects qui s'étaient cachés, purent rentrer dans
leur domicile. On rendit aux suspects encore détenus l'administration de
leurs biens. Lyon fut déclaré n'être plus en état de rébellion; son nom lui
fut rendu; les démolitions cessèrent; on lui restitua les marchandises qui
étaient séquestrées par les communes environnantes; ses négocians n'eurent
plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expédier, et la
circulation recommença pour cette cité malheureuse. Les membres de la
commission populaire de Bordeaux et leurs adhérens, c'est-à-dire presque
tous les négocians bordelais, étaient hors la loi: le décret porté contre
eux fut rapporté. Une colonne infamante devait être placée à Caen en
mémoire du fédéralisme; on décida qu'elle ne serait pas élevée. Sedan fut
libre de fabriquer toutes les espèces de drap. Les départemens du Nord, du
Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispensés de l'impôt
territorial pendant quatre ans, à la condition pour eux de rétablir la
culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
Vendée. Les représentais Hentz et Francastel, le général Turreau et
plusieurs autres qui avaient exécuté les décrets formidables de la terreur,
furent rappelés. On prétendit, naturellement, qu'ils étaient complices de
Robespierre et du comité de salut public, qui avaient voulu faire durer
éternellement la guerre de la Vendée en employant la cruauté. On ne sait
pourquoi le comité aurait eu une pareille intention; mais les partis se
rendent absurdité pour absurdité. Vimeux fut appelé à commander dans la
Vendée, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrées de nouveaux
représentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.

On voit combien était rapide et général le retour vers d'autres idées. Il
était naturel qu'en songeant à toutes les espèces de maux, à toutes les
classes de proscrits, l'assemblée songeât aussi à ses propres membres.
Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux étaient détenus à
Port-Libre, pour avoir signé une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
écrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du côté
droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levèrent dans une
question qui intéressait la sécurité du vote, et demandèrent la
réintégration de leurs collègues. Alors s'éleva une de ces discussions
orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance dès qu'on
soulevait le passé. «Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'écrient les
montagnards; vous voulez flétrir une journée que jusqu'à ce jour vous avez
proclamée glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
son opposition, manqua perdre la république; vous voulez réhabiliter le
fédéralisme!!!» Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
étaient embarrassés; et, pour reculer la décision, la convention ordonna un
rapport sur les soixante-treize.

Il est dans la nature des réactions non-seulement de chercher à réparer le
mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On réclamait chaque
jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait déjà demandé
celui de Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
des anciens comités. Le temps amenait à tout instant des propositions du
même genre. Les noyades de Nantes, restées long-temps inconnues, venaient
enfin d'être révélées. Cent trente-trois Nantais, envoyés à Paris pour être
jugés par le tribunal révolutionnaire, n'étaient arrivés qu'après le 9
thermidor; ils avaient été acquittés, et écoutés avec faveur dans toutes
les révélations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
publique fut telle, qu'on se vit obligé de mander à Paris les membres du
comité révolutionnaire de Nantes. Leur procès venait de faire connaître
toutes les atrocités ordinaires de la guerre civile. À Paris, et loin du
théâtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eût été poussée
aussi loin. Les accusés n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient à tous
les griefs: la Vendée à leurs portes, et les ordres du représentant
Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'élevaient chaque
jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vînt partager leur
sort, et rendre compte lui-même des actes qu'il avait ordonnés. Le public
en masse réclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
tribunal révolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
montagnards demandaient si, après avoir déjà enfermé Lebon et David, et
accusé plusieurs fois Billaud, Collot et Barrère, on ne finirait pas par
poursuivre tous les députés qui étaient allés en mission. Pour rassurer
leurs craintes, on imagina de rendre un décret sur les formes à employer
dans les poursuites contre un membre de la représentation nationale. Ce
décret fut long-temps discuté, et avec le plus grand acharnement de part et
d'autre. Les montagnards voulaient, pour éviter une nouvelle décimation,
rendre les formalités longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
réacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
et plus sûre la punition de certains députés désignés sous le nom de
proconsuls. Il fut décrété enfin que toute dénonciation serait renvoyée aux
trois comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, qui
décideraient s'il y avait lieu à examen; que, dans le cas d'une décision
affirmative, il serait formé au sort une commission de vingt-un membres
pour faire un rapport; que, d'après ce rapport et la défense contradictoire
du député inculpé, la convention déciderait enfin s'il y avait lieu à
accusation, et enverrait le député devant le tribunal compétent.

