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Title: L'Illustration, Samedi 8 Août 1914, 72e Année, No 3727
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, Samedi 8 Août 1914, 72e Année, No 3727" ***

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L'ILLUSTRATION

_Prix du Numéro: 75 Centimes._

SAMEDI 8 AOUT 1914

_72e Année.--No 3728._


[Illustration: ON NE PASSE PAS! Ceux qui veillent aux avant-postes des
Vosges pour «couvrir» la mobilisation. _Dessin de GEORGES SCOTT_]

L'Illustration, _qui n'a pas interrompu sa publication aux heures
difficiles et douloureuses de 1870-1871, ne la suspendra pas au moment
où s'engage une nouvelle guerre, préparée et provoquée comme l'autre par
la fourberie et la brutalité germaniques_.

_Le personnel de notre maison (ouvriers, employés, collaborateurs
littéraires et artistiques) a fourni à la défense nationale l'effectif
d'une compagnie d'infanterie avec officiers et sous-officiers, des
artilleurs, des cavaliers, des auxiliaires... Ceux qui restent rue
Saint-Georges, en petit nombre, les vétérans et les très jeunes, vont
assurer la continuité de_ L'Illustration. _Ce n'est plus un «journal
universel» que nous ferons, tant que durera l'héroïque épreuve: mais
nous nous efforcerons d'illustrer et de commenter dignement, semaine par
semaine, les grands faits historiques qui vont s'accomplir, les
magnifiques efforts militaires de nos armées et de notre flotte, des
flottes et des armées alliées et amies._

_Nos lecteurs ne devront cependant pas chercher dans nos pages, ils le
savent, des documents photographiques sensationnels, des correspondances
révélatrices. Il ne s'agit plus d'une guerre africaine ou balkanique. La
censure des autorités militaires ne sera jamais trop sévère et nous
exercerons au besoin sur les dessins, les croquis, les clichés, les
cartes et les articles que nous recevrons, notre propre censure._

_Il nous faut, d'autre part, réduire l'importance matérielle de nos
numéros. Plus de pages d'annonces, plus de romans ni de pièces de
théâtre. Qui donc lirait aujourd'hui la fin du vaudeville commencé? Il
importe de ménager les réserves de papier, et en même temps d'alléger_
L'Illustration, _pour permettre à la poste d'en assurer l'envoi et la
distribution aux abonnés_.

_Mais ceux-ci peuvent nous faire confiance. Que de cette formidable
mêlée des peuples d'Europe, provoquée par l'ambition insensée de
l'Allemagne, la France, qui a pour elle le bon droit, le sang-froid
confiant et de loyales alliances, sorte victorieuse, plus grande et plus
forte,--alors, quand les blessures seront cicatrisées, que de belles
choses nous ferons!_

_L'art, le talent, l'esprit, toutes les fleurs de la culture française
refleuriront bien vite sur notre sol à côté de ces vertus anciennes,
l'abnégation, l'énergie patriotique, le goût de l'héroïsme, qui ne s'y
faneront jamais. Et--comme ces livres d'histoire qui, au chapitre des_
Guerres de Louis XIV _font succéder le chapitre de la_ Société et la
Civilisation au XVIIe siècle--L'Illustration, _après la série des
numéros qui se seront efforcés d'être sobrement éloquents et dignes des
heures graves de 1914, redeviendra une abondante et belle publication de
littérature et d'art, pour célébrer la grande renaissance de 1915, dont
il nous semble entrevoir déjà les perspectives éblouissantes_.



COURRIER DE PARIS

LES GRANDES HEURES


_Loubressac. Jeudi 30 juillet._--Je suis à plus de cent vingt lieues de
Paris, dans un coin paisible et perdu de France où il n'y a ni poste, ni
télégraphe, et depuis deux jours j'attends, chaque matin, avec plus de
fièvre, l'arrivée du facteur. Longtemps à l'avance, incapable de
m'occuper à quoi que ce soit, je fais les cent pas dans la cour,
guettant la minute où sous la voûte il apparaîtra, coiffé de son képi
qui lui donne déjà l'air d'un soldat.

Mais le voici. Qu'apporte-t-il dans sa gibecière? La paix? La guerre?

Tout de suite et debout, j'arrache les bandes, et, dès que j'ouvre les
feuilles... les manchettes des journaux me proclament la gravité
nouvelle et accentuée des événements. La guerre austro-serbe est
commencée... Les chances de paix générale se restreignent,
s'éloignent... semblent vouloir s'écarter et battre en retraite...
Pressé de me repaître à tête reposée de cet ensemble de dépêches et
d'articles qui me promet une heure d'attachantes angoisses, je rentre et
je lis,... avec quelle attention ardente et soutenue! avec quel désir de
comprendre! quelle soif de savoir! avec quelle bonne volonté tour à tour
étonnée, indignée, calmée, irritée, pacifique et belliqueuse!... Ah!
jamais je n'ai lu, je crois, les journaux en mettant à cette lecture
plus de tremblante et sainte application... je les lis comme un
évangile, un texte sacré, je ne laisse rien, je n'oublie rien. Pas de
danger que _j'en saute_! Tout me trouve curieux, intéressé, avide... Le
plus petit trait, le moindre renseignement, la simple nouvelle de deux
lignes m'est une manne, amère et recherchée... Savoir,... savoir... Et
au passage précipité de ces phrases, de ces expressions, de ces mots
innombrables et typiques des grandes circonstances, j'imagine, je
construis, je mets en scène, je peins, je vois... ici, là, en haut, en
bas... sur les rives du Danube, de la Tamise et de la Seine, à Berlin et
à Krasnoïé, au quai d'Orsay, dans les chancelleries, dans les
administrations... les banques, les états-majors, les conseils des
ministres... partout, partout où, dans l'agitation comme dans le calme
et la glace des beaux moments suprêmes, il n'est pas question d'autre
chose que de cela: la guerre, la guerre, la guerre... c'est-à-dire dans
toute l'Europe...

Je suis soulevé, submergé, roulé par des vagues d'impressions qui tantôt
m'élèvent à des sommets et tantôt me précipitent à des abîmes, mais qui
toujours du moins _me portent_; je souffre de tant de souffrances que je
sens prochaines et universelles, et je frémis des gloires possibles qui
seraient la si juste récompense des luttes que nous n'aurions pas
entamées...

_Vendredi 31._--Je sens que tout se précipite à la façon d'un torrent,
et le manque de nouvelles ne me permet plus de différer mon retour. Je
prends donc dans la soirée le train qui me déposera demain matin à
Paris. La belle et douce nuit qu'il fait ce jour-là sur les paysages de
la vieille Dordogne! Quelle sérénité des champs! Quelle béatitude
mystérieuse! En descendant de voiture je caresse la tête brûlante de mon
cheval qui va être réquisitionné et que je ne reverrai plus. Dans la
petite gare mal éclairée on parle à mi-voix et les silences sont plus
éloquents que les propos. Mais aucune agitation... peu de monde... on
trouve très facilement de la place. Seulement il n'y a plus un sou de
monnaie à rendre.

