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Title: Montaigne et François Bacon
Author: Villey, Pierre, 1879-1933
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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PIERRE VILLEY

_Professeur Adjoint à l'Université de Caen_


Montaigne

et

François Bacon


PARIS

REVUE DE LA RENAISSANCE

14, Rue du Cardinal-Lemoine, 14


1913

TABLE DES MATIÈRES


Introduction                                                         5

CHAPITRE I.--Les données objectives du problème                      7

CHAPITRE II.--Influence de Montaigne sur les _Essais_ de Bacon      18

  1.--Edition de 1597                                               20
  2.--Edition de 1612                                               30
  3·--Edition de 1625                                               37
  4·--Conclusion                                                    50

CHAPITRE III.--Influence de Montaigne sur le _De dignitate et
           augmentis scientiarum_                                   53

  1.--L'Apologie de la Science et le _De dignitate scientiarum_     54
  2.--L'Objet de la Science et le _De augmentis scientiarum_        62

CHAPITRE IV.--La Méthode de la Science.--Montaigne et le
          _Novum Organum_                                           77


               Montaigne a-t-il eu quelque
                        influence sur François Bacon?



INTRODUCTION


Les deux grands noms qui figurent au titre de cette étude serviront
d'excuse à son extrême minutie. On ne saurait être trop précis
lorsqu'il s'agit de penseurs qui ont joué un rôle si considérable.

Depuis quelques années, il est fort à la mode en Angleterre et en
Allemagne de rechercher chez Montaigne l'origine de nombre d'idées
exprimées par Shakespeare et par Bacon. Un sport d'un genre nouveau,
plus germanique, semble-t-il, qu'anglo-saxon, est de faire la chasse
aux passages de ces trois auteurs qui, placés en parallèle, prouveront
l'influence du moraliste français sur les deux grands génies de
l'Angleterre qui lui sont presque contemporains. On est allé dans
cette voie jusqu'aux plus puérils rapprochements, et l'on a montré
quelles ridicules fantaisies une méthode excellente, quand elle est
mal appliquée, peut sembler autoriser. Quelque flatteuse que puisse
être pour notre orgueil national cette manie d'érudits, force nous est
de nous montrer un peu circonspects. Shakespeare a lu les _Essais_;
incontestablement même il leur a fait deux ou trois emprunts; ce sont
là néanmoins des raisons insuffisantes pour que nous donnions crédit à
cent autres emprunts que lui attribue l'imagination de critiques en
quête d'inédit, et pour que nous prenions en considération les
théories ambitieuses qu'on bâtit sur d'aussi fragiles fondements.
Pour Shakespeare, je ne saurais discuter les hypothèses trop
insaisissables des Stedefeld, des Jacob Feis et des Robertson. Pour
Bacon aussi, la fantaisie s'est donné libre carrière. Il m'a paru
cependant qu'en ce qui le concerne, les données du problème étaient
moins fuyantes, et qu'il y avait lieu de se demander si l'on pouvait
dégager de ce courant d'opinion quelque enseignement précis.

Les résultats essentiels de cette enquête peuvent se résumer en deux
mots.

Bacon a certainement connu et apprécié l'oeuvre de Montaigne. De cela
les preuves abondent.

Pourtant les _Essais_ de Bacon ne sont pas, comme on le supposait,
dans leur forme originelle, imités des _Essais_ de Montaigne: l'examen
des éditions successives dans lesquelles ils ont paru et des
rapprochements qu'on a signalés entre les deux oeuvres ne laisse guère
de doute à ce sujet. Ils ont peut-être subi l'influence lointaine des
_Essais_ de Montaigne, ils n'en sont pas sortis.

D'autre part, il est probable que Bacon a préparé par son commerce
avec eux cette critique de la raison humaine qui est la base de sa
méthode nouvelle. Sur ce dernier point toutefois, nous ne pouvons
formuler qu'une hypothèse vraisemblable, et il est peu croyable qu'on
parvienne jamais à une certitude.

Tout cela revient à dire que, dans les pages de Bacon où l'on a
relevé le plus de rapprochements avec Montaigne, l'influence de
Montaigne semble être peu importante, tandis qu'elle est peut-être
très considérable dans des pages où l'on n'en relevait point.
Concluons une fois de plus que la méthode qui consiste à juger
l'influence d'une oeuvre sur une autre au moyen de similitudes
verbales que l'on remarque entre elles est une méthode dont il
convient d'user avec une extrême prudence.



CHAPITRE PREMIER

LES DONNÉES OBJECTIVES DU PROBLÈME.


Il y a près de cinquante ans que, pour la première fois je crois, on
s'est avisé de se demander si Bacon n'avait pas contracté une dette
envers Montaigne. En 1862 parut en allemand, dans l'_Archiv de
Herrig_, un article intitulé: _Montaigne et Bacon_. L'auteur avait été
frappé de constater que tous les deux Montaigne et Bacon avaient,
presque en même temps, fait usage du titre d'_Essais_. Il en prenait
prétexte pour instituer un parallèle entre le rôle littéraire de
Montaigne et celui de Bacon dans une étude d'ailleurs très générale,
dépourvue de tout rapprochement précis. Aucune conclusion ferme ne
s'en dégageait sur les rapports littéraires des deux écrivains.

Presque à la même époque, en 1867 probablement sans connaître cet
article, un des admirateurs les plus fervents de Montaigne, un lecteur
assidu des _Essais_, Edouard Fitzgerald, écrivait dans une lettre
adressée à Wright: «Me trouvant avec Robert Groome, le mois dernier,
je lui dis avoir rencontré du Bacon chez Montaigne. Robert Groome me
répondit que vous aviez fait la même observation et que vous étiez
effectivement en train d'en recueillir des témoignages. Il s'agit, je
crois, de citations de Sénèque employées par Bacon de telle manière
qu'il les devrait évidemment à Montaigne... Je n'avais pas remarqué
ces rencontres de Sénèque mais j'avais observé quelques passages de
Montaigne lui-même qui me semblaient être passés dans les _Essais_ de
Bacon.» Le fait avait donc frappé en même temps les deux
correspondants.

L'investigation à laquelle Fitzgerald songeait à se livrer était bien
différente de celle du critique allemand. Il ne l'entreprit pas, je
pense, mais d'autres s'en acquittèrent. On signala des emprunts;
l'impulsion une fois donnée, on n'en releva que trop. On en découvrit
au-delà de toute mesure. Chaque chercheur tenait à honneur d'enchérir
sur son devancier. Reynolds en indiquait un grand nombre dans son
excellente édition des _Essais_ de Bacon. Dieckow les reprit dans une
dissertation inaugurale présentée à l'Université de Strasbourg en
1903[1], et en ajouta beaucoup auxquels Reynolds n'avait pas songé.
Une nouvelle liste parut encore en 1908, dans l'ouvrage de Miss Norton
intitulé: _The spirit of Montaigne_. Entre temps, on ne se faisait pas
faute d'affirmer que les _Essais_ de Montaigne avaient eu sur les
_Essais_ de Bacon une influence considérable[2].

Devant un tel concert d'affirmations et d'enquêtes, nous sommes tenus de
nous demander ce qu'elles renferment de solide. Pour ne parler que des
enquêtes, constatons d'abord qu'elles ont le tort de vouloir trop
prouver. Elles multiplient sans mesure les rapprochements insignifiants,
ceux qui ne révèlent ni une influence de Montaigne ni même une
similitude de pensée vraiment instructive. On s'amuse à relever chez
Bacon jusqu'aux idées les plus banales pour les faire dériver de
Montaigne. Elles ont encore le défaut, inévitable il est vrai, celui-là,
de négliger quelques rapprochements qui m'ont paru importants. Il y
avait donc lieu de les réviser entièrement[3] pour les compléter et pour
les élaguer. Plus encore, je leur reprocherai à toutes d'être de simples
listes très sèches dans lesquelles aucun effort n'est tenté pour montrer
la valeur ou l'insignifiance de chaque rapprochement, et pour dégager
des conclusions d'ensemble. De semblables énumérations, où chaque terme
est d'une appréciation si délicate parce que le lecteur est privé des
contextes et du coup d'oeil d'ensemble qui seul donne à chaque pensée sa
vraie portée, me semblent presque stériles si l'auteur ne nous aide pas
à les interpréter.

J'avertis, au reste, que nous n'aboutirons qu'à des résultats
probables. Bacon est de ceux pour lesquels une étude d'influence est
toujours discutable. Il y a bien des manières de subir une influence:
certains reproduisent les pensées ou les anecdotes qui les ont frappés
presque dans les termes mêmes où elles se sont présentées à eux. En
travaillant ils ont des livres ouverts sur leur table, ou bien des
notes très précises, ou encore leur mémoire très verbale conserve et
leur rend le texte avec le sens. C'est ainsi que Montaigne transcrit
presque intégralement de nombreux passages de ses auteurs, du
_Plutarque_ d'Amyot surtout, qu'il traduit fidèlement des morceaux de
son cher Séneca, qu'il cite des vers de ses poètes. Son
originalité est alors dans l'écho que ces pensées éveillent en lui,
dans la méditation qu'il y accroche. Ceux-là nous aident
singulièrement à découvrir leurs dettes. Mais il en est d'autres, et
Bacon est de ce nombre, qui se pénètrent d'une pensée étrangère la
digèrent, la transforment; lorsqu'ils l'expriment elle est devenue
leur, elle ne porte plus la signature de l'inventeur. Quelquefois,
elle a fourni un simple chaînon dans un long raisonnement, un
argument dans une démonstration; quelquefois elle s'est enrichie
d'aperçus et de développements inattendus. Pour ces derniers surtout,
la recherche d'influence est infiniment délicate.

Bien plus, même lorsqu'il veut citer, Bacon est très inexact et
défigure ses sources. «La négligence, nous dit Reynolds[4], est
certainement un des traits caractéristiques des _Essais_ de Bacon.
Travaillés et policés comme ils le sont par endroits, aspirant à vivre
autant que les livres, ils n'en fourmillent pas moins d'erreurs et de
citations fausses.» Avec tout son désir de défendre Bacon, Spedding ne
peut qu'excuser ses défauts, il lui est impossible de les méconnaître.

Aussi, pour donner une base solide à nos hypothèses, nous est-il
particulièrement nécessaire de rechercher s'il existe quelques preuves
incontestables de relations entre Montaigne et Bacon. Dans leur désir
de faire large l'influence de Montaigne, les commentateurs ont supposé
qu'il avait connu personnellement Bacon. La rencontre aurait eu lieu
en France, dans l'été de 1577. Miss Grace Norton[5], auteur de cette
hypothèse, a relevé dans l'_Histoire de la vie et de la mort_[6], un
passage où Bacon déclare avoir rencontré à Poitiers un Français qui
devint célèbre par la suite, et dans lequel elle croit reconnaître
Montaigne. La chose est possible, mais rien de plus. Aucun des faits
allégués par Miss Norton n'emporte la conviction. Ce «juvenis
ingenuosissimus sed paululum loquax», avec lequel Bacon eut des
relations familières, «qui in mores senum invehere solitus est, atque
dicere: si daretur conspici animos senum, quemadmodum cernuntur
corpora, non minores apparituras in iisdem deformitates: quin etiam
ingenio suo indulgens, contendebat vitia animorum in senibus vitiis
corporum esse quodam modo consentientia et parallela. Pro ariditate
cutis, substituebat impudentiam; pro duritie viscerum,
immisericordiam; pro lippitudine oculorum, oculum malum et invidiam;
pro immersione oculorum et curvatione corporis versus terram,
atheismum neque enim coelum, inquit, respiciunt, ut prius; pro tremore
membrorum, vacillationem decretorum, et fluxam inconstantiam; pro
inflexione digitorum, tanquam ad prehensionem, rapacitatem et
avaritiam; pro labascentia genuum timiditatem; pro rugis, calliditatem
et obliquitatem: et alia quæ non occurunt.»

Il est vrai que Montaigne a été dur pour la vieillesse: miss Norton
n'a pas eu de mal à le montrer. Mais bon nombre de ses contemporains
ont pu penser comme lui sur ce sujet. Antoine de Guevara en parle avec
aussi peu de ménagement dans ses _Epîtres dorées_, et l'on sait de
quelle faveur jouissaient alors les _Epîtres dorées_ de Guevara. Une
idée aussi générale n'appartient à personne.

Ce qu'il eût fallu pour nous convaincre, ç'eût été de trouver dans les
_Essais_ de Montaigne quelques-unes de ces ingénieuses comparaisons
qui avaient frappé Bacon dans la conversation de son interlocuteur.
Or, miss Norton n'en signale point, et il est impossible d'en relever
aucune. Nous ne pouvons pas nous fier à une conjecture plus séduisante
que solide.

Si Francis Bacon n'a pas rencontré Montaigne, à tout le moins il est
bien probable qu'il a entendu parler de lui par quelqu'un qui lui
touchait de près. C'est par l'intermédiaire d'Antony Bacon, le frère
de Francis, qu'on devait chercher un lien entre les deux écrivains.
Antony a passé en France non quelques mois, mais une grande partie de
sa vie, plus de douze années. Il a voyagé dans diverses provinces,
s'occupant partout de nouer des relations avec les protestants. Arrivé
à Bordeaux à la fin de 1583, il y resta quinze mois. Il y revint en
1590 pour y demeurer de nouveau. Il était bien probable _à priori_ que
durant ces séjours, surtout dans le premier qui se place au temps de
la mairie de Montaigne, Antony Bacon avait dû rencontrer l'auteur des
_Essais_, qui comptait des protestants dans sa famille. Le
dictionnaire britannique de biographie nationale[7] l'affirmait sans
en donner de preuve. Une lettre de Pierre de Brach[8], retrouvée dans
la volumineuse correspondance du diplomate anglais, nous en fournit
une incontestable; elle témoigne non seulement qu'il était lié avec
des amis intimes de Montaigne, mais qu'il entretenait un commerce
épistolaire avec Montaigne lui-même. La dernière lettre que reçut
Montaigne lui venait d'Antony Bacon et la mort ne lui permit pas d'y
répondre. Le diplomate était rentré en Angleterre depuis quelques mois
(février 1592). Il est vraisemblable qu'il y apporta les _Essais_ et
qu'il les fit lire à son frère, s'il n'avait déjà pris soin de les lui
envoyer. On peut encore supposer sans invraisemblance que Pierre de
Brach, qui prépara avec Mlle de Gournay l'édition posthume parue en
1595, la première complète, tint à lui faire parvenir les pensées
encore inédites de leur ami commun.

En tout cas, trois faits établissent que Francis Bacon a connu et
pratiqué les _Essais_: il a fait un emprunt direct à Montaigne; il a
fait une allusion à sa personne en le nommant; il a cité un passage
extrait de son livre dont il a indiqué lui-même la source.

Ce qu'il emprunte, c'est le titre de son premier ouvrage, les
_Essais_. Nous verrons tout à l'heure qu'il n'y a pas de contestation
sur ce point. En 1623, lorsqu'il traduit en latin et remanie sa
première partie du _De augmentis_, il y insère cette phrase que les
confessions de Montaigne lui inspirent: «Ceux qui ont naturellement le
défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont
actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui
survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là
peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de République,
mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que
boiter[9]».

Enfin, dans l'édition des _Essais_, qui parut en 1625, tout à la fin
de sa vie, Bacon cite textuellement une explication psychologique de
Montaigne[10].

Je ne connais aucun autre passage emprunté textuellement par Bacon à
Montaigne. Plusieurs citations d'auteurs latins se retrouvent chez
l'un et chez l'autre. Il est à présumer que Bacon n'est pas toujours
remonté à la source antique, et qu'il a pris quelques textes chez
Montaigne. Je n'ai pu m'en assurer pour aucun. Pour cela, il eût fallu
trouver un texte qui, identique chez Montaigne et chez Bacon,
présentât une leçon différente de celles que fournissent les éditions
de l'époque. Alors seulement nous aurions su avec certitude que
Montaigne est la source. Etant donné qu'il habille parfois à sa mode
ses citations, on pouvait espérer que pareille enquête aboutirait.
Mais je n'ai rien rencontré qui permît une affirmation. Comme
témoignages objectifs, incontestables, nous sommes donc réduits aux
trois que j'ai indiqués.