Aussitôt le décret rendu, les trois comités déclarèrent qu'il y avait lieu
à examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formée;
elle s'empara des pièces du procès, fit comparaître Carrier devant elle, et
commença une instruction. D'après ce qui s'était passé au tribunal
révolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
faits, le sort de Carrier ne pouvait être douteux. Les montagnards, tout en
condamnant les crimes de Carrier, prétendaient que, si on le poursuivait,
ce n'était pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue série
de vengeances contre les hommes dont l'énergie avait sauvé la France. Leurs
adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comité
révolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
Le comité de sûreté générale, craignant qu'il ne prît la fuite, le fit
entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
cependant ne songeait pas à s'enfuir. Quelques révolutionnaires l'avaient
secrètement engagé à s'échapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
semblait accablé et paralysé en quelque sorte par l'horreur publique. Un
jour il s'aperçut qu'il était poursuivi, s'arrêta devant un des agens, lui
demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
une rixe s'ensuivit, la force armée accourut, Carrier fut saisi et conduit
à sa demeure. Cette scène excita une grande rumeur dans l'assemblée et de
violentes réclamations aux Jacobins. On dit que la représentation nationale
avait été violée dans la personne de Carrier, et on demanda des
explications au comité de sûreté générale. Ce comité expliqua comment les
faits s'étaient passés, et, quoique vivement censuré, il eut du moins
l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'évasion de Carrier.
Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut à la mise en
accusation devant le tribunal révolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
se défendre; il rejeta toutes les cruautés sur l'exaspération produite par
la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours
menaçante, enfin sur l'impulsion du comité de salut public, auquel il n'osa
pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
d'énergie féroce qui avait entraîné plusieurs commissaires de la
convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, déjà soulevées
plusieurs fois; on se voyait exposé encore à discuter la part de chacun
dans les violences de la révolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
les comités, les comités sur la convention, la convention sur la France,
cette inspiration qui avait amené de si affreuses mais de si grandes
choses, qui était commune à tout le monde, et qui surtout dépendait d'une
situation sans exemple. «Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
désespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du
président.» Cependant le récit des horreurs commises à Nantes avait excite
une indignation si grande, que pas un membre n'osa défendre Carrier, et ne
songea à le justifier par des considérations générales. Il fut décrété
d'accusation à l'unanimité, et envoyé au tribunal révolutionnaire.

La réaction faisait donc des progrès rapides. Les coups qu'on n'avait pas
osé frapper encore sur les membres des anciens comités de gouvernement,
étaient dirigés sur Carrier. Tous les membres des comités révolutionnaires,
tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
enfin qui avaient été chargés de fonctions rigoureuses, commençaient à
trembler pour eux-mêmes.

Les jacobins, déjà frappés d'un décret qui leur interdisait l'affiliation
et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
depuis les derniers événemens[1], il était peu probable qu'ils sussent se
contenir, et éviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
qui s'était passé à l'égard de Carrier amena en effet une séance orageuse
dans leur club. Crassous, député et jacobin, fit un tableau des moyens
employés par l'aristocratie pour perdre les patriotes. «Le procès qui
s'instruit maintenant devant le tribunal révolutionnaire, dit-il, est sa
principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
accusés ont à peine la faculté d'être entendus devant le tribunal; les
témoins sont presque tous des gens intéressés à faire grand bruit de cette
affaire; quelques-uns ont des passeports signés des chouans; les
journalistes, les pamphlétaires sont coalisés pour exagérer les moindres
faits, entraîner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
circonstances qui ont amené et qui expliquent les malheurs arrivés,
non-seulement à Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
prend garde, elle se verra déshonorée par ces aristocrates, qui ne font
tant de bruit de ce procès que pour en faire rejaillir sur elle tout
l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
dissoudre la convention, mais ces hommes coalisés pour la compromettre; et
l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
garde; l'attaque contre eux est commencée; qu'ils se serrent et soient
prêts à se défendre avec énergie.»