En gare de Limoges, en pleine nuit, l'homme qui cogne avec son marteau
sur les roues du wagon dit en passant: «Jaurès a été assassiné.» On lui
demande aussitôt des détails. Il n'en a pas. Il ne sait que cela... Et
il ajoute avec tranquillité: «On dit que l'empereur d'Allemagne
aussi...» Jusqu'aux Aubrais le calme le plus suivi. Un calme toujours
étonnant, avec ce je ne sais quoi de grave et de spécial qui plane, qui
s'établit.

_Etampes._--Les premiers soldats en tenue de campagne. Une centaine qui
déchargent sur le quai des caisses de fusils et des boîtes de
cartouches. Ils sont vifs, simples et gais dans la fraîcheur du matin.
Un peu plus loin, vers Ablon, nous dépassons un train de cuirassiers qui
va comme nous sur Paris. Par les glaces ouvertes, les bras des cavaliers
nous font des signes de joie et d'amitié, et les visages de ces beaux
hommes aux larges épaules rayonnent de confiance et de force.

_Paris. Samedi matin 1er août._--Là on commence à s'apercevoir
sérieusement qu'il y a quelque chose de changé. A quoi? Aux visages, qui
disent tous avec les yeux: «Voilà. On y va, tout droit. Dans quelques
heures, dans quelques minutes... ça y sera.» Et puis, on est chez soi.
On retrouve l'appartement petit, qui sent la poussière et le journal,
tout rangé pour l'absence, pour les vacances de plusieurs mois, et dans
lequel ou ne s'attendait pas à rentrer, trois semaines après l'avoir
quitté, et surtout à rentrer, _pour cette raison-là_.

Aussitôt les courses nécessaires s'imposent, les soins et les
précautions qu'exige la vie. Vers 10 heures, je suis dans un des
principaux bureaux du _Crédit Lyonnais_, pour obtenir le changement d'un
billet de banque en monnaie. Il y a soixante personnes devant le guichet
du caissier, et les employés sont sur les dents. D'ailleurs, aujourd'hui
samedi, les bureaux ferment à midi.

A travers les parois de cristal de la pièce qui est son cabinet,
j'aperçois le directeur du bureau avec lequel j'échange du regard un
rapide signe amical. Il est lui aussi terriblement occupé... si j'en
juge par ce que je vois sans indiscrétion, les rideaux verts qui sont
derrière les vitres des parois n'étant pas tirés. Il est debout avec
deux personnes, et sa grande table-bureau est entièrement couverte, sur
plusieurs rangées, de liasses de billets de mille francs. Je reconnais
un des messieurs qui me tourne le dos. C'est une personnalité parisienne
très répandue qui retire séance tenante quatorze cent mille francs.

Les autobus sont complets, presque partout, les taxis et les fiacres
moins nombreux; on en trouve assez difficilement. L'allure générale,
voitures et piétons, est vive, plus directe. On sait où on va. On y va
vite.

_Rue du Croissant, 3 heures, ce même jour._--La salle de composition
d'un des journaux du soir. On s'apprête à tirer le numéro. Le directeur
est là, au milieu de son personnel, des rédacteurs allant, venant, des
ouvriers en bourgeron, en manches de chemise. Toutes les figures sont
anxieuses, frappées et ennoblies par l'émotion grandissante des
dernières minutes. C'est qu'on attend d'une seconde à l'autre la phrase
officielle, le mot rassurant, la lueur qui permettra d'entrevoir, loin
encore sans doute, oh bien loin... mais d'entrevoir à l'horizon, comme
après l'orage, la ligne mince et bleuâtre de la paix... Sur une table il
y a une grande feuille toute blanche avec la manchette, seule, composée,
et qui dit: «UNE DERNIÈRE LUEUR D'ESPOIR.»

A tout instant descendent, par le monte-charge qui relie l'imprimerie
aux salles de rédaction, de brèves notes crayonnées dans la fièvre...
qui se suivent, se démentent... donnant tour à tour la confiance et la
détruisant... notes hachées, parfois inachevées... «_On ne croit pas
savoir avant..._» et puis: «_Toute chance pas absolument perdue... Le
ministère ne dit rien._» Et enfin, un carré de papier, que le directeur,
devenu plus pâle et crispé, me tend tout à coup. Mais je l'ai déjà lu
dans ses yeux: Il porte: _Mobilisation générale ordonnée_. La nouvelle
est annoncée tout haut. On se regarde et nul n'en est heurté. Nul ne
bronche. Mais, est-ce bien sûr? En bon serviteur de la tranquillité
publique et soucieux de la haute dignité professionnelle, mon ami ne
veut pas imprimer la grande nouvelle sans une seconde confirmation. Sans
doute on assure qu'elle est déjà affichée à la caserne des pompiers, au
Palais de justice, et à l'Hôtel de Ville. Cela ne fait rien. On envoie
un cycliste. Il revient: «C'est vrai...» Alors des voix disent
simplement: «Changez la manchette.» On se penche sur les tables de
composition. Le journal se tire, continue de marcher au petit cliquetis
régulier des machines. Je vois les employés, assis, qui pianotent le
numéro, avec une tranquillité parfaite, comme étrangers à ce que
signifient les terribles paroles qui s'échappent de leurs doigts pour
voler dans toutes les directions de Paris et de la France. Et voici la
manchette nouvelle toute fraîche. _Mobilisation générale ordonnée_. Un
des jeunes rédacteurs propose avec justesse: «Si on mettait _officielle_
au lieu de ordonnée? Et cela impressionnerait moins l'opinion.» Et ainsi
fait-on. Oh! que ce perpétuel souci français de la mesure, de la nuance
délicate est touchant à observer dans ses manifestations les plus
simples! Mais un groupe de plusieurs jeunes gens s'est avancé... Un
petit sac à la main, enfilant encore la manche gauche de la veste,
sérieux et souriants à la fois, ce sont _les ouvriers_ qui partent. Ils
tendent la main au patron: «Au revoir, mon ami.--Au revoir.» Et les
voilà sortis, tout paisiblement, fendant déjà, rue du Croissant, la
foule grouillante des porteurs qui gronde et bouillonne, resserrée entre
les vieilles maisons, venant battre les murailles de l'ancien hôtel
Colbert.