De ce nombre, nous ne pouvons évidemment pas conclure que Montaigne
ait été l'un des auteurs préférés de Bacon, car d'autres noms sont
cités beaucoup plus souvent que le sien; il ne faudrait pourtant pas
en conclure non plus que son influence est négligeable, car
l'influence d'un écrivain ne se mesure pas au nombre de fois que son
nom se retrouve mentionné par ses successeurs. Des motifs variés
peuvent appeler ces mentions. Si Bacon nomme si fréquemment beaucoup
d'auteurs anciens, tout particulièrement Tacite et César, ce n'est pas
seulement parce qu'il est leur disciple fervent et que sa culture
classique est de premier ordre, c'est encore par coquetterie d'homme
de lettres. La mode y était: c'est elle aussi qui le pousse à orner
son discours de citations de poètes latins, comme elle avait conduit
Montaigne à multiplier ses allégations, bien qu'il en condamnât
l'abus. Parmi les modernes, Gilbert et Machiavel sont nommés chacun
plus de vingt fois. Machiavel a été le maître de Bacon en politique.
Bien qu'il le critique souvent, il a beaucoup admiré sa méthode et son
oeuvre, et il semble que Gilbert ait joué, lui aussi, un rôle
important dans la formation de ses idées. D'autres écrivains ont eu
une influence moindre sans doute, mais bien probable, comme
Baldassare Castiglione, Guazzo, qui ne sont pas même nommés par lui.
Guichardin semble avoir eu une part, lui aussi, dans l'élaboration de
ses idées politiques; or, je ne trouve le nom de Guichardin qu'une
seule fois. Machiavel en politique, et Gilbert en physique, étaient
des novateurs audacieux qui ont frappé l'imagination de leurs
contemporains par l'originalité de leurs théories; la plupart de leurs
idées, étroitement liées à l'ensemble de leurs conceptions, y restent
en quelque sorte attachées, évoquent le souvenir du système et
conservent pour ainsi dire la marque de leur origine. Montaigne n'a
pas de système: on lui en prêtera un plus tard, mais il n'en a pas.
Sans ordre, il médite sur les questions que son esprit se pose et
jette des vues en tous sens; et ces questions encore sont les plus
courantes, celles que tout esprit réfléchi a méditées, soit en morale
soit en logique. On voit plus clair et plus loin en le quittant,
lorsqu'on revient aux questions qu'il a traitées, on y apporte un
esprit nouveau, mais on ne sait plus qui a transformé le point de vue,
on ne sait même plus que quelqu'un l'a transformé. Ses idées, très
détachées les unes des autres, plus sensées que neuves, s'assimilent
aisément et perdent leur étiquette de provenance. C'est peut-être une
première raison qui rend croyable que, tout en étant beaucoup moins
souvent nommé que Machiavel, Montaigne a pu avoir une influence
comparable à la sienne. Il y en a une autre: c'est que, précisément
parce qu'elles sont moins systématiques et moins inattendues, les
idées de Montaigne appellent moins une contradiction formelle que
celles de Machiavel et de Gilbert. Malgré les apparences, le
scepticisme de Montaigne n'est que sur fort peu de points en
opposition avec les gigantesques espérances que Bacon fonde sur la
raison, et nous aurons lieu de voir que Bacon accepte presque en
entier la critique de Montaigne. Or, la réfutation appelle volontiers
le nom de l'auteur réfuté, et c'est parfois pour les réfuter que Bacon
cite Machiavel et surtout Gilbert.

Sans en tirer des conclusions de fantaisie, ou pour le moins
prématurées, retenons de ces trois témoignages ce qu'ils peuvent
incontestablement nous apprendre. Ils nous apportent la preuve
évidente que Bacon a lu les _Essais_ de Montaigne. Par leurs dates ils
nous enseignent même que les _Essais_ n'ont pas été pour lui un de ces
livres de passage qu'on lit une fois, au temps de leur publication ou
bien au moment où ils vous tombent sous la main, et auxquels on ne
revient plus: l'un d'eux est du début de sa carrière, les deux autres
sont de la fin, probablement séparés l'un de l'autre par plusieurs
années. Notons encore que Bacon appelle simplement notre auteur de son
nom latinisé «Montaneus» sans y adjoindre aucun commentaire, ce qui
parait signifier qu'il lui était familier. Enfin, la mention du _De
augmentis_ montre qu'il s'intéressait à sa personne et à son
caractère.

Voilà tout ce que nous savons d'incontestable. Nous y pouvons ajouter
toutefois (et c'est là une considération de grand poids), qu'on lisait
beaucoup Montaigne autour de Bacon, qu'on faisait grand cas de ses
_Essais_, que l'opinion publique appelait impérieusement sur eux
l'attention. Quand Florio eut publié sa traduction en 1603, très vite
Montaigne semble avoir été en Angleterre un écrivain d'une grande
notoriété, d'une notoriété comparable à celle des Boccace et des
Machiavel. De nombreux témoignages[11], sur lesquels j'aurai occasion
de revenir dans un autre ouvrage, en fournissent la preuve
incontestable.

Montaigne est avant tout un moraliste: l'objet de son étude, il l'a
répété, c'est l'homme dans sa diversité ondoyante et multiple; et dans
la peinture si attachante de son moi, d'une façon générale, nous
pouvons dire que c'est l'homme qu'il a toujours cherché. Mais, pour
connaître l'homme, Montaigne devait nécessairement s'efforcer de
connaître l'origine et le fondement des idées de l'homme; il devait
encore préciser la méthode de son étude. Et ainsi, par une double
voie, il s'est trouvé amené à examiner le problème de la connaissance.
Comme Montaigne, Bacon, avant tout peut-être, s'est attaché à étudier
le problème de la connaissance, et à faire oeuvre de moraliste. Il est
historien dans son récit du règne de Henri VII, il est médecin dans
son _Histoire de la vie et de la mort_, naturaliste dans sa _Silva
silvarum_, romancier dans sa _Nouvelle Atlantide_, physicien dans son
_Histoire des vents_; la théologie exceptée, il n'est pas de science
cultivée de son temps dont il ne se soit sérieusement occupé, mais la
grande affaire de sa vie ç'a été de définir l'objet et la méthode de
la connaissance. Avec cette tâche, peut-être aucune ne lui a paru
attachante comme la composition de ses essais de morale. C'est sa
distraction favorite, comme il l'écrit lui-même quelque part, il y
revient avec une notable prédilection; il enrichit et il gonfle son
volume d'édition en édition, à la manière même de Montaigne. Nos deux
philosophes se sont donc préoccupés des mêmes questions.

On pourrait signaler un rapport étroit entre l'idée que Montaigne se
fait de l'histoire et la manière dont Bacon la traite, mais il serait
chimérique de chercher là une influence; en matière de sciences non
plus, Montaigne, qui n'est rien moins qu'un savant, n'avait rien à
enseigner à Bacon. Nous devons nous en tenir aux deux domaines que je
viens d'indiquer. Nous chercherons d'abord l'influence de Montaigne
sur l'oeuvre de Bacon moraliste, ensuite son influence sur l'oeuvre de
Bacon inventeur de la méthode scientifique.

    [1] _John Florio's englische Uebersetzung der Essais
    Montaigne's und lord Bacon's Ben Jonson's und Robert Burton's
    Verhältnis zu Montaigne_--Strasbourg, 1903.

    [2] Voir par exemple Ueberweg-Heinze: _Grundniss der
    Geschichte der Philosophie der Neuzeit_, volume I, 8e éd.
    Berlin 1896, S. 68; et aussi Kuno Fischer: _Francis Bacon und
    seine Nachtfolger_; 2e éd. Leipzig 1875; S. 18.--Les
    jugements de ces deux critiques sont reproduits dans la
    brochure de Dieckow, p. 56.

    [3] Il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer que,
    lorsqu'elle a entrepris ses recherches, Miss Norton, ignorait
    celles de M. Dieckow, et que j'ai moi-même entrepris les
    miennes antérieurement à la publication de Miss Norton et
    sans connaître celle de M. Dieckow. Nos trois enquêtes ont
    été conduites indépendamment les unes des autres. Il y a donc
    quelque chances pour que peu de rapprochements essentiels
    nous aient échappé.

    [4] Voir son édition des _Essais_ de Bacon, 1890,
    introduction.

    [5] Miss Norton: _Early Writings of Montaigne_: New-York,
    1904, page 205.

    [6] Ed. Spedding, t. II, page 211.

    [7] Article _Antony Bacon_.

    [8] Au moment où j'ai écrit cette étude, en 1907, je devais
    la connaissance de cette lettre à M. Auguste Salles qui me
    l'avait très aimablement communiquée et auquel j'exprime ici
    ma sincère gratitude. Elle a depuis été publiée par M. Sidney
    Lee. En voici le texte tel que le donne M. Sidney Lee:

    «Monsr.; Il me souvenoit tant de l'estat ou vous estiez quand
    vostre despart vous desroba de nous, qu'aussitost que je vy
    le sieur, qui me rendist la vostre lettre je luy demanday
    comment il vous alloit, sans que je prins le loisir de
    l'apprendre par vous-même. Ainsi s'enquiert-on, souvent de
    sçavoir et de voir, ce que le plus souvent nous trouverons
    contre nostre desirs comme contre mon desir et avec grande
    desplaisir je sçeus la continuation de vostre mauvais
    portement. Il me souvient bien, que je me deffiois qu'en une
    saison si facheuse, vous peussiez supporter le travail de la
    mer qui vous devoit porter. Mais vous estiez si affamé de
    vostre air natural, que ce desin vous faisoit mespriser tout
    danger. Vous aviez raison de vouloir s'éloigner le nostre
    pour la mauvaise qualité, qu'il a prins par les evaporations
    de nos troubles, qui l'ont tellement infecté, qu'il n'a nous
    laissé rien de sain, et nous enmaladé autant de l'esprit que
    du corps. Quant à moy, monsieur, je me suis retiré en ce
    lieu, ayant tout à faict quitté Bourdeaux, pour ce que
    Bourdeaux ne me pouvoit rendre ce que j'y ay perdu, et je
    continue en ma solitude de rendre ce que je dois à la mémoire
    de ma perte. J'ay icy dressé un estude aussi plaisant à mon
    desplaisir que nouveau en ses peintures et devises, qui ne
    sortent point de mon subject. Je les vous descriray, si
    j'avois autant de liberté d'esprit que de volonté. Mais je
    suis touché si au vif d'un nouvel ennuy par la nouvelle de la
    mort de Monsr. de Montaigne, que je ne suis point à moy. J'y
    ay perdu le meilleur de mes amis; la France le plus entier et
    le plus vif esprit qu'elle eut oncques, tout le monde le
    patron et mirroir de la pure philosophie, qu'il a tesmoignée
    aux coups de sa mort comme aux escrits de sa vie, et à ce que
    j'ay entendu ce grand effect dernier n'a peu en luy faire
    dementir ces hautes parolles. La dernière lettre missive,
    qu'il receut, fut la vostre, que je luy envoiay, à laquelle
    il n'a respondu, pource-qu'il avoit à respondre à la Mort,
    qui a emporté sur luy ce qui seulement estoit de son gibier:
    mais le reste et la meilleure part, qui est son nom et sa
    mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera
    ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours,

    Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De
    Brach.

    [9] Bacon _De augmentis_, livre VIII, ch. 2.

    [10] Bacon, _Essays_, édition Spedding. t. VI, page 379.

    [11] On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, _the
    Spirit of Montaigne_.



CHAPITRE II

INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LES _Essais_ DE BACON[12]


Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et
sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est
bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se
montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil
d'_Essais_. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel,
les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je
crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que
leurs conclusions en ont été faussées.

La première édition des _Essais_ de Bacon a été publiée en 1597. Mais
dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon
les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers
_Essais_ représentent à peine la douzième partie des derniers.
Vingt-huit années séparent la première oeuvre des dernières additions,
et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans
la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop
clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles
formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées
qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées
par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen
d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les
plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois
éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible.

I.--Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de
l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre _Les Essais de Francis
Bacon_. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les
_Essais_ de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement
frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, _à priori_, nous
sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.

L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun
d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de
même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un
modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à
tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première
vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la
France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues
recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du
seizième siècle qui porte le nom de _Saggi_ ou qui puisse le suggérer.
Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans
doute aucune traduction anglaise des _Essais_ n'existait encore: la
première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui
date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le
français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas[13], Commynes[14] à
plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des
proverbes français, aussi bien dans son _Instauratio Magna_[15] que
dans ses _Essais_[16]. Il écrivait même le français, et la littérature
française était à sa disposition, non moins que l'italienne et
l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en
revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement
répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la
huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de
Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels
que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de
Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien
de surprenant donc à ce que les _Essais_ aient déjà pénétré en
Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être
rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais[17], et qu'il put
les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas
déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que
Francis lui dédia la première édition de ses propres _Essais_ en 1597?

J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous
attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois
ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à
quelques-uns des _Essais_ français qui sont parmi les plus connus: le
second, _Of discourse_, qui dans la langue du temps signifie
conversation; le septième, _Of health_, qui fait songer aux ironies
de Montaigne contre les médecins, le huitième _Of honour and
reputation_[18]. Mais il n'y a guère que les titres qui se
ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, _Of
Honour and Reputation_[19], et rapprochez-le du seizième essai du
second livre de Montaigne, _De la gloire_: Montaigne a pour fin de
nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si,
néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir
les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à
un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour
la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les
plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour
faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité.
Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme
d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la
solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite
sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par
contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur
Bacon.

Pour ce qui est de la santé _Regiment of health_[20], Bacon, en homme
de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne
des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le
soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun.
Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur
efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais
même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à
les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux:
c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre
tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la
lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais
cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se
limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces
deux malades.

Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales,
moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des
sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la
conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur
esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce
d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de
faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai
d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt
à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en
est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes
familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là
sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître
monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès
qu'on découvre en eux ce défaut.»

Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne
citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font
toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et
aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au
tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière[21].

Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que
celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout.

Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu
des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous
regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous
constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un
essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles
des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote
viennent animer la dissertation morale et attachent à des images
concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits
psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux
histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne
disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la
souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon,
au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes
sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait
qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un
exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières.
Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre _Sur les
dépenses_, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai _De la
vanité_ et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin
d'aucun commentaire.

    Des dépenses[22].

    Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les
    dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de
    bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent
    être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui
    les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se
    dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel,
    mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à
    la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses
    propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les
    administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la
    négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon
    aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup
    plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin
    que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait
    imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands
    seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la
    plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de
    cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne
    pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les
    trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer
    eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras,
    n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les
    personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la
    précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux
    venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein
    de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le
    faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop
    tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre
    qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un
    vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les
    plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les
    petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A
    l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon
    qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en
    commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui
    sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence
    qu'à l'ordinaire.

La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort
imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte
anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de
courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins
c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition,
n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues,
décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les
ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans
justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces
sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui
par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se
dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale
d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais
les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des
associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée;
chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu
dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très
générale qu'exprime le titre de l'essai.

Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux
de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous
étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je
parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là
seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un
recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison
pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation.
Si j'avais cité au lieu du chapitre _Des dépenses_, celui _Des études_
ou celui _De la conversation_, cette impression se dégagerait plus
fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé
dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre
curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des
faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur
et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur,
mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui
demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre
expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de
Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.

Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous
replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le
seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si
largement les littératures italienne et française, qu'en France et en
Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous
toutes les formes. Quelques années après ses _Essais_, Bacon, imitant
en cela les Italiens, écrira son _De Sapientia veterum_, où il
recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique
dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il
découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau
de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les
sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et
les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui
s'impriment partout, et des oeuvres originales fort bien accueillies
telles que, en France, les _Proverbes_ de Baïf[23] et les quatrains
stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de
Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les
véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là
en accord avec le goût de son temps.

Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès
de ces premiers _Essais_. Par le caractère très pratique, très positif
de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre _Des
dépenses_, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en
vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie
ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher
surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science;
Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui
dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux
solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement
sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième
siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout
autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente
des cadres traditionnels du genre.

En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de
Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds,
trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très
loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir
des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons
ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts
traités complètent le petit volume de Bacon, les _Méditations
sacrées_, et les _Couleurs du bien et du mal_: or, ni dans
l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait
écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans
l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597,
Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va
s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant
de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si
servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?

La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son
ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement
nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595,
qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait
rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de
janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce
qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée
avant de connaître celle de son devancier.

N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a
rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son _De
Augmentis_, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un
recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques
qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à
la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor
d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il
donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple,
sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux
communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer
ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.

Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à
plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa
jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun
de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement
comme sont les conseils de ses _Essais_. Il en explique lui-même la
raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à
manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes
de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec
éloquence. Voilà pour la forme l'origine des _Essais_ de Bacon: il
faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux
aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de
composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit
une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa
classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui
visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est
beaucoup de cette sorte dans l'essai _Des dépenses_) a été suggérée
par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il
n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de
diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent
plus de l'expérience, moins des livres.

Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa
pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne.
C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de
Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré
quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu
même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela
soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur
domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à
conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes.
Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il
a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son
expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi
que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait
singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première
édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation
d'_Essais_. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si
peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.

II.--Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus
tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres
primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit
nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq
fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère
n'en est guère changé.

C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode,
pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites
collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et
qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les
avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605,
dans son _Advancement of learning_. Cela ne l'empêcha pas de les
reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des
sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions
juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce
nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à
volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours
s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter
celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les
présenter comme des opinions fausses à combattre.

Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans
l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30]
prises à l'_Advancement of learning_; tels sont les essais _Of praise,
Of delaie, Of fortune_; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra
discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de
l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai _Des
délais_ par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que
par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un
exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de
reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif
de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de
composition semblait devoir entraîner.

Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le
fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences
oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le
vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons
deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée
plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition
des _Essais_ et la composition des recueils de lieux communs. Nous
sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les _Essais_ de 1597
provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605,
avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En
second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles
tient en échec l'influence de Montaigne.

Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se
faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales
sont empruntées à Montaigne.

J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés _Of religion_
et _Of young men and age_. Ils évoquent singulièrement le souvenir de
Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les
défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait
bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne
accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je
n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.

Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible,
sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont
pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que
Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances
mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation
choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la
leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai _De l'entrevue des
rois_: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et
importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai _Sur le naturel
considéré dans l'homme_. C'est dans la vie privée seulement, y dit
Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre
sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème
cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai _Du
repentir_, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside
au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation
morale.

Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne
semble probable: je veux parler des essais _De la mort, Des parents et
des enfants, De l'athéisme_.

Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque
beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser
directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté
quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre
l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements,
dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une
famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend
la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du
Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres
essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils
effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur
qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des
femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et
transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une
chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de
médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour
de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même,
mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon
dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître.
Visiblement elle est présente à son esprit.

Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme
de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort
frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré
l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de
Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de
Bacon[38], on sera tout disposé à le croire.

Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus
fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour
exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne
font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la
mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de
la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre _De la
physionomie_, qui y est répétée sous toutes les formes[40].

De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de
Montaigne intitulé _De l'affection des pères aux enfants_[41] en
écrivant son essai _Of parents and children_[42]. Sans doute ce n'est
pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des
joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne
qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les
enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement
sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les
exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers
de l'avarice des pères[43].

Enfin dans l'essai _Of Atheism_ je relève cette idée qu'un peu de
philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que
beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à
Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que
chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples
moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui
par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent
soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité,
s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier
sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que
nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y
sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et
clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue
et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse
lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de
nostre police ecclesiastique»[44].

Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des
réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon
on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de
ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps;
elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à
penser que Bacon est resté en relation avec ces _Essais_ dont la
lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera
encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images
empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez
Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne.
Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu
les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il
n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait
passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés,
commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme
il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage
à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur
l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes,
qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il
n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps.
Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon
reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages
celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit
cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand
on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48],
sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la
même opinion.

Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde
de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui
commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La
phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions
conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux
surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent
parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont
bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en
1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés
certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des
remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai _Of
negociating_ tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode
d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute
nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour
l'expression des idées morales.

III.--Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera
complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son
influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs
personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif
que les premiers _Essais_; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au
milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième
personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu,
une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun
chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des
souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la
couleur de l'oeuvre.

La multiplication des images et des comparaisons, des phrases
incidentes, des explications et des justifications, des indications de
lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce
qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une
importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il
le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.

Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi
constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces
_Essais_ de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente
un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les
chapitres. Voyez le chapitre _De la grandeur des Etats_[49]: tous les
exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur
l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612:
combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont
pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus
lumineuse! Dans l'essai _De la Mort_[50], au lieu d'allusions rapides
aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des
détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec
eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que
Bacon veut nous faire éprouver.

Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés
de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les
idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon.
Le système qui avait présidé à la construction des premiers _Essais_
est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour
nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur
y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition,
il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de
les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus
concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités
psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup
moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les
nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la
méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les _Essais_ de
Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est
pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis
la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très
populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre
qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas
marqué son admiration? Ne s'était-il pas montré enclin à subir
l'influence de son devancier?

Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme
modèle la forme des _Essais_ de Montaigne. En aucune façon. Il aurait
eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se
rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de
lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les
orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des
dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que
Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai
_Of Judicature_[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en
1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en
trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les
articulations du raisonnement.

Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on
l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant
cette dernière édition des _Essais_, il avait publié son _De
augmentis_, où plus nettement que dans _The advancement of learning_,
il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour
la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque
vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des
essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de
petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents,
de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études
d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles
de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais
_De l'Envie_, _De l'audace_, _de la dissimulation_, sont ainsi de
véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des
enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une
étude systématique de ce genre.

Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à
lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement
que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les
anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont
appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus
concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples
lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer
l'expression.

Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son
contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon
subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité
reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de
celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le
moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler
ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les
moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former
quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées
de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement,
et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux oeuvres,
c'est en marquer le contraste.

Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon
que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix
des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est
pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le
devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une
parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte
d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y
chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps
pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait
fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger
toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires
publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge;
il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans
des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des
plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les
hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare
sagacité.

Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais
nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent.
S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant
tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre
avancement. Il a proposé dans le _De augmentis_ de constituer un art
de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques
chapitres en sont traités dans les _Essais_. Sous les titres que
voici: _De la ruse et de la finesse_, _De l'expédition dans les
affaires_, _Des négociations_, _Des solliciteurs et des postulants_ et
beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très
pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il
accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver
la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise
nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il
est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire
ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions
politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série
de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation
n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus
significatifs: _De la noblesse_, _Des troubles et des séditions_, _De
la souveraineté et de l'art de commander_, _Du conseil et des conseils
d'Etat_, _De la véritable grandeur des Etats et des royaumes_, _Des
colonies ou plantations de peuples_, _Des devoirs d'un juge_. Il
apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée:
nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa
dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les
jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son
attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un
sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources
bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux
traits dominants de sa personnalité que ses _Essais_ laissent deviner.

Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi
dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis
du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si
nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a
une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt
ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent
individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît
à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et
aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se
rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi,
les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent
du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.

Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille
âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie.
Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles
apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les
bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement
toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et
la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des
femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle
sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de
l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du
christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être
qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un
enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les
situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse
la plus pratique.

Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de
l'amitié[56] rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la
solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie
mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en
lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que
l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que
l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret
déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie
toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La
Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une
union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»;
la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami
qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes
ressorts.

Bacon n'imagine pas une définition aussi saisissante: il se contente,
ou à peu près, d'énumérer les avantages de l'amitié. Ce sont pour lui
d'abord qu'un ami nous permet de soulager notre coeur par des
confidences qui allègent les douleurs et doublent les joies; ensuite
qu'il nous aide à éclaircir nos propres idées en nous écoutant les
exposer, qu'il nous donne de bons conseils tant pour nous bien
conduire que pour faire prospérer nos affaires; en troisième lieu
l'amitié est pleine de petits secours de tout genre comme une grenade
est pleine de grains: par exemple notre ami peut solliciter pour nous
dans les cas où notre dignité nous défend de le faire, il peut faire
valoir nos mérites et à l'occasion les exagérer, ce que la modestie
nous interdit à nous-mêmes, etc., etc. On serait tenté de conclure que
Bacon ne voit dans l'amitié qu'une association d'intérêts: je crois
que ce serait une erreur absolue. L'enthousiasme du texte anglais,
l'abondance presque lyrique des images et des comparaisons préservent
de la commettre quand on ne s'en tient pas à un résumé décharné.
Certainement Bacon a connu la douceur de l'amitié; pour lui comme pour
Montaigne c'est un sentiment très élevé. S'il énumère surtout les
avantages pratiques qu'elle nous apporte, c'est que, en homme
d'action, c'est dans l'action, au milieu de ses affaires, qu'il l'a
goûtée, tandis que Montaigne, homme de cabinet, en a joui dans ses
méditations. C'est dans la sensation de l'effort fait en commun où la
présence de l'ami double l'énergie, dans la joie du succès partagé que
Bacon a surtout l'occasion d'éprouver les charmes de l'amitié: cela ne
veut en aucune façon dire que le plaisir qu'il y trouve ne dépasse pas
le secours matériel, mais cela explique qu'il en parle tout autrement
que Montaigne.

Ce contraste de leurs tempéraments et de leurs oeuvres n'a cependant
pas empêché Bacon de tirer quelquefois profit de la lecture de
Montaigne et de prendre en lui le germe de quelques-unes de ses idées.

Du moins c'est ce que rendent très vraisemblable les rapprochements
qui vont suivre. Ici toutefois, comme précédemment, on ne peut parler
que de probabilité. A l'exception d'une ou deux peut-être, aucune de
ces réminiscences proposées n'est certaine, aucune ne révèle un
emprunt direct et incontestable.

Pour l'époque qui nous occupe, il faut d'abord noter que quelques
réflexions sur lesquelles Bacon n'insiste pas, qui sont exprimées par
lui en passant, avaient été dégagées auparavant par Montaigne: cette
idée, par exemple, que bien souvent nos querelles religieuses ne sont
que des querelles de mots[57]; cette autre encore qu'il est bien
souvent malaisé de distinguer les aptitudes natives des enfants, et
que dans l'incertitude le mieux est de choisir pour eux la meilleure
voie sans chercher à percer le mystère de leur nature[58]. Cette
dernière vient se joindre à des remarques que présentaient les
éditions antérieures sur les relations des parents et des enfants, et
enrichit la psychologie de Bacon sur ce point; la première étaye fort
heureusement d'un argument puissant ses exhortations à la concorde et
à l'union en matière religieuse. Montaigne et Bacon luttent aussi
contre la crédulité de leur temps, la foi aux prophéties et pronostics
de tout genre, et Bacon se souvient peut-être d'avoir lu une idée
toute semblable chez Montaigne quand il écrit: «Lorsque l'événement
prédit est conforme à la prédiction, les hommes remarquent cette
conformité; mais dans le cas opposé, ils ne remarquent point du tout
le défaut d'accord: genre de méprise où il tombent également par
rapport aux songes et à tout autre genre de prédictions
superstitieuses[59]. C'est là une des causes aux yeux de l'un et de
l'autre, qui accréditent de pareilles fables. «Personne, dit
Montaigne, ne tient registre de leur mecomtes, d'autant qu'ils sont
ordinaires et infinis, et fait-on valoir leurs divinations de ce
qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses.»[60] Voici encore
chez Bacon une idée à laquelle Montaigne a consacré un petit essai
tout entier, «Whatsoever is somewhere gotten is somewhere lost»[61].
C'est à peu près la traduction de la phrase française: «Il ne se fait
aucun profit qu'au dommage d'autrui.»[62]

Ailleurs Montaigne, en fournissant des exemples et des témoignages
probants, a aidé Bacon à conduire telle idée à sa maturité et à son
dernier développement: trois des faits[63] par lesquels Bacon rend
sensible la puissance de l'habitude ont été vulgarisés par Montaigne,
et peut-être c'est Montaigne qui l'engage à tirer parti, dans
l'éducation, de cette puissance de l'habitude, en faisant apprendre
les langues étrangères dès la première enfance[64].

Voici toutefois qui peut être plus intéressant: il se pourrait que
Montaigne lui ait suggéré des idées assez importantes à ses yeux pour
qu'il en fasse le sujet d'essais nouveaux. Je ne pense pas ici surtout
à l'essai intitulé: _Des innovations_[65], des «nouvelletés», comme
aurait dit Montaigne: sans doute Bacon connaissait les condamnations
vigoureuses que le philosophe avait écrites contre ces «nouvelletés»,
qui avaient troublé l'Etat, menacé si rudement sa vie, sa tranquillité
et son indépendance, attristé son coeur très pitoyable et très humain,
quoi qu'on en ait dit, d'affreux spectacles; peut-être elles ont
contribué à lui inspirer son extrême prudence. Mais enfin, la
question, posée très nettement par les anciens déjà, avait été trop
débattue dans toute la littérature politique du XVIe siècle, pour que
nous puissions affirmer que Montaigne est pour beaucoup dans les
méditations de Bacon sur ce sujet[66].

Mais dans l'essai _De la Vérité_[67], dirigé contre la mode de
scepticisme de son temps, il est clair qu'il a Montaigne présent à la
pensée, il le nomme, il le cite textuellement. Malheureusement il ne
nous dit pas comment il juge le doute de Montaigne; on peut penser
toutefois que, s'il l'a estimé sceptique, il a été frappé par son
scrupuleux besoin de vérité, et a vu que son scepticisme à lui n'était
pas affaire de mode.

L'essai _Des voyages_[68] surtout me semble devoir son idée première à
Montaigne. «Les voyages en pays étrangers, nous dit Bacon en
commençant, font, durant la première jeunesse, une partie de
l'éducation, et dans l'âge mûr une partie de l'expérience»[69]. Ce
sont ces deux idées qu'il veut mettre en relief. Montaigne a fortement
marqué tout ce que l'enfant peut tirer des voyages pour la formation
de son jugement, combien «frotter et limer sa cervelle»[70] à celle
des étrangers peut lui être profitable, et plus tard, après son long
tour en Suisse, en Allemagne et en Italie, il a dit dans ses _Essais_
quels avantages il y avait trouvés et de quelle utilité il est, pour
un homme fait de voir du pays[71]. C'est lui, je crois, qui a
vulgarisé ces notions. Et dans le développement, çà et là nous
retrouvions des idées de détail que Montaigne a pu suggérer: celle-ci,
par exemple, qu'en voyage il faut «éviter avec soin la compagnie de
ses compatriotes», rechercher les étrangers, interroger des gens de
toutes sortes. Bacon toutefois ne se contente pas de répéter les idées
de Montaigne. Il va plus avant que son devancier. Avec son sens
pratique très avisé, et sa précision habituelle, il indique toutes les
précautions à prendre pour que les voyages soient vraiment
profitables, il écrit une sorte de petit manuel du voyageur. On
devrait, nous dit-il, savoir déjà un peu la langue du pays où l'on
entre, être accompagné d'un gouverneur qui le connaisse bien et qui
soit capable de choisir ce qui mérite d'être vu, tenir un journal,
s'être soigneusement muni avant le départ de cartes de géographie et
d'indications topographiques, changer souvent de lieu, de manière de
vivre, de relations, afin que rien ne vous échappe; il dresse des
listes des objets qui doivent avant tout attirer l'attention, des
personnes dont il est particulièrement utile de faire la connaissance.
En tout cela il est conforme à la pensée de Montaigne, mais il ajoute
à son devancier; il complète ses indications; ses habitudes d'homme
très pratique, très méthodique, exigeaient davantage. Ici à nouveau
nous le voyons original, et c'est Montaigne peut-être qui lui fournit
son thème.

Je me demande encore si le titre inattendu que Bacon destinait à la
traduction latine de ses _Essais_, _Sermones fideles_, n'est pas un
écho de la première phrase de Montaigne: «C'est icy un livre de bonne
foy, lecteur.» Il y aurait lieu d'ajouter aussi que, dans l'édition de
1625, les souvenirs de l'antiquité communs aux deux auteurs se
multiplient encore sensiblement[72]. Pas plus qu'en 1612 il n'en est
aucun dont on puisse dire avec certitude que Bacon l'a pris à
Montaigne, mais leur nombre ne manque pas de les faire prendre en
considération. Aussi bien, parmi tous les rapprochements qu'on a pu
faire, il en est assez peu pour lesquels il soit permis d'être
affirmatif et qui prouvent une incontestable influence. J'ai dû
multiplier les peut-être. Je crois bien que si je n'avais craint leur
monotonie, j'en aurais encore ajouté quelques-uns. Ce qui seul est
indiscutable, c'est l'opposition des deux oeuvres. Pourtant je crois
que l'influence de Montaigne n'est guère douteuse. Elle est seulement
beaucoup moins importante et surtout très différente de ce qu'on l'a
supposée _a priori_, ou, ce qui revient au même, d'après des enquêtes
toutes dirigées et faussées par des idées _a priori_. Elle n'a pas
déterminé chez Bacon la conception de l'essai. Cela est évident.