Plusieurs jacobins parlèrent après Crassous, et répétèrent à peu près les
mêmes choses. «On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautés commises
envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on
fusillait à la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
familles de deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent
donc aussi demander vengeance.» Les esprits étaient extrêmement animés; la
séance se changeait en un véritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
auquel les jacobins reprochaient son silence, prit à son tour la parole.
«La marche des contre-révolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
voulurent, sous l'assemblée constituante, faire le procès à la révolution,
ils appelèrent les jacobins des désorganisateurs, et les fusillèrent au
Champ-de-Mars. Après le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher
l'établissement de la république, ils les appelèrent des buveurs de sang,
et les chargèrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
mêmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. La
tranchée est ouverte, les patriotes vont se réveiller et reprendre toute
leur énergie; nous avons déjà mille fois exposé notre vie; si l'échafaud
nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire
l'immortel Sidney!»

Ce discours électrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
patriotes menacés, et de se défendre jusqu'à la mort.

Dans la situation où étaient les partis, une pareille séance ne pouvait
manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
qui jusque-là s'était abstenu de se montrer à aucune des deux tribunes,
étaient une véritable déclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
Montagne, où était le compte rendu de la séance des Jacobins, et dénonce
ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
montagnards se soulèvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
nombre de ceux qui ont fait élargir les aristocrates. Duhem le traite de
coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effrayé du
tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes à s'expliquer sur le _réveil du
lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. À la tribune! lui
crie-t-on de toutes parts; il résiste, mais il est enfin obligé d'y monter,
et de prendre la parole. «Je ne désavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
émise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
individuelles, j'ai gardé le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
vu l'aristocratie se lever plus menaçante que jamais.» À ces derniers mots
le rire éclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. «Faites
sortir les chouans!» s'écrie-t-on à la Montagne. Billaud continue au milieu
des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
embarrassée, qu'on a élargi des royalistes connus, et enfermé les patriotes
les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
France, qu'on vient de mettre en liberté, et qui peut former à elle seule
un noyau de contre-révolution. On éclate de rire à ces derniers mots. Il
ajoute que la conduite secrète des comités dément le langage public des
adresses de la convention; que, dans un pareil état de choses, il a été
fondé à parler du réveil nécessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
hommes sur leurs droits qui les conduit à l'esclavage.

Quelques applaudissemens[1] se font entendre à la Montagne en faveur de
Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblée laissent éclater le
rire avec plus dé force, et semblent n'éprouver que cette insultante pitié
qu'inspiré la puissance renversée, balbutiant de vaines paroles pour sa
justification. Tallien se hâte de succéder à Billaud pour repousser ses
reproches. «Il est temps, dit-il, de répondre à ces hommes qui veulent
diriger les mains du peuple contre la convention.» Personne ne le veut,
s'écrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, répondent d'autres, on
veut diriger les mains du peuple contre la convention! «Ce sont, continue
Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes
criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de
l'administration, la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les
assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prétendent que
le peuple doit se réveiller, qui veulent égarer les patriotes en leur
persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui espèrent enfin, à la faveur
d'un mouvement général, empêcher de poursuivre les approbateurs ou les
complices de Carrier.» Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
Billaud, qui ne veut pas de cette complicité avec Carrier, s'écrie de sa
place: «Je déclare que je n'ai point approuvé la conduite de Carrier.» On
ne fait pas attention à cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
celui-ci continue. «Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
plus long-temps deux autorités rivales, que l'on permette à des membres,
qui se taisent ici, d'aller ensuite dénoncer ailleurs ce que vous avez
fait.» Non, non, s'écrient plusieurs voix; point d'autorités rivales de la
convention! «Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
ce soit, déverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
auxquels elle a confié le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait répondu à ce qui
a été dit dans une autre; il suffit que l'unanimité de la convention soit
fortement prononcée contre les hommes de sang.»