Je la fends aussi, cette foule, et je gagne les boulevards où, au coin
de la rue Drouot, les passants nombreux regardent, en applaudissant,
effacer le titre de: restaurant _viennois_ inscrit en lettres d'or sur
les glaces d'une devanture. Je rencontre des amis, le lieutenant-colonel
Rousset, entre autres, qui ne craint pas de me dire sa confiance, toute
sa confiance dans notre armée, et dans la situation aussi, dans la façon
dont se présentent les choses fatales et grandioses prêtes à se
dérouler. A peine ai-je prononcé ces mots: notre mobilisation... qu'il
m'interrompt pour me déclarer avec un accent, impossible à rendre: «Un
chef-d'oeuvre, vous entendez! c'est un chef-d'oeuvre! Dites surtout que
l'on a fait tout ce qu'il fallait, tout ce qu'on devait faire, et cela
d'une manière admirable, incomparable.» Que ces paroles tombées de la
bouche d'un des plus valeureux combattants de 70, de l'éminent officier
d'état-major et du savant historien de la dernière guerre sont
précieuses à recueillir et à conserver dans notre mémoire au début même
de la lutte de géants qui s'engage!

Mais me voici place Vendôme et déjà commence la course émouvante des
autos filant vers les gares, emportant l'officier ou le simple soldat,
en tenue de campagne, bien sanglé, net, équipé de partout. Ils ont le
même visage tranquille et ferme, les muscles placés aux joues et aux
mâchoires de la même façon, la même teinte de marbre au front, et le
même regard, bien soutenu, aigu, profond, lointain, un peu dur, un
regard qui ne voit plus Paris ni nous-mêmes, qui interroge la frontière,
qui cherche les Vosges et se prépare à l'Alsace. Qu'ils soient seuls ou
accompagnés, pareille est leur assurance, et leur gravité; et quand il y
a près d'eux une femme: mère, épouse, fille ou soeur... le maintien de
celle qui reste est toujours à l'altitude de celui qui s'en va. Ainsi
ces couples muets de la Séparation observent presque, si l'on peut dire,
une héroïque froideur, une chaste et sublime réserve, et rien n'est plus
grand, plus rare, plus méritoire et plus tragique, à la secousse et au
bouleversement intérieur des adieux, que cette espèce d'holocauste de la
sensibilité, ce sacrifice des expansions si douces, des sanglots qui
soulagent, faits et consentis à la patrie, à cette patrie pour laquelle
on est prêt à donner tout son sang en gardant pour soi seul et cachées
toutes ses larmes... et ces larmes, conservées et rentrées, forment
l'eau sainte et baptismale où se lavent les âmes baignées de devoir, où
se trempe l'acier des irrésistibles volontés...

Par centaines, j'ai donc vu ces départs précipités, rapides comme des
apparitions, entraînants comme des appels... Ceux qui passaient dans les
autos avec cette promptitude vertigineuse avaient vraiment l'air non
seulement d'y aller pour leur compte, mais de faire signe, d'appeler...
de dire: «Qui m'aime me suive!», et le vent de leur course nous
ébranlait au passage en nous faisant vaciller de regrets...

C'est à ce moment, et comme je débouchais sur la place de la Concorde,
que j'aperçus Barrès à quelques pas, au coin de la rue Royale. Je pris
la main qu'il me tendait. Je m'écriai d'une voix étranglée: «Ah! mon
ami! que vous dire!»--«Il n'y a rien à dire, me répondit-il. Que
pourrions-nous dire? C'est l'heure. Voilà. J'ai confiance.» Et avec un
accent de simplicité charmante, jeune, et un gentil mouvement du menton
relevé comme s'il s'agissait d'un coup de tête qu'il fallait lui
pardonner, il me déclara: «Je m'engage.» Et c'est sur ce mot que me
quitta le _Président de la Ligue des Patriotes_ pour se perdre dans la
foule qui s'entr'ouvrait, cordiale et respectueuse devant lui, comme si
elle avait compris et deviné qu'il ne fallait pas le mettre en retard.

_Dimanche, midi, à Saint-Pierre de Chaillot._--Deux messes se disent
ensemble. Une au maître-autel, l'autre à la chapelle du Sacré-Coeur.
L'église est aux trois quarts vide. Mais ceux qui l'occupent sont venus
aujourd'hui, tirés, comme par la main, par la force intérieure et
magnifique de leur foi, de leur tristesse et de leur espérance. Oh! non!
Cette messe-là n'est pas pareille aux autres. Elle a beau être petite et
courte, c'est une _grand'messe_, une très grande. Ceux qui l'ont
entendue ne l'oublieront jamais. Tout ce qui me reste de vie, je
reverrai les visages baignés de pleurs qui là, dans l'ombre de ce
sanctuaire, avaient le droit, retenus dehors et au grand jour, de couler
enfin--pour un petit moment--de se répandre, de sortir à flots. Les
coeurs déchirés se fendaient, se laissaient aller, mais doucement, avec
une satisfaction pieuse et bénie. Des soldats en tenue, des officiers de
toutes armes buvaient à cette étape le divin coup de l'étrier qui
désaltère et qui rend immortel. Les femmes se prosternaient. Des genoux
d'hommes forts, serrés d'étoffes rouges, se joignaient et faisaient
craquer la paille des prie-Dieu. L'élévation fut plus longue, plus
nourrie de pensées, et pavée de ce silence, pendant lequel tout le monde
s'entendait vivre, prier, s'aimer et souffrir ensemble. Tout était
pardonné, tout était racheté... Et il semblait bien aussi que des
_promesses_ étaient faites par la Voix muette que nous écoutions.

Mes yeux obscurcis... non: pas obscurcis, dessillés par les larmes,
s'étaient posés sur le tabernacle. J'y lus, gravés dans l'or, ces mots
qui me traversèrent comme une lance: _Ego sum. Nolite timere_... Et il
n'y avait pas deux façons de traduire cet ordre de Dieu: «JE SUIS LA. NE
CRAIGNEZ RIEN. Je n'appartiens pas à cet Attila qui dispose à tout
hoquet de moi. Ce n'est pas lui, s'il m'en faut un, que je prendrai pour
mon fléau. Mes bras ne sont pas tendus pour diriger et pour bénir sa
déloyale épée. Ils sont ouverts, tout grands, pour la France qui est la
fille aînée et chérie de ma protection, la France de tous les temps.
J'ai près de moi en permanence Jeanne d'Arc et Turenne. «C'est moi
seule, dit votre Jeanne, qui suis sainte de la Lorraine!» Et Turenne
s'écrie: «Ressuscitez-moi, Seigneur, pour que je reprenne l'Alsace!»
Ainsi, tout dans les cieux parle en faveur de vous. Confiance. Vous qui
faites la guerre que vous ne vouliez pas, allez en paix dans la
bataille. J'aiderai.»

HENRI LAVEDAN.



L'EUROPE EN GUERRE

LES AGRESSIONS DE L'ALLEMAGNE


Nous arrêtions, dans notre dernier numéro, l'exposé des péripéties de la
grave crise ouverte par l'agression de l'Autriche contre la Serbie, à la
date du 28 juillet. Les événements qui ont suivi et qui ont soudainement
dressé, avec l'Europe entière sous les armes, la France calme, fière,
résolue, consciente de son bon droit et de sa force, nous allons les
résumer ici avec une brièveté voulue d'éphémérides. Cette simple
énumération montrera avec quelle soudaineté se sont déroulés les
événements:

_Mardi, 28 juillet._--Le comte Berchtold notifie aux puissances que
l'Autriche est en guerre avec la Serbie. Sir Edward Grey propose, au nom
de l'Angleterre, une médiation à quatre: Grande-Bretagne, Russie,
France, Allemagne. Celle-ci décline l'offre.

_Mercredi, 29 juillet._--La Russie commence sa mobilisation de 14 corps
d'armée. L'Autriche informe le gouvernement du tsar qu'elle respectera
«l'intégrité du territoire serbe». Le comte de Pourtalès, ambassadeur
allemand à Saint-Pétersbourg, informe M. Sazonof que la mobilisation
russe, même partielle, amènera la mobilisation allemande. Cette démarche
est notifiée à Londres et à Paris.

Dans la nuit du 29 au 30 juillet, les Serbes font sauter en partie le
pont entre Semlin et Belgrade. L'Autriche commence le bombardement de
Belgrade, ville non fortifiée, habitée seulement par des femmes, des
enfants, des vieillards.

_Jeudi, 30 juillet._--M. de Pourtalès demande à M. Sazonof si
l'assurance que l'Autriche ne vise pas à des conquêtes territoriales ne
suffirait pas à la Russie pour la déterminer à arrêter sa
mobilisation,--puis, sur une réponse négative, à quelles conditions la
Russie démobiliserait. La Russie exige l'assurance que l'indépendance,
la souveraineté de la Serbie sera respectée.

Les hostilités continuent entre Serbes et Autrichiens: bombardement de
Belgrade, duels d'artillerie à Semendria et à Vichnitza, sur le Danube.

Le tsar signe l'oukase décrétant la mobilisation générale pour le 31
juillet. L'empereur Guillaume proclame l'état de «menace de guerre»
(_Kriegsgefahrzustand_).

Dans la nuit, les Autrichiens, qui tentent de passer la Save et le
Danube près de Belgrade, sont repoussés.

_Vendredi, 31 juillet._--Les pourparlers diplomatiques continuent: le
tsar reçoit M. de Pourtalès. L'Angleterre fait une suprême tentative
pour trouver une formule acceptable.

L'Allemagne s'isole: elle a coupé les voies ferrées, les lignes
télégraphiques et téléphoniques, occupé les ponts de sa frontière Est.
Enfin, dans la soirée, elle adresse à la Russie un ultimatum lui
enjoignant de cesser ses armements et menaçant de mobiliser elle-même
(en réalité, elle y travaille depuis le 25 juillet). Elle demande une
réponse pour le samedi 1er août, à midi.

A Paris, M. de Schoen notifie, à 7 heures du soir, à M. Viviani cette
démarche, et demande au gouvernement de la République quelle sera son
attitude en cas de refus de la Russie. Il réclame une réponse pour le
lendemain, également, à 13 heures.

La Russie accepte une proposition de l'Angleterre tendant à l'arrêt
simultané des opérations russes et autrichiennes.

_Samedi, 1er août._--M. de Schoen avance sa visite et voit M. Viviani à
11 h. 1/2. La conversation demeure sans conclusions positives.

A midi, conseil des ministres à l'Elysée: le président signe le décret
de mobilisation générale. A 4 heures est affiché l'ordre, portant que le
premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août. L'état de siège
est proclamé.

[Illustration: DEUXIÈME JOUR DE LA MOBILISATION.--Devant la gare de
l'Est à Paris, le 3 août.--_Phot. Raphaël._]

A 7 heures, l'ambassadeur allemand à Saint-Pétersbourg notifie
verbalement la déclaration de guerre à la Russie.

_Dimanche, 2 août._--Premier jour de la mobilisation française. Avant
toute déclaration de guerre, les Allemands violent le territoire du
Grand-Duché du Luxembourg et pénètrent en territoire français, à
Long-la-Ville, près de Longwy. Ils sont arrêtés par les batteries des
forts de Longwy. Un détachement de cavalerie allemande passe la
frontière à Cirey-sur-Vezouze, occupe un moment Bertrambois et est
repoussé. Un escadron fait irruption à Suarce, à 3 kilomètres de
Petit-Croix, où s'opère la réquisition des chevaux, et emmène avec ces
chevaux les hommes qui les accompagnent. Une reconnaissance du 5e
chasseurs allemand arrive au galop à Joncherey; à l'entrée du village,
un des officiers tue d'un coup de revolver le caporal commandant le
poste, et est lui-même abattu. Autant de violations de frontière, avant
toute déclaration de guerre.

Le tsar adresse un manifeste à ses peuples.

L'ambassadeur allemand notifie, à midi, au gouvernement italien, l'état
de guerre entre l'Allemagne et la Russie. Le marquis di San Giuliano
prend acte et déclare que l'Italie gardera la neutralité.

_Lundi, 3 août._--Dans la nuit, l'Allemagne a adressé à la Belgique un
ultimatum lui enjoignant de laisser passer par son territoire les
troupes allemandes. A 7 heures du matin, délai fixé pour la réponse, la
Belgique oppose un refus.

Le chargé d'affaires d'Italie notifie au gouvernement français la
neutralité de l'Italie.

L'Amirauté anglaise lance l'ordre de mobilisation de tous les hommes de
la réserve de la flotte.

Les Chambres françaises sont convoquées pour le 4 août. Notre
mobilisation se poursuit dans l'ordre le plus admirable.

Le Grand-Duché du Luxembourg est occupé par 60.000 Allemands.

M. Gauthier, ministre de la Marine, donne sa démission, pour raison de
santé. M. Victor Augagneur, ministre de l'Instruction publique, lui
succède. Il est remplacé lui-même par M. Albert Sarraut, gouverneur de
l'Indo-Chine. M. Viviani, conservant la présidence du Conseil, confie à
M. Gaston Doumergue le portefeuille des Affaires étrangères.

Sir Edward Grey fait à la Chambre des Communes une déclaration dont les
deux points essentiels sont: 1º que la flotte anglaise garantira les
côtes de France contre la flotte allemande; 2º que l'Angleterre, saisie
d'un appel du roi des Belges, affirme sa volonté de maintenir la
neutralité de la Belgique. Le Parlement vote 100 millions de livres pour
les dépenses de guerre.

Fait de guerre: un aéroplane allemand vient au-dessus de Lunéville et y
lance trois bombes.

A Metz, les Prussiens fusillent Alexis Samain, ancien président du
_Souvenir alsacien_ et fondateur de la _Lorraine sportive_; à
Moineville, le curé de cette paroisse; à Saales, le maire; plus dix-sept
jeunes gens qui tentaient de venir en France.

[Illustration: Alexis Samain (au centre), fondateur de la _Lorraine
sportive_, que les Allemands viennent de fusiller à Metz.]

A 10 heures du soir, M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne, quitte enfin
Paris, par train spécial mis à sa disposition. L'impératrice douairière
Marie-Féodorovna, rentrant en Russie, est arrêtée en Allemagne et
conduite à la frontière danoise.

_Mardi, 4 août._--Le matin, à Paris, obsèques solennelles de M. Jean
Jaurès, assassiné le vendredi 28 par un exalté.

Réunion des Chambres françaises. Séance émouvante. M. Paul Deschanel
rend un hommage ému à la mémoire de M. Jaurès. M. Viviani donne lecture
du message du président de la République et de la déclaration du
gouvernement. Dans un magnifique élan, les lois nécessaires à la défense
nationale sont votées à l'unanimité.

L'Angleterre adresse à l'Allemagne un ultimatum, lui accordant jusqu'à
minuit pour déclarer qu'elle respectera la neutralité de la Belgique.
Cet ultimatum est rejeté. L'ambassadeur britannique et celui de la
République reçoivent leurs passeports.

A 8 heures 30, l'Allemagne déclare la guerre à la Belgique. L'armée
allemande pénètre sur le territoire belge par Gemmenich et Dolhain, à
l'Est de Liége, Francorchamp, Stavelot. Trouvant des ponts coupés qui
retardent sa marche, elle écorne le territoire hollandais à Tilbourg,
franchit la Meuse à Eijsden et arrive à Visé. Cette ville, qui se
défend, est incendiée.

Le matin, à 4 heures, Bône, en Algérie, est bombardée par un croiseur
allemand, le _Breslau_. A 5 heures, Philippeville subit le même sort de
la part du _Goeben_. Peu de victimes.

L'armée austro-hongroise est toujours tenue en échec par les Serbes.

_Mercredi, 5 août._--Liége, sommée de se rendre, résiste victorieusement
aux envahisseurs. Un corps d'armée allemand attaque de front les troupes
belges qui l'arrêtent, contre-attaquent et le repoussent en territoire
hollandais. Les forts de Liége détruisent un pont de bateau jeté par les
Allemands sur la Meuse. Les pertes allemandes seraient très élevées; les
troupes belges ont ramassé dans les lignes ennemies 600 blessés.

La reine des Pays-Bas déclare une partie du territoire en état de
guerre.

En France, quelques escarmouches: à Norroy-le-Sec, près de Briey, des
dragons allemands sont surpris par des cavaliers français qui en tuent 5
et en blessent 2; à Rechésy, à la frontière suisse, des cavaliers
français surprennent une patrouille allemande, lui tuent 3 cavaliers, en
prennent 2, poursuivent le reste en territoire suisse.

[Illustration: L'AUBE DU 1er AOUT AU VILLAGE.--Le salut du coq. _Dessin
de L. SABATTIER._]

L'heure n'est point à la littérature, et si cette image n'était qu'une
allégorie, une facile imagination de poète, elle serait de peu de prix.
Mais elle est vraie; elle est quelque chose qui a existé, et que
d'innombrables yeux ont vu. Nous en tenons le témoignage d'un des jeunes
hommes qui en eurent à l'aube du samedi 1er août, le pathétique et
inoubliable spectacle.

La mobilisation n'était point officielle encore; mais les premiers
appels individuels avaient été lancés dans les campagnes, et de toutes
parts, au lever du jour, on voyait s'avancer allégrement, joyeusement,
sur les routes, ceux de qui la Patrie réclame les coeurs et les bras.
Ils marchaient par groupes, au pas, dans la splendeur du soleil levant;
et soudain le chant d'un coq résonna; à ce coup de clairon, nous contait
un de ces jeunes hommes, un autre coup de clairon répondit; puis deux,
puis trois; et bientôt ce fut, au-dessus des fermes et des chaumières,
comme un concert de notes stridentes et joyeuses qui s'élevait...

Ne dirait-on pas qu'il y eut quelque chose de providentiel dans ce
hasard qui mettait le salut du coq gaulois sur le chemin de ceux qui
allaient défendre la terre de Gaule!

[Illustration: LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE ET DES PAYS NEUTRES
(Luxembourg, Belgique et Pays-Bas) VIOLÉES PAR LES ARMÉES ALLEMANDES.
_L. TRINQUIER._]

_Plan cavalier par_.

Ce plan cavalier se présente avec une perspective qui, au premier abord,
déroute un peu notre oeil habitué à la topographie des cartes. Il permet
cependant d'embrasser, sans effort, tout l'ensemble des lignes
frontières qui ont été jusqu'ici violées par les Allemands. Voici,
d'abord, dans la trouée de Belfort, tout près de la Suisse, le petit
village de Joncherey, où est tombé le premier soldat français; à l'autre
extrémité des Vosges, Cirey, où se produisit aussi une escarmouche. Plus
loin, Thionville, Remisch, Wasserbilig, Trois-Vierges, par où fut
perpétrée sans coup férir l'invasion du Luxembourg; enfin, à l'est du
Grand-Duché, le territoire belge que l'ennemi a envahi depuis Arlon et
Verviers jusqu'à Liége et à la pointe que dessine au sud le territoire
des Pays-Bas.

[Illustration: Un départ de mobilisés.]

[Illustration: Un convoi de chevaux réquisitionnés traverse a place de
l'Opéra.]



SCÈNES DE LA MOBILISATION DANS LES GARES ET DANS LES RUES DE PARIS


Mieux encore peut-être que sur notre carte publiée d'autre part apparaît
l'objectif de l'armée allemande: forcer la Meuse dans l'espoir de
pouvoir s'épandre rapidement, d'une part, vers Laon; d'autre part, au
delà de la Sambre et de Maubeuge, et converger ainsi dans deux
directions vers Paris. A l'heure où nous écrivons ces lignes, on peut
donc s'attendre à une action importante des forces combinées
anglo-franco-belges contre l'armée allemande dans la région de Givet où
tout a été depuis longtemps prévu par notre état-major.

[Illustration: En route vers la frontière de l'Est.]

[Illustration: UN VISION DE GUERRE DU CIEL PARISIEN. _Dessin de JOSE
****_]

_Parmi les hypothèses d'un genre nouveau qu'a dû envisager notre
état-major, il en est une assez curieuse, et un peu inquiétante, bien
qu'il n'en faille point exagérer l'importance. Un dirigeable allemand,
dans un raid audacieux, ne pourrait-il, à la faveur de la nuit, arriver
jusqu'au Champ-de-Mars et lancer quelques bombes sur la tour Eiffel,
avec l'espoir d'en détruire une partie suffisante pour arrêter le
fonctionnement de notre poste de télégraphie sans fil? Des mesures
spéciales sont prises pour se défendre contre pareille tentative: à
Paris même et sur divers points du territoire on a disposé des pièces
d'artillerie efficaces; des aviateurs veillent aux environs de la
capitale, prêts au suprême héroïsme; et c'est pour cela que chaque soir
on voit courir sur le ciel parisien de larges faisceau lumineux qu'un
dirigeable pourrait difficilement éviter, et qui, par une singulière
ironie du destin, rappellent les projections qui illuminent Paris les
jours de fête._

[Illustration: LE BON APÔTRE!--De quel sourire Guillaume II accueillait
le tsar.]

«Ce Tartufe entre les États!» Telle est l'épithète cinglante dont Henri
Heine, le même qui se proclamait coquettement «Prussien libéré»,
flagellait la face de la puissance de proie dont la féroce tyrannie
l'avait contraint d'abandonner sa chère Allemagne. Parole de vérité,
dont le monde vient, une fois de plus, d'éprouver la justesse. Or cette
nation de fourbes sans raffinement se peut glorifier d'avoir rencontré
enfin un chef à sa taille, et, selon l'expression anglaise, son
_representative man_, son homme type: Guillaume, empereur et roi. Avec
quels soins patients, quelle persévérance, le «kaiser» s'était appliqué,
depuis qu'il était monté en scène, à tisser devant nos yeux un voile
d'illusions! Avec quelle application, depuis vingt-cinq ans, il posait
au galant homme, au paladin! Fleurs sur les cercueils de nos morts
illustres, compromettantes invitations aux vivants en vue susceptibles
de servir ses mensonges, aucune comédie ne lui coûtait. On le voit ici,
accueillant, à l'une de leurs rencontres, le tsar Nicolas, son ami, son
cousin selon le protocole et presque par le sang, et lui souriant de
toutes ses dents. «J'embrasse mon rival, dit le Néron de Racine, mais
c'est pour l'étouffer.» Aujourd'hui voici son premier acte d'hostilité
envers la Russie; l'impératrice douairière, Marie Féodorovna, la mère du
tsar, la soeur de la reine Alexandra, sa propre tante, à lui,
Guillaume,--une souveraine auguste qui fut son hôte quelque jour, et lui
rendit, dans l'un des palais impériaux, à Pétersbourg, à Tsarskoïé-Sélo,
le pain et le sel,--une femme à cheveux blancs, enfin, qui traverse son
empire, la guerre déclarée, pour retourner chez elle: on l'arrête, au
nom du Lohengrin couronné, du successeur prétendu de Charlemagne; on lui
interdit de continuer sa route, et, comme une vulgaire espionne, on la
reconduit à la plus proche frontière.

[Illustration: _Dessin de J. SIMON._



LA SÉANCE DU 4 AOUT A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.


_La séance qu'a tenue, mardi dernier, la Chambre des députés, réunie en
même temps que le Sénat pour recevoir connaissance, par la voie du
message du président de la République et de l'exposé du président du
Conseil, des événements qui nous avaient acculés à la guerre, et pour
voter les mesures que nécessitait le commencement des hostilités,--cette
séance a offert un spectacle inoubliable. D'abord, un impressionnant
silence: les pères conscrits de Rome, en des circonstances analogues, ne
montrèrent pas plus de sereine dignité. Tous les coeurs battant à
l'unisson d'un ardent amour pour la patrie, affermis par une pleine
confiance dans ses destinées. Puis à la fin du sobre et clair discours
de M. René Viviani, une immense acclamation s'exhalant de toutes les
bouches, des bravos, des vivats, des bras levés, dans un serment
solennel de défendre jusqu'au bout et par tous les nobles moyens la
sainte cause de la patrie, de la civilisation du progrès... «Nous sommes
sans reproche, avait proclamé le président du Conseil: Nous serons sans
peur.» D'une seule âme la Chambre s'associait à cette forte parole._

[Illustration: LES TROUPES DE COUVERTURE DE LA FRANCE ET DE
L'ALLEMAGNE.--Emplacements des différents corps, batteries, sections
d'aviation, etc. jusqu'à la veille des hostilités.--Ce sont d'autres
corps d'armée allemands, les VIIe et IXe (et peut-être les IVe et Xe)
qui opèrent à travers le Luxembourg et la Belgique.]

[Illustration: Hôtel de Ville.]

[Illustration: Vue générale de Visé, sur la Meuse.]

[Illustration: Vieilles maisons.]

LA JOLIE PETITE VILLE BELGE DE VISÉ, AU NORD DE LIÉGE, QUI A ÉTÉ OCCUPÉE
ET BRÛLÉE PAR LES TROUPES ALLEMANDES.

_D'après la «Belgique illustrée»._

[Illustration: NICOLAS II, EMPEREUR DE RUSSIE GEORGE V, ROI D'ANGLETERRE
ALBERT, ROI DES BELGES NOS FRÈRES D'ARMES.]

[Illustration: LA FORMIDABLE FLOTTE BRITANNIQUE]

Les 24 dreadnoughts, les 35 pre-dreadnoughts, les 18 croiseurs cuirassés
et les 100 autres navires, qui furent rassemblés à Spithead, le 18
juillet, pour une revue navale sans précédent, et qui sont maintenant
mobilisés pour protéger les côtes de la Grande-Bretagne et de la France,
et poursuivre les escadres allemandes.

Le 18 juillet dernier était réunie, dans les eaux de Spithead, la plus
belle flotte, la plus formidable que jamais ait portée la mer le roi
George passait en revue l'armée navale britannique.

Elle présentait ses 24 dreadnoughts les plus modernes, les 35 bateaux,
un peu plus anciens, que les Anglais appellent les pre-dreadnoughts, ses
18 croiseurs cuirassés, et plus de cent autres bâtiments divers,
éclaireurs, contre-torpilleurs, sur douze lignes, devant lesquelles
glissa, majestueux--véritable traversée!--le yacht royal, salué par des
hurrahs répétés. Qui eût pu prévoir alors que cette revue triomphale
était comme la revue suprême, avant la bataille?

Cette flotte admirable était donc, nous l'avons dit, toute prête au
moment où se compliqua soudain le situation politique: on n'eût qu'à la
laisser mobilisée. Aujourd'hui, elle fait bonne garde en avant de nos
côtes, dans le Pas de Calais, dans la mer du Nord, bien au delà, sans
doute, des côtes d'Ecosse et d'Irlande. Même elle s'est renforcée de 14
autres grands navires, ce qui porte le nombre de ses grosses unités à
38, dont la «bordée», le poids de projectiles lancé par l'ensemble des
pièces, représente 118 tonnes et demie. A cette force constituant les
1re et 2e _home fleets_, l'Allemagne peut opposer sa flotte de haute
mer, composée de 21 cuirassés dont la bordée est de 59 tonnes,--soit la
moitié, à peine. Voilà pour les forces de première ligne. Que si l'on
pousse plus loin la comparaison, et si l'on envisage l'entrée en compte
des croiseurs de combat et croiseurs légers, contre-torpilleurs et
sous-marins, l'avantage de l'Angleterre s'accroît encore. C'est ainsi
qu'elle oppose 25 croiseurs à 12 allemands, 166 contre-torpilleurs à 72
et 52 sous-marins à 24 allemands.

8 Août 1914



DOCUMENTS et INFORMATIONS

UN BILLET DE BANQUE D'UN SOU.


La Banque de France vient d'émettre des billets de 20 francs et de 5
francs. Serait-elle amenée par les circonstances à lancer des coupures
encore plus faibles, il n'y aurait point lieu de prendre la chose au
tragique.

[Illustration: Fac-similé, en grandeur réelle, d'un billet de banque
d'un cent (un sous), émis par la Banque de Pittsburg en 1859.]

C'est presque une vérité de La Palice d'affirmer que les petites
coupures présentent les mêmes garanties que les grosses; elles ont, sur
ces dernières, l'avantage de faciliter les transactions. Et nombre
d'Etats qui, pendant un temps plus ou moins long, se sont vus obligés de
recourir au papier-monnaie, ont émis des coupures d'un franc. Il n'y a
pas longtemps encore, la République Argentine utilisait des billets de 5
centouros, valant environ deux sous et demi. Mais le record en ce genre
semble appartenir à la Banque de Pittsburg qui, en 1859, pendant la
guerre de Sécession, émit des billets de banque de 1 cent, soit un sou,
dont nous reproduisons un spécimen qui nous est gracieusement communiqué
par M. Fernand Bernard.



LA CROIX-ROUGE FRANÇAISE.


Pendant que tous les Français, sans distinction de classe ou de parti,
s'apprêtent crânement, presque gaiement même, à faire leur devoir, les
Françaises, d'une façon plus discrète peut-être parce que toutes ont le
coeur attristé par le départ d'un être aimé, demandent à servir la
patrie menacée.

A peine conscientes de la grandeur de leur mission, les femmes de France
veulent porter jusque sur les horribles champs de bataille le réconfort
de leur présence, la douceur de leur parole, le charme de leur sourire,
l'inépuisable générosité de leur coeur. Jeunes et vieilles,
aristocrates, bourgeoises, filles du peuple, composent la même foule,
assiègent avec le même élan admirable et grave les trois grandes
sociétés d'assistance aux blessés qui constituent la Croix-Rouge
française.

La Société française de secours aux blessés militaires, fondée en 1864,
a déjà eu en 1870 l'occasion de se signaler; admirablement préparée
aujourd'hui, sous la haute direction du marquis de Vogüé, elle envoie
chaque jour des équipes aux postes frontières. Au deuxième jour de la
mobilisation, dix équipes étaient à leur poste, comprenant une
cinquantaine d'infirmières diplômées qui dirigeront les novices.
D'autres les rejoindront bientôt. La Société dispose actuellement de
17.000 lits.

L'Association des Dames françaises, mise à l'étude après la guerre, en
1876, a régulièrement fonctionné à partir de 1879. Elle a pour
présidente Mme Ernest Carnot.

Le matériel de guerre de l'Association est au complet; une partie se
trouve déjà à la frontière avec les ambulancières. Dès les premières
heures de la mobilisation, on a mis au service des Dames françaises 600
lits au Tennis-Club, 400 au collège Stanislas, etc..., les offres
affluent de tous côtés.

L'Union des Femmes de France, née en 1881, de l'Association des Dames
françaises, a à sa tête Mme Pérouse. Elle a envoyé des équipes à
Saint-Dié, Verdun, Vittel, Remiremont, Epinal, Toulon, Besançon,
Châteauroux, Sainte-Menehould, Angers: 12.000 lits sont prêts, répartis
en divers points de la France. Ajoutons que les Femmes de France
disposent de 60 équipes volantes comprenant une infirmière-majore et
cinq infirmières, équipes susceptibles, par privilège spécial et à titre
exceptionnel de s'avancer jusqu'à la première ligne et de se joindre au
service de santé militaire. Les «Femmes de France» sont fières de cette
prérogative, récompense de leur admirable dévouement dans nos campagnes
du Maroc.



LE BASSIN LAITIER DE PARIS.


Le public parisien, qui avait cru prudent de faire des provisions un peu
excessives de denrées alimentaires, s'est vite ressaisi; il a compris
qu'aussitôt la mobilisation achevée, le service des approvisionnements
de Paris redeviendrait sensiblement normal par rapport au nombre des
bouches à nourrir.

[Illustration: Carte schématique des arrivages de lait à Paris en temps
ordinaire.]

Dès le premier jour, du reste, malgré l'affectation des chemins de fer
aux mouvements militaires, un certain nombre de trains ont été réservés
au transport des denrées essentielles, notamment de la viande, du lait,
des pommes de terre, ainsi que de la farine nécessaire à la fabrication
du pain.

Pour le lait, des dispositions spéciales ont été prises en vue d'assurer
un tour de préférence aux enfants et aux malades.

En temps ordinaire, il est vendu chaque jour à Paris et dans les
communes du département de la Seine un peu plus d'un million de litres
de lait. A peine 100.000 litres proviennent des étables du département,
le reste est fourni par des laiteries en gros qui possèdent, dans un
rayon de 200 kilomètres autour de la capitale, des dépôts «de ramassage»
où sont centralisés les laits vendus par les cultivateurs des communes
environnantes.

On compte environ 250 dépôts de ramassage, répartis dans 19 départements
et recevant en moyenne 4.000 litres de lait par jour. L'importance de
production des diverses régions est figurée dans la carte ci-contre,
dressée par M. Guichard, commissaire de police spécial des Halles, chef
du service d'inspection de la Répression des fraudes de Paris. Cette
carte nous montre qu'une très minime partie du lait expédié à Paris
vient des départements situés à l'Est de la capitale.

NOS COMMUNICATIONS TÉLÉGRAPHIQUES AVEC LA RUSSIE.

Nos communications télégraphiques avec la Russie sont assurées
actuellement par plusieurs voies dont voici la liste:

1º Le poste radio-télégraphique de la tour Eiffel, dont le
fonctionnement peut être contrarié, mais non empêché, semble-t-il, par
les émissions des postes ennemis ayant pour objectif de brouiller les
ondes.

2º Le câble danois, qui va de Calais à Fano, sur la côte ouest du
Danemark, d'où le fil, traversant la péninsule, gagne Fredericia, sur la
côte Est, puis, par la Baltique, atteint Libau et Pétersbourg. Aux
termes des conventions internationales, cette voie est neutre. La
circonstance paraît en elle-même assez insignifiante pour l'Allemagne.
Mais le câble peut être défendu dans la Baltique par la flotte
britannique et par la flotte russe. La Roumanie, d'autre part, puissance
avec laquelle il faut compter, est intéressée à son fonctionnement
régulier.

3º Le câble anglo-suédois et le câble anglo-norvégien, reliés par voie
de terre au réseau russe.

4º Enfin, le câble de Malte qui suit cet itinéraire:
Marseille-Malte-Zante-Golfe de Corinthe, Dardanelles, Odessa. Ce câble
a, comme on voit, des relais en terre anglaise, en Grèce, en Turquie. Il
est, en Méditerranée, sous la protection de l'Angleterre et de la flotte
française.

[Illustration: Le lieutenant de Villiers décoré, à Fez, par le général
de Villiers, son père.]



UN GÉNÉRAL DÉCORE SON FILS.


Un cliché, des détails nouveaux, que nous recevons touchant la remise
des décorations du 14 juillet aux blessés de l'hôpital de Fez, nous
donnent l'occasion de revenir sur cette émouvante cérémonie, dont ils
complètent la physionomie.

Au nombre des officiers décorés se trouvait le lieutenant de Villiers,
du 2e spahis, fils du général de Villiers. Le général, qui, lui-même,
alors qu'il était sous-lieutenant, fut blessé, à Froeschwiller, dans la
fameuse charge, d'une balle à la poitrine, avait tenu à venir embrasser
son fils, atteint, au combat du 13 juin, comme lui-même l'avait été
autrefois, en pleine poitrine, et il assistait, à Fez à la solennité de
l'hôpital Auvert. Par un sentiment infiniment délicat, le général
Gouraud tint à réserver à cet heureux père la joie de décorer lui-même
son fils, et, ayant donné au lieutenant de Villiers l'accolade,
accompagnée des paroles traditionnelles, il remit au général de
Villiers, pour qu'il l'épinglât lui-même sur la jeune poitrine, le ruban
rouge auquel pendait l'étoile des braves.

[Illustration: Carte de la région où se dessine le mouvement de l'aile
droite de l'armée allemande à travers le Luxembourg et la Belgique.]



L'OFFENSIVE DE L'AILE DROITE ALLEMANDE


L'invasion du Luxembourg par les armées allemandes était, depuis
longtemps, une éventualité prévue par notre état-major. Il suffit, en
effet, de regarder une carte pour voir qu'entre la ligne des Vosges et
la Belgique, le Grand-Duché de Luxembourg, petit territoire de 2.500
kilomètres carrés, constitue une voie d'accès en France tout indiquée
pour une armée venant de la Prusse rhénane. Aussi, depuis longtemps, le
gouvernement allemand, chargé de l'exploitation des chemins de fer du
Luxembourg, avait mis à profit cette situation privilégiée pour
organiser en vue de sa mobilisation le réseau du Grand-Duché. Notre
carte indique l'importance des travaux accomplis dans ce but.

Elle montre en outre que la violation du territoire belge est le
complément logique de l'invasion du Grand-Duché.

Notre front des Vosges est considéré comme à peu près infranchissable;
les Allemands devaient donc songer à utiliser la grande voie de
pénétration que constitue la frontière germano-belge et
germano-luxembourgeoise, entre Aix-le-Chapelle et Longwy.

Du Luxembourg, leurs corps d'armée ne peuvent entrer directement en
France qu'en se heurtant aux forts de Longwy ou, plus bas, au camp
retranché de Verdun. Mais, s'ils violent le territoire belge, ils
trouvent au-dessous d'Arlon une région de plaines, assez étroite, qui
leur permet de longer notre frontière et de l'aborder, plus loin, dans
de meilleures conditions. Toutefois, cette partie de la Belgique ne se
prête guère aux mouvements d'une armée importante; à une petite distance
à l'ouest d'Arlon s'étend une région couverte de forêts, sans lignes de
chemin de fer, qui se continue par les «hautes Fagnes», également
difficiles, jusqu'à la vallée de la Meuse.

Une action de ce côté demande à être appuyée par une marche vers Liége
et Namur; entre la pointe Nord du Luxembourg et Aix-le-Chapelle, les
armées allemandes déversées de Coblentz, de Bonn, de Cologne, trouvent
un large passage, assez facile et sans défense jusqu'à la Meuse. Le
fleuve franchi, les armées d'invasion peuvent s'avancer dans deux
directions: l'une marchant au Sud, pour pénétrer en France par la trouée
d'Hirson (voir le plan cavalier à la page 110), en laissant Maubeuge sur
sa droite; l'autre remontant vers Bruxelles pour de là descendre sur
notre frontière entre Valenciennes et Dunkerque.

L'état-major allemand avait d'ailleurs tout préparé pour attaquer dans
ces conditions. Il avait raccordé étroitement le réseau ferré de
l'Allemagne à celui de l'Etat belge; tout près de la frontière, à
Malmédy, il avait créé le camp retranché d'Elsenborn, dont l'approche
était gardée avec une sévérité extraordinaire.

Ce plan, de conception assez simple, eût été facilement réalisable avec
la complicité passive de la Belgique, dont la superbe allemande paraît
n'avoir pas douté; l'attitude vaillante du petit peuple qui s'est
exposé, sans une minute d'hésitation, à recevoir le premier choc de la
horde barbare, en a rendu l'exécution singulièrement difficile. Le
passage de la Meuse est défendu par deux forteresses de premier ordre,
Liége et Namur, capables--Liége vient de le démontrer les 4, 5 et 6
août--de retarder sérieusement la marche d'une armée; plus au Nord, le
camp retranché d'Anvers, protégé à l'embouchure de l'Escaut par la
flotte anglaise, est un centre offensif et défensif d'une rare
puissance.

Tout permet, dès lors, d'espérer qu'avec l'appui prochain de forces
anglaises et françaises l'armée belge, notre alliée désormais, pourra
repousser l'armée allemande bien nombreuse pour elle, pas assez
cependant pour n'avoir pas été mise un instant en échec par sa
vaillance.

[Illustration: L'attaque de Liége, les 4 et 5 août, par l'avant-garde
allemande.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, Samedi 8 Août 1914, 72e Année, No 3727" ***

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