IV.--Une conclusion se dégage, en effet, très nettement de cette
étude, c'est que si l'essai, pour Bacon comme pour Montaigne est une
enquête morale, Bacon a fait cette enquête à sa manière, sans prendre
à Montaigne, au moins à l'origine, ni ses idées, ni même ses cadres.
Le véritable imitateur des _Essais_ de Montaigne, celui qui a
introduit le genre dans la littérature anglaise, suivant le type que
Montaigne avait façonné, ce n'est pas Bacon, mais son contemporain sir
William Cornwallis, qui, trois ans après Bacon, en 1600, a publié, lui
aussi, des _Essais_[73], où l'auteur ne cachait point son admiration
pour Montaigne, et où le nom de Montaigne revenait jusqu'à sept fois.
Le disciple que nous donnons ainsi à notre philosophe est moins fameux
sans doute que celui que nous lui contestons: il ne gagne pas au
change. Mais si les _Essais_ de Cornwallis n'ont pas eu pour soutenir
leur succès et pour traverser les siècles le secours d'un grand nom,
au temps de leur apparition ils ne semblent pas avoir rencontré
beaucoup moins de faveur dans le public que ceux de Bacon.

Quoi qu'il en soit, en 1597, Bacon n'a pas pris Montaigne pour modèle.
Il semble ne lui devoir à cette époque que le titre de son livre.
Probablement quand il l'a connu, son petit ouvrage (car il ne
s'agissait encore que d'un fort petit ouvrage), était déjà déterminé
dans sa pensée. Il l'avait conçu d'après d'autres modèles. Je crois
même qu'il l'avait écrit déjà. Le titre seul y manquait peut-être. En
adoptant celui de Montaigne, il a montré qu'il en appréciait la
modestie, peut-être aussi qu'il était gagné par l'oeuvre tout entière.

Toujours est-il qu'il y est revenu et à diverses reprises. Il a dû
partager l'engouement de ses compatriotes qui a suivi la traduction de
Florio. Chaque fois qu'il a fait des additions à ses propres _Essais_,
il y a inséré quelques réminiscences de leur précurseur français.
Montaigne a dû aider à la germination de quelques idées, surtout dans
la dernière édition. Insensiblement aussi il a poussé Bacon à donner
une forme plus concrète, moins générale à ses observations, à se
détacher de la méthode trop sèche de la première édition. Là s'est
borné son rôle. Quelle que fût la vogue des _Essais_ de Montaigne
autour de lui, quelle que fût la liberté avec laquelle certains
contemporains les imitaient, jamais Bacon n'a substitué à son essai le
type de l'essai tout personnel, qui était caractéristique de la
manière de Montaigne, jamais non plus il n'a répété les idées de son
devancier.

En dépit des apparences, et quelque paradoxal que cela puisse sembler,
c'est donc au moment où il lui a emprunté son titre qu'il a le moins
imité Montaigne, et c'est dans sa dernière édition qu'il est le plus
voisin de lui. Il a trouvé un stimulant dans les _Essais_ français,
mais jusqu'à la fin son livre est resté tout à fait original: la
philosophie dont il l'a empli, dans ses grandes lignes, est bien
l'expression de son expérience personnelle, et la forme dernière qu'il
a donnée à l'essai, quoique Montaigne paraisse y avoir apporté sa
contribution, lui appartient en propre.

Si cette étude nous a un peu déçus en ne donnant pas à Montaigne la
part que nous étions en droit d'espérer, du moins nous a-t-elle fourni
l'occasion de jeter une lumière nouvelle sur l'origine et l'évolution
des _Essais_ de Bacon. Elle nous laisse aussi cette impression très
forte que, s'il n'a pas à proprement parler imité Montaigne, du moins
Bacon a goûté son livre, et qu'il l'a probablement étudié avec une
grande attention. Peut-être dans quelque autre ouvrage sa pensée
devait-elle en tirer plus de profit.

    [12] Rappelons quelques dates qu'il est indispensable d'avoir
    présentes à l'esprit pour suivre cette étude.

    Les _Essais_ de Bacon ont paru en trois fois: l'édition de
    1597 ne compte que dix courts essais; celle de 1612 en porte
    le nombre à 38; celle de 1625 à 57.

    L'_Advancement of learning_ (en anglais), qui est la première
    forme de l'_Instauratio magna_, est de 1605. L'_Instauratio
    magna_ comprend deux parties: le _Novum organum_, en deux
    livres, presque entièrement nouveaux qui parurent en 1620; le
    _De augmentis_ qui reproduit en latin l'_Advancement of
    learning_ en y insérant quelques additions importantes et en
    divisant la matière en neuf livres au lieu de deux; il est de
    1623.

    Nous nous référons pour Bacon, à l'édition de James Spedding,
    Robert Leslie, Ellis, Duglas Denom Heath, de 1858, Londres.
    Pour les _Essais_ on trouvera au tome VI de cette édition les
    textes de 1597, 1612 et 1625, que nous nous proposons
    d'étudier successivement. Les citations sont empruntées à la
    traduction Riaux (Paris 1843), mais nous aurons soin d'y
    introduire la distinction entre les trois éditions
    successives dont le traducteur n'a pas tenu compte. Je ne
    connais aucune traduction française de la première édition;
    la seconde a été traduite par Beaudouin en 1619 (Paris, 1
    vol. in-8º). Réimprimé en 1626 in-12, 1633, 1636, 1637,
    antérieurement à l'apparition de la troisième: la troisième
    se trouve dans toutes les traductions de Bacon.

    [13] Ed. Spedding, tome I, 449.

    [14] Id., VI, 439.

    [15] _Cf._ Livre VI, ch. 3.

    [16] _Cf._ Les essais: of Fortune, of Vain glory.

    [17] Aucun emprunt n'est assez précis pour qu'on puisse
    déterminer quelle édition de Montaigne Bacon avait entre les
    mains lors de la composition de ses premiers essais.
    Toutefois si l'essai _Of discourse_ a quelque relation avec
    l'essai de Montaigne, _De la conversation_, qui est le
    huitième du troisième livre, il en résulte qu'il a connu une
    des dernières éditions parues alors, soit celle de 1588 soit
    celle de 1595, puisque ce sont les seules qui contiennent le
    troisième livre.

    [18] Comparer chez Montaigne les essais III, VIII, _De l'art
    de conférer_; II, XXXVII, _De la ressemblance des enfants aux
    pères_; II, XVII, _De la gloire_.

    [19] Bacon, édit. Spedding, t. VI, p. 531.

    [20] Bacon, édit. Spedding. t. VI, p. 530.

    [21] Sur ce sujet de la conversation, outre cet essai Cf. le
    _De Augmentis_ 1er chap. livre VIII et des _Short notes for
    civil conversation_, ouvrage posthume qu'on estime être de
    Bacon et qu'on trouvera dans l'éd. Spedding, tome VII, page
    105. On se convaincra aisément qu'à propos de ce sujet Bacon
    ne doit pas grand'chose à Montaigne. Il semble qu'il
    s'inspire davantage d'écrivains Italiens spécialement de
    Baldassare Castiglione dans son _Cortegiano_. Les gestes, les
    formes, voilà surtout ce qui paraît attirer son attention.

    [22] Bacon, éd. Spedding, tome VI, p. 529, traduction Riaux,
    tome II, page 314.

    [23] _Les mimes, enseignemens et proverbes de Jan Antoine de
    Baïf_, Paris 1576, in-12, l'éd. de 1597 est augmentée du
    double.

    [24] _Cinquante quatrains, contenant préceptes et
    enseignemens utiles pour la vie de l'homme._ Paris et Lyon
    1574.

    [25] _Piu consigli e avvertimenti, in materia
    di republica et di privata._ Paris Morel 1576, in-4º.

    [26] _Avvertimenti civili di M. Gioc. Franc. Lottini_:
    Firenze 1574, in-4º.

    [27] Sansovino réunit les deux oeuvres précédentes et y joint
    ses propres maximes dans un ouvrage publié à Venise en 1588
    sous le titre de: _Propositioni: overo considerationi di
    stato_...

    [28] Peut-être cependant est-ce avec raison que Fitzgerald a
    été frappé de la ressemblance des deux expressions que voici:
    Bacon: «Proceeding and resolving in all actions is necessary:
    for, as he sayeth well, not to resolve is to resolve»
    (_Colours of good and evil_, IV). Montaigne: «parfois c'est
    bien choisir de ne choisir pas» (III, IX, t. VI. 182). Voir
    miss Norton, _The Spirit of Montaigne_ p. 11 et Bacon, éd.
    Spedding, t. VII, p. 81.

    [29] J'entends l'éd. augmentée de 1612, dont on trouvera la
    reproduction dans l'éd. Spedding, tome VI, page 543.

    [30] On trouvera les sentences dans le _De augmentis_, l. VI,
    ch. III.

    [31] Bacon, _Essais_, éd. 1612, no XXX, éd. Spedding, tome
    VI. p. 576.

    [32] Montaigne, I, XIII, à la fin.

    [33] Bacon, trad. Riaux, tome II, p. 340, éd. Spedding, pour
    le texte de 1612, tome VI, p. 572.

    [34] Montaigne, III, II.

    [35] «Groanes and Convulsions, and a discoloured face, and
    friends' weepings, and Blakes and obsequies, and the like,
    shew death terrible». (Essai II vers le début).

    [36] Montaigne I, XX, t. I, p. 132.

    De même quand Bacon dit: «Il n'est point dans le coeur de
    l'homme de passion si faible qu'elle ne puisse surmonter la
    crainte de la mort», il peut penser aussi bien à la VIe
    épître de Sénèque qu'à cette phrase de Montaigne: «Toute
    opinion est assez forte pour se faire espouser au prix de la
    mort» (I, XIV). Les exemples qu'il allègue à ce sujet peuvent
    être suggérés par l'un des modèles aussi bien que par
    l'autre.

    [37] Tout particulièrement le chap. 20 du premier livre «_Que
    Philosopher c'est apprendre à mourir_» et le XIIe chap. du
    livre III «_De la physionomie_».

    [38] Outre l'essai de Bacon (Essai II) on peut voir dans le
    _De augmentis_, livre VII, chap. II, un passage où les mêmes
    idées sont exprimées.

    [39] «The Stoikes bestowed too much cost upon death, and by
    their great preparations made it appeare more fearefull.
    Better saith he, _qui_ finem vitæ extremum inter munera ponat
    naturæ (Essai III).

    Je ne rapproche ici que l'idée. «Celui» désigne non
    Montaigne, mais Juvénal, dont la phrase est citée en latin
    dans le texte anglais.

    [40] Montaigne III, XII, t. VI, p. 292.

    Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira, _tota
    philosophorum vita commentatio mortis est_, mais il m'est
    advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie...
    Au nombre de plusieurs autres offices que comprend le
    général et le principal chapitre de sçavoir vivre est cet
    article de sçavoir mourir, et des plus legers si nostre
    crainte ne luy donnoit poids.»

    [41] Montaigne, Essais II, VIII.

    [42] Bacon, éd. Spedding _Essay_ VI. t. VI, page 548.

    [43] The illiberality of Parents in allowance towards their
    children is an harmefull error: makes them base, acquaints
    them with shifts, makes them sort with meane companie, and
    makes them surfet more, when they come to plenty.» (Essay
    VI.)

    Comparer chez Montaigne _Essais_ II, VIII, tome III, page 85.

    [44] Montaigne _Essais_ I, LIV, tome II, page 281 sqq.

    [45] Y a-t-il lieu de tenir compte encore du parallèle que
    voici signalé par Dieckow (p. 67)?

    Montaigne: «Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de
    pareille façon, souhaitons que cette esmotion chaleureuse,
    qui est parmy nous, se peust deriver à quelque guerre
    voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour
    cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs,
    maintiennent nostre fiebvre tousjours en force, et apportent
    en fin nostre entière ruine. Et de vray, une guerre
    estrangère est un mal bien plus doux que la civile. Par fois
    aussi ils ont à escient nourry des guerres avec aucuns leurs
    ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de
    peur que l'oysiveté mère de corruption ne leur apportast
    quelque pire inconvenient:

    _Et patimur longæ pacis mala sævior armis Luxuria incumbit._

    (II, XXIII).

    Bacon: «A civil war indeed is like the heat of a fever, but a
    foreign war is like the heat of exercice, and serveth to keep
    the body in health, for in a slothful peace both courages wil
    effeminate and manners corrupt.» (_Greatness of kingdoms_,
    éd. Spedding, t. VI, p. 586.)

    [46] Montaigne II, VIII, t. III, p. 88.

    [47] «Yet hee was reputed one of the wise men, that made
    answere to the question: when a man should marrie.--A young
    man not yet, an elder man not at all.» Ed. Spedding, tome VI,
    p. 579.

    [48] Cf. par exemple cette image d'Aristote:

    «Neither is the ancient ruse amisse, to bend nature as a
    wand, to a contrary extreame, whereby to set it right.»
    (Essai XXVI, Montaigne III, X au début).

    Une citation de Martial: «_Principis est virtus maxima nosse
    suos._» (Bacon éd. Spedding, t. VI. p. 555, Montaigne III. 8,
    t. VI, p. 99).

    [49] Bacon. Essai. XXIX, éd. Spedding, t. VI, page 544.

    [50] Bacon. Essai II. éd. Spedding, t. VI, page 379.

    [51] Bacon, Essai XXXVI, éd. Spedding, t. VI, p. 582.

    [52] _De augmentis_, livre VIII, chap. 2.

    [53] Montaigne, Essai II, XVIII, t. IV, p. 246.

    [54] Montaigne, Essai III, IX.

    [55] Bacon, Essai X, éd. Spedding, t. VI, p. 397.

    [56] Montaigne, Essai I, XXVIII.--Bacon, Essai XXVII, éd.
    Spedding, VI. p. 438.

    [57] Bacon, Essai III, _of Unity in Religion_; Montaigne II,
    XII, t. IV. p. 30.

    [58] Cf. Bacon, Essai VII, éd. Spedding, t. VI, p. 391.
    Montaigne I, XXVI, t. II, p. 26.

    [59] «Men mark when they (predictions) hit, and never mark
    when they miss, as they do generally also of dreams.» (Essai
    XXXV.)

    [60] Montaigne I, XI, _t._ I, p. 54.

    [61] Bacon, Essai XV.

    [62] Montaigne I, XXII, t. I, p. 149. Il est clair qu'il
    serait facile de multiplier les rapprochements de cette
    sorte: bon nombre d'idées morales sont communes aux deux
    auteurs. Je n'ai retenu que les plus significatives, celles
    qui ont quelque chance d'avoir été suggérées à Bacon par
    Montaigne. On trouvera d'autres rapprochements, qui me
    paraissent superflus, dans les ouvrages ci-dessus mentionnés,
    de Reynolds, de Dieckow et de miss Grace Norton.

    [63] Ce sont le mépris des gymnosophistes indiens pour la
    douleur, les contestations qui dans certains pays s'élèvent
    entre les veuves à qui aura l'honneur d'être brûlée avec le
    corps du mari défunt, l'endurance des jeunes garçons de
    Sparte, qui se laissent fouetter devant l'autel de Diane sans
    pousser un cri. Cf. Bacon, Essai XXXIX _Of Custom and
    education_; Montaigne I, XIV et II, XXXII. Il faut ajouter
    toutefois que Cicéron avait réuni ces exemples dans ses
    _Tusculanes_ V, 26.

    [64] Bacon, Essai XXXVIII.--Montaigne I, XXVI, t. II, p. 34.

    L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note
    néanmoins c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle
    qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont
    use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si
    vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne
    se peut _plier_» au langage des nations voisines, et Bacon:
    «We see, in languages, the tongue is more _pliant_ to
    expressions and sounds... »

    [65] Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433.

    [66] A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci,
    Bacon considère la question tout à fait au même point de vue
    que Montaigne dans son essai _De la vanité_: «Il est vrai que
    ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude
    peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus
    convenable, et que les choses qui ont longtemps marché
    ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les
    unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne
    s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles
    qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un
    peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.»
    (Essai XXIV, fin). Voir aussi _Novum organum_, livre I,
    aphorisme 90.

    [67] Bacon, Essai I.

