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Title: La guerre et la paix, Tome III
Author: Tolstoy, Leo, graf, 1828-1910
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La guerre et la paix, Tome III" ***

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Comte Léon Tolstoï
LA GUERRE ET LA PAIX

TOME III
(1863-1869)
Traduction par UNE RUSSE


TROISIÈME PARTIE

BORODINO--LES FRANÇAIS À MOSCOU ÉPILOGUE

1812--1820



CHAPITRE PREMIER

I


Le 5 septembre eut lieu le combat de Schevardino; le 6, pas un coup de
fusil ne fut tiré de part ni d'autre, et le 7 vit la sanglante bataille
de Borodino! Pourquoi et comment ces batailles furent-elles livrées? On
se le demande avec stupeur, car elles ne pouvaient offrir d'avantages
sérieux ni aux Russes ni aux Français. Pour les premiers, c'était
évidemment un pas en avant vers la perte de Moscou, catastrophe qu'ils
redoutaient par-dessus tout, et, pour les seconds, un pas en avant vers
la perte de leur armée, ce qui devait sans nul doute leur causer la même
appréhension. Cependant, quoiqu'il fût facile de prévoir ces
conséquences, Napoléon offrit la bataille et Koutouzow l'accepta. Si des
raisons véritablement sérieuses eussent dirigé les combinaisons
stratégiques des deux commandants en chef, ni l'un ni l'autre n'aurait
dû dans ce cas s'y décider, car évidemment Napoléon, en courant le
risque de perdre le quart de ses soldats à deux mille verstes de la
frontière, marchait à sa ruine, et Koutouzow, en s'exposant à la même
chance, perdait fatalement Moscou.

Jusqu'à la bataille de Borodino, nos forces se trouvaient, relativement
aux forces ennemies, dans la proportion de 5 à 6, et après la bataille,
de 1 à 2, soit: de 100 à 120 000 avant, et de 50 à 100 000 après; et
cependant l'expérimenté et intelligent Koutouzow accepta le combat, qui
coûta à Napoléon, reconnu pour un génie militaire, le quart de son
armée! À ceux qui voudraient démontrer qu'en prenant Moscou, comme il
avait pris Vienne, il croyait terminer la campagne, on pourrait opposer
bien des preuves du contraire. Les historiens contemporains eux-mêmes
racontent qu'il cherchait depuis Smolensk l'occasion de s'arrêter, car
si d'un côté il se rendait parfaitement compte du danger de l'extension
de sa ligne d'opération, de l'autre il prévoyait que l'occupation de
Moscou ne serait pas pour lui une issue favorable. Il en pouvait juger
par l'état où on lui abandonnait les villes, et par l'absence de toute
réponse à ses tentatives réitérées de renouer les négociations de paix.
Ainsi donc, tous deux, l'un en offrant la bataille, l'autre en
l'acceptant, agirent d'une façon absurde et sans dessein arrêté. Mais
les historiens, en raisonnant après coup sur le fait accompli, en
tirèrent des conclusions spécieuses en faveur du génie et de la
prévoyance des deux capitaines, qui, de tous les instruments employés
par Dieu dans les événements de ce monde, en furent certainement les
moteurs les plus aveugles.

Quant à savoir comment furent livrées les batailles de Schevardino et de
Borodino, l'explication des mêmes historiens est complètement fausse,
bien qu'ils affectent d'y mettre la plus grande précision. Voici en
effet comment, d'après eux, cette double bataille aurait eu lieu:
«L'armée russe, en se repliant après le combat de Smolensk, aurait
cherché la meilleure position possible pour livrer une grande bataille,
et elle aurait trouvé cette position sur le terrain de Borodino; les
Russes l'auraient fortifiée sur la gauche de la grand'route de Moscou à
Smolensk, à angle droit entre Borodino et Outitza, et, pour surveiller
les mouvements de l'ennemi, ils auraient élevé en avant un retranchement
sur le mamelon de Schevardino. Le 5, Napoléon aurait attaqué, et se
serait emparé de cette position; le 7, il serait tombé sur l'armée
russe, qui occupait la plaine de Borodino.» C'est ainsi que parle
l'histoire, et pourtant, si l'on étudie l'affaire avec soin, on peut, si
l'on veut, se convaincre de l'inexactitude de ce récit. Il n'est pas
vrai de dire que les Russes aient cherché une meilleure position: tout
au contraire, dans leur retraite, ils en ont laissé de côté plusieurs
qui étaient supérieures à celle de Borodino; mais Koutouzow refusait
d'en accepter une qu'il n'eût pas choisie lui-même; mais le patriotique
désir d'une bataille décisive ne s'était pas encore exprimé avec assez
d'énergie; mais Miloradovitch n'avait pas encore opéré sa jonction. Il y
a bien d'autres raisons encore, qu'il serait trop long d'énumérer. Le
fait est que les autres positions étaient préférables, et que celle de
Borodino n'était pas plus forte que toute autre, prise au hasard, sur la
carte de l'empire de Russie. Non seulement les Russes n'avaient pas
fortifié la gauche de Borodino, c'est-à-dire l'endroit où la bataille a
été précisément livrée, mais, le matin même du 6, personne ne songeait
encore à la possibilité d'un engagement sur ce point. Comme preuves à
l'appui, nous dirons ceci:

1° La fortification en question n'y existait pas le 6; commencée
seulement à cette date, elle était encore inachevée le lendemain.

2° L'emplacement même de la redoute de Schevardino, en avant de la
position où fut livrée la bataille, n'avait aucun sens. Pourquoi en
effet l'avait-on fortifié plutôt que les autres points? et pourquoi
avait-on, dans la nuit du 5, compromis les forces disponibles et perdu 6
000 hommes, lorsqu'une patrouille de cosaques eût été suffisante pour
surveiller les mouvements de l'ennemi?

3° Ne savons-nous pas enfin que le 6, la veille de la bataille, Barclay
de Tolly et Bagration considéraient la redoute de Schevardino, non pas
comme un ouvrage avancé, mais comme le flanc gauche de la position, et
Koutouzow lui-même, dans son premier rapport, rédigé sous l'impression
de la bataille, ne donne-t-il pas également à cette redoute la même
position! N'est-ce donc pas là une preuve qu'elle n'avait été ni étudiée
ni choisie à l'avance? Plus tard, lorsque arrivèrent les rapports
détaillés de l'affaire, pour justifier les fautes du général en chef,
qui devait à tout prix rester infaillible, on émit l'inconcevable
assertion que la redoute de Schevardino servait d'avant-poste, tandis
qu'elle n'était, par le fait, qu'un point extrême du flanc gauche, et
l'on ne manqua pas d'insister sur ce que la bataille avait été acceptée
par nous dans une position fortifiée et préalablement déterminée, tandis
qu'au contraire la bataille avait eu lieu à l'improviste, dans un
endroit découvert et presque dépourvu de fortifications.

En réalité, voici comment l'affaire s'était passée: l'armée russe
s'appuyait sur la rivière Kolotcha, qui coupait la grand'route à angle
aigu, de façon à avoir son flanc gauche à Schevardino, le flanc droit au
village de Novoïé, et le centre à Borodino, au confluent des deux
rivières Kolotcha et Voïna. Quiconque étudierait le terrain de Borodino,
en oubliant dans quelles conditions s'y est livrée la bataille, verrait
clairement que cette position sur la rivière Kolotcha ne pouvait avoir
d'autre but que d'arrêter l'ennemi qui s'avançait sur Moscou par la
grand'route de Smolensk. D'après les historiens, Napoléon, en se
dirigeant le 5 vers Valouïew, ne vit pas la position occupée par les
Russes entre Outitza et Borodino, ni leur avant-poste. C'est en
poursuivant leur arrière-garde qu'il se heurta, à l'improviste, contre
le flanc gauche, où se trouvait la redoute de Schevardino, et fit
traverser à ses troupes la rivière Kolotcha, à la grande surprise des
Russes. Aussi, avant même que l'engagement fût commencé, ils furent
forcés de faire quitter à l'aile gauche le point qu'elle devait
défendre, et de se replier sur une position qui n'avait été ni prévue ni
fortifiée. Napoléon, en passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à
gauche du grand chemin, avait transporté la bataille de droite à gauche
du côté des Russes dans la plaine entre Outitza, Séménovski et Borodino,
et c'est dans cette plaine que fut livrée la bataille du 7. Voici du
reste un plan sommaire de la bataille, telle qu'on l'a décrite, et telle
qu'elle a été réellement livrée.

[Illustration: Plan]

Si Napoléon n'avait pas traversé la Kolotcha le 24 au soir, et s'il
avait commencé l'attaque immédiatement, au lieu de donner l'ordre
d'emporter la redoute, personne n'aurait pu dire que cette redoute
n'était pas le flanc gauche de cette position, et tout se serait passé
comme on s'y attendait. Dans ce cas, nous aurions évidemment opposé une
résistance encore plus opiniâtre pour la défense de notre flanc gauche;
le centre et l'aile droite de Napoléon auraient été attaqués, et c'est
le 24 qu'aurait eu lieu la grande bataille, à l'endroit même qui avait
été fortifié et choisi. Mais, l'attaque de notre flanc gauche ayant eu
lieu le soir, comme conséquence de la retraite de notre arrière-garde,
et les généraux russes ne pouvant et ne voulant pas s'engager à une
heure aussi avancée, la première et la principale partie de la bataille
de Borodino se trouva par cela même perdue le 5, et eut pour résultat
inévitable la défaite du 7. Les armées russes n'avaient donc pu se
couvrir le 7 que de faibles retranchements non terminés. Leurs généraux
aggravèrent encore leur situation en ne tenant pas assez compte de la
perte du flanc gauche, qui entraînait nécessairement un changement dans
le champ de bataille, et en laissant leurs lignes continuer à s'étendre
entre le village de Novoïé et Outitza, ce qui les obligea à ne faire
avancer leurs troupes de droite à gauche que lorsque la bataille était
déjà engagée! De cette façon, les forces françaises furent dirigées tout
le temps contre l'aile gauche des Russes, deux fois plus faible
qu'elles. Quant à l'attaque de Poniatowsky sur le flanc droit des
Français sur Outitza et Ouvarova, ce ne fut là qu'un incident
complètement en dehors de la marche générale des opérations. La bataille
de Borodino eut donc lieu tout autrement qu'on ne l'a décrite, afin de
cacher les fautes de nos généraux, et cette description imaginaire n'a
fait qu'amoindrir la gloire de l'armée et de la nation russes. Cette
bataille ne fut livrée ni sur un terrain choisi à l'avance et
convenablement fortifié, ni avec un léger désavantage de forces du côté
des Russes, mais elle fut acceptée par eux dans une plaine ouverte, à la
suite de la perte de la redoute, et contre des forces françaises doubles
des leurs, et cela dans des conditions où il était non seulement
impossible de se battre dix heures de suite pour en arriver à un
résultat incertain, mais où il était même à prévoir que l'armée ne
pourrait tenir trois heures sans subir une déroute complète.


II


Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui
mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de
l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait
en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le
suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes
emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient
s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,
couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient
chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les
pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les
membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils
froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les
autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve,
sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.

Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du
chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur,
accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé
de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit,
au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y
faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du
mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à
deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut
essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et
arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe,
qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant
vers Pierre:

«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous
traînera-t-on jusqu'à Moscou?»

Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses
regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le
convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y
avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au
visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le
volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers
l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit
blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure
amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du
troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de
cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs
joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches.
Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne,
égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval
essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le
renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les
chanteurs.

«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre
chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait
en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à
Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à
présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il
faut en finir!»

Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y
répondit par un signe affirmatif.

La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en
voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant
à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des
militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc
et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un
visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des
médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à
la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au
cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.

«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?

--Mais le désir de voir, voilà tout!

--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre
curiosité!»

Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui
parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui
conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.

«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin....
Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon
conseil, vous vous en trouverez bien.»

Le docteur avait l'air fatigué et pressé.

«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.

--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé
Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la
colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.

--Vraiment! mais alors si vous...»

Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.

«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,
continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner
de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en
sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit
compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni
brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six
mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il
nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous
pourrez!...»

En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,
jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,
vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et
son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être
demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il,
et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son
imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues
avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil
et les chansons des soldats!

«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu?
Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur
lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit
Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une
maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et
stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques
militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce
moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au _Te Deum_ avec
tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et
traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois,
des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui,
ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,
sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes
herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des
planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés.
Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui
s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires,
rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple
entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus,
chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs
cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant
voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus
forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent
comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce
moment.


III


Pierre gravit la colline dont le docteur lui avait parlé. Il était onze
heures du matin; le soleil éclairait presque d'aplomb, à travers l'air
pur et serein, l'immense panorama du terrain accidenté qui se déroulait
en amphithéâtre sous ses yeux. Sur sa gauche montait en serpentant la
grand'route de Smolensk, qui traversait un village avec son église
blanche, couché à cinq cents pas en avant au pied du mamelon: c'était
Borodino! Un peu plus loin, la route franchissait un pont, et continuait
à s'élever jusqu'au village de Valouïew, à cinq ou six verstes de
distance; au delà de ce village, occupé en ce moment par Napoléon, elle
disparaissait dans un bois épais qui se dessinait à l'horizon: au milieu
de ce massif de bouleaux et de sapins brillaient au soleil une croix
dorée et le clocher du couvent de Kolotski. Dans ce lointain bleuâtre, à
gauche et à droite de la forêt et du chemin, on distinguait la fumée des
feux de bivouacs et les masses confuses de nos troupes et des troupes
ennemies. À droite, le long des rivières Kolotcha et Moskva, le pays
accidenté offrait à l'oeil une succession de collines et de replis de
terrain, au fond desquels on apercevait au loin les villages de
Besoukhow et de Zakharino, à gauche d'immenses champs de blé, et les
restes fumants du village de Séménovski.

Tout ce que Pierre voyait sur sa gauche aussi bien que sur sa droite
était tellement vague, que rien des deux côtés ne répondait à son
attente: point de champ de bataille comme il se l'imaginait, mais de
vrais champs, des clairières, des troupes, des bois, la fumée des
bivouacs, des villages, des collines, des ruisseaux, de sorte que malgré
tous ses efforts il ne pouvait parvenir à découvrir, dans ces sites
riants, où était exactement notre position, ni même à discerner nos
troupes de celles de l'ennemi: «. Il faut que je m'en informe,» se
dit-il, et, se tournant vers un officier qui regardait avec curiosité sa
colossale personne, aux allures si peu militaires:

«Auriez-vous l'obligeance, lui demanda Pierre, de me dire quel est ce
village qui est là devant nous?

--C'est Bourdino, n'est-ce pas? demanda l'officier en s'adressant à son
tour à un camarade.

--Borodino,» répondit l'autre en le reprenant.

L'officier, enchanté de trouver l'occasion de causer, se rapprocha de
Pierre.

«Et où sont les nôtres?

--Mais là plus loin, et les Français aussi; les voyez-vous là-bas?

--Où, où donc? demanda Pierre.

--Mais on les voit à l'oeil nu..., et l'officier lui indiqua de la main
la fumée qui s'élevait à gauche de la rivière, pendant que son visage
prenait cette expression sérieuse que Pierre avait déjà remarquée chez
plusieurs autres.

--Ah! ce sont les Français?... mais là-bas? ajouta-t-il en indiquant la
gauche de la colline.

--Eh bien, ce sont les nôtres.

--Les nôtres? mais alors là-bas?...»

Et Pierre désignait de la main une hauteur plus éloignée, sur laquelle
se dessinait un grand arbre, à côté d'un village enfoncé dans un repli
de terrain, où s'agitaient des taches noires et d'épais nuages de
fumée.

«C'est encore «lui!» répondit l'officier (c'était précisément la redoute
de Schevardino). Nous y étions hier, mais «il» y est aujourd'hui.

--Mais alors où donc est notre position?

--Notre position? dit l'officier avec un sourire de complaisance. Je
puis vous l'indiquer clairement, car c'est moi qui ai construit tous les
retranchements... suivez-moi bien: notre centre est à Borodino, ici
même,--il indiqua le village avec l'église blanche;--là, le passage de
la Kolotcha.... Voyez-vous un pont dans cette petite prairie avec ses
meules de foin éparpillées?... Eh bien, c'est notre centre. Notre flanc
droit? le voici,--continua-t-il en indiquant par un geste le vallon à
droite;--là est la Moskva, et c'est là que nous avons élevé trois fortes
redoutes. Quant à notre flanc gauche... ici l'officier s'embarrassa...
c'est assez malaisé de vous l'expliquer: notre flanc gauche était hier à
Schevardino, où vous apercevez ce grand chêne; et maintenant nous avons
reporté notre aile gauche là-bas, près de ce village brûlé et
ici,--ajouta-t-il en montrant la colline de Raïevsky.--Seulement; Dieu
sait si on livrera bataille sur ce point. Quant à «lui», il a, il est
vrai, amené ses troupes jusqu'ici, mais c'est une ruse: il tournera
sûrement la Moskva sur la droite.... Quoi qu'il arrive, il en manquera
beaucoup demain à l'appel!»

Un vieux sergent qui venait de s'approcher attendait en silence la fin
de la péroraison de son chef, et, mécontent de ces dernières paroles, il
l'interrompit vivement:

«Il faut aller chercher des gabions,» dit-il gravement.

L'officier eut l'air confus, ayant compris sans doute que si l'on
pouvait penser à ceux qui ne seraient plus là le lendemain, on ne devait
pas du moins en parler:

«Eh bien! alors envoie la troisième compagnie, répondit-il vivement... À
propos, qui êtes-vous, vous? Êtes-vous un docteur?

--Moi, non, je suis venu par curiosité...»

Et Pierre descendit la colline, et repassa devant les miliciens.

«La voilà! on l'apporte, on l'apporte!... la voilà, ils viennent!»
s'écrièrent plusieurs voix.

Officiers, soldats et miliciens s'élancèrent sur la grand'route. Une
procession sortait de Borodino et s'avançait sur la hauteur.

«C'est notre sainte mère qui vient, notre protectrice, notre sainte mère
Iverskaïa!

--Non pas, c'est notre sainte mère de Smolensk,» reprit un autre.

Les miliciens, les habitants du village, les terrassiers de la batterie,
jetant là leurs bêches, coururent à la rencontre de la procession. En
avant du cortège, sur la route poudreuse, l'infanterie marchait tête nue
et tenant ses fusils la crosse en l'air: derrière elle on entendait les
chants religieux. Puis venaient le clergé dans ses habits sacerdotaux,
représenté par un vieux prêtre, les diacres, des sacristains et des
chantres. Soldats et officiers portaient une grande image, à visage
noirci, enchâssée dans l'argent: c'était la sainte image qu'on avait
emportée de Smolensk, et qui, depuis lors, suivait l'armée. À gauche, à
droite, en avant, en arrière, marchait, courait, et s'inclinait jusqu'à
terre la foule des militaires. La procession atteignit enfin le plateau
de la colline. Les porteurs de l'image se relayèrent: les sacristains
agitèrent leurs encensoirs, et le _Te Deum_ commença. Les rayons du
soleil dardaient d'aplomb, une fraîche et légère brise se jouait dans
les cheveux de toutes ces têtes découvertes et dans les rubans qui
ornaient l'image, et les chants s'élevaient vers le ciel avec un sourd
murmure. Dans un espace laissé libre derrière le prêtre et les diacres,
se tenaient en avant des autres les officiers supérieurs. Un général
chauve, la croix de Saint-Georges au cou, immobile et raide, touchait
presque le prêtre: c'était évidemment un Allemand, car il ne faisait pas
le signe de la croix, et semblait attendre patiemment la fin des
prières, qu'il trouvait indispensables pour ranimer l'élan patriotique
du peuple; un autre général, à la tournure martiale, se signait sans
relâche en regardant autour de lui. Pierre avait aperçu quelques figures
de connaissance, mais il n'y prenait pas garde: toute son attention
était attirée par l'expression recueillie répandue sur les traits des
soldats et des miliciens, qui contemplaient l'image avec une fiévreuse
exaltation. Lorsque les chantres, fatigués, entonnèrent paresseusement,
car c'était au moins le vingtième _Te Deum_ qu'ils chantaient,
l'invocation à la Vierge, et que le prêtre et le diacre reprirent en
choeur: «Très sainte Vierge, muraille invisible et médiatrice divine,
délivre du malheur Tes esclaves qui accoururent vers Toi,» toutes les
figures reflétèrent le sentiment profond que Pierre avait déjà remarqué
à la descente de Mojaïsk et chez la plupart de ceux qu'il avait
rencontrés. Les fronts s'inclinaient plus souvent, les cheveux se
rejetaient en arrière, les soupirs et les coups dans la poitrine se
multipliaient. Tout à coup la foule eut un mouvement de recul et retomba
sur Pierre. Un personnage, très important sans doute, à en juger par
l'empressement avec lequel on s'écartait pour le laisser passer,
s'approcha de l'image: c'était Koutouzow, qui revenait vers Tatarinovo,
après être allé examiner le terrain. Pierre le reconnut aussitôt. Vêtu
d'une longue capote, le dos voûté, son oeil blanc sans regard ressortant
sur sa figure aux joues pleines, il entra, en se balançant, dans le
cercle, s'arrêta derrière le prêtre, fit machinalement un signe de
croix, abaissa la main jusqu'à terre, soupira profondément et inclina sa
tête grise. Il était suivi de Bennigsen et de son état-major. Malgré la
présence du commandant en chef, qui avait détourné l'attention des
généraux, les soldats et les miliciens continuèrent à prier sans se
laisser distraire. Les prières achevées, Koutouzow s'avança,
s'agenouilla lourdement, toucha la terre du front, et fit ensuite, à
cause de son poids et de sa faiblesse, d'inutiles efforts pour se
relever; ces efforts imprimèrent à sa tête des mouvements saccadés.
Quand il eut enfin réussi, il avança les lèvres comme font les enfants,
et baisa l'image. Les généraux l'imitèrent, puis les officiers, et,
après eux, les soldats et les miliciens, se poussant et se bousculant
les uns les autres.


IV



Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.

«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix.

Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui
en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux
genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en
campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une
longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps,
le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans
l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un
cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite
nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,
accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,
s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow.

«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre
part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à
mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis
officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une
idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,
quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon
hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite
partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe
là,--ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky.

--Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et
ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?

--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus
important.

--Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky?

--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.

--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.

--Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de
confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte
Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon
là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...»

Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,
Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté.

«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer
au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné
les intentions de l'ennemi.

--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow.

--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!».

Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles,
Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte
Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris
avait servi, faisait de lui le plus grand cas.

L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow
et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec
beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow,
donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les
opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main.
On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler
Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou
bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire
comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les
cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après
la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée
d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile.

Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance,
arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les
questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de
toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression
d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette
surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement
personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,
profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres
visages: ces gens-là, en s'associant de coeur à l'intérêt général,
comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour
chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par
son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même
moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en
chef: c'était Dologhow.

«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre.

--Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé,
il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents
projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a
pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant
Koutouzow, que Dologhow avait accaparé.

«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse,
elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue?

--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...

--Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie,
pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin
d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je
pourrais peut-être lui être utile.

--Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur
Pierre.

En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se
placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une
conversation commencée.

«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour
se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»

Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être
entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui
demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:

«Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les
yeux, il hocha la tête:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde
fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur
agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les
adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est
à vos ordres!»

Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête
d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire,
et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à
donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de
camp.

«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les
un peu?»

Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les
écoutant.

Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la
main.

«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans
paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.

--À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à
la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis
heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les
malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez
plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»

Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre.
Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur
ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques
mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.

«Cela vous intéressera, ajouta-t-il.

--Bien certainement,» répondit Pierre.

Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que
Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son
inspection.


V



Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait
indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le
foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après
le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la
gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons
d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les
miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute
qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du
mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter
que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de
bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait
de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas
et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils
traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et
suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des
sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels
on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la
redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on
voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient
être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à
deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce
groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,
s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle
était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se
rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il
sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là
et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui
dit tout à coup:

«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?

--Au contraire,» reprit Pierre.

Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la
route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des
courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la
forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à
coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant
une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des
chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus
loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats
du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche.
Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,
et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.
En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était
pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette
faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir,
un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le
bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres,
soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à
une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des
forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au
flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à
comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les
généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et
s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise.
Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme
il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et
tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces
dispositions, sans en prévenir le commandant en chef.


VI


Le prince André, pendant cette même soirée, était couché dans un hangar
délabré du village de Kniaskovo, à l'extrême limite du campement de son
régiment. Appuyé sur son coude, il fixait machinalement les yeux, à
travers une fente des planches disjointes, sur la ligne de jeunes
bouleaux ébranchés plantés le long de la clôture, et sur le champ aux
gerbes d'avoine éparpillées, au-dessus duquel s'élevait la fumée des
feux, où cuisait le souper des soldats. Quelque triste, pesante et
inutile que lui parût sa vie, il se sentait, comme sept ans auparavant,
à la veille d'Austerlitz, ému et surexcité. Il avait donné des ordres
pour le lendemain, et il ne lui restait plus rien à faire; aussi se
sentait-il agité par les pressentiments les plus nets, et par conséquent
les plus sinistres. Il prévoyait que cette bataille serait la plus
effroyable entre toutes celles auxquelles il avait assisté jusqu'à ce
jour, et la possibilité de mourir se présenta à lui pour la première
fois dans toute sa cruelle nudité, dépouillée de tout lien avec sa vie
présente, et de toute conjecture quant à l'effet qu'elle produirait sur
les autres. Tout son passé se déroula devant lui comme dans une lanterne
magique, en une longue suite de tableaux qui auraient été éclairés
jusque-là par un faux jour, et qui en ce moment lui apparaissaient
inondés de la vraie lumière. «Oui, les voilà, ces décevants mirages, ces
mirages trompeurs qui m'exaltaient! se disait-il en les examinant à la
clarté froide et inexorable de la pensée de la mort. Les voilà, ces
grossières illusions qui me paraissaient si belles et si
mystérieuses.... Et la gloire, et le bien public, et l'amour pour la
femme et la patrie elle-même! Comme tout alors me paraissait grandiose
et profond!... Mais en réalité tout est pâle, mesquin, misérable,
comparé à l'aube naissante de ce jour nouveau, qui, je le sens,
s'éveille en moi!» Sa pensée s'arrêtait surtout sur les trois grandes
douleurs de sa vie: son amour pour une femme, la mort de son père et
l'invasion française! L'amour?... Cette petite fille avec son auréole
d'attraits!... «Comme je l'ai aimée, et quels rêves poétiques n'ai-je
pas faits en songeant à un bonheur que je partagerais avec elle? Je
croyais à un amour idéal, qui devait me la conserver fidèle pendant
l'année de mon absence, comme la colombe de la fable! Mon père, lui
aussi, travaillait et bâtissait à Lissy-Gory, croyant que tout était à
lui, les paysans, la terre, et même l'air qu'il respirait. Napoléon est
venu, et, sans se douter même de son existence, il l'a balayé de sa
route comme un fétu de paille, et Lissy-Gory s'est effondré,
l'entraînant dans sa ruine, tandis que Marie continue à dire que c'est
une épreuve envoyée d'en haut! Pourquoi une épreuve, puisqu'il n'est
plus! Pour qui est donc l'épreuve?... Et la patrie, et la perte de
Moscou! qui sait? Demain peut-être je serai tué par un des nôtres, comme
hier au soir j'aurais pu l'être par ce soldat qui a déchargé son fusil à
mon oreille par inadvertance. Les Français viendront, qui me prendront
par les pieds et par la tête, et me jetteront dans la fosse, pour que
l'odeur de mon cadavre ne les écoeure pas; puis la vie universelle
continuera dans de nouvelles conditions, tout aussi naturelles que les
anciennes, et je ne serai plus là pour en jouir!» Il regarda la rangée
de bouleaux dont l'écorce blanche, se détachant sur leur teinte
uniforme, brillait au soleil: «Eh bien, qu'on me tue demain! Que ce soit
fini, et qu'il ne soit plus question de moi!» Il se représenta vivement
la vie sans lui; ces bouleaux pleins d'ombre et de lumière, ces nuages
moutonnant, les feux des bivouacs, tout prit soudain un aspect effrayant
et menaçant. Un frisson le saisit, il se leva vivement et sortit du
hangar pour marcher. Il entendit des voix.

«Qui est-là?» dit-il.

Timokhine, le capitaine au nez rouge, l'ancien chef de compagnie de
Dologhow, devenu chef de bataillon par suite du manque d'officiers,
s'approcha timidement, suivi de l'aide de camp et du caissier du
régiment. Le prince André écouta leur rapport, leur donna ses
instructions, et allait les congédier lorsqu'il entendit une voix
connue.

«Que diable!» disait cette voix.

Le prince André se retourna, et aperçut Pierre, qui s'était heurté à une
auge. Il éprouvait toujours un sentiment pénible à se retrouver avec les
personnes qui lui rappelaient son passé; aussi la vue de Pierre, qui
avait été si intimement mêlé au douloureux dénoûment de son dernier
séjour à Moscou, en augmenta la violence.

«Ah! vous voilà! dit-il, par quel hasard? Je ne vous attendais certes
pas!»

En prononçant ces paroles, ses yeux et sa figure prirent un air plus que
sec, c'était comme de l'inimitié; Pierre le remarqua aussitôt, et
l'empressement qu'il mettait à s'approcher du prince André se changea en
embarras.

«Je suis venu... vous savez... enfin... je suis venu parce que c'est
fort intéressant, répondit-il en répétant pour la centième fois de la
journée la même phrase:--Je tenais à assister à une bataille!

--Ah! vraiment!... Et vos frères les francs-maçons, qu'en diront-ils?
ajouta le prince André d'un air railleur.... Que fait-on à Moscou? Que
font les miens? Y sont-ils enfin arrivés? ajouta-t-il plus sérieusement.

--Ils y sont, Julie Droubetzkoï me l'a dit; je suis allé aussitôt les
voir, mais je les ai manqués, ils étaient partis pour votre terre.»


VII


Les officiers firent un mouvement pour se retirer, mais le prince André,
ne désirant pas rester en tête-à-tête avec son ami, les retint en leur
offrant un verre de thé. Ils examinaient curieusement la massive
personne de Pierre, et écoutaient, sans broncher, ses récits sur Moscou
et sur les positions de nos troupes, qu'il venait de visiter. Le prince
André gardait le silence, et l'expression désagréable de sa physionomie
portait Pierre à s'adresser de préférence au chef de bataillon
Timokhine; celui-là l'écoutait avec bonhomie.

«Tu as donc compris la disposition de nos troupes? demanda le prince
André, en l'interrompant tout à coup.

--Oui... c'est-à-dire autant qu'un civil peut comprendre ces
choses-là.... J'en ai saisi le plan général.

--Eh bien, vous êtes plus avancé que qui que ce soit, dit en français le
prince André.

--Ah! dit Pierre stupéfait en le regardant par-dessus ses lunettes. Mais
alors que pensez-vous de la nomination de Koutouzow?

--Elle m'a fait plaisir, c'est tout ce que j'en puis dire.

--Et quelle est votre opinion sur Barclay de Tolly?... Dieu sait ce
qu'on en dit à Moscou..., et ici, qu'en dit-on?

--Mais demandez-le à ces messieurs,» répondit le prince André.

Pierre se tourna vers Timokhine, de l'air souriant et interrogateur que
chacun prenait involontairement en s'adressant au brave commandant.

«La lumière s'est faite, Excellence, lorsque Son Altesse a pris le
commandement, répondit-il timidement en jetant des regards furtifs à son
chef.

--Comment cela? demanda Pierre.

--Par exemple, le bois et le fourrage? Lorsque notre retraite a commencé
après Svendziani, nous n'osions prendre nulle part ni foin ni fagots, et
pourtant nous nous en allions.... Cela lui restait donc, à «lui»,
n'est-ce pas, Excellence? ajouta-t-il en s'adressant à «Son» prince....
Et gare à nous si nous le faisions! Deux officiers de notre régiment ont
passé en jugement pour des histoires de ce genre; mais lorsque Son
Altesse a été nommée commandant en chef, tout est devenu clair comme le
jour!

--Mais alors pourquoi l'avait-on défendu?»

Timokhine, confus, ne savait comment répondre à cette question, que
Pierre renouvela en la posant au prince André:

«Pour ne pas ruiner le pays qu'on laissait à l'ennemi, répondit André
toujours d'un ton de raillerie. C'était une mesure extrêmement sage, car
on ne saurait tolérer la maraude, et à Smolensk il a jugé aussi
sainement que les Français pouvaient nous tourner, que leurs forces
étaient supérieures en nombre aux nôtres.... Mais ce qu'il n'a pu
comprendre, s'écria-t-il avec un éclat de voix involontaire, c'est que
nous défendions là pour la première fois le sol russe, et que les
troupes s'y battaient avec un élan que je ne leur avais jamais vu! Bien
que nous eussions tenu vaillamment pendant deux jours, et que ce succès
eût décuplé nos forces, il n'en a pas moins ordonné la retraite, et
alors tous nos efforts et toutes nos pertes se sont trouvées
inutiles!... Il ne pensait certes pas à trahir, il avait fait tout pour
le mieux, il avait tout prévu: mais c'est justement pour cela qu'il ne
vaut rien! Il ne vaut rien parce qu'il pense trop, et qu'il est trop
minutieux, comme le sont tous les Allemands. Comment te dirai-je?...
Admettons que ton père ait auprès de lui un domestique allemand, un
excellent serviteur qui, dans son état normal de santé, lui rend plus de
services que tu ne pourrais le faire.... Mais que ton père tombe malade,
tu le renverras, et, de tes mains maladroites, tu soigneras ton père, et
tu sauras mieux calmer ses douleurs qu'un étranger, quelque habile qu'il
soit. C'est la même histoire avec Barclay; tant que la Russie se portait
bien, un étranger pouvait la servir, mais, à l'heure du danger, il lui
faut un homme de son sang! Chez vous, au club, n'avait-on pas inventé
qu'il avait trahi? Eh bien, que résultera-t-il de toutes ces calomnies?
On tombera dans l'excès opposé, on aura honte de cette odieuse
imputation, et, pour la réparer, on en fera un héros, ce qui sera tout
aussi injuste. C'est un Allemand brave et pédant... et rien de plus!

--Pourtant, dit Pierre, on le dit bon capitaine.

--Je ne sais pas ce que cela veut dire, reprit le prince André.

--Mais enfin, dit Pierre, un bon capitaine c'est celui qui ne laisse
rien au hasard, c'est celui qui devine les projets de son adversaire...

--C'est impossible! s'écria le prince André, comme si cette question
était résolue pour lui depuis longtemps. Pierre le regarda étonné.

--Pourtant, répliqua-t-il, la guerre ne ressemble-t-elle pas, dit-on, à
une partie d'échecs?

--Avec cette petite différence, reprit le prince André, qu'aux échecs
rien ne te presse, et que tu prends ton temps, tout à l'aise.... Et
puis, le cavalier n'est-il pas toujours plus fort que le pion, et deux
pions plus forts qu'un, tandis qu'à la guerre un bataillon est parfois
plus fort qu'une division, et parfois plus faible qu'une compagnie? Le
rapport des forces de deux armées, reste toujours inconnu. Crois-moi: si
le résultat dépendait toujours des ordres donnés par les états-majors,
j'y serais resté, et j'aurais donné des ordres tout comme les autres;
mais, au lieu de cela, tu le vois, j'ai l'honneur de servir avec ces
messieurs, de commander un régiment, et je suis persuadé que la journée
de demain dépendra plutôt de nous que d'eux! Le succès ne saurait être
et n'a jamais été la conséquence, ni de la position, ni des armes, ni du
nombre!

--De quoi donc alors? fit Pierre.

--Du sentiment qui est en moi, qui est en lui,--et il montra
Timokhine,--qui est dans chaque soldat.»

Timokhine regarda avec stupeur son chef dont l'excitation contrastait
singulièrement à cette heure avec sa réserve et son calme habituels. On
sentait qu'il ne pouvait s'empêcher d'exprimer les pensées qui lui
venaient en foule.

«La bataille est toujours gagnée par celui qui est fermement décidé à la
gagner. Pourquoi avons-nous perdu celle d'Austerlitz? Nos pertes
égalaient celles des Français, mais nous avons cru trop tôt à notre
défaite, et nous y avons cru parce que nous ne tenions pas à nous battre
là-bas, et que nous avions envie de quitter le champ de bataille. Nous
avons perdu la partie; eh bien, fuyons, et nous avons fui! Si nous ne
nous l'étions pas dit, Dieu sait ce qui serait arrivé, et demain nous ne
le dirons pas! Tu m'assures que notre flanc gauche est faible, et que le
flanc droit est trop étendu? C'est absurde, car cela n'a aucune
importance; pense donc à ce qui nous attend demain! Des milliers de
hasards imprévus, qui peuvent tout terminer en une seconde!... Parce que
les nôtres ou les leurs auront fui! Parce qu'on aura tué celui-ci ou
celui-là!... Quant à ce qui se fait aujourd'hui, c'est un jeu, et ceux
avec lesquels tu as visité la position n'aident en rien à la marche des
opérations; ils l'entravent au contraire, car ils n'ont absolument en
vue que leurs intérêts personnels!

--Comment, dans le moment actuel? demanda Pierre.

--Le moment actuel, reprit le prince André, n'est pour eux que le moment
où il sera plus facile de supplanter un rival et de recevoir une croix
ou un nouveau cordon. Pour moi, je n'y vois qu'une chose: cent mille
Russes et cent mille Français se rencontreront demain pour se battre:
celui qui se battra le plus et se ménagera le moins sera vainqueur; je
te dirai mieux: quoi qu'on fasse, quelque soit l'antagonisme de nos
chefs, nous gagnerons la bataille demain!

--Voilà qui est la vérité, Excellence, la vraie vérité, murmura
Timokhine, il n'y a pas à se ménager!... Croiriez-vous que les soldats
de mon bataillon n'ont pas bu d'eau-de-vie...?» «Ce n'est pas un jour
pour cela,» disent-ils.

Il se fit un silence.

Les officiers se levèrent et le prince André sortit avec eux pour donner
à son aide de camp ses derniers ordres. Dans ce moment, on entendit à
peu de distance le bruit de quelques chevaux qui arrivaient par le
chemin. Le prince André, se tournant de ce côté, reconnut aussitôt
Woltzogen et Klauzevitz, accompagnés d'un cosaque; ils passèrent si près
d'eux, que Pierre et le prince André purent entendre qu'ils disaient en
allemand:

«Il faut que la guerre s'étende, c'est la seule manière de faire!

--Oh oui! répondit l'autre, du moment que le but principal est
d'affaiblir l'ennemi, que l'on perde plus ou moins d'hommes, cela ne
signifie rien!

--Certainement, reprit la première voix.

--Ah oui! que la guerre s'étende! dit le prince André avec colère: c'est
ainsi que mon père, ma soeur et mon fils ont été chassés par elle! Peu
lui importe, à lui!... C'est bien ce que je te disais tout à l'heure: ce
ne sont pas messieurs les Allemands qui gagneront la bataille, je te le
jure; ils ne feront que brouiller les cartes autant que possible, parce
que dans la tête de cet Allemand il n'y a qu'un tas de raisonnements,
dont le meilleur ne vaut pas une coquille d'oeuf, et que dans son coeur
il n'a pas ce que possède Timokhine, et qui sera nécessaire demain. Ils
lui ont livré toute l'Europe, à «lui», et ils sont venus nous donner des
leçons!... Excellents professeurs, ma foi!

--Ainsi donc, vous croyez que nous gagnerons la bataille?

--Oui, répondit d'un air distrait le prince André. Il y a une chose
seulement que je n'aurais pas permise, si j'avais pu l'empêcher: c'est
de faire quartier. Pourquoi des prisonniers? C'est de la chevalerie! Les
Français ont détruit ma maison, ils vont détruire Moscou: ce sont mes
ennemis, ce sont des criminels! Timokhine et toute l'armée pensent de
même; ils ne peuvent être nos amis, quoi qu'ils en aient dit, là-bas, à
Tilsit!

--Oui, oui; s'écria Pierre, dont les yeux étincelaient, je suis tout à
fait de votre avis!»

La question qui le troublait depuis la descente de Mojaïsk venait en
effet de trouver sa solution claire et nette. Il comprit le sens et
l'importance de la guerre, et de la bataille qui allait se livrer; tout
ce qu'il avait vu dans la journée, l'expression grave et recueillie
répandue sur les visages des soldats, cette chaleur patriotique latente,
comme on dit en terme de physique, qui perçait chez chacun d'eux, lui
furent expliquées, et il ne s'étonna plus du calme, de l'insouciance
même avec lesquels on se préparait à mourir.

«Si l'on ne faisait pas de prisonniers, la guerre changerait de
caractère et deviendrait, crois-moi, moins cruelle.... Mais nous n'avons
fait que jouer à la guerre, voilà le tort: nous faisons les généreux, et
cette générosité, cette sensiblerie sont celles d'une femmelette, qui se
trouve mal à la vue d'un veau qu'on égorge: la vue du sang révolte sa
bonté naturelle, mais que ce veau soit mis à une bonne sauce, et elle en
mangera tout comme les autres. On nous parle des lois de la guerre, de
chevalerie, de parlementaires, d'humanité envers les blessés... nous
nous dupons mutuellement! On dévaste les foyers, on fait de faux
assignats, on tue mon père, mes enfants: et l'on vient après ça nous
parler des lois de la guerre, de la générosité envers l'ennemi? Pas de
quartier aux blessés!... Les tuer sans merci et aller soi-même à la
mort! Celui qui est arrivé comme moi à cette conviction, en passant par
d'atroces souffrances...»

Le prince André, après avoir cru un moment qu'il lui serait indifférent
de voir prendre Moscou, comme on avait pris Smolensk, s'arrêta tout à
coup. Un spasme lui serra le gosier, il fit quelques pas en silence: ses
yeux avaient un éclat fiévreux, et ses lèvres tremblaient lorsqu'il
reprit la parole:

«S'il n'y avait pas de fausse générosité à la guerre, on ne la ferait
que pour une raison sérieuse, et en sachant qu'on va à la mort; alors on
ne se battrait pas sous prétexte que Paul Ivanovitch a offensé Michel
Ivanovitch! Alors tous les Hessois et tous les Westphaliens que Napoléon
traîne après lui ne seraient pas venus en Russie, et nous ne serions pas
allés en Autriche et en Prusse sans savoir pourquoi. Il faut accepter
l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec austérité....
Assez de mensonges comme cela! Il faut la faire comme on doit la faire,
ce n'est pas un jeu. Autrement elle n'est qu'un délassement à l'usage
des oisifs et des frivoles. La classe des militaires est la plus
honorable, et cependant à quelles extrémités n'en viennent-ils pas pour
assurer leur triomphe? Quel est, en effet, le but de la guerre?
l'assassinat! Ses moyens? l'espionnage, la trahison! Quel en est le
mobile? le pillage et le vol pour l'approvisionnement des hommes!...
C'est-à-dire le mensonge et la duplicité sous toutes les formes et sous
le nom de ruses de guerre.... Quelle est la règle à laquelle se
soumettent les militaires? À l'absence de toute liberté, c'est-à-dire à
la discipline, qui couvre l'oisiveté, l'ignorance, la cruauté, la
dépravation, l'ivrognerie, et cependant ils sont universellement
respectés. Tous les souverains, excepté l'empereur de la Chine, portent
l'uniforme militaire, et celui qui a tué le plus d'hommes reçoit la plus
haute récompense!... Qu'il s'en rencontre, comme demain par exemple, des
milliers qui s'estropient et se massacrent.... Que verrons-nous après?
Des _Te Deum_ d'actions de grâces pour le grand nombre de tués, dont
d'ailleurs on exagère toujours le chiffre; puis on fera sonner bien haut
la victoire, car plus il y a de morts, plus elle est éclatante.... Et
ces prières, comment seront-elles reçues par Dieu qui regarde ce
spectacle? Ah! mon ami, la vie m'est devenue à charge dans ces derniers
temps: je vois trop au fond des choses, et il ne sied pas à l'homme de
goûter à l'arbre de la science du bien et du mal.... Enfin, ce ne sera
plus pour longtemps!... Mais pardon, mes divagations te fatiguent, et
moi aussi.... Il est temps... retourne à Gorky!

--Oh non! répondit Pierre en fixant sur son ami ses yeux effarés, mais
pleins de sympathie.

--Va, va! Il faut dormir avant de se battre,--dit le prince André en
s'approchant vivement de Pierre et en l'embrassant.--Adieu,
s'écria-t-il, nous reverrons-nous? Dieu seul le sait!» Et, se
détournant, il le poussa dehors.

Il faisait sombre, et Pierre ne put distinguer l'expression de sa
figure. Était-elle tendre ou sévère? Il resta quelques secondes indécis:
retournerait-il auprès de lui, ou se remettrait-il en route?

«Non, il n'a pas besoin de moi, et je sais que c'est notre dernière
entrevue,» se dit-il en soupirant profondément et en se dirigeant vers
Gorky.

Le prince André s'étendit sur un tapis, mais il ne put s'endormir. Au
milieu de toutes les images qui se confondaient dans son esprit, sa
pensée s'arrêta longuement sur une d'elles avec une douce émotion: il
revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natacha lui
racontait avec entrain comment, l'été précédent, elle s'était égarée, à
la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui
décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses
conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s'interrompait à
chaque instant pour lui dire: «Non, ce n'est pas ça... je ne puis pas
m'exprimer... vous ne me comprenez pas, j'en suis sûre!...» Et malgré
les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne
pouvoir rendre l'impression exaltée et poétique qu'elle avait ressentie
ce jour-là.... «Ce vieillard était adorable... et la forêt était si
sombre et il avait de si bons yeux!... Non, non, je ne puis pas, je ne
sais pas raconter,» ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince
André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant:
«Je la comprenais alors, pensait-il; je comprenais sa franchise,
l'ingénuité de son âme: oui, c'était son âme que j'aimais en elle, que
j'aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant
de bonheur!» Et subitement il tressaillit, en se rappelant le
dénouement: «Il n'avait guère besoin de tout cela, «lui»! Il n'a rien
vu, rien compris, elle n'était pour «lui» qu'une fraîche et jolie fille
qu'il n'a pas daigné lier à son sort, tandis que moi.... Et cependant
«il» vit encore, et il s'amuse!...» À ce souvenir, il lui sembla qu'on
le touchait avec un fer rouge: il se redressa brusquement, se leva et se
remit à marcher.


VIII


Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du
palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel
Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent
Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son
uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur,
qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier
compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant
avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à
l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette
dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de
chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le
frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet
de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul
savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre.
Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front,
et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.

«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui
redoublait d'efforts.

L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la
porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en
dessous.

«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
écharper?... Tant pis pour l'armée russe!--et continuant à faire le gros
dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de
chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
Fabvier, dit-il à l'aide de camp.

--Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir.

Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main,
de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises,
en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté.
Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans
dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se
battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur
Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le
résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se
consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence.

«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au
revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela.

Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les
faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté.
Napoléon lui tira gaiement l'oreille.

«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux.

--Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet.

Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie:
dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais
cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.

«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.

--Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de
Moscou.»

Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp,
s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or.

«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?»

Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention
de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas
lui-même l'existence.

«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa
suite était concentrée sur la draperie.

Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
souleva adroitement le voile, en disant:

«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.»

C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille
de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon,
avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la
Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait
le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette
allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris,
aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment.

«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et
avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression
de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.

Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette
grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au
bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse
inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla
chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en
face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion.
Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait
prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les
soldats de la vieille garde.

«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!»

Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à
l'armée.

«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il
avait dictée d'un jet.

«Soldats!

«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance,
de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk,
et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette
grande bataille!

«Napoléon.»

Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à
l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.

«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort
envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que
Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.

À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.

«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
pour voir un champ de bataille!»

Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et
témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les
paroles de l'Empereur.


IX


L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la
matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans
qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux
généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de
Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la
rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était
évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là
que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il
semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie,
qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne
furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces
événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la
localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air
approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes
qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la
conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis
l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En
revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à
attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le
bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un
mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le
désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la
redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et
indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux
batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir
donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les
dispositions pour l'ordre de bataille.

Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les
historiens français et une approbation unanime chez les étrangers,
étaient conçues en ces termes:

«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine
occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
les deux batteries ennemies leur faisant face.

«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera
alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:

Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division
Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8

Total: 62 pièces.

«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les
obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la
batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira
contre elle 40 bouches à feu.

«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier
signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
ou l'autre des fortifications.

«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
dans la forêt et tournera la position ennemie.

«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier
retranchement.

«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés
conformément aux mouvements de l'ennemi.

«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre
celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
l'attaque de l'aile droite.

«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,
en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui,
menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
troupes.

«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible
des troupes en réserve.

«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»

S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant
de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est
évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de
netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que
les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par
les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient
ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de
l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les
projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un
général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
avancer.

La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur
le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt,
Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position
indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la
forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt
elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner
sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le
vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière
sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et
Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part),
lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il
devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de
la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant
traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la
cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres
ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il
était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires
durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des
opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.


X


Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à
Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros
rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du
génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde
changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule
volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est
métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en
Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu
de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le
rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la
Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées,
cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de
plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un
dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde,
et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de
savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît
bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde
est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés
de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a
qu'une influence extérieure et apparente.

Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la
Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le
fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000
hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût
pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me
démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon,
autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les
recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon
n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent
leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à
leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens,
Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient
de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le
passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon
leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu
inévitable!

À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme
compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait
d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la
Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils
l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque
non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire,
répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture
et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne
tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître;
Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille,
puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce
qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise
si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus
d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de
ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que
celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les
plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la
victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille
d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et
cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de
leur minutie.

Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi
bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux
mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de
bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire
à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef
suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.


XI


Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les
pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un
verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à
introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la
façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à
sa mémoire.

S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour
des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un
grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son
tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:
«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils
entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que
personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante,
plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus
vous devez être étonnés de mon génie!»

Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de
repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir
dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa,
en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la
tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours
là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les
mêmes points. L'aide de camp de service entra.

«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne
aujourd'hui?

--Sans aucun doute, Sire...»

L'Empereur le regarda.

«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à
Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»

Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.

«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis
Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais
toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est
intacte? demanda-t-il.

--Oui, Sire.»

Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il
n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour
tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.

«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il
sévèrement.

--Oui, Sire.

--Et le riz?»

Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet
effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait
douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta
du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le
dégustant à petites gorgées:

«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on
me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me
guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me
font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....
Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa
nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle
fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre
corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:
l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à
tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà
tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il
en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art
militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son
ennemi!»

Rapp ne répondit rien.

«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à
Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule
fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous
verrons bien!»

Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il
se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et
sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard
flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la
garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des
avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd
et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller
occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux,
prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un
grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui
se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de
l'Empereur, il s'arrêta devant lui.

«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie
affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les
soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?

--Oui, Sire.»

Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il
se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,
le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à
l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit
jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le
son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second,
un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un
cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le
voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur
succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa
suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.

XII


Pierre, revenu de chez le prince André, à Gorky, ordonna à son
domestique de tenir ses chevaux prêts pour le lendemain matin, de le
réveiller à la pointe du jour; puis il s'endormit aussitôt dans le coin
que Boris lui avait obligeamment offert. À son réveil, l'isba était
déserte, les petits carreaux des fenêtres tremblaient, et son domestique
le secouait pour le réveiller.

«Excellence, Excellence! répétait-il avec insistance.

--Quoi?... Qu'y a-t-il?... Est-ce commencé?

--Écoutez la canonnade, dit le domestique, qui était un ancien soldat;
tous sont partis depuis longtemps, même Son Altesse.»

Pierre s'habilla à la hâte et sortit en courant. La matinée était belle,
gaie, fraîche, la rosée brillait; le soleil, déchirant le rideau de
nuages, lança par-dessus le toit, à travers les vapeurs qui
l'entouraient, un faisceau de rayons qui vinrent tomber sur la poussière
de la route, humide de rosée, sur les murs des maisons, sur les clôtures
en planches et sur les chevaux de Pierre, sellés à la porte de l'isba.
Le grondement de la canonnade devint plus distinct. Un aide de camp
passa au galop.

«Dépêchez-vous, comte, il est temps!» lui cria-t-il en passant.

Se faisant suivre de son cheval, Pierre longea la route jusqu'au mamelon
du haut duquel il avait examiné le champ de bataille. Cette colline
était couverte de militaires: on y entendait le murmure des
conversations en français des officiers de l'état-major, et l'on y
voyait, se détachant de l'ensemble, la tête grise de Koutouzow, coiffée
d'une casquette blanche avec une bande rouge; sa grosse nuque
s'enfonçait dans ses larges épaules. Il regardait au loin à l'aide d'une
lunette d'approche. En gravissant la colline, Pierre fut frappé du
spectacle qui s'offrit à ses yeux. C'était le panorama de la veille,
mais occupé aujourd'hui par une masse imposante de troupes, envahi par
la fumée de la fusillade, et éclairé par les rayons obliques du soleil,
qui montait à la gauche de Pierre, projetant, dans l'air pur du matin,
des chatoiements d'un rose doré, et étalant de côté et d'autre de
longues et noires bandes d'ombre. Les grands bois qui fermaient
l'horizon semblaient avoir été taillés dans une pierre étincelante,
d'un jaune verdâtre, et derrière leurs cimes, qui se découpaient sur le
ciel en une mince ligne foncée, se dessinait dans le lointain la grande
route de Smolensk, couverte de troupes. À côté de la colline, les champs
dorés et les coteaux ruisselaient de lumière, mais partout, devant, à
gauche et à droite, on ne voyait que des soldats. C'était animé,
majestueux et imprévu; mais ce qui attira surtout l'attention de Pierre,
ce fut l'aspect du champ de bataille lui-même, la vue de Borodino et de
la vallée de la Kolotcha, qui s'étendait des deux côtés de la rivière.

Au-dessus de la Kolotcha, à Borodino même, à l'endroit où la Voïna se
jette dans la Kolotcha, à travers de vastes marais, s'élevait un de ces
brouillards qui, en se fondant et en se vaporisant sous les rayons du
soleil, donnent une couleur et un contour magiques au paysage qu'ils
laissent entrevoir. Sur ce brouillard, sur la fumée qui s'y mêlait à
flocons épais, sur l'eau, sur la rosée, sur les baïonnettes, sur
Borodino même, se jouaient les rayons étincelants de la lumière du
matin. À travers ce rideau transparent, on apercevait la blanche église,
les toits des isbas du village, et de tous côtés des masses compactes de
soldats, des caissons verts et des bouches à feu. Dans la vallée, sur
les hauteurs, à mi-côte, dans les bois, dans les champs, partaient des
coups de canon, tantôt isolés, tantôt par volées, suivis de tourbillons
de fumée, qui s'arrondissaient, se rencontraient, et se confondaient
dans l'espace. Chose étrange à dire, cette fumée et ces détonations
étaient ce qui prêtait le plus de charme à ce spectacle. Pierre mourait
d'envie de se trouver là où il voyait surgir ces panaches de fumée, là
où s'agitaient ces baïonnettes brillantes, là où était le mouvement, et
d'où partaient ces détonations incessantes. Il se retourna pour comparer
son impression à celle que devaient éprouver dans ce moment Koutouzow et
son entourage: il lui sembla voir rayonner sur tous les visages cette
émotion latente qu'il avait déjà remarquée la veille, mais dont il
n'avait compris la nature qu'après son entretien avec le prince André.

«Va, mon ami, va, que Dieu soit avec toi,» dit Koutouzow à un général
qui était à ses côtés.

Le général qui venait de recevoir cet ordre passa devant Pierre pour
descendre la colline.

«Au pont!» répondit-il à la question d'un des officiers.

«Et moi aussi!» se dit Pierre en le suivant. Le général monta le cheval
que tenait un cosaque, pendant que Pierre s'approchait de son domestique
et lui demandait laquelle de ses deux montures était la plus tranquille.
L'empoignant alors par la crinière, penché en avant et serrant de ses
talons le ventre de son cheval, il sentit tout à coup qu'il perdait ses
lunettes; mais, ne pouvant ni ne voulant lâcher la bride et la crinière,
il partit sur les traces du général, au milieu des officiers qui le
suivaient des yeux dans sa course aventureuse.


XIII



Le général galopa en avant, descendit la colline, tourna brusquement à
gauche, et Pierre, l'ayant perdu de vue, se fourvoya dans les rangs d'un
détachement d'infanterie; il essaya en vain de se dégager des soldats
qui l'entouraient de tous côtés, et qui jetaient des regards mécontents
et interrogateurs sur ce gros homme en chapeau blanc, qui les bousculait
sans nécessité dans un moment aussi grave et aussi critique pour eux
tous.

«Pourquoi, diable, passer au milieu du bataillon?» dit l'un d'eux.

Un autre poussa le cheval avec la crosse de son fusil, et Pierre, se
cramponnant au pommeau de la selle, et retenant à grand'peine sa monture
effrayée, partit à fond de train et arriva enfin dans un espace libre.
Il vit devant lui un pont où d'autres soldats tiraient des coups de
fusil: sans s'en douter, il avait atteint le pont de la Kolotcha placé
entre Gorky et Borodino, que les Français, après avoir occupé ce dernier
village, venaient d'attaquer. Des deux côtés du pont et sur la prairie,
couverte de foin, qu'il avait aperçue de loin la veille, des soldats
s'agitaient d'un air affairé, mais, malgré la fusillade incessante,
Pierre ne croyait guère être en plein premier acte de la bataille.
N'entendant ni les balles qui sifflaient autour de lui, ni les
projectiles qui passaient au-dessus de sa tête, il ne soupçonnait même
pas que l'ennemi fût de l'autre côté de la rivière, et il fut longtemps
avant de comprendre que c'étaient des tués et des blessés qui tombaient
à quelques pas de lui.

«Que fait donc celui-là en avant de la ligne? cria une voix.

--À gauche, prenez à gauche!»

Pierre prit à droite, et se heurta tout à coup contre un aide de camp du
général Raïevsky; l'aide de camp le regarda avec colère, et allait lui
dire des injures, lorsqu'il le reconnut et le salua.

«Comment êtes-vous ici?» dit-il en s'éloignant.

Pierre, ayant une vague idée qu'il n'était pas à sa place, et craignant
de gêner, se mit à galoper dans le même sens que l'aide de camp:

«Est-ce ici? Puis-je vous suivre? lui demanda-t-il.

--À l'instant, à l'instant! repartit l'aide de camp, qui se précipita
dans la prairie à la rencontre d'un gros colonel à qui il avait à
transmettre un ordre, puis, revenant vers Pierre:

--Expliquez-moi donc, comte, comment vous vous trouvez ici?... En
curieux, sans doute?

--Oui, oui, dit Pierre, pendant que l'aide de camp faisait faire
volte-face à son cheval et se préparait à s'éloigner de nouveau.

--Ici encore, il ne fait pas trop chaud, Dieu merci, mais au flanc
gauche, chez Bagration, on cuit!

--Vraiment! répliqua Pierre. Où est-ce donc?

--Venez avec moi sur la colline, on le voit très bien de là, et c'est
encore supportable.... Venez-vous?

--Je vous suis,» répondit Pierre en cherchant des yeux son domestique,
et en remarquant seulement alors des blessés qui se traînaient, ou que
l'on portait sur des brancards: un pauvre petit soldat, dont le casque
gisait à côté de lui, était couché, immobile sur la prairie, dont le
foin fauché répandait au loin son odeur enivrante.

«Pourquoi n'a-t-on pas relevé celui-là?» allait dire Pierre, mais la
figure soucieuse de l'aide de camp, qui venait de détourner la tête,
arrêta sa question sur ses lèvres. Quant à son domestique, il ne le
voyait nulle part, et il continua son chemin à travers le vallon,
jusqu'à la batterie Raïevsky; son cheval restait en arrière de celui de
l'aide de camp, et le secouait violemment.

«On voit que vous n'êtes pas habitué à monter à cheval, lui dit ce
dernier.

--Oh! ce n'est rien, dit Pierre, il a le pas très inégal.

--Parbleu! s'écria l'aide de camp, il est blessé à la jambe droite
au-dessus du genou, ce doit être une balle! Je vous en félicite, comte,
c'est le baptême du feu!»

Ils dépassèrent le sixième corps, et arrivèrent, au milieu de la fumée,
sur les derrières de l'artillerie, qui, placée en avant, tirait sans
relâche et d'une manière assourdissante. Ils atteignirent enfin un
petit bois où l'on respirait la fraîcheur, et où l'on sentait l'air
tiède de l'automne. Les deux cavaliers mirent pied à terre et gravirent
la colline.

«Le général est-il ici? demanda l'aide de camp.

--Il vient de partir,» lui répondit-on.

L'aide de camp se retourna vers Pierre, dont il ne savait plus que
faire.

«Ne vous inquiétez pas de moi, dit Pierre, je vais aller jusqu'en haut.

--Oui, allez-y.... De là on voit tout, et ce n'est pas aussi dangereux;
j'irai vous y prendre.»

Ils se séparèrent, et ce ne fut que bien plus tard dans la journée, que
Pierre apprit que son compagnon avait eu un bras emporté. Il parvint à
la batterie située sur le fameux mamelon, connu chez les Russes sous le
nom de «batterie du mamelon» ou de «Raïevsky», et chez les Français, qui
le regardaient comme la clef de la position, sous celui de «la grande
redoute», «fatale redoute», ou «redoute du centre». À ses pieds furent
tués des dizaines de milliers d'hommes. Cette redoute se composait d'un
mamelon entouré de fossés de trois côtés. De ce point, dix bouches à feu
vomissaient leurs projectiles par les embrasures du remblai; d'autres
pièces, placées sur la même ligne, tiraient aussi sans trêve. Un peu en
arrière se massait l'infanterie. Pierre ne se doutait guère de
l'importance de ce mamelon, et croyait, au contraire, que c'était une
position complètement secondaire. S'asseyant au bord du rempart de la
batterie, il regarda autour de lui avec un sourire de satisfaction
inconsciente; il se levait de temps à autre pour voir ce qui se passait,
et cherchait à ne pas gêner les soldats, qui chargeaient et repoussaient
les canons, et à ne pas se trouver sur le chemin de ceux qui allaient et
venaient, apportant les gargousses. Par contraste avec le sentiment de
malaise que ressentaient les soldats d'infanterie chargés de protéger
cette redoute, les artilleurs éprouvaient plutôt, sur ce lopin de
terrain abrité et séparé par des fossés du reste du champ de bataille,
comme un sentiment de solidarité fraternelle, et l'apparition d'un
pékin, dans la personne de Pierre, leur causa une impression
désagréable. Ils le regardaient de travers, et semblaient même presque
effrayés à sa vue; un officier d'artillerie, de haute taille,
s'approcha de lui, et le regarda curieusement, tandis qu'un tout jeune
lieutenant, presque un enfant, aux joues fraîches et rebondies, chargé
de la surveillance de deux pièces, se retourna de son côté, et lui dit
sévèrement:

«Veuillez vous retirer, monsieur, on ne peut pas rester ici.»

Les artilleurs continuaient à hocher la tête d'un air mécontent, mais,
lorsqu'ils se furent bien convaincus que cet homme en chapeau blanc ne
les gênait en rien, qu'il restait tranquillement assis à les regarder ou
se promenait dans la batterie, en s'exposant au feu avec autant de calme
que s'il se promenait sur un boulevard, qu'il se rangeait poliment, à
leur passage, avec un sourire timide, leur mécontentement se changea en
une sympathie gaie et affectueuse, semblable à celle des soldats pour
les chiens, les coqs et les autres animaux qui vivent d'habitude avec
eux. Ils l'adoptèrent en pensée, et lui donnèrent même, en plaisantant
entre eux sur son compte, le sobriquet de «Notre Bârine[3]«. Un boulet
vint tomber à deux pas de Pierre, qui, secouant la terre dont il avait
été saupoudré, sourit en regardant autour de lui.

«Vous n'avez donc vraiment pas peur, Bârine?» lui dit un soldat à la
forte carrure et au visage enluminé, en montrant ses dents blanches.

--As-tu donc peur, toi? répondit Pierre.

--Eh mais, dit le soldat, il ne vous fera pas grâce... s'il vous jette
à terre, il fera voler en l'air vos entrailles.... Comment ne pas avoir
peur?» ajouta-t-il en riant.

Quelques-uns de ses camarades s'étaient arrêtés à côté de Pierre; avec
leurs physionomies joyeusement amicales, ils semblaient étonnés et
charmés de l'entendre parler comme tout le monde.

«C'est notre métier, Bârine!... Quant à vous, c'est autre chose, et
c'est bien étonnant que...

--À vos pièces!» cria le jeune lieutenant, qui évidemment remplissait
ses fonctions pour la première ou la seconde fois de sa vie, tant il y
mettait de ponctualité exagérée envers les soldats et son chef.

Le grondement incessant du canon et de la fusillade augmentait sur tout
le champ de bataille, à gauche surtout, où étaient les ouvrages avancés
de Bagration; mais la fumée empêchait Pierre, dont l'attention était
absorbée par ce qui se passait autour de lui, de se rendre compte de
l'action. Sa première impression de satisfaction involontaire avait fait
place à un sentiment de tout autre genre, provoqué par la vue du pauvre
petit soldat couché dans la prairie. Il était à peine dix heures du
matin: on avait emporté de la batterie une vingtaine d'hommes, deux
pièces avaient été démontées! les projectiles arrivaient en nombre plus
considérable, et les balles perdues tombaient en sifflant et en
bourdonnant. Les artilleurs avaient l'air de ne pas s'en apercevoir: on
n'entendait que plaisanteries et gais propos.

«Eh! la belle! criait un soldat à une grenade qui passait en l'air comme
une flèche: pas ici! vers l'infanterie!

--À l'infanterie! ajoutait un autre en riant à la vue du projectile qui
éclatait au milieu des soldats.

--Dis donc, est-ce une connaissance?» criait un troisième à un paysan
qui se baissait devant un boulet.

Quelques soldats se groupèrent près du rempart, pour regarder quelque
chose dans le lointain.

«Vois-tu, on a retiré les avant-postes, on s'est replié, dit l'un.

--Fais attention à tes propres affaires, lui cria un vieux
sous-officier; s'ils se sont retirés, c'est qu'ils ont affaire plus
loin,» et, saisissant l'un d'eux par l'épaule, il le poussa du genou.

Ils éclatèrent de rire.

«N° 5, en avant! criait-on d'un autre côté.

--Tous à la fois et bien ensemble, répondirent gaiement ceux qui
poussaient le canon.

--Tiens, en voilà un qui a failli enlever le chapeau de «notre Bârine,»
dit un loustic en s'adressant à Pierre. «Oh! l'animal! ajouta-t-il en
voyant le boulet frapper une roue et la jambe d'un homme.

--Eh! vous autres, les renards! criait une voix aux miliciens qui, venus
pour ramasser les blessés, se courbaient et allongeaient l'échine... ce
ragoût-là ne vous plaît pas?

--Voyez donc les corbeaux!» dit un autre en s'adressant à un groupe de
miliciens qui s'étaient arrêtés, saisis de terreur à la vue du soldat
qui venait de perdre une jambe.

Pierre remarquait qu'après chaque boulet tombé, après chaque homme jeté
à bas, l'excitation générale augmentait. Ainsi qu'un défi jeté à la
tempête déchaînée autour d'eux, les figures de ces soldats s'éclairaient
de plus en plus, comme les éclairs qui jaillissent plus précipités d'une
nuée d'orage. Pierre sentait que cette ardeur morale le gagnait à son
tour. À dix heures, les fantassins, postés en avant de la batterie dans
les broussailles et sur les bords de la petite rivière Kamenka, se
replièrent; on les voyait courir emportant leurs blessés sur des fusils.
Un général parut en ce moment sur le tertre, échangea quelques mots avec
un colonel, lança à Pierre un regard de mauvaise humeur, et descendit
après avoir donné l'ordre aux fantassins préposés à la garde de la
batterie de se coucher à plat ventre pour être moins exposés. On
entendit ensuite un roulement de tambour dans les rangs de l'infanterie,
qui s'ébranla à l'instant et se porta en avant. Les regards de Pierre
furent attirés par la figure d'un jeune officier tout pâle, qui marchait
à reculons, tenant son épée abaissée et regardant autour de lui avec
inquiétude; l'infanterie disparut dans la fumée, et l'on n'entendit plus
que des cris prolongés et le crépitement d'une fusillade bien nourrie.
Quelques minutes plus tard, des brancards chargés de blessés sortirent
de la mêlée. Les projectiles tombaient dru comme grêle sur la batterie,
et quelques hommes gisaient à terre. Les soldats redoublaient d'activité
autour des canons, personne ne faisait plus attention à Pierre; une ou
deux fois, on lui cria brusquement de se ranger, et le vieil officier,
les sourcils froncés, marchait à grands pas entre les pièces. Le petit
lieutenant, les joues enflammées, donnait ses ordres avec plus de
précision encore; les artilleurs présentaient les gargousses,
chargeaient, et faisaient leur devoir avec une crânerie de plus en plus
surexcitée. Ils ne marchaient pas, ils sautaient comme lancés par des
ressorts invisibles. La nuée d'orage s'était rapprochée. Sur toutes les
figures brillait le feu, dont Pierre, debout à côté du vieil officier,
attendait l'explosion; le plus jeune, portant la main à la visière de
sa casquette, s'approcha vivement de ce dernier.

«J'ai l'honneur de vous prévenir qu'il n'y a plus que huit charges:
faut-il continuer le feu?

--La mitraille!» cria sans lui répondre directement son chef, en
regardant au-dessus du retranchement, et soudain le petit lieutenant
poussa un cri, tourna sur lui-même, et s'abattit comme un oiseau tiré au
vol.

Tout devint étrange, trouble et confus aux yeux de Pierre. Une pluie de
boulets criblait le parapet, les soldats et les canons. Pierre, qui
jusque-là n'y avait fait aucune attention, ne percevait plus d'autre
bruit. À droite de la batterie, des soldats couraient en criant hourra!
et il crut les voir reculer au lieu de s'élancer en avant. Un boulet
frappa le bord du rempart devant lequel il se tenait, et fit jaillir la
terre: une balle noire rebondit et tomba au même instant dans un corps
mou. À cette vue, les miliciens redescendirent rapidement.

«À mitraille!» répéta le vieux commandant.

Un sous-officier, effrayé, se précipita vers lui et lui dit, avec un
chuchotement sinistre, que les munitions manquaient. On aurait dit un
maître d'hôtel venant prévenir son maître que le vin manque.

«Brigands! que font-ils? s'écria l'officier en tournant vers Pierre sa
figure rouge, ruisselante de sueur, et ses yeux qui brillaient de
l'éclat de la fièvre.

--Cours aux réserves, et amène un caisson! ajouta-t-il avec colère en
s'adressant à un soldat.

--J'irai, moi!» dit Pierre.

L'officier; sans lui répondre, fit quelques pas de côté:

«Attendre... ne pas tirer!»

Le soldat qui venait de recevoir l'ordre d'aller chercher des munitions
se heurta contre Pierre.

«Eh! monsieur, ce n'est pas ta place,» dit-il en descendant au pas de
course.

Pierre courut après lui, en évitant l'endroit où était couché le jeune
lieutenant. Un boulet, un second, un troisième passèrent au-dessus de sa
tête et tombèrent à ses côtés.

«Où vais-je?» se demanda-t-il tout à coup à deux pas des caissons.

Il s'arrêta indécis, ne sachant où aller. À cet instant un choc
effroyable le rejeta en arrière la face contre terre, une flamme immense
l'aveugla tout à coup, et un sifflement aigu, suivi d'une explosion et
d'un fracas épouvantables, l'assourdit complètement. Lorsqu'il revint à
lui, il se trouva couché à terre, et les bras étendus. Le caisson qu'il
avait vu avait disparu: à sa place gisaient de tous côtés sur l'herbe
roussie des planches vertes à demi brûlées et des lambeaux de
vêtements; un cheval, se débarrassant des débris de son brancard, passa
au galop, tandis qu'un autre, blessé mortellement, hennissait de
douleur.


XIV


Pierre, affolé de terreur, sauta sur ses pieds, retourna en courant à la
batterie, le seul endroit où il pût trouver un refuge contre tous ces
désastres. En y rentrant, il fut surpris de ne plus entendre tirer, et
de voir la batterie occupée par une masse de nouveaux venus, qu'il ne
parvenait pas à reconnaître. Le colonel était penché sur le rempart
comme s'il regardait par-dessus le parapet, et un soldat, se débattant
entre les mains de ceux qui le tenaient, appelait au secours. Il n'avait
pas encore eu le temps de comprendre que le colonel était mort, et le
soldat fait prisonnier, lorsqu'un autre fut tué, devant ses yeux, d'un
coup de baïonnette qui lui traversa le dos. À peine était-il arrivé dans
le retranchement, qu'un homme à figure maigre et brune, ruisselant de
sueur, en uniforme gros-bleu, une épée nue à la main, se jeta sur lui en
criant. Pierre se gara instinctivement, et saisit son agresseur par
l'épaule et par la gorge. C'était un officier français; laissant tomber
son épée, il prit à son tour Pierre au collet; ils se regardèrent ainsi
quelques secondes, et sur leurs figures si étrangères l'une à l'autre se
peignait l'étonnement de ce qu'ils venaient de faire.

«Est-ce moi qui suis son prisonnier, ou est-il le mien?» pensait chacun
d'eux.

L'officier inclinait vers la première supposition, car la main puissante
de Pierre lui serrait la gorge de plus en plus. Le Français avait l'air
de vouloir parler, quand un boulet passa en sifflant au-dessus de leurs
têtes, et il sembla à Pierre que celle de son prisonnier avait été
enlevée du coup, tant il la baissa rapidement. Il en fit autant de son
côté et lâcha prise. Le Français, peu curieux de décider lequel des deux
était le prisonnier de l'autre, courut à la batterie, tandis que Pierre
descendait le mamelon, en trébuchant contre les morts et les blessés, et
croyait, dans son épouvante, les sentir s'accrocher aux pans de son
habit. À peine arrivé au bas, il vit venir à lui des masses compactes de
Russes qui lui paraissaient fuir et qui couraient en se bousculant vers
la batterie. C'était l'attaque dont Yermolow s'attribua le mérite en
assurant à qui voulait l'entendre que son bonheur et sa bravoure
l'avaient seuls rendue possible; il prétendait avoir jeté à pleines
mains sur le mamelon les croix de Saint-Georges dont il avait rempli ses
poches. Les Français qui s'étaient emparés de la batterie s'enfuirent à
leur tour, et nos troupes les poursuivirent avec un tel acharnement
qu'il fut impossible de les arrêter. Les prisonniers furent emmenés de
la batterie; parmi eux se trouvait un général blessé, qui fut aussitôt
entouré de nos officiers. Des masses de blessés, Français et Russes, les
traits défigurés par la souffrance, se traînaient péniblement, ou
étaient portés sur des brancards. Pierre remonta sur la hauteur, mais,
au lieu de ceux qui l'y avaient reçu tout à l'heure, il n'y trouva que
des tas de morts, inconnus pour la plupart; il y aperçut aussi le jeune
lieutenant, toujours assis dans la même pose au bord du parapet, et
replié sur lui-même dans une mare de sang; le soldat aux joues
enluminées avait encore des mouvements convulsifs, mais on ne songeait
pas à l'emporter. Pierre s'enfuit en courant: «Ils vont sûrement cesser,
se dit-il, car ils doivent avoir horreur de ce qu'ils ont fait?» Et il
suivit machinalement le défilé des brancards qui s'éloignaient du champ
de bataille. Le soleil, caché par un rideau de fumée, brillait encore en
haut de l'horizon. Là-bas, à gauche, et surtout près de Séménovsky, une
massé confuse s'agitait dans le lointain, et le roulement incessant de
la fusillade et de la canonnade, loin de diminuer, ne faisait
qu'augmenter de violence: c'était comme la suprême expression du
désespoir d'un homme qui réunit toutes ses forces pour pousser son
dernier cri.


XV


L'action principale se passa sur une étendue de deux verstes[4] entre
Borodino et les ouvrages avancés de Bagration. En dehors de ce rayon, la
cavalerie d'Ouvarow fit une démonstration vers le milieu de la journée,
et, de l'autre côté d'Outitza, Poniatowsky et Toutchkow en vinrent un
moment aux mains; mais ces deux incidents furent relativement sans
importance. Ce fut donc sur la plaine, entre Borodino et les «flèches»
de Bagration, sur un espace découvert près du bois, qu'eut lieu en
réalité la bataille, de la façon la plus simple et la moins compliquée
qu'on puisse imaginer. Le signal en fut donné des deux côtés par le feu
de plus de cent pièces de canon. Puis, lorsque la fumée s'étendit comme
un épais nuage, les deux divisions de Dessaix et de Compans se
dirigèrent sur les «flèches», pendant que le détachement du vice-roi se
portait sur Borodino. Il y avait une verste de distance entre ces
«flèches» et la redoute de Schevardino où se tenait Napoléon, et plus de
deux verstes, à vol d'oiseau, entre ces ouvrages avancés et Borodino.
Napoléon ne pouvait donc pas se rendre compte de ce qui se passait sur
ce point, car la fumée couvrait tout le terrain. Les soldats de la
division Dessaix ne restèrent visibles que jusqu'à leur descente dans le
ravin; dès qu'ils y disparurent, la fumée, en redoublant d'épaisseur,
déroba à la vue le versant opposé. De côté et d'autre se détachaient
quelques points noirs, et brillaient quelques baïonnettes, mais, du haut
de la redoute de Schevardino, il était impossible de préciser si les
Russes et les Français étaient immobiles ou en mouvement. Les rayons
obliques d'un soleil resplendissant éclairaient la figure de Napoléon,
qui s'abritait derrière sa main pour examiner les ouvrages avancés.
Quelques cris partaient du milieu de la fusillade, mais la fumée,
toujours croissante, l'empêchait de rien distinguer. Il descendit du
mamelon et se mit à marcher de long en large, en s'arrêtant de temps à
autre, en prêtant l'oreille au bruit des détonations, et en jetant des
regards sur le champ de bataille; mais, ni de l'endroit où il se tenait
dans ce moment, ni de la hauteur où étaient restés ses généraux, ni des
retranchements eux-mêmes, pris et repris tour à tour par les Russes et
par les Français, on ne pouvait comprendre ce qui s'y passait. Plusieurs
heures durant, on apercevait, au milieu d'une fusillade incessante,
tantôt les Russes, tantôt les Français, tantôt l'infanterie, tantôt la
cavalerie: ils paraissaient, tombaient, tiraient, se bousculaient, et,
ne sachant que faire les uns et les autres, criaient, couraient et
revenaient sur leurs pas. Les aides de camp envoyés par Napoléon, et les
officiers d'ordonnance de ses maréchaux venaient à tout instant lui
faire leurs rapports; ces rapports étaient forcément mensongers, parce
que, dans le feu de la mêlée, il était impossible de savoir au juste où
en étaient les choses, parce que la plupart des aides de camp se
bornaient à raconter ce qu'on leur disait, sans s'approcher du lieu même
du combat, et enfin parce que, pendant les quelques instants qu'ils
mettaient à franchir la distance, tout changeait de face, et, par suite,
la nouvelle qu'ils apportaient devenait inexacte. C'est ainsi qu'un aide
de camp du vice-roi accourut annoncer la prise de Borodino, celle du
pont de la Kolotcha, et demander à Napoléon s'il fallait ou non le faire
franchir aux troupes. Napoléon ordonna de s'aligner de l'autre côté et
d'attendre, mais, pendant qu'il donnait cet ordre, et au même moment où
l'aide de camp quittait Borodino, ce pont avait été repris et brûlé par
les Russes, dans ce même engagement où nous avons vu figurer Pierre au
commencement de la bataille. Un autre aide de camp vint annoncer, d'un
air de terreur, que l'attaque des ouvrages avancés avait été repoussée,
que Compans était blessé, Davout tué, tandis que, par le fait, ces
retranchements avaient été repris par des troupes fraîches, et que
Davout n'était que contusionné. À la suite de ces rapports, faux par la
force même des circonstances, Napoléon faisait des dispositions qui, si
elles n'avaient pas déjà été prises par d'autres d'une manière plus
opportune, auraient été inexécutables. Les maréchaux et les généraux,
plus rapprochés que lui du champ de bataille et ne s'exposant aux balles
que de temps à autre, prenaient leurs mesures sans en référer à
Napoléon, dirigeaient le feu, et faisaient avancer la cavalerie d'un
côté et courir l'infanterie d'un autre. Mais leurs ordres n'étaient le
plus souvent exécutés qu'à moitié, de travers ou pas du tout. Les
soldats qui avaient ordre de marcher tournaient les talons dès qu'ils
sentaient la mitraille; ceux qui devaient rester immobiles fuyaient ou
se jetaient en avant, en voyant l'ennemi se dresser soudain devant eux,
et la cavalerie s'élançait de son côté pour rattraper les fuyards
russes. C'est ainsi que deux régiments de cavalerie franchirent le ravin
de Séménovsky, se lancèrent sur la montée, tournèrent bride et
repartirent à fond de train, tandis que l'infanterie faisait de même de
son côté, en se laissant également entraîner. Ainsi donc toutes les
dispositions nécessitées par le moment étaient prises par les chefs
immédiats, sans attendre les ordres de Ney, de Davout ou de Murat, et à
plus forte raison ceux de Napoléon. Ils craignaient d'autant moins d'en
assumer la responsabilité, que, pendant la mêlée, l'homme n'a plus
d'autre idée que de sauver sa propre vie, et qu'en cherchant le salut il
se jette en avant, en arrière, et agit sous l'influence exclusive de sa
surexcitation personnelle. En résumé, tous ces mouvements, produits par
le hasard, ne facilitaient ni ne changeaient la position des troupes.
Leurs chocs et leurs attaques ne leur faisaient que peu de mal:
c'étaient les boulets et les balles qui, traversant l'immense espace,
leur apportaient la mort et les blessures. Dès que ces hommes se
trouvaient hors de la portée des projectiles, leurs chefs s'en
emparaient, les alignaient, les soumettaient à la discipline, et, par la
puissance de cette même discipline, les ramenaient dans ce cercle de fer
et de feu, où ils perdaient de nouveau leur sang-froid, et couraient à
l'aventure, en s'entraînant mutuellement.


XVI


Les généraux Davout, Ney et Murat avaient plus d'une fois mené au feu
des masses énormes de troupes bien disciplinées, mais, au lieu de voir,
comme il était toujours arrivé aux batailles précédentes, l'ennemi
prendre la fuite, ces masses disciplinées revenaient de là-bas débandées
et terrifiées; ils avaient beau les reformer, le nombre en diminuait à
vue d'oeil. Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon pour
réclamer des renforts. Napoléon était assis au pied du mamelon et buvait
du punch. Quand l'aide de camp arriva, assurant qu'ils mettraient les
Russes en déroute si Sa Majesté voulait envoyer des renforts:

«Des renforts?» s'écria Napoléon d'un air sévère et surpris, comme s'il
ne comprenait pas le sens de la demande, et regardant le jeune et joli
garçon, aux cheveux bouclés, qu'on lui avait envoyé: «Des renforts? se
dit-il à part lui.... Que peuvent-ils avoir encore à me demander
lorsqu'ils disposent de la moitié de l'armée sur l'aile gauche des
Russes, qui n'est même pas fortifiée? Dites au roi de Naples qu'il n'est
pas midi, et que je ne vois pas clair sur mon échiquier; allez![5]« Le
jeune et joli garçon soupira profondément, et, tenant toujours la main à
la hauteur de son shako, retourna au feu. Napoléon se leva, et appela
Caulaincourt et Berthier pour causer avec eux de choses qui n'avaient
aucun rapport avec la bataille. Au milieu de la conversation,
l'attention de Berthier fut attirée par la vue d'un général, monté sur
un cheval couvert d'écume, qui se dirigeait vers le mamelon avec sa
suite: c'était Belliard. Il descendit de cheval et s'approcha avec
précipitation de l'Empereur, en lui démontrant, hardiment et à haute
voix, la nécessité dos renforts: il jurait sur l'honneur que les Russes
étaient perdus si l'Empereur consentait à donner une division. Napoléon
haussa les épaules, garda le silence et continua sa promenade, tandis
que Belliard exposait avec véhémence son avis aux généraux qui
l'entouraient.!

«Vous êtes trop vif, Belliard, dit Napoléon; on se trompe facilement
dans la chaleur du combat. Allez, regardez et re-venez!»

Belliard venait à peine de disparaître qu'un nouvel envoyé arriva du
champ de bataille.

«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Napoléon du ton d'un homme agacé par des
obstacles imprévus.

--Sire, le prince... commença à dire l'aide de camp...

--Demande des renforts, n'est-ce pas?» s'écria Napoléon avec impatience.

L'aide de camp inclina la tête affirmativement. Napoléon se détourna,
fit deux pas en avant, revint et appela Berthier.

«Il faudra leur donner des réserves, qu'en pensez-vous? Qui
enverrons-nous là-bas, à cet oison dont j'ai fait un aigle?

--Envoyons la division de Claparède, Sire,» répondit Berthier, qui
connaissait par leur nom toutes les divisions, les régiments et les
bataillons.

L'Empereur approuva d'un signe de tête; l'aide de camp partit au galop
du côté de la division Claparède, et, quelques instants après, la jeune
garde, postée derrière le mamelon, se mit en mouvement. Napoléon
regardait silencieusement dans cette direction.

«Non, dit-il tout à coup, je ne puis y envoyer Claparède, envoyez-y
Friant.»

Bien qu'il n'y eût aucun avantage à employer le second plutôt que le
premier, et qu'il en résultât au contraire un grand retard dans
l'exécution de cet ordre, il n'en fut pas moins rempli avec ponctualité.
Napoléon en ce moment, sans s'en douter, jouait avec ses soldats le rôle
du docteur qui entrave par ses remèdes la marche de la nature, ce rôle
qu'il critiquait toujours si vivement chez autrui. La division Friant se
perdit comme les autres dans la fumée, tandis que les aides de camp
arrivaient de tous côtés, et paraissaient s'être donné le mot pour
demander la même chose. Tous disaient que les Russes tenaient ferme dans
leurs positions, et faisaient un feu d'enfer, sous lequel fondaient les
troupes françaises. M. de Beausset, qui était encore à jeun, s'approcha
de Napoléon, assis sur un pliant de campagne, et lui proposa
respectueusement de déjeuner.

«Il me semble que je puis maintenait féliciter Votre Majesté d'une
victoire?»

Napoléon secoua la tête négativement. M. de Beausset, pensant que ce
geste se rapportait à la victoire présumée, se permit alors de faire
observer en plaisantant qu'aucune raison humaine ne devait empêcher de
déjeuner, du moment que c'était possible.

«Allez-vous...» dit tout à coup Napoléon, en se détournant.

Un soupir de commisération et de déconvenue passa sur la figure de M. de
Beausset, qui alla rejoindre les généraux. Napoléon éprouvait la
sensation pénible du joueur qui, toujours heureux, jetant son argent à
pleines mains, et ayant prévu toutes les chances, se sent, malgré tout,
près d'être battu pour avoir trop savamment combiné ses coups. Les
troupes et les généraux étaient les mêmes qu'autrefois; ses mesures
étaient bien prises, sa proclamation courte et énergique; il était sûr
de lui, de son expérience et de son génie, que les années n'avaient fait
qu'accroître; l'ennemi qu'il combattait était le même qu'à Austerlitz
et à Friedland; il comptait tomber sur lui à bras raccourcis... et voilà
que ce coup de massue lui échappait comme par magie! Ses combinaisons
passées avaient toujours été couronnées de succès: il avait, comme
toujours, concentré ses batteries sur un seul point, lancé ses réserves
et sa cavalerie--des hommes de fer--pour enfoncer les lignes, et
cependant la victoire ne venait pas! De tous côtés on lui demandait des
renforts, on lui apprenait que des généraux étaient morts ou blessés,
que les troupes étaient débandées, et qu'il était impossible de déloger
les Russes. Jadis, après deux ou trois dispositions, deux ou trois mots
jetés à la hâte, les aides de camp et les maréchaux arrivaient à lui, la
figure rayonnante, lui annonçant avec force félicitations que des corps
entiers avaient été faits prisonniers, apportant des faisceaux de
drapeaux et d'aigles pris à l'ennemi, en traînant des canons à leur
suite, et Murat venait lui demander l'autorisation de lancer la
cavalerie sur les trains de bagages! C'était ainsi que cela avait eu
lieu à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc.
Aujourd'hui il se passait quelque chose d'étrange; bien que les ouvrages
avancés eussent été emportés d'assaut; il le sentait d'instinct, et il
comprenait que ce sentiment était partagé par son entourage militaire.
Tous les visages étaient tristes, on évitait de se regarder, et Napoléon
savait, mieux que personne, ce que voulait dire un combat qui se
prolongeait huit heures, bien qu'il y eût engagé toutes ses forces, et
qui n'avait pas encore abouti à une victoire. Il savait que c'était une
bataille compromise; que le moindre hasard pouvait, dans ce moment de
tension extrême, le perdre, lui et son armée. Lorsqu'il repassait en
pensée toute cette fantastique campagne de Russie, pendant laquelle,
depuis deux mois, aucune bataille n'avait été gagnée, aucun drapeau,
aucun canon, aucun corps de troupes n'avait été pris, les figures
contristées de son entourage, les doléances sur la résistance opiniâtre
des Russes, l'oppressaient comme un cauchemar. Les Russes pouvaient
tomber sur son aile gauche d'un moment à l'autre, enfoncer son centre,
un boulet perdu pouvait l'atteindre! Tout cela était possible. Jadis il
ne prévoyait que des hasards heureux; aujourd'hui, au contraire, un
nombre incalculable de hasards, tous défavorables, s'offrait à son
imagination. En apprenant que les Russes venaient d'attaquer le flanc
gauche, Napoléon fut terrifié. Berthier s'approcha de lui, et lui
proposa de monter à cheval pour se rendre un compte exact de la
situation.

«Quoi? Que dites-vous? Ah oui! faites-moi amener un cheval!...» Et il
partit pour le village de Séménovsky.

Sur toute la route qu'il parcourut, on ne rencontrait que des chevaux et
des hommes couchés dans des mares de sang, isolément ou par groupes;
jamais ni Napoléon ni aucun de ses généraux n'avaient vu une aussi
grande quantité de morts réunis sur un si étroit espace. La voix sourde
du canon, qui, dix heures durant, n'avait cessé de se faire entendre et
fatiguait le tympan, formait un accompagnement sinistre à ce tableau. Il
arriva sur les hauteurs de Séménovsky, et aperçut dans le lointain, à
travers la fumée, des rangs entiers d'uniformes dont les couleurs ne lui
étaient pas familières: c'étaient des Russes. Leurs masses serrées
étaient placées derrière le village et le mamelon, et leurs bouches à
feu continuaient à tonner sans relâche sur toute la ligne; ce n'était
plus une bataille, c'était une boucherie sans résultat pour les Russes
comme pour les Français. Napoléon s'arrêta, et retomba dans la rêverie
dont Berthier l'avait tiré. Arrêter ce qu'il voyait était impossible, et
cependant c'était lui qui, aux yeux de tous, en était l'ordonnateur
responsable; et ce premier insuccès lui faisait comprendre toute
l'horreur et toute l'inutilité de ces massacres. Un des généraux qui le
suivaient se permit de lui demander de faire avancer la vieille garde.
Ney et Berthier échangèrent un coup d'oeil et un sourire de mépris à
cette absurde proposition. Napoléon baissa la tête et garda longtemps le
silence.

«À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde[6]!»
s'écria-t-il, et, faisant tourner bride à son cheval, il retourna à
Schevardino.



XVII


Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de
son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où
Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais
approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.

«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir,
mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»

Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les
ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des
paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et
l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de
vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en
diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les
dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les
troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort
de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan
des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il
était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme
et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un
contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les
ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été
repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un
cri et secoua la tête.

«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il à un aide
de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:

--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la
première armée?»

Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le
village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des
renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le
commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils
lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir
auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il
sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.

«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement
gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien
extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»

Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux
troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui
annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de
Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits
qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se
levant aussitôt, il le prit à l'écart.

«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a
à faire.»

Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position;
l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été
vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie
d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À
trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put
constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de
bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au
dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui
faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait
involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen
s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André,
affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui
détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de
Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage
Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes
enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé
son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec
peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir
Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des
lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation
cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué,
je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que
j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que
les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses
aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il
commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait
mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par
lui-même.

«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;
nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est
impossible de les arrêter!»

Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne
pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion,
et ajouta avec un sourire:

«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu:
les troupes sont en pleine déroute!

--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant
vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des
gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment
osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à
votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que
lui le véritable état des choses.»

Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow
poursuivit:

«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc
droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce
qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est
d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que
la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout,
reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire
est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!»
ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.

Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres,
et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui
causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un
extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.

«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.

C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus
important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes
tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.

«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de
nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.

--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est
toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...

--Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi,
dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque
pour demain!»

Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal
que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui
avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet
ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en
chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu
d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow
se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce
n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il
n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow,
mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient
pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles
traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du coeur du
commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le coeur de
tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on
attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait
de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.


XVIII


Le régiment du prince André était dans les réserves restées inactives
jusqu'à deux heures, derrière Séménovsky, sous un feu violent
d'artillerie. À ce moment, le régiment, qui avait déjà perdu plus de
deux cents hommes, fut porté en avant sur le terrain situé entre le
village de Séménovsky et la batterie du mamelon, où des milliers
d'hommes avaient déjà été tués ce jour-là, et vers lequel venait d'être
dirigé le feu convergent de plusieurs centaines de pièces ennemies.

Sans quitter sa place, sans avoir tiré un coup de fusil, le régiment
perdit encore en cet endroit le tiers de son contingent. Devant lui, à
sa droite surtout, les canons tonnaient au milieu d'une épaisse fumée et
vomissaient une grêle de boulets et de grenades, qui s'abattaient sur
lui sans trêve ni cesse. De temps à autre les grenades et les boulets,
en passant, avec leur sifflement prolongé, au-dessus de leurs têtes,
leur donnaient un moment de répit, mais parfois, en une seconde,
plusieurs hommes étaient atteints: on mettait alors les morts de côté,
et l'on emportait les blessés. À chaque nouvelle détonation, les
chances de vie diminuaient pour les survivants. Le régiment était formé
en colonnes de bataillons sur une longueur de trois cents pas, mais,
malgré l'étendue de ces lignes, tous ces hommes subissaient la même
impression. Tous étaient sombres et taciturnes; à peine échangeaient-ils
quelques mots entrecoupés à voix basse, et ces mots mêmes expiraient sur
leurs lèvres à la chute de chaque projectile, et aux cris qui appelaient
les brancardiers. Par ordre des chefs, les soldats restaient assis par
terre. L'un s'occupait avec soin de serrer et de desserrer la coulisse
du fond de son casque; un autre, roulant de la terre glaise entre ses
mains, s'en servait pour nettoyer sa baïonnette; celui-ci défaisait les
courroies de son sac et les rebouclait; celui-là rabattait avec soin les
revers ses bottes, qu'il ôtait et remettait tour à tour; quelques-uns
construisaient sous terre de petits abris, ou tressaient la paille du
champ. Tous semblaient absorbés par leurs occupations, et lorsque leurs
camarades tombaient à leurs côtés, tués ou blessés, lorsque les
brancards les frôlaient, lorsque à travers la fumée on apercevait les
masses compactes de l'ennemi, aucun d'eux n'y prenait garde; mais, dès
qu'ils voyaient avancer notre artillerie ou notre cavalerie, ou qu'ils
devinaient les mouvements de l'infanterie, une exclamation de joie
s'échappait de toutes ces bouches, et immédiatement après ils
reportaient toute leur attention sur les incidents étrangers à l'action
qui se déroulait autour d'eux. On aurait dit qu'épuisés au moral ils se
retrempaient dans ces détails de la vie habituelle. Une batterie
d'artillerie passa devant eux; un des chevaux de l'attelage d'un caisson
eut la jambe prise dans un des traits.

«Eh! gare au cheval de volée!... attention! il va tomber... ne le
voient-ils donc pas!» s'écria-t-on de tous côtés.

Une autre fois, à la vue d'un petit chien fauve, venu on ne sait d'où,
qui s'élança, effaré, en avant des rangs et qui, au bruit d'un boulet
tombé près de lui, se sauva en poussant un aboiement plaintif et en
serrant la queue entre ses pattes, tout le régiment éclata de rire; mais
ces distractions ne duraient qu'un instant, et ces hommes, dont les
figures hâves et soucieuses blêmissaient et se contractaient de plus en
plus, se tenaient là depuis huit heures, sans nourriture, et exposés à
toutes les terreurs de la mort.

Le prince André, pâle comme eux, marchait en long et en large d'un bout
à l'autre de la prairie, les mains croisées derrière le dos, la tête
inclinée; il n'avait rien à faire, aucun ordre à donner: tout se faisait
sans qu'il eût à s'en mêler; on enlevait les morts, on emportait les
blessés, et les rangs se reformaient de nouveau. Au début de l'action,
il avait cru devoir encourager ses hommes, et passer dans leurs rangs,
mais il reconnut bientôt qu'il n'avait rien à leur apprendre. Toutes les
forces de son âme, comme celles de chaque soldat, ne tendaient qu'à
écarter de sa pensée l'horreur de sa situation. Il traînait les pieds
sur l'herbe foulée, en examinant machinalement la poussière qui
recouvrait ses bottes: tantôt, faisant de grands pas, il essayait de
suivre le sillon laissé par les faucheurs; tantôt, comptant les sillons,
il se demandait combien il en faudrait pour faire une verste; tantôt il
arrachait les tiges d'absinthe qui croissaient sur la lisière du champ,
et en écrasait les fleurs entre ses doigts pour en aspirer l'odeur acre
et sauvage. Il ne restait plus trace dans son esprit de ses idées de la
veille: il ne pensait à rien, et prêtait une oreille fatiguée aux mêmes
bruits, au crépitement des grenades et de la fusillade. De temps à autre
il jetait un regard sur le premier bataillon et attendait: «La voilà!...
Elle vient sur nous! se dit-il en entendant un sifflement qui
s'approchait à travers les nuages de fumée: En voici encore une autre!
La voilà!... non, elle a passé par-dessus ma tête.... Ah! celle-ci est
tombée cette fois!...» Et il recommençait à compter ses pas, qui le
menaient en seize enjambées jusqu'à la lisière de la prairie.

Soudain, un boulet siffla et s'enfonça à cinq pas de lui dans la terre.
Un frisson involontaire le saisit: il regarda dans les rangs; beaucoup
d'hommes avaient été sans doute abattus, car il remarqua une grande
agitation devant le second bataillon.

«Monsieur l'aide de camp, cria-t-il, empêchez les hommes de se grouper!»

L'aide de camp exécuta l'ordre, et se rapprocha du prince André, pendant
que le chef de bataillon l'abordait d'un autre côté.

«Gare!» cria à ce moment un soldat épouvanté et, comme un oiseau au vol
rapide se posant à terre, un obus tomba en sifflant aux pieds du cheval
du chef de bataillon, à deux pas du prince André.

Le cheval, ne s'inquiétant pas de savoir si c'était bien ou mal de
témoigner sa frayeur, se dressa sur ses pieds, en poussant un
hennissement d'épouvante, et se jeta de côté en renversant presque son
cavalier.

«À terre!» s'écria l'aide de camp.

Le prince André se tenait debout, hésitant; l'obus, semblable à une
énorme toupie, tournait en fumant sur la lisière de la prairie, à côté
d'une touffe d'absinthe, entre lui et l'aide de camp: «Est-ce vraiment
la mort?» pensa-t-il en regardant avec un sentiment indéfinissable de
regret la touffe d'absinthe et cet objet noir qui tourbillonnait: «Je ne
veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime la terre!» Il se le disait, et
cependant il ne comprenait que trop ce qu'il avait devant les yeux.

«Monsieur l'aide de camp, s'écria-t-il, c'est une honte de...»

Il n'acheva pas: une explosion formidable, suivie comme d'un fracas
étrange de vitres brisées, retentit, lança en l'air une gerbe d'éclats
qui retomba en pluie de fer, en répandant une forte odeur de poudre. Le
prince André fut jeté de côté les bras en avant, et tomba lourdement sur
la poitrine. Quelques officiers se précipitèrent vers lui: une mare de
sang s'étendait à sa droite; les miliciens, qu'on appela aussitôt,
s'arrêtèrent derrière le groupe d'officiers; le prince André, la face
contre terre, respirait bruyamment.

«Voyons, arrivez donc!» dit une voix. Les paysans s'approchèrent, et le
soulevèrent par la tête et par les pieds: il poussa un gémissement, les
paysans se regardèrent et le remirent à terre.

«Prenez-le quand même?» répéta-t-on.

On le souleva une seconde fois, et on le posa sur le brancard.

«Ah! mon Dieu, qu'est-ce donc? Au ventre?... c'est fini alors! dirent
plusieurs officiers.

--Il a passé à toucher mon oreille!» ajouta l'aide de camp.

Les porteurs s'éloignèrent à la hâte par le sentier qu'ils avaient frayé
du côté de l'ambulance.

«Eh! les paysans, allez donc au pas, s'écria un officier en arrêtant les
premiers, qui, en marchant inégalement, secouaient le brancard.

--Fais attention, Fédor! dit l'un d'eux.

--M'y voilà, m'y voilà! répondit celui-ci joyeusement en emboîtant le
pas.

--Excellence, mon prince!» dit Timokhine d'une voix tremblante en
accourant vers le brancard.

Le prince André ouvrit les yeux, jeta un regard à celui qui lui parlait,
et referma les paupières.

Les miliciens portèrent le prince André dans le bois, où se tenaient les
voitures de malades et l'ambulance, composée de trois tentes dressées au
bord d'un jeune taillis de bouleaux. Les chevaux étaient attelés aux
voitures, et mangeaient tranquillement leur avoine; les moineaux
becquetaient les grains tombés à leurs pieds, et les corbeaux, flairant
le sang, volaient d'arbre en arbre, en croassant avec impatience. Autour
des tentes étaient assis, couchés, debout, des hommes de toute arme aux
uniformes ensanglantés; autour d'eux, des groupes de brancardiers, qu'on
avait peine à écarter, les regardaient d'un air triste et abattu. Sourds
à la voix des officiers, ils restaient penchés sur les brancards,
essayant de comprendre la cause du terrible spectacle qu'ils avaient
sous les yeux. Dans les tentes on entendait tantôt des sanglots de
colère et de douleur, tantôt des gémissements plaintifs; de temps à
autre, un chirurgien sortait en courant pour chercher de l'eau, et
indiquait les blessés qu'il fallait faire entrer et qui attendaient leur
tour en criant, en jurant, en pleurant et en demandant de l'eau-de-vie.
Quelques-uns déliraient. Le prince André, comme chef de régiment, fut
porté, à travers tous ces blessés, à la tente la plus voisine, et ses
porteurs s'arrêtèrent pour recevoir de nouveaux ordres. Il ouvrit les
yeux, et ne comprit pas ce qui se passait autour de lui: la prairie, la
touffe d'absinthe, le champ labouré, cette toupie noire qui tournait, le
violent désir de vivre qui s'était emparé de lui, tout lui revint à la
mémoire. À deux pas, parlant haut, et attirant l'attention de tout le
monde, un sous-officier grand, bien fait, et dont on voyait les cheveux
noirs sous le bandage qui les couvrait à moitié, se tenait appuyé contre
une branche: les balles l'avaient frappé à la tête et au pied. On
l'écoutait avec curiosité.

«Nous l'avons si bien délogé, disait-il, qu'il s'est enfui en
abandonnant tout!

--Nous avons fait prisonnier le Roi lui-même, criait un soldat dont les
yeux étincelaient.

--Ah! si les réserves étaient arrivées, il n'en serait rien resté,
parole d'honneur!»

Le prince André écoutait comme les autres, et en éprouvait un sentiment
de consolation.

«Mais à présent, que m'importe! se disait-il. Que m'est-il donc arrivé?
et pourquoi suis-je ici?... Pourquoi ce désespoir de quitter la vie? Il
y a donc dans cette vie quelque chose que je n'ai pas compris?»


XIX


Un des chirurgiens, dont le tablier et les mains étaient tout tachés de
sang, sortit de la tente: il tenait un cigare entre l'index et le pouce.
Il regarda vaguement dans l'espace au-dessus des malades; on voyait
qu'il avait grand besoin de respirer, mais au bout d'un moment son
regard se reporta à gauche et à droite; il soupira et baissa les yeux.

«À l'instant,» dit-il à un chirurgien qui lui indiquait le prince André,
et il le fit transporter dans la tente.

Un murmure s'éleva parmi les blessés.

«Ne dirait-on pas que dans l'autre monde aussi ces messieurs seuls ont
le droit de vivre?

Le prince André fut déposé sur une table qui venait d'être débarrassée:
le chirurgien l'épongeait encore. Le blessé ne put distinguer nettement
ceux qui étaient dans la tente. Les cris qu'il entendait, la cuisante
douleur qu'il ressentait dans le dos, paralysaient son attention. Tout
ce qu'il voyait autour de lui se confondit dans une seule impression: la
chair humaine nue, ensanglantée, qui semblait remplir cette tente si
basse, lui rappela le tableau qu'il avait vu, par un jour brûlant du
mois d'août, dans le petit étang de la grand'route de Smolensk. C'était
bien là cette chair à canon, dont l'aspect lui avait inspiré alors un
dégoût et une horreur prophétiques. Dans la tente il y avait trois
tables: le prince André, déposé sur l'une d'elles, fut abandonné à
lui-même pendant quelques minutes, ce qui lui permit d'examiner les
tables voisines. Sur la plus rapprochée était assis un Tartare, un
cosaque sans doute, à en juger par l'uniforme qui était à ses côtés.
Quatre soldats le tenaient, et un docteur en lunettes taillait dans la
peau noire de son dos musculeux.

«Oh! oh!» rugissait le Tartare, et tout à coup, relevant sa figure
bronzée, aux larges tempes, au nez aplati, il poussa un cri perçant, et
se jeta de côté et d'autre, afin de se débarrasser de ceux qui le
retenaient.

La dernière table était entourée de plusieurs personnes: un homme
robuste et fort y était étendu, la tête rejetée en arrière; la couleur
de ses cheveux bouclés et la forme de sa tête n'étaient pas inconnues au
prince André. Plusieurs infirmiers pesaient de tout leur poids sur lui,
pour l'empêcher de faire un mouvement. Sa jambe, blanche et grasse,
était continuellement agitée par un soubresaut convulsif. Tout son corps
était secoué par de violents sanglots qui le suffoquaient. Deux
chirurgiens, dont l'un était pâle et tremblant, s'occupaient de son
autre jambe. Ayant fini sa besogne avec le Tartare, qu'on recouvrit de
sa capote, le docteur en lunettes se frotta les mains, s'approcha du
prince André, lui jeta un coup d'oeil et se détourna rapidement.

«Déshabillez-le!... À quoi songez-vous donc!» s'écria-t-il avec colère
en s'adressant à un des aides.

Lorsque le prince André se vit entre les mains de l'infirmier qui, les
manches retroussées, lui déboutonnait à la hâte son uniforme, tous les
souvenirs de son enfance passèrent comme un éclair dans son esprit. Le
chirurgien se pencha sur sa plaie, l'examina et poussa un profond
soupir. Puis il appela quelqu'un, et l'effroyable douleur que ressentit
tout à coup le prince André lui fit perdre connaissance. Lorsqu'il
revint à lui, des morceaux de ses côtes brisées avaient été retirés de
sa blessure, qu'entouraient encore des lambeaux de chair coupée, et sa
plaie était pansée. Il ouvrit les yeux, le docteur se pencha sur lui,
l'embrassa silencieusement, et s'éloigna sans se retourner.

Après cette terrible souffrance, il éprouva un sentiment indicible de
bien-être: les moments les plus charmants de sa vie repassèrent devant
ses yeux, surtout les heures de son enfance où, après l'avoir
déshabillé, on le couchait dans son berceau et où la vieille bonne
l'endormait en chantant. Il était heureux de se sentir vivre, et tout ce
passé semblait être devenu le présent. Les chirurgiens continuaient à
s'agiter autour du blessé qu'il avait cru reconnaître; ils le
soutenaient et cherchaient à le calmer.

«Montrez-la-moi, montrez-la-moi,» gémissait-il vaincu par la torture.

Le prince André, en écoutant ces cris, avait, lui aussi, envie de
pleurer. Est-ce parce qu'il mourait sans gloire, parce qu'il regrettait
la vie? Était-ce à cause de ses souvenirs d'enfance? Était-ce parce
qu'il avait lui-même tant souffert, que, voyant souffrir les autres, il
sentait ses yeux se remplir de larmes d'attendrissement? On montra au
blessé sa jambe coupée, qui avait conservé sa botte toute maculée de
sang.

«Oh!» s'écria-t-il en pleurant comme une femme.

À un mouvement que fit le docteur, le prince André reconnut Anatole
Kouraguine dans ce malheureux qui sanglotait épuisé, à côté de lui:
«Quoi! c'est lui!» se dit-il en le voyant soutenu par un infirmier qui
lui présentait un verre d'eau, dont ses lèvres tremblantes et gonflées
ne pouvaient saisir le bord. «Oui, c'est bien lui, cet homme qui me
touche presque, qui est lié à moi par un souvenir douloureux, mais quel
est ce lien?» se demandait-il sans trouver de réponse, et soudain, comme
une figure de ce monde idéal plein d'amour et de pureté, Natacha se
dressa devant lui, telle qu'il l'avait vue pour la première fois à ce
bal de 1810, avec son cou et ses mains grêles, avec cette tête
rayonnante, effarouchée, toujours prête à s'exalter... et son amour et
sa tendresse pour elle se réveillèrent plus forts et plus vifs que
jamais.... Il se souvint alors du lien qui existait entre lui et cet
homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient
tournés vers lui. Le prince André se rappela tout, et une compassion
affectueuse pénétra son coeur inondé de joie. Il ne put se maîtriser, et
pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même,
sur ses faiblesses et sur celles de cet infortuné. «Oui, se dit-il,
voilà la pitié, l'amour du prochain, l'amour pour ceux qui nous aiment
comme pour ceux qui nous détestent, cet amour que Dieu prêchait sur la
terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors....
Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce
qui fait que je regrette la vie!... Mais maintenant, je le sens, il est
trop tard.»


XX


L'aspect sinistre du champ de bataille couvert de cadavres et de
blessés, la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, les nouvelles
qu'il recevait à tout moment de tant de généraux tués ou hors de combat,
la perte de son prestige, que jusque-là rien n'avait pu atteindre, tout
produisit sur Napoléon une impression extraordinaire. Lui, qui
d'habitude aimait à voir les morts et les blessés, et croyait donner
par là une preuve de sa grandeur et de sa fermeté d'âme, se sentit
vaincu moralement ce jour-là, et il quitta en toute hâte le champ de
bataille pour retourner à Schevardino. La figure jaune et gonflée, les
yeux troubles, la voix enrouée, assis sur son pliant de campagne, il
prêtait involontairement l'oreille au bruit de la fusillade sans lever
les yeux. Il attendait avec une fiévreuse inquiétude la fin de cette
affaire, dont il était le grand moteur et qu'il était impuissant à
arrêter. Un sentiment humain et naturel avait pris pour un instant le
dessus sur le mirage qui le séduisait depuis si longtemps, et il
rapporta à lui-même cette impression de douleur qu'il avait éprouvée sur
le champ de bataille. Il pensait à la possibilité de la mort et de la
souffrance; il ne désirait plus ni Moscou, ni gloire, ni conquêtes; il
ne souhaitait qu'une chose: le repos, le calme, la liberté! Mais
lorsqu'il atteignit les hauteurs de Séménovsky, et que le grand-maître
de l'artillerie lui proposa d'y placer quelques batteries pour renforcer
le feu dirigé contre les troupes russes massées devant Kniazkow, il y
consentit, et donna ordre qu'on lui rendît compte du résultat obtenu.

Un aide de camp lui annonça bientôt après que deux cents canons avaient
été pointés sur les Russes, mais que ceux-ci tenaient bon.

«Notre feu en abat des rangs entiers et ils résistent toujours!

--Ils en veulent encore! dit Napoléon d'une voix rauque.

--Sire... demanda l'aide de camp, qui n'avait pas entendu.

--Ils en veulent encore? répéta Napoléon. Eh bien, qu'on leur en
donne[7]!...» Et il rentra dans ce monde artificiel et plein de
chimères qu'il s'était créé, pour y reprendre le rôle douloureux, cruel
et inhumain qui lui était fatalement destiné.

L'obscurcissement de l'intelligence et de la conscience de cet homme,
responsable plus qu'aucun autre de tous ces événements l'empêcha,
jusqu'à la fin de sa vie, de comprendre la portée réelle des actes qu'il
commettait en opposition avec les règles éternelles du vrai et du bien,
et comme la moitié de l'univers approuvait ces actes, il ne pouvait les
renier sans être illogique. Ce n'était pas seulement d'aujourd'hui qu'il
avait éprouvé une satisfaction intime en comparant le nombre des
cadavres russes avec celui des Français; ce n'était pas seulement
d'aujourd'hui qu'il écrivait à Paris: que le champ de bataille était
superbe[8].... Pourquoi parlait-il ainsi? Parce qu'il y avait là 50 000
morts, et à Sainte-Hélène même, où il employait ses loisirs à faire le
récit de ses actions, il dictait ce qui suit:

«La guerre de Russie aurait dû être la plus populaire des temps
modernes: c'était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du
repos et de la sécurité de tous: elle était purement pacifique et
conservatrice.

«C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commencement de
la sécurité. Un nouvel horizon, de nouveaux tableaux allaient se
dérouler, tout pleins du bien-être et de la prospérité de tous. Le
système européen se trouvait fondé; il n'était plus question que de
l'organiser.

«Satisfait sur ces grands points et tranquille partout, j'aurais eu
aussi mon _Congrès_ et ma _Sainte-Alliance_. Ce sont des idées qu'on m'a
volées. Dans cette réunion des grands souverains, nous eussions traité
de nos intérêts en famille, et compté de clerc à maître avec les
peuples.

«L'Europe n'eût bientôt fait de la sorte véritablement qu'un même
peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la
patrie commune. J'eusse demandé toutes les rivières navigables pour
tous, la communauté des mers, et que les grandes armées permanentes
fussent réduites désormais à la seule garde des Souverains.

«De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique,
tranquille, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; toute
guerre future purement _défensive_, tout agrandissement nouveau
_antinational_. J'eusse associé mon fils à l'Empire; ma _dictature_ eût
fini et son règne constitutionnel eût commencé.

«Paris eût été la capitale du monde, et les Français l'envie des
nations!...

«Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en
compagnie de l'Impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils,
à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres
chevaux, tous les recoins de l'Empire, recevant les plaintes, redressant
les torts, semant de toutes parts et partout les monuments et les
bienfaits[9].»

Lui, le bourreau des nations, lui, fatalement prédestiné par la
Providence à ce rôle, s'ingéniait à prouver que son but était le bien
des peuples, qu'il pouvait diriger le sort de millions d'êtres et les
combler de bienfaits par la voie de l'arbitraire!

«Des quatre cent mille hommes qui passèrent la Vistule, écrivait-il, la
moitié étaient Autrichiens, Prussiens, Saxons, Polonais, Bavarois,
Wurtembergeois, Mecklembourgeois, Espagnols, Italiens Napolitains.
L'armée impériale proprement dite était pour un tiers composée de
Hollandais, de Belges, d'habitants des bords du Rhin, de Piémontais,
Suisses, Genevois, Toscans, Romains, habitants de la 32ème division
militaire, Brème, Hambourg... etc.; elle comptait à peine cent quarante
mille hommes parlant français. L'expédition de Russie coûta moins de
cinquante mille hommes à la France actuelle; l'armée russe dans la
retraite de Vilna à Moscou, dans les différentes batailles, a perdu
quatre fois plus que l'armée française; l'incendie de Moscou a coûté la
vie à cent mille Russes, morts de froid et de misère dans les bois;
enfin, dans sa marche de Moscou à l'Oder, l'armée russe fut aussi
atteinte par l'intempérie de la saison; à son arrivée à Vilna elle ne
comptait que cinquante mille hommes, et à Kalisch moins de dix-huit
mille hommes[10].»

Il croyait donc que la guerre qu'il faisait à la Russie dépendait
exclusivement de sa volonté, et l'horreur du fait accompli ne lui
causait aucun remords!


XXI


Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément
couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies
appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs
et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des
environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux
ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient
bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes
armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers
Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient
machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient
encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et
riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où
s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un
brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur
de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie
fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air
de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que
faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et
ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée
du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;
jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes
sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et
incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de
sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de
la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et
allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les
airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et
cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la
volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait
impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes
et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un
faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais
aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille
achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas
l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la
route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste
jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les
Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait
pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient
perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et
facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de
victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de
leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude
d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes
fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de
ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens
affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer
sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut
se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être
imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier
soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de
corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après
avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin
qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à
Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe
cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire
de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font
passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité
morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion
française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de
recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle
courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte,
elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux
fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa
résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de
Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite
de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale
des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de
la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la
main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!



CHAPITRE II

I


L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité
absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que
lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément,
mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause
de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille
ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa
marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois
qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura
repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même
distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en
franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens,
c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition
provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis
que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement
quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce
n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante
jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression
géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science
de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui
paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle
rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité
absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence
humaine est entraînée à commettre en considérant les unités
individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même
système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une
multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais
d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour
s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement
perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées.
Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard
une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des
autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin,
puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu,
elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et
les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis
que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule
personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient
les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus
possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,
qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les
volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure
historique, il est complètement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la
critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme
elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est
qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire
les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir
trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à
l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent
leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent,
s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette
période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette
effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit
par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont
les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions
et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la
ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de
Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et
de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils
nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les
autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!»
Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la
déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible
pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené
la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a
supportés et qui les a renversés.

«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des
conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands
hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas
démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on
puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action
individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma
montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église
voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de
l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je
vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa
soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas
davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent
marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il
souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la
cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager
l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y
vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute
manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma
montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y
découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la
locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là,
il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les
lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même
(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier
seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher
à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui
dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il
parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule
possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la
millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des
souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des
combinaisons suggérées par leurs actes.


II


Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent
sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant
toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à
Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de
propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle
laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée
ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force
d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la
retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les
coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc
terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi
fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les
Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve
acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines
sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la
victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière
jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la
bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça
à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour
écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les
nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés.
L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait
impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau
sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés,
emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes
le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés
en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer.
Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain,
mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce
fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire
au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en
étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les
circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était
élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que
Moscou fut livré à l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou
méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se
déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de
commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte
telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le
commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir
à l'accomplissement de ses desseins.

Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow
aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été
présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant
l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à
choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et
les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même
moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement
répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
demande également sur quel endroit il doit diriger les
approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer
les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet
une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet
diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à
toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un
général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés
qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé
pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec
le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à
Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit
nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de
Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question
fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon
irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque
jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.


III


Lorsque Yermolow, envoyé par Koutouzow pour examiner la position, vint
lui rapporter qu'il était impossible de se battre sous les murs de
Moscou, le maréchal le regarda en silence.

«Donne-moi la main, dit-il en lui tâtant le pouls. Tu es malade, mon
ami: pense à ce que tu dis...» Car il ne pouvait admettre de se replier
au delà sans livrer bataille.

Descendu de voiture sur la montagne Poklonnaïa, à six verstes de la
barrière Dorogomilow, il s'assit sur un banc; une foule de généraux
l'entoura, et au milieu d'eux le comte Rostoptchine, qui arrivait à
l'instant de Moscou. Cette brillante réunion, divisée en plusieurs
groupes, discutait sur les avantages et les désavantages de la position,
sur la situation des troupes, sur les plans proposés et sur l'esprit qui
régnait dans la ville. Tous sentaient, sans se l'avouer, que c'était un
conseil militaire. La conversation ne s'écartait pas des intérêts
généraux; les nouvelles particulières se communiquaient à voix basse;
aucune plaisanterie, aucun sourire ne déridait leurs figures soucieuses,
et l'on voyait que tous s'efforçaient d'être à la hauteur des
circonstances. Le général en chef écoutait toutes les opinions
énoncées, questionnait les uns et les autres, sans entrer dans leurs
discussions et sans faire connaître son avis. Parfois, après avoir prêté
l'oreille, il se détournait, désappointé d'avoir entendu autre chose que
ce qu'il désirait entendre. Les uns parlaient de la position choisie;
les autres non seulement la critiquaient, mais s'en prenaient même à
ceux qui en avaient déterminé le choix; un troisième disait que la faute
datait de plus loin, qu'il aurait fallu accepter la bataille
l'avant-veille; le quatrième racontait la bataille de Salamanque, dont
les détails venaient d'être apportés par un Français nommé Crossart. Ce
Français, en uniforme espagnol, accompagnait un prince allemand au
service de la Russie, et, en prévision de la défense possible de Moscou,
exposait les péripéties du siège de Saragosse. Le comte Rostoptchine
assurait que, bien que lui et la milice fussent prêts à mourir sous les
murs de l'antique capitale, il ne pouvait s'empêcher de regretter
l'obscure inaction dans laquelle on l'avait laissé, ajoutant que, s'il
avait pu pressentir ce qui se passait, il eût agi tout autrement.
Quelques-uns, faisant parade de la profondeur de leurs combinaisons
stratégiques, causaient de la direction que devaient prendre les
troupes; la plupart enfin ne disaient que des non-sens. De tous ces
discours, Koutouzow ne tirait qu'une conclusion: c'est que la défense de
Moscou était matériellement impossible. L'ordre de livrer bataille
n'aurait eu pour résultat qu'un immense désordre, car, non seulement
cette position n'était pas défendable aux yeux des généraux, mais déjà
même ils délibéraient sur les conséquences d'une retraite, et ce
sentiment était partagé par toute l'armée. Tandis que presque tous
critiquaient ce plan, Bennigsen continuait, il est vrai, à le soutenir,
mais la question par elle-même n'avait plus d'importance: ce n'était
qu'un prétexte à discussions et à intrigues. Koutouzow le comprenait et
ne se méprenait pas sur la valeur du patriotisme que Bennigsen déployait
avec une insistance bien faite pour augmenter sa mauvaise humeur. En cas
d'insuccès il comprenait que la faute retomberait sur lui, Koutouzow,
pour avoir amené les troupes, sans combat, jusqu'à la montagne des
Moineaux, et que, dans le cas où il refuserait d'exécuter le plan
proposé par Bennigsen, l'autre se laverait les mains du crime d'avoir
abandonné Moscou. Mais ces intrigues préoccupaient peu le vieillard en
ce moment: un unique et menaçant problème se dressait devant lui,
problème que jusqu'à présent personne n'avait pu résoudre: «Est-ce
vraiment moi qui ai laissé arriver Napoléon jusqu'aux murs de Moscou?
Quel est donc l'ordre donné par moi qui a pu amener un tel résultat?» se
répétait-il pour la centième fois: «Était-ce hier soir, lorsque j'ai
envoyé dire à Platow de se retirer, ou était-ce avant-hier, lorsque, à
moitié endormi, j'ai ordonné à Bennigsen de prendre ses dispositions?
Oui, Moscou doit être abandonné, les troupes doivent se replier, il faut
s'y résigner.» Et il lui semblait aussi terrible de prendre cette
résolution que de se démettre de ses fonctions. Car, à part le pouvoir
qu'il aimait, auquel il était habitué, il se croyait surtout destiné à
la gloire, sauver son pays: n'était-ce pas là ce qu'avait eu en vue
l'opinion publique en demandant sa nomination, contrairement au désir de
l'Empereur. Il se croyait seul capable de commander l'armée dans ces
circonstances critiques, seul capable de lutter sans terreur contre son
invincible adversaire, et pourtant il fallait prendre un parti, et
mettre un terme aux conversations inopportunes de son entourage.
Appelant à lui les plus anciens généraux, il leur dit:

«Bonne ou mauvaise, ma tête doit s'aider elle-même!...» Et, montant en
voiture, il retourna à Fili.


IV


Le conseil de guerre se réunit à deux heures dans la plus spacieuse des
deux isbas qui appartenaient à un nommé André Sévastianow. Les paysans,
les femmes et de nombreux enfants se pressaient devant la porte de
l'autre isba; la petite fille d'André, Malacha, âgée de six ans, que Son
Altesse avait embrassée et à laquelle il avait donné un morceau de
sucre, était seule restée blottie sur le poêle de la grande chambre, à
regarder curieusement et timidement les uniformes et les croix des
généraux qui entraient l'un après l'autre, et allaient s'asseoir sous
les images. Le grand-père, ainsi que Malacha appelait Koutouzow, était
assis à part dans l'angle obscur du poêle. Affaissé dans son fauteuil de
campagne, il témoignait de son agacement, tantôt en lançant des
interjections étouffées, tantôt en tortillant nerveusement le collet de
son uniforme, qui, quoique ouvert, semblait le gêner; il serrait la main
à quelques-uns des survenants, et saluait les autres. Son aide de camp
Kaïssarow fit un pas en avant pour tirer le petit rideau de la fenêtre
qui était en face de son chef, mais, à un geste d'impatience de
Koutouzow, il comprit que Son Altesse désirait rester dans le demi-jour
pour ne pas laisser voir sa physionomie. Il y avait déjà tant de monde
autour de la table en bois de sapin, couverte de plans, de cartes, de
papiers et de crayons, que les domestiques militaires apportèrent encore
un banc, sur lequel s'assirent les derniers venus, Yermolow, Kaïssarow
et Toll. À la place d'honneur, juste sous les images, se tenait Barclay
de Tolly, la croix de Saint-Georges au cou. Sa figure pâle et maladive,
avec son grand front, que sa calvitie rendait encore plus proéminent,
trahissait les angoisses de la fièvre dont il ressentait en ce moment
même le violent frisson. Ouvarow, assis à côté de lui, lui racontait
quelque chose à voix basse et avec des gestes saccadés. Personne du
reste ne parlait haut. Le gros petit Doctourow, les sourcils relevés, et
les mains croisées sur la poitrine, écoutait avec attention. En face de
lui, le comte Ostermann-Tolstoy appuyant sur son coude sa tête aux
traits hardis et aux yeux brillants, paraissait absorbé dans ses
pensées. Raïevsky, de son geste habituel, ramenait sur ses tempes ses
cheveux noirs, qu'il enroulait autour de ses doigts, et jetait des
regards impatients vers Koutouzow et vers la porte. La belle et
sympathique physionomie de Konovnitzine s'illuminait d'un aimable
sourire, car il avait surpris le regard de Malacha, et s'amusait à lui
faire des petits signes, auxquels elle répondait timidement.

On attendait Bennigsen, qui, sous prétexte d'inspecter une seconde fois
la position, achevait tranquillement chez lui son succulent dîner; deux
heures, de quatre à six, se passèrent ainsi en causeries à voix basse,
sans qu'on prît aucune décision.

Lorsque enfin Bennigsen arriva, Koutouzow se rapprocha de la table, mais
de façon à ne pas laisser éclairer ses traits par les bougies qu'on
venait d'y poser.

Bennigsen ouvrit aussitôt le conseil en formulant la proposition
suivante:

«Devons-nous abandonner sans combat l'antique et sainte capitale de la
Russie, ou bien devons-nous la défendre?»

Un long et profond silence succéda à ces paroles, tous les visages se
contractèrent, tous les yeux se tournèrent vers Koutouzow, qui, les
sourcils froncés, toussaillait et s'efforçait de surmonter son émotion.
Malacha l'observait aussi.

«L'antique et sainte capitale de la Russie?» répéta-t-il tout à coup
avec colère et en accentuant les mots, pour en bien faire ressortir la
fausse note.

«Vous me permettrez de dire à Votre Excellence que cette phrase n'offre
aucun sens à un coeur russe. Ce n'est pas ainsi que doit être posée la
question pour la discussion de laquelle j'ai réuni ces messieurs; elle
est purement militaire et la voici: Le salut du pays étant dans l'armée,
est-il plus avantageux de risquer de la perdre, et Moscou avec, en
livrant bataille, ou de se retirer et d'abandonner la ville sans
résistance? C'est là-dessus que je désire connaître votre avis.»

Les discussions commencèrent; Bennigsen, qui ne se tenait pas pour
battu, admit l'opinion de Barclay, et trouva comme lui qu'il était
impossible de défendre la position de Fili; en conséquence, il proposa
de faire passer pendant la nuit les troupes du flanc droit au flanc
gauche, afin d'attaquer l'aile droite de l'ennemi. Les opinions se
partagèrent, on discuta le pour et le contre. Yermolow, Doctourow,
Raïevsky soutinrent Bennigsen; pensaient-ils qu'un sacrifice était
nécessaire avant d'abandonner Moscou, ou bien avaient-ils en vue
d'autres considérations personnelles? ils ne semblaient pas comprendre
que leur réunion ne pouvait plus arrêter la marche fatale des
événements. Par le fait, Moscou était abandonné. Les autres généraux le
voyaient clairement, et ne discutaient plus que sur la direction à faire
prendre à l'armée dans sa retraite. Malacha, qui regardait de tous ses
yeux, expliquait autrement ce qui se passait. Elle croyait qu'il
s'agissait d'une querelle entre «le grand-père» et «l'habit aux longs
pans», comme elle désignait à part elle Bennigsen. Elle voyait qu'ils
s'irritaient l'un contre l'autre, et dans le fond de son petit coeur
elle donnait raison au «grand-père»; elle saisit au vol un coup d'oeil
perçant et rusé jeté par ce dernier sur Bennigsen, et fut toute ravie de
lui voir remettre à sa place son adversaire, qui rougit et fit quelques
pas dans la chambre; les paroles que Koutouzow avait prononcées d'une
voix calme et mesurée à l'adresse de Bennigsen exprimaient une
désapprobation complète.

«Je ne saurais, messieurs, accepter le plan du comte, dit Koutouzow.
Faire changer de position à une armée dans le voisinage immédiat de
l'ennemi est toujours une opération dangereuse; l'histoire est là pour
le confirmer. Ainsi, par exemple...» il s'arrêta comme pour rassembler
ses souvenirs; reportant ensuite un regard clair et d'une candeur
affectée sur Bennigsen.... «par exemple, si la bataille de Friedland,
que vous devez vous rappeler, comte, n'a pas été à notre avantage, c'est
précisément à cause d'une conversion semblable.»

Un silence d'une minute qui parut éternelle, pesa sur l'assistance.

Les discussions reprirent ensuite à bâtons rompus, mais on sentait que
le sujet était épuisé.

Tout à coup Koutouzow soupira. Comprenant qu'il allait parler, tous les
généraux se tournèrent vers lui.

«Eh bien, messieurs, je vois que c'est moi qui payerai les pots cassés.
J'ai écouté les opinions de chacun. Je sais que quelques-uns ne seront
pas de mon avis, mais... ajouta-t-il en se levant... en vertu du pouvoir
qui m'a été confié par l'Empereur et la patrie, je commande la
retraite!»

Les généraux se dispersèrent dans un silence solennel, comme celui qui
accompagne d'ordinaire les prières des morts. Malacha, qu'on attendait
depuis longtemps à souper, descendit lentement et à reculons de la
soupente, en se cramponnant de ses petits pieds nus aux saillies du
poêle, et, se faufilant prestement entre les jambes des généraux, elle
disparut par la porte entre-bâillée.

Koutouzow, après avoir congédié les membres du conseil, resta longtemps
appuyé sur la table à réfléchir à ce terrible problème, se demandant de
nouveau où et comment s'était décidé l'abandon de Moscou, et à qui il
pouvait être imputé.

«Je ne m'y attendais pas, dit-il à son aide de camp Schneider, qui
venait d'entrer chez lui à une heure avancée de la nuit. Je n'aurais
jamais cru pareille chose possible!

--Il faut vous reposer, Altesse, lui répondit l'aide de camp.

--Eh bien, on verra! Je leur ferai manger comme aux Turcs de la viande
de cheval,» dit Koutouzow en frappant la table de son poing, et il
répéta: «Ils en mangeront! Ils en mangeront!»


V


Comme contraste à Koutouzow et à propos d'un fait d'une bien autre
importance que la retraite de l'armée, c'est-à-dire l'abandon et
l'incendie de Moscou, le comte Rostoptchine passe, bien à tort, pour en
avoir été le fauteur.

Tout Russe animé aujourd'hui du même sentiment qu'éprouvaient alors nos
pères, aurait pu prophétiser ces événements, que la bataille de Borodino
avait rendus inévitables.

À Smolensk, aussi bien que dans toutes les villes et tous les villages
de l'Empire, l'esprit était le même qu'à Moscou, quoique complètement en
dehors de l'influence du comte Rostoptchine et de ses affiches. Le
peuple attendait l'ennemi avec insouciance, sans s'agiter, sans
commettre aucun désordre. Il l'attendait avec calme, sentant que,
lorsque le moment serait venu, il saurait agir comme il le devait. Dès
qu'on sut l'approche de l'ennemi, les classes les plus aisées
s'éloignèrent en emportant tout ce qu'elles pouvaient, et les pauvres
détruisirent et incendièrent le reste. La conviction que ce devait être,
et que ce sera toujours ainsi, existait alors et existe aujourd'hui dans
tout coeur russe. Cette conviction, je dirai plus, la prévision de la
prise de Moscou, s'était répandue en 1812 dans toute la société de cette
ville. Ceux qui la quittaient en juillet et en août, en laissant
derrière eux leurs maisons et la moitié de leur fortune, le prouvaient
bien, car ils agissaient sous l'influence de ce patriotisme latent qui
ne consiste ni dans les phrases, ni dans le sacrifice de ses enfants
pour le salut de la patrie, et autres actes contraires à la nature
humaine, mais qui s'exprime simplement, sans éclat, et par cela même
produit d'immenses résultats. «Il est honteux,» disaient les affiches du
comte Rostoptchine, «de fuir le danger. Les lâches seuls abandonnent
Moscou!» Et cependant ils partaient malgré la qualification de poltrons
qui leur était appliquée! Ils partaient parce qu'ils savaient que cela
devait être ainsi. Rostoptchine ne pouvait les avoir effrayés par le
récit des horreurs commises par Napoléon dans les pays conquis. Ils
savaient très bien que Berlin et Vienne étaient restés intacts, et que
pendant l'occupation française, les habitants passaient gaiement leur
temps avec ces vainqueurs pleins de séductions que les hommes et même
les femmes en Russie portaient alors dans leur coeur! Ils partaient
parce qu'il ne pouvait être question pour les Russes de rester sous la
domination des Français: bonne ou mauvaise, pour eux elle était
inacceptable! Ils partaient sans se douter de la grandeur qu'il y avait
à livrer une belle et opulente capitale à l'incendie et au pillage
devenus par là même inévitables, car il n'est que trop vrai que ne pas
brûler et ne pas piller des foyers abandonnés est tout à fait contraire
à l'esprit du peuple russe! Ainsi donc la grande dame qui dès le mois de
juin quittait Moscou avec ses nègres et ses bouffons pour se réfugier
dans ses terres du gouvernement de Saratow, malgré la crainte d'être
arrêtée sur l'ordre de Rostoptchine, était instinctivement résolue à ne
pas devenir la sujette de Bonaparte, et, d'après nous, elle
accomplissait simplement et véritablement la grande oeuvre du salut de
la patrie! Le comte Rostoptchine, au contraire, qui blâmait les
partants, ou renvoyait les tribunaux hors de la ville; qui fournissait à
des braillards avinés de mauvaises armes; qui ordonnait des processions
et les défendait le lendemain; qui s'emparait de toutes les voitures de
transport des particuliers; qui annonçait son intention de brûler
Moscou, sa maison, et se dédisait le quart d'heure suivant; qui
exhortait la populace à se saisir des espions et lui reprochait ensuite
de les avoir saisis; qui chassait tous les Français de la ville, et y
laissait tranquillement Mme Aubers-Chalmé, le grand centre de réunion de
la colonie française; qui, sans raison aucune, envoyait en exil le vieux
et respectable Klutcharew, directeur des postes; qui rassemblait le
peuple sur les Trois-Montagnes soi-disant pour se battre avec l'ennemi,
et lui livrait, pour s'en débarrasser, un homme à écharper; qui
prétendait ne pas survivre au malheur de Moscou et finissait par fuir
par une porte dérobée, tout en rimant un mauvais quatrain français[11]
pour que personne ne doutât de sa coopération: cet homme ne comprenait
pas la valeur morale de l'événement qui s'accomplissait sous ses yeux.
Dévoré du désir d'agir seul, d'étonner le monde par un exploit d'un
patriotisme héroïque, il se moquait, en gamin, de l'abandon et de
l'incendie de Moscou, en essayant d'arrêter ou d'activer, de son faible
bras, le courant irrésistible du mouvement national qui l'emportait avec
le reste.


VI


En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position
embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection
toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune
prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le
délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni
l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une
autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au
lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant
sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un
véritable grand homme, le droit de son côté.

En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première
visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.

«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur.
Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous,
monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus
qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de
parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce
n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant
les yeux au ciel.

--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.

--Épousez-moi, et je serai votre esclave.

--Mais c'est impossible!

--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en
pleurant.

Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle
répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples
(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques
autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de
son mari, qu'elle avait été sacrifiée!

«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.

--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne
pouvaient servir à cela?»

Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec
lesquels il était en intimes relations.

Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que
donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un
séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme
neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement
éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux
orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour
les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises
dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses
yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix
tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de
ce moment, devint un de ses habitués.

Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta
longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était
plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains
sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son
coeur.... C'était la grâce qui opérait!

On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et
lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée
dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en
allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document
important.

Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante
et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur
sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout
lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son
but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la
ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait
vaincre le plus fort.

Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes,
pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son
divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de
certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point
l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule:
tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux
parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la
poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais,
tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en
portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui
expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui
l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir
la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la
conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au
plaisir de développer sa pensée avec art.

«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les
liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis
une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et
cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint....
Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel,
assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut
vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...

--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine
impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie
religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui
est erronée?»

Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la
solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi
devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et
charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
d'abord à lui déduire ses raisons.

«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le
raisonnement de sa fille spirituelle...


VII


Hélène comprenait fort bien que l'affaire en elle-même, ne présentait
aucune difficulté au point de vue religieux, et que les objections de
ses guides leur étaient dictées uniquement par la crainte des autorités
laïques.

Elle décida donc qu'il fallait y préparer peu à peu la société. Elle
excita la jalousie de son vieux protecteur et joua avec lui la même
comédie qu'avec le prince. Aussi stupéfait d'abord que ce dernier de la
proposition d'épouser une femme dont le mari était vivant, il ne tarda
pas, grâce à l'imperturbable assurance d'Hélène, à regarder bientôt la
chose comme toute naturelle. Hélène n'aurait certes pas gagné sa cause
si elle avait montré la moindre hésitation, le moindre scrupule, et
gardé le moindre mystère; mais elle racontait, sans se gêner et avec un
laisser-aller plein de bonhomie, à tous ses amis intimes (c'est-à-dire à
tout Pétersbourg) qu'elle avait reçu du prince et de l'Excellence une
proposition de mariage, qu'elle les aimait également, et qu'elle ne
savait comment se résoudre à leur causer du chagrin. Le bruit de son
divorce se répandit aussitôt; bien des gens se seraient élevés contre
son projet, mais, comme elle avait pris soin de laisser connaître
l'intéressant détail de son incertitude entre ses deux adorateurs, ces
gens-là n'y trouvèrent plus rien à redire. Elle avait déplacé la
question; on ne se demandait plus, si la chose était possible, mais bien
lequel des deux prétendants lui offrait le plus d'avantages, et comment
la cour envisagerait son choix. Il y avait bien par-ci par-là, des gens
à préjugés qui, incapables de s'élever à la hauteur voulue, voyaient
dans toute cette l'affaire une profanation du sacrement de mariage; mais
ils étaient peu nombreux et ils ne parlaient qu'à mots couverts. Quant à
savoir s'il était bien ou mal pour une femme de se remarier du vivant de
son mari, on n'en soufflait mot, parce que, disait-on, la question avait
été déjà tranchée par des esprits supérieurs, et l'on ne voulait passer
ni pour un sot ni pour un homme sans savoir-vivre.

Marie Dmitrievna Afrassimow fut la seule qui se permît d'exprimer
hautement une opinion contraire. Elle était venue cet été-là, à
Pétersbourg voir un de ses fils; rencontrant Hélène à un bal, elle
l'arrêta au passage, et, au milieu d'un silence général, lui dit de sa
voix forte et dure:

«Tu veux donc te remarier du vivant de ton mari? Crois-tu donc avoir
inventé quelque chose de neuf? Pas du tout, ma très chère, tu as été
devancée et c'est depuis longtemps l'usage dans...»

Et, sur ces mots, Marie Dmitrievna, relevant par habitude ses larges
manches, la regarda sévèrement et lui tourna le dos. Malgré la crainte
qu'inspirait Marie Dmitrievna, on la traitait volontiers de folle: aussi
ne resta-t-il de sa mercuriale que l'injure de la fin, qu'on se
redisait à l'oreille, cherchant dans ce mot seul tout le sel de son
sermon.

Le prince Basile, qui depuis quelque temps perdait la mémoire et se
répétait à tout propos, disait à sa fille, chaque fois qu'il la
rencontrait:

«Hélène, j'ai un mot à vous dire:... J'ai eu vent de certains projets
relatifs à... vous savez? Eh bien, ma chère enfant, vous savez que mon
coeur de père se réjouit de vous savoir... vous avez tant souffert...
mais, chère enfant, ne consultez que votre coeur. C'est tout ce que je
vous dis[13]...» Et, pour cacher son émotion de commande, il la serrait
sur sa poitrine.

Bilibine n'avait pas perdu sa réputation d'homme d'esprit; c'était un
de ces amis désintéressés comme les femmes à la mode en ont souvent, et
qui ne changent jamais de rôle; il lui exposa un jour, en petit comité,
sa manière de voir sur cet important sujet.

«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler
les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui
toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes:
«Dites-moi comme à une soeur ce que je dois faire.... Lequel des deux?»
Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.

«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si
vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser
l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce
côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte,
vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un
aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous
épousant.

--Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime
l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais
ma vie pour leur bonheur à tous deux!»

Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne
trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui
s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les
trois à la fois[14]!»

«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question.
Consentira-t-il?

--Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène,
persuadée que Pierre l'aimait aussi.

--Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.

Hélène éclata de rire.

La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient
de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que
lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du
bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre
russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande
satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un
texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du
vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la
princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la
trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce
ironie.

«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu
d'épouser une femme divorcée.

--Ah! maman, ne dites pas de bêtises, vous n'y entendez rien. Dans ma
position j'ai des devoirs...

--Mais, mon amie...

--Mais, maman, comment ne comprenez-vous pas que le Saint-Père, qui a
le droit de donner des dispenses...?»

En ce moment, sa dame de compagnie vint lui annoncer que Son Altesse
l'attendait au salon.

«Non, dites-lui que je ne veux pas le voir, que je suis furieuse contre
lui, parce qu'il m'a manqué de parole...

--Comtesse, à tout péché miséricorde,» dit, en se montrant sur le seuil
de la porte, un jeune homme blond, aux traits accentués.

La vieille princesse se leva, lui fit une révérence respectueuse, dont
le nouveau venu ne daigna pas même s'apercevoir, et, jetant un coup
d'oeil à sa fille, quitta majestueusement la chambre. «Elle a raison,
se disait la vieille princesse, dont les scrupules s'étaient envolés à
la vue de l'Altesse: elle a raison! Comment ne nous en doutions-nous
pas, nous autres, lorsque nous étions jeunes! C'était pourtant bien
simple!» ajouta-t-elle en montant en voiture.

Au commencement du mois d'août, l'affaire d'Hélène fut décidée, et elle
écrivit à son mari--«qui l'aimait tant»--une lettre où elle lui
annonçait son intention d'épouser N., et sa conversion à la vraie
religion. Elle lui demandait en outre de remplir les formalités
nécessaires au divorce, formalités que le porteur de la missive était
chargé de lui expliquer: «Sur ce, mon ami, je prie Dieu de vous avoir en
sa sainte et puissante garde. Votre amie, Hélène[15].» Cette lettre
arriva chez Pierre le jour même où il était à Borodino.


VIII


Pour la seconde fois depuis le commencement de la bataille, Pierre
abandonna la batterie et courut avec les soldats à Kniazkow. En
traversant le ravin, il atteignit l'ambulance: n'y voyant que du sang et
n'y entendant que des cris et des gémissements, il s'enfuit au plus
vite; il ne désirait qu'une chose: oublier au plus tôt les terribles
impressions de la journée, rentrer dans les conditions ordinaires de la
vie et retrouver sa chambre et son lit; il sentait que là seulement il
serait capable de se rendre compte de tout ce qu'il avait vu et
ressenti. Mais comment faire? Sans doute les balles et les bombes ne
sifflaient plus sur le chemin qu'il suivait, mais les mêmes scènes de
souffrances se reproduisaient à chaque pas; il rencontrait les mêmes
figures, épuisées ou étrangement indifférentes; il entendait encore dans
l'éloignement le bruit sinistre de la fusillade.

Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il
s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait
cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à
voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui
semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se
soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il
était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de
cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils
placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en
y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la
fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats
n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.

«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il
voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger
s'il était digne de leur intérêt.

--Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon
détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.

--Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la
tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à
Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.

Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui
avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce
ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le
feu.

«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.

--Je vais à Mojaïsk.

--Tu es donc un monsieur?

--Oui.

--Comment t'appelle-t-on?

--Pierre Kirilovitch.

--Eh bien, Pierre Kirilovitch, nous te conduirons si tu veux...»

Et les soldats se mirent en route avec Pierre.

Les coqs chantaient déjà lorsqu'ils atteignirent Mojaïsk et en gravirent
péniblement la raide montée. Pierre, dans sa distraction, avait oublié
que son auberge se trouvait au bas de la montagne, et il ne s'en serait
plus souvenu s'il n'avait rencontré son domestique qui allait à sa
recherche. Reconnaissant son maître à son chapeau blanc qui se détachait
sur l'obscurité:

«Excellence, s'écria-t-il, nous ne savions plus ce que vous étiez
devenu. Vous êtes à pied? Où allez-vous donc? Venez par ici.

--Ah oui!» dit Pierre en s'arrêtant.

Les soldats firent comme lui.

«Eh bien, quoi? demanda l'un d'eux, vous avez donc retrouvé les vôtres?
Eh bien, adieu, Pierre Kirilovitch.

--Adieu! reprirent les autres en choeur.

--Adieu! leur répondit Pierre en s'éloignant.... Ne faudrait-il pas
leur donner quelque chose?» se demanda-t-il en mettant la main à son
gousset. «Non, c'est inutile,» lui répondit une voix intérieure. Les
chambres de l'auberge étant toutes occupées, Pierre alla coucher dans sa
calèche de voyage.


IX


À peine avait-il posé sa tête sur le coussin, qu'il sentit le sommeil le
gagner, et tout à coup, avec une netteté de perception qui touchait
presque à la réalité, il crut entendre le grondement du canon, la chute
des projectiles, les gémissements des blessés, sentir le sang et la
poudre, et il éprouva une sensation de terreur irréfléchie. Il ouvrit
les yeux et releva la tête. Tout était calme autour de lui. Seul un
domestique militaire causait devant la porte cochère avec le dvornik;
au-dessus de sa tête, dans l'angle des poutres équarries du hangar, des
pigeons effarouchés par ses mouvements agitèrent leurs ailes; à travers
une fente on entrevoyait le ciel pur et étoilé, et l'odeur pénétrante du
foin, du goudron et du fumier faisait vaguement rêver à la paix et aux
rustiques travaux: «Je remercie Dieu que ce soit fini! Quelle terrible
chose que la peur, et quelle honte pour moi de m'y être laissé aller!...
Et «Eux», eux qui ont été fermes et calmes jusqu'au dernier moment!
«Eux», c'étaient les soldats, ceux de la batterie, ceux qui lui avaient
donné à manger, ceux qui priaient devant l'image! Pour lui, dans sa
pensée, ils se détachaient de tout le reste des hommes: «Être soldat,
simple soldat, se disait Pierre, entrer dans cette vie commune, y
prendre part de tout son être, se pénétrer de ce qui les pénètre!...
Mais comment se débarrasser de ce fardeau diabolique et inutile qui pèse
sur mes épaules? J'aurais pu le faire autrefois, fuir la maison de mon
père, et même, après le duel avec Dologhow, j'aurais pu être fait
soldat!» Et dans son imagination il revit le banquet du club, la
provocation de Dologhow, son entretien à Torjok avec le Bienfaiteur, et
Anatole, et Nevitsky, et Denissow, et tous ceux qui avaient joué un rôle
dans sa vie défilèrent confusément devant lui. Lorsqu'il se réveilla, la
lueur bleuâtre de l'aube glissait sous l'appentis, et une légère gelée
blanche pailletait les poteaux: «Ah! c'est déjà le jour!» se dit Pierre,
qui se rendormit dans l'espérance de comprendre les paroles du
Bienfaiteur, qu'il avait entendues en rêve. L'impression qu'elles lui
avaient laissée était si vive, que longtemps après il s'en souvint. Il
demeura d'autant plus persuadé qu'elles avaient été réellement
prononcées, qu'il ne se sentait pas capable de donner cette forme à sa
pensée: «La guerre, lui avait dit cette voix mystérieuse, est pour la
liberté humaine l'acte de soumission le plus pénible aux lois
divines.... La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la
volonté de Dieu, et «Eux» sont simples! «Eux» ne parlent pas, mais
agissent.... La parole est d'argent, le silence est d'or.... Tant que
l'homme redoute la mort, l'homme est un esclave.... Celui qui ne la
craint pas domine tout.... Si la souffrance n'existait pas, l'homme ne
connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas
lui-même...» Il murmurait encore des paroles sans suite lorsque son
domestique le réveilla en lui demandant s'il fallait atteler. Le soleil
frappait en plein le visage de Pierre; il jeta un coup d'oeil dans la
cour, pleine de boue et de fumier, au milieu de laquelle il y avait un
puits: autour de ce puits, des soldats donnaient à boire à leurs chevaux
efflanqués, attelés à des charrettes qui sortaient de la cour d'auberge
l'une après l'autre. Pierre se retourna avec dégoût, ferma les yeux et
se laissa retomber sur les coussins de cuir de sa voiture. «Non,
pensa-t-il, je ne veux pas voir toutes ces vilaines choses, je veux
comprendre ce qui m'a été révélé pendant mon sommeil. Une seconde de
plus et je l'aurais compris. Que faire à présent?» se dit-il en sentant
avec terreur que tout ce qui lui avait paru si clair et si précis en
rêve s'était évanoui. Il se leva après avoir appris de son domestique et
du dvornik que les Français se rapprochaient de Mojaïsk et que les
habitants s'en éloignaient. Il donna l'ordre d'atteler et partit à pied
en avant. Les troupes se retiraient également en laissant derrière elles
dix mille blessés. On en voyait partout, dans les rues, dans les cours
et aux fenêtres des maisons. On n'entendait partout que des cris et des
jurons. Pierre, ayant rencontré un général blessé qu'il connaissait, lui
offrît une place dans sa calèche, et ils continuèrent ensemble leur
route vers Moscou. Chemin faisant, il apprit la mort de son beau-frère
et celle du prince André.


X


Il rentra à Moscou le 30 août; il en avait à peine franchi la barrière,
qu'il rencontra un aide de camp du comte Rostoptchine.

«Nous vous cherchons partout, lui dit ce dernier: le comte veut vous
voir pour une affaire importante et vous prie de passer chez lui.»

Pierre, sans entrer dans son hôtel, prit un isvostchik et se rendit chez
le gouverneur général, qui lui-même venait seulement d'arriver de la
campagne. Le salon d'attente était plein de monde. Vassiltchikow et
Platow l'avaient déjà vu, et lui avaient déclaré qu'il était impossible
de défendre Moscou et que la ville serait livrée à l'ennemi. Bien que
l'on cachât cette nouvelle aux habitants, les fonctionnaires civils et
les chefs des différentes administrations vinrent demander au comte ce
qu'ils devaient faire, afin de mettre à couvert leur responsabilité. Au
moment où Pierre entra dans le salon, un courrier de l'armée sortait du
cabinet de Rostoptchine. Le courrier répondit par un geste désespéré aux
questions qui l'assaillirent de toutes parts et passa outre sans
s'arrêter. Pierre porta ses yeux fatigués sur les différents groupes de
fonctionnaires civils et militaires, jeunes et vieux, qui attendaient
leur tour. Tous étaient inquiets et agités. Il s'approcha de deux de ses
connaissances qui causaient ensemble. Après quelques paroles échangées,
la conversation interrompue se renoua.

«On ne peut répondre de rien dans la situation présente, disait l'un.

--Et pourtant voilà ce qu'il vient d'écrire, répondait l'autre en
montrant une feuille imprimée.

--C'est bien différent: cela, c'est pour le peuple.

--Qu'est-ce donc? demanda Pierre.

--Voilà! c'est sa nouvelle affiche.»

Pierre la prit pour la lire.

«Son Altesse, dans l'intention d'opérer une plus prompte jonction avec
les troupes qui marchent à sa rencontre, a traversé Mojaïsk et s'est
établie dans une forte position où l'ennemi ne l'attaquera pas de sitôt.
On lui a envoyé d'ici quarante-huit canons et des munitions, et Son
Altesse affirme qu'elle défendra Moscou jusqu'à la dernière goutte de
son sang, et qu'elle est prête même à se battre dans les rues. Ne faites
pas attention, mes bons amis, à la fermeture des tribunaux: il fallait
les mettre à l'abri. Mais n'importe! Le scélérat trouvera à qui parler.
Quand ce moment arrivera, je demanderai des jeunes braves de la ville et
de la campagne. Je pousserai alors un grand cri d'appel, mais en
attendant je me tais. La hache sera une bonne chose, l'épieu ne sera pas
mal, mais le mieux sera la fourche: le Français n'est pas plus lourd
qu'une gerbe de seigle. Demain, après midi, l'image d'Iverskaïa ira
visiter les blessés de l'hôpital Catherine. Là nous les aspergerons
d'eau bénite, ils en guériront plus tôt. Moi-même je me porte bien:
j'avais un oeil malade, maintenant j'y vois des deux yeux.»

«Les militaires m'ont assuré, dit Pierre, qu'on ne pouvait pas se battre
en ville et que la position...

--Nous en causions justement, fit observer l'un des deux fonctionnaires.


--Que veut donc dire cette phrase à propos de son oeil?

--Le comte a eu un orgelet, répondit un aide de camp, et il s'est
tourmenté quand je lui ai dit qu'on venait demander de ses nouvelles....
Mais à propos, comte, ajouta l'aide de camp en souriant, on nous a
raconté que vous aviez des chagrins domestiques et que la comtesse,
votre femme...

--Je n'en sais rien, répondit Pierre avec indifférence: qu'avez-vous
entendu dire?

--Oh! vous savez, on invente tant de choses, mais je ne répète que ce
que j'ai entendu: on assure qu'elle...

--Qu'assure-t-on?

--On assure que votre femme va à l'étranger.

--C'est possible, répondit Pierre en regardant d'un air distrait autour
de lui.... Mais qui est-ce donc que je vois là-bas? ajouta-t-il en
indiquant un vieillard de haute taille, dont les sourcils et la longue
barbe blanche contrastaient avec la coloration de sa figure.

--Ah! celui-ci?... C'est un traiteur nommé Vérestchaguine. Vous
connaissez peut-être l'histoire de la proclamation?

--Tiens, c'est lui, dit Pierre en examinant la physionomie ferme et
calme du marchand, qui n'avait rien de celle d'un traître.

--Ce n'est pas lui qui a écrit la proclamation, c'est son fils: il est
en prison et je crois qu'il va lui en cuire!... C'est une histoire fort
embrouillée. Il y a deux mois à peu près que cette proclamation a paru.
Le comte fit faire une enquête: c'est Gabriel Ivanovitch, ici présent,
qui en a été chargé; cette proclamation avait passé de main en main.

«--De qui la tenez-vous? demandait-il à l'un.

«--D'un tel,» répondait-on; il courait alors chez la personne indiquée,
et de fil en aiguille il remonta jusqu'à Vérestchaguine, un jeune
marchand naïf, auquel nous demandâmes de qui il la tenait. Nous le
savions très bien, car il ne pouvait l'avoir reçue que du directeur des
postes, et il était facile de voir qu'ils s'entendaient.

«Il répond:

«--De personne, c'est moi qui l'ai écrite.»

«On le menace, on le supplie, il ne varie pas dans son dire.

«Le comte le fait appeler:

«--De qui tiens-tu cette proclamation?

«--C'est moi qui l'ai composée.» Alors vous comprenez la colère du
comte, ajouta l'aide de camp; mais aussi vous conviendrez qu'il y avait
de quoi être irrité devant ce mensonge et cette obstination.

--Ah! je comprends, dit Pierre: le comte voulait qu'on lui dénonçât
Klutcharew.

--Pas du tout, pas du tout, répliqua l'aide de camp effrayé: Klutcharew
avait d'autres péchés sur la conscience, pour lesquels il a été
renvoyé.... Mais, pour en revenir à l'affaire, le comte était
indigné.... «Comment aurais-tu pu la composer? Tu l'as traduite, car
voilà le journal de Hambourg, et, qui plus est, tu l'as mal traduite,
car tu ne sais pas le français, imbécile!

«--Non, répond-il, je n'ai lu aucun journal, c'est moi qui l'ai
composée.

«--Si c'est ainsi, tu es un traître, je te ferai juger, et l'on te
pendra!» C'en est resté là. Le comte a fait appeler le vieux, et le père
répond comme le fils. Le jugement a été prononcé, on l'a condamné, je
crois, aux travaux forcés, et le vieux vient aujourd'hui demander sa
grâce. C'est un vilain garnement, un enfant gâté, un joli coeur, un
séducteur, il aura suivi des cours quelque part et il se croit supérieur
à tout le monde. Son père tient un restaurant près du pont de pierre; on
y voit une grande image qui représente Dieu le père tenant d'une main le
sceptre et de l'autre le globe. Eh bien; figurez-vous qu'il l'a emportée
de là chez lui et qu'un misérable peintre...»


XI


L'aide de camp en était là de sa nouvelle histoire lorsque Pierre fut
appelé chez le gouverneur général. Le comte Rostoptchine, les sourcils
froncés, se passait la main sur les yeux et sur le front au moment où
Pierre entra dans son cabinet.

«Ah! bonjour, guerrier redoutable, dit Rostoptchine. Nous connaissons
vos prouesses, mais il ne s'agit pas de cela pour le quart d'heure....
Entre nous, mon cher, êtes-vous maçon?» demanda-t-il d'un ton sévère qui
impliquait tout à la fois le reproche et le pardon.

Pierre se taisait.

«Je suis bien informé, mon cher, reprit le comte, mais je sais qu'il y
a maçon et maçon, et j'espère que vous n'êtes pas de ceux qui perdent la
Russie, sous prétexte de sauver l'humanité.

--Oui, je suis maçon, répondit Pierre.

--Eh bien, mon très cher, vous n'ignorez pas, sans doute, que MM.
Spéransky et Magnitzky ont été envoyés vous devinez où, avec Klutcharew
et quelques autres, dont le but avoué était l'édification du temple de
Salomon et la destruction du temple de la patrie. Vous pensez bien que
je n'aurais pas renvoyé le directeur des postes s'il n'avait pas été un
homme dangereux. Je sais que vous lui avez facilité son voyage en lui
donnant une voiture, et qu'il vous a confié des documents importants.
J'ai de l'amitié pour vous; vous êtes plus jeune que moi, écoutez donc
le conseil paternel que je vous donne; rompez toute relation avec ces
gens-là et partez le plus tôt possible.

--Mais quel est donc le crime de Klutcharew? demanda Pierre.

--C'est mon affaire et non la vôtre! s'écria Rostoptchine.

--On l'accuse de répandre les proclamations de Napoléon? mais ce n'est
pas prouvé, poursuivit Pierre sans regarder le comte: et
Vérestchaguine...?

--Nous y voilà! dit Rostoptchine en l'interrompant avec colère:
Vérestchaguine est un traître qui recevra son dû; je ne vous ai pas fait
appeler pour juger mes actes, mais pour vous donner le conseil ou
l'ordre de vous éloigner, comme il vous plaira, et de rompre toute
relation avec les Klutcharew et compagnie!» Remarquant qu'il s'était un
peu trop échauffé en parlant à un homme qui n'avait rien à se reprocher,
il lui serra la main et changea subitement de ton. «Nous sommes à la
veille d'un désastre public, et je n'ai pas le temps de dire des
gentillesses à tous ceux qui ont affaire à moi, la tête me tourne. Eh
bien, mon cher, que ferez-vous?

--Rien, répondit Pierre sans lever les yeux, et il avait un air
soucieux.

--Un conseil d'ami, mon cher, décampez, et au plus tôt, c'est tout ce
que je vous dis. À bon entendeur, salut! Adieu, mon cher... À propos,
est-ce vrai que la comtesse soit tombée entre les pattes des saints
pères de la Société de Jésus?»

Pierre ne répondit rien et quitta la chambre d'un air sombre et irrité.

En rentrant chez lui, il y trouva quelques personnes qui l'attendaient,
le secrétaire du comité, le colonel du bataillon, son intendant, son
majordome, etc.; tous avaient à lui demander quelque chose. Pierre ne
comprenait rien, ne s'intéressait pas à leurs affaires et ne répondait
aux gens que pour s'en débarrasser au plus vite. Enfin, resté seul, il
décacheta et lut la lettre de sa femme, qu'il venait de trouver sur sa
table. «La simplicité du coeur consiste dans la soumission à la volonté
de Dieu. Eux en sont un exemple, se dit-il après l'avoir lue; il faut
savoir oublier et comprendre tout.... Ainsi donc ma femme se remarie...»
Et, s'approchant de son lit, il se jeta dessus et s'endormit aussitôt,
sans même se donner le temps de se déshabiller.

À son réveil, on vint lui dire qu'un homme de la police était venu
s'informer, de la part du comte Rostoptchine, s'il était parti, et que
plusieurs personnes l'attendaient. Pierre fit à la hâte sa toilette, et,
au lieu de passer au salon, prit l'escalier de service et disparut par
la porte cochère.

Depuis lors, et jusqu'après l'incendie de Moscou, malgré toutes les
recherches qu'on put faire, personne ne le revit et ne sut ce qu'il
était devenu.


XII


Les Rostow ne quittèrent Moscou que le 13 septembre, la veille même de
l'entrée de l'ennemi.

Une terreur folle s'était emparée de la comtesse après l'entrée de Pétia
au régiment des cosaques d'Obolensky et son départ pour Biélaïa-Tserkow.
La pensée que ses deux fils étaient à la guerre, exposés tous deux à
être tués, ne lui laissait pas une minute de repos. Elle essaya de
revoir Nicolas, et voulut aller reprendre Pétia, afin de le placer en
sûreté à Pétersbourg: mais ces deux projets échouèrent. Nicolas, qui,
dans sa dernière lettre, avait raconté sa rencontre imprévue avec la
princesse Marie, ne donna plus signe de vie pendant longtemps.
L'agitation de la comtesse s'en augmenta, et finit par la priver
complètement de sommeil. Le comte s'ingénia à calmer les inquiétudes de
sa femme, et parvint à faire passer son plus jeune fils du régiment
d'Obolensky dans celui de Besoukhow, qui se formait à Moscou même; la
comtesse en fut ravie, et se promit de veiller sur son benjamin. Tant
que Nicolas avait été seul en danger, il lui avait semblé, et elle s'en
faisait de vifs reproches, qu'elle l'aimait plus que ses autres enfants,
mais lorsque le cadet, ce gamin paresseux de Pétia, avec ses yeux noirs
pétillants de malice, ses joues vermeilles au léger duvet et son nez
camard, se trouva tout à coup loin d'elle, au milieu de soldats rudes et
grossiers qui se battaient et s'entretuaient avec les ennemis, elle crut
sentir qu'il était devenu son préféré; elle ne pensait plus qu'au moment
de le revoir. Dans son impatience, tous les siens, ceux mêmes qu'elle
aimait le plus, ne faisaient que l'irriter: «Je n'ai besoin que de
Pétia,» pensait-elle.... «Que me font les autres?» Une seconde lettre de
Nicolas, qui arriva vers les derniers jours d'août, ne calma pas ses
inquiétudes, bien qu'il écrivît du gouvernement de Voronège, où il avait
été envoyé pour la remonte des chevaux. Le sachant hors de danger, ses
craintes pour Pétia redoublèrent. Presque toutes les connaissances des
Rostow avaient quitté Moscou, on engageait la comtesse à suivre au plus
tôt cet exemple; néanmoins elle ne voulut pas entendre parler de départ
avant le retour de son Pétia adoré, qui arriva enfin le 9; mais, à son
grand étonnement, cet officier de seize ans se montra peu touché de
l'accueil plein de tendresse exaltée et maladive de sa mère: aussi
garda-t-elle bien de lui faire part de son intention de ne plus lui
permettre de sortir de dessous l'aile maternelle. Pétia le devina
d'instinct, et, pour ne pas se laisser attendrir, pour ne pas
s'efféminer, comme il disait, il répondit à ses démonstrations par une
froideur calculée et, pour mieux s'y soustraire, passa tout son temps
avec Natacha, qu'il avait toujours beaucoup aimée.

L'insouciance du comte était toujours la même; aussi rien ne se trouva
prêt le 9, date fixée pour leur départ, et les chariots envoyés de leurs
terres de Riazan et de Moscou pour le déménagement n'arrivèrent que le
11. Du 9 au 12, une agitation fiévreuse régnait à Moscou: tous les jours
des milliers de charrettes amenaient des blessés de la bataille de
Borodino et emportaient les habitants et tout ce qu'ils avaient pu
prendre avec eux, se croisant aux barrières de la ville. Malgré les
affiches de Rostoptchine, ou peut-être à cause de ses affiches, les
nouvelles les plus extraordinaires circulaient de tous côtés. On
assurait qu'il était défendu de quitter la capitale, ou bien qu'après
avoir mis en sûreté les saintes images et les reliques des saints, on
forçait tous les habitants à s'éloigner, ou bien encore qu'une bataille
avait été gagnée depuis celle de Borodino; d'autres soutenaient que
l'armée avait été détruite, que la milice irait jusqu'aux
Trois-Montagnes avec le clergé en tête, que les paysans se révoltaient,
qu'on avait arrêté des traîtres, etc., etc. Ce n'étaient que des faux
bruits, mais ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, tous étaient
convaincus que Moscou serait abandonné, qu'il fallait fuir et sauver ce
qu'on pouvait. On sentait que tout allait s'écrouler, mais jusqu'au 1er
septembre il n'y avait rien de changé en apparence, et, comme le
criminel qui regarde encore autour de lui quand on le mène au supplice,
Moscou continua, par la force de l'habitude, à vivre de sa vie
ordinaire, malgré l'imminence de la catastrophe qui allait le
bouleverser de fond en comble.

Ces trois jours se passèrent pour la famille Rostow dans les agitations
et les soucis de l'emballage. Tandis que le comte courait la ville en
quête de nouvelles et prenait des dispositions générales et vagues pour
son départ, la comtesse surveillait le triage des effets, courait après
Pétia qui la fuyait, et jalousait Natacha qui ne le quittait pas. Sonia
seule s'occupait avec soin et intelligence de tout faire emballer.
Depuis quelque temps, elle était triste et mélancolique. La lettre de
Nicolas dans laquelle il parlait de son entrevue avec la princesse
Marie, avait fait naître, chez la comtesse tout un monde d'espérances
qu'elle n'avait pas même cherché à dissimuler devant elle, car elle
voyait le doigt de Dieu dans cette rencontre. «Je ne me suis jamais
réjouie, avait-elle dit, de voir Bolkonsky fiancé à Natacha, tandis que
j'ai toujours désiré de voir Nicolas épouser la princesse Marie, et j'ai
le pressentiment que cela aura lieu.... Quel bonheur ce serait!...» Et
la pauvre Sonia était bien forcée de lui donner raison, car un mariage
avec une riche héritière n'était-il pas le seul moyen de relever la
fortune compromise des Rostow? Elle en avait le coeur gros, et, pour
faire diversion à son chagrin, elle avait pris sur elle l'ennuyeux et
difficile travail du déménagement, et c'était à elle que s'adressaient
le comte et la comtesse lorsqu'il y avait un ordre à donner. Pétia et
Natacha, qui au contraire ne faisaient rien pour aider leurs parents,
gênaient tout le monde et entravaient la besogne. On n'entendait dans
toute la maison que leurs éclats de rire et leurs courses folles. Ils
riaient sans savoir pourquoi, uniquement parce qu'ils étaient gais et
que tout leur était matière à plaisanterie. Pétia, qui n'était qu'un
gamin quand il avait quitté la maison maternelle, se réjouissait d'y
être revenu jeune homme; il se réjouissait aussi de n'être plus à
Biélaïa-Tserkow, où il n'y avait aucun espoir de se battre, et d'être de
retour à Moscou, où, bien sûr, il sentirait la poudre. Natacha, de son
côté, était gaie parce qu'elle avait été trop longtemps triste, parce
que rien ne lui rappelait en ce moment la cause de son chagrin, et
qu'elle avait retrouvé sa belle santé d'autrefois; ils étaient gais
enfin parce que la guerre était aux portes de Moscou, et qu'on allait
s'y battre, parce qu'on distribuait des armes, parce qu'il y avait des
pillards, des partants, du tapage et qu'il se passait de ces événements
extraordinaires qui mettent toujours l'homme en train, surtout dans son
extrême jeunesse.


XIII


Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison
Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés,
les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de
papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs
chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis
que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux
domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et
l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans
un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia
était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à
l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes
et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille
robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était
celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.

Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation
de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait
essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque,
lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques
essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la
porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.

«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?»
dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau
sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien
loin dans le passé.

Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce
voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de
blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la
ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner.
Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.

L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui
stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de
nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y
trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce
qu'ils se disaient.

«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous
seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.

--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut
le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques
pas de là.

Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt
du côté du major.

«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.

--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en
souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.

Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si
sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le
major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.

«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et
retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.

--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.

La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et
une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons
voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de
blessés possible dans la cour de leur maison.

«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.

--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!

--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les
logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?

--Eh bien, je la demanderai!»

Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.

«Maman, vous dormez?

--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant
de sommeiller.

--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et
en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne
le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander....
Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où
les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
haleine.

--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,»
murmura la comtesse.

Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.

«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit;
mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de
rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.

--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club
est fermé, la police s'en va!

--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
blessés...?

--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que
vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car
il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait
cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.

À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine
annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on
savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse
aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La
comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils,
pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute
l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener
Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner
elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si
c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la
comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura
qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.


XIV


Mme Schoss, qui était allée voir sa fille, augmenta encore les terreurs
de la comtesse en lui racontant ce qu'elle avait vu dans la Miasnitskaïa
à un entrepôt de spiritueux; elle avait été forcée de prendre un
isvostchik pour éviter la foule ivre qui hurlait tout autour d'elle, et
l'isvostchik lui avait raconté que le peuple avait enfoncé les tonneaux,
sur l'ordre qu'il en avait reçu. À peine le dîner fut-il terminé, que
toute la famille se remit à emballer avec une ardeur fiévreuse. Le vieux
comte ne cessait d'aller de la cour à la maison et de la maison à la
cour, pour presser les domestiques, ce qui achevait de les ahurir. Pétia
donnait des ordres à droite et à gauche. Sonia perdait la tête et ne
savait plus que faire, devant les recommandations contradictoires du
comte. Les gens criaient et se disputaient en courant, de chambre en
chambre. Natacha se jeta tout d'un coup avec ardeur dans la besogne, où
son intervention fut d'abord reçue avec défiance. Comme on supposait
qu'elle plaisantait, on ne l'écoutait pas; mais, avec une opiniâtreté et
une persévérance qui finirent par convaincre tout le monde de sa bonne
volonté, elle en arriva à se faire obéir. Son premier exploit; qui lui
coûta des efforts énormes, mais qui fit reconnaître son autorité, fut
l'emballage des tapis; le comte avait une très belle collection de tapis
persans et de tapis des Gobelins. Deux caisses étaient ouvertes devant
elle: l'une contenait les tapis, l'autre les porcelaines. Il y avait
encore beaucoup de porcelaines sur les tables, et l'on en apportait
toujours du garde-meuble: il fallait donc forcément trouver une
troisième caisse, et on l'envoya chercher.

«Vois donc, Sonia, dit Natacha, nous pourrons emballer le tout dans les
deux caisses.

--Impossible, mademoiselle, objecta le maître d'hôtel, on a déjà essayé.

--Eh bien, attends, tu verras...»

Et Natacha commença à retirer de la caisse les plats et les assiettes
qui y étaient déjà soigneusement emballés. «Il faut mettre les plats
dans les tapis, dit-elle.

--Mais alors il faudra au moins trois caisses rien que pour les tapis,
reprit le maître d'hôtel.

--Attends donc, s'écria Natacha en montrant la porcelaine de Kiew: Ceci
est inutile, et ceci doit aller avec le tapis, ajouta-t-elle en
indiquant les services de Saxe.

--Mais laisse donc, Natacha: nous ferons tout cela sans toi, disait
Sonia d'un ton de reproche.

--Ah! Mademoiselle, mademoiselle!» répétait le maître d'hôtel....

Malgré toutes les observations, Natacha avait jugé inutile d'emporter
les vieux tapis et la vaisselle commune, aussi elle continuait son
travail, en rejetant tout ce qui était inutile, et commençait vivement
l'emballage. Grâce à cet arrangement, tout ce qui avait un peu de valeur
se trouva casé dans les deux caisses; mais, malgré tout ce qu'on pouvait
faire, on ne parvenait pas à fermer celle où étaient les tapis. Natacha,
ne se tenant pas pour battue, plaçait, déplaçait, entassait sans se
lasser et forçait le maître d'hôtel et Pétia, qu'elle avait fini par
entraîner dans cette grande oeuvre, à peser avec elle de toutes leurs
forces sur le couvercle.

«Tu as raison, Natacha, tout y entrera si on enlève un tapis.

--Non, non, il faut peser dessus!... Pèse donc, Pétia!... À ton tour,
Vassilitch, disait-elle, pendant que d'une main elle essuyait sa figure
ruisselante de sueur, et que de l'autre elle pressait tant qu'elle
pouvait le contenu de la caisse.

--Hourra!» s'écria-t-elle tout à coup.

Le couvercle venait de se fermer, et Natacha, battant des mains, poussa
un cri de triomphe. Une seconde après avoir ainsi conquis la confiance
générale, elle entreprenait une autre caisse. Le vieux comte lui-même ne
s'impatientait plus lorsqu'on lui disait que telle ou telle nouvelle
disposition avait été prise par Natalie Ilinichna. Cependant, malgré
leurs efforts réunis, tout ne put être emballé dans la nuit; le comte et
la comtesse se retirèrent après avoir remis le départ au lendemain, et
Sonia et Natacha s'étendirent sur les canapés.

Cette même nuit, Mavra Kouzminichna fit entrer un nouveau blessé dans la
maison Rostow. D'après ses suppositions, ce devait être un officier
supérieur. La capote et le tablier de sa calèche le cachaient
entièrement. Un vieux valet de chambre, d'un extérieur respectable,
était assis sur le siège à côté du cocher, tandis que le docteur et deux
soldats suivaient dans une autre voiture.

«Ici, par ici, s'il vous plaît, nos maîtres partent, la maison est vide,
disait la vieille au vieux domestique.

--Hélas! dit celui-ci, Dieu sait s'il est encore vivant! Nous avons
aussi notre maison à Moscou, mais c'est loin et elle est vide!

--Venez, venez chez nous, répétait la femme da charge. Votre maître est
donc bien malade?» Le valet de chambre fit un geste de découragement.

--Nous n'avons plus d'espoir!... Mais il faut avertir le médecin.»

Il descendit du siège et s'approcha de l'autre voiture.

«C'est bien,» répondit le docteur.

Le domestique jeta un coup d'oeil dans la calèche, secoua la tête, et
donna l'ordre au cocher de tourner dans la cour.

«Seigneur Jésus-Christ, s'écria Mavra Kouzminichna lorsque l'équipage
s'arrêta à côté d'elle, portez-le dans la maison, les maîtres ne diront
rien,» ajouta-t-elle... et, comme il était urgent d'éviter l'escalier,
on transporta le blessé tout droit dans l'aile gauche de la maison, à la
chambre occupée la veille par Mme Schoss. Ce blessé était le prince
André Bolkonsky.



XV


Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle
et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les
églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne
pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et
l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté
excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des
fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le
point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette
cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses
pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
glaces.

Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que
faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de
leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente
charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une
fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et
plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La
cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs
officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux
blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de
leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la
compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel
répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il
n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et
d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce
n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de
penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait
ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement
sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas
déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt
apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort
bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient
devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique
militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À
la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de
s'éloigner.

«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur
son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
planton.

--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.

--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de
Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»

L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se
colorèrent subitement.

«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
d'effets, je m'en accommoderai très bien.»

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
au comte la même prière au nom de son maître.

«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte....
Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou
deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus
clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une
expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.

Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la
cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa
rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures
blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.

«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des
tableaux!»

Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas
refuser aux blessés les moyens de partir.

«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser
ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.

La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son
ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef
de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très
mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des
demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la
mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été
enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les
autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt
demander son mari.

«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?

--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu,
petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder
quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien
inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je
pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»

Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce
ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que
la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le
contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander
quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et,
s'adressant à son mari:

«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent
mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu
feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à
prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine:
on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants
si tu n'as pas pitié de moi!»

Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.

«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons
du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.

--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.

--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?

--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.

Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.

«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»


XVI


Berg, le gendre des Rostow, aujourd'hui colonel et décoré du
Saint-Vladimir et le Sainte-Anne au cou, occupait toujours la même
place, commode et agréable, auprès du chef d'état-major du second corps.
Il était arrivé de l'armée à Moscou le matin même du 1er septembre, sans
y avoir à faire rien de particulier. Mais, ayant remarqué que tout le
monde demandait à y aller, il fit comme tout le monde et obtint un congé
pour affaires de famille. Berg, assis dans son élégant droschki attelé
d'une paire de chevaux bien nourris, pareils à ceux qu'il avait vus chez
le prince X., descendit de sa voiture et examina avec curiosité les
charrettes qui encombraient la cour de l'hôtel de son beau-père. En
montant les degrés du perron, il tira de sa poche un mouchoir d'une
blancheur immaculée et y fit un noeud. Puis, hâtant le pas, il se
précipita dans le salon, se jeta au cou du vieux comte, baisa les mains
à Natacha et à Sonia, et s'informa avec empressement de la santé de sa
maman.

«Qui pense à la santé en ce moment? répondit le comte d'un air grognon.
Raconte un peu ce qui se passe: où sont les troupes? Y aura-t-il une
bataille?

--Dieu seul peut le savoir, papa, répondit Berg. L'armée est animée d'un
courage héroïque, et ses chefs se sont rassemblés en conseil; la
décision est encore inconnue. Je puis seulement vous dire, papa, en
termes généraux, qu'il ne saurait y avoir de paroles assez éloquentes
pour décrire la valeur véritablement antique dont les troupes russes ont
fait preuve dans le combat du 7. Je vous dirai donc, papa, poursuivit-il
en se frappant la poitrine comme il l'avait vu faire à un général de sa
connaissance chaque fois qu'il parlait des «troupes russes»... je vous
dirai donc franchement que, nous autres chefs, nous n'avons jamais été
forcés de pousser nos soldats en avant, car c'est avec peine qu'on
retenait ces... ces.... Oui, papa, ce sont de vrais héros antiques!
ajouta-t-il rapidement. Le général Barclay de Tolly n'a pas ménagé sa
vie, il était toujours au premier rang. Quant à notre corps, qui était
placé sur le versant de la montagne, vous pouvez vous figurer...» Et
là-dessus Berg entama un long récit, la compilation de tout ce qu'il
avait entendu raconter pendant ces derniers jours.

Le regard de Natacha, obstinément fixé sur lui, comme si elle cherchait
sur sa figure une réponse à une question qu'elle se posait
intérieurement, embarrassait visiblement le narrateur.

«L'héroïsme des troupes a été incomparable et l'on ne saurait assez
l'exalter, répéta-t-il en tâchant de gagner les bonnes grâces de Natacha
par un sourire à son adresse. La Russie n'est pas à Moscou, elle est
dans le coeur de ses enfants, n'est-ce pas, papa?»

La comtesse entra à ce moment: elle avait la figure fatiguée et
maussade. Berg sauta sur ses pieds, baisa la main de la comtesse, lui
adressa mille questions sur sa santé, en secouant la tête en signe
d'intérêt.

«Oui, maman, c'est vrai, les temps sont bien durs pour un coeur russe.
Mais de quoi vous inquiétez-vous? Vous aurez le temps de partir...

--En vérité, je ne comprends pas ce que font les gens, dit la comtesse
en se tournant vers son mari: rien n'est prêt, personne ne donne
d'ordres, c'est à regretter Mitenka! Ça n'en finira pas!» Le comte
allait répliquer, mais il préféra se diriger vers la porte.

Pendant ce temps, Berg, qui avait tiré son mouchoir de sa poche, secoua
douloureusement la tête en y retrouvant le noeud qu'il venait d'y faire.

«Papa, j'ai une grande prière à vous adresser.

--À moi?

--Oui; comme je passais tout à l'heure devant la maison Youssoupow,
l'intendant en est sorti en courant, pour m'engager à acheter quelque
chose. Poussé par la curiosité, j'y suis entré, et j'y ai trouvé une
très jolie chiffonnière..., et vous vous rappelez sans doute que
Vérouchka avait envie d'en avoir une, et que nous nous sommes même
disputés à ce sujet. Si vous saviez comme elle est ravissante, continua
Berg d'un ton de jubilation, en se reportant par la pensée à son
intérieur si correct et si bien tenu: il y a un tas de petits tiroirs et
un secret dans l'un d'eux.... Je voudrais tant lui en faire la surprise!
J'ai vu plusieurs paysans là-bas dans la cour; laissez-moi en emmener
un, je lui donnerai un bon pourboire et...»

Le comte fronça le sourcil:

«C'est à la comtesse qu'il faut demander cela, dit-il sèchement. Ce
n'est pas moi qui donne des ordres.

--Si cela vous dérange, dit Berg, je m'en passerai. C'est seulement à
cause de Véra que...

--Au diable, au diable! Allez-vous-en tous au diable! s'écria le comte
avec colère; vous me faites tourner la tête, ma parole d'honneur!» Et il
sortit.

La comtesse fondit en larmes.

«Ah oui! les temps sont bien durs!» reprit Berg.

Natacha avait d'abord suivi son père, mais, une idée lui étant venue
tout à coup, elle descendit l'escalier quatre à quatre.

Pétia était sur le perron, fort occupé à distribuer des armes à ceux qui
partaient de Moscou. Les charrettes étaient toujours attelées, mais deux
d'entre elles avaient été déchargées, et un officier venait de
s'installer dans l'une, avec l'aide de son domestique.

«Sais-tu à propos de quoi?» demanda Pétia à sa soeur.

Cette question avait trait à la querelle des parents. Elle ne répondit
pas.

«C'est sans doute parce que papa a voulu donner les charrettes aux
blessés? poursuivit le jeune garçon: c'est Vassili qui me l'a dit, et
selon moi...

--Selon moi, s'écria tout à coup Natacha en tournant vers son frère son
visage surexcité, c'est si laid, si vilain, que j'en suis tout indignée!
Sommes-nous donc des Allemands?»

Les sanglots la suffoquèrent, et, ne trouvant là personne sur qui
décharger sa colère, elle s'enfuit précipitamment.

Berg, assis à côté de sa belle-mère, était en train de lui prodiguer de
respectueuses consolations, lorsque Natacha, la figure toute
bouleversée, entra dans le salon comme un ouragan, et s'approcha de sa
mère d'un pas résolu.

«C'est une horreur, c'est une indignité! s'écria-t-elle: il est
impossible que ce soit vous qui l'ayez ordonné!» Berg et la comtesse la
regardèrent d'un air surpris et effaré.

Le comte, debout à la fenêtre, garda le silence.

«Maman, c'est impossible! Voyez donc ce qui se passe dans la cour?... On
les abandonne!

--Qu'as-tu? de qui parles-tu?

--Des blessés, et cela ne vous ressemble pas, maman.... Chère maman, ma
petite colombe, pardonne-moi, ce n'est pas ainsi que je dois parler!...
Qu'avons-nous besoin de tous ces effets?»

La comtesse regarda sa fille et comprit tout de suite la cause de son
émotion et de la mauvaise humeur de son mari, qui continuait à ne pas la
regarder.

«Eh bien, faites comme vous voudrez... je ne vous en empêche pas,
dit-elle sans se rendre complètement.

--Maman, pardonnez-moi!»

Mais la comtesse, repoussant doucement sa fille, s'approcha de son mari.

«Mon cher, arrange-toi comme il te plaira; ai-je jamais empêché...?
dit-elle en baissant les yeux comme une coupable.

--Les oeufs qui en remontrent à la poule! dit le comte en embrassant sa
femme, avec des larmes dans les yeux, tandis que celle-ci cachait sa
confusion sur son épaule.

--Papa, papa, le peut-on? cela ne nous empêchera pas de prendre tout ce
qui nous est nécessaire...»

Le comte fit un signe d'assentiment, et Natacha s'élança de la salle
dans l'escalier, et de l'escalier dans la cour.

Quand elle ordonna de décharger les voitures, les domestiques, n'en
croyant pas leurs oreilles, se groupèrent autour d'elle, et ne lui
obéirent que lorsque le comte leur eut répété que telle était la volonté
de sa femme. Aussi convaincus maintenant qu'il était impossible de
laisser les blessés en arrière qu'ils l'étaient quelques instants
auparavant de la nécessité d'emporter les effets, ils les déchargèrent
avec empressement. Les blessés à leur tour se traînèrent hors de leurs
chambres, et leurs figures pâles et satisfaites entourèrent les
charrettes. La bonne nouvelle se répandit bien vite dans les maisons
environnantes, et tous les blessés du voisinage affluèrent dans la cour
des Rostow. Beaucoup d'entre eux assurèrent qu'ils trouveraient moyen de
se placer au milieu des caisses, mais comment arrêter le déchargement,
du moment qu'il était commencé, et qu'importait d'ailleurs de laisser le
tout ou seulement la moitié? La cour était encombrée de caisses à moitié
ouvertes, contenant les tapis, les porcelaines, les bronzes, tous ces
mêmes objets qu'on avait emballés avec tant de soin la veille, et chacun
s'employait de son mieux à diminuer le bagage, pour emmener le plus de
blessés possible.

«On peut encore en prendre quatre, dit l'intendant, je donnerai ma
charrette.

--Donnez celle qui porte ma garde-robe, dit la comtesse, Douniacha
pourra se mettre avec moi.»

Cet ordre fut exécuté immédiatement, et l'on envoya chercher de nouveaux
blessés à deux maisons de là. Toute la domesticité, et même Natacha,
étaient dans un état de surexcitation indicible.

«Comment, attacherons-nous cette caisse? disaient les gens, qui ne
parvenaient pas à fixer une certaine caisse derrière la voiture.... Il
faudrait encore au moins une charrette pour les mettre!

--Que contient celle-là? demanda Natacha.

--Les livres de la bibliothèque.

--Laissez-les-y c'est inutile!»

La britchka était au grand complet, et il n'y avait même plus de place
pour le jeune comte.

«Il ira sur le siège. N'est-ce pas, Pétia, que tu iras sur le siège?...»

Sonia, de son côté, n'avait cessé de travailler, mais, au contraire de
Natacha, elle mettait en ordre les objets qu'on laissait, les
inscrivait, selon le désir de la comtesse, et faisait de son mieux pour
en emporter le plus possible.


XVII


Enfin, à deux heures de l'après-midi, les quatre voitures, attelées et
chargées, se tenaient alignées devant le perron, tandis que les
charrettes chargées de blessés quittaient la cour une à une. La calèche
dans laquelle se trouvait le prince André attira l'attention de Sonia,
qui était occupée, avec la femme de chambre de la comtesse, à lui
arranger un bon coin dans sa large et haute voiture.

«À qui cette calèche? demanda Sonia en passant sa tête par la portière.

--Ne le savez-vous donc pas, mademoiselle? dit la femme de chambre. Elle
est au prince blessé qui a passé la nuit chez nous, et qui va maintenant
nous suivre.

--Quel prince? Comment s'appelle-t-il?

--Mais c'est notre ancien fiancé, le prince Bolkonsky, répondit en
soupirant la femme de chambre; on le dit à l'agonie...»

Sonia sauta à terre et courut trouver la comtesse, qui, habillée de sa
robe de voyage, le chapeau sur la tête et le châle sur les épaules,
marchait dans les chambres, en attendant que tous les siens fussent là
pour s'asseoir les portes fermées, suivant l'usage, et dire une courte
prière avant le départ.

«Maman! dit Sonia: le prince André est ici, blessé et mourant!»

La comtesse ouvrit des yeux stupéfaits:

«Natacha!» s'écria-t-elle.

Chez elle comme chez Sonia, cette nouvelle n'éveilla au premier moment
qu'une seule pensée: connaissant toutes deux Natacha, l'émotion qu'elle
ressentirait à cette révélation leur faisait oublier la sympathie
qu'elles avaient toujours éprouvée pour le prince.

«Natacha ne sait rien encore...: mais c'est qu'il va nous suivre, répéta
Sonia.

--Et tu dis qu'il est mourant?»

Sonia fit un signe de tête, la comtesse la serra dans ses bras, et se
mit à pleurer.

«Les voies du Seigneur sont insondables,» pensa-t-elle; elle sentait que
la main toute-puissante de la Providence manifestait son action dans
tout ce qui se passait en ce moment autour d'elle.

«Eh bien, maman, tout est-il prêt? demanda Natacha gaiement.... Mais
qu'avez-vous?

--Rien, tout est prêt.

--Eh bien, allons!...» Et la comtesse baissa la tête pour cacher son
émotion.

Sonia embrassa Natacha; celle-ci la questionna du regard.

«Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé?

--Rien, rien!

--Quelque chose de mauvais pour moi? Qu'est-ce donc?» demanda Natacha,
toujours impressionnable comme une sensitive.

Le comte, Pétia, Mme Schoss, Mavra Kouzminichna, Vassilitch entrèrent au
salon, fermèrent les portes et s'assirent en silence; au bout de
quelques secondes, le comte se leva le premier, poussa un profond soupir
et fit un grand signe de croix devant l'image. Tous suivirent son
exemple, puis il embrassa Mavra Kouzminichna et Vassilitch, qui
restaient pour garder la maison, et, pendant que ces derniers prenaient
sa main au vol et le baisaient à l'épaule, il leur donnait de petites
tapes d'amitié sur le dos, en les accompagnant de quelques phrases
vagues et bienveillantes. La comtesse s'était retirée dans sa chambre,
où Sonia la trouva à genoux devant les images, dont une partie avait été
enlevée; elle avait tenu à emporter avec elle celles qui étaient les
plus précieuses comme souvenirs de famille.

À l'entrée, dans la cour, ceux qui partaient, les pantalons passés dans
les tiges de leurs bottes, les habits serrés à la taille par des
courroies et des ceintures, armés des poignards et des sabres distribués
par Pétia, prenaient congé de ceux qui restaient. Comme toujours, au
moment du départ il arriva que bien des objets furent oubliés ou mal
emballés: aussi les deux heiduques restèrent-ils longtemps aux deux
portières de la voiture, prêts à aider la comtesse à y monter, tandis
que les femmes de chambre apportaient encore en courant des oreillers et
des paquets de toute dimension.

«Elles oublient toujours quelque chose, disait la comtesse. Tu sais
pourtant bien, Douniacha, que je ne puis pas être assise comme cela!»

Et Douniacha, serrant les dents sans répondre, se précipitait, d'un air
fâché, pour arranger de nouveau la place de la comtesse.

«Oh! les gens, les gens!» disait le comte en hochant la tête.

Yéfime, le cocher de la comtesse, le seul en qui elle eût confiance,
perché sur son siège élevé, ne daignait même pas se retourner pour voir
ce qui se passait. Dans sa vieille expérience, il savait fort bien qu'on
ne lui dirait pas de sitôt encore: «En route, à la garde de Dieu!» et
qu'après le lui avoir dit, on l'arrêterait deux fois au moins pour
envoyer chercher des objets oubliés; alors seulement la comtesse
passerait la tête par la portière, en le suppliant, au nom du ciel, de
conduire avec prudence aux descentes. Il savait tout cela; aussi
attendait-il avec un flegme imperturbable, et avec une patience
beaucoup plus grande que celle de son attelage, car l'un des chevaux,
celui de gauche, piaffait et mordillait son frein. Chacun s'assit enfin
dans la large voiture, le marchepied fut relevé, la portière fermée, la
cassette apportée après avoir été oubliée, et la comtesse adressa à son
vieux cocher ses recommandations habituelles. Yéfime se découvrit
lentement, se signa, et le postillon et tous les domestiques firent
comme lui.

«À la garde de Dieu, dit Yéfime en remettant son bonnet, en avant!»

Le postillon lança ses chevaux, le timonier de gauche appuya sur son
collier, les ressorts gémirent et la lourde caisse du carrosse
s'ébranla. Le laquais s'élança sur le siège de la voiture lorsqu'elle
était déjà en marche, et les autres équipages, secoués comme elle en
passant de la cour dans la rue, se mirent en mouvement à sa suite. Tous
les voyageurs se signèrent en passant devant l'église d'en face, et les
domestiques qui restaient à la maison les reconduisirent pendant
quelques pas, en marchant des deux côtés des portières. Natacha avait
rarement éprouvé un sentiment de joie aussi vif qu'en ce moment, où,
assise à côté de sa mère, elle voyait lentement défiler devant ses yeux
les maisons et les murailles de Moscou qu'on abandonnait à son sort.
Passant de temps en temps la tête hors de la portière, elle regardait le
long convoi de blessés qui les précédait, avec la calèche du prince
André en tête. Elle ignorait ce que recouvrait cette capote baissée,
mais, comme c'était la première de la longue file, elle la suivait
toujours des yeux.

Chemin faisant, des convois du même genre débouchèrent en si grand
nombre des rues aboutissantes, que, dans la grande Sadovaïa, les
voitures marchaient sur deux rangs. Devant la tour de Soukharew,
Natacha, qui s'amusait à examiner les allants et les venants, s'écria
tout à coup avec une joyeuse surprise:

«Maman, Sonia, voyez donc, c'est lui!

--Qui donc? Qui cela?

--Mais c'est Besoukhow!...» Et elle se pencha à la portière pour
chercher à reconnaître un homme de forte stature, vêtu d'un caftan de
cocher; rien qu'à le voir, on devinait que ce devait être un
déguisement: il était suivi d'un petit vieillard à figure jaune et
imberbe, enveloppé dans un manteau à collet de frise.

«C'est bien certainement Besoukhow, poursuivit Natacha.

--Quelle idée! Tu te trompes!

--Je vous donne ma tête à couper que c'est lui.... Halte, halte!»
cria-t-elle au cocher.

Celui-ci ne put s'arrêter: les conducteurs des charrettes et des
voitures qui venaient en sens contraire lui enjoignirent, en criant, de
continuer sa route et de ne pas entraver la circulation. Cela n'empêcha
pas les Rostow de distinguer quoique à distance, la grande taille de
Pierre: si ce n'était pas lui, c'était du moins quelqu'un qui lui
ressemblait singulièrement. Le personnage en question marchait le long
du trottoir, la tête inclinée, le visage sérieux, en compagnie du
vieillard imberbe, qui avait tout l'air d'un domestique. Ce dernier,
remarquant les figures qui les examinaient ainsi, toucha légèrement et
avec respect le coude de son maître en lui désignant la voiture. Pierre,
absorbé dans ses rêveries; fut quelque temps avant de comprendre ce
qu'on lui voulait; enfin, levant la tête, et regardant du côté que lui
indiquait son vieux compagnon, il aperçut Natacha, et, sous l'impulsion
irréfléchie du premier mouvement, il courut vers la voiture, mais au
bout de dix pas il s'arrêta subitement. Natacha, toujours penchée en
avant, lui souriait affectueusement.

«Pierre Kirilovitch, venez donc, lui cria-t-elle. Vous me
reconnaissez?... C'est vraiment étonnant!... Que faites-vous là sous ce
déguisement?» ajouta-t-elle en lui tendant la main.

Pierre lui prit la main tout en marchant, car la voiture ne s'était pas
arrêtée, et la baisa gauchement.

«Que vous arrive-t-il donc? lui demanda la comtesse avec intérêt.

--À moi, rien... pourquoi?... Ne m'interrogez pas, répondit-il, sentant
que le regard joyeux de Natacha le pénétrait de son charme.

--Restez-vous à Moscou, ou le quittez-vous?»

Pierre se tut un moment:

«À Moscou? reprit-il, oui c'est bien cela, à Moscou!... Adieu!

--Comme je regrette de ne pas être homme, je serais restée avec vous,
dit Natacha, car ce que vous faites est bien.... Maman, si vous
permettez, je resterai!

--Vous avez été là-bas pendant la bataille, dit la comtesse en
interrompant sa fille.

--Oui, j'y étais, dit Pierre, et demain il y en aura encore une.

--Mais qu'avez-vous? reprit Natacha: vous n'êtes pas comme habitude.

--Ah! ne me questionnez pas, je ne sais rien, mais demain.... Plus un
mot, adieu, adieu! répéta-t-il. Dans quels temps épouvantables...» Et,
laissant passer la voiture, il regagna le trottoir, tandis que Natacha
le suivit longtemps encore de son sourire amical et un peu moqueur.


XVIII


Pierre, depuis sa disparition, demeurait dans l'appartement vide du
défunt Bazdéïew. Voici ce qui s'était passé.

À son réveil, le lendemain de son entrevue avec Rostoptchine, il ne se
rendit pas compte tout d'abord du lieu où il se trouvait, ni de ce qu'on
lui voulait, et lorsque son maître d'hôtel lui nomma, parmi les
personnes qui l'attendaient au salon, le Français qui avait été chargé
de la lettre de sa femme, le sentiment de désespoir et de découragement
auquel il était si facilement enclin s'empara de lui avec plus de
violence que jamais. Tout se brouilla et se confondit dans son cerveau:
il lui sembla qu'il n'avait plus rien à faire sur cette terre, que tout
s'était écroulé et que sa situation était sans issue. Souriant d'un
sourire contraint, se parlant bas à lui-même, tantôt il s'asseyait,
accablé, sur le canapé; tantôt il essayait de voir par le trou de la
serrure les gens qui étaient dans la pièce voisine; tantôt enfin il
prenait un livre et tâchait de lire. Le maître d'hôtel vint une seconde
fois lui annoncer que le Français désirait instamment le voir, ne fût-ce
qu'une, seconde, et qu'un messager de Mme Bazdéïew, qui était forcée de
partir pour la campagne, le priait de sa part d'accepter la garde des
livres du défunt.

«Ah oui! c'est bien, tout de suite... ou plutôt va lui dire que je
viens,» répondit Pierre, qui, aussitôt seul, saisit son chapeau, et se
glissa dans le corridor par une porte dérobée.

Il ne rencontra personne, et parvint ainsi jusqu'au premier palier, d'où
il aperçut le suisse qui se tenait debout devant l'entrée. S'engageant
alors dans un escalier de service qui menait à la cour, il la traversa
sans être remarqué. Mais, en débouchant par la porte cochère, il fut
obligé de passer devant les dvorniks et les cochers, qui le saluèrent
respectueusement. Pierre, pour éviter ces regards curieux, fit alors
comme l'autruche qui cache sa tête dans un fourré, et croit ne pas être
vue; il regarda de côté, doubla le pas et se mit à marcher rapidement.

Après mûre réflexion, ce qui lui parut le plus urgent fut d'aller voir
les papiers et les livres qu'on désirait lui confier. Il prit le premier
isvostchik venu et lui donna l'adresse de la veuve Bazdéïew, qui
demeurait aux étangs du Patriarche. Il regardait de côté et d'autre les
files de véhicules qui emmenaient les partants, et s'appliquait à ne pas
dégringoler du vieux droschki disloqué qui s'avançait lentement avec un
bruit de ferraille: Pierre éprouvait la joyeuse sensation d'un gamin
échappé de l'école. Il lia conversation avec l'isvostchik; l'autre lui
raconta qu'on faisait au Kremlin une distribution d'armes, que le
lendemain on enverrait toute la population au delà de la barrière des
Trois-Montagnes, et que là aurait lieu une grande bataille. Arrivé aux
étangs, Pierre eut quelque peine à retrouver la maison, où il n'était
pas venu depuis longtemps. Ghérassime, le même petit vieillard à figure
ridée et sans barbe qu'il avait vu cinq ans auparavant à Torjok,
répondit au coup qu'il frappa à la porte.

«Est-on à la maison? demanda Pierre.

--Les événements ont forcé madame et ses enfants à se réfugier dans leur
bien de Torjok.

--Laisse-moi entrer tout de même: il faut que je mette les livres en
ordre.

--Venez, venez, monsieur.... Le frère du défunt--que le Ciel ait son
âme!--est resté ici, mais il est bien faible, vous savez.»

Pierre savait aussi qu'il était à moitié abruti, car il buvait comme un
trou.

«Allons, allons!» dit Pierre... et il entra dans l'antichambre, où il se
trouva nez à nez avec un grand vieillard chauve, en robe de chambre, qui
traînait ses pieds nus dans de vieilles galoches, et dont le nez
bourgeonné témoignait de ses habitudes.

À la vue de Pierre, il murmura quelques mots d'un air de mauvaise humeur
et disparut dans les profondeurs du corridor.

«Une grande intelligence, mais bien affaiblie à présent, dit le
domestique.... Voulez-vous entrer dans le cabinet?»

Pierre l'y suivit.

«On y a mis les scellés, comme vous voyez. Sophie Danilovna nous a
ordonné de vous remettre les livres.»

Pierre se retrouvait dans le même cabinet sombre où, du vivant du
Bienfaiteur, il était entré une fois avec un si grand trouble. Depuis sa
mort, ce cabinet était inhabité, et la couche de poussière qui couvrait
tous les meubles lui donnait un aspect encore plus lugubre. Ghérassime
poussa un des volets, il sortit aussitôt de la chambre. Pierre ouvrit
une armoire qui contenait les manuscrits, et en retira une liasse de
documents très précieux: c'étaient les actes originaux des loges
d'Écosse, annotés et expliqués par le Bienfaiteur. Après les avoir
déployés devant lui sur la table, il les parcourut un moment, et finit
par s'oublier dans une profonde rêverie.

Ghérassime, qui entr'ouvrait la porte de temps à autre, trouvait
toujours Pierre dans la même position. Deux heures se passèrent ainsi.
Le vieux serviteur se permit alors de faire un peu de bruit, mais ce fut
inutile, Pierre n'entendit rien.

«Faut-il renvoyer votre isvostchik? lui demanda Ghérassime.

--Ah oui! répondit Pierre, revenant enfin à lui. Écoute, dit-il en
attirant Ghérassime par un bouton de son habit et en le regardant de ses
yeux brillants et humides... Écoute, il y aura une bataille demain, tu
le sais.... Ne me trahis pas, et fais ce que je te dirai.

--Bien, dit laconiquement le vieux. Désirez-vous que je vous apporte à
manger?

--Non, c'est autre chose qu'il me faut, apporte-moi un habillement
complet de paysan et un pistolet.

--Bien!» répondit Ghérassime après avoir réfléchi un moment.

Pierre passa le reste de la journée seul dans cette chambre, sans cesser
d'y marcher de long en large, et le vieux serviteur l'entendit même se
parler tout haut à plusieurs reprises. Il se coucha enfin dans le lit
qui lui avait été préparé. Ghérassime, dans sa longue vie de domestique,
avait vu bien des choses extraordinaires: aussi ne fut-il pas très
surpris de l'étrange humeur de Pierre, et il était content d'avoir
quelqu'un à servir. Le même soir il lui procura sans difficulté le
caftan et le bonnet, et lui promit un pistolet pour le lendemain matin.
Le vieil ivrogne idiot parut deux fois sur le seuil de la porte pendant
la soirée: traînant toujours ses chaussures éculées, il s'arrêtait d'un
air hébété pour regarder Pierre, et, dès que celui-ci se retournait, il
croisait en grognant les pans de sa robe de chambre et s'éloignait au
plus vite. C'est pendant que Pierre, ainsi déguisé en cocher, allait
avec Ghérassime acheter un pistolet, qu'il rencontra les Rostow.


XIX



Dans la nuit du 13 septembre, Koutouzow donna l'ordre aux troupes de se
replier par Moscou sur la route de Riazan. Les premiers régiments se
mirent en marche la nuit; ils avançaient posément et sans se presser,
mais, lorsque au point du jour, en arrivant au pont de Dorogomilow, ils
aperçurent devant eux une foule innombrable envahissant le pont,
s'étageant sur les hauteurs, se répandant par les rues et les carrefours
et arrêtant la circulation; quand ils se sentirent suivis par une masse
tout aussi considérable de gens qui les poussaient en avant, les
soldats, emportés par ce double mouvement, se précipitèrent en désordre
sur le pont, sur les barques et jusque dans l'eau. Quant à Koutouzow, il
traversa Moscou par des rues détournées. À dix heures du matin, le 14
septembre, il ne restait plus que l'arrière-garde dans le faubourg de
Dorogomilow: tout le reste de l'armée avait opéré son passage.

À la même heure, Napoléon, à cheval au milieu de ses troupes, examinait,
du haut de la montagne Poklonnaïa, le panorama qui se déroulait devant
ses yeux. Du 7 au 14 septembre, depuis Borodino jusqu'à l'entrée de
l'ennemi, pendant toute cette semaine mémorable et agitée, il faisait à
Moscou ce beau temps d'automne qu'on accepte toujours comme une agréable
surprise, alors que les rayons du soleil, bas à l'horizon, scintillent
dans l'air pur en éblouissant la vue et projettent une chaleur plus
forte qu'au printemps; alors que la poitrine se gonfle et se dilate en
aspirant les brises parfumées; alors que les nuits sont encore tièdes et
que leurs ténèbres s'illuminent d'une pluie d'étoiles dorées, dont le
mystérieux spectacle effraye les uns et réjouit les autres. La lumière
du matin inondait Moscou d'un éclat féerique. Étendue aux pieds de la
Poklonnaïa avec ses jardins, ses églises, sa rivière, ses coupoles
brillantes comme des lingots d'or, aux rayons du soleil, ces
constructions fantastiques d'une architecture étrange, la ville semblait
vivre de sa vie habituelle! Napoléon éprouvait, en la contemplant, cette
curiosité inquiète et pleine de convoitise que provoque chez un
conquérant l'aspect de moeurs inconnues et étrangères. Il constatait
dans cette grande cité une exubérance de vie, dont il distinguait, du
haut de la montagne, les indices infaillibles, et il entendait pour
ainsi dire la respiration haletante de ce grand corps étendu devant lui.
Chaque coeur russe, en contemplant Moscou, se dit que c'est une mère,
tandis que tout étranger, sans même se rendre compte de son rôle
maternel, reste frappé de son caractère essentiellement féminin.
Napoléon le comprit.

«Cette ville asiatique, avec ses innombrables églises, Moscou la sainte,
la voilà donc enfin, cette ville fameuse! Il était temps!» dit-il en
descendant de cheval, et, faisant déployer devant lui le plan de Moscou,
il manda l'interprète Lelorgne d'Ideville. «Une ville occupée par
l'ennemi ressemble à une ville qui a perdu son honneur[16],» pensait-il,
ainsi qu'il l'avait dit à Toutchkow à Smolensk. Surpris de voir réalisé
ce rêve longtemps caressé, et qui lui avait paru si difficile à
atteindre, c'était dans ce sentiment qu'il admirait la beauté orientale
couchée à ses pieds. Ému, terrifié presque par la certitude de sa
possession, il portait ses yeux autour de lui, et étudiait le plan dont
il comparait les détails avec ce qu'il voyait.

«La voilà donc, cette fière capitale, se disait-il, la voilà à ma
merci! Où est donc Alexandre, et qu'en pense-t-il? Je n'ai qu'à dire un
mot, à faire un signe, et la capitale des Tsars sera à jamais détruite.
Mais ma clémence est toujours prompte à descendre sur les vaincus! Aussi
serai-je miséricordieux envers elle: je ferai inscrire sur ses antiques
monuments de barbarie et de despotisme des paroles de justice et
d'apaisement. Du haut du Kremlin, je dicterai de sages lois; je leur
ferai comprendre ce qu'est la vraie civilisation, et les générations
futures des boyards seront forcées de se rappeler avec amour le nom de
leur conquérant: «Boyards, leur dirai-je tout à l'heure, je ne veux pas
profiter de mon triomphe pour humilier un souverain que j'estime, je
vous proposerai des conditions de paix dignes de vous et de mes
peuples!» Ma présence les exaltera, car, comme toujours je leur parlerai
avec netteté et avec grandeur.

--Qu'on m'amène les boyards[17]!» s'écria-t-il en se tournant vers sa
suite, et un général s'en détacha aussitôt pour aller les chercher.

Deux heures s'écoulèrent. Napoléon déjeuna et retourna au même endroit
pour y attendre la députation. Son discours était prêt, plein de dignité
et de majesté, d'après lui du moins! Entraîné par la générosité dont il
voulait accabler la capitale, son imagination lui représentait déjà une
réunion dans le palais des Tsars, où les grands seigneurs russes se
rencontreraient avec les seigneurs de sa cour. Il nommait un préfet qui
lui gagnerait le coeur des populations, il distribuait des largesses aux
établissements de bienfaisance, pensant que si en Afrique il avait cru
devoir se draper d'un burnous et aller se recueillir dans une mosquée,
ici à Moscou il devait se montrer généreux, à l'exemple des Tsars.

Pendant qu'il rêvait ainsi, s'impatientant de ne pas voir venir les
boyards, ses généraux inquiets délibéraient entre eux à voix basse, car
les envoyés partis à la recherche des députés étaient revenus annoncer,
d'un air consterné, que la ville était vide, et que tout le monde la
quittait. Comment communiquer cette nouvelle à Sa Majesté sans la placer
dans une situation ridicule, la plus terrible de toutes les situations?
Comment lui avouer qu'au lieu des boyards si impatiemment attendus, il
n'y avait plus dans la ville que des gens surexcités par l'ivresse! Les
uns soutenaient qu'il fallait à tout prix réunir une députation
quelconque; les autres conseillaient de dire, avec habileté et avec
prudence, toute la vérité à l'Empereur. Le cas était grave et
difficile.

«C'est impossible... se disait la suite... mais il faudra bien pourtant
qu'il le sache.» Et personne ne se décidait à parler.

L'Empereur, qui avait continué à se bercer de ses rêves de grandeur,
sentit enfin, avec son instinct et sa finesse de grand comédien, que cet
instant imposant perdait de sa solennité en se prolongeant outre mesure.
Il fit un geste, et un coup de canon retentit: c'était un signal;
aussitôt les troupes qui entouraient Moscou y entrèrent au pas accéléré
par les différentes barrières, en se dépassant les unes les autres, au
milieu des tourbillons de poussière qu'elles soulevaient dans leur
marche, et en remplissant l'air de clameurs assourdissantes. Entraîné
par l'enthousiasme de ses soldats, Napoléon s'avança avec eux jusqu'à la
barrière de Dorogomilow; là il s'arrêta, descendit de cheval et se
remit à marcher, dans l'attente de la députation qu'il s'attendait à
voir paraître.


XX


Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de
vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche
dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais
de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi
quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le
parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque
plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui
se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant
avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse
la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les
recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par
l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes
effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes,
prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour
la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières
se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel,
bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour
butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des
frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit
de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel,
accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le
résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie
inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes,
errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces
parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs
ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent
des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes,
dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans
sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction:
les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur
virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons
voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes
habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent
lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de
vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent
voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit
deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient
une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une
abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent
paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques
survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle
et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère
comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres
desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles
tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on
ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui
semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané
et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu
qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de
l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant
alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en
retire les derniers rayons.

Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés
allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,
sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et
inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en
attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait
comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions
imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur
celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en
silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de
service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement
invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il
s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre
avait raté!


XXI


Les troupes russes traversèrent Moscou depuis deux heures de la nuit
jusqu'à deux heures de l'après-midi, entraînant à leur suite les
derniers habitants et des blessés. Pendant qu'elles encombraient les
ponts de Pierre, de la Moskva et de la Yaouza, et qu'elles y étaient
acculées sans pouvoir avancer, une foule de soldats, profitant de ce
temps d'arrêt, retournaient sur leurs pas et se glissaient furtivement
le long de Vassili-Blagennoï jusque sur la place Rouge, où ils
pressentaient qu'ils pourraient sans grand'peine faire main basse sur le
bien d'autrui. Les passages et les ruelles du Gostinnoï-Dvor[19] étaient
également envahis par une masse d'individus qu'y poussait le même motif.
On n'entendait plus les appels intéressés des boutiquiers; il n'y avait
plus de marchands ambulants, plus de foule bariolée, plus de femmes
occupées à faire leurs emplettes; on ne voyait que des soldats sans
armes, entrant dans les magasins les mains vides et en ressortant les
mains pleines. Les quelques marchands qui étaient restés sur place
erraient ahuris, ouvraient et refermaient leurs boutiques, et en
tiraient au hasard tout ce qu'ils pouvaient, pour le confier ensuite à
leurs commis, qui l'emportaient en lieu sûr. Sur la place du
Gostinnoï-Dvor, des tambours battaient le rappel, mais leur roulement ne
rappelait plus à la discipline les soldats maraudeurs, qui s'enfuyaient
au contraire au plus vite, pendant qu'à travers cette foule d'allants et
venants passaient quelques hommes vêtus de caftans gris et la tête
rasée. Deux officiers, l'un ceint d'une écharpe et monté sur un mauvais
cheval gris foncé, l'autre en manteau et à pied, causaient ensemble au
coin de l'Iliinka; un troisième, également à cheval, les rejoignit.

«Le général a ordonné de les chasser tous, coûte qui coûte!... La moitié
des hommes s'est enfuie!...

--Où allez-vous?» cria-t-il à trois fantassins qui, relevant les pans
de leurs capotes, se faufilaient devant lui pour reprendre leur rang.

--Le moyen de les rassembler!... Il faut hâter le pas, pour que les
derniers ne fassent pas comme le reste.

--Mais comment avancer? Le pont est encombré!

--Voyons, allez, chassez-les devant vous!» s'écria un vieil officier.

Celui qui portait l'écharpe descendit de cheval, appela le tambour et se
plaça avec lui sous l'arcade. Quelques soldats se mirent à courir avec
la foule. Un gros marchand, avec des joues enluminées et bourgeonnées,
et une expression cupide et satisfaite, s'approcha de l'officier en
gesticulant.

«Votre Noblesse, dit-il d'un air dégagé, accordez-nous votre protection.
Cela nous est bien égal à nous, c'est une bagatelle et s'il ne s'agit
que de contenter un honnête homme comme tous, nous trouverons bien
toujours deux morceaux de draps à votre service, car nous sentons
que.... Mais ceci c'est du brigandage!... S'il y avait au moins une
patrouille, si l'on avait donné le temps de fermer!»

Quelques autres marchands se rapprochèrent de lui.

«À quoi sert de se lamenter pour une telle misère? dit avec gravité l'un
d'eux. Pleure-t-on ses cheveux lorsqu'on vous tranche la tête? Libre à
eux de prendre ce qu'ils veulent, ajouta-t-il en se tournant vers
l'officier avec un geste énergique.

--Il t'est bien facile, à toi, de parler, Ivan Sidoritch, reprit le
premier marchand d'un ton grognon.... Venez, Votre Noblesse, venez.

--Je sais ce que je dis, reprit le vieux. N'ai-je pas, moi aussi trois
boutiques, et pour cent mille roubles de marchandises? Comment espérer
de sauver son bien, puisque les troupes s'en vont?... La volonté de Dieu
est plus forte que la nôtre!

--Venez, répéta le premier marchand en saluant l'officier qui le
regardait indécis. Après tout, que m'importe! dit-il tout à coup en
s'éloignant à grands pas.

D'une boutique entr'ouverte partaient des jurons et le bruit d'une
lutte.... Il était sur le point d'y entrer pour voir ce qui s'y passait
lorsqu'un homme en caftan gris, la tête rasée, en fut rejeté avec
violence. Cet homme sauta lestement, en se pliant en deux, entre les
marchands et l'officier et disparut dans la foule, tandis que ce dernier
se précipitait sur les soldats qui envahissaient la boutique. À ce
moment de grands cris éclatèrent sur le pont de la Moskva.

«Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il?» s'écria l'officier en s'élançant sur la
place à la suite de son camarade.

En y arrivant, il vit deux canons enlevés de leurs affûts, des
charrettes renversées et l'infanterie qui marchait, bousculant des gens
qui couraient comme des fous. Des soldats riaient en regardant une
grande télègue chargée d'une montagne d'effets, sur le sommet de
laquelle une femme se cramponnait, en poussant des cris désespérés, à un
fauteuil d'enfant, les pieds en l'air, pendant que quatre chiens
courants attachés par une longue laisse à cette même charrette se
serraient l'un contre l'autre. D'après ce que l'officier apprit de ses
camarades, les clameurs des passants et les lamentations de la femme
avaient eu pour cause une indicible panique. Le général Yermolow, en
apprenant que les soldats se répandaient dans les boutiques, que les
habitants s'entassaient aux abords du pont, avait fait enlever deux
pièces de leurs affûts pour faire croire à la populace qu'on allait
balayer la place. Affolée de peur, la foule avait escaladé les
charrettes, et, en les renversant, en se poussant, et en hurlant, elle
avait fini par laisser le passage libre, permettant ainsi aux troupes de
continuer leur marche.


XXII


Au coeur même de la ville, les rues étaient désertes, les portes
cochères et les boutiques fermées; dans le voisinage des cabarets on
entendait de côté et d'autre des chants d'ivrognes ou des cris isolés,
mais aucun bruit de voitures ou de chevaux ne résonnait sur le pavé, et
les pas de quelques rares piétons en troublaient seuls la triste
solitude. La Povarskaïa était plongée dans le même silence que les
autres rues: des bottes de foin, des bouts de cordes et des planches
gisaient éparpillés dans la grande cour de la maison Rostow, que ses
propriétaires avaient abandonnée avec son riche mobilier; on n'y voyait
âme qui vive, et cependant quelqu'un jouait du piano dans le salon:
c'était Michka, le petit-fils de Vassilitch, qui, resté avec lui,
s'amusait à faire résonner les touches de l'instrument, tandis que le
dvornik, le poing sur la hanche, planté devant une grande glace,
souriait gracieusement à sa propre image.

«Comme je suis habile, oncle Ignace! dit le gamin en tapant des mains
sur le clavier.

--Je crois bien, répondit Ignace en continuant à contempler la figure
épanouie qui lui renvoyait ses sourires.

--Oh! les paresseux, les vilains paresseux! s'écria soudain derrière
eux la voix de Mavra Kouzminichna, qui était entrée à pas de loup. Je
vous y prends!... Voyez donc cette grosse face qui se montre les dents,
pendant que rien n'est rangé et que Vassilitch n'en peut plus de
fatigue.»

Le dvornik cessa de sourire, arrangea sa ceinture et sortit de la
chambre, en baissant les yeux avec soumission.

«Moi, petite tante, je me repose.

--Ah! oui-da, galopin, va-t'en vite préparer le samovar pour ton
grand-père.» Et Mavra Kouzminichna essuya la poussière dont les meubles
étaient couverts, ferma le piano, poussa un profond soupir, et quitta le
salon, dont elle ferma la porte à clef. Puis elle s'arrêta dans la cour
et se demanda ce qu'elle allait faire: irait-elle prendre le thé chez
Vassilitch, ou achever sa besogne dans le garde-meuble? Tout à coup des
pas précipités retentirent dans la rue déserte et s'arrêtèrent à la
petite porte, dont le loquet fut vivement secoué sous l'effort qu'on
faisait pour l'ouvrir.

«Qui est là? Que voulez-vous? s'écria Mavra Kouzminichna.

--Le comte, le comte Ilia Andréïévitch Rostow?

--Qui êtes-vous?

--Je suis un officier, et j'ai besoin de le voir,» répondit une voix
d'un timbre agréable.

Mavra Kouzminichna ouvrit la petite porte, et vit effectivement devant
elle un jeune officier de dix-huit ans, qui avait un grand air de
ressemblance avec les Rostow.

«Ils sont partis, partis hier au soir, lui dit-elle affectueusement.

--Ah! quel guignon! J'aurais dû venir hier,» murmura le jeune homme avec
regret.

Pendant ce temps la vieille ménagère examinait avec attention et
sympathie ces traits qui lui étaient si familiers, et le manteau déchiré
et les bottes usées du survenant.

«Pourquoi aviez-vous besoin du comte?

--Oh! maintenant il est trop tard,» répondit l'officier désappointé,
faisant un pas pour s'en aller.

Il s'arrêta malgré lui, indécis.

«C'est que, dit-il, je suis un parent du comte; il a toujours été très
bon pour moi, et vous voyez, ajouta-t-il en montrant, avec un bon et
honnête sourire, ses bottes et sa capote.... Je n'ai plus le sou, et je
voulais demander au comte...»

Mavra Kouzminichna ne lui donna pas le temps d'achever.

«Attendez un instant!...» Et, se retournant brusquement, elle se
dirigea en courant du côté de la seconde cour, où elle demeurait.

Pendant ce temps l'officier examinait ses bottes en souriant
mélancoliquement.

«Quel dommage d'avoir manqué mon oncle! Quelle bonne vieille! mais où
est-elle donc allée? Il faut pourtant que je lui demande par quelles
rues je dois passer pour rattraper mon régiment, qui doit bien
certainement être déjà à la barrière Rogojskaïa!»

À ce moment il vit Mavra Kouzminichna qui revenait vers lui d'un air
résolu, quoique légèrement embarrassé, et tenait dans ses mains un
mouchoir à carreaux; arrivée à quelques pas du jeune homme, elle le
défit, et en tira un assignat de vingt-cinq roubles qu'elle lui offrit
brusquement.

«Si Son Excellence était à la maison, il aurait sans doute... mais
aujourd'hui que...»

La vieille s'arrêta confuse, tandis que le jeune officier acceptait
gaiement son argent et la remerciait avec effusion.

«Que Dieu soit avec vous!» répéta-t-elle en reconduisant le jeune homme,
qui s'élança par les rues solitaires pour rejoindre au plus vite son
régiment au pont de la Yaouza. Mavra Kouzminichna le regarda s'éloigner,
et resta quelques instants, les yeux pleins de larmes, devant la porte,
qu'elle avait soigneusement refermée. Elle l'avait perdu de vue depuis
longtemps, elle était encore tout entière au sentiment de tendresse et
de pitié maternelles que lui inspirait ce jeune garçon qu'elle ne
connaissait pas!


XXIII


À l'étage inférieur d'une maison inachevée de la Varvarka, il y avait un
cabaret que remplissaient en ce moment des cris et des chants
d'ivrognes. Assis autour des tables d'une chambre basse et malpropre,
une dizaine d'ouvriers, gris, débraillés, les yeux troubles, chantaient
à tue-tête; mais on voyait bien qu'ils se forçaient, car la sueur
ruisselait sur leurs fronts; ils ne chantaient pas pour leur plaisir,
mais bien pour faire voir qu'ils étaient en gaieté et qu'ils faisaient
bombance. L'un d'eux, un jeune homme blond de haute taille, vêtu d'un
sarrau bleu, aurait pu passer à la rigueur pour un joli garçon, si ses
lèvres serrées et minces, toujours en mouvement, et ses yeux fixes et
sombres, n'eussent donné à sa physionomie une expression étrange et
méchante. Il paraissait diriger le choeur, et battait solennellement la
mesure, en faisant aller de droite et de gauche au-dessus de leurs têtes
son bras blanc, que sa manche retroussée laissait voir en entier.
Entendant tout à coup, au milieu de la chanson, le bruit d'une lutte à
coups de poing, il s'écria d'un ton de commandement:

«Assez, enfants, on se bat là-bas, à la porte!» Et, relevant pour la
centième fois sa manche qui retombait toujours, il sortit de la salle,
suivi de ses camarades.

C'étaient comme lui des ouvriers que le cabaretier régalait en payement
de cuirs de différentes sortes qu'ils lui avaient apportés de leur
fabrique. Quelques forgerons du voisinage s'imaginant, au tapage, qu'il
s'y passait quelque chose d'extraordinaire, essayèrent d'y pénétrer,
mais une querelle s'était engagée sur le seuil de la porte entre le
cabaretier et un maréchal ferrant; ce dernier fut violemment repoussé,
et alla tomber, la face contre terre, au beau milieu de la rue. Un de
ses compagnons se jeta alors sur le cabaretier, et pressa de tout son
poids sur sa poitrine, mais, au même moment, apparut le jeune gars à la
manche retroussée, qui, lui assenant un vigoureux coup de poing, s'écria
avec fureur:

«Enfants, on assassine les nôtres!»

Le maréchal ferrant se releva la figure ensanglantée, et cria d'un ton
lamentable:

«À la garde! on tue, on a tué un homme!... au secours!

--Ah! seigneur Dieu, on a tué, tué un homme!» répéta en glapissant une
femme à la porte cochère d'à côté.

La foule se rassembla autour du malheureux.

«Ce n'est donc pas assez de voler le pauvre peuple et de lui arracher sa
dernière chemise, tu viens encore de tuer un homme, brigand de
cabaretier!»

Le jeune homme blond, debout à l'entrée, portait alternativement son
regard terne du cabaretier au maréchal ferrant, comme s'il cherchait
avec qui se prendre de querelle.

«Scélérat! hurla-t-il tout à coup en se jetant sur le premier...,
Liez-le vite, mes enfants.

--Me lier, moi?» s'écria le cabaretier, et, se débarrassant de ses
assaillants par un mouvement violent, il arracha son bonnet de dessus sa
tête et le lança à terre. On aurait dit que cet acte avait une
signification menaçante et mystérieuse, car les ouvriers s'arrêtèrent à
l'instant.

«Je suis pour l'ordre, mon camarade, et je sais mieux que personne ce
que c'est que l'ordre.... Je n'ai qu'à aller trouver l'officier de
police.... Ah! tu crois que je n'irai pas? Il est défendu de faire du
désordre aujourd'hui dans la rue... entends-tu bien? continua le
cabaretier en ramassant son bonnet; eh bien! allons-y, poursuivit-il en
se mettant en marche, avec le jeune gars, le maréchal ferrant, les
ouvriers et les passants ameutés, qui criaient et hurlaient en choeur.

--Allons-y! Allons-y!»

Au coin de la rue, devant une maison dont les volets étaient fermés et
sur la façade de laquelle se balançait l'enseigne d'un bottier, se
tenaient groupés une vingtaine d'ouvriers cordonniers; leurs vêtements
étaient usés, et l'épuisement causé par la faim se lisait sur leurs
figures maigres et abattues. «N'aurait-il pas dû nous payer notre
travail? disait l'un d'eux en fronçant les sourcils.... Mais non, il a
sucé notre sang et il se croit quitte: il nous a lanternés toute la
semaine, et au dernier moment il a filé.» À la vue de l'autre groupe qui
s'avançait l'ouvrier se tut, et, poussé par une curiosité inquiète, se
joignit à lui avec tous ses compagnons.

«Où va-t-on? Ah! nous le savons bien!... Nous allons trouver l'autorité.

--C'est donc vrai que les nôtres ont eu le dessous?

--Que croyais-tu donc?... Écoute ce qu'on raconte!»

Pendant que les questions et les réponses se croisaient en tous sens,
le cabaretier profita du tumulte pour s'échapper sans être vu et
retourner chez lui. Le jeune gars, qui n'avait pas remarqué la
disparition de son ennemi, continua à pérorer en agitant son bras nu, et
en attirant par ses gestes toute l'attention des curieux, qui espéraient
en obtenir un éclaircissement de nature à les rassurer.

«Il dit qu'il connaît la loi, qu'il sait ce que c'est que l'ordre?...
Mais est-ce que l'autorité n'est pas là pour ça?... N'ai-je pas raison,
camarades?... Est-ce qu'on peut rester sans autorité? mais alors on
pillera, quoi!

--Bêtises que tout cela! dit quelqu'un dans la foule. Est-ce possible
qu'on abandonne ainsi Moscou?... Quelqu'un s'est moqué de toi et tu
l'as cru!... Tu vois bien tout ce qui passe de troupes, et tu t'imagines
qu'on va le laisser entrer comme cela, «lui»!... L'autorité est là pour
l'empêcher. Écoute donc ce que dit celui-là!» ajouta-t-il en désignant
le jeune gars.

Près de l'enceinte de Kitaï-Gorod, quelques hommes entouraient un
individu en manteau qui lisait un papier.

«C'est l'oukase qu'on lit, l'oukase!» disait-on de côté à d'autre, et
tout le monde se porta de ce côté.

Lorsque la foule entoura l'homme au papier, celui-ci parut embarrassé,
mais, à la demande du jeune gars, il en recommença la lecture d'une voix
légèrement tremblante: c'était la dernière affiche de Rostoptchine, du
31 août.

«Je pars demain matin pour voir Son Altesse (Son Altesse! répéta en
souriant et d'un ton solennel le jeune gars) pour me concerter avec
elle, agir ensemble et aider les troupes à détruire les brigands, que
nous renverrons au diable. Je reviendrai pour dîner, je me remettrai à
la besogne, et alors, nous agirons ferme, et nous «lui» donnerons une
bonne raclée!»

Les derniers mots furent accueillis par un profond silence. Le jeune
gars baissa la tête d'un air sombre: il était évident que personne ne
les avait compris, et la phrase «je reviendrai pour dîner» produisit
surtout une triste impression sur l'auditoire. L'esprit du peuple était
monté à un tel diapason, que cette niaiserie vulgaire était malsonnante
à ses oreilles. Chacun aurait pu s'exprimer ainsi, par conséquent un
oukase émanant d'une autorité supérieure n'aurait pas dû se le
permettre. Personne, pas même le jeune gars, dont les lèvres s'agitaient
convulsivement, n'interrompit ce morne silence.

«Il faut aller le lui demander.... Tiens, le voilà!... Il nous
l'expliquera sans doute!» dirent tout à coup plusieurs voix, et
l'attention de la foule se porta sur un personnage dont la voiture,
accompagnée de deux dragons à cheval, venait de déboucher sur la place.

C'était le grand-maître de police, qui, par ordre du comte, était allé
le matin même mettre le feu aux barques. Il rapportait de cette
expédition une somme d'argent considérable, qu'il avait pour le moment,
soigneusement déposée dans ses poches. À la vue de la foule qui venait
vers lui, il donna l'ordre à son cocher de s'arrêter.

«Qu'est-ce? demanda-t-il en s'adressant aux premiers qui l'approchaient
timidement de lui. Qu'y a-t-il? répéta-t-il, n'en ayant pas reçu de
réponse.

--Votre Noblesse, c'est... ce n'est rien! répondit l'homme au manteau:
ils sont prêts, pour obéir à Son Excellence, et pour faire leur devoir,
à risquer leur vie.... Ce n'est pas une émeute, Votre Noblesse, mais
comme il est dit de la part du comte...

--Le comte n'est pas parti: il est ici et on ne vous oubliera pas!...
Avance!» cria le grand-maître de police au cocher.

La foule s'était arrêtée, en serrant de près ceux qu'elle supposait
avoir entendu les paroles du représentant du pouvoir; mais, lui, elle le
laissa néanmoins s'éloigner. Le grand-maître de police jeta sur elle un
regard effrayé, et murmura quelques mots à son cocher, qui lança ses
chevaux à fond de train.

«On nous trompe, mes enfants! Allons le trouver lui-même.... Ne lâchons
pas celui-là! Qu'il nous rende compte! Arrête! Arrête!» Et tous se
précipitèrent en désordre à la poursuite du grand-maître de police.


XXIV


Dans la soirée du 1er septembre, le comte Rostoptchine eut une entrevue
avec Koutouzow, et en revint profondément blessé. Comme il n'avait pas
été invité à faire partie du conseil de guerre, sa proposition de
prendre part à la défense de la ville passa inaperçue, et il fut
profondément surpris de l'opinion qu'on se faisait dans le camp sur la
tranquillité de la capitale, dont le patriotisme n'était, aux yeux de
certains grands personnages, qu'une question secondaire et sans portée.
Après s'être fait servir à souper, il s'étendit tout habillé sur un
canapé, mais, entre minuit et une heure, on le réveilla pour lui
remettre une dépêche de Koutouzow, apportée par un exprès. Il lui
annonçait la retraite de l'armée par la grand'route de Riazan au delà de
Moscou, et lui demandait de vouloir bien envoyer la police pour
faciliter aux troupes le passage à travers la ville. Cette nouvelle n'en
fut pas une pour le comte; il l'avait pressentie bien avant son
entretien avec Koutouzow, le lendemain même de Borodino. En effet, les
généraux qui en arrivaient répétaient en choeur qu'une seconde bataille
était impossible, et alors, sur l'ordre du général en chef, on avait
enlevé de la ville tout ce qui appartenait au Trésor ainsi qu'au
mobilier de la Couronne. Cependant cet ordre, communiqué sous la forme
d'un simple billet de Koutouzow et reçu la nuit pendant son premier
sommeil, le surprit et l'irrita au dernier point.

Dans la suite, lorsqu'il se plut à expliquer ce qu'il avait fait à cette
époque, le comte Rostoptchine répéta à différentes reprises dans ses
_Mémoires_ que son but était de maintenir la tranquillité à Moscou et
d'en faire sortir les habitants. Si telle était véritablement son
intention, sa conduite devient irréprochable. Mais pourquoi alors ne
sauve-t-on pas les richesses de la ville, les armes, les munitions, la
poudre, le blé? Pourquoi trompe-t-on et ruine-t-on des milliers
d'habitants en leur disant que Moscou ne sera pas livré?

«Pour y maintenir la tranquillité,» nous répond le comte Rostoptchine.
Pourquoi alors emporte-t-on des monceaux de paperasses inutiles,
l'aérostat de Leppich, etc., etc.?

«Pour qu'il ne reste plus rien en ville,» répond encore le comte. Si
l'on admet cette manière de voir, chacun de ses actes est justifié.

Les atrocités de la Terreur en France n'avaient aussi soi-disant en vue
que la tranquillité du peuple. Sur quoi donc le comte Rostoptchine
fondait-il ses craintes de voir éclater une révolution à Moscou, lorsque
les habitants s'en éloignaient et que les troupes se repliaient? Ni là
ni sur aucun autre point de la Russie, il ne se passa rien qui, de près
ou de loin, ressemblât à une révolution.

Le 1er et le 2 septembre, plus de dix mille hommes étaient restés à
Moscou, et, sauf au moment où la foule ameutée s'était réunie sur
l'ordre du gouverneur général dans la cour de son hôtel, nul désordre ne
se produisit. Il n'y avait aucun motif d'en craindre quand même on
aurait annoncé l'abandon de la ville après Borodino, au lieu de soutenir
le contraire, de distribuer des armes, et de prendre ainsi toutes les
mesures capables d'entretenir l'effervescence de la population.

Rostoptchine était d'un tempérament sanguin et emporté, il avait
toujours vécu et agi dans les hautes sphères administratives, aussi ne
connaissait-il pas, malgré son véritable patriotisme, le peuple qu'il
s'imaginait tenir en main. Depuis l'entrée de l'ennemi dans le pays, il
se complaisait à jouer le rôle du moteur dirigeant et suprême dans le
mouvement national du coeur de la Russie. Il s'imaginait guider non
seulement les actes matériels des habitants, mais encore leurs
dispositions morales, au moyen de ses affiches et de ses proclamations
écrites dans un style de cabaret dont le peuple ne fait aucun cas dans
son milieu, et qui le déconcerte à plus forte raison sous la plume de
ses supérieurs. Ce rôle lui plaisait, il s'y était complètement
identifié, et la nécessité d'y renoncer avant d'avoir accompli un
exploit héroïque le surprit à l'improviste. Il sentit le terrain manquer
sous ses pieds, et il ne sut plus quelle conduite tenir. Bien qu'il
l'eût pressenti depuis longtemps. Jusqu'au dernier moment il refusa de
croire à l'abandon de Moscou et ne fit rien en vue de cette éventualité.
C'était contre sa volonté que les habitants quittaient la ville, et ce
n'était qu'avec une extrême difficulté qu'il accordait aux
fonctionnaires l'autorisation de mettre en sûreté les archives des
tribunaux.

Toute son énergie, toute son activité tendaient à entretenir dans la
population la haine patriotique et la confiance en soi-même, dont il
était imbu plus que personne. Quant à juger jusqu'à quel point cette
énergie et cette activité furent comprises et partagées par le peuple,
c'est là une question qui n'est pas encore résolue. Mais lorsque les
événements prirent, en se développant, leurs véritables proportions
historiques, lorsque les paroles furent impuissantes pour exprimer la
haine de l'ennemi et qu'il ne fut plus possible de l'épancher dans
l'ardeur d'une bataille, lorsque la confiance en soi-même ne suffit plus
à la défense de Moscou, lorsque tout le peuple s'écoula comme un torrent
en emportant son bien, et en manifestant, par cet acte négatif, la force
du sentiment national dont il était animé, alors le rôle choisi par le
comte Rostoptchine se trouva soudain un non-sens, et il se sentit seul,
faible, ridicule, et d'autant plus irrité, qu'il se sentait coupable.
Tout ce que Moscou contenait lui avait été confié, et rien ne pouvait
plus être emporté! «Qui est responsable? se disait-il. Ce n'est
cependant pas moi. Tout était prêt, je tenais Moscou dans mes deux
mains, et voilà ce qu'ils ont décidé.... Traîtres! brigands!
s'écriait-il avec rage, sans préciser quels étaient ces traîtres et ces
brigands qu'il invectivait, poussé par le besoin de haïr ceux qui,
d'après lui, l'avaient placé dans cette ridicule situation.

Il passa toute la nuit à donner des ordres qu'on venait lui demander de
tous les quartiers. Ses intimes ne l'avaient jamais vu aussi sombre, ni
aussi intraitable.

«Excellence, on est venu des Apanages, du Consistoire, de l'Université,
du Sénat, de la maison des Enfants-Trouvés!... Les pompiers, le
directeur de la prison, celui de la maison des fous, demandent ce qu'ils
ont à faire!» Et toute la nuit se passa ainsi.

Le comte faisait des réponses brèves et sévères, uniquement destinées à
donner à entendre qu'il ne prenait pas sur lui la responsabilité des
instructions données, et la rejetait sur ceux qui avaient réduit tout
son travail à néant.

«Dis à cet imbécile de veiller à ses archives, et à cet autre de ne pas
m'adresser de sottes questions à propos de ses pompiers.... Puisqu'il y
a des chevaux, qu'ils partent pour Vladimir. A-t-il envie de les laisser
aux Français?

--Excellence, l'inspecteur de la maison des fous est arrivé que doit-il
faire?

--Qu'ils partent, qu'ils partent tous, et qu'il lâche les fous dans la
ville! Puisque nous avons des fous qui commandent les armées, il est
juste que ceux-là soient aussi rendus à la liberté.»

Lorsqu'on lui demanda ce qu'il fallait faire des prisonniers, le comte
s'écria avec colère, en s'adressant au surveillant:

«Faut-il donc te donner deux bataillons pour les escorter? Il n'y en a
pas! Eh bien, qu'on les lâche!

--Mais, Excellence, il y a aussi des prisonniers politiques, Metchkow et
Vérestchaguine.

--Vérestchaguine? On ne l'a donc pas pendu? Qu'on l'amène!»


XXV


Vers neuf heures du matin, lorsque les troupes commencèrent à traverser
la ville, personne ne vint plus fatiguer le comte de demandes
inopportunes: ceux qui partaient, comme ceux qui restaient, n'avaient
plus désormais besoin de lui. Il avait commandé sa voiture pour aller à
Sokolniki, et, en attendant qu'elle fût prête, il s'étendit, les bras
croisés et la figure renfrognée.

En ce temps de paix, lorsque le moindre administrateur s'imagine
complaisamment que si ses administrés vivent, c'est uniquement grâce à
ses soins, c'est dans la conscience de son incontestable utilité qu'il
trouve la récompense de ses peines. Tant que dure le calme, le pilote
qui, de son frêle esquif, indique au lourd vaisseau de l'État la route
qu'il doit suivre croit, en le voyant s'avancer, et cela se comprend,
que ce sont ses efforts personnels qui poussent l'immense bâtiment.
Mais qu'une tempête s'élève, que les vagues entraînent le vaisseau,
l'illusion n'est plus possible, le bâtiment suit seul sa marche
majestueuse, et le pilote, qui tout à l'heure encore était le
représentant de la toute-puissance, devient un être faible et inutile.
Rostoptchine le sentait, et il en était profondément froissé.

Le grand-maître de police, celui-là même que la foule avait arrêté,
entra chez le comte avec l'aide de camp qui venait lui annoncer que la
voiture était prête. L'un et l'autre étaient pâles, et le premier, après
avoir rendu compte au général gouverneur de sa commission, ajouta que la
cour de l'hôtel se remplissait d'une masse énorme de gens qui
demandaient à lui parler. Sans proférer une parole, le comte se leva, se
dirigea vivement vers son salon, et posa la main sur le bouton de la
porte vitrée du balcon, mais, la retirant aussitôt, il alla à une autre
fenêtre, d'où l'on voyait ce qui se passait au dehors. Le jeune gars
continuait à discourir en gesticulant. Le maréchal ferrant, couvert de
sang, se tenait, sombre, à ses côtés, et le murmure de leurs voix
pénétrait à travers les croisées.

«La voiture est-elle prête? demanda Rostoptchine.

--Elle est prête, Excellence, répondit l'aide de camp.

--Que veulent-ils donc, ceux-là? demanda Rostoptchine en se rapprochant
du balcon.

--Ils se sont réunis, à ce qu'ils assurent, pour marcher sur les
Français, d'après votre ordre, Excellence.... Ils parlent aussi de
trahison: ce sont des tapageurs, j'ai eu de la peine à leur échapper!
Veuillez me permettre de vous proposer, Excellence...

--Faites-moi le plaisir de vous retirer, je sais ce que j'ai à faire...»
et il continuait à regarder au dehors: «Voilà où l'on a amené la Russie,
voilà ce que l'on a fait de moi!» se disait-il, emporté contre ceux
qu'il accusait par une colère farouche dont il n'était plus le
maître:... «La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu'ils ont
soulevée par leur sottise! il leur faut une victime, sans doute,» se
dit-il en fixant les yeux sur le jeune gars, et il se demandait, à part
lui, sur qui il pourrait bien déverser sa fureur, «La voiture est-elle
prête? répéta-t-il.

--Elle est prête, Excellence. Quels sont vos ordres concernant
Vérestchaguine? Il attend à l'entrée.

--Ah!» s'écria Rostoptchine frappé d'une idée subite, ouvrant la porte
du balcon, il y apparut, tout à coup.

Tous se découvrirent et se tournèrent vers lui.

«Bonjour, mes enfants, dit-il rapidement et à haute voix. Merci d'être
venus! Je vais descendre au milieu de vous mais auparavant il nous faut
en finir avec le misérable qui a causé la perte de Moscou.
Attendez-moi!...» Et il rentra dans le salon aussi brusquement qu'il en
était sorti.

Un murmure de satisfaction parcourut les rangs de la foule.

«Tu vois bien qu'il saura en venir à bout, et toi qui assurais que les
Français...» disaient les uns et les autres en se reprochant leur manque
de confiance.

Deux minutes plus tard, un officier se montra à la porte principale, et
dit quelques mots aux dragons, qui s'alignèrent. La foule, avide de
voir, se porta près du péristyle, Rostoptchine y parut au même instant,
et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.

«Où est-il?» demanda-t-il avec colère.

Au même moment on aperçut un jeune homme, dont le cou maigre supportait
une tête à moitié rasée; il tournait le coin de la maison. Vêtu d'un
caftan, en drap gros-bleu, jadis élégant, et du pantalon sale et usé du
forçat, il avançait lentement entre deux dragons, traînant avec peine
ses jambe grêles et enchaînées.

«Qu'il se mette là!» dit Rostoptchine en détournant les yeux du
prisonnier, et en indiquant la dernière marche.

Le jeune homme y monta avec effort et l'on entendit le cliquetis de ses
fers: il soupira, et, laissant retomber ses mains qui ne ressemblaient
en rien à celles d'un ouvrier, il les croisa dans une attitude pleine de
soumission. Pendant cette scène muette, rien ne rompit le silence, sauf
quelques cris étouffés qui partaient des derniers rangs, où l'on
s'écrasait pour mieux voir. Le comte, les sourcils froncés, attendait
que le jeune prisonnier fût en place.

«Enfants! dit-il enfin d'une voix aiguë et métallique, cet homme est
Vérestchaguine, celui qui a perdu Moscou!»

L'accusé, dont les traits amaigris exprimaient un anéantissement
complet, tenait la tête inclinée; mais, aux premières paroles du comte,
il la releva lentement et le regarda en dessous; on aurait dit qu'il
désirait lui parler, ou peut-être rencontrer son regard. Le long du cou
délicat du jeune homme, une veine bleuit et se tendit comme une corde,
sa figure s'empourpra. Tous les yeux se tournèrent de son côté; il
regarda la foule, et, comme s'il se sentait encouragé par la sympathie
qu'il croyait deviner autour de lui, il sourit tristement et, baissant
de nouveau la tête, chercha à se mettre d'aplomb sur la marche.

«Il a trahi son souverain et sa patrie, il s'est vendu à Bonaparte, il
est le seul entre nous tous qui ait déshonoré le nom russe.... Moscou
périt à cause de lui!» dit Rostoptchine une voix égale mais dure. Tout à
coup, après avoir jeté un regard à la victime, il reprit en élevant la
voix avec une nouvelle force: «Je le livre à votre jugement, prenez-le!»

La foule silencieuse se serrait de plus en plus, et bientôt la presse
devint intolérable; il était pénible aussi de respirer cette atmosphère
viciée sans pouvoir s'en dégager, et d'y tendre quelque chose de
terrible et d'inconnu. Ceux du premier rang, qui avaient tout vu et tout
compris, se tenaient bouche béante, les yeux écarquillés par la frayeur,
opposant une digue à la pression de la masse qui était derrière eux.

«Frappez-le! Que le traître périsse! criait Rostoptchine.... Qu'on le
sabre! je l'ordonne!»

Un cri général répondit à l'intonation furieuse de cette voix, dont on
distinguait à peine les paroles, et il y eut un mouvement en avant suivi
d'un arrêt instantané.

«Comte, dit Vérestchaguine d'un ton timide mais solennel, aidant ce
moment de silence, comte, le même Dieu nous juge!...» Il s'arrêta.

--Qu'on le sabre! je l'ordonne! répéta Rostoptchine, blême de fureur.

--Les sabres hors du fourreau!» commanda l'officier.

À ces mots la foule ondula comme une vague, et poussa les premiers rangs
jusque sur les degrés du péristyle. Le jeune gars se trouva ainsi porté
près de Vérestchaguine; son visage était pétrifié et sa main toujours
levée.

«Sabrez! reprit tout bas l'officier aux dragons, dont l'un frappa avec
colère Vérestchaguine du plat de son sabre.

--Ah!» fit le malheureux; il ne se rendait pas compte, dans son effroi,
du coup qu'il avait reçu. Un frémissement d'horreur et de compassion
agita la foule.

«Seigneur! Seigneur!» s'écria une voix. Vérestchaguine poussa un cri de
douleur et ce cri décida de sa perte. Les sentiments humains qui
tenaient encore en suspens cette masse surexcitée cédèrent tout à coup,
et le crime, déjà à moitié commis, ne devait plus tarder à s'accomplir.
Un rugissement menaçant et furieux étouffa les derniers murmures de
commisération et de pitié, et, semblable à la neuvième et dernière vague
qui brise les vaisseaux, une vague humaine emporta dans son élan
irrésistible les derniers rangs jusqu'aux premiers, et les confondit
tous dans un indescriptible désordre. Le dragon qui avait déjà frappé
Vérestchaguine releva le bras pour lui donner un second coup. Le
malheureux, se couvrant le visage de ses mains, se jeta du côté de la
populace. Le jeune gars, contre lequel il vint se heurter, lui enfonça
ses ongles dans le cou, et, poussant un cri de bête sauvage tomba avec
lui au milieu de la foule, qui se rua à l'instant sur eux. Les uns
tiraillaient et frappaient Vérestchaguine, les autres assommaient le
jeune garçon, et leurs cris ne faisaient qu'exciter la fureur populaire.
Les dragons furent longtemps à dégager l'ouvrier à moitié mort, et,
malgré la rage que ces forcenés apportaient à leur oeuvre de sang, ils
ne pouvaient parvenir à achever le malheureux condamné, écharpé et
râlant; tant la masse compacte qui les comprimait et les serrait comme
dans un étau, gênait leurs hideux mouvements.

«Un coup de hache pour en finir!... L'a-t-on bien écrasé?... Traître qui
a vendu le Christ!... Est-il encore vivant?... Il a reçu son compte!...»

Lorsque la victime cessa de lutter et que le râle de l'agonie souleva
sa poitrine mutilée, il se fit alors seulement un peu de place autour de
son cadavre ensanglanté: chacun s'en approchait, l'examinait et s'en
éloignait ensuite en frémissant de stupeur.

«Oh! Seigneur!... Quelle bête féroce que la populace!... Comment
aurait-il pu lui échapper!... C'est un jeune pourtant... un fils de
marchand, bien sûr!... Oh! le peuple!... et l'on assure maintenant que
ce n'est pas celui-là qu'on aurait dû.... On en a assommé encore un
autre!... Oh! celui qui ne craint pas le péché...» disait-on à présent
en regardant avec compassion ce corps meurtri, et cette figure souillée
de sang et de poussière. Un soldat de police zélé, trouvant peu
convenable de laisser ce cadavre dans la cour de Son Excellence, ordonna
de le jeter dans la rue. Deux dragons, le prenant aussitôt par les
jambes, le traînèrent dehors sans autre forme de procès, pendant que la
tête, à moitié arrachée du tronc, frappait la terre par saccades, et que
le peuple reculait avec terreur sur le passage du cadavre.

Au moment où Vérestchaguine tomba et où cette meute haletante et
furieuse se rua sur lui, Rostoptchine devint pâle comme un mort, et, au
lieu de se diriger vers la petite porte de service où l'attendait sa
voiture, gagna précipitamment, sans savoir lui-même pourquoi,
l'appartement du rez-de-chaussée. Le frisson de la fièvre faisait
claquer ses dents.

«Excellence, pas par là, c'est ici!» lui cria un domestique effaré.

Rostoptchine, suivant machinalement l'indication qui lui était donnée,
arriva à sa voiture, y monta vivement, et ordonna au cocher de le
conduire à sa maison de campagne. On entendait encore au loin les
clameurs de la foule, mais, à mesure qu'il s'éloignait, le souvenir de
l'émotion et de la frayeur qu'il avait laissé paraître devant ses
inférieurs lui causa un vif mécontentement. «La populace est terrible,
elle est hideuse! se disait-il en français. Ils sont comme les loups
qu'on ne peut apaiser qu'avec de la chair!».... «Comte, le même Dieu
nous juge!» Il lui sembla qu'une voix lui répétait à l'oreille ces mots
de Vérestchaguine, et un froid glacial lui courut le long du dos. Cela
ne dura qu'un instant, et il sourit à sa propre faiblesse. «Allons donc,
pensa-t-il, j'avais d'autres devoirs à remplir. Il fallait apaiser le
peuple.... Le bien public ne fait grâce à personne!» Et il réfléchit aux
obligations qu'il avait envers sa famille, envers la capitale qui lui
avait été confiée, envers lui-même enfin, non pas comme homme privé,
mais comme représentant du souverain: «Si je n'avais été qu'un simple
particulier, ma ligne de conduite eût été tout autre, mais dans les
circonstances actuelles je devais, à tout prix, sauvegarder la vie et la
dignité du général gouverneur!»

Doucement bercé dans sa voiture, son corps se calma peu à peu, tandis
que son esprit lui fournissait les arguments les plus propres à
rasséréner son âme. Ces arguments n'étaient pas nouveaux: depuis que le
monde existe, depuis que les hommes s'entretuent, jamais personne n'a
commis un crime de ce genre sans endormir ses remords par la pensée d'y
avoir été forcé en vue du bien public. Celui-là seul qui ne se laisse
emporter par la passion n'admet pas que le bien public puisse avoir de
telles exigences. Rostoptchine ne se reprochait en aucune façon le
meurtre de Vérestchaguine; il trouvait au contraire mille raisons pour
être satisfait du tact dont il avait fait preuve, en punissant le
coupable et en apaisant la foule. «Vérestchaguine était jugé et condamné
à la peine de mort, pensait-il (et cependant le Sénat ne l'avait
condamné qu'aux travaux forcés). C'était un traître, je ne pouvais pas
le laisser impuni. Je faisais donc d'une pierre deux coups!» Arrivé chez
lui, il prit différentes dispositions, et chassa ainsi complètement les
préoccupations qu'il pouvait avoir encore.

Une demi-heure plus tard, il traversait le champ de Sokolniki, ayant
oublié cet incident; et, ne songeant plus qu'à l'avenir, il se rendit
auprès de Koutouzow, qu'on lui avait dit être au pont de la Yaouza.
Préparant à l'avance la verte mercuriale qu'il comptait lui adresser
pour sa déloyauté envers lui, il se disposait à faire sentir à ce vieux
renard de cour que lui seul porterait la responsabilité des malheurs de
la Russie et de l'abandon de Moscou. La plaine qu'il traversait était
déserte, sauf à l'extrémité opposée; là, à côté d'une grande maison
jaune, s'agitaient des individus vêtus de blanc, dont quelques-uns
criaient et gesticulaient. À la vue de la calèche du comte, l'un d'eux
se précipita à sa rencontre. Le cocher, les dragons et Rostoptchine
lui-même regardaient, avec un mélange de curiosité et de terreur, ce
groupe de fous qu'on venait de lâcher, surtout celui qui s'avançait vers
eux, vacillant sur ses longues et maigres jambes, et laissant flotter au
vent sa longue robe de chambre. Les yeux fixés sur Rostoptchine, il
hurlait des mots inintelligibles et faisait des signes pour lui ordonner
de s'arrêter. Sa figure sombre et décharnée était couverte de touffes
de poils; ses yeux jaunes et ses pupilles d'un noir de jais roulaient
en tous sens d'un air inquiet et effaré.

«Halte! Halte!» criait-il d'une voix perçante et haletante; et il
essayait de reprendre son discours, qu'il accompagnait de gestes
extravagants.

Enfin il atteignit le groupe, et continua à courir parallèlement à la
voiture.

«On m'a tué trois fois, et trois fois je suis ressuscité d'entre les
morts!... On m'a lapidé, on m'a crucifié.... Je ressusciterai... je
ressusciterai!... je ressusciterai! On a déchiré mon corps!... Trois
fois le royaume de Dieu s'écroulera... et trois fois je le rétablirai!»
Et sa voix montait à un diapason de plus en plus aigu.

Le comte Rostoptchine pâlit comme il avait pâli au moment où la foule
s'était jetée sur Vérestchaguine.

«Marche, marche!» cria-t-il au cocher en tremblant.

Les chevaux s'élancèrent à fond de train, mais les cris furieux du fou,
qu'il distançait de plus en plus, résonnaient toujours à ses oreilles,
tandis que devant ses yeux se dressait le nouveau la figure ensanglantée
de Vérestchaguine avec son caftan fourré. Il sentait que le temps ne
pourrait rien sur la violence de cette impression, que la trace
sanglante de ce souvenir, en s'imprimant de plus en plus profondément
dans son coeur, le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours. Il
l'entendait dire: «Qu'on le sabre! Vous m'en répondez sur votre tête.»
Pourquoi ai-je dit cela? se demanda-t-il involontairement. J'aurais pu
me taire et _rien_ n'aurait eu lieu.» Il revoyait la figure du dragon
passant tout à coup de la terreur à la férocité, et le regard de timide
reproche que lui avait jeté sa triste victime: «Je ne pouvais agir
autrement... la plèbe... le traître... le bien public!...»

Le passage de la Yaouza était encore encombré de troupes, la chaleur
était accablante. Koutouzow, fatigué et préoccupé, assis sur un banc
près du pont, traçait machinalement des figures sur le sable, lorsqu'un
général, dont le tricorne était surmonté d'un immense plumet, descendit
d'une calèche à quelques pas de lui et lui adressa la parole en
français, d'un air à la fois irrité et indécis. C'était le comte
Rostoptchine! Il expliquait à Koutouzow qu'il était venu le trouver
parce que, Moscou n'existant plus, il ne restait plus que l'armée.

«Les choses se seraient autrement passées si Votre Altesse m'avait dit
que Moscou serait livré sans combat!»

Koutouzow examinait Rostoptchine sans prêter grande attention à ses
paroles, mais en cherchant seulement à se rendre compte de l'expression
de sa figure. Rostoptchine, interdit, se tut. Koutouzow hocha
tranquillement la tête, et, sans détourner son regard scrutateur,
marmotta tout bas:

«Non, je ne livrerai pas Moscou sans combat!»

Koutouzow pensait-il à autre chose, ou prononça-t-il ces paroles à bon
escient, sachant qu'elles n'avaient aucun sens? Le comte Rostoptchine se
retira, et, spectacle étrange! cet homme si fier, ce général gouverneur
de Moscou, ne trouva rien de mieux à faire que de s'approcher du pont et
de disperser à grands coups de fouet les charrettes qui en encombraient
les abords!


XXVI


À quatre heures de l'après-midi, l'armée de Murat, précédée d'un
détachement de hussards wurtembergeois, et accompagnée du roi de Naples
et de sa nombreuse suite, fit son entrée à Moscou. Arrivé à
l'Arbatskaïa, Murat s'arrêta pour attendre les nouvelles que son
avant-garde devait lui apporter sur l'état de la forteresse appelée le
«Kremlin». Autour de lui se groupèrent quelques badauds qui regardaient
avec stupéfaction ce chef étranger avec ses cheveux longs, chamarré d'or
et portant une coiffure ornée de plumes multicolores.

«Dis donc. Est-ce leur roi?

--Pas mal! disaient quelques-uns.

--Ôte donc ton bonnet!» s'écriaient les autres.

Un interprète s'avança, et, interpellant un vieux dvornik, lui demanda
si le «Kremlin» était loin. Surpris par l'accent polonais qu'il
entendait pour la première fois, le dvornik ne comprit pas la question,
et se déroba de son mieux derrière ses camarades. Un officier de
l'avant-garde revint en moment annoncer à Murat que les portes de la
forteresse étaient fermées et qu'on s'y préparait sans doute à la
défense.

«C'est bien,» dit-il en commandant à l'un de ses aides camp de faire
avancer quatre canons.

L'artillerie s'ébranla au trot, et, dépassant la colonne qui suivait,
Murat se dirigea vers l'Arbatskaïa. Arrivée au bout de la rue, la
colonne s'arrêta. Quelques officiers français mirent les bouches à feu
en position, et examinèrent le «Kremlin» au moyen d'une longue-vue. Tout
à coup ils y entendirent sonner les cloches pour les vêpres. Croyant à
un appel aux armes, ils s'en effrayèrent, et quelques fantassins
coururent aux portes de Koutaflew, qui étaient barricadées par des
poutres et des planches. Deux coups de fusil en partirent au moment où
ils s'en approchaient. Le général qui se tenait auprès des canons leur
cria quelques mots, et tous, officiers et soldats, retournèrent en
arrière. Trois autres coups retentirent, et un soldat fut blessé au
pied. À cette vue, la volonté arrêtée d'engager la lutte et de braver la
mort se peignit sur tous les visages, et en chassa l'expression de calme
et de tranquillité qu'ils avaient un moment auparavant. Depuis le
maréchal jusqu'au dernier soldat, tous comprirent qu'ils n'étaient plus
dans les rues de Moscou, mais bien sur un nouveau champ de bataille, et
au moment peut-être d'un combat sanglant. Les pièces furent pointées,
les artilleurs avivèrent leurs mèches, l'officier commanda: «Feu!» Deux
sifflements aigus se firent entendre simultanément, la mitraille
s'incrusta avec un bruit sec dans la maçonnerie des portes, dans les
poutres, dans la barricade, et deux jets de fumée se balancèrent
au-dessus des canons. À peine l'écho de la décharge venait-il de
s'éteindre, qu'un bruit étrange passa dans l'air: une quantité
innombrable de corbeaux s'élevèrent croassant au-dessus des murailles,
et tourbillonnèrent en battant lourdement l'espace de leurs milliers
d'ailes. Au même instant un cri isolé partit de derrière la barricade,
et l'on vit surgir, au milieu de la fumée qui se dissipait peu à peu, la
figure d'un homme, en caftan et nu-tête, tenant un fusil et visant les
Français.

«Feu!» répéta l'officier d'artillerie, et un coup de fusil retentit en
même temps que les deux coups de canon. Un nuage de fumée masqua la
porte, rien ne bougea plus, et les fantassins s'en rapprochèrent de
nouveau. Trois blessés et quatre morts étaient couchés devant l'entrée,
tandis que deux hommes s'enfuyaient en longeant la muraille.

«Enlevez-moi ça,» dit l'officier en indiquant les poutres et les
cadavres. Les Français achevèrent les blessés, et en jetèrent les
cadavres par-dessus la muraille. Qui étaient ces gens-là? personne ne le
sut. M. Thiers seul leur a consacré ces quelques lignes: «Ces misérables
avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de
l'arsenal, et tiraient sur les Français. On en sabra quelques-uns, et
l'on purgea le Kremlin de leur présence[20].»

On vint annoncer à Murat que la voie était libre. Les Français
franchirent les portes, établirent leur bivouac sur la place du Sénat,
et les soldats jetèrent par les fenêtres de ce bâtiment des chaises,
dont ils se servirent pour allumer leurs feux. Les détachements se
suivaient à la file, et traversaient le Kremlin pour aller occuper les
maisons vides et abandonnées où ils s'établissaient comme dans un camp.

Avec leurs uniformes usés, leurs figures affamées et épuisées, réduites
au tiers de leur premier effectif, les troupes ennemies firent néanmoins
leur entrée à Moscou en bon ordre Mais lorsqu'elles s'éparpillèrent dans
les maisons désertes, elles cessèrent d'exister comme armée, et le
soldat disparut pour faire place au maraudeur. Ce maraudeur, en quittant
Moscou cinq semaines plus tard, emportait une foule d'objet qu'il
croyait indispensables ou précieux. Il n'avait plus pour but la
conquête, mais la conservation de ce qu'il avait pillé. Semblables au
singe qui, après avoir plongé son bras dan l'étroit goulot d'un vase
pour y saisir une poignée de noisettes, s'obstine à ne pas ouvrir la
main, de crainte de le laisser échapper et court ainsi le risque de la
vie, les Français avaient d'autant plus de chances de périr en opérant
leur retraite, qu'ils traînaient après eux un immense butin; comme le
singe ils ne voulaient pas l'abandonner. Dix minutes après leur
installation, on ne distinguait plus les officiers des soldats. Derrière
les fenêtres de toutes les maisons, on voyait passer des hommes guêtrés,
en uniforme, examinant les chambres d'un air satisfait, et furetant dans
les caves et dans les glacières, dont ils enlevaient les provisions. Ils
déclouaient les planches qui fermaient les remises et les écuries, et,
retroussant leurs manches jusqu'au coude, allumaient les fourneaux,
faisaient leur cuisine, amusaient les uns, effrayaient les autres et
cherchaient à apprivoiser les femmes et les enfants. Il y avait de ces
gens-là partout, dans les boutiques comme dans les rues, mais de
véritables soldats il n'en était plus question.

En vain des ordres réitérés étaient envoyés aux différents chefs de
corps, leur enjoignant de défendre aux soldats de courir dans la ville,
d'user de violence envers les habitants et de marauder; en vain l'ordre
avait été donné de faire chaque jour un appel général. En dépit de
toutes ces mesures, ces hommes, qui hier formaient l'armée, se
répandaient partout dans cette cité déserte à la recherche des riches
approvisionnements et des jouissances matérielles qu'elle leur offrait
encore, et ils y disparaissaient comme l'eau qui s'infiltre dans le
sable. Les soldats de cavalerie, qui entraient dans une maison de
marchands abandonnée avec tout ce qu'elle contenait, avaient beau y
trouver des écuries plus spacieuses qu'il leur était nécessaire, ils ne
s'emparaient pas moins de la maison voisine, qui leur semblait plus
commode; certains même accaparaient plusieurs maisons à la fois, et se
hâtaient d'écrire sur la porte, avec un morceau de craie, par qui elles
étaient occupées, et les hommes des différentes armes finissaient par se
quereller et s'injurier. Avant même d'être installés, ils couraient
examiner la ville, et, sur ouï-dire, se portaient là où ils croyaient
trouver des objets de valeur. Leurs chefs, après avoir vainement cherché
à les arrêter, se laissaient à leur tour entraîner à commettre les mêmes
déprédations. Les généraux eux-mêmes se rassemblaient en foule dans les
ateliers des carrossiers, pour y choisir, ceux-ci une voiture, ceux-là
une calèche. Les quelques habitants qui n'avaient pu fuir offraient aux
officiers supérieurs de les loger, dans l'espoir d'éviter par là le
pillage. Les richesses abondaient, on n'en voyait pas la fin, et les
Français se figuraient que dans les quartiers qu'ils n'avaient pas
explorés ils en découvriraient encore de plus grandes. Ainsi,
l'envahissement d'une ville opulente par une armée épuisée eut pour
conséquence la destruction de cette armée même et la destruction de la
ville, et le pillage et l'incendie en furent le résultat fatal.

Les Français attribuent l'incendie de Moscou au patriotisme féroce de
Rostoptchine, les Russes à la sauvagerie des Français; mais, en réalité,
on ne saurait en rendre responsables ni Rostoptchine ni les Français, et
les conditions dans lesquelles la ville se trouvait en furent seules la
cause. Moscou a brûlé comme aurait pu brûler n'importe quelle ville
construite en bois, abstraction faite du mauvais état des pompes,
qu'elles y fussent restées ou non, comme n'importe quel village,
fabrique ou maison qui auraient été abandonnés par leurs propriétaires
et envahis par les premiers venus. S'il est vrai de dire que Moscou fut
brûlé par ses habitants, il est incontestable aussi qu'il le fut, non
par ceux qui y étaient restés, mais par le fait de ceux qui l'avaient
quitté. Moscou ne fut pas respecté par l'ennemi comme Berlin et comme
Vienne, parce que ses habitants ne reçurent pas les Français avec le
pain et le sel en leur offrant les clefs de la ville, mais préférèrent
l'abandonner à son malheureux sort.


XXVII


Le flot de l'invasion française n'atteignit que le soir du 2 septembre
le quartier où demeurait Pierre. Après les deux jours qu'il venait de
passer dans une solitude absolue et d'une façon si étrange, il se
trouvait dans un état voisin de la folie. Une pensée unique s'était
tellement emparée de tout son être qu'il n'aurait pu dire quand et
comment elle lui était venue. Il ne se rappelait plus rien du passé, et
ne comprenait rien au présent. Tout ce qui se déroulait devant ses yeux
lui paraissait un songe: il avait fui de chez lui pour se dérober aux
complications insupportables de la vie quotidienne, et il avait cherché
et trouvé un refuge paisible dans la maison du Bienfaiteur, dont le
souvenir se rattachait dans son âme à tout un monde de paix éternelle et
de calme solennel, complètement opposé à l'agitation fiévreuse dont il
sentait peser sur lui l'irrésistible influence. Accoudé sur le bureau
poudreux du défunt, dans le profond silence de son cabinet, son
imagination lui représenta avec netteté les événements auxquels il
avait été mêlé dans ces derniers temps, la bataille de Borodino entre
autres, et il éprouva de nouveau un trouble indéfinissable en comparant
son infériorité morale et sa vie de mensonge à la vérité, à la
simplicité puissante de ceux dont le souvenir s'était imprimé dans son
âme sous l'appellation «Eux»! Lorsque Ghérassime le tira de ses
méditations, Pierre, qui s'était décidé à prendre part avec le peuple à
la défense de Moscou, lui demanda de lui procurer pour cela un
déguisement et un pistolet, et lui annonça son intention de rester caché
dans la maison. Tout d'abord il lui fut impossible de fixer son
attention sur le manuscrit maçonnique: elle se portait involontairement
sur la signification cabalistique de son nom lié à celui de Bonaparte.
La pensée qu'il était prédestiné à mettre un terme au pouvoir de «la
Bête» ne lui venait toutefois encore à l'esprit que comme une de ces
vagues rêveries qui traversent parfois le cerveau sans y laisser de
traces. Lorsque le hasard lui fit rencontrer les Rostow, et que Natacha
se fut écriée: «Vous restez à Moscou! Ah! que c'est bien!» il comprit
qu'il ferait bien de ne pas s'en éloigner, alors même que la ville
serait livrée à l'ennemi, afin d'accomplir sa destinée.

Le lendemain, pénétré de la pensée de se montrer digne d'» Eux», il se
dirigea vers la barrière des Trois-Montagnes; mais, lorsqu'il se fut
convaincu que Moscou ne serait pas défendu, la mise à exécution du
projet qu'il caressait confusément depuis quelques jours se dressa tout
à coup devant lui comme une nécessité implacable. Il lui fallait ne pas
se montrer, chercher à aborder Napoléon, le tuer, mourir peut-être avec
lui, mais délivrer l'Europe de celui qui, à ses yeux, était à cause de
tous ses maux!

Pierre connaissait tous les détails de l'attentat qu'un étudiant
allemand avait commis en 1809, à Vienne, contre Napoléon; il savait que
cet étudiant avait été fusillé, mais le danger qu'il allait courir en
remplissant sa mission providentielle ne faisait que l'exciter
davantage.

Deux sentiments l'entraînaient avec une égale violence. Le premier, le
besoin de se sacrifier et de souffrir, que le spectacle du malheur
général avait fait naître dans son coeur, l'avait conduit à Mojaïsk
jusque sous le feu de la mitraille, et l'avait contraint à quitter sa
maison, à faire bon marché du luxe et du confort de son existence
habituelle, à coucher tout habillé sur la dure et à partager la maigre
chère de Ghérassime. Le second était ce sentiment, essentiellement
russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et
pour tout ce qui constitue aux yeux de l'immense majorité les
jouissances suprêmes de ce monde. Pierre en avait éprouvé pour la
première fois l'enivrement au palais Slobodski, où il avait compris que
la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d'ordinaire,
n'a réellement de valeur qu'en raison de la satisfaction qu'on ressent à
s'en débarrasser. C'est ce même sentiment qui entraîne la recrue à boire
son dernier kopeck, l'ivrogne à briser les vitres et les glaces sans
raison apparente; et pourtant il sait bien qu'il lui faudra vider sa
bourse pour payer le dégât; c'est ce sentiment qui fait que l'homme
commet des actions absurdes, comme pour faire preuve de sa force, et qui
est en même temps le témoignage d'une volonté supérieure menant
l'activité humaine où il lui plaît.

L'état physique de Pierre correspondait à son état moral. La nourriture
grossière qu'il avait prise pendant ces derniers jours, l'eau-de-vie
dont il s'était abreuvé, l'absence de vin et de cigares, l'impossibilité
de changer de linge, les nuits inquiètes et sans sommeil passées sur un
canapé trop court, tout contribuait à entretenir chez lui une
irritabilité qui touchait à la folie.

Il était deux heures de l'après-midi, les Français étaient à Moscou.
Pierre le savait, mais, au lieu d'agir, il ne pensait qu'à son projet et
en pesait les moindres détails. Ce n'était pas sur l'acte lui-même que
ses rêveries se concentraient, ni sur la mort possible de Napoléon, mais
sur sa propre mort, sur son courage héroïque, qu'il se représentait avec
un attendrissement mélancolique. «Oui, je dois le faire, se
disait-il... moi seul pour tous! je m'en approcherai ainsi... et tout à
coup... emploierai-je un pistolet ou un poignard?... Peu importe!... Ce
n'est pas moi, mais le bras de la Providence qui le frappera!...» Et il
pensait aux paroles qu'il prononcerait en tuant Napoléon: «Eh bien,
prenez-moi, menez-moi au supplice! poursuivait-il avec fermeté en
relevant la tête.

Au moment où il s'abandonnait à ces divagations, la porte du cabinet
s'ouvrit, et il vit apparaître sur le seuil la personne, si calme
d'habitude, et aujourd'hui méconnaissable, de Makar Alexéïévitch. Sa
robe de chambre flottait autour de lui, sa figure rouge était ignoble à
voir, on devinait qu'il était ivre. À la vue de Pierre, une légère
confusion se peignit sur ses traits, mais il reprit courage en
remarquant son embarras, et s'avança vers lui en titubant sur ses
jambes grêles.

«Ils ont eu peur! lui dit-il d'une voix enrouée et amicale, je leur ai
dit: je ne me rendrai pas.... J'ai bien fait, n'est-ce pas?...» Puis il
s'arrêta en apercevant le pistolet sur la table, s'en empara tout à
coup, et s'élança vivement hors de la chambre.

Ghérassime et le dvornik l'avaient suivi pour le désarmer, tandis que
Pierre regardait avec pitié et dégoût ce vieillard à moitié fou, qui, la
figure contractée, retenait l'arme de toutes ses forces, en criant d'une
voix rauque:

«Aux armes! à l'abordage!... tu mens... tu ne l'auras pas!

--Voyons, calmez-vous, je vous en prie!... Soyez tranquille!» répétait
Ghérassime en essayant de le saisir par les coudes et de le pousser dans
une chambre.

«Qui es-tu, toi?... Bonaparte?... Va-t'en, misérable!... Ne me touche
pas!... As-tu vu cela? criait le fou en brandissant le pistolet.

--Empoigne-le,» murmura Ghérassime au dvornik.

Ils étaient enfin parvenus à le pousser dans le vestibule, qu'un nouveau
cri, un cri de femme, perçant et aigu, vint s'ajouter à ceux qu'ils
poussaient en l'entraînant, et que dominait toujours la voix rauque de
l'ivrogne... et la cuisinière se précipita, d'un air effaré, dans la
chambre.

«Oh! mes pères!... Il y en a quatre... quatre à cheval!»

Ghérassime et le dvornik lâchèrent les mains de Makar Alexéïévitch, et
l'on entendit dans le corridor, devenu subitement silencieux, un bruit
de pas s'approchant de la porte d'entrée.


XXVIII


Pierre, décidé à cacher, jusqu'à l'accomplissement de son projet, son
nom, son rang, sa connaissance de la langue francise, et à disparaître
au besoin à la première apparition de l'ennemi, était resté debout
devant la porte. Les Français entrèrent. Pierre, retenu par une
invincible curiosité, ne bougea pas.

Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat,
évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une
figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas
en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, et,
trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les
cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les
chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant
légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:

«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.

«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime,
qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.

«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant
avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.

«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons
pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans
cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.

Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux
Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.

«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en
tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.

Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se
dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se
reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar
Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois
la folie, il visait tranquillement le Français.

«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.

À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le
fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps
de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en
remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en
arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître
savoir le français, lui demandait avec empressement:

«N'êtes-vous pas blessé?

--Je crois que non, mais je l'ai échappé belle cette fois,» répondit
celui-ci en se tâtant et en montrant les débris de plâtre détachés du
mur. «Quel est cet homme?» ajouta l'officier en regardant Pierre
sévèrement.

--Ah! je suis vraiment au désespoir de ce qui vient d'arriver, dit
Pierre en oubliant complètement son rôle. C'est un malheureux fou qui ne
savait ce qu'il faisait.»

L'officier s'approcha de l'ivrogne et le prit au collet. Makar
Alexéïévitch, la lèvre pendante, se balançait lourdement, appuyé à la
muraille.

«Brigand, tu me le payeras! lui dit le Français; nous autres, nous
sommes cléments après la victoire, mais nous ne pardonnons pas aux
traîtres!» ajouta-t-il en faisant un geste énergique.

Pierre, continuant à parler français, le supplia de ne pas tirer
vengeance d'un pauvre diable à moitié idiot. L'officier l'écoutait en
silence, tout en conservant son air menaçant; enfin il sourit, et, se
tournant vers Pierre, qu'il examina quelques secondes, il lui tendit la
main avec une bienveillance exagérée.

«Vous m'avez sauvé la vie. Vous êtes Français!» dit-il.

C'était bien là le langage d'un Français. Un Français seul pouvait
accomplir une grande action, et c'en était une sans contredit, et une
des plus grandes, que d'avoir sauvé la vie à M. Ramballe, capitaine au
18ème dragons. Malgré tout ce que cette opinion pouvait avoir de
flatteur pour lui, Pierre s'empressa de le détromper.

«Je suis Russe, répondit-il rapidement.

--À d'autres, reprit le capitaine en faisant de la main un geste
d'incrédulité. Vous me conterez tout cela plus tard.... Charmé de
rencontrer un compatriote.... Qu'allons-nous faire de cet homme?»
poursuivit-il en s'adressant à Pierre comme à un camarade, car, du
moment qu'il l'avait bel et bien proclamé Français, il n'y avait plus
rien à répliquer.

Pierre lui expliqua de nouveau qui était Makar Alexéïévitch, comment ce
fou lui avait enlevé un pistolet chargé, et il lui réitéra sa prière de
ne pas le punir.

«Vous m'avez sauvé la vie! répéta son interlocuteur en gonflant sa
poitrine et en faisant un geste majestueux. Vous êtes Français, vous me
demandez sa grâce, je vous l'accorde!... Qu'on emmène cet homme!»
ajouta-t-il, et, s'emparant du bras de Pierre, il entra avec lui dans la
chambre.

Les soldats qui étaient entrés au bruit du coup de pistolet se
montraient tout prêts à faire justice du coupable, mais le capitaine
les arrêta d'un air sévère.

«On vous appellera quand on aura besoin de vous... allez!»

Les soldats s'éloignèrent, pendant que le planton, qui avait fait une
tournée à la cuisine, s'approchait de son supérieur.

«Capitaine, lui dit-il, ils ont de la soupe et du gigot de mouton,
faut-il vous l'apporter?

--Oui, et le vin avec.»


XXIX



Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance
qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si
poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine
lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à
lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa
singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été
doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par
conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage
intarissable.

«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à
tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français
n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»

Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue
français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un
sourire et serra la main qu'il lui tendait.

«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire
du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle
de ce fou dans le corps?»

Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa
curiosité.

«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je
vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes
gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.

Pierre inclina la tête.

«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?...
Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»

Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec
l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave
voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se
mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé
et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le
tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était
empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au
dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la
table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà
baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un
grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une
serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la
bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.

«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de
m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là,
dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk,
continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva,
que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était
un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez
vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout
que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui
n'ont pas vu cela.

--J'y étais, dit Pierre.

--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout
de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous
l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me
voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a
culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur
Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les
beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!...
Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de
silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants
avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si
naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur
le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans
doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos,
est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée:
qu'avaient-elles à craindre?

--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les
Russes y entraient? demanda Pierre.

--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant
sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris,
Paris...

--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase
commencée.

Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.

«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié
que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...

--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.

--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas
Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris,
c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...»
S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son
discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime
pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de
solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations,
Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce
gai compagnon.

«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée
d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à
Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne
dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître
mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais
Pierre l'interrompit en répétant:

«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?

--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie...
voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte
et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas
pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un
Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher,
c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!

--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.

--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son
récit[21].

Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la
porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son
capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs
chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le
maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il
appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé.
L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et
comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière
question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours
allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à
expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait
ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le
Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.

Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre,
revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur
la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait
véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses
heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même
de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon
garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et
dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le
poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain;
l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque
aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de
vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en
fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait
amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa
moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit
Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange
sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait
se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
souriait à quelque pensée drolatique.

«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon
s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»

Il s'assit en face de Pierre.

«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»

Pierre le regarda sans répondre.

«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
une petite bouteille.»

Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la
lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son
compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.

«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»

Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
était sensible à sa sympathie.

«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié
pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la
vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.

--Merci, lui répondit Pierre.

--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en
versant deux verres de vin.

Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.

«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui
m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à
Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que
notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine
raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance,
l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de
son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations
de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de
la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.

Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.

«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux
devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à
l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie
figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce
caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la
poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et
prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à
en subir l'attrait.

Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que
le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait
éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par
Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui
consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.

Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion
qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans,
et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de
générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui
avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien
lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un
mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où
les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son coeur, à
en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à
décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé
la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du
capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de
coeur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la
France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie
Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment
chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous
ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette
phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
l'émotion qui le gagnait.

Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la
soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les
récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son
amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de
tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un
côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je
vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par
le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le
capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à
Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été
jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné
par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur
l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il
n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
appartenir!

«Tiens!» fit le capitaine.

Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre
enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et
qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de
lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au
capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et
l'engagea à continuer.

«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.

Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à
lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé
peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à
Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en
ville sous un déguisement.

La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent
ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui
devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la
nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de
l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la
mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la
cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on
entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils
échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur
attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien
qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En
contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie,
Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se
dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il
eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était
retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel
ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.


XXX


La lueur du premier incendie du 2 septembre fut aperçue de plusieurs
côtés à la fois, et produisit des effets tout différents sur les
habitants qui s'enfuyaient et sur les troupes forcées de se replier. À
cause des nombreux objets qu'ils avaient oubliés et qu'ils envoyaient
successivement chercher, à cause aussi de l'encombrement de la route,
les Rostow n'avaient pu quitter Moscou que dans l'après-midi; ils furent
donc obligés de coucher à cinq verstes de la ville. Le lendemain,
réveillés assez tard dans la matinée et rencontrant à tout moment de
nouveaux obstacles sur leur chemin, ils n'arrivèrent qu'à dix heures du
soir au village de Bolchaïa-Mytichtchi, où la famille et les blessés
s'établirent dans les isbas des paysans. Une fois leur service fait, les
domestiques, les cochers, les brosseurs des officiers blessés,
soupèrent, donnèrent à manger aux chevaux, et se réunirent dans la rue.
Dans une de ces isbas se trouvait l'aide de camp de Raïevsky; comme il
avait le poignet brisé, et qu'il éprouvait d'intolérables souffrances,
ses gémissements résonnaient d'une façon lugubre dans les ténèbres de
cette nuit d'automne. La comtesse Rostow, qui avait été sa voisine à la
couchée précédente, n'avait pu fermer l'oeil: aussi avait-elle choisi
cette fois une autre isba, pour être plus loin du malheureux blessé.
L'un des domestiques remarqua tout à coup une seconde lueur à l'horizon;
ils avaient déjà aperçu la première et l'avaient attribuée aux cosaques
de Mamonow, qui, d'après eux, auraient mis le feu au village de
Malaïa-Mytichtchi.

«Regardez donc, camarades, voilà un autre incendie,» dit-il.

Tous se retournèrent.

«Mais oui.... On dit que ce sont les cosaques de Mamonow qui ont mis le
feu.

--Pas du tout, ce n'est pas ce village, c'est plus loin, on dirait que
c'est à Moscou.»

Deux des domestiques firent le tour de la voiture qui leur masquait
l'horizon, et s'assirent sur le marchepied.

«C'est plus à gauche... vois-tu la flamme qui se balance?... Ça, mes
amis, c'est à Moscou que ça brûle!»

Personne ne releva l'observation, et ils continuèrent à regarder ce
nouveau foyer, qui s'étendait de plus en plus. Daniel, le vieux valet de
chambre du comte, s'approcha du groupe et appela Michka.

«Que regardes-tu, mauvaise tête?... Le comte appellera et il n'y aura
personne.... Va vite ranger ses habits.

--Mais je suis venu chercher de l'eau.

--Qu'en pensez-vous, Daniel Térentitch, n'est-ce pas à Moscou?»

Daniel Térentitch ne répondit rien, et chacun continua à se taire; la
flamme ondulait avec une nouvelle force et gagnait de proche en proche.

«Que le bon Dieu ait pitié de nous!... Le vent, la sécheresse... dit une
voix.

--Ah! Seigneur! vois donc comme ça augmente!... On aperçoit même les
corbeaux. Que le Seigneur ait pitié de nous, pauvres pécheurs!

--N'aie pas peur, on l'éteindra.

--Qui donc l'éteindra? demanda tout à coup Daniel Térentitch d'une voix
grave et solennelle: oui, c'est bien Moscou qui brûle, mes amis, c'est
elle, notre mère aux murailles blanches.»

Un sanglot brisa sa voix, et alors, comme si on n'attendait que cette
triste certitude pour comprendre la terrible signification de cette
lueur qui rougissait l'horizon, des prières et des soupirs éclatèrent de
toutes parts.


XXXI


Le vieux valet de chambre alla prévenir le comte que Moscou brûlait;
celui-ci passa sa robe de chambre, et alla s'assurer du fait, en
compagnie de Sonia et de Mme Schoss, qui ne s'étaient pas encore
déshabillées. Natacha et sa mère restèrent seules dans la chambre. Pétia
les avait quittées le matin même pour s'en aller avec son régiment du
côté de Troïtsk. La comtesse se mit à pleurer à la nouvelle de
l'incendie de Moscou, tandis que Natacha, les yeux fixes, assise sur le
banc, dans le coin des bagages, n'avait fait aucune attention aux
paroles de son père; volontairement elle prêtait l'oreille aux plaintes
du malheureux aide de camp blessé, qui lui parvenaient distinctement,
quoiqu'elle en fût éloignée de trois ou quatre maisons.

«Ah! l'horrible spectacle! s'écria Sonia en rentrant épouvantée.... Je
crois que tout Moscou brûle... la lueur est énorme... regarde, Natacha,
on la voit d'ici.»

Natacha se tourna du côté de Sonia sans avoir l'air de la comprendre, et
fixa de nouveau ses yeux dans l'angle du poêle. Elle était tombée dans
cette espèce de léthargie depuis le matin, depuis le moment où Sonia, à
l'étonnement et au grand ennui de la comtesse, avait cru nécessaire de
lui annoncer la présence du prince André parmi les blessés, ainsi que la
gravité de son état. La comtesse s'était emportée contre Sonia comme
elle ne l'avait jamais fait de sa vie. Celle-ci, tout en larmes, avait
imploré son pardon et redoublait de soins auprès de sa cousine comme
pour effacer sa faute.

«Vois donc, Natacha, comme ça brûle.

--Qu'est-ce qui brûle? demanda Natacha.... Ah oui! Moscou!» Et, afin de
se débarrasser de Sonia sans cependant l'offenser, elle avança la tête
vers la fenêtre, et reprit aussitôt sa première position.

«Mais tu n'as rien vu!

--J'ai tout vu, au contraire, je t'assure,» dit-elle d'une voix
suppliante, qui semblait demander qu'on la laissât en repos.

La comtesse et Sonia comprirent que rien en ce moment ne pouvait avoir
d'intérêt pour elle.

Le comte se retira derrière la cloison et se coucha. La comtesse
s'approcha de sa fille, lui tâta la tête avec le revers de la main,
comme elle avait l'habitude de le faire quand elle était malade, et posa
ses lèvres sur son front, pour voir si elle avait de la fièvre.

«Tu as froid, lui dit-elle en l'embrassant. Tu trembles, tu devrais te
coucher.

--Me coucher? Ah oui! je vais me coucher tout à l'heure,» répondit-elle.

Lorsque Natacha avait appris que le prince André était grièvement blessé
et qu'il voyageait avec eux, elle avait fait questions sur questions
pour savoir comment et quand c'était arrivé, et si elle pouvait le
voir. On lui répondit que c'était impossible, que sa blessure était
grave, mais que sa vie n'était pas en danger. Convaincue alors que,
malgré toutes ses instances, on ne lui répondrait rien de plus, elle
s'était tue et était restée immobile dans le fond de la voiture, comme
elle l'était en ce moment sur le banc, dans le coin de la chambre. À
voir ses yeux grands ouverts et fixes, la comtesse devinait comme elle
en avait fait souvent l'expérience, que sa fille roulait dans sa tête
quelque projet; la décision inconnue qu'elle allait prendre l'inquiétait
au plus haut degré.

«Natacha, mon enfant, déshabille-toi, viens te coucher sur mon lit.»

(La comtesse seule en avait un: Mme Schoss et les jeunes filles
couchaient sur du foin.)

«Non, maman, je me coucherai là, par terre,» répondit Natacha avec un
mouvement d'impatience, et, s'approchant de la fenêtre, elle l'ouvrit.

Les plaintes du blessé se faisaient toujours entendre; elle passa la
tête hors de la fenêtre, dans l'air humide de la nuit, et sa mère
s'aperçut que sa poitrine était secouée par des sanglots convulsifs.
Natacha savait que celui qui souffrait ainsi n'était pas le prince
André, elle savait aussi que ce dernier était couché dans l'isba
contiguë à la leur, mais ces plaintes incessantes lui arrachaient des
larmes involontaires. La comtesse échangea un regard avec Sonia.

«Viens, couche-toi, mon enfant, répéta-t-elle en lui touchant
légèrement l'épaule.

--Oui, tout de suite,» répondit Natacha en se déshabillant à la hâte et
en arrachant, pour aller plus vite, les cordons de ses jupons.

Après avoir passé sa camisole, elle s'assit par terre sur le lit qui
avait été préparé, et, jetant ses cheveux par-dessus son épaule, elle
commença à les tresser. Tandis que de ses doigts fluets elle défaisait
et refaisait rapidement sa natte, et que sa tête se balançait
machinalement à chacun de ses mouvements, ses yeux, dilatés par la
fièvre, regardaient fixement dans le vague. Sa toilette de nuit achevée,
elle se laissa doucement tomber sur le drap qui recouvrait le foin.

«Natacha, couche-toi au milieu.

--Non, reprit-elle, couchez-vous, je reste où je suis...» Et elle
enfouit sa tête dans l'oreiller.

La comtesse, Sonia et Mme Schoss se déshabillèrent vivement. Bientôt la
pâle clarté d'une veilleuse éclaira seule la chambre: au dehors,
l'incendie du village, situé à deux verstes, illuminait l'horizon; des
clameurs confuses partaient du cabaret voisin et de la rue, tandis que
l'aide de camp continuait à gémir; Natacha écouta longtemps tous ces
bruits, en s'abstenant toutefois de faire le moindre mouvement. Elle
entendit sa mère prier et soupirer, le lit crier sous son poids, le
ronflement sifflant de Mme Schoss, la respiration paisible de Sonia. À
un certain moment, la comtesse appela sa fille, mais Natacha ne lui
répondit pas.

«Maman, je crois qu'elle dort,» dit tout bas Sonia.

La comtesse l'appela encore après quelques minutes de silence, mais
cette fois Sonia ne répondit plus, et bientôt après Natacha put
reconnaître à la respiration égale de sa mère, qu'elle s'était endormie.
Elle ne bougea pas, quoique son petit pied nu, qui sortait de temps à
autre de dessous le drap, frissonnât au contact froid du plancher. Le
cri strident du grillon se fit entendre dans les fissures des poutres:
il semblait de veiller, alors que tout le monde dormait. Un coq chanta
dans le lointain; un autre lui répondit tout à côté, les cris cessèrent
dans le cabaret, mais les plaintes du blessé ne cessèrent pas.

Dès que Natacha avait su que le prince André les suivait, elle avait
résolu d'avoir une entrevue avec lui; tout en la jugeant indispensable,
elle pressentait qu'elle serait pénible. L'espérance de le voir l'avait
soutenue toute la journée, mais, le moment venu, une terreur sans nom
s'empara d'elle. Était-il défiguré ou tel qu'elle se figurait le blessé
dont les gémissements la poursuivaient? Oui, ce devait être ainsi, car
dans son imagination ces cris déchirants se confondaient avec l'image du
prince André. Natacha se souleva.

«Sonia, tu dors? Maman?» murmura-t-elle.

Pas de réponse. Elle se leva alors tout doucement, se signa et, posant
légèrement sur le plancher son pied cambré et flexible, elle glissa sur
les planches malpropres, qui crièrent sous sa pression, et s'élança avec
l'agilité d'un jeune chat jusqu'à la porte, où elle se cramponna au
loquet. Il lui semblait que les cloisons de l'isba retentissaient de
coups frappés en mesure, tandis que c'était son pauvre coeur qui battait
à se rompre, de frayeur et d'amour. Elle ouvrit la porte, franchît le
seuil, et toucha de la plante du pied le sol humide de l'entrée couverte
qui séparait les deux maisons. La sensation du froid la ranima, elle
effleura de son pied déchaussé un homme qui dormait, et ouvrit la porte
de l'isba où couchait le prince André. Il y faisait sombre derrière le
lit placé dans un angle, et sur lequel se dessinait une forme vague,
brûlait sur un banc une chandelle, dont le suif, en coulant, avait formé
à l'entour comme un chaperon. Lorsqu'elle entrevit devant elle cette
forme indécise, dont les pieds relevés sous la couverture lui parurent
être les épaules, elle crut voir quelque chose de si monstrueux, qu'elle
s'arrêta épouvantée, mais elle avança, poussée par une force
irrésistible. Marchant avec précaution, elle arriva au milieu de l'isba,
qui était encombrée d'effets de toute sorte; dans le coin, au-dessous
des images, un homme était étendu sur un banc, c'était Timokhine,
également blessé à Borodino; le docteur et le valet de chambre étaient
couchés par terre. Le valet de chambre se souleva en murmurant quelques
mots. Timokhine, souffrant d'une blessure au pied, ne dormait pas et
fixait ses yeux écarquillés sur l'étrange apparition de la jeune fille
en camisole et en bonnet de nuit. Les quelques paroles indistinctes et
effrayées qu'il prononça: «Qu'y a-t-il? Qui va là?» firent presser le
pas à Natacha, et elle se trouva levant l'objet qui causait son
épouvante. Quelque terrible que pût être l'aspect de ce corps, il
fallait qu'elle le vît. En ce moment, une lumière plus vive jaillit de
la chandelle fumeuse, et elle aperçut distinctement le prince André, les
mains étendues sur la couverture, tel qu'elle l'avait toujours connu.
Cependant son teint animé par la fièvre, ses yeux brillants fixés sur
elle avec exaltation, son cou délicat comme celui d'un enfant,
ressortant du col rabattu de la chemise, lui donnaient une apparence de
jeunesse et de candeur qu'elle ne lui connaissait pas. Elle l'approcha
vivement de lui, et d'un mouvement rapide, souple et gracieux elle se
jeta à genoux. Il sourit et lui tendit la main.


XXXII



Sept jours avaient passé sur la tête du prince André depuis qu'il était
revenu à lui dans l'ambulance après l'opération. La fièvre et
l'inflammation des intestins, qui avaient été déchirés par un éclat
d'obus, devaient, au dire du médecin, l'emporter en rien de temps; aussi
ce dernier fut-il tout surpris de le voir, le septième jour, manger avec
plaisir quelques bouchées de pain, et d'avoir à constater une diminution
de l'état inflammatoire. Le prince André avait complètement repris
connaissance. La nuit qui suivit le départ de Moscou était accablante,
et on l'avait laissé dans sa calèche; une fois arrivé au village, le
blessé avait lui-même demandé à être porté dans une maison, et à boire
du thé, mais la souffrance que lui avait fait éprouver le court trajet
de la voiture à l'isba avait provoqué chez lui un nouvel évanouissement.
Lorsqu'on l'eut couché sur son lit de camp, il resta longtemps
immobile, les yeux fermés..., puis il les ouvrit et redemanda du thé.
Il se souvenait des moindres détails de la vie, ce qui étonna le
docteur: il lui tâta le pouls et le trouva plus régulier, à son grand
regret; car il savait par expérience que le prince André était
irrévocablement condamné: la prolongation de ses jours ne pouvait que
lui causer de nouvelles et atroces douleurs, dont le terme serait quand
même la mort. On lui apporta un verre de thé, qu'il but avec avidité,
pendant que ses yeux brillants, toujours fixés sur la porte, essayaient
de ressaisir un souvenir confus:

«Je n'en veux plus. Timokhine est-il là?»

Celui-ci se traîna jusqu'à lui sur son banc.

«Me voici, Excellence.

--Comment va ta blessure?

--La mienne? oh! ce n'est rien; mais vous, comment vous sentez-vous?»

Le prince André resta pensif, comme s'il cherchait à trouver ce qu'il
voulait dire.

«Me pourrait-on me procurer un livre? demanda-t-il.

--Quel livre?

--L'Évangile, je ne l'ai pas.»

Le docteur lui promit un Évangile et le questionna sur son état. Ses
réponses, faites à contre-coeur, étaient tout à fait lucides. Il demanda
qu'on lui glissât un petit coussin sous les reins pour alléger ses
angoisses. Le docteur et le valet de chambre soulevèrent un pan du
manteau qui le couvrait et examinèrent l'horrible plaie, dont l'odeur
fétide leur soulevait le coeur. Cette inspection mécontenta le docteur:
il refit le pansement, retourna le malade, qui s'évanouit de nouveau, et
le délire le reprit; il insistait pour qu'on lui apportât le livre et
qu'on le plaçât sous lui.

«Qu'est-ce que cela vous coûte? répéta-t-il d'une voix plaintive:
donnez-le-moi, mettez-le là, ne fût-ce que pour un instant.»

Le docteur sortit de la chambre pour se laver les mains.

«Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui lui versait de l'eau, comment
peut-il supporter cette atroce douleur!»

Pour la première fois, le prince André avait repris ses sens, retrouvé
ses souvenirs, et compris son état, au moment où sa calèche s'était
arrêtée au village de Mytichtchi; mais, la souffrance occasionnée par
son transport dans l'isba ayant de nouveau troublé ses idées, elles ne
s'éclaircirent que lorsqu'on lui eut donné du thé; sa mémoire lui
retraça alors les derniers incidents par lesquels il avait passé, et il
se souvint surtout des mirages de félicité mensongère qu'il avait
entrevus à l'ambulance, pendant qu'il assistait aux tortures endurées
par l'homme qu'il détestait. Les mêmes pensées confuses et indécises
s'emparèrent de nouveau de son coeur, l'impression d'un bonheur
ineffable le pénétra, et il sentait qu'il ne trouverait le bonheur que
dans cet Évangile qu'il réclamait avec tant d'insistance. Les douleurs
du pansement, et les mouvements qu'il fut obligé de faire en changeant
de position, provoquèrent un nouvel évanouissement, et il ne reprit
connaissance que vers le milieu de la nuit. Tous dormaient autour de
lui. Il entendait le cri-cri du grillon de l'isba voisine; une voix
avinée chantait dans la rue; les blattes couraient en bruissant sur la
table, sur les images, sur les cloisons, et une grosse mouche se
heurtait en bourdonnant à la chandelle qui coulait.

L'homme en bonne santé a la faculté de réfléchir, de sentir, se souvenir
de mille choses à la fois, comme de choisir certaines pensées et
certains faits, sur lesquels il fixe de préférence son attention. Il
sait, au besoin, s'arracher à une occupation profonde, pour accueillir
poliment celui qui l'aborde, et reprendre ensuite le cours de ses
réflexions; mais l'âme du prince André n'était pas dans cet état normal.
Bien que ses forces morales fussent devenues plus actives et plus
pénétrantes que par le passé, elles agissaient cependant sans la
participation de sa volonté. Les idées et les visions les plus diverses
envahissaient tour à tour son esprit: pendant quelques minutes sa pensée
travaillait avec une précision et une profondeur qu'elle n'aurait jamais
eues s'il avait été valide, et tout à coup des images fantastiques et
imprévues brisaient impitoyablement le tissu de ce travail, que sa
faiblesse l'empêchait de rendre.

«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son
regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un
bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant
de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour!
Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux
hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...»
Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?)
il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.

À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un
édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en
conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette
construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever
de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle
s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il
apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi
consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le
plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son
oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait
comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le
heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice
d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas,
près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile
qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge
blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il
et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui
chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et
tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et
plus puissantes que jamais.

«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai
éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés
mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence
même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est
ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis,
aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses
manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour
humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!...
C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet
homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en
haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas
haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus
détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses
charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son
âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir;
c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec
elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une
fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son
imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et
de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui
s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait
entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la
porte.

À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air
frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le
seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux
de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en
essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était
toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit
un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait,
mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix
continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine,
et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces
pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa
vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui,
Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait
aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là,
à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune
surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée,
n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger
tremblement agitait son pâle visage.

Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la
main.

«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»

Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la
main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.

«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!

--Je vous aime, dit-il.

--Pardonnez-moi!

--Que dois-je vous pardonner?

--Pardonnez-moi ce que j'ai fait, lui dit Natacha tout bas avec un
pénible effort.

--Je t'aime mieux qu'auparavant,» répondit le prince André en lui
prenant la tête pour regarder ses yeux, qui se fixaient timidement sur
lui à travers des larmes de joie et rayonnaient d'amour et de
compassion.

Les traits pâles et amaigris de Natacha, ses lèvres gonflées par
l'émotion, lui ôtaient en ce moment toute beauté, mais le prince André
ne voyait que ses beaux yeux humides et brillants.

Pierre, le valet de chambre, qui venait de se réveiller, secoua le
docteur. Timokhine, qui ne dormait pas, avait vu tout ce qui s'était
passé, et cherchait à se dissimuler de son mieux dans ses draps.

«Qu'est-ce que cela signifie? dit le docteur en se soulevant à moitié.
Veuillez vous retirer, mademoiselle.»

Au même instant la femme de chambre, envoyée par la comtesse pour
chercher sa fille, frappa à la porte. Comme une somnambule qui serait
réveillée en sursaut, Natacha sortit et rentrée chez elle, tomba en
sanglotant sur son lit.

À dater de ce jour, à chaque halte, à chaque étape de leur long voyage,
Natacha se rendait auprès de Bolkonsky, et le docteur était forcé
d'avouer qu'il ne s'attendait pas à rencontrer chez une jeune fille
autant de fermeté et d'intelligence dans les soins à donner à un blessé.
Quelque terrible que fût pour la comtesse la pensée de voir mourir le
prince André entre les mains de sa fille, selon les prévisions trop
fondées du médecin, elle n'eut pas le courage de résister à sa volonté.
Ce rapprochement aurait certainement, dans d'autres circonstances,
rétabli leurs premières relations, mais la question de vie et de mort
suspendue sur la tête du prince André l'était également au-dessus de la
Russie et écartait toute autre préoccupation.



XXXIII


Le 3 septembre, Pierre se leva tard: il avait mal à la tête; ses habits,
qu'il n'avait pas quittés, lui pesaient sur le corps, et il sentait
confusément qu'il avait commis la veille un acte honteux. Cet acte
honteux était son épanchement avec le capitaine Ramballe. La pendule
marquait onze heures, le temps était sombre au dehors; il se leva, se
frotta les yeux, et, apercevant le pistolet que Ghérassime avait remis
sur le bureau, il se rappela enfin où il se trouvait et ce qui devait
avoir lieu ce jour-là: «Ne suis-je pas en retard? pensa-t-il Non, car
«il» ne fera probablement son entrée qu'à midi. Pierre ne se donnait
même plus le loisir de penser à ce qu'il avait à faire, il se dépêchait
d'agir. Il donna un léger coup de main à ses vêtements, saisit le
pistolet, et il se disposait à sortir, lorsque pour la première fois il
se demanda comment il cacherait l'arme. Il ne pouvait la mettre dans sa
ceinture, ni la tenir sous le bras, ni la déguiser dans les plis de son
large caftan, enfin il avait oublié de la charger. «Dans ce cas un
poignard fera mieux l'affaire,» se dit-il, bien qu'il eût plus d'une
fois blâmé l'étudiant allemand qui, en 1809, avait tenté de poignarder
Napoléon; alors il prit le poignard qu'il avait acheté en même temps que
le pistolet, quoiqu'il fût tout ébréché, et le glissa sous son gilet. On
aurait dit qu'il avait hâte, non d'exécuter son projet, mais de se
prouver à lui-même qu'il n'y avait pas renoncé. Serrant ensuite sa
ceinture autour lui, enfonçant son bonnet sur ses yeux, il traversa le
corridor en s'efforçant de ne pas faire de bruit, et descendit dans la
rue, sans avoir rencontré le capitaine.

L'incendie, qui la veille l'avait laissé si indifférent, s'était
rapidement étendu pendant la nuit. Moscou brûlait sur plusieurs points à
la fois. Le Gostinnoï-Dvor, la Povarskaïa, les barques sur la rivière,
les chantiers de bois du pont de Dorogomilow, étaient en flammes. Pierre
se dirigeait par l'Arbatskaïa vers l'église de Saint-Nicolas: c'était
l'endroit où depuis longtemps il s'était promis d'accomplir le grand
acte qu'il préméditait. La plupart des maisons avaient leurs fenêtres et
leurs portes fermées et clouées. Les rues et les ruelles étaient
désertes. L'air était imprégné d'une odeur de brûlé et de fumée. De
temps en temps on rencontrait quelques Russes inquiets et effarés et des
Français, à tournure soldatesque, qui marchaient au milieu de la
chaussée. Les uns et les autres regardaient Pierre avec curiosité: sa
carrure et sa haute taille, l'expression souffrante et concentrée de sa
figure, les intriguaient, et les Russes eux-mêmes l'examinaient
attentivement, sans parvenir à comprendre à quelle classe de la société
il appartenait. Les Français, habitués à être un objet d'étonnement ou
de frayeur pour les indigènes, le suivaient gaiement avec des yeux
surpris, car il ne faisait aucune attention à eux. Devant la porte
cochère d'une grande maison, trois de ces derniers, qui s'ingéniaient à
s'expliquer avec des Russes sans parvenir à se faire comprendre,
l'arrêtèrent pour lui demander s'il parlait Français. Il secoua
négativement la tête et poursuivit son chemin. Plus loin, une
sentinelle, qui veillait sur un caisson, l'interpella, et ce fut
seulement à un second: «Au large!» crié d'une voix menaçante et au bruit
du fusil que le soldat armait, que Pierre comprit la nécessité de passer
de l'autre côté de la rue. Tout entier à son sinistre projet, et à la
crainte de le perdre de vue, comme il avait fait la nuit précédente, il
ne voyait ni ne comprenait rien. Mais cette sombre détermination n'était
pas destinée à aboutir; alors même qu'il n'en aurait pas été empêché en
chemin, l'exécution de son plan était devenue impossible, par la raison
toute simple que Napoléon était déjà depuis quelques heures dans le
palais impérial du Kremlin. À ce même moment, assis dans le cabinet du
Tsar, et de fort méchante humeur, il donnait des ordres et prenait des
mesures pour arrêter l'incendie, le pillage, et rassurer les habitants.
Pierre ignorait ce fait: absorbé par son idée fixe, et préoccupé, comme
tous les entêtés qui entreprennent une chose impossible, il se
tourmentait, non des difficultés d'exécution, mais de la défaillance
qui, en s'emparant de lui au moment décisif, paralyserait son action et
lui enlèverait toute estime de lui-même. Il continuait néanmoins
d'instinct sa route sans regarder devant lui, et il arriva ainsi tout
droit à la Povarskaïa. Plus il avançait, plus la fumée devenait
épaisse; il commençait à sentir la chaleur de l'incendie, dont les
langues de feu s'élançaient au-dessus des maisons voisines. Les rues se
remplissaient d'une foule agitée. Pierre commençait à comprendre qu'il
se passait autour de lui quelque chose d'extraordinaire, mais il ne se
rendait pas compte encore du véritable état des choses. Tout en suivant
un chemin battu à travers une grande place déserte, qui touchait d'un
côté à la Povarskaïa et longeait de l'autre les jardins d'un riche
propriétaire, il entendit tout à coup à ses côtés le cri désespéré d'une
femme; il s'arrêta, comme s'il sortait d'un songe, et leva la tête.

À quelques pas de lui, tout le mobilier d'une maison, des édredons, des
samovars, des caisses de toutes sortes s'entassaient en désordre sur
l'herbe desséchée et poudreuse; accroupie à côté des caisses, une jeune
femme maigre, avec de longues dents proéminentes, enveloppée d'un
manteau noir, et la tête couverte d'un mauvais bonnet, se lamentait en
pleurant à chaudes larmes. Deux petites filles de dix à douze ans, pâles
et terrifiées comme elle, vêtues de misérables jupons et de manteaux à
l'avenant, regardaient leur mère avec stupeur, tandis qu'un petit garçon
de sept ans, coiffé d'une casquette beaucoup trop grande pour lui,
pleurait dans les bras de sa vieille bonne. Une fille de service
apparemment, nu-pieds et malpropre, assise sur une des caisses, avait
défait sa tresse d'un blond sale, et en arrachait par poignées les
cheveux roussis. Un homme aux larges épaules, avec des favoris arrondis,
des mèches de cheveux soigneusement lissés sur les tempes et en petit
uniforme de fonctionnaire civil, s'occupait d'un air impassible à
chercher des vêtements au milieu de tout ce fouillis. En le voyant
passer près d'elle, la femme se précipita aux genoux de Pierre.

«Oh! mon père! Oh! fidèle chrétien orthodoxe, sauvez-moi, aidez-moi!
disait-elle à travers ses sanglots.... Ma fille, ma dernière petite
fille, a été brûlée!... Oh! mon Dieu! est-ce pour cela que je t'ai
chérie, que je t'ai...

--Assez, assez Marie Nicolaïevna, lui dit son mari d'un ton calme; il
semblait tenir à se justifier devant l'étranger. Notre soeur l'aura sans
doute emportée, c'est sûr.

--Monstre! coeur de pierre! s'écria la femme avec colère en cessant de
pleurer. Tu n'as même pas un coeur pour ton enfant! Un autre l'aurait
retirée des flammes.... Ce n'est pas un homme, ce n'est pas un père!...
De grâce, continuait-elle en se tournant vers Pierre, écoutez-moi; le
feu a passé chez nous de la maison voisine; cette fille que voilà s'est
écriée: ça brûle!... On a couru pour emporter tout ce qu'on pouvait, on
est parti avec ce qu'on avait sur le dos, il n'y a que ce que vous voyez
de sauvé... cette image et notre lit de noce, tout le reste a péri!...
Tout à coup je m'aperçois que Katia n'est plus là!... Oh! mon enfant,
mon enfant qui a été brûlée!

--Mais où donc est-elle restée? demanda Pierre, et l'expression
sympathique de sa figure fit comprendre à la femme qu'elle avait trouvé
en lui aide et secours.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! reprit la mère, sois mon bienfaiteur....
Aniska, va, petite misérable, montre-lui le chemin, dit-elle en ouvrant
sa grande bouche et en montrant ses longues dents.

--Viens, viens, je ferai mon possible,» dit Pierre en se hâtant.

La petite domestique sortit de derrière la caisse, arrangea ses cheveux,
soupira et prit par le sentier. Pierre, tout prêt à l'action, se sentit
réveillé comme après une longue léthargie; il releva la tête, ses yeux
brillaient et il suivit à grands pas la jeune fille, qui le conduisit à
la Povarskaïa. Les maisons se dérobaient derrière un nuage de fumée
noire que perçaient de temps en temps des gerbes de feu. Une foule
énorme, se pressait autour de l'incendie. Un général français se tenait
au milieu de la rue et parlait à ceux qui l'entouraient. Pierre, guidé
par la petite domestique, s'en approcha, mais les soldats l'arrêtèrent.

«On ne passe pas!

--Ici, ici, petit oncle, s'écria la fillette; nous traverserons la
ruelle, venez!»

Pierre se retourna en faisant de grandes enjambées pour la rejoindre:
elle prit à gauche, dépassa trois maisons, et entra par la porte cochère
de la quatrième:

«C'est ici, là, tout près!»

Traversant la cour, elle ouvrit une petite porte et, s'arrêtant sur le
seuil, elle lui indiqua une maisonnette qui était toute en flammes. Une
muraille s'était déjà effondrée, l'autre brûlait encore, et le feu
s'élançait par toutes les ouvertures, par les fenêtres, par le toit.
Pierre s'arrêta involontairement, suffoqué par la chaleur.

«Laquelle de ces maisons est la vôtre?

--Celle-là, celle-là! hurla l'enfant. C'est là que nous demeurions....
Et tu es brûlée, notre trésor adoré, Katia, ma demoiselle bien-aimée,»
recommença à crier Aniska, se croyant obligée, à la vue de l'incendie,
de faire preuve de ses sentiments.

Pierre se rapprocha du brasier, mais la chaleur le repoussa, il fit
quelques pas en arrière et se trouva en face d'une maison plus grande,
dont le toit flambait d'un seul côté. Quelques Français s'agitaient
alentour. Il ne devina pas tout d'abord ce qu'ils faisaient là;
néanmoins, apercevant l'un d'eux qui frappait un paysan du plat de son
sabre pour lui arracher une pelisse de renard, il comprit qu'ils
pillaient, mais cette pensée ne fit que traverser son esprit. Le
craquement des murailles et des plafonds qui s'écroulaient, le
sifflement des flammes, les cris de la foule, les noirs tourbillons de
fumée traversés par des pluies d'étincelles et des gerbes de feu qui
semblaient lécher les murs, la sensation d'asphyxie et de chaleur, la
rapidité des mouvements qu'il était obligé de faire, tout provoqua chez
Pierre la surexcitation que font éprouver habituellement ces désastres.
L'effet fut sur lui si violent qu'il se sentit aussitôt délivré des
pensées dont il était obsédé. Jeune, résolu et alerte, il fit le tour de
la petite maison qui brûlait; au moment d'y entrer, il fut arrêté par
des cris suivis d'un craquement et de la chute de quelque chose de lourd
qui tomba avec bruit à ses pieds. Il leva les yeux, et vit des Français
qui venaient de jeter par la fenêtre une commode remplie d'objets en
métal! Leurs camarades, qui se tenaient dans la cour, s'en approchèrent
aussitôt.

«Eh bien, qu'est-ce qu'il veut celui-là? s'écria l'un d'eux avec colère.

--Il y a un enfant dans cette maison, dit Pierre.... N'avez-vous pas vu
un enfant?

--Qu'est-ce qu'il chante donc?... Va te promener! crièrent plusieurs
voix, et l'un des soldats, craignant que Pierre ne lui enlevât sa part
de l'argenterie et des bronzes qui étaient dans la commode, s'avança
d'un air menaçant.

--Un enfant? s'écria un Français de l'étage supérieur.... J'ai entendu
piailler dans le jardin. C'est peut-être son moutard, à ce bonhomme....
Faut être humain, voyez-vous...

--Où est-il? où est-il? demandait Pierre.

--Par ici, par ici, répondit le Français en lui indiquant le jardin
derrière la maison.... Attendez, je vais descendre.»

En effet, une seconde plus tard, un Français, en bras de chemise, sauta
par la fenêtre du rez-de-chaussée, donna à Pierre une tape sur l'épaule
et courut avec lui au jardin.

«Dépêchez-vous, vous autres, cria-t-il à ses camarades, il commence à
faire chaud!... et, s'élançant dans l'allée sablée, il tira Pierre par
la manche, et lui montra un paquet posé sur un banc.

C'était une petite fille de trois ans, en robe de percale rose.

«Voilà votre moutard... une petite fille, tant mieux!... Au revoir, mon
gros.... Faut être humain, nous sommes tous mortels, voyez-vous...» Et
le Français rejoignit ses compagnons.

Pierre, essoufflé, allait saisir l'enfant, lorsque la petite, aussi pâle
et aussi laide que sa mère, poussa un cri désespéré à sa vue et
s'enfuit. Pierre la rattrapa et la prit dans ses bras, pendant qu'elle
hurlait avec colère et essayait avec ses petites mains de s'arracher à
l'étreinte de Pierre, qu'elle mordait à belles dents. Cet attouchement,
qui ressemblait à celui d'un petit animal, lui causa une telle
répulsion, qu'il fut obligé de se dominer pour ne pas jeter là l'enfant,
et, reprenant sa course vers la maison, il se trouva tout à coup dans
l'impossibilité de suivre le même chemin. Aniska avait disparu, et,
partagé entre le dégoût et la compassion, il se vit contraint, tout en
serrant contre lui la petite fille qui continuait à se débattre comme un
beau diable, de traverser de nouveau le jardin et de chercher une autre
issue.


XXXIV


Lorsque Pierre, après plusieurs détours à travers cours et ruelles,
déboucha avec son fardeau au coin de la Povarskaïa et du jardin
Grouzinski, il ne s'y reconnut plus, tant il y avait de monde et
d'objets empilés sur cette place jusqu'alors déserte. Sans compter les
familles russes qui s'y réfugiaient avec tout leur avoir, on y voyait
encore un grand nombre de soldats français de différentes armes. Il n'y
fit aucune attention et chercha avec inquiétude les parents de l'enfant
pour la leur rendre, et pour aller au besoin opérer ensuite quelque
autre sauvetage. La petite fille, dont les pleurs s'étaient peu à peu
calmés, se cramponnait à son caftan, et, se blottissant dans ses bras
comme une bête sauvage, jetait autour d'elle des regards effarouchés,
tandis que Pierre lui souriait d'un air paternel. Il se sentait
intéressé par cette petite figure pâle et maladive, mais il avait beau
chercher dans la foule qui l'entourait, il ne parvenait pas à découvrir
ni l'employé ni sa femme. Dans ce moment, ses yeux se portèrent
involontairement sur une famille arménienne ou géorgienne, composée d'un
vieillard du plus beau type oriental, de haute taille et richement
habillé, d'une vieille matrone de même origine et d'une toute jeune
femme, dont les sourcils arqués fins et noirs comme une aile de corbeau,
le teint d'une couleur mate et les traits réguliers et impassibles,
faisaient ressortir l'admirable beauté. Assise, sur de grands ballots,
derrière la vieille, au milieu d'un tas d'objets appartenant à chacun
d'eux, enveloppée d'un riche manteau de satin, un mouchoir de soie
violette sur la tête, elle ressemblait, avec ses grands yeux fendus en
amandes et ses longs cils baissés vers la terre, à une plante délicate
des pays chauds jetée sur la neige; on sentait qu'elle se savait belle
et qu'elle craignait pour sa beauté. Pierre la regarda à plusieurs
reprises. Atteignant enfin la palissade, il se retourna pour embrasser
d'un coup d'oeil toute la place, et ne tarda pas, avec l'étrange
tournure que lui donnait l'enfant qu'il portait dans ses bras, à attirer
l'attention de quelques groupes qui l'entourèrent en lui demandant:

«Ayez-vous perdu quelqu'un?

--Êtes-vous un noble?... À qui est l'enfant?»

Pierre répondit que la petite fille appartenait à une femme qu'il avait
vue ici même tout à l'heure et qui était couverte d'un manteau noir et
entourée de ses trois enfants.

«Ne pouvait-on lui dire où elle était allée?

--Ce doit être les Anférow, dit un vieux diacre en s'adressant à sa
voisine.... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous, répéta le vieux
diacre d'une voix profonde.

--Où sont les Anférow? reprit la femme.

--Ils sont partis de bon matin.... C'est peut-être Marie Nicolaïevna,
peut-être aussi les Ivanow?

--Il dit que c'est une bourgeoise, et Maria Nicolaïevna est une dame,
reprit une voix.

--Vous devez la connaître, dit Pierre: une femme maigre, qui a de
longues dents.

--Mais alors c'est Marie Nicolaïevna. Ils se sont enfuis dans le jardin
lorsque les loups sont arrivés.

--Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous! répéta le diacre.

--Allez de ce côté, vous les trouverez, c'est elle, bien sûr! Elle
pleurait, elle pleurait.... Allez, vous les trouverez.»

Mais Pierre n'écoutait plus la paysanne qui lui parlait; car il était
occupé de la scène qui se passait entre deux soldats français et la
famille arménienne. L'un d'eux, petit et alerte, avec une capote
gros-bleu serrée autour de sa taille par une corde, et un bonnet de
police sur la tête, avait saisi par les pieds le vieillard, qui
s'empressait d'ôter sa chaussure. L'autre, blond, maigre, trapu, très
lent dans ses mouvements, avait une figure idiote; son habillement se
composait d'un pantalon bleu passé dans de grandes bottes et d'une
capote de drap; planté devant l'Arménienne, les mains dans ses poches,
il la regardait silencieusement.

«Prends, prends l'enfant, et porte-la-leur!... Tu entends,» dit Pierre à
l'une des femmes, en déposant la fillette à terre et en se retournant du
côté des Arméniens.

Le vieillard était pieds nus, et le petit Français, qui s'était emparé
de ses bottes, les secouait l'une contre l'autre, pendant que le pauvre
homme murmurait quelques mots d'un air piteux. Pierre ne lui jeta qu'un
coup d'oeil; son attention était toute concentrée sur l'autre Français,
qui s'était rapproché de la jeune femme, et lui avait passé la main
autour du cou. La belle Arménienne ne bougea pas, Pierre n'avait pas eu
encore le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient d'elle,
et déjà le maraudeur lui avait arraché le collier qu'elle portait, et la
jeune femme, réveillée de sa torpeur, poussait des cris déchirants.

«Laissez cette femme!» s'écria Pierre, furieux, en secouant le soldat
par les épaules; le soldat tomba, et, se relevant aussitôt, s'enfuit à
toutes jambes.

Son camarade, jetant à terre les bottes qu'il tenait à la main, tira son
sabre et marcha droit sur Pierre:

«Voyons, pas de bêtises,» dit-il.

Pierre, en proie à un de ces accès de colère qui décuplaient ses forces
et lui ôtaient toute conscience de ses actes, se jeta sur lui, lui donna
un croc-en-jambe, le renversa et lui appliqua une volée de coups de
poing. La foule était en train de l'applaudir, lorsque d'un coin de la
place déboucha une patrouille de lanciers, qui arrivèrent au trot et
entourèrent le vainqueur et le vaincu. Pierre ne comprit qu'une chose,
c'est qu'il frappait à coups redoublés, qu'on le battait à son tour,
qu'on lui liait les mains, et il se vit entouré de soldats qui
fouillaient dans ses poches.

«Il a un poignard, lieutenant!»

Ce furent les premiers mots qu'il entendit distinctement.

«Ah! une arme! reprit l'officier.... C'est bon, vous direz tout cela au
conseil de guerre...

--Parlez-vous français, vous?»

Pierre, les yeux injectés de sang, ne répondit rien; il avait sans doute
l'air peu rassurant, car l'officier donna tout bas un ordre, et quatre
lanciers vinrent se placer à ses côtés.

«Parlez-vous français? répéta l'officier en se tenant à distance....
Appelez l'interprète!»

Un petit homme en habit civil sortit de derrière les rangs. Pierre le
reconnut aussitôt pour un commis français qu'il avait vu dans un magasin
de Moscou.

«Il n'a pas l'air d'un homme du peuple, dit l'interprète en examinant
Pierre.

--Ce doit être l'un des incendiaires, reprit l'officier. Demandez-lui
qui il est.

--Qui es-tu? dit l'interprète. Ton devoir est de répondre à l'autorité.

--Je ne vous dirai pas mon nom; je suis votre prisonnier, emmenez-moi,
dit tout à coup Pierre en français.

--Ah! ah! s'écria l'officier en fronçant le sourcil.... Marchons!»

Un groupe de curieux, parmi lesquels se trouvaient la petite fille et la
femme à qui il l'avait confiée, s'était rapproché des militaires.

«Où donc te mène-t-on, mon petit pigeon? et que ferai-je de cet enfant
si elle n'est pas à eux?

--Que veut cette femme?» demanda l'officier.

La surexcitation de Pierre ne connut plus de bornes à la vue de la
fillette qu'il avait sauvée.

«Ce qu'elle veut? Elle m'apporte ma fille, que je viens de tirer des
flammes.» Et, ne sachant lui-même pourquoi il avait débité ce mensonge
inutile, il se mit à marcher entre les quatre lanciers chargés de le
garder.

Cette patrouille avait été envoyée, ainsi que beaucoup d'autres, sur
l'ordre de Durosnel, pour arrêter le pillage et mettre la main sur les
incendiaires qui, au dire des chefs militaires français, mettaient le
feu à Moscou. Mais, en fait de gens suspects, les patrouilles n'avaient
trouvé qu'un boutiquier, deux séminaristes, un paysan, un domestique et
quelques maraudeurs. Pierre fut celui de tous qui leur inspira le plus
de soupçons; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la maison où était
établi le corps de garde, fut-il placé dans une chambre à part et soumis
à une rigoureuse surveillance.



CHAPITRE III

I


À la même époque, une lutte acharnée, à laquelle se mêlaient comme
d'habitude tous les frelons de cour, se poursuivait, dans les hautes
sphères de Saint-Pétersbourg, entre les partis de Roumiantzow, des amis
de la France, de l'Impératrice mère et du césarévitch, pendant que la
vie de luxe suivait tranquillement son train habituel. Pour quiconque
se trouvait au milieu de ce courant de rivalités et de compétitions de
toutes sortes, il était difficile, sinon impossible, de se rendre un
compte exact de la situation critique de la Russie: c'étaient toujours
les mêmes cérémonies officielles, les mêmes bals, le même théâtre
français, les mêmes mesquins intérêts de service. Tout au plus, de temps
à autre, causait-on à voix basse de la conduite si différente tenue par
les deux Impératrices dans ces graves circonstances. Tandis que
l'Impératrice mère, dans la pensée de sauvegarder les divers
établissements placés sous son patronage, avait pris déjà toutes les
mesures nécessaires pour le transfert des instituts à Kazan, et fait
emballer tout ce qui leur appartenait: l'Impératrice Élisabeth, avec son
patriotisme accoutumé, avait répondu aux demandes d'instructions venues
de toutes parts, que, les institutions du gouvernement relevant
spécialement de l'Empereur, elle n'avait aucun ordre à donner à cet
égard; mais que, quant à elle personnellement, elle serait la dernière à
quitter Pétersbourg!

Le 7 septembre, jour de la bataille de Borodino, Mlle Schérer donnait
une petite soirée, dont le bouquet devait être la lecture d'une lettre
adressée par le métropolite à l'Empereur, à propos de l'envoi qu'il lui
faisait d'une image de saint Serge. Cette épître passait pour un
chef-d'oeuvre de patriotisme et de sentiment religieux. Le prince
Basile, qui se flattait d'être un lecteur hors ligne (il lui arrivait
parfois de lire chez l'Impératrice), devait en donner connaissance. Son
talent consistait à hausser la voix et à passer du grave au doux, sans
tenir compte de la signification des mots. Cette lecture avait, comme
tout ce qui se faisait chez Anna Pavlovna, une importance politique: la
soirée devait réunir quelques personnages influents, et l'on s'était
promis de les faire rougir de honte parce qu'ils continuaient à
fréquenter le théâtre français. Il y avait déjà beaucoup de monde dans
le salon d'Anna Pavlovna, mais elle n'avait pas vu encore apparaître
ceux dont elle jugeait la présence nécessaire pour que l'on pût
commencer la lecture.

La nouvelle qui faisait ce jour-là les frais de la conversation était la
maladie de la comtesse Besoukhow, qui, depuis quelque temps, s'abstenait
de prendre part aux réunions dont elle faisait l'ornement habituel, ne
recevait personne, et, au lieu de se confier à une célébrité de la
ville, se faisait soigner par un jeune docteur italien; cet Italien la
traitait au moyen d'un remède nouveau et complètement inconnu. Il était
plus que probable que la maladie de la charmante comtesse provenait de
l'embarras où elle se trouvait d'épouser deux maris à la fois, et que le
traitement de l'Italien n'avait pour but que de la tirer de cette fausse
situation; mais, en présence d'Anna Pavlovna, personne n'osait soulever
cette question délicate, ou y faire la moindre allusion.

«On dit la pauvre comtesse très mal: le médecin parle d'une angine[22]!

--L'angine? Mais c'est une maladie terrible!

--Bah!... Savez-vous que, grâce à l'angine, les deux rivaux sont
réconciliés?... Le vieux comte est touchant, à ce qu'il paraît. Il a
pleuré comme un enfant quand le médecin lui a appris que le cas était
grave!

--Oh! ce serait une grande perte!... C'est une femme ravissante!

--Vous parlez de la pauvre comtesse? J'ai envoyé prendre de ses
nouvelles. On m'a dit qu'elle allait un peu mieux.... Oh oui! c'est la
plus charmante femme du monde, répliqua Anna Pavlovna en souriant de son
propre enthousiasme. Nous appartenons à des camps différents, mais cela
ne m'empêche pas d'avoir pour elle toute l'estime qu'elle mérite....
Elle est si malheureuse!...»

Un jeune homme imprudent, supposant que ces paroles soulevaient un coin
du voile qui abritait le secret de la comtesse se permit de faire
observer que le charlatan italien était bien capable d'administrer à sa
malade des remèdes dangereux.

«Vos informations peuvent être meilleures que les miennes, dit Mlle
Schérer en prenant à partie le jeune homme, mais je sais de bonne source
que ce médecin est un homme très savant et très habile. C'est le médecin
particulier de la reine d'Espagne!»

Lui ayant ainsi dit son fait, elle se tourna du côté de Bilibine, qui
était en train de faire un bon mot sur le dos des Autrichiens.

«Je trouve cela charmant, disait-il en parlant d'un certain document
diplomatique qui accompagnait l'envoi de drapeaux autrichiens pris par
Wittgenstein, le héros de Pétropol (ainsi qu'on l'appelait à
Pétersbourg).

--Qu'est-ce donc?» lui demanda Anna Pavlovna, avec l'intention de
provoquer un silence qui lui permît de répéter le mot qu'elle
connaissait déjà.

Il s'empressa d'en profiter, et cita les paroles textuelles de la
dépêche qu'il avait du reste composée lui-même: «L'Empereur renvoie les
drapeaux autrichiens, drapeaux amis égarés qu'il a trouvés hors de la
route[23].

--Charmant, charmant! dit le prince Basile.

--C'est peut-être la route de Varsovie,» dit tout haut le prince
Hippolyte. On se retourna pour le regarder, car ces paroles n'avaient
aucun sens. Il répondit à cet étonnement général par un air d'aimable
satisfaction. Il ne comprenait pas plus que les autres ce qu'il avait
dit, mais il avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, que des
phrases prononcées de cette façon passaient parfois pour très
spirituelles; aussi avait-il à tout hasard jeté les premiers mots qui
s'étaient trouvés au bout de sa langue, en se disant: «Il en sortira
peut-être quelque chose de très bien; dans le cas contraire, il se
trouvera toujours quelqu'un qui en tirera parti.» Le pénible silence qui
suivit son mot fut interrompu par l'entrée de la personne «qui manquait
de patriotisme», et qu'Anna Pavlovna se disposait à ramener à de
meilleurs sentiments, menaçant gracieusement du doigt le prince
Hippolyte, elle invita le prince Basile à se rapprocher de la table, fit
placer des bougies devant lui, et, lui tendant le manuscrit, le supplia
d'en faire la lecture.

«Très Auguste Souverain et Empereur!» commença le prince Basile d'un
ton solennel, en jetant sur son auditoire un regard qui semblait
condamner d'avance celui qui aurait osé protester contre ces paroles.
Personne ne souffla mot.... Moscou, la première capitale, la nouvelle
Jérusalem, reçoit «son Christ», continua-t-il en appuyant sur le pronom,
comme une mère qui entoure de ses bras ses fils pleins de ferveur, et,
prévoyant, à travers les ténèbres qui s'élèvent, la gloire éblouissante
de ta puissance, elle chante avec extase: «Hosannah, béni soit celui qui
vient!» On sentait des larmes dans la voix du prince Basile à cette
dernière phrase. Bilibine regardait attentivement ses ongles; d'autres
personnes avaient l'air embarrassé. Anna Pavlovna, prenant les devants,
murmurait _in petto_ la phrase qui suivait: «Qu'importe que le Goliath
impudent et hardi...» tandis que le prince Basile reprenait tout haut:
«Qu'importe que le Goliath impudent et hardi, venant des frontières de
la France, apporte aux confins de la Russie les épouvantes meurtrières;
l'humble foi, cette fronde du David russe, frappera subitement la tête
de son orgueil, avide de sang. Cette image du bienheureux saint Serge,
l'antique zélateur du bien de sa patrie, s'offre à Votre Majesté
Impériale. Je regrette que mes forces affaiblies par l'âge m'empêchent
de jouir de votre douce vue. J'adresse au Tout-Puissant d'ardentes
prières. Qu'il daigne augmenter le nombre des justes et accomplir les
pieux désirs de Votre Majesté!»

--Quelle force! quel style!» s'écria-t-on de tous côtés en louant à la
fois l'auteur et le lecteur.

Mis en train par cette éloquente épître, les hôtes d'Anna Pavlovna
causèrent longtemps encore de la situation du pays et se livrèrent à
maintes et maintes suppositions sur l'issue de la bataille qui devait
avoir lieu vers cette époque.

«Vous verrez, dit Mlle Schérer, que demain, pour l'anniversaire de la
naissance de l'Empereur, on aura des nouvelles, et j'ai de bons
pressentiments!»


II


Le pressentiment d'Anna Pavlovna se réalisa. Le lendemain, pendant le
_Te Deum_ chanté au palais, le prince Volkonsky fut appelé hors de la
chapelle, et reçut un pli contenant le rapport du prince Koutouzow,
écrit le jour de la bataille de Tatarinovo. Il lui annonçait que les
Russes n'avaient pas reculé d'une semelle, que les pertes de l'ennemi
étaient supérieures aux nôtres, et que, si le temps lui manquait pour
lui donner des détails plus précis, il pouvait du moins lui assurer que
la victoire nous était restée. Aussitôt il y eut un second _Te Deum_
d'actions de grâces, pour remercier le Tout-Puissant du cours accordé à
ses fidèles. Anna Pavlovna triomphait, et la joie d'un jour de fête
régna sans partage toute la matinée. On croyait à une victoire complète;
plusieurs ne parlaient de rien moins que de la possibilité de faire
Napoléon prisonnier, de le renverser et de choisir un nouveau Souverain
pour la France.

Loin du centre de l'action et au milieu de la vie de cour, il était
difficile de donner aux événements qui se déroulaient leur importance
réelle, car dans ces conditions ils se groupent toujours d'eux-mêmes
autour d'un fait personnel. Ainsi, par exemple, la joie des courtisans,
à l'annonce de la victoire, provenait surtout de ce que la nouvelle en
était arrivée le jour de la fête de l'Empereur. C'était comme la
réussite d'une délicate surprise, Koutouzow annonçait également les
pertes qu'on avait subies, et citait entre autres Koutaïssow, Toutchkow
et Bagration, mais là aussi l'impression de tristesse se concentra sur
une seule mort, celle du jeune et intéressant Koutaïssow, qui était
connu de tout le monde et particulièrement aimé de l'Empereur. Ce
jour-là on n'entendit plus que ces phrases; «N'est-ce pas surprenant que
cette nouvelle soit arrivée juste pendant le _Te Deum_... et ce pauvre
Koutaïssow? Quelle perte, quel dommage!

--Que vous avais-je dit de Koutouzow!» répétait à tout venant le prince
Basile, en se drapant dans son orgueil de prophète. Ne vous ai-je pas
toujours assuré qu'il était seul capable de vaincre Napoléon?»

Le lendemain se passa sans nouvelles de l'armée, et l'inquiétude
commença à sourdre dans le public. La cour souffrait de l'ignorance dans
laquelle on laissait l'Empereur: «Sa position est terrible», disait-on,
et l'on accusait déjà Koutouzow, après l'avoir exalté l'avant-veille, de
causer tous ces tourments au Tsar. Le prince Basile ne vantait plus son
protégé, mais gardait un profond silence lorsqu'il était question du
commandant en chef. Dans la même soirée, une nouvelle à sensation ajouta
encore à l'angoisse qui commençait à se répandre dans les hautes
sphères: la comtesse Hélène venait de mourir subitement de sa
mystérieuse maladie. On racontait officiellement que la comtesse était
morte des suites de son angine; mais, dans l'intimité, on s'étendait sur
de certains détails: le médecin de la reine d'Espagne lui aurait
ordonné, disait-on, un certain remède qui, pris à faibles doses, devait
amener le résultat désiré; mais Hélène, tourmentée par les soupçons du
vieux comte et le silence de son mari, cet affreux Pierre, avait avalé
une quantité double de la drogue prescrite, et était morte dans des
souffrances atroces, sans qu'on eût le temps lui porter secours. On
assurait aussi que le prince Basile et le comte avaient violemment pris
à partie le médecin italien, mais qu'à la lecture de certains
autographes intimes de la défunte, mis par ce dernier sous leurs yeux,
ils avaient aussitôt cessé de le poursuivre. Toujours est-il que, ce
jour-là, la causerie de salon eut beau jeu à s'occuper de ces trois
tristes événements: l'inquiétude de l'Empereur, la perte de Koutaïssow
et la mort d'Hélène.

Le surlendemain de l'arrivée du rapport, un propriétaire venu de Moscou
répandit l'incroyable et foudroyante nouvelle que cette ville avait été
abandonnée aux Français! «C'était horrible! La position de l'Empereur
était affreuse! Koutouzow était un traître!» Et le prince Basile
affirmait, à ceux qui lui faisaient des visites de condoléance à
l'occasion de la mort de sa fille, qu'on ne pouvait s'attendre à rien
autre de la part de ce vieillard impotent et aveugle: «Je me suis
toujours étonné, disait-il, en oubliant probablement dans sa douleur ce
qu'il avait dit la veille, que le sort de la Russie ait été confié à de
telles mains!» La nouvelle n'étant pas officielle, le doute était encore
permis, mais le lendemain elle fut confirmée par le rapport suivant du
comte Rostoptchine:

«L'aide de camp du prince Koutouzow m'a apporté une lettre, dans
laquelle le commandant en chef me demande de lui fournir des hommes de
police, afin de guider les troupes à travers la ville, jusqu'à la
grand'route de Riazan. Il prétend abandonner Moscou avec douleur. Sire,
cet acte décide du sort de la capitale et de celui de Votre empire. La
Russie tressaillira d'indignation en apprenant que la ville qui
représente la grandeur de la Russie et qui contient les cendres de vos
aïeux est au pouvoir de l'ennemi. Je suis l'armée, j'ai fait emporter
tout ce qui devait être enlevé.»

L'Empereur appela le prince Volkonsky et lui dicta le rescrit suivant,
adressé à Koutouzow:

«Prince Michel Ilarionovitch! Je suis sans nouvelles de vous depuis le
29 du mois d'août. Je viens de recevoir, datée du 1er septembre, par
Yaroslaw, du général gouverneur de Moscou la douloureuse nouvelle que
vous avez abandonné Notre capitale. Vous pouvez aisément vous figurer
l'effet qu'elle a produit sur Moi, et votre silence augmente Ma stupeur!
Le général aide de camp prince Volkonsky vous porte le présent rescrit,
avec ordre de s'informer de la situation de l'armée et des raisons qui
vous ont amené à cette douloureuse extrémité.»


III


Neuf jours après que Moscou eut été abandonné, un envoyé de Koutouzow
en apporta la confirmation officielle. Cet envoyé était un Français
nommé Michaud, mais, «quoique étranger, Russe de coeur et d'âme», comme
il le disait lui-même. L'Empereur le reçut aussitôt dans son cabinet, au
palais de Kamennoï-Ostrow. Michaud, qui venait de voir Moscou pour la
première fois, et _qui ne savait pas le russe_, se sentit néanmoins très
ému (comme il l'écrivit plus tard) lorsqu'il parut devant Notre très
gracieux Souverain pour lui annoncer l'incendie de Moscou, dont les
flammes avaient éclairé sa route. Bien que sa douleur pût avoir une
autre cause que celle qui accablait les Russes, sa figure était
tellement défaite, que l'Empereur lui demanda aussitôt:

«M'apportez-vous de tristes nouvelles, colonel?

--Bien tristes, Sire! répondit-il en soupirant et en baissant les yeux:
l'abandon de Moscou!

--Aurait-on livré sans se battre mon ancienne capitale?» Et le rouge de
la colère monta aux joues de l'Empereur.

Michaud lui transmit respectueusement le message de Koutouzow: vu
l'impossibilité de livrer bataille sous les murs de capitale, il ne
restait que le choix entre perdre Moscou et l'armée, ou Moscou seul, et
le maréchal s'était vu contraint de prendre ce dernier parti. L'Empereur
écouta ce message en silence, sans lever les yeux.

«L'ennemi est-il entré en ville? demanda-t-il.

--Oui, Sire, et Moscou est sans doute en cendres à l'heure qu'il est,
car je l'ai laissé en flammes.» Michaud s'effraya de l'impression
produite par ses paroles.

La respiration de l'Empereur devint oppressée et pénible, ses lèvres
tremblèrent, et ses beaux yeux bleus se remplirent de larmes, mais cette
émotion fut passagère; l'Empereur fronça le sourcil et sembla se
reprocher à lui-même sa faiblesse.

«Je vois, par tout ce qui nous arrive, que la Providence exige encore de
grands sacrifices de notre part. Je suis prêt à me soumettre à toutes
ses volontés; mais dites-moi, Michaud, en quel état avez-vous laissé
l'armée, qui assistait ainsi, sans coup férir, à l'abandon de mon
ancienne capitale?... N'y avez-vous pas aperçu du découragement[24]?»

Voyant son très gracieux Souverain calmé, Michaud se calma également;
mais, ne s'étant pas préparé à lui donner une information précise, il
répondit, pour gagner du temps:

«Sire, me permettrez-vous de vous parler franchement, en loyal
militaire?

--Colonel, je l'exige toujours. Ne me cachez rien, je veux savoir
absolument ce qu'il en est.

--Sire, dit alors Michaud avec un sourire imperceptible, car il avait eu
le temps de combiner sa réponse sous la forme d'un jeu de mots
respectueux: Sire, j'ai laissé toute l'armée, depuis les chefs jusqu'au
dernier soldat, sans exception, dans une crainte épouvantable,
effrayante.

--Comment cela? demanda l'Empereur sévèrement. Mes Russes se
laisseraient-ils abattre par le malheur? Jamais!» Michaud n'attendait
que cela pour produire son effet.

«Sire, reprit-il respectueusement, ils craignent seulement que, par
bonté de coeur, Votre Majesté ne se laisse persuader de faire la paix.
Ils brûlent de combattre et de prouver à Votre Majesté, par le sacrifice
de leur vie, combien ils lui sont dévoués.

--Ah! reprit l'Empereur en le remerciant du regard. Vous me
tranquillisez, colonel.»

Il baissa la tête et garda quelques instants le silence.

«Eh bien, retournez à l'armée, dit-il en se redressant de toute sa
hauteur d'un geste plein de majesté. Dites à nos braves, dites à tous
mes loyaux sujets, partout où vous passerez, que quand je n'aurai plus
de soldats je me mettrai moi même à la tête de ma chère noblesse, de mes
braves paysans, et j'userai ainsi jusqu'aux dernières ressources de mon
empire. Il m'en offre encore plus que mes ennemis ne pensent, poursuivit
l'Empereur en s'animant de plus en plus, mais si jamais il était écrit
dans les décrets de la divine Providence, ajouta-t-il en levant au ciel
ses yeux pleins de douceur, que ma dynastie dût cesser de régner sur le
trône de mes ancêtres, alors, après avoir épuisé tous les moyens qui
sont en mon pouvoir, je me laisserais croître la barbe, et j'irais
manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans, plutôt que de
signer la honte de ma patrie et de ma chère nation, dont je sais
apprécier les sacrifices!» Après avoir prononcé ces paroles d'une voix
émue, il se détourna comme pour cacher ses larmes, fit quelques pas
jusqu'au bout de la chambre, puis, revenant avec vivacité, il serra
fortement la main de Michaud, et lui dit, les yeux brillants de colère
et de décision:

«Colonel Michaud, n'oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être qu'un
jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon et moi, nous ne
pouvons plus régner ensemble. J'ai appris à le connaître, il ne me
trompera plus[25]!»

En entendant ces mots et en voyant l'expression de fermeté qui se
lisait sur les traits du Souverain, Michaud, «quoique étranger, mais
Russe de coeur et d'âme», se sentit gagné par un sincère enthousiasme
(comme il le raconta plus tard).

«Sire! s'écria-t-il, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de la
nation et le salut de l'Europe.»

Quand il eut exprimé ainsi, non seulement ses sentiments personnels,
mais ceux du peuple russe, dont il se regardait à cette heure comme le
représentant, l'Empereur le congédia d'un signe de tête.


IV



Alors que la Russie, à moitié conquise, voyait les habitants de Moscou
s'enfuir dans les provinces éloignées, que les levées de milices se
succédaient sans interruption, il nous semble, à nous qui n'avons pas
vécu à cette époque, que tous, du petit au grand, ne devaient avoir
qu'une seule et même pensée: celle de tout sacrifier pour sauver la
patrie ou périr avec elle. Les récits d'alors ne sont remplis que de
traits de dévouement, d'amour, de désespoir et de douleur, mais la
réalité était loin d'être telle que nous nous la figurons. L'intérêt
historique de ces terribles années, en attirant seul nos regards, nous
dérobe à la vue des petits intérêts personnels, qui dissimulaient aux
contemporains, par leur importance momentanée, celle des faits qui se
passaient autour d'eux. Les individus de cette époque, dont la grande
majorité se laissait guider par ces étroites considérations, devenaient
par cela même les agents les plus utiles de leur temps. Ceux au
contraire qui s'efforçaient de se rendre compte de la marche générale
des affaires, d'y participer par des actes d'abnégation et d'héroïsme,
étaient les membres les plus inutiles de la société. Ils jugeaient tout
de travers, et ce qu'ils faisaient à bonne intention n'était en
définitive que folies sans but; exemples: les régiments de Pierre et de
Mamonow, qui passaient leur temps à piller les villages, et la charpie
préparée par les dames, qui ne parvenait jamais aux blessés. Enfin les
discours de ceux qui ne cessaient de parler de la situation du pays
étaient involontairement empreints, ou d'une certaine fausseté, ou de
blâme et d'animosité contre les hommes qu'ils accusaient de fautes dont
la responsabilité ne retombait sur personne. C'est quand on écrit
l'histoire que l'on comprend combien est sage la défense de toucher à
l'arbre de la science, car l'activité inconsciente porte seule des
fruits. Celui qui joue un rôle dans les événements n'en comprend jamais
la valeur, et, s'il essaye d'en saisir le sens et d'y prendre une part
immédiate, ses actes sont frappés de stérilité. À Pétersbourg, ainsi que
dans les gouvernements du centre, tous, miliciens et dames, pleuraient
sur le sort de la Russie et de la capitale, et ne parlaient que de
sacrifices et de dévouement; l'armée, qui se repliait au delà de Moscou,
ne songeait ni à ce qu'elle abandonnait, ni à l'incendie qu'elle
laissait derrière elle, et encore moins à se venger des Français; elle
pensait au trimestre de la solde, à l'étape prochaine, à Matrechka la
vivandière, et ainsi de suite....

Nicolas Rostow, que la guerre avait encore trouvé au service, prenait
par cela même, mais sans s'arrêter à une idée préconçue et sans se
livrer à de sombres réflexions, une part active et sérieuse à la défense
de la patrie. Si on lui avait demandé quelle était son opinion sur
l'état du pays, il aurait nettement répondu qu'il n'avait pas à s'en
préoccuper, que Koutouzow et d'autres avec lui étaient là pour penser à
sa place; il ne savait qu'une chose: on complétait les cadres des
régiments, on se battrait encore longtemps, et dans les circonstances
actuelles il était probable qu'il serait nommé chef de régiment. Grâce
cette manière d'envisager la question, il ne regretta même pas de ne
s'être pas trouvé à la dernière bataille, et il accepta avec plaisir la
commission d'aller à Voronège pour la remonte de la division.

Peu de jours avant la bataille de Borodino, Nicolas reçut les
instructions et l'argent nécessaires, envoya un hussard en avant, prit
des chevaux de poste et se mit en route.

Celui qui a passé plusieurs mois dans l'atmosphère des camps pendant une
campagne peut seul comprendre la jouissance qu'éprouva Nicolas en
quittant le rayon occupé par les trains de bagages, les hôpitaux, les
dépôts de vivres et les fourrageurs. Lorsqu'il fut hors du camp, et loin
des incidents peu élégants de la vie journalière du bivouac, lorsqu'il
vit des villages, des paysans, des maisons de propriétaires, des champs,
du bétail qui y paissait en liberté, des maisons des postes avec leurs
surveillants endormis, il ressentit une telle joie qu'il lui sembla voir
tout cela pour la première fois. Ce qui surtout le frappa agréablement,
ce fut de rencontrer des femmes jeunes et fraîches, sans le cortège
habituel d'une dizaine d'officiers occupés à leur faire la cour, mais
flattées et souriantes des amabilités de l'officier voyageur. Enchanté
lui-même et de son sort, il arriva la nuit à Voronège, s'arrêta à
l'auberge et y commanda tout ce qui lui avait manqué à l'armée; le
lendemain, après s'être bien rasé, après avoir endossé l'uniforme de
grande tenue, qui n'avait pas vu le jour depuis longtemps, il alla
rendre ses devoirs aux autorités de la ville.

Le commandant de la milice, homme d'un certain âge, fonctionnaire civil,
avec le grade de général, paraissait enchanté de son uniforme et de son
nouvel emploi. Il reçut Nicolas d'un air sévère et important, croyant
que c'était là la tenue du vrai militaire, le questionna en l'approuvant
ou en le désapprouvant tour à tour comme s'il en avait le droit. Comme
Nicolas était de bonne humeur, il s'en amusa, sans avoir un instant
l'idée de s'en fâcher. De là il se rendit chez le gouverneur, petit
homme vif et alerte, tout rond et tout aimable, qui lui indiqua les
haras où l'on pouvait avoir de bons chevaux, lui recommanda un maquignon
et un propriétaire dont la résidence était à vingt verstes de la ville,
qui avait d'excellents chevaux, et lui promit son concours: «Vous êtes
le fils du comte Ilia Andréïévitch? Ma femme était une amie de votre
mère. On se réunit chez moi le jeudi; c'est jeudi aujourd'hui,
faites-moi le plaisir de venir ce soir sans façon.»

De chez le gouverneur, Nicolas se mit en télègue, prit avec lui son
maréchal des logis pour aller au haras qu'on lui avait désigné, et dont
le propriétaire était un vieux garçon, ex-officier de cavalerie, fin
connaisseur en chevaux, chasseur endiablé et possesseur d'une eau-de-vie
âgée de cent ans, et de vieux vin de Hongrie. Nicolas en deux mots bâcla
un marché, en lui en achetant pour 6 000 roubles dix-sept étalons de
premier choix pour les besoins éventuels de la remonte; ayant bien
dîné, en faisant largement honneur au vin de Hongrie, après avoir
embrassé son amphitryon, qu'il tutoyait déjà comme une vieille
connaissance, il refit la même route aussi gaiement que la première
fois, en donnant force bourrades au cocher pour ne pas manquer la
soirée.

Aspergé d'eau froide de la tête aux pieds, bien parfumé et habillé de
nouveau, il se rendit, quoiqu'un peu tard, chez le gouverneur. Ce
n'était pas un bal, mais, comme on savait que Catherine Pétrovna
jouerait des valses et des écossaises, et qu'on danserait, les dames
avaient préféré venir en robes décolletées. Pendant l'année 1812 la vie
de province s'écoulait à Voronège comme d'habitude, avec la seule
différence qu'il régnait dans la ville une animation inusitée:
plusieurs familles riches de Moscou s'y étaient réfugiées par suite de
la gravité des circonstances, et, au lieu des conversations banales et
accoutumées sur le temps et sur le prochain, on causait de ce qui se
passait à Moscou, de la guerre et de Napoléon. La réunion du gouverneur
était composée de la crème de la société et, entre autres, de plusieurs
dames que Nicolas avait connues à Moscou. Parmi les hommes, personne ne
pouvait rivaliser avec le chevalier de Saint-Georges, le brillant
officier de hussards, le charmant et aimable comte Rostow. Un officier
italien, prisonnier français, était au nombre des invités, et Nicolas
sentait que sa présence rehaussait, comme un trophée vivant, la valeur
du héros russe. Persuadé que chacun partageait le même sentiment, il fut
avec l'Italien d'une politesse affectueuse, pleine de réserve et de
dignité. Aussitôt que, dans son uniforme de hussard, il fit son entrée
au salon, en répandant autour de lui l'odeur pénétrante des parfums et
du vin, il se vit entouré et eut l'occasion de répéter et de s'entendre
dire à plusieurs reprises: «Mieux vaut tard que jamais.» Devenu le point
de mire de tous les regards, il se sentit dans une sphère qui lui
convenait, il allait y retrouver, à son grand plaisir, la position de
favori, dont il était depuis si longtemps privé. Les dames et les
demoiselles faisaient assaut de coquetterie à son endroit, et les
personnes âgées intriguèrent aussitôt pour le marier, afin de mettre un
terme, disaient-elles, aux folies de ce brillant officier. La femme du
gouverneur, qui l'avait reçu comme un proche parent, et le tutoyait
déjà, fut du nombre de ces dernières. Catherine Pétrovna joua des
valses, des écossaises; les danses s'animèrent et donnèrent à Nicolas
l'occasion de déployer toutes ses grâces; son élégante désinvolture
charma toutes les dames, et lui-même fut tout surpris ce soir-là d'avoir
si bien dansé; jamais il ne se serait permis à Moscou ce laisser-aller
qui frisait le mauvais genre, mais ici il sentait la nécessité d'étonner
son monde par quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu jusque-là à
tous ces provinciaux, et de les obliger à accepter cela comme la
dernière mode de la capitale. Il choisit pour objet de ses attentions la
femme d'un des fonctionnaires du gouvernement, une jeune et jolie blonde
aux yeux bleus. Naïvement convaincu, comme tous les jeunes gens dont le
seul but est le plaisir, que les femmes d'autrui ont été créées pour
eux, il ne quitta pas sa conquête d'un instant; il poussa même la
diplomatie jusqu'à se rapprocher du mari, comme si, sans se l'être
cependant avoué l'un à l'autre, ils avaient déjà pressenti qu'ils ne
tarderaient pas à s'entendre. Le mari ne paraissait pas se prêter à ce
manège, et accueillait avec froideur les avances du hussard, mais la
franche bonhomie et la gaieté fascinatrice de ce dernier eurent plus
d'une fois raison de sa mauvaise grâce! Cependant, à la fin de la
soirée, à mesure que le visage de la femme s'animait et se colorait,
celui du mari devenait de plus en plus sombre; ils semblaient n'avoir à
eux deux qu'une certaine dose de vivacité; quand elle augmentait chez la
femme, elle diminuait chez le mari.


V


Nicolas, assis dans un large fauteuil, s'amusait à prendre différentes
poses pour mieux faire valoir la jolie forme de ses pieds, chaussés pour
la circonstance d'une paire de bottes irréprochables; il ne cessait de
sourire et de faire des compliments ampoulés à la jolie blonde, en lui
confiant tout bas son projet d'enlever une des dames de la ville.

«Laquelle?

--Oh! une femme ravissante, divine! Ses yeux, ajouta Nicolas en
regardant sa voisine, ses yeux sont bleus, ses lèvres de corail, ses
épaules d'une blancheur... sa taille celle de Diane!»

Le mari s'approcha à ce moment et demanda à sa femme d'un air sombre le
sujet de leur conversation.

«Ah! Nikita Ivanitch!» dit Rostow en se levant poliment... et, comme
pour l'inviter à prendre part à ses plaisanteries, il lui exposa son
intention d'enlever une blonde.

Cette confidence fut froidement reçue par le mari: la femme rayonnait.
Mme la gouvernante, qui était une excellente personne, s'approcha d'eux
d'un air moitié souriant et moitié sévère.

«Anna Ignatievna demande à te voir, Nicolas,--et elle prononça ce nom de
manière à lui faire comprendre que cette dame était un personnage
important.--Allons, viens!

--À l'instant, ma tante, mais qui est-elle?

--C'est Mme Malvintzew. Elle a entendu parler de toi par sa nièce que tu
as sauvée... devines-tu?

--Mais il y en a beaucoup que j'ai sauvées, reprit Nicolas.

--Sa nièce est la princesse Bolkonsky; elle est ici avec sa tante. Oh!
comme te voilà rouge, qu'est-ce donc?

--Mais pas du tout, ma tante, je vous assure.

--Bien, bien, monsieur le mystérieux!» Et elle le présenta à une vieille
dame, très grande, très forte, coiffée d'une toque bleue, qui venait de
finir sa partie avec les gros bonnets la ville.

C'était Mme Malvintzew, la tante de la princesse Marie, du côté de sa
mère, veuve riche et sans enfants, fixée pour toujours à Voronège. Elle
était debout et payait sa dette de jeu, lorsque Rostow la salua. Le
regardant de toute sa hauteur, et fronçant le sourcil, elle continua à
malmener le général qui lui avait gagné son argent.

«Enchantée, mon cher! dit-elle en lui tendant la main. Venez me voir.»

Après avoir échangé quelques mots avec lui au sujet de princesse Marie,
et de son défunt père, qu'elle n'avait jamais porté dans son coeur, elle
lui demanda des nouvelles du prince André, pour lequel elle n'avait pas
non plus une grande sympathie; elle le congédia enfin, en lui réitérant
son invitation, Nicolas lui promit de s'y rendre et rougit de nouveau en
la quittant, car le nom de la princesse Marie lui faisait éprouver un
sentiment incompréhensible de timidité et même de crainte.

Sur le point de retourner à la danse, il fut arrêté par la petite main
potelée de Mme la gouvernante, qui avait quelques mots à lui dire; elle
l'emmena dans un salon d'où les invités se retirèrent par discrétion.

«Sais-tu, mon cher, lui dit-elle en donnant un air de gravité à son
bienveillant petit visage, j'ai trouvé un parti pour toi; veux-tu que je
te marie?

--Avec qui, ma tante?

--La princesse Marie! Catherine Pétrovna propose Lili; moi, je penche
pour la princesse.... Veux-tu? Je suis sûre que ta maman m'en
remerciera; c'est une fille charmante et pas du tout si laide qu'on
veut bien le dire.

--Mais elle n'est pas laide du tout, s'écria Nicolas d'un ton offensé;
quant à moi, ma tante, j'agis en soldat, je ne m'impose à personne, et
je ne refuse rien, poursuivit-il sans se donner le temps de réfléchir à
sa réponse.

--Alors souviens-toi que ce n'est pas une plaisanterie, et dans ce cas,
mon cher, je te ferai observer que tu es trop assidu auprès de l'autre,
de la blonde! Le mari fait vraiment peine à voir!

--Quelle idée! Nous sommes amis,» reprit Nicolas, qui, dans sa naïve
simplicité, ne pouvait supposer qu'un aussi agréable passe-temps pût
porter ombrage à quelqu'un.... «J'ai pourtant répondu une fière bêtise
à la femme du gouverneur, se dit-il à souper. La voilà qui va tripoter
mon mariage; et Sonia?»

Aussi, lorsqu'il lui fit ses adieux et qu'elle lui rappela en souriant
leur conversation, il la prit à part:

«Je dois vous dire, ma tante, que...

--Viens, viens ici, mon ami, asseyons-nous...» Et tout à coup il se
sentit irrésistiblement poussé à prendre pour confidente cette femme,
qui était presque une étrangère pour lui, et à lui confier ses plus
secrètes pensées, celles qu'il n'aurait pas même dites à sa mère, à sa
soeur ou à son ami le plus intime.

Lorsque plus tard il se souvint de cette explosion de franchise
inexplicable, que rien ne motivait et qui eut pour lui de très graves
conséquences, il l'attribua à un effet du hasard.

«Voici ce que c'est, ma tante. Maman tient à me marier depuis longtemps
à quelqu'un de riche, mais un mariage d'argent m'est souverainement
antipathique.

--Oh! je le comprends, dit la bonne dame, mais ici ce serait autre
chose.

--Je vous avouerai franchement que la princesse Bolkonsky me plaît
beaucoup; elle me convient, et depuis que je l'ai vue dans une si triste
situation, je me suis souvent dit que c'était le sort.... Et puis, vous
savez sans doute que maman a toujours désiré ce mariage: mais je ne
sais comment cela s'est fait, nous ne nous étions jamais rencontrés
jusque-là. Ensuite, lorsque ma soeur Natacha devint la fiancée de son
frère, il ne me fut plus possible de demander sa main, et voilà que je
la rencontre aujourd'hui au moment où ce mariage se rompt et que tant
d'autres circonstances.... Enfin, voilà ce qui en est: je n'en ai jamais
parlé à personne, je ne le dis qu'à vous.»

Mme la gouvernante redoubla d'attention...

«Vous connaissez Sonia, ma cousine? Je l'aime, je lui ai promis de
l'épouser, et je l'épouserai.... Vous voyez donc qu'il ne peut plus être
question de l'autre..., ajouta-t-il en hésitant et en rougissant.

--Mon cher, mon cher, comment peut-on parler ainsi? Sonia n'a rien, et
tu m'as dit toi-même que vos affaires étaient dérangées; quant à ta
maman, cela la tuera, et Sophie elle-même, si elle a du coeur, ne voudra
pas assurément d'une telle existence: une mère au désespoir, une fortune
en déroute.... Non, non, mon cher, Sophie et toi vous devez le
comprendre.»

Nicolas se taisait, mais cette conclusion ne lui était pas désagréable:

«Pourtant, ma tante, c'est impossible, poursuivit-il avec un soupir. La
princesse Marie voudra-t-elle de moi, et puis elle est en deuil, on ne
peut guère y penser?

--Tu crois donc que je vais t'empoigner là, tout de suite, et te marier
séance tenante? Il y a manière et manière.

--Oh! quelle marieuse vous faites, ma tante,» dit Nicolas en baisant sa
petite main grassouillette.


VI


À son retour à Moscou, la princesse Marie y avait retrouvé son neveu et
le gouverneur, ainsi qu'une lettre du prince André, qui l'engageait à
continuer sa route sur Voronège et à s'y arrêter chez sa tante Mme
Malvintzew. Les soucis du déménagement, l'inquiétude que lui causait son
frère, l'organisation d'une nouvelle existence dans un nouveau milieu,
des figures inconnues, l'éducation du petit garçon, toutes ces
circonstances réunies étouffèrent pour un temps dans l'âme de la pauvre
fille les tentations qui l'avaient tourmentée pendant la maladie de son
père, après sa mort, et surtout après sa rencontre avec Rostow.
Profondément attristée et inquiète, la douleur que lui causait la mort
de son père s'ajoutait dans son coeur à celle que lui faisaient éprouver
les désastres de la Russie, et, malgré le mois de tranquillité et de vie
régulière qu'elle venait de passer, ces pénibles sentiments semblaient
croître en intensité. Le danger que courait son frère, le seul proche
parent qui lui restât, la préoccupait constamment; il s'y joignait
encore le souci de l'éducation de son neveu, tâche qu'elle ne se sentait
pas en état de remplir. Malgré tout, elle était foncièrement calme,
parce qu'elle avait la conscience d'avoir maîtrisé les rêveries et les
espérances caressées tout d'abord à l'apparition de Rostow.

Le lendemain de sa soirée, Mme la gouvernante se rendit chez Mme
Malvintzew pour lui faire part de son projet; tout en insistant, vu les
circonstances présentes, sur l'impossibilité d'une cour en règle, elle
lui représenta que rien n'empêchait de réunir les jeunes gens, et lui
demanda son consentement, qui lui fut accordé de grand coeur. Ce premier
point réglé, elle parla de Rostow en présence de la princesse Marie, et
lui raconta comment il avait rougi en entendant prononcer son nom.
Celle-ci, au lieu d'éprouver un sentiment de joie en l'écoutant,
ressentit un malaise indéfinissable: elle ne jouissait plus de ce calme
intérieur dont elle était si fière autrefois, et elle sentit que ses
espérances, ses doutes et ses remords se réveillaient avec une nouvelle
force.

Pendant les deux jours qui s'écoulèrent entre cette visite et celle de
Rostow, elle ne cessa de penser à la ligne de conduite qu'elle devait
suivre envers lui. Tantôt elle prenait la résolution de ne pas paraître
au salon de sa tante, en prétextant son deuil, et au même moment elle se
disait que ce serait manquer de procédés envers celui qui lui avait
rendu un si grand service. Tantôt il lui semblait que sa tante et la
femme du gouverneur formaient des projets sur Rostow et sur elle, et
alors elle se reprochait ces pensées, qu'elle attribuait à son iniquité.
Comment pouvait-elle les croire capables de songer à un mariage,
lorsqu'elle portait encore des pleureuses? Et cependant elle s'ingéniait
à composer les phrases avec lesquelles elle devait l'accueillir, mais,
dans la crainte d'en dire trop ou trop peu, elle n'était satisfaite
d'aucune, et d'ailleurs son embarras ne trahirait-il pas l'émotion
qu'elle ressentirait à sa vue? Mais lorsque son valet de chambre vint
lui annoncer, le dimanche après la messe, l'arrivée du comte Rostow, une
légère rougeur couvrit ses joues, et ses yeux devinrent plus brillants
que de coutume; ce furent les seuls indices de ce qui se passait dans
son for intérieur.

«L'avez-vous vu, ma tante?» demanda la princesse Marie avec calme,
surprise elle-même de paraître aussi tranquille.

Rostow entra; la princesse baissa la tête la durée d'une seconde, comme
pour lui donner le temps de saluer sa tante, et, la relevant aussitôt,
elle rencontra son regard. D'un mouvement plein de grâce et de dignité,
elle lui tendit sa main douce et fine, lui dit quelques mots, et des
cordes d'une douceur toute féminine, qui jusque-là étaient restées
muettes, vibrèrent dans le timbre de sa voix. Mlle Bourrienne, qui se
trouvait là par hasard, la regarda avec stupéfaction. La coquette la
plus artificieuse n'aurait pu agir plus habilement à l'égard d'un homme
qu'elle aurait voulu captiver: «Est-ce le noir qui lui va si bien, ou
est-elle embellie? Et quel tact! quelle grâce! je ne l'avais jamais
remarquée,» se disait la Française. Si la princesse Marie avait été
capable de réfléchir à ce moment-là, elle eût été bien plus étonnée que
sa compagne du changement qui s'était opéré en elle. À peine eut-elle
aperçu ce visage qui lui était devenu si cher, qu'un flot de vie dont
l'influence la faisait agir et parler en dehors de sa volonté, l'envahit
tout entière. Ses traits se transfigurèrent et s'illuminèrent d'une
beauté imprévue; tel un vase dont les fines ciselures ne présentent
qu'un enchevêtrement de lignes opaques et confuses jusqu'au moment où
une vive lumière vient en éclairer les parois transparentes. Pour la
première fois, le travail intérieur auquel s'était livrée son âme, ses
souffrances, ses aspirations au bien, sa résignation, son amour, son
abnégation, se résumèrent dans l'éclat de son regard, le charme de son
sourire et dans chaque trait de son visage délicat, Rostow le vit aussi
clairement que s'il l'avait connue toute sa vie; il comprit qu'il avait
devant lui un être différent de ceux qu'il avait rencontrés jusque-là,
et beaucoup meilleur, surtout supérieur à lui-même. La conversation
roula sur différents sujets: il fut question de la guerre, de leur
dernière rencontre, sur laquelle Nicolas glissa légèrement, de la femme
du gouverneur et de leur parenté mutuelle. La princesse Marie ne fit
aucune allusion à son frère, et changea même de conversation, lorsque sa
tante en parla. Ce sujet la touchait de trop près pour être le sujet
d'une conversation banale.

Pendant un moment de silence, Nicolas s'adressa, pour sortir d'embarras,
comme on le fait souvent là où il y a des enfants, au petit garçon du
prince André, et lui demanda s'il avait bien envie d'être hussard. Il le
prit dans ses bras, le fit jouer, et, se retournant involontairement
vers la princesse Marie, il rencontra son regard attendri et heureux;
elle suivait timidement des yeux les mouvements de son neveu chéri dans
les bras de l'homme qu'elle aimait. Il comprit la signification de ce
regard, rougit de plaisir et embrassa l'enfant de bon coeur; il ne se
crut pourtant pas autorisé à revenir la voir souvent, à cause de son
grand deuil; mais la femme du gouverneur continua à manoeuvrer, et lui
répéta ce que la princesse Marie avait dit de flatteur sur son compte,
et vice versa. Elle insista pour qu'il y eût une explication, et
arrangea à cet effet chez l'archevêque une entrevue entre les jeunes
gens. Rostow ne cessait de lui dire qu'il ne pensait guère à se
déclarer; mais il fut obligé de promettre qu'il se rendrait chez ce
dernier.

De même qu'à Tilsitt, où il n'avait pas hésité un moment à accepter pour
bon ce qui était reconnu tel par les autres; de même aujourd'hui, après
une lutte courte, mais sincère, entre le désir d'organiser sa vie selon
son goût et une humble soumission au destin, il choisit cette dernière
voie, où il se sentait entraîné malgré lui. Il savait qu'exprimer ses
sentiments à la princesse Marie, étant encore lié à Sonia par sa
promesse, c'était commettre une lâcheté dont il était incapable; mais il
sentait aussi, au fond de son coeur, qu'en s'abandonnant à l'influence
des circonstances et des personnes, non seulement il ne faisait rien de
répréhensible, mais laissait s'accomplir un acte important dans son
existence. Sans doute, après son entrevue avec la princesse Marie, il
vécut en apparence de la même vie qu'auparavant; mais les plaisirs dont
il s'amusait jusque-là perdirent pour lui tout leur charme; les idées
qui se rapportaient à elle n'avaient rien de commun avec celles que lui
avaient inspirées jusque-là les autres jeunes filles, ni avec l'amour
exalté dont il avait jadis entouré l'image de Sonia, comme c'était un
honnête homme, s'il lui arrivait d'associer une jeune fille à ses rêves
de mariage, il la voyait invariablement en robe de chambre blanche,
assise derrière le samovar, entourée d'enfants qui appelaient papa et
maman, et il trouvait du plaisir à descendre jusqu'aux moindres détails
de leur vie de famille. Mais la pensée de la princesse Marie n'évoquait
pas ces tableaux-là; il avait beau essayer d'entrevoir l'avenir de leur
vie à deux, tout y était vague et confus, et lui inspirait plutôt un
sentiment de crainte.


VII


La nouvelle de la terrible bataille de Borodino et de nos incalculables
pertes en blessés et en morts arriva à Voronège vers la mi-septembre. La
princesse Marie, n'ayant eu connaissance de l'état de son frère que par
les journaux, se décida à aller à sa recherche; Nicolas, qui ne l'avait
pas encore revue, l'apprit ensuite par d'autres personnes. Ces tristes
événements n'éveillèrent dans son âme ni désespoir ni désir de
vengeance, mais il en éprouva un certain embarras à prolonger son séjour
à Voronège. Toutes les conversations sonnaient faux à son oreille; il ne
savait comment juger ce qui s'était passé, et se disait qu'il ne s'en
rendrait exactement compte que lorsqu'il se retrouverait dans
l'atmosphère de son régiment. Il se hâtait donc de terminer ses achats
de chevaux, et se mettait en colère plus souvent que d'habitude contre
son valet de chambre et son maréchal des logis.

Quelques jours avant son départ eut lieu à la cathédrale une messe avec
_Te Deum_, à l'occasion des victoires remportées par les troupes russes.
Il s'y rendit comme les autres et se plaça à quelques pas du gouverneur;
ayant pris une attitude officielle, il eut tout le loisir de penser à
autre chose. La cérémonie achevée, la gouvernante l'appela d'un signe.

«As-tu vu la princesse?» lui demanda-t-elle en lui désignant une dame en
deuil qui se tenait à l'écart.

Nicolas l'avait déjà aperçue et reconnue, non pas à son profil qui se
dessinait sous son chapeau, mais au sentiment de pitié et de crainte qui
s'était tout à coup emparé de lui en la voyant. Absorbée dans ses
prières, la princesse Marie faisait ses derniers signes de croix avant
de sortir de l'église; l'expression de sa figure le frappa de surprise:
c'étaient bien les mêmes traits, sur lesquels on pouvait lire la lutte
patiente de son âme, mais une flamme intérieure les éclairait d'une
autre lumière, et elle était dans ce moment l'image la plus touchante de
la douleur, de la prière et de la foi! Sans attendre l'avis de sa
protectrice, sans se demander s'il était oui ou non convenable de lui
adresser la parole à l'église, il se rapprocha d'elle pour lui dire
qu'il prenait une part sincère au nouveau malheur qui venait de la
frapper. À peine eut-elle entendu sa voix, qu'un rayonnement de douleur
et de joie illumina soudain son visage.

«Je tenais à vous dire, princesse, reprit Rostow, que comme le prince
André est commandant de régiment, s'il était mort, les journaux
l'auraient annoncé.»

Elle le regarda sans le comprendre et en se laissant aller au charme de
la sympathie qu'il lui témoignait.

«Je connais beaucoup d'exemples, poursuivit-il, où la blessure causée
par un éclat d'obus peut n'être que très légère, elle n'est pas
immédiatement mortelle. Il faut espérer, et je suis sûr que...

--Oh! ce serait affreux!» dit la princesse Marie en l'interrompant, et
comme l'émotion l'empêchait d'achever sa phrase, elle inclina la tête
d'un mouvement plein de grâce comme l'étaient tous ses gestes en
présence de Rostow, lui jeta un regard de reconnaissance et rejoignit sa
tante.

Ce soir-là Nicolas resta chez lui, afin de terminer au plus vite ses
comptes avec les maquignons. Quand il les eut mis en règle, ce qui ne
fut pas long, il arpenta longtemps sa chambre, en passant, contre son
habitude, toute son existence en revue. Son entrevue du matin avec la
princesse Marie lui avait causé une impression plus profonde qu'il ne
l'aurait désiré pour son repos. Ses traits fins, pâles et
mélancoliques, son regard lumineux, ses gestes doux et gracieux, et
surtout cette douleur tendre et profonde qui s'exhalait de toute sa
personne, le troublaient et commandaient sa sympathie. Autant Rostow
aimait peu à trouver chez un homme la preuve d'une supériorité morale
(c'était pourquoi il n'avait jamais eu de penchant pour le prince André,
qu'il traitait volontiers de philosophe et de rêveur), autant chez la
princesse Marie cette douleur, dans laquelle il entrevoyait la
profondeur de ce monde spirituel où était comme un étranger, l'attirait
d'une façon irrésistible. Quelle merveilleuse femme! Ce doit être un
ange véritable! Pourquoi ne suis-je pas libre? Pourquoi me suis-je tant
pressé avec Sonia?» Et involontairement il établissait une comparaison
entre l'absence chez l'une et l'abondance chez l'autre de ces dons de
l'âme qu'il ne possédait pas, et dont, pour cette raison même, il
faisait tant de cas. Il se complaisait à se représenter comment il eût
agi s'il avait été libre, comment il lui aurait demandé sa main et
comment elle serait devenue sa femme; mais à cette pensée il avait
froid, et ne voyait plus devant ses yeux que des images confuses.
Associer la princesse Marie à de riants tableaux lui semblait
impossible. Il l'aimait sans la comprendre, tandis que dans le souvenir
de Sonia tout était clair et simple, parce que pour lui il n'y avait en
elle rien de mystérieux. «Comme elle priait! se disait-il. C'est bien là
la foi qui transporte les montagnes, et je suis sûr que sa prière sera
exaucée. Pourquoi ne puis-je prier ainsi et demander ce dont j'ai
besoin? De quoi ai-je besoin? D'être libre et de rompre avec Sonia! La
femme du gouverneur avait raison: mon mariage avec elle n'amènera que
des malheurs, le désespoir de maman, les affaires.... Ah! quel embarras!
quel embarras! Et puis, je ne l'aime pas, non, je ne l'aime pas comme
il faudrait l'aimer! Ah! mon Dieu, qui m'aidera à sortir de cette
affreuse impasse?» s'écria-t-il en déposant sa pipe dans un coin; et,
les mains jointes, tout entier au souvenir de la princesse Marie, il se
plaça devant l'image, les yeux pleins de larmes, et pria comme il
n'avait pas prié depuis longtemps. Soudain la porte s'ouvrit et
Lavrouchka entra: il lui apportait quelques lettres.

«Imbécile! qui te permet de venir ainsi sans être appelé! dit Nicolas en
changeant subitement de pose.

--De la part du gouverneur, répondit Lavrouchka d'une voix endormie. Il
est arrivé un courrier: c'est une lettre pour vous.

--Bien, merci, va-t'en!»

Il y avait deux lettres, une de sa mère et une de Sonia; ce fut celle-ci
qu'il décacheta tout d'abord. À la lecture des premières lignes il
pâlit, et ses yeux s'agrandirent de joie et de terreur: «Non, c'est
impossible!» dit-il tout haut. Son agitation était si grande, qu'il ne
put rester en place, et il lut la lettre en marchant à grands pas. Il la
lut une fois, deux fois, enfin, haussant les épaules et faisant un geste
de surprise, s'arrêta au milieu de la chambre, la bouche béante et les
yeux fixes. Sa prière à Dieu avait donc été exaucée! Il en était aussi
stupéfait que si, en réalité, c'eût été la chose la plus extraordinaire
du monde, et il croyait même voir dans la réalisation prompte de ses
désirs la preuve qu'elle était l'oeuvre, non pas de Dieu, mais d'un
simple hasard.

Le noeud gordien qui enchaînait son avenir était tranché par la lettre
inattendue de Sonia. Elle lui écrivait que la perte de la plus grande
partie de la fortune des Rostow, par suite des terribles circonstances
de ces derniers temps, et le voeu plusieurs fois exprimé par la
comtesse, de voir Nicolas épouser la princesse Bolkonsky, son silence,
sa froideur, tous ces motifs réunis l'avaient décidée à le délier de ses
promesses à lui rendre sa parole. «Il m'est trop pénible, disait-elle,
de penser que je pourrais devenir une cause de malheurs et de brouille
au sein d'une famille qui m'a comblée de ses bienfaits. Mon amour
n'ayant pour but que le bonheur de ceux que j'aime, je viens vous
supplier, Nicolas, de reprendre votre liberté et de croire, malgré tout,
que personne ne vous aimera jamais plus profondément que votre

«Sonia.»

La seconde lettre était de la comtesse, qui décrivait leurs derniers
jours à Moscou, leur départ, l'incendie et leur ruine complète. Elle
ajoutait que le prince André, grièvement blessé voyageait avec eux, mais
que maintenant le docteur espérait le sauver. Sonia et Natacha étaient
ses gardes-malades.

Nicolas alla le lendemain porter cette lettre à la princesse Marie, qui,
pas plus que lui, ne fit de commentaires sur les soins que Natacha
donnait au blessé. Cette lettre établit entre eux comme un lien de
parenté. Il assista même au départ de la princesse pour Yaroslaw et
retourna ensuite à son régiment.


VIII


La lettre de Sonia, écrite du couvent de Troïtzky, était le résultat de
nombreux incidents qui s'étaient passés dans la famille Rostow. Le désir
de voir Nicolas épouser une riche héritière dominait toutes les
préoccupations de la comtesse, et Sonia, le principal obstacle à ses
yeux, s'en était douloureusement ressentie, surtout après le récit de la
rencontre de Nicolas avec la princesse Marie. La comtesse ne laissait
passer aucune occasion de lui lancer une allusion cruelle et blessante.
Quelques jours avant leur départ de Moscou, énervée par tous les
désastres qui l'accablaient, elle appela sa nièce, mais, au lieu de lui
adresser des reproches, elle la supplia, en pleurant à chaudes larmes,
de les prendre en pitié, de délier Nicolas de son serment, et de payer
ainsi sa dette à ceux qui l'avaient recueillie. «Je ne serai tranquille
que lorsque tu me l'auras promis!» Sonia répondit en sanglotant qu'elle
était prête à tout, sans se décider toutefois à lui en faire la promesse
formelle. Se dévouer pour le bonheur des autres était dans son
caractère, et sa situation dans la maison était telle, qu'elle ne
pouvait prouver sa reconnaissance qu'en se sacrifiant sans cesse. Elle
sentait que tout acte d'abnégation rehaussait sa valeur aux yeux des
autres, et la rendait par cela même plus digne de Nicolas, qu'elle
adorait! Mais aujourd'hui le sacrifice qu'on exigeait d'elle entraînait
avec lui un renoncement complet à tout ce qui était la récompense du
passé, à tout ce qui donnait du prix à la vie. Pour la première fois,
son coeur se remplit d'amères pensées: elle en voulut à ceux qui ne
l'avaient tirée de la misère que pour lui infliger un surcroît de
tourments! Elle en voulut à Natacha, qui n'avait jamais été violentée
dans ses sentiments, qui, au contraire, les imposait à tout son
entourage, et que cependant on ne pouvait s'empêcher d'aimer! Pour la
première fois aussi elle sentit que son amour, si pur et si paisible
jusque-là, se transformait en une passion violente, en dehors des lois,
de la vertu et de la religion, et sous la violence de cet orage,
habituée par ses épreuves à renfermer ses impressions, elle répondit à
la comtesse en termes vagues, résolue à attendre une entrevue avec
Nicolas, dans l'intention non pas de le dégager de sa parole, mais au
contraire de se lier à lui pour toujours.

Les soucis des derniers temps de leur séjour à Moscou apportèrent une
diversion à son chagrin, qu'elle fut heureuse d'oublier au milieu de
toutes les occupations matérielles dont elle était accablée; mais, en
apprenant la présence du prince André dans la maison, malgré sa
sympathie pour lui et pour Natacha, une joie superstitieuse s'empara
d'elle. Elle crut entrevoir dans cette circonstance la volonté de la
Providence qui ne voulait pas permettre qu'elle fût séparée de Nicolas.
Elle savait que Natacha aimait le prince André et n'avait cessé de
l'aimer. Elle pressentait que, réunis maintenant par tant de
catastrophes, ils s'aimeraient de nouveau, et que Nicolas ne pourrait
épouser la princesse Marie, devenue dès lors sa belle-soeur. Aussi, en
dépit des tristesses qui l'environnaient toutes parts, cette
intervention visible de la Providence dans ses intérêts personnels lui
causait une douce satisfaction.

La famille Rostow s'arrêta une journée au couvent Troïtzky. On leur
avait réservé dans l'auberge du couvent trois grandes chambres, dont
l'une fut occupée par le prince André, qui ce jour-là se sentait
beaucoup mieux. Natacha était assise à côté de lui, tandis que, dans la
pièce voisine, le comte et la comtesse causaient respectueusement avec
le supérieur heureux de revoir ses anciens amis. Sonia, également
présente, songeait à ce que le prince André et Natacha pouvaient se
dire. Tout à coup la porte s'ouvrit, et Natacha, très émue, s'avança
tout droit vers sa cousine, sans faire attention au moine, qui s'était
levé pour la saluer.

«Natacha, que fais-tu donc? viens ici,» lui dit sa mère.

Elle s'approcha du prieur pour recevoir sa bénédiction, et celui-ci
l'engagea à implorer le secours de Dieu et du bien heureux saint Serge.

Dès qu'il fut parti, elle entraîna Sonia dans la chambre vide.

«Sonia, il vivra, n'est-ce pas! Sonia, je suis si heureuse et si
malheureuse! Tout est réparé. Qu'il vive seulement, mais il ne peut
pas...»

Et elle fondit en larmes. Sonia, aussi agitée de la douleur de son amie
que de ses secrètes appréhensions personnelles, l'embrassa et la
consola.

«Oui, qu'il vive seulement,» se disait-elle.

Elles se rapprochèrent de la porte, qu'elles entr'ouvrirent doucement,
et purent distinguer le prince André couché, la tête appuyée sur trois
oreillers. Il reposait, les yeux fermés, et on entendait sa respiration
égale.

«Ah! Natacha, s'écria tout à coup Sonia en la saisissant par la main et
en se rejetant en arrière.

--Qu'est-ce? qu'est-ce? demanda Natacha.

--C'est cela, c'est bien cela! reprit la première, pâle et tremblante,
en refermant la porte. Te rappelles-tu? continua-t-elle avec un mélange
d'effroi et de solennité, te rappelles-tu quand j'ai regardé dans le
miroir aux fêtes de Noël? Tu te souviens, j'ai vu...

--Oui, oui, répondit Natacha en ouvrant de grands yeux en se souvenant
en effet confusément de la vision de Sonia.

--Tu t'en souviens? poursuivit Sonia. Je te l'ai raconté alors à toi et
à Douniacha: je l'ai vu couché, les yeux fermés, couvert d'une
couverture rose, tel qu'il est à présent!»

Et, s'animant de plus en plus, elle décrivit tous les détails qu'elle
avait devant les yeux, en les rapportant à la vision de Noël, dont son
imagination ne mettait plus en doute la réalité.

«Oui, oui, la couverture rose! se dit Natacha pensive, persuadée qu'elle
aussi l'avait vue. Mais qu'est-ce que cela peut vouloir dire?

--Ah! je ne sais pas, c'est si extraordinaire!» répondit Sonia.

Quelques minutes plus tard, le prince André sonna. Natacha entra chez
lui, et Sonia, en proie à une émotion et à un attendrissement qu'elle
éprouvait rarement, resta près de la fenêtre, à réfléchir à ces bizarres
coïncidences.

Une occasion s'offrit ce jour-là pour envoyer des lettres à l'armée. La
comtesse en profita pour écrire à son fils.

«Sonia, n'écriras-tu pas à Nicolas?» dit-elle d'une voix légèrement
émue.

La jeune fille devina la muette prière contenue dans ces paroles, et
lut, dans le regard fatigué de la comtesse, fixé sur elle par-dessus ses
lunettes, l'embarras que cachait sa demande et l'inimitié prête à
éclater en cas de refus. S'approchant de la comtesse, elle se mit à
genoux, lui baisa la main et lui dit:

«Maman, j'écrirai!»

Sous l'influence de ce mystérieux présage qui, en s'accomplissant,
devait empêcher le mariage de Nicolas avec la princesse Marie, elle
s'abandonna sans plus hésiter à ses habitudes de sacrifice, et ce fut
les larmes aux yeux et pénétrée de la grandeur de cet acte généreux
qu'elle écrivit, non sans être interrompue à plusieurs reprises par ses
sanglots, la touchante épître dont la lecture avait si profondément
troublé Nicolas.


IX


Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en
souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se
départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient
avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les
nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet,
dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à
partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre
supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de
condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et
l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les
plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires,
et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un
général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il
interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble
appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:

«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....

Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en
éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au
but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la
voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à
s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même
cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces
questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de
bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit
d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il
cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.

«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...

--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier
et que le devoir de tout honnête homme était de...»

On l'interrompit, cette digression était inutile.

«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...

--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»

On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais
pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
refusa de le dire.

«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même
très mal!...»

Et l'on emmena les accusés.

Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et
emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du
terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on
attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard.
Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent
jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
plus pénibles pour Pierre.


X


Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à
en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter
les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à
l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son
nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à
l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement
habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une
compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au
Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle
après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait
plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel
bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes,
Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des
espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore
attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait
plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait
intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la
coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore
qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que
c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui
donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À
peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés,
effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était
évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait
confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté
serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement
des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à
deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste
qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci,
et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans
l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.

Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande
maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un
vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince
d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie
vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide
de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva
pas les yeux.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui
s'était arrêté tout près de lui.

Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la
cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide,
rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque
patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque
seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter
ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait
inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le
silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le
regarda fixement.

«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté
était calculé pour effrayer l'accusé.

Pierre frissonna.

«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais
vu...

--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
à un autre général.

--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se
souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté
Moscou.

--Votre nom? reprit le maréchal.

--Besoukhow.

--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?

--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante
qu'offensée.

Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et
ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où
ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux
hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait
jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour
lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent
il voyait en lui un homme... ils étaient frères!

«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»

Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue
où se trouvait la maison.

«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.

Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité.
Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna
d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il
avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où
allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses
compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?

«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son
subordonné, et que Pierre n'entendit pas.

On le fit enfin sortir.

Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché;
il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il
ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres
s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui
l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient
interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était
pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de
plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait
décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées?
Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne!
C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le
résultat fatal des circonstances.


XI


De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à
travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait
un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de
terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait
cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et
d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à
différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite
et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes
gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent
rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième.
Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il
sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté
de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un
désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose
de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au
bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre;
l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à
côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux
grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était
un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une
belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure
jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue
lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant
s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.

«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.

Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne
provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre
ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et
incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des
condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre
soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau,
et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient
autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur;
l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire.
Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau,
douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit
pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait
se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus
formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il
aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants
qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés,
dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils
ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore
une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La
poitrine oppressée, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient,
et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et
de révolte, qui bouillonnait dans son coeur.

«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi!
murmurait-il.

--Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on.

Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa
terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils
n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième,
l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement
des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à
l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses
jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à
tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il
comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on
l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne
détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il
éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son
paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses
pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le noeud du bandeau.
Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout
droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa
tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en
détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné
et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne
put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un
coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits,
les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les
jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement
contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient
subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache
blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en
emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent
brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui
se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur
cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux
touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule,
secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait
lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et
s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix
impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque
la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut
ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent
au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient
déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait
devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat,
pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil
abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il
avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en
avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux
sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans
la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête
inclinée et en silence.

«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.

Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il
essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta
inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.


XII



On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux
prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on
l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et
ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des
questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée
ne fonctionnait plus que comme une machine.

Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles
ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de
son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne
s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre
dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme
humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà
passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en
lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en
prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui
que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus
possible désormais de croire à la vie!

On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son
voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne
se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité
empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la
façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile
qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en
regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant
avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le
petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la
parole.

«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait
dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse
bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le
gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!...
On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes
pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et,
tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.

«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix
sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as
bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un
paquet enveloppé d'un chiffon.

«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le
paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»

Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la
journée; il le remercia en acceptant.

«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à
son tour.

Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
et la lui offrit.

«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre
crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!

«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces
malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!

--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi
êtes-vous resté à Moscou?

--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par
hasard.

--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?

--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné
comme incendiaire.

--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.

--Et toi, tu es depuis longtemps ici?

--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.

--Tu es donc soldat?

--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous
avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant
rien de rien.

--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?

--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin
de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être
triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine,
vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être
plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents,
sont-ils vivants?»

Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui
souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
n'avait pas de parents, surtout pas de mère!

«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais
rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»

La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:

«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
seulement en bonne intelligence.

--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.

--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison!
Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et
mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était
beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise,
et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous
vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon
Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier
d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.

«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère
qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je
ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te
dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à
nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage.
Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes
enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.»
Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me
dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi,
femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est
ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»

Après quelques instants de silence, Platon se leva.

«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en
marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva,
soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.

«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?

--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout....
Est-ce que tu ne pries pas?

--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?

--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
s'était roulé à ses pieds.

Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.

Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était
sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux
grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les
ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui
et reposait sur les bases désormais inébranlables.


XIII


Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois
soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui.
Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure
de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs
souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est
véritablement russe, bon et honnête.

Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre
des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire
au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste
souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa
barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait
l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme.
Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure
avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence.
Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient
de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il
allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur
donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en
se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et
fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il
s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il
était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni
très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses
bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de
causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur
qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en
avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre,
doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie
sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut
repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas
lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et
d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat
en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas
volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais
il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent
quelque épisode, cher à son coeur, de sa vie passée; les proverbes dont
il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme
ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui,
employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos,
frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa
bouche, une valeur toute nouvelle.

Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat,
qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des
commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli
de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout
d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.


XIV


La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à
Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa
tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la
route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle
avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son
fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en
était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui
inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage.
Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses
équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire
le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se
composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de
la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un
jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour
l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin
habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où
elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle
entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français,
disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne,
Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté
et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la
première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à
cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à
la fin de la seconde semaine.

Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus
grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus,
mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui
partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à
elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas,
d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au
rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André
s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était
profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée,
affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir
de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner
une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle
sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie,
et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son
bonheur.

Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste
situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer
tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée
faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade,
mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire
ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du
moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la
pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être
confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé
en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état
du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et
rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur
mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière,
le terrifia.

«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille
Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow,
sur le bord même du Volga.»

La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec
effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon
frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea.

«Comment va le prince? dit-elle.

--Son Excellence est avec la famille.

--Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il?
continua-t-elle tout haut.

--Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,»

Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et
jeta un coup d'oeil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était
tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête
et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et
criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé
avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large
nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se
tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et
rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux
noirs, semblait sourire à contre-coeur: cette jeune fille était Sonia.
La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un
air embarrassé:

«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en
face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au
devant d'elle.

C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses
bras et l'embrassa à plusieurs reprises:

«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!»

La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait
répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques
paroles en français et demanda:

«Et lui, comment est-il?

--Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en
levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses
paroles.

--Où est-il? Puis-je le voir?

--Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la
comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant
enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.»

Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon
où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse
Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était
alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme
brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur
ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de
l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine,
jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence,
il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans
la vie.

Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que
lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et
les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se
passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que
de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en
accepter, sans amertume, toutes les conséquences.

«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois,
princesse, que vous ne la connaissez pas?»

Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment
d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se
prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire
éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie
entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.

«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le
monde.

--Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en
rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»

Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle
allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère,
lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui
accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première
entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'oeil sur elle pour
sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et
qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle,
l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise
au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la
princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa
rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui,
pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était
cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de
se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste
d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans
son coeur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit
deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses
larmes.

«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre
pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment
de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole
serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur
la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait
apprendre.

De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou
ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à
ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du coeur, et qu'on
ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se
contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La
princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre
tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et
depuis quand l'état général avait empiré.

«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.

Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du
malade, afin de se remettre de leur émotion.

«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.

Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances
avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient
calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce
danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la
suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir
suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois
provoquer de craintes sérieuses.

«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela»
est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez
vous-même.

--La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?

--Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il
est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et
alors...»


XV


Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie
devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses
efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de
voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les
paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux
jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de
tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son
imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue
dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait
si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle
prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme
celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré
tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou
tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.

Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de
chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans
une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait
doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André
tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit
involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie
et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se
séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc
coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et
d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'oeil froid et sévère du
prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il
y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur
côté.

«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en
l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui
appartenir.

Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre
de cette voix.

«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un
visible effort de mémoire.

--Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise
d'avoir trouvé quelque chose à dire.

--Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il
ajouta, en remuant machinalement les lèvres:

«Merci, chère amie, d'être venue!»

Sa soeur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer
imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus
que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se
lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les
mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus
d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il
s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui
le détachait d'eux.

«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le
silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»

La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si
délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de
celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir
à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule
explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce
que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.

La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.

«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas
étonné de ce qu'elle appelait sa soeur par son nom; Natacha s'en aperçut
elle-même pour la première fois.

«Eh bien? demanda-t-il.

--On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et
que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour
écouter.

--Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant
dans le vague, il tira sa moustache.

«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince
André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu,
poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de
cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son
côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse
Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait
déjà de ce monde.

--Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à
Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.

--André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix
tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après
toi.»

Le prince André eut un sourire imperceptible; sa soeur, qui connaissait
si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne
souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à
son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le
sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de
le voir.... Se porte-t-il bien?»

On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne
savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne
pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie
s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps,
fondit en larmes.

Le prince André la regarda fixement.

«Tu pleures sur lui,» dit-il.

La princesse fit un signe affirmatif.

«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.

Il comprenait que sa soeur pleurait sur l'enfant qui allait devenir
orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui
paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à
lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais
notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à
sa soeur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement;
les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que
toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent
guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.


Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses
lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine
possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément
compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre
son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit
sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses
beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre
retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.

À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui
cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa
tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en
affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.

La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout
espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une
guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne
pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et
insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un
mourant.


XVI


Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à
moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt
terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son
âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans
inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de
lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie,
était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.

Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette
douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la
craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés
par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir
la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans
l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son
âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et
indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui.
Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui
se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce
qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la
mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en
effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de
n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et
immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:

«Tant mieux!»

Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui
était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la
couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans
son coeur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses
venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il
avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de
revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son
délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait
cependant le demander à ceux qui l'entouraient.

Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui
était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse
Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la
mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau
d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du
prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre
la terreur de l'inconnu!

Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure
par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il
éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.

«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»

C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place
habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.

Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la
lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour
où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades
comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait,
disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la
jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il
contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné.
Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta
un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la
bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour
ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans
faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour
à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine.
Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il
revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette
blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait
plus reparlé.

«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au
léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis,
si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle
donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus
que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en
poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude
pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa
son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux
brillants:

«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.

--Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer.
Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!...
J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»

Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie
et de passion.

«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.

--Et moi...»

Elle détourna la tête un instant.

«Pourquoi donc trop?

--Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous
sentez au fond du coeur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?

--J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les
deux mains avec une exaltation croissante.

Il se tut.

«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.

Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop
vive pouvait lui être fatale:

«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je
vous en prie.»

Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle
se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla
d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux.
Bientôt après il s'endormit.

Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.

Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:

«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation
de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le
comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir
c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source
générale et éternelle.»

Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui
passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et
il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.

Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait
recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient
devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et
se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il
perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien
plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les
étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun
sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se
concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la
fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche
pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent
qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un
effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible
l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la
mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne
haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la
chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et
il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la
refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de
forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas!
ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de
nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du
dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le
prince André se sent mourir!

À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il
se réveilla...

«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est
donc le réveil?»

Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile
qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son
corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un
mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!

Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement.
Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas
sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle
avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre
prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins,
elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se
développaient chez le malade avec une effroyable intensité.

Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et
sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.

La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais
elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne
serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son
enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde.
La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible
de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver
leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés,
ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des
paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui.
Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et
toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.

Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui
amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas
par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce
qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le
fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'oeil
interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore
quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras
de la princesse Marie et de Natacha.

«C'est fini!» dit sa soeur quelques secondes après.

Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.

«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le
cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le
coeur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous
pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était
plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt
le même pas à franchir.

Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre
douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur coeur débordait à
la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!



CHAPITRE IV

I


La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain,
mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le coeur de l'homme.
Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de
la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».

Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire
au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un
individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est
constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements
historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute
cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues,
ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon
à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul
homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des
planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée
de l'immobilité de la terre.

Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par
l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812
serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la
route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp
de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à
différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de
ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont
fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là,
avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul
individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans
ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence
n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position
d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver
des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en
1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée,
les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs
les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manoeuvre une
combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la
Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de
flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont
précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence,
devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte
donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la
situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres
circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé
si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les
Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait
livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de
Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les
Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si
les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces
conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se
fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à
l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car
personne n'avait mûri et préparé cette manoeuvre à l'avance; et, à
l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat
forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de
toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du
passé.

Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires
russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de
Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le
nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation
qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï,
chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres
pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les
gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni,
le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par
la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver.
Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en
somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis
l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la
nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout
l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner
davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un
mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk,
mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et
entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée
à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur
celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est
difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de
Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec
précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et
pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la
décision des chefs.


II


La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement
prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction,
et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit
l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino.
L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que
le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.

Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manoeuvre de
génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul
attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul
soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul,
qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à
prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée
russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.

La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le
chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante?
Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui
trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de
Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il
était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:

«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de
camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je
désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout
lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière
considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre
n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il
vous ait en Sa sainte et digne garde.

«Moscou, ce 30 octobre.

«Signé: Napoléon.»

«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier
moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma
nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui
dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.

À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps
équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était
survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les
animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de
prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette
longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce
qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant
de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en
approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans
et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments
de vengeance refoulés dans le coeur de chacun pendant le séjour de
l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de
leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité
nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en
branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de
même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression
générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.


III


L'armée russe était dirigée sur place par Koutouzow et son état-major,
et de Pétersbourg par l'Empereur lui-même. Avant qu'on eût reçu la
nouvelle de l'abandon de Moscou, on avait envoyé à Koutouzow, pour lui
faciliter sa besogne, un plan détaillé de toute la campagne;
l'état-major l'accepta malgré le changement produit par les
circonstances. Quant à Koutouzow il répondit que les dispositions
prises à distance étaient difficiles à exécuter. Aussi continuait-on à
lui expédier messages sur messagers avec de nouvelles instructions, pour
trancher les difficultés au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et
faire ensuite leur rapport sur ses faits et gestes.

Des changements importants avaient lieu dans les commandements de
l'armée. Il fallait remplacer Bagration, qui avait été tué, et Barclay,
qui s'était éloigné, offensé d'être mis dans une position subalterne. On
discutait très sérieusement s'il valait mieux mettre A. à la place de D.
ou bien D. à la place d'A., et ainsi de suite, comme s'il ne s'agissait,
dans le choix à faire, que d'une question de personnes.

Par suite de l'inimitié qui existait entre Koutouzow et Bennigsen, de
la présence des personnes de confiance envoyé par l'Empereur, des
permutations indispensables à opérer, une partie bien plus compliquée se
jouait à l'état-major de l'armée. On se contrecarrait à qui mieux mieux,
et l'objet de toutes ces intrigues était l'entreprise militaire que les
uns et les autres s'imaginaient diriger à leur guise, tandis qu'elle
poursuivait son chemin en dehors de leur influence et de leur action, et
n'était, en réalité, que la conséquence des rapports des masses entre
elles. Du reste, cet enchevêtrement de combinaisons de toutes sortes
dans les hautes régions du pouvoir faisait exactement pressentir ce qui
allait arriver.

Le 2 octobre, dans une lettre qui ne fut reçue par Koutouzow qu'après la
bataille de Taroutino, l'Empereur lui écrivait:

«Prince Michel Ilarionovitch!

«Moscou est au pouvoir de l'ennemi depuis le 2 septembre. Vos derniers
rapports datent du 20, et depuis lors, non seulement vous n'avez rien
entrepris contre l'ennemi pour la délivrance de notre première capitale,
mais vous vous êtes même replié. Serpoukhow est occupé par un
détachement ennemi, et Toula, avec son importante manufacture d'armes,
si nécessaire à l'armée, est menacée. J'ai vu, par les rapports de
Wintzingerode, que l'ennemi fait marcher un corps de 10 000 hommes vers
la route de Pétersbourg; un autre de plusieurs milliers à la direction
de Dmitrow; un troisième s'est avancé sur la route de Vladimir; enfin un
quatrième s'est concentré entre Rouza et Mojaïsk. Napoléon lui-même
était encore à Moscou le 25 avec sa garde. Du moment que ses troupes
sont ainsi divisées en détachements considérables, est-il possible que
vous ayez en face de vous des forces ennemies assez nombreuses pour vous
empêcher de prendre l'offensive? Il est au contraire à présumer que vous
êtes, poursuivi par des fractions, ou, tout au moins, par des corps
inférieurs en importance à l'armée confiée à votre commandement. Il
semblerait que, profitant de ces conjonctures, vous auriez pu attaquer
un ennemi plus faible que vous, le détruire, ou au moins le forcer à la
retraite, nous conserver la majeure partie des gouvernements occupés
aujourd'hui par lui, et préserver ainsi de tout danger la ville de Toula
et les autres villes de l'intérieur de l'Empire. Si l'ennemi est en état
de diriger un corps d'armée considérable vers Pétersbourg, en partie
dégarni de troupes, vous en porterez la responsabilité, car, en agissant
avec énergie et décision, vous deviez, avec les moyens dont vous
disposez, nous préserver de ce nouveau malheur. N'oubliez point que vous
devez rendre compte à la patrie indignée de la perte de Moscou. Vous
savez, par expérience, que j'ai toujours été prêt à vous récompenser. Je
le suis encore, mais Moi et la Russie nous sommes en droit d'attendre de
votre côté un entier dévouement, une fermeté à toute épreuve et des
succès que votre intelligence, vos talents militaires et la valeur des
troupes que vous commandez nous autorisent à espérer.»

Lorsque cette lettre arriva à Koutouzow, celui-ci avait livré bataille,
ne pouvant plus empêcher son armée de prendre l'offensive. Le 2 octobre,
le cosaque Schapovalow, battant la plaine, tua un lièvre et en blessa un
autre; en poursuivant ce dernier, il se laissa entraîner au loin dans la
forêt, et tomba inopinément sur le flanc gauche de l'armée de Murat, qui
ne se gardait pas. Il raconta la chose en riant à ses camarades, et le
porte-drapeau qui l'entendit en fit part à son commandant, Le cosaque
fut appelé, questionné, et ses chefs eurent l'idée de profiter de cette
bonne aubaine pour enlever des chevaux, et l'un d'eux, connu des hauts
fonctionnaires de l'armée, communiqua le fait à un général de
l'état-major. La situation y était des plus tendues dans ces derniers
temps. Yermolow était venu trouver Bennigsen quelques jours auparavant
pour le supplier d'user de son influence sur le commandant en chef afin
qu'il se décidât à l'attaque.

«Si je ne vous connaissais pas, répondit Bennigsen, j'aurais cru que
vous désiriez le contraire de ce que vous me demandez, car il suffit que
je conseille une chose, pour que Son Altesse fasse tout l'opposé.»

Le récit des cosaques, confirmé par d'autres éclaireurs, démontra que
tout était prêt pour l'explosion. Les ressorts se détendirent, les
rouages grincèrent et, le carillon joua. En dépit de son pouvoir
présumé, de son intelligence, de son expérience, de sa connaissance des
hommes, Koutouzow, prenant en considération le rapport envoyé par
Bennigsen à l'Empereur, le désir exprimé par tous les généraux, celui
qu'on imputait à Sa Majesté, la nouvelle apportée par les cosaques,
n'eut pas la force de comprimer ce mouvement: il ordonna donc ce qu'il
considérait comme inutile et même nuisible, il donna son assentiment au
fait accompli.


IV


L'attaque fut ordonnée pour le 5 octobre.

La veille, Koutouzow signa la dislocation des troupes. Toll en fit
lecture à Yermolow, en lui proposant de s'occuper des dispositions à
prendre.

«Bien, bien, dit Yermolow, mais je n'en ai pas le temps dans ce moment.»

Le plan de bataille combiné par Toll était excellent, aussi bien rédigé
que celui d'Austerlitz, quoiqu'il n'y fût pas formulé en allemand: «la
première colonne marche de ce côté, la seconde de tel autre»... etc....
Ces colonnes, indiquées sur le papier, devaient, à un instant donné, se
réunir pour tomber sur l'ennemi et l'écraser. Tout y était admirablement
prévu, comme c'est toujours le cas dans les dislocations écrites, mais,
comme il arrive toujours aussi, aucune de ces colonnes ne se trouva à
son poste en temps et lieu.

Lorsque les différents exemplaires du plan furent prêts, on les remit à
un officier, qui était ordonnance de Koutouzow, pour les porter à
Yermolow. Ce jeune chevalier garde, tout fier de son importante mission,
se rendit au logement occupé par Yermolow; il était vide.

«Le général est parti,» lui dit le domestique.

L'envoyé se rendit chez un des généraux que Yermolow voyait souvent.

«Personne à la maison,» lui répondit-on.

Il alla chez un autre. Même réponse.

«Pourvu qu'on ne me rende pas responsable de ce retard, se dit-il, voilà
du guignon!»

Il fit le tour du camp. Les uns disaient que Yermolow venait de passer
avec quelques généraux, les autres qu'il était déjà revenu. Le
malheureux officier continua ses recherches jusqu'à six heures; du soir,
sans prendre même le temps de dîner, Yermolow resta introuvable, et
personne ne savait où le prendre. Le messager s'étant quelque peu
restauré chez un camarade, poussa jusqu'à l'avant-garde, chez
Miloradovitch. On lui dit que celui-ci était sans doute au bal du
général Kikine, et que Yermolow devait y être aussi.!

«Mais où est-ce donc?

--Là-bas à Jechkine, dit un officier cosaque en lui indiquant au loin le
toit d'une maison seigneuriale.

--Comment?... Mais c'est en dehors de la ligne des avant-postes!

--On a envoyé deux de nos régiments sur la ligne même; ils y font
bombance aujourd'hui.... Deux musiques de régiment et trois choeurs de
chanteurs!...»

L'officier franchit la ligne. En approchant de la maison, il entendit
les chants joyeux du choeur des soldats, qui étaient couverts par les
voix animées des assistants. Cette gaieté gagna le jeune officier, qui
craignait néanmoins de s'être rendu coupable en tardant à remettre à son
adresse l'ordre important dont il était chargé. Il était déjà neuf
heures du soir; il descendit de cheval et gravit les marches du perron
d'une grande et belle maison située entre les Russes et les Français et
dont la conservation était parfaite: dans l'antichambre et dans l'office
il aperçut des laquais occupés à porter des vins et des plats. Les
chanteurs étaient placés à l'extérieur, devant les fenêtres. En entrant
dans le premier salon, il y aperçut soudain tous les principaux généraux
de l'armée, entre autres la grande et imposante figure de Yermolow.
Tous, l'uniforme déboutonné, la figure enluminée, placés en demi-cercle,
remplissaient la chambre de leurs rires bruyants, car, au milieu de la
salle un d'eux, très bel homme, d'une taille moyenne, dansait avec
légèreté le trépak[28].

«Ah! ah! bravo, Nicolas Ivanovitch! Ah! ah! ah!»

Le messager comprit qu'il avait doublement tort d'être entré dans un
pareil moment, avec une mission importante; il voulut attendre, mais on
le remarqua aussitôt, et l'un des généraux le désigna à Yermolow. Ce
dernier, fronçant le sourcil, s'approcha de lui, écouta son rapport et
prit son papier sans souffler mot.

«Tu crois que c'est sans intention qu'il est ici, dit au survenant un
de ses camarades de l'état-major en parlant de Yermolow! Pas du tout,
mon cher, c'est une farce qu'il joue à Konovnitzine. Tu verras demain
quelle belle confusion il y aura!»


V


Le vieux Koutouzow, s'étant fait réveiller de bonne heure le lendemain
matin, fit sa prière et sa toilette, puis monta en calèche, sous la
désagréable impression qu'il allait diriger une bataille livrée contre
son gré, et prit la route de Létachevka, situé à cinq verstes derrière
Taroutino; c'était l'endroit désigné pour la concentration de toutes les
colonnes. Chemin faisant, il sommeillait, s'éveillait et prêtait
l'oreille pour entendre si la fusillade avait commencé. L'aube d'un jour
d'automne, humide et gris, blanchissait à peine l'horizon. En
s'approchant de Taroutino, il rencontra des soldats de cavalerie qui
menaient boire leurs chevaux; il fit arrêter sa voiture et leur demanda
à quel régiment ils appartenaient. Ils faisaient partie d'une colonne
qui depuis longtemps déjà aurait dû être en embuscade. «C'est peut-être
une erreur,» se dit-il, mais quelques pas plus loin il vit des
fantassins, les fusils en faisceaux, mangeant leur soupe. Il appela
l'officier, qui lui affirma qu'aucun ordre d'attaque n'était parvenu
jusqu'à eux.

«Comment?» dit Koutouzow, mais, s'interrompant aussitôt, il fit appeler
le commandant.

Pendant ce temps, il descendit de calèche, la tête inclinée, la
respiration oppressée, et se mit à marcher de long en large. Lorsque
arriva l'officier d'état-major Eichen, Koutouzow devint pourpre de
colère, non pas qu'il eût devant lui le coupable, mais c'était quelqu'un
sur qui il pouvait enfin épancher sa fureur. Haletant, tremblant de
colère, arrivé au paroxysme de la rage, il se jeta sur Eichen en le
menaçant du poing et en l'accablant des plus grossières injures. Un
capitaine, Brozine, survenu par hasard et qui était complètement
innocent, en reçut aussi sa part.

«Qu'est-ce que cette canaille-là encore? Qu'on fusille ce misérable!»
criait Koutouzow d'une voix rauque et en gesticulant comme un
forcené.... Comment! comment! lui, le commandant en chef, auquel chacun
assurait que personne jusque-là n'avait disposé d'un pouvoir pareil au
sien, il allait devenir la risée de l'armée? C'est donc en vain qu'il
avait tant prié ce jour-là, tant réfléchi, tant combiné pendant sa
longue veille. «Lorsque je n'étais qu'un petit officier, personne
n'aurait osé se moquer ainsi de moi, pensait-il, et maintenant...» Il
éprouvait la souffrance physique qu'inflige une punition corporelle, et
il ne pouvait l'exprimer que par des cris de rage et de douleur. Ses
forces le trahirent bientôt, il se calma, comprit qu'il avait eu tort de
s'emporter ainsi, remonta dans sa calèche et s'éloigna en silence.

Cet accès de colère ne se renouvela plus, et il écouta passivement les
justifications et les instances de Bennigsen, de Konovnitzine et Toll,
qui cherchaient à lui démontrer la nécessité de recommencer le lendemain
le même mouvement dont l'exécution venait d'être manquée. Le général en
chef fut forcé d'y consentir. Quant à Yermolow, il ne reparut devant
Koutouzov que le surlendemain.


VI


Le lendemain, les troupes furent réunies dès le soir sur les différents
points et se mirent en marche pendant la nuit. Les ténèbres étaient
profondes, et de sombres nuages, d'un noir violacé, couvraient le ciel,
mais il ne pleuvait pas. La terre était humide, et les soldats
avançaient sans proférer une parole; l'artillerie seule laissait deviner
sa présence par le bruit métallique de ses fourgons. Il était défendu de
parler, de fumer, de faire du feu; les chevaux eux-mêmes semblaient se
retenir de hennir. Le mystère de l'entreprise en augmentait l'attrait,
et les hommes marchaient gaiement. Quelques colonnes s'arrêtèrent,
placèrent leurs fusils en faisceaux et s'étendirent sur la terre froide,
croyant bien être arrivées à leur destination. D'autres, et c'était la
majorité, marchèrent toute la nuit, et arrivèrent naturellement là où
elles ne devaient pas se trouver.

Le comte Orlow-Denissow, avec son faible détachement de cosaques, fut le
seul à gagner son poste à temps. Il s'établit dans un taillis sur la
lisière d'une forêt, côtoyée par un sentier, qui menait du village de
Stromilow à celui de Dmitrovsk.

Le comte, qui s'était endormi un peu avant le jour, fut réveillé pour
questionner un déserteur du camp français. C'était un sous-officier
polonais du corps de Poniatowsky; il déclara avoir déserté parce qu'il
était victime d'un passe-droit, qu'il aurait dû être nommé officier
depuis longtemps, qu'il était le plus brave d'eux tous, et qu'il
comptait bien s'en venger. Il assurait que Murat avait passé la nuit à
une verste des Russes, et que, si on consentait à lui donner une escorte
de cent hommes, il s'engageait à le faire prisonnier. Le comte Orlow
tint conseil avec ses camarades, et, la proposition leur paraissant trop
séduisante pour la refuser, ils se montrèrent disposés à tenter
l'entreprise. Enfin, après beaucoup de discussions et de combinaisons,
le général-major Grékow se décida à suivre, avec deux régiments de
cosaques, le sous-officier polonais.

«Mais rappelle-toi bien, dit le comte à ce dernier, que si tu as menti,
je te ferai pendre comme un chien!... Si tu as dit la vérité, tu auras
cent pièces d'or.»

Le sous-officier ne répondit rien, se mit lestement en selle et suivit
le général Grékow d'un air résolu. Ils disparurent dans le bois. Le
comte, frissonnant sous l'impression du froid, avant-coureur du jour
naissant, et inquiet de la responsabilité qu'il venait d'assumer, fit
quelques pas hors de la forêt pour examiner le camp ennemi, que l'on
entrevoyait à peine, à la distance d'une verste, dans la vague et
confuse lumière de l'aube et des feux de bivouac qui s'éteignaient. Nos
colonnes devaient déboucher sur le versant incliné, à la droite du comte
Orlow-Denissow. Il avait beau étudier tout le terrain, il ne voyait rien
paraître: il lui sembla seulement remarquer dans le camp français
l'agitation du réveil: «Oh! il est trop tard,» se dit-il; il était
désabusé, comme cela arrive parfois lorsque nous ne subissons plus
l'influence de l'homme auquel nous nous sommes confiés; évidemment ce
sous-officier était un traître qui l'avait trompé, l'attaque projetée
avorterait, malgré les deux régiments que Grékow allait entraîner Dieu
sait où: «Est-il possible de penser qu'on va surprendre le général en
chef au milieu de forces aussi considérables? Le coquin aura menti!

--On peut faire revenir Grékow, dit un officier de sa suite, qui, comme
lui, commençait à douter du succès de l'entreprise.

--Vraiment, qu'en pensez-vous? faut-il en rester là, oui ou non?

--Faites-le revenir.

--C'est ça! dit le comte, qu'on le rappelle!... Mais il sera tard, il va
faire jour.»

Un aide de camp s'enfonça dans le bois à la recherche de Grékow. Lorsque
ce dernier revint, le comte, involontairement agité par ce changement de
résolution, et par l'infructueuse attente des colonnes d'infanterie,
ainsi que par le voisinage de l'ennemi, se décida à l'attaque. «À
cheval!» dit-il tout bas.

Chacun se mit à son poste, se signa, et l'on partit. Un hourra retentit
dans la forêt, et les sotnias de cosaques, s'éparpillant comme les
grains qui s'échappent d'un sac de blé, s'élancèrent crânement, la lance
en avant, franchirent le ruisseau et se dirigèrent vers le camp ennemi.

Le cri d'alerte poussé par le premier Français qui aperçut les cosaques
mit le camp en émoi. Tous se jetèrent, à moitié endormis et à peine
vêtus, sur les canons, sur les fusils, sur les chevaux, et coururent de
tous côtés, en perdant la tête. Si nos cosaques les avaient poursuivis
sans se préoccuper de ce qui se passait autour d'eux, ils auraient
infailliblement fait Murat prisonnier, comme les chefs le désiraient,
mais il fut impossible de les empêcher de piller et de faire des
prisonniers. Personne n'écoutait le commandement. 1 500 prisonniers, 38
bouches à feu, des drapeaux, des chevaux, des harnachements de toutes
sortes, furent pris à l'ennemi; et la mise en sûreté des prisonniers et
des canons, et le partage du butin, avec l'accompagnement habituel de
querelles et de cris, firent perdre un temps précieux. Les Français,
revenus de leur première panique et voyant qu'on ne les poursuivait pas,
se formèrent et attaquèrent à leur tour Orlow-Denissow; comme il
attendait des renforts qui ne lui arrivaient pas, il ne put leur
répondre vigoureusement.

Cependant les colonnes d'infanterie étaient en retard; commandées par
Bennigsen et dirigées par Toll, elles s'étaient mises en marche à
l'heure précise, et avaient atteint un point qui n'était pas celui qui
leur avait été désigné. Les hommes, gais au début, ne tardèrent pas à
laisser des traînards derrière eux, et le sentiment de l'erreur commise
provoqua d'autant plus de murmures, qu'on les ramena en arrière. Les
aides de camp, envoyés pour réparer la bévue, étaient malmenés par les
généraux, qui, de leur côté, criaient, se disputaient, et enfin, de
guerre lasse, se mettaient en marche sans but arrêté. «Nous arriverons
toujours quelque part!» se dirent-ils. En effet ils arrivèrent, mais pas
à l'endroit où ils devaient aller. Quelques-uns sans doute se trouvèrent
à leur poste, mais l'heure était déjà passée, ils ne pouvaient servir à
rien, sinon à essuyer le feu de l'ennemi. Toll, qui, à cette bataille,
avait joué le rôle de Weirother à Austerlitz, galopait sur toute la
ligne, et constatait que tout avait été fait au rebours des ordres
donnés. Ainsi il rencontra dans la forêt, lorsqu'il faisait déjà grand
jour, le corps de Bagovouth, qui aurait dû depuis longtemps appuyer les
cosaques d'Orlow-Denissow. Désespéré, dépité de son insuccès et
l'attribuant à la faute d'un individu, Toll aborda le chef de corps en
l'accablant des plus violents reproches et en le menaçant même de le
faire fusiller. Bagovouth, vieux et calme militaire, d'un courage à
toute épreuve, exaspéré par les ordres contradictoires qu'il recevait de
tous les côtés à la fois, par les temps d'arrêt sans cause, et le
désordre qui régnait autour de lui, fut pris à son tour, à l'étonnement
de tous et en opposition avec son caractère habituel, d'un accès de rage
et lui répondit vertement:

«Je ne reçois de leçons de personne, et je sais mourir avec mes soldats
aussi bien qu'un autre!»

Le brave Bagovouth, ne se connaissant plus de colère, sans se donner la
peine de juger du plus ou moins d'opportunité de sa diversion, marcha,
avec sa seule division, droit au feu. Le danger, les bombes, les balles
étaient ce qui convenait le mieux pour le moment à son irritation; aussi
fut-il frappé par un des premiers projectiles, tandis que les suivants
abattaient un grand nombre de ses braves soldats. C'est ainsi que sa
division resta quelque temps exposée, sans utilité aucune, au feu de
l'ennemi.


VII


Pendant ce temps, une autre colonne, auprès de laquelle se trouvait
Koutouzow, était censée attaquer les Français. Il savait parfaitement
que le résultat le plus probable de cette bataille, livrée contre sa
volonté, serait une immense confusion, aussi retenait-il ses troupes
autant qu'il le pouvait, et ne leur laissait-il pas quitter leur
position. Monté sur un petit cheval gris, il répondait paresseusement
aux propositions d'attaque.

«Vous me parlez toujours d'attaque, mais vous voyez bien que nous
n'entendons rien aux manoeuvres compliquées, disait-il à Miloradovicth,
qui lui demandait la permission de se porter en avant.... Vous n'avez
pas su faire Murat prisonnier ce matin, dit-il à un autre.... Vous avez
été en retard, il n'y a donc plus rien à faire.»

Lorsqu'on lui annonça que deux bataillons de Polonais venaient renforcer
les Français, il regarda du coin de l'oeil Yermolow, auquel il n'avait
pas adressé la parole depuis la veille.

«C'est cela, murmura-t-il, on demande à attaquer, on propose différents
plans, mais lorsqu'il faut agir, rien ne se trouve prêt, et l'ennemi,
avisé à temps, prend ses précautions!»

Yermolow sourit imperceptiblement à ces paroles; il comprit que l'orage
était passé et que Koutouzow se bornait à une simple allusion.

«C'est à mes dépens qu'il s'amuse,» dit Yermolow, tout bas, en touchant
du genou Raïevsky.

Bientôt après il s'approcha de Koutouzow, qu'il aborda avec respect:

«Rien n'est perdu, Altesse, l'ennemi est devant nous. N'ordonnerez-vous
pas l'attaque?... Autrement la garde ne sentira même pas la fumée de la
poudre.»

Koutouzow garda le silence. Quand on lui apprit la retraite de Murat, il
ordonna un mouvement en avant, mais, tous les cent pas, il commandait
qu'on s'arrêtât pendant trois quarts d'heure. La bataille se réduisit
donc à la charge d'Orlow-Denissow et à la perte inutile de quelques
centaines d'hommes. Le résultat fut pour Koutouzow la décoration en
diamants, pour Bennigsen cent mille roubles en sus des diamants,
d'agréables récompenses pour les autres officiers supérieurs, et un
grand nombre de promotions et de changements dans l'état-major.

«C'est toujours ainsi, on fait tout à l'envers,» disaient, après la
bataille de Taroutino, les officiers et les généraux russes, de même
qu'on le dit encore aujourd'hui, et ils donnaient à entendre qu'il
s'était trouvé là juste à point un imbécile pour faire des sottises
qu'eux n'auraient jamais faites; mais les hommes qui parlent ainsi, ou
n'ont aucune idée de l'affaire qu'ils critiquent, ou se trompent
sciemment. Toute bataille, que ce soit celle de Taroutino, de Borodino
ou d'Austerlitz, ne se passe jamais selon les prévisions de ceux qui en
conduisent les opérations.

Un nombre incalculable de forces indépendantes (car jamais l'homme n'est
aussi indépendant que pendant ce moment où s'agite pour lui une question
de vie ou de mort) influe sur la direction de la bataille, et cette
direction ne peut pas être précisée à l'avancé et ne coïncidera jamais
avec la direction imprimée à l'action par une seule force individuelle.
Lorsque les historiens, les Français surtout, affirment que leurs
guerres et leurs batailles ont lieu d'après des plans, dont toutes les
dispositions sont préalablement arrêtées, la seule conclusion que nous
puissions en tirer, c'est que leurs descriptions sont inexactes. Il est
évident que la bataille de Taroutino n'eut pas le résultat que se
proposait le comte Toll, c'est-à-dire de mener les troupes au feu dans
l'ordre prescrit, ni celui qu'avait en vue le comte Orlow, qui était de
faire Murat prisonnier, ni celui que visait Bennigsen, qui espérait
anéantir l'ennemi, ni celui de l'officier qui rêvait de se distinguer,
ni celui du cosaque avide de plus de butin qu'il n'en avait déjà fait,
et ainsi de suite. Mais si le but était de réaliser le désir, général en
Russie, de chasser les Français, et de porter un coup mortel à leur
armée, alors il sera parfaitement évident que la bataille de Taroutino
fut en tous points ce qui était le plus nécessaire et le plus opportun à
cette période de la campagne, puisqu'elle a atteint ce but. Il est
difficile, presque impossible, de se représenter une issue plus
favorable que celle de ce combat. Malgré une confusion sans exemple, les
plus grands avantages furent acquis au prix de très peu d'efforts, et de
pertes minimes. La faiblesse des Français fut démontrée, et l'armée
ennemie subit un échec qui, dans les conditions où elle se trouvait,
devait forcément amener sa retraite.


VIII


Napoléon fait son entrée à Moscou après la brillante victoire de la
Moskowa, victoire incontestable assurément, puisque le champ de bataille
était resté à ses troupes. Les Russes se retirent et abandonnent Moscou
rempli de vivres, d'armes, de munitions et de richesses incalculables;
un mois se passe sans qu'ils reprennent l'offensive. La position de
Napoléon est, par conséquent, des plus belles et des plus glorieuses. Il
semble donc qu'il n'était pas besoin d'avoir un génie exceptionnel pour
se jeter avec des forces supérieures sur les derniers restes de l'armée
ennemie, les écraser, obtenir une paix avantageuse, marcher sur
Pétersbourg en cas de refus, retourner à Smolensk en cas d'insuccès, ou
rester à Moscou, en y gardant la brillante position acquise. Rien de
plus simple et de plus facile que les mesures à prendre pour en arriver
là. Il fallait empêcher le pillage, préparer pour toute l'armée des
vêtements d'hiver qu'on aurait facilement trouvés à Moscou, régler la
distribution des subsistances, qui, d'après les historiens français
eux-mêmes représentaient un approvisionnement de six mois. Cependant
Napoléon, le plus grand des génies, qui, toujours selon ces mêmes
historiens, pouvait diriger l'armée à son gré, ne prend aucune de ces
dispositions, et choisit, au contraire, celle qui était la plus
détestable et la plus absurde. Rien ne pouvait avoir en effet des
conséquences plus désastreuses que de rester à Moscou jusqu'en octobre,
de laisser faire les pillards, de quitter Moscou à l'aventure, de se
rapprocher de Koutouzow pour ne pas lui livrer bataille, de gagner
Malo-Yaroslavetz, en le laissant sur sa droite, de retourner sur Mojaïsk
sans avoir tenté la fortune, de reprendre enfin la route de Smolensk et
de s'engager en aveugle dans des contrées dévastées. Que l'on soumette
aux stratégistes les plus habiles cette série de faits, et ils ne
sauront en tirer d'autre conséquence que la destruction fatale ou voulue
de sa propre armée. Mais dire que Napoléon la perdit volontairement ou
par incapacité est aussi faux que d'assurer qu'il avait amené ses
troupes jusqu'à Moscou par la force de sa volonté ou par les
combinaisons de son génie. Dans l'un et l'autre cas, son action
personnelle n'avait pas plus d'influence que l'action personnelle du
dernier soldat, et elle se bornait à se conformer à des lois, dont le
fait était le résultat.

Les historiens ont tort de nous représenter les forces intellectuelles
de Napoléon à Moscou comme affaiblies, pour expliquer son insuccès. Son
activité, à cette époque, ne fut pas moins étonnante que celle dont il
avait fait preuve en Égypte, en Italie, en Autriche et en Prusse. Nous
ne pouvons apprécier à sa véritable valeur le génie de Napoléon en
Égypte, où «quarante siècles avaient contemplé sa grandeur», ni celui
qu'il avait déployé en Autriche et en Prusse, car nous somme obligés de
nous en rapporter aux versions françaises et allemandes, et les
Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant
expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans
coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans
livrer bataille. Quant à nous, nous n'avons pas, Dieu merci, pour cacher
notre honte, à nous incliner devant son génie; nous avons payé cher le
droit de juger ses actes, de bonne foi et sans déguisement, et dès lors
nous ne sommes obligés à aucune concession. Son activité à Moscou était
sans contredit aussi merveilleuse que partout ailleurs: les ordres et
les plans se succèdent sans interruption pendant tout son séjour;
l'absence d'habitants et de députations, l'incendie même, ne l'arrêtent
pas un moment. Il ne perd de vue ni les mouvements de l'ennemi, ni le
bien-être de son armée, ni celui de la population russe qui l'entoure,
ni la direction des affaires de son empire, ni les combinaisons
diplomatiques, ni même les conditions à débattre pour en arriver à une
paix prochaine.


IX



Dès son entrée à Moscou, Napoléon ordonne au général Sébastiani de
suivre exactement le mouvement des troupes russes, et à Murat de
découvrir Koutouzow; puis il fortifie avec soin le Kremlin et élabore un
admirable plan de campagne de Russie. De la question militaire passant à
la diplomatie, il fait venir auprès de lui le capitaine Iakovlew, ruiné
et déguenillé, lui détaille tout au long sa politique et sa conduite
généreuse, puis il écrit une lettre à l'Empereur Alexandre dans laquelle
il expose à «son ami et frère» son mécontentement au sujet de
Rostoptchine et expédie Iakovlew à Pétersbourg. Après avoir de même
déroulé ses plans et fait parade de sa grandeur d'âme devant Toutolmine,
il l'envoie avec des instructions. En ce qui concerne la partie
juridique, il recherche les incendiaires, les punit, et se venge de
Rostoptchine en faisant brûler ses maisons. En matière d'administration,
il écrit une constitution qu'il offre à Moscou comme don de joyeux
avènement, y établit une municipalité et fait afficher la proclamation
suivante:

«Habitants de Moscou!

«Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l'Empereur et Roi en veut
arrêter le cours. De terribles exemples vous ont appris comment il sait
châtier la désobéissance et le crime. Des mesures sévères sont prises
pour arrêter le désordre et ramener la sécurité publique. Une
administration paternelle, dont les membres seront choisis parmi vous,
formera votre municipalité, c'est-à-dire l'administration de la ville,
qui aura pour mission de veiller sur vous, de s'inquiéter de vos besoins
et de vos intérêts. Ses membres se distingueront par un ruban rouge
passé par-dessus l'épaule, et le maire de la ville se ceindra en outre
d'une écharpe blanche. En dehors des heures consacrées à sa charge, il
ne portera qu'un ruban rouge autour du bras gauche. La police de la
ville est reconstituée sur ses anciennes bases, et, grâce à son
activité, l'ordre reparaît. Le gouvernement a nommé deux commissaires
généraux ou maîtres de police, et vingt commissaires de police
d'arrondissement pour tous les quartiers de la ville. Vous les
reconnaîtrez au ruban blanc noué sur le bras gauche. Quelques églises,
de cultes différents, sont ouvertes et on y officie sans empêchement.
Vos concitoyens reviennent dans leurs demeures, et l'ordre est donné
pour qu'ils y retrouvent le secours et la protection dus au malheur. Ce
sont là les moyens employés jusqu'ici par le gouvernement afin de
rétablir l'ordre et d'alléger votre situation, mais pour y réussir il
faut que vous unissiez vos efforts aux siens, que vous oubliiez, si
possible, vos souffrances passées, que vous caressiez l'espoir d'un
sort moins cruel, que vous soyez assurés qu'une mort inévitable et
honteuse attend tous ceux qui s'attaqueront à vos personnes et à vos
biens, et que ces biens vous seront conservés, car telle est la volonté
du plus grand et du plus juste des monarques. Soldats et habitants, de
quelque nation que vous soyez, rétablissez la confiance publique, source
du bonheur des États, vivez en frères, aidez-vous et protégez-vous les
uns les autres; unissez-vous pour anéantir les desseins des
malintentionnés, obéissez aux autorités militaires et civiles, et alors
vos larmes cesseront bientôt de couler!»

En ce qui concerne les subsistances, Napoléon ordonne aux troupes de
venir à tour de rôle à Moscou faire la maraude afin de s'approvisionner
et de s'assurer des vivres pour un certain temps. Préoccupé de la
question religieuse, Napoléon ordonne de ramener les popes et de
recommencer dans les églises les cérémonies du culte. La proclamation
suivante, ayant trait aux affaires commerciales et à la fourniture des
vivres, est également placardée sur tous les murs:

«Habitants paisibles de Moscou, artisans et ouvriers que les désastres
ont éloignés de la ville, et vous, agriculteurs dispersés, qu'une
terreur non fondée retient dans les campagnes, écoutez! Le calme est
rendu à la capitale, et l'ordre s'y rétablit. Vos compatriotes sortent
sans crainte de leurs refuges, assurés d'être respectés. Tout acte de
violence touchant leurs personnes et leurs propriétés est immédiatement
puni. Sa Majesté l'Empereur et Roi vous protège et ne considère comme
ennemis que ceux qui contreviennent à ses ordres. Elle désire mettre un
terme à vos malheurs, vous rendre à vos foyers et à vos familles.
Répondez donc à ces mesures bienfaisantes en venant à nous sans crainte
de danger. Habitants! retournez avec confiance dans vos demeures: vous
trouverez bientôt le moyen de satisfaire à tous vos besoins. Artisans et
travailleurs laborieux, reprenez vos différents métiers; vos maisons,
vos boutiques, protégées par des patrouilles de sûreté, vous attendent,
et votre labeur recevra la paye qui lui est due. Vous enfin, paysans,
sortez des bois où la peur vous retient, retournez sans terreur dans vos
isbas, avec la certitude d'y trouver protection. Des magasins sont
établis dans la ville, où les paysans peuvent déposer le surplus de
leurs provisions et les produits de la terre. Le gouvernement a pris les
mesures suivantes pour en protéger la vente: 1° À dater d'aujourd'hui,
les paysans et agriculteurs des environs de Moscou peuvent en toute
sécurité déposer leurs provisions de toute sorte dans les deux magasins
de la Mokhovaïa et de l'Okhotny-riad; 2° ces provisions seront achetées
aux prix convenus entre le vendeur et l'acheteur, mais si le vendeur ne
reçoit pas le prix demandé par lui, il a le droit de remporter ses
marchandises à son village, et cela en toute liberté; 3° le dimanche et
le mercredi de chaque semaine sont les jours fixés pour les grands
marchés, aussi un nombre suffisant de troupes seront-elles échelonnées,
les samedi et mardi, sur toutes les grandes routes et jusqu'à une
certaine distance de la ville, afin de protéger les files de chariots;
4° des mesures semblables garantiront également le retour des paysans et
de leurs voitures; 5° on avisera sans délai à rétablir les marchés
ordinaires. Habitants de la ville et de la campagne, ouvriers et
artisans, quelle que soit votre nationalité, vous êtes appelés à
exécuter les dispositions paternelles de Sa Majesté l'Empereur et Roi,
et à contribuer au bien-être général. Déposez à ses pieds le respect et
la confiance, et ne tardez point à vous réunir à nous.»

Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et
donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants,
et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les
théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le
plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce
qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton
des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant
ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante
du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche
main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la
plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M.
Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats
russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et
de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés.
Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la
plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin
qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux
aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de
l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des
infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs
de pillage.


X


Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien
inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille
circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les
aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans
en entraîner les rouages dans leur mouvement.

M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son
génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de
plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la
rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce
plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté,
parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les
fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait
détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de
Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin
n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire
sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un
enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé.
La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon,
présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue
l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que
le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir
cette «tête d'épingle».

Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour
démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et
Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses
ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses
mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié
de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus
heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et
ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte
de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que
de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à
la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou
aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté
impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant
l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le
prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a
nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer
les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre
d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles
artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y
avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la
chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette
proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour
l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage;
théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt
fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce
qu'ils avaient.

Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats,
distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient
Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de
l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que
ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de
ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre
fin au pillage et rétablir la discipline.

Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage
continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est
pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les
vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.

«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des
soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux,
réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la
férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs
exemples.

«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de
piller. (9 octobre.)

«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre
district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)

«L'Empereur est excessivement mécontent de ce que, malgré la sévérité de
ses ordres, on ne voit revenir au Kremlin que des maraudeurs de la
garde; il voit avec douleur que les soldats d'élite choisis pour garder
sa personne, appelés à donner l'exemple de la soumission, poussent la
désobéissance jusqu'à enfoncer les portes des caves, des magasins
préparés pour l'armée; d'autres se sont abaissés au point de désobéir
aux sentinelles et aux officiers de garde, les ont injuriés et même
battus.

«Le grand maréchal du palais se plaint vivement de ce que, malgré les
défenses réitérées, les soldats continuent à faire leurs besoins dans
toutes les cours, et même jusque sous les fenêtres de l'Empereur.»

Cette armée, comme un troupeau débandé qui foule à ses pieds le fourrage
destiné à le sauver de la famine, fondait peu à peu et périssait sous
l'influence du séjour. Elle ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle fut
saisie d'une terreur panique, causée par la prise des convois sur la
route de Smolensk et par la nouvelle de la bataille de Taroutino;
Napoléon la reçut au moment où il passait une revue; ainsi que le dit M.
Thiers, elle éveilla en lui le désir de châtier les Russes: aussi
s'empressa-t-il d'ordonner le départ, désiré par toute l'armée. En
s'enfuyant de Moscou, les soldats traînèrent avec eux tout ce qu'ils
purent prendre. Napoléon lui-même emportait son trésor particulier. Les
énormes convois qui entravaient la marche de l'armée l'effrayaient,
mais, dans sa grande expérience de la guerre, il ne fit pas brûler les
fourgons, comme il l'avait exigé d'un de ses maréchaux en approchant
Moscou. Ces calèches, ces voitures, pleines de soldats et de butin,
trouvèrent grâce à ses yeux, parce que, disait-il, ces équipages
pouvaient être employés plus tard pour les vivres, les malades et les
blessés.

La situation de l'armée n'était-elle pas comparable dans ce moment à
celle de l'animal blessé qui sent que sa perte est prochaine et qui est
affolé par la terreur? Les habiles manoeuvres de Napoléon et ses projets
grandioses, depuis le moment de son entrée à Moscou jusqu'à celui de la
destruction de ses troupes, ne sont-ils pas, en effet, comme les bonds
et les convulsions qui précèdent la mort de l'animal blessé? Effrayé par
le bruit, il se jette en avant, reçoit le coup du chasseur, et revient
sur ses pas, hâtant ainsi lui-même sa fin. Napoléon, sous la pression de
son armée, fit de même. Le bruit de la bataille de Taroutino l'effraya,
il se jeta en avant, atteignit le chasseur, et revint, lui aussi, sur
ses pas, pour reprendre le chemin le plus désavantageux, le plus
dangereux, les voies anciennes et connues.

Napoléon, qui se présente à nous comme l'instigateur du mouvement,
ainsi qu'aux yeux des sauvages la figure sculptée sur la proue d'un
bâtiment semble en être le guide, était, à cette époque de sa vie,
semblable à un enfant qui, se cramponnant aux courroies de l'intérieur
de la voiture, s'imagine que c'est lui qui la conduit.


XI


Le 6 octobre, de grand matin, Pierre sortit de la baraque, et s'arrêta
sur le seuil de la porte, en caressant un petit chien à jambes courtes
et torses, qui couchait d'habitude aux pieds de Karataïew, s'aventurait
souvent en ville, mais revenait infailliblement chaque soir. Personne
ne l'avait réclamé, et il ne portait aucun nom sur son collier. Les
Français l'appelaient «Azor», et Karataïew «le Gris». Le pauvre animal
ne semblait nullement embarrassé de n'avoir ni maître ni race
déterminée; il portait ferme et droite sa queue en panache, et ses
jambes torses faisaient si bien leur service, qu'il lui arrivait souvent
de dédaigner de se servir des quatre à la fois, et de s'en aller, une
patte de derrière gracieusement relevée, en sautillant sur ses trois
autres. Tout était pour lui sujet de joie; il se roulait sur le dos, se
chauffait au soleil d'un air pensif et important, ou jouait avec un
morceau de bois ou un brin de paille.

L'habillement de Pierre se composait d'une chemise sale, déchirée,
dernier vestige de ses anciens vêtements, d'un pantalon de soldat noué
aux chevilles pour tenir plus chaud, selon le conseil de Karataïew, et
d'un caftan. Son extérieur n'était plus le même: il avait perdu de sa
corpulence, mais sa forte charpente faisait toujours de lui l'image de
la force physique: une barbe épaisse et une longue moustache couvraient
le bas de son visage; ses cheveux longs, emmêlés, remplis de vermine,
sortaient de dessous son bonnet; l'expression de ses yeux était plus
ferme et plus calme qu'auparavant, et son laisser-aller habituel avait
fait place à une énergie toute prête à l'action. Pierre regardait tour à
tour la plaine sur laquelle on voyait des charrettes et des hommes à
cheval, la rivière qui scintillait au bas, le petit chien qui le
mordillait en jouant, et ses pieds nus et sales, auxquels il faisait
prendre des poses plus ou moins gracieuses, tout en souriant d'un air
béat et satisfait, au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et appris
pendant ces derniers jours.

Le temps était devenu doux et clair. C'était l'été de la Saint-Martin,
avec ses petites gelées blanches, dont la fraîcheur matinale, en se
mêlant aux rayons du soleil, mettait dans l'air un stimulant réparateur.
L'éclat magique et cristallin qu n'appartient qu'à ces belles journées
d'automne se répandait sur tout le paysage. Au loin se dessinait la
montagne des Moineaux avec son village et son église au clocher vert;
les toits des maisons, le sable, les pierres, les arbres dépouillés de
leur feuillage, se découpaient, en lignes fines et précises, sur
l'horizon transparent. À deux pas de la baraque se trouvaient les
décombres d'une maison à moitié brûlée, occupée par les Français, et
dont le jardin était garni de quelques maigres buissons de lilas. Cette
maison, dévastée et délabrée, qui, sous un ciel gris, aurait présenté
l'image de la désolation, avait aujourd'hui, sous le bain de lumière qui
l'inondait, toutes les apparences du calme et de la paix.

Un caporal français, l'uniforme déboutonné, un bonnet de police sur la
tête, une mauvaise pipe entre les dents, s'approcha en faisant à Pierre
un signe amical du coin de l'oeil:

«Quel soleil, hein? Monsieur Kiril (c'était ainsi que les Français
appelaient Pierre), on dirait le printemps!...» et il s'appuya contre la
porte, en lui réitérant son invitation habituelle et toujours refusée de
fumer une pipe avec lui.... «Si encore on avait un temps comme celui-là
quand on est en marche!» dit-il.

Pierre l'interrompit pour lui demander ce qu'il savait de nouveau; le
vieux troupier lui raconta que les troupes quittaient la ville et qu'on
attendait dans la journée l'ordre du jour concernant les prisonniers.
Pierre lui rappela qu'un des soldats prisonniers, nommé Sokolow, était
dangereusement malade et qu'il faudrait prendre quelques mesures à son
égard.

«Soyez tranquille, monsieur Kiril, nous avons pour cela des hôpitaux
volants de campagne, et c'est l'affaire des autorités de prévoir tout ce
qui peut arriver.... Et puis, monsieur Kiril, vous n'avez qu'à dire un
mot au capitaine, vous savez? Oh! c'est un... qui n'oublie jamais rien.
Parlez-en au capitaine quand il viendra, il fera tout pour vous.»

Le capitaine en question causait souvent avec Pierre et lui témoignait
beaucoup de sympathie.

«Vois-tu, saint Thomas, qu'il me disait l'autre jour: Kiril, c'est un
homme qui a de l'instruction, qui parle français; c'est un seigneur
russe qui a eu des malheurs, mais c'est un homme.... Et il s'y entend,
le.... S'il demande quelque chose, qu'il me dit, il n'y a pas de refus.
Quand on a fait ses études, voyez-vous, on aime l'instruction et les
gens comme il faut. C'est pour vous que je dis cela, monsieur Kiril.
Dans l'affaire de l'autre jour, sans vous, ça aurait mal fini...» Et,
ayant bavardé quelque temps, il s'en alla.

L'allusion du caporal avait trait à une querelle qui avait eu lieu
dernièrement entre les prisonniers et les Français. Pierre avait eu la
bonne chance d'apaiser ses compagnons. Quelques-uns d'entre eux, l'ayant
vu parler avec le caporal, le prièrent de lui demander les nouvelles, et
au moment où il leur en faisait part, un soldat français, maigre, jaune
et tout déguenillé, s'approcha de leur baraque: portant la main à son
bonnet de police en signe de salut, il demanda à Pierre si le soldat
Platoche, auquel il avait donné sa chemise à coudre, était dans cette
baraque.

Les Français avaient reçu la semaine précédente du cuir et de la toile,
et ils les avaient donnés aux prisonniers russes pour leur en faire des
bottes et des chemises.

«C'est prêt, c'est prêt! dit Karataïew, en apportant l'objet demandé,
proprement plié. Vu le beau temps, ou peut-être pour travailler plus à
son aise, Karataïew était en caleçon avec une chemise noire comme la
suie et toute déchirée. Ses cheveux relevés en arrière, et retenus, à la
mode des ouvriers, par un étroit ruban de tille, donnaient à sa bonne et
grosse figure un air encore plus avenant que d'habitude.

«Avant de s'engager, il est bon de s'entendre[31].... Je l'ai promise
pour vendredi et la voilà!»

Le Français jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui, puis triomphant
de son indécision, il ôta son uniforme, et enfila bien vite la chemise,
car pour le moment il n'en avait pas d'autre qu'un long et sale gilet de
soie à fleurs qui couvrait, tant bien que mal, son corps maigre et
chétif. Il craignait évidemment qu'on ne se moquât de lui; mais personne
ne fit la moindre remarque.

«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise,
pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en
examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un
atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais
que, même pour tuer un pou, il faut un outil.

--C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la
toile? demanda le Français.

--Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en
admirant son ouvrage.

--Merci, mon vieux, mais le reste?»

Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne
se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son
salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile;
Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:

«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin
puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-coeur de dessus sa
poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans
dire mot et tourna sur ses talons.

Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même,
interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:

«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui
rendant, il s'enfuit.

«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une
âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante,
et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en
a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il
rentra en souriant dans la baraque.


XII


Quatre semaines s'étaient écoulées depuis que Pierre était prisonnier,
et, bien que les Français lui eussent proposé de le faire passer de la
baraque des soldats dans celle des officiers, il n'y consentit pas.
Pendant tout ce temps il eut à subir les plus grandes privations, mais
sa forte constitution et sa belle santé les lui rendirent presque
insensibles, d'autant plus qu'elles se produisirent graduellement, et
qu'il les supportait même avec une certaine joie. Il se sentit enfin
pénétré de cette paix de l'âme, de ce contentement de soi-même, que
jusque-là il avait en vain appelés de tous ses voeux. C'est ce qui
l'avait si vivement frappé dans les soldats à Borodino, et ce qu'il
avait inutilement cherché dans la philanthropie, dans la
franc-maçonnerie, dans les distractions de la vie mondaine, dans le vin,
dans l'héroïsme du sacrifice, dans son amour romanesque pour Natacha, et
tout à coup les terreurs de la mort, les privations et la philosophie
résignée de Karataïew firent naître en lui cet apaisement et ce
contentement intérieur qui lui avaient toujours fait défaut. Les
épouvantables angoisses qu'il avait éprouvées pendant qu'on fusillait
ses compagnons d'infortune avaient chassé à tout jamais de son esprit
les pensées inquiètes et les sentiments auxquels il attribuait
jusque-là tant d'importance. Il ne pensait plus ni à la Russie, ni à la
guerre, ni à la politique, ni à Napoléon. Il comprenait que rien de tout
cela ne le touchait, qu'il n'était pas appelé à juger ce qui se faisait,
et son intention de tuer Napoléon lui paraissait non seulement
incompréhensible, mais ridicule, aussi bien que ses calculs
cabalistiques sur le nombre de la bête de l'Apocalypse. Sa colère contre
sa femme, ses appréhensions de voir déshonorer son nom, lui semblaient
aussi vaines que ridicules. Il lui importait bien peu, après tout, que
cette femme menât la vie qui lui plaisait, et qu'on apprît que le nom
d'un des prisonniers était celui du comte Besoukhow?

Il pensait souvent au prince André, qui assurait, avec une nuance
d'amertume et d'ironie, que le bonheur était absolument négatif, et
insinuait que toutes nos aspirations vers le bonheur réel nous étaient
données pour notre tourment, puisque nous ne pouvions jamais les
réaliser.... Mais aujourd'hui l'absence de souffrance, la satisfaction
des besoins de la vie, et, par conséquent, la liberté dans le choix des
occupations ou du genre d'existence, se présentaient à Pierre comme
l'idéal du bonheur sur cette terre. Ici seulement, et pour la première
fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de
manger lorsqu'il avait faim, de boire lorsqu'il avait soif, de dormir
lorsqu'il avait sommeil, de se chauffer lorsqu'il faisait froid, et de
causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles! Il oubliait
seulement une chose; c'est que l'abondance des biens de ce monde diminue
le plaisir qu'on éprouve à s'en servir, et qu'une trop grande liberté
dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa
richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué,
difficile et souvent même inutile. Toutes les pensées de Pierre se
tournaient vers le moment où il redeviendrait libre, et pourtant, plus
tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne
cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et
ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement
éprouvés à cette époque de sa vie.

Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit, en
sortant de la baraque, les coupoles encore sombres et les croix du
monastère de Novo-Diévitchi, la gelée blanche qui brillait sur l'herbe
poudreuse, les montagnes des Moineaux et leurs pentes boisées se perdant
au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il se sentit caressé par une
fraîche brise, qu'il entendit le battement d'ailes des corneilles
au-dessus de la plaine, qu'il vit soudain la lumière chasser les vapeurs
du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et
les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière, étinceler à
ses rayons resplendissants et joyeux, son coeur déborda d'émotion. Cette
émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à
mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa
situation. Cette disposition morale contribua aussi à entretenir la
haute opinion qu'avaient de lui ses compagnons de captivité. Sa
connaissance des langues, le respect que lui témoignaient les Français,
sa simplicité, sa bonté, sa force, son humilité dans ses rapports avec
ses camarades, sa faculté de l'absorber dans de profondes réflexions,
tout faisait de lui à leurs yeux un être mystérieux et supérieur. Les
qualités qui, dans sa sphère habituelle, étaient plutôt nuisibles et
gênantes, le transformaient ici presque en héros, et il comprenait que
cette opinion lui créait des devoirs.


XIII


Dans la nuit du 6 au 7 octobre commença la retraite des Français: on
démolissait les baraques et les cuisines, on chargeait des charrettes,
et les troupes et les fourgons s'ébranlaient de tous côtés.

À 7 heures du matin, un convoi de Français, en tenue de campagne, le
shako sur la tête, le fusil sur l'épaule, la giberne et le sac au dos,
s'alignaient devant le corps de garde, en échangeant entre eux, sur
toute la ligne, un feu croisé de propos animés, émaillés de jurons. À
l'intérieur, tous étaient prêts, chaussés, habillés, n'attendant que
l'ordre de sortir. Seul le pauvre Sokolow, pâle, exténué, n'était ni
chaussé, ni habillé et poussait des gémissements incessants. Ses yeux
cernés, sortant de leur orbite, interrogeaient en silence ses
compagnons, qui ne faisaient aucune attention à lui. Ce n'était pas tant
la souffrance (il était malade de la dysenterie) que la crainte d'être
abandonné qui le tourmentait. Pierre, chaussé de bottes cousues par
Karataïew, ceint d'une corde, s'assit devant lui sur ses talons.

«Écoute donc, Sokolow, ils ne s'en vont pas tout à fait! Ils ont ici un
hôpital, tu seras peut-être encore mieux partagé que nous.

--Oh! Seigneur! c'est ma mort.... Oh! Seigneur! s'écria tristement le
soldat.

--Je vais leur en parler, veux-tu?» lui dit Pierre en se levant et en se
dirigeant vers la porte.

À ce moment, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un caporal et des
soldats en tenue de campagne. Le caporal, celui-là même qui, la veille,
avait offert à Pierre de fumer sa pipe, venait faire l'appel.

«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à
le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et
sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.

Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté
inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se
trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux
champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà,
c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans
le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal,
dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette
force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à
s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le
supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des
supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu,
il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en
silence à la porte de la baraque.

Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à
la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea
vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé
pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa
figure avait la même expression de dureté.

«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.

Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il
s'approcha de lui.

«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme
s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il
à la demande de Pierre.

--Mais il agonise, répondit ce dernier.

--Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.

Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole
serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les
esclaves de la force.

Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna
d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et
trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines,
étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi
ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major,
en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la
figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à
tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé
et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait
après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé,
qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre
officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle,
s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape.
Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se
jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses
voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient.
Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait
qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.

«Qu'avez-vous à vous quereller? demanda le major avec impatience. Que ce
soit Saint-Nicolas ou Saint-Blaise, n'est-ce pas la même chose? Vous
voyez bien que tout est brûlé.... Voyons, pourquoi me poussez-vous, ce
n'est pourtant pas la place qui manque, dit-il à un de ses compagnons
qui ne l'avait même pas touché.

--Ah! Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Qu'en a-t-on fait! s'écriaient de
tous côtés les prisonniers en regardant les restes de l'incendie.

--Oh! il y en a sûrement la moitié de brûlé...

--Je vous l'ai bien dit, ça s'étendait de l'autre côté de la rivière.

--Mais puisque c'est brûlé et que vous le savez, à quoi bon en parler?»
grommela le major.

En traversant un des rares quartiers intacts, les prisonniers reculèrent
tout à coup en passant devant une église, et poussèrent des exclamations
d'horreur et de dégoût.

«Oh! les misérables! oh! les sauvages! c'est un mort, c'est un mort, et
on lui a barbouillé la figure...»

Pierre se retourna, et aperçut confusément un corps adossé contre le mur
d'enceinte de l'église. Il devina, aux paroles de ses compagnons, que
c'était le cadavre d'un homme qu'on avait planté tout debout, et dont la
figure avait été couverte de suie.

«Marchez, sacré nom... marchez donc... trente mille diables!»
s'écrièrent les officiers de l'escorte; les soldats français poussèrent
en avant, à grands coups de briquet, la foule des prisonniers qui
s'était arrêtée devant le mort.


XIV


On déboucha dans le voisinage du dépôt des vivres; les prisonniers
n'avaient jusque-là rencontré personne dans les ruelles qu'ils
longeaient avec leur escorte et ses charrettes; ils tombèrent au milieu
d'une batterie d'artillerie qui avait d'autant plus de peine à avancer
que des voitures particulières s'étaient glissées au milieu de ses
fourgons.... Tous s'arrêtèrent à l'entrée du pont pour donner aux
premiers arrivés le temps de passer. Devant, derrière, on ne voyait que
d'interminables files de voitures du train, et sur la droite, à la
jonction du chemin de Kalouga, une masse énorme de troupe, avec leurs
bagages, s'étendait à perte de vue: c'était le corps de Beauharnais, qui
était sorti le premier de la ville; en arrière, le long des quais et sur
le pont de pierre, s'avançait le corps commandé par Ney; les troupes de
Davout, dont les prisonniers faisaient partie, avaient à franchir le
Krimski-Brod (le gué de Crimée). Après l'avoir dépassé, ils se virent
obligés de s'arrêter de nouveau; puis, après une pause de quelques
instants, ils se remirent en marche, au milieu de la cohue d'hommes et
de voitures qui se bousculaient de tous côtés. Il leur fallut plus d'une
heure pour faire les cent pas qui séparent le pont de la rue de Kalouga.
Arrivés au carrefour, les prisonniers passèrent, réunis en groupe, et
restèrent là pendant quelques heures. Un bruit incessant, semblable au
mugissement de la mer, causé par le frottement des roues, le
martellement des pieds des chevaux, les injures et les cris qui se
croisaient en tous sens, remplissait l'air. Pierre, aplati contre le mur
d'une maison à moitié brûlée, prêtait l'oreille à ce vacarme, qui, dans
son imagination, se rattachait au roulement du tambour. Quelques-uns de
ses compagnons se hissèrent au-dessus de lui sur la muraille.

«Que de monde! que de monde!... Et jusque sur les canons encore!... Oh!
les scélérats, vois-tu ce qu'ils ont pillé?... Regarde donc là-bas....
Ils l'ont volé à une image.... Vrai Dieu! ce sont, pour sûr, des
Allemands! Ah! les misérables!... Ils sont tellement chargés, qu'ils en
traînent la jambe!... Tiens, ils emmènent aussi un droschki... et
celui-là qui s'est assis sur ses coffres!... Il mériterait d'en recevoir
une bonne sur la...!... Et quand on pense que cela va durer comme ça
jusqu'au soir!... Vois donc, vois donc.... Est-ce que ce ne sont pas les
chevaux de Napoléon!... Quels chevaux! Quelles housses!... Et ces grands
chiffres et ces grandes couronnes!... Ça n'en finira pas!»

La curiosité porta en avant tous les prisonniers, et, grâce à sa haute
stature, Pierre put voir par-dessus la tête de ses compagnons ce qui
excitait si vivement leur intérêt. Trois calèches, enchevêtrées entre
les caissons, avançant à grand'peine serrées l'une contre l'autre,
contenaient des femmes fardées et attifées de couleurs voyantes, qui
criaient à tue-tête. À dater du moment où Pierre avait reconnu
l'existence de cette force mystérieuse qui, à un moment donné,
soumettait tous les hommes à sa terrible influence, rien ne fit plus
impression sur lui, ni le cadavre enduit de suie pour amuser la
populace, ni ces femmes allant Dieu sait où, ni l'incendie de Moscou. On
aurait dit que son âme, se préparant à une lutte difficile, se refusait
à toute émotion qui pouvait l'affaiblir. Les femmes passèrent, et, après
elles, le défilé des soldats, des télègues, des fourgons, des voitures,
des caissons, et encore des soldats, avec quelques femmes de loin en
loin, reprit son cours de plus belle.

Pendant cette heure d'attente, Pierre, absorbé par le mouvement
général, ne voyait aucun objet en particulier. Tous, hommes et chevaux,
semblaient être poussés par une puissance invisible dans toutes les
directions, et n'avoir qu'un désir, celui de se dépasser les uns les
autres; tous se bousculaient, se heurtaient, s'injuriaient, se
montraient les poings et les dents, et, sur chaque visage, on lisait
cette expression dure et résolue qui, le matin même, avait fait une si
vive impression sur l'esprit de Pierre, quand il l'avait vue empreinte
sur la figure du caporal.

Enfin, le chef de leur escorte parvint à faire une trouée, et gagna avec
ses prisonniers la route de Kalouga. Ils marchèrent tout d'une traite et
ne s'arrêtèrent qu'au coucher du soleil. Les voitures furent dételées,
et les hommes se préparèrent à passer la nuit à la belle étoile, au
milieu de jurons, de cris et de querelles interminables. Une voiture
qui les avait suivis enfonça avec son timon celle d'un des officiers du
convoi; plusieurs soldats se précipitèrent de ce côté, les uns pour
donner des coups de fouet aux chevaux, les autres pour les saisir par la
bride, et tous au besoin pour se battre entre eux, si bien qu'un
Allemand fut grièvement blessé à la tête. On aurait dit qu'un seul et
même sentiment de violente réaction, après l'entraînement désordonné de
la journée, s'était emparé de ces hommes depuis qu'ils avaient fait
halte en plein champ, dans le crépuscule humide d'une soirée d'automne.
On aurait dit qu'ils venaient de comprendre que leur destination leur
était encore inconnue, et que bien des misères les attendaient. Les
soldats de l'escorte traitaient les prisonniers plus durement qu'avant
leur sortie de la ville, et cette étape fut la première où ils furent
nourris de viande de cheval. Depuis les officiers jusqu'aux derniers
soldats, tous témoignaient un mauvais vouloir extrême qui contrastait
avec leurs bons procédés d'autrefois. Cette disposition s'accentua
encore davantage lorsqu'il fut constaté à l'appel qu'un soldat russe,
prétextant une violente colique s'était enfui, et Pierre vit un Français
battre un Russe pour s'être trop éloigné de la grand'route; il entendit
aussi le capitaine son ami tancer vertement le sous-officier, en le
menaçant de le faire passer en jugement à cause de la fuite du
prisonnier. Le sous-officier ayant répliqué que le soldat était malade
et ne pouvait marcher, l'officier répondit qu'ils avaient reçu l'ordre
de fusiller les traînards. Pierre sentit alors que cette force brutale
qui l'avait terrassé une première fois, allait de nouveau s'imposer à
lui; il en eut peur, mais plus il se sentait près d'être écrasé par
elle, plus s'élevait et se développait dans son âme une puissance de
vie, indépendante de toute influence extérieure.

Il soupa d'un gruau de seigle et d'un morceau de viande de cheval, et
causa avec ses camarades. Ils ne parlèrent ensemble ni de ce qu'ils
avaient vu à Moscou, ni de la grossièreté des Français à leur égard, ni
de l'ordre de les fusiller en cas de fuite, mais de leurs souvenirs
personnels et de quelques incidents comiques de leurs campagnes: il n'en
fallut pas davantage pour les mettre en gaieté et leur faire
momentanément oublier la gravité de leur situation.

Le soleil était couché depuis longtemps, de brillantes étoiles
s'allumaient une à une dans le ciel, et le disque de la pleine lune,
dont la couleur rouge sang rappelait la lueur des incendies, s'élevait
majestueusement au bord de l'horizon et glissait dans les vapeurs
grisâtres, en répandant dans l'espace sa clarté. La soirée était finie,
mais ce n'était pas encore la nuit. Pierre se leva, quitta ses nouveaux
compagnons et passa, entre les feux, de l'autre côté de la route, où se
trouvaient, lui avait-on dit, les soldats prisonniers. Une sentinelle
l'arrêta: il fut obligé de revenir sur ses pas, mais, au lieu de
retourner auprès de ses camarades, il s'assit par terre derrière une des
charrettes, et, ramenant à lui ses pieds, la tête baissée, il resta là à
réfléchir. Plus d'une heure s'écoula ainsi sans que personne songeât à
s'occuper de lui. Tout à coup il partit d'un si bruyant éclat de rire,
de ce gros rire bon enfant qui le secouait de la tête aux pieds, qu'on
se retourna de tous côtés à cette étrange explosion de gaieté.

«Ah! ah! faisait Pierre en se parlant à lui-même.... Il ne m'a pas
laissé passer, le soldat!... On m'a attrapé, on m'a enfermé, et l'on me
tient prisonnier!... Qui ça, moi? mon âme immortelle?... Ah! ah! ah!»

Et il riait aux larmes. Un soldat se leva et s'approcha pour voir ce qui
provoquait le rire de ce colosse. Pierre cessa de rire, se leva à son
tour, et, s'éloignant de l'indiscret, regarda autour de lui.

Le calme régnait dans le bivouac, si animé quelques heures auparavant
par le bruit des voix et le pétillement des feux, dont les tisons
pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était
arrivée au zénith; les bois et les champs, invisibles jusque-là, se
dessinaient nettement à l'entour, et au delà de ces champs et de ces
bois inondés de lumière, l'oeil se perdait dans les profondeurs infinies
d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament
où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles.

«Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela
c'est moi!... Et c'est «cela» qu'ils ont pris, c'est «cela» qu'ils ont
enfermé dans une baraque!»

Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades.


XV



Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow
une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette
lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors
un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par
Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.

Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête
d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se
composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du
reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats
demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de
l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de
Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la
proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à
refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on
enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.

Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande
importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui
son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation
d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à
représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix
sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous
trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz
jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles.
C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de
la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui
pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à
l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille
hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à
peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla,
et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque
Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la
proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est
dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant»
que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait
commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on
peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des
Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des
héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine
un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge
équivoque.

Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de
Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de
Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés
les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la
grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par
Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow,
et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de
Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de
la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée,
qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était
avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments
français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette
déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on
avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans
une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer
Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle
complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il
insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut
confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les
instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque
et de deux chevaux de rechange.


XVI


Cette nuit d'automne était sombre et chaude. Après avoir fait trente
verstes, en une heure et demie, sur une route boueuse et défoncée par la
pluie des quatre derniers jours, Bolhovitinow arriva à Létachevka, à
deux heures de la nuit, descendit de cheval devant une isba entourée
d'une haie sèche de branches tressées, sur laquelle était une pancarte
portant les mots «Quartier général». Jetant à son cosaque la bride de
son cheval il entra dans l'antichambre, où régnait la plus profonde
obscurité.

«Le général de service?... Très important! dit-il en s'adressant à une
ombre qui se leva en sursaut à ces mots.

--Il est très malade depuis hier; voilà trois nuits qu'il ne dort pas,
répondit la voix endormie d'un domestique militaire.

--Eh bien, allez alors réveiller le capitaine.... Je vous dis que c'est
très urgent, c'est de la part du général Dokhtourow, reprit l'envoyé en
suivant à tâtons, par la porte entr'ouverte le domestique qui allait,
de son côté, éveiller le capitaine.

--Votre Noblesse, Votre Noblesse, un «coulier»!

--Quoi? Qu'est-ce? De qui? s'écria le capitaine.

--De la part de Dokhtourow. Napoléon est à Fominsk! dit Bolhovitinow en
devinant à la voix que ce n'était pas Konovnitzine.

Le capitaine bâillait et s'étirait.

«Je n'ai pas bien envie, je vous avoue, de le réveiller, dit-il: il est
assez malade, et ce ne sont peut-être que des bruits.

--Voilà le rapport, reprit le premier: j'ai ordre de le remettre à
l'instant même au général de service.

--Attendez un peu que j'aie de la lumière. Où diable te fourres-tu donc
toujours?» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Celui qui parlait
était Scherbinine, aide de camp du général Konovnitzine. «J'ai trouvé,
j'ai trouvé!» poursuivit-il en rencontrant sous sa main le chandelier.

À la lueur de la chandelle que Scherbinine venait d'allumer,
Bolhovitinow le reconnut et aperçut, dans l'angle opposé de la chambre,
un autre dormeur, qui était le général.

«Qui a donné ce renseignement? demanda le capitaine en prenant le pli.

--La nouvelle est sûre, répondit l'autre. Les prisonniers, les cosaques
et les espions disent tous la même chose.

--Il faudra donc le réveiller,» se dit Scherbinine en s'approchant de
l'homme endormi, qui était coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé d'un
manteau militaire.

«Piotr Pétrovitch! dit-il tout bas, mais Konovnitzine ne bougea
pas...--Au quartier général!» dit-il plus haut et en souriant, sachant
que ces mots seraient d'un effet magique.

En effet, la tête coiffée du bonnet de coton se souleva aussitôt, et sur
la belle et grave physionomie du général, dont les joues étaient
empourprées par la fièvre, passa, comme un éclair, l'impression de son
dernier rêve, bien éloigné sans doute de l'actualité; soudain il
tressaillit et reprit son air habituel.

«Qu'est-ce? De qui?» demanda-t-il sans se presser.

Après avoir écouté le rapport de l'officier, il décacheta le pli et le
lut. Ceci fait, il posa à terre ses pieds chaussés de bas de laine,
chercha ses bottes, ôta son bonnet, passa un peigne dans ses favoris, et
mit sa casquette.

«Combien de temps as-tu mis à venir? Allons chez Son Altesse.»

Konovnitzine avait tout de suite compris que la nouvelle avait une
grande importance, et qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Était-ce
un bien? Était-ce un mal? Il ne se le demandait même pas. Du reste peu
lui importait: il n'employait ni sa raison ni son intelligence à juger
la guerre, il trouvait cela complètement inutile. Seulement il était
profondément convaincu qu'elle aurait une issue favorable, et que, pour
en arriver là, il n'y avait qu'à faire strictement son devoir, et il
s'en acquittait sans trêve ni merci.

Konovnitzine, aussi bien que Dokhtourow, semble n'avoir été ajouté que
par pure convenance à la liste des héros de 1812, Barclay, Raïevsky,
Yermolow, Miloradovitch, Platow, etc. Sa réputation était celle d'un
homme de fort peu de capacités et de connaissances; à l'exemple de
Dokhtourow, il n'avait jamais fait de plan de campagne; mais, comme lui
aussi, il se trouvait toujours mêlé aux situations les plus graves.
Depuis qu'il remplissait les fonctions de général de service, il
dormait les portes ouvertes, et se faisait réveiller à l'arrivée de
chaque courrier. Le premier au feu pendant la bataille, Koutouzow lui
reprochait même de s'exposer inutilement, et redoutait de l'envoyer trop
en avant: bref, ainsi que Dokhtourow, il était une de ces chevilles
ouvrières qui, sans bruit et sans éclat, constituent le côté essentiel
du mécanisme d'une machine.

En sortant de l'isba par cette nuit sombre et humide, Konovnitzine
fronça le sourcil, en partie à cause de son mal de tête qui augmentait,
en partie dans la prévision de l'effet que cette nouvelle allait
produire sur les gros bonnets de l'état-major, sur Bennigsen surtout,
qui, depuis l'affaire de Taroutino, était à couteaux tirés avec le
commandant en chef. Il sentait que c'était inévitable, et ne pouvait
s'empêcher de prendre à coeur les discussions qu'elle devait forcément
soulever. Toll, chez qui il entra en passant pour lui faire part de
l'événement, s'empressa aussitôt d'exposer longuement ses combinaisons
au général qui logeait avec lui, et Konovnitzine, silencieux et fatigué,
dut lui rappeler qu'il était temps d'aller chez Son Altesse.


XVII


Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se
déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse
tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans
l'obscurité.

Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en
correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se
sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus
incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent
comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de
la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant
l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était
sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était
sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par
le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il
mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il
recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des
preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques.
Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»

Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles
des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les
bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait
dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en
retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort
plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de
Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait
faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à
tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun
compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait
une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa
seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme
l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec
Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la
distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français,
que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.

Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
venaient d'y entrer.

«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.

Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
nouvelle.

«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce
dernier fut frappé.

--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.

--Qu'on le fasse venir!»

Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en
s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé,
fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il
désirait tant y lire.

«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa
poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté
Moscou? Est-ce bien vrai?»

L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié
verbalement.

«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.

L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de
dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté
opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.

«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une
voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il
fondit en larmes.


XVIII


À dater de ce moment et jusqu'à la fin de la campagne, Koutouzow employa
tous les moyens en son pouvoir pour empêcher, soit par autorité, soit
par ruse, soit même par les prières, ses troupes de prendre l'offensive
et de s'épuiser en rencontres stériles avec un ennemi dont la perte
était désormais assurée. En vain Dokhtourow marche sur Malo-Yaroslavetz,
Koutouzow retarde autant que possible sa retraite, ordonne l'évacuation
complète de la ville de Kalouga et se replie de partout, tandis que
l'ennemi fuit en sens inverse.

Les historiens de Napoléon, en nous décrivant ses habiles manoeuvres à
Taroutino et à Malo-Yaroslavetz, font toutes sortes de suppositions sur
ce qui serait arrivé s'il avait pénétré dans les riches gouvernements du
Midi. Ils oublient que non seulement rien n'a empêché Napoléon de se
diriger de ce côté, mais que, par cette manoeuvre, il n'aurait pas
davantage sauvé son armée, qui portait en elle les éléments infaillibles
de sa perte. Ces germes latents de dissolution ne lui eussent plus
permis de réparer ses forces dans le gouvernement de Kalouga, dont la
population était animée des mêmes sentiments que celle de Moscou, que
dans cette dernière ville, où il n'avait pu se maintenir, malgré
l'abondance des vivres, que ses soldats foulaient aux pieds. Les hommes
de cette armée débandée s'enfuyaient avec leurs chefs, tous poussés par
le seul désir de sortir au plus vite de cette situation sans issue, dont
ils se rendaient confusément compte.

Aussi, au conseil tenu pour la forme par Napoléon à Malo-Yaroslavetz, le
général Mouton, en conseillant de partir en toute hâte, ne trouva-t-il
pas un seul contradicteur, et personne, pas même Napoléon, ne chercha à
combattre cette opinion. Cependant, s'ils comprenaient tous l'impérieuse
nécessité de battre au plus tôt en retraite pour vaincre un certain
sentiment de respect humain, il fallait encore qu'une certaine pression
extérieure rendît ce mouvement absolument indiscutable. Cette pression
ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain même de la réunion,
Napoléon étant allé de grand matin, avec plusieurs maréchaux et son
escorte habituelle, inspecter ses troupes, fut entouré par des cosaques
en maraude, et ne fut sauvé que grâce à ce même amour du butin qui avait
déjà perdu les Français à Moscou. Les cosaques, entraînés par le besoin
du pillage comme à Taroutino, ne firent aucune attention à Napoléon, qui
eut le temps de leur échapper. Lorsque la nouvelle se répandit que «les
enfants du Don» auraient pu faire prisonnier l'Empereur au milieu de son
armée, il devint évident qu'il ne restait plus qu'à reprendre la route
la plus voisine et la plus connue. Napoléon, qui avait perdu de sa
hardiesse et de sa vigueur, comprit la portée de cet incident, se rangea
à l'avis de Mouton et ordonna la retraite. Son acquiescement et la
marche de ses troupes en arrière ne prouvent en aucune façon qu'il ait
ordonné de lui-même ce mouvement: il subissait l'influence des forces
occultes qui agissaient dans ce sens sur toute l'armée.


XIX


À l'entrée des Français en Russie, Moscou était pour eux la terre
promise: à leur sortie, la terre promise, c'était la patrie! Mais la
patrie était bien éloignée, et l'homme qui a devant lui mille verstes à
faire avant d'arriver à sa destination se dit le plus souvent qu'il en
fera quarante dans sa journée et se reposera le soir; le repos du soir
dérobe à sa vue la distance qui le sépare encore du but où tendent
toutes ses espérances et tous ses désirs. Smolensk fut le premier point
qui attira les Français sur le chemin qu'ils avaient déjà suivi; sans
doute ils ne se flattaient pas d'y trouver des vivres et des troupes
fraîches, mais l'espoir d'y faire halte un moment leur donnait seul la
force de marcher et de supporter leurs misères. En dehors de la cause
première de cette poussée générale, qui liait en un seul corps toutes
ces troupes et leur imprimait une certaine énergie, il y en avait encore
une autre, leur quantité. Cette masse énorme, d'après les lois mêmes de
l'attraction, attirait à elles les atomes individuels. Chacun de ses
soldats ne désirait qu'une chose, être fait prisonnier pour échapper aux
souffrances qu'il endurait; mais, si tous profitaient de la moindre
occasion pour déposer les armes, cette occasion ne se rencontrait pas
fréquemment; la rapidité du mouvement et le nombre des troupes y
mettaient obstacle, et le déchirement intérieur de ce corps ne pouvait
accélérer que dans une certaine limite le progrès incessant de la
dissolution.

Aucun des généraux russes, à l'exception de Koutouzow, ne l'avait
compris, car les officiers supérieurs de l'armée brûlaient du désir de
donner la chasse aux Français, de leur couper la retraite, de les
écraser, tous demandaient à les attaquer. Koutouzow seul employait
toutes ses forces, et les forces d'un commandant en chef sont souvent
impuissantes dans un pareil moment, à contrecarrer ce désir; son
entourage le calomniait et le déchirait à belles dents. À Viazma même,
Yermolow, Miloradovitch, Platow et d'autres, se trouvant dans le
voisinage des Français, ne purent se retenir de culbuter deux corps
ennemis. En informant Koutouzow de leurs intentions, ils lui envoyèrent,
au lieu d'un rapport, une feuille blanche; et l'attaque, qui, d'après
eux, devait avoir pour effet de barrer la route à Napoléon, eut lieu,
malgré tous les efforts du commandant en chef pour l'empêcher. Quelques
régiments d'infanterie s'élancèrent en avant, musique en tête, tuèrent
et perdirent quelques milliers d'hommes, mais quant à arrêter qui que ce
soit, ils n'arrêtèrent personne. L'armée française serra les rangs, et
poursuivit, en fondant peu à peu, sa route fatale vers Smolensk.



CHAPITRE V

I


Peu d'événements historiques sont aussi instructifs que la bataille de
Borodino, l'occupation de Moscou par les Français et leur retraite sans
nouveaux combats.

Tous les historiens s'accordent à dire que l'action extérieure des
peuples et des empires se traduit, dans leurs collisions mutuelles, par
les guerres, et que leur force politique diminue ou augmente en raison
des succès militaires plus ou moins grands qu'ils ont obtenus.

Ils sont sans doute étranges les récits officiels qui nous montrent
comment un roi ou un empereur, en querelle avec un voisin, rassemble
son armée, se bat avec celle de son ennemi, emporte la victoire,
massacre quelques milliers d'hommes et conquiert tout un royaume de
plusieurs millions d'habitants. Sans doute on a peine à comprendre que
la défaite d'une armée, c'est-à-dire de la centième partie des forces de
tout un peuple, entraîne sa soumission, ces faits néanmoins confirment
la justesse de l'observation des historiens. Que l'armée gagne une
grande bataille, et aussitôt les droits du vainqueur s'augmentent au
détriment du vaincu; que l'armée au contraire soit battue, et le peuple
qu'elle a derrière elle perd ses droits dans la mesure de l'échec
qu'elle a subi, et, si la déroute est complète, se soumet complètement.
Cela a toujours été ainsi (du moins selon l'histoire), depuis les temps
les plus reculés jusqu'à nos jours, et les guerres de Napoléon
confirment cette règle. À la suite de la défaite des troupes
autrichiennes, l'Autriche perd ses droits, et ceux de la France
s'accroissent d'autant; la victoire d'Iéna et d'Auerstaedt met fin à
l'existence indépendante de la Prusse; mais qu'en 1812 les Français
entrent en vainqueurs dans Moscou, et, au lieu de porter un coup mortel
à l'existence de la Russie, la destruction des six cent mille hommes de
leur armée en est la conséquence.

Quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas possible de plier le faits aux
exigences de l'histoire, et de soutenir en conséquence que le champ de
bataille de Borodino est resté aux Russes, et qu'après l'évacuation de
Moscou l'armée française a été détruite par les combats qui lui ont été
livrés! Toute la campagne de 1812, à partir de la bataille de Borodino
jusqu'à la sortie du dernier Français, prouve d'abord qu'une bataille
gagnée n'a pas forcément pour résultat une conquête, et n'en est même
pas un indice certain, et, en second lieu, que la force, qui décide du
sort des peuples, ne réside pas dans les conquérants, dans les armées et
dans les batailles, mais qu'elle a une tout autre origine.

En parlant de la situation de la grande armée, les historiens français
nous assurent que tout y était dans l'ordre le plus parfait, excepté
toutefois la cavalerie, l'artillerie et les trains de bagages; ils
ajoutent même que le fourrage manquait pour les chevaux et le bétail, et
qu'on ne pouvait remédier à cet inconvénient, parce que les paysans des
alentours brûlaient leur foin pour ne pas le vendre.

Il s'ensuit donc qu'une bataille gagnée n'eut pas ses conséquences
accoutumées, parce que ces mêmes paysans qui vinrent à Moscou après le
départ des Français pour piller la ville, et ne faisaient certainement
pas preuve en cela de sentiments héroïques, aimèrent mieux brûler leur
foin que d'en fournir à l'envahisseur, malgré le prix élevé qu'il leur
en offrait!

Représentons-nous pour un moment deux hommes qui vont se battre à l'épée
selon toutes les lois de l'escrime, et supposons que l'un d'eux, se
sentant atteint mortellement, jette là son arme pour prendre une massue,
et s'en serve pour sa défense. Bien qu'il ait trouvé là le moyen le plus
simple d'en arriver à ses fins, les sentiments chevaleresques dont il
est animé l'obligent à dissimuler cette dérogation aux coutumes établies
et à soutenir qu'il s'est battu et a vaincu selon toutes les règles...
et l'on comprendra dès lors combien il peut se produire de confusion
dans le récit d'un semblable duel. Le Français c'est le duelliste qui
exige que la lutte ait lieu d'une manière courtoise. L'adversaire qui
jette là l'épée pour ramasser la massue, c'est le Russe, et les hommes
qui se travaillent à expliquer le duel selon tous les principes, ce sont
les historiens.

À dater de Smolensk commença une guerre à laquelle ne pouvait
s'appliquer aucune des traditions reçues. L'incendie des villes et des
villages, la retraite après les batailles, le coup de massue de
Borodino, la chasse aux maraudeurs, la guerre de partisans, tout se
faisait en dehors des lois habituelles. Napoléon, arrêté à Moscou dans
la pose correcte d'un duelliste, le sentait mieux que personne; aussi ne
cessa-t-il de s'en plaindre à Koutouzow et à l'Empereur Alexandre; mais,
malgré ses réclamations, et malgré la honte qu'éprouvaient peut-être
certains hauts personnages à voir le pays se battre de cette façon, la
massue nationale se leva menaçante, et, sans s'inquiéter du bon goût et
des règles, frappa et écrasa les Français jusqu'au moment où, de sa
force brutale et grandiose, elle eut complètement anéanti l'invasion!
Heureux le peuple qui, au lieu de présenter son épée par la poignée à
son généreux vainqueur, prend en main la première massue venue, sans
s'inquiéter de ce que feraient les autres en pareille circonstance, ne
la dépose que lorsque la colère et la vengeance ont fait place dans son
coeur au mépris et à la compassion!


II


Une des exceptions les plus frappantes et les plus fécondes en résultats
aux prétendues lois de la guerre est sans contredit l'action isolée des
individus contre les masses compactes d'ennemis qui tiennent la
campagne. Ce genre d'opérations se produit toujours dans une guerre
nationale, c'est-à-dire qu'au lieu de se réunir en nombre, les hommes se
divisent par petits détachements, attaquent à l'improviste et se
débandent dès qu'ils sont assaillis par des forces considérables, pour
reprendre ensuite l'offensive, à la première occasion favorable. Ainsi
ont fait les guérillas en Espagne, les montagnards au Caucase, les
Russes en 1812. En lui donnant le nom de «guerre de partisans», on s'est
imaginé en préciser la signification, tandis qu'en réalité ce n'est pas
«une guerre» proprement dite, puisqu'elle est en opposition avec toutes
les règles habituelles de la tactique militaire, qui prescrivent au
contraire à l'agresseur de concentrer ses troupes, afin de se trouver,
au moment de l'attaque, plus fort que son adversaire. La guerre de
partisans, toujours heureuse, comme le démontre l'histoire est en
contradiction flagrante avec ce principe, et cette contradiction
provient de ce que, pour les stratégistes, la force de troupes est
identique à leur nombre. Plus il y a de troupes plus il y a de forces,
dit la science, donc les gros bataillons ont toujours raison. En
soutenant cette proposition, la science militaire est semblable à une
théorie de la mécanique, qui, en ne se fondant que sur le rapport des
forces avec les masses subordonnerait directement les premières aux
secondes.

La force (la quantité de mouvement) est le produit de la masse
multipliée par la vitesse.

Dans la guerre, la force des troupes est également le pro duit de la
masse, mais multipliée par un _x_ inconnu.

La science militaire, trouvant dans l'histoire une foule d'exemples où
l'on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force
effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en
déroute, admet confusément l'existence d'un multiplicateur inconnu, et
cherche à le découvrir tantôt dans l'habileté mathématique des
dispositions prises, tantôt, dans le mode d'armement du soldat, ou, le
plus souvent, dans le génie des généraux. Cependant les résultats
attribués à la valeur de ce multiplicateur sont loin de s'accorder avec
les faits historiques, et, pour dégager cet _x_ inconnu, il suffirait de
renoncer, une fois pour toutes, à faire la cour aux héros, en exaltant
outre mesure l'efficacité des dispositions prises en temps de guerre
par les commandants supérieurs.

_x_, c'est l'esprit des troupes, c'est-à-dire le désir plus ou moins vif
de se battre, de s'exposer aux dangers, sans tenir compte du génie des
commandants en chef, de la formation sur deux ou sur trois lignes, et de
la quantité de massues, ou de fusils tirant trente coups par minute,
dont les hommes seraient armés. Ceux chez qui le désir de se battre est
le plus vif seront toujours placés dans les meilleures conditions pour
une lutte. L'esprit des troupes, c'est le multiplicateur de la masse,
donnant comme produit la force. Le définir et en préciser la valeur,
c'est le problème de la science, et il sera possible de le résoudre
exactement le jour seulement où nous cesserons de substituer
arbitrairement à cette «inconnue» les dispositions prises par le
commandant en chef, l'armement du soldat, etc.; alors seulement, en
exprimant par équations certains faits historiques, et en les comparant
à la valeur relative, on peut espérer déterminer «l'inconnue» elle-même.

Dix hommes, dix bataillons ou dix divisions se battant contre quinze
hommes, quinze bataillons ou quinze divisions, ont le dessus,
c'est-à-dire qu'ils ont tué et fait prisonniers le reste sans exception,
en perdant 4 de leur côté, donc 4 _x_ = 15 _y_, soit _x_: _y_:: 15: 4.
L'équation ne donne pas la valeur de l'»inconnue», mais indique le
rapport entre les deux «inconnues», c'est-à-dire entre l'esprit de corps
(_x_ et _y_) qui animait chacun des belligérants. En appliquant ainsi le
système des équations différentes aux différents faits historiques
(batailles, campagnes, durée des guerres), il en résulte une série de
nombres, qui renferment assurément et peuvent fournir au besoin de
nouvelles lois.

La règle de tactique qui prescrit d'agir par masses à l'attaque, et par
fractions à la retraite prouve une fois de plus, sans le savoir, que la
force d'une armée gît dans l'esprit qui l'anime. Pour conduire ses
hommes au feu, il faut plus de discipline (et elle ne s'obtient que sur
des masses mises en mouvement) que pour se défendre contre les
assaillants, aussi la loi qui ne tient pas compte de «l'esprit des
troupes» n'aboutit-elle, le plus souvent, qu'à des appréciations
mensongères partout où une violente exaltation ou un grand affaissement
viennent à se produire dans «l'esprit des troupes», comme, par exemple,
dans les guerres nationales.

Les Français, au lieu de se défendre isolément pendant leur retraite,
se serrent en masses, car, l'esprit de l'armée étant à bas, la force
seule de la masse pouvait contenir les unités. Les Russes au contraire,
qui, selon ces lois de la tactique, auraient à attaquer par masses, se
divisent, parce que l'esprit des troupes est surexcité, et l'on voit des
individus isolés battre les Français sans en attendre l'ordre, et
s'exposer, sans y être contraints, aux fatigues et aux dangers les plus
grands.

Cette guerre de partisans commença à l'entrée de l'ennemi à Smolensk,
avant même d'avoir été officiellement acceptée par notre gouvernement;
des milliers d'hommes de l'armée ennemie, des traînards, des maraudeurs,
des fourrageurs, avaient été tués par nos cosaques et par nos paysans,
avec aussi peu de remords que s'il se fût agi de chiens enragés. Denis
Davidow fut le premier à comprendre, avec son flair patriotique, la
tâche qui était réservée à cette terrible massue, qui, sans inquiéter
des règles militaires, frappait les Français sans merci, et à lui
revient tout l'honneur de ce mode de guerre. Le 24 du mois d'août, le
premier détachement de partisans de Davidow fut organisé, et beaucoup
d'autres suivirent son exemple. Plus la campagne se prolongeait, plus il
s'en formait.

Les partisans détruisaient en détail la grande armée, et balayaient
devant eux ces feuilles mortes qui se détachaient elles-mêmes de l'arbre
desséché. Au mois d'octobre, lorsque les Français couraient vers
Smolensk, on comptait déjà une centaine de ces détachements, de forces
numériques et d'allures différentes. Les uns avaient conservé toute
l'apparence des troupes régulières, avec de l'infanterie, de
l'artillerie et tout le confort habituel de la vie. D'autres ne se
composaient que de cosaques et de cavalerie; d'autres encore étaient un
mélange de cavalerie et d'infanterie, et enfin quelques-uns étaient
formés uniquement de paysans et de propriétaires, qui restèrent
inconnus. On citait un sacristain qui, à la tête d'un de ces derniers,
avait fait quelques centaines de prisonniers, et une certaine starostine
Vassillissa qui en avait aussi beaucoup sur la conscience. Cette guerre
prit tout son développement à la fin du mois d'octobre, et les
partisans, étonnés de leur propre audace et s'attendant à tout instant à
être entourés et pris par l'ennemi, se cachaient dans les forêts et ne
dessellaient jamais leurs chevaux. La guerre une fois en train, chacun
savait ce qu'il pouvait entreprendre. Les petits détachements qui, les
premiers, commencèrent à suivre de près les Français, trouvaient
faisable ce que les chefs de corps plus nombreux n'auraient pas osé
prendre sur eux de risquer. Quant aux cosaques et aux paysans qui
parvenaient à se faufiler jusqu'au milieu des troupes ennemies, ils
croyaient tout possible.

Le 23 octobre, Denissow, tout entier à sa passion pour la guerre de
partisans, se trouvait en marche avec son détachement. Il suivait depuis
la veille, sans s'éloigner de la forêt qui longeait la grand'route, un
convoi considérable de bagages de cavalerie et de prisonniers russes se
dirigeant sous bonne escorte vers Smolensk, comme le lui avaient
rapporté les espions. En dehors de Denissow, qui avait aussi sa
compagnie à peu de distance, le passage de ce convoi était également
connu des chefs des grands détachements et de l'état-major. Deux d'entre
eux, un Polonais et un Allemand, envoyèrent demander à Denissow, chacun
de son côté, s'il ne voulait pas se réunir à eux pour tâcher de mettre
la main sur ce butin que tous convoitaient: «Non, mon ami, j'ai
moi-même bec et ongles,» se dit Denissow en lisant leurs lettres, et il
répondit à l'Allemand que, malgré tout désir de servir sous les ordres
d'un chef aussi célèbre et aussi brave, il se voyait privé de cet
honneur, parce qu'il s'était déjà engagé à se réunir au général
polonais; et à ce dernier, qu'il avait promis son concours au général
allemand. Denissow était donc décidé à s'emparer du convoi avec l'aide
de Dologhow, sans faire son rapport aux autorités supérieures. Ce convoi
se dirigeait, le 22 octobre, du village de Mikouline sur celui de
Schamschew; du côté gauche, une profonde forêt s'avançait parfois
jusqu'au bord de la route, ou s'en éloignait à la distance d'une gerote.
C'était dans cette forêt que Denissow et les siens s'enfonçaient, pour
en sortir tour à tour, sans perdre de vue le mouvement des Français. Des
cosaques avaient eu la bonne chance de s'emparer dans la matinée de
deux fourgons ennemis, chargés de selles et de harnais, qui s'étaient
embourbés. Après cette capture, ils ne renouvelèrent plus leur attaque,
car il était plus sage de laisser arriver le tout jusqu'au village de
Schamschew, et là, après s'être joints à Dologhow, qui devait arriver le
soir même dans un bois avoisinant pour s'entendre avec eux, de tomber au
point du jour de deux côtés à la fois sur les Français, de les battre et
d'enlever tout le convoi. Six cosaques furent laissés en vedette sur la
grand'route, afin de donner l'alarme en cas d'apparition de nouvelles
colonnes. Denissow était à la tête de 200 hommes, Dologhow pouvait en
avoir autant sous ses ordres, et l'on avait lieu de croire qu'il y en
avait 1 500 avec le transport, mais cette supériorité de force numérique
n'effrayait pas Denissow. Un seul renseignement lui était indispensable:
savoir quelles étaient ces troupes? Il fallait à cet effet «prendre
langue», c'est-à-dire s'emparer d'un des hommes de la colonne ennemie.
Ils étaient tombés, dans la matinée, tellement à l'improviste sur les
deux fourgons, que les soldats qui les conduisaient avaient été tous
tués, et l'on n'avait emmené vivant qu'un petit tambour qui était resté
parmi les traînards, et qui n'avait pu les renseigner sur la nature des
troupes de l'escorte. Une seconde attaque aurait été imprudente, aussi
Denissow préféra-t-il envoyer jusqu'à Schamschew le paysan Tikhone
Stcherbatow, pour faire prisonnier, s'il était possible, un des
fourriers envoyés en avant.


III



C'était un jour d'automne, doux et pluvieux; le ciel et l'horizon se
confondaient en une seule et même teinte d'un gris terne. Tantôt il
bruinait, tantôt il tombait quelques grosses gouttes.

Monté sur un cheval de race, maigre et efflanqué, enveloppé d'une
bourka, coiffé d'une papakha[32], ruisselant d'eau, Denissow, à
l'exemple de son cheval qui baissait la tête en dressant les oreilles,
inclinait la sienne pour se garantir de la pluie qui tombait
obliquement, et regardait devant lui avec inquiétude. Une forte
préoccupation se lisait sur sa figure amaigrie, couverte d'une barbe
noire courte et épaisse. Il était suivi d'un sous-officier cosaque,
également en bourka et en bonnet fourré, monté sur un bon petit cheval
du Don, et d'un second cosaque, nommé Lovaïski, habillé comme les deux
autres, droit comme un piquet, blond, avec de petits yeux clairs et une
expression de fermeté calme empreinte sur le visage et dans tout son
maintien. Bien qu'on n'eût pu dire ce qu'il y avait de particulier dans
sa physionomie, on voyait tout d'abord que, tandis que Denissow était
mal à l'aise sur sa selle, celui-ci, au contraire, semblait rivé sur la
sienne comme s'il ne faisait qu'un avec sa monture. En avant d'eux
marchait leur guide, un paysan, mouillé jusqu'à la moelle des os, vêtu
d'un caftan gris, coiffé d'un bonnet pointu en laine blanche, et, un peu
en arrière, sur un cheval kirghiz maigre et nerveux, à la queue et à la
crinière bien fournies, à la bouche ensanglantée, un jeune officier en
capote française de couleur gros-bleu; à côté de lui, un hussard,
également à cheval, avait pris en croupe le petit tambour en uniforme
déchiré et en bonnet de police bleu, qui se cramponnait au soldat de ses
mains rougies par le froid, il regardait autour de lui d'un air étonné,
en battant de ses pieds nus les flancs du cheval. Trois ou quatre
hussards suivaient, à la file l'un de l'autre, le long de l'étroit
sentier de la forêt; puis venaient les cosaques, qui en bourka, qui en
capote française, qui la tête couverte d'une housse de cavalerie. Sous
la pluie qui tombait à torrents, on ne distinguait plus la couleur des
chevaux; les bais et les bruns semblaient également noirs, leurs cous
s'étaient étrangement amincis sous leurs crinières mouillées, et une
épaisse buée s'échappait de leur croupe et leur encolure. Les cavaliers,
leurs selles, leurs brides, tout ruisselait d'eau, et avait pris
l'apparence triste et flétrie de la terre et des feuilles mortes dont
elle était couverte. Les hommes se tenaient immobiles, les bras serrés
contre le corps, pour empêcher, autant que possible, un nouveau courant
de s'infiltrer sous leurs vêtements; au milieu d'eux, deux fourgons,
attelés de chevaux français portant des selles cosaques, tressautaient
sur les branches sèches et les racines, et clapotaient dans l'eau des
ornières. Le cheval de Denissow se porta de côté pour éviter une mare,
et Denissow se heurta le genou contre un arbre.

«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture
deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons.
Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de
Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant:
«Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il.
Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre
jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne
cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le
messager de Dologhow.

Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large
échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:

«Voici quelqu'un!» dit-il.

L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux,
dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer,
poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre
eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»

Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se
dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à
reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés,
les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de
faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot,
debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux
joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow,
il lui remit un pli tout mouillé.

«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a
fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se
tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés,
décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec
l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions
chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit
tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui
parler?

--Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout
de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.

Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de
conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi
qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre
allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa
figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle
qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé
devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de
lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard
s'était distingué.

«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air
soucieux.

--Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore
l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous
joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport
aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»

Pendant qu'il causait avec le cosaque, Pétia, tout penaud du ton
distrait de Denissow, et supposant que ses pantalons relevés pouvaient
bien en être cause; fit tous ses efforts pour les redescendre sans que
personne s'en aperçût et pour se donner un air guerrier.

«Votre Haute Noblesse aurait-elle des ordres à me donner? dit-il en
portant la main à la visière de sa casquette et en reprenant le rôle
d'aide de camp du général, auquel il s'était préparé.... Ou bien dois-je
rester ici auprès de Votre Haute Noblesse?

--Des ordres?... répéta Denissow d'un air pensif, voyons, peux-tu rester
ici jusqu'à demain?

--Ah! je vous en prie, gardez-moi, s'écria soudain Pétia.

--Mais que t'a dit le général? De retourner à l'instant, sans doute?»
Pétia rougit:

«Il ne m'a rien dit... alors puis-je rester?

--C'est bien, répliqua Denissow, et, se tournant vers ses hommes, il
leur ordonna de se diriger par le bois vers la maison du garde, qui
était l'étape indiquée, et envoya l'officier monté sur le cheval
kirghiz, qui remplissait près de lui les fonctions d'aide de camp,
demander à Dologhow s'il viendrait dans la soirée: pendant ce temps,
suivi de Pétia et de l'essaoul, il irait jusqu'à la lisière du bois
examiner de loin la position des Français, qu'il comptait attaquer le
lendemain. «Eh bien, vieux barbu, fit-il en s'adressant au guide,
mène-nous vers Schamschew.»


IV


La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des
branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence
le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les
pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des
racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide
s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu
son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux.
Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À
gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un
ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison
de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette
maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au
pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses
mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la
montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.

«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
l'ennemi.

Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient
devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans
ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel
et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna
à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna
vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.

«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.

--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.

--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se
glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes
hussards, et alors, à un signal donné...

--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une
fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à
gauche.»

Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup
éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche
s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises.
Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en
pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait
le marais en courant.

«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.

--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.

--Il leur échappera,» répondit le cosaque.

L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que
l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde,
il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course;
les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.

«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.

--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
jusqu'à présent?

--Qui est-ce? demanda Pétia.

--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.

--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.

Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le
staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues,
qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas
vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les
«_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone
Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là,
pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité
au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
enfant de la patrie.

«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé
par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de
«_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»

Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir
que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à
leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes
dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la
maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait
l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça
parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.

Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne
restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le
portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os.
D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades.
S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule
à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le
marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes
dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que
diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient
ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français,
celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement
avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet
d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste
volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois
pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique.
Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions
favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et
dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des
hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew
pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la
capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le
jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi,
ainsi que son chef avait pu le constater.


V


Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.

«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»

En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son
regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à
grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras
ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme
jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son
bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement
grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant
la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.

«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.

--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il
hardiment d'une voix de basse un peu rauque.

--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne
l'auras pas attrapé?

--Pour l'attraper, je l'ai attrapé.

--Où est-il donc?

--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en
écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois
qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
qui fera mieux l'affaire.

--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à
l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?

--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait
rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?

--Ah! l'animal!... Et après?

--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long
du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre
pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur
mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas
qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je
leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»

--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la
chasse à travers le marais.»

Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que
tout cela signifiait.

«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu
pas amené le premier?»

Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche,
se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la
brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin
s'en donner à coeur joie.

«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal
habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je
suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!

--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.

--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais
mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.

--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow,
pour t'apprendre à jouer l'imbécile.

--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
amènerai jusqu'à trois si vous voulez.

--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa
mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.

Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et
se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans
le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il
parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il
regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais
cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et
questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain,
afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.

L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à
souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui
Pétia:

«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»


VI


Pétia, en quittant Moscou et ses parents, avait rejoint son régiment, et
avait été attaché peu après, comme officier d'ordonnance, au chef d'un
détachement considérable. Depuis qu'il avait été promu à ce grade, et
surtout depuis son entrée dans l'armée active, où il avait pris part à
la bataille de Viazma, il était sous l'influence d'une joyeuse
surexcitation, à la pensée d'être devenu un homme fait, et il craignait
de laisser échapper la moindre occasion de se couvrir de gloire. Heureux
de tout ce qu'il avait vu et éprouvé à l'armée, il lui semblait toujours
que les hauts faits ne s'accomplissaient que là où il n'était pas. Aussi
supplia-t-il instamment son général, qui cherchait quelqu'un à envoyer à
Denissow, de lui confier son message; celui-ci y consentit, mais, se
rappelant l'action insensée de Pétia à la bataille de Viazma, où, au
lieu de suivre la route, il avait galopé jusqu'à la ligne des
tirailleurs sous le feu des français et tiré deux coups de pistolet, il
lui défendit de prendre part aux opérations de Denissow. C'était là la
raison de son embarras, quand ce dernier lui avait demandé s'il pouvait
rester auprès de lui; jusqu'à la lisière du bois, Pétia s'était dit
qu'il remplirait strictement son devoir et s'en retournerait aussitôt;
mais, à la vue des Français et après le récit de Tikhone, il décida,
avec ce brusque changement de front habituel aux très jeunes gens, que
son général, qu'il avait profondément respecté jusqu'à ce moment, était
un pas grand'chose d'Allemand; que Denissow était un héros, l'essaoul un
autre héros, et Tikhone un troisième héros, qu'il serait honteux à lui
de les abandonner dans une circonstance périlleuse, et qu'il prendrait
part à l'attaque.

Le jour tombait lorsqu'ils arrivèrent tous trois à la maison du garde.
Dans la demi-obscurité se dessinaient les formes vagues des chevaux
sellés des cosaques, des hussards dressant les tentes sur la clairière
et allumant leurs feux dans le fond d'un ravin, afin d'en dérober la
fumée aux ennemis. Dans la première chambre de la petite cabane, un
cosaque, les manches retroussées, hachait du mouton, tandis que dans la
seconde trois officiers étaient occupés à transformer en table une porte
qu'ils avaient arrachée de ses gonds. Pétia, se débarrassant de son
uniforme mouillé, leur offrit aussitôt ses services pour l'arrangement
du souper. Dix minutes plus tard, la table, couverte d'une nappe, fut
chargée de deux flacons d'eau-de-vie et de rhum, de pain blanc, de sel,
et de mouton rôti. Assis au milieu des officiers et déchirant de ses
doigts la viande tendre et succulente, le long de laquelle découlait la
graisse, Pétia était en proie à une exaltation enfantine qui lui
inspirait une tendresse expansive pour tous les hommes, et par
conséquent l'assurance d'être payé de retour.

«Vous croyez donc, Vassili Fédorovitch, dit-il à Denissow, que, si je
reste avec vous un jour, il ne m'arrivera rien de désagréable!... Car,
voyez-vous, poursuivit-il en se répondant à lui-même, on m'a dit de
savoir, et alors je saurai, si vous me permettez de... d'aller là où ce
sera le plus... car enfin ce n'est pas pour les récompenses, mais j'ai
envie...» Et, serrant les dents et rejetant la tête en arrière, il
regarda autour de lui, et fit un geste de menace.

«Là-bas où ce sera le plus... le plus quoi? répéta Denissow en souriant.

--Seulement, je vous en prie, donnez-moi un commandement, un petit
commandement; qu'est-ce que cela peut vous coûter?... Ah! voici mon
couteau, il est à votre service,» dit-il en le tendant à un officier qui
essayait de couper un morceau de mouton. L'officier le remercia et fit
l'éloge de l'instrument.

«Oh! gardez-le, je vous en prie, j'en ai plusieurs.... Ah! mon Dieu,
mais j'ai tout à fait oublié, s'écria-t-il tout à coup, que j'ai du
raisin sec excellent, sans pépins. Nous avons un nouveau vivandier, et
il a des choses merveilleuses: je lui en ai acheté dix livres.... Vous
savez, je suis habitué à manger des douceurs.... En voulez-vous?...» Et
Pétia courut dans l'autre pièce chercher son cosaque, et rapporta avec
lui un gros panier de raisin sec.

«Prenez-en, messieurs, ne vous gênez pas!... N'auriez-vous pas besoin
d'une cafetière? J'en ai acheté une parfaite chez le vivandier, un brave
homme s'il en fut, très honnête surtout, c'est là le principal; je vous
l'enverrai, bien sûr... À propos, avez-vous encore des pierres à fusil?
J'en ai là une centaine, que j'ai achetées à très bon marché... les
voulez-vous?» Il s'arrêta effrayé et rougit à la pensée d'être allé un
peu loin; il tâcha de se rappeler s'il n'avait pas fait quelque autre
sottise dans la journée, et, en repassant ses souvenirs, il revit la
figure du petit tambour. «Nous sommes bien ici, mais lui, où l'a-t-on
emmené? Lui a-t-on seulement donné à manger? Ne le maltraite-t-on
pas?... J'ai bien envie de le demander.... Mais que diront-ils?... Que
je suis un enfant qui en plaint un autre. Je leur montrerai demain si je
suis un enfant!... Eh bien, c'est égal, je vais le leur demander!» se
dit-il, et, regardant avec inquiétude la figure des officiers, dans la
crainte d'y découvrir une intention moqueuse:

«Peut-on appeler ce petit prisonnier et lui donner à manger?

--Oui, ce pauvre enfant! répondit Denissow, qui ne trouvait rien de
répréhensible dans ce sentiment.... Qu'on l'appelle! Il se nomme Vincent
Bosse.

--Je vais l'appeler, dit Pétia.

--Va, va!... Ce pauvre enfant!» répéta Denissow. Pétia, qui était déjà à
la porte, se retourna à ces mots, et se glissa entre les officiers
jusqu'à Denissow.

«Que je vous embrasse, lui dit-il, mon bon ami!... Comme c'est bien,
comme c'est bien à vous!» Et, l'ayant embrassé, il précipita dans
l'autre chambre, en criant de toutes ses forces:

«Bosse, Vincent Bosse!

--Qui cherchez-vous!» demanda la voix d'un cosaque dans l'obscurité.
Pétia lui expliqua qu'il demandait le petit Français.

«Ah! «Vessennï»?» répondit le cosaque, car le nom du petit tambour avait
déjà été russifié, et cette transformation (ce mot russe veut dire
printanier) s'adaptait en tous points à la jeune figure de l'enfant....
«Il se chauffe là-bas.... Eh! Vessennï, Vessennï! s'écrièrent plusieurs
voix.

--C'est un petit rusé, dit le hussard qui était à côté de Pétia; nous
l'avons fait manger tantôt, il était affamé.»

On entendit les pas du gamin s'approcher, et ses pieds nus patauger dans
la boue.

--Ah! c'est vous, dit Pétia. Voulez-vous manger? N'ayez pas peur, on ne
vous fera pas de mal, entrez, entrez!

--Merci, monsieur,» répondit le petit tambour d'une voix d'enfant et en
essuyant sur le seuil ses pieds couverts de boue.

Pétia aurait voulu lui dire bien des choses, mais il ne l'osa pas, et,
se bornant à lui prendre la main, il la lui serra doucement.

«Entrez! répéta-t-il encore d'un ton affectueux.... Que pourrais-je bien
faire pour lui?» se dit-il en ouvrant la porte et en le poussant dans la
chambre.

Cependant, malgré cette charitable réflexion, il alla s'asseoir loin de
lui, par crainte sans doute que sa dignité ne souffrît d'une attention
trop marquée. Il fouilla néanmoins dans sa poche, compta du bout des
doigts la monnaie qu'elle contenait, et se demanda s'il ne serait pas
honteux de la donner au petit tambour.


VII


Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un
caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et
l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il
avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce
dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux
braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur
de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que
Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine
l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par
toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce
moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume
persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde
le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la
garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette
d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka
mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le
sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la
rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux
deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.

«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et
combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans
l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime
l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas
m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter
un uniforme.

--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.

--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui
permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.

--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je
l'accompagner?

--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit
tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?

--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.

--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.

--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit
Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je
n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est
difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la
ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que
de souiller son honneur de soldat?

--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de
seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne
sont plus de ton âge.

--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à
aller avec vous.

--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait,
poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de
Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait
de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies
cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on
les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»

L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.

«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en
discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne
sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.

«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous
empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux
sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des
trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de
silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux
uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à
Pétia.

--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait
éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se
rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si
les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas
surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer
de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui
répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas
le danger.

«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne
pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque
la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie,
voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»


VIII


Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako,
Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où
Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le
ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui
conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.

«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
j'ai un pistolet, murmura Pétia.

--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.

Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec
d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.

«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de
son cheval.

La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.

«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.

«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?

--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant
le chemin.

--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le
poitrail de son cheval, il continua sa route.

Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle:
c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa
question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou
du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers
étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
propriétaire.

Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait
Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour,
descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute
voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de
viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
tournait avec la baguette de son fusil.

«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
de l'autre côté.

--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous
deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas
de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.

--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.

Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en
fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.

«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.

Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua
Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le
6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les
officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques
secondes.

«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un
ton gouailleur une voix derrière le brasier.

Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur
chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait
parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les
officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer
auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.

«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow
répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards
isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient
pas attaquer des détachements considérables.

Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait
Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.

«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux
vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de
rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne
s'aperçussent de la ruse.

Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français,
invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau,
s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow
se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on,
oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son
compagnon. On amena les chevaux.

«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais
il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter.
Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi
de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
poursuivait, mais qui n'osait pas.

Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils
s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.

«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers
russes, groupés autour d'un feu.

De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les
laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les
attendaient les cosaques.

«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour,
au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le
saisit par la main en lui disant:

«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!

--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à
ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui
pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
dans la nuit.


IX


En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait
dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de
l'avoir laissé aller.

«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!
s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je
n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire
un somme.

--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je
m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas
l'habitude de dormir avant la bataille.»

Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa
course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow
endormi, il sortit pour prendre l'air.

Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient
encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques
et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait
indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du
ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,
plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et
le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers
les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il
reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.

«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les
naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne
demain.

--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis
près des fourgons.

--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:
nous sommes allés faire une visite aux Français.»

Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore
pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux
risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.

«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.

--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil
sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu
peux en prendre.»

Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de
plus près.

«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec
exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne
préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!

--C'est vrai, murmura le cosaque.

--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est
émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le
sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?

--Pourquoi pas? On peut.»

Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le
fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils
dorment, les camarades? lui demanda-t-il.

--Les uns dorment, les autres non.

--Et le gamin où est-il?

--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est
endormi de peur.»

Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les
bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa
devant lui.

«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.

--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.

--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il
pas resté une écuelle ici chez vous?

--Elle est là près de la roue.

--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle,
il s'éloigna en s'étirant.

Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde
féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire,
qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du
garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les
entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un
monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur
lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il
venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois
peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était
aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent,
couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des
myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait
s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser
jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,
cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait
toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux
hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia
entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,
d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha,
et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule
note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en
envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de
charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus
distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue»,
Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La
mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons
plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où
elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,
en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je
rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute
mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de
cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il
referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et
s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles....
«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le
céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les
sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec
ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir
des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et
des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,
s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche
triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte
d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des
chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un
moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur,
les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles
durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir
auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix
de Likhatchow le réveilla brusquement.

«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au
moins deux Français!»

Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches
dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de
la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,
qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.
Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.

«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait
Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.


X


Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place.
Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie
qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres,
en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du
matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment
l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement
rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que
le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.

«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.

On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour
n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le
pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui
attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau,
il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.

«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me
confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»

Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec
surprise:

«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir
et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la
marche il ne lui dit plus un mot.

Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à
s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques
défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite.
Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec
leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson
augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et
les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets
éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,
lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:

«Le signal!»

Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les
chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient
de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et
s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait
semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait
jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient
dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant
lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de
droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son
cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba,
et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses
yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait
convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.

«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert
d'écume, il enfila la rue du village.

Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des
hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en
criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à
la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà
à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté
où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow
et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la
haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les
cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la
fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:

«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!

--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une
seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.

Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et
Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des
nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se
précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres
dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper
dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il
gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait
de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter
contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia
tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment,
tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le
cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc
au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient.
Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait
sur le sol, les bras étendus.

«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de
Denissow.

«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du
corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.

«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à
prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les
cosaques.

«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.

De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de
boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des
douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles
lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se
regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au
jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de
Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la
palissade.

Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait
Pierre Besoukhow.


XI


Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour
le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater
du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie
de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers
jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques,
et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le
principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de
bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens.
Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes,
avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait
aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les
deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes
en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à
eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus
d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi
tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se
bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de
leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot
formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet
ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes
du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou
abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des
hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que
ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui
des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur
l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une
cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement
diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on
n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis
aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot.
S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en
revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait
encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi
affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et
qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans
la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait
pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement
encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte
enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs
propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par
un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur
le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers
devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes
valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à
Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris
de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il
s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé
de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements
incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa
personne, lui causaient une invincible répulsion.

Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par
tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était
forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur
est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de
l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin,
mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi
révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a
rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est
jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais
complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses
limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme
couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée,
souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le
froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec
des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et
endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme
de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on
l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!

De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il
conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle
que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était
dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le
lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se
traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la
marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds
fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et
n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur
la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du
changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable
à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le
trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas
fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine
au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à
Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même
sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus
sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses
réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son
esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!


XII



Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une
route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du
terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune.
Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route,
en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant
ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés
sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à
différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme.
Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes,
laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies
vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle
s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après
chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus
l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre
comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui
disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»

Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et
méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait
un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en
effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la
maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il
était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il
redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et
amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un
serrement de coeur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il
voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé,
force lui fut de s'asseoir à côté de lui.

«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.

--Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en
reprenant son récit.

Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par coeur, le petit
soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y
prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux
et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui
un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage.
Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le
lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un
couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit
mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les
narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se
devait,» dit Karataïew.

«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le
vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce
doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh
bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se
mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés,
en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué
une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir
déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi
souffres-tu?--Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et
ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du
mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un
marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur
raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains
pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma
pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard
qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve
l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand?
Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son coeur se serre: il
s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux,
que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui
est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé
le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne,
grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en
souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les
tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous
sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je
souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.

«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire
illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit
était dans ce qui allait suivre.

L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur
la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui
me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à
cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier
là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps,
et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les
autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar:
«Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,»
et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux,
demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est
arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla:
«Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est
ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps
son sourire.

C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation
touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant
remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.


XIII


«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se
produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on
aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel;
des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des
prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien
habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs
supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut
rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.

L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la
cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris.
Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un
personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard
s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en
détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de
compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le
convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et
galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les
soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de
tous côtés avec une inquiétude marquée.

Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu,
adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait
la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se
joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si
bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier,
ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la
tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours
à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à
ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en
boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui,
mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait
empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire
jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les
fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient
pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda
aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa
chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de
toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était
assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les
soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une
expression sinistre se répandit sur leurs traits.


XIV


Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie
s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu
de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de
cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même
sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité
se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un
autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement
entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce
mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de
reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu.
Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses
souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en
lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit
vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de
géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce
dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant,
n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de
gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces
gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se
divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace
possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est
l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est
simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas
compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes
essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se
resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface....
Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon
enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?»
s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva
sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait
de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande
enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux
doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec
adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils
épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier,
assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait
gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il
n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le
pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient
retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et
craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore
fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le
point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir
pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il
avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de
rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre
referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination
avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une
telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir
glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le
cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!

Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever
du soleil.

«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus
tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.

Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts
s'élevaient des exclamations de joie:

«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et
en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté,
entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des
bottes, qui du pain!

Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer
un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.

Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé
des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la
pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur
mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui,
et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur
promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs
lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et
marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte
cochère.

«Combien? demanda Dologhow.

--La seconde centaine, répondit le cosaque.

--Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression
aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils
se croisaient avec ceux des prisonniers.

Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les
cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse
qu'ils avaient creusée au fond du jardin.


XV


À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des
Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou
se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.

De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000,
non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que
piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement:
l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à
Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna,
indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des
obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À
partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse
qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce
qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter
de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):

«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes
dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis
deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque
débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en
proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres
suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans
l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la
discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils
doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de
soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de
choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient
ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à
la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des
bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en
proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des
subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim
et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et
dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et
donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne
soit plus maître des troupes dans un combat.--Le 9 novembre, à trente
verstes de Smolensk[37].

En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les
Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres
magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur
retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la
reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne
le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même
continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des
rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince
d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour
étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient
inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade,
chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le
moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils
semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à
fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.


XVI



Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de
Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande
les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette
pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans
craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de
s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter,
tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la
première période de la retraite des troupes françaises sur la route de
Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur
celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de
la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois
contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En
quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes:
on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils
auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque
avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan,
sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de
Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir
l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles
distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns
des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée
russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui
était, du reste, la seule manoeuvre sensée à exécuter, suivit cette même
direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours
comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de
notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette
apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course
affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que,
pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney
défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne
ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son
artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à
échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite.
Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de
Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient
de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha,
avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait
dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec
ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin
à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le
même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent
témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un
grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser
recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef
suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit,
laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent
son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient
augmenter le chiffre des morts!


XVII


Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne,
courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison
stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur
marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette
retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses
par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour
énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider
ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par
ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de
nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en
retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au
lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment
approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à
livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son
entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le
général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin,
abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent
ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se
borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à
arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les
neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment
dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là
sa grande et héroïque armée!

Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de
lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les
historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie.
Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire
à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent
solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure
la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur
manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est
«grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est
grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal
n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne
l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains
personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui
s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux
qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer,
il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi
tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il
n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des
lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité
et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal,
donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et
il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni
bonté, ni vérité!


XVIII


Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la
dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de
pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après
avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en
nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de
trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous
prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par
détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre)
nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et
autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines
dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés?
Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile
en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se
trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est
pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et
son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein
arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que
Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible,
puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien
arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au
désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le
prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée
française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives
en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que
les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne
comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens
militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos
soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme
lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la
retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de
succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de
côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a
évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en
définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son
anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la
libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans
le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans
la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans
les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de
couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire
prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il
n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de
l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation
qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il
aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement
combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en
route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs
généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée
de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable,
car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté
pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point
nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que
Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure
dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi
invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en
recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que
les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en
attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite»,
c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de
pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne
peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours
moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir,
par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est
favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend
que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse
attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui
se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de
la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y
avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car,
prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir
de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée
russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et
traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant
de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers
dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept
ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus,
par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant
contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se
contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche
de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et
que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des
genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils
plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout
ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce
n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes,
confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à
combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable
contradiction du fait réel et de la description officielle provient de
ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes
et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de
dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de
Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses
profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser,
mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les
cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes
de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de
laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de
pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers
d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à
des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire
comme le jour?



CHAPITRE VI

I


Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un
sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement
d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais,
lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur
causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et
cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure
ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre
attouchement.

La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste
expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et
affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles
avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus
regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que
pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses
impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la
rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de
la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal,
un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout
cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux
qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait
insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux,
pour se reprendre à écouter les chants de ce choeur solennel et terrible
qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles
échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable
consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à
l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas
porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était
accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne
faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la
joie ne peut être éternelle et sans alliage.

La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et
indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son
neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait
vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une
réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un
rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des
affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui
donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel;
car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations
insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il
fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la
princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se
fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie
à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y
reprit, à son coeur défendant, sa part d'activité; elle revit les
comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu,
et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.

Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de
la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière
proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y
consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille
s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air
et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!

«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose:
c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en
retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.

Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande
partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du
divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait
sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir,
dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui
était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait
brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie,
saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une
visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait
toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre
l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de
son âme.

Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le
sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie,
elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et
chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la
porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette
rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa
pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si
problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque
palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait
déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où
elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le
représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps:
elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses
paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir
entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son
vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et
diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres
serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur
son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha
devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette
douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son
attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie
à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment
éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors
comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous
remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un
reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que
rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre
sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de
moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!...
J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été
heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que
j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer
ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à
recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait:
«Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez
que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!»
Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre
voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas
dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!»
répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur
devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout
à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui
était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une
appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de
nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin
pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir
l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le
visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par
son apparition:

«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch...
une lettre!» dit-elle en sanglotant.


II


L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore
envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient
si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours
sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur
témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié.
Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De
quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux,
dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà
ce qu'elle se demandait.

Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la
comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant
sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants,
qui bouleversaient sa bonne et placide figure:

«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes
comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur
une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.

On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment
Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au coeur;
elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette
horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de
délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de
son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa
propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui
trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la
comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait
d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle
murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de
l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une
seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La
comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements
nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la
muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement
serrées.

«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il
ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient,
dis-moi que ce n'est pas vrai!»

Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère,
releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.

«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans
interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec
elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu
d'eau, en dégrafant sa robe.

«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa
tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui
coulait le long de ses joues.

La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un
moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena
autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la
tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses
yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda
longtemps d'un air égaré.

«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu
ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»

Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.

«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa
mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci,
impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser
l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait
d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du
délire pour fuir la fatale vérité.

Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la
journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une
minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni
à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse
qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un
moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en
appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du
lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son
séant, parlant tout bas:

«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du
thé?»

Natacha s'approcha.

«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la
main de sa fille...

--Maman, à qui parlez-vous?

--Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant
au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.


III


Sonia et le vieux comte essayaient en vain de remplacer Natacha; elle
était décidément la seule qui pût arrêter sa mère sur la pente d'un
désespoir voisin de la folie. Pendant trois semaines elle resta
constamment auprès d'elle, sommeillant à ses côtés dans un fauteuil:
elle lui donnait à boire, à manger, et ne cessait de lui adresser de
douces et tendres paroles.

La blessure de cette pauvre âme ne pouvait se cicatriser. La mort de
Pétia avait emporté la meilleure part de sa vie. Un mois plus tard,
cette femme, que la nouvelle de la mort de son fils avait trouvée
portant légèrement et avec vigueur ses cinquante ans, sortit de sa
chambre, vieille, à moitié morte, et ne prenant plus aucun intérêt à
l'existence. Ce coup, qui l'avait terrassée, arracha au contraire sa
fille à sa léthargie. Natacha avait cru que sa vie était finie lorsque
son affection pour sa mère lui démontra que l'essence de son être,
c'est-à-dire l'amour, était encore vivace en elle, et, l'amour une fois
réveillé dans son âme, elle revint à la vie.

Les derniers jours du prince André avaient déjà lié Natacha et la
princesse Marie; ce nouveau malheur les rapprocha davantage. Cette
dernière avait remis son départ; elle soigna avec dévouement Natacha,
dont les forces physiques avaient été soumises à une trop rude épreuve
dans la chambre de sa mère, et qui était tombée malade à son tour.
S'apercevant un jour qu'elle avait le frisson, la princesse Marie voulut
qu'elle vînt chez elle, la coucha sur son lit, baissa les stores, et
allait la quitter, lorsque Natacha la rappela.

«Je n'ai pas sommeil, Marie, reste avec moi.

--Mais tu es fatiguée, dors.

--Non, non, pourquoi m'as-tu emmenée?... Elle me demandera.

--Non, ma chérie, elle est au contraire beaucoup mieux aujourd'hui.»

Natacha, étendue sur le lit, examinait dans la demi-obscurité les traits
de la princesse Marie: «Lui ressemble-t-elle? se demandait Natacha. Oui
et non: elle a quelque chose de particulier, d'étrange, quelque chose
qui m'est inconnu, mais elle m'aime, et son coeur est essentiellement
bon... mais que pense-t-elle? Comment me juge-t-elle?»

«Mâcha, dit-elle timidement en l'attirant par la main, ne crois pas que
je sois mauvaise, non, ma petite âme, je t'aime bien, je t'assure,
soyons amies, complètement amies.» Et elle lui couvrit de baisers la
figure et les mains.

La princesse Marie, confuse et embarrassée, répondit cependant avec joie
à cet épanchement.

À dater de ce jour, elles eurent l'une pour l'autre cette amitié exaltée
et passionnée qui ne se rencontre qu'entre femmes. Elles s'embrassaient
à tout instant, s'adressaient de tendres paroles, et passaient ensemble
la plus grande partie de leur journée. Si l'une s'en allait, l'autre
s'inquiétait, et ne se rassurait que lorsqu'elle l'avait rejointe. Elles
se sentaient plus en paix avec elles-mêmes, réunies que séparées;
c'était un sentiment plus fort que l'amitié, et si exclusif, que la vie
ne devenait possible que si l'amie était là. Parfois, elles gardaient le
silence pendant de longues heures, ou bien, couchées l'une à côté de
l'autre, elles bavardaient toute la nuit jusqu'au matin. Les souvenirs
les plus lointains étaient leur thème favori. La princesse Marie
racontait son enfance, ses rêveries, parlait de sa mère et de son père,
et Natacha, qui jusque-là s'était détournée avec une indifférence
hautaine de cette vie de dévouement et de soumission, dont elle ne
pouvait comprendre la poétique et chrétienne abnégation, aujourd'hui
ardemment attachée à la princesse Marie, s'éprit de sympathie pour son
passé, et en comprit enfin le côté intime, resté si longtemps
impénétrable à ses yeux. Sans doute, elle ne songeait pas à pratiquer
cette abnégation absolue, car elle était habituée à chercher d'autres
joies, mais elle apprécia d'autant plus vivement cette vertu, qu'elle ne
la possédait pas. Quant à la princesse Marie, elle aussi, en écoutant
les récits de l'enfance et de l'adolescence de Natacha, elle entrevoyait
un horizon qui lui était inconnu, la foi dans la vie et dans les
jouissances qu'elle apporte avec elle. De «lui» elles ne parlaient qu'à
de bien rares intervalles, pour ne pas insulter (c'était leur idée) à
l'élévation de leurs sentiments, mais ce silence volontaire
accomplissait peu à peu, et malgré elles, l'oeuvre de l'oubli.

Natacha avait singulièrement pâli, et sa faiblesse était si grande que,
lorsqu'on lui parlait de sa santé, elle en éprouvait un certain plaisir;
mais tout à coup, par une révolution subite, elle se sentait envahir,
non pas par la crainte de la mort, mais par celle de la maladie et de la
perte de sa beauté. Examinant alors son visage amaigri, elle s'étonnait
du changement survenu dans ses traits, et les étudiait tristement dans
son miroir. «C'était inévitable,» se disait-elle, et cependant elle en
avait peur, et regrettait qu'il en fût ainsi! Un jour, ayant monté trop
vite l'escalier, elle s'arrêta essoufflée, et trouva aussitôt une raison
pour redescendre, puis une autre pour remonter: elle cherchait ainsi à
essayer et à mesurer ses forces. Une autre fois elle appela Douniacha,
et la voix lui manqua. Bien qu'elle l'entendît s'approcher, elle
l'appela de nouveau, à pleins poumons, comme lorsqu'elle chantait, et
elle s'écouta avec attention. Elle ne s'en doutait pas et n'aurait pu le
croire possible, mais, à travers la couche épaisse de limon dont elle
croyait son âme recouverte, perçaient déjà les fines et tendres pointes
de l'herbe nouvelle, qui devait prendre le dessus, et faire bientôt
disparaître, sous la sève de sa verdure, la douleur qui l'avait écrasée.
La plaie intérieure se cicatrisait.

La princesse Marie partit pour Moscou à la fin de janvier, emmenant
Natacha avec elle, car le comte insistait pour qu'elle consultât les
médecins.


IV


Après le choc des deux armées qui avait eu lieu à Viazma, et où il avait
été impossible à Koutouzow d'arrêter l'élan de ses troupes, désireuses
de culbuter l'ennemi et de lui couper la re-raite, la fuite des Français
et la poursuite des Russes continuèrent sans nouvelle bataille. La fuite
de l'armée française était tellement rapide, que l'armée russe ne
pouvait l'atteindre; les chevaux de l'artillerie tombaient, épuisés, sur
la route, et nos soldats, exténués de fatigue par cette course
incessante de quarante verstes par vingt-quatre heures, ne pouvaient
plus en accélérer la vitesse.

Voici qui suffira à donner une idée du degré d'épuisement auquel notre
armée était arrivée; depuis Taroutino elle n'avait perdu, en blessés et
en morts, que 5 000 hommes, dont une centaine à peine avaient été faits
prisonniers, tandis qu'en arrivant à Krasnoé elle était déjà réduite à
la moitié des 100 000 hommes d'effectif qu'elle comptait à sa sortie de
Taroutino. La rapidité de sa poursuite agissait par conséquent sur elle
d'une façon aussi dissolvante que la fuite sur les Français, avec cette
différence toutefois qu'elle marchait de plein gré, sans se sentir,
comme l'ennemi, menacée d'un anéantissement complet, et que ses
traînards étaient recueillis par leurs compatriotes; au contraire, les
Français restés en arrière tombaient infailliblement entre les mains des
Russes. Koutouzow employa, autant qu'il le put, toute son activité à ne
pas entraver la retraite des Français, à la favoriser au contraire, tout
en facilitant le mouvement en avant de nos troupes. Depuis les fatigues
et les pertes qu'elles avaient subies, une autre raison le forçait
encore à temporiser! c'était seulement à condition de suivre les
Français à distance, qu'on pouvait espérer les tourner dans leur course
désordonnée. Koutouzow sentait, comme tout soldat russe, que l'ennemi
était vaincu et irrémédiablement vaincu par la seule force des
circonstances. Mais ses généraux, surtout les étrangers, brûlant de
désir de se distinguer personnellement, de faire prisonnier un duc ou un
roi, s'obstinaient à trouver le moment propice pour livrer une bataille
en règle, et pourtant rien n'était plus absurde. Aussi ne cessaient-ils
de lui présenter des plans, dont le seul résultat était l'augmentation
des marches forcées et un surcroît de fatigue pour les hommes, tandis
que le plan unique, fermement poursuivi par Koutouzow, de Moscou à Vilna
était de diminuer pour ses soldats les misères de cette campagne. Malgré
tous ses efforts, il fut néanmoins impuissant à mettre un frein à toutes
ces ambitions qui s'agitaient autour de lui, et qui se manifestaient
surtout lorsque les troupes russe venaient à tomber inopinément sur les
troupes françaises.

C'est ce qui arriva à Krasnoé; là, au lieu d'avoir affaire à une colonne
française isolée, on se heurta contre Napoléon lui-même entouré de 16
000 hommes; là il fut impossible à Koutouzow d'épargner à son armée une
funeste et inutile collision; le carnage des hommes débandés de l'armée
française par les hommes épuisés de l'armée russe continua trois jour
durant. On fit un grand nombre de prisonniers, on prit de canons et un
bâton qu'on appelait «bâton de maréchal», chacun enfin tint à prouver
qu'il s'était «distingué». Après l'affaire, ce fut une altercation
générale: tous se reprochaient les uns aux autres de n'avoir pris ni
Napoléon ni aucun de ses maréchaux. Ces hommes, entraînés par leurs
passions, n'étaient que les instruments aveugles de l'inexorable
nécessité: ils se regardaient comme des héros, et demeuraient persuadés
qu'ils s'étaient conduits de la manière la plus noble et la plus
méritoire. Koutouzow surtout était l'objet de leur animosité: ils
l'accusaient de les avoir empêchés, dès le début de la campagne, de
battre Napoléon, de ne penser qu'à ses intérêts, et de n'avoir arrêté la
marche de l'armée à Krasnoé que parce qu'il avait perdu la tête en
apprenant sa présence, d'être en relations avec lui, même de lui être
vendu, etc.

Non seulement, sous l'influence de ces sentiments passionnés, les
contemporains ont ainsi jugé Koutouzow; mais, tandis que la postérité et
l'histoire décernent à Napoléon le nom de «Grand», les étrangers le
dépeignent, lui, comme un vieillard usé, comme un courtisan corrompu et
affaibli, et les Russes, comme un être indéfinissable, une sorte de
mannequin, utile dans le moment, grâce à son nom essentiellement russe!


V


Dans les années 1812 et 1813, on l'accusait tout haut. L'Empereur en
était mécontent, et dans un livre d'histoire, récemment écrit par ordre
supérieur, Koutouzow est représenté comme un courtisan intrigant et
fourbe, tremblant même au seul nom de Napoléon, et capable d'avoir
empêché, par ses doutes, les troupes russes de remporter à Krasnoé et à
la Bérésina une éclatante victoire. Tel est le sort de ceux qui ne sont
pas proclamés de «grands hommes», tel est le sort de ces individualités
isolées qui, devinant les desseins de la Providence, y soumettent leur
volonté: la foule les punit d'avoir compris les lois supérieures qui
régissent les affaires de ce monde en déversant sur elles le mépris et
l'envie.

Chose étrange et terrible à dire! Napoléon, cet infime instrument de
l'histoire, est pour les Russes eux-mêmes un sujet inépuisable
d'exaltation et d'enthousiasme: il est «grand» à leurs yeux. Mettez en
parallèle Koutouzow, qui, du commencement à la fin de 1812, de Borodino
à Vilna, ne s'est pas une fois démenti, ni par une action, ni par une
parole, qui est un temple sans précédent de l'abnégation la plus
absolue, qui pressent, avec une si rare clairvoyance, dans les
événements qui se passent autour de lui, l'importance qu'ils doivent
avoir pour l'avenir. Koutouzow est représenté par eux comme un être
incolore, digne tout au plus de commisération, et ils ne parlent plus
souvent de lui qu'avec un sentiment de honte mal déguisée!... Et
cependant, où trouver un personnage historique qui ait tendu vers un
seul et même but avec plus de persévérance, et qui l'ait atteint d'une
manière plus complète et plus conforme à la volonté de tout un peuple?

Il n'a jamais parlé des «quarante siècles qui regardaient ses soldats du
haut des Pyramides», des sacrifices qu'il avait faits à «la patrie, de
ses intentions et de ses plans»! Encore moins parlait-il de lui-même. Il
ne jouait aucun rôle: à première vue, c'était un homme tout rond, tout
simple, ne disant que des choses tout ordinaires. Il écrivait à ses
filles, à Mme de Staël, lisait des romans, aimait la société des jolies
femmes, plaisantait avec les généraux, les officiers, les soldats, et ne
contredisait jamais une opinion contraire à la sienne. Lorsque le comte
Rostoptchine lui adressa des reproches tout personnels pour avoir
abandonné Moscou, en lui rappelant sa promesse de ne pas le livrer sans
bataille, Koutouzow lui répondit:

«C'est ce que j'ai fait.» Et cependant Moscou était déjà abandonné!
Lorsque Araktchéïew vint lui dire de la part de l'Empereur qu'il fallait
nommer Yermolow commandant de l'artillerie, Koutouzow répondit:

«C'est ce que je venais de dire,» bien qu'un moment avant il eût dit
tout le contraire! Que lui importait à lui, qui, seul au milieu de cette
foule inepte, se rendait compte des conséquences immenses de
l'événement, que ce fût à lui ou au comte Rostoptchine qu'on imputât les
malheurs de la capitale? et que lui importait surtout la nomination de
tel ou tel chef d'artillerie?

Dans ces circonstances, comme dans toutes les autres, ce vieillard,
arrivé par l'expérience de la vie à la conviction que les paroles ne
sont pas les véritables moteurs des actions humaines, en prononçait
souvent qui n'avaient aucun sens, les premières qui lui venaient à
l'esprit. Mais cet homme qui attachait si peu d'importance à ses
paroles, n'en a jamais prononcé une seule, pendant toute sa carrière
active, qui ne tendît au but qu'il voulait atteindre. Involontairement
cependant, et malgré la triste certitude qu'il avait de ne pas être
compris, il lui est arrivé plus d'une fois d'exprimer nettement sa
pensée, et cela dans des occasions bien différentes les unes des autres.
N'a-t-il pas toujours soutenu, en parlant de la bataille de Borodino,
première cause des dissentiments entre lui et son entourage, que c'était
une victoire? Il l'a dit, il l'a écrit dans ses rapports et répété
jusqu'à sa dernière heure. N'a-t-il pas aussi déclaré que la perte de
Moscou n'était pas la perte de la Russie? et, dans sa réponse à
Lauriston, n'a-t-il pas affirmé que la paix n'était pas possible, du
moment qu'elle était contraire à la volonté nationale? N'a-t-il pas été
le seul, pendant la retraite, à envisager nos manoeuvres comme inutiles,
persuadé que tout se terminerait de soi-même, mieux que nous ne pouvions
le désirer; qu'il fallait faire à l'ennemi «un pont d'or»; que les
combats de Taroutino, de Viazma, de Krasnoé étaient inopportuns; qu'il
fallait atteindre la frontière avec le plus de forces possible, et que
pour dix Français il ne sacrifierait pas un Russe.? Lui, qu'on nous
dépeint comme un courtisan mentant à Araktchéiew afin de plaire à
l'Empereur, est le seul qui, à Vilna, ait osé dire tout haut, en
s'attirant ainsi la disgrâce impériale, que la continuation de la guerre
au delà des frontières était fâcheuse et sans objet. Il ne suffît pas
d'ailleurs d'affirmer qu'il comprenait l'importance de la situation; ses
actes sont là pour le démontrer: il commence par concentrer toutes les
forces de la Russie avant d'en venir aux mains avec l'ennemi, il le bat,
et le chasse enfin du pays, en allégeant, autant qu'il lui était
possible, les souffrances du peuple et de l'armée. Lui, ce temporiseur
dont la devise était: «temps et patience,» lui, l'adversaire déclaré des
décisions énergiques, il livre la bataille de Borodino en donnant à tous
les préparatifs une solennité sans exemple, et soutient ensuite, contre
l'avis des généraux, malgré la retraite de l'armée victorieuse, que la
bataille de Borodino est une victoire pour la Russie, et insiste sur la
nécessité de ne plus en livrer d'autres, de ne pas commencer une
nouvelle guerre, de ne pas franchir les frontières de l'Empire!

Comment ce vieillard a-t-il pu, en opposition avec tout le monde,
deviner aussi sûrement le sens et la portée des événements, au point de
vue russe? C'est que cette merveilleuse faculté d'intuition prenait sa
source dans le sentiment patriotique, qui vibrait en lui dans toute sa
pureté et dans toute sa force. Le peuple l'avait compris, et c'était ce
qui l'avait amené à réclamer, contre la volonté du Tsar, le choix de ce
vieillard disgracié comme le représentant de la guerre nationale. Porté
par cette acclamation du pays à ce poste élevé, il y employa tous ses
efforts, comme commandant en chef, non pour envoyer ses hommes à la
mort, mais pour les ménager et les conserver à la patrie!

Cette figure simple et modeste, et par conséquent «grande» dans la
véritable acception du mot, ne pouvait être coulée dans le moule
mensonger du héros européen, du soi-disant dominateur des peuples, tel
que l'histoire l'a inventé!... Il ne saurait y avoir de «grands hommes»
pour les laquais, parce que les laquais entendent mesurer les autres à
leur taille!


VI


Le 17 novembre fut le premier jour de la bataille de Krasnoé. Un peu
avant le soir, après d'interminables discussions, après toutes sortes de
retards causés par les généraux qui n'étaient pas arrivés en temps utile
à l'endroit désigné, après l'envoi en tous sens d'aides de camp chargés
d'ordres et de contre-ordres, il devint évident que l'ennemi était en
fuite et qu'aucune bataille n'était possible.

La journée était belle et froide. Koutouzow, accompagné d'une nombreuse
suite, où les mécontents étaient en grande majorité, monté sur son
vigoureux petit cheval blanc, se rendit à Dobroïé, où le quartier
général avait été transporté d'après son ordre. Le long de la route se
pressaient autour des feux les prisonniers français qu'on avait faits ce
jour-là, au nombre de 7 000. Non loin de Dobroïé, une foule de soldats
déguenillés causaient bruyamment autour de pièces françaises dételées. À
l'approche du commandant en chef, les voix se turent, et tous les yeux
se fixèrent sur lui, pendant qu'un des généraux lui expliquait où l'on
s'était emparé de ces canons et de ces hommes. Sa physionomie était
soucieuse, et il prêtait une oreille distraite aux rapports qu'on lui
faisait, il examinait ceux dont l'aspect était le plus misérable. La
plupart des soldats français n'avaient plus figure humaine: le nez et
les joues gelés, les yeux rouges, gonflés et purulents, il semblait ne
leur rester que quelques minutes à vivre. Deux d'entre eux, dont l'un
avait le visage couvert de plaies, déchiraient de la viande crue. Il y
avait quelque chose d'animal et d'effrayant dans le regard en dessous
jeté par ces malheureux sur les survenants. Koutouzow, après les avoir
longtemps regardés, hocha la tête d'un air triste et pensif. Un peu plus
loin, il vit un soldat russe qui adressait en souriant quelques paroles
affectueuses à un Français: il hocha de nouveau la tête, sans que sa
physionomie changeât d'expression.

«Que dis-tu? demanda-t-il au général qui essayait d'attirer son
attention sur les drapeaux français réunis en faisceaux devant le
régiment de Préobrajenski.... Ah! les drapeaux! reprit-il, et,
s'arrachant avec peine au sujet qui le préoccupait, il jeta autour de
lui un regard distrait, poussa un profond soupir et ferma les yeux.

Un des généraux fit signe au soldat qui tenait les drapeaux de s'avancer
et de les placer autour du commandant en chef. Celui-ci resta un moment
sans rien dire, puis, se soumettant à contre-coeur aux devoirs de sa
position, releva la tête, regarda avec attention les officiers qui
l'entouraient, et prononça avec lenteur, au milieu d'un profond silence,
ces quelques paroles:

«Je vous remercie tous pour votre fidèle et pénible service. La victoire
est à nous, et la Russie ne nous oubliera pas! À vous la gloire dans les
siècles à venir!» Il se tut, et, avisant un soldat tenant une aigle
française, qu'il avait inclinée devant le drapeau des Préobrajenski:

«Plus bas, plus bas, qu'il baisse la tête!... Comme ça, c'est bien!
Hourra! mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers le soldat.

--Hourra!» hurlèrent des milliers de voix.

Pendant qu'ils poussaient ces cris, Koutouzow, courbé sur sa selle,
baissa la tête, et son regard devint doux et railleur:

«Voilà ce que c'est, mes enfants,» dit-il, lorsque le silence fut
rétabli. Officiers et soldats se rapprochèrent de lui pour entendre ce
qu'il allait leur dire. L'inflexion de sa voix, l'expression de son
visage, étaient complètement changées: ce n'était plus le commandant en
chef qui parlait, c'était simplement un vieillard qui avait à causer
avec ses frères d'armes:

«Voilà ce que c'est, mes enfants. Je sais que c'est dur, mais qu'y
faire? Ayez patience: cela ne durera plus longtemps. Nous reconduirons
nos hôtes jusqu'au bout, et alors nous nous reposerons. Le Tsar
n'oubliera pas vos services. C'est dur, j'en conviens, mais songez que
vous êtes chez vous, tandis qu'eux, et il indiqua les prisonniers...
voyez où ils en sont réduits: leur misère est pire que celle des
derniers mendiants. Quand ils étaient forts, nous ne les ménagions pas,
mais maintenant nous pouvons en avoir pitié.... Ce sont des hommes aussi
bien que nous, n'est-ce pas, mes enfants?»

Dans les regards fixes et respectueux que les soldats attachaient sur
lui, se lisait la sympathie éveillée par son discours. Sa figure
s'éclaira de plus en plus d'un sourire bienveillant qui bridait les
coins de ses lèvres et de ses yeux. Il baissa la tête et ajouta:

«À dire vrai, qui les a priés de venir? Ils n'ont que ce qu'ils
méritent, après tout!»

Et, donnant à son cheval un coup de fouet accompagné d'un formidable
juron, il s'éloigna au bruit des rires et des hourras des soldats, qui
rompirent aussitôt leurs rangs.

Sans doute, toutes les paroles du général en chef n'avaient pas été
comprises des troupes, et personne n'aurait pu les répéter
textuellement; mais, solennelles au début, et empreintes à la fin d'une
simplicité pleine de bonhomie, elles leur allaient droit au coeur, car
chacun éprouvait comme lui, avec la conscience de la justice et du
triomphe de son droit, le sentiment de compassion pour l'ennemi, si bien
exprimé par le juron caractéristique du vieillard; les cris joyeux des
soldats y répondirent, et ne s'arrêtèrent pas de longtemps. Un des
généraux s'étant approché ensuite du maréchal pour lui demander s'il ne
désirait pas monter en voiture, Koutouzow ne put lui répondre que par un
sanglot.


VII


Le crépuscule du 8 novembre, dernier jour de la bataille de Krasnoé,
était déjà tombé lorsque les troupes arrivèrent à l'étape. Le temps
était toujours calme, il gelait, et, à travers les rares flocons de
neige qui voltigeaient en l'air, on apercevait le bleu sombre du ciel
étoilé.

Le régiment d'infanterie de ligne qui avait quitté Taroutino au nombre
de 3 000 hommes arriva un des premiers, réduit à 900, au village où il
devait passer la nuit. Les fourriers déclarèrent que toutes les isbas
étaient occupées par les malades et les morts, les états-majors et les
soldats de cavalerie. Une seule était libre pour le commandant du
régiment, qui s'y rendit aussitôt, pendant que les soldats traversaient
le village et mettaient leurs fusils en faisceaux en face des dernières
maisons.

Semblable à un énorme polype à mille bras, le régiment s'occupa à
l'instant d'arranger sa tanière et de pourvoir à sa nourriture. Une
partie des soldats se dirigea, en s'enfonçant dans la neige jusqu'aux
genoux, vers un petit bois de bouleaux, adroite de la route, et l'on y
entendit aussitôt retentir les chansons et le bruit des haches qui
coupaient les branches. L'autre partie s'agitait autour des fourgons et
en tirait les marmites, les biscuits et le fourrage pour les chevaux,
déjà attachés au piquet; d'autres enfin s'étaient dispersés dans le
village pour nettoyer les logements des officiers de l'état-major, en
enlever les cadavres des Français, ainsi que les planches et la paille
des toits et les branches sèches des haies pour s'en faire des abris.
Une quinzaine de soldats étaient précisément occupés à démolir une de
ces clôtures, qui entourait une remise dont le toit avait déjà été
arraché.

«Eh! eh! poussons tous à la fois,» criaient plusieurs d'entre eux, et la
haie couverte de neige se balançait en faisant entendre dans les
ténèbres de la nuit le craquement sec causé par la gelée.

Les pieux gémissaient sous leur poussée, et enfin la haie céda à moitié,
en entraînant avec elle les soldats. Une formidable explosion de rires
accompagna leur chute.

«À vous deux, tenez-la...

--Ici le levier!

--Où te fourres-tu donc!

--Voyons, ensemble, enfants, en mesure!»

Tous se turent! une voix, au timbre bas et velouté, entonna une chanson;
à la fin du troisième refrain, comme la dernière note s'éteignait, tous
les soldats lancèrent ensemble un cri modulé: «Ça marche! ensemble,
enfants!» Mais, malgré tous leurs efforts, la haie résistait encore, et
l'on entendit leurs respirations haletantes.

«Eh! vous autres de la sixième compagnie, arrivez donc... aidez-nous,
nous vous le rendrons!»

Quelques hommes de la sixième compagnie, qui retournaient au village,
accoururent à l'appel, et un moment après ils emportaient tous ensemble
la haute clôture, dont les branches tordues et à moitié disjointes
meurtrissaient sous leur poids les épaules des soldats essoufflés.

«Eh! va donc.... Tu buttes, animal!

--Que faites-vous là? s'écria tout à coup d'un ton impératif un
sous-officier qui s'élançait vers les porteurs; le général est dans
cette isba. Je vais vous arranger, imbéciles que vous êtes,
continua-t-il en donnant une vigoureuse bourrade au premier soldat qui
lui tomba sous la main.

--Silence donc!... pas tant de tapage!»

Les soldats, se turent, et celui qui avait reçu le coup de poing
grommela entre ses dents, en voyant le sous-officier s'éloigner:

«Tudieu! quelle tape!... J'en ai la figure qui me saigne!

--Cela te déplaît, dis donc?» dit une voix railleuse. Et les soldats,
marchant avec précaution, poursuivirent leur chemin, mais, à la sortie
du village, la gaieté leur revint de plus belle, et ils reprirent leurs
joyeux propos, entremêlés de jurons inoffensifs.

Les officiers supérieurs, réunis dans l'isba, devisaient vivement, en
prenant leur thé, sur la journée qui venait de s'écouler et sur les
manoeuvres en projet pour le lendemain: il s'agissait d'une marche de
flanc sur la gauche, pour couper les communications du vice-roi et le
faire prisonnier.

Pendant que les hommes traînaient la haie en trébuchant à chaque pas, le
feu s'allumait sous les marmites, le bois éclatait en crépitant, la
neige fondait, et les ombres noires des soldats, qui battaient le sol de
leurs semelles, se mouvaient en tous sens. Sans que le moindre
commandement eût été donné, briquets et haches travaillaient à
l'unisson: d'un côté on empilait la provision de bois pour la nuit, et
l'on dressait les tentes pour les officiers; de l'autre on faisait cuire
le souper, on nettoyait les fusils et l'on astiquait les effets
d'équipement. La haie, soutenue par des pieux, fut placée en demi-cercle
du côté du nord pour empêcher le feu de s'éteindre. On sonna la
retraite, on fit l'appel, on mangea, et l'on s'installa autour des
foyers, les uns raccommodant leur chaussure ou fumant leur pipe, les
autres se mettant tout nus et grillant à plaisir leur vermine.


VIII


Les conditions exceptionnellement pénibles de la vie des soldats russes,
qui souffraient du manque de chaussure et de vêtements chauds, qui
couchaient à la belle étoile et marchaient dans la neige par dix-huit
degrés de froid, sans même recevoir la ration réglementaire, auraient pu
faire croire avec quelque raison qu'ils devaient présenter l'aspect le
plus triste et le plus navrant. Jamais au contraire l'armée, même dans
la situation la plus favorable, n'avait été aussi en train et aussi bien
disposée. Cela provenait de ce que chaque jour elle rejetait hors de son
sein tout ce qu'elle avait d'hommes affaiblis et découragés. Il n'y
restait donc que la fleur des troupes, celles qui conservaient la force
de l'âme et celle du corps.

De nombreux soldats de la huitième compagnie s'étaient réunis derrière
l'abri de la haie. Deux sergents-majors entre autres y avaient réclamé
une place autour du feu, qui y était plus vif que partout ailleurs, sous
prétexte qu'ils avaient aidé à y apporter des bûches.

«Eh, dis donc, Makéew... où t'es-tu perdu? Est-ce que les loups
t'auraient mangé? Apporte-nous donc du bois, fainéant, cria un soldat
avec des cheveux roux et une figure rougie par le froid, dont la fumée
faisait cligner les yeux, mais qui ne s'éloignait pas du brasier.

--Vas-y donc, «la corneille», répondit celui à qui il s'adressait, en se
retournant vers un autre de ses camarades.

Le soldat roux n'était ni sous-officier ni caporal, mais sa vigueur
physique lui donnait le droit de commander à ceux qui étaient plus
faibles que lui. «La corneille», petit soldat malingre, au nez pointu,
se leva avec soumission, mais au même moment la lueur du bûcher éclaira
la silhouette d'un jeune troupier de bonne tournure qui s'avançait en
pliant sous le faix d'une brassée de branches sèches.

«Voilà qui est bien, donne-les ici.»

Les branches furent cassées, jetées sur les charbons, et, grâce au
souffle des bouches et aux pans des capotes mis en mouvement, la flamme
jaillit et pétilla. Les soldats s'approchèrent, allumèrent leurs pipes,
pendant que leur jeune camarade, les poings sur les hanches, piétinait
sur place pour réchauffer ses pieds glacés.

«Ah, petite mère, la rosée est froide mais belle... chantonnait-il à
demi-voix.

--Eh! dis donc, tes semelles s'envolent, s'écria «le roux», en voyant
pendre une des semelles du jeune garçon.... C'est dangereux de danser,
sais-tu?»

Le danseur s'arrêta, arracha le morceau de cuir qui pendillait et le
jeta au feu.

«C'est vrai,» dit-il, et, tirant de sa giberne un morceau de drap
français gros-bleu, il en entoura son pied.

«On nous en donnera bientôt d'autres, dit un des soldats, et même nous
en aurons une double paire!... Et Pétrow, ce fils de chienne, est donc
resté parmi les traînards?

--Je l'ai cependant vu, répondit un autre.

--Eh bien! quoi, c'est un de plus de...

--À la troisième compagnie il a manqué hier neuf hommes à l'appel!

--La belle nouvelle! Que faire, que diable, quand les pieds sont gelés?

--À quoi bon y penser? murmura le sergent-major.

--Tu as donc bien envie d'en avoir de pareils? dit un vieux soldat en
s'adressant d'un air de reproche à celui qui avait parlé des pieds
gelés.

--Qu'est-ce que tu crois donc, toi? s'écria, de derrière le brasier,
d'une voix aiguë et tremblante, celui qu'on avait appelé «la corneille».
Si le corps reste sain, on maigrit, et puis on meurt... c'est comme moi,
je n'en puis plus!...» et il ajouta d'un air résolu en interpellant le
sergent-major: «Qu'on m'envoie à l'hôpital! Ça me fait mal partout, la
fièvre ne me lâche pas, et alors, moi aussi, je resterai en route!

--Voyons, voyons!» répondit le sergent-major avec calme.

«La corneille» se tut et la conversation recommença sur toute la ligne.

«On en a pris pas mal de Français aujourd'hui, mais quant à leur
chaussure, ce n'est pas la peine d'en parler, dit un soldat en changeant
de sujet.

--Ce sont les cosaques qui les ont déchaussés; on a nettoyé l'isba pour
le colonel et on les a tous emportés.... Eh bien, croiriez-vous, mes
enfants, cela faisait de la peine de les voir ainsi bousculer. Il y en
avait un qui vivait encore et qui marmottait quelque chose dans sa
langue.... Et comme il est propre ce peuple, mes enfants? reprit le
premier... et blanc, blanc comme ce bouleau qu'est là-bas..., et il y en
a de braves parmi eux, et de très nobles, que je vous dirai!

--Qu'est-ce qui t'étonne? On en recrute chez eux de toutes les classes.

--Et pourtant ils ne comprennent pas un mot de ce que nous disons,
objecta avec un air de surprise le jeune soldat.... Je lui demande à
quelle couronne il appartient, et lui me bégaye une réponse à sa façon.
C'est un peuple étonnant!

--Il y a là-dessous quelque diablerie, mes camarades, dit celui qui
s'étonnait de la blancheur de peau des Français: les paysans m'ont
raconté qu'à Mojaïsk, lorsqu'on a enlevé les morts un mois après la
bataille, ils étaient encore aussi blancs et aussi propres que du
papier, et pas la moindre odeur!

--Cela tient-il au froid? demanda l'un.

--En voilà un imbécile! Au froid, quand il faisait chaud? Si c'était le
froid, les nôtres aussi n'auraient pas senti mauvais; tandis qu'ils me
disaient que les nôtres étaient pleins de vers, et qu'on était obligé
de se bander la bouche avec des mouchoirs quand on les emportait; mais
eux restaient toujours blancs comme du papier.

--C'est probablement leur nourriture qui en est cause, dit le
sergent-major, ils avaient un manger de maîtres.

--Et les paysans m'ont raconté, reprit le narrateur, qu'on les a envoyés
de dix villages, et que pendant vingt jours ils n'ont fait qu'enlever
les morts, et pas tous encore, car il y avait aussi des loups en
masse...

--C'était là une vraie bataille, quoi! dit un vieux troupier, tandis que
toutes les autres, ce n'a été que pour tourmenter le soldat!»

La conversation tomba, et chacun s'arrangea pour passer la nuit de son
mieux.

«Ah! Dieu! quelle quantité d'étoiles; on dirait que ce sont les femmes
qui ont tendu leurs toiles là haut! dit le jeune soldat en tombant en
admiration devant la voie lactée.

--C'est bon signe, mes enfants, la récolte sera belle.»

Au milieu du silence général on entendit bientôt les ronflements de
quelques dormeurs; les autres se retournaient pour se chauffer, en
échangeant entre eux quelques paroles.... Tout à coup du brasier voisin,
à une centaine de pas de distance, s'élevèrent de bruyants éclats de
rire.

«Oh! qu'est-ce qu'ils ont donc à la cinquième compagnie?... Et ce qu'il
y a de monde, regarde donc!»

Un soldat se leva pour aller voir de plus près.

«C'est qu'ils rient joliment bien là-bas, dit-il en revenant.... C'est
deux Français qui sont venus, un tout gelé, mais l'autre si en train
qu'il chante des chansons.

--Oh! oh! Eh bien, allons-y, faut voir ça!»


IX


La cinquième compagnie bivouaquait sur la lisière même de la forêt, et
un énorme feu éclairait vivement, au milieu de la neige, les branches
d'arbres ployant sous le givre, lorsque, au milieu de la nuit, on
entendit dans le bois des pas qui faisaient craquer les branches sèches.

«Mes enfants, ce sont les sorcières!» dit un soldat.

Tous relevèrent la tête et écoutèrent. Deux figures humaines, d'une
tournure étrange, furent soudain éclairées par la flamme au moment où
elles sortirent du taillis: c'étaient deux Français qui se cachaient
dans la forêt. Prononçant des paroles inintelligibles pour les soldats,
ils se dirigèrent vers eux. L'un, coiffé d'un shako d'officier,
paraissait très affaibli, et, se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit
auprès du feu; son compagnon, plus petit, trapu, les joues bandées d'un
mouchoir, était évidemment plus robuste. Il releva son compagnon, et,
montrant sa bouche, dit quelques mots. Les soldats les entourèrent, on
étendit une capote sous le malade, et on leur apporta à tous deux de la
«cacha» et de l'eau-de-vie. L'officier était Ramballe avec son
domestique Morel. Lorsque ce dernier eut avalé l'eau-de-vie et une
grande écuelle de «cacha», une gaieté maladive s'empara de lui; il se
mit à parler sans s'arrêter, tandis que son maître, refusant de rien
prendre, gardait un morne silence, en regardant les soldats russes de
ses yeux rouges et vagues. Un long et sourd gémissement s'échappait
parfois de ses lèvres. Morel, désignant les épaules du malade, cherchait
à faire comprendre que c'était un officier, et qu'il fallait le
réchauffer. Un officier russe, s'étant approché d'eux, envoya demander
au colonel s'il ne voudrait pas recueillir un officier français transi
de froid. Le colonel donna l'ordre de le lui amener. Ramballe fut engagé
à se lever; il essaya, mais, au premier mouvement qu'il fit, il vacilla,
et serait infailliblement tombé, sans le secours d'un soldat qui le
souleva et aida ses camarades à le transporter dans l'isba. Passant ses
bras autour du cou de ses porteurs et inclinant la tête comme un enfant
sur l'épaule de l'un d'eux, il ne cessait de répéter d'une voix
plaintive:

«Oh! mes braves, mes bons, mes bons amis!... Voilà des hommes!»

Morel, resté avec les soldats, occupait la meilleure place. Ses yeux
étaient rouges, enflammés et larmoyants; vêtu d'une pelisse de femme, il
avait mis par-dessus son bonnet un mouchoir noué sous le menton.
L'eau-de-vie l'ayant un peu grisé, il chantait d'une voix rauque et mal
assurée une chanson française. Les soldats se tenaient les côtes de
rire.

«Voyons, voyons, que je l'apprenne.... Comment est-ce? J'attraperai
l'air, bien sûr? disait le soldat chanteur que Morel serrait contre lui
avec tendresse.

--Vive Henri IV, Vive ce roi vaillant! Ce diable à quatre..., chantait
Morel.

--Vive harica, vive cerouvalla! sidiablaka... répétait à son tour le
soldat qui avait saisi le refrain.

--Bravo! bravo!» s'écrièrent quelques voix, au milieu d'un franc éclat
de rire.

Morel riait avec eux en continuant...: «eut le triple talent de boire,
de battre, et d'être un vert galant!

--Cela sonne bien tout de même. Voyons, Zaletaiew, répète.

--Kiou kiou... le tripetala déboi, déba et dettra vargala, chanta-t-il,
criant à pleins poumons et avançant ses lèvres avec effort.

--C'est ça, c'est ça!... c'est du français, n'est-ce pas?... Donne-lui
de la «cacha», il lui en faudra pas mal pour en manger à sa faim.» Et
Morel engloutit sa troisième écuelle.

De sympathiques sourires couraient sur les visages des jeunes soldats,
tandis que les vieux, trouvant au-dessous d'eux de s'occuper de ces
puérilités, restaient étendus de l'autre côté du feu, en se soulevant
parfois pour jeter un coup d'oeil affectueux sur Morel.

«C'est aussi des hommes pourtant, dit l'un d'eux en s'enveloppant de sa
capote, et l'absinthe aussi a ses racines.»

--Oh! comme le ciel est étoilé, c'est signe de gelée, quel malheur!...»

Les étoiles, assurées de n'être plus dérangées par personne,
scintillèrent plus vivement sur la sombre voûte; tantôt s'éteignant,
tantôt s'allumant et lançant dans l'espace une gerbe de lumière, elles
semblaient se communiquer mystérieusement une joyeuse nouvelle.


X


L'armée française continuait à fondre dans une progression égale et
mathématique, et le passage de la Bérésina, sur lequel on a tant écrit,
n'a été qu'un incident de sa destruction, et nullement l'épisode décisif
de la campagne. Si l'on en a fait tant de bruit du côté des Français,
c'est que tous les malheurs, tous les désastres échelonnés le long de
leur route, se réunirent ensemble en un sinistre pour les accabler sur
ce pont écroulé, et laisser ensuite dans l'esprit de chacun un
ineffaçable souvenir. Si, du côté des Russes, il a eu un égal
retentissement, c'est que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg,
Pfühl avait composé un plan, destiné à faire tomber Napoléon dans un
piège stratégique qu'il lui tendait _ex professo_ sur les bords de la
Bérésina. Convaincu que tout se passerait conformément à la combinaison
adoptée, on soutenait que la Bérésina avait été la perte des Français,
quand au contraire les conséquences de ce passage furent moins fatales
aux Français que Krasnoé, comme le prouve le chiffre des prisonniers et
des canons qui leur furent enlevés dans cette rencontre.

Plus la fuite des Français s'accélérait, plus étaient misérables les
derniers débris de leur armée, surtout après la Bérésina, et plus
s'éveillaient d'un autre côté les passions des généraux russes, qui ne
se ménageaient pas les reproches et en accablaient surtout Koutouzow.
Supposant que l'insuccès du plan de Pétersbourg lui serait attribué, on
ne lui épargnait ni le mécontentement, ni le dédain et les railleries,
déguisées, il est vrai, sous des formes respectueuses, qui le mettaient
dans l'impossibilité de relever l'accusation. Tout son entourage,
incapable de le comprendre, déclarait ouvertement qu'avec ce vieillard
entêté il n'y avait pas de discussion possible; que jamais il ne serait
à la hauteur de leurs vues, et qu'il se bornerait toujours à leur
répondre par son éternelle phrase: «Il faut faire un pont d'or aux
Français.» S'il leur disait qu'il fallait attendre les vivres, que les
soldats n'avaient pas de bottes, ces réponses si simples à leurs
savantes combinaisons étaient pour eux une nouvelle preuve que c'était
un vieil imbécile, tandis qu'eux, les généraux intelligents et habiles,
n'avaient aucun pouvoir.

Ces dissentiments et ces dispositions malveillantes de l'état-major
arrivèrent aux dernières limites après la jonction de l'armée de
Koutouzow avec celle de Wittgenstein, le brillant amiral et le héros de
Pétersbourg. Une seule fois, après la Bérésina, Koutouzow prit de
l'humeur, et écrivit à Bennigsen, qui envoyait des rapports particuliers
à l'Empereur, les lignes suivantes:

«Je prie Votre Haute Excellence, au reçu de cette lettre, de vous
retirer à Kalouga à cause de l'état précaire de votre santé, et d'y
attendre les ordres ultérieurs de Sa Majesté Impériale.»

À la suite de l'éloignement de Bennigsen, le grand-duc Constantin, qui
avait fait le commencement de la campagne et qui avait été mis de côté
par Koutouzow, revint à l'armée, fit part au commandant en chef du
déplaisir que causaient à l'Empereur la faiblesse de nos succès et la
lenteur de nos mouvements, et lui annonça la prochaine arrivée de Sa
Majesté.

Koutouzow, chez qui l'expérience du courtisan était au moins égale à
celle du militaire, comprit aussitôt que son rôle était fini, et que le
semblant de pouvoir dont on l'avait revêtu lui était retiré. C'était
facile à comprendre. D'un côté, la campagne dont on lui avait confié la
direction était terminée, et par conséquent il avait rempli son mandat;
et, de l'autre, il éprouvait une fatigue physique qui exigeait, pour son
corps brisé par l'âge, un repos absolu.

Le 29 novembre, il entra à Vilna, «Son cher Vilna», comme il
l'appelait. Il y était venu déjà deux fois comme gouverneur; il trouva
donc, en dehors des aises de la vie que lui offrait cette ville,
heureusement préservée des horreurs de la guerre, de vieux amis et de
bons souvenirs. Rejetant loin de lui tout souci gouvernemental et
militaire, il se mit à vivre d'une existence régulière et tranquille,
autant que le lui permettaient toutefois les intrigues qui
s'ourdissaient autour de lui, comme si tout ce qui allait se passer
d'événements importants lui était devenu complètement indifférent.

Tchitchagow était le plus acharné projeteur de diversions militaires;
c'était lui qui avait proposé d'en faire une en Grèce et l'autre à
Varsovie; il refusait toujours de se rendre où on l'envoyait.
Tchitchagow regardait Koutouzow comme son obligé, parce qu'ayant reçu en
1811 la mission de conclure la paix avec la Turquie en dehors de ce
dernier, et ayant appris qu'elle était déjà signée, il avait dit à
l'Empereur que tout l'honneur en revenait à Koutouzow, fut le premier à
venir à sa rencontre, à l'entrée du château de Vilna, en petite tenue de
marin, l'épée au côté, la casquette sous le bras, et lui remit le
rapport de l'état des troupes et les clefs de la ville. La déférence
semi-méprisante que la jeunesse témoignait à ce vieillard, qu'elle
regardait comme tombé en enfance, perçait à tout propos avec une brutale
franchise, dans la conduite de Tchitchagow, qui connaissait déjà les
accusations portées contre Koutouzow. Ce dernier lui ayant dit que les
fourgons qui contenaient sa vaisselle de table et qui lui avaient été
enlevés à Borissow lui seraient rendus intacts:

«C'est sans doute pour me dire que je n'ai pas sur quoi manger.... J'ai
au contraire tout ce qu'il faut pour vous, même dans le cas où vous
voudriez donner des dîners[38],» répliqua vivement Tchitchagow, qui
tenait à faire montre, dans chaque parole, de son importance
personnelle, et supposait à Koutouzow la même préoccupation.

Celui-ci, avec un sourire fin et pénétrant, lui répondit simplement:

«Ah! ce n'est que pour vous dire ce que je vous dis, et rien de plus.»

Le commandant en chef arrêta la plus grande partie des troupes à Vilna,
contre la volonté de l'Empereur. Après quelque temps de séjour, son
entourage déclara qu'il avait complètement baissé. S'occupant fort peu
de l'administration militaire, il laissait ses généraux agir à leur
guise, et menait une vie de plaisirs, en attendant l'arrivée du
Souverain.


XI


Le 11 décembre, Sa Majesté, accompagnée de sa suite, du comte Tolstoï,
du prince Volkonsky et d'Araktchéïew, arriva dans son traîneau de
voyage, droit au château de Vilna. Malgré un froid très vif, une
centaine de généraux et d'officiers des états-majors, ainsi qu'une garde
d'honneur du régiment de Séménovsky, l'attendaient au dehors.

Le courrier qui précédait le Tsar, dans une troïka menée à fond de
train, s'écria:

«Le voici!» Konovnitzine s'élança dans le vestibule pour annoncer le
Tsar à Koutouzow, qui attendait dans la chambre du suisse.

Une minute plus tard, la poitrine couverte de décorations, le ventre
comprimé par son écharpe, il s'avança sur le perron en se balançant de
toute sa forte et grasse personne, mit son chapeau, prit ses gants à la
main, et, descendant avec peine les degrés, reçut le rapport qu'il
devait remettre à l'Empereur.

Une seconde troïka passa ventre à terre, et tous les yeux se fixèrent
sur un traîneau qui s'avançait rapidement derrière elle, et au fond
duquel on apercevait déjà l'Empereur et Volkonsky.

Accoutumé, depuis cinquante ans, à l'émotion que lui causait
invariablement une arrivée impériale, le général en chef la ressentit
cette fois comme toujours: il tâta, avec une hâte inquiète, ses
décorations, redressa son chapeau, et, au moment où l'Empereur mit pied
à terre, leva les yeux sur lui; puis, prenant courage, il s'avança, et
lui présenta le rapport, en lui parlant de sa voix insinuante et voilée.
L'Empereur l'enveloppa des pieds à la tête d'un rapide coup d'oeil, et
fronça imperceptiblement les sourcils, mais, se dominant aussitôt, il
lui ouvrit les bras et l'embrassa. De nouveau, l'impression que lui fit
cette accolade familière, en se rattachant peut-être à ses pensées
intimes, agit sur lui comme d'habitude et se traduisit par un sanglot.

L'Empereur salua les officiers, la garde des Séménovsky, et, serrant
encore une fois la main au maréchal, entra au château.

Resté seul avec lui, il ne lui cacha pas son mécontentement des fautes
qu'il avait commises à Krasnoé et à la Bérésina, ainsi que de la lenteur
apportée à la poursuite de l'ennemi, et termina en lui exposant le plan
d'une campagne hors du pays. Koutouzow ne fit ni objections ni
remarques. Sa figure n'exprimait qu'une soumission complète et
impassible, la même qu'il avait témoignée, sept ans auparavant, en
recevant les ordres de l'Empereur sur le champ d'Austerlitz. Lorsqu'il
le quitta, la tête inclinée sur sa poitrine, et traversant la grande
salle, de son pas lourd et chancelant, une voix l'arrêta en lui disant:

«Votre Altesse!»

Koutouzow releva la tête, et regarda longtemps le comte Tolstoï, qui
était debout devant lui et lui présentait sur un plateau d'argent un
petit objet. Il semblait ne pas comprendre ce qu'on lui voulait. Tout à
coup un imperceptible sourire passa sur sa large figure, et, s'inclinant
respectueusement, il prit l'objet qui était sur le plateau. C'était le
Saint-Georges de première classe.


XII


Le lendemain, Koutouzow donna un grand banquet, suivi d'un bal que
l'Empereur honora de sa présence. Du moment qu'il avait reçu le
Saint-Georges, on lui rendait les plus grands honneurs, mais le
mécontentement du Souverain n'était un secret pour personne. Les
convenances seules étaient observées, et l'Empereur en donnait l'exemple
tout le premier; mais tout bas on disait que ce vieillard était coupable
et tombé en enfance. Lorsque, à l'entrée de Sa Majesté dans la salle de
bal, Koutouzow, suivant les traditions de l'époque de Catherine, fit
incliner devant lui les drapeaux ennemis, Alexandre fronça le sourcil et
murmura quelques mots, et entre autres ceux-ci:

«Vieux comédien!»

Sa mauvaise humeur contre Koutouzow provenait surtout de ce que ce
dernier ne voulait pas ou ne pouvait pas comprendre la nécessité de la
nouvelle campagne projetée.

Le lendemain de son arrivée à Vilna, le Tsar avait dit aux officiers
réunis:

«Vous n'avez pas sauvé la Russie seule, vous avez sauvé l'Europe!»

Tous comprirent alors que la guerre n'était pas finie. Mais Koutouzow
n'y voulait rien entendre, et disait tout haut qu'une autre guerre ne
pourrait ni améliorer la position, ni augmenter la gloire de la Russie,
que son prestige en serait au contraire diminué, et que sa situation à
l'intérieur en deviendrait pire. Il essaya de prouver à l'Empereur la
difficulté de faire de nouvelles levées, et lui fit même entrevoir la
possibilité d'un insuccès.

Il était dès lors évident qu'avec une telle disposition d'esprit le
maréchal n'était qu'un obstacle, dont il fallait se débarrasser.

Pour éviter de le froisser trop vivement, on s'arrêta à une combinaison
toute naturelle: on lui ôta peu à peu le pouvoir, comme on avait fait à
Austerlitz, pour le remettre insensiblement entre les mains de
l'Empereur. À cet effet, l'état-major fut peu à peu transformé, et la
puissance de celui de Koutouzow devint nulle. Toll, Konovnitzine et
Yermolow reçurent d'autres destinations, et l'on parla ouvertement de la
santé ébranlée du maréchal, car on savait que plus on le répétait, plus
il devenait facile de lui donner un successeur. De même que, dans le
temps, Koutouzow avait été retiré sans bruit de la Turquie pour
organiser les milices à Pétersbourg, et de là envoyé à l'armée où il
était indispensable, de même aujourd'hui, son rôle étant fini, un
nouveau rouage fut mis en mouvement. La guerre de 1812 ne devait plus se
borner à garder son caractère national, si cher à tout coeur russe, elle
allait prendre une importance européenne.

Au mouvement des peuples de l'Occident vers l'Orient succédait un
mouvement inverse. Cette nouvelle guerre exigeait un nouveau moteur,
ayant d'autres mobiles que ceux de Koutouzow. Alexandre Ier était cet
homme, aussi nécessaire pour rétablir les limites des territoires et des
peuples, que l'autre l'avait été pour le salut et la gloire de la
Russie. Koutouzow ne pouvait comprendre ce que signifiaient l'Europe,
son équilibre et Napoléon. Il lui semblait à lui, représentant du peuple
russe, et russe de coeur, que, du moment où l'ennemi était écrasé, la
patrie délivrée et parvenue au pinacle de la gloire, l'oeuvre elle-même
était terminée. Il ne restait donc plus au représentant de la guerre
nationale qu'à mourir, et il mourut!


XIII


Pierre, comme il arrive le plus souvent, ne sentit le poids des
privations physiques et de la tension morale qu'il avait éprouvées
pendant sa captivité, que lorsqu'elle arriva à son terme. À peine en
liberté, il partit pour Orel, et le surlendemain, au moment de se mettre
en route pour Kiew, il tomba malade d'une fièvre bilieuse, comme le
déclarèrent les médecins; cette fièvre l'y retint pendant trois mois.
Malgré leurs soins, leurs saignées et leurs médicaments de toutes
sortes, la santé lui revint.

Les jours qui s'écoulèrent entre sa libération et sa maladie ne lui
laissèrent aucune impression. Il ne conserva que le souvenir d'un temps
gris, sombre, pluvieux, d'un affaissement physique, de douleurs
intolérables dans les pieds et dans le côté, d'une suite ininterrompue
de malheurs et de souffrances, de la curiosité indiscrète des généraux
et des officiers qui le questionnaient, des difficultés qu'il avait eues
à trouver une voiture et des chevaux, et par-dessus tout de
l'engourdissement moral qui l'avait accablé. Le jour où il fut mis en
liberté, il vit passer le corps de Pétia, et apprit également que le
prince André venait de mourir à Yaroslaw, dans la maison des Rostow.
Denissow, qui lui avait annoncé cette nouvelle, fit, en causant avec
lui, allusion à la mort d'Hélène, croyant qu'il la savait déjà. Pierre
en fut étrangement surpris, mais rien de plus: il n'appréciait pas toute
l'importance que cet événement pouvait avoir pour lui, tant il était
poussé par le désir de quitter au plus vite cet enfer, où les hommes
s'entretuaient, pour se retirer n'importe où, s'y reposer, coordonner
ses idées, et réfléchir en paix à tout ce qu'il avait vu et appris.
Revenu complètement à lui après sa maladie, il aperçut à son chevet deux
de ses domestiques, venus tout exprès de Moscou pour le rejoindre, ainsi
que l'aînée de ses cousines, qui habitait une de ses terres aux environs
d'Orel.

Les impressions dont il avait pris l'habitude ne s'effacèrent
qu'insensiblement de son esprit pendant sa longue convalescence: il eut
même de la peine à se faire à la pensée que, le matin une fois venu, il
ne serait pas chassé en avant avec le troupeau dont il faisait partie,
que personne ne lui prendrait son lit, et qu'il aurait sûrement à dîner
et à souper; mais, quand il dormait, il revoyait en rêve tout le passé
et tous les détails de sa captivité.

Ce joyeux sentiment de liberté, qui est inné dans le coeur de l'homme,
et qu'il avait si vivement éprouvé à la première étape, s'empara de
nouveau de son âme, pendant sa convalescence. Il ne comprenait pas
seulement que cette liberté morale, indépendante des circonstances
extérieures, pût ainsi doubler d'intensité, et lui causer de si
profondes jouissances, quand par le fait elle n'était que le résultat de
sa liberté physique. Seul dans une ville étrangère, personne n'exigeait
rien de lui, personne ne lui donnait d'ordres, il ne manquait de rien,
et le souvenir de sa femme ne se dressait plus devant lui comme une
incessante humiliation. Par suite d'une ancienne habitude, il se
demandait parfois: «Que vais-je faire à présent?» et il se répondait:
«Rien, je vivrai.... Dieu! que c'est bon!» De but dans la vie, il n'en
avait pas, et cette indifférence, qui jadis faisait son tourment, lui
procurait maintenant la sensation d'une liberté sans limite. Pourquoi
aurait-il eu un but, aujourd'hui qu'il avait la foi, non pas la foi en
certaines règles et en certaines pensées de convention, mais la foi en
un Dieu vivant et toujours présent? Jadis il l'avait cherché dans les
missions qu'il s'imposait à lui-même, et tout à coup, étant prisonnier,
il avait découvert, non à force de raisonnement, mais par une sorte de
révélation intime, qu'il y avait un Dieu, un Dieu partout présent, et
que le Dieu de Karataïew était plus grand et bien plus inaccessible à
l'intelligence humaine que le «grand Architecte de l'Univers», reconnu
par les francs-maçons. N'avait-il pas été semblable à celui qui cherche
au loin l'objet qui est devant ses pieds? N'avait-il pas toujours passé
sa vie à regarder dans le vague, par-dessus la tête des autres, tandis
qu'il n'avait qu'à regarder devant lui? Jadis rien ne lui révélait
l'Infini: il sentait seulement qu'il devait exister quelque part et
marchait obstinément à sa découverte. Tout ce qui l'entourait n'était
pour lui qu'un mélange confus d'intérêts bornés, mesquins, sans aucun
sens, tels que la vie européenne, la politique, la franc-maçonnerie, la
philosophie. Maintenant il comprenait l'Infini, il le voyait en tout, et
admirait sans restriction le tableau éternellement changeant,
éternellement grand, de la vie dans ses infinies variations. La terrible
question qu'il se posait autrefois à chaque instant, qui faisait
toujours crouler les échafaudages de sa pensée: «Pourquoi?» n'existait
plus pour lui, car son âme lui répondait simplement que Dieu existe, et
que pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme sans sa volonté!


XIV


Pierre avait peu changé: distrait comme toujours, il semblait seulement
être sous l'influence d'une préoccupation constante. Malgré la bonté
peinte sur sa figure, ce qui éloignait autrefois de lui, c'était son air
malheureux; maintenant le sourire continuel que la joie de vivre mettait
sur ses lèvres, la sympathie qu'exprimait son regard, rendaient sa
présence agréable à tous. Jadis il discutait beaucoup, s'échauffait à
tout propos et écoutait peu volontiers: maintenant, se laissant rarement
entraîner par la discussion, il laissait parler les autres, et
connaissait ainsi souvent leurs pensées les plus secrètes.

Sa cousine, qui ne l'avait jamais aimé, et qui l'avait même sincèrement
haï, lorsque après la mort du vieux comte elle fut devenue son obligée,
ne pouvait revenir de son étonnement et de son dépit, en découvrant,
après un court séjour à Orel, où elle était venue avec l'intention de le
soigner malgré l'ingratitude dont elle l'accusait, qu'elle éprouvait
pour lui un véritable penchant. Il n'avait cependant rien fait pour
s'attirer ses bonnes grâces, car il se bornait à l'étudier avec
curiosité. Comme elle avait toujours cru entrevoir de l'indifférence et
de la raillerie dans son regard, elle se repliait sur elle-même et ne
lui présentait que ses piquants; aujourd'hui, au contraire, qu'elle
avait constaté, avec défiance d'abord, avec reconnaissance ensuite,
qu'il essayait de pénétrer jusqu'au fond de son coeur, elle en arriva, à
son insu, à ne plus lui montrer que les bons côtés de son caractère:
«Oui, c'est un bien excellent homme, lorsqu'il ne subit pas l'influence
de vilaines gens, mais bien celle de personnes comme moi,» se disait la
vieille cousine.

Le docteur qui le visitait tous les jours, bien qu'il se crût obligé de
donner à entendre que chaque minute lui était précieuse pour le bien de
l'humanité souffrante, passait également chez Pierre des heures entières
à lui conter ses anecdotes favorites et ses observations sur les
caractères de ses malades et surtout de sa clientèle féminine.

Plusieurs officiers de l'armée française étaient internés à Orel comme
prisonniers, et le docteur lui en amena un qui était Italien. Il prit
l'habitude d'aller souvent chez Pierre, et la princesse Catherine riait
dans son for intérieur de l'amitié passionnée que l'officier témoignait
à son cousin. Il était heureux de causer avec lui, de lui raconter son
passé, de lui faire la confidence de ses amours, et d'épancher devant
lui le fiel dont son coeur était rempli contre les Français, et surtout
contre Napoléon.

«Si tous les Russes vous ressemblent, disait-il un jour à Pierre, c'est
un vrai sacrilège que de faire la guerre à un peuple comme le vôtre.
Vous, que les Français ont tant fait souffrir, vous n'avez même pas de
haine contre eux.»

Pierre retrouva à Orel une de ses anciennes connaissances, le
franc-maçon comte Villarsky, celui-là même que nous avons déjà rencontré
en 1807. Il avait épousé une Russe fort riche, dont les terres, étaient
situées dans le gouvernement d'Orel, et occupait en ce moment un poste
provisoire dans l'administration de l'intendance. Quoiqu'il n'eût jamais
été avec Besoukhow sur le pied d'une grande intimité, il fut heureux de
le revoir; s'ennuyant à mourir à Orel, il était charmé de rencontrer un
homme de son monde, qu'il supposait naturellement rempli des mêmes
préoccupations que lui. Mais, à sa grande surprise, il remarqua bientôt,
à part lui, que Pierre était singulièrement arriéré dans ses idées, et
qu'il était tombé dans ce qu'il croyait être de l'apathie et de
l'égoïsme.

«Vous vous encroûtez, mon cher,» lui disait-il souvent, et cependant il
revenait chaque jour le voir, et Pierre, en l'écoutant, s'étonnait
d'avoir pu penser autrefois comme lui.

Villarsky, occupé de ses affaires, de son service et de sa famille,
regardait ces soucis tout personnels comme un obstacle à la véritable
existence. Les intérêts militaires, administratifs et maçonniques
absorbaient complètement son attention. Pierre ne l'en blâmait pas, et
ne cherchait en aucune façon à le faire changer d'opinion; mais il
étudiait, avec son sourire doux et railleur, cet étrange phénomène.

Un trait tout nouveau du caractère de Pierre, et qui lui attirait la
sympathie générale, c'était la reconnaissance du droit que chacun avait,
d'après lui, de penser et de juger à sa guise, et de l'impossibilité de
convaincre qui que ce soit par des paroles. Ce droit, qui jadis
l'irritait profondément, était aujourd'hui la principale cause de
l'intérêt qu'il portait aux hommes. Cette nouvelle manière de voir
exerçait une égale influence sur les côtés pratiques de son existence.
Jadis toute demande d'argent l'embarrassait: «Celui-ci en a besoin
assurément, se disait-il, mais cet autre en a peut-être encore plus
besoin que lui. Et qui sait s'ils ne me trompent pas tous les deux?» Ne
sachant en définitive à quoi se résoudre, il donnait de l'argent à tort
et à travers, tant qu'il en avait. Mais maintenant, à son grand
étonnement, il n'éprouvait plus la moindre perplexité. Un sentiment
instinctif de justice, dont lui-même ne se rendait pas compte, lui
indiquait nettement la meilleure décision à prendre. Ainsi, un jour, un
colonel français prisonnier, après s'être longuement vanté auprès de lui
de ses exploits, finit par demander presque impérativement un prêt de 4
000 francs, pour envoyer, disait-il, à sa femme et à ses enfants. Pierre
le lui refusa sans la moindre hésitation, tout en s'étonnant de la
facilité avec laquelle il lui avait négativement répondu, et, au lieu de
donner la somme au colonel, il obligea adroitement l'Italien, qui en
avait grand besoin, à l'accepter. Il en agit de même à propos des dettes
de sa femme et de la restauration de ses maisons de ville et de
campagne. Son intendant général, lui ayant présenté le tableau des
pertes que lui avait causées l'incendie de Moscou, et qui étaient
évaluées à près de deux millions, l'engagea, pour rétablir la balance, à
refuser de payer les dettes de la comtesse et à ne pas reconstruire ses
immeubles, dont l'entretien annuel revenait à 80 000 roubles. Dans le
premier moment, Pierre lui donna raison, mais, à la fin de janvier,
l'architecte lui ayant envoyé de Moscou le devis des travaux à faire au
sujet des immeubles incendiés, Pierre, après avoir lu attentivement des
lettres que le prince Basile et certains de ses amis lui écrivirent à la
même époque, et dans lesquelles il était question du passif laissé par
sa femme, n'hésita pas une minute à revenir sur son premier sentiment,
et, résolut de faire rebâtir ses maisons et de se rendre à Pétersbourg
pour acquitter les dettes de la comtesse. Cette décision diminuait, il
est vrai, ses revenus des trois quarts, mais, du moment qu'il en comprit
la justice et la nécessité, il la mit immédiatement à exécution.

Villarsky étant obligé de se rendre à Moscou, il s'arrangea de manière à
faire le voyage avec lui, et continua à éprouver, le long de la route,
toute la joie d'un écolier en vacances. Tout ce qu'il rencontrait sur
son chemin prenait à ses yeux une valeur nouvelle, et les regrets que
son compagnon ne cessait d'exprimer sur l'état pauvre et arriéré de la
Russie, comparativement à l'Europe occidentale, ne diminuaient en rien
son enthousiasme, car, là où Villarsky ne voyait qu'un déplorable
engourdissement, Pierre découvrait au contraire une source de puissance
et de force et cette vivifiante énergie qui avait soutenu dans la lutte,
sur les plaines couvertes de neige, ce peuple si foncièrement pur et
unique dans son genre.


XV


Il serait aussi difficile de se rendre compte des motifs qui ont engagé
les Russes, après le départ des Français, à se grouper de nouveau dans
ce lieu qui avait nom Moscou, que de s'expliquer pourquoi et où courent
avec tant de hâte les fourmis d'une fourmilière bouleversée par un
accident quelconque. Les unes s'enfuient en emportant les oeufs, avec de
menues brindilles; d'autres reviennent vers la fourmilière; d'autres se
choquent, se heurtent, et se battent; mais, de même qu'en examinant de
près cette fourmilière dévastée, on devine, à l'énergie, à la ténacité
des mouvements de ses nombreuses habitantes, que le principe qui
faisait sa force a survécu à sa ruine complète, de même, au mois
d'octobre, malgré l'absence de toute autorité, d'églises, de richesses,
d'habitations, Moscou avait repris sa physionomie du mois d'août. Tout y
avait été détruit, sauf son indestructible et puissante vitalité.

Les mobiles qui poussèrent ceux qui furent les premiers à l'envahir
étaient d'une nature toute sauvage. Une semaine plus tard, Moscou
comptait déjà 15 000 habitants, puis 28 000, et le nombre alla en
croissant avec une telle rapidité, que, dès l'automne de 1813, le
chiffre de sa population avait déjà dépassé celui de l'année précédente.

Les cosaques du détachement de Wintzingerode, les paysans des villages
voisins et les fuyards qui se cachaient dans les environs furent les
premiers à y rentrer et s'y livrèrent au pillage, en continuant ainsi
l'oeuvre des Français. Les paysans revenaient chez eux avec
d'interminables files de charrettes pleines d'objets ramassés dans les
maisons et dans les rues. Les cosaques faisaient de même, tandis que les
propriétaires s'enlevaient mutuellement tout ce qu'ils pouvaient, sous
prétexte de rentrer en possession de leur bien. Ces pillards furent
suivis d'une foule d'autres. Plus leur nombre augmentait, plus leur
besogne devenait difficile, et la rapine prenait une allure plus
définie. Bien que les Français eussent trouvé Moscou vide, il avait
pourtant conservé tous les dehors d'une organisation administrative
régulière; mais plus le séjour des Français se prolongea, plus cette
apparence de vie s'éteignit, pour se transformer bientôt en un état de
pillage sans limites. Le brigandage, qui signala tout d'abord la rentrée
des Russes dans la capitale, eut le résultat contraire, car les gens de
toute classe, marchands, artisans, paysans, les uns par curiosité, les
autres par calcul ou par intérêt de service, y affluant comme le sang
afflue au coeur, y ramenèrent la richesse et la vie habituelle. Les
paysans, qui y arrivaient avec des charrettes vides dans l'espoir de les
remplir de butin, furent arrêtés par les autorités et forcés d'emporter
les cadavres; d'autres, avertis à temps du mécompte de leurs camarades,
apportèrent du blé, du foin, de l'avoine, et, par suite de la
concurrence qu'ils se faisaient entre eux, ramenèrent le prix des
denrées au même taux où elles étaient avant le désastre; les
charpentiers, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage, y vinrent en foule,
et les édifices incendiés furent réparés et sortirent de leurs ruines;
les marchands recommencèrent leur commerce; les cabarets, les auberges
utilisèrent les maisons abandonnées; le clergé rouvrit quelques églises
que le feu avait épargnées; les fonctionnaires mirent en ordre leurs
tables et leurs armoires dans de petites chambres; les autorités
supérieures et la police s'occupèrent de la distribution des bagages
laissés par les Français, ce dont on profita comme d'habitude pour s'en
prendre à la police et pour l'acheter; les demandes de secours
affluèrent de tous côtés, en même temps que les devis monstrueux des
soumissionnaires pour la reconstruction des immeubles de la couronne, et
le comte Rostoptchine répandit de nouveau ses affiches.


XVI


À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile
de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le
surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et
quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la
jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec
joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui
témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se
bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses
projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à
Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une
agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir
indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se
sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis
de son plein gré.

Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à
Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de
penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et
surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.

«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien
l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa
mort?»

Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces
deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par
l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.

Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky,
laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore
quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage
sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait
rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se
retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.

«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.

--En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»

Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de
Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très
heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.

Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse
éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne,
également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord
que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la
princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait
attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui,
lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement
de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous
les derniers temps,--et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec
une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.

--La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule
joie que nous ayons eue depuis longtemps.--Et de nouveau elle jeta un
regard inquiet à sa compagne.

--Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais
tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je
sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»

Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur
l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit
instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un
être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la
princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand
embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de
nouveau de Pierre à la dame en noir.

«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.

Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche
étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout
à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son coeur, dont il
était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il.
Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette
expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment
la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage
aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte
rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il
s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le
pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était
Natacha, et il l'aimait plus que jamais!

La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la
princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il
avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et
de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle
s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur
indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand
il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha,
et son coeur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans
sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle
était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que
dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que
sympathie, bonté et inquiète tristesse.

La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce
satisfaction éclaira seule son visage.


XVII


«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse
Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La
pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de
consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.

--Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez
sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai
vu, quel charmant garçon c'était!»

Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient
de pleurs contenus.

«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi,
on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de
jeunesse et de vie?

--Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours,
dit la princesse Marie.

--C'est bien vrai, répondit Pierre.

--Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.

--Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce
qui attend ceux...

--Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous
dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez
éprouvées.»

Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que
Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des
détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu,
mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière
liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de
ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y
avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans
son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se
jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à
contre-coeur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais
ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix
tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux
qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.

«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but,
et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être
parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses
défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur
pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha,
les yeux pleins de larmes.

Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise
si elle parlerait ou non de lui.

«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand
bonheur, pour moi du moins, et lui,--elle essaya de dominer son
émotion,--lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»

Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à
coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix
émue:

«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après
lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni
manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une
chose, le voir!»

Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce
qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait
souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw.
Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à
ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine
qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en
faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion
irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les
plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait
ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre
chambre, si son élève pouvait entrer.

«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement,
et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever
la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et
disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement
de douleur physique ou de douleur morale?

Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut
plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.

La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur
l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son
père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se
trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant
son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse
Marie, quand elle le retint.

«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois
heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous
rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous,
ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à coeur ouvert!»


XVIII


Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne
rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de
Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui
avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit
ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien
dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre
un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir
pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en
faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de
vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse
encore de la place à la joie.

«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et
ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.

--Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce
qu'on nous a dit?

--Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur
moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout
ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun
mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité
fantastique.

--On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions:
est-ce vrai?

--Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant,
répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre,
malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de
payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai
infailliblement recouvré, c'est ma liberté,--mais il s'arrêta, ne
voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout
personnel.

--Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?

--Oui, c'est le désir de Savélitch.

--Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à
Moscou?»

La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une
fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit
de sa liberté recouvrée.

«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien
j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en
regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de
quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de
stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont
tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui
n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi
ai-je ressenti une grande pitié pour elle,--et il cessa de parler,
heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.

--Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse
Marie.

Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long
silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était
froide, réservée, presque dédaigneuse.

«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la
princesse Marié.

--Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à
tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même
pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur
pour cela.

--Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour
le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»

Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant
entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé
de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente
ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même,
mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il
avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses
paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa
mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.

La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette
narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha,
accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie
mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions
brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait
leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne
pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont
il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation,
fut raconté par lui en ces termes:

«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés
dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes,
dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre
rougit et s'arrêta en hésitant.

«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux
qui ne pillaient pas, moi avec.

--Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez
sûrement fait... une bonne action?»

Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il
voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne
passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table
et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait
des yeux.

«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet
innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...

--Qu'est-il devenu? demanda Natacha.

--On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion
pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa
mort.

Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui
apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification,
et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous
procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler
ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à
l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle
qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de
meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un
mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui
échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la
recueillait dans son coeur, et devinait le mystérieux travail qui
s'était accompli dans l'âme de Pierre.

La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle
était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que
Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit
une profonde joie.

Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée,
entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention.
Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain
embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer
même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il
cherchait un autre thème de conversation.

«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on
venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta
captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais:
«Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine
presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin
battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que
dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup,
et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à
Natacha.

--C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui
traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de
recommencer ma vie!»

Pierre la regarda avec attention.

«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!

--Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre
et de vouloir vivre, et vous aussi?»

Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.

«Qu'as-tu, Natacha?

--Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses
pleurs.

--Adieu! Il est temps de dormir...»

Pierre se leva et prit congé d'elles.

La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais
ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.

«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui»,
dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par
l'oublier?»

Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette
observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.

«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de
tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et
pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi....
Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.

--De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!

--As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire
espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme
il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait
qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce
pas?

--Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui»
l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.

--Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste
que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans
doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui
avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son
visage redevenu joyeux.


XIX


Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa
chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il
tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un
aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au
prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore
aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui
lui serait humainement possible pour l'épouser.

Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le
lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.

«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il
tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps
déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle
bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant....
Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?

--Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte,
le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous,
sans avoir à nous plaindre.

--Et tes enfants?

--Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme
vous, on n'a rien à craindre.

--Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par
exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire
involontaire.

--Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.

--Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien
c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!

--Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?

--Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout
l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas
deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut
que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait
semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une
autre fois.»

À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez
la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha
Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.

«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.

--Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune
Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.

--Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.

--Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.

--Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut
pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»

Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se
voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher
de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des
décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du
Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui
équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux
qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants
et se dire:

«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»

En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le
jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il
entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa
présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa
physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement
reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa
figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat
interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se
jouait sur ses lèvres.

Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces
dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.

Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le
plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui
l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber
sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le
courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ
avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette
situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte
d'une migraine.

«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?

--Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui,
peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos
commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.

Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu
de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son
regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont
elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle
se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.

L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à
la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à
côté de la princesse Marie.

«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue,
venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je
sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal
choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non,
non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore,
reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec
suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé
qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute,
il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée
qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper
l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je
espérer?

--Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure
serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en
réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha
rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait
pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son coeur
elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle
répéta:

«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...

--Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.

--Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine
prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra
avec force.

«Vous le croyez, dites, vous le croyez?

--Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en
parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon coeur me dit que
cela sera.

--Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant
les mains de la princesse Marie.

--Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous
promets de vous écrire.

--Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain,
puis-je encore venir vous voir?»

Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.

Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la
regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était
pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au
moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de
Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda
involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de
séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»

«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec
impatience,» ajouta-t-elle tout bas.

Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait
accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence,
une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a
dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute
heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»


XX


Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec
Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au
contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se
retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait
les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait
qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis,
n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait?
La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui
répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne
comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
que moi je suis si au-dessus de lui?»

La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais,
s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient
pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux
qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait
parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de
banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté
de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant
sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre
sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de
même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une
nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les
hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent
toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent
dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule
et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus
pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris
dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»


XXI


À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement
s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était
réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son
être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était
métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et
demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir
oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus
de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du
passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle
ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis
longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un
frémissement involontaire.

La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement
la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère
pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était
si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la
princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au
fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si
sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à
cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.

Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son
explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.

«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression
attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à
la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»

Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne
laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère.
«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton
doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec
Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une
exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible
qu'elle venait de produire chez son amie:

«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.

--Tu l'aimes?

--Oui, murmura-t-elle.

--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse
Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.

--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.

--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
toi!»

Elles se turent.

«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et,
répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être
ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»

ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow.
Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive
toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la
fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups
successifs finirent par accabler le pauvre comte.

Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses
malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence,
il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré,
éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans
transition d'un extrême à l'autre.

Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des
arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son
possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative
comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de
compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les
assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure
était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il
sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.

Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et
mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut
tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et
dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient
à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de
remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent
homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient
tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les
armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en
congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur
situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et
chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes,
dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et
parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il
ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la
large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps
silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et
plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent
les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux
qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié
pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux
engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui
réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta
encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère
trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient
les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à
la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment,
était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier
sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à
rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui
inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et
s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés
de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur
entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse
ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout
instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne
qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait
besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour
elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à
Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait
sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète
inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers.
Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne
pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de
n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les
perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait,
moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec
empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne
pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement
il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements,
mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint
de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le
lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une
satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids
accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle
d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener
dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre
disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
pareille vie de privations.


II


Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les
bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit
la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle
et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège
lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines
avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne
pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le
visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y
lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la
conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée
jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé
de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
paix.»

«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia,
lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin
de venir?

--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant
avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas
garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la
princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa
politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que
le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.

--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.

--Je n'y tiens pas, maman.

--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt
tu t'y refuses.

--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.

--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir?
C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie
pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
toujours tout.

--Mais pas le moins du monde, maman.

--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche
désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets
pour moi.

--J'irai si vous le voulez.

--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»

Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et
s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et
les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception
de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et
elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée
voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.»
Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle
éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa
ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse
position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était
forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient
pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression
de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein
hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on
vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à
ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et
elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au
bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux
questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières
nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce
à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu
la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui
l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à
son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés
devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea
quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à
rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se
méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.

Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut
comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.

«Adieu, princesse,» lui dit-il.

Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.

«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!

--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.

Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.

«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu
hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous
imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»

La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en
cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.

«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le
passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...

--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme
comme à son entrée.

Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.

«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues
telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne
pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle
d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre
auparavant, et je...

--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce
dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
parfois bien lourd à porter!

--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal
regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné
toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»

Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé
entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à
n'en plus douter la raison de son apparente froideur.

«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se
rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»

Il garda le silence.

«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
votre bonne amitié?»

Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.

«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
Pardonnez-moi, adieu!»

Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.

«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna,
leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce
qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une
réalité prochaine et inévitable.


III


Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813,
et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les
quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre
parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris
celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien
arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre,
et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve
favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour
l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les
innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à
être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni
à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une
espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à
une branche de son administration au détriment des autres, il avait
toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement
une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et
l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et
l'engrais, mais le travailleur qui mettait en oeuvre toutes ces forces.
Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un
instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à
comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon
ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une
source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi
leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue,
qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il
put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les
services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration
ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une
clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux
fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les
paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu
d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer
dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se
renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et
s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas
aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble.
Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait
au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les
semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin
ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se
vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les
siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il
regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les
tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son
indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en
venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir
comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était
d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait
jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se
permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les
récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas
su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait
dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de
s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que
peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le
paysan, mais il aimait de tout son coeur «notre peuple russe» et son
génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé
dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons
résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une
sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne
pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour
elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à
l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire,
il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il
parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit,
avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules?
Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et
serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un
nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé,
les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en
se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et
notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait
aussi de ce qu'avec son bon coeur, son empressement à prévenir tous ses
désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions
de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les
refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas
se mêler dorénavant de ses affaires.

Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien
qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes
soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille;
le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je
tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que
notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et
pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice,
ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval,
il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»

Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait
du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le
fait est que sa fortune augmentait à vue d'oeil; les paysans du
voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et
longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa
gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du
paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon
administrateur!»


IV


Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son
emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les
premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible,
mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de
manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du
défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de
malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du
prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un
moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,
la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout
ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du
staroste.

La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la
tête et garda le silence.

«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il
avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»

Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa
de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient
toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de
pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et
profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son
mari, elle fondit en larmes.

«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi
l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.

Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en
faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses
larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui
remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce
sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas
vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage
aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et
qu'il était coupable envers lui-même.

«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le
jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande
pardon.

Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle
saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.

«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de
conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et
qui représentait la tête de Laocoon.

--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la
parole que je viens de te donner!»

Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se
fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant
celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à
autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui
renouvelait sa promesse.

«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.

--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler,
lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»

Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé;
les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier
aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que
durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses
biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait
régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à
lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine
quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se
posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait.
Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu
pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un
vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il
entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union
avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les
jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant
leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la
conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant
d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute
de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se
sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit
tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois
elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un
jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.

«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile
qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?

--Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.

--Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est
pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et
à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce
qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout
pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai
vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je
pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile»
de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous
deux nous aurions senti.»

Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de
l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher,
en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-soeur. Sonia semblait
effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se
rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On
aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux
individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.

Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait
toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on
acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et
sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été
réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux
prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent
manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens
fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et
spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses
divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois
de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres
d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des
Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers
avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de
naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y
faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la
vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu
des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de
soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.


V


Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait
trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle
avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître
dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.
Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et
arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et
qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de
rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour
de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant
du prince André avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais
avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective.
Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien
rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se
ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du
passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de
son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la
campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était
ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle
aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais,
absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa
participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne
pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde.
Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement
comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son
instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se
calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle
l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë.
N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère
exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour
jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les
gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes
filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à
cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari
après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement
renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande.
Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre
devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages
physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui
aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout
entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle
sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait
attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme
le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du
plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience,
car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,
qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa
toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait
entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt
exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et
élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de
vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes
ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société,
elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de
ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de
chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les
langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait
beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de
s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse
de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient
devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils
disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme.
C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait
déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son
existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très
surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il
s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence
interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une
autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au
cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses
fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et
ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande
importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre
avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa
personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de
son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans
la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait
ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses
désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations
journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la
volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres
paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher,
et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui
prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.

C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible
et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de
nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui
ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant
démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la
doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre
nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré
l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut
absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois
que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se
querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps
après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis
qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage
qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept
ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal
qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme,
et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa
pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.


VI


Pierre était l'hôte des Rostow depuis deux mois, lorsqu'il reçut une
lettre d'un de ses amis de Pétersbourg qui l'engageait, comme membre
d'une société dont il avait été le fondateur, à y venir au plus tôt
discuter de graves questions. Sa femme, ayant lu cette lettre (elle les
lisait toutes), fut la première à l'engager à faire ce voyage, malgré le
chagrin qu'elle en ressentait, car elle craignait toujours de gêner son
mari dans ses occupations abstraites. À son regard timidement
interrogateur, elle répondit par un acquiescement sans réserve, en le
priant seulement de lui fixer la durée de son absence, et lui accorda un
congé de quatre semaines. Il y avait déjà un mois et demi que Pierre
était parti, et Natacha passait de l'irritation à la mélancolie et même
à l'inquiétude, en ne voyant pas revenir son mari. Denissow, général en
retraite, mécontent de la marche générale des affaires, arrivé à
Lissy-Gory depuis quelques jours, l'examinait avec surprise et
tristesse, comme on contemple un portrait dont la vague ressemblance
rappelle imparfaitement l'être qu'on a aimé. Un regard abattu, ennuyé,
des paroles insignifiantes, des conversations continuelles sur ses
enfants, voilà tout ce qui restait de la magicienne d'autrefois.

C'était la veille de la Saint-Nicolas, le 5 décembre 1820, et l'on
attendait Pierre à tout instant. Nicolas savait que la solennité du
lendemain, en amenant chez eux un grand nombre de voisins, l'obligerait
à quitter son commode costume oriental pour endosser un habit, à mettre
des bottes étroites, à se rendre à l'église nouvellement bâtie, à
recevoir les félicitations, à offrir ensuite la «zakouska» aux invités,
à causer des élections, de la noblesse et de la récolte, etc. Aussi
jouissait-il doublement, la veille de ce grand jour, du calme de la vie
habituelle. Il s'occupa à réviser les comptes de son bourgmestre, qui
venait d'arriver de la terre de Riazan, propriété de son neveu, écrivit
deux lettres d'affaires, alla inspecter la grange, les étables, les
écuries, et fit toutes les dispositions nécessaires en prévision de
l'ivresse générale, que devait infailliblement amener la fête du
lendemain. Tout cela le mit en retard, et l'empêcha de voir sa femme en
particulier avant de s'asseoir à la grande table de vingt couverts qui
réunissait la famille. Elle se composait de sa mère, qui avait auprès
d'elle la vieille Bélow, de la comtesse Marie, avec ses trois enfants,
leur gouverneur et leur gouvernante, de son neveu avec M. Dessalles, de
Sonia, de Denissow, de Natacha et de ses trois filles avec leur
gouvernante, et du vieil architecte Michel Ivanovitch, qui finissait
tranquillement ses jours à Lissy-Gory. La comtesse Marie était assise en
face de son mari. En le voyant déplier brusquement sa serviette et
reculer vivement les verres placés devant son assiette, elle comprit
qu'il était de mauvaise humeur, comme cela lui arrivait de temps à autre
lorsqu'il venait tout droit pour dîner. Elle connaissait cette
disposition d'esprit, et, le plus souvent, elle attendait tranquillement
qu'il eût mangé son potage pour lui adresser une question, et l'amener
peu à peu à reconnaître que sa maussaderie était sans cause; mais cette
fois elle oublia sa diplomatie habituelle, et, toute préoccupée de le
voir fâché contre elle, elle lui demanda où il avait été et s'il avait
trouvé tout en ordre. Il fit une grimace involontaire et lui répondit
sèchement en deux mots: «Je ne me suis donc pas trompée... mais en quoi
donc puis-je l'avoir contrarié?» se dit la princesse Marie; elle avait
tout de suite compris qu'il désirait laisser tomber la conversation,
mais la conversation, grâce à Denissow, reprit bientôt de plus belle.

Lorsqu'ils sortirent de table et qu'ils eurent remercié la vieille
comtesse, sa belle-fille s'approcha de Nicolas et lui demanda, en
l'embrassant, pourquoi il lui en voulait.

«Tu as toujours d'étranges idées, je n'y ai pas même songé...»

Mais le mot «toujours» contredisait ses dernières paroles et disait
clairement à la comtesse Marie: «Oui, je suis fâché, mais je ne veux pas
en dire la raison.» Les rapports entre les deux époux étaient si bons,
que la vieille comtesse, et même Sonia, qui, chacune à son point de vue,
auraient eu peut-être le désir jaloux de voir s'élever entre eux
quelques nuages, ne trouvaient pas de motif plausible pour se mêler de
leurs affaires. Le ménage avait pourtant ses périodes de brouille: elles
survenaient presque invariablement après les jours où ils avaient été le
plus heureux et pendant les grossesses de la comtesse Marie, ce qui dans
ce moment était justement le cas.

«Eh bien, messieurs et mesdames, s'écria tout à coup Nicolas (et il
sembla à sa femme qu'il y avait dans son intonation joyeuse une
intention blessante à son égard), je suis sur pied depuis six heures du
matin, demain il faudra être en l'air toute la journée: aujourd'hui je
vais me reposer.»

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se retira dans le petit salon, où
il s'étendit sur un canapé. «C'est toujours ainsi, se dit sa femme: il
parle à tous, excepté à moi: je lui déplais, c'est certain, surtout
quand je suis dans cet état.» Et elle jeta un coup d'oeil mélancolique
sur la glace, qui lui renvoya l'image de sa taille déformée et de sa
figure maigre et pâle, sur laquelle ses yeux se détachaient plus grands
que jamais. Les cris des enfants, le rire de Denissow, la causerie de
Natacha, et surtout le regard que Sonia lui avait jeté à la dérobée,
tout l'agaçait. Cette dernière se trouvait toujours à point nommé pour
recevoir son premier coup de boutoir. Au bout de quelques instants, elle
alla retrouver ses enfants dans leur chambre: ils étaient assis sur des
chaises: ils jouaient au «voyage à Moscou», et l'engagèrent à être de la
partie. Elle leur fit ce plaisir; mais, la pensée de la mauvaise humeur
de son mari ne cessant de la tourmenter, elle se leva, et, marchant
lourdement sur la pointe des pieds, se dirigea du côté du petit salon:
«Il ne dort peut-être pas et je pourrai m'expliquer avec lui,»
pensait-elle. André, l'aîné des petits garçons, l'avait suivie, sans
qu'elle s'en fût aperçue.

«Chère Marie, il dort, je crois, il est si fatigué! lui dit tout à coup
Sonia, qu'il lui semblait devoir rencontrer à chaque pas, et André
pourrait le réveiller.»

La comtesse Marie se retourna, aperçut son fils, et, sentant que Sonia
avait raison, retint avec peine la réponse sèche et brève qui était déjà
sur ses lèvres. Sans paraître l'avoir entendue, elle fit signe à
l'enfant de ne pas faire de bruit et s'approcha du petit salon, pendant
que Sonia sortait par une porte opposée. S'arrêtant sur le seuil et
écoutant la respiration égale du dormeur, dont les moindres variations
lui étaient si familières, son imagination lui représenta ce front uni,
cette fine moustache, ce cher et charmant visage, tous les détails enfin
qu'elle avait si souvent contemplés pendant le calme de la nuit. Nicolas
fit un mouvement, et le petit André, qui s'était glissé dans la chambre,
lui cria:

«Papa, maman est derrière la porte.»

La comtesse Marie blêmit de terreur, fit geste sur geste à son fils, qui
se tut, et tout rentra pendant quelques instants dans un silence gros
d'orage. Elle savait qu'il n'aimait pas à être réveillé, et l'accent
grondeur de sa voix ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve.

«Ne me laissera-t-on jamais une minute en repos?... Marie, est-ce toi?
Pourquoi l'as-tu laissé entrer?

--Je ne suis venue que pour voir si.... Je ne savais pas qu'il était là,
pardonne-moi...»

Nicolas grommela quelques mots et la comtesse Marie emmena le petit
garçon. Cinq minutes à peine s'étaient passées depuis cet incident, la
petite Natacha, qui venait d'avoir trois ans et qui était la favorite de
son père, ayant su par André qu'il dormait, s'enfuit à l'insu de la
comtesse, poussa hardiment la porte, qui cria sur ses gonds, s'approcha
à petits pas résolus du canapé où Nicolas était couché en lui tournant
le dos, et, se hissant sur la pointe des pieds, baisa sa main passée
sous sa tête. Son père se retourna et lui adressa un doux sourire.

«Natacha, Natacha, lui dit tout bas sa mère en l'appelant par la porte
entrouverte, viens, viens, laisse dormir papa!

--Mais non, maman, papa n'a pas envie de dormir, il rit,» reprit avec
conviction la fillette.

Nicolas posa ses pieds à terre et souleva l'enfant dans ses bras.

«Approche donc, Marie,» dit-il à sa femme.

Elle entra et s'assit à côté de lui.

«Je ne l'avais pas vue,» dit-elle timidement.

Nicolas, tenant d'une main sa fille, tourna les yeux vers sa femme, et,
remarquant son air suppliant, lui passa l'autre bras autour de la
taille, et lui baisa les cheveux.

«Est-ce permis d'embrasser maman? demanda-t-il à la petite, qui sourit
d'un air espiègle, en indiquant d'un geste de commandement qu'il fallait
recommencer.

--Pourquoi supposes-tu que je suis de mauvaise humeur? lui dit Nicolas,
qui devinait la secrète pensée de sa femme.

--Tu ne peux t'imaginer combien je me sens isolée lorsque je te vois
ainsi: il me semble toujours...

--Voyons, Marie, quelle folie! Comment n'as-tu pas honte...?

--Il me semble alors que tu ne peux m'aimer, tant je suis laide, surtout
dans ce moment.

--Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis: il n'y a pas de laides amours:
c'est Malvina et compagnie qu'on peut aimer parce qu'elles sont
jolies.... Est-ce qu'on aime sa femme? Je ne t'aime pas.... Et cependant
comment te dire?... Qu'un chat noir passe entre nous... ou que je me
trouve seul sans toi, je me sens perdu, je ne suis plus bon à rien....
Est-ce que j'aime mon doigt?... Allons donc! je ne l'aime pas, mais
qu'on essaye de me le couper...

--Je ne suis pas comme cela, moi, mais je te comprends tout de même....
Tu ne m'en veux pas, n'est-ce pas?

--Bien au contraire,» répondit-il en souriant, et, la paix étant faite,
il se mit à marcher de long en large, et à penser tout haut devant sa
femme comme il en avait l'habitude.

Il ne lui venait même pas à l'esprit de lui demander si elle était
disposée à l'entendre, car, selon lui, ils devaient avoir spontanément
la même pensée. Il lui fit donc part de son intention d'engager Pierre
et sa famille à rester chez eux jusqu'au printemps. La comtesse Marie
l'écouta, fit ses observations et lui parla à son tour de ses enfants.

«Comme la femme perce déjà en elle! dit-elle en français en lui
désignant Natacha, qui les regardait tous deux de ses grands yeux noirs.
Vous nous accusez, nous autres femmes, de manquer de logique.... Eh
bien, voilà notre logique; je lui dis: «Papa a envie de dormir...--Pas
du tout, me répond-elle, il rit»... et elle a raison! ajouta la comtesse
Marie, souriant de bonheur. Mais, tu sais, Nicolas, tu es injuste, tu
l'aimes un peu trop, murmura-t-elle tout bas en français.

--Que veux-tu? Je fais tout mon possible pour le cacher.»

À ce moment, on entendit un bruit de pas et de voix, et de portes qui
s'ouvraient et se fermaient, «Voici quelqu'un qui arrive! s'écria
Nicolas.

--C'est Pierre, j'en suis sûre. Je vais voir,» dit la comtesse Marie en
quittant la chambre.

Pendant qu'elle n'était pas là, Nicolas se donna le plaisir de faire
faire à sa fille un tour de galop sur son dos. Fatigué et essoufflé, il
enleva vivement la petite rieuse par-dessus sa tête et la serra contre
sa poitrine. Cette gymnastique inaccoutumée lui avait rappelé ses danses
dans la maison paternelle, et, en regardant avec amour cette figure
enfantine, rayonnante de joie, il se vit la menant dans le monde et
faisant avec elle un tour de mazurka, comme lorsque son père exécutait
jadis avec sa fille les pas du fameux «Daniel Cowper».

«C'est bien Pierre, dit la comtesse Marie en rentrant. Il faut voir
comme notre Natacha est tout autre maintenant.... Mais il a reçu tout de
même son avalanche, et Dieu sait comme elle lui a reproché son
retard!... Va donc vite le voir!»

Nicolas sortit de la chambre en emmenant sa petite fille. La comtesse
Marie, restée seule, se dit à demi-voix: «Oh! jamais, jamais, je
n'aurais cru qu'on pût être aussi heureuse!» Un bonheur ineffable se
lisait sur son visage, mais en même temps elle soupira, et son regard
devint profondément mélancolique. On aurait dit que la pensée d'un autre
bonheur, d'un bonheur qu'on ne saurait avoir dans cette vie, jetait un
voile sur celui qu'elle éprouvait en ce moment.

Autour de chaque foyer domestique, il se forme presque toujours un
certain nombre de groupes qui, tout en différant essentiellement les uns
des autres, gravitent côte à côte vers le centre commun, se font des
concessions mutuelles, parviennent à se fondre en un harmonieux
ensemble, sans perdre leur caractère individuel. Le moindre incident est
triste, joyeux ou grave également pour tous, mais les motifs qui les
poussent à se réjouir ou à s'attrister sont particuliers à chacun d'eux.
Le retour de Pierre à Lissy-Gory fut un de ces événements heureux et
importants, et réagit immédiatement sur toute la maison.

Les serviteurs se réjouirent, parce qu'ils pressentaient que leur maître
s'occuperait moins d'eux dorénavant, qu'il serait moins strict dans ses
inspections journalières, plus indulgent et plus gai, et qu'ils
recevraient de riches cadeaux aux fêtes de Noël.

Les enfants et les gouvernantes se réjouirent, parce que personne mieux
que Pierre ne savait mettre tout en train. Lui seul jouait
«l'écossaise», et sur cet unique morceau de son répertoire ils dansaient
toutes les danses imaginables, tout en comptant, eux aussi, qu'ils ne
seraient pas oubliés à la fin de l'année.

Le petit Nicolas Bolkonsky, âgé de quinze ans, intelligent et vif,
quoique d'une constitution maladive et délicate, avait toujours ses
grands et beaux yeux, sa chevelure bouclée d'un blond doré, et, comme
les autres, ne se possédait pas de joie, car l'oncle Pierre, comme il
l'appelait, était l'objet de son adoration enthousiaste. La comtesse
Marie, qui veillait à son éducation, n'avait pas réussi à lui inspirer
le même attachement pour son mari: il semblait même que l'enfant
laissait percer à son égard une indifférence légèrement dédaigneuse. Ni
l'uniforme de hussard, ni la croix de Saint-Georges de son oncle Rostow,
n'excitaient son envie. Pierre était son Dieu, et il ne souhaitait rien
de plus que d'être aussi bon et aussi instruit que lui. Quand il le
voyait, sa figure s'illuminait, et s'il lui adressait la parole, son
coeur battait, et il rougissait de plaisir. Il retenait tout ce qu'il
lui entendait dire, se le redisait ensuite à lui-même ou le discutait
avec Dessalles.

Le passé de Pierre, ses malheurs avant la guerre, sa captivité, le
poétique roman qu'il avait bâti là-dessus sur des mots saisis au vol,
son amour pour Natacha, qu'il aimait avec une exaltation enfantine, et,
par-dessus tout, l'amitié de Pierre pour son père, en faisaient à ses
yeux un héros et un être sacré. La tendresse émue avec laquelle Pierre
et Natacha parlaient du défunt, avait fait deviner à l'enfant, chez qui
l'amour commençait à s'éveiller vaguement, que son père avait aimé
Natacha, et, qu'il l'avait léguée en mourant à son ami, et il avait un
véritable culte pour ce père dont il ne pouvait parvenir à se rappeler
les traits, mais auquel il rêvait constamment avec des larmes de
tendresse.

Le soir, lorsque l'heure fut venue pour les enfants d'embrasser leurs
parents, et pour les gouverneurs et gouvernantes de se retirer avec eux,
le petit Nicolas murmura à l'oreille de Dessalles qu'il avait grande
envie de demander à sa tante la permission de rester.

«Ma tante, voulez-vous me garder encore un peu avec vous?--lui dit-il.
La comtesse Marie tourna les yeux vers ce visage ému, où la supplication
était empreinte:

--Lorsque vous êtes là, il ne peut pas se détacher de vous.»

Pierre auquel elle s'adressait, sourit.

«Je vous le ramènerai tout à l'heure, monsieur Dessalles, laissez-le
moi, je l'ai à peine entrevu.... Bonsoir, ajouta-t-il en tendant la main
au gouverneur.... Il commence à ressembler à son père, n'est-ce pas,
Marie?

--Mon père!» s'écria le jeune garçon en rougissant jusqu'au blanc des
yeux, et en jetant sur Pierre un regard brillant et enthousiaste.

Celui-ci baissa la tête en guise de réponse, et renoua la conversation
interrompue par la sortie des enfants.

La comtesse Marie reprit sa tapisserie. Quant à Natacha, les yeux fixés
sur son mari, elle écoutait attentivement les questions que Rostow et
Denissow lui adressaient sur son voyage, tout en continuant à fumer
leurs pipes et à savourer le thé que leur versait Sonia,
mélancoliquement assise auprès du samovar. Le petit Nicolas, blotti dans
un coin, le visage tourné du côté de Pierre, tressaillait de temps à
autre, et se parlait à lui-même, sous l'irrésistible pression d'un
sentiment nouveau.

On causait de ce qui se passait alors dans les hautes sphères
administratives. Denissow, mécontent du gouvernement à cause de ses
mécomptes personnels, apprenait avec satisfaction toutes les sottises
que l'on commettait, selon lui, à Pétersbourg, et exprimait son opinion
en termes vifs et tranchants.

«Autrefois il fallait être Allemand pour parvenir; aujourd'hui il faut
être de la coterie Tatarinow et Krüdner!

--Oh! si j'avais pu lâcher contre eux notre cher Bonaparte, comme il les
aurait guéris de leur folie! Cela a-t-il le sens commun, je vous le
demande, de donner à ce soldat de Schwarz le régiment Séménovsky?»

Rostow, quoique sans parti pris, crut aussi de sa dignité et de son
importance de prendre part à leurs critiques, de paraître s'intéresser
aux nouvelles nominations, de questionner Pierre, à son tour, sur ces
graves affaires, si bien que la causerie ne s'étendit pas au delà des
on-dit et des commérages du jour sur les gros bonnets de
l'administration.

Natacha, toujours au courant des pensées de son mari, devinant qu'il ne
parvenait pas, malgré son désir, à donner un autre tour à la
conversation et à aborder le sujet de sa préoccupation intime, celle
précisément qui l'avait forcé à se rendre à Pétersbourg et à y réclamer
le conseil de son nouvel ami, le prince Théodore, lui vint en aide en
lui demandant où en était son affaire.

«Laquelle? demanda Rostow.

--Toujours la même, lui dit Pierre, car chacun sent que tout va de
travers, et qu'il est du devoir des honnêtes gens de réagir.

--Les honnêtes gens! s'écria Rostow en fronçant les sourcils.... Que
peuvent-ils y faire?

--Ils peuvent...

--Passons dans mon cabinet,» dit brusquement Rostow.

Natacha se leva pour aller rejoindre ses enfants, et sa belle-soeur la
suivit, pendant qu'ils se dirigeaient vers le cabinet, où le petit
Nicolas se glissa après eux et s'assit auprès du bureau de son oncle,
dans le coin le plus obscur.

«Eh bien, explique-nous ce que tu comptes faire? dit Denissow sans
lâcher sa pipe.

--Des chimères, toujours des chimères! murmura Rostow.

--Voici ce qui en est, voici la situation telle qu'elle est à
Pétersbourg, reprit Pierre avec vivacité et en accompagnant son entrée
en matière de gestes énergiques... l'Empereur ne se mêle plus de rien:
il s'est adonné au mysticisme, il cherche le repos à tout prix, et il ne
saurait se procurer ce repos que par l'activité d'hommes sans foi ni
loi, qui persécutent et qui oppriment à l'envi. Le vol est à l'ordre du
jour dans les tribunaux, le bâton seul mène l'armée, le peuple est
tyrannisé, la civilisation étouffée, la jeunesse honnête persécutée! La
corde est tendue outre mesure, donc elle doit se rompre! C'est
inévitable, et chacun le sent!»

Pierre parlait avec conviction, comme parlent encore de nos jours et ont
toujours parlé ceux qui examinent de près les actes de n'importe quel
gouvernement.

«Je leur ai dit tout cela à Pétersbourg...

--À qui?

--Mais vous le savez bien, au prince Théodore et aux autres. Que la
civilisation et la charité rivalisent entre elles, rien de mieux, mais
c'est insuffisant; les circonstances actuelles exigent autre chose!»

Une vive irritation s'empara de Rostow, et il allait répliquer, lorsque
son regard tomba sur son neveu, dont il avait oublié la présence.

«Que fais-tu ici? lui demanda-t-il avec colère.

--Laisse-le, dit Pierre en prenant la main du garçon dans la sienne et
en poursuivant son thème: Oui, je leur ai même dit plus.... Lorsqu'on
s'attend à la voir se rompre, cette corde trop tendue, lorsqu'on sent
que la catastrophe est imminente, on s'unit, on se groupe, et l'on agit
ensemble pour résister au bouleversement général. Tout ce qui est jeune
et vigoureux est attiré là-bas sous mille prétextes et ne tarde pas à
s'y dépraver: l'un se perd par les femmes, l'autre par les faveurs, le
troisième par la vanité, le quatrième se laisse corrompre par l'argent,
et tous passent dans «l'autre camp». Il ne restera plus bientôt de gens
indépendants comme vous et moi... Élargissez le cercle, leur ai-je
dit.... Que notre mot de ralliement ne soit pas seulement la vertu, mais
aussi l'indépendance et l'activité!

--Et quel sera donc le but de cette activité? s'écria Rostow, qui,
enfoncé dans un fauteuil, écoutait Pierre avec une mauvaise humeur
croissante.... Dans quelle situation vous placera-t-elle par rapport au
gouvernement?

--Dans la situation de ses aides et de ses conseils, et la société qui
se formerait sur ces bases n'aurait, à la rigueur, nul besoin d'être
secrète. Si le gouvernement consentait à la reconnaître, les
conservateurs qui en feraient partie ne seraient pas ses ennemis, mais
de loyaux et vrais gentilshommes dans toute l'acception du mot. Nous
serions là pour empêcher les Pougatchew de nous couper le cou, et les
Araktchéïew de nous exiler aux colonies militaires; nous nous liguerions
dans l'unique intention de veiller au bien général et à la sécurité de
chacun.

--À merveille, mais, du moment que la société est secrète, elle est
nuisible et ne peut dès lors qu'engendrer le mal.

--Pourquoi donc? On dirait en vérité que le «Tugendbund» qui a sauvé
l'Europe (on n'osait pas encore, à cette époque, en faire honneur à la
Russie) a fait naître le mal? N'est-il pas au contraire l'alliance de la
vertu, de l'amour, de l'assistance mutuelle, la mise en action, en un
mot, des paroles de Jésus-Christ sur la croix?»

Natacha, qui était entrée dans le cabinet pendant la discussion,
rayonnait de joie en contemplant le visage ému de son mari, sans écouter
ses paroles qu'elle connaissait par avance, comme tout ce qui sortait de
l'âme de Pierre. Et le petit Nicolas, dont le cou fluet émergeait de son
col rabattu, et à qui personne ne faisait plus attention, était aussi
heureux qu'elle. Chaque parole de Pierre enflammait son coeur, et, sans
s'en apercevoir, il brisait et tordait les plumes et la cire à cacheter
rangées sur le bureau de son oncle.

«Allons donc, mon cher, le «Tugendbund» est bon pour les mangeurs de
saucisses; quant à moi, je ne le comprends pas, s'écria Denissow d'une
voix haute et ferme. Tout va à la diable, c'est vrai! mais le
«Tugendbund» n'est pas de ma compétence! Vous êtes mécontent? Eh bien,
va alors pour une révolte[41], c'est autre chose, et là je suis votre
homme!!!»

Pierre et Natacha sourirent, mais Rostow, sérieusement fâché, essaya de
prouver qu'il n'y avait aucun danger à prévoir, et que l'imagination de
Pierre était seule coupable. Pierre défendit sa thèse avec chaleur, et
son intelligence, plus développée, et plus fertile en arguments que
celle de son adversaire, accula ce dernier au pied du mur; sa mauvaise
humeur s'en accrut d'autant plus qu'il entendait dans le fond de son âme
une voix secrète qui lui disait que, malgré tous les raisonnements
imaginables, son opinion seule était juste et vraie.

«Voici ce que je te dirai, s'écria-t-il en se levant et en jetant avec
brusquerie sa pipe dans un coin: selon toi, tout va à la diable, et tu
nous prédis une catastrophe; je ne crois ni à l'un ni à l'autre, quoique
je ne puisse pas te donner des preuves, mais, lorsque tu me dis que le
serment est une chose de convention, ma réponse est toute prête.... Tu
es mon meilleur ami, n'est-ce pas? Eh bien, si tu formais une société
secrète, si tu te mettais à agir contre le gouvernement, et
qu'Araktchéïew m'ordonnât de faire marcher contre vous un escadron et de
frapper, je n'hésiterais pas une seconde, je marcherais et je
frapperais.... Et maintenant tu peux raisonner comme il te plaira!»

Un silence embarrassant suivit cette sortie. Natacha fut la première à
le rompre, en se mettant à défendre son mari, et en prenant son frère à
partie: tout inhabile et faible que fut son intervention, elle atteignit
cependant son but, en rétablissant la discussion sur un ton amical.

Au moment où l'on se leva pour aller souper, le petit Nicolas s'approcha
de Pierre.

«Oncle Pierre, balbutia-t-il, pâle d'émotion et les yeux brillants,
Vous... vous ne.... Si papa eût été vivant, aurait-il partagé votre
opinion?»

Pierre le regarda, et comprit à quel travail compliqué, pénible et
étrange avait dû se livrer, pendant leur entretien, le cerveau de ce
garçon, et, se souvenant de ce qui s'était dit, il regretta de l'avoir
eu pour auditeur.

«Je le crois,» lui répondit-il à contre-coeur, et il sortit.

Le petit Nicolas s'approcha tout pensif du bureau et devint pourpre
d'émotion: il venait d'apercevoir les dégâts dont il s'était rendu
coupable.

«Mon oncle, pardonnez-moi, je ne l'ai pas fait exprès, s'écria-t-il en
s'adressant à Rostow et en lui indiquant les débris des plumes et des
bâtons de cire à cacheter.

--C'est bon, c'est bon! dit Rostow en maîtrisant à grand'peine sa
colère. Tu n'aurais pas dû rester là, ce n'était pas ta place!» Et,
jetant vivement les débris sous la table, il suivit Pierre.

Pendant le souper, il ne fut plus question de politique et de sociétés
secrètes; les souvenirs de l'année 1812, ce sujet favori de Rostow,
firent tous les frais de la conversation, et Denissow et Pierre y
prirent une part si cordiale et si animée que, lorsqu'ils se séparèrent,
ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde.

«J'aurais voulu, dit Rostow à sa femme, lorsqu'ils se trouvèrent seuls
dans leur chambre, que tu eusses assisté à notre discussion de tantôt
avec Pierre; ils ont organisé quelque chose là-bas à Pétersbourg, et il
tient à toute force à me persuader que le devoir de tout honnête homme
consiste à agir contre le gouvernement, tandis que le serment et le
devoir.... Ils sont tombés sur moi, Denissow aussi bien que Natacha.
Celle-là est, ma foi, très amusante, elle mène son mari tambour battant,
mais, aussitôt qu'il y a discussion, elle n'a plus ni idées ni
expressions à elle, et c'est toujours Pierre qui parle par sa bouche.
Lorsque je lui ai dit que je plaçais le serment et le devoir au-dessus
de tout, elle a essayé de me prouver que j'avais tort. Que lui aurais-tu
répondu?

--Tu as complètement raison, à mon avis, et je le lui ai déjà dit.
Pierre soutient que tous souffrent et se dépravent, et que notre devoir
est de porter secours au prochain.... C'est vrai, sans doute, mais il
oublie que nous avons d'autres devoirs qui nous sont imposés par Dieu
lui-même, et qui nous touchent de plus près. Nous pouvons sacrifier nos
personnes, si telle est notre envie, mais certainement pas nos enfants.

--C'est précisément ce que je lui ai dit, s'écria Rostow, persuadé que
cela s'était passé ainsi.... Mais Pierre revenait toujours à l'amour
pour le prochain et au christianisme... et le petit Nicolas l'écoutait
avec transport...

--Cet enfant me cause de vives inquiétudes, dit la comtesse Marie: il
n'est pas comme les autres, et je crains toujours de l'oublier en ne
m'occupant que des miens; il est seul, lui, et trop seul avec ses
pensées!

--Tu n'as, je crois, rien à te reprocher à ce sujet; tu es pour lui
comme la plus tendre des mères, et j'en suis heureux, car c'est un
charmant enfant.... Quelle franchise! Jamais un mensonge! Charmant
enfant! répéta Rostow, qui n'avait pas pour le petit Nicolas une
affection des plus vives, mais qui, justement à cause de cela, ne
manquait jamais d'en faire l'éloge toutes les fois que l'occasion s'en
présentait.

--Tu as beau dire, je sens que je ne suis pas une mère pour lui, et cela
me tourmente, reprit la comtesse Marie en soupirant. La solitude ne lui
vaut rien, la société lui serait nécessaire.

--Eh bien, il en verra bientôt, puisque je dois le mener l'été prochain
à Pétersbourg,» répondit Rostow.

En attendant, à l'étage inférieur de la maison, le jeune Nicolas dormait
d'un sommeil agité. Une veilleuse, car jamais on n'était parvenu à
l'habituer à l'obscurité, répandait sa faible lueur dans la chambre.
Réveillé tout à coup en sursaut, mouillé d'une sueur froide, il se
dressa sur son lit, et ses yeux démesurément ouverts regardèrent droit
devant lui. Un cauchemar effrayant le poursuivait: il se voyait avec
l'oncle Pierre, coiffés tous deux de casques semblables à ceux des
grands hommes de Plutarque; une nombreuse armée les suivait, et cette
armée se composait d'une multitude de fils blancs et ténus, comme ces
toiles d'araignées qui voltigent et se balancent dans les airs en
automne, et que Dessalles appelait les «fils de la Vierge». La Gloire,
dont le corps était également formé de ce tissu aérien, mais un peu plus
serré marchait en avant. L'oncle Pierre et lui, se laissant glisser,
heureux et légers, se rapprochaient de plus en plus du but, lorsque tout
à coup les fils qui les entraînaient se détendent et s'enchevêtrent....
Ils se sentent horriblement oppressés... et l'oncle Nicolas Rostow
apparaît à leurs yeux, menaçant et terrible.... «C'est vous qui avez
fait cela leur dit-il en leur montrant les débris des plumes et de la
cire à cacheter. Je vous aimais, mais Araktchéïew m'a donné un ordre, et
je tuerai le premier qui s'avancera! Oui, je le ferai!» Le petit Nicolas
se tourne du côté de Pierre, mais Pierre n'y est plus.... C'est son
père, le prince André! Il n'a, il est vrai, aucune forme précise, mais
c'est bien lui, il le sent à la violence de son amour, qui lui enlève
toute sa force.... Son père le caresse et le plaint, mais l'oncle Rostow
avance toujours.... Une folle terreur le saisit et il se réveille glacé
d'épouvante.... «Mon père,» se dit-il, «mon père m'a caressé...! C'est
bien Lui qui est venu, et il m'a approuvé, ainsi que l'oncle Pierre!...
Quoi qu'ils disent, je «le» ferai. Mucius Scévola s'est bien brûlé la
main? Pourquoi ne ferais-je pas de même un jour?... Ils tiennent à ce
que je m'instruise?... Soit. Je m'instruirai, mais un jour viendra où je
cesserai d'apprendre, et c'est alors que je «le» ferai!... Je ne demande
qu'une chose au bon Dieu, c'est qu'il y ait en moi ce qu'il y avait dans
les grands hommes de Plutarque! Je ferai mieux encore; on le saura, on
m'aimera, on parlera avec éloges de moi, et...» Des sanglots lui
serrèrent la poitrine, et il fondit en larmes.

«Êtes-vous souffrant? lui demanda Dessalles, que ses pleurs avaient
subitement réveillé.

--Non, répondit vivement l'enfant en reposant sa tête sur l'oreiller....
Comme il est bon, lui aussi, et comme je l'aime! murmura-t-il... et
l'oncle Pierre, quelle perfection!... Et mon père! Oui, je le ferai!...
Lui-même m'aurait approuvé!...»


FIN

NOTES:

[1] Borodino.
[2] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[3] Mot à mot: «Notre Monsieur». _(Note du traducteur.)_
[4] Une verste vaut 1 kilomètre 066. _(Note du traducteur.)_
[5] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[6] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[7] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[8] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[9] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[10] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[11] Je suis par naissance Tartare, Je voulus devenir Romain: Les
Français m'appellent barbare, Et les Russes, George Dandin.
[12] En français dans le texte. (_Note du Trad_.)
[13] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[14] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[15] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[16] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[17] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[18] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[19] Nom donné en Russie au quartier des boutiques. _(Note du
traducteur.)_
[20] En français dans le texte. M. Thiers applique ce terme de
«misérables» aux forçats. Voir, pour le complément de sa phrase, t. XIV
page 373. _(Note du traducteur.)_
[21] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[22] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[23] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[24] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[25] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[26] Espèce de pain. _(Note du traducteur.)_
[27] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[28] Danse populaire. _(Note du traducteur.)_
[29] Voir, pour compléter la phrase de M. Thiers, t. XIV, p. 392. _(Note
du traducteur.)_
[30] Voir la note de M. Thiers, t. XIV, p. 415. _(Note du traducteur.)_
[31] Mot à mot: «L'accord est cousin germain de l'affaire.» _(Note du
traducteur.)_
[32] Bonnet fourré en peau de mouton.
[33] Capitaine de cosaques. _(Note du traducteur.)_
[34] Tireur.
[35] Cent coups de bâton.
[36] Vêtement tatare.
[37] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[38] En français dans le texte. _(Note du traducteur.)_
[39] Malgré le talent hors ligne déployé par l'auteur dans l'exposé
philosophique de la première partie de cet épilogue, nous avons cru
pouvoir l'omettre dans notre traduction, sans inconvénient pour la
marche et la clarté du récit (_Note du traducteur._)
[40] Domestiques serfs attachés à la maison d'un seigneur. _(Note du
traducteur.)_
[41] En employant le mot russe: «bount» (révolte) en opposition au
«Tugendbund» allemand, Denissow fait un jeu de mots complètement
intraduisible. _(Note du traducteur.)_





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La guerre et la paix, Tome III" ***

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