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Title: Le bachelier
Author: Vallès, Jules, 1832-1885
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Jules Vallès

(1832-1885)

LE BACHELIER

(1879)



Table des matières

DÉDICACE
1 En route
2 Matoussaint?
3 Hôtel Lisbonne
4 L'avenir
5 L'habit vert
6 La politique
7 Les écoles
8 La revanche
9 La maison Renoul
10 Mes colères
11 Le comité des jeunes
12 2 Décembre
13 Après la défaite
14 Désespoir
15 Legrand
16 Paris
17 Les camarades
18 Le garni
19 La pension Entêtard
20 Ba be bi bo bu
21 Préceptorat. Chausson
22 L'épingle
23 High life
24 Le Christ au saucisson
25 Mazas
26 Journaliste
27 Hasards de la fourchette
28 À marier
29 Monsieur, Monsieur Bonardel
30 Sous l'Odéon
31 Le duel
32 Agonie
33 Je me rends



DÉDICACE

À CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORT DE FAIM

JE DÉDIE CE LIVRE.
Jules VALLÈS.



1
En route

J'ai de l'éducation.

«Vous voilà armé pour la lutte--a fait mon professeur en me
disant adieu.--Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans
la carrière.»

Quelle carrière?

Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est venu
lui rendre visite, lui a raconté qu'un de leurs condisciples
d'autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait été
trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d'une carrière de
pierre, où il s'était jeté après être resté trois jours sans pain.

Ce n'est pas dans cette carrière qu'il faut entrer; je ne pense
pas; il ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas.

Entrer dans la carrière veut dire: s'avancer dans le chemin de la
vie; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.

_Comme Hercule dans le carrefour._ Je n'ai pas oublié ma
mythologie. Allons! c'est déjà quelque chose.

Pendant qu'on attelait les chevaux, le proviseur est arrivé pour
me serrer la main comme à un de ses plus chers _alumni_. Il a dit
_alumni_.

Troublé par l'idée du départ, je n'ai pas compris tout de suite.
M. Ribal, le professeur de troisième, m'a poussé le coude.

«_Alumn-us, alumn-i»_, m'a-t-il soufflé tout bas en appuyant sur
le génitif et en ayant l'air de remettre la boucle de son
pantalon.

«J'y suis! _Alumnus_.... cela veut dire «élève», c'est vrai.»

Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le proviseur; il
me donne du latin, je lui rends du grec:

«[texte en grec] (ce qui veut dire: merci, mon cher maître).»

Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi; trois ou quatre
personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.

Le proviseur (_impavidum ferient ruinae_) reprend le premier son
équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds
de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon
éducation.

«Avec ce bagage-là, mon ami...»

Le facteur croit qu'il s'agit de mes malles.

«Vous avez des colis?»

Je n'ai qu'une petite malle, mais j'ai mon éducation.


Me voilà parti.

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâiller,
crier comme l'idée m'en viendra.

Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon
silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de parents
m'ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me relevant pour me
fouetter de temps en temps.

Je n'ose y croire! j'ai peur que la voiture ne s'arrête, que mon
père ou ma mère ne remonte et qu'on ne me reconduise dans le
berceau. J'ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de
langues mortes n'arrive s'installer auprès de moi comme un
gendarme.

Mais non, il n'y a qu'un gendarme sur l'impériale, et il a des
buffleteries couleur d'omelette, des épaulettes en fromage, un
chapeau à la Napoléon.

Ces gendarmes-là n'arrêtent que les assassins; ou, quand ils
arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n'est pas un crime de
se défendre. On a le droit de les tuer comme à Farreyrolles! On
vous guillotinera après; mais vous êtes moins déshonoré avec votre
tête coupée que si vous aviez fait tomber votre père contre un
meuble, en le repoussant pour éviter qu'il ne vous assomme.


Je suis LIBRE! LIBRE! LIBRE!...

Il me semble que ma poitrine s'élargit et qu'une moutarde
d'orgueil me monte au nez... J'ai des fourmis dans les jambes et
du soleil plein le cerveau.

Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh! ma mère trouverait que j'ai
l'air noué ou bossu, que mon oeil est hagard, que mon pantalon est
relevé, mon gilet défait, mes boutons partis--C'est vrai, ma
main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma
poitrine; je sens mon coeur battre là-dedans à grands coups, et
j'ai souvent comparé ces battements d'alors au saut que fait, dans
un ventre de femme, l'enfant qui va naître...

Peu à peu cependant l'exaltation s'affaisse, mes nerfs se
détendent, et il me reste comme la fatigue d'un lendemain
d'ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans
le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la
face du soleil.

L'horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité, la
campagne qui s'étend muette et vide, cet espace et cette solitude
m'emplissent peu à peu d'une poignante émotion...


Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le
chemin de fer[1]; mais je me sens pris d'une espèce de peur
religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la
locomotive, et où court ma vie... Et moi, le fier, moi, le brave,
je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.

Justement le gendarme me regarde--du courage. Je fais l'enrhumé
pour expliquer l'humidité de mes yeux et j'éternue pour cacher que
j'allais sangloter.

Cela m'arrivera plus d'une fois.

Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque de
l'insouciance et de la perruque de l'ironie...


J'ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse,
au rire engageant, qui m'a mis à l'aise en salant les mots et en
me caressant de ses grands yeux bleus.

Mais à un moment d'arrêt, elle a étendu la main vers une
bouquetière; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

J'ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis pas
assez riche pour acheter des roses!

J'ai juste vingt-quatre sous dans ma poche: vingt sous en argent
et quatre sous en sous... mais je dois toucher quarante francs en
arrivant à Paris.

C'est toute une histoire.


Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l'argent à M. Andrez,
de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un M. Chalumeau, de
Saint-Nazaire; il y a encore un autre paroissien dans l'affaire;
mais il résulte de toutes ces explications que c'est au bureau des
Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la
somme de quarante francs.

D'ici là, vingt-quatre sous!

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix
de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme
du citron, et les cheveux comme du bitume.

Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me rend
malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par
qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi; quand les
gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre
et dont je boucherais l'ironie à coups de poing, j'ai des peurs
d'enfant et des embarras de jeune fille.

Ma brave femme de mère m'a si souvent dit que j'étais laid à
partir du nez et que j'étais empoté et maladroit (je ne savais pas
même faire des 8 en arrosant), que j'ai la défiance de moi-même
vis-à-vis de quiconque n'est pas homme de collège, professeur ou
copain.

Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne suis sûr
que de mon courage.


J'ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne
toucherai pas à mes vingt-quatre sous.

La soif m'ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, et
derrière les voyageurs, j'ai tiré à moi une carafe, j'ai rempli
mon gobelet de cuir. Je l'achetai au temps où je voulais être
marin, aventurier, découvreur d'îles.

Il me faut bien de l'énergie pour sauter au cou de cette carafe et
voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui
tendent la main vers une écuelle, aux portes des villages.

Je m'étrangle à boire, mon coeur s'étrangle aussi. Il y a là un
geste qui m'humilie.


Paris, 5 heures du matin.


Nous sommes arrivés.

Quel silence! tout paraît pâle sous la lueur triste du matin et il
y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C'est
mélancolique comme l'abandon: il fait le froid de l'aurore, et la
dernière étoile clignote bêtement dans le bleu fade du ciel.

Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage
abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits
rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec
leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

Et le personnage aux quarante francs? l'ami de M. Andrez?

J'accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le plus _bon
enfant_, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet,--
c'est le nom qui est sur l'enveloppe.

«M. Truchet? son bureau est là, mais il est parti hier pour
Orléans.

--Parti!... Est-ce qu'il doit revenir ce soir?

--Pas avant quelques jours; il y a eu sur la ligne un vol commis
par un postillon, et il a été chargé d'aller suivre l'affaire.»

M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle! Elle devait
prévoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu'il y a
des postillons qui volent, elle devait m'éviter de me trouver seul
avec une pièce d'un franc sur le pavé d'une ville où j'ai été
enfermé comme écolier, rien de plus.

«Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient? fait un
employé.

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous la faire enlever? Nous allons placer d'autres
bagages dans le bureau.»

La prendre! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîner à
travers la ville... je tomberais au bout d'une heure. Oh! il me
vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un
couteau ébréché fouillait dedans...

«Allons, la malle! voyons!»

C'est l'employé qui revient à la charge, poussant mon colis vers
moi, d'un geste embêté et furieux.

«Monsieur, dis-je d'une voix tremblante... J'ai pour M. Truchet...
une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de
Nantes...»

L'homme se radoucit.

«M. Andrez?... Connais! Et alors c'est d'un endroit où aller loger
que vous avez besoin?... Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus, pas
cher.»

Il a dit «pas cher» d'un air trop bon. Il voit le fond de ma
bourse, je sens cela!

«Pour trente sous, vous aurez une chambre.»

Trente sous!

Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l'anse.

Mais une idée me vient.

«Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici? je viendrais la
reprendre plus tard?

--Vous pouvez... Je vais vous la pousser dans ce coin... Fichtre!
on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant
l'adresse. J'espère que vous avez pris vos précautions.»

C'est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage:


Cette malle, souvenir
de famille, appartient à
VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la
Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au
collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,
pour Paris, par la dili-
gence Laffitte et Gail-
lard, dans la Rotonde,
place du coin. La ren-
voyer, en cas d'acci-
dent, à Nantes (Loire-
Inférieure), à l'adresse
de M. Vingtras, père,
quai de Richebourg, 2,
au second, dans la mai-
son de Monsieur Jean
Paussier, dit «Gros
Ventouse».
_Veillez sur elle!_


C'est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix de
village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds, et moi je
balbutie un mensonge:

«C'est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes
femmes de village...»

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l'épitaphe
à une vieille paysanne.

«Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l'air par-derrière, je
vois ça,» dit le facteur d'un air bon enfant.

S'il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui
était la coiffure aimée de ma mère!... ma mère que je viens de
renier...

Enfin, on a remisé la malle.--Je salue, tourne le bouton et m'en
vais.


Me voilà dans Paris.

C'est ainsi que j'y entre.

Je débute bien! Que sera ma vie commencée sous une pareille
étoile?

Je sors de la cour; je vais devant moi... Des voitures de bouchers
passent au galop; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit
en province que c'est parce qu'on leur fait boire du sang); la
ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pavé; des
ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils
roulés dans leur blouse; quelques boutiques ouvrent l'oeil, des
sacristains paraissent sur les escaliers des églises, avec de
grosses clefs à la main; des redingotes se montrent.

Paris s'éveille.

Paris est éveillé.

J'ai attendu huit heures en traînant dans les rues.



2
Matoussaint?

Que faire?

Je n'ai qu'une ressource, aller trouver Matoussaint, l'ancien
camarade qui restait rue de l'Arbre-Sec. S'il est là, je suis
sauvé.

Il n'y est pas!

Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l'on ne sait pas
où il est allé.

On l'a vu partir avec des poètes, me dit le concierge... des gens
qui avaient des cheveux jusque-là.

«C'est bien des poètes, n'est-ce pas? et puis pas très bien mis;
des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tête.»

Oh! oui, ce sont des poètes, probablement!


Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce
d'une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

N'avait-elle pas aussi, à ce que m'a confié Matoussaint, un oncle
_qui avait pris la Bastille?_ Il avait gardé un culte pour la
place et il était toujours au _mannezingue_[2] du coin, d'où il
partait tous les soirs soûl comme la bourrique de Robespierre, en
insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans
son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

Hélas! le marchand de vin est démoli. C'est tombé sous la pioche,
et je ne vois qu'un tireur de cartes qui m'offre de me dire ma
bonne aventure.

«Combien?

--Deux sous, le petit jeu.»


Je tire une carte--par superstition--pour avoir mon horoscope,
pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en
font autant.

Au bout de cinq minutes, l'homme nous racole, une bonne, deux
maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mène un
sergent, jusqu'au mastroquet voisin. Là, nous regardant d'un air
de dégoût:

«_L'as de coeur!_

--C'est moi qui ai l'as de coeur.


--Monsieur, me dit le sorcier en m'attirant à lui, voulez-vous le
grand ou le petit jeu?»

Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le suicide,
l'hôpital, la poésie, rien que des malheurs; je demande le grand.

«Quinze centimes en plus.»

Je donne mes vingt-cinq centimes.

«Payez-vous un verre de vin?»

Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une chopine,
j'irais de la chopine, je roulerais même jusqu'au litre.

On apporte des verres.

«À la vôtre!»

Il boit, s'essuie les lèvres, renfonce son chapeau et commence:

«Vous avez l'air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure ne plaît
pas à tout le monde; une personne qui vous veut du mal se trouvera
sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront
empêchés, mais vous triompherez de tous ces obstacles à l'aide
d'une troisième personne qui arrivera au moment où vous vous y
attendrez le moins. Il faudrait pour connaître son nom, regarder
dans le _jeu des sorciers._ C'est cinq sous pour tout savoir.»

L'homme se dépêche de m'expédier.

«Vous tirerez le diable par la queue jusqu'à quarante ans; alors,
vous songerez à vous marier, mais il sera trop tard: celle qui
vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l'on vous
renverra de la famille.»

Il me pousse dans le corridor et appelle le _dix de trèfle._


Il n'y a plus qu'à aller du côté de l'amoureuse à Matoussaint.

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom.
Matoussaint l'avait baptisée _Torchonette._


Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et
cherchant les fruitières: il y en a deux ou trois. Je me plante
devant les choux et les salades en regardant passer les femmes;
toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des
grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme
quelqu'un qui pense à des choses vilaines... je dois tout à fait
ressembler à un singe.

Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire:

«Avez-vous une nièce qui s'appelle Torchonette et qui aimait
M. Matoussaint? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les jours
à la Bastille?»

Je ne puis qu'attendre, continuer à marcher en me traînant devant
les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

J'ai eu cette bêtise, j'ai eu ce courage, comptant sur le hasard,
et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents
de ville; mon attitude était louche, ma rôderie monotone,
inquiétante.

Il y avait justement une boutique d'horloger et des montres à la
vitrine voisine. Si dans la soirée on s'était aperçu d'un vol dans
le quartier, on m'aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris
l'empreinte des serrures. J'étais arrêté et probablement condamné.


À l'heure du déjeuner, j'ai eu vingt alertes, croyant vingt fois
reconnaître l'amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire
les filles sur la porte de l'atelier ou de la crémerie.

«Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le monde?»

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge
jusqu'aux oreilles.

Je m'enfuyais dans le voisinage, j'enfilais des ruelles sales qui
sentaient mauvais; où des femmes à figures violettes, à robes
lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient
par la manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me
débattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant
de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

Il y en a qui m'ont pris pour un mouchard.

«_C'en est un_, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.

--Il est trop jeune.

--Va donc! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la Mobile,
n'est-il pas de la _rousse_ maintenant?»

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l'ordure à la bouche des
égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il
montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de
vase et de graisse qui me prenait au coeur.

J'avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m'avait
saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de plomb
fondu.

Je quittai mon poste d'observation pour courir où il y avait plus
d'air et j'allai m'affaisser sur un banc du boulevard, d'où je
regardai couler la foule.

J'arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous
connaissent. Ici les gens roulent par centaines: j'aurais pu
mourir sans être remarqué d'un passant!

Ce n'était même plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire
d'où je sortais.

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse; c'était le
sang de Paris qui courait au coeur et j'étais perdu dans ce
tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une place.


J'ai faim!

Faut-il entamer les sous qui me restent?

Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé
Matoussaint? Où coucherai-je ce soir?

Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse; j'ai
des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons
chauds.

Allons! le sort en est jeté!

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou où je
mords comme un chien.

Chez le marchand de vin du coin, je demande un _canon de la
bouteille._

Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de
sang!

J'en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur agrandi.
Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais éprouvé
sensation si vive sous le ciel!

J'avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu'à la
cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller
les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon
retour. Oui, cette lâcheté m'était passée par la tête, sous le
poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de
ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le
torrent d'hommes qui roule!

Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval
s'est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hueho!
Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon.
Il m'écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas!--
et la charrette se relève.

Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage
de ne pas lâcher quand je croyais que j'allais être tué sur place
sans bruit, sans gloire, je ne puis l'écrire et quand à côté de
moi ensuite on eut l'air de croire que c'était mon coup d'épaule
qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie
et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais étouffer d'orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'après-midi.

J'ai les pieds qui pèlent, je n'ai pas aperçu Torchonette chez les
fruitières.

Que devenir?

Dans l'une des ruelles que j'ai traversées tout à l'heure, j'ai vu
un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j'aille là, avec
ces filles, au milieu des souteneurs et des filous? Il y avait une
odeur de vice et de crime! Il le faudra bien.

Et demain? Demain, je serai en état de vagabondage.


Encore un verre de vin!

C'est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus!


«Un _autre_ canon de la bouteille», dis-je au marchand d'un air
crâne, comme s'il devait me prendre pour un viveur enragé parce
que je _redoublais_ au bout d'une halte d'une heure; comme s'il
pouvait me reconnaître seulement!

Je donne dix sous pour payer--une pièce blanche au lieu de
cuivre; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces
blanches.

«Cinquante centimes: Voilà six sous.» L'homme me rend la monnaie.

«Je n'ai pris qu'un verre.

--Vous avez dit: _Un autre..._

--Oui.... oui...»

Je n'ose m'expliquer, raconter que je faisais allusion au verre
d'avant; je ramasse ce qu'on me donne, en rougissant, et j'entends
le marchand de vin qui dit à sa femme:

«Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là!»

Je ne puis retrouver Matoussaint!

Si je frappais ailleurs?

Est-ce que Royanny n'est pas venu faire son droit? Il doit être en
première année, je vais filer vers l'École, je l'attendrai à la
porte des cours.

Allons! c'est entendu.

Je sais le chemin: c'est celui du Grand concours, au-dessus de la
Sorbonne.


M'y voici!

Je recommence pour les étudiants ce que j'ai fait pour les
fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent
ressembler à Royanny; je m'abats sur des vieillards à qui je fais
peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m'adresse à des
Royanny, qui n'en sont pas; j'ai l'air hagard, le geste fiévreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c'est mon paletot d'hiver que j'ai
gardé pour la nuit en diligence et que j'ai porté avec moi depuis
mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une tortue
sa carapace.

Le laisser aux Messageries c'était l'exposer à être égaré, volé.
Puis il y avait un grain de coquetterie; ma mère a dit souvent que
rien ne _faisait mieux_ qu'un pardessus sur le bras d'un homme,
que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n'avaient
pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne _du commun._

J'ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de
gentilhomme.

Ce pardessus est jaune--d'un jaune singulier, avec de gros
boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit
a l'air d'avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m'en suis pas aperçu,
dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il
fait sensation. On croit que je veux le vendre; les jeunes gens se
détournent avec horreur, mais les marchands d'habits approchent.

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins
qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un
prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une
peau malade et que je fusse un homme perdu.

Et il pèse, ce pardessus!

Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce
poids d'étoffe sur le bras, j'en suis arrivé à l'épuisement, à la
fringale, à l'ivrognerie!

J'ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et
j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mêle!

Pas de Matoussaint, pas de Royanny!

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J'ai produit
une émotion profonde, mais n'ai pas aperçu ceux que je cherchais.


Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s'éloignent,
les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers,
dans la cour,--moi et mon paletot jaune.

Le concierge m'a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse
porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de
curiosité; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans
cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de
plus d'un début douloureux, dans les conversations dont son
oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.

Je n'ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené
promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un
pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-là.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent,
ils se touchent--c'est fini!

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint,
je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue où est le
garni à six sous.

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m'a pas livré le
nom d'un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un
conseil.

Pourquoi n'ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave
homme? Poltron que je suis!

Ah! s'il sortait!...


Il sort.

Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui
demande donc?--Je ne sais, j'hésite et je m'embrouille; il
m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un
nommé Royanny et que l'École doit avoir son adresse, puisque
Royanny est étudiant en droit.

«Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul.»

Il rentre dans l'École avec moi et m'indique l'escalier.

M. Reboul m'ouvre lui-même--un homme blême, lent, l'air triste,
la peau des doigts grise.

«Que désirez-vous? Les bureaux sont fermés... Vous avez donc
quelqu'un avec vous?»

Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai planté là mon
paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me
repousse dans l'escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un
paralysé et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

«Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder
dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez
domestique et descendez dans la salle des inscriptions.»

Je fais comme si j'étais domestique. Je mets ma coiffure dans un
coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au
lieu d'un paletot jaune!

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l'on cherche à l'R.

Ro... Ro... Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en
place.


Je le remercie.

«Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-être
venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre
paletot!»



3
Hôtel Lisbonne

4, rue de Vaugirard... Hôtel Lisbonne? C'est au coin de la rue
Monsieur-le-Prince.


Je demande M. Royanny.

«Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous êtes de
Nantes, peut-être?...»

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et
d'affilée.

«Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai été au collège avec lui.

--Ah! vous avez été à Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?

--M. Matoussaint? oui.»

Je lui conte mon histoire. C'est justement après M. Matoussaint
que je cours depuis cinq heures du matin!...

«En voilà un qui est drôle, hein! Il demeure en haut, à côté de
M. Royanny--qui _répond_ pour lui, vous sentez bien--
Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pané... _ça écrit_.»

Les concierges m'ont l'air tous du même avis pour les écrivains.

«Et Matoussaint est chez lui?

--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dîner, allez! vous le
verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de
jardinier quand on sonnera la soupe.»

Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de
l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue
personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau
qui emporte un mouton dans les airs.


«C'est toi?...

--Matoussaint!

--Vingtras!»

Nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre et nous nous
tenons enlacés.


Nous sommes enlacés.

Je n'ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému,
et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui
se tâtent--lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint
l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les
traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades;
quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a
longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me
tient encore très serré.

À la fin, il me rend ma liberté: nous nous repeignons, et il me
demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses après Torchonette.

«Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se
nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.»--Et il m'emmène
devant mademoiselle Angelina.


«Je te présente un frère--un second frère, Vingtras, dont je
t'ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la
gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n'est-ce pas?

_«Notre avenir doit éclore_
_Au soleil de nos vingt ans._
_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

«Tous au refrain, hé, les autres!

_«Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!»_

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux
lèvres fines.

«Ah! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger
est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on
ne lui payait pas la dernière note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son
pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au
Condé_.»

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense à une
patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
Matoussaint se gratte le front.

«Tu vois, _frère_, la misère nous poursuit.»

_Frère?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai
jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre
appellation, du premier coup.

«Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques? Tu
dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.»

Je dépose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mépris.

«Et _ça_, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et
qu'on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
un voleur; _ça_, ça peut se mettre au clou.»

Angelina hausse les épaules jusqu'au plafond.

«On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu à cette
jaunisse?

--Non...»

Un «non» hypocrite.


Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui
bien des humiliations, mais j'étais habitué à lui comme à un
meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il était trop
lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m'a
empêché de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la
vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture
si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a été sur le dos de mon père,
le professeur, avant de m'être abandonné! Les élèves en ont ri,
mais c'était une gaieté d'enfants; ce n'était pas la brutalité
d'une vente au rabais, ni la mise à l'encan d'une vieille chose,
qui, toute ridicule qu'elle fût, avait son odeur de relique...

Cela n'a duré qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de
ces sensibilités-là, à l'entrée de la _carrière!_

«Pstt, pstt, ho! hé! marchand d'habits!»

Le marchand d'habits est monté et nous a donné quarante sous de la
relique.

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent
la gaieté dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce: il y a tout cela
dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: «Des côtelettes avec
beaucoup de cornichons», et, quand le garçon viendra avec la boîte
en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui
donnerai même trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire
des folies au péril de mon avenir.


Nous avons bien dîné, ma foi!

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon,
on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre
son café, et l'on a braillé, ri et chanté, jusqu'à ce qu'Angelina
ait dit qu'il était temps de chercher où me _coller_ pour la nuit.

La concierge à qui l'on a parlé de l'affaire Truchet me logerait
bien s'il y avait de la place, et me ferait crédit d'une
demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d'un
cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue
Dauphine, 6, près du café Conti.

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les
Riffault qu'elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle,
avant de s'établir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les
côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et
quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet
libre.


J'y arrive par une espèce d'échelle à marches pourries qui a pour
rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre
cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout
bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse
--poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton;--
l'air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

Matoussaint lui-même semble effrayé; il a failli se casser les
reins en descendant l'échelle.

«Tu es tombé?

--Non.»

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas à avouer qu'il est tombé,
et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre
un billet de parterre au collège; il disait que c'était _exprès._


JE SUIS CHEZ MOI!

Ce cabinet est misérable, mais je n'ouvrirai cette porte qu'à qui
il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai;
j'écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient
de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui
m'insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus
fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI!

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs...

JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour
arrêter ce hurlement d'animal...


Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

Je finis par m'étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
fêlés je regarde le ciel, je l'emplis de mes rêves, j'y loge mes
espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur--
comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon
cerveau d'évadé...

À la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habillé, comme
s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et
des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une
femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault à qui
l'on avait donné plein son tablier d'oeillets rouges, et qui,
voyant ma porte ouverte, m'a crié du bas de l'échelle: «Veux-tu un
oeillet, monsieur?»

Je l'ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

C'eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
j'aurais été moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais
les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains
d'auberge.

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire...

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel,
ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine
de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
réveillé à huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le
bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes
pensées et de mes rêves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne
savait que penser! «Qu'as-tu fait tout ce temps-là?

«Et tu n'as pas faim?

--Non.»

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle
m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni
de la gaieté, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaieté, et
l'appétit.

Mais Truchet est peut-être revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: «Allons voir Godeau!»

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le
postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux
Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a
quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
l'attendant.

On est allé voir si Truchet était de retour.

--Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas.
Mais on a mangé; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est
un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème
et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut
faire autre chose et l'estomac ne passe à la caisse qu'à des
heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a
fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi--et déjà je souffre de ce tapage en
l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur
dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu à des mendiants, sur notre
carré.


Enfin j'ai touché mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gardé six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me coûte
six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donné le reste à Angelina pour la _pot-bouille_.

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à _pot-bouille_ six
autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est
descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu'on veut
voir: _la Misère_, par M. Ferdinand Dugué.

On boit en route et Matoussaint est très _lancé._

Le rideau se lève.

Le héros (c'est l'acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la
scène.

Il hésite: «Faut-il vivre honnête ou assassiner? Sera-ce la vie
bourgeoise ou l'échafaud?»

Matoussaint crie: «L'échafaud! l'échafaud!»


Les quarante francs y ont passé.

On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une
minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à
partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais
j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.

Il n'est que huit heures.

La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force
d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.

Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le
café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois
clair devant moi, oh! très clair!

C'est la misère demain.

Matoussaint assure que ce n'est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère,
et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des
maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se
moquant des bourgeois?

Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné
même, pour bien dire.

Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son
pot-au-feu! Peut-être bien...


Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l'hôtel
Riffault, dans une chambre très propre. J'avais ajouté que j'avais
fait connaissance de gens qui pourraient m'être très utiles (!).

Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.--Ils
m'ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent
me donner l'adresse de tous les monts-de-piété du quartier.


Ma mère m'a répondu.

Il tombe de sa lettre un papier rouge. _Bon pour quarante francs_,
écrit en travers. C'est un mandat de poste!

Un mot joint au mandat:

«Ton père t'enverra quarante francs tous les mois.»

Quarante francs tous les mois!

Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père
Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.

Quarante francs!...

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à
la sauce, et même aller voir _la Misère_ à la Porte-Saint-Martin
avec quarante francs par mois!...

J'ai eu de l'émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.

J'avais peur qu'on me prît pour un faussaire.

Non! j'ai reçu huit belles pièces de cinq francs!...

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j'ai
fait des comptes.

J'ai établi mon bilan.


DÉPENSES
indispensables
fr. c.
CAPITAL
mensuel
fr. c.
Tabac
4 50
40 00
Journaux
1 50

Cabinet de lecture
3 00

Chandelle
1 50

Blanchissage
1 00

Savon de Marseille
0 20

Entretien (fil, aiguilles)
0 10

Chambre
6 00

Total:
17 80
17 80
_Reste:_

22 20



NOURRITURE


_À midi_


Demi-viande
0 20

Deux pains
0 10

_Le soir_


Demi-viande
0 20

Légumes
0 10

Deux pains
0 10


0 70

Total par jour


30 X 70 cent. = 21 fr.

21 00
Reste pour dépenses imprévues

1 20

Revoyons cela!

TABAC.--Trois sous à fumer par jour.

JOURNAUX.--_Le Peuple_, de Proudhon, tous les matins.

CABINET DE LECTURE.--Si je rayais cet article, ce ne serait pas
seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j'économiserais,
puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en
rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non! C'est là le
plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les
volumes défendus au collège, romans d'amour, poésies du peuple,
histoires de la Révolution! Je préférerais ne boire que de l'eau
et m'abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

BLANCHISSAGE.--Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous
les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la
diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère
et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à
mes faux cols; je voudrais qu'ils ne me fissent qu'une fois, mes
parents voudraient deux. Vingt sous pour _le fin_, ce n'est pas
trop.

ENTRETIEN.--Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou
d'aiguilles.

CHAMBRE.--C'est six francs.

NOURRITURE.--21 francs. C'est assez.

Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut
toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne
sait pas ce qui peut arriver.

J'étouffe de joie! j'ai besoin de boire de l'air et de fixer
Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte:
elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j'ai bien fait
d'ouvrir un compte pour le casuel!

Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits
tas, sur lesquels je pose une étiquette: _Tabac, savon de
Marseille, Entretien._

Il faut de l'ordre, pas de virements.


J'ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C'est lui qui a le
plus de pièces et de romans.

«Je veux un abonnement.

--C'est trois francs.

--Les voilà.

--Et cent sous pour le dépôt.»

Malheureux, je n'avais pas songé au dépôt!

J'ai dû balbutier, me retirer... Faut-il remonter chez moi et
prendre sur les autres tas?

J'entrerais là dans une voie trop périlleuse! Mieux vaut attendre
et tâcher d'amasser pour ce petit cautionnement.

Ces cent sous me firent bien faute! Je dus vivre sur mon propre
fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt,
avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que
j'eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes
plaisirs; j'économisais aussi sur la chandelle; mais je ne
pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce
premier capital.


4
L'avenir

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire?

Ce que je vais faire? Mais le journaliste, que j'ai connu avec
Matoussaint, n'est-il pas là, pour me présenter comme apprenti
dans l'imprimerie du journal où il écrivait?

Je cours chez lui.

Il me rit au nez.

«Vous, ouvrier!

--Mais oui! et cela ne m'empêchera pas de faire de la révolution
--au contraire! J'aurai mon pain cuit, et je pourrai parler,
écrire, agir comme il me plaira.

--Votre pain cuit? Quand donc? Il vous faudra d'abord être le
saute-ruisseau de tout l'atelier; à dix-sept ans, et en en
paraissant vingt! Vous êtes fou et le patron de l'imprimerie vous
le dira tout le premier! Mais c'est bien plus simple, tenez!
Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y!»


Nous y sommes allés.

Il avait raison! On n'a pas voulu croire que je parlais pour tout
de bon.

L'imprimeur m'a répondu:

«Il fallait venir à douze ans.

--Mais à douze ans, j'étais au bagne du collège! Je tournais la
roue du latin.

--Encore une raison pour que je ne vous prenne pas! Par ce temps
de révolution, nous n'aimons pas les déclassés qui sautent du
collège dans l'atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique
un caractère mal fait, ou qu'on a déjà commis des fautes... Je ne
dis point cela pour vous qui m'êtes recommandé par monsieur, et
qui m'avez l'air d'un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez
dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde.»

Là-dessus, il m'a salué et a disparu.

«Que vous disais-je? a crié le journaliste. Vous vous y prenez
trop tard, mon cher! Des moustaches, un diplôme!... Vous pouvez
devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non! Je
suis forcé de vous quitter. À bientôt.»

Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.

Eh bien non! je n'ai pas lâché prise encore! et dans ce quartier
d'imprimerie j'ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais
Torchonette.

J'ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau; dans
les escaliers, le nez contre les murs; il a fallu que deux patrons
imprimeurs m'entendissent!

Ils m'ont pris, l'un pour un mendiant qui visait à se faire offrir
cent sous; l'autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant
quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu!

Quel autre métier?--Celui de l'oncle menuisier, celui de Fabre
cordonnier? Je me suis gardé d'en rien dire au journaliste ni à
Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes
m'asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de
l'ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J'ai lié
connaissance, j'ai payé à boire, j'ai dérangé mon budget, crevé
mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois!

Tous m'ont découragé.


L'un d'eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les
cheveux gris, m'a écouté jusqu'au bout, et puis, avec un sourire
douloureux, m'a dit:

«Regardez-moi! Je suis vieux avant l'âge. Pourtant je n'ai jamais
été un ivrogne ni un fainéant. J'ai toujours travaillé, et j'en
suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre.
C'est mon fils qui m'aide. C'est lui qui m'a acheté ces souliers-là.
Il est marié, et je vole ses petits enfants.»

Il parlait si tristement qu'il m'en est venu des larmes.

«Essuyez ces yeux, mon garçon! Il ne s'agit pas de me plaindre,
mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être ouvrier!

«Commençant si tard, vous ne serez jamais qu'une mazette, et à
cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté
que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour
vous plaire avec les ignorants de l'atelier; vous ne leur plairiez
pas non plus! vous n'avez pas été gamin de Paris, et vous auriez
des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis: au bout de la
vie en blouse, c'est la vie en guenilles... Tous les ouvriers
finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs
fils...

--À moins qu'ils ne meurent à la Croix-Rousse!

--Avez-vous donc besoin d'être ouvrier pour courir vous faire
tuer à une barricade, si la vie vous pèse!... Allons! prenez votre
parti de la redingote pauvre, et faites ce que l'on fait, quand on
a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là.
Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les
professeurs dont vous parlez! Si vous tombez, bonsoir! Si vous
résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un
défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à
prendre! Ne soyez pas trop sage pour votre âge! Ne pensez pas
seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre _pain cuit_,
qui roulerait tous les samedis dans votre poche d'ouvrier... C'est
un peu d'égoïsme cela, camarade!... On ne doit pas songer tant à
son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le coeur!»

Il s'arrêta, il m'étreignit la main et partit.

Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il
le lendemain. Je ne l'ai pas revu.

C'est lui qui a décidé de ma vie!

C'est ce vieillard me montrant d'abord le pain de l'ouvrier sûr au
début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis
accusant ma jeunesse d'être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim;
c'est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d'un métier. Je
rentrai parmi les bacheliers pauvres.


.....................


J'ai été triste huit grands jours, mais c'est l'automne! Le
Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les
camarades sont si insouciants et si joyeux! Je laisse rire et
rêver mes dix-sept ans!

Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de
querelles à tout propos, de soupe à l'oignon et de vin de quatre
sous!


Le vin à quat' sous,
Le vin à quat' sous.


«Comme il est bon!» disait Matoussaint en faisant claquer sa
langue.

Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle de
chef de bande il faisait entrer l'insouciance du jeûne, comme des
punaises, et la foi dans les liquides bon marché.

Il n'était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous!

Comme j'ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue de la
Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur champ, et
qui était devenu notre café Procope; où l'on entendait tomber le
vin du goulot et partir les vers du coeur; où l'on ne songeait pas
plus au lendemain que si l'on avait eu des millions; où l'on se
faisait des chaînes de montre avec les perles du petit bleu
roulant sur le gilet; où, pour quatre sous, on avait de la santé,
de l'espoir et du bonheur à revendre. Oui, j'ai été bien heureux
devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides!

Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos
masques de bohèmes se dénouaient; nous redevenions _nous_, sans
chanter l'avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions
vers le passé.

À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d'heure
après, la chanson elle-même agonisait, et l'on causait--on
causait à demi-voix du pays!--On se mettait à deux ou trois pour
se rappeler les heures de collège et d'école, en échangeant le
souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants,
presque graves comme des hommes, on n'était pas poète, artiste ou
étudiant, on était _de son village._

C'était bon, ces retours du petit cabaret où l'on vendait du vin à
quatre sous.


Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un
muscat qu'on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la
langue et qu'on nous reprocha bien longtemps.

Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi. Boire du
muscat, c'était filouter, trahir!


Nous fûmes traîtres pour deux verres.

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n'y a plus à
avoir confiance en personne.


Voilà le seul _extra_, la seule folie, le seul luxe de ma vie de
Paris, depuis que j'y suis.

Il y a aussi l'achat d'un géranium et d'un rosier, puis d'une
motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois
que j'avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie--sans
voler (c'était assez du remords du muscat)--chaque fois,
j'allais au Quai aux fleurs _cueillir du souvenir_. Pour mes trois
sous j'emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l'odeur
du Puy ou de Farreyrolles; j'emportais cela en cachette, entre mon
coeur et ma main, comme si je devais être puni d'être vu! tant
j'avais envie--et besoin aussi--dans cette boue de Paris, de
me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première
jeunesse!


Un malheur!

Mon petit cabinet de l'hôtel Riffault m'a été pris un mois après
mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et
l'on a renversé mon échelle, profané ma retraite; on a fait un
grenier de ce qui avait été mon paradis d'arrivant... J'ai dû
partir, chercher ailleurs un asile.

Je n'ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent,
montent!

J'ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé
de chacune par l'odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je
voulais le calme dans le trou où j'allais me nicher. Je suis tombé
partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

Je n'ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre
donnait sur le grand air! J'étais bien seul et je voyais tout le
ciel; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais
passer pour rentrer: ce qui m'obligeait à revenir le soir avant
que l'estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec
les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur
flamme au moment où il fallait partir. C'était une véritable
souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon
logis, sortir de l'hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et
m'éreinter à battre le pavé jusqu'à ce que le café ouvrît l'oeil
et laissât tomber ses volets.

J'étais bien las de ma rôderie nocturne, et j'avais la tristesse
pesante et gelée de la fatigue. J'avais, en plus, à soutenir le
regard de la patronne qui m'avait attendu un peu, malgré tout--
qui attendait même ma _quinzaine _quelquefois!...

Elle avait l'air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé
et traînant la jambe, que je trouvais bien de l'argent pour passer
les nuits, que je ferais mieux d'en trouver pour payer ma chambre.

Elle avait l'habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si
je me permettais d'avoir des bouquets lorsque je restais à devoir
encore 4 ou 5 francs.

Son mari était malheureusement un brave homme.

Malheureusement! Oui, car je l'aurais battu s'il avait été comme
elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets
jetés dans les plombs.


Notre avenir doit éclore! etc., etc.


Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes
fleurs.


J'aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient
les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que
la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une
chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais
je ne me croyais pas le droit d'engager le nom de mon père pour
avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus!


Si petite qu'elle fût, j'ai pourtant partagé une de mes chambres
de dix francs.

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d'un ancien
cuirassier--qui _attendait de l'argent._ C'était sa profession;
il devait nous faire des avances à tous avec cet argent; il avait
promis à Matoussaint d'éditer son _Histoire de la Jeunesse_ à
laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.

«C'est écrit avec des balles», avait-il dit.

Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des
détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une
attaque de barricade en Juin trente-neuf.

Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au
hasard de notre fourchette.

Il manqua de logement à un moment--il lui en fallait un
cependant--pour _faire adresser l'argent._

«Tu comprends, c'est à toi de le prendre, m'a dit Matoussaint.
Royanny et les camarades ont tous des femmes... ils ne peuvent pas
faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j'ai Angelina. Mets-toi
à ma place.»

À sa place, non.--Angelina était trop maigre!


C'était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à
la communauté: je n'ai pas osé refuser.


Oh! quel supplice! Toujours ce grand cuirassier avec moi! Il a dit
au propriétaire qu'il était mon frère, pour expliquer notre
concubinage.

Que dirait ma mère chargée d'un autre fils?--accusée d'avoir un
enfant que mon père ne connaît pas!

Oui, c'est du concubinage! Ce cuirassier se mêle à mes pensées,
entre dans ma vie, m'empêche de dormir, si j'en ai envie, de
marcher si ça me prend; ses jambes tiennent toute la place! Il a
une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni
du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me
tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche... je me
suis levé plusieurs fois pour prendre l'air; j'avais envie de
l'assassiner!

Mais, un beau matin, je n'ai plus senti son grand cadavre près de
moi. Il était parti! parti en emportant mes bottines. J'ai dû
attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à _l'hôtel
Lisbonne_, j'avais l'air d'un pèlerin,--d'un jeune marin qui
avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en
bas de laine, à sainte Geneviève.


J'étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des
raisons!

D'abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je
reste celui qui ferait les plus longues courses et les
commissions.

«Toi, tu n'as pas une femme qui t'attend, toi! tu n'as que toi à
nourrir. Un homme, pourvu qu'il ait un pantalon! mais quand il
faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie! Va
chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à
cause de son épouse. Angelina en est jalouse... Et ci, et ça!»

Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes
sous étaient perdus pour la colonie! L'hôtel Lisbonne ne voudrait
pas d'un autre couple, il n'y avait pas de place: d'ailleurs le
propriétaire en avait assez. Puis je m'entendais jusqu'à présent à
peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le
monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.

La femme d'un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la
plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu'une
rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à
quelque plaisanterie et excitait des craintes.

«Mais qu'est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne
me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls,
nous parlions de ça, faute de mieux.

--Ça me fait peut-être quelque chose», dit-elle avec un sourire
et en baissant les yeux.

J'ai eu l'air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points
sur les i.

«Et Adolphe? Si Adolphe savait! ...

--Pourquoi voulez-vous qu'il sache, est-ce vous qui lui direz»,
et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du
lait--le cou de la Polonie! et de ses doigts doux comme de la
soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.

J'ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n'est pas
mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du
jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.

«Tiens, sais-tu pourquoi je t'aime! Je t'aime parce que tu aurais
fait un beau bouvier.»

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j'éprouvais à
l'écouter et à l'embrasser le plaisir que j'éprouvais à sentir
l'odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.


Je vais quelquefois au bal, je m'y bats toujours. Une fois lancé,
dès que je ne veille plus sur moi, j'arrive à la sauvagerie des
gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli,
je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve
une joie bestiale, j'entre dans le tas comme un ours fou de
raisin. C'est la revanche des écrasements paternels, de
l'emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de
toute la force de ma haine contre les roulées que j'ai reçues par
respect filial, contre les avanies que j'ai subies de disciples à
maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur
dans ces bals.

Au fond d'une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l'on
danse aussi et où Matoussaint m'a amené, j'ai laissé mon paletot,
ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui
j'ai voulu tenir tête. On m'avait appelé provincial et enfoncé mon
chapeau sur les yeux. Provincial, c'est que j'en avais l'air sans
doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c'était de la
honte dans la fureur! ce coup pour la honte, celui-ci pour la
fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s'en
mêlaient aussi, on s'était roulé dans la poussière!

On m'a battu pendant toute mon enfance, cela m'a durci la peau et
les os,--point le coeur, je ne pense pas! mais je trouve je ne
sais quelle joie féroce à m'aligner avec les fanfarons de vigueur.

À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie:

«Mais vous ne savez donc pas que j'ai dû me laisser rosser pendant
dix ans... que les commandements de Dieu et de l'Église le
voulaient... Je m'en serais bien moqué, mais si j'avais crié trop
fort, on aurait destitué papa... Allons, rangez-vous, que je le
corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l'échappé des
mains paternelles!... J'ai dix ans de colère dans les nerfs, du
sang de paysan dans les veines, l'instinct de révolte... Je ne
voudrais pas être méchant, mais j'ai à faire sortir les coups que
j'ai reçus... Ne me touchez pas! Prenez garde!... Laissez-moi,
vous dis-je! j'ai trop d'avantage sur vous!»


Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté,
avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup
de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

J'ai nommé Matoussaint le chef de notre clan--et, sans être
enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis
comme un séide. J'ai lu qu'il fallait _s'entendre_, être un
_cénacle. _Je l'ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j'ai
accepté le rôle de Porthos des _Mousquetaires_, presque le rôle de
Baptiste dans la _Vie de Bohème:_ parce que je suis nouveau, parce
que mon enfance n'a rien vu, parce que je me sens gauche et
ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier
évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.

J'ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande
guerre entre_ calicots_ et _étudiants_. Il paraît qu'il faut
tomber sur les _calicots_, que les calicots sont des bourgeois et
des _réac_,--et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et
je mets ma gloire à passer pour l'hercule de la bande.

Je ne fais rien: paresse dont je rends mon éducation responsable!
Il faut que je batte l'air de mes bras quelque temps encore, avant
de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête
trop calottée.

Je ne fais rien,--pardon! je gagne dix sous cinq fois par
semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J'ai ainsi, avec
mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par
semaine. Je ne dépense pas un radis de plus!



5
L'habit vert

Un camarade m'a conduit dans une crémerie où se trouve une fille
dont tout un cénacle est amoureux.

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je
n'ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette,
une impression pareille à celle que m'a donnée le froissement de
sa jupe. Puis elle me regarde d'un oeil si gai, avec un sourire
qui montre de si belles dents blanches!

Elle me regarde encore, toujours--avec une persistance qui
commence à me flatter.

Ai-je le charme, décidément? Elle rit.--Voilà qu'elle éclate!

«Pardon, monsieur, oh! je vous demande bien pardon; c'est que vous
avez l'air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune!»

Et elle repart d'un rire fou qui lui fait venir les larmes aux
yeux et serrer les genoux.

Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure
mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d'un empalé
qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers
frémissements... Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche,
une, deux,--sans oser les fixer sur rien ni sur personne... Il
me passe dans le cerveau l'idée que je suis un jeu de foire, où
l'on envoie des palets, une boule, et j'ai l'air de dire: Visez
dans le _mille_.


Enfin, la gaieté de la demoiselle s'est calmée, et elle vient me
retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un
moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.

«Vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas? C'était plus fort que
moi.»

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les
doigts dans les siens:

«Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver
que vous n'êtes pas fâché...»

Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour
indiquer mes intentions de marionnette indulgente; j'avance et
retire ma main, je fais «oui» avec ma tête--comme l'infâme Golo,
au théâtre des marionnettes, à la _Foire au pain d'épice._

C'est mon habit et mon gilet qui m'ont valu cela!

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes
ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.

Moi qui croyais que j'avais l'air très comme il faut avec ce
costume!

Le collet m'inquiétait bien un tantinet; il me semblait qu'il
montait beaucoup pour l'époque; le gilet me paraissait de quelques
doigts trop long; mais je me rappelais les théories du _cossu_ si
souvent exprimées par ma mère, et j'étais sorti, point faraud,
point fat, point avec l'intention d'humilier les autres, mais avec
la pointe d'orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé,
qui étrenne une jolie toilette.

C'est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous
où l'on ne se voit pas.

Si j'avais pu me voir!... Je n'ai pas mauvais goût, allons! Je
sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l'est pas! En attendant,
j'ai été ridicule jusqu'à la racine des cheveux.


J'ai envie d'aller me jeter à l'eau, de quitter la France!

Si c'était un homme qui s'était moqué de moi!... Je le
souffletterais... un duel!

Mais pas un de ceux qui étaient là ne m'a insulté. D'ailleurs,
comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n'ai pu rien
voir.

Je vais donc me jeter à l'eau ou quitter la France!

Me jeter à l'eau?... Disons plutôt adieu à la patrie!... Et
encore, non!

J'ai l'air de fuir la conscription, de me refuser à payer l'impôt
du sang! C'est mal.

Je m'endors là-dessus.

Je suis réveillé par le facteur.

«Une lettre, monsieur Vingtras!»


..........................


_En croirai-je mes yeux!_

Avec Matoussaint, j'ai tellement pris l'habitude de la solennité
qu'au lieu de dire: «Bah! est-ce possible!» je dis quelquefois:
_En croirai-je mes yeux!_


Voyons cette lettre!


«Hôtel des Quatre-Nations.


«Cher monsieur,

«Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse!... J'ai peur
de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous
m'aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu
là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.

«Faites-moi donc l'amitié, pour me montrer que vous ne me gardez
pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous
sommes seules avec maman. Il n'y a pas encore les pensionnaires,
et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez
ensuite avec nous, et c'est moi qui vous invite pour ma pénitence.

«ALEXANDRINE MOUTON.»


Elle a été charmante.


Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m'ait pas envoyé
cet habit vert et ce gilet jaune.

L'Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon coeur en
tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en
jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette.
C'est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle
du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et
des cerises à l'eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au
comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère
apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui
mène dans la chambre de la mère et de la fille--oh! cette
chambre! mais tais-toi, mon coeur...


Je l'aime!


Comment cela est-il venu? Je ne sais plus!

Je sais seulement que le soir de ce qu'elle appelait la
_pénitence_, où, pour se punir, elle voulait m'avoir à dîner, et
pour se punir davantage encore, me tenir près d'elle; je sais que
ce soir-là je n'essayai pas de jouer au poète, ni au _bohème_, ni
même au républicain (pardonnez, morts géants!); je n'essayai pas
d'avoir l'air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni
rien de ce qu'on essaye de paraître quand on est près d'une femme
et qu'on a dix-sept ans.

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air
bête, et de mon envie de me jeter à l'eau, remplacée par ma
résolution de quitter la France; je contai que ce n'était pas la
première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec
des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je_ la _fis
rire encore--mais pas si fort que l'autre fois--rire d'un rire
doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d'une petite
larme. Une de mes histoires d'enfance avait détaché cette perle de
ses yeux attendris.

«Oh! je m'en veux bien plus de ce que j'ai fait», dit-elle, et
elle prit ma main comme celle d'un enfant, et la serra.

Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là
avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les
coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.

À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire
nos lèvres; nos doigts se quittèrent, mais nos coeurs se
joignirent...

Je vins là tous les soirs; j'y vins prendre mon café, puis mes
repas; un matin, j'apportai ma malle! C'est elle qui le voulut.


Je passe à l'hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre
l'amour et la politique, entre la tête brune d'Alexandrine et le
buste de la Liberté.

La mère Mouton espère-t-elle que j'épouserai sa fille, le père
Mouton croit-il à mon avenir?...

Ils me font crédit. Ils m'ont même proposé à un Russe, qui est
leur locataire, comme professeur de français.

Ce Russe me donne trente francs par mois.--Je ne lui apprends
pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une
lettre tous les deux jours pour une actrice des _Délassements_
dont il est fou.

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.

J'ai soixante-dix francs!... J'en donne cinquante au père Mouton,
qui est content et paye encore la goutte. J'en garde vingt pour
mon blanchissage, mon tabac et mes folies! Sur ces vingt-là, il
faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à
mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et
sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait _à la
charité._

Je gagne ma vie, je suis aimé, et j'attends la Révolution.



6
La politique

J'aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le
sens--et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je
pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.

Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c'est la foi
politique, le feu républicain.


Nous sommes un noyau d'_avancés_. Nous ne nous entendons pas sur
tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.


«93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE
ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS!»


Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous
battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appelé Robespierre un pion
et Jean-Jacques un «pisse-froid».

«Pisse-froid» a failli me brouiller avec toute la bande.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à
_discuter ça_ plus tard, mais «pisse-froid» appliqué à Rousseau
était trop fort.

Que voulais-je dire par là? Quand on lance des mots pareils, il
faut les expliquer... Que signifiait «pisse-froid»?

Eh! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j'ai entendu toujours
appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n'étaient pas
francs du collier--qui avaient l'air sournois, _en dessous!_

_«_Alors, Jean-Jacques était _en dessous?»_

J'ai eu bien du mal à m'en tirer et j'ai dû faire quelques
excuses, j'ai dû retirer pisse-froid. Je l'ai fait à contrecoeur
et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est
pincé, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir
de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collège nous nous
adressions à eux dans nos devoirs.

Il sent le collège à plein nez.

Pisse-froid, oui, c'est bien ça!


Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

«Voltaire?» crie Matoussaint.

Il me lance à la tête les vers d'Hugo...


... Ce singe de génie!


Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant
encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des
grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire
gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au
diable, et s'en va blaguant tout...

«ALORS TU ES UN SCEPTIQUE??» dit Matoussaint, s'écartant de deux
pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

J'ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens _sceptique_
pour moi.

«Et tu te prétends révolutionnaire!...

--Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m'ennuie,
Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas
qu'on m'ennuie; si pour être révolutionnaire il faut s'embêter
d'abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez
mes parents.»


«Tu fais donc de la révolution pour t'amuser?» reprend Matoussaint
en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où
j'en suis tombé.


Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon
embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à
la fin quelque chose à répondre, me déclare qu'il sait «que j'ai
été plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui
traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le
drapeau de nos pères comme un jouet...

«Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves
pris quelquefois, dame!» et il rit d'un air de vainqueur
indulgent.

On trouve généralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux
sous.

Pas d'enthousiasme! Que dites-vous là?

À l'heure où la _Voix du peuple_ paraît, je vais frémissant la
détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand
de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais
d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant
que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à
travers les lignes flamboyer une baïonnette.

Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulève un pavé et vous verrez si je
ne réponds pas _présent_ à l'appel des barricadiers, si je ne vais
pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait
écrit: _Mourir en combattant!_

Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas
au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un
moinillon de la révolte, un petit esclave _perinde ac cadaver_[5]
de la Révolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion?
Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre? Je
subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au
refrain de la _Marseillaise..._

Ils trouvent à l'hôtel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en
veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.--J'ai peur
d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mêle à mon
enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir
l'insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent
aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de
canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce
que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place
est du côté où l'on criera: _Vive la République démocratique et
sociale! _De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a
suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait
saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que
le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont
affamés!...

Nous, de ce côté.

De l'autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la
routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants
gras!

J'ai assez des cruautés que j'ai vues, des bêtises auxquelles j'ai
assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que
le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à
coups de fusil... Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la
fièvre du bien et l'amour du combat!

L'hôtel Mouton a remplacé l'hôtel Lisbonne. L'hôtel Lisbonne est
mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au
marchand de vins _mastroquet_, et qui a pris pour lui toute la
maison.

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets
particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets
marengo et des filets aux truffes; les buissons d'écrevisses--
emblème du recul--fleurissent où hurlaient des hommes d'avant-garde!
Cette maison, où l'on cassait la coquille aux préjugés, a pris
pour enseigne: _À la renommée des escargots._

L'hôtel Lisbonne est mort.

Chacun est allé de son côté; Royanny a pris pour maîtresse la
fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans
le coin de la rue Madame.

Voilà ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs
d'antan! Du reste Royanny voulait être notaire; il n'était
échevelé que par complaisance, et se promettait bien d'être
chauve, au besoin,--ses examens une fois passés,--si cela lui
était utile pour avoir une étude achalandée.

Matoussaint, lui, s'est attaché au tombeau d'un philanthrope, d'un
homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa
famille veut élever une statue; elle a pensé qu'un livre, où
seraient les _anas_ de sa bonté, aiderait à consolider la gloire
du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller
dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a été chargé
de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, écumant
les_ bonnes actions_, les _traits de charité_ qui surnagent dans
la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu'on est
obligé de manger la soupe à tous les repas--par respect pour la
mémoire du philanthrope--ce qui lui fait venir du bedon.
Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup
d'étrangeté à sa physionomie.

Du reste, il est entré carrément _dans le pot du bonhomme_; il a
le vêtement arrondi des sages--comme en portent aussi les
baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers
lacés.

Je crois qu'Angelina l'a quitté et trompé. Il prétend qu'elle est
en villégiature chez une parente; mais cette parente-là a des
moustaches et un chapeau pointu, à ce qu'il paraît.

La coiffure nouvelle de Matoussaint _soupophore_ a semblé à
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.

«Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n'avait plus que des
gestes d'homme qui écume le pot-au-feu.»

Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur
de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attaché aux
idées avancées--de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a
pas sacrifiés, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col
blanc, large comme une assiette.


Il a fait connaissance d'un poète.

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et
l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais.
Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui
ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il
produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la
jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs
cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être
pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs,
le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est
grand homme, le _vates_ du cénacle.

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce
jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier
tiennent beaucoup de place et gênent sous la table--pendant le
dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de
réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de
petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut
accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il
en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint
appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller.
Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient
le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre
le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette
l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit
âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui
pétarade sur sa chaise.

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son
pays--ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce
Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier
est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait
rimer Tournus et Bacchus.

«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse»,
dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles
de Matoussaint.

Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces
à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui
sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le
peuple et la révolte.

Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers
sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On
boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours
après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de
trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a
empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.


Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut
la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous
puissions faire le tapage que nous faisons, les jours
d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la
_Marseillaise_--en basse d'abord--mais bientôt les voix
grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route,
Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la
soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

Il se vengea, a-t-on dit.

Des bruits ont couru qu'il était descendu en cachette à la cuisine
et avait déshonoré la soupe--déshonoré! comment? de quelle
façon?--Il ne s'en ouvrit jamais à personne; on sait seulement
que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la
famille du _Petit Gilet bleu_.


Collège de France.


Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le
quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les
jeudis, on monte vers le Collège de France.

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des
jésuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans
la rue Saint-Jacques.

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues
vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis; tout cerné de
bouquinistes misérables qu'on voit au fond de leur boutique noire,
éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.

Collège! c'est bien un collège, quoique les écoliers aient des
moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules
silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s'attend à
voir passer le proviseur causant avec l'économe, puis croisé par
l'aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l'appelaient, et
qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.

C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:

«Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y eût des
haricots avec des fleurs rouges?

--J'aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair
quelquefois!

--Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de pitié,
_Zoïle_ n'a pas encore été content de lui à sa dernière leçon?...»

Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y
avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait à
lui flanquer des gifles! Content!--Eh si! je suis content! Je
sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre.

L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas à moitié assommé un
réac qui disait juste comme moi--à cette différence près que,
lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux; moi, j'en
étais triste, parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé,
plus _terre à terre_.--Oui, Matoussaint--plus terre à terre.
Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre
que moi dans cette foule...

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne
comprennent pas.

On attend toujours pour applaudir.

Quand ce n'est pas tout indiqué par l'intonation ou le geste du
maître, deux grands garçons--un qui a de longs cheveux, un autre
qui n'en a pas--donnent le signal; pas seulement pour
l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le
rire mais pour le_ ricanement._

J'ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui
a produit un très mauvais effet: les voisins qui avaient ricané
d'après moi, _de confiance, _croyant que j'obéissais au signal du
_Chauve_ ou des _Longs cheveux_ m'en veulent beaucoup et me le
montrent.

Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument
adopté; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le
bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique
l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant
les autres.

Je pars après quelquefois!

Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me
compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui
semble se moquer du monde.

J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'être qu'un
écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à
pousser de petits cris.

«Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête,
cet animal-là!»

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?

J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait,
c'était clair et c'était chaud. Je partais quelquefois dans ma
chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d'un feu de
sarment.

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme,
qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il
m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à
la face. Mais souvent, bien souvent, il _tisonnait_ trop et
voulait faire trop d'étincelles: cela soulevait un nuage de
cendres.

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

À moi, il me semble que ce n'est pas honnête et que c'est
hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi
le maître. Ce n'est pas la peine de crier contre les jésuites.

Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu! Cette
face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile
comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur
d'argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l'air si
vivant!

Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins; il a
contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau; il
égratigne le ciel de sa main blanche.[6]

Les journaux s'en sont mêlés, on a reproduit des passages de
quelques leçons--passages à mine ridicule. Le professeur a
protesté, il a _rebouté_ les citations, refait le nez de ses
phrases.

Pourquoi?

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je
voudrais qu'il me parlât de choses que je n'entrevois point, qu'il
me jetât à la tête des idées que j'emporterais--même pour les
trouver mauvaises, sans en rien dire à personne--mais auxquelles
je penserais en me couchant.


«Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes
leçons et les dénaturent.»

Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint
un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et
des souliers noués; ceux-là sont fouillés d'un oeil menaçant et
soupçonnés d'être des échappés du séminaire, qui viennent faire le
jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est
question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux:
«_Rat d'église, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tête de
cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins!»_


Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une
main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

«Celui-là?...

--Où, où donc?

--Au troisième banc.

--Ce grand?

--Oui... quelqu'un vient de dire qu'il était toujours avec les
prêtres.»

C'est tombé dans l'oreille d'un _pur_, qui s'est levé, a demandé
ce que faisait l'homme là-bas, l'homme à lunettes...

«Il prend des notes.»

Il y en a bien d'autres qui en prennent--et des Micheletiers
enragés--mais le vent est au soupçon.

«À bas le preneur de notes!--Fouillez-le--Sa carte d'étudiant!
sa carte! Qu'il montre sa carte!...»

Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus
qui sont là, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde
demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui
veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.

À la fin on lui explique. Il se lève et répond.

«Je m'appelle Émile Ollivier, le frère d'Aristide Ollivier, tué en
duel, l'autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain.»

Il avait bien l'air d'un jésuite, pourtant!



7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.

«Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au
_Moniteur_.»

Nous l'apprenons à l'hôtel Mouton, où se produit tout de suite une
agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries
environnantes.

On sait que l'hôtel est républicain, on connaît nos crinières; sur
le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous
avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de
trois petites rues.

On vient nous trouver.

«Que faire? Que dit Matoussaint?

--Et vous, Vingtras?

--Que faire? mais _protester_, parbleu! Allons, Matoussaint,
mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande
au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se
casser le nez à l'heure du cours.

--À qui enverra-t-on la protestation?

--ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE.»

L'idée m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui!
oui!)

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

«Aide-moi! dit-il.

--Eh bien! est-ce fait?» demande-t-on au bout d'un moment.

Non.--Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes
en_ ment_ qui font très vilain effet.

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d'un
trait quatre lignes, pas plus.

«Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de
la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen
Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils
transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune.»

«Ajoute: _À la face de la nation._

--Si tu veux.

--Citoyens! la protestation est ainsi conçue!»

Il lit.

«Bien! bien!»

Nouveaux cris de «Vivent les Écoles! À la Chambre! À la Chambre!»

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la
protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens
Matoussaint et Vingtras; ils signent sur la même ligne, en tête et
en gros; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après
le leur.

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui
vint et demanda à avoir des feuilles: crémerie d'opinions pâles,
où l'on en était encore à l'_adjonction des capacités! _Comment
osait-elle se lancer dans le mouvement? Il fallait qu'il fût
irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion--tout en
apportant son contingent--les traditions bien connues de
prudence, qui l'avaient fait surnommer: _Au Chocolat pacifique_.
Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les
premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.


[Image de la signature en rond]


On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, à la porte du
Collège de France.

Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les
diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'étudiants,
jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhésions.

C'est décidé--MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui!
oui!) À MERCREDI!


Mercredi.


Aujourd'hui la manifestation!

Nous sommes sur la place du Panthéon. L'hôtel Mouton est en avance
d'une heure; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns
par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas
être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est déjà
une cinquantaine devant l'École de droit.

On est prêt! En avant!

Nous descendons en silence--la consigne a été de ne pas jeter un
cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'église.

C'est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans
drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus; d'abord il n'y
avait pas de drapeaux; on aurait été obligé de les faire faire. Il
fallait commander l'étoffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas
de tout prêts, comme je le croyais d'après les livres, pas de
drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu'il pleut!

«Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la
main.

--Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a craché»,
répond-il tout haut; mais tout bas, à l'oreille, il me souffle ses
craintes.

Il n'est plus permis de nier les gouttes sans être taxé
d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des
parapluies. Le premier qui s'arrondit fit pâlir Matoussaint!

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais
nous nous contentons de relever les collets de nos habits--comme
des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments,
redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous
le feu.

Ça tombe, ça tombe!

Les sergents de ville ne se fâchent pas; au lieu de barrer la
révolte, ils s'écartent; ils se mettent à l'abri sous les portes
et font même signe qu'il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.

«Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés?
ajoute-t-il d'une voix de héros en se retournant vers ceux qu'il
croit les plus résolus.

--_Trempés!..._ Mais oui, pas mal comme ça!»


Dans la Chambre on s'est ému de ce qui se passe sur la place. La
nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait
demander des députés républicains.

Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir
fusillés, mais pas noyés.


Tout d'un coup, cependant, un cri s'élève:

«Crémieux! Crémieux!»

Ma foi oui, c'est Crémieux qui arrive--l'avocat Crémieux.

Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frêle, qui
est aussi, assure-t-on, représentant du peuple; on l'appelle
Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé.


Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition
qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a
traversé son paletot et la pétition est toute verte; le vêtement
de Matoussaint est couleur d'herbe et il a déteint sur le papier.
On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur,
il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre!

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit:

«_Atchoum!»_ seulement.

«Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous
demande pas de m'embrasser.»

Oh, non! Il est trop mouillé.

«Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à
toute la jeunesse des écoles.»

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main--qui lui
déraidit toutes ses manchettes.

«Vive la République!

--_Atchoum! Atchoum!»_ fait le jeune représentant. Et tout le
monde fait _atchoum! _comme on se mouche, même sans en avoir
envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.


Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans
la boue, sous l'averse, et l'on a baptisé cette manifestation,
déjà tant baptisée par le ciel: la _Manifestation des parapluies._

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de
l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les
enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous
chatouillons la plante des pieds à toutes les passions--petites
ou généreuses--qui peuvent aider à rassembler de nouveau les
écoles.

Je suis dépêché près des_ anciens_ du quartier qui ont été témoins
et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l'étendue de son dévouement
et de son nez.

Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il
passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu'il
fait partie en même temps des sociétés secrètes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans
le même département, la même ville, presque la même rue.

«Dans mes bras!» s'écrie-t-il, quand il l'apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade.
Il a une habitude bien gênante aussi: il fait _chut! _dès que vous
voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C'est qu'il est des sociétés secrètes; voilà pourquoi!

«J'amènerai des hommes des _Saisons_.»

J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

«Et de l'_Aide-toi, le ciel t'aidera_», répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse même trop
longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de
_Comité _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des sociétés
secrètes, l'effet est énorme.

«Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une révolution!»

Quelques mots graves sont prononcés: «J'aurais voulu embrasser ma
mère avant ce jour-là!--N'avoir encore rien connu de la vie!--
Nous irons souper chez Pluton!»


Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit
beaucoup.

«_Les Saisons sont-elles averties?»_

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

«_Chut!..._»

«Que t'a-t-il répondu?» me demande Matoussaint, le soir, quand je
rentre.

_Chut! _--Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le
préviens seulement qu'on m'a défendu de parler à âme qui vive.

_Chut_...--Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais
pourtant à l'avertir que les hommes d'action sont prêts, je chante
avec des couacs qui me désolent moi-même:


_Il y avait des hommes sur des pavés!_
_Trois hommes noirs qui étaient masqués..._


Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure naïve est
un mot d'ordre! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à
la ferme, il continue:


_Ces hommes-là furent_ rejoignis,
_Par des escholiers de Paris..._


Matoussaint sait bien que rejoindre fait «rejoints» au participe
passé: «rejoints» et non pas «rejoignis». Mais «rejoignis» a l'air
pâtre (ce qui déroute la police; et en même temps m'indique qu'il
a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a
interverti:


_Par des escholiers de Paris_
_Ces hommes-là furent rejoignis!_


Oh! il est né conspirateur!



8
La revanche

Place du Panthéon.


Noire de monde, la place, cette fois!


Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la
couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et
de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre
en l'épaisseur des blés...


C'est plein de mouvement et de vie.

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ
de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors;
aujourd'hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être
deux mille!

Nous verrons ce que c'est que les Écoles sans la pluie!


Est-on prêt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas
en place et qui fassent languir la Révolution?

On y est!

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour
sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave
comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.

Mais voilà qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les
marches et observe la place! Un grand garçon à moustaches et
barbiche brunes, teint blême, oeil louche...

«C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

--Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui
qui a parlé; plus bas; on va l'assassiner!...»

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation
et où je plaide le silence.

«Si l'on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur
place, tirer au sort à qui s'en chargera; mais si on le livre à la
foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale,
vous verrez! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à
coups d'ongle!--Et l'on nous accusera de scélératesse et de
lâcheté!...»

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la
voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis; seulement,
par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se
presse sur le chemin du signalé.

«C'est lui, c'est bien lui!» répète le garçon qui ne l'avait vu
que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqué qu'on le dévisageait? toujours est-il
qu'il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres
dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-là.--
J'ai vu un jour un chien enragé qui agonisait: il avait l'oeil
boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire
blanche...

Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misérable sûrement; ce rire le
dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?--Il s'écarte de la foule
et disparaît dans la petite rue qui est derrière l'École de
Droit...

J'ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.


«Où va-t-on?

--À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la
protestation contre la fermeture du cours», répondent les meneurs.


Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne--elle est pleine.

J'aperçois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui
d'un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

Est-il avec les _Saisons_[7]_? _Les hommes de _Aide-toi le ciel
t'aidera_[8] sont-ils là? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne
le saurai pas de la journée; au moment où nous nous croisons avec
Lepolge, je le questionne à l'oreille.

«_Chut!»_

Et il avance son fameux doigt, il m'agace, à la fin!

Je le mords, s'il y revient.

Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de
cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup
crier: «Vive Barbès!» et planter le drapeau rouge.

Le rouge, il s'étale en fromage sur la tête de quelques étudiants
à cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets? Si ce sont des chefs, qu'ils
le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_
première année!_

Cependant, dans le tas--comme dessus du panier--un de ces
bouchons rouges couvre une bouteille, où il m'a l'air d'y avoir du
vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux
gris, au front large, à la mine un peu pensive.

Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a planté droit; comme
s'il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du
rouge, simplement parce que c'est la couleur républicaine. Ce
porte-béret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.

Il n'est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques
camarades qui me _bottent_ aussi. Ce groupe-là m'inspire de la
confiance; si on se bûche, je suis sûr qu'ils en seront.


On se bûche!


Le feu a pris aux poudres par une provocation des _Saint-Vincent
de Paul._

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du
grand escalier.

Ils n'ont encore rien dit, mais voilà qu'ils applaudissent!

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se
sont jetés sur les bérets; les têtes coiffées de rouge sont
traquées par les policiers en bourgeois.

C'est alors que les Saint-Vincent ont crié «bravo!» du haut des
marches:

«Emballés, les coquelicots!»

Où est donc mon béret aux yeux gris?

Ah! je l'aperçois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d'où la Saint-Vincenterie hue les
coquelicots emballés.

Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les
Saint-Vincent... J'en suis!


SCRUPULES


Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est passé, ce qu'on a donné
de gifles; je sais que je n'en ai pas reçu, mais il y a eu une
bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.

Moi, je tiens une oreille!--Je la tiens entre le pouce et
l'index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.

«Tu vas demander pardon.»

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.

Le _Saint-Vincent_ crie, moi je parle et je dis:

«Tu crieras après... Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu
applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent!

--Ce n'est pas moi.

--Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-père le pape _que
ce n'est pas toi.»

Je l'ai surpris criant bravo. Nous allons voir s'il osera jurer.

«Vous me lâcherez si je jure que ce n'est pas moi?

--Oui.

--Je vous jure...

--_Par le saint_... Allons, faut-il épeler?

--Par le saint...

_--Père le pape._

_--Perlepap._»

Il marmotte, il va trop vite. Ce n'est pas du jeu. Il faut un
_père le pape_ plus sérieux:--PET-REU-LEU-PAPP!

Il le donne aussi sérieux que je le veux; je suis bien forcé de le
lâcher.

Mais je me ravise au même moment!

Ai-je été parjure en cette occasion? Ai-je violé la foi des
serments, manqué à la parole promise? Je me le suis demandé
souvent depuis. Je ne sais pas encore si j'eus tort de courir
après le Saint-Vincent et de le ramener par l'oreille.

«Que me voulez-vous?

--Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul.»

Le Dieu qu'il adore m'est témoin que je n'y mis point de
brutalité. Ma voix ne s'enfla pas pour réclamer de lui cette
faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui
convient le mieux au but que je voulais atteindre. J'avais plutôt
l'air de lui faire un cadeau qu'une menace; et je visai avec la
froideur et la précision d'un tireur qui a un beau coup de fusil.


Le trouble s'est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir?

«Chez Michelet!» crie une voix.

Je m'étonne et je proteste.

«Chez Michelet? Non! Restons ici!»

On me demande de développer mon plan.

«Le voici: Nous ne laissons entrer ni sortir personne; c'est nous
qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.

--La police viendra.

--Eh bien?

--Ils tireront l'épée!

--Tant mieux!

--On enverra la troupe!

--Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a été nécessaire de
dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des
soldats!»

Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les
tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on? les
étudiants tiendront-ils? Je ne sais; mais il y aura eu au moins
une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier:
chez Michelet! chez Michelet!

«Allez-y si vous voulez, moi je reste!»


Il m'a fallu du courage pour parler ainsi et il m'en faut encore
plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma
déclaration et j'ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma
passion de la foule, à la conviction que j'ai que cette promenade
chez Michelet est une bêtise.

Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers
traînards ont eu passé devant moi, et que j'ai été seul dans la
rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s'irritaient de la
démonstration.

«Vous n'allez pas avec ces braillards?» m'a dit un gros ventre...

Quand Matoussaint, de qui j'ai été séparé dès le début par le
remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré,
mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je
manque à la manifestation. C'est beaucoup d'avoir quelqu'un qui ne
recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a
confiance en moi de ce côté.

Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S'il
n'avait vu tout à l'heure avec le Saint-Vincent de Paul, j'ose
croire qu'il aurait été content, ou alors il est très difficile.


Me voilà bien avancé maintenant! J'avais consacré ma journée à la
Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l'après-midi,
dans le Quartier latin désert; devant les cafés vides j'ai l'air
de sortir de l'hôpital. Je traîne le long des maisons comme un
chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se
demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de
boucan quand je passe et qui ai l'air de vouloir tout manger, je
suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le
jour du boucan général!

Ah! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon
auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s'embête
énormément. Car je m'embête énormément. Le malheur est
qu'Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors
toute la journée, de ce qu'il n'y aurait pas de clients à la
crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans
cela!... Nous aurions été sous les toits. J'aurais pu passer ma
tête par la lucarne si j'avais voulu pour regarder du côté de la
manifestation. Je ne sais pas si j'aurais voulu.

Où vais-je aller?

Je n'ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans
l'après-midi. Je suis tout dérouté l'après-midi quand je ne suis
pas deux ou trois--avec Alexandrine ou avec les camarades. Je
n'ai rien à me dire. Causer avec moi-même! Pas dans le jour! Le
jour, je ne me trouve pas espiègle.


Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m'assieds sur un
banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de
l'ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à
téter à leurs enfants! Oh! si c'était à refaire, j'irais chez
Michelet!

Si par hasard ça avait tourné à l'émeute sous ses fenêtres! S'il y
avait eu du sang! Mon Dieu, que je voudrais qu'il y eût du sang.
Oh! s'il y a eu du sang, mon devoir est d'aller où il coule. Je
n'étais pas pour la promenade; je suis pour l'insurrection.

Matoussaint, as-tu perdu un membre? As-tu un des hommes de ta
barricade mort?

Je flaire si ça sent la poudre... Ça sent le lait, l'enfant... je
ne sais quoi... tout, excepté la poudre.

Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté.
Personne ne le saura! Je vais aller voir ce que devient la
manifestation.


Une débandade! Des gens qui fuient!

Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du derrière.

«On arrête, on arrête!» crient les fuyards.

Je suis reconnu par l'un d'eux.

«Filez, filez, mon cher! les sergents de ville pincent tout le
monde, ON CERNE, ON CERNE!»

Je ne fuirai pas!

Et je m'engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est
cernée.

Mais je ne vois personne.

On ne cerne pas! _Où cerne-t-on?_

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné;
je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous
ceux que je rencontre si l'on a vu cerner.

«A-t-on seulement aperçu une manifestation?

--Plaît-il?

--Avez-vous vu une manifestation?»

Je fais un cornet avec mes mains pour qu'on entende mieux.

On n'a rien vu!...

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des
échappés, avoir des nouvelles; quitte à reprendre l'omnibus pour
retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la
banlieue, je la déterrerai peut-être!

J'apprends à l'hôtel que les fuyards avaient raison.

On a vraiment cerné et arrêté; mais pas du côté où j'étais.

«Et tenez, les voici qui viennent!...

--Combien sont-ils?

--Presque un bataillon. Ils descendent! Regardez donc!»

Je regarde.

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je
reconnais les camarades.

Je m'élance! on me retient.

«Qu'est-ce que vous voulez faire?

--Aller délivrer mes frères!

--Tu es donc devenu fou? me dit tout bas Alexandrine, qui vient
de rentrer et me tire par les basques de ma redingote,--et tout
haut elle ajoute:

--Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu'on en fait, de ceux qui
veulent délivrer leurs frères!»

Elle me montre une chose qui a l'air d'un torchon et qui a voulu
délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des
locataires,--ce qui reste du moins de la tête de Championnet,
enveloppée dans des serviettes comme un pain qu'on veut garder
frais.

Il ne peut pas parler; on lui a recousu la langue au galop--un
point en attendant;--mais ceux qui l'ont amené ont conté son
histoire.

C'était au parc aux Moutons, à l'endroit où la police s'est jetée
sur la manifestation.

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les
fenêtres, et s'élançant au-devant du brigadier qui commandait:

«Savez-vous bien ce que vous allez faire?

--Parfaitement!» et, se tournant vers les agents, le brigadier
leur a dit: «Pilez-moi cet homme-là!»

On a pilé Championnet.

Je lui demande si le récit est exact; les serviettes se remuent
pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme,
Championnet demande par signe qu'on le recolle et paraît décidé à
ne plus vouloir essayer de déposer.

Je voudrais savoir pourtant!

Championnet ne peut pas parler.

Veut-il écrire?

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de
somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont
tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop
démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de
Championnet en réponse à des questions (que je pose d'ailleurs
avec la prudence d'un médecin qui ne permet pas au juge
d'instruction d'aller trop loin), il semblerait établi qu'on a
crié sous la fenêtre d'un monsieur qui n'était pas Michelet, qu'on
s'est trompé, et que quand on s'est aperçu de l'erreur il n'en
restait plus pour Michelet; Michelet a eu une petite ovation très
enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.


Peu à peu cependant le jour se fait,--les renseignements
arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si
je suis arrêté.

«Ah! vous avez eu bon nez! Vous nous l'aviez bien dit!»

Je triomphe,--triomphe douloureux en face des torchons
ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à
cause de l'arrestation de Matoussaint.

«A-t-il été blessé?

--Non! Ils se sont mis à cinq pour le prendre!»


Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas
toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu'on
ménage dans ces bagarres! Il faut un corps à l'accusation, et si
on présentait un corps pétri par le bout comme celui de
Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie.
Matoussaint chef, s'il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou
fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet
que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et
doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante,
un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il
est politique d'arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est
bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l'idée qui me
vient! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde
ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à
cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.


Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une
dizaine des nôtres.


«Frères, aux charcuteries!»


J'ai toujours vu que, quand quelqu'un était arrêté, on lui
envoyait du saucisson.

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de
chimie un adversaire inattendu.

«Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!... N'est-il donc pas
temps de songer aux rafraîchissements, citoyens?...»

Il convoque les amis et propose qu'un comité spécialement élu
s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature,
mais de leur donner une direction intelligente.

«Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, ... le laitage
débiliterait.--Et même... Ah! que diraient nos ennemis!» (Vive
émotion.)

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et
se distribue les rôles. L'un ramassera les cotisations en argent,
l'autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

Ce fut un de ceux de l'hôtel qui fut chargé des fromages,--pour
le malheur de l'hôtel! car il empesta la maison avec des produits
trop _faits_, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement
dans la suite, une petite odeur de Camembert.

Il paraît qu'ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au
Dépôt.

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n'en était point
triste, et il disait en se grattant:

«Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes
têtes, et les punaises s'écraseront plus tard--en gouttes de
sang--sur le front de Bonaparte!»

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté; on
garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de
Matoussaint?

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé
le temps de boucaner autour de son arrestation: il nous revient
consacré par la souffrance.

«Comme Lazare, nous dit-il au punch qu'on lui offrit le soir;
comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle
de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice! Ils ont cru
m'abattre, ils m'ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que
je n'ai pas faibli!»

Il est même un peu plus _boulot_ qu'auparavant, il me semble. Je
le lui fais remarquer avec plaisir.

«Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la
tête;--c'est _soufflé, _tiens, tâte, c'est _soufflé! _Pourvu que
ça ne me gêne pas pour la lutte!»


Un groupe particulier a pris place à nos côtés: celui qui avait
pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au
front large, aux beaux yeux gris.

Ils m'ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j'ai,
sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui
applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette
bagarre.

Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont
partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de
l'amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à
dîner avec nous--à la fortune du pot!

«Disons, m'écriai-je en faisant allusion à la résurrection de
Matoussaint et à son image biblique: _Au Lazare de la
fourchette!... _Le calembour n'empêche pas les convictions! Qu'en
dis-tu, Béret rouge?... On se tutoie, n'est-ce pas? Vive la
Sociale!»



9
La maison Renoul

Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa bande!

Le Béret rouge s'appelle Renoul. Son père est un professeur de
faculté de province qui connaît Béranger; gloire dont le fils a le
reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m'éblouit pas assez,
paraît-il.

Quand on m'a parlé, je n'ai pas eu l'air bouleversé.

«Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l'a
fait sauter sur ses genoux quand il était petit.

--Oui, j'entends bien.»

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on
regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On
répète:

«Béranger l'a fait _sauter sur ses genoux!..._

--Et après?»

Renoul n'aurait pas été bercé _sur les genoux de cette tête
vénérée_, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa
tournure de garçon franc, loyal et droit,--un peu grave quand il
parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la
farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque
blague joyeuse.


Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont
terrifié.

Quand j'étais sur le carré, à la première visite que je lui ai
faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui
prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé
pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je
trouvais qu'il sentait la fève. Après nous être très difficilement
débarrassés l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant
qui nous étions: lui Renoul, moi Vingtras.

Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de
corne!

Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Béranger!


Il y a une autre raison à l'air _propriétaire_ de Renoul. Renoul
n'est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu--le mien aussi,
mais _en garni._

Celui de Renoul bat _dans ses meubles_, et ces meubles sont
époussetés, cirés, vernis par la main d'une compagne, avec
laquelle il vit depuis qu'il est à Paris. Ils sont dans leurs
meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu
le dimanche!!!

Ces révélations jettent d'abord une ombre et comme un discrédit
sur la réputation révolutionnaire de Renoul.

Un béret rouge dans la rue,--chez lui une douillette!

Que signifie ce double masque?

Cependant la stupeur fait place à la réflexion; et à l'inquiétude
que donnait la douillette succède même--en y pensant--une
sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles
et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée
tout comme un autre.


Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de défiance! Je
n'ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une
tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une
certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un
appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l'on est
roi!

Roi!--Mon Dieu! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur,
l'égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me
ramèneraient aux idées monarchiques?

Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des
reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une
courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui
tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre!
Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les
toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune
républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!...

Puis, la saison est belle,--le printemps est venu plus tôt cette
année,--et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les
meubles et sur nos têtes.

Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se
teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'était la
poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants
sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami;
mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et
cette clarté.

Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,--dans
l'hôtel même du père Mouton,--les chambres n'ont qu'un lit
pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo
ébréché. Les _réduits_ de dix francs donnent sur la cour, on
croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil
vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise
entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs
de friture et de graisse.

Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue
boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de
pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent
des oiseaux en liberté.

Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la
vieille femme, la suie ou le cuir:--pies, perroquets, merles,
avec des becs qu'on dirait faits à la _grosse._ Ici j'ai l'oreille
chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous
d'ailes!...

La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une,
meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute
petite.

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que
moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des
souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que
Matoussaint, en levant les bras, _pour faire comme Danton_,
s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de
foire:--un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge
--mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le
temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu _farce_
aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit
ans que nous sonnons à toute volée!

C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.

Puis, on fait le café.

Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en
grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là,
l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères
plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents
pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve--on met
du sucre.

Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et
moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit--puis l'on se remet
en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.

«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant
les cheveux; là-dessus si vous voulez!»

Et elle indique un tabouret infirme d'où l'on est sûr de tomber
chaque fois qu'on y grimpe.

On salit beaucoup le dessus des chaises.

Quelqu'un propose d'ôter ses souliers chaque fois qu'il y aura une
discussion un peu chaude. On vote.

«Non, non!»

C'est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé
les deux mains--je présidais, je l'ai bien vu.

Elle préfère encore qu'on garde ses souliers et que l'on abîme ses
chaises.

Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi? lui qui n'est
pas pour les préjugés. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en
explique.

«Si j'ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus
les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce
n'est pas des semelles, c'est du crochet.»


Ah! les bonnes heures, les belles soirées!--avec le soleil, la
brise, les colères jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui
boite et le café qui embaume!

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes!... Les
oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!

Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.

J'ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.

Je ne me figurais un intérieur qu'avec un père et une mère qui se
disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de
leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait être dans ses meubles
que si l'on avait l'air chagrin, _maître d'école_, que si l'on
paraissait s'ennuyer à mort, et si l'on avait des domestiques pour
leur faire manger les restes et boire du vin aigre.

Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne--du moins
je n'ai rien surpris de pareil--on ne se dispute pas, on ne fait
pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de
domestiques, d'abord.

Ah! le foyer paternel, _le toit de nos pères!_

Je ne connais qu'un toit, je ne connais qu'un père, mais je
préfère n'être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul,
entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard!


IL FAUT LANCER UN JOURNAL.


Ce mot, un jour, a traversé l'espace.


«Allons, que faisons-nous donc? (Nous moulions du café.) Nous
n'avons donc rien là! crie Matoussaint.

--Où ça?

--_Là!..._» Il frappe en même temps sur son coeur.

«Tu vas casser ta pipe!... Il faudrait peut-être aussi quelque
chose _ici_.--Je tape sur mon gousset.

--Bourgeois, va!»

On m'accuse de semer la division.--J'ai voué un culte aux
intérêts matériels.

Je suis un adorateur du veau d'or!

Je me défends comme je peux.

«Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de
la Révolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un
imprimeur?»

J'emprunte une comparaison à Shakespeare pour _imager_ mon idée:

«L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il
s'appelle _Shylock_. Shylock, l'intéressé, l'avare, le juif, le
rogneur de chair!

--Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret;
il s'appelle «Va de l'avant!» Oui, oui! _Va de l'avant_, ou encore
_Fais ce que dois_. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.»

Je redescends de ma chaise au milieu de l'émotion générale, après
m'être couvert d'impopularité.

Je suis mis à l'index pour toute la soirée, et quand on verse le
café, je n'en ai qu'une toute petite goutte!

Je demande s'il n'en reste pas.

«Non», dit Renoul qui verse.

Un _non_ sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et
puis j'avais bien envie de café ce soir-là!

J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.

«Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle _Fessequedoit_
ou _Vadelavant! _J'ai eu tort... il faut d'abord agir, et ne pas
jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution.»

On revient à moi, on me serre la main.

«Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la
bouilloire.»

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m'a raccommodé.

Je regagnai toute leur estime et j'eus à peu près--pas tout à
fait--la valeur d'une demi-tasse.

Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui
en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni
du cautionnement. Il est décidé qu'on fera un journal, qu'on _aura
un organe, _voilà tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui
rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.

«Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je
ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.»

On cherche, on regarde.

C'est Championnet qui a parlé.


Championnet, _penseur! _--Avant la scène de la manifestation il
n'était guère connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers
en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne
encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les
bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en
aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de
ses pieds...

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le déluge, sur
les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?

«Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien?
Matoussaint, tu n'as pas d'observation à faire?... Vingtras?...
Rock[9]?... On ne demande pas la parole?»

Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de
chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son
diable de tabac qu'on a dans le creux de la main... On se tortille
beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, troué de
rires qui pétillent...

Championnet a perdu la tête; il fait comme beaucoup de gens
embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut
pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un
torticolis. Il a justement _tourné_ énormément, ces jours-ci.

«Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien
la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est
pas l'histoire de la philosophie?

--Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez
clair!

--Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction
(murmures flatteurs dans l'assemblée) comment vous prendrez la
chose! Montez sur ce tabouret.»

On a justement ciré le plancher. Championnet a l'air de patiner.

«Ôtez vos souliers!

--Oui, oui.

--Vous savez bien qu'il a été voté que non! On ne peut pas aller
contre un vote.»

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile
avec ses chaussures tournées!

«Qu'il parle assis!

--Non, non. À genoux!

--Assis, assis!»

Mais il n'y a plus de chaises--on a caché sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s'accroupit à l'orientale et commença à nous expliquer, les
jambes croisées, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais
personne n'y comprit goutte--et encore aujourd'hui, je ne suis
pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est
que la philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours
sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines
tournées.



10
Mes colères

«Et toi, Vingtras, que feras-tu?

--Je ferai les _Tombes révolutionnaires_.»

L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux
qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure
souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de
poètes.

J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui
apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées
au couteau sur la pierre--en essayant de jeter un éclair dans le
noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge
l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.

«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!...»

Je blague toujours--mais quand nous sommes entre nous, il ne
servirait à rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut être grave
quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le
monde veut écrire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses
lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y
aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place
pour les articles!

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de _baver _sur les tombeaux; car il y a
des morts que je jugerais à _l'égyptienne_ et dont je
souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir;
je n'oublie pas que c'est lui qui a dit, à propos de Renoul
caressé par Béranger: «_Bercé sur les genoux de cette tête
vénérée_.»

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?--
Des vers, oui,--un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes _Tombes révolutionnaires_.--
Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les
morts: «_Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!»_
Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours
de 93...

Sparte, Rome, Athènes... J'en plaisantais au collège et je
trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes,
grecques, romaines!... Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les
sages, et tous les consuls!... Je vois à quoi cela sert
maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains
sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule
page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas
question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de
Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une
impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire
qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur
démission sont des _Cincinnatus._ Ceux qui n'ont pas de femme de
ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour
écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que
j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière
penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche,
que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe
courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman _dormait_. Failli
pleurer, oui--alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui
réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.

J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de
son père en deuil.

J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais
pas!

Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu
m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je
ne suis pas fort, vraiment!


Je ne m'en suis ouvert à personne.--J'emporterai ce secret avec
moi dans la tombe.--Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la
tête, rien que MES idées! voilà tout! et je suis un fainéant qui
n'aime pas aller chercher les idées des autres. Je n'ai pas le
courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à
mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose
qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon
pouce me fait mal tout de suite.

Rien que MES idées À MOI, c'est terrible! Des idées comme en
auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon
de café!--Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma
foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles--des oreilles qu'on a
tant tirées!

J'ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières
pendant que j'y suis, plutôt que de parler de ceux qui _reposent
sous terre._

_Requiescant in pace!_

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent--il
paraît qu'ils le croient... Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils
ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du
cimetière!


Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient
simples à leurs heures, les conventionnels aussi.


Nous jouons à colin-maillard.


On laisserait passer la Chambre des représentants sous les
fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein
jeu.


Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse.
Il prétend qu'il joue parce que colin-maillard apprend à se
cacher, à dépister les mouchards, à tromper l'ennemi.

--C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage
des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau--quand c'est lui qui _l'est_--il se
figure être le Comité de Salut public qui cherche les _ci-devant_
dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit échapper comme les
Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou
bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta
Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se
cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

Il y en a un qui _l'est_ bien souvent; c'est Championnet, à cause
de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une
heure qu'il joue, que ses talons sont tournés, et l'on n'a qu'à
tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens
toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrassé
Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq; nous
voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous
nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il
apparaissait _soudain_--ainsi qu'on le voit dans les bons
articles--Robespierre trouverait que nous n'avons rien des
Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.


Nous passons nos soirées à cela; quelquefois nous allons au café--
rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès
d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de
l'histoire.

Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni
robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire,
aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des
étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

C'est prodigieux! Cela me paraît presque contre nature! Avoir des
enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en
éloigne comme d'une crèche. Je n'y suis entré qu'une ou deux fois
pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un
moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir
_marquer dix de blanches._

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand
estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et
républicaine.

C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel,
contre la fontaine. On l'appelle le café du _Vote universel._

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie
autorisée, où les têtes sont déjà mûres; où il y a des gens qu'on
dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à
Doullens, insurgés de Juin; qui ont le prestige de
l'enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

Ont-ils tous cette auréole? On ne peut pas bien voir les auréoles
dans cette fumée.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce
qui me frappe le plus, c'est l'air _bon enfant_ de ceux qui ont un
nom, dont on dit: «Un tel, c'est lui qui en février tirait sur les
municipaux, au Château-d'Eau.--Cet autre, là-bas, a fait six
mois de ponton après Juin.»


Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est
fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui
crient le moins et qui rient le plus.


Un jour Rock m'a tiré la manche.

«Tu vois bien ce grand?

--Là à gauche?

--Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

--Qui est-ce?

--Un représentant de la Montagne, X...

--Il ne parle jamais à la Chambre?

--Non, il_ se réserve._»

C'est bien de Rock ce mot-là!

«Il se réserve! pour quand?

--Pour la Convention...»

Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait
qu'il en a reçu la nouvelle ce matin; il aurait dû nous en
prévenir cette après-midi! Il répète en parlant du représentant
X...

«Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la
Constituante, ... qui attendait son heure.»

Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la
peine de mort. Sais-tu ça?


Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et
crie:

«Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just,
tout ça c'est de la blague! Vous êtes les calotins de la
démocratie! Qu'est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux
qui vous tonsure?... À la vôtre tout de même, les séminaristes
rouges!»


Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive
souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je
n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les
classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la
Révolution--avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!

Par moments, j'ai peur de n'être qu'un égoïste, comme le vieil
ouvrier m'appela quand je lui parlai d'être apprenti. Je voudrais
dans les discours des républicains trouver des phrases qui
correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent
pas de la loi qui fait du père le bourreau de l'enfant, ils ne
parlent pas de ceux que la misère rend voleurs! J'en ai tant vu
dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et
qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et
les autorités.

Égoïste! Oh! non! Je serais prêt--je le jure bien--à souffrir
et à mourir pour empêcher que d'autres ne souffrent et meurent des
supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus à craindre, mais
que je voudrais voir crever devant moi...

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de
tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des
traîtres... Je m'en moque, de ça!

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges!

Ils ne m'écoutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les
saints de la République!

Ce sont des scènes!--Il y en a eu de terribles à propos de
Béranger!


Béranger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de
chambre, on ne me l'ôtera pas de l'idée.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu'il faisait sauter
sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre
salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre
de grâce aux jours d'été et tranchent en bleu ou en rose sur notre
rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme éparpille de droite
et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l'on nous
fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet
d'être ambulancière s'il y a des blessés.

Encore du Béranger!... les _Deux Anges de charité!_

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus
jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans,
Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la
houppelande et les poésies de Béranger!


Béranger!

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait
les _Gueux_:


Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s'aiment entre eux,
Vivent les gueux!


«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»--mais
on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!

«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela
aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils
prendront le bâton, la besace, et non le fusil!


Et puis, et puis--oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour!
--ce Béranger, il a chanté Napoléon!

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le
tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce
bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille
aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la
Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il
fit poignarder Kléber!...

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!


Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il
vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le
lendemain de Février.

«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.

--Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.

--Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le
droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce
que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas
à la Chambre et qui y restent par devoir.--Il ne savait pas
parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu
en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et
crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il
aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il
aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent
contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses
soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de
vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice,
armistice!»


Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne
croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de
camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement,
ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des
révolutionnaires de dix-sept ans.

C'est à faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant
et patriote, il va en mission chez les simples, dans les
mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les
colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

_Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!_

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une
minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On
y est bien comme moi chez Alexandrine--quand on est l'amoureux
de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait
trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement
qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été:
où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce
qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!--Blagueur de
bonhomme!

Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans,
pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!...

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire
ce que tu dis!»

En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là
par exemple!»--et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent
des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce
que tu dis--allons, mon garçon!...»

«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en
ricanant les autres!

Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes
comme de la bouche des vieux! Mais _se singulariser_, c'est très
bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux
être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça
des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que
vous êtes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir
mon gloria et ma goutte de _consolation!_


Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à
tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot--comme
un souffle d'écrasé--contre cette popularité qui met son pied
mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui
enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été
fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des
sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre
de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les
Lisettes ont faim! Au secours!...

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à
traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je
touche en fripant le bonnet de la _Lisette_ du chansonnier.

«Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

--Insolent!»

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'étais pas un
boute-en-train, à mes heures, un _rigolo_ qui sait la faire rire,
elle m'aurait déjà chassé.

Renoul, pourtant, l'empêche de me faire trop ouvertement la mine,
et c'est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

Elle se rattrape sur _Hégésippe._

J'oppose Moreau à Béranger, la _Fermière_ à Lisette, la pièce sur
les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

Lisette Renoul hausse les épaules:

«Ah! tenez! vous me faites rire _avec votre Hégésippe!»_

Je ne suis pas fou d'Hégésippe--j'en conviendrais s'il ne
fallait me défendre à outrance.--Il y a de la pleurarderie; il
me semble, par-ci, par-là; mais quelle différence tout de même!

Le soir, quelquefois, quand j'étais seul, je relisais ses vers; et
il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac,
dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de
Farreyrolles, en faisant trembler l'herbe et les clochettes
jaunes!...


Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu
détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard
tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fête de
l'Être Suprême. Qu'es-tu donc?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

«Je suis pour la guillotine.»

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'échafaud, pour
que les têtes tombent, pour qu'il y ait un comité de salut public,
c'est clair. On n'a qu'à lire l'histoire des Montagnards
d'Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la
grosse tête de Danton... mais je ne veux pas qu'on s'arrête en
route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu'ils
s'arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu
parce qu'il ne monta pas à cheval...

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les
Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J'ai les yeux
noirs. Ils étaient d'Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis
de Sparte au brouet noir. C'était le brouet noir dans la maison
Vingtras.

«Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une
ceinture tricolore, m'a dit un gros qui mange avec nous et qui n'a
pas d'opinion, mais qui est tout de même--c'est drôle--très
bon garçon et très brave.

--Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé
et pensant que c'était réponse à tout.

--Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mériterais qu'on te
gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et
l'héroïsme de ta bêtise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un
petit cuistre qui s'égare: tu te fera casser la tête au premier
jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entière, s'il en reste
un morceau, ça mettra du plomb dedans.»


Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir
le peuple au milieu de tout ça.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre
au bout d'une ficelle et la large ceinture tricolore. J'ai été si
mal mis quand j'étais petit...

«Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du _bouzin_,
du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n'aimais
pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu,
fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as
été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant
l'histoire. On te mettrait au séquestre; tu voudrais envoyer à
Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde; tu
veux faire payer tes pensums à l'humanité.»



11
Le comité des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un _Comité!_


Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du café, chez Renoul,
nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier
attachés avec des épingles.

«Pour minuit! (sans femmes).»

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de
papier; Championnet a failli avaler l'épingle avec et s'est à
moitié étranglé.

Qui nous a convoqués? Les masques sont impénétrables.

Mais à l'heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se
coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme
la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air très bête à nous regarder comme ça.

«C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir!» dit
Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche
ouverte depuis l'après-midi à cause du mal que lui a fait
l'épingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet
referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne
pourra que voter--mais pas parler.--Il lui est défendu de
parler!

«C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens,
reprend Matoussaint: convocation nécessaire, je crois, au salut de
la Révolution...

--Oui, oui», disent tous ceux qui peuvent parler (pas
Championnet).

«Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous
constituer en Comité secret, et je demande qu'on lui donne, dès à
présent, un nom!»

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: «Le
_Comité des Jeunes..._»

--Oui, oui! le Comité des Jeunes!...

--Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de _vieux
de la montagne_; sachons bien que nous nous appelons le Comité des
Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous
connaisse! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre
bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long,
avec du sang, sur une guenille de drap noir.

--Pourquoi une guenille?»

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne
des temps antiques:

«Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués--le _Comité des
Jeunes_ vit. À vous maintenant de nommer votre président; celui
qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

--À demain, à demain pour l'élection, crient plusieurs voix. À
demain!»


Samedi, minuit un quart.


On vient de dépouiller les votes; on a voté sur de vieilles cartes
prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé; on ne fera
plus le _cinq cents_. J'avais le valet de carreau, et j'ai allumé
ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la
table, très pâle...

«Citoyens! Je sais à quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez.
Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre
tête--ensuite être digne de vous, digne, digne...»

J'ai l'air de sonner les cloches.

«Digne, digne... En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez
garde à vous!»

_Hou, hou!..._

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mère lui a
envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec
et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-là!

«_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit «_hou, hou!»_ mais nous verrons
bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pères (toujours
nos pères!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son
aile, la tête, _peut-être fracassée déjà_, du Comité des Jeunes!»

J'ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s'il
venait d'être effleuré par la queue de l'alouette, et en menaçant
du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance
extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond
d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor
où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite; à
gauche, on avance à travers des gravats; on y est.


Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon!

Au bout de deux mois, ça finit par m'ennuyer de passer par ce
corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux
(on dérange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui
usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas!
Matoussaint nous a assuré maintes fois que l'Histoire nous
regardait.


Fin novembre 51.


Mauvaises nouvelles, privées et publiques!

J'ai perdu la leçon de mon Russe... L'actrice des _Délassements_
est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés.
C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les
symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n'avons
peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer
en Comité, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et
mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons
joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce
que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si
Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils
croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant
de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant,
devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la
gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout
de drapeau!


Nous aurons cela--et nous nous surveillerons l'un l'autre.--
Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne
savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon.
Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur
--il ne faut pas se vanter d'avance--mais je sais bien que
devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me
viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances
à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du
bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis
du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!


Rire?--C'est fini de rire!


Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les
matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la
mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de
phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson.
Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la
mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de
l'orage...

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela
suffit pour écarter le péril.--Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac
_des sabres?


Dimanche, 25 novembre.


Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses
paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout
le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris--
pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en
remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec
ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!


La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la
poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me
semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on
se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu
se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait,
comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre
contre le malheur!



12
2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi...

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État...»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne
est arrêtée...

--Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»


Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche
un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre
depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!


Alexandrine s'accroche à moi,--je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la
bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

--Vous ne serez pas blessé,--_on ne se battra pas!»_


On ne se battra pas?--Je la souffletterais. Elle m'en fait venir
la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond--tout au fond de moi,--il y a, caché et se
tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence
publique!...

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne
paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je
croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment
on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes,
qui commanderait: «_Allons! en avant! Vive la République! En
marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»_


On ne se battra pas?


La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de
barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les
jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule
frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la
tête, de la boue sous les pieds,--les affiches blanches sont
claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la
brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces
visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans
leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de
bruit!... Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me
le disent!... La République est morte, morte!


Dix heures.


On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à
midi...

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit
engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en
barricade, et pour tout de bon, cette fois: _Sentinelles! prenez
garde à vous!_


On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras,
frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on
l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.--«Ne
pas se lever; attendre; _laisser se fatiguer la troupe!»_

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le
jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la
barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous,
faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?...»

On se récrie.

«Non?--eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras,
toutes les âmes protestent et se révoltent... À l'oeuvre, tout de
suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

--Que veux-tu donc faire?

--Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le
pavé, crier aux armes! aux armes!... Camarades, croyez-moi!...»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis
et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les
députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi:
descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!...

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.


Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui... et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir,
rendez-vous place des Vosges...»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus... Convaincu
que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des
hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée...

--Nous serions tout seuls... hasarde Renoul, le plus prêt à se
ranger de mon avis, et la voix frémissante.

--Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la
lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de _fatiguer la
troupe_ aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches,
avec des chaussettes de rechange!...

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut
aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le
combat.

--Où le commencer?

--Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres...
n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer
que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que
nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous
monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous
crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de
dix-huit ans en redingote... dix des Écoles! Que les Blouses
viennent nous commander!»

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades... Il
paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec
colère.

«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

--Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la
troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront
usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant
que les soldats aient une ampoule...--Fatiguer la troupe!...»

Le dégoût et la douleur m'étranglent.


On ne se battra pas!


Je reviens à Renoul et aux autres:

«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot
d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge,
arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au
premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance,
la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à
chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à
chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en
vain!...»

On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de
fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis...

Il y en a un qui m'a dit déjà:

«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»


Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.


Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!--Je serais seul,
tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me
connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?

J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit,
devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres.
Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la
boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour
m'assommer et on me la cassera sur le dos.--Puis, avant tout, le
tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade,
ni de délégué de résistance...

«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner!
voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si
fort.


Il faut se rendre!...


Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!

Je lance encore un suprême appel.

«Vous croyez qu'il faut de la discipline... la discipline,
toujours la discipline... mais c'est l'indiscipline qui est l'âme
des combats du peuple!... Ah! bourgeois!...»

On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils
m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur
conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère
d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal
à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus
brave qui commande.


3 décembre.

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et
sentant la déroute.

Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes,
publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge
au bout d'une canne--point comme il fallait pour vaincre.
Alexandrine avait raison.

Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!


Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je
montrais une barricade que nous avions ébauchée.

«Venez avec nous!» lui criais-je.

Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé
cependant:

«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a
fusillés et déportés en Juin?»

Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant
emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.

Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu--les ouvriers
n'ont pas bougé.

Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une
bataille!...

Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:

«_Allons fatiguer la troupe._»


4 décembre, au soir.

Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir,
je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma
poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à
bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir,
depuis que Rock a frappé à ma porte...


Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore
comment--en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en
soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré
du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle...

Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la
bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant
grâce, j'ouvre ma fenêtre.

J'entends un roulement de coups de fusil!

On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous
ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.

C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à
la Préfecture...

Si la lutte avait recommencé!

Je dois y être!... Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais
essayer de repartir, d'aller voir...

Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service,
mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet
au bout.

Encore des coups de fusil!

Oh! je descendrai tout de même!

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes
qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit: «_Quatre-vingts de rois!»_ et l'autre qui
répond: «Dis plutôt _quatre-vingts d'empereurs!»_

Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient
hacher jusqu'au dernier!--_Cinq cents de bésigue, quatre-vingts
d'empereurs..._

J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!... Je
descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.

«Où allez-vous?»

Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je
vais... où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: _À bas
Napoléon!_

Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas
avoir poussé ce cri et laissé là ma vie...

J'ai balbutié, tourné à gauche...

La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé
vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière
lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant
dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?

Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires
reparaissent, victorieux et insolents.

C'est fini... fini... Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers
le ciel!

Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant
comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang
fumant de l'abattoir!



13
Après la défaite

8 décembre.

Il y a trois jours que c'est fini...

Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!...

La terreur règne à Paris.

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi
écrasés de douleur et de honte. On se revoit--mais en osant à
peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis
une mauvaise action en nous laissant vaincre.

Qu'allons-nous devenir?

Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir--
revenir sur-le-champ!

On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été
blessé à une barricade.--Il est destitué si je n'arrive pas pour
démentir ce bruit par ma présence.

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant
je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est
glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête
qui me supplicie l'épaule gauche.

N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend
bien malheureux.

Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de
professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus
de cent francs. Voilà tout.

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par
mois--le café au lait le matin; le boeuf, le soir.


J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi
m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le
débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.

On me répond qu'on _verra_ quand je serai revenu.

J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue
pour ne voir que ma situation pénible et fausse.

J'écris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès
que j'aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s'humilier--demander à Alexandrine d'intercéder auprès
de son père et de faire accepter la convention.

«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir
vite pour revenir plus tôt--vous me retrouverez comme autrefois,
ajoute-t-elle doucement.»

Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent
francs!

Enfin, c'est fait.

Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et
j'avais comme de la boue dans le coeur.

J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces
wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est
comme mort quand j'arrive.

«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on
le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever
un peu, voyons!

--Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets;
seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse
pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de
l'hôtel.»

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai
revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.

Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots,
le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être
arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit
jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place,--que serait-il devenu?--
la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle--il
se vantait de les mater tous--la fièvre d'ignominie qui était
alors dans l'air! et aussi--je l'ai su depuis--une aventure de
femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux;
tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son
métier, l'âme malade et appauvrie.

Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie
d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé
mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si
loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de
fusil sur l'armée!

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait
criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient
raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans
les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps
vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre
femme!


Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

--Je suis mieux.

--Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce
n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»

Le docteur arrive, me demande ci, ça...--Je ne vais pas lui
conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à
l'épaule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et
s'en va.

Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle
affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il
faut parler--dette sacrée!

--Pourquoi sacrée?» fait ma mère.

Pourquoi?--Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que,
Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!... ils seraient
capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon
père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je
me dresse devant lui et je lui jette--le bras pendant, la tête
haute--ces mots d'indignation.

«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»

J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé
retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:

«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de
te faire arrêter.»

Encore cette menace!...

Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras...

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en
prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir
sur mes folies barricadières de Paris.


L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus
crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié
publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au
Mans, je crois.

Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils
eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur
l'hospice où l'on met les fous.

Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement
émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée
malade et va, dit-on, en mourir.

La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires
nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux
dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur
républicaine.

Au dernier moment mon père a hésité cependant... mais mon bras est
déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas
encore payé ma dette de Paris.

J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que
je n'ai plus d'honneur.

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il
accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui
font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et
horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier
départ pour Paris.

Je demande à m'éloigner... je vivrai au loin comme je pourrai...
Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être
ouvrier?

«Toujours _démoc-soc_, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que
tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en
blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»


Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que
j'abatte un _devoir_ grec ou latin, tous les jours.

Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.

Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?

Quand j'ai latinassé, je suis libre--libre de regarder le quai.


Quai Richebourg.

Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!

Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il
étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de
l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la
fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps
sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures
par-dessus bord.

C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!

C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban
jaunâtre du quai.

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes
rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup
de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme
un coup de cloche d'église.

À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à
cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les
cheminées des _vapeurs de transport_, rangées comme des tuyaux de
poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des
perches où l'on a accroché des chemises--espèce de hangar
abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine,
ce morceau de la Loire!

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui
m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne
puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel!
tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine...

Oh! ce silence!--troublé seulement par le bruit d'une
conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui
tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un
bateau...


Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi
n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous
la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un
condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à
travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont
ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau!
Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment,
ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais
pas quand mon agonie finira!

J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait
descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait
dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans
les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire:

«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées--
payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui
servira à m'acquitter! Je ne serai pas _chien_, j'ai du sang de
reste à vomir.»

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?

C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse
comme des aboiements de douleur.


Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal
sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie...

Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de
pauvres, pleine--comme toutes les rues misérables--d'enfants
déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans
souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain...

Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma
femme a faim, ma femme a faim!»

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une
bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!



14
Désespoir

Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne
et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma
jeunesse.

Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son
silence monacal.

Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me
rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je
montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui
avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un
flot vaseux qui entraînait des pourritures.

En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait:
«Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler
l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour,
troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.

Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une
maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix
heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien
vivante.

Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il,
cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et
la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un
oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré
brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.

Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face
avait été chargée de l'avertir.

«Si Jacques regarde, vous me le direz.»


Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati
contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble--bien plus
ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.

Elle y est encore, cette moucharde!--elle a des mèches grises
maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me
dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit
en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!


À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes...


C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma
rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon
cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester
deux heures--deux heures le matin, deux heures le soir!

On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un
_gallicisme_ dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas
réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une
tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.

La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.

En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien
envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:

«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça
vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»


Je me rappelle surtout les samedis d'alors!

Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général
venaient proclamer les places, écouter les notes.

Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la
tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!

Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous
n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois,
cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!

Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces
classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses
de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un
cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en
fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma
foi, oui!


Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et
jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les
professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux
fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes
restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux,
velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée
par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon
père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se
rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai
passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!

La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas
trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment
on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est
comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que
vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât...

Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait
été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.

«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?

--Oh oui!

Elle avait l'air enchantée--Allons! ce gueux-là ne nous volera
pas tout! Il embête Jacques énormément.»

Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je
la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire
l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je
suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas
mèche, mon bonhomme!

«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma
mère.

Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.


Allons plus loin!


Voici un endroit que je hais bien!

On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens
de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour
montrer mes livres.

J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.

Une femme charmante, en robe gris d'argent--je la vois encore--
n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de
bonté:

«Pauvre garçon!»

En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!

Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à
mon père.

Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une
douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans
le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche,
malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de
cirque.


Je me croise à chaque instant avec d'anciens _cancres_ qui ne s'en
portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir
qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans
l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et
ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du
collège.

«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de
toi?

--Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli
être tué en décembre?»

Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui
dit:

«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»


_Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?_

Que répondre?

Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de
n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un
ni de jamais gagner quelque chose.

Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de
malheureux.


Je ne sors plus le jour, je me cache.

Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues
avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne
les torts--Qu'on me les donne!

On m'accuse de le réduire au désespoir--Je me défendrais, que
j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.

Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me
croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!

Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?... Quelle émotion y
trouverais-je?


Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et
comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de
l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,--avec leurs
têtes de renards méchants.--Ils ne me plaisent que dans la
campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!


Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde,
mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un
monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je
hais, qui méprise tout ce que j'aime.

Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable...

On entend des plaisanteries sur Bonaparte:

«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»

Et de rire!...

Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle
désolé de la rue...


Et des prêtres, toujours des prêtres!

C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux
sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur
cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des
ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils
ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les
rats d'église, les bedeaux et les sacristains.


Où est donc la vie? La vie!

À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y
aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des
cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il
passerait des blouses!

Le peuple! où est donc le peuple ici?

Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en
veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap
vert, tout cela n'est pas le peuple!


Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes,
sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse
conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je
souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de
mon angoisse de vaincu!

Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais
il est parti.


N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?

J'apprends qu'il y est encore.

Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me
souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène
une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime
à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent,
pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé
dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des
_moumours _au valet du bourreau.

C'était hardi.

Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple
à défendre.

Je monte chez lui.

Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.

Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas
libre de recevoir qui il veut: il parle bas et _marche mou._

«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.

--Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que
cela?...»

Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il
avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au
moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir _abdiqué_.

«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de
venir ici après vingt ans de Paris!»

Et il s'est levé au bout de trois minutes:

«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si
longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos
éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de
famille à élever.»

Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé
son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!

Comme il coûte cher, ce pain!...


Celui que mon père me donne est cher aussi.

On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!

Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part
qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:

«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»

Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.

J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur
demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits,
à qui je pourrais donner des leçons.

Ils rient!--Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je
faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un
d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me
déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.

«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.


J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour
gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs
par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont
le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt
francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce
qui m'a fait avoir la répétition, probablement.

Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la
bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.


Je reviens--c'est l'heure du dîner.--Ma mère est seule à
table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une
explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de
moi.

«Laquelle donc?

--Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais,
maintenant...»

Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais
il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme
un linge.

J'interroge ma mère.

«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs,
comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!... Ton père
en est malade...

--Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas
de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»


Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme
disait à sa femme:

«Comprends-tu ce fils Vingtras?... Nous convenons hier qu'il
viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit
mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.

--Quel _braque!_

--Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que
c'était un _feignant!..._ Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»

Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour
avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire
qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma
mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de
ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où
j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion
son écho!


J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire,
la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de
fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou
chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir
un pays, tuer un roi, relever une République--ce qu'on voudra!
Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir
en tirant la langue au bout d'une vergue...

C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.

Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples
ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est
lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit
repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à
bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot
qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.

Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues,
dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!

Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je
vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des
blessures.

Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade;
mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font
plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête
et noyer mon coeur dans cette fange.

Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir
l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles
heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!

Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux,
qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je
ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement
de vers latins et de thèmes grecs!

Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur
Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons.
Chateaubriand! Il y a les _Natchez_, les _Martyrs_! C'est ce que
m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu.
Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même
prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou
trop libre.

Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes
parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne
trouvais pas de joie saine--malgré ce que les professeurs en
disent--dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas
davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle
Chateaubriand.

Ces _Martyrs_ m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais
pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir
pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est
défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je
ronflerais tout de suite.

On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,--ni à
Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je
suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent
cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils
Vingtras.--Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère.
Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le
collège--et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont
plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!

Les _Natchez_ sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je
n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans
les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes
forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait
pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier
du coin.

«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me
protège.

--Oui.--Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!

--Vous ne voulez pas le relire?

--Pas tout de suite.

--Je vous conseille Marmontel maintenant.»

Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de
la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais
Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me
faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les
canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre,
l'enfant de la rue Tiquetonne... Le soleil brûlant des Incas! moi
j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!



15
Legrand

Je suis tombé sur Legrand!


Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et
nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait
remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.

J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il
avait tout autant--sinon plus que moi--le mépris le plus
parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les
vers latins, le grec, la philosophie.

Oh mais! un mépris!...

Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il
opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le
mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement...

Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on
s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se
frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.

Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le
professeur voulait absolument avoir une explication... alors on
assistait à un spectacle vraiment lamentable... celui de Legrand
se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la
bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux
et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des
sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!

Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!--Non! Il
voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait
par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et
qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou
d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.

Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la
porte de la classe, mais point du collège.


On avait pitié de lui.

«Sortez! allez-vous-en!»

Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les
épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les
colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,--
chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand
_faisait paquet_, et devenait trop lourd.

Il allait aussi dans la classe de _spéciales_ ou d'_élémentaires_,
où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient
en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme
un vieux près du poêle.

J'avais conçu une grande admiration pour lui.

Cette patience, tant de simplicité!--Se frotter les yeux ou
faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin!
Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot;
mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir
beaucoup de _moyens_.

On ne me saluait pas dans la rue pour _mes moyens_, et je recevais
mes raclées tout pareil quand j'étais petit.

«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le
respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à
l'étude d'une découverte nouvelle.

--Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les
ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches
aussi... Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait
exprès au commencement, je t'assure.

--Ah! tu voulais être acteur!»

J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers,
des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès
qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri--il marchait comme
j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.

IL AVAIT UNE CANNE.

C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il
avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par
semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face
pendant les classes.


Il m'a mené chez lui.

Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir--et je
comprends qu'il ait le goût du théâtre.

La maison est une comédie.

On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la
Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui
met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.

Sa mère et sa soeur--deux créatures excellentes--le dévouement
et la vertu même--croient au Bon Dieu d'une façon bruyante.
Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en
portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond
quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps
en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!--Oh! versez-nous!
--Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec
des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!--
Versez-nous la consolation!

--Comme en Normandie alors?--Je vais chercher l'eau-de-vie!
Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la
topette avec un geste religieux!

--Donnez-nous du sucre?--Je ne m'y laisse plus prendre. C'est
bon une fois.--Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous
donner du sucre?--C'est bien du sucre qu'elles veulent.

--Bénissez-nous, bénissez-nous.--Je vous en prie, bénissez-nous.»
Est-ce à moi, est-ce à Lui?

Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont
l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse.
Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est
moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!

Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la
Nonne sanglante apparaissait--chaque fois que quelqu'un frappe,
c'est comme s'il arrivait un revenant... Tout ce café qu'on boit a
donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un
coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire
qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un
cri vers le ciel,--le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est
décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux
devraient rester sur le devant--pas à un entresol--ou tout à
fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en
appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit
là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.

Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec
lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui
parler.

Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de
la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est
chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à
l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.

Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je
vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.

Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel
qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur
quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et
avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on
va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou
bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur
le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les
sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.

Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé
Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.


Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu
catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme,
libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui
pousse près de lui, dans ma personne[10].

Nous nous disputons, c'est clair--il y a des malentendus, c'est
sûr--mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du
ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus
que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les
feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français
de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!

Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et
laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue
aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et
l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une
fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!


Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à
mon_ élève_ et à moi--car Legrand est mon élève. C'est en
qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la
famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité
de préparateur au baccalauréat que je suis resté.

Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!

Je fais bien ce que je peux--lui aussi! Il voudrait se
débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire
entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais
mieux en _bachellerie _que lui,--moi nourri dans le sérail, fils
de professeur, âne chargé des reliques des distributions!...

Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère
n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des
répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.


Café Molière.


Nous allons au _Café Molière._

Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent
toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur
fortune.

Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.

Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si
profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux--
bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles,
crânement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu--je n'ai pas de
fortune à manger--mais ce voisinage me va!

Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec
des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait
sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son
déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur
compte, avant d'avoir eu--comme leur père--la vertu de la
lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la
boutonnière...

Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec
ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal
fait--ils ne s'amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens.
Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme... ils savent trop
combien la ruine arrive vite... combien les créanciers deviennent
facilement insolents!... Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la
première fois peut-être.


On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.


J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.

C'était le frère d'un de nos anciens condisciples qui se battait;
nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir,
abrités derrière un bouquet d'arbres.

Il m'est venu des idées folles par la tête. J'aurais voulu être le
témoin du blessé, prendre l'épée tombée de ses mains.

J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais
sortir de mon silence et de mon obscurité--par besoin d'action
ou par orgueil, je ne sais pas!...

Legrand est comme moi--pis encore...

C'est un homme de théâtre.

Je crois sur ma parole qu'il préférerait être blessé, pour avoir
un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu'a
fouillée l'épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait
dans les beaux moments des mélodrames.

Il le voudrait, il en crève d'envie, j'en suis sûr!

Je suis plus lâche...

Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.

Est-ce parce que je trouverais là l'occasion d'être l'égal d'un
riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur,
si le fer entrait bien?...

Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me
sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore à faire avant
de mourir!


En me tâtant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils
appellent le _courage du gentilhomme_. Je ne manquerais pas de
toupet sur le terrain.

Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se
montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.

Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d'empoigner
l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette
belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme,
un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.

Nous serions certainement arrivés à un duel avec n'importe qui, si
un jour le père Legrand n'avait dit à son fils:

«Tu tiens à aller à Paris?--Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent
francs par mois.»

Legrand voulait m'emmener.

J'en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son
geste menaçant--les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas
majeur encore!

J'ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres
pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j'ai
suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai
regardé du côté de Paris, pâle, irrité.--Pourquoi me retient-on
ici?

Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu'à vingt-et-un
ans!


UNE OUBLIÉE


Mais la physionomie de la maison change tout à coup...

Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.

La barrière de glace qui séparait Vingtras _senior_ et Vingtras
_junior _est trouée, et désormais la vie est moins pénible;
toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.

Qu'est-ce que cela veut dire?


J'ai oublié qu'il y avait au pays jadis une créature qui m'aimait,
qui fut la protectrice de ma vie d'enfance... qui depuis notre
départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois--deux fois
seulement--mais qui n'a pas cessé de penser à moi. Bonne
mademoiselle Balandreau!

On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu'elle est depuis
longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu'elle
parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui
annoncer qu'elle voulait--quand elle mourrait--laisser au
petit Vingtras ce qu'elle avait.

Mon oncle m'avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier.
Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?

Toujours est-il qu'on connaît à la maison--sans m'en rien dire--
la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà
pourquoi on me ménage maintenant.

Un jour ma mère m'appelle.

«Jacques, ton père a à causer avec toi.»

Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont
les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la
table, mon père me la montre et dit:

«Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?»

Oh! J'ai compris... et les larmes me sortent des yeux.

«Morte... Elle est morte?...

--Oui: mais elle te fait son héritier.»

Mes larmes coulent aussi fort.--Je regarde à travers ces larmes
dans mon passé d'enfant.

«Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.»

Son grand fauteuil? La table où elle mettait la nappe pour moi
tout seul? Sa commode avec des crochets dorés? La chaise où je
m'asseyais--meurtri quelquefois!... Brave vieille fille!

Ma mère reprend:

«Mais tu es mineur.»

Ah! je m'en aperçois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais
pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!... Avec ces treize
mille francs-là je retournerais à Paris--on aurait de quoi
acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour
faire évader Barbès...

Il m'en passe des rêves par la tête! Des rêves qui brûlent mes
pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant.
Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir... mais je
l'arrête.

Je me suis enfermé seul avec ma douleur.

J'ai pleuré toute la journée comme un enfant!


7 juin.


Dix heures cinq minutes, sept juin!

_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg,
de lâcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on
vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.

On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant
d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père,
il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»

«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?

--Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi.
Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»

Vous le savez?--Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la
vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton... Oh! le sang m'en
bout dans les veines, à y penser!

Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez,
demandez-moi la promesse qu'il vous plaira--et que je tiendrai.
Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les
gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne
suis plus un gredin et un vagabond.

On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que
j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma
main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira
quarante francs par mois--plus cinq cents francs d'un coup pour
m'habiller et m'installer à Paris.

J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents
contre la conscription.

«Quand aurai-je ces cinq cents francs?

--Dans huit jours.»

C'est long!...

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.

Qu'ils soient prêts samedi, surtout!

Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.

«Tu vas donc me quitter en me haïssant?

--Non, non... Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots... mais
nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop
malheureux!...»

Adieu! adieu!


Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer,
j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!

J'ai passé avec eux la dernière soirée.

«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»

Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le
bras à tous deux.

Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux
grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui
m'aimaient bien tout de même!



16
Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première
arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus,
où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous.
Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!

«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?

--Oui, hôtel de la Monnaie.»

Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai
que le temps de chercher un logement définitif.


J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe
de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait
eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.

J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé
tout entier dans mes colères de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant
un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

_Elle_ est là--le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il
reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés
dans le compte.

«Les voici.»

La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre
amoureux, elle va se marier, paraît-il.

Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon
compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!

J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était
bonne fille.


Hôtel Jean-Jacques Rousseau.

J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré
demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.

M'y voici.

Une vieille femme--à tête de paysanne corrigée par un bonnet à
rubans verts--est assise et tricote dans le fond du bureau.

Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille
n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de
libre.

Causer?--Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de
montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y
découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée:
on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils
étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les
donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se
déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme
vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le
remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du
dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop
ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.

«Combien?

--Dix-huit francs.»

Elle reprend:

«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes
étudiant?»

Va pour étudiant!--J'écris «étudiant» sur le livre de garni.

Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont
fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!...

Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre
le mieux à l'ambition et au caractère de son héros...--C'est à
donner la chair de poule!

Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre
donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du
poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en
face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin--sur une
tuile rongée--un chat qui me regarde avec des yeux verts.


Je suis installé.

On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit,
effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase
en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du
camphre. On a ajouté à mes gravures un _Napoléon au siège de
Toulon_, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le
renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout
bien réfléchi--je cracherai dessus de temps en temps.


Je meurs d'ennui chez moi!

J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel
Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de
côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais
faim la nuit... J'étais heureux parce que je me sentais libre!

Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois
plus grande, où je puis faire les cent pas.

C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître
dans Paris!

Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui
j'entre dans la vie.

Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!


J'ai de l'argent, heureusement!--Courons après les camarades!

Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du
vin à _douze_... je demanderai le cabinet qui donnait sur le
jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les
_purs_ se fâchent!

Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la
marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous
voudrons.

Je m'étais toujours dit:--«Dès que tu auras de l'argent, il
faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»

Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.

Ohé! la marchande de moules!

Je demanderai du veau braisé--je n'ai jamais mangé mon content
de veau braisé.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin
à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les
carriers du voisinage!...

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait
quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me
revoir.

«On disait que tu étais parti pour les Indes!

--Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?

--On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère
Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n'est pas le _chand de vin_ du quartier. Ce n'est pas la
crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni
l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire
tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le
teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur
sa croûte.

Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si
claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des
sauces. Cela sent bon, si bon!...

Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on
avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses
invitations de trois ans.

C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient
le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des
fleurs en plein champ.

On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et
avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le
petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête
qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison
Vingtras!

Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma
famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon
dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus
aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais
c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume
de cuisinier.


«Garçon, l'addition!

--Vingt-quatre sous!»

J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut
barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas
mieux, voyons!

Quelle demi-heure exquise je viens de passer!

Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur,
un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre
le bout de mon cure-dent.


L'égoïsme m'empoigne!

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette
sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui,
sortons!


«Garçon, _payez-vous!»_

_Payez-vous:_ avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à
la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne,
avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs
blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre
coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à
chaque instant la place où dort ma fortune.

«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»

J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.

Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil--jeté par pose
--sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la
rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur
d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.


Tous les bonheurs!

J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée
bleue...

«La bouquetière! Vite un bouquet!»

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon
habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de
taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce
teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé
qui s'appelle Vingtras[11].

Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.

Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein
les muscles, et je bondirais comme une panthère.

Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez
Mme Petray y passe.

Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des
amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je
suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire
craquer ma culotte.

Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!--C'est là qu'on faisait
les parties de barres, au temps du collège.

Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites
par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge,
ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me
revient à la mémoire et va me gâter ma journée!...

J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où
étaient les femmes.

Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains
gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le
corsage échancré!... Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en
province... Au quartier Latin non plus!

Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs
pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je
regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les
promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et
leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.

Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment
avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur
enfant:--«Va, va, fais aller ton cerceau.»

Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «_Faites à
celui_ qui sera le plus tôt à la grille!»--et, tandis que les
gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.

Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je
tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de
soie ou d'indienne...


J'ai dîné au café!

Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des
boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.

Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient
plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux
filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées,
dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle
d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop
vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre
sur les fraises.


Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous--sans vin. Je n'ai pas bu
de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas
boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et
m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.

Je n'ai pas besoin--comme jadis, quand je cherchais Torchonette
--de me donner du courage.

Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là... J'ai de quoi me
payer une bouteille aujourd'hui.--Mais pourquoi?

J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir
ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!... Cela vaut mieux
que dix _canons de la bouteille._

Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!

Peur?...

J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en
face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le
3 décembre: «Mort à Napoléon!»

Encore ce souvenir!--Faiblesse!... Regret d'enfant!...

«Garçon! le _Journal pour rire!..._»

Où irai-je finir ma journée?

On donne _Paillasse_ à l'_Ambigu_. Va pour _Paillasse!_

Sacrebleu, c'est beau, la scène où Paillasse dit, en
s'évanouissant: j'ai faim!--C'est beau, l'acte de la maison
vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le
coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros
pain!

En sortant, je suis allé m'asseoir à l'_Estaminet des
Mousquetaires_, plein d'hommes de lettres, plein de comédiens,
plein de femmes encore!

J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations
douces et fortes.

Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce
l'émotion de ces heures si saines?

Je ne sais!--mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur:
frisson de froid ou frisson d'orgueil.

Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier...

Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs; on voit à cent
pas devant soi... mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et
emplit toute la chaussée...

Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!



17
Les camarades

J'arrive chez Petray.

Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en
attendant.

Je prends le journal, comme s'il devait y être question de moi, de
mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare
aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant: qui est allé
aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu,
trapu, et qui va compter dans Paris.

Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace
de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime,
d'insouciance robuste et de confiance en moi!

C'est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable.
--L'air d'un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de
droite et de gauche comme s'il avait peur de la _Bouche de fer_,
vêtu d'un paletot sombre et coiffé d'un chapeau triste.

Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de
conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa
mine et son costume.

«Je t'aime encore mieux dans les rôles de cape et d'épée, tu sais!
Tu ressembles à un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromètre.

--Rôles de cape et d'épée! fait-il avec un sourire de Tour de
Nesle: _cinq manants contre un gentilhomme_--ce temps-là est
passé--c'est maintenant dix sergents de ville contre un
républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison!
On voit bien que tu arrives de Nantes! _Vingtrassello_, il n'y a
plus qu'à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à
faire de l'alchimie sociale comme un sorcier... J'ai le costume de
la pièce!»


Il a dit juste, le _théâtral!_

Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier,
pendant que je me promenais,--mais j'ai chassé ce souvenir, je
lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»

N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce
souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il
enténèbre déjà ce restaurant!

Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout
bas!...

Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le
lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragédie,
le sang! Je n'ai pas respiré la fange, je n'ai pas senti derrière
moi l'oeil des espions.

La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d'État;
maintenant c'est autre chose.

On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire... Les mots sont
saisis au vol... les gestes et le silence sont mouchardés... Oh je
sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne! Mes
impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané,
rayé de sale tout d'un coup...


Quelle pitié!

Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos
faces s'essaient à mentir--parce qu'un homme à mine douteuse
vient d'entrer et s'est mis dans ce coin...

Legrand m'a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au
collège on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant
arrivait.

Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits
grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon
père me battait devant le collège assemblé! Je pouvais faire le
fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche!

«Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me
tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!

--Plus bas, plus bas donc!»

Justement, le garçon a cligné de l'oeil du côté de la mine
douteuse, pour nous faire signe qu'on écoutait, et tout le monde a
dit: «Plus bas, plus bas!»


Voici d'autres camarades!

Mais ils n'ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes
gestes que la dernière fois où je les vis!...

Les mains dans les manches, eux aussi: le pied traînant, la lèvre
molle...

Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout
de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation
est gelée.

Ils m'envoient des coups de genou sous la table.


Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui
revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme? Il y a
peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le
canon!...

Non! c'est bien Décembre qui pèse sur nous; mais point le souvenir
de ce que j'ai dit en ces heures de désespoir: c'est la peur de ce
que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que
Décembre a créé.

L'homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.


Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive!

Je tire ma bourse.

«C'est moi qui paie, voulez-vous?

--Allons, si tu es riche!

--J'offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il?

--Non, non», disent-ils d'une voix fatiguée, d'un air
indifférent, et nous sortons.

J'étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors
désespéré.

Cette séance d'une heure m'a montré dans quel ruisseau j'avais à
chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire!...

«Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer
au coup d'État...»


Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec
tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.

Pourquoi Renoul et Rock n'étaient-ils pas là?

«Où est Renoul? Que fait-il?

--Entré au ministère de l'instruction publique comme
surnuméraire.

--Où demeure-t-il?

--Encore rue de l'École-de-Médecine, mais non plus au 39; plus
haut, près de chez Charrière.»

J'y vais:

La concierge me reçoit mal--on dirait qu'elle croit _que j'en
suis._

«C'est au cinquième.»

Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son
bureau.

En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de
chambre.

Mais c'est la peste du chagrin, la gale du désespoir!... Il a
l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait
moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?

«Tu as été malade?

--Non...»

Lisette arrive.


Oh! non, vous n'êtes plus Lisette!


«Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux?...
Vous ne m'en voulez pas?... Ce n'est pas parce que ma visite vous
déplaît?

--Mais non, non!»

Un «non» qui jaillit du coeur.

«Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te
croyions perdu, enlevé, mort.

--J'ai eu ma part de supplice, en effet...»

Je leur racontai ma vie de Nantes.

Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce
qu'il reste trop loin.

Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.

Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le
concierge et les voisins; ils savent qu'on a été absent pendant
les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et
les poursuites, et l'on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et
sa douleur.

J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abordé
Renoul. C'est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le
trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.

Il me paraît bien changé.

Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à
la défaite une consolation.

Il a le goût du complot, l'amour du comité dans l'ombre. Est-ce
croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête
de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et
fait _toc toc_ à tous les placards. Il sait que, s'il y avait
quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.

Rock s'ouvre à moi--autant qu'il peut--il ne peut pas
énormément.--Plus tard, il me dira tout, dès qu'il aura reçu du
«centurion» le droit de me communiquer le mot d'ordre.

Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.

«Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit
savoir ton retour, à la préfecture de police!»

Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et
la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n'était pas sûr.

Il n'y a personne.

N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi
découragé.

Je m'accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis
à ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!

Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais délivrée du joug
paternel, et je t'amenais fière et résolue dans la mêlée!

Il n'y a plus de mêlée; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux
qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de
polichinelle dans la bouche. C'est à se faire sauter le caisson,
si l'on ne se sent pas le courage d'être un lâche!

Quand j'ai lâché en fermant ma porte, le cri que j'avais gardé au
fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin
plein d'agents et de soldats; à ce bruit, on a dû se demander dans
la chambre à côté, s'il y avait par là un sanglier mangé par des
chiens!


Ah! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient
dévorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dévoré, et il
faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?


Que je ne dise rien?... de combien de semaines, de combien de
mois, de combien d'années?...


Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris goût à la vie!... qui
avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses!...

Malheureux! Il n'y a plus qu'à se tapir comme une bête dans un
trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur!

Je le sens!... c'est la boue... c'est la nuit!...

J'ai fermé ma fenêtre du geste d'un dompteur qui boucle la porte
de la cage où est le tigre et s'enferme avec lui.


RÉGICIDE.


Il m'est venu une pensée!...

Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de
la nuit.

Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison--il faut voiler ton
oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.

Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter
et _faire le coup..._


Je n'oserai pas tout seul!

Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'expérience et qui
approchent les hommes influents du parti.

Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.

Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquième de
la soirée, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent
les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil
écarquillé, la bouche béante.

«Laissez-moi!...»

Je les écarte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le
coin; il se relève gauchement avec des allures d'estropié.

C'est qu'aussi j'ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi
qui venais parler du salut de la patrie!... Oui, je venais pour
cela!

Le salut de la patrie!--Et qui donc veut la sauver?

Ce n'est ni celui-ci, ni celui-là! À aucun je n'ose confier ce que
j'ai rêvé, ni dire que j'épargne mon argent pour réaliser mon
projet!... Car je l'épargne, je ne vis de rien.


Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai
en bouquets.


.....................


Personne qui m'écoute, ou qui m'ayant écouté, m'encourage...

«_Faites le coup! _nous verrons après», répondent quelques-uns.

D'autres s'indignent et s'épouvantent.

«Ne les écoutez pas!... Vous inspirerez l'horreur simplement et
cela ne mènera à rien, à rien--me dit avec sympathie et effroi
un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je
dois croire. Chassez cette idée, mon ami! Réfléchissez pendant dix
ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!...»

Et comme je murmurais: «C'est pour qu'IL n'y soit plus!

--Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier
argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer
la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et
déporter en masse! Vous n'avez pas ce droit là!...»

Il ne faudrait écouter personne.

Le courage me manque.

J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je
commanderai le feu en tête du groupe; mais voilà tout... Et
encore, je demande que l'insurrection soit prête derrière... moi;
que ce soit le commencement d'un combat!...

Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le
bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'étais seul à avoir
décrété la mort!...


J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorité,
avant de confier aux intimes l'idée qui avait traversé mon esprit
et me brûlait le coeur.

Puisqu'il n'y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la
pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais
sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.

Rock me répond comme on m'a répondu déjà:

«Cela ne servirait à rien, à rien!... N'y pense plus!»

Mais il ajoute: «Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus
_qui s'en occupent_. On te préviendra. Ne tente plus de démarches,
ne bouge pas!... Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être
arrêter aussi!...»

Ah! il a raison!... Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!

Donc il n'y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la
République.

Mon rêve est mort!


Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que
c'eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la
face--un homme pâle, que j'ai frappé... Il aurait fallu être en
bande et que personne ne fût spécialement l'assassin!

Il n'y a plus qu'à rouler sa carcasse bêtement, tristement,
jusqu'au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt
que par le combat--j'en tremble[13]!...

Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d'or, pour acheter
des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on
m'arrêterait, afin qu'on ne crût pas que j'avais du courage par
misère et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.

Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira
au moins à me consoler.

Mais la consolation ne vient pas!

Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières;
dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée; il y a
autant de bruit et d'éclat dans les cafés; pour trois sous on a
toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue--mais je
n'ai plus le même regard, ni la même santé! Je n'ai plus
l'insouciance heureuse, ni la curiosité ardente; j'ai du dégoût
plein le coeur.

Je dois avoir l'air vieux que je reprochais à mes amis; j'ai
vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-être, parce que j'étais monté
plus haut sur l'échelle des illusions!


Oh! je voudrais oublier cela... en rire... m'enfiévrer d'autre
chose!

Contre quoi se cogner la tête?

Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en
cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les
civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous
courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et
qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!

Nous campons dans les restaurants des Halles où l'on passe les
nuits.

On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous
brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre!

La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines
me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend
méchante.

Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte!

On nous défend de faire tant de bruit.

Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans
Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter
des harangues, crier: «Vive la République!» que nous sommes ici et
que nous poussons des hurlements.

Notre colère de bâillonnés s'y dégorge, nos gorges se cassent et
nos coeurs se soûlent...

Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là!

L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père
Mouton, avaient déjà fait un trou.

Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs; je les
retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes
poches.

Oh! j'ai eu tort!

Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied
sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite--le soir de
mon arrivée--un mobilier de pauvre, et porter cela dans une
chambre de cent francs par an dont j'aurais payé six mois
d'avance.

J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées--bien à moi! clef
en poche!

Je pouvais regarder en face l'avenir.

Ah bah!--Je ne pouvais pas être heureux! Quelques sous de plus
ou de moins!

Petit à petit, d'ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma
foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une
ironie de crocodile.

Je me retrouve avec mes quarante francs par mois--la même somme
que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république
et en pleine bohème.

Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on
vivait avant décembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait
s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le père
Mouton.

Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.

Non. Pas de dettes!

J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.

D'ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui
n'ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.

Je préfère me réfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les
autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus
de mon revenu misérable; le soir, travaillant pour moi seul,
cherchant ma voie, méditant l'oeuvre où je pourrai mettre mon
coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.

Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail!
Tu ne peux charger ton fusil! Prépare un beau livre!



18
Le garni

Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui
soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque
chose dans les cinq francs par quinzaine.

Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire.
Dans ce cours-là, il n'y a que les garnis de maçons--du côté de
la place Maubert.

Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit
que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prêt à me faire un
mauvais parti.--Je ferais blanchir, tapisser, coller du
papier... Où irait donc se loger le pauvre monde?...

On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux--à
savoir: un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux
maçons--on me toise avec défiance et l'on me renvoie lestement.
Si l'on m'accueille, il faudrait coucher _à deux_ avec un
limousin.


J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!...

Je me trompe quelquefois du tout au tout.

Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu'il me
faut, quand la propriétaire m'a posé une question qui équivalait à
celle-ci: «Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?»

Sur ma réponse négative:

«Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas
d'état?»

Du haut de l'escalier, elle m'a encore regardé avec mépris:

«Va donc! Hé! feignant!»


Enfin je suis tombé sur un logement qu'on ne voulait pas me
montrer d'abord.

Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme
au lieu de répondre à mes questions.--Quel étage? Est-ce libre
tout de suite?...

Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de
faire de grands calculs.

«Je crois que ça pourra aller», a-t-il dit cependant, au bout d'un
moment.

Se tournant vers moi:

«_Combien avez-vous?»_

Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprête à répondre.

«Je te dis qu'il ne pourra pas entrer», dit la femme.

Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?... Non, c'est bien
d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.

«Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis!»

Ah! quel coup!--Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a
cogné contre le plafond; ça a fait clac comme si on cassait un
oeuf.

Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place
comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.

«La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu'il
paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c'est
entendu... Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi
maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit... Voulez-vous
vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de
mesurer, ôtez votre chapeau!»

Il me mesure.

«Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.»

Deux pouces de marge! Mais c'est énorme! Avec deux pouces de
marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser
pousser mes ongles, par exemple!


Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez
cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses
poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.

J'ai tant trotté, traîné, j'ai été si mal reçu, si mal jugé,
depuis que je cherche des logements, que j'ai hâte d'en finir.
Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en
faut!...

«Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.

--Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!»

Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me
conseille de ne pas louer ce cabinet.

Je me gratte la tête pour réfléchir,--et aussi parce qu'elle me
fait encore mal,--et je me décide.

«Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.

--Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.

--Tenez, voilà vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.»


C'est petit la pièce, mais la rue est centrale, c'est très
central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous
pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.

J'ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres.
Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir
comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas
le lâcher.

Mon Dieu, pour ce que j'ai à faire, ce n'est pas absolument
nécessaire d'être dans le centre et d'avoir la rue des Noyers
devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la
Parcheminerie à droite! Je n'en aperçois pas tout de suite le
grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des
habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je
ne pouvais décidément pas trouver mieux.


Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans
l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.

«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez... si
un soir... j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir...
(il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir
l'amour s'en mêle!... eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas,
moi je fermerai les yeux...»

J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on
peut la mettre. On peut même faire une _petite pièce_ de ce
renfoncement.

«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir,
m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça
tout à l'heure... Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le
remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une
fois!»

Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que
j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y
en a pas.

Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!... Ce n'est pas probable.
S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne
pourraient pas tenir.


C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge
--et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.

Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout
de mon long. C'est une habitude à prendre.

Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme
celle de Robert Macaire.

Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.

Je pourrai amener... Ô amour!

J'ai ce _renfoncement_ où je n'ai qu'à méditer--pas autre chose!
et à méditer sérieusement et longtemps--car on ne s'amuse pas
là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.

Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans
l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de
l'odeur de friture dont la maison est empestée.

Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient
lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?

J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on
a toute la place qu'on veut pour se promener!

Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de
réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de
gauche dans un grand lit--comme une courtisane ou un
saltimbanque!


Vendredi, 7 heures du soir.


Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une
infection--elle ne devait pas être fraîche... non plus!...


Samedi, 7 heures du matin.


Tiens! une de mes deux punaises!

Pas de fla fla.

Je vis comme cela sans faire de _fla fla_, dans mon petit
intérieur.


«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon
correspondant, qui savait que j'en cherchais un.

--Oui, Monsieur, rue... entre la rue de la Parcheminerie et la
rue des Noyers.

--Ah! c'est très central!»

Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement,
l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne
manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de
la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.


Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je
me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne
pourrais plus entrer dans mon _réfléchissoir_.

Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine;
samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon
sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!

J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le
friturier me donne les raies dont on ne veut pas--en tout cas il
me donne des têtes, beaucoup de têtes.

«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»

J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais
pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les
pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de
ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des
_arrivés!_

J'ai dit:

«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau
que je préfère.»

J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face
de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme
qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.


Où est Legrand?

Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est
venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa
mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de
fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!

_On-dit!..._ Il y a bien des bruits qui courent.

Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!

On parle aussi de cinq livres de beurre salé.

Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait
de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans
le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on
laisse des amis seuls dans leur renfoncement.

Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il
sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!

Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes--
trop courtes de jambes, décidément.--Ce n'est pas tout à fait
assez, deux pouces de marge!... C'est monotone, presque humiliant
de vivre en chien de fusil, l'estomac vide... Il crie, cet
estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça
vous assourdit.

Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en
bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander
des queues--pas toujours des têtes! On m'a donné des queues,
mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle
en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait
toute la nuit.


Qui est là?


Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil--
comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent
leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie
d'accrocher, c'est mes jambes.

Je leur ai fait une petite balançoire--ça les délasse beaucoup.

Je dormais, les jambes en l'air...


Et l'enfant prodigue revint
(_Bible_, vers 11.)


On frappe à ma porte--on la pousse--c'est Legrand! Je ne me
dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de
chaussettes--un vêtement complet--un chapeau mou--tout neuf
--cinq livres de beurre salé--et qui a disparu sans donner de
ses nouvelles pendant un mois!... _Je ne me dé-ran-ge-pas!..._

À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent
blessé.

Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.


Il faut tout pardonner à qui a souffert.

Legrand ne s'est pas jeté dans mes bras--il n'y avait pas de
place, c'est trop bas.--Je ne le lui demandais point.--Une
foule de raisons!--Il ne s'est pas jeté dans mes bras, mais il
m'a tout conté; il m'a mis son coeur à nu!...


L'histoire de Legrand est lamentable! C'est un _béguin_ qui l'a
perdu!

Legrand, sans en dire rien, _aimait_. Ayant reçu ces choses de
chez lui, il les a portées dans la famille de sa_ connaissance
_qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau, ses
chaussettes, et puis l'a flanqué dehors.

Il pourrait plaider, il ne veut pas; il lui répugne de salir un
souvenir de tendresse.

En attendant, il n'a plus rien à se mettre sur le dos ni sous la
dent, et il vient me demander un bout d'hospitalité.

Une petite sole aussi, s'il y a moyen... il a bien faim...


Je lui ai pardonné.

Je voudrais bien tuer le veau gras! Je ne puis!

J'obtiens même, à grand-peine, d'en bas, la petite sole pour lui
et des têtes de merlan pour moi.


Il veut se coucher maintenant.

«Tu n'as pas peur de te coucher comme ça après dîner?»

Se coucher? Il n'y a pas moyen! Il faudrait qu'il y en eût
toujours un ou la moitié d'un sur l'escalier!

J'avais deux pouces de marge... Legrand a la tête de trop! Il la
met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre dans sa poche!

«C'est inutile, mon ami! Mais il ne faut pas se décourager,
allons! Cherchons.»

En cherchant, on trouve qu'il peut garder ses jambes à
l'intérieur, s'il consent à ouvrir la tabatière en haut pour y
passer sa tête.

Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête déposée là;
mais cette tête remue; les voisins des mansardes, d'abord étonnés,
se rassurent et on lui dit même bonjour le matin.

Legrand a peur d'être égratigné par les chats.

Tout n'est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus demander
du luxe quand on en est où nous en sommes!

Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt les
jambes dans le corridor, les jours où il n'est pas _d'escalier.
_On lui chatouille la plante des pieds en montant, et ça le fait
pleurer au lieu de le faire rire, parce que sa bonne amie le
chatouillait aussi (c'était pour avoir le beurre) et lui faisait
ki-ki dans le cou.

Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvre
lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispés pour le
moment.

Il n'est pas né dans le professorat et perd la tête à l'idée
d'être pion... Le jour où il aura de l'argent, il le jettera sur
la table en disant: c'est à nous! il n'est pas seulement long, il
est _large_, dans le beau sens du mot. En attendant, moi qui suis
plus pauvre que lui, je puis, comme enfant de la balle
universitaire, apporter plus à la _masse_.

Il faut que je me remette en route pour trouver une place où je
gagnerais notre vie, _avec mon éducation_. C'est que j'en ai, de
l'éducation!



19
La pension Entêtard

Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne; j'ai charge
d'âmes; c'est comme si j'avais fait des enfants.


Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j'ai vu avec
Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d'abord--il
m'est venu des moustaches.

Je lui fais part de mon intention d'entrer dans l'enseignement.

«Mais ce n'est pas la saison! Malheureux garçon, vous ne trouverez
rien pour le moment.»

Il faut que je trouve! Legrand a faim--j'ai faim aussi...

Le père Firmin continue à me déconseiller l'enseignement à une si
mauvaise époque de l'année.

Il ne sait pas que Legrand a _aimé_ et que nous en portons le
châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains de la
_connaissance_ et le pain manque!

«Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous chercher quelque
chose.»

Il feuillette son registre.

«Voulez-vous aller à Arpajon?

--Je voudrais ne pas quitter Paris.

--Ah! ils sont tous comme ça... Paris! Paris!...»

Il continue à feuilleter le registre...

«Mon cher garçon, rien à Paris--rien!... qu'une place _au pair_,
rue de la Chopinette--chez Ugolin--nous l'appelons Ugolin
parce qu'on y crève la faim.»

Je ne puis accepter le pair--le pair, c'est la vie pour moi,
mais pour Legrand, c'est la mort.

Madame Firmin intervient.

«Dis donc, Firmin? dans les places _où l'on siffle_?...

--Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d'une place où l'on
siffle?»

Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d'embarrasser la
situation, je déclare qu'au contraire j'adore ces places-là.
«C'est ce que je rêvais, une place où l'on siffle.» Nous verrons
ce que c'est! En attendant, il faut que Legrand mange; je ne
voudrais pas retrouver son cadavre froid dans mon lit: je ne
pourrais pas dormir de la nuit.

«Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau. Vous
avez le déjeuner _au pupitre_ et quinze francs par mois.»

_Le déjeuner au pupitre!..._ quinze francs par mois--c'est dix
sous par jour. Oh! mon Dieu! le mois a trente et un jours!...

Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue Vanneau.


INSTITUTION ENTÊTARD


Une immense porte cochère avec deux battants.

À gauche la loge.

J'entre.--La concierge est en train de faire cuire du gras-double.

«M. Entêtard?»

Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de
répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.

«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?

--Vous faites erreur...

--Si, si, je vous remets bien!

--Je vous assure, madame...

--Pour les saucisses alors?»

J'essaie d'expliquer le but de ma visite.

«Je répands l'éducation...

--Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.

Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!

Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas
monter par-dessus le mur!...


En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après,
la portière au gras-double qui sort.

C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus
accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui
débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur
cette fois.

«Je viens...»

Il m'interrompt d'un air entendu:

«Vous venez pour les saucisses?

--Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme
professeur. On a le _déjeuner au pupitre_ et quinze francs par
mois.

--Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»

Je proteste de ma sincérité.

«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard
doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre
affaire.»

Je traverse la cour.--Quel silence!...

Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il
me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»


Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.

J'y vais tout droit--tant pis!

Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure--un gros
oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit
polisson!»

On ouvre au petit polisson...

Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes
mes forces le nom du placeur:

«Monsieur Firmin!...»

Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un
bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et
fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que
je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour
les confitures.

Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du
savon dedans:

«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»

Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite
salle.

«Ne criez pas si fort!...»

Je le faisais dans une bonne intention.


Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin
et me dit:

«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le
déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»

Je m'incline--décidé à ne m'étonner de rien.

M. Entêtard a encore un mot à ajouter.

«Une observation! Êtes-vous fier?»

Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.

«Oui, monsieur, je suis fier.»

J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête
quoique mon col en papier me gêne beaucoup.

«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens
fiers ici.»

Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!

«Il y a fierté et fierté...»

Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!

«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas--pas plus qu'il ne faut,
toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet...»


Un gros, un petit sifflet?--je ne sais pas.

J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se
dévernissent sous ma langue.

J'arrive le lendemain à sept heures du matin.

«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le
concierge la veille.

J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de
voleurs.

On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.

«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»


Il me parle en chemise.

«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis
dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui
tenait la _boîte_.--Il y faisait de l'or, monsieur!--Mais
M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout
de suite fait des dettes, et _va comme je te pousse!..._ Il s'est
enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les
revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses
allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en
est aperçue, allez!... Il n'a pas encore payé les caleçons, pas
davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne,
personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au
marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de
fourrage...

--Au marchand de fourrage?

--C'est pour le cheval--il y a un cheval et une voiture, vous
ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la
voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est
vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»

En effet, je suis _bonne d'enfants_, le matin et le soir. Je suis
professeur dans le courant de la journée.

À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans
l'étude.

Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a
apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au
bord.


La confiture en premier?...

En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus...

Le second jour, des pommes de terre frites.

Le troisième jour, des noix!

Le quatrième jour, un oeuf!...

Cet oeuf m'a refait--on me donne un oeuf après tous les cinq
jours, pour que je ne meure pas.

Heureusement, un gros croûton--mais les Entêtard ne paient pas
souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont
beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui
apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe
à midi--un déjeuner qui sent bon la viande!

Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse
la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très
bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.

J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.

Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est
vrai, l'albumine de l'oeuf,--et l'on dit que l'albumine c'est
très nourrissant.--Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les
quatre jours, c'est trop peu pour moi.


Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le
dîner-soupatoire, neuf sous!... Nous avons vendu à un usurier mon mois
d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions
dix à la fin du mois.

C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a
fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs
dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions;
ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux.
Mais si je mourais...

L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et
à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les
jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille...
mais les jours de raisiné, il tremble...

Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à
domicile.

J'ai déjà usé un sifflet.

Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.


V'là vot' fils que j'vous ramène...


Je siffle. Les enfants descendent.

La mère a fait la toilette à la diable... Elle n'a pas que lui,
n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!... Elle me crie
souvent de la fenêtre:

«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»

Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je
fais de mon mieux pour ne pas les blesser...

Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns
même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi
ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.

Il y a toujours des gens injustes... quelques parents qui crient:

«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»

Non, qu'en ferais-je!

En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.


On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à
tout le monde.

Beaucoup de ces enfants sont jeunes--tout jeunes--ils ont des
pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!

«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»

Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au
bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au
début!

Je remets en place la petite chemise.

On a l'air content--j'ai le geste pour ça, presque coquet, il
paraît, un _tour de main_, comme une femme frise une coque ou une
papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai
opéré.

«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom)
il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de
_rouler_... À lui le pompon!...

On attaque la voiture de l'institution quelquefois.

L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient
les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient
les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se
dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!...
Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.

On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé
saucisses et caleçons.

La scène a duré longtemps.

On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement...
heureusement la police est intervenue.

J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser
--moi républicain--à un sergent de ville de l'empire...
J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et
rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas
toujours ce que l'on préfère.


_À moi le pompon!_

Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en
ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je
fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet,
mon mouchoir... et je donne mon petit _tour de main_ sans en être
pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant
d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la
main à l'ouvrage.


Fin de mois.


La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce
soir.

Joie saine de recevoir un argent bien gagné--je puis dire bien
gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux
personnes--un travail d'homme et un travail de femme:
l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.

J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.

Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et
m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.

J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure
de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.


Je pars sans mes appointements.

La rentrée est terrible.

L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!

J'explique qu'il y a eu oubli, retard... que c'est pour demain...

«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!»
grogne le juif.


Jeudi, 5 heures.


M. Entêtard n'a pas paru!...

Autre signe: c'était mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisiné. C'est le
troisième raisiné de la semaine. On veut m'affaiblir.

Je guette à travers les carreaux de la classe... les quarts
d'heure passent, passent... Entêtard ne revient pas.

Que dira le juif?...

Je n'ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine.
Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront
couchés!... Peut-être Legrand sera mort...

Ils sont couchés, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul--qui
voit sa tête par la tabatière--Dieu seul sait ce qu'il a
souffert! Il me confie ses angoisses.

«Les heures étaient des siècles, vois-tu!»

C'était mon tour d'être _de lit_, mais je me suis mis _d'escalier
_pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte
toujours les pieds en descendant.


6 heures du matin.


Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir,
descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir,
j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur répondrais-je?


Vendredi.


Quelle journée!

J'ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.

«Trop, trop pressé en ce moment!»

Il m'a éloigné d'un geste rapide...

«Ce soir, alors?

--Oui, oui! ce soir, ce soir!...» et il a disparu.


Six heures sont arrivées!--Où est Entêtard?...

Le cocher m'appelle...

Que faire?

Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je
ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.


7 heures.


Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l'institution.

Où est Entêtard? J'appelle!

J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle
l'enfant qui s'est égaré dans la forêt.

L'écho me renvoie _Têtard_, rien que _Têtard! Entêtard_ ne vient
pas.

Mais sa femme doit être là.

Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces
volets...

On ne m'ouvre pas.

Une fois, deux fois!

J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon dû!


Lanterne rouge.


Je suis chez le commissaire, accusé de m'être introduit chez
Mme Entêtard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa
chambre à coucher, où elle s'était réfugiée pour m'échapper.

Elle a fermé une porte, deux portes! Je les ai forcées; je criais:
Quinze francs! Quinze francs!

En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.

Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un
jupon et un petit tricot.

Nous sommes donc chez le commissaire.

M. Entêtard paraît...

Il sort de je ne sais où, l'air accablé, et plonge dans le cabinet
particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de
moi; on craint une scène de honte et de douleur.

Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien
revient un moment après, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse
sur mon banc et me dit à demi-voix d'un air sympathique et
entendu:

«Avez-vous de la fortune?!!!!!

--C'est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s'arranger.

--Ça ne s'arrangera donc pas?...»


Une voix à travers la porte:

«Introduisez le sieur Vingtras.»

Je pénètre.

Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:

«Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour
échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre,
jusqu'à ce qu'elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à
vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est là que la
police est venue vous trouver.

--Monsieur...»

Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase à placer.

«Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se
précipitent sur les honnêtes femmes; mais ils les choisissent
généralement jolies. Madame Entêtard est laide...»

Je fais un signe de complète approbation.

«Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la
tête... Mais il reste un point à éclaircir! On vous a entendu
crier «Quinze francs, Quinze francs!» Offriez-vous quinze francs,
ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des
faits. Si Mme Entêtard était dans l'habitude de vous donner quinze
francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous;
votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voilà
tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravité.»

Vivre de prostitution!--comme rue de la Parcheminerie, alors!--
Cela eût mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!

Ah! mais non!

Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.

Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications--«le
sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné!»

Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j'ai
des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.

Il sourit.

Je dévoile tout!... Je lève les caleçons, j'éventre les saucisses,
je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je
puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur,
déposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!

Voilà pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!--mais ce
n'était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation
pour faveurs fournies par moi antérieurement.

«J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.

--Hé! c'est un prix!... Mais c'est question à débattre entre les
deux sujets.»

Le commissaire réfléchit un moment et reprend:

«Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites
et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes
qu'ardentes... Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre
jours, mais si ce que vous dites est vrai,--si vous pouvez faire
constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf
--aucun médecin ne conclura en faveur de l'attentat par la
violence.

--N'est-ce pas, monsieur?

--Éteignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur
laisser les quinze francs.

--Mais, monsieur, je ne suis pas seul!

--Vous êtes marié, diable!

--Non, mais je nourris un orphelin.»

Je fais passer Legrand pour orphelin--j'espérais attendrir! mais
il a fallu laisser les quinze francs; les Entêtard poursuivraient,
si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisiné,
de chemises roulées, d'enfants mouchés, et je serai traité de
voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet; et ce sera
le second jour que Legrand n'a pas mangé!...

S'il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer!

Voilà mes débuts dans la carrière de l'enseignement!...


Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à
sa famille--dans une lettre qui sent la queue de merlan--de
lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.

Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.

Il part, un peu contrefait et un peu fou à l'idée qu'il pourra
étendre ses jambes la nuit.--Étendre ses jambes!

Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la
friture.

Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d'une
nouvelle position sociale.



20
Ba be bi bo bu

Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.


Je vais chez M. Fidèle--un autre placeur.

M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour
ouvrir la porte--il n'y a ni bonne ni domestique pour vous
annoncer. On tourne le bouton et l'on entre...

Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières
de pauvres diables; noires--du noir qu'ont laissé les pantalons
repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les
culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui
--dans des souliers percés--ont marché jusqu'ici, le ventre
creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fanés--on retient son souffle
en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture... du
cabinet du commissaire--je m'y connais!--du corridor où l'on
attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé...

On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait--comme au
collège.

Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!...

J'appréhende le moment où mon tour viendra!

C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez
lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le
placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et
M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec
des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau
comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des
dents gâtées.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble
devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en
Décembre, devant le canon de Canrobert!


Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:

«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de
service? Avez-vous des certificats?»

Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît
écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes
aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été
chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de
bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans
l'université.


«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son
collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans
l'enseignement libre.»

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de
professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter
le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un
fou, et il aurait raison...

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,--de huit
heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer
par là pour faire votre apprentissage?...

--Je veux bien.»

J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien
dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine,
--les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et
qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte
la brise.

Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur
sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui
ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans
leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit:
«Entrez!»

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.

Je tends ma lettre.

«Avez-vous enseigné déjà?...»

Toujours la même question!--à laquelle je fais toujours la même
réponse:

«Non, je suis bachelier.

--Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?--
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»

Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais
j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA,
BE, BI, BO, BU--BBA, BBÉ... J'en ai les lèvres qui se
collent!...


Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.

«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme
elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure
de libre à midi pour déjeuner.

Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je
préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait
celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!

J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!

Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une
pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.

Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je
me suis juré d'être brave.


Mes élèves ont de six à dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux
autres.

J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme
s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.

Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans _pâte_ et bref
dans _patte; U_ est long dans _flûte_ et bref dans _butte_.

C'est le 30... M. Benoizet m'appelle.

«Monsieur, voici vos appointements.»

Ah! celui-là est un honnête homme!

«Voulez-vous me donner un reçu?»

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:

«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos
services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place
plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens
que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin
d'ouvrir les portes pour respirer.

--L'odeur ne me dégoûte pas.»

J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris
sa résolution.

«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.

--Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de
l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable--je pourrais le
dire; vous l'êtes--l'incapacité même! Et de plus vous faites
peur aux enfants.»

Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur
la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore!
Mais quant à faire peur aux enfants!...

«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir
qu'ils vous embêtent... Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes
pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien!
vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez--ni vu, ni
connu.--J'ai bien l'honneur de vous saluer!...»

Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais
homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa
brusquerie:

«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là,
voilà tout... trop vieux.»

J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!

Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout
le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de
l'aveugle.


BAHUTS


«Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin,--qui est de retour et
que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre
ses mains--mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place
de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de
bachelier!... C'est trop pour les pensions où il faut faire la
petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans
les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas
professeur...

«Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là,
faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa,
commencer dans son lycée... Vous secouez la tête, vous avez l'air
de dire: «Jamais!»

En effet, je secoue la tête et je dis: «Jamais!»

Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais
je ne veux pas rentrer dans la peau d'un maître d'études. J'ai
trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette
galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon
tour les élèves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.

Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'idée qu'il
se trompe ou me trompe.

Je frapperai à d'autres portes... J'irai chez Bellaguet, Massin,
Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:

«Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai
trois heures, deux heures par jour pour 30 francs--je sais bien
le latin, vous verrez!--essayez-moi, faites-moi faire un thème,
un discours, des vers...»


J'ai commencé par Bellaguet.

Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves
à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d'ancien «_Bonaparte_».


--VOUS ÊTES TROP JEUNE.


M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!

«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de
l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et
des cheveux gris, je ne dis pas!... Il y a des routiniers qui
gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et
quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils
ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à
_seriner_ les élèves.»

C'est ce que le père Firmin m'avait dit!

Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.

Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer
par le bagne du _pionnage_.

«Merci, monsieur.»

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec
grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de
l'Université, las de sa chaîne:

«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les
mettez pas!»

Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!

J'ai couru tous les _bahuts_, je me suis offert à vil prix; on n'a
voulu de moi nulle part.

Je n'ai pas de certificats;--trop jeune ou trop vieux, c'est
entendu!


Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien
m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.

C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.

On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir
le soir de sept à huit.

Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et
presque toute la soirée à moi!

«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de
congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a
refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez
moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une
réputation, des _titres_... il _écrit_ et il est agrégé.

--Vous l'appelez?...»

Il me donne le nom.

C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du
bruit. Il a une réputation, en effet.

C'est donc lui que je remplacerais!

«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la
place de cet homme... S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi;
mais je ne veux pas lui voler son pain.»

Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et
de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne
m'écrira jamais, certainement.

N'importe!

Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lâche.

Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de
m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je
pouvais m'acheter des habits et des livres... J'ai posé pour le
généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette
occasion-là!

Partout, de tout côté, c'est la même réponse.

«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne
disons pas... Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix
candidats pour une place. On pourrait voir, cependant... puisque
votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière
de l'enseignement!...»

Je parais l'aimer?--Je la hais!

Vous invoquez la position de mon père?--J'en rougis!


Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des
places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à
la Halle!

Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par
mois.

Mes souliers se décollent, mon habit se découd...

Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à
personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas
l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour
payer une chambre... mais je ne serai pas pion et je ne coucherai
pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on
fait trois repas par jour--Je préfère crever de faim et crever
de froid.

Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef
d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.

Le serment?

Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est
pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait
trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes
se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.

L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples
bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards
et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des
domestiques!

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs
des placeurs!...

Je vais chez tous.

C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire
que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que
je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user
mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de
sales déboires!

Professeur libre!--Cela veut dire partout: petite salle qui
empeste... dîner au raisiné, les créanciers interrompant la
classe... les appointements refusés, rognés, volés!...

Quelqu'un m'a dit:--«On s'y fait, on finit par aimer cette vie-là.»

Est-ce vrai?...

Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des
livres des placeurs!

C'est fini!... Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai
besoin.

À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.--À bas BA, BA, BU, BA!

J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.



21
Préceptorat. Chausson

Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus
haut?

Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.


Secrétaire?


Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien
riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui
_tenir compagnie_ le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de
huit heures à midi.

C'est ce que je rêvais!--J'aurais mes soirs à moi pour piocher.


J'arrive chez l'Autrichien.


Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles
vides et de bouts de cigares.

On a dû faire une fière noce hier soir.

«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant
dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»

Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je
viens comme secrétaire.

Je le lui dis.

«Qu'est-ce que vous me chantez?»

Je ne chante pas--je lui rappelle que c'est pour être
secrétaire!

«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»


J'hésite.

Il était peut-être gris.--Il a mal aux cheveux... Il est impoli
quand il est en chemise, mais redevient _gentleman_ quand il est
habillé.

Je pose le pantalon sur le lit.

L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son
pantalon.

«Voulez-vous me donner ma jaquette?»

Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette--je lui donnerai une
raclée, s'il y tient--c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.

Il insiste--ah! tant pis!--Je n'y tiens plus! et je lui tombe
dessus et je le gifle, et je le rosse!

J'y vais de bon coeur, mille misères!

J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.--
Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!

C'est ma dernière tentative d'ambitieux!

Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront
toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis,
dans des maisons de comédie ou de drame.


Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?

Je voudrais bien!

Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs
faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler
un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!

Voyons à décrocher une place de précepteur!

J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable
audace.

Il faut se _donner du mal_, frapper partout, n'avoir pas peur,
disent les livres de maximes et les gens de conseil.

Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur--au contraire! Mais j'ai
frappé partout, et je me suis _donné du mal_, un mal douloureux et
héroïque.

J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon
coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont
refermées avec mépris!... Courage, fierté, coeur et tête sont
restés déchirés et saignants!

J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.

«Demandez cher!» me disait-on

J'ai demandé cher.

«C'est trop, ont répondu les payeurs.

--Demandez moins!»

J'ai demandé moins.

«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.

Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où,
arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à
un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter,
j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil,
suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les
gens à qui je m'adressais.

Mais on m'a toujours éconduit!

Ces recommandations étaient toutes de hasard--de bric et de
broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.

_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne
puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens
de l'empire. Plutôt l'hôpital!

Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie,
on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à
ça!

Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs--
point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne
qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur
qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!... Il
fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas
d'autorité et le prive de prestige.

Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme
triomphant, de républicains exilés?


...............


J'ai eu une veine!

Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il
est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule
redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses
bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je
prends le parti de causer _boxe_ et_ savate _avec lui pour ne pas
trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.

Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce
d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu--et je me livre à
la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.


J'arrive à être un_ tireur_--ce qui ne me donne pas mes entrées
dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais
ce qui me met en relation avec des saltimbanques.

Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé
pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.


Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre,
prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine,
m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_
__parades_, des affiches pour la lutte, _Au tombeau des hommes
forts_, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves
de Mlle Lenormand à trois sous la séance!...

Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.


Un champion du _pujullasse_ antique, comme il est dit à la
_parade_, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou
trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin.
Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on
fait en public, sur la sciure de bois.

Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône,
où est sa baraque.

Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les
monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous
sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes
dans les _caravanes _célèbres.

C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.

On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs
de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.

Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose!
Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête;
parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!

Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir
fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain
d'épice.


J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera
pas dans sa prochaine édition de l'_Histoire de la littérature_.
M. Magnin non plus dans son _Histoire des marionnettes_. C'est
vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et
là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et
cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu
des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et
les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier
ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la
bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids...
Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des
pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les
connaît pas si bien, j'ose le dire.

Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi
un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre
cents... C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel
j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le
caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais
bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et
je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je
ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir
assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de
baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!


Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.

Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les
gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de
venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère.
Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de
politesse, d'élégance et de force!

Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la
séance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et
j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que
fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins,
d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se
distraire _à l'anglaise_ de leurs travaux sérieux.


J'ai une société maintenant.--Il faut bien le dire, ce n'est pas
à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les
amitiés, c'est à M. Vingtras le _savatier:_ à M. Vingtras qui,
paraît-il, porte le _coup de pied de bas_ comme personne, et se
tire de _l'arrêt chassé_ avec une vigueur et une maestria qu'il
n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait
parler Catilina ou Spartacus.

J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques;
on m'a toujours ramené au _coup de pied_ et à la _parade_. Je veux
causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je
fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de
famille! J'ai ce _coup de fouet-là_ comme j'avais le tour de main
chez Entêtard--et j'entends répéter ce mot flatteur: «_À lui le
pompon!»_


Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et
a besoin d'être pistonné pour le grec.

Il me demande si je voudrais pistonner le môme.

«Comment donc!

--Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.

Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon
entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour.
--Il dit au bout d'une demi-heure de grec:

«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»

Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et
m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»

Il me paye les leçons de son neveu _cinq francs_, m'en laisse
donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de
chausson.

Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.

C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une
distribution de prix.

«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.

--Dans l'estomac, houp! à moi, touché.

--Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant...»

C'est vrai--la peau est sur le cuir, le nez est à vif.

J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en
temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.

Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave,
un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe...

Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de
répétitions.

On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête
avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés
comme du linge sale dans un panier!...

Trouverai-je encore un savatier amateur?

Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il
me faudrait une petite avance, un capital!

J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons
auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le
soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de
bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail,
de sept à minuit!



22
L'épingle

Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une
longue barbe et un faux col de deux jours?

Boulimart, un _lancé_, qui a des leçons dans la _Haute_, arrive un
matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je
suis seul pour le moment, le peintre _cuisant_ chez la voisine.

«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours
de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien
tourné...»

Eh! eh!

«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il
a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en
manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais _comme il faut_ et
bien tournés!... Où trouver ça?»

Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné--
il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.

«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart,
quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je
fréquente?»

Malhonnête, va!

Il poursuit ses recherches avec conscience--«Un tel, un tel!»--
Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à
lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en
secouant la tête.

«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!...
Avez-vous du tabac, une pipe?

--Voilà...»

Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la
tête... On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.

«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce
soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si
c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit
pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père... Qu'en
pensez-vous?

--J'ai peur de paraître trop peu _comme il faut_ et mal tourné...

--Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez
passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce
pas? Vous y allez?...»

Je balbutie un peu et je finis par accepter.

C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à
gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.

Il faut s'habiller pour se rendre là.

Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y
aller comme je suis.--Pantalon qui a deux yeux par-derrière,
redingote à reflets de tôle.... souliers à gueule de poisson mort.

J'ai un vieil habit noir!--Il n'y aura qu'à mettre un peu
d'encre sur les capsules des boutons.

Je me promène dans ma chambre, nu en habit.

Un coup d'oeil dans la glace!...

Ce n'est décidément pas assez.

Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.


C'est le diable!

Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en
médecine:

«As-tu un pantalon?

--Tiens, si j'ai un pantalon!... Regarde ça!»

Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.

«Peux-tu me le prêter pour deux heures?

--Mais moi!...

--Tu n'en as pas d'autres?

--J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir...»

On le peut, en le réparant comme une masure...

Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude
d'une mère.

Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans
le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le
fond... Je lui demande des nouvelles!

Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.

Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil
au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira--
mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.

Il n'a pas de vêtement long.

Lui, il apporte le pantalon--Qu'un autre y aille du pardessus!

«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»


On va chez Eudel.

Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne
lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus--avec
des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.

«Cependant, si c'est indispensable!

--Merci, à charge de revanche!»

J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.

J'entends un petit craquement! Je ne dis rien... Eudel me
retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du
petit craquement.


Me voilà ficelé.

Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu
descendre les escaliers en sautant.

Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en
deux, sûrement--payer double place, alors?... J'ai juste six
sous.

On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on
a assez de moi, on n'en veut plus.


Quel ennui pour descendre! Je sue--tout le ventre de Tertroud
est mouillé sur ma poitrine.


Je marche comme je peux--avec des airs bien équivoques! Je finis
par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait
l'air _comme il faut et bien tourné..._

Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!

«Monsieur Joly.

--C'est ici.

--Y est-il?»

Ah! s'il pouvait ne pas y être!

Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père
insouciant?

C'est le fils!

«Vous venez pour la leçon?»

Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous...

Le monsieur attend.

Je me contente d'un signe.

«Vous avez déjà enseigné?»

Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec.
Si je parle, je gonfle--on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le
paletot craque.

Il continue à parler tout seul.

«Je voudrais, monsieur,--mais prenez donc la peine de vous
asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention...»

Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est
défaite par-derrière. Il m'expose son plan.

«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à
l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes
pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un
cours, où un garçon du monde--habitué aux belles manières--
leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je
sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une
idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères
amoureuses de leurs petits.»

Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le
fauteuil...

Il faut cependant que je réponde quelque chose!...

«Sans doute...»

Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers--c'est affreux! Je
remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de
danger.

«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez... Vous me paraissez sobre de
gestes et de paroles... c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous
entendre... C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames
fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»

Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme
d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en
largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je
remue en largeur--ce qui veut dire: «non» dans toutes les
pantomimes.

«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»

Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!

Je souffrirai moins debout.

Je m'éloigne à reculons.


Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.

«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a
trouvé une distinction!...--un peu de _raideur_--trop la
_manière anglaise_--pas desserré les dents... assis comme sur un
trotteur dur... des gestes un peu secs...--mais il ne déteste
pas cette froideur, à ce qu'il a dit.

«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais
montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!

--Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller...
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction...
Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?

--Quelles épingles?

--N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle»
et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.

«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la
_raideur anglaise_.

J'écris.--Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme
habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot
d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai
cela--et les épingles...

J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds
sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus
souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!

M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi
suivant.


Quelles luttes tous les lundis!

Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas
pouvoir arriver!

Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez
l'autre.

Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma
race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être
de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon
ami.

«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?

--Un tel?--Ses pantalons pourront-ils m'aller?»

Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des
vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce
qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!--ce qui
est grave!

Des vêtements de républicains _modérés_, que j'aurais fait
fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant
par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond
de leur culotte.

Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à
force de me boutonner haut--parce que je suis souple, que je
puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup,
comme si je voulais faire passer le hoquet.

Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!

On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu
ouverte, trop _boutonnée_.» Voilà les bruits qui se répandent.
Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!

Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop
long,--il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y
ont renoncé.

Les camarades!... C'est tout feu au début, ça vous mettrait des
épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu,
l'indifférence arrive--l'indifférence, la fatigue--je ne sais
quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,--on ne les
trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond--ils sont
loin, les camarades!...


Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.

Je L'AURAI.


Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant
avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse
pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...


C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques,
a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.

Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon
avenir, en m'entrant dans la pelote.

«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.

--Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»



23
High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa
femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente.
C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si
poli avec moi.

Il me gêne presque... Je me crois obligé de lui avouer ma
pauvreté.

«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je
pourrais vous payer...»

M. Caumont a l'air étonné au possible.

J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!...»

«M. Vingtras!... Si vous parlez encore d'argent, nous nous
fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?

--Une redingote...»

Une redingote?... M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils
se consultent des yeux.

J'ai peur d'avoir été trop loin.--J'aurais dû demander un
pet-en-l'air.

Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me
viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.

«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»

Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour
les _têtes_ chez Turquet--mais il faut moins de drap pour les
basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit
est taillé comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un
grand poids.

«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!... une
redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux,
mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose
dans le genre de ceci...»

On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une
tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance
grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier...


On me donne le drap à choisir.

Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et
compte des billets de banque.

Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le
connaisseur.


À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le
sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par
conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en
choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis
des lunettes bleues.

«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit
M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante
ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure
d'un cercueil!»

Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas
rater ta pelure!»


Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal
aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte
dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté
et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air
d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de
ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je
commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde
mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!--mais ça _date_.» Sa
femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais
comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas--je ne sais
pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir
l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu
trop, répètent-ils.--Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme
un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses
idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une
étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de
plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai
toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la
figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va--ou bien il
reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une
épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.

«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four
avec le pardessus.


Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître
rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma
vie sédentaire.

«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous
choisir pour moi?

--Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être
mécontent...

--Je comprends, mais je vous dis... l'habitude de penser...
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine...

--Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»

M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se
décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un
pardessus.


«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»

Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il
faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on
se renfonce la tête.

«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»

Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas
emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis,
comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés
comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il
m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.

Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de
ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes
faites.


«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»

De même couleur!... oh! de même couleur! Mes derniers pantalons
étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des
jambes!... De même couleur! Je le demanderais à genoux!

Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai
failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans
le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le
derrière.

J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.

«Vous ne dites pas pour le fond?

--Ah! c'est vrai!»

Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec
fatigue... M. Caumont insiste:

«Aimez-vous serré... la boucle en haut?... la boucle en bas?...»

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de
quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!

«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur
Caumont.»

On passe à la jaquette.

«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»

L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un
os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes--voilà
la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je
réponds:

«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un
sourire grave et hochant la tête).--C'est que je vis du travail
de la pensée!»

Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un
bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me
pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça
me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un
peu gros.


M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?... Vintras, sans
_g_?»

J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre
_g_. Je consens à un faux,--je dénature le nom de mes pères!...

«Oui sans _g_.

--L'adresse?

--Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»


Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne
pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un
camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez
lui!

C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que
j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de
l'assurance.

M. Caumont connaît justement la maison!

«Celle qui a une statue du _Dieu des Jardins_, dans la cour?...

--Oui...»

Je n'ai jamais remarqué la statue--je ne remarque pas les
statues généralement,--mais je dis: «oui» à tout hasard, parce
que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.

«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?

--Beaucoup.»

Il attendait plus, je le vois.

J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis,
des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner
un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit
air échauffé:

«J'aime beaucoup les arts!»


Je suis habillé...

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À
chaque commande j'ai un frisson.

J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent...

«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter
partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»

Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de
drap fin et chaussé de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît
que je ne l'ai pas trop vilain--je ne l'ai jamais su.

Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis
chaussé à la fortune du pot--à six sous la paire--toujours
forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le
talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois,
accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent
vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment
sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les
reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!


J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma
mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte
rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des
Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau
de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.


Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je
garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la
différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du
moignon à la griffe.


Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette;
les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau
cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.

J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour
de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de
blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait
valoir une orange.


«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de
camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un
missionnaire entrelardé,--et se léchant les lèvres: «J'en
mangerais.»


Je tiens haut ma tête.

C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis
«étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je
fusse un peu _lancé_. J'oubliais alors que j'avais à cacher le
gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant _penser à ce que je dis._

J'ai pu _penser en particulier_, quand j'étais seul dans mes
chambres de dix francs, devant les murs des cours!--mais je n'ai
jamais pu penser à ce que je disais _en public._

J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en
allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher
mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière
sans voile.

Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau
devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux
poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour
noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.

Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de
Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible
spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public
--le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent
plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est
_rallié!_


Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme
celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier
vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le
talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête...
comme un grand d'Espagne.


Me voilà fier et libre de nouveau!

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les
pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou
mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les
réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond
des lugubres centrales.


Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque
d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une
habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de
murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que
je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on
verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de
l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les
entresols où je vois des gens à la fenêtre.


American Bar


Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y
a un _bar_ américain, près du passage Jouffroy, où la mode est
d'aller vers quatre heures.

Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs,
des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui
versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font
changer des billets de banque pour payer leur absinthe.

Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.

«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.

Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!...

Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un
caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la
queue.--Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête
qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais
avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je
suis un terre-neuve, un beau terre-neuve...

«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes
audaces de conversation.

Pas bête?--Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la
doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon
m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes
trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau
bête et laid,--bête comme une oie, laid comme un singe!

Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?

Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me
calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes
habits neufs.

«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.

Je les ai traités comme des chiens.

Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit
distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des
acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes
prêtes.

Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me
prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!

Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de
mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes
résolutions de héros.

J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que
j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance;
si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en
racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les
survivants qui devaient leurs habits--moi je ne devais rien, pas
même une paire de savates.

Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements,
ces bottines et ce chapeau--une comédie dont j'ai honte!


Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la
tête du premier passant, en disant:

--Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête
que moi.

À un ruiné, je pouvais crier:

«Je te fais cadeau de l'empeigne.»


Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le _Vingtras_
est en hausse.

«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme,
dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!»
fait un troisième.

Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau;
je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.

Tas de sots!

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les
devoirs.

Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui
a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et
qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon
épaule...

Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour
qui baignait la classe de latin--le corsage de la dame aux
cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un
coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée
qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont
rencontrées...


.....................


Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.

«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me
demande-t-il.

--Beaucoup.»

Je n'ai pas dit ce «_beaucoup_»--là, comme j'ai dit le _beaucoup
_à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du _Dieu des
jardins_, si j'aimais les arts.

Mon _beaucoup_ a été entraînant et passionné.

M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce
qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me
demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure,
vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.

Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le
tienne pour dit une bonne fois!

Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq
francs l'heure!


«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère
pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?

--Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a
fallu sabler le Jacquesson.

--Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi
que je préférais!

J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier
d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise;
je le vois du coup.

«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma
jaquette est de la Belle Jardinière.

--Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme
qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.

«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?

--Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!

«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque
anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas
insisté sur l'_n_, je ne suis pas de ceux qui disent _Baïronne_,
pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut
pas en abuser.

«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à
deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!

--Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à
la _Pomme de pin_, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais
pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis,
bien sûr.

Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton,
mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille
noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une
aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le
roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions
républicaines.

L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer
pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon
père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait
les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec
une tête de veau dans le fond de l'écusson.

Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.


M. Caumont a déclaré qu'il me fallait un habit _du matin_.

J'ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu
pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en
matin de pièce de vers ou de féerie? Aurai-je des gouttes de
rosée? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?

Non. J'ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui
est «_du matin»_ au possible. Oh mais! Comme c'est _du matin!_

M. Caumont ajoute que c'est un vêtement de neuf heures à midi--
pas avant neuf heures, pas après midi.


Je le garde pourtant jusqu'à une heure, deux heures même,
quelquefois!--Car ma leçon va jusque-là--Ma leçon? C'est-à-dire
la correction des cahiers de l'enfant, qu'on éloigne...

On entr'ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles
fines, et qui moule un corps de statue...



24
Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu'ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.

J'avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes
qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges épaules.
Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.

Je respire maintenant l'élégance à pleines narines.


Je lui ai caché mon adresse, qu'elle me demande toujours.

«Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!...

--Non, je demeure avec ma mère.

--Elle est rentière, ta mère?»

Je n'ose mentir, ni répondre oui.

Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les
allusions qu'elle fait à mon genre de vie, je réponds par la
comédie de la médiocrité dorée.

«C'est pour être un jour professeur de faculté que j'ai pris la
carrière de l'enseignement et que je donne des leçons.

--Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de
toi!...»


Elle fait une moue chagrine et reprend:

«Quelle couleur de meubles as-tu?... (Rougissant un peu.) Comment
sont les rideaux de ton lit?...»

Elle baisse la tête et attend.

«Les rideaux de mon lit?...»


Je ne trouve rien.

«De quelle couleur?

--Couleur _puce_...»

J'ai failli dire: _punaise!_

«C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garçon!...»


J'ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne
suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos
promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux,
où elle veut un _rien_--mais un rien, entends-tu! dit-elle en se
dégantant.

Il m'est arrivé de souper avec du pain et de l'eau claire, la
veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un _rien_,
chez le pâtissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un café de
riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la
glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.

Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur?--Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie.
Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le
fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon
orgueil.

Peur?--Mais elle _s'affichait_ à mon bras!

Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses
cheveux qui touchaient les miens...

Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha
parce que je ne la tutoyais pas.


Patatras!


J'étais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.

«Que demandez-vous? criait l'hôtelier. Vous demandez M. Vingtras?
Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je
sais bien les gens qui logent chez moi.--Monsieur Vingtras!

--Qu'y a-t-il?

--Une dame qui vous cherche.»

Par la cage de l'escalier j'ai vu une tête passer, mais qui a tout
de suite disparu!... J'ai entendu un bruit de soie, des pas
précipités... Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.

Cette robe, ce châle!... C'est ELLE, la femme au rire d'argent,
aux cheveux d'or, au peignoir bleu...

Quelle honte! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne
reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je
fuirai le quartier où ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.

J'ai envoyé un mot de démission.

Je suis resté huit jours et huit nuits à m'arracher les cheveux;
heureusement j'en ai beaucoup.

Aux heures où elle avait l'habitude de m'attendre, près du
Gymnase, je vais malgré moi de ce côté; je cours après toutes
celles qui lui ressemblent--en me cachant quand je crois la
reconnaître!

Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.

Je vais bûcher, bûcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite
un appartement avec un lit à _rideaux puce_, puis je lui écrirai.
J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le
mensonge...

Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du
matin au fils d'un ancien colonel; la dernière à huit heures du
soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le _style_. Je le lui
apprends. Crétin!

Tout va comme sur des roulettes d'argent. Même ma blessure se
ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et
tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d'or, je_
flirte _auprès d'une miss anglaise, soeur d'un de mes élèves, qui
n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.


LA DETTE


Mais M. Caumont m'a envoyé sa note.

Diable!

C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!

Je donne un acompte. L'acompte donné, il me reste _sept francs
_pour finir mon mois! Il s'agit d'être économe, sacrebleu!

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.

Un jour, j'avais très faim. Je n'ai pas attendu d'être chez moi;
j'ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à
_luncher_ sous la porte cochère d'une vieille grande maison,
gaiement, sans penser qu'un malheur me menaçait!


Ce malheur arrive au trot.

C'est une calèche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer
contre le mur, les bras étendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»

Mais je la connais!--C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une
main, un petit pain dans l'autre...

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: _Le Christ
au saucisson:_ quatre couplets et un refrain.

Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant
plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et
enseigner le style.


Mais j'ai été un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous
devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous
emboquez vos élèves.»

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les
bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être
libre,--ma journée faite--libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas _plus_ ou _moins_. On n'est pas maître de l'étoffe
qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de
vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.


Boulimart me répète:

«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un
lion.»


Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à
loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je
mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss
anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la
porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une
fille!

Je me _maquille_ pour mes leçons.

J'en ai le coeur qui se soulève!



25
Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir
avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes
habits à la mode.

--Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté
pauvre.»

Il monte.


Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2
Décembre.

Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,--à en mourir!--de la vie
sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe,
moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de
mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.


Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé
en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un
livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa
gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les
stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de
grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me
rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il
faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est
gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça
au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier.
À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je
ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes
fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y
entre et en avant!


Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.

--Tes relations de _high life_ te retiendront-elles, dit-il, en
souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui
t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

--Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des détails maintenant...

«_On est prêt_», me dit Rock.


Qui, _on?_

Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un
garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.

«Va toujours!»

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme
grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un
prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des
moustaches comme un tambour.

C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a
le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et
l'oeil dur--avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la
boisson, c'est l'âcreté du sang.

J'avais cru qu'on pouvait rire--surtout la veille de mourir
--j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on
ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du
complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais
quelle ironie en entrant.

L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un
signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.

C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide,
si je puis, comme Robespierre.


Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et
là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.

Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux,
décidément?

Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place
Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face
de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous
vidons d'un air blasé.

«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.

J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «_Mes hommes!»_ c'est
bien solennel!--J'ai horreur du solennel!

Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras
que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux.
On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos
disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse
mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il
a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.

Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon
coeur le rôle qu'on me donne--sans croire, à vrai dire, qu'il y
aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est
que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je
me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient
la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je
tirerais mon arme, ... où je viserais... où je ferais feu...

Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi
fort que jadis à l'efficacité du régicide.

C'est le mal social qu'il faudrait tuer.


Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part
de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par
amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un
déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé
dans le complot.

Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas
où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt
à appeler aux armes dans le quartier.

Certes.--S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour
donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet
Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de
crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant
un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés--s'il
ne s'agit que de cela: en avant!


Ce sera un éclair dans mon ciel noir.

J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.

Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.

«J'en suis», dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons
la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.

Sept!


C'EST POUR AUJOURD'HUI.


On m'avait annoncé qu'il me serait délivré des pistolets et des
cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l'heure dite.

Allons, le sort en est jeté!

Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes,
Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est
millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo!

On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et
sa peau dans une entreprise de révoltés!

Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain
républicain.--Il glisse les pistolets et les munitions dans les
poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend
place, d'un air dégagé, à une table du café où les émissaires
arriveront, _le coup fait._

Le coup consiste à tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir à
l'Opéra-Comique. On l'attendra à la porte! _Feu. Vive la
République!_

À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!

On m'a promis que des _sections_ d'ouvriers accourront à ma voix.

Est-ce bien sûr? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non
plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres,
sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je réponds que si on
tire des coups de pistolet, _là-bas_, on fera parler la poudre,
_ici_.


Il est sept heures.--Ils sont partis!

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs
ou l'effet de la fièvre? Nous avons le rire aux lèvres.

Le puritain n'est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos
tournures de conjurés; car les pistolets et les poignards font des
bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir volé des
saucissons ou de réchauffer des marmottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir,
et nous vivons là-dessus--jusqu'au grand moment où, si l'on a
soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le
quartier en feu.


Huit heures et demie.


Il est huit heures et demie.--Point de nouvelles, pas d'orage
dans l'air, pas d'affilié qui accoure!

Dix heures--Personne.


Minuit.


Minuit!...--Encore rien!

Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont
eu le temps de revenir!--Ils devraient être là pour nous dire
qu'on a hésité, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont
reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera
pour une autre fois--pour les calendes grecques!

Il faut prendre un parti.

«Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l'Odéon avec Collinet.»

Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu--
nous sommes un arsenal à nous deux! Si un sergent de ville nous
arrêtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-être
pour ce soir même.


Des pas!...

Est-ce la police? Est-ce un des nôtres?

C'est un camarade--mais il ne sait rien.

«Hé! Duriol! D'où viens-tu comme ça?

--D'où je viens?»

Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à
l'oreille le _mot d'ordre_ de la conjuration.

Comment! Duriol en est?

Qui donc l'a averti?

Il l'explique en deux mots,--c'est Joubert, un des initiés.

Puisqu'il _en est_, voyons, que sait-il!

«Étais-tu à l'Opéra-Comique?

--Oui.

--Eh bien?

--Eh bien! On n'a pas tiré quand l'empereur est entré; on n'était
pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la
représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de
sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des
révélations, désigné des complices; on les a empoignés un à un,
dans les couloirs, sans bruit...

--Qui a-t-on pris?

--Rock a-t-il été arrêté?

--Non, je ne crois pas.»


Encore des pas!... Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de
ville!

Ah! il faut fuir!

Dans l'obscurité, nous longeons les murailles.

À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant
plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d'anxiété mortelle.

Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures
--des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et
honteux comme la fatigue d'un âne.


Je vais chez Duriol, au matin.

C'est un chétif, une tête faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en
avoir. Comment se fait-il qu'il ait été mis dans le secret?

Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes
bizarres.

Il m'interroge moi-même et me demande ce que je sais.

«Halte-là!»

Je n'ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai
même personne d'un mois, en dehors de mes familiers.--L'affaire
manquée, _égaillons-nous!_


Ça va mal.

J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il était à
l'Opéra-Comique.

Ceux qui n'y étaient pas s'en tireront-ils?

Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d'une
crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot
des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._

«Mère Marie, encore un Montpellier d'un rond!»

Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie
d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons ça
comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au _Café
Anglais._

Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour
s'amuser, qui jettent l'argent par les fenêtres...


Au nom de la loi.


Il est huit heures du soir.

Je viens de demander un _petit mouton_--c'est le demi-plat de
ragoût qu'on appelle ainsi.

Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied
sous la table, me lancent des yeux terribles...

_Mouton! _Autant dire _Mouchards._ Cette épithète de_ petit_ a
l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer
avec le feu.

Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne
connaît et qui veut parler à tout le monde.

Je tâche de réparer ma bévue en disant:

«Non, mère Marie, un grand mouton!»

Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais
effet. C'est six sous le grand mouton.


La crémerie est envahie!...

Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept
individus de mauvaise mine en bourgeois.

Il ordonne de fermer les portes--_Au nom de la loi, que personne
ne sorte!_

L'écharpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un
papier de sa poche et appelle des noms:

«Legrand?

--Il n'y est pas.

--Voilquin?

--Il n'y est pas.

--Collinet?

--Voilà.»

Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonné de pistolets,
demande ce qu'on lui veut.

«On vous le dira tout à l'heure.

--Vingtras?

--Présent!»

J'avais envie de répondre: «Il n'y est pas.» Si l'on m'avait
appelé avant Collinet, je n'y aurais pas manqué bien sûr; mais du
moment où l'on ne ruse plus, je réponds d'une voix pleine et d'un
air insolent.

J'ai été chef une soirée: je ne dois pas songer à m'esquiver quand
les autres se livrent.

Le juge d'instruction a essayé de m'intimider.

Imbécile!

«Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire
le héros comme cela», m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaçant.

Mais je ne les déteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc
pas que je me régale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai
jamais tété de si bon vin.


Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne,
je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.


J'ose en parler à un gardien qui me dit:

«Ah! oui! l'innocent qui dit _beu, beu! heuh, heuh_ quand on
l'interroge.»

Je vois qu'il a continué sa tradition; il fait comme au collège;
il joue les ahuris.

J'en fais à peu près autant. J'ai l'air de ne pas comprendre. À ce
qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix
hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en
est pour ses airs de menace.

_Armes et bagages!_


Ma tactique a réussi!

On vient de me crier:_ Armes et bagages!_

Cela veut dire: «Vous êtes libre. Ramassez vos frusques!»

Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà
dehors!

Tous les camarades aussi--moins Rock! Mais tous ceux de ma
fournée ont échappé! Enfoncés, les juges!


Mais, hélas! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon
titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot,
tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me
présente pour mes leçons, les visages sont glacés.

Je suis de la _canaille_, à présent.

On me règle, on me paye, et c'est fini.

Ma clientèle est morte. Il n'y a plus même de leçons à deux
francs, ni à vingt sous.



26
Journaliste

«Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?»

J'ai essayé.

Je suis parvenu à avoir ce que j'ai rêvé si longtemps, une place
de _teneur de copie._

On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.


On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au
correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'épreuve, voit s'il
n'a rien laissé passer et si l'imprimé correspond phrase par
phrase, mot par mot au manuscrit.

Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un
phénomène.


«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»

Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai
obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est
l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me
prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de
m'aider à gagner quelques sous.

J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le
journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou
de plus.

Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal
mon métier.

Je confonds les articles, je mêle les feuillets.

Je lis trop vite--quelquefois trop lentement. Le correcteur est
un homme laid, chagrin, un vieux _fruit sec_, qui me traite comme
un mauvais apprenti.


J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats
qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le
silence de l'imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de
copie!»

Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres
de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande
colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à
qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout
haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»


Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir
leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si
longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et
celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un
Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A.
Guéroult, et d'autres!


Je ne fais pas l'affaire décidément.

On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de
douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas
de torticolis à dévisager les auteurs.

J'ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes
explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux
mois dans la rue Coq-Héron. J'ai bien débuté dans les imprimeries!


AUX 100 000 PALETOTS


Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.

C'est le gérant des «100 000 _paletots_»: la grande maison de
confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de
classe; ce camarade m'écrit:

«Va voir M. Guyard des "100 000 _paletots_", il est à Paris pour
ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère.
Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant
la porte. Il peut t'être utile pour le journalisme.»

Je me rends passage du Grand-Cerf.

Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.

Je rôde devant le magasin, n'osant entrer.

On m'entoure:

«Monsieur a besoin d'un vêtement... Il y en a pour toutes les
bourses... La vue ne coûte rien... Prenez toujours des cartes de
la maison.»

Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.

M. Guyard paraît.

«Que voulez-vous?

--C'est mon ami, M. Leroy, qui...

--Ah bien! Vous voulez écrire, il m'a dit ça!

«Dunan!...»

Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en
passe-montagne.

«Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.

--Est-ce pour les affiches?

--Je ne sais pas.

--Aimeriez-vous à rédiger des affiches? Sauriez-vous faire des
choses comme ça?» Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas
faire des choses comme ça. À quoi ça m'a-t-il donc servi de faire
toutes mes classes? Celui qu'on a appelé Dunan voit parfaitement
mes gestes d'inquiétude.

«Ah! ce serait pour chroniquer dans le _Pierrot?»_

Le _Pierrot_ est le journal appartenant aux «100 000 _paletots_».

On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le
programme des spectacles et les prix de la maison: «Grand
déballage de pantalons de lasting[14]! Grand succès de M. Mélingue!
Un vêtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de _Gaspardo
le pêcheur!»_

Il y a des comptes rendus des premières représentations et des
articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une
phrase au moins sur les _cent mille paletots_. Les comptes rendus
des _premières_ contiennent des attaques sourdes contre les
tailleurs _sur mesure_, qui, sous prétexte d'élégance, mettent sur
le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du
public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de
redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.


On m'a confié un article à faire!

J'ai eu du mal à défendre la _confection_ au bas d'une colonne! Je
l'ai défendue tout de même, et j'ai réussi à annoncer en même
temps un déballage. J'avais à analyser un drame de M. Anicet
Bourgeois.


L'article doit paraître jeudi.

Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur
une borne, d'où l'on peut voir le coin de la maison où le
_Pierrot_ s'imprime.

5 heures,--6 heures,--7 heures,--8 heures!...

J'ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude!



«Monsieur, dis-je à un homme qui a l'air d'être de l'imprimerie,
savez-vous où l'on fait le _Pierrot_?»

Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot.
Nous avons été sur le point de nous battre!


Le _Pierrot _a fini par paraître. Je l'achète au premier porteur
qui sort et je cherche...

--_Programme... Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe,
Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois._

Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adoptée--
celle de ma mère! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la
carrière sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de
demoiselle.

Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins!...

Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais
le plus! J'avais écrit l'article pour elle--c'était le coup de
poing de la fin.

Je la sais par coeur; je l'avais tant travaillée!

Je m'étais couché et j'avais mis mon front sous les draps en
fermant les yeux pour mieux la voir.

Je donnais la moralité:


_Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant
le foyer paternel pour se lancer sur l'océan de la vie d'orages!
Que j'en ai vu trébucher, parce qu'ils avaient voulu sauter à
pieds joints par-dessus leur coeur!_


Ont-ils su au journal que je n'ai jamais vu personne sauter
par-dessus son coeur? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux
pour les brûler devant leur maison et s'embarquant ensuite, leur
a-t-elle paru trop hardie?

Sont-ils des classiques?...

Je me perds en suppositions!...

Nous le saurons en allant me faire payer.

On m'a dit:

«Vous passerez à la caisse samedi.»

J'aurais donné l'article pour rien.--Presque tous les débutants
sacrifient le premier fruit de leur inspiration.


La _Revue des Deux Mondes_ ne paie jamais le premier article. Le
_Pierrot_ paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive,
depuis que le _Pierrot_ existe. J'ai fait sensation sans doute!...

On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce
n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas remarquée, et ils
tiennent probablement à m'attacher à eux, ils font des sacrifices
d'argent pour cela.

Je ne puis refuser cet argent! D'ailleurs, il me servira à payer
un raccommodage que m'a fait un petit tailleur.

Je ne veux pourtant pas avoir l'air trop pressé et paraître entrer
dans les lettres pour faire fortune.

Je flâne un peu le samedi--au jour fixé--avant d'aller toucher
le paiement de ma copie.

Il ne faut pas non plus les faire trop attendre!

J'entre dans le bureau.

Le bureau est un petit trou noir à côté de l'endroit où l'on met
_les rossignols._

Je demande le rédacteur en chef, l'homme aux sabots et au
passe-montagne.

«M. Dunan-Mousseux?

--Il n'y est pas, me dit un homme, mais il m'a prié de vous
remettre le prix de votre article.»

Il me tend un paquet ficelé.

En billets de banque?--Mais c'est trop! c'est vraiment trop, un
gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes.--Enfin!

«Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour
vous!»

Voyons la lettre:


«Cher monsieur,

«Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre
article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos
moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne
vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde
à obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez!
et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu'au pardessus
d'été et même au paletot d'hiver.

«En vous souhaitant sous peu un joli complet.

«DUNAN-MOUSSEUX.»


Fallait-il refuser? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air
qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vêtement
me fit beaucoup d'usage.

Je n'ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que
j'ai écrit. J'ai gagné une paire de chaussures, dans le_ Journal
de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!--sur la
botte de Bassompière, si je m'en souviens bien. On m'a remis une
paire de souliers: presque des escarpins.

«C'est assez pour faire son chemin», m'a dit le rédacteur en chef,
un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la
tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.

Ces souliers m'ont en effet aidé à aller quelque temps.

Comme ils avaient craqué, j'ai été au bureau du journal en offrant
une _nouvelle à la main_, si l'on voulait mettre une pièce.

«On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodages.»

Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de
quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées! C'est tout
ce qu'on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.


J'accepte, et bien m'en a pris. Je me suis promené avec ces
pantoufles-là pendant toute une saison.

Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j'avais des amis
dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j'avais l'air
de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas
des portes.


Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un
entrefilet et une nouvelle à la main.

D'autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients! Je n'osais
plus élever la voix dans les discussions, je n'osais plus passer
dans les endroits où l'on se disputait, moi qui les aimais tant
jadis, je devenais vil, je tournais à la lâcheté... C'est que si
j'avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui
est mon fort m'est défendu. Ce n'est pas la peine de taper sur le
tibia, je ne le casserais pas, ni d'enfoncer comme je le faisais
autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n'est pas la peine! Je me
rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui évite la
pluie. Je n'ai pas encore reçu de volée. J'en recevrais à tout
coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je
fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.

Un pet-en-l'air et une paire de chaussures. Je m'y habitue! Si je
trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.

Pour le logement il n'y a pas à y compter, il faut être
dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous les
hôtels parce qu'il dit qu'il fera des caricatures dans les coins
les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de
penser à lui.

Mais la littérature! Je ne pourrai jamais échanger de la copie
contre une quinzaine de chambre.


Il ne faut pas désespérer de la Providence!

On m'a présenté à un monsieur qui m'a vu en pantoufles et qui,
tandis que les autres s'étonnaient, a dit:

«Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.

--Ah! il a des détails là-dessus! on a fait cercle.

--C'est parce qu'il n'a pas de souliers.»

Il est fort et l'on dit en effet qu'il est un des annonciers
d'avenir sur la place de Paris.


«Vous crevez la faim, n'est-ce pas?»

Mais non, Ah! pardon, j'ai justement des souliers aujourd'hui.
Prenez garde, je n'aime pas qu'on mette le doigt sur ma pauvreté.

«Je vis de mon travail, monsieur!...»

Il n'est pas mauvais homme et m'a demandé très rondement pardon de
sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel était le
travail si mal payé qui m'obligeait à aller en pantoufles de
Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la vie.

«Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie! Voulez-vous
pouvoir sortir même par la pluie?»

Il me semble que je donnerais un volume pour cela.


Il m'est défendu de sortir par les temps humides! Je ne connais
que la vie à sec. Je n'ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon
troussé, un bas blanc tiré, comme j'en suivais, les jours d'orage!
Ma vie d'ermite me tue et je voudrais des chaussures à talons pour
mon pauvre coeur.


«Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises
comme à la foire de Beaucaire!

--Parlez!

--Voici. Je veux fonder un journal d'élégance pour l'annonce.
Vous y rédigerez la chronique du grand monde.»

Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par
mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un
sou à personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse,
le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne
mange que des conserves!

Le journal n'en est pas à m'ouvrir les portes des restaurants. Les
restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la _Gazette du
Grand Monde_. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le
Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison
grave pour que je ne fréquente pas les _Maison Dorée_, ni _Brébant
_ni le Grand 16 du _Café Anglais_.

Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des
haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un
diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand
trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas
venir à bout.

Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux
viveurs en disant: «Voilà le Vicomte de ***» et il faudrait tenir
le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur
la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner,
nom d'un gentilhomme!

Je ne puis pas me déboutonner, nous n'avons pas encore mis la main
sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j'ai
fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C'est même
gênant quelquefois.

Je n'ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une
annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je
parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis
forcé d'inventer des histoires tirées d'une longueur. C'est
généralement un fils de famille qui s'est engagé et qui revient en
congé. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.

«Tiens déjà caporal!

--Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous
mangions quand je finissais mon oncle! la sardine régence, la
sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier).
Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine
Bugeaud...»


Et pour les timbales de thon?

«Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voilà dix mois que je
n'ai pas quitté le château!

--Qui est-ce qui le donne? toujours la grande Clara. Qui est-ce
qui le vend, toujours un tel...»

Je ne mets ces choses sur le papier qu'avec un sentiment profond
de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux pour
qu'on ne me voie pas. Mais j'en vis!

C'est même échauffant au possible, toujours des conserves, jamais
de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne énormément à
la quatrième page et j'ai toutes espèces d'eaux pour rincer mon
sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue!

Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses boîtes à
conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le
tour du monde.


Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.

Je fais sauter le cachet.

Matoussaint, que je n'ai pas revu depuis des siècles, est
rédacteur de la _Nymphe_. Il m'écrit pour m'en avertir--lettre
simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.

Je me rends aux bureaux de la _Nymphe_; c'est près des boulevards,
_de l'autre côté de l'eau_. Heureux Matoussaint!

Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte du
Capitole!

La maison est d'honnête apparence--sur le côté une plaque avec
ces mots:


LA NYMPHE
JOURNAL DES BAIGNEURS
2e, porte à gauche


Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.


BUREAU DE RÉDACTION
de 11 h à 4 h.

Tournez le bouton, S.V.P.


Je tourne, et m'y voici.

Comme il fait noir! Les volets sont baissés, les rideaux tirés--
pas un chat!

J'entends un bruit de paille.

«Qui est là?» dit une voix qui vient d'une autre chambre et n'est
pas reconnaissable; je ne suis pas sûr que ce soit celle de
Matoussaint...

J'ai recours à un subterfuge, et avec l'accent d'un pauvre
aveugle, je chante dans l'obscurité:

«Je suis un abonné de la _Nymphe._...

--Vous êtes l'Abonné de la _Nymphe_?»

Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.

«L'Abonné... l'Abonné... Mais où est donc mon caleçon?...
L'Abonné!...»

Matoussaint (c'est bien lui), apparaît en se boutonnant.

«Comment! c'est toi!... Tu ne pouvais pas te nommer tout de
suite?... Tu me fais croire que c'est l'Abonné! Je me disais
aussi, ce n'est pas sa voix.

--Ils n'ont pas tous la même voix, tes abonnés?

--Mes abonnés?--pas _mes! _--_mon! _Nous avons_ un _abonné,
rien qu'_un! _--Mais passe donc dans l'autre pièce... Assieds-toi
sur le bouillon.»

Il y a des paquets de journaux par terre. J'ai le séant sur la
vignette; lui, il s'élance contre le mur et grimpe jusqu'à une
soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière indienne
--une odeur d'enfermé aussi.

Matoussaint demeure là.

Le reste de l'appartement appartient au journal; ce coin est le
logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette
soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.

Matoussaint me conte l'histoire de la _Nymphe_, journal des
baigneurs.

C'est une feuille d'annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre, de
publicité, comme le _Pierrot_, mais avec une idée de génie.

L'idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une
feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau
refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors
soient attendris et qu'il puisse les arracher avec ses ongles.

On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l'eau;
c'était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s'empâtait
point.

«Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front
comme un vilebrequin, crois-tu qu'il y avait là une pensée
grande!... Malheureusement, le siècle est à la prose, l'homme de
génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les
masses... On ne se lave plus, les riches vivent dans la
corruption, les pauvres n'ont pas de quoi aller à la
_Samaritaine_. Oh! l'Empire!...»

Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse de
côté. Cependant, à la fin, celui qui a l'air d'être le chef se
penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.

Il dit après l'avoir écouté:

«Mais il pourrait faire notre affaire!...»

Je saute sur Matoussaint dès qu'ils sont partis.

«Il t'a parlé de moi?

--Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux.»

Déjà? Sur ma mine? Je fascine décidément.

«Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu'un qui
aille dans les bains demander la _Nymphe_, et qui, si on ne l'a
pas, se fâche et crie: "Comment, vous n'avez pas la _Nymphe_? Tous
les bains qui se respectent ont la _Nymphe_!"--Tu fais alors
sauter l'eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère.»


Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s'en aperçoit.

«Tu ne peux pas non plus, d'un coup, arriver à l'Académie?

--Non, c'est vrai.

--À ta place, j'accepterais. Il faut bien commencer par quelque
chose.»

J'accepte, je deviens _demandeur de Nymphe_.

La caisse du journal me paie mon bain--avec deux oeufs sur le
plat ou une petite saucisse--pour que je déjeune dans l'eau et
aie le temps de causer avec le garçon.

Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis d'un
air négligé, quand j'ai noyé le jaune qui est resté dans ma barbe:

«La _Nymphe_, maintenant!»

Et si la _Nymphe _n'y est pas--elle y est rarement--je fais
sauter l'eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la
baignoire--on me l'a bien recommandé!

Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à me
rhabiller.

Je détermine deux abonnements... mais ce n'est pas assez pour
faire vivre le journal, et l'on trouve que je ne suis bon à rien,
que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien _propre_,
cependant! Si je n'étais pas propre en me baignant si souvent,
c'est que je serais un cas médical bien curieux!)

Je quitte le peignoir de _demandeur de Nymphe_, emportant avec moi
pour un temps infini l'horreur de l'eau chaude, et criant souvent,
au milieu des conversations les plus sérieuses: «_Garçon, un
peignoir!»_ par habitude.


Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un vieux
qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la porte des
traductions.

Il me dit que c'est l'histoire de bien d'autres.

«On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien
des odeurs qui soulèvent le coeur, allez!»

Il me fait presque peur, ce vieux-là!

Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois,
toujours à la même heure.

Il y a une semaine que je ne l'ai vu... Qu'est-il devenu?--
J'interroge la concierge.

«Vous ne savez donc pas? Il y a huit jours, il est rentré, l'air
triste; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état
je lui donnerais. «Lui donnerez-vous un état, au moins?» On aurait
dit qu'il tenait à le savoir... Il est monté et il n'est pas
redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas
de réponse! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il
était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était
déjà couleur de cire. «Je me tue par fatigue et par dégoût.»


JOURNAL DES DEMOISELLES


Boulimier, un de nos anciens camarades de l'hôtel Lisbonne, est
entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en
temps une pièce de vers dans la _Revue de la Mode_. Il veut bien
essayer de faire passer une _Nouvelle_ de moi.


J'ai beaucoup de barbe pour écrire dans le _Journal des
Demoiselles!_

Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.

Quel sujet vais-je prendre? Mes études ne peuvent pas m'aider!


Il n'y a pas de demoiselles dans les livres de l'antiquité. Les
vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou
bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.


J'ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.

«Vous devriez faire le roman d'une canéphore!» me souffle un
agrégé en disgrâce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c'est qu'une canéphore.


«Si tu parlais d'une bouquetière? me dit Maria la Toquée, qui fait
des vers.

--C'est une idée. Viens que je t'embrasse!»


Je préviens Boulimier.

Il me répond courrier par courrier:

«À quoi pensez-vous? Voulez-vous donc encourager les filles de nos
lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur
accrocher des oeillets à la boutonnière!... Où avez-vous la tête,
mon cher Vingtras!... Que personne ne se doute chez Didot que vous
avez eu cette idée-là!... Si on savait que je vous fréquente, je
perdrais ma place.»


Je lui réponds qu'il se trompe, et j'explique mon plan.

Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au
cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré sa
mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n'est plus. La
nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.

Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste,
naturellement! Elle se _suffit_ avec ça. Un soir enfin, elle
trouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière
offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de
saule pleureur dans les cheveux--ma bouquetière a toujours une
branche de saule pleureur sur sa petite tête d'orpheline--il lui
demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l'adopte, lui fait
apprendre le piano, et puis la marie richement.

«Vous le voyez, mon cher Boulimier, c'est la bouquetière prise à
un point de vue émouvant, et, j'ose le dire, assez nouveau?»


Je trouve le lendemain une note de Boulimier:

«Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En effet, il y
a quelque chose à faire avec cette idée touchante d'une orpheline
qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous songé à
l'hiver? Que vendra-t-elle l'hiver?

«Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-elle en
garni ou dans ses meubles? on ne loue pas facilement, vous savez
bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous
pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous
sous silence? Oh! mon ami!... Ne pas dire ce que la petite
_Cimetièrette_ (je vous félicite sur le choix du nom) fait quand
les boutiques sont fermées!... M. Didot me renverrait, je vous
assure.»

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi!

Eh bien! je m'en vais tout simplement raconter une histoire que
j'ai vue.

Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu'on
enterrait sa mère qui était morte de faim...--On avait prié une
voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s'était enfermée
avec son amoureux; la petite en jouant a roulé sur les marches de
l'escalier et s'est cassé la jambe, on a dû la lui couper--elle
marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de
l'hospice des orphelines.

Boulimier ne m'a pas écrit, il est venu lui-même,--en cheveux,
et tout bouleversé! Ç'a été une scène!...

«Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre
les riches!... et vous prenez le _Journal des Demoiselles _pour
tribune?... Pourquoi ne pas proposer une société secrète tout de
suite... ou bien défendre l'_Union libre!..._»

Il faisait peine à voir!

Il a repris l'omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais
mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis
que je n'appellerais pas aux armes dans le _Journal des
Demoiselles._

Il a été bon comme un frère,--il m'a tout pardonné, il m'a lui-même
trouvé un sujet.

Il m'en a envoyé le canevas.


_Sujet d'article pour le _JOURNAL DES DEMOISELLES.

LA TÊTE D'EDGARD


Une famille est rassemblée autour d'un berceau. Le père arrive.

«Est-ce une fille? Est-ce un garçon? (Passer légèrement là-dessus).»

C'est un garçon.

«Comme il a une grosse tête, mon petit frère!»

On s'aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme... Le
médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le père
le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a
l'air abattu. Il fait un signe aux domestiques:

«Que tout le monde sorte!

--Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale!»

Voilà la première partie.

Dans la seconde partie l'enfant à grosse tête grandit. Le père est
bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de
tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.

«Il y en a plus à aimer!» dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous
voudrez, je le crois bon; le geste du bras, qui se trouve être
trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.

Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et mères
et la froideur d'un oncle, qui trouve que cet enfant est plutôt
une gêne pour la famille.

«Il vaudrait mieux qu'il remontât au ciel... on pourrait le vendre
à des médecins!...»

«Vendre mon fils!...»

Vous voyez la scène.


Tout d'un coup un collégien saute dans la chambre. C'est le fils
aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez
«boursier», cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne
venait pas en vacances parce que c'était trop cher.

Il a enfin fini ses classes--on ne l'attendait pas--il ne
devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a
ménagé cette surprise, et le voici!...


Il a tout entendu, caché derrière la porte; et il va droit à son
oncle:

--Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère! il ne s'appelle
pas _Joseph! _(se tournant vers son père). Comment s'appelle-t-il?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu'il double le mérite de ce
frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir son nom.
On lui apprend qu'il s'appelle _Edgard_, et il continue:

«Je voulais être avocat, j'avais rêvé les palmes du barreau! (avec
mélancolie). La tête de mon frère m'impose d'autres devoirs... Je
me ferai médecin...»

Indiquer qu'il avait toujours eu de l'horreur pour ce métier... Ça
le dégoûte, la médecine... mais il a conçu dans sa tête--de
taille moyenne--le projet de se vouer à l'étude des têtes
grosses comme celle de son frère.

«Qui sait! Ne peut-on pas les diminuer?... n'est-ce pas une
enflure provisoire?... peut-être un dépôt seulement...!»


Ce n'était qu'un dépôt!...

Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses
études qu'il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui
ne le sont pas.

C'est l'histoire d'Edgard--Edgard qu'on revoit avec une petite
tête à la fin.

Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu'il n'avait
entamés qu'avec répugnance et uniquement par dévouement fraternel.

Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus
distingués.

Il a la clientèle de l'aristocratie.


«Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je
crois, de broder avec succès un récit où s'exerceront toutes vos
qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des
abonnements d'hydrocéphales.

«M. Didot sait remarquer le talent où il est, s'il voit cela, il
vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une _grosse
tête_ de la maison.»


J'ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je
l'envoie.

Huit jours après je reçois une lettre.

«Monsieur,

«Nous vous renvoyons la nouvelle: _La Tête d'Edgard_, que vous
aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et se
jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué une
tendance à l'attendrissement qui vous fait le plus grand honneur.
Mais c'est cet attendrissement même que nous redoutons pour nos
lectrices frêles et sensibles. Tous les petits coeurs en
deviendraient _gros._... Vous m'avez comprise, j'en suis sûre,
vous qui cachez sous un nom d'homme la grâce d'une femme.

«Agréez...

«La Directrice,

«ERNESTINA GARAUD.»


La grâce d'une femme!...

C'est possible--quoique j'aie vraiment beaucoup de barbe et une
culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet
par-derrière.


BAS, LES COEURS!


J'ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur à
l'_Illustration_. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a
demandé à Renoul quelques garçons de talent pour composer la
rédaction.


Il est vieux mais il aime les jeunes. C'est un vieillard aimable
qui m'accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il
voit vite que je n'ai rien sur la planche et que je suis un
novice, malgré _le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la
Gazette du Grand Monde_.

Je m'ouvre à lui.

«Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu'on me demande.
Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense! J'ai eu
tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais ce n'est pas
tout à fait exprès. C'est que je n'en ai pas d'autres.

--Vous n'avez pas de fortune?» Il y a trop de pitié dans son
accent pour que je lui dise la vérité. J'aurais peur de paraître
m'être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.

«Pas de fortune, non, mais j'ai quelques ressources, de quoi
vivre.

--À la bonne heure! sans cela quelle vie, mon ami!» et il lève
les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.

S'il savait ce que j'ai déjà enduré! S'il voyait le fond de ma
bourse!

«Eh bien, mais... dit-il en revenant à ma confession. Vous ne
savez faire que ce que vous pensez! Ce serait beaucoup, savez-vous!
Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre
le sujet qu'il vous plaira et vous le traiterez comme vous
voudrez. Faites ce que vous pensez! Je voulais vous offrir deux
sous la ligne, vous en aurez trois.»

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs! Cet homme à donc
des millions à dépenser! Il a Rothschild derrière lui?

Ce ne sera pas en pet-en-l'air, ni en escarpins, ni en pommade, ni
en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais de l'argent.


«Quel sujet? voyons! me demande M. Mariani.

--Je ne sais trop...

--Avez-vous étudié telle ou telle question?

--Je n'ai rien étudié en particulier,--ni en général, il faut
bien le dire. J'ai habité le quartier Latin,--on n'y étudie
guère!...

--Le quartier Latin? Voulez-vous le raconter? Est-ce entendu? Un
article, deux, trois, si vous voulez, intitulés: _La jeunesse des
Écoles_. Le titre vous va-t-il?»

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentré chez moi tout ému.

J'ai bien de la peine au commencement; je veux toujours parler des
gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte, etc.,
etc. C'est ma plume qui écrit tout cela contre mon gré; elle se
refuse à me laisser entrer dans l'article, rien qu'avec mes
souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui
ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n'avoir pas froid en
travaillant.

Enfin, le voilà, mon article, tel qu'il est avec ses
gribouillages. J'ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques
phrases douloureuses et brutales.

J'arrive chez Mariani.

«Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon manuscrit.

--Eh bien, lisez vous-même!»


Je lis--très pâle ma foi! Mais à mesure que je retrouve le fond
de mon coeur à travers ces ratures et dans ces explosions de
phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute
et claire.

Le rédacteur en chef m'écoute, l'oeil tendu, et dit de temps en
temps tout bas:

«C'est bien, bien...»

J'ai fini, j'attends mon sort.

«Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu'il ne faut pas perdre.
Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre
habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a
dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez
que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans
le ventre. Je vous le paierai--et de grand coeur--mais je ne
vous l'imprimerai pas!

--Alors, il n'y a pas à me le payer.

--Pas de fausse honte--il ne faut pas avoir travaillé pour
rien, d'ailleurs vous m'avez empoigné, je vous le promets, pour
l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force
là-dedans, savez-vous bien?»

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dégoûts et les douleurs d'un étudiant de jadis
enterré dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parlé de la
politique et de la misère!

«Il faut attendre un _nouveau régime_. Je ne crois même pas qu'un
journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente.
Cependant je vais vous donner un mot pour X...»

J'ai porté le mot. J'ai entrevu X.... entre deux portes.

«Ah! de la part de Chose? Laissez-moi votre copie.»

Huit jours après je reçus avis que tout_ cautionné_ et tout
républicain qu'on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon
travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l'empire a peur de ces quatre feuilles que j'ai écrites dans
mon cabinet de dix francs!


J'ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré! Ce que je
fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des
autres est bête!...

Pour ne pas être l'obligé du journal et n'être pas payé d'une
copie non publiée, j'ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même
nombre de lignes en prose _possible_.

«Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du bailleur
de fonds.»

J'ai bâclé deux ou trois articles que je n'ai pas eu le courage de
relire quand je les ai vus imprimés!

Je serais honteux qu'on en parlât de ces articles, et je les cache
comme des excréments.

Le jour de la paye, on m'a soldé en grosses pièces de cent sous,
comme on paie à la campagne--elles suent noir dans ma main
fiévreuse.


Une chance!


Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un _Charlemagne_,
Monnain me reconnaît et m'arrête. Il est _ému_...

«C'est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite machine à
esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins?...

--C'est moi.

--Deschanel qui était de garde dit: «Ouvrez les fenêtres! D'où
vient cette odeur moderne?»--Et elle était bonne, ton eau-de-vie!...
Tu sais, je suis maintenant directeur de la _Revue de la
Jeunesse_[15]... Veux-tu faire la chronique?...--C'est bien toi
qui as allumé le brûlot?...

--Oui, oui... Et c'est sérieux, ton offre de chronique?

--Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant.»

J'arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la
table.

«Je ne peux pas publier ça! Tu éreintes Nisard! C'est mon
protecteur à l'école et je compte sur lui pour me faire recevoir à
l'agrégation...»


Et ce sont des jeunes! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux!
Des jeunes qui n'ont pas le droit, ni le courage, ni l'envie de
crier ce qu'ils pensent!


Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier! Mon père! pourquoi
avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier!...

De quel droit m'avez-vous enchaîné à cette carrière de lâches?...

«Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie pour
le pognon.»

Soit! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une
traînée d'encre, mais par exemple je ne signerai pas!


Non, je ne signerai pas. J'avais mis mon nom au bas de l'article
contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n'ai
pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer des niaiseries!

On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À l'ombre
de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J'en livre
pour l'argent qu'on me donne. Je ne relis pas la copie que je
porte. Si par hasard c'est bon, tant mieux, si c'est mauvais, tant
pis. Il paraît qu'une fois ou deux j'ai été intéressant entre
autres le jour où j'ai parlé d'un mort célèbre dont j'avais connu
la misère. C'est qu'il était mort celui-là et l'on pouvait le
louer ou l'assommer sans crainte. J'avais laissé parler mon coeur
et on ne l'avait pas fait taire.


Une semaine pourtant--celle où l'on a enterré un réactionnaire
célèbre de 48--je suis sorti de mon insouciance et de mon
dégoût, et j'ai demandé à avoir le champ libre--je signerai
cette fois, si l'on veut!

«Vas-y!»

Ah bien oui! J'ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.

«Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles! On
tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte.»

On tuerait ta revue? Eh! elle mourra, ta revue! Elle mourra
d'insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire
sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon!


«_Il faut attendre un nouveau régime_»--voilà mon avenir!...


«Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie? Ce n'est pas
brave! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et de me
consoler.--Encore un effort, me crie-t-il.--J'irai voir P...,
qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu'il
vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire.»


Il a demandé et obtenu!

J'ai à faire une série d'articles sur les professeurs de l'empire:
comme celui que j'avais écrit sur Nisard.--S'ils sont _verts_,
on les prendra. Aussi _verts_ que vous voudrez.


J'étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.

C'est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m'aimait un
peu et ne se moquait pas trop de ma mère.

«Je suis de passage à Paris, et je me suis dit: j'irai serrer la
main à mon ancien élève.

--Merci.

--Et les affaires?--Vous n'êtes pas heureux, je vois ça!

--Ni heureux ni malheureux.»

Qu'a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère! Est-ce qu'il
vient pour m'offrir l'aumône?

«Qu'est-ce que vous faites maintenant? Est-ce encore des petites
machines comme les choses dans la Revue de Monnain?

--Vous savez donc que j'écrivais?

--Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Nantes,
nous l'a dit, mais je n'en ai pas été bien content, entre nous!
Vous, le républicain, vous avez été bien pâle.»


Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer pourquoi il
m'avait trouvé si pâle.

Mais je lui ai lu l'article _vert_ que j'étais en train d'écrire.

«Trouvez-vous ceci meilleur?

--Certes! mon cher, c'est superbe!»


Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit avait
été lu, même applaudi. J'avais vu à la façon dont les domestiques
et les petits m'avaient salué quand j'étais sorti, que j'avais
pied dans la place.

Mais j'ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.

«M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands
universitaires... Tu veux donc me faire destituer?... Quand paraît
l'article? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche?... Nous
trouveras-tu un lit à l'hôpital, après nous avoir jetés dans la
rue? C'est ainsi que tu nous récompenses de t'avoir fait donner de
l'éducation.»

Votre éducation!... N'en parlons plus, s'il vous plaît.

Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la
bouche.--Vous avez raison! Ce serait la destitution, et je ne
pourrais pas vous trouver une place à l'hôpital...


IL FAUT SE FAIRE
DES RELATIONS

LECAPET

Il y avait sous l'Odéon un petit journal qui pendait, _le
Mouvement artistique et littéraire_. Il ne tenait que par une
patte, le vent avait détaché l'une des pinces de bois qui le
maintenait sur la ficelle.

Il allait dégringoler et s'envoler, emporté par la bise qui
s'engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son secours. Le
père Brasseur m'a remercié et du même coup, j'ai jeté un coup
d'oeil sur la feuille avant qu'on la rattachât à la ficelle.

Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige _le
Mouvement artistique et littéraire_. Un des articles se termine
ainsi: «Nous courons après des idées et non après des papillons.»
Cette phrase indique des penseurs. L'envie me prend de voir ces
jeunes courir après des idées.


C'est au fond d'une cour! bien humide! Mon nez coule, j'en serai
pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas! C'est bien
petit pour courir--on ne court pas, au contraire on est assis.

Ils sont trois, le rédacteur en chef qui bégaie, le directeur qui
zézaie et un troisième qui a l'air de communier! Il ressemble à un
enfant de choeur qui aurait les cheveux gris et la patte d'oie, ou
à une jeune fille qui se serait fait des moustaches et une
barbiche avec du bouchon brûlé. On l'appelle M. Lecapet.

Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d'un petit
salsifis qu'on vient d'arracher d'un champ et qui est tout plein
de terre, avec un petit fil qui le termine coquettement. Lecapet
aussi a un fil qui pend de la doublure de sa redingote. Pourquoi
ne boutonne-t-il pas sa chemise qui est toute ouverte par-devant,
je vois son petit poitrail. Sa patte d'oie lui ride sa petite
figure tout entière quand il rit. Quand j'étais enfant, dans les
belles années de mon enfance, ma mère me donnait les pattes des
volailles mortes, elle s'en privait pour me les donner et je
tirais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes: c'était
innocent et instructif.--Tu apprends quelque chose au moins: tu
apprends le système nerveux des poules. La figure de Lecapet quand
il rit ressemble à une patte de poulet qu'on tire. On ne voit que
son oeil comme une prunelle de crevette qui luit au-dessus d'un
nez effilé et pâlot et un bout de langue qu'il laisse passer entre
ses dents, ce qui est vraiment très enfantin et pas du tout
déplaisant.

Il tient d'une main fluette, maigre, grise, une paire de gants
noirs qu'il secoue: des gants qu'a écorchés la vie, ridés comme
son cou de dindonneau.

Il est en train de réciter des vers:

_Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire_
_De ses plis ondoyants n'a blessé mes bras nus._

Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnette à
l'élévation, et son petit bout de langue est sorti religieusement
--comme pour qu'on y mette une hostie! Mais qu'entend-il par ses
bras nus? Est-ce qu'il compte se promener les bras nus? Il doit
avoir des bras comme des allumettes, ça doit faire pitié ses bras!
Il ferait mieux d'avoir un tricot avec des manches.

_...Oui, mon front est paré de grâce et de pudeur!_

Mais il est tout mâchuré ton front!


Quand courra-t-on après des idées?

Ah! l'on aborde un sujet littéraire.

Jusqu'à présent on n'a pas fait attention à moi. Quand je suis
entré et qu'on m'a demandé ce que je voulais, j'ai expliqué que
sous l'Odéon...--le journal--ses articles graves--enfin,
j'avais eu l'idée de venir fraterniser avec des camarades de la
République des lettres. On ne m'a pas accueilli comme un frère. On
n'a pas trop répondu grand-chose. Je pensais qu'ils auraient l'air
plus flattés. C'est qu'aussi je suis très mal mis! Pourtant on me
fait signe de m'asseoir sur une des deux chaises qu'il y a dans le
bureau et l'on s'est remis à écouter Lecapet. Je me suis contenté
de mettre une fesse comme tout le monde sur le rebord de quelque
chose. Elle me fait mal même au bout d'un moment. J'ai choisi une
place très incommode. M'asseoir pour me refaire? Je n'ose.
J'aurais l'air dans cette chaise au milieu de la pièce d'un homme
qui attend qu'on lui fasse la barbe.

On m'a négligé, trop négligé. Pourtant quand Lecapet est arrivé au
manteau du fourbe, aux bras nus, au front paré de grâce et de
pudeur, j'ai remué un peu: le bois a crié! On s'est tourné vers
moi avec humeur, comme si on ne me tolérait qu'à condition que je
ne ferais entendre aucun bruit. Avec ça, ce soupir du bois était
comme une plainte étouffée! Il y a eu doute dans l'esprit des
assistants...

Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse ses
paupières, dodeline sa petite tête et bat son genou pointu avec
son gant fané. On reste un moment silencieux. Les yeux se tournent
vers moi. Ça me gêne.

On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement l'objet de
la curiosité générale que je sens qu'il faut parler ou me brûler
la cervelle.

«Messieurs, les sentiments qu'on vient d'exprimer sont tout à fait
les miens--tout à fait, tout à fait--» j'y mets de
l'enthousiasme et je répète tout à fait d'un air crâne, presque
provocateur! On ne répond rien. S'il entrait un papillon, si on y
souffrait les papillons dans cette maison, on entendrait le bruit
de ses ailes!

On a l'air stupéfait.

L'idée du papillon qui passe me remet en selle. «C'est une phrase
qui est une théorie, un drapeau! "Nous ne courons pas après les
idées mais après les papillons!"«

J'ai su depuis que je m'étais trompé; c'était le contraire.

«Nous n'avons pas dit cela», bégaie le rédacteur en chef.

Me serais-je trompé de coin? Je m'informe comme si j'arrivais:

«C'est bien ici _le Mouvement artistique et littéraire_?

--Oui, monsieur.» Un «oui» très ferme et très carré.

Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas de leur
rez-de-chaussée. Ils mettraient _c'est ici _sur la porte, en
grosse lettres s'il n'y avait pas à craindre une fâcheuse
confusion.

«Eh bien, n'avez-vous pas eu l'honneur d'écrire que vous ne
couriez pas après--après ci, après ça?»

Je mets tout, les papillons, les idées, papi-idées
pa-llon-papi-pa-pardon!

Les yeux du rédacteur en chef jettent des flammes. Ils croient que
j'imite le bègue pour me moquer de lui. Une querelle va s'en
suivre, il y a un duel de bègues dans l'air, d'un vrai et d'un
faux bègue.

Situation triste! malentendu pénible!


«Enfin, qu'êtes-vous venu faire ici?»

On s'avance vers moi.

«Fraterniser.

--Fra-fra-fra?»

Le bègue ne peut pas finir.

«Monsieur, mon père était officier de la Garde républicaine, dit
celui qui zézaie, et on a l'habitude dans ma famille de corriger
les insolents ou de flanquer à la porte les idiots. Qu'êtes-vous,
un malotru ou un imbécile?»

Je ne veux pas y mettre d'animosité ni d'orgueil, de la franchise
seulement.

«Monsieur, je suis un imbécile.»

Je donne cela comme ma profession, sans rougir! pourquoi
rougirais-je? Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que des sottes
gens!

Une fois que j'ai joué cartes sur table, je me suis senti plus à
l'aise! On savait qui j'étais maintenant sans avoir
malheureusement d'adresse à distribuer. Je pense qu'on pouvait me
croire sur parole et quelle raison avais-je d'abuser de la bonne
foi des gens?

Je ne prenais donc personne en traître et fort de ma franchise je
retrouvai de l'assurance.

«Si votre père était officier de la Garde républicaine, c'est que
probablement il était républicain...»

Ce n'était pas une raison. Cependant je m'appuyai là-dessus pour
dire que j'étais républicain aussi--j'appartenais à une bande
dont on avait parlé au Cours Michelet, aux manifestations et au 2
Décembre.

«Vous connaissez C...

--Comment vous appelez-vous?

--Jacques Vingtras.

--Il fallait donc le dire! C'est vous qui rappelez les Saint-Vincent
pour leur donner des coups de pieds au cul.»

Je rougis timidement, j'ai toujours eu des scrupules de conscience
à cet endroit. J'ai ce coup de pied au cul sur le coeur.

«C'est vous qui avez voulu enlever l'Empereur?...» Et ils en
content encore d'autres. Ils savent ma vie d'émeutier mieux que
moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Boulimier est venu leur
apporter des vers!

«Monsieur, dit Lecapet après un instant de recueillement, d'une
voix douce et les yeux baissés. Vous n'avez pas senti ce que vous
avez d'idéal en vous se troubler quand vous avez prié ce jeune
homme de Saint-Vincent de prendre une attitude qui répondît aux
concepts de votre intelligence à ce moment...

--Je n'ai rien senti... Peut-être un peu d'engourdissement.

--Dans les facultés de votre âme?

--Non, au bout du pied qui avait frappé. J'avais tapé sur l'os
probablement. C'est un os spécial qu'il ne faut pas prendre en
biais. Quand on le prend en biais, on court le risque de se
blesser.»

Lecapet me remercie d'un air séraphique et a l'air de se parler à
lui-même.


J'ai revu souvent Lecapet.

Chaque fois que je l'ai revu, il lui manquait un lacet à ses
souliers, des boutons à son paletot, il avait du noir sur le
front, ses cheveux faisaient une petite queue par-derrière et sa
cravate était nouée sur le côté. On voyait souvent son petit
poitrail. Il a toujours un parapluie dont les baleines sont
cassées, et un gros livre sous le bras droit, où il met l'état de
son âme.

Lecapet écrit tous les soirs ce que son âme a fait dans la
journée. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doit se
tromper de temps en temps aussi, mettre l'état de l'âme d'un autre
par inadvertance--ou bien mettre l'état d'autre chose que son
âme, faire erreur, car comment s'expliquer les ratures de son
manuscrit?

Son âme fait ceci ou cela, il n'y a pas à dire--et pas à se
tromper. C'est peut-être la faute du papier buvard. Il paraît que
ce papier buvard lui a déjà joué de mauvais tours. Il a fait des
pâtés dans certains endroits en essuyant des pensées trop
fraîches, ailleurs il a brouillé les lettres et Lecapet ne s'y
reconnaît plus. Il met des notes dans ce cas: «Je ne réponds pas
de ce qui est sous le pâté»--«Je ne puis engager la virginité de
ma pensée à l'endroit où il y a une tache de café ni à la place où
un peu de jaune d'oeuf est tombé par mégarde un jour de rêverie.»

Pendant longtemps son âme a senti la salade de chicorée. Nous
avions pris son livre d'âme dans sa poche et nous l'avions frotté
d'ail.

Il nous arriva rêveur quelques jours après.

«Il y a, dit-il, une mystérieuse corrélation entre les phénomènes
moraux et les phénomènes physiques. J'avais pensé tout un jour à
l'idolâtrie végétale des Égyptiens qui adoraient les légumes et
aux poulets qu'égorgeaient les augures. Il en est resté, dans ma
pensée et mon livre, ce jour-là, une odeur de chapon et comme un
parfum d'oignon sacré. (La tête dans la main.) Ceci prouve bien
que j'ai une âme...



27
Hasards de la fourchette

Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire en cours de
publication, sont devenus mes amis de bibliothèque.

Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y vivent
comme des naufragés sur un radeau--en se disputant le vin et le
biscuit--les yeux féroces, la folie de la faim au coeur. C'est
épouvantable, ce spectacle!

Un contremaître à mine basse est chargé de distribuer l'ouvrage.--
La plupart se tiennent vis-à-vis de lui dans l'attitude des
sauvages devant les idoles et lèchent ses bottes ressemelées.

Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir--non pas
une voile à l'horizon--mais le requin de la mort qui venait
manger un des travailleurs.

Un de moins! c'était des _mots _qui revenaient aux autres après
l'enterrement--le quart d'une _lettre_ qu'avaient à se partager
les survivants--une ration qui augmentait le repas de chacun,
une goutte de sang à boire, un morceau de chair à dévorer...--
Vains espoirs!... Il faut en avoir vu de dures pour descendre
jusqu'au Dictionnaire, et quand on en est là, c'est qu'on n'a pas
envie de mourir. Celui qu'on croyait mener au cimetière y a
échappé. Il y a contre lui une sourde colère.


J'ai demandé s'il ne restait pas quelques bribes pour moi; les
mots difficiles, répugnants...

Malheureux!--j'ai eu l'air d'un voleur, presque d'un traître.

J'ai dû vite affirmer que c'était_ pour rire_--c'est à peine si
l'on m'a cru, et chaque fois que j'entre dans le bureau, il y a
des regards en dessous et des chuchotements redoutables.

Inutile de songer à gagner un sou là.--Le radeau est plein, on
dirait qu'on va tirer au sort à qui sera le premier mangé.

Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu'on
prononçait devant moi le nom d'un grammairien célèbre, qui
travaille à un autre Dictionnaire qu'on a surnommé _La
Concurrence._

Un camarade du quartier, qui connaît le fils de ce grammairien, a
posé ma candidature. Elle est prise en considération.

On me prie de venir.

J'ai assez de chance, je tombe souvent sur de braves gens.

J'ai affaire à un excellent homme, fort poli, point bégueule, qui
me dit:

«J'ai justement besoin de quelqu'un, mais je ne suis pas riche. Je
vous paierai peu, je ne vous paierai même pas. Je vous ferai avoir
une table d'hôte et une chambre. Je connais un gargotier et un
logeur.--En échange de ce crédit dont je répondrai, vous
viendrez à neuf heures du matin et vous partirez à six heures du
soir--avec une heure pour le déjeuner. Mon fils vous indiquera
votre travail. J'ai tout mâché depuis quinze ans. Cependant, votre
éducation pourra m'aider, et vous vivrez... Vous n'avez pas
d'autre ressource?

--J'ai quatre cent quarante francs par an.

--C'est quelque chose.... c'est beaucoup! Je n'ai pas, moi,
quatre cent quarante francs par an!--et j'ai cinquante-cinq ans.
Avec du courage, vous pourrez vous en tirer... Vous ne finirez pas
à l'hôpital... Si vous voulez, vous pouvez prendre votre chaise
dans la salle dès aujourd'hui.»


Cela a duré quelque temps--mais un jour, il est survenu des
querelles entre le grammairien et l'éditeur--le pauvre
grammairien a été vaincu, et il a dû rogner son budget et se
priver de mes services.

Pendant que j'étais chez lui, j'avais crédit, dans un petit
restaurant, d'un déjeuner de dix sous le matin, d'un dîner de un
francs vingt-cinq le soir--une chambre de douze francs--oh!
bien laide, bien triste! dans un hôtel où paraît-il, Nadar a
demeuré! Je plains Nadar!

Mais j'ai mis le pied à l'étrier.

On se connaît de lexique à lexique. Il y a la confrérie des
_Bescherellisants_, des _Boisteux_, des _Poitevinards_.

Des propositions me sont faites de la part d'une maison de la rue
de l'Éperon, qui a besoin de grammairiens à bon marché.

On m'offre un centime la ligne--deux sous les dix lignes--un
franc le cent,--et encore il faut ajouter quelques citations des
écrivains célèbres. Chaque sens particulier doit être appuyé d'un
exemple.

On n'arrive pas à plus de deux francs cinquante par jour, en
travaillant et en fouillant les écrivains célèbres!--C'est long
de chercher les exemples dans les livres!...

J'ai trouvé un moyen pour aller plus vite.

C'est malhonnête, je trouble la source des littératures!... je
change le génie de la langue... elle en souffrira peut-être
pendant un siècle... mais qui y a vu et qui y verra quelque chose?

Voici ce que je fais.

Quand j'ai à ajouter un exemple, je l'invente tout bonnement, et
je mets entre parenthèses, (Fléchier) (Bossuet) (Massillon) ou
quelque autre grand prédicateur, de n'importe où, Cambrai, Meaux
ou Pontoise.

C'est l'Aigle de Meaux que je contrefais le mieux et le plus
souvent.

Mais s'il ne me vient pas sous la plume quelque chose de bien
bouffi, bien creux, bien solennel, bien rond, je remonte d'un
siècle, je mets mes citations sur le dos des gens de la
Renaissance ou du Moyen Age.

Je gagne ainsi quinze sous de plus par jour.

_Quinze sous!_--C'est un dîner.


Il y a eu à propos de ces citations une violente dispute, un jour,
au café Voltaire, où vont des universitaires et où je vais aussi
de temps en temps.

Un des professeurs tenait en main la dernière livraison du
_Lexique_, où je travaille, et avait le nez sur un mot_ traité_
par moi.

Il lit une phrase de Charron et se frotte les mains, se passe la
langue sur les lèvres.

«Oh! les hommes de ce temps-là!»

Un de ses collègues s'extasie à son tour, mais prête à la citation
un sens différent.

«Il n'a jamais été dans la pensée de Charron, monsieur
Vessoneau...

--C'est au contraire bien son génie. Il est tout entier là-dedans!

--Vous n'avez pas lu Charron comme moi, mon cher Pierran...»

Je buvais mon café, impassible.

La dispute s'est terminée par une épigramme amère empruntée encore
à la livraison.

«Oh! l'on peut bien vous attribuer cet autre mot de Chamfort,
celui-là, tenez, qui est cité au bout de la page!...»

Il est de moi, ce mot-là aussi. J'étais très gêné cette dernière
quinzaine, très pressé d'argent, et j'ai beaucoup mis de Charron
et de Chamfort dans la livraison.


Je jouis d'une renommée spéciale dans la maison, où il va pas mal
de vieux professeurs qui parlent de moi... Ce qui est de son cru
n'est pas fameux, mais il a beaucoup lu ses classiques et il sait
admirablement choisir ses citations. Il connaît surtout le Moyen-Âge!


J'en abats pour environ soixante-dix francs par mois.

J'ai touché _recta _le premier mois. Pour arriver à un chiffre
rond, il manquait quelques lignes, j'ai fait près de sept sous
avec du Marmontel.

Encore pas mauvais, ce vieux!

Au bout du second mois j'attends en vain mon argent.

J'ai menacé de la justice de paix... du bruit... du scandale...

On m'a offert moitié--en me congédiant. J'ai pris moitié et suis
parti, non sans grommeler--ce qui a irrité les patrons. Ils vont
disant partout que je suis un mauvais coucheur.

«C'est dommage: un garçon qui possède si bien ses classiques!»


POÈTE SATIRIQUE


«Vous êtes poète, n'est-ce pas?»

C'est madame Gaux, la libraire, qui me demande cela un matin.

Je suis plutôt _barde_. Je chante la patrie, je chante ce que
chantent les bardes ordinairement--on n'a qu'à voir dans le
dictionnaire. Va pour poète tout de même! et je réponds à madame
Gaux de façon à lui persuader que je sais manier la lyre--pincer
les cordes d'un luth.

«Eh bien, je vous ai trouvé de l'ouvrage!»

Je prends bien vite une attitude d'inspiré.

«Voici, dit-elle.--Il y a un monsieur qui en veut à un huissier
de chez lui, et qui désire se venger de cet huissier par une
chanson. Savez-vous faire ça?»

C'est de l'_Archiloque_[16] qu'on me demande. Il faut saisir le
fouet de la satire!...

«Je le saisirai! dis-je à madame Gaux, qui ne comprend pas très
bien d'abord et me fait répéter et m'expliquer.

--Bon--Rendez-vous à l'hospice Dubois. Vous demanderez
M. Poirier et vous lui direz que vous venez de ma part pour_
cracher sur l'huissier._ C'est ce qu'il a dit. Je cherche
quelqu'un pour cracher sur un huissier.»


J'arrive à l'hôpital.

«M. Poirier?

--Que lui voulez-vous?»

Je n'ose dire pourquoi je viens. Je parlemente; on tient la porte
fermée. Enfin je me décide à demander un bout de papier.

«Lui porterez-vous ce mot? dis-je au concierge.

--Oui.»

J'écris le mot.


_Monsieur,_

_Je suis la personne envoyée par Mme Gaux et qui doit c--r sur
l'huissier._


«Avez-vous une enveloppe?

--Non», répond l'hôpitaleux.

Je donne le mot plié en quatre.

À travers les vitres je vois l'homme qui ouvre le billet et le
lit. Que doit-il penser?

C--r sur l'huissier!

J'aurais mieux fait de mettre _cracher_ en toutes lettres. C'était
plus franc. Cela coupait court aux suppositions.

L'homme revient en me regardant drôlement.

«M. Poirier vous attend, chambre 12, corridor 3.»


Je m'engage dans le troisième corridor--j'arrive à la chambre
12.

Je frappe.

«Entrez!»


M. Poirier a mauvaise mine--il est assis, jaune et maigre, dans
un fauteuil, mais il lui reste de la bonne humeur tout de même.

«Ah! vous venez de la part de Mme Gaux! Vous venez pour
_mordre?..._»

Je l'interromps.

«Je viens pour _cracher!..._ Est-ce que je me tromperais de
porte?»

Je m'en explique avec M. Poirier qui répond:

«Cracher! mordre! cela ne fait rien, pourvu que vous insultiez
Mussy et qu'il en crève!... Oui, monsieur, il faut qu'il en crève!
Si vous n'êtes pas homme à faire une chanson dont Mussy crèvera,
ne vous en mêlez pas!...»

Je n'ose trop m'engager.

M. Poirier paraît inquiet, et se gratte le menton.

«Vous avez l'air trop bon garçon!»

Ma commande file à vau-l'eau! Si j'ai l'air trop bon garçon, je
suis perdu!--Je me fais une figure noire, un rire vert, des yeux
jaunes...

M. Poirier semble plus rassuré, et me priant de m'asseoir:

«On peut toujours essayer, dit-il, nous verrons de quoi vous
accoucherez! Je vais vous conter la chose. Suivez-moi bien! Il y
avait une fois un huissier et sa femme, qui étaient les gens les
plus canailles du pays; l'homme, grand comme une botte--la
femme, tordue comme un tire-bouchon;--ils avaient un chien qui
avait la queue en trompette.--Voilà votre canevas! Ils
s'appelaient Mussy--allez-y!--Il faut qu'ils en crèvent...
l'homme, la femme et le chien.»

Il s'agit donc de les faire crever!...

Je passe d'abord à la bibliothèque où je consulte les satiristes,
pour me mettre en train. J'attrape un mal de tête seulement. Enfin
j'accouche dans ma nuit de cinq malheureux couplets. Qu'en pensera
M. Poirier?

Je lui écris.

Il me répond:

«Je suis justement mieux. Je sors demain de chez Dubois. J'ai
invité des cousins du Nivernais pour écouter votre chanson.--
Rendez-vous à midi chez Foyot; vous chanterez votre affaire au
dessert.»


Le lendemain, déjeuner à la Gargantua. Pâté de foie gras, poulet,
rôti, bourgogne, liqueurs, desserts, cigares!

Et maintenant, la parole est au chansonnier.

Je me lève, je tousse, pâlis, tousse encore.

«Buvez un verre de vin!»

J'en bois deux! Et rouge, un peu lancé, je commence. En avant!

Succès fou!

«Monsieur Vingtras! ILS EN CRÈVERONT!»

En même temps, étouffant de joie, se tortillant d'enthousiasme,
M. Poirier m'emmène dans un coin, fouille dans ses poches et me
glisse _quatre louis!_

«Je vous en ferai gagner d'autres encore, dit-il... Savez-vous
embêter les notaires? Je voudrais aussi faire crever un notaire!»


C'est une veine. J'ai un débouché dans les départements du centre.
Les commandes affluent. On m'écrit de province! Je fais sur mesure
--je ridiculise sur photographie.

Je sème l'épigramme et la zizanie dans les familles. C'est très
lucratif.


Mais tout s'use! Au bout de deux mois je suis vidé.

Mon rôle de satiriste est fini! Je meurs comme la guêpe dont le
dard se brise dans la blessure, je meurs sur une chanson payée dix
francs! J'en suis arrivé à piquer, cracher et mordre pour dix
francs. La dernière ne m'a même été réglée qu'à sept francs
cinquante.

C'est mon chant du cygne! Je ne gagnerai plus un sou dans ce
genre-là. Je n'ai plus de sel, même pour mettre dans une soupe.


DIOGERNE


Je vais quelquefois dans un restaurant à prix fixe de la rue
Rambuteau, à deux heures moins cinq. Je viens à ce moment là,
parce qu'à deux heures le déjeuner finit et le dîner commence.

C'est cinquante centimes le déjeuner.

Pour cinquante centimes on a un plat de viande, du pain, un
dessert. À cet instant de la journée, ce repas--à cheval sur le
matin et sur le soir--est très profitable.

J'ai le droit de rester le temps qu'il me plaît, je lis les
journaux et je réfléchis.


C'est au premier.--On entre par une allée noire, mais la salle
est vaste, bien éclairée, avec des glaces dont le cadre est
entouré de mousseline blanche.


Il y a toujours une odeur de rognons sautés qu'on respire pour
rien.


De la fenêtre, on plonge dans la rue; on aperçoit le _Colosse de
Rhodes_, on voit aller et venir un monde d'ouvriers.

J'éprouve de la joie à reposer mes yeux sur la foule des
plébéiens; il y a chez eux de la simplicité, de l'abandon, des
gestes ronds, des éclats de gaieté franche. Ce n'est pas grimaçant
et tendu comme le milieu où je promène mon existence inutile.

Dès que je puis, je descends vers ces halles bruyantes et dans ce
tourbillon de peuple.

Il faut pour cela que j'aie les cinquante centimes du déjeuner,
plus les deux sous pour le garçon: il faut aussi que je ne sois
pas trop ridicule de mise et n'aie pas l'air trop râpé. On peut
avoir une blouse sale--c'est le travail qui a fait les taches--
mais un habit noir fripé vous fait remarquer dans ces quartiers
simples. On croit qu'il a été sali par des vices.


J'achevais mon dessert, le nez dans le journal.

Le patron entre avec un homme que je reconnais.

Il chantait le _Vin à quatre sous_, du temps de l'_Hôtel
Lisbonne_, quand nous allions à Montrouge--sous le grand hangar
--où l'on buvait assis sur les bancs de bois, dans de gros
verres.

Ils sont camarades, le maître du restaurant et lui, et ils
viennent _siffler_--loin de la chaleur des fourneaux--une
bouteille de bordeaux frais.

Ils trinquent, retrinquent, causent et discutent à propos de
chansons.

À un moment, ils ont besoin d'une consultation.

Le patron dit:

«Adressons-nous à monsieur.»

C'est de moi qu'il parle, et vers moi qu'il se tourne.

«Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? et vous nous direz
qui a tort de nous deux.»

C'est offert de bon coeur, et j'accepte.

«Voici la chose: Je dis à Rogier qui est là, qu'il ne doit pas
dire Diogène mais Dio_gerne_--pas _Gène_: _Gerne!_ J'en appelle
à vous, fait le cuisinier en enfonçant sa toque blanche sur sa
tête; vous avez de l'éducation. Prononcez.» Diable!

Si je me prononce contre lui, me laissera-t-il encore venir à deux
heures moins cinq pour déjeuner: quand l'avis affiché sur le mur
dit qu'à partir de deux heures tous les repas sont de seize sous?

J'hésite.

Le cuisinier répète en tapant sur la table:

«Je prétends que le refrain est comme ceci:»

Il chante:

C'est la lanterne
De Diogerne.

L'autre me regarde. Je me prononce:

«Oui, l'on dit DiogeRne!»

Que ceux qui ne connaissent pas le _repas à cheval_ me jettent la
première pierre! mais que ceux qui le connaissent me pardonnent!


.....................


Je n'ai pu persister dans la voie d'hypocrisie où je m'étais
engagé! Dès que le patron a été sorti, m'approchant de Rogier et
lui demandant pardon du regard et de la voix, tête baissée:

«Monsieur, je viens de mentir. On dit Diogène!

--Sans _r?_

--Sans _r_.»

J'ai laissé retomber mes bras et me tient devant mon juge avec des
airs de statue cassée.

«Mais pourquoi alors?...»

Je lui ouvre mon coeur et mon estomac. Je lui explique le _repas à
cheval_.

Il sourit--demande une autre bouteille.

«Vous boirez bien encore un coup?

--Non, merci!

--C'est peur de ne pouvoir payer la vôtre?

--Mon Dieu, oui!...»

Rogier reste un instant silencieux.

«Que faites-vous pour vivre? Savez-vous _rimer?»_

Je lui conte mon histoire de Mussy, ma série contre les
notaires...

«Mais la romance! Savez-vous faire la romance?

--Je n'ai jamais essayé.

--Vous ne savez pas faire parler un nuage, un cheval, une houri?

--Je ne puis pas dire...

--Feriez-vous mieux du léger?--dans le genre du _petit lapin de
ma femme? _Qu'aimeriez-vous mieux, chanter le pot de fleurs--ou
le pot de nuit?

--Le pot de fleurs!--sans mépriser le pot de nuit, ai-je ajouté
bien vite, ne sachant pas son goût et restant prudemment _à
cheval_ sur les deux.»

Mais j'ai échoué dans les deux genres!


«Vous n'avez pas d'esprit,» m'a dit Rogier, un matin.

Par bonté, il m'a donné quelques recueils de calembours à faire.

«Vous n'avez pas besoin de les inventer vous-même, vous n'en
viendriez jamais à bout, mon pauvre garçon; cherchez dans les
livres, ça ne fait rien!»

Je vais à la bibliothèque copier les vieux _anas_.


J'ai été surpris dans cet exercice, ce qui est un véritable
malheur, et je mettrai des années à m'en relever.

Chaque fois que je fais une plaisanterie, on dit: «Tu l'as lu à la
bibliothèque ce matin».

On croit que je vais y chercher ce que je dirai le soir pour
paraître espiègle et folâtre. Ce manège dure peut-être depuis
longtemps, dit-on.

«Et nous qui riions de confiance!»

D'autre part, des personnes graves qui me portaient de l'intérêt
m'ont retiré leur confiance et croient que je suis un affreux
polisson qui vais dénicher dans les coins les livres légers pour
en faire ma nourriture journalière et en repaître mon imagination
de saltimbanque et de corrompu.


Et c'est payé cinq francs--pas un radis de plus!--_cent
calembours pour un sou--demandez!_

Je ferais mieux de crier ça dans une baraque, en habit de pitre.
Je gagnerais davantage.



28
À marier

Je reçois régulièrement mes quarante francs par mois.--
Régulièrement? Hélas! non. Il y a parfois un jour, deux jours de
retard, et alors j'ai le frisson, parce que ma logeuse attend. Mon
estomac attend aussi--c'est dur. J'ai passé souvent vingt-quatre
heures, le ventre creux, ayant à peine la force de parler quand
j'avais une leçon à donner. Ce n'est la faute de personne! Mon
père ne m'a jamais fait faux bond; mais j'ai eu beau lui écrire
qu'une lenteur de quelques heures m'exposait à une humiliation
pénible dans mon garni où ma quinzaine tombait à jour fixe, et me
condamnait à des spasmes de faim. Il ne l'a pas cru. Les parents
ne se figurent pas cela, loin de Paris. Au café, ils demandent le
_Charivari, _lisent les légendes de Gavarni, qui parlent de
carottes tirées par les étudiants. J'ai failli en tirer une, une
fois--l'arracher d'un champ, à Montrouge, pour la croquer crue
et sale, en deux coups de dent, tant mes boyaux grognaient! Je
venais de rater un ami qui avait crédit dans une gargote de la
banlieue.

Quelqu'un passa juste au moment où je me penchais: je partis comme
un voleur. J'aurais peut-être bien été accusé de vol, si j'avais
été surpris un instant plus tôt.

Ah! tant pis, je prendrai la vache enragée par les cornes!

C'est ma vie en garni qui me fait le plus souffrir. Je suis là
souvent avec des voyous et des escrocs.

L'autre matin, des agents en bourgeois sont entrés au nom de la
loi dans mon taudis, et m'ont cerné sur mon grabat comme coupable
de je ne sais quel crime.

Ils s'étaient trompés de porte. C'était mon voisin qui avait volé
ou violé. Il était chez lui; il chantait.

On a reconnu sa voix, ce qui a fait reconnaître mon innocence!
Mais que le scélérat les eût entendus monter, qu'il eût descendu
l'escalier à la dérobée, j'avais beau me débattre, on m'emmenait!

J'ai écrit à mon père, je lui ai conté l'aventure, et je lui ai
demandé l'aumône:

«Avance-moi le prix d'un petit mobilier, de quoi meubler comme une
cellule, un coin où je vivrai à l'abri de ces hasards. J'ai trouvé
une chambre pour quatre-vingt francs, rue Contrescarpe. On veut le
terme d'avance; je te le demande aussi. Mais, je t'en prie, fais
ce sacrifice qui m'épargnera bien des douleurs et des dangers!»

J'ajoutais dans ma lettre--timidement--que, dans cette vie où
l'on habite des masures vieilles et misérables, on perd à chaque
instant le peu qu'on a, dans les expropriations, les descentes,
les rafles... que j'avais déjà égaré des_ oeuvres_...

C'était vrai! En ai-je laissé dans les garnis, jetées aux ordures,
cachées derrière une malle, gardées par le logeur, des pages qui
avaient peut-être leur amère éloquence!

Mon père ne m'a pas répondu.

Oh! j'ai senti malgré moi remonter contre lui le flot de mes
colères d'enfant!


.....................


«Mais ne savez-vous pas, m'a dit un de ses anciens collègues de
Nantes--que j'ai heurté tout d'un coup au coin d'une rue: brave
homme qui était notre ami, à qui j'ai avoué ma vie, tant le soir
était triste, tant la pluie était noire, tant ma chambre de ce
temps-là était froide!--Ne savez-vous pas que votre père n'est
plus à Nantes?»

Il m'a conté une douloureuse histoire.

Mon père a retrouvé sur son chemin une Mme Brignolin, une veuve de
censeur, qui l'a aimé ou a fait semblant de l'aimer. Il est devenu
son amant, s'est compromis, affiché: ma mère, folle de jalousie et
de chagrin, perdant la tête, a fait une scène à la maîtresse
devant le collège; il y a eu un scandale affreux, un rapport
terrible au ministère. On s'est contenté d'un déplacement, mais
mon père est dans une ville du Nord maintenant.

Et je n'ai rien su de cela! Ni lui ni ma mère ne m'en ont rien
dit!

«C'est que, voyez-vous, a répondu le vieillard, le lendemain a été
arrosé de larmes! Votre père est parti seul... Votre mère est
retournée chez elle, dans votre pays, où je l'ai vue, il n'y a pas
trois semaines, bien changée, mon ami!... Elle vit là comme une
veuve, entre le portrait de son mari et le vôtre... J'ai assisté à
la scène de séparation... C'était à qui se demanderait pardon.

«--C'est moi qui suis coupable! criait-elle en se mettant à
genoux.

«--Non, c'est moi que ma vie de professeur a rendu fou et
mauvais...

«--Nous pouvons être heureux encore, répondait votre mère. N'est-ce
pas?» répétait-elle, se tournant vers moi, et me consultant de
ses yeux rougis.

«Et je dois vous dire que j'ai baissé la tête et ai répondu non!
J'ai répondu non: parce que votre père est fou de celle à propos
de laquelle le scandale a éclaté. Il la reprendra: il l'a déjà
reprise... Honnête homme qui a l'air de commettre un crime... Mais
il avait une nature d'irrégulier, et le hasard l'a mis dans un
métier de forçat, en lui donnant pour compagne votre mère trop
paysanne pour une âme haute et meurtrie. Je connais cela, moi qui
ai souffert, qui ai aimé... sans qu'on le sache... Eh bien, oui,
parce que j'avais passé par là, parce que j'étais au courant de
toute l'histoire, j'ai conseillé la séparation! Votre mère
n'aurait pas fait de scandale, tout en agonisant de douleur, mais
l'Université a ses mouchards, et tôt ou tard c'était, non plus la
disgrâce, mais la destitution. C'est votre mère qui a fait la
première le sacrifice. «Oui, il vaut mieux que nous nous
séparions!» Elle a éclaté en sanglots, et a embrassé votre père
comme j'ai vu embrasser des morts avant qu'ils fussent mis dans la
bière.

«Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute, ils n'ont
pas encore osé vous la dire!»


.....................


Le soir même de notre entretien--c'était le 31--le père de
Collinet est venu me voir et m'a apporté mes quarante francs.
«Vous viendrez les chercher à la maison, désormais, tous les
premiers du mois.» Il n'a rien ajouté, et je n'ai rien demandé.
Mais j'ai écrit à ma mère.

Ma plume a longtemps hésité; j'ai raturé bien des lignes, j'ai
même effacé un mot sous des larmes que je n'ai pu retenir. Je ne
savais comment ménager son coeur.

Elle m'a répondu.

«Oui, mon fils, ton père et moi, nous sommes séparés, séparés
comme si la mort avait passé par là. Je te demanderai même comme
une grâce de ne plus prononcer son nom dans tes lettres; fais-moi
cette charité au nom de ma douleur.»


Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j'ai su qu'elle
avait appris que la madame Brignolin nouvelle avait repris place
dans le lit du père, et qu'auprès de certaines gens elle passait
même pour l'épouse. C'est la fin, l'éternel veuvage; je la
connais. Le nom de mon père est rayé de nos lèvres, tout en
restant écrit comme avec la pointe d'un couteau dans le coeur de
la pauvre femme.

Lui écrirai-je, à lui? Que lui dire? Un jour peut-être je saurai
trouver le mot ou le cri qui rapproche le père du fils;
aujourd'hui, il faudrait l'excuser ou l'accuser! Mais, à mes yeux,
ma mère est malheureuse sans qu'il soit criminel. Je resterai muet
entre ces deux victimes.

Le bon vieux professeur, qui est reparti là-bas, m'a promis qu'il
m'avertirait, si dans la maison de l'abandonnée arrivait la
maladie ou un malheur.

Mais ma mère elle-même m'écrit et m'appelle.

«Je t'en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacances de Pâques
et du temps devant toi... et puis, je suis souffrante, et je me
dis souvent que si j'allais, par hasard, mourir avant de t'avoir
embrassé encore une fois, mon agonie serait si triste!... Essaie
de venir, mon enfant, tu me rendras bien heureuse.»

Je tremble un peu en tenant cette feuille écrite là-bas, au
village, par la main honnête de la pauvre femme... Comme ceux de
la brasserie riraient s'ils me voyaient!

Je puis partir comme elle dit. J'ai même par hasard une redingote
toute neuve et un chapeau tout frais.

Voir le pays!...

Toute la soirée, je me suis promené seul sous les arbres du
Luxembourg en y songeant. Je n'ai pas mis les pieds à la
brasserie, de peur d'enfumer mon émotion.


Me voilà en route! La locomotive est déjà à cent cinquante lieues
de Paris!...

La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout mon
passé d'enfant!

Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles rouges;
basses-cours où traînent des troncs d'arbres et des socs de
charrues rouillés; jardinets plantés de soleils à grosse panse
d'or et à nombril noir; seuils branlants, fenêtres éborgnées,
chemins pleins de purin et de crevasses; barrières contre
lesquelles les bébés appuient leurs nez crottés et leurs fronts
bombés, pour regarder le train; cette simplicité, cette
grossièreté, ce silence, me rappellent la campagne où je buvais la
liberté et le vent, étant tout petit.

Dans les femmes courbées pour sarcler les champs, je crois
reconnaître mes tantes les paysannes; et je me lève malgré moi
quand j'aperçois le miroir d'un étang ou d'un lac; je me penche,
comme si je devais retrouver dans cette glace verte le Vingtras
d'autrefois. Je regarde courir l'eau des ruisseaux et je suis le
vol noir des corbeaux dans le bleu du ciel.

Dans ce champ d'espace, avec cette profondeur d'horizon et ce
lointain vague, l'idée de Paris s'évanouit et meurt.

Tout parle à ma mémoire: ce mur bâti de pierres posées au hasard
et qui laissent de grands trous de lumière comme des meurtrières
de barricade abandonnée: cette échelle de vigne qui a fait
pétiller dans ma cervelle, ainsi que la mousse du vin nouveau, les
réminiscences des vendanges--et ce bois sombre qui me rappelle
la forêt de sapins où il faisait si triste et où j'aimais tant à
m'enfoncer pour avoir peur!


Nous sommes à Lyon.

Je n'ai plus regardé ni vu les peupliers, les ruisseaux, le ciel!
J'ai cru seulement apercevoir là-haut, dans les nuages, une boule
de sang; au-dessous, il me semblait que j'entendais claquer une
guenille de deuil.

J'ai ôté d'instinct mon chapeau--pour saluer le _drapeau
noir..._ le drapeau noir, étendard des canuts, bannière de la
Guillotière!

C'est en 1832, au sommet de cette Guillotière en armes, que des
blouses bleues portèrent, pour la première fois, sur des fusils en
croix, le berceau de la guerre sociale!

Heureusement, nous avons passé vite et nous ne nous sommes point
arrêtés... J'aurais perdu la joie du recueillement doux et
profond, pendant les pèlerinages que j'aurais faits aux endroits
où l'on avait crié: _Vivre en travaillant, mourir en combattant!_


À Saint-Étienne nous avons pris le train qui longe la Loire.

J'ai toujours aimé les rivières!

De mes souvenirs de jadis, j'ai gardé par-dessus tout le souvenir
de la Loire bleue! Je regardais là-dedans se briser le soleil;
l'écume qui bouillonnait autour des semblants d'écueil avait des
blancheurs de dentelle qui frissonne au vent. Elle avait été mon
luxe, cette rivière, et j'avais pêché des coquillages dans le
sable fin de ses rives, avec l'émotion d'un chercheur d'or.

Elle roule mon coeur dans son flot clair.

Tout à coup les bords se débrident comme une plaie.

C'est qu'il a fallu déchirer et casser à coups de pioche et à
coups de mine les rochers qui barraient la route de la locomotive.

De chaque côté du fleuve, on dirait que l'on a livré des
batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n'ont pas
été tuées sont tristes, la végétation semble avoir été fusillée ou
meurtrie par le canon.

Cette poésie sombre sait, elle aussi, me remuer et m'émouvoir. Je
me rappelle que toutes mes promenades d'enfant par les champs et
les bois aboutissaient à des spectacles de cette couleur violente.
Pour être complète et profonde, mon émotion avait besoin de
retrouver ces cicatrices de la nature.

Ma vie a été labourée et mâchée par le malheur comme cet ourlet de
terre griffée et saignante.

Ah! je sens que je suis bien un morceau de toi, un éclat de tes
rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la poudre, terre
de vignes et de volcans!

Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frères en
veste de laine, mes soeurs en tablier rouge... ils sont pétris de
la même argile, ils ont dans le sang le même fer!

Deux mots de patois, qui ont tout d'un coup brisé le silence d'une
petite gare perdue près d'un bois de sapins, ont failli me faire
évanouir.

Nous approchons!

Je suis pâle comme un linge, je l'ai vu dans la vitre, j'avais
l'air d'un mort.


Le Puy! Le Puy!...

Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la botte à
glands d'or, le _Cheval blanc_, l'_Hôtel du Vivarais_.

À une fenêtre, je vois tout à coup apparaître une face pâle avec
de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j'entends un cri...

«Jacques!»

C'est ma mère qui m'appelle et qui me tend les bras! Elle vient
au-devant de moi dans l'escalier et m'embrasse en pleurant.


«Comme tu as l'air dur!» me dit-elle au bout d'un moment.

C'est qu'en effet j'ai senti comme le froid d'un couteau dans le
coeur, en entrant dans la chambre où elle m'a entraîné et qui a
comme une odeur de chapelle.

Partout, des reliques fanées: cadres de vieux tableaux, gravures
jaunies par le temps...--C'est ce qui lui reste d'avant sa
séparation.

Voilà le portrait de mon père, avec les cheveux en toupet comme on
les portait quand il était jeune. La tête est presque souriante et
pleine. Mais à côté est un dessin qui le représente amaigri et
l'oeil triste. Ce dessin a été fait quand la vie avait fané et
creusé ses traits.

Voici son portefeuille de vieux cuir vert, où il avait écrit des
chansons qui avaient la forme de flacons et de gourdes, où il
avait aussi laissé dans un des plis une fleur donnée par ma
mère...

Cette fleur-là, elle vient de la retirer, et, après l'avoir
pressée sur ses lèvres, elle a voulu que j'y appuie les miennes
aussi. Je l'ai fait machinalement et avec gêne...

Toutes ces choses, porte-montre d'il y a trente ans, bonnet grec
aux roses défraîchies et poudreuses, bouquet aux pétales secs
embaumant pour elle le souvenir d'un jour heureux, tout cela est
entremêlé de brins de rameau et de buis bénit, même d'images de
sainteté, et la pauvre femme joint les mains et regarde le ciel en
remuant les miettes du passé.

Elle est restée immobile dans sa douleur depuis le jour où son
mari l'a quittée.

J'ai senti le voile des larmes, certes, quand j'ai eu son visage
pâle et grave contre le mien, quand elle m'a serré contre sa
poitrine amaigrie et tremblante: être faible qui n'avait plus que
moi pour s'appuyer et que moi à aimer. Mais en voyant se dresser
entre nous trois, elle, moi et mon père absent, cette
reliquaillerie, c'est de la colère qui m'a pris les nerfs, et le
sentiment de mélancolie qui m'envahissait a fait place à une
sensation de mépris, dont ma figure a laissé voir les traces.


Je me suis échappé pour rôder dans la ville.

«Es-tu allé voir le collège? m'a dit ma mère quand je suis rentré.

--Non.»

Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon âme d'écolier
qui me dévorèrent dans les écoles aux murs sombres. J'allais
brutaliser sa tendresse avec des gestes de rancune sauvage et mes
exclamations de fureur... J'ai dû me taire!

Le collège?--J'ai pu aller jusqu'à la porte; encore mon coeur
battait-il à se casser! Quand j'ai pris la petite rue qui y mène,
je titubais comme un homme ivre.

Mais arrivé devant la grille, j'ai dû m'appuyer contre une borne
pour ne pas tomber.

C'est là-dedans que mon père était maître d'études à vingt-deux
ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.

C'est là qu'il fut humilié pendant des années; c'est là que je
l'ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le
proviseur lui parlait comme à un chien; c'est là que j'ai senti
peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur.

Non, je n'ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir le coin
de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta.

Entrer?--Il me semble que je laisserais de mon sang sur le
plancher de l'étude des grands, où était la table devant laquelle
je travaillais--à côté de la chaire, dans laquelle celui qui
m'avait mis au monde était installé, comme dans la tribune du
réfectoire le gardien qui surveille les réclusionnaires.


«Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvième? tu avais
trois couronnes, l'une sur l'autre, le jour de la distribution...»

Oui, je me rappelle ces couronnes: j'avais assez envie de pleurer
là-dessous! C'est le premier ridicule qui m'ait écorché le coeur!

Mais il ne s'agit pas de la faire pleurer à son tour; je
m'approche d'elle tendrement.

«Tu avais un secret à me dire...»

Elle a toussé, assujetti sur son front sa coiffe blanche, m'a
lancé un regard doux et profond, et rapprochant sa chaise de la
mienne, elle m'a pris les mains:

«Tu ne t'ennuies pas de vivre seul, toujours seul? Tu n'as jamais
songé à prendre une femme qui t'aimerait?»

Aimé?

Ne voyant la vie que comme un combat; espèce de déserteur à qui
les camarades même hésitent à tendre la main, tant j'ai des
théories violentes qui les insultent et qui les gênent; ne
trouvant nulle part un abri contre les préjugés et les traditions
qui me cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne
pourrais être aimé que de quelque femme qui serait une révoltée
comme moi. Mais j'ai remarqué que la révolte tuait souvent la
grâce! Et, moi, je voudrais que celle à qui j'associerais ma vie
eût l'air femme jusqu'au bout des ongles, fût jolie et élégante,
et marchât comme une grande dame! C'est terrible, ces goûts
d'aristocrate avec mes idées de plébéien!

«Mais si tu tombais malade loin de moi, ou quand je serai morte!»


Tomber malade, allons donc!

Il faudra qu'on me tue pour que je meure; et l'on me tuera
certainement avant que le hasard ait apporté la maladie. Je cours
trop après l'insurrection et la révolte pour ne pas tomber bientôt
dans le combat.

Le sentiment du repos et le désir de l'existence calme sous la
charmille ou au coin du feu ne me sont pas venus!--Sacrebleu
non!

J'ai d'abord à briser le cercle d'impuissance dans lequel je
tourne en désespéré!

Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le porte-voix et
le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille à mon chevet
depuis les premières heures libres de ma jeunesse. Le soir, quand
je rentre dans mon trou, elle est là qui me regarde depuis des
années, comme un chien qui attend un signe pour hurler et pour
mordre.

D'ailleurs qui voudrait m'épouser, moi sans métier, sans fortune,
sans nom?


Il paraît que ce caprice-là s'est logé dans une tête brune, qui
est, ma foi, charmante et qu'éclairent de bien beaux yeux!

D'où me connaît-on?

C'est elle-même, la demoiselle aux beaux yeux, qui répond:

«D'où l'on vous connaît? Vous rappelez-vous quand vous étiez dans
un journal et que vous aviez dû vous battre en duel? Vous êtes
allé chercher comme témoin un élève de Saint-Cyr qui était de
l'Auvergne comme vous. C'était tout simplement le frère de votre
servante; mon Dieu, oui... Il s'appelait comme celle qui vous
parle, et qui se charge d'épousseter votre mémoire... Vous ne vous
souvenez pas?

--Oui... maintenant!

--Vous vous souvenez de mon frère? mais de moi?... Non,
avouez!... J'étais trop petite fille pour vous... Cependant,
voyons, vous devez vous rappeler qu'après le duel manqué vous êtes
venu chez notre oncle... rue de Vaugirard... Vous y avez dîné deux
ou trois fois... Même vous aviez l'air d'avoir faim!... On aurait
dit que vous n'aviez pas mangé depuis deux jours. Malgré cela,
vous avez été bien impertinent avec ma petite personne, qui vous
en voulait beaucoup. Vous déclariez dans les coins que vous
n'aimiez pas la musique et que mon tapotage sur le piano vous
laissait froid. Vous préfériez passer dans le salon et causer de
l'avenir de l'humanité avec des chauves... Ne dites pas non...
j'écoutais aux portes.

«Un beau jour, mon frère partit au diable avec ses épaulettes de
sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu'il est venu à Paris
pendant ses congés d'officier. Mais vous ne reparûtes plus devant
la tapoteuse de piano. Voilà l'histoire. Non, ce n'est pas tout...
Je vais rougir un peu... ne me regardez pas... Vous m'aviez
frappée avec votre air bizarre... Cette idée de se battre à propos
de rien, pour l'honneur... par amour du danger, cela me faisait
oublier que ma musique vous déplaisait... j'étais un peu
romantique, vous aviez l'air un peu fatal. Puis mon frère vous a
suivi de loin dans la vie, nous avons parlé de vous souvent--
très souvent... Il m'a conté que vous aviez supporté si bravement
et si gaiement une certaine existence que vous aviez acceptée à
plaisir--pour rester libre,--au risque de dîner avec les
gâteaux de soirée quand vous alliez dans le monde, comme vous
faisiez quand vous veniez chez mon oncle.

«Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sans que ni vous
ni les autres y vissiez rien... même quand c'était de ces mokas de
chez Julien que j'aimais tant, et que je vous sacrifiais... Bref,
j'ai eu de vos nouvelles toujours; et mon frère m'a plus d'une
fois volée à votre profit dans sa correspondance; je croyais que
j'allais encore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la
page, c'était de M. Vingtras qu'il s'agissait... Ah! il vous aime
bien... j'étais jalouse de vous... il vous le contera du reste,
car il va arriver... exprès pour vous voir, parce qu'il sait que
vous êtes ici, parce qu'il y a un complot, parce qu'il a mis dans
la tête de papa et de maman, dans la tête de votre mère aussi, des
idées!...»

Elle s'est arrêtée un instant, et a repris, en hochant la tête
comme un chardonneret, avec un petit air fâché et moqueur:

«Ah! mais non... par exemple!...»

Elle s'est enfuie là-dessus, mais en me jetant un sourire qui
avait la grâce d'un aveu, et elle m'a adressé un regard si long et
si tendre que j'en ai eu froid dans le dos et chaud au coeur...

Nous en avons parlé le soir avec ma mère.--Les choses sont plus
avancées que je ne pensais. À l'en croire, c'est fait si j'y
tiens; à la condition que je resterai au Puy et ne retournerai
point à Paris, avant un an, deux ans peut-être.--Ah! cela gâte
tout.

«Comment, Jacques, tu hésiterais après les démarches que j'ai
faites, quand la demoiselle est honnête et te plaît, quand cela te
sort de la misère?»


«Cela te sort de la misère!»

Mais si j'avais voulu n'être pas misérable, je ne l'aurais jamais
été, moi qui n'avais qu'à accepter le rôle de grand homme de
province, après mes succès de collège. Je pouvais trouver, à Paris
même, un gagne-pain, un tremplin; j'aurais enlevé des protections
à la pointe de l'épée, grâce à ma nature bavarde et sanguine, à
mon espèce de faconde et à ma verve d'audacieux. Je pouvais par
mes anciens professeurs de Bonaparte ou de province obtenir une
place qui m'eût mené à tout. On me l'a dix fois conseillé. Si je
suis pauvre, c'est que je l'ai bien voulu; je n'avais qu'à vendre
aux puissants ma jeunesse et ma force.

Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille à marier, qui
m'aurait apporté ou des écus ou des protections.

Protections ou écus auraient senti le sang du coup d'État; et je
suis resté dans l'ombre où j'ai mangé les queues de merlan de
Turquet.


«Mais, riche, tu pourras défendre tes idées et les mettre dans tes
livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi, qu'en te
morfondant dans cette pauvreté qui te lie les mains et qui... (je
te demande pardon de te parler ainsi) peut t'aigrir le coeur.»

Il y a du vrai dans ces mots-là.

Ma mère me voit ébranlé et reprend:

«Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te reprocherai pas
de ne pas m'avoir écoutée... Tu es un homme... J'ai trop à me
reprocher de ne pas t'avoir compris quand tu étais un enfant. Mais
ne te hâte point, je t'en prie.»


Soit, je ne briserai rien: j'attendrai: mais encore dois-je savoir
si celle qui veut être ma femme voudra être mon compagnon et mon
complice...

Chez mon père aussi, j'avais la vie assurée; il m'aimait, le
pauvre professeur, tout dur qu'il parût.

Pourtant, cette vie-là, j'en ai eu horreur! Je l'ai fuie, pour
entrer dans les jours sans pain,--parce que tous mes penchants
heurtaient les siens, parce que toutes ses idées repoussaient les
miennes, parce que nos coeurs ne battaient pas à l'unisson, et que
nos regards, à la suite des discussions amères, étaient chargés,
malgré nous, de douleur et de haine...

L'argent--cent mille francs! cinq mille livres de rente, vingt
mille à la mort des parents.--C'est beau! on imprime bien des
appels aux armes avec ça.

Mais si elle ne pense pas comme moi!...

Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand mes
colères républicaines sauteront sur le monde auquel elle
appartient.


Je sais à quoi m'en tenir depuis l'autre matin. C'est fini pour
toujours!

Nous étions allés dans un des faubourgs, où un vieux professeur
ancien collègue de mon père a organisé une espèce de bureau de
charité.

En revenant elle m'a dit:

«Quand nous serons mariés, vous ne me mènerez pas dans des
quartiers tristes.--Moi d'abord, a-t-elle repris avec une mine
de suprême dégoût, je n'aime pas les pauvres...»

Ah! caillette! à qui j'étais capable d'enchaîner ma vie! Fille
d'heureux qui avais, sans t'en douter, le mépris de celui que tu
voulais pour mari! Car lui, il a été pauvre! Comme tu le
mépriserais si tu savais qu'il a eu faim!

Elle sent bien qu'elle a fait une blessure.

Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans la
sévérité des miens:

«Vous ne m'avez pas comprise», murmure-t-elle, anxieuse d'effacer
le pli qui est sur mon front.

Pardon, bourgeoise! Le mot qui est sorti de vos lèvres est bien un
cri de votre coeur et vos efforts pour réparer le mal n'ont fait
qu'empoisonner la plaie.

Et j'en saigne et j'en pleure! Car j'adorais cette femme qui était
bien mise et sentait si bon!

Mais n'ayez peur, camarades de combat et de misère, je ne vous
lâcherai pas!


«Vous m'en voulez, on dirait que vous me haïssez depuis l'autre
jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant moi.

--Eh bien oui, je vous en veux,--parce que vous aviez jeté un
rayon de soleil dans l'ombre de ma jeunesse, et que j'ai soif de
caresses et de bonheur. Mais j'ai encore plus soif de justice...
un mot qui vous fait rire... n'est-ce pas?

«C'est comme cela pourtant... on ne vous a raconté que le côté
drôle de ma vie de bohème... tandis que j'en ai gardé des
impressions poignantes, la haine profonde des idées et des hommes
qui écrasent les obscurs et les désarmés. De grands mots!... Que
voulez-vous? Ils traduisent l'état de ma cervelle et de mon coeur!
Il y avait place encore là-dedans pour votre charme et les joies
douces que votre grâce m'eût données, mais il aurait fallu que
vous eussiez avec votre belle santé de vierge, que vous eussiez un
peu de ma maladie d'ancien pauvre...»


Et j'ai planté là celle qui était ma fiancée! j'ai fui, enfonçant
ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche,
laissant ma mère désolée. J'ai filé par le premier train,
désespéré.

J'ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà lugubre
quand je n'étais pas sorti de ses frontières, mais qui va me
sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivières
claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison
heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le
bonheur; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi
avec des mines d'amoureuse; où j'étais celui qu'on regardait avec
des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.

Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour
mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve
si sot!... Je regrette mon acte de courage.

Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant, prêt
à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui
me ramènerait au Puy...

Allons! Nous sommes arrivés.

Il est trois heures du matin.

J'ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si,
dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je
retrouverai ma chambre libre, et j'ai marché jusqu'au matin à
travers les rues.


Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de
suite: celui de rôder sur le pavé en regardant la lune mourir et
le soleil renaître!

Il y a surtout un moment, quand vient l'aube, où le ciel ressemble
à une aurore sale ou à une traînée de lait bleuâtre; où les glaces
dans lesquelles on se reconnaît tout à coup, à l'extérieur des
magasins de nouveautés et des boutiques de perruquier, reflètent
un visage livide sur un horizon dur et triste comme une cour de
prison.

Le silence est horrible et le froid vous prend: on sent la peau se
tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de roses,
dont parlent les poètes, vous met un masque sale sur la figure, et
les pieds finissent par avoir autant de crasse que de sang... On
se trouve des allures de mendiant et de mutilé.

Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et qui
traînent la jambe; j'en déniche qui sont étendus, comme des
mouches mortes, sur les marches d'escalier blanches comme des
pierres de tombe.


L'un d'eux m'a parlé; il était maigre et cassé, quoiqu'il n'eût
pas plus de trente ans; il avait presque la peau bleue, et ses
oreilles s'écartaient comme celles des poitrinaires.

«Monsieur, m'a-t-il dit, je suis bachelier. J'ai commencé mon
droit. Mes parents sont morts. Ils ne m'ont rien laissé. J'ai été
maître d'études, mais on m'a renvoyé parce que je crachais le
sang. Je n'ai pas de logement et je n'ai pas mangé depuis deux
jours.»

J'ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où, dans la
campagne, j'avais été accosté, au détour d'un chemin qu'inondait
la pleine lune, par une mendiante qui avait une grande coiffe
blanche, la tête ronde et blême, l'oeil fixe, et qui était
recouverte d'une longue robe noire.

Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d'un coup d'un
geste gauche, que c'était un homme habillé en femme! Pourquoi?
Était-ce un fou ou un assassin? un échappé d'asile, un évadé de
bagne las de la fuite et qui s'arrêtait une minute entre la prison
et l'échafaud?

De ses lèvres sortirent ces seuls mots:

«N'ayez pas peur, allez! Ayez pitié de moi.»


Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et qui
murmurait: «Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de
faim», devant cette apparition, comme devant l'homme habillé en
femme, j'ai ressenti de l'épouvante!

Il est bachelier comme moi... et il mendie; et il n'en a pas pour
une semaine à vivre... peut-être il va pousser un dernier cri et
mourir!

Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue déserte,
c'était si triste!

Je suis parti; parti sans retourner la tête...

C'est qu'il est mon égal par l'éducation et l'habit! c'est qu'il
en sait autant que moi--plus, peut-être!

Et il marche, le ventre creux, l'oeil hagard... Il marche et la
mort ne lui fait pas l'aumône, elle ne lui tord pas le cou!...

Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore--et ce
coeur et ce cerveau n'ont rien trouvé pour l'aider à ne pas crever
comme un chien--non: rien trouvé, que la mendicité, la mendicité
en larmes!

J'aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l'aider à se soutenir
sur le pavé! J'ai craint d'attraper sa fièvre, celle des
poitrinaires et des mendiants...

Le soir, j'ai conté l'histoire aux camarades. On n'a point frémi
de mon frémissement, on a même blagué ma sensibilité et ma
frayeur.

L'un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu'on
appelle le Tribun, parce qu'il a parfois des gestes et des
souffles d'éloquence, a souri amèrement:

«Que diriez-vous d'un marin qui passerait toute sa vie à plaindre
les naufragés et qui aurait l'air de supplier l'océan de ne pas
porter l'agonie de tant de victimes!»


«Votre chambre est encore libre», m'a-t-il été répondu à mon
ancien hôtel quand j'y suis rentré le matin.

Mais des lettres, vieilles de huit jours, m'annoncent que j'ai
exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâchent. Il ne
me reste que du fretin. Me voilà frais! Je suis juste aussi avancé
que quand j'ai débuté.

Tout est à recommencer après tant d'hésitations, d'efforts, de
douleurs! Eh! pourquoi suis-je allé dans ce trou de province? Est-ce
qu'on a le temps de faire du sentiment et de la villégiature
quand on est engagé pour vendre à heure fixe du latin et du grec,
quand il y a pour cela des périodes sacrées?

Je rêvais de revoir mon village comme la _Vielleuse _de mélodrame
ou le _Petit Savoyard! _Triple niais!

J'ai recouru après les leçons perdues, j'ai eu le courage d'être
lâche et de demander pardon.

Mais les places étaient prises et l'on ne pouvait ou l'on ne
voulait flanquer dehors ceux qui m'avaient remplacé.

Si j'attends seulement un mois avant de gagner quelque argent, je
ne serai plus en état de me présenter nulle part. Il ne me reste
qu'un vêtement propre, redingote, pantalon et gilet noirs,--à
peu près noirs encore, quoiqu'ils montrent par endroits la corde.

J'ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingt-six
sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes outils.
Il m'en faut de propres et de décents.

Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands auteurs
anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me
raccommoder ou me faire un costume.

Il y a bien longtemps que je n'ose plus passer devant la maison de
Caumont à qui je n'ai pas pu payer sa dernière note.

J'avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n'ai pas osé
l'accepter, j'aurais rencontré le tailleur et il m'aurait peut-être
fait une scène.



29
Monsieur, Monsieur Bonardel

Que faire?

Copier des rôles? Mais pourrai-je! J'ai une écriture d'enfant,
embrouillée et illisible. On disait dans les classes de lettres:
«Il n'y a que les imbéciles qui _peignent_ bien»; on promettait le
prix de calligraphie au plus bête. Et moi, faisant chorus avec mon
professeur, ce niais! avec mon père, cet aveugle! j'étais presque
fier d'écrire si mal. On trouvait cela original et coquet de la
part d'un fort.

Si, au lieu de faire des discours latins, j'avais fait des
_bâtons_,--si, au lieu d'étudier Cicéron, j'avais étudié
Favarger!--je pourrais aujourd'hui copier des rôles le jour, et
être libre le soir, ou bien les copier la nuit et bûcher le jour à
mon choix! Il eût suffi de cela pour que je fusse libre.


J'ai cherché tout de même les demandes de copistes derrière les
grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des _Petites
affiches_, sur les plaques des pissotières, et je me suis rendu
aux adresses indiquées.

On m'a ri au nez quand j'ai montré mes échantillons; on m'a mis en
face de gens à tête de sous-officier ou de notaire qui écrivaient
comme des graveurs--c'était _moulé!_

J'en ai été quitte pour ma courte honte; je ne puis pas gagner mon
pain de cette façon.

«Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une belle
main! On ne vit pas de cela; vous vous useriez les yeux sans
encore récolter de quoi manger», m'a dit un de ces calligraphes.

Il faut avoir des maisons attitrées.--Cela ne s'acquiert qu'avec
le temps et de grandes protections!...

Il a l'air de m'assurer que c'est aussi difficile que d'être nommé
préfet ou consul.

Peut-être bien! et ce n'est pas plus sûr!

Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n'importe
où saignent et meurent sous le bec de ma plume maladroite.

Si je pouvais être caissier, teneur de livres?

Je m'y mettrai!

Je crois qu'avec ma volonté de fils de paysanne, j'arriverais à
faire entrer de force dans ma caboche les notions sèches qu'il
faut au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil
d'employé de manufacture ou d'usine. J'apprendrais les chiffres,
je me cramponnerais à l'arithmétique comme Quasimodo à sa cloche,
dussé-je en avoir le tympan cassé, le cerveau meurtri, les ailes
de mon imagination brisées.


Oh! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rêve
plus, n'espère plus, chez qui l'idée de révolte ou de poésie est
morte! Mais je me figure que qui est bien doué résiste--je
résisterai!

Allons! j'irai trouver les commerçants, et je leur crierai:--
Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je _débiterai, j'aunerai,
j'appellerai à la caisse, _je ferai les paquets ou je vendrai du
fil!...

Est-ce qu'au moins, dans trois ans, j'aurai conquis un poste qui
me laissera de la liberté?... des heures pour causer avec moi-même
et pour préparer la défense ou la rébellion des autres?


Un camarade né dans la Laine, à qui j'en ai parlé, hoche la tête,
et me dit:

«Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour!
maladroit, autant que tu l'es aujourd'hui! Mettons que tu t'y
fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en maison--ce qui
est la destinée des commençants--mais quant à être libre! Es-tu
fou? Libre après trois ans!...--Pas après cinq, pas après
dix!... Cette vie n'est possible qu'à qui l'aime et n'est bonne
que pour qui peut, un jour, avec l'argent du papa ou de la
fiancée, acheter un fonds--et ce jour-là, turlupiner les
employés, _refaire _le client pour devenir riche au lieu de
devenir failli--ou banqueroutier!... As-tu ce goût? As-tu ces
avances?... As-tu ce courage, cette lâcheté? Mon pauvre Vingtras,
je suis commerçant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu
entrerais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le
souffletterais et l'insulterais!--si brave homme qu'il soit; si
bon garçon que tu puisses être! N'y pense plus! Mieux vaut que tu
ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition.»

Je me suis mis à rire. Il m'a fait remarquer que mon rire seul
était un obstacle.

«Un tonnerre! Mauvais vendeur, avec ce rire-là!... Mais tout est
contre toi, malheureux! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton
air d'insurgé, de lutteur!... Il ne faut pas ça pour écouler du
ruban ou du drap, pour faire l'article, _glisser le rossignol!
_Raye le commerce de tes papiers--à moins que tu ne t'engages,
ne te fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie,
et qu'on te décore! Tu pourras alors, comme l'homme du _Prophète_,
avec une calotte à glands et un habit noir, te tenir à l'entrée
des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies
des clients, faire enseigne, en étalant, large comme un chou, le
ruban de ta boutonnière.»


Il faut que j'en aie le coeur net cependant!

Je vais m'adresser à tous ceux qui ont paru m'aimer un peu, et
leur demander des lettres de recommandation pour n'importe qui et
n'importe où.

J'ai écrit à tous mes anciens professeurs--non, pas à tous! je
n'avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de
papier.

J'attends les réponses.

Quatre jours, huit jours, quinze jours! Rien!

Faut-il écrire de nouveau? mais les timbres?...


Un dernier effort, voyons!

Serrons la boucle, mangeons du pain bis--sans rien autre pendant
deux jours--et affranchissons deux lettres encore.

J'ai eu de la peine pour les enveloppes! Il ne m'en restait qu'une
de propre--l'autre était vieille.--J'ai dépensé sur elle un
sou de mie pour la nettoyer. Elle a mangé le quart de mon
déjeuner, la malheureuse.


Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.

«J'ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le père d'un
de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand fabricant de
Paris...

«Il trouvera peut-être à vous employer pour la correspondance,
pour l'anglais. N'avez-vous pas eu un prix d'anglais?

«Ci-joint la lettre pour M. Bonardel.»


M. Bonardel reste du côté de l'Hippodrome, dans une grande maison
qui me fait peur par son silence... C'est sa demeure privée.

Je m'adresse au concierge:

«M. Bonardel y est-il?

--Non, il n'y est pas.»

Un «_il n'y est pas_» insolent comme un coup de pied.

Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de la
toilette organisée à grand-peine, et redescendre vers Paris pour
revenir ici demain, si j'en ai le courage.

Ah! j'aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu d'une
compagnie--je marcherais droit, je crois; tandis que je reviens
le lendemain, tout gauche et tremblant de peur!

«M. Bonardel?»

Même réponse qu'hier.

«J'ai quelque chose de très pressé à lui dire.»

Le concierge m'écoute, il me demande mon nom...

«Monsieur Vingtras.

--Vous dites?»

Il me fait répéter; je réponds timidement--il entend Vingtra_ze_
--je n'ai osé appuyer sur l'_s_, j'ai escamoté l'_s_ qui est une
lettre dure, pas bonne enfant.

«Avez-vous votre carte?

--Je l'ai oubliée.»

Ce n'est pas vrai, je n'ai pas de cartes--pourquoi en aurais-je?
--et je n'ai pas pu trouver un carré de carton pour en faire une
ce matin. L'homme ne s'y trompe pas et m'enveloppe d'un regard de
mépris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans doute
au cabinet de M. Bonardel.

Je ne serais pas plus ému si j'attendais la décision d'un
tribunal. J'écoute les pas qui sonnent, la porte qui grince,
l'écho triste. Deux voix!... on parle... le concierge redescend...

«M. Bonardel a dit qu'il ne vous connaissait pas. Il faudra lui
écrire pourquoi vous voulez le voir.»

Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et
des enveloppes; mais il ne m'offrira plus de faire ma
correspondance chez lui.

J'ai usé trois cahiers, six plumes--brouillons sur brouillons,
taches sur taches! Pour la suscription, je m'y suis pris à trois
fois.

Comment fallait-il mettre?

Monsieur

_Monsieur Bonardel_

ou mettre:

Monsieur Bonardel

simplement--sur une seule ligne?

Que fait-on dans le commerce?

J'ai mis deux fois _Monsieur_ à tout hasard! Mieux vaut un
_Monsieur_ de trop qu'un _Monsieur_ de moins.

À ma lettre j'ai joint celle de mon vieux professeur.

La réponse m'arrive.

«M. Bonardel vous recevra demain, vendredi, à 8 heures du matin.»

Je me suis levé à cinq heures--par prudence--il fait froid.
J'ai été forcé d'ôter mes bottines et de tenir mes pieds dans mes
mains jusqu'à six heures.

Il pleuvait.

Je n'avais pas d'argent pour prendre une voiture, bien entendu.
J'ai dû marcher en sautillant pour éviter les flaques: j'ai
sautillé depuis le quartier Latin jusqu'à l'Hippodrome. J'ai un
pantalon noir qui traîne dans la boue. Je suis forcé de l'éponger
avec mon mouchoir.

Mes bottes aussi sont sales; je les gratte avec ce que j'ai de
papier dans mes poches. Il y a là-dedans des lettres auxquelles je
tiens, mais je ne puis pas arriver crotté comme ça!


Ô mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse!


Pour finir; je suis forcé de me rincer les mains dans le ruisseau.

Je sens encore du gravier dans mes gants; mais je n'ai plus de
plaques de boue. C'est terne malheureusement! Les bottes que j'ai
essuyées avec mon mouchoir sont ternes aussi: on dirait que je les
ai graissées avec du lard.


Pour entrer juste à l'heure fixée sur la lettre, je suis allé dix
fois regarder l'oeil-de-boeuf d'un marchand de vin qui fait le
coin; j'y suis allé sur la pointe du pied, pour ne plus me
crotter. J'avais l'air d'un maître de danse.

Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5 minutes
pour arriver.

M'y voici.

M. Bonardel a _donné le mot._

Le portier me dit dès que j'ai montré mon nez:

«Suivez-moi.»

Il m'emmène par le grand escalier jusqu'à une porte devant
laquelle il me laisse planté. Enfin il revient et me fait signe
d'entrer. J'entre.

M. Bonardel m'indique un siège.

J'attends.

Rien!

Il regarde des papiers--et a l'air de ne plus s'occuper de moi.
Je puis faire des cocottes, si je veux!

Je tousse un peu--ça lui est égal; je peux tousser, je puis
faire _hum_, en mettant ma main gantée de noir devant ma bouche;
il écrit toujours!

C'est terrible, ce silence!...

Si je brisais quelque chose?...

Je laisse tomber mon chapeau; il se met à rouler jusqu'au bout de
la chambre, en faisant un grand rond avant de s'arrêter, comme une
toupie qui va mourir...

Il s'en paie, mon chapeau!...

Je cours après; cela prend un bon moment. Je le ramasse; j'ai le
temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise. M. Bonardel me
laisse libre, tranquille. Je ne le gêne pas.


.....................


Ah! tant pis, je casse la glace!

--MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL!


Je me suis décidé à parler, mais d'avoir mis deux fois _Monsieur_
sur la lettre l'autre jour, ça m'est resté dans l'esprit, et j'ai
dit _Monsieur, Monsieur Bonardel_, comme si je lisais mon
enveloppe.

Il ne bouge pas. Il croit que je lui écris une lettre, il attend
sans doute que je la lui remette.

Je recommence, en précisant:

«Monsieur Bonardel, rue du Colysée, 28...»

J'espère qu'il n'y a pas à s'y tromper et que je prends bien mes
précautions!

C'est toujours le souvenir de l'enveloppe!

M. Bonardel a-t-il été frappé de mon insistance à mettre les
points sur les _i_? Reconnaît-il là des habitudes de commerce
vraiment sérieuses et toujours utiles?--Probablement, car, se
tournant de mon côté:

«Monsieur Vingtras.... fait-il avec un geste de lapin de plâtre.

--13, rue Saint-Jacques!»

M. Bonardel s'incline.

Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de surprise!

Et maintenant, qu'est-ce que je veux? L'oeil de M. Bonardel, rue
du Colysée, 28, demande à M. Vingtras, 13, rue Saint-Jacques, de
quoi il s'agit.

Ce n'est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et lui lire
des enveloppes que je suis venu.

Il faut s'expliquer.

«Monsieur, je suis jeune...»

J'ai dit cela très haut, comme si je faisais un aveu qui me
coûtât; comme si d'autre part, j'en avais pris mon parti
carrément.

«Je suis jeune...»

M. Bonardel a l'air de n'en être ni triste ni heureux. Ça ne lui
fait rien à M. Bonardel!

Je laisse mon âge de côté et je reprends d'une traite: «Monsieur,
j'ai compté, que sur la recommandation de M. Civanne, mon ancien
professeur, vous voudriez bien vous intéresser à moi et m'aider à
obtenir une situation, qu'il m'est difficile de trouver sans
connaissance et sans appui.»

M. Bonardel me fait signe de m'arrêter--et d'une voix lente:

«Que savez-vous faire?»


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


Il me demande cela sans me prévenir, à brûle-pourpoint!...


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


Mais je ne suis pas préparé! je n'ai pas eu le temps d'y
réfléchir!


CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?


«Je suis bachelier.»

M. Bonardel répète sa question plus haut; il croit sans doute que
je suis sourd.

«Que-sa-vez-vous-fai-re?»

Je tortille mon chapeau, je cherche...

M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.

Les deux minutes passées, il étend la main vers un cordon de
sonnette et le tire.

«Reconduisez monsieur.»

Il remet le nez dans ses papiers. J'emboîte le pas du domestique
et je sors, la tête perdue.

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE????

J'ai encore cherché toute la nuit, je n'ai rien trouvé.


.....................


J'ai lié connaissance avec un fils d'usinier, brave garçon que je
mets franchement au courant de ma situation d'argent, d'esprit et
d'ambition; je lui fais part de mes déconvenues et de mes
maladresses.

Il me répond en bon enfant:

«J'ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vous recevra
pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous: allez le voir
mardi, et bonne chance!»

Mardi est arrivé.

Je m'ouvre à l'homme, il m'écoute avec bienveillance.

Quand j'ai fini:

«Eh bien! je ne veux pas qu'il soit dit qu'un garçon de courage,
qui demande à s'occuper, ne trouvera pas de travail chez moi. Vous
entrerez à l'usine pour faire la correspondance. Vous savez
tourner une lettre, comprendre ce qu'il y a dans les lettres des
autres?»

Je réponds: «Oui.»

Je dois savoir faire une lettre, puisque j'ai été dix ans au
collège.

«Vous viendrez après-demain.»

J'arrive au jour dit.

On me regarde beaucoup.

Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cottes, les
chemises de couleur, les ouvriers et les hommes de peine toisent
ma redingote noire avec un air de pitié.

Ma redingote est propre, cependant: elle est boutonnée; c'est pour
cacher le gilet qui est fripé, mais il n'y a ni taches, ni trous,
et mon col retombe bien blanc sur ma cravate de satin noir. Mes
souliers brillent.

Vais-je briller aussi?

«Par ici, monsieur Vingtras...»

M. Maillart me conduit à travers une longue galerie encombrée de
débris de fer rouillé, jusqu'à un cabinet vitré où il y a une
chaise haute, un pupitre très haut aussi, du papier bleu, des
plumes d'oie et le courrier du matin.

«Voilà votre bureau.»

Je fais une mine de satisfait; j'esquisse un sourire de
reconnaissance.

«Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dépouiller cette
correspondance; je reviendrai dans une heure et vous me montrerez
votre _classement_, vos _pointages_... J'ai dit à celui qui
faisait la besogne avant vous, de n'arriver que vers midi, pour
voir comment vous vous en tirerez par vous-même.»

Je frémis à l'idée de me trouver seul dans ce bureau vitré.

M. Maillart reprend en décachetant une lettre dans le tas et en me
la montrant:

«Vous pourrez déjà faire une formule de circulaire à propos de cet
_article_. Vous répondrez que la maison regrette beaucoup de ne
pouvoir satisfaire à ces demandes... vous répondrez cela en termes
qui ne fâchent pas les clients.»

Il sort.


Classer, pointer...?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au même _article_;
malheureusement, il est question d'un tas de choses, il y a
beaucoup d'articles!

Je n'ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me lever et
d'en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus où écrire ma circulaire--celle qui doit être
polie et ne pas fâcher le client.

Je commence:


_«Monsieur,_

_«C'est avec un profond regret que je me vois obligé _(TRISTE
MINISTERIUM)...

J'efface «_triste ministerium_», et je reprends:

_«Avec un profond regret que je me vois obligé de vous dire que
votre demande est de celles que je ne puis... _ALBO NOTARE
CAPILLO, _marquer d'un caillou blanc.»_

Faut-il garder _albo notare capillo? _M. Maillart verrait que je
ne mens pas, que j'ai vraiment reçu de l'éducation, que je n'ai
pas oublié mes auteurs.

Non, c'est mauvais dans le commerce. Effaçons!

Un pâté!... Je l'éponge avec un doigt que j'essuie à mes cheveux.

Mais j'ai encore fait tomber de l'encre par ici! Je me sers de ma
langue, cette fois.

Continuons:

_«De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu'à des
conditions, qu'il serait impossible que vous acceptassiez, et que,
pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse.»_

Que de QUE!


J'ai chaud! J'écris debout, en tirant la langue, au milieu des
lettres que j'ai peur de brouiller et que ma respiration soulève.
Je m'arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les
papiers ne s'envolent pas.

_Que je vous proposasse..._

Ah! comme je préférerais que ce fût en latin!--Si je faisais
d'abord ma lettre en latin? Je pense bien mieux en latin. Je
traduirai après.

C'était le moyen. Mais Maillart arrive!

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rangées en
_réussite_, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma
lèvre.

«Est-ce que vous êtes sujet à l'apoplexie? me dit-il.

--Non, monsieur.

--C'est que vous avez la langue toute bleue!... Il faudrait vous
couper l'oreille tout de suite, si ça vous prenait...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comme ça?

--Pour la _classer, pointer..._

--Celle qui est sous vous doit être brûlante...»

Il ne me laisse pas le temps de combattre l'idée que j'ai pu
déshonorer le courrier en m'asseyant dessus, et avant que j'aie
fini de ranger, il me demande la lettre qu'il m'a prié de rédiger.

«Lisez.»

Il me laisse barboter, et quand j'ai lu mes trois lignes:

«Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n'avez pas le style du
commerce. J'aperçois du latin sur votre chiffon. Que diable vient
faire ce latin dans une lettre d'usine!... Ne soyez pas désespéré
de mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez
peut-être à votre maître. Dès que vous serez, si peu que ce soit, en
mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois.
En attendant, remettez les lettres comme elles étaient... pour que
M. Troupat s'y retrouve... Bien... Maintenant, allez fumer un
cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine.»

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil?... Mieux vaut ne
pas s'exposer à un reproche.

Je vais laver ma langue à la fontaine.

Quand j'ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une
contenance.

À travers les vitres cassées de l'usine, les ouvriers me
dévisagent.

À un moment, je suis croisé par un gros homme, sans barbe, l'air
grave, la peau moite. Il me lance un coup d'oeil froid, chagrin,
insultant.

C'est M. Troupat.

M. Maillart me fait signe de rentrer.

La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois à
l'école de ce gros homme à la peau molle.

M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d'instructeur, ou bien
est-ce ainsi dans les usines? Je l'ignore, mais chaque matin, en
me levant, je tremble à l'idée de me trouver à côté de lui, tant
il a l'air _prêtre _et glacial! tant j'ai la tête dure!

N'importe, je resterai! jusqu'à ce que j'aie pris le pli et que je
sache rédiger selon la formule: «_En réponse à votre honorée du
courant.--Veuillez faire bon accueil!_

_«Veuillez faire bon accueil!»_

La première fois que M. Troupat a dit cela, j'ai cru qu'il se
déridait et commençait une romance.

_«Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge!» _a-t-il
repris d'une voix de chantre!

Je suis un sot.


Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

«Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garder! Ce
serait vous voler votre temps--ce qui n'est pas honnête et ne
m'avancerait à rien.

«C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garçon lettré
et d'imagination pouvait se rompre à la méthode et à l'argot
commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre
chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au
commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec
votre intelligence et votre éducation.»

J'ai traversé la cour entre les deux rangées d'établis logés
contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle de
ma déconfiture.

C'était triste de passer sous le feu de cette pitié!

Mon intelligence--mon éducation!

Comment devient-on bête? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris?
Que quelqu'un me le dise bien vite! Criez-le-moi, vous qui n'avez
pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!



30
Sous l'Odéon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je
cours après les places de commerce. Ils ne pourraient m'aider à
rien.

Puis ils me blagueraient!

«Vingtras qui se fait _calicot!»_

J'ai couru après Legrand.

«Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions
ensemble?»

Il a sauté sur l'idée.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu
et qu'une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera contre
la famine. Et nous avons loué rue de l'École-de-Médecine une
chambre meublée à deux lits.

C'est sombre, c'est triste, ça donne sur un mur plein de lézardes,
noir de suie, vieux, pourri. C'est au-dessus d'une cour où un loup
se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de
puritains; nous ne sommes pas allés au café trois fois en six
mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, placé une ligne,
pas gagné dix sous à nous deux! Nous avons lu quelques livres
loués dans un cabinet de lecture à trois francs par mois. On ne
nous a pas demandé de dépôt, parce qu'on nous a vus depuis une
éternité dans le quartier.

«Je vous connais bien _de dessous l'Odéon»_, adit mademoiselle
Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connaître! L'Odéon, c'est notre club et notre asile!
on a l'air d'hommes de lettres à bouquiner par là, et on est en
même temps à l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes
las du silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur de
quatre années pleines; j'ai certainement fait, si l'on compte les
pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du
monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, après déjeuner, une promenade; tous les soirs,
après l'heure du dîner, une autre, terrible, interminable!

Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps; nous,
et quelques personnages singuliers dont le plus important avait un
habit noir, un lorgnon, des souliers percés et pas de bas. On
l'appelait Quérard[17], je crois; il était légitimiste, sa femme
était blanchisseuse.

Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme lui--
légitimistes aussi--qui venaient le trouver là, et qui faisaient
les _incroyables, _et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs
bottes sans semelles--sur leur talon rouge de froid, l'hiver--
noir l'été.

Cette idée d'être royalistes avec si peu de souliers et en habit
boutonné par des ficelles, nous inspirait presque le respect; mais
leurs allures étaient souvent impertinentes. Ils avaient l'air de
dire «Ces manants!» en nous toisant. Les opinions, en tout cas,
étaient bien tranchées.

L'Odéon appartenait à deux partis extrêmes: les henriquinquistes,
commandés par l'homme au lorgnon, dont la femme était
blanchisseuse,--les républicains avancés dont je paraissais être
le chef, à cause de ma grande barbe et de mes airs d'apôtre,--
j'allais toujours tête nue.

Je suis tête nue; il y a une raison pour cela.


J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'étais obligé de le tenir à la
main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des gens
qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je
veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il
est large!--«C'est un vaniteux!»

Vaniteux?--j'aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma tête, moi
aussi!


Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est trop
large ou bien il m'oblige à marcher comme un équilibriste quand il
est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et ça m'humilie
d'avoir l'air d'un modèle qui pose pour les saints dans les
tableaux religieux--les saints sont toujours tête nue--, ou
d'un capucin qui a jeté le froc aux orties et s'est habillé en
civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un
grand événement, une circonstance imprévue, qu'il vînt une
révolution, qu'il se formât une assemblée sou l'Odéon, que je
fusse nommé président, qu'on fît du bruit et que je déclarasse la
séance levée. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne
suppose pas qu'il se présente d'ici à longtemps un pareil concours
de circonstances et je continue mon chemin tête nue--comme les
saints, les saints n'ont jamais de chapeau--ou comme un
président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans. Je
l'ai tenue sous l'Odéon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai
pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au
milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans
cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perles
sous cloche...

J'ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur les
bords d'un champ, couvert et la barbe au vent... Je faisais peur
aux oiseaux et j'étais utile à l'agriculture. Sainte mission!


L'Odéon n'est pas seulement notre refuge contre l'intempérie des
saisons--c'est notre cabinet de lecture,--les trois libraires
qui sont là nous connaissent, causent avec nous.

On croit même qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du
coin de l'oeil leur étalage.

«Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le temps
vous pensez bien! Ils sont envoyés par la préfecture et reçoivent
la pièce des marchands pour voir si l'on vole des livres.»

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages--
étant toujours là, toujours--et n'ayant pas une course
isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme
dans l'exercice à la baïonnette pour tourner le dos au vent, à la
pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner toujours du
même côté! Si nous prenions des précautions, commandées par les
règles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre
les oiseaux, surveillant d'étalage, ma vie n'est donc pas inutile
sous le ciel! et je rends à mes contemporains au moins autant
qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.


Nous avons notre droit de _feuilletage _acquis chez les libraires
qui ne voient que nous.

On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livres nouveaux.
Nous pouvons juger--en louchant--toute la littérature
contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les
pages non coupées.

Je dis que nous connaissons toute la littérature contemporaine;
nous ne connaissons que celle _coupée; _nous n'en connaissons que
la moitié à peu près. Il y en a bien la moitié qui n'est pas
coupée.


Moi, j'ai beaucoup de peine--plus qu'un autre, à me tenir au
courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.

Je le mettais à terre d'abord, mais on croyait que j'allais
chanter, et l'on se retirait désappointé en voyant que je ne
chantais pas--j'avais l'air de promettre et de ne pas tenir.

J'ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.

Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l'esprit nouveau
comme ceux qui peuvent lire des deux mains,--aussi, s'il venait
à quelqu'un l'idée de m'accuser d'ignorance, qu'il réfléchisse
d'abord avant de me condamner! J'aurais appris, moi aussi, et je
saurais plus que je ne sais, si j'avais pu mettre mon chapeau sur
ma tête pendant que je lisais, si je n'avais pas eu les mains
liées!...

Avoir les mains liées!... Cela paralyse un homme dans la
politique, les affaires ou sous l'Odéon!

Il y a eu un moment même où j'ai été incapable de rien apprendre,
mais rien! Mon éducation moderne arrêtée net!--les bords de mon
chapeau avaient fait leur temps... ils se coupaient près du tuyau,
et c'eût été folie de continuer à le porter par là. Autant enlever
un bol par les anses recollées avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se détacher en n'y touchant pas, mais
il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu'on
raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main--ce qui
réduisait un membre à l'impuissance!


Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame Gaux, la
libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face du _Café de
Bruxelles_.

«Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelquefois.

--Non.

--Gelés, alors!

--Oui.

--Mettez-les sur ma chaufferette.»

Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons à tour
de rôle.

Brave mère Gaux!

Je ne sais pas si elle a fait fortune...

Elle est un peu bavarde--un peu commère et médisante, mais elle
a bon coeur.

Elle a bon coeur! Je me souviens qu'un jour elle nous dit:

«J'ai inventé un café au lait--il n'y a que moi qui le sache
faire, mais je ne veux pas qu'il n'y ait que moi qui le boive»--
et elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.

Elle avait dû voir que nous étions verts de faim! Nous vivions de
croûtes depuis deux jours, et elle avait trouvé cette façon
délicate de venir à notre secours!

Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut prendre le
bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bon--et aussi
parce que c'était chaud et que j'étais gelé, parce que c'était
tonique et que j'étais faible, parce que c'était nourrissant et
que j'avais faim...

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés, quand
Legrand a reçu de l'argent de sa mère, quand mon mois est
arrivé...

Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son étalage
pendant toute une semaine.

Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum envolé que
je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu'elle nous avait
offert un matin d'hiver...


Pas un incident! La rôderie monotone, la vie vide, mais vide!

J'ai eu une émotion pourtant, un matin.

Quelqu'un me frappe sur l'épaule.

«Vous ne me reconnaissez pas?»

J'ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre un nom sur
la face luisante de graisse et de fatuité.

«Cherchez... Un de vos professeurs...

--À Saint-Étienne?...à Nantes?--À Saint-Étienne.»

J'y suis--je crois que j'y suis!...

Le monsieur a l'air enchanté d'avoir rafraîchi ma mémoire, fixé
mes souvenirs.

«Vous me remettez, maintenant?...»

Oui, je le remets, mais j'ai à peine la force de répondre, j'ai dû
devenir blanc comme du plâtre, et je me sens flageoler sur mes
jambes.

L'homme que j'ai en face de moi, dont la main vient de toucher ma
manche, est un de mes anciens professeurs qui me souffleta un
matin--un mardi matin: je n'ai pas oublié le jour, je n'ai pas
oublié l'heure; je me rappelle le moment, ce qu'il faisait de
soleil et ce qu'il me vint de douleur dans le coeur et de larmes
dans les yeux!


«Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras?...

--Parfaitement. Vous m'avez reconnu--Je vous reconnais aussi--
Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bourreau au
collège...»

Ma voix siffle, ma main tremble.

«Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre force, vous
abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté... Vous étiez le
maître, j'étais l'élève... Mon père était professeur.--Si je
vous avais donné un coup de couteau, comme j'en eus souvent
l'envie, on m'aurait mis en prison. Je m'en serais moqué, mais on
aurait destitué mon père... Aujourd'hui je suis libre et je vous
tiens!...»

Je lui ai pris le poignet.

«Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire que
vous êtes un lâche; le temps de vous gifler et de vous botter si
vous n'êtes pas lâche jusqu'au bout, si vous ne m'écoutez pas vous
insulter comme j'ai envie et besoin de le faire, puisque vous
m'êtes tombé sous la coupe...»

Il essaie de se dégager. «Oh! non.--Je tords le poignet!--
Élève Turfin, ne bougeons pas!...»

Il fait un effort.

«Ah! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite! Vil pleutre!
qui avez l'audace de venir me tendre la main parce que je suis
grand, bien taillé... parce que je suis un homme...--Quand
j'étais enfant, vous m'avez battu comme vous battiez tous les
pauvres.

«Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir--je me
rappelle le petit estropié, et le fils de la femme entretenue.
Vous faisiez rire de l'infirmité de l'estropié--vous faisiez
venir le rouge sur la face de l'autre, parlant en pleine classe du
métier de sa mère... Misérable!...»

Turfin se débat; le monde s'attroupe.

«Qu'y a-t-il?

--Ce qu'il y a?»

Il passe à ce moment--ô chance!--un troupeau de collégiens, je
leur amène Turfin.

«Ce qu'il y a, le voici!... Il y a que ce monsieur est un de ces
cuistres qui, au collège, accablent l'enfant faible.

«Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bonshommes, il
faut lui faire payer les injustices et les cruautés de jadis.--
Qu'en dites-vous?

--Oui! oui!

--À genoux! le bonnet d'âne!» crient quelques gamins.

Il essaie de s'expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle.
Le cercle l'emprisonne et le bourre.

«À genoux! le bonnet d'âne!...»


On a déjà plié un journal en bonnet d'âne, et l'on se jette sur
lui. La pitié me prend,--je mens, ce n'est pas la pitié, c'est
l'ennui du bruit, la peur du scandale. La scène a pris des
proportions trop fortes. On va l'assommer,--j'en aurais la
responsabilité... J'écarte la foule comme je peux, et lâchant
Turfin:

«C'est assez... Je vous fais grâce... allez-vous-en... Que je ne
vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous vouliez vous
battre avec moi...»

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de papier et
je lui fouette le visage avec! puis je demande qu'on le laisse
partir.

Il s'est enfui, poursuivi par les huées.

«Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.

--J'ai été poltron. J'aurais dû lui cracher dix fois à la face.
J'aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j'étais
écolier.»

J'ai été chercher deux amis bien vite--qui ont monté la garde
deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoins.

Oh! je donnerais ce que j'ai--mon pain de huit jours--pour me
trouver en face de lui avec une arme à la main, et j'aurais
accepté d'être blessé, à condition de le blesser aussi.

Je me rappelle ce mardi où il me souffleta--j'avais treize
ans... Depuis ce jour-là, la place où toucha le soufflet blanchit
chaque fois que j'y pense!...


Encore des heures, des heures, et des heures de marche!

Toujours la loucherie dans les livres non coupés...


Nous voyons passer les artistes, les jours de premières--les
auteurs eux-mêmes, quelquefois.

Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous faire un
petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir une pièce.
Si elle _marche _comme nous avons marché, nous rentrerons dans nos
frais de souliers.

JE VAIS FAIRE DU THÉÂTRE

Legrand veut faire du _théâtre_. Avec ses goûts naturellement! Il
veut s'immortaliser par le théâtre.

Et moi donc! Je ne l'ai pas crié sur les toits. Ce n'est pas une
vocation irrésistible comme chez Legrand! et je n'avais pas besoin
de l'afficher. Mais je me suis essayé dans ce genre à la sourdine!

«Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre?» m'a demandé un marchand
de vin qui me voit écrire quelquefois sur des bouts de papier en
me tenant le front et à qui j'ai confié que j'étais dans les
lettres et que je voudrais arriver à la gloire.

Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte Saint-Martin
et les invités à l'Odéon. Il pourrait même m'être utile si
j'avais quelque chose de fait--il a remis du papier--il est
tapissier de son état--chez M. Ferdinand Dugué. Celui qui a fait
_La misère_. À l'union du croûton et de la pomme de terre!...


Je ferai du théâtre. Quel genre? est-il besoin de le dire?

Je suis romantique, je ne veux pas de l'antiquité. Je suis pour
les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqués.

Le temps des vieilleries est passé; il nous faut du fiévreux et du
vivant.--«Palsembleu, messeigneurs! Quand sonnera la dixième
heure au beffroi de Sainte-Gudule... Triboulet, Saltabadil!»

J'ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur locale!

C'est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant chercher de
l'eau à la fontaine sur la place du marché, et un jeune homme en
veste marron avec des bandages de cuir, comme s'il avait eu des
hernies, disait, caché derrière le pilier de la halle au drap qui
faisait le coin de la place:

«Jehanne, Jehanne... ô gente et frisque pucelette... de par sainte
Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur!...»

C'était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et bien
Moyen Âge. Mais que d'efforts pour continuer à rester dans le
seizième siècle! En vain je m'étais habituer à appeler ma main ma
dextre et mon caleçon mon cuissart. Je voulais jouer de la rapière
aussi et je dégainais dans la rue. Six manants contre un
gentilhomme c'est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce
qui m'a attiré des disputes. Je me mettais la tête dans les
épaules, je tâchais de me faire une bosse, je cachais la longueur
de mes bras, je rentrais mes poignets dans mes manches pour me
faire croire que j'étais vraiment contrefait comme Triboulet et
Quasimodo. J'étais bien prosaïque malheureusement! pas une
infirmité. J'étais droit, droit comme un personnage du vieux
répertoire--au lieu d'être tordu comme un du nouveau. J'essayais
de me rattraper en criant: «Enfer et damnation!». Je disais «oh!
oh!» et je marchais en écumant, m'arrêtant pour parler au trou du
poêle dans le mur comme si ç'avait été les portraits de mes aieulx
--Je mettais des _l_ et des _z_ partout, aieulx. C'était si
fatiguant! et pour dire l'heure, quand on me demandait l'heure, je
ne répondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo:

_Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
_
_Midi vient de sonner à l'horloge de bronze._

Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les minutes.
Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze heures!
Habitants de Paris, dormez!... J'ai passé comme cela quelques
semaines à faire le veilleur, et le manant, et escholier. Mais à
la fin, je n'en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour tout de
bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais où était ma
fille. On me croyait père dans la maison. J'appelais: Esmeralda!
la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je me
redressais trop, je me donnais des coups de tête contre le mur. Je
retournais aux monstres. Était-ce penchant de ma nature,
l'affinité de tempérament, ou parce qu'on se cognait moins en
faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je préférais
faire le monstre que le gentilhomme.

Ma pièce, si je l'avais finie, aurait été de l'école des tordus
d'Hugo. Je m'arrêtai, contusionné, à la scène où un homme à cheval
demande si l'on a vu passer trois gentilshommes dont un avait une
plume blanche à son chapeau ou un noeud vert à son épaule.--Un
noeud vert, mais c'est lui!--C'était trop petit chez moi pour
faire des pièces Moyen Âge--et tout mansardé. Il aurait fallu
les faire assis, et cela était malhonnête, il me semblait! Peindre
le Moyen Âge assis! «À cheval, à cheval, messieurs! Ah! que ce
palefroi va lentement... Arriverai-je à temps, dis-le-moi, sainte
Gudule, ma patronne!»

J'avais adopté sainte Gudule et j'en usais!

J'abandonne donc le Moyen Âge, je ne puis toucher à ce grand cadre
--enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes d'armes, la porte
du château, le cachot, le souterrain, l'échafaud et le bourreau
masqué dans un cabinet de dix francs! Il me faudrait, oh! sainte
Gudule! au moins pouvoir aller sur le carré et on ne veut pas! Je
fais trop de bruit. J'ai besoin d'y aller une fois pour imiter la
scène où les vilains se soulèvent et ça a fait un bruit du diable!


.....................


Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans.
Étant apprenti, il trouvait le temps d'être figurant dans les
grandes féeries; il a été _flot_ comme bien d'autres. Ouvrier, il
connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les
théâtres du boulevard--si bien que quand il a rencontré le
poète, quand il l'a entendu causer littérature avec ses amis, il a
vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les
grandes tirades, toutes les scènes capitales; il pouvait même
faire les gestes--ce que les autres ne pouvaient pas ou
faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai _quelque chose là_. Et
Dubois a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour
tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les
autres écrire _Poèmes anciens, Symboles et réalités_ ou encore
_Rafaello_. Dubois a écrit _Pierre l'arquebusier_. Il l'a lu, il a
dû lire _Pierre l'arquebusier_ à Legrand; à moi il ne m'en a
jamais tracé que la carcasse--et encore pour n'avoir pas l'air
de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond
mépris pour mes intentions littéraires.

Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m'a vu me
gratter mes bosses avec colère! Alors pour quelques coups, parce
que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par
quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle?
Voyons, il y a assez longtemps que je critique _sans dire ce que
je mettrai à la place_. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,--
et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil,
c'est déjà assez embêtant)--vos opinions en fait de théâtre!
Allons, je vous écoute!

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout
des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le
feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!

«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est
celui que vous préférez?

--Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la
pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est
pas une théorie, ni une idée.»

Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé
tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur
la cheminée--je répète la question pour retrouver de l'aplomb:
«Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel
est celui que je préfère?

--Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air
qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il
voudrait me voir collé.

Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place
trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des
mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape
sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa
construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil
de ses feux. Il a même un secret à lui pour une _pâte_, un mouillé
de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte
et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.--Ah! je
suis collé. Legrand peut se frotter les mains!

Le dernier mot de Dubois est écrasant.

«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait
tanneur et non pas un homme de lettres.»

Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la
maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est
moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la
pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut
l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.

La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi
dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à
répondre.

Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide,
je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais
qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont
nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit
tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de
n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du
simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais
pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas
découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et
en remuant las bibelots sur la cheminée.

En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis
pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas
davantage.

Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à
faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de
ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux
qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de
son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu
roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures!
Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas
maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois
fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils
sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce
n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle
de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine
insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas
faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont
très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le
contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le
théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand
l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du
boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue... Mais Mélingue est
bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement),
Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour
l'auteur de _Pierre l'arquebusier_, représente mieux que tout le
drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!

Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par
là. «Comme il portait la botte molle!»

Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me
mettre en scène--non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui
leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.

Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans
l'entonnoir!»--l'entonnoir des bottes!

La pièce du Moyen Âge?--je vais le dire comme je le pense!--
Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas
pu expliquer l'autre jour,--je ne pourrais pas encore
m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir,
Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes,
des gens qui ont des fraises blanches--je préfère les rouges
avec du sucre et du vin--qui ont des bouillons aux manches--je
les aime mieux dans un bol--qui portent l'épée en verrouil.--
Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,--qui
ont des grands manteaux jaunes--j'ai eu un paletot de cette
couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères,
ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on
pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes!
C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé!
Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!

Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de
couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les
pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres,
bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands
seigneurs.--Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il
est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames
maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont
ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit
monsieur qui avait un noeud rose--mais il était très mal vu--
on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un
lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.

Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les
photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
couleur autour--les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les
joueurs de biniou.

Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets
de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la
nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de
l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme
couleur.

Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au
Moyen Âge!--Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être
Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!--sans avoir aucun certificat!


Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire
avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre
temps... ce qui se passe dans le salon... la rue. C'est commode,
la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde,
pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de
vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi--et un pantalon de
rechange.

J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui
va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu
me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses... Je n'ai pas
pu les surprendre du moins... Elle a simplement dit: «Avec le
rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre
côté, ce vitrage sera bien commode.»

Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire
que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait:
«Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme
qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des
rouleaux de papier à fleurs?... Je ne me rappelle que cela. C'est
tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né
pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on
peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du
théâtre?...

Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir
peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au
théâtre que ma mère, mon père et moi... Moi, avec des pantalons
fendus--ou avec mon habit de collégien trop grand,--moi qu'on
fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra
porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au
théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter--la censure le
permettra-t-elle?...

Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a--
combien y en a-t-il?... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.

L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.

Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui.
Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait
l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.


_MOI_
_JOUÉ PAR L'AUTEUR_


Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur
les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma
façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait
pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui
encore, mais avec de petites moustaches.

Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir
profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le
devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite
conviction:

«Quelle canaille que mon père!»

Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était
voulu. Canaille... Il est temps d'appeler un chat un chat et
Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père!

C'était dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le
regretter. Il avait à indiquer qu'il en était convaincu,
malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout! Il aurait
voulu pouvoir dire: Quelle bonne pâte d'homme que mon père! Ce
n'était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé
le pour et le contre, que son père était décidément une affreuse
canaille.

Matoussaint avait été adoré de son père et l'adorait. Matoussaint
était un excellent garçon et un excellent fils, mais il croyait
qu'on pouvait écrire des pièces vécues par les autres...


Aussi déclarait-il qu'il commencerait carrément sa pièce par cette
déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux
spectateurs--il fallait l'orner dès le début d'une grande dose
de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint
s'était décidé à la fin pour _Moi_ joué par l'auteur--il avait
retenu _l'Orgueil_.

La gourmandise: mais ce serait très ennuyeux de voir un homme qui
passerait sa soirée à manger des confitures--si je voulais faire
vrai.


La paresse--si les pièces doivent être vécues, il ne doit pas y
avoir de pièce sur la paresse--on est trop fainéant pour en
faire.


L'envie? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai eu envie de boulette de
mou de veau, j'ai eu envie encore d'avoir des fleurs dans ma
chambre et pas des punaises dans mon lit... J'ai eu envie de
n'être pas bête comme celui-ci, capon comme celui-là! Je meurs
d'envie de me coucher quand j'ai sommeil, de dîner quand vient
cinq heures. Je ne crois pas qu'on puisse faire une pièce très
corsée avec ça!


La colère!--Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut pas
être en colère pendant cinq actes--taper du pied, s'arracher les
cheveux et grincer des dents! Ça me fatiguerait trop!


L'avarice! Molière a écrit _L'Avare_! M. Michel Perrin aussi. J'ai
vu Bouffé là-dedans! D'ailleurs, je ne suis pas avare. Où trouver
mon type?...

Je voudrais être vieux.

Place aux jeunes! Ils mettent ça dans tous leurs articles. C'est
dans tous les petits journaux qui pendent sous l'Odéon, et tous
ceux qui ont de longs cheveux le disent--quelques-uns qui n'en
ont pas le disent aussi. Il paraît que _Dennery_ encombre toutes
les voies! Si Dennery était mort, la littérature dramatique
changerait de face. Dennery est là et le grand art s'étiole, et
les talents verts languissent, pourrissent, moisissent et
finissent par retourner dans leur pays, par entrer dans un bureau!
Ils prennent une petite place de dix-huit cents francs dans un
bureau, ils auraient pu la prendre grande au soleil du théâtre!

Il n'y a pas de soleil au théâtre, c'est des quinquets.

Place aux jeunes! mais moi, je suis jeune et ça ne me réussit
pas!...



31
Le duel

Des pièces?--Allons donc!

Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions une
ensemble.

Au bout de huit jours, d'un commun accord, on a tout lâché.

Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre côté;
or nos deux éducations jurent et ont envie de se battre. On m'a
peu parlé de Bon Dieu à moi.--Lui, il a été élevé par une mère
catholique et il a de l'eau bénite dans le sang.

Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce qu'il
appelle nos âmes:

«Je crois à _Celui d'en haut_, tu crois à _ceux d'en bas_.»

C'est vrai, et nos deux croyances s'abordent et se menacent à tout
instant.

C'est devenu terrible! Dans cette chambre à deux lits éclatent de
véritables tempêtes.

C'est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la Misère.
--La gueuse! Elle nous fait nous heurter et nous blesser à chaque
minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.

Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n'est pas encore
sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux.--Nous nous
insultons du regard pour une porte ouverte, une fenêtre fermée,
une chandelle trop tard éteinte: essayant en vain de nous cacher
l'un à l'autre ou de nous cacher à nous-mêmes le dégoût et la
fureur que nous avons de cette promiscuité.

C'est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux!

Il nous est défendu d'avoir une maîtresse, et nous sommes
condamnés à la chasteté.

Si une femme entrait, l'autre devrait partir... Il fait froid
dehors; puis cela viendrait peut-être juste au moment où l'on
était bien en train: jamais l'inspiration n'avait été meilleure.--
Quel supplice!

Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte sourde.

Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous
tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.


On a trouvé le pistolet!


Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C'est moi qui
ai fait le coup.

Un soir, Legrand m'a souffleté--pour je ne sais quoi! Je ne le
lui ai jamais demandé; je ne le lui demanderai jamais!

C'est à propos d'une femme, peut-être.


Qu'importe le prétexte!

C'est la goutte de lait qui a fait déborder le vase: je devrais
dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos
années de tête-à-tête.

Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les
armes à la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute
l'amertume du bagne, où nous tirions la même chaîne.

Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière--et
ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par
nous dans l'ombre affreuse de notre vie!

--Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un
mâle, m'a dit un des témoins, avec qui nous devisions de
l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la
Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des
mâles se tuent par amour d'une fauve.»

C'est vrai! et voilà pourquoi j'ai demandé des excuses pour la
forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement
était trop petit pour nos deux volontés, l'une bretonne, l'autre
auvergnate.... surtout parce qu'elles ne s'évaporaient point dans
des scènes comme en font les faibles... Elles se sont tues ou à
peu près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence;
aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la
langue pointue des épées.

Mais une piqûre ne serait point assez. L'épée ne suffit pas; elle
ne ferait qu'égratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste
de Legrand, m'a semblé sortir de terre et se dresser devant moi--
pour que j'y voie se refléter l'image de notre jeunesse drapée de
noir!

Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu'à ce que l'on
entende du fracas.

«Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous battrons,
s'il le veut, jusqu'à ce que l'un des deux tombe.

--Vous direz à M. Vingtras que j'accepte.»

Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout
régler pour demain.

Régler les conditions, oui! Mais trouver les armes, non. Nous
n'avons pas le sou.

Il faut de l'argent pour louer des pistolets et aller se battre
dans la campagne.

Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi; mais
on n'engage pas, le dimanche.

Collinet, notre condisciple de Nantes, l'étudiant en médecine qui
doit assister en cette qualité à la rencontre, possède une chaîne
et une montre d'or. On lui prêtera bien quatre-vingt francs
là-dessus. Avec ce que j'ai, ce sera assez pour notre part.

Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver ce
qu'il lui faut.

À quelle heure ouvrent les clous?

«À neuf heures.

--Rendez-vous à dix au _Café des Variétés_, pour être près de
Caron, l'armurier chez qui on louera les armes.

--Entendu.»


La journée du dimanche a été inondée de soleil. Je me rappelle
qu'il dorait l'absinthe sur les tables du café en plein air, où
nous étions assis; parfois un peu de vent faisait scintiller et
frémir comme de la moire verte le feuillage des arbres qui étaient
sur le boulevard Montparnasse, devant le cabaret de la mère Boche;
il faisait bon vivre.


Une jeune fille, qui n'a pas encore ôté son corset devant moi,
vient s'asseoir à mes côtés et m'embrasse à pleine bouche.

«On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours eu ce
baiser; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit.»

Elle a une fleur sur l'oreille. Elle la détache et me la donne.

«Tiens, si tu es tué, on t'enterrera avec.»

Et de rire!

Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède, dans le
cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la cruauté d'un
duel sans pitié. Et cela m'irrite et m'exaspère! Ils pensent donc
que je suis de ceux qui envoient des témoins pour rire. Ils ne
devinent donc pas ce que je vaux et ce que je veux; ils ne sentent
donc pas l'homme qui poursuit son but aveuglément, et qui pour
l'atteindre est plus heureux que mécontent d'être le héros d'une
sanglante tragédie!

Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi? Qu'ai-je besoin de
savoir si je suis adroit ou non? Je m'en soucie comme de rien. Je
ne me demande même pas si je serai le blesseur ou le blessé, si je
serai tué ou si je tuerai.

J'ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la pointe
d'un clou, que je devais être brave, plus brave que la foule, que
cette bravoure serait ma revanche de déshérité, mon arme de
solitaire.

J'ai averti mes témoins qu'on ne tirerait pas au commandement,
mais qu'on marcherait l'un sur l'autre en faisant feu à volonté.

De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez près de
Legrand pour le descendre.


Les insistances ont triomphé de mon refus d'entrer au tir.

Legrand et les siens en sortaient; on s'est salué comme des
étrangers.

Un mannequin de tôle dont l'habit de métal est moucheté de taches
blanches se tient debout contre le mur.

Je compte les taches sur l'habit.

«Onze?

--Oui, répond celui qui charge les pistolets. M. Legrand tire
bien. Il n'a perdu qu'un coup.»

On débarbouille l'homme de tôle et l'on me passe l'arme. J'épuise
ma douzaine de balles. Une seule a porté.

Mes cornacs ont l'air consterné, font presque la moue. Ils
voudraient que leur _sujet_ fût plus adroit.


Nous nous sommes quittés à dix heures du soir.

«Couchez-vous de bonne heure, m'a dit quelqu'un qui prétend s'y
connaître. Vous aurez comme cela le sang plus calme, la main plus
sûre.»

Je me suis couché et j'ai dormi comme une brute.

Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j'ai songé un
tantinet à la chance que je courais d'être estropié ou de mourir
après une longue agonie. Eh bien! voilà tout. Si je meurs, on dira
que j'avais du coeur; si je suis estropié, les femmes sauront
pourquoi et m'aimeront tout de même. D'ailleurs, ce n'est pas tout
ça! J'ai besoin de déblayer le terrain, de me faire de la place
pour avancer; j'ai besoin de donner d'un coup ma mesure, et de
m'assurer pour dix ans le respect des lâches.

On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un dernier
regard sur ce grand jardin bête; en voyant s'y glisser les
maniaques en cheveux blancs qui viennent tous les matins à la
fraîcheur traîner là leurs chaussons mous, et salir du bout de
leurs cannes la rosée dans l'herbe; ma foi! je viens de me dire
qu'au lieu d'être les victimes de la verdure mélancolique, nous
allons, Legrand et moi, être pendant un moment les maîtres de tout
un coin de nature; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une
vallée silencieuse; nous allons fouetter avec du plomb l'air lourd
qui pesait sur nos têtes.

C'est mon premier matin d'orgueil dans ma vie, toujours jusqu'ici
humiliée et souffrante: Est-ce la peine de la mener longtemps
ainsi,--pour aboutir à l'imbécillité, des maniaques à cheveux
blancs?... Plutôt disparaître tout de suite dans une mort crâne.

Prenons ma plus belle chemise, pour que j'aie bonne figure dans
mon linge, si c'est moi qui tombe.

Je cherche l'attitude qu'il faut avoir, le pistolet à la main, et
je regarde dans la glace si j'ai grand air en mettant en joue.

«Ne laissez pas voir de blanc», m'a-t-on dit.

Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair de
chemise.

Mes témoins entrent.

«Avez-vous bien réfléchi? L'affaire ne peut-elle pas
s'arranger?...»

C'est à les souffleter.

«Au moins, vous n'échangerez qu'une balle, n'est-ce pas?»

Et ils me tapent dans le dos et me disent comme à un moutard:
«Voyons! il ne faut pas faire le méchant comme ça!»

C'est pour eux, pour leur paraître brave, c'est pour le public
fait de niais de ce genre, que je vais en appeler au hasard des
armes!

Avec cela, ils commencent à me coûter cher.

Ce n'est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir
commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon individu
et une telle insouciance de notre pauvreté.

Puis ils lâchent des mots que je n'aime pas.

«Nous buvons comme à un enterrement», a dit l'un d'eux.

On a beau être brave, cela vous donne un petit frisson.

Allons! il est neuf heures, le mont-de-piété est ouvert. Collinet
vient me prendre en voiture avec mes témoins, Legrand est dans un
autre fiacre avec les siens.

On entre au _Café des Variétés_. Les témoins ne restent que le
temps d'avaler un chocolat et filent ensemble du côté du clou,
pour se rendre de là chez l'armurier.

Nous restons seuls, Legrand et moi: Legrand se place à gauche, moi
à droite sur la terrasse. Nous attendons.

Mais, comme ils tardent!

Chacun de nous à tour de rôle s'avance sur le trottoir et plonge
ses regards dans la longueur du boulevard.

Le patron nous surveille.

Dans le café, les arrivants, avertis par les garçons, nous
désignent et parient.

«Je vous dis que ce sont deux capons?--Non, des escrocs.»

Oh! ce ridicule et cette honte!... Je préférerais être étendu, les
côtes fracassées ou le front troué, sur ce canapé, plutôt que
d'être la cible de ces coups d'oeil et de ces blagues...

Enfin, voici les témoins!

«Que s'est-il donc passé?»

On a demandé des pièces à Collinet qui n'en avait pas. Il a dû
aller les chercher chez lui.

«Vous avez l'argent?

--Oui.

--Réglez ces chocolats!» et je pousse un soupir d'aise.

Je vois que Legrand fait de même.

Il était temps: nous allions nous raccommoder un moment, pour que
l'un de nous pût partir en expédition et rapportât cent sous.

J'avais même déjà eu l'idée de lui proposer un duel immédiat et
terrible. On aurait tiré au sort à qui serait allé au comptoir et
aurait dit à bout portant: «C'est moi qui dois les chocolats.»

Mais si j'avais assez de courage pour le duel à l'américaine, je
n'en avais pas assez pour être capable, si le sort eût tourné
contre moi, d'approcher du comptoir et de dire: «C'est moi qui
dois les chocolats!»

En route pour la gare de Sceaux!

L'un des témoins connaît par là un endroit, où l'on sera bien.

Mais, quand nous arrivons, le train est parti.

«Si nous allions avec les voitures?

--Comme on voudra.»


Nous sommes riches grâce au clou!

Je fais arrêter le sapin au premier bureau de tabac que nous
apercevons, et j'achète un gros cigare, très gros.

On m'offre des fleurs par la portière.

Je ne veux qu'un bouquet d'un sou. Je n'arrachais qu'une poignée
d'oeillets ou de violettes dans les jardins des autres, quand
j'étais petit: plus tard, je ne pouvais pas rogner mon pain pour
enrichir les bouquetières, et j'ai gardé l'amour des touffes
discrètes qu'on serre contre sa poitrine ou dans la main; je
presse les fleurs entre mes doigts tièdes, et tout un monde
d'images fraîches danse dans ma tête, comme quelques feuilles
vertes que le vent vient d'arracher des arbres.


Les camarades ne parlaient pas. À mesure qu'on avançait, la
tristesse de la zone, la solitude des champs, le silence morne, et
peut-être le pressentiment d'un malheur, arrêtaient les paroles
dans leur gorge serrée; et je me rappelle, comme si j'y étais
encore, que l'un d'eux me fit peur avec sa tête pâle et son regard
noyé!...

Ah bah! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma vie n'y
reste pas. Aussi, quand j'y suis, faut-il que je l'organise digne
de moi, digne de mes idées et digne de mon drapeau.

Je suis un révolté... Mon existence sera une existence de combat.
Je l'ai voulu ainsi. Pour la première fois que le péril se met en
face de moi, je veux voir comment il a le nez fait quand on
l'irrite, et quel nez je ferai en face de lui.

Nous sommes arrivés, je ne sais après quelle longueur de rêves et
quelle longueur de chemin, jusqu'à Robinson.

Nous apercevons l'arbre tout fleuri de filles en cheveux qui
sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tourterelles.

C'est la fête!

Les balançoires volent dans l'air, avec des femmes pâmées et qui
serrent leurs jupes entre leurs jambes qu'on voit tout de même...

Je me rappelle les_ reinages_ de chez nous et les belles paysannes
aux gorges rondes, autour desquelles rôdaient mes curiosités
d'écolier. Ma chair qui s'éveillait parlait tout bas; aujourd'hui
qu'elle attend la blessure, elle parle aussi.

«À quoi penses-tu? me dit Collinet.

--À rien, à rien!...»

Et nous traversons le champ de foire...

Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade. Ils
frappent à tour de bras le gong de cuivre pommelé, et soufflent de
toute la force de leurs poumons dans le porte-voix qui aboie et
mugit.

Autour d'un tir, on épaule les carabines. Ces détonations
déchirent dans ma tête claire une rêverie qui commence et ramènent
les témoins à leur mission.

C'est dans un coin éloigné du bruit, devant une table que cerne et
étouffe une ceinture de feuillage, qu'on discute les conventions
dernières.

«Qu'avez-vous de poudre? Combien de balles?

--Six.

--Je suis tellement maladroit que c'est peut-être trop peu. Si
avec les premières balles nous nous manquons, ou du moins si nous
ne sommes pas estropiés à ne plus faire feu, nous nous
rapprocherons jusqu'à cinq pas.»

Je suis l'insulté, j'ai le droit de réclamer une réparation à ma
fantaisie, telle qu'elle me satisfasse ou qu'elle m'amuse.

«Mais nous, disent ensemble les témoins, nous serons spectateurs
et complices d'une tuerie!»

Une tuerie où chacun court le même danger. Ce sont les chances de
la guerre.

Il a fallu leur en faire de ces phrases! Ils commençaient à avoir
peur en se voyant si près du moment et en mesurant les suites de
ma décision.

J'ai tout mon sang-froid, et ce qu'ils appellent ma dureté n'est
que le geste et le cri d'une volonté qui ne recule pas.

Nous partons.

«Tu es pâle! me dit Collinet.

--Mais je crois bien!--j'étais pâle aussi le 2 décembre.»

J'ai eu une faiblesse.

Une pauvresse a passé: à qui je n'aurais donné que deux sous à un
autre moment. Je lui en ai donné vingt, pour qu'elle me dise:
«Cela vous portera bonheur.»

Les baraques continuent à faire dans Robinson, qui disparaît
derrière les arbres, un tapage que la distance déchire; il vient
jusqu'à nous des lambeaux de musique barbare.

On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec les miens.

Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d'une main agitée,
comme pour voir s'il n'a pas oublié quelque chose, s'il a bien
tout ce qu'il faut pour tout à l'heure...

«Garez bien votre tête avec votre pistolet... comme ceci, de
profil, en lame de couteau! me répète l'un des témoins.

--Laissez Legrand tirer le premier», me conseille l'autre.

J'écoute à peine et j'ébauche des gestes de dédain qui se
reproduisent sur la route baignée de soleil. Mon ombre se dessine
comme sur le mur blanc du tir l'homme en tôle d'hier; un peu plus,
je chercherais les taches blanches sur mon habit, les taches
faites sur le mannequin par les balles...

Je n'ai pas encore été_ moi_ sous la calotte du ciel. J'ai
toujours étouffé dans des habits trop étroits et faits pour
d'autres, ou dans des traditions qui me révoltaient ou
m'accablaient. Au coup d'État, j'ai avalé plus de boue que je n'ai
mâché de poudre. Au lycée, au quartier Latin, dans les crémeries,
les caboulots ou les garnis, partout, j'ai eu contre moi tout le
monde; et cependant j'étreignais mon geste, j'étranglais ma voix,
j'énervais mes colères...

Mais nous ne sommes que deux à présent!... Il y a plus. Ma balle,
si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui,
ouvertement ou hypocritement, aident à l'assassinat muet, à la
guillotine sèche, par la misère et le chômage des rebelles et des
irréguliers...

Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m'est
donnée de me faire en un clin d'oeil, avec deux liards de courage,
une réputation qui sera ma première gloire,--ce dont je me
moque!--mais qui sera surtout le premier outil dur et menaçant
que je pourrai arracher de mon établi de révolté.


En place--et feu!

Je ne jette ces mots dans l'oreille de personne, mais je les
murmure comme une conclusion; c'est le total de mon calcul.

Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s'il y a
quelque chose à boire. Je prends un verre d'eau, Legrand aussi; il
faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la même idée tous
deux; comme moi, il sent que cette heure était nécessaire pour
nous, et il sent aussi qu'un flot de sang, d'où qu'il jaillisse,
lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse!

«Messieurs, dit d'une voix un peu tremblante un des témoins, je
viens de marcher en avant, et je crois avoir trouvé une place.»

On n'entend que des bouts de branches mortes qui crient un peu
sous les souliers, des toussements courts qui sortent des
poitrines étranglées; on entend filer un lézard, partir un
oiseau... sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.


On entend autre chose à présent. C'est le bruit des pistolets
qu'on arme, puis un mot: «Avancez!»


Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons debout tous
les deux. J'ai fait je ne sais combien de pas, j'ai abattu mon
arme. C'est manqué. Legrand, plein de sang-froid, m'a ajusté
longuement. Sa balle m'a passé juste à un demi-pouce de l'oreille
et a même frisé ma tignasse. J'aurais dû la faire couper. Elle
fait boule et sert de cible.

«Vous pourriez en rester là! dit Collinet. À dix pas! mais c'est
un assassinat! vous allez y rester tous les deux!

--Chargez!»

L'accent a été impérieux, paraît-il, car les témoins ont obéi
comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et moi, chacun de
notre côté, muets, très simples, les mains derrière le dos, et
ayant l'air de réfléchir.

Un chien, venu on ne sait d'où, se trouve dans mes jambes et me
regarde d'un oeil doux, en demandant une caresse. Il m'a fait
penser à Myrza, la chienne que nous avions à la maison quand
j'étais enfant, qui me léchait les mains et semblait pleurer quand
j'avais pleuré et qu'on m'avait battu. J'étais forcé de me laisser
faire alors, je ne pouvais que conter ma douleur à la pauvre
bête...

On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaignais, on
disait que j'étais un mauvais fils et un mauvais sujet. Je devais
finir par demander pardon.

Aujourd'hui, cinq hommes sont là, par le hasard d'une querelle, à
la discrétion de mon courage, insulteur, témoins et médecin!

Il m'en vient un sourire et même un bout de chanson sur les
lèvres. Je fredonne malgré moi, comme on se frotte les mains quand
on est joyeux.

«Tais-toi!» a fait Collinet à demi-voix.

Il a raison. Je diminue la belle cruauté de notre duel.

Les témoins nous rappellent.

«À vos places!»

Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes. Ce pas
fait, nous avons le droit de rester immobiles ou de marcher et
d'attendre.

Je voudrais le toucher. Il a fini par m'irriter avec ses refus
d'excuses. Ma foi, tant pis s'il me descend!

Cette fois encore, je tire le premier.

Legrand reste debout, avance, avance encore.

C'est long. Il tire. Je me crois blessé.

La balle a marqué à blanc.--Comme celles qu'il envoyait hier
dans l'homme en tôle.

Elle a enlevé le lustre du drap et éraillé la manche de mon habit.

Nouvelle démarche des camarades pour arrêter le combat.

Non!

Je trouve que Legrand a tiré trop bien, et moi trop mal. Je trouve
qu'après avoir passé tant de temps dans les champs, s'en aller
sans qu'il y ait un résultat, c'est prêter à rire. Je trouve que
le but est manqué, que l'occasion sera perdue, et qu'elle ne se
représentera peut-être jamais aussi belle.

Une autre idée aussi tracasse mon cerveau. Encore l'idée de
pauvreté.

TOUJOURS LE SPECTRE!

Puisque j'ai tant fait, puisqu'il y a eu déjà deux actes de joués,
jouons le troisième, et jouons-le comme un pauvre qui peut donner
son sang plutôt que son argent; qui aime mieux recevoir
aujourd'hui une balle que recevoir dans l'avenir des avanies qu'il
n'aura peut-être pas le sou pour venger.

Les témoins insistent pour en rester là.

«Oui, si l'on veut me faire ici, sur place, des excuses--et
complètes.»

Mon accent est dur et je semble faire une grâce.

Legrand répond du même ton, et par un signe qui veut dire:
«Recommençons!»

Le ciel est bleu, le soleil superbe! Oh! ma foi! j'aurai eu une
belle minute avant de mourir! Je bois avec les narines et les yeux
tout ce qu'il y a dans cette nature! J'en emplis mon être! Il me
semble que j'en frotte ma peau. Allons! dépêchons, et s'il faut
quitter la vie, que je la quitte, baigné de ces parfums et de
cette lumière!

«Messieurs, quand vous voudrez!» dit un des témoins d'une voix
presque éteinte.

Cette fois, à cinq pas!

J'ai fondu sur Legrand.

Je lâche le chien. Legrand reste immobile: il semble rire.

Je me replace, l'arme à l'oreille!

Où la balle va-t-elle m'atteindre? C'est la sensation de la
douleur qui m'empoigne: elle court sur moi, il y a des places que
je sens plus chaudes. C'est dans une de ces places qu'il va y
avoir un trou où fourrer le doigt, et par où ma vie fichera le
camp.


Mais Legrand a tourné sur lui-même; le sourire que j'attribuais à
la joie d'avoir échappé et de me tenir à sa merci court toujours
sur ses lèvres.

Ce sourire est une grimace de douleur.

J'aperçois un gros flot de sang!

Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.

«Je suis blessé.»


On accourt: la balle a fait trois trous, elle a traversé le bras,
et est venue mourir dans la poitrine.

Collinet s'approche, coupe l'habit et, après quelques minutes
d'examen, nous dit à demi-voix:

«La blessure est grave--il en mourra probablement.»

Je ne le crois pas;--pas plus que je ne croirais mourir moi-même,
parce que j'aurais un peu de plomb dans les os. Nous avons
trop de force. Elle ne peut être démolie comme ça en une seconde,
et, d'ailleurs, Legrand a la figure colorée, l'oeil clair.

Il me tend la main.

«Je ne t'en veux pas; mais dans un duel entre nous, il fallait
aller jusque-là.»

Je réponds oui d'un geste et d'un salut.

«Ôtez-moi mes bottines: il me semble que je souffrirai moins.»

Collinet prend son canif pour couper le cuir.

«Non, non, dit Legrand... Je n'ai que celles-là.»

Lui aussi, lui aussi! Il a eu comme moi la préoccupation des _sans
le sou._ Pendant qu'on chargeait les armes; pendant que les
témoins faisaient des phrases pour que nous consentissions à
mettre plus de place entre nous et la mort; pendant que nous
marchions l'un sur l'autre dans cette prairie pleine de fleurs,
pendant toute cette journée d'acharnement sauvage, le spectre de
la misère s'est dressé devant ses yeux comme devant les miens! Le
SPECTRE, toujours le SPECTRE!


L'os est en miettes dans le bras et les bandes de toile se
gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles rouges sur
l'herbe: le petit chien vient les flairer et les lécher.

Collinet demande le secours d'un docteur.

Un des témoins et moi, nous partons pour en dénicher un.

Course inutile dans la campagne chaude et vide!

Nous revenons vers Legrand, adossé contre un arbre, le bras
pendant.

«Il est si lourd!» dit-il avec une expression de souffrance.

Que faire de ce grand corps cassé?

Les témoins, qui ont choisi le terrain, l'ont choisi éloigné des
maisons, et l'on n'aperçoit pas même une ferme à l'horizon. On ne
voit que la grande route blanche et des nappes d'herbe verte.

Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperçus, en
entrant, que nous enjambions des fossés et des barrières, que nous
nous écorchions à des haies, que nous poussions des obstacles.
Mais à présent, nous voyons que, pour sortir, il faut casser des
branches, sauter un ruisseau, escalader un buisson...


On s'en est tiré tout de même. On a trouvé un endroit par où l'on
a fait passer le cul d'une charrette à bras, dans laquelle on
hisse Legrand; puis, le tassant comme un sac, on l'a accoté dans
un des coins.

Nous nous mettons en route.

Nous voici près de Robinson. Une troupe de joyeux garçons et de
jolies filles blaguent notre _procession_, comme ils appellent
notre défilé muet et triste. Un coucou à voyageurs frôle la roue
de la charrette, et le conducteur fait mine d'agacer avec la mèche
de son fouet Legrand qu'il croit pochard.

«Mais le sang pisse par les fentes!» crie tout d'un coup une
étudiante, en indiquant la place du bout de son ombrelle.

On arrive à deviner ce qui s'est passé, et les promeneurs et les
promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns demandent quel est
celui qui a tiré sur le blessé.

«Il n'a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns.

--Hum!» font les autres.

Il n'y a pas plus de médecin à Robinson qu'ailleurs: ce qui
désespère l'aubergiste chez lequel la charrette est entrée, et qui
voudrait bien se débarrasser de ce paquet sanglant.

On va le débarrasser.

Legrand dit:

«Je ne veux pas mourir ici. Qu'on me ramène à Paris.»

Collinet s'y refuse. Legrand insiste:

«Je t'en prie... je l'exige!»

Où trouver une voiture où l'on puisse l'étendre?

«Cet omnibus?»

On fait marché pour la location de l'omnibus, tapissière fermée
qui a amené les Parisiens à la fête et qui attend le soir pour les
ramener. Il y a des bribes de bouquets qui traînent sur les
banquettes. Il y a un drapeau sur l'impériale, et des pompons
rouges à la tête des chevaux.

L'aubergiste fournit une paillasse. Un homme de l'endroit, qui
cligne de l'oeil en disant qu'il sait ce que c'est qu'un duel,
offre un matelas; une dame, que la poésie de l'aventure séduit,
prête une couverture blanche qui recouvre Legrand tout entier.

Nous remercions et nous partons.

Je prends place près des autres. Legrand y tient, m'a-t-on dit, et
je juge de mon devoir de l'accompagner et de rester en face de
lui. J'aurais trouvé simple et naturel qu'il en fit autant, si
c'était lui qui m'eût touché.

Ma sensibilité ne joue pas la comédie. Je croirais cela indigne de
la sérénité du blessé. Je reste muet et je songe! Je songe encore
une fois au long accouplement forcé dans la solitude, l'obscurité
et la peine.


Legrand souffre le martyre en ce moment.

Eh bien! je parierais que cette souffrance, qui précède
probablement la mort, l'effraie moins que ne le tourmentait la vie
que nous vivions, et d'où nous n'avions pas le courage ou les
moyens de nous évader autrefois...

Si Legrand survit, ce coup de pistolet aura affranchi notre avenir
en trouant la muraille des souvenirs cruels. Il viendra peut-être
un peu d'air frais par ce trou-là!

Il a demandé à être transporté chez un ami.

On a fait arrêter l'omnibus devant une petite maison de la rue de
l'Ouest, blanche et proprette, qui a par-derrière un jardinet, et
qui est habitée par des gens tranquilles.

Quand il est monté, soutenu par deux d'entre nous, la couverture
blanche prêtée par la châtelaine de Robinson était comme un
manteau de pourpre.

Lorsqu'on n'est pas mort après avoir perdu tant de sang, on ne
doit pas mourir.

J'ai serré sa main gauche, j'ai salué les gens, et je suis parti.

Je me suis attardé dans ces sensations et ces détails, parce que
les gestes et les paroles de ce jour-là eurent pour témoin la
campagne heureuse, parce que le soleil versait de l'éclat et de la
joie sur les cimes des arbres et sur nos fronts; parce que les
heures que prit cette rencontre furent les premières qui ne
sentirent pas la gêne et la honte, le souci du lendemain.


Je suis tout confus des éloges de quelques-uns, qui parlent de mon
sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-là... Mais je n'y ai pas
grand mérite! Ils ne savent pas combien ma résolution de rester un
insoumis et un irrégulier, de ne pas céder à l'empire, de ne pas
même céder aux traditions républicaines, que je regarde comme des
routines ou des envers de religion, ils ne savent pas combien
cette vie d'isolé m'a demandé d'efforts et de courage, m'a arraché
de soupirs ou de hurlements cachés! Ils ne le savent pas!...

C'est pendant ces années de bûchage sans espoir et sans horizon
que j'ai été brave; appelez-moi un héros à propos de cela, je ne
dirai pas non! Mais s'étonner de ce que j'ai eu de la carrure
pendant un jour, s'étonner de ce que Legrand et moi nous ayons
gardé la tête haute devant le danger, c'est ne pas savoir combien
il est nécessaire de la tenir baissée pour monter les escaliers
des hôtels lugubres.

Après ce duel, c'était au pis aller un lit à six pieds sous terre,
la tête dans les racines des fleurs et des arbres, au lieu du
sommeil dans les draps sales d'un garni.

Mais je me battrais encore aux mêmes conditions pour avoir l'air
crâne et menaçant vis-à-vis des témoins tout surpris de voir des
écrasés se redresser ainsi! Joie suprême que paient trois minutes
de tir. C'est pour rien.


Quatre chirurgiens, réunis en consultation, ont déclaré qu'il
fallait couper le bras; que sinon ils ne répondaient de rien.
Legrand les a entendus, et malgré lui son regard me crie: «C'est
toi qui me fais mourir!» Dans le délire de sa fièvre, je lui
apparais, non comme un adversaire, mais comme un assassin.

Je viens de mettre pour la dernière fois le pied dans cette
maison.

On avait suspendu une ficelle au ciel du lit; au bout de cette
ficelle, un filet dans lequel un glaçon fondait. Là-dessous était
étendu comme une chose morte le bras fracassé, et la glace
pleurait ses larmes froides sur le trou fait par la balle; ce trou
bleu avait des airs d'oeil crevé.

C'était triste. Cette larme de glace m'est tombée sur le coeur,
éteignant toute la fierté et tout le soleil de la journée de
combat.



32
Agonie

Les années se sont écroulées sur les années; j'ai vu revenir les
étés et les hivers, avec la monotonie implacable de la nature.--
L'Odéon, glacé en décembre, frais en avril: voilà tous les
souvenirs qui emplissent ma tête et mon coeur depuis une éternité.

Est-ce un total de mille ou de deux mille journées sans émotion
que j'ai à enregistrer dans l'histoire de ma vie? Je ne saurais le
dire.

C'est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scène, une
tête, pour les planter le long de la route parcourue, décolorées
ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie et de
douleur!

Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s'étend comme un
sentier désert et se perd à travers le blanc de la neige ou le
noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient
restées, pour que ma mémoire s'y accroche et sauve un événement du
naufrage! Je n'ai rien à me rappeler et je n'ai rien à oublier,
rien, rien.

Comme le temps a été rongé sans bruit! Les années ont paru courtes
parce qu'elles étaient creuses et vides, tandis que les journées
étaient longues, longues parce qu'elles avaient chacune leur
intrigue de famine et leur tas de petites hontes!

À peine si je sais les dates! Je ne revois debout, dans ma
mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes et sans
oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides,
à Renoul à sa femme, à Matoussaint! Mais deux pauvretés qui
s'embrassent, ça n'est pas gai!

J'ai vécu et je vis comme un loup.

Mon duel avec Legrand m'a fait d'ailleurs une réputation de
dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu près. Ils
calomnient jusqu'à mon courage.


Je passe ma vie à la Bibliothèque; j'y viens souvent, l'estomac
hurlant, parce qu'on ne va pas loin avec mes quatorze sous par
jour qui se réduisent à douze et même à dix bien souvent, car
j'emprunte au trou de mon estomac pour boucher d'autres trous.

Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa chaise et
rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai faim; c'est
à moitié arrivé déjà l'autre lundi. Mais à ceux qui me relèveront,
je dirai: «C'est la chaleur» ou bien: «J'ai fait la noce hier.»
J'accuserai la température ou mes vices. On ne saura pas que c'est
la misère--si quelqu'un le devine, après tout, il n'y aura pas à
en rougir: je serai tombé sans appeler au secours.

En été, le grand soleil m'accable. Il m'accable, il me tue! J'ai
des sueurs de faiblesse et des évanouissements de pensée dans mon
cerveau las!

L'hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps, le
sec des pierres, le vent méchant, le verglas traître, l'isolement
dans la rue attristée et presque vide!... Ah! cela m'emplit de
mélancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.


Où aller, le soir?

Heureusement, à six heures, l'autre bibliothèque Sainte-Geneviève
est ouverte.

Il faut arriver en avance pour être sûr d'une place. Les
calorifères sont allumés; on fait cercle autour, les mains sur la
faïence. J'ai voulu causer avec mes voisins de poêle! Pauvres
sires!

Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes--
car j'avais au moins mordu dans un morceau de pain avant d'entrer
--alors que j'espérais entendre sortir de leurs bouches qui
bâillaient la faim un cri de colère ou un gémissement de douleur;
ils me contaient des balivernes, me parlaient de l'idéal, du bon
Dieu...

Des Prud'hommes, ces déguenillés en cheveux blancs! Des
Prud'hommes qui venaient là pour lire les _bons livres_; gamins de
soixante ans, qui puaient encore l'école à deux pas de la tombe;
égoïstes pouilleux qui, étant lâches, ne pensaient pas à ceux qui
ne l'étaient point, et se prélassaient dans leur misère, attendant
la mort avec l'espérance d'une vie future. Si l'on s'était battu
au Panthéon, ils auraient été du côté de ceux qui les affamaient,
contre ceux qui voulaient tuer la famine!

Pas une tête de révolté dans le tas! Pas un front de penseur, pas
un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la
tradition!


Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de
sacristie.

La fraîcheur, le silence!... C'est là que sont les livres
illustrés. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du
Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur
cénacle.

J'ai d'abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine
d'envie, puis avec le frisson du doute.

Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé.
--Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garçon qui a connu le
secrétaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait
trembler.

Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse au pain!
Gautier le récolte dans les salons de Mathilde, Gérard court après
des croûtes dans les balayures. On me dit qu'il a parlé de se tuer
un soir qu'il n'avait pas de logis.

Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de
hasard, et des nuits à la belle étoile! Littérateurs, professeurs,
poètes comiques, poètes tragiques, tous mentent!

Ah! je suis empoigné et envahi par le dégoût!

J'ai longtemps réfléchi, écrit--pour la joie austère d'écrire et
de réfléchir. J'ai tiré ma charrette courageusement; je n'ai pas
pensé, comme bien des jeunes, à franchir le chemin au galop... je
me suis défié de mon inexpérience et de mon orgueil; je me suis
dit: «À tel âge, tu devras avoir fait ton trou» et mon trou n'est
pas fait.

Voilà longtemps, bien longtemps, que j'ai jeté le manche après la
cognée!

C'est fini: je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans
la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui
sortaient muettes de mon cerveau et que je n'entendais ni vivre,
ni crever.

Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous
ses enfants étaient mort-nés!

Je suis trop mal vêtu pour passer l'eau.--J'y trouverais des
arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me régaleraient.--
Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant rendre les régalades.

Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours les
mêmes, cherchant l'ombre!

Ah! j'aurais besoin d'air, d'air clair et d'un peu de vin pur!

Si je trouvais de quoi m'habiller et payer mon voyage, je
partirais au pays, chez l'oncle le curé, au sommet de
Chaudeyrolles.

Il y a là du vin et le grand vent! Je verrais ma mère en passant.

Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre rouillé
de mon enfance le pastel d'or d'un jour d'été.

Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette
mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du pays,
boire--à m'en soûler--aux sources perdues dans l'herbe, je
comptais mâcher des feuilles, embrasser des chênes, donner ma peau
à cuire au soleil!

Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle
cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le museau de mes
bottines de Paris!

Et depuis j'ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins
sales!

Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à travers
les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tête ou la jeunesse
d'une autre sautant à mon bras! moi qui ai tant de parfums dans
mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!

J'ai besoin de rafraîchir ma vie.

Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!

«Je vous les avance, m'a dit un garçon, si vous me promettez, au
retour, de passer ma version de bachot pour moi.»

Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.

«Dites-vous oui, dites-vous non?

--Je ne dis pas non... je vous demande jusqu'à demain.»

J'allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur,
pour le baiser sur le front de la mère, pour les cousines à
embrasser à pleines lèvres! J'aurais joué contre trois ans de
centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les vergers
et dans les bois!

La mort est arrivée, qui m'a barré le chemin de Clairvaux.



33
Je me rends

Une lettre à mon adresse m'attendait dans mon garni.

Elle est du vieux professeur qui m'avait annoncé la séparation
entre mon père et ma mère.

J'apprends aujourd'hui que la séparation est éternelle!

Mon père est mort,--mort du coeur.

Il est mort dans les bras d'une étrangère, celle qu'il avait
emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, jusqu'au
dernier moment à ses côtés; mais, dès qu'on a pu redouter un
malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait
prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la
place. Ma mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que
depuis longtemps elle pleurait vivant.

Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure, si je
veux arriver avant qu'on l'enterre.

Au chemin de fer, en débarquant, j'ai croisé une femme qui, sans
être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait du doigt. J'ai
deviné qui elle était!

C'est moi qui me prends à la plaindre quand les autres l'accusent.
--L'accuser? Et pourquoi? Après tout, mon père lui doit, peut-être,
des heures de bonheur--elle l'avait compris. Mais sa vie,
à elle, est perdue!

La cloche sonne... le train part.

Où va-t-elle?...


Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du lit où
repose le cadavre.

Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la cire.


.....................


J'ai fermé la porte, j'ai voulu être seul.

Je tiens à n'avoir d'autre témoin de mon rêve ou de mes larmes que
celui qui est là sous ce drap blanc.


C'est la première fois que nous sommes à côté l'un de l'autre,
tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nous avons été
longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la réconciliation
prit une soirée: la lutte avait duré dix ans,--cela, parce que
nous avions lâché la terre, la belle terre de labour sur laquelle
nous étions nés!

Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée
entrouverte, j'aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une meule
de foin; la lune étend de l'argent sur les prés. Ah! j'étais fait
pour grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres!
J'aurais été un beau paysan! Nous nous serions bien aimés tous les
trois: le père, la mère et le garçon!


C'est bien du sang de village qui courait sous ma peau, gourmande
de grand air et d'odeur de nature. C'est eux pourtant qui
voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.

Eh bien! je me rappelle que je voulus me tuer à douze ans, parce
que le collège était trop triste et trop méchant pour moi. Oui,
mon père, vous qui êtes là avec votre front pâle et glacé comme du
marbre, sachez que, comme écolier, j'ai souffert jusqu'à vouloir
être la statue froide et dure que vous êtes aujourd'hui!

Vous ne vous doutiez pas de mon supplice!

Vous pensiez que c'étaient grimaces d'enfant, et vous me forciez à
subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce bagne--par
amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que votre fils
sortirait de là un savant et un homme. Je ne suis devenu savant
que dans la douleur, et, si je suis un homme, c'est parce que dès
l'enfance je me suis révolté--même contre vous.


Nous n'avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer la
main et nous embrasser.

Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez senti
partir la vie? Avez-vous cherché mon image dans l'espace?

On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel côté
était Paris, et que vous avez voulu qu'on posât de ce côté votre
tête qui est retombée et me regarde...

Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage!

Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où il n'y
aura plus de pleurs, que de douleurs cachées! Je sens le coup de
pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaçaient. Pauvre
universitaire! Un proviseur ou un principal tenait dans sa main de
cuistre le pain, presque l'honneur de la famille.

Je comprends qu'il ait eu des colères, qui retombèrent sur moi...
Je me plains d'avoir souffert! Non, c'est lui qui a été la victime
et l'hostie!

Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans! Il n'a
pas reçu une balle dans le crâne, il n'a pas été écrasé par un
camion. À quarante-huit ans, il s'éteint, non point à vrai dire
abattu par la mort, mais usé par la vie. Il meurt d'avoir eu le
coeur écrasé entre les pages des livres de classe; il meurt
d'avoir cru à ces bêtises de l'autre monde.

S'il fût resté un homme libre, il serait encore debout au soleil,
il aurait l'air de mon grand frère! Comme nous serions camarades
tous les deux!


On frappe; un homme entre et me parle bas.

«Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil.»

J'ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui a trouvé un
prétexte pour l'emmener.

«Je vais te rejoindre», ai-je dit--et je suis resté à attendre
les vestes noires qui se sont mises nonchalamment à la besogne.

C'est donc fini! Il va être cloué là-dedans! Cette planche est la
porte de l'éternelle prison.


Adieu, mon père! Et avant de nous quitter, je vous demande encore
une fois pardon!


.....................


L'horloge sonne dix heures! Comme le temps a passé vite dans ce
tête-à-tête solennel!

Je n'ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais
que dans mon coeur. Je n'entendais ni ne voyais l'heure présente,
perdu que j'étais dans la contemplation du passé et l'idée de
l'avenir. Il me semblait que le mort aussi réfléchissait, et me
tenait compagnie pour cette austère rêverie.

Ah! il m'est venu comme de la rage et non de la douleur dans
l'âme! Il me semble qu'on emporte un assassiné!

Moi, j'aurais peur d'être enterré ainsi! Je veux avoir lutté,
avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et il faudra que
les croque-morts se lavent les mains après l'opération, parce que
je saignerai de toutes parts... Si la vie des résignés ne dure pas
plus que celle des rebelles, autant être un rebelle au nom d'une
idée et d'un drapeau!

--_Messieurs, quand il vous fera plaisir._


Minuit.


Mon père est enterré au milieu des herbes... Les oiseaux lui ont
fait fête quand il est venu; c'était plein de fleurs près de la
fosse... Le vent qui était doux séchait les larmes sur mes
paupières, et me portait des odeurs de printemps... Un peuplier
est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure
où il est né.

J'aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu ramener ma
mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureuse faveur, de
me laisser seul en face de moi-même dans la chambre vide.

Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans le
grand drap et un creux dans l'oreiller.

Dans ce creux, j'ai enfoncé ma tête brûlante, comme dans un moule
pour ma pensée...


Où en suis-je?

Où j'en suis?

Voici--Comme mon père n'est pas mort assez vieux, comme ils
l'ont tué trop jeune, ma mère n'aura qu'un secours, pas de
pension: quatre cents francs par an qui peuvent même lui manquer
un jour; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente de quarante
francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs cachés,
paraît-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du pain.

Pour moi, je n'ai plus rien!

Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.

J'ai essayé de tout pourtant!

Ah! je n'ai rien à me reprocher!

Sanglier acculé dans la boue, j'ai fouillé de mon groin toutes les
places, j'ai cassé mes défenses contre toutes les pierres!

J'ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j'ai mangé du raisiné chez
celui-là. J'ai mouché des enfants, rentré des chemises: _À moi le
pompon!_


J'ai passé chez Bonardel et chez Maillart.

J'ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J'ai tout fait de
ce qu'on peut faire quand on n'a pas d'état--et que l'on est
républicain!


J'ai fait plus encore!

Je trouve une joie amère à m'en souvenir et à pétrir cette pâte de
douleur bête, en ce moment de récapitulation douloureuse.


J'avais connu dans un coin de crémerie un employé de la maison de
déménagements Bailly. On avait mangé l'un près de l'autre; lui,
des plats de huit sous; moi, des demi-portions.

Un jour, je suis allé le trouver.

«Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans votre
boîte?

--Vous?»

Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne voulait pas
croire que je mettrais mes épaules sous les fardeaux.

«Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je crois.»

Et j'ai été déménageur! On m'avait prêté une blouse, une
casquette, et envoyé à la Villette.

J'ai failli dix fois m'estropier--ce qui n'est rien; mais j'ai
failli estropier les meubles.

«Espérons que ça ira mieux demain», m'a dit mon homme en me payant
le soir.

Le lendemain, j'arrivai brisé; sous ma chemise, mon épaule était
bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures.

Il était dit que j'aurais encore dans ce métier les mains coupées,
et coupées avec un couteau bien sale!

On a cru un instant qu'un bijou avait été volé dans une des
maisons où nous avons travaillé, et c'est moi, le portefaix à la
main sans calus, qu'on a soupçonné et qu'on allait fouiller!

Le bijou se retrouva, par bonheur.

Mais je partis épouvanté.


.....................


Ce n'est pas vrai: un bachelier ne peut pas faire n'importe quoi,
pour manger! Ce n'est pas vrai!

Si quelqu'un vient me dire cela face à face, je lui dirai: TU
MENS! et je le souffletterai de mes souvenirs! Ou plutôt je le
giflerai pour tout de bon, parce que si un échappé de collège
entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l'illusion qui fait
croire qu'avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme_
goujat!_

J'ai voulu en faire l'épreuve. Je suis allé à la Grève, un matin,
pour voir s'il était possible à un lettré, qui aurait un coeur de
héros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d'aller parmi les
maçons et de demander de l'ouvrage.

Allons donc! On m'a pris pour un escroc qui voulait se cacher sous
du plâtre.

On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mois, une
journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses reins,
en disant: «Payez au moins mon geste d'animal, ma sueur de sang!»

Je veux l'écrire en grosses lettres et le crier tout haut.


Pauvre diable, qu'on nomme bachelier, entends-tu bien? si tes
parents n'ont pas travaillé ou volé assez pour pouvoir te nourrir
jusqu'à trente ans comme un cochon à l'engrais, si tu n'as pas
pour vingt ans de son dans l'auge, tu es destiné à une vie de
misère et de honte!


Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton
supplice, parler à ceux qu'on veut y traîner après toi!

Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe ton
coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent!

Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l'enfer!

Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles et des
dents et d'appeler au secours, quand le père imbécile voudra les
prendre pour les mener là où l'on fait ses _humanités_.


Je n'étais vraiment pas mal taillé, moi.

Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain?

Ce sera pour moi comme pour les autres l'hôpital, la Morgue,
Charenton--je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien
capable d'aller au bagne.

Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans la
rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir
cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour d'assises.


.....................


«Jacques.»

C'est ma mère qui m'appelle.

Elle me fait asseoir à ses côtés.

«Écoute: le proviseur s'est approché de moi au cimetière, pendant
que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tête à des
fleurs... tu ne te rappelles pas?... tu avais l'air d'un fou!»


Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je
songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne universitaire!


Ma mère m'a dit ce qu'elle voulait me dire.

J'ai poussé un cri et j'ai eu un geste qui l'a atteinte et même
meurtrie.

Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux. J'ai
attiré sa tête à moi, et j'ai bu les larmes rouges sur ses joues
blanches.


Elle a voulu être la coupable.

«C'est ma faute, mon enfant, c'est ma faute...

«Mais, vois-tu, tu m'as écrit quelquefois de Paris des lettres qui
me faisaient tant de mal! quand tu demandais que ton père t'ouvrît
un crédit chez le boulanger ou qu'il t'avançât quelques sous pour
que tu fusses sûr d'avoir un endroit où coucher... Le proviseur
disait que tu resterais juste le temps de passer ta licence, puis
que tu ferais ton doctorat, qu'alors tu serais libre--et
j'aurais été sûre que tu ne serais plus malheureux...»


Je l'ai laissée parler.

Il était tard quand je l'ai reconduite dans sa chambre, où j'ai vu
la lampe brûler longtemps devant des lettres jaunies qu'elle
relisait.

Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j'ai réfléchi, la tête
tournée du côté du cimetière.


2 heures du matin.


Ma résolution est prise: JE ME RENDS.


Je finirais mal.

Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tentatives de
travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de garni, un ancien
officier dégommé, avait oublié chez moi un pistolet chargé. Le
canon luisait sous la cassure d'un rayon de lune, mes yeux ne
pouvaient s'en détacher. Je vis le fantôme du suicide! et je dus
prendre ma vie à deux mains: sauter sur l'arme, l'empoigner en
tournant la tête, faire un bond chez le voisin!

«Ouvrez! ouvrez!»

Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la
chambre...

«Cachez cela, je me tuerais...»


Je veux vivre.--Comme l'a dit ce cuistre, avec des _grades_, j'y
arriverai: bachelier, on crève--docteur, on peut avoir son
écuelle chez les marchands de soupe.

Je vais mentir à tous mes serments d'insoumis! N'importe! il me
faut l'outil qui fait le pain...

Mais tu nous le paieras, société bête! qui affame les instruits et
les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais! Va! tu ne
perdras rien pour attendre!

Je forgerai l'outil, mais j'aiguiserai l'arme qui un jour
t'ensanglantera! Je vais manger à ta gamelle pour être fort: je
vais m'exercer pour te tuer--puis j'avancerai sur toi comme sur
Legrand, et je te casserai les pattes, comme à lui!

Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de
rebelles, et si le vieil ouvrier n'est pas mort, il sera content!
Je serai devenu ce qu'il voulait; le commandant des redingotes
rangées en bataille à côté des blouses...


Sous l'Odéon.


Les talons noirs et les républicains sont mêlés.

On se presse autour d'un vieux bohème qui vient de recevoir une
nouvelle.

«Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que de rosser
les professeurs, et qui voulait brûler les collèges?...

--Oui.

--Eh bien! il s'est fait_ pion_.

--Sacré lâche!»



     [1] En 1851, cela se faisait ainsi.
     [2] Marchand de vin.
     [3] Suite au succès de la pièce de théâtre «_Jocko ou
le Singe du Brésil_» en 1825, toutes sortes de choses
reçurent le nom de _Jocko_: robes, éventails, coiffures,
couleurs et un pain.
     [4] Personnage d'une pièce de Balzac. «Allons voir
Godeau» est la réplique qui termine la pièce.
     [5] Comme un cadavre.
     [6] Vallès supprima sur épreuves le passage suivant:

    «Mais il y a du comédien dans tout cela. Je me dis en
l'écoutant qu'il laisse son coeur chez lui et qu'il n'est plus
ici qu'un instrument qui veut sonner, vibrer comme à
l'orchestre d'un théâtre.

    --C'est ce qu'il faut pour l'acoustique de la bataille, a
dit à côté de moi un gars qui n'a pas l'air d'un gobeur
pourtant, ses gestes muets se rencontrent quelquefois avec
les miens pour exprimer du désappointement quand
montent les nuages de cendres.

    «Le mot m'a frappé, je comprends ce qu'il signifie: les
acteurs antiques avaient un masque, il faut peut-être que
la voix de ce lutteur soit conduite comme une voix de
comédien, traînante maintenant, brusque ensuite, sifflante
à ce moment, caverneuse à cet autre, mais ces sonorités de
masque vibrent à faux dans mon oreille de convaincu. Tant
pis si l'acoustique révolutionnaire veut cela! Il faut qu'on
me dise que c'est utile pour la foule. Cependant elle est
faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là
ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier à un
Vingtras à grosse tête qui n'a qu'à acclamer et à applaudir!

    «Enfin j'en veux à cet homme dont les livres
m'enfièvrent, d'avoir à cette table où il est assis un geste
qui vient de la phrase et non de la pensée; d'avoir une voix
qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus
bizarre que chaude, une pantomime excessive des lèvres
c'est une voix de tête, ça, ce n'est pas une voix de coeur.»
     [7] Société secrète, fondée en 1836 par Blanqui, dont
les membres jouèrent un rôle actif durant la Révolution de
Février.
     [8] Société secrète qui eut un rôle déterminant dans la
préparation de l'insurrection de Juillet 1830 et de la
Révolution de 1848.
     [9] Rock: Arthur Ranc (1831-1908), l'un des
fondateurs de la Ligue des Droits de l'Homme.
     [10] Variante du manuscrit:

    «Le fils n'a rien de tout cela. Je ne sais pas s'il a pu
échapper complètement à l'influence de tant de gouttes et
de tant de larmes, de tant de piété et de café? Je ne
jurerais pas qu'il n'a pas pris un peu de l'odeur de la
bouilloire catholique, et qu'il ne trempe pas son doigt avec
un reste de religion dans ce bénitier de famille et ce gloria
d'église. Mais il n'en est pas moins une plante d'homme,
libre et forte, qui toute imprégnée qu'elle puisse être d'une
odeur de cierge, ne repousse pas la chicorée qui pousse
près de lui, et se moque qu'il y ait des Pinauds de
l'impiété!»
     [11] Variante du manuscrit:

    «...Mais je ne connais pas ce sourire!

    «C'est que je ne l'avais pas jadis. J'avais le rire aigu et
dur, quand il venait dans nos discussions échauffées et
brutales. Je n'ai pas encore eu ce luxe du bien mis et de
l'argent en poche depuis que je suis au monde, été à l'aise
dans mes habits ni dans mon coeur! Toujours la peur des
plis dans le dos ou le soucis de la quinzaine à payer. J'en
vieillissais de dix ans quand j'étais en retard de trois jours
pour cette quinzaine. Dix ans de plus ça me devait donner
l'air vieux! Les plis dans le dos me faisaient venir des rides
sur le front. Puis la politique! Ranc arrivant, le canon, la
boue, le silence... N'y pensons pas! Je veux aujourd'hui
vivre comme l'arbre qu'on a emmailloté de toile et cravaté
de fer et qu'on a tout d'un coup déshabillé, dont on a cassé
le tuteur. Il se redresse et s'étire et il boit par toutes ces
feuilles l'air et le soleil. Moi aussi! Je veux boire l'air et le
soleil.»
     [12] Général grec, 253-184 av. J.C., dont la statue est
aux Tuileries.
     [13] Variante du manuscrit:

    «Je respire mieux maintenant que je n'ai plus devant
moi comme toutes ce nuits dernières, cette tête blême et la
figure du bourreau. Ces nuits-là et les jours passés
m'auront servi. J'ai vu, vu à ne pas s'y méprendre, j'ai vu
que tout espoir était perdu, irrémédiablement perdu, qu'il
n'y avait plus de parti républicain, plus de trace de colère,
plus de chance de révolte, on a arraché tout cela du sol.
Rock espère, me dit: «Attends.» Je sens, je sais qu'il
faudra attendre le temps d'avoir des cheveux gris. Mais je
n'ai plus foi dans le triomphe--et il n'y a plus qu'à vivre, à
couler sa vie bêtement, tristement jusqu'au moment où
elle sera prise par la maladie plutôt que par le combat--
j'en tremble! Je comprends que tu te saoules,
Dutripond!»
     [14] Étoffe de laine, rase et brillante.
     [15] Vallès a supprimé la description de Monnain du
manuscrit:

    «Le rédacteur en chef est un ancien élève de l'École
Normale, un tantinet ivrogne. C'est dans un café, je crois,
que le directeur l'a rencontré, dans un café où il était en
train de se saoulôter. On a lié connaissance entre deux
carafons et c'est là qu'il a été décidé qu'on fonderait la
revue. Elle se ressentira de son origine et l'on boira
toujours un petit peu dans les bureaux, toujours un petit
peu, et quelquefois énormément.

    «C'est drôle comme Monnain, qui a eu des prix de
version grecque, ressemble peu à un Grec! Il a toujours
son col de travers, un lorgnon qui ballote, le chapeau en
arrière, il se balance en marchant, quand il n'a pas bu; il se
balance sans marcher quand il a bu. Il a le nez pointu, la
bouche fine, le menton en galoche, c'est un fils de paysan,
bien sûr, il a même du faraud de village dans ses cravates
qui sont à pois quelquefois et il nasille comme un maître
d'école. C'est un échappé des champs que l'odeur de l'encre
a grisé d'abord, le parfum d'un petit succès ensuite. Il a
écrit un article qui a fait du bruit. Il vit sur ce bruit là, mais
il n'en a pas gardé une vanité gênante. Ce qu'il aime le
plus, ce n'est pas la gloire, c'est d'être un peu parti, c'est de
siroter des bonnes petites liqueurs dans un café en fumant
un cigare qui lui pique la langue. Il préférerait un café où
l'on ne recevrait pas la revue mais où la chartreuse serait
bonne. Il me paraît drôle ce normalien qui a si peu de
tenue, ce prix du grand concours qui, quand on lui
demande s'il se rappelle qui eut le prix de grec cette année
là, répond qu'il ne s'agit pas de ces bêtises et qu'il faut
boire de ce quidam dont on a vidé une fiole l'autre soir...

    «Il était professeur je ne sais où. Il a demandé un
congé et il compte en redemander un autre et encore un
autre, en tout cas profiter du temps qui reste à courir sur
celui-ci pour se piquer le nez avec méthode.

    «Je ne puis malheureusement pas me piquer le nez
comme lui. Je suis malade quand je me pique le nez. Mais
j'assiste avec plaisir à ces noces où ce normalien jette
par-dessus les moulins sa toque de licencié et finit la soirée en
disant: «Décidément Boileau est un mufle!»

    «Je pousse des oh! oh! hypocrites, mais en dessous
je le pousse et lui, titubant, répète: «Je ne retire rien, c'est
un mufle.»
     [16] Poète grec du début du VIIe siècle avant J. C.
     [17] Variante du manuscrit:

    «L'autre était gros, gras, donnait des répétitions qu'on
lui accordait par charité. Il avait été longtemps répétiteur
dans les bahuts, il était licencié ès lettres de province. Il
s'était malheureusement adonné à la philosophie, quoique
ses collègues lui conseillassent la boisson. Il avait mal
choisi. Les collègues étaient verts dans la tombe, ou gris
dans les cabarets, mais ils en avaient fini avec la vie dure
ou bien ils en noyaient les soucis dans leur verre, lui il
pensait à Platon, voulait faire un gros livre et il avait froid,
faim, il était devenu fou. Il croyait que l'École d'Alexandrie
voulait l'empoisonner. Il s'appelait Lagrillère. Nous
croisions ces deux créatures toute la soirée.»





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le bachelier" ***

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