    «Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the
    reason, why the word of the lie should be such a disgrace and
    such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to
    say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave
    towards God and a coward towards men. (Essai I.)

    [68] Bacon, Essai XVIII.

    [69] «Travel, in the younger sort, is a part of education; in
    the elder, a part of experience.» (Essai XVIII.)

    [70] Montaigne, Essais I, XXVI, t. II, p. 33.

    [71] Montaigne, Essais III, IX, toute la première moitié du
    chapitre.

    [72] Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont
    assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne
    suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI,
    Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en
    français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et
    son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la
    gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient
    ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon
    cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain
    glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que
    «l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III,
    V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion
    lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct.
    Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible
    d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que
    l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au
    XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une
    allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son
    _Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début;
    Bacon, Essai LVII.

    [73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en
    1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés
    antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par
    Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même
    Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio.
    Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur
    leurs emprunts à Montaigne.



CHAPITRE III

INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE

_De dignitate et augmentis scientiarum_


L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place
considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son
recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan
gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au
moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne,
quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus
grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que
celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des
maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les
prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur
qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la
science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son
action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer
comment elle s'est exercée.

Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement
scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne
s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la
science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut
distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en
l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un
panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la
matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_
paru en 1605.

Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard
remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science,
détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les
résultats qu'il doit espérer de ses efforts.

Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit
suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.

Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science,
détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut
rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux
premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74].
La dernière porte le titre de _Novum organum_.


I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_

Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques
réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait
pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre
contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque
séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui
voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme
dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre
ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à
multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant
plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique
les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes
des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et
de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de
laborieuses recherches.

Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et
la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de
Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la
rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu
composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels
pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la
phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne.
Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que
dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il
n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons
entendre une véritable déclamation d'école.

Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les
théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre
les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être
inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre
les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur
condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un
souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles
ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille
autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs
travaux.

C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au
panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il
prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur
réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si
vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et
utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la
preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un
instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer
qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de
l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys
l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans
la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La
mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa
déchéance d'être condamné à des besognes actives.

Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes
n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant
d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations
devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas
tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?

Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres
traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands
politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les
vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis.
Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été
justifiée par ses enfants».

Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la
méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une
tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux
représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le
caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas
Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la
phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent
ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis
bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion
dont ses devanciers ont usé.

Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et
des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la
résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie
l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans
le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment
n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques
enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent
pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au
christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les
livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui
s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise,
qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale
et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on
voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à
leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux
principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de
la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une
grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_,
examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la
fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le
savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en
conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures,
et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les
connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa
thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles,
d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.

Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans
le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la
science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en
France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle
affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la
grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait
convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour
contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une
grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de
vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma
togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux
partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce
thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le
retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas
encore épuisé.

On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la
«bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres
questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer
ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de
tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de
l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité.
Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité
inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent
presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en
est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de
Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le
tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été
l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les
leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est
précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque
part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que
par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels
argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur
ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions,
il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des
observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation
de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache
étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.

Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il
s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il
n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras
d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai
que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons
plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait
voulu lui répondre.

Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce
premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à
des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve
sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est
bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui
contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit
Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne
semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes
chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide
rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne
disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort:
«Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image
était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que
Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres
rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des
souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est
dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne
n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop
vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].

A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont
développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute
sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met
en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le
pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les
reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs
encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses
idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie
plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de
leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le
supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre
elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne
l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants
par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de
dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82].
Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots
étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des
questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur
ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à
l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le
sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux
savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords
dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent
également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par
Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux
gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois
incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur
idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais
savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe,
n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet
de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas
civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce
n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on
regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science
n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous
l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science
écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science
y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord
conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].

En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres
opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des
deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous
ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces
similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je
ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au
point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à
nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent
à l'esprit.

S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son
apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de
penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides,
dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un
pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec
lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter
à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui
a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des
amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des
exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui
tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient
pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître
la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat
autant qu'une profession de foi sincère.


II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_

Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie
des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant
qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas
inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle
fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a
besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien
défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à
l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la
conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons
constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de
son objet.

Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements
assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu,
et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien
importante envers son devancier.

C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre
l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de
l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse
puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de
la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire
que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la
morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel»,
«globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés.
Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune
méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les
conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon
répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si
nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge
est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression
d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il
sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette.
Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.

Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à
railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes
espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante
conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon
et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la
science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne
songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne
d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants
qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers
aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre
du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de
Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance
quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en
une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences
physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie
des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs
creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans
l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère,
lui aussi, fabriquer de l'or.

Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités
s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait
déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui
sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa
complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui
avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des
adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs
sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les
voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence
considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur
la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles
à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires.
C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions
humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales
destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon
trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait.
Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa
notion de la science au domaine des faits politiques[90].

Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque
entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la
lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la
rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée
dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet
esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine
tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans
doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On
pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel
d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en
moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et
polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée:
dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que
son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre
hypothèse aussi peu solide.

Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de
sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale,
qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que
lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son
oeuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience
personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche
à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles
politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de
Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été
analogue, mais moins efficace.

Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs
antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les _Essais_ de
Montaigne et dans le _De augmentis_. Pour quatre de ces rencontres, la
version de Bacon diffère de celle de Montaigne[91]. Dans deux autres
cas, Bacon nous renvoie directement à la source ancienne[92]. Il est
vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il
peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les
déformations lui sont fort habituelles; il serait bien téméraire
néanmoins de prétendre que Montaigne a suggéré ces allégations.
Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source[93], et où
son allégation est conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans
son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des
points du programme tracé dans le _De augmentis_, une douzaine de mots
fameux de l'antiquité sont repris sur lesquels Montaigne avait insisté
déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre
les deux oeuvres. Il serait hasardeux toutefois d'en tirer une
conclusion autre que celle-ci: que Bacon s'intéresse aux mêmes
exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes
objets.

Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont à signaler.
Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII
de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile.
N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il
l'a fait dans les _Essais_ et n'y revient qu'accessoirement ici. Son
objet est de frayer la voie à une science des moeurs. Nous ne sommes
donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes.

L'idéal de la santé du corps, pour Bacon[94], est la santé qui met «en
état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes
espèces de choses.» C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à
son disciple quand il lui donnait comme modèle la «merveilleuse nature
d'Alcibiades» qui savait se «transformer si aisement à façons si
diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité
et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne,
autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie[95].» Montaigne
revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il
a portés sur Alexandre[96], sur César[97], sur Socrate[98], on
constate que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette
souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de la vie qui l'ont
séduit.

Bacon raille la chimère de la sagesse stoïque et les prétentions des
philosophes: «Voyez sur quel ton tout à fait tragique Sénèque nous
dit: «Quoi de plus grand que de voir un être aussi fragile que l'homme
atteindre à la sécurité d'un Dieu![99]» Montaigne a choisi chez
Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître[100],
pour le tourner en dérision[101], mais l'esprit qui l'anime est le
même et, comme Bacon, les rodomontades stoïciennes le divertissent
bien souvent.

Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les
esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la
mort. Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent
être trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de
précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant
remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme
ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin,
d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on
fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien
redoutable[102]. Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait être
notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion
qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon
contre cette méthode contre nature. Son essai _De la physionomie_ est
plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron «tota
philosophorum vita commentatio mortis est», et réplique que la mort
n'est point le «but» mais seulement le «bout de la vie»[103]. Par de
nombreux exemples, il montre que toute cette vaine préparation nous
effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la
mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne,
Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la
reprendra dans ses _Essais_ quelques années plus tard.

D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans
les _Essais_ de 1612, trouvent dans l'_Advancement of learning_ leur
première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le
fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre VI, ce
que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation.

Bacon[104] et Montaigne[105] s'accordent à déclarer que, pour bien
connaître les moeurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui
vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux
voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour
la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs[106]. Quand on
entend Bacon proclamer «Epitomes are the moths and corruptions of
learning»[107], le mot de Montaigne revient à la mémoire: «Tout abrégé
sur un bon livre est un sot abrégé[108].» Ces derniers rapprochements
toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de
constater que, de même que Montaigne[109], Bacon donne l'assassin de
Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur[110].
Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une
réminiscence. Bacon: «So as Diogenes' opinion is to be accepted, who
commended not them which abstained, but them which sustained and
could refrain their mind in praecipitio, and could give unto the mind
(as is used in horsemanship) the shortest stop or turn[111].»
Montaigne: «C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper
despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se
cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net[112].»

Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition
anglaise de 1605. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment
où Bacon complète son oeuvre et la traduit en latin, le personnage de
Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais
l'homme qui s'est décrit dans ses _Essais_: «Ceux qui, nous dit-il,
ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de
l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent
pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était
son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons
administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre
fortune, ils ne feront que boiter[113].» L'idée ici exprimée ne répond
que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans
le chapitre intitulé «_De l'utile et de l'honneste_»[114]. Ma
conviction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que
Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet
de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans
l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une
invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bacon?
On fait une allusion précise à un texte qu'on vient de lire, ne
l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un
ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les
souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère
de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son
livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le
même passage, Bacon développe des recommandations qui sont
particulièrement chères à Montaigne[115], celle-ci, par exemple, qu'il
faut éviter de se mêler inconsidérément de trop de choses; cette autre
surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se
connaître soi-même. «L'oracle qui nous dit: «Connais-toi toi-même»,
n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte
qui tient le premier rang en politique.» On sait quelle large place
lui a été faite dans les _Essais_.

Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons
faites en étudiant les _Essais_ de Bacon, on sera porté à croire que
Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a
fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus
précis: avant Bacon, Montaigne avait indiqué les sources de la science
morale; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens
étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée[116].
Au chapitre _De l'institution des enfans_, il a montré quel profit
pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et
particulièrement des biographies de Plutarque. «Les historiens, dit-il
encore, sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez; et quant
l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus
vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses
conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de
son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent
les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux
événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors,
ceux-là me sont plus propres: voylà pourquoy en toutes sortes, c'est
mon homme que Plutarque[117].» Bacon n'avait qu'à recueillir des
indications aussi nettes. «S'il faut dire ce que nous pensons sur ce
point, écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, les
véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les
poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et
d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer
les passions, puis les modérer et les assoupir; comment aussi on peut
les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent au
dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait
pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se
trahissent; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres
choses de cette espèce[118].» Bacon revient à diverses reprises sur
cette idée, et il ne méconnaît pas non plus la valeur du genre
biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à
construire la science des affaires. «Comme c'est l'histoire des temps
qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la
politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les
meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute
la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant
grandes que légères[119].»

Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de
ces sources est très différent de celui que Bacon en voulait faire. Ce
que Bacon demande, c'est une enquête méthodique qui aboutisse à une
véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des
papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux types de
caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision,
on entreprendra l'étude des affections, des passions, on en
déterminera les causes, on en mesurera les effets, on en dressera un
inventaire raisonné et pratique. Enfin, et c'est une troisième
enquête à faire chez les historiens et les poètes, il faudra examiner
toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les âmes; la
coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il
faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent,
l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale
sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous
n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament,
quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les
remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts
qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le
précisant, le déterminisme de Bacon; peut-être il n'a pas l'illusion
que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse; néanmoins
dans l'ensemble telle est bien sa pensée.

On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de
Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces
forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple,
l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon
pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la
plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la
méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer
toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude
à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le
mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens
différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune
autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré
hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait
un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre
peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules
universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur
les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à
mieux connaître les autres.

Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les
sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois
cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq
précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau
à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles
telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime
ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le
style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand
Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des
histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez
Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière
d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi
étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses,
la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour
traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations,
et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur
l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits
particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous
nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le
plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode
beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la
dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la
dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici
simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on
expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente
ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles
peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la
suppléer[120]... »

Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il
subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct,
par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible
comme Machiavel dans ses _Discours_ sur Tite-Live. Il semble bien qu'à
l'origine, dans ses premiers _Essais_, il avait adopté le même cadre.
Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison
humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si
les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses
remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine
nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents
types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir
sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités.

Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle
qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon
lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces
questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous
prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que
Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à
voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement.
La lecture d'une oeuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où
l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise
avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était
quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de
matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su
à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources
où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne,
l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette
conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré
qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux
études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.


    [74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous
    l'avons fait pour les _Essais_, les deux rédactions
    successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605
    (_Advancement of learning_) et la rédaction latine de 1623
    (_De Augmentis scientiarum_). Je renverrai uniformément à
    cette dernière.

    [75] Dans son _Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis
    disciplinæ christianæ._

    [76] Voir mon ouvrage sur les _Sources et l'Evolution des
    Essais de Montaigne_, t. II, p. 212.

    [77] Certainly, if a man meditate much upon the universal
    frame of nature, the earth with men upon it... will not seem
    much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn,
    and some carry their young, and some go empty, and all to and
    from a little heap of dust (_Advancement of learning_, I,
    VIII, 1).

    [78] II, XII, t. III, p. 234.

    [79] _Dialogues_ XLVI, 19.

    [80] Par exemple, le mot d'un ancien sur le nombre de
    serviteurs que «nourrit» Homère, mot qui est différemment
    rapporté chez Bacon, I, VIII, 4, et chez Montaigne, II,
    XXXVI.

    [81] Telle est cette idée à diverses reprises exprimée par
    Cicéron que Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la
    terre: Bacon I, V, II; Montaigne III, XII, t. VI, p. 171.
    Voici encore deux traits pris à Plutarque: le mot d'un
    musicien à Philippe: Bacon I, VII, 6; Montaigne I, XL; le mot
    de Solon sur les lois qu'il a données aux Athéniens: Bacon I,
    III, 5; Montaigne III, IX, t. VI, p. 138. Peut-être y a-t-il
    plus de compte à faire de ce dernier rapprochement qui porte
    sur un trait moins vulgarisé, semble-t-il, et aussi de cette
    idée, pourtant inspirée par Cicéron et par Platon, que
    l'étonnement est le germe du savoir: Bacon I, III, 3;
    Montaigne III, XI, t. VI. p. 259. Le nombre de ces
    rapprochements est peut-être aussi à prendre en
    considération. Pourtant ces indications restent vagues.

    [82] Voir en particulier, dans I, V, de longs développements
    sur ce sujet.

    [83] Voir surtout l'essai _Du pédantisme_.

    [84] I, XXXIX, p. 182: «Cettuy-cy, tout pituiteux, chassieux
    et crasseux... »

    [85] III, XIII au début.

    [86] Début de I, 25 et III, 1.

    [87] I, XXIV, t. II, p. 12.

    [88] «A farther proceeding therein (in philosophy) doth bring
    the mind back again to religion.» (_Of the advancement of
    learning_, liv. I; éd. Spedding, p. 267.) (Voir ci-dessus p.
    35.)

    [89] Cf. _Novum organum_, livre II, aphorisme 5.

    [90] Pour la science du gouvernement dont il indique
    seulement la matière dans son _De augmentis_, qu'on lise dans
    les _Essais_ les chapitres qu'il lui a consacrés; on verra
    combien d'idées sont inspirées de Machiavel; et ici même
    qu'on parcoure les deux parties qu'il distingue dans la
    «science des affaires», à la fois ce qui concerne «l'art des
    occasions éparses», et «l'art de se pousser dans le monde»,
    on sentira nettement que son maître n'est ni l'idéaliste
    Thomas Morus, ni l'auteur des _Six livres de la République_,
    Jean Bodin, mais le politique réaliste de Florence.

    [91] L'aventure de Thalès qui, regardant les étoiles, tombe
    dans un puits: Bacon, II, 2; Montaigne, II, XII, t. IV, p.
    47; le mot de Pythagore sur les jeux Olympiques: Bacon, VII,
    1; Montaigne, I, XXVI, t. II, p. 42; le mot de Bias sur
    l'amitié, que Montaigne, d'après Aulu-Gelle attribue à
    Chilon: Bacon, VIII, 2; Montaigne, I, XXVIII, t. II, p. 94;
    le mot de Statilius à l'occasion du meurtre de César: Bacon
    VII, 2; Montaigne, I. L, t. II, p. 271.