De nouveaux applaudissemens prouvent à Tallien que l'assemblée est décidée
à seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
l'Oise) appuie les paroles du préopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
il différât de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
voix énergique. «Quels sont ceux, dit-il, qui blâment nos opérations? c'est
une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
figure un vernis composé avec le fiel des tyrans.» Ces expressions, qui
étaient dirigées contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
sont vivement applaudies. «De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
incarcérer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
cela notre plaisir est différent du vôtre, et notre manière de déblayer les
prisons n'est pas la même. Nous nous y sommes transportés; nous avons fait,
autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
patriotes; si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre.
Mais tandis que nous réparons des crimes, que nous cherchons à vous faire
oublier que ces crimes sont les vôtres, pourquoi allez-vous dans une
société fameuse, nous dénoncer, et égarer le peuple, heureusement peu
nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
convention prenne les moyens d'empêcher ses membres d'aller prêcher la
révolte aux Jacobins.» La convention adopte la proposition de Legendre, et
charge les comités de lui présenter ces moyens.

La convention et les jacobins étaient ainsi en présence, et dans cette
situation où, tous les discours étant épuisés, il ne reste plus qu'à
frapper. L'intention de détruire cette société célèbre commençait à n'être
plus douteuse; il fallait seulement que les comités eussent le courage d'en
faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
toutes leurs séances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
gouvernement actuel à Léopold, à Brunswick, à Cobourg, qui avaient aussi
demandé leur dissolution. Un mot surtout, prononcé à la tribune, leur avait
fourni un texte fécond pour se prétendre calomniés et attaqués. Il avait
été dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comité
des émigrés en Suisse était d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
voulait dire seulement par là que les émigrés souhaitaient des agitations
qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
lettre saisie sur un émigré portait en effet que l'espoir de vaincre la
révolution par les armes était une folie, et qu'il fallait chercher à
l'anéantir par ses propres désordres. Mais si, au contraire, on allait
jusqu'à supposer que les jacobins et les émigrés correspondaient et se
concertaient pour arriver à une même fin, on disait une chose aussi absurde
que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
accusés de cette manière. Aussi ne cessèrent-ils pendant plusieurs jours de
se dire calomniés; et Duhem demanda à plusieurs reprises qu'on vînt lire
ces prétendues lettres à la tribune.

L'agitation dans Paris était extrême. Des groupes nombreux, partis les uns
du Palais-Royal, et composés de jeunes gens à cadenettes et à collet noir,
les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
de tous les quartiers dominés par les jacobins, se rencontraient au
Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Révolution. Les
uns criaient _vive la convention! à bas les terroristes et la queue de
Robespierre!_ Les autres répondaient par les cris de _vive la convention!
vive les jacobins! à bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
différens. La jeunesse dorée avait adopté un air qui s'appelait le _Réveil
du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
la révolution, immortalisé par tant de victoires: _Allons, enfans de la
patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposés, puis on poussait
les cris ennemis, et souvent on s'attaquait à coups de pierres et de bâton;
le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
d'autre au comité de sûreté générale. Les jacobins disaient que ce comité,
tout composé de thermidoriens, relâchait les jeunes gens qu'on lui livrait,
et ne détenait que les patriotes.

Ces scènes durèrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
alarmantes pour que les comités de gouvernement prissent des mesures de
sûreté, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
novembre 1794), les rassemblemens étaient encore plus nombreux et plus
considérables que les jours précédens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
longeant la rue Saint-Honoré, était arrivé devant la salle des Jacobins et
l'avait entourée. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
étaient obstruées; et les jacobins, qui dans ce moment étaient en séance,
pouvaient se croire assiégés. Quelques groupes qui leur étaient favorables
avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
auxquels on répondait par les cris contraires; une lutte s'était engagée,
et comme les jeunes gens étaient les plus forts, ils étaient bientôt
parvenus à dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entouré la
salle du club, et en cassaient les vitres à coups de pierres. Déjà
d'énormes cailloux étaient tombés au milieu des jacobins assemblés.
Ceux-ci, furieux, s'écriaient qu'on les égorgeait; et, se prévalant surtout
de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
disaient qu'on assassinait la représentation nationale. Les femmes qui
remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
guillotine_, avaient voulu sortir pour échapper au danger; mais les jeunes
gens qui les attendaient, s'étant saisis de celles qui cherchaient à fuir,
leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indécens[1], et en
avaient même châtié quelques-unes avec cruauté. Plusieurs étaient rentrées
dans la salle, éperdues, échevelées, disant qu'on voulait les égorger. Les
pierres pleuvaient toujours dans l'assemblée. Les jacobins avaient alors
résolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'énergique
Duhem, armé d'un bâton, s'était mis à la tête de l'une de ces sorties, et
il en était résulté une cohue épouvantable dans la rue Saint-Honoré. Si de
part et d'autre les armes eussent été meurtrières, un massacre s'en serait
suivi. Les jacobins étaient rentrés avec quelques prisonniers; les jeunes
gens, restés au dehors, menaçaient, si on ne leur rendait pas leurs
camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
plus éclatante vengeance.

Cette scène durait depuis plusieurs heures avant que les comités de
gouvernement fussent réunis et pussent donner des ordres. Des émissaires,
partis des Jacobins, étaient venus dire au comité de sûreté générale qu'on
assassinait les députés qui siégeaient dans la société. Les quatre comités,
de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre,
s'étaient rassemblés, et avaient arrêté d'envoyer sur-le-champ des
patrouilles, pour dégager leurs collègues compromis dans cette scène plus
scandaleuse que meurtrière.

Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comité pour se rendre
sur le lieu du combat: il était huit heures. Les membres des comités qui
conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
désiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
salle, comme les y engageaient ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient;
ils restèrent dehors, invitant les jeunes gens à se dissiper, et promettant
de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissipèrent peu à peu les
groupes; ils firent ensuite évacuer la salle des Jacobins, et renvoyèrent
tout le monde chez soi.

Le calme rétabli, ils retournèrent vers leurs collègues, et les quatre
comités passèrent la nuit à discuter sur le parti à prendre. Les uns
étaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
thermidor, commençait à s'effrayer de la réaction, et semblait pencher pour
les jacobins. On se sépara sans avoir pris un parti.

Le lendemain matin (20 brumaire), une scène des plus violentes éclata dans
l'assemblée. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, à soutenir que
la veille on avait égorgé les patriotes, et que le comité de sûreté
générale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part à la
discussion faisaient un bruit épouvantable, et semblaient d'un côté
appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
et immédiatement après une foule de membres demandèrent la parole: Bourdon
(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comité; Duhem, Duroy,
Bentabolle pour le combattre. Chacun parla à son tour, présenta les faits
dans un sens, et fut interrompu par les démentis de ceux qui avaient vu les
faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperçu que des groupes où
l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontré que des
groupes où l'on maltraitait les jeunes gens, et où l'on attaquait la
convention et les comités. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
dans toutes les discussions de ce genre, s'écria que les coups avaient été
dirigés par les aristocrates qui dînaient chez la Cabarrus, et qui allaient
chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura évident au
milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comités, malgré
leur empressement à se réunir et à convoquer la force armée, n'avaient pu
cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
patrouilles dirigées vers la rue Saint-Honoré, ils n'avaient pas voulu
dégager les jacobins par la force, et s'étaient contentés de faire écouler
peu à peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montré une indulgence assez
naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
lesquels on ne disait pas que le gouvernement fût livré à des
contre-révolutionnaires. On ne pouvait guère, en effet, leur demander
davantage. Empêcher qu'on ne maltraitât leurs ennemis était leur devoir;
mais c'était trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent à la baïonnette
leurs propres amis, c'est-à-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
présentaient en foule prêts a les appuyer contre les révolutionnaires. Ils
déclarèrent à la convention qu'ils avaient passé la nuit à discuter la
question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
demanda s'ils avaient arrêté un projet, et sur leur déclaration qu'ils ne
s'étaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
parti, et venir ensuite soumettre leur résolution à l'assemblée.

Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les
rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il
était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les
quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les
séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée
sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale.

L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat.
Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté
qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les
portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.»
La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et
l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations
et des cris de _Vive la république! vive la convention!_

Ainsi finit cette société dont le nom est resté si célèbre et si odieux, et
qui, semblable à toutes les assemblées, à tous les hommes qui figurèrent
successivement sur la scène, semblable à la révolution même, eut le mérite
et les torts de l'extrême énergie. Placée au-dessous de la convention,
ouverte à tous les nouveaux venus, elle était la lice où les jeunes
révolutionnaires qui n'avaient pas figuré encore, et qui étaient impatiens
de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
ordinairement plus lente des révolutionnaires déjà assis au pouvoir. Tant
qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
prêtes à se sacrifier, la société des jacobins fut utile, et fournit des
hommes dont la révolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
terrible. Quand la révolution, arrivée à son dernier terme, commença à
rétrograder, c'est dans la société des jacobins que furent refoulés les
hommes ardens[1] élevés dans son sein, et qui avaient survécu à cette
action violente. Bientôt elle devint importune par ses inquiétudes,
dangereuse même par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiée par les hommes
qui cherchaient à ramener la révolution du terme extrême où elle était
arrivée, à un juste milieu de raison, d'équité, de liberté, et qui,
aveuglés, comme tous les hommes qui agissent, par l'espérance, croyaient
pouvoir la fixer dans ce milieu désiré. Ils avaient raison sans doute de
vouloir revenir à la modération, et les jacobins avaient raison de leur
dire qu'ils allaient à la contre-révolution. Les révolutions, semblables à
un pendule violemment agité, courant d'une extrémité à une autre, on est
toujours fondé à leur prédire des excès; mais heureusement les sociétés
politiques, après avoir violemment oscillé en sens contraires, finissent
par se renfermer dans un mouvement égal et justement limité. Mais que de
temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver à cette heureuse
époque! Nos devanciers les Anglais eurent encore à traverser Cromwell et
deux Stuarts.

Les jacobins dispersés n'étaient pas gens à se renfermer dans la vie
privée, et à renoncer aux agitations politiques. Les uns se réfugièrent au
club électoral, qui, chassé de l'évêché par les comités, s'était réuni dans
une des salles du Muséum; les autres se portèrent au faubourg
Saint-Antoine, dans la Société populaire de la section des Quinze-Vingts.
C'est là que se réunissaient les hommes les plus marquans et les plus
prononcés du faubourg. Les jacobins s'y présentèrent en foule le 24
brumaire, en disant: «Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui êtes
les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
persécutés. Nous vous demandons à être reçus dans votre société. Nous nous
sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
réunis, nous porterons des coups plus sûrs pour garantir le peuple et la
convention de l'esclavage.» Ils furent tous admis sans examen, se permirent
les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
cet article de la déclaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des
droits et le plus indispensable des devoirs._

Les comités, qui avaient essayé leurs forces, et qui se sentaient capables
de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
et leur permirent de vains propos, se tenant prêts à agir au premier
signal, si les faits venaient à suivre les paroles.

La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsèrent de leur
sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirèrent du côté du
Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Délivrées de
cette opposition, elles rédigèrent de nombreuses adresses pour féliciter la
convention de l'énergie qu'elle venait de déployer contre les _complices de
Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
semblables, et la convention, ainsi entraînée dans la direction qu'elle
venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize déjà
redemandés le furent tous les jours à grands cris par les membres du centre
et du côté droit, qui tenaient à se renforcer de soixante-treize voix, et
qui voulaient surtout assurer la liberté du vote en rappelant leurs
collègues. Les soixante-treize furent enfin élargis et réintégrés; la
convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, déclara qu'on avait pu penser
sur cet événement autrement que la majorité, sans pour cela être coupable.
Ils rentrèrent tous ensemble, le vieux Dusaulx à leur tête. Celui-ci prit
la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir à côté de leurs
collègues ils déposaient tout ressentiment, et n'étaient occupés que du
désir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'était plus temps de
s'arrêter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivière, Doulcet, Isnard, tous les
girondins échappés à la proscription, et cachés la plupart dans des
cavernes, écrivirent et demandèrent leur réintégration. Une scène violente
s'éleva à ce sujet. Les thermidoriens, épouvantés de la rapidité de la
réaction, s'arrêtèrent, et imposèrent au côté droit qui, croyant avoir
besoin d'eux, n'osa pas leur déplaire et cessa d'insister. Il fut décrété
que les députés mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
rentreraient pas dans le sein de l'assemblée.

Le même esprit qui faisait absoudre les uns devait porter à condamner les
autres. Un vieux député, nommé Raffron, s'écria qu'il était temps de
poursuivre tout ce qui était coupable, et de prouver à la France que la
convention n'était pas complice des assassins; il demanda qu'on mît
sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrêtés. Ce qui s'était
passé dans le Midi, et surtout à Bédouin (Vaucluse), ayant été connu, on
voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
demandèrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livré les bureaux
de la guerre aux jacobins. On fit la même proposition contre l'ex-maire
Pache, complice, disait-on, des hébertistes, et sauvé par Robespierre. Au
milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs révolutionnaires, les
trois chefs principaux, long-temps défendus, devaient enfin succomber.
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, accusés de nouveau, et d'une
manière formelle par Legendre, ne purent échapper au sort commun. Les
comités ne purent se dispenser de recevoir la dénonciation, et de donner
leur avis. Lecointre, déclaré calomniateur dans sa première accusation,
annonça qu'il avait fait imprimer les pièces qui lui avaient manqué
d'abord; elles furent renvoyées aux comités: ceux-ci, entraînés par
l'opinion, n'osèrent pas résister, et déclarèrent qu'il y avait lieu à
examen contre Billaud, Collot et Barrère, mais non contre Vadier, Vouland,
Amar et David.

Le procès de Carrier, longuement instruit en présence d'un public qui
déguisait mal l'esprit de réaction dont il était animé, s'acheva enfin le
26 frimaire (16 décembre). Carrier et deux membres du comité
révolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnés à la
peine de mort, comme agens et complices du système de la terreur; les
autres furent acquittés comme excusés de leur participation aux noyades par
l'obéissance à leurs supérieurs. Carrier, persistant à soutenir que la
révolution tout entière, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigée,
étaient aussi coupables que lui, fut traîné à l'échafaud: il prit de la
résignation au moment fatal, et reçut la mort avec calme et courage. En
preuve de l'entraînement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
des traits de caractère qui, avant sa mission à Nantes, prouvaient chez lui
une humeur nullement sanguinaire. Les révolutionnaires, tout en condamnant
sa conduite, furent effrayés de son sort; ils ne pouvaient pas se
dissimuler que cette exécution était le commencement de sanglantes
représailles que leur préparait la contre-révolution. Outre les poursuites
dirigées contre les représentans membres des anciens comités, ou envoyés en
mission, d'autres lois récemment rendues leur prouvaient que la vengeance
allait descendre plus bas, et que l'infériorité du rôle ne les sauverait
pas. Un décret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
quelconques et manié les deniers publics, à rendre compte de leur gestion.
Or, comme tous les membres des comités révolutionnaires avaient formé des
caisses avec le revenu des impôts, avec l'argenterie des églises, avec les
taxes révolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
volontaires, pour solder des armées révolutionnaires, pour payer des
transports, pour faire la police, pour mille dépenses enfin du même genre,
il était évident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
allait être exposé à des poursuites.

À ces craintes fondées se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendée
même, et on prétendait que les conditions de cette paix seraient funestes
au parti révolutionnaire.

FIN DU TOME SIXIÈME.


TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME.


CHAPITRE XIX.

Résultats des dernières exécutions contre les partis ennemis du
gouvernement.-Décret contre les ex-nobles.--Les ministères sont abolis et
remplacés par des commissions.--Efforts du comité de Salut Public pour
concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des sociétés
populaires, excepté celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
l'administration entre les membres du comité.--La convention, d'après le
rapport de Robespierre, déclare, au nom du peuple français, la
reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme.


CHAPITRE XX.

État de l'Europe au commencement de l'année 1794 (an II).--Préparatifs
universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalisés et des
Français.-État de nos armées de terre et de mer.--Activité et énergie du
gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
campagne; occupation des Pyrénées et des Alpes.--Opérations dans les
Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
de la guerre de la Vendée.--Commencement de la guerre des
chouans.--Événemens dans les colonies. Désastre de Saint-Domingue. Perte de
la Martinique.--Bataille navale.


CHAPITRE XXI.

Situation intérieure an commencement de l'année 1794.-Travaux
administratifs du comité.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
viagères.-État des prisons. Persécutions politiques. Nombreuses
exécutions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mère de
Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comités.--Fête à l'Être
suprême.--Loi du 22 prairial réorganisant le tribunal
révolutionnaire.--Terreur extrême. Grandes exécutions à Paris. Missions de
Lebon, Carrier et Maignet; cruautés atroces commises par eux. Noyades dans
la Loire.--Rupture entre les chefs du comité de salut public; retraite de
Robespierre.


CHAPITRE XXII.

Opérations de l'armée du Nord vers le milieu de 1794. Prise
d'Ypres.-Formation de l'armée de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comités.
Journées des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
Saint-Just.--Marche de la révolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.


CHAPITRE XXIII.

Conséquences du 9 thermidor.--Modifications apportées au gouvernement
révolutionnaire.--Réorganisation du personnel des comités.--Révocation de
la loi du 22 prairial; décrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
révolutionnaire; élargissement des suspects.--Deux partis se forment, les
montagnards et les thermidoriens.--Réorganisation des comités de
gouvernement.--Modifications des comités révolutionnaires.--État des
finances, du commerce et de l'agriculture après la terreur.--Accusation
portée contre les membres des anciens comités, et déclarée calomnieuse par
la convention.--Explosion de la poudrière de Grenelle; exaspération des
partis.--Rapport fait à la convention sur l'état de la France.--Nombreux et
importans décrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
Marat sont transportés au Panthéon et mis à la place de ceux de Mirabeau.


CHAPITRE XXIV.

Reprise des opérations militaires.--Reddition de Condé, Valenciennes,
Landrecies et le Quesnoy. Découragement des coalisés.--Bataille de l'Ourthe
et de la Roër.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
Rhin.--Situation des armées aux Alpes et aux Pyrénées. Succès des Français
sur tous les points.--État de la Vendée et de la Bretagne; guerre des
chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
royaliste avec les princes français et l'étranger. Intrigues à l'intérieur;
rôles des princes émigrés.


CHAPITRE XXV.

Hiver de l'an III. Réformes administratives dans toutes les
provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse dorée_.
Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scènes
tumultueuses.-Violences du parti révolutionnaire aux Jacobins et au club
électoral.-Décrets sur les sociétés populaires--Décrets relatifs aux
finances. Modifications au _maximum_ et aux réquisitions.--Procès de
Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspération croissante des deux
partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dorée.-Clôture du
club des Jacobins.-Rentrée des soixante-treize députés emprisonnés après le
31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencées contre
Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrère.

FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Révolution française, Tome 6" ***

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