    [92] L'image empruntée à Sénèque sur les joueurs de
    passe-passe: Bacon, V, 2; Montaigne, III, VIII, t. VI, p. 90;
    un mot sur l'éloquence pris à la LII épître de Senèque:
    Bacon, VII, 1; Montaigne, I, XL, t. II, p. 198.

    [93] Faits allégués de part et d'autre pour prouver que les
    animaux nous ont enseigné divers arts: Bacon V, 1; Montaigne,
    II, XII, t. III, p. 211; exemples de raison raisonnante chez
    les animaux: Bacon, _ibid._; Montaigne, II, XII, t. III, p.
    218 pour les corbeaux de Barbarie, p. 231 pour les fourmis
    qui rongent les extrémités du grain de blé afin de l'empêcher
    de germer; opinion de Platon qui met la raison au cerveau,
    l'ire au coeur, la cupidité au foie: Bacon, IV, 1, à la fin;
    Montaigne, II, XII, t. IV, p. 62; allusion au rémora: Bacon,
    III, 4; Montaigne, II, XII, t. III, p. 223. Ajouter encore le
    mot de César qui préfère être le premier dans un village à
    être le second dans Rome: Bacon, VIII, 2; Montaigne n'y fait
    qu'une allusion, III, VII, t. VI, p. 74. La citation du
    _Trinummus_ de Plaute (II. 84), que Bacon reproduit en la
    modifiant «Nam pol' sapiens fingit fortunam sibi» peut avoir
    été suggérée par Montaigne, I, XLII, t. II, p. 208, ou encore
    par Juste Lipse, _Politiques_, I, VII.

    [94] VII, 1, fin, trad. Riaux, p. 335.

    [95] I, XXVI, t. II, p. 57.

    [96] III, XIII, t. VII, p. 78.

    [97] _Ibid._

    [98] III, XIII, t. VII, p. 81.

    [99] VII, 1, trad. Riaux, p. 330.

    [100] _Epîtres à Lucilius_, LIII.

    [101] II, XII, t. III, p. 261.

    [102] VII, 2, trad. Riaux, p. 339.

    [103] III, XII, t. VI. p. 292.

    [104] VIII, 2, trad. Riaux, p. 393.

    [105] III, II.

    [106] Bacon, VI. 4, à la fin; Montaigne, I, XXVI, à la fin.

    [107] III, 6.

    [108] III, VIII, t. VI, p. 112.

    [109] _Essais_, II, XXIX.

    [110] IV, 1.

    [111] VII, 1, à la fin.

    [112] I, IX, t. I. p. 41.

    [113] VIII, 2. trad. Riaux, p. 398.

    [114] _Essais_, III, 1, auquel Spedding renvoie dans une note
    de son édition.

    [115] Notons toutefois que ces développements sont de 1605,
    tandis que la phrase sur Montaigne a été ajoutée en 1623.

    [116] II, X et I, 26, t. II. p. 21.

    [117] II, X, t. III, p. 135.

    [118] VII, 3, trad. Riaux, p. 350.

    [119] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.

    [120] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.



CHAPITRE IV

LA MÉTHODE DE LA SCIENCE. MONTAIGNE ET LE _Novum organum_


Jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de
peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées
de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il
ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'_Essais_
pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni
fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et
cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions
très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par
Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement.
C'est dans la composition du _Novum organum_, si je ne me trompe, que
les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer
toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne
touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable,
aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les
deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer
les raisons qui me rendent cette opinion très probable.

Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment
se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas
une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder,
critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait
pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous
l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes
commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver
l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite
seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de
connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des
faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer
toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher
les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur
intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à
contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir.
Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du
_Novum organum_. A première vue on aperçoit combien elle est conforme
à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne.

L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par
Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode.
Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir.
Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément;
il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet
de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous
dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle
qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin.
Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non
des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là
est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du _Novum
organum_; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le
principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout
prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne.
Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si
fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation,
c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions
pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des
faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours;
autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la
politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en
tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un
instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable
à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil
déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte,
boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses;
nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce
qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire
de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de
Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de
passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison,
où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les _Essais_
son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à
ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain
avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les
_Essais_ de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de
Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait
fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a
préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des _Essais_ a
fortifié le point de vue de l'auteur du _Novum organum._

Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins
paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont
offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans
le _Novum organum_ les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne
serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un
écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses
oeuvres et les oeuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse?
Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car
souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études.
Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des
ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées.
Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles
demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation
des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême
circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le _Novum
organum_ on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.

Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se
placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les
défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans
plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son
jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et
en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de
Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la
diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.

De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer
sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science
des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la
nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes
dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la
morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne,
rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les
histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi
c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur
application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit.
Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent
notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre
idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et
d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste,
c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon
fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais
ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les
plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de
s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce
sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous
devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait
négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres
philosophes ne considèrent que les ensembles.

Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les
idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son
cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne
conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon
les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à
retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui
marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la
dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois
chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les
magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts
naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui
lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout
entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que
notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique.
Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut
reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont
été plus ou moins distinctement aperçues.

Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées
à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive
qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce
qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela
n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été
auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que
Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui
à donner corps à sa doctrine.

Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des
hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de
la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni
les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les
fantômes de race l'ont occupé plus que les autres.

«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même
de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de
famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le
sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au
contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit,
ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers.
L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les
rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle
des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images
qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à
Montaigne. C'est une des idées directrices de l'_Apologie de Raimond
Sebonde_, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté
le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la
dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend
à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu
de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous
projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous
réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les
perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les
pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce
qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle
qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions
la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous
l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos
plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même
anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique,
vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous
faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable
que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres
choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre
et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe
nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est
impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.[129]»

Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de
l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup
plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre
connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent
fort difficilement sur les choses.

Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice
capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement,
dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre
lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants.
Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que
nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés:
celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant
de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là
néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.

Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos
idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit
extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que
ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire
à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte.
«L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui
plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en
elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de
prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges
de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau
se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou
il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en
débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant
jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est
faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.»

Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que
pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir
présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y
trouverez la même explication dans des termes analogues; un même
exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui,
comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand
nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au
naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux
qui, en dépit de leurs prières et de leurs voeux, ont été engloutis
par les tempêtes.[133]

En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles
habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas,
et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au
lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est
communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et
son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide
qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui
mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce
que peut sa raison qui est un util souple, contournable et
accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en
fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de
choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]»

Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience
n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que
la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que
vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre
croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la
derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut
abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]»

Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à
nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et
comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que
ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre
intitulé: _Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances
divines_[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que
la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y
voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il
manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous.
Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est
arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et
Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des
latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous.
Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de
même. Gardez-vous des idées _a priori_, et surtout quand vous voulez
les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les
infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en
pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des
exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre
conscience de sa méthode.

Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a
l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les
éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne
peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on
nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement
attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer
quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial
qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre _Des
coches_[138] et au chapitre _Des boîteux_[139], il s'est amusé à
montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés
se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes
d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un
fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même
de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre
explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres
mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut
ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le
vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.»

  «_Dare corpus idonea fumo_... »[140]

Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à
forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet
esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages,
fût-ce à vide.

Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore
signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent
et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne
insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son
esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien
différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le
possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant:
notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à
entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les
questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre
mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout
tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne
se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa
coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la
principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à
découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne
foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait
Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou
evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party
soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à
la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers
l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que
je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La
figure de Montaigne, partout présente dans son oeuvre, était une
invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.

Il en signale même expressément une des formes que nous venons de
retrouver chez Bacon. «L'oeil de l'entendement... disait Bacon,
rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de
peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.»
Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui
aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de
l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique,
c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours,
et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par
soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une
occupation méprisable.

«Que ferons-nous à ce peuple qui ne fait recepte que de tesmoignages
imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité
si elle n'est d'aage competant..... Mais moy... j'allegue aussi
volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay
veu que ce qu'ils ont escrit. Je dis souvent que c'est pure sottise
qui nous fait courir après les exemples estrangers et scholastiques:
leur fertilité est pareille, à cette heure, à celle du temps d'Homere
et de Platon. Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus d'honneur de
l'allegation que la verité du discours? comme s'il estoit plus
d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves que
de ce qui se voit en nostre village; ou bien, certes, que nous n'avons
pas l'esprit d'esplucher et faire valoir ce qui se passe devant nous,
et le juger assez vifvement pour le tirer en exemple: ....des plus
ordinaires choses et plus communes et cogneuës, si nous sçavions
trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de
nature et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des
actions humaines.»[146]

C'est dire pour l'expérience morale ce que Bacon dira de l'expérience
scientifique en général. L'originalité principale des _Essais_ de
Montaigne parmi les productions morales de son temps consiste
peut-être surtout en ce que, aux faits rapportés dans les livres et
aux idées reçues il a joint les faits de son expérience quotidienne et
ses idées personnelles grâce à la large place qu'il a réservée à la
peinture du moi.

Deux fantômes de race sont encore signalés par Bacon: l'un tient à la
conformation de nos sens[147], l'autre à la conformation de notre
esprit[148]. Nos sens nous trompent: ils altèrent les images des
choses; ils manquent d'acuité et nous renseignent incomplètement sur
les phénomènes qui sont de leur domaine; enfin il est, dans la nature,
des ordres de phénomènes dont ils n'ont aucune perception. Ces idées
avaient été exprimées par les Sceptiques et par les Académiciens de
l'antiquité, par aucun toutefois plus nettement que par Sextus
Empiricus. Bacon avait lu Sextus assurément, mais Montaigne avait
résumé avec vigueur les idées principales de Sextus sur ce point;
chaque fois que Bacon relisait l'_Apologie de Sebonde_ il les
retrouvait là claires et succinctes.

Quant à notre esprit, sa tendance naturelle c'est de faire des
abstractions, c'est de créer à l'occasion des réalités concrètes des
formes artificielles dans lesquelles il les arrête et les fige.
Montaigne, il est vrai, n'a pas aussi nettement dénoncé ce vice, mais
il est impliqué parfois dans sa critique.

Voyez la belle page empruntée au Plutarque d'Amyot qui sert de
conclusion à l'_Apologie_: c'est ce contraste qu'elle met en évidence
entre ce besoin natif de l'esprit d'arrêter la réalité et le monde des
phénomènes qui est dans un écoulement perpétuel.

«Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine
nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne
baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre et une incertaine et
debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir
prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner
l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule
par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.
Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un changement en
autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve
deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanent, par ce
que tout ou vient en estre et n'est pas encore du tout, ou commence à
mourir avant qu'il soit nay.»[149].

L'une des causes de ce qu'on a appelé le scepticisme de Montaigne,
c'est précisément le sentiment qu'il a eu de cette antinomie entre la
nature du monde psychologique et la nature du monde réel, sentiment
qui s'exprime avec tant de force dans cette fin de l'_Apologie de
Sebonde_.

Les _fantômes_ de race sont les plus universels puisque par définition
ils tiennent à la nature même de l'esprit humain; les fantômes de
l'antre, au contraire, dépendent des circonstances particulières à la
vie de chacun de nous ou du milieu social dans lequel nous sommes
plongés. Bien souvent ce ne seront pas les mêmes dont auront à se
défier l'homme de science que Bacon prépare, et le sage que forme
Montaigne. Tous les deux s'en sont occupés chacun à sa manière.
Montaigne les a attaqués fréquemment. Il se défend, par exemple, de
participer à «cette erreur commune de juger d'autruy selon luy et de
rapporter la condition des autres hommes à la sienne.»[150]

Tous les vices de l'esprit que Bacon désigne sous ce nom de «fantôme
de l'antre» reviennent, en somme, à des habitudes que des dispositions
naturelles et des circonstances fortuites nous font contracter. Or
sans cesse Montaigne s'élève contre l'habitude, contre la coutume qui
rétrécissent l'esprit et aveuglent l'oeil de la raison. «Ou que je
vueille donner, nous dit-il, il me faut forcer quelque barriere de la
coustume, tant ell' a soigneusement bridé toutes nos avenues.»[151].
Bacon a relevé les principaux dangers des habitudes individuelles chez
le savant: elles risquent de lui faire porter dans toutes ses études
le tour d'esprit de sa spécialité[152], de l'attacher à telles
autorités plutôt qu'à telles autres[153]. Et Montaigne de même analyse
les dangers que ses goûts et ses habitudes font courir au moraliste.
C'est l'habitude qui fausse toute notre critique des faits moraux et
psychologiques: entendons-nous citer un fait, c'est d'après notre
seule suffisance que nous prétendons décider s'il est possible ou non:
or notre suffisance est strictement limitée par notre expérience.
Tout ce qui sort du cercle de nos habitudes nous paraît incroyable;
tout ce qui y rentre est clair pour nous[154]. Ainsi, au lieu
d'interroger notre raison, nous confondons les limites du possible
avec les limites de notre expérience courante. Dans l'appréciation des
faits moraux, même vice: ce que nous appelons juste n'est pas ce que
la raison nous démontre être juste, c'est ce que la coutume nous
présente comme juste. Les usages des cannibales nous paraissent
barbares non parce qu'ils le sont effectivement, mais parce qu'ils
diffèrent des nôtres[155]. Enfin tout le système d'éducation élaboré
par Montaigne vise précisément à étendre dans tous les sens au moyen
de lectures, de conversations, de fréquentations, de voyages,
l'expérience de l'enfant, afin de ne le laisser assujettir son esprit
à aucune habitude qui le garrotte dans des préjugés individuels ou
sociaux[156].

Les fantômes de la place publique sont ceux qui naissent du langage.
Au lieu d'être moulés sur les choses, de les revêtir exactement, les
mots correspondent à des notions grossières, imprécises, mal élaborées
par le vulgaire. Il s'en suit que toute phrase prête au doute, et que
les hommes se comprennent difficilement. De là naissent une masse de
disputes oiseuses entre les savants: ils veulent discuter des choses,
mais l'ambiguité des mots les empêche de s'entendre, il leur faut
s'arrêter à l'écorce. Le seul remède est de donner des définitions
exactes. Encore, ajoute Bacon, ce remède est-il très insuffisant car
les définitions se composent de mots qui à leur tour ont besoin d'être
définis, et ainsi de suite...

Or ces trois idées: imprécision du langage, fréquence des disputes
qu'elle entraîne, impuissance où nous sommes de définir exactement,
ont été mises en évidence par Montaigne. «Il n'est aucun sens ny
visage, dit-il, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit
humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En la
parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de
fauceté et de mensonge l'on faict naistre? quelle heresie n'y a trouvé
des fondemens assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se
maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se
veulent jamais departir de cette preuve du tesmoignage de
l'interpretation des mots.»[157].

Et, au chapitre _De l'expérience_[158], revenant sur ce même sujet de
l'obscurité des écrits humains et de l'inépuisable source de
commentaires qu'ils font jaillir, plus explicitement cette fois il
nous dira que cette incertitude vient sans doute en partie de ce
qu'une même idée ne saurait se retrouver deux fois identique à
elle-même dans des cerveaux humains, mais que la raison en est aussi
dans l'«insuffisance de nostre langage». «Nostre contestation est
verbale: je te demande que c'est que Nature, Volupté, Cercle et
Substitution. La question est de parolles et se paye de mesme. Une
pierre, c'est un corps; mais qui presseroi: «Et corps,
qu'est-ce?--Substance.--Et substance, quoi?» ainsi de suitte,
acculeroit en fin le respondant au bout de son calepin. On eschange un
mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu: je sçay mieux que
c'est qu'Homme, que je ne sçay que c'est Animal, ou Mortel, ou
Raisonnable. Pour satisfaire à un doubte ils m'en donnent trois: c'est
la teste de Hydra.»[159].

C'est presque dans les mêmes termes que Bacon dira l'inefficacité de
la définition pour remédier à cet état de choses. Et si Montaigne
n'avait pas analysé avec autant de précision que lui les causes du
mal, il en avait aussi fortement marqué les funestes conséquences: «La
plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos
procez ne naissent que du débat de l'interpretation des loix; et la
plus part des guerres de cette impuissance de n'avoir sceu clairement
exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. Combien de
querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens
de cette syllabe: _Hoc_!»[160]

Restent les fantômes du théâtre. Ce sont les préjugés qu'imposent à
nos esprits les doctrines des diverses sectes de la philosophie
ancienne. Par le prestige de leur autorité elles nous asservissent à
certaines croyances et à certaines méthodes qui entravent notre
liberté d'examen des faits. C'est contre l'assujettissement de
l'esprit à une autorité que Bacon s'élève ici, et surtout à l'autorité
qui a le plus lourdement pesé sur le seizième siècle, celle de la
science antique. Il voudrait prendre une à une les doctrines des
philosophes anciens et les réfuter afin de leur oter leur prestige, et
rendre à la raison son indépendance. A défaut de cet examen critique
qui l'entraînerait trop loin, il range ces philosophies en trois
catégories selon les méthodes de pensée dont elles procèdent et il
analyse les vices fondamentaux de chacune d'elles.

Nous n'avons rien de si méthodique chez Montaigne. Il n'avait pas
d'ailleurs une connaissance suffisante des systèmes anciens pour les
critiquer avec cette pénétration. Aussi les suggestions qu'il a pu
fournir à Bacon sont sur ce point moins nombreuses que sur les
précédents. Mais l'attitude critique est la même de part et d'autre.
Il a beau nous dire qu'il plie volontiers sa fantaisie aux
imaginations de ces grandes âmes du temps passé et nous répéter sous
bien des formes l'admiration qu'elles lui inspirent, il n'est plus de
la génération qui se jetait sans discernement à la dépouille de
l'antiquité; Il est déjà de ceux qui n'acceptent aucune opinion sans
la «contreroller», sans la faire passer «par l'estamine» de leur
jugement[161]; il demande à l'antiquité non de lui fournir des idées
étrangères, mais «de lui mettre en main ses propres idées» déjà
formées, «de lui en donner la jouissance». Il serait aisé de relever
dans son oeuvre un bon nombre de formules où cette indépendance
s'affirme.

S'il n'a pas méthodiquement critiqué les différentes doctrines
philosophiques, il s'est très nettement attaqué au plus autorisé des
philosophes, à Aristote, et sa critique nous la retrouvons presque
identique chez Bacon:

«Le dieu de la science scolastique, c'est Aristote, c'est religion de
debatre de ses ordonnances, comme celles de Lycurgus à Sparte. Sa
doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à l'avanture autant
faulse que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant
volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus ou le
plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou
l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les
nombres et symmetrie de Pythagoras, ...ou tout autre opinion, de
cette confusion infinie d'advis et de sentences que produit cette
belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance en tout ce de
quoy elle se mesle, comme je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce
subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il
bastit de trois pieces, matière, forme et privation. Et qu'est-il plus
vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des
choses? La privation, c'est une négative; de quelle humeur en a il peu
faire la cause et l'origine des choses qui sont»[162].

Bacon, lui aussi, énumère les principes physiques de plusieurs
philosophes, et il conclut: «Or, dans toutes ces opinions-là, on voit
une certaine teinte de physique, on y reconnaît quelque peu de la
nature et de l'expérience, cela sent le corps et la matière; au lieu
que la physique d'Aristote n'est qu'un fracas de termes de
dialectique; et cette dialectique il l'a remaniée dans sa métaphysique
sous un nom plus imposant... »[163]

Mais la physique n'est pas le domaine ordinaire de la pensée de
Montaigne. Si nous le cherchons chez lui, en morale, nous
constaterons, je crois, que, d'abord séduit par la prestigieuse
élévation du stoïcisme qui flatte son imagination, Montaigne se dégage
peu à peu de cette autorité: il prend possession de son moi, et c'est
en opposition avec cette arrogance stoïcienne un moment partagée qu'il
affirme sa doctrine à lui, très personnelle. Sans doute, Bacon n'a pas
recherché l'histoire de la pensée de Montaigne, il n'a pas pu démêler
cette ascension progressive vers la liberté; mais il en a connu les
effets, et cela suffit: il a pu voir qu'au chapitre _De la
vanité_[164], si Montaigne développe si complaisamment son goût pour
les voyages, c'est afin de critiquer la prétention qu'ont les
stoïciens de bannir toute frivolité de notre vie; au chapitre _De la
physionomie_[165], s'il nous montre avec tant de vivacité le courage
des paysans en face de la mort, c'est pour critiquer tous les efforts
infructueux que font ces mêmes stoïciens à nous y préparer. Entraîné
par leur autorité, il a partagé leurs erreurs; il en est d'autant plus
ardent à les combattre.

Enfin, à l'ombre de sa critique contre l'autorité des anciens, Bacon
en glisse une autre contre l'autorité de l'Ecriture Sainte en matière
scientifique. Ce n'est pas chez lui marque d'incrédulité, c'est besoin
d'un esprit scientifique déjà singulièrement vigoureux de puiser ses
connaissances à la seule source des faits. Il prétend séparer
totalement le domaine de la science du domaine de la foi. Or, chez
Montaigne, il avait rencontré très nette cette même tendance.
Montaigne l'avait portée dans la science morale, entreprise plus
hardie que s'il se fût agi de science physique.

«J'ay veu aussi, de mon temps, faire plainte d'aucun escris, de ce
qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de
theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque
raison: Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme
royne et dominatrice; qu'elle doibt estre principale partout, poinct
suffragante et subsidiaire... Que les raisons divines se considerent
plus venerablement et reveramment seules et en leur stile qu'appariées
aux discours humains; Qu'il se voit plus souvent cette faute que les
theologiens escrivent trop humainement, que cette autre que les
humanistes escrivent trop peu theologalement: la philosophie, dict
sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole sainte, comme une
servant inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant, de
l'entrée, le sacraire des saints thresors de la doctrine céleste... »
[166]. Bacon n'est pas moins respectueux dans les formes qu'il
prend pour reléguer chez elles les Ecritures: prétendre établi la
physique sur le premier livre de la _Genèse_: «C'est, dit-il, s'il est
permis d'employer le langage des Saintes Ecritures, chercher les
choses mortes parmi les vivantes.»[167].

Et maintenant, que signifient ces nombreux rapprochements que nous
venons d'établir? Il importe d'en limiter le sens, afin qu'«on ne leur
fasse pas dire ce qu'ils ne disent pas.» Bacon n'a certes pas pris de
toutes pièces, chez Montaigne, sa critique de l'esprit humain, à la
manière où, par exemple, Montaigne a cueilli chez Plutarque une large
part de ses idées morales: rien de pareil. Jamais, en somme,
l'expression de Bacon ne manifeste un souvenir direct de Montaigne. Ce
que nous montre ce parallèle, c'est que la plupart des idées que nous
trouvons dans la _Critique des fantômes_ étaient déjà éparses dans les
_Essais_ de Montaigne, qu'aucun écrivain, peut-être, ne les présentait
à Bacon aussi bien réunies et aussi fortement mises en oeuvre. Or,
comme nous savons d'ailleurs (tout l'ensemble de cette étude nous l'a
démontré) que Bacon pratiquait Montaigne, qu'il le lisait déjà au
moment où il publiait sa première oeuvre, et qu'il est revenu à lui à
diverses époques de sa vie, n'est-il pas naturel de penser que
Montaigne l'a singulièrement aidé à mûrir, à dégager ces idées qu'il
expose tout à la fin de sa carrière? La pensée de Montaigne est tout
imprégnée de cette crainte des fantômes. Son exemple était peut-être
plus instructif que ses préceptes. Il signale souvent les écueils,
mais plus souvent encore on le voit gouverner de manière à les éviter.
Le commerce d'un philosophe aussi scrupuleux était éminemment propre à
inspirer de la prudence au hardi penseur qui se promettait tant de la
science, et à lui faire écrire la première partie de son _Novum
organum_. A propos d'un sujet voisin, nous allons saisir peut-être
d'une manière plus précise cette influence.

Outre cette psychologie des fantômes de l'esprit humain, la première
partie du _Novum organum_ contient une série de critiques sur la
méthode employée jusqu'alors dans l'enquête scientifique. Ici encore,
la forme très sèche des aphorismes, qui ne comporte ni exemples, ni
commentaires, ne nous laisse rien deviner touchant la provenance de
ces idées.

Si nous n'avions que ces aphorismes, sans doute nous pourrions penser
que Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; il serait
toutefois malaisé de le montrer. Mais Bacon avait exprimé déjà ces
mêmes idées auparavant. Nous les trouvons dans son oeuvre, pour ainsi
dire en formation, avant leur pleine maturité. Par là, nous pouvons
avoir quelques indications sur leur histoire. Le deuxième chapitre du
livre V du _De augmentis_ s'ouvre par un passage dont (la chose est
évidente à première vue) les aphorismes que nous nous proposons
d'étudier sont le dernier épanouissement. Je vais en reproduire les
principaux passages.

Bacon y prétend montrer que la dialectique, seule méthode employée
jusqu'à lui, est impuissante à découvrir les arts. «La dialectique...
parle aux hommes comme en passant et les congédie en leur criant qu'il
faut s'en rapporter, sur chaque art, à ceux qui l'exercent... Ceux
qui ont parlé des premiers inventeurs en tout genre et de l'origine
des sciences en ont fait honneur au hasard plutôt qu'aux hommes, et
ont représenté les animaux brutes, quadrupèdes, oiseaux, poissons,
reptiles, comme ayant été, plus que les hommes, nos maîtres dans les
sciences. En sorte que, comme les anciens étaient dans l'usage de
consacrer les inventeurs des choses utiles, il n'est nullement
étonnant que, chez les Egyptiens, nation ancienne, les temples fussent
tout remplis d'effigies d'animaux, et presque vides d'effigies
d'hommes... Que si, d'après la tradition des Grecs, vous aimez mieux
faire honneur aux hommes de l'invention des arts, encore
n'oseriez-vous dire que Prométhée dut à ses méditations la
connaissance de la manière d'allumer du feu, et qu'au moment où il
frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait à voir
jaillir des étincelles, mais vous avouerez bien qu'il ne dut cette
invention qu'au hasard et que, suivant l'expression des poètes, il fit
un larcin à Jupiter; en sorte que, par rapport à l'invention des arts,
c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des emplâtres, au
rossignol celle des modulations de la musique, à la cigogne celle des
lavements, à ce couvercle de marmite qui saute en l'air celle de la
poudre à canon.

«Une méthode d'invention qui ne diffère pas beaucoup de celle dont
nous parlons ici, c'est celle dont Virgile donne l'idée lorsqu'il
dit: _ut varios usu meditando extunderet artes paulatim_. Car la
méthode qu'on nous propose ici n'est autre que celle dont les brutes
mêmes sont capables et qu'elles emploient fréquemment; je veux dire
une attention soutenue, une perpétuelle sollicitude, un exercice sans
relâche par rapport à une seule chose; méthode dont le besoin même de
se conserver fait à ces animaux une loi et une nécessité... Quel
était le conseiller de ce corbeau qui, durant une grande sécheresse,
jetait de petits cailloux dans le creux d'un arbre, où il avait aperçu
de l'eau, pour faire monter le niveau à portée de son bec? Qui a
montré le chemin aux abeilles qu'on voit traversant les plaines de
l'air, comme un vaste océan, et parcourant les champs fleuris, quoique
fort éloignés de leurs ruches, puis revenant à leurs rayons. Qui a
appris à la fourmi à ronger d'abord tout autour le grain qu'elle serre
dans son petit magasin, de peur que ce grain, venant à germer, ne
trompe ainsi ses espérances?»

Et après une critique de la conception que les dialecticiens se
faisaient de l'induction et de la déduction, le morceau conclut que ce
n'est pas sans apparence de raison que des philosophes se sont
prononcés pour le doute des Sceptiques et des Académiciens trouvant
cette dialectique vaine.

Parmi «ces philosophes qui se déclarent sceptiques», bien probablement
c'est à Montaigne que Bacon pense tout particulièrement. La page qu'on
vient de lire semble bien présenter quelques réminiscences des
_Essais_. Ces exemples de leçons de médecine données à l'homme par les
animaux, ces contes qui mettent en évidence l'intelligence animale,
viennent sans doute de Plutarque[168], mais Montaigne les avait repris
et rendus familiers[169]. Nous retrouvons chez lui les animaux
inventeurs, le corbeau qui jette des cailloux dans un arbre creux, la
fourmi qui ronge son grain pour l'empêcher de germer. Il avait
longuement comparé la raison de l'animal à celle de l'homme, comme
fait ici Bacon, et quand, dans un aphorisme du _Novum organum_[170],
nous entendrons Bacon concéder qu'il y a chez les animaux des
rudiments de syllogismes, Montaigne a si fort attaché son nom à cette
idée que nous serons très tentés de voir là une influence de son
_Apologie de Sebonde_. Quelques pages plus loin, dans la même
_Apologie_, il avait reproché aux savants d'avoir pris pour argent
comptant ce précepte «que chaque expert doit estre creu en son
art»[171]. Enfin, l'objet de tout le morceau de Bacon est de montrer
que, faute de méthode, la recherche scientifique n'a pu donner aucun
résultat, que les quelques progrès accomplis sont dus au hasard et
qu'il n'en faut en aucune sorte faire honneur à l'esprit humain, que
la situation restera la même tant que l'expérience ne sera pas guidée
par une méthode. Or, dans son chapitre sur la médecine[172],
Montaigne, il est vrai, n'avait pas parlé de la possibilité de guider
l'expérience, mais, en revanche, il avait montré avec une singulière
force combien elle était incapable de donner des résultats par elle
seule, de démêler aucune application pratique dans l'extrême
complexité des phénomènes. Et avant Bacon, il avait dit que les
résultats obtenus étaient dus, non à une enquête rationnelle, mais au
hasard.

«En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par
l'inspiration de quelque dæmon, je suis content de les recevoir (car
quant aux miracles je n'y touche jamais); ou bien encore, les preuves
qui se tirent des choses qui, pour autre consideration, tombent
souvent en nostre usage, comme si en la laine, dequoy nous avons
accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé par accident quelque
occulte propriété dessicative qui guerisse les muscles au talon, et si
au reffort, que nous mangeons pour la nourriture, il s'est rencontré
quelque opération apperitive, tout ainsi comme Galen recite qu'il
advint à un ladre de recevoir guerison par le moyen du vin qu'il beut,
d'autant que de fortune une vipere s'estoit coulee dans le vaisseau.
Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduite vray-semblable
à ceste experience, comme aussi en celles ausquelles ils disent avoir
esté acheminez par l'exemple d'aucunes bestes. Mais, en la plupart des
autres experiences à quoy ils disent avoir esté conduis par la fortune
et n'avoir eu d'autre guide que le hazard, je trouve le progrez de
ceste information incroyable.

«J'imagine l'homme regardant autour de luy le nombre infiny des
choses, plantes, animaux, metaux. Je ne sçay où luy faire commencer
son essay; et quand sa premiere fantasie se jettera sur la corne d'un
elan, à quoy il faut prester une creance bien molle et aisée, il se
trouve encore autant empesché en sa seconde opération. Il luy est
proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit
venu à la certitude de ce point où doit joindre la perfection de son
experience, le sens humain y perd son latin; et avant qu'il ait trouvé
parmi cette infinité de choses que c'est cette corne, parmy cette
infinité de maladies l'epilepsie, tant de complexions au melancolique,
tant de saisons en hyver, tant de nations au François, tant d'aages en
la vieillesse, tant de mutations celestes en la conjonction de Venus
et de Saturne, tant de parties du corps au doigt: à tout cela n'estant
guidé ny d'argument, ny de conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration
divine, ains du seul mouvement de la fortune, il faudroit que ce fust
par une fortune parfaitement artificielle, reglée et methodique. Et
puis, quand la guerison fut faicte, comment se peut-il asseurer que ce
ne fust que le mal estoit arrivé à sa periode, ou un effect du hasard,
ou l'operation de quelque austre chose qu'il eust ou mange, ou beu, ou
touché ce jour-là, ou le mérite des prieres de sa mere'grand?
Davantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois
fut-elle reiterée, et cette longue corde de fortunes et de rencontres
r'enfilée, pour en conclure une regle? Quand elle sera conclue par qui
est-ce? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent
d'enregistrer leurs experiences. Le sort aura-il r'encontré à point
nommé l'un de ceux-cy? Quoy, si un autre et si cents autres ont faict
des experiences contraires?»[173]

Ainsi, Montaigne indique deux moyens par lesquels la science médicale
a progressé: l'imitation des animaux et les révélations fortuites de
l'expérience. Ce sont les deux mêmes que nous avons trouvées chez
Bacon. Les exemples que Bacon allègue pour illustrer le premier, les
clystères de cigognes et autres merveilles de ce genre, se
rencontraient dans d'autres passages des _Essais_. Quant au second,
l'exemple de Prométhée frappant par hasard sa pierre est bien
l'équivalent du ladre de Galien qui trouve une vipère au fond de son
verre de vin. Bacon pousse plus profondément l'analyse en commentant
le mot de Virgile, et voilà tout; encore trouve-t-il probablement chez
Montaigne les faits sur lesqueles il étaye son commentaire. Ensuite,
Montaigne, tout en esquissant, lui aussi, la critique de l'induction
des dialecticiens, montre qu'étant donnée l'extrême complexité des
phénomènes de la nature, il est fou d'espérer qu'on pourra formuler
des règles médicales si la recherche de l'esprit n'est guidée et
dirigée par rien. C'est précisément la conclusion à laquelle Bacon
veut arriver, et qu'il étendra de la medecine à tous les ordres de
sciences. Qu'il aille au delà, qu'il pose la nécessité de trouver un
guide pour cette expérience, de constituer une méthode, tandis que
Montaigne s'en tient à cette constatation, cela n'empêche en aucune
façon que l'analyse critique de Montaigne ait pu seconder la pensée de
Bacon.

Ainsi, la page où Bacon, en 1605, présente au public, pour la première
fois, les idées qui, dans le premier livre du _Novum organum_,
constitueront sa critique de la science telle qu'on l'a comprise avant
lui, semble bien porter la marque de l'influence de Montaigne. Elle
présente des ressemblances frappantes avec une page de son essai sur
la médecine; elle répète des idées et des faits que son _Apologie de
Raimond Sebonde_ a vulgarisés. Dans les aphorismes très nus ou ces
pensées s'enchâsseront plus tard, rien ne pourra nous dire si
Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; nous serons en
droit cependant de supposer qu'il y a contribué.

Je pourrais encore examiner quelques aphorismes du premier livre du
_Novum organum_ et en rapprocher des passages semblables de Montaigne;
mais cela nous ferait revenir sur des idées déjà vues à propos du _De
augmentis_[174]. Les deux pièces maîtresses de ce livre, celles qui en
donnent vraiment la signification et en mesurent la portée, ce sont la
critique de l'esprit humain et la critique de la méthode des sciences
léguée par les anciens, au seizième siècle; or, toutes deux, nous
l'avons vu, ont des chances de devoir beaucoup à Montaigne.

Ici toutefois s'arrêtent les obligations de Bacon envers lui. Nous
n'avons plus qu'un pas à faire pour arriver à la méthode propre de
Bacon. L'exposé de cette méthode remplit le second livre du _Novum
organum_. On se souvient comment Bacon en fait connaître d'abord le
but, qui est d'agir sur la nature et de la transformer au gré de la
volonté humaine; comment, ensuite, il établit ses tables d'expérience,
d'où presque mathématiquement devra jaillir l'axiome scientifique;
comment il classe en catégories diverses les expériences, afin
d'attacher l'esprit aux plus fructueuses. De tout cela, il n'y a rien
à chercher chez son devancier. Mais si Montaigne n'entre pas avec
Bacon dans la méthode, il l'accompagne toutefois jusqu'à la porte.
L'axiome dont découle toute la théorie baconienne, c'est l'axiome de
la puissance absolue du fait. C'est la pierre d'assise sur laquelle
repose tout l'édifice. Montaigne avait senti cette puissance du fait.
Il avait eu l'impression nette que c'était là le seul fondement solide
sur lequel on pût bâtir.

J'ai montré ailleurs[175] que Montaigne n'est pas un sceptique. Un
moment, il a été saisi d'un vertige de pyrrhonisme. C'était le
désarroi d'une conscience qui, tout à coup, sent la plupart de ses
croyances se dérober. Bientôt, il s'est ressaisi. Ce qui lui a échappé
dans cette crise, ce sont les idées chimériques auxquelles le monde,
autour de lui, est asservi, et qui ne reposent sur aucun fondement. Le
résultat en a été de lui faire reconnaître que l'expérience seule
mérite sa confiance. Désormais, il ne veut plus plier que devant le
fait. Il ne bâtira que sur des faits. Il limite son dessein à la
peinture du moi, afin de bien s'assurer de son objet et pour ne pas
risquer de s'égarer loin des faits.

Conformément à cette conviction que les faits seuls méritent notre
confiance, il trace les bornes du connaissable. Les vérités de la
religion ne peuvent pas être confirmées ou critiquées par
l'expérience: elles ne sont donc pas du domaine de la raison. La
politique est plus près de nous. La raison a bien une certaine
compétence en matière politique. Elle peut corriger des défauts de
détail. Mais elle doit se défendre des théories ambitieuses et ne
jamais oublier qu'elle est incapable de construire un Etat de toutes
pièces. Il est intéressant de relever des réserves de même genre chez
le rationaliste Bacon. Nous avons vu qu'il se défie lui aussi des
nouveautés politiques[176]. En religion, il creuse, moins profondément
que Montaigne peut-être, le fossé qui sépare la foi de la raison, en
ce qu'il estime la raison capable de réfuter l'athéisme. Mais, comme
Montaigne, il croit qu'elle ne peut pas démontrer les vérités
religieuses, et que prétendre attaquer ou défendre la foi par des
arguments humains, c'est se hasarder dans une entreprise des plus
dangereuses, qui enfantera fatalement l'erreur[177]. C'est le même
agnosticisme qui provient de la même confiance exclusive dans les
faits. On conçoit de quelle importance, pour assurer l'indépendance de
la science, est une telle ligne de démarcation entre la révélation et
les constructions de la raison humaine.

Partout où l'expérience peut servir de guide, Montaigne se permet de
juger. Il juge, avec prudence sans doute, mais avec fermeté. Il lit
les historiens pour trier dans leurs oeuvres des faits sur lesquels se
façonneront et se modèleront ses idées. C'est dans l'observation
directe de la nature qu'il puise les arguments dont il combat le
stoïcisme. Il affirme. Il bâtit un système de pédagogie. Lisez
Montaigne en vous plaçant à ce point de vue: vous verrez que, chez
lui, presque toujours, le fait--vrai ou faux d'ailleurs, là n'est pas
la question--est à la base de l'idée, et qu'il s'y assujettit avec
docilité. Son esprit est singulièrement réaliste et positif pour son
temps, bien fait pour séduire un Bacon.

Comment Montaigne n'a-t-il pas été au delà? Pourquoi, lui qui avait
une forme d'esprit somme toute si scientifique, n'a-t-il pas su
déterminer la méthode des sciences? Il en a bien l'intuition: il
accumule des faits; sa raison sait parfaitement s'assujettir à eux. Un
pas seulement lui reste à faire. S'il ne l'a pas franchi, c'est, je
crois, parce que son activité s'est limitée à la science morale. En
physique, un fait est relativement peu complexe; on peut le traiter
comme une unité, le coucher sur des tables en classes aisément
distinctes, l'additionner, le soustraire. Dans l'ordre psychologique,
il faut une audacieuse abstraction pour l'assimiler aux faits de même
espèce. Un psychologue, et surtout un psychologue très adonné, comme
Montaigne, à l'observation intérieure, n'était pas porté à formuler la
méthode; c'était bien plutôt l'affaire d'un physicien. Quand Bacon
l'appliquera aux sciences morales, nous aurons l'impression qu'il
transporte dans ces sciences la méthode des sciences positives.

Dans son essai _De l'Expérience_, Montaigne a bien indiqué sa manière
à lui d'interpréter l'expérience. C'est celle d'un moraliste. Il a
très vif le sentiment que chaque fait est singulier, et c'est ce qui
l'arrête. «La raison, nous dit-il, a tant de formes que nous ne
sçavons à laquelle nous prendre; l'experience n'en a pas moins. La
consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens est
mal seure, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables. Il n'est
aucune qualité si universelle en cette image des choses que la
diversité et variété... La ressemblance ne faict pas tant un, comme
la difference faict autre... Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir
cent mille espèces et faicts particuliers, et y attacher cent mille
loix? Ce nombre n'a aucune proportion avec l'infinie diversité des
actions humaines..... Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de
mesme chose; et est impossible de voir deux opinions semblables
exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en
diverses heures.»[178] Et ailleurs encore: «L'exemple est un patron
libre, universel et à tout sens.» Sans nul doute on peut tirer profit
de l'expérience, car ces faits très différents, ont pourtant quelques
ressemblances qui les rapprochent. A la raison de saisir ces analogies
fugitives d'interpréter, de juger: sa tâche est infiniment délicate.
Nous restons ainsi loin de la conception de Bacon qui prétend rendre
presque mécaniques les applications de la méthode et réduire à une
sorte de machinisme le rôle de l'esprit dans la recherche de la
vérité.

Elle ne pouvait guère éclore dans le cerveau d'un moraliste. Ce n'est
que par un excès manifeste de l'esprit de systématisation que Bacon en
a étendu l'application à la science morale. Même dans les sciences
physiques et naturelles il ne semble pas que les découvertes se soient
jamais faites suivant les procédés mécaniques imaginés par Bacon.
L'induction et l'intuition y ont toujours joué un rôle capital.
Pourtant c'est l'observation des phénomènes physiques et naturels qui
seuls pouvaient les suggérer. Aussi d'autres savants, physiciens et
naturalistes, prédécesseurs de Bacon ou ses contemporains,
ébauchaient-ils vers le même temps les grandes lignes de la méthode
expérimentale. C'est d'eux, c'est des milieux scientifiques qu'est
venue l'impulsion. Mais l'attitude de Montaigne en face des faits nous
expliquent que Bacon ait senti en lui, une pensée soeur de la sienne.
Il a compris que leurs tendances étaient les mêmes: toute la critique
de Montaigne ne l'a pas effrayé; elle l'a attiré, parce qu'elle
n'était pas négative, parce qu'elle épurait la notion du fait et
habituait l'esprit à considérer le fait dans sa nudité.

Je crois donc que, contrairement à l'opinion qui tend à s'accréditer,
l'influence de Montaigne sur l'essayiste qui est en Bacon a été de
peu d'importance. Mais si les remarques qui précèdent, d'ailleurs
hypothétiques, je le répète, ne sont pas sans fondement, il se
pourrait que Montaigne, lu de bonne heure par Bacon, eût éveillé et
aiguisé son esprit critique, que lui montrant la pauvreté des méthodes
en usage et la faiblesse de la raison humaine abandonnée à ses seules
forces, il l'eût incité à construire sa méthode. Voilà ce que les
savants ne faisaient pas, ce que personne, je crois, au XVIe siècle
ne pouvait faire aussi bien que Montaigne. Ce serait alors dans le
premier livre du _Novum organum_, qui est la base de toute
l'_Instauratio magna_, qu'il faudrait chercher son influence. Elle
serait comparable à celle qu'on s'accorde à lui reconnaitre sur
la pensée de Descartes, qui part du doute méthodique, ou sur celle de
Pascal qui écrase l'orgueil de la raison. Toute méthode s'appuie sur
une critique des démarches spontanées de l'esprit humain. C'est cette
critique de la raison que Montaigne aurait préparée à la fois pour
Bacon, pour Descartes et pour Pascal. Remarquons toutefois qu'il est
bien plus près de Bacon que des deux autres. C'est par l'observation
des faits qu'il échappe au doute; ce n'est pas par l'évidence qui sera
le refuge de Descartes, et rien ne lui est plus étranger que le
mysticisme de Pascal.


    [121] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 9.

    [122] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 104.

    [123] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 96.

    [124] Montaigne, _Essais_, II, XIII, tome IV, p. 95.

    [125] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.

    [126] Montaigne, _Essais_, II, XII, passim.

    [127] _Nov. org._ I, aphor. 54.

    [128] _Novum organum_, I, aphor. 41.

    [129] Montaigne: _Essais_, II, XII, tome IV, p. 38.

    [130] _Novum organum_, I, aphor. 45. Encore pourrait-on
    rapprocher l'essai (I, XXXVIII) de Montaigne intitulé:
    «_Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose_». Il y
    critique ceux qui n'apportent pas assez de souplesse à juger
    les actions des hommes, ceux qui doutent par exemple que les
    larmes de César en voyant la tête de Pompée mort aient pu
    être des larmes sincères. Ici et en plusieurs autres
    chapitres (I, II, ch. 1 par exemple _de l'Inconstance de nos
    actions_), il accuse l'esprit humain de vouloir ramener
    toutes les actions d'un même homme à un petit nombre de
    principes, c'est-à-dire de déformer la réalité psychologique
    par un besoin naturel d'ordre.

    [131] _Novum organum_, I, aphor. 46.

    [132] Voir ci-dessus, p. 45 et 46.

    [133] Montaigne, _Essais_, I, XI, tome I, p. 54.

    [134] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 49.

    [135] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 92.

    [136] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.

    [137] _Novum organum_, I. aphor. 48.

    [138] Montaigne. _Essais_, III. VI.

    [139] _Ibid._, III. XI.

    [140] _Ibid._, III, XI, tome VI. p. 252.

    [141] Montaigne, _Essais_, II. XVII.

    [142] Voir l'essai I, XXXVIII et aussi ce que Montaigne dit
    des guerres civiles, dans l'essai III, X.

    [143] _Nov. org._, I, aphor. 49.

    [144] Montaigne, _Essais_, III, X, t. VI, p. 231.

    [145] Montaigne, _Essais_ III, XIII, début.

    [146] Montaigne, _Essais_ III. XIII, tome VII. p. 30.

    [147] _Novum organum_ I, apho. 50.

    [148] _Ibid._, I, apho. 51.

    [149] Montaigne, _Essais_ II. XII; tome IV. p. 161.

    [150] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.

    [151] _Ibid._, I, XXXVI, tome II, page 161.

    [152] _Novum organum_, I, apho. 54.

    [153] _Ibid._, I, apho. 56.

    [154] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.

    [155] _Ibid._, I, XXXI.

    [156] _Ibid._, I, XXVI.

    [157] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 133.

    [158] _Ibid._, III, XIII.

    [159] Montaigne, _Essais_, III, XIII, tome VII, p. 9.

    [160] _Ibid._, II, XII, tome IV, p. 30.

    [161] _Ibid._, I, XXVI, tome II, p. 31.

    [162] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 50.

    [163] _Novum organum_, I, apho. 63. Trad. Riaux, tome II, p.
    25. Bien entendu je ne pense pas qu'il y ait ici plus que
    dans les textes précédents une réminiscence consciente de
    Montaigne.

    [164] Montaigne, _Essais_, III, IX.

    [165] _Ibid._, III, XII.

    [166] Montaigne, _Essais_ I, LVI, tome II, p. 297.

    [167] _Novum organum_, I, 65, Ed. Riaux, tome II, p. 26.

    [168] _De Augmentis_, V. II. Traduct. Riaux, tome I, p. 224.

    [169] Montaigne, _Essais_ II, XII, toute la première partie
    du chapitre.

    [170] _Novum organum_ II, 25: «On croit avoir fait une
    division bien exacte lorsqu'on les a divisées en raison
    humaine et instinct des brutes. Cependant il est telles
    actions qu'on voit faire à ces brutes et qui porteraient à
    penser qu'elles sont capables aussi de faire des espèces de
    syllogismes, surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte
    de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant
    presque mort du soif, aperçut de l'eau dans le creux d'un
    tronc d'arbre et n'y pouvant entrer parce que l'ouverture
    était trop étroite, ne cessa d'y jeter de petits cailloux
    jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élevât assez haut pour
    qu'il pût boire à son aise, et ce fait a depuis passé en
    proverbe.»

    [171] _Ibid._, II, XII, tome IV, page 51.

    [172] _Ibid._, II, XXXVII.

    [173] Montaigne, _Essais_ II, XXXII, tome V, page 155.

    [174] Cf. par exemple l'aphorisme 71 sur les stériles
    disputes des philosophes. 83: idée que c'est rabaisser la
    majesté de l'esprit que de l'attacher aux vulgaires
    expériences. 84: idée que la vérité est fille du temps, non
    de l'autorité. 90: manque absolu de jugement dans les
    exercices d'école..., etc.

    [175] Pour toutes ces idées voir mon ouvrage sur _les Sources
    et l'Evolution des idées de Montaigne_, Paris, Hachette 1908,
    t. II, pp. 206, 309, 323, etc.

    [176] Voir ci-dessus p. 46.

    [177] _De Augmentis_ (liv. IX) «The doctrine of religion, as
    well moral as mystical, is not to be attained but by
    inspiration and revelation from God».

    [178] _Essai_ III, XIII; tome VII